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Full text of "Le Semeur : journal religieux, politique, philosophique et littéraire"

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biiiJJOTHÈQUE  GUILLE-ALLÈS. 


Ce  Livre  peut  être  gardé  Jeux  seiiiaiiies.  Si  au  bout 
(le  ce  terme  aucune  personne  n'en  a  fait  lii  demande  il 
{|i  peut  être  gardé  pour  luiit  ou  tiuinze  jours  de  jilus  ; 
y  mais  a'urs  il  faut  iju'i)  soit  de  nouveau  iiircrit  dans  le 
'^  registi  ;j  du  Bibliothécaire. 

Une  amende  d'un  sou  par  jour,  sera  réclamée  de  toute 
personne  qui  gardera  un'livre  au  delà  du  terme  spccilié. 
Les  Livres  de  cette  Bibliothèque  ne  duivent  point 
être  confiés  à  des  entants  ;  ils  doivent  être  prutcgés 
contre  la  nhue  en  les  prenant  à,  domicile,  et  eu  les 
,-,  rapportant  à  leur  local.  Dans  le  cas  où  un  ouvrage 
m  serait  perdu  ou  endommagé,  on  eu  reclamera  la  valeur 
\\  entière. 


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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.arcliive.org/details/lesemeurjournalr01pari 


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U. 


SUPPLÉMEiST  AU  N^  52  DU  SEMEUR.  "^ 


LE    SEMEUR 


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DE    L'IMPRIMERIE  DE  SELLIGUE. 

BVE   D£$  f£l'N£VRS.    H*    l4- 


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Journal  Hdt^tett.i', 


POLITIQUE,  PHILOSOPHIQUE 


ET  LITTÉRAIRE. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde, 
MlTiH.  XIII.  38. 


TêME   PMEMIEE» 


DV    i"    SEPTEMBRE    i83i     AU    3i     AOUT    i832. 


AU  BUREAU  BU  SEMEUR,  RUE  MARTEL,  K"   11. 

1832. 


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TABLE 


DU  TOME   PREMIER. 


Du   i"  septembre   i85i   au  5i  août  1802. 


rages. 


IsTEODrCIIOX. 


REVUE  POLITIQUE. 


De  deux  manières  de  traiter  les  questions  qui  se  rattachent  à  la  poli- 
tique   3 

De  la  liberté g 

la  Pologne i^ 

Exposition  de  nos  principes ib. 

Du  mandement  de  l'archevêque  de  Paris aS 

Des  projets  de  loi  sur  l'organisation  coniiivjnale  cl  sur  l'organisjlion 

départementale 2) 

Liberté  de  la  presse.  —  Journaux 3i 

Droit  de  grâce 3i 

Appel  aux  hommes  dioits  et  éclaires  des  différcns partis  poliliques.   . 

Les  hommes  du  passé 33 

Le  parti  du  présent 4  '  i^'  49 

Le  parti  de  l'avenir 65,  8 1.89  et  <)7 

Réponse  à  une  objection i'm 

Résumé 1:2g 

Les  trappistes  de  la  Meillcray .  47 

Rejet  du  bill  de  réforme  en  Angleterre 48 

Dune  assertion  de  M.  de  Tracy 6  j 

Morl.  de  Capo-d'IsIrias        72 

Infraction  à  la  liberté  religieuse ii. 

Bulletins 73,81,97 

Siu- un  fiiux  principe  émis  à  la  tribune ,  au  sujet  de  la   proposil.mi 

de  M.  de  Bricqueville,  par  M.  Sjlverte gj 

Du  formalismi!  politique ii3 

Épisode  des  journées  de  Lyon un 

Coup-d'œil  sur  l'année  qui  vient  de  finir iS-^ 

L'homme ,  dans  nos  assemblées  législatives t^3 

Appel  aux  amis  de  la  patrie  et  du  Christianisme  siu'  l'importance  de 
l'Evangile  pour  la  prospérité  et  la  perpétuité  de  nos  institutions 

libres,  par  le  docteur  Brow.>lee 161 

Actes  de  la  police  et  de  l'autorité  judiciaire  contre  les  Saint- 

Simoniens 168 

Compte-rendu  de  la  justice  criminelle  pour  :83o 177 

Des  rigueurs  contre  la  presse ib. 

De  la  libellé  religieuse i-S 

De  la  proposition  de  M.  Portails  d'abroger  !a  loi  qui  oràoan\'  l'ob- 


rJ3«. 

servalioii  des  fêtes  et  dimanches.     .     *     .     .     < igi 

Discussion  sur  le  budget  des  cultes.     .   '.''.".■'»'.■     ....  198 
De  l'observation  du  dimanche  ,  considérée  sous  le  point  de  vue 

politique 201 

Sittiatiun  enmai  iSSa a^Si 

De  la  crise  politique  en  An^lelirre 2S9 

Progrès  de  la  révolution  en  Angk-tei  re 297 

Situation  au  commencement  de  juin   i?32 3i3 

Restauration  sociale 3i3el  3i<j 

Evénemens  des  5   et  6  juin  i832 32 1 

De  la  révolution  anglaise  de  i832 ,.  .     .     .  022 

De  l'arrêl  de  la  cour  de  cassation *     .  345 

De;  révolutions 353 

De  la  taxe  des  journaux  en  .Vn^lt  le  rj. 35^ 

Du  protocole  de  la  diète  de  Francfarl ■  36i 

Lettres  de  la  ProviccC. 

N°    I.  Des  rapports  du  Cliristianisme  avec  les  intérêts  du 

jour 3C(,) 

N"  H    Le  calb'ilicisme  est-  il  ou  non  favorable  au  dévelop- 
pement de  la  vraie  liberté?  377 

N°III    Le  protestantisme  a-t-il  a,iiorlé   dans  le  monde 

chrétien  des  principes  de  révolte  et  de  licence?  3S5 
N"  IV.VetVl.  Examen  de  celte  question  :  Pourquoi  la  révolution 
de  juillet  a-telle  Iromiié  les  espérances  de  la 

natioii 3g3  ,  4oi  et  4"9 


PllILOSOPIliE  RELIGIEI.se. 

Quelle  est  lo  doctrine  qu'il  nous  faut? 12 

Le  vrai   Dieu 1  T 

Fragment  traduit  •de  l'anglais 16 

Dteu  s'offre  à  tous  les  hommes  par  la  foi il>. 

De  la  recherche  de  la  vérité 22 

Discours  de  M.  U.  Everett,  magistrat  américain,  sur  les  rapports 

de  la  religion  avec  l'e-^pril  du  sièvle.     .     .     .■ 29 

La  première  des  études 3i> 

Le  Christianisme  aurail-il  succombé  sous  les  coups  de  la  philoso- 
phie?       53 

ParjUèle  entre  l'homme  sauvage  et  l'ho.iime  ci\ilisj '7 

Le  Côraclère  chréliin. 

1"  article.  —  Les  différcns  trai's  'lonl  il  se  coinpo'e.     .     -  'C 


VI 


TABLE 


Pogcs. 

•i' arllcle — Pi-iiicipcs  qui  tend,  ni  à  le  former io8 

3°  article.  — Sa  perfection  d  msla  personne  Je  Jésus-Christ.  iS; 

Les  (leu\  vies ii8 

I.'I\]carn:ilioii 126 

Discours  ,  par  A.  ViNF.T i4oeli49 

De  l'appliralion  de  la  mélhode  d'observation  et  d'induction  à  la  théo- 
logie chrétienne 1  ^3 

Discourschrcliens,  p:.r  J.-H.  GranoPierbe i65 

Réponse  à  une  objection ijS 

I,'exislence  du  mal iSi  et  188 

Quelques  réflexions  sur  la  loi  morale 2o5 

L'ccuvre  de  Dieu  pour  l'homme 24^ 

Ru  péché  et  de  ses  conséquences 253 

Du  Cljristianisme  de  M.  de  CmTE.iuriniAsn  ,  dans  ses  Eludes  His- 
toriques    2G I 

Pensées  de  Thomas  Adam 2^2 

Des  rapports  entre  la  morale  chrétienne  et  le  dogme  chrétien.     .     .  27G 

I/Évangile 286 

Le  choléra-morbus.  —  La  cause  de  cette  ép'démie.  son  but  et  le 
moyen   d'en   cire  délivré.    {Fragment  d'u'i   discours  prononce 

dans  une  ville  de  pra'ince,  lors  de  l'apparition  du  choiera).     .  290 

Considérations  gén.Tjles  sur  la  source  du  paganisme 393 

Un  conseil 3o3 

Origine  du  panlhéisiue  et  du  poK  théisme 319 

Fragmeis  d'Edouard  Payson 32o 

Dicueît  am  jur  ! 35i 

De  la  connaissance  de  Dieu 358 

Le  chemin  dj  retour 36o 

Le  chrétien  de  nom  accusé  par  ses  pensées.  {Fragment  inddit  de  la 

0.'  édition  des  Discopns  de  M.  VI^■ET.) ,  365 

De  i!eax  ordres  de  vérités  religieuses 3^4 

Fragmens  du  discours  p-oiioncé,  le  îgjuillet.parM.  GrakoPierre, 
dans  la  chapelle  chrétienne  des  Galeries  de  Fer,  à  l'occasion  di 

l'anniversaire  de  la  révolution  de  i8jo 387 

La  nécessité  de  devenir  enf,ins.  [Fragment  inédit  de  la  a'  édition 

Jci  DiscoBRS  de  M.  Vixet) 399 

L'honnéle  homme l\\5 


PHILOSOPHIE, 

Programme  d'un  prix  de  3oo  fr.  pour  la  meilleure  réfutalion  de  la 
doctrine  Saint-S  monienne  ,  considérée  dans  ce  qu'elle  q  de  con- 
traire à  la  moiale  chrétienn" 22 

Résultat  de  ce  concours .  354 

Statistique  des  Idées  morales 25 

D&  la  doctrine  de  Saint-Simon.     > 28 

L'Utilitarisme 38  ,  60,  78  et  8; 

Catholicisme  etProteslanlismc 94 

Du  respect  des  morts  considéré  comme  preuve  de  l'immortalité  de 

l'âme l32 

Rili-ions  de  llndostan i'/\,  i83  et  191 

Dieu,  pur  Esprit. — Premier  fiagmcnt  il'une  Lettre  à  un  p.inlliéfste  .  220 
La  déchéance  de  l'homme.  —  Second  fragment  d'une  Lettre  à  un 

panthéiste 228 

Le  Christianisme  dans  ses  rapports  avec  le  sentiment.  —  Troisième 

fragment  d'une  Le '.Ire  à  un  panthéiste 235 

De  l'mfluence  pliil  isophique  des  éludes  orientales 3'|3 

De;  lacunes  qui  existent  dans  les  métliodcs  philosophiques  modernes 

qaant  aux  études  religieuses .';'(7 

f)c5  rapports  de  la  doctrine  de  Confiiciusavec  la  doctrine  chrélienne.  .'iSa 


PSYCOLOGH'. 

De  la  femme  et  de  ses  dcslinci-s  moraics a'ig 

De  In  connaissance  de  soi-même 3i- 

De  l'horicur  de  l'âme  pour  le  vide  ,  par  TnoMAs  CriVi.MERs.     .     .  340 

De- rapports  de  l'homme  avec  le  monde  visible  et  le  monde  invisible  391 


Pages. 


APOLOGÉTIQUE. 


Quelques  mots  en  réponse  à  celte  question  :  Est-il  vrai  q  le  le  Chris- 
ti.misme  soit  sorti  de  l'Ecole  de  Platon.' 213 


BIOGRAPHIE. 

Félix  Neft. loî 

LITTÉRATURE.   POÉSIE. 

Le  Choléra-morbus.  A  M.  Barthélemt,  en  réponse  à  la  xxi*  li- 
vraison de  la  Némésis 4^ 

De  la  poé.ie  sacrée i38 

Letire  de  M.  de  Chateacbriakd  à  la  Revue  Européenne.    .     .  Jl^^ 

Le  .1/ani«cn<  î'crt  ,  par  Gdstave  Drodineac 193 

Tfei'Ke  £rtc^c/o/^L''t/(<7ue, recueil  mensuel 214 

Réflexionssurl'état  actuel  delà  scii-nccdela  liltéralure  et  des  arts.  269 

Nouveau  dictionnaire  chinois 28S 

D'un  article  de  la  Revue  de  Paris 3ii 

Bibliographie  des  lits  Sjndwich •      •  32? 

Les  feuilles  d'automne  ,  par  \iCTm  Hoco 33/j 

M.  Klaproth  et  le  dictionnaire  de  M.  Morrisok 33f 

Esquisse  morale  et  politique  des  Etats-Unis  de   V .Amérique  du 

Nord,  far  Achille  Mdrat 33^ 

Discours  sur   les  rapports  de  là  religion  avec  les  sciences,  par 

Padmier .■ 36 1 

Travaux  philologiques  de  M.  Gericke ,  .     .     .  ^-/ 

Za  i'i'//et/«  i?ç/ù^c  ,  rêve  philanlropique 4''i 

SCÈNES  DU  MONDE  ACTUEL. 

Confe.-sions  d'un  jeune  homme  : 

Chap    r'. — Mes  premières  années 2i- 

Chap   II  — Adolescence. — Départ  pour  l'Académie.     .  22! 

Chup.  III. — Séjour  à  l'académie 233 

Ch.ip.  IV. — Retour  dans  la  maison  paternelle.    .     .     .  i5i 

Chap.  V. — Un  an  et  demi  d'esclavage 27; 

Ch.ip.  VI, — Catastrophe 28^: 

Chap.  VII. — Le  Frère  Mor.ive 29! 

Chap.  VIII. — L'incrédule  et  le  chrétien 3o' 

Çliap.  IX. — Un  chapitre  d'apologétique 4*"^ 

LÉGISLATION. 

Du  projet  de  loi  pour  la  révision  partielle  du  Code  pénal.     ...  ? 

Du  droit  pénal u 

Enquête  faite  parla  Société  des  Prisons  desEtats-Un'S  sur  l'empri- 
sonnement pour  dettes     1'' 

Tribunaux if 

Abolition   delà  peine  de  mort.   —   Letire  de  M.  de  Sellox  sur  ce 

sujet 63 

Leçons  sur  les  prisons  .  présentées  ea  forme  de  cours  au  public  de 

Berlin  ,  en  1827  ,  parle  docteur  N. -H.  Juims Si 

Décision  de  la  Cour  de  cassation  favorable  à  la  séparation  de  l'É- 
glise et  de  l'État ,     .  88 

Du  projet  de  loi  relatif  à  la  contrainte  par  corps 9^ 

Histoire  des  colonies  pénales  de  1  Angleterre  dans  1  Australie,  par 

Erïest  de  Blosseville ii5et  124 

Du  mariage  des  prêtres 240 

Singulière  loi  du  Wexjqu;  contre  le  duel ■  288 

Efforts  pour  l'idjol  lion  de  la  peine  de  mort  en  Angleterre     .     .     .  3  |4 
De  quelques  cfforls  pour  l'abolition  de  la  peine  de  mort  en  .\ngle- 

tcrre 345 

Loi  de  l'Etal  de  Virginie  contre  le  duel 36o 


DU  TOME  PREMIER. 


>'ij 


[BERTÉ  B'ENSEJGNEMKNT.  INSTRUCTION 
PUBLIQUE.    ÉDUCATION. 

ede  M.  Cousin  en  Allemagne,  pour  recueillii-  des  observa- 

s  sur  l'état  de  rinsliiiction  publique  d;ms  ce  pays.      ...  7 

,  employé  aux  Etals-Unis  pour  répandre  l'instruction  à  pnu 

xais : 8 

ins  relatives  à  la  liberté  d'enseigiument 24 

mnatiou  d'un    artisan  convaincu  d'avoir  enseigné  à  lire  sans 

irisation '*• 

le  la  Cour  de  Paris  dans  l'affaire  de  l'i  co'e  librs ,  fondée  [sar 

.  De  Coux,  Lacordaireet  Monlalembert 32 

é  d'enseignement  à  Genève 4" 

liberté  d'enseignement,  par  Prosper  Lucas 44^^74 

ation  pour  l'instruction  du  peuple 56 

clion  des  sourds-muets  dans  l'institut  de  Surry  (Angleterre)   .  ib, 

ojets  de  loi  sur  l'instruction  primaire 64  et  i3(j 

ention  irrégulière  du  Ministre  de  l'Instruclioa  publique  dans 

iication  religieuse 80 

jbémiens  de  Friederichslohra 1 34 

d'bisloire  de  la  philoiiophie  moderne ,_  par  M.  Jouffrot,  1C7 

Ipbabet  à  cinq  cent  mille  exemplaires 198 

atioD  pour  répandre  l'inslruclion  à  la  Maitinique  ....  28S 

>  d'enseignement  mutuel  dans  les  Iles  Ioniennes 3 12 

liberté  des  éludes 352 

géographiques  murales 392 


TRAITE.  ESCLAVAGE. 

bolition  de  l'esclavage,  à  l'occasion  de  la  proposition  de  M.  de 

ey  sur  l'élat  des  personnes  dans  les  colonies 10 

;ipalion  d'homme?  de  couleur  libres 48 

rcLilifs  à  la  traite  des  nègres 55 

•enla'.ion  des  fers  employés  pour  la  traite ib. 

rations  sur  les  Antilles  Françaises  ,  par  A.  de  Lacharière,  dé- 

lé  de  la  Guadeloupe 68 

des  nègres  français  aux  libérateurs  de  juillet ,  par  un  avocot 

Cour  royale  de  Paris ib. 

i  en  faveur  de  l'abolition  de  l'esclavag^e i6o,   232 

ilonies ,  avant  et  après  la  révolution  de  i83o,  et  observations      ' 
velles  sur  le  régime  qui  leur  convient ,  par  L.  Fabien.     .     .      iG3 
lés  ou  Libres  de  Savane  :  réclamations  en  leur  faveur,  par  un 

mie  de  couleur ib. 

nlion  entre  la  France  et  l'Angleterre  pour  ta  suppression  de  la 

te  des  nègres i  rG 

itèmede  colonisation  suivi  parla  France.  Aljer.  Par  M.  A.  C. 

Lacrarière inS 

ionie  de  Libéria i()4,  200 

é  pour  le  rachat  des  négresses  esclaves  dans  les  colonies  fran- 
cs  208 

ides  noirs 224,368 

valions  sur  les  projets  de  lois  coloniales ,  présentés  à  la  Chara- 
des Députés  ,  par  Bissette ib. 

pport  de  INI.  de  Tascher  sur  une  pétition  relative  à  l'esclavage.     240 

avage  au  Brésil 262 

ite  de  la  Chambre  des  Députés  sur  une  pétition  relative  à  l'es- 
fage 280 

avage  dans  les  colonies  anglaises 3o8 

malion  de  MM.  les  Délégués  des  colonies  françaises ,  à  l'occa- 
a  d'un  article  intitulé  ;  L'Esclat'age  dans  les  colonies  an- 
lises 32^ 

e  de  MM.  les  Délégués  des  colonies  françaises  à  M.  le  Bédac- 

ir  en  chef  du  Semeur 344 

nution  de  la  population  esclave  dans  les  colonies  à  sucre  de 
ngleterre 36o 


ÉCONOMIE  PUBLIQUE. 

Lettre  de  J.  Fennimore  Cooper  au  général  Lafayclte  bur  les  dépenses 
pubUques  des  Etats-Unis  d'Amérique i47 


HISTOIRE. 

Le  Christianisme  et  son  histoire  dans  leurs  rapports  avec  l'époque 
actuelle.  —  Extrait  de  la  première  li  çon  du  cours  de  M.  Mïrle- 

d'Acbigné  .sur  l'iiisloire  de  la  réformatjon  en  Allemagne.   .     .     .  i6y 
Les  trois  religions.  —  Extrait  de  la  dernière  leçon  du  cours  de 

M.  Merle  d'AcbigkÉ 277 

Histoire  ancienne  et  moderne  de  l'Eglise  des  Frères  de  Bohème  et 

de  Moravie,  par  A.  BosT , iSij 

Les  disciples  lidèles  de  l'Evangile  dans  les  siècles  du  moyer-âge  : 

Vil*  siècle. — Jean  l'Aumônier 207 

Vlll°  siècle.  —  Le  vénérable  BèJe 2i5 

IX'siècle.— Claude  de  Turin ib. 

XV  siècle.  —  Les  [.retendus  Manichéens  d'Or- 
léans et  d'Arras.     '.     .     .     .  228 

XII' siècle. — Bernard  de  Clairvaux ib, 

— Pierre  Vaido  et  ses  disciples.     .  aSi 

Xin°  siècle.— Louis  IX 223 

— Les  Vaudois  et  les  Albigeois aSg 

Les  chrétiens  dans  les  calamités  publiques 246 

Petite  bibliothèque  des  Pères  de  l'Eglise,  parGoxTHiER.     .     .     .  867 

Episode  du  séjour  des  prisonniers  anglais  en  France 372 

GÉOGRAPHIE.  VOYAGES  ET  NOUVELLES 
GÉOGRAPHIQUES. 

Voja^-e  de  M.  Madden  en  Turquie  ,  en  Egypte ,  en  Nubie  et  en 

Abvssinie 26et  3y 

Voyage  de  MM.  Zwick  et  Schill  parmi  les  tribus  de  Kalmoufcs  du 

gouvernement  d'Aslracan loi  et  110 

D'un  Musée  ethnographique i3G 

Traditions  de  Hawaii  (Owhjhee)  sur  la  mort  du  capitaine  Cook..      .  i56 

Vovage  de  MSL  Tomlin  et  Gulzlaff  dans  le  royaume  de  Siam.  .  .  iS5 
Voyage  en  Kussie,  lettres  écrites  in  1829 ,  par  LÉo.\  Re.vocaru  de 

BnssiÈRE 2oy 

Passage  de  la  Cordillière  du  Chili,  [lar  Sir  Hehr\  Verney.   .     221  et  228 

Souvenirs  d'un  séjour  au  Chili,  par /c  mc'/rte 23761243 

Les  Pampas  de  l'Amérique  du  Sad,  par  h  même 2^1 

Mœurs  des  Olahiliens 247,255,271,37961303 

Les  kuouteurs  russes aSa 

Service  des  postes  en  Russie 24-8 

Un  enterrement  russe 272 

Voyage  de  M.  Hartley  en  Grèce  et  au  Li'vant 293  et  3oi 

Progrès  du  Chri.-tianisme  à  la  Nouvelle  Zélande- 29(1 

Voyage  de  M.  Stewart  aux  Iles  Washington.     3i5,  325,  33i,  341  et  349 

Institutiou.s  formées  au  Cap  de  Bonne-Espérance 344 

A'oyage  de  deux  missionnaires  français  parmi  des  tribus  inconnues 

du  sud  de  l'Afrique 37(1 

Voyage  au  Congo  et  dans  l'intérieur  de  l'Afrique  équinoxiale  ,   par 

J.-B.  DOCVILLE 38o 

Prohibition  de  l'opium  en  Chine 384 

Journal  d'une  expédition  entreprise  dans  le  but  d'rxplorer  le   cours 

et  l'embouchure  du  Niger,  par  Richard  et  Joum  La.\der.     .     .  397 

Diligence  en  Egyplf /[oS 

Les  Chactas  de  l'Amérique  du  Nord.  . 4''^ 

HISTOIRE  NATURELLE. 

Des  différentes  races  humaiuet 154 


TABLE  DU  TOME  PREMIER, 


MÉDECINE  PUBLIQUE  ET  PRIVÉE. 

,  5  1 1  36 

.\    Le  Chnlcra-morbus 

Tableau  comparal.f  des  personnes  altcinles  du  .l.olc.a  .  guér.es  et 

décédces  dans  pluMeurs  villes  de  l'Europe  orientale 7 

Le  choléra -morbus  à  A'ieniie -^ 

Le  cboléra-morbus  en  Angleterre 

Quelques  détails  sur  le  choléra  à  Berl  n 9^ 

Nécessité  des  ambulances  pour  le  traitement  du  choléra.     ...  248 

Progrès  du  choléra  dans  les  départemens 28 

De  la  peste  noire  du  xiv' siècle '7 

Considérations  sur  Vhisloire  médicale  et  statistique  du  cboUra-mor- 

bus  de  Paris,  par  P.  Gaffe 9^ 


INDUSTRIE.  COMMERCE. 


De  l'exploilalion  des  pierres  à  fusil '°^ 

.              .■  ...     120 

Machine  a  excavation.^ 

D'un  mémoire  adressé  à  l'Acad.mic  des  Sciences  par  M .  le  baron  de 
Moro'ue  sur  Vutililé  et  Us  inconvéniens  des  machines.     .     .     .     -''ot' 

Dimimilion  dans  l'importation  et  la  fabrication  des  liqueurs  .spiri- 
tueuses  aux  Etats-Unis. ^ 

Presse-SïUigue  à  loucheur  mécanique *  " 


VARIÉTÉS. 


48 

52 

64 

7' 


88 
ib 

96 
10', 

'*. 
1 1 1 

120 

4.,o 
128 

i5; 

l52 

iGa 

1-2 
,;G 
i.)7 

'90 
224 

21,0 
24. 


Epbéipéirides  d^  la  presse  périodique '     • 

Le  prisonnier  de  Bicête 

Des  secours  aux  inJigens 

Saisie  de  gravures  et  de  lillio^rapliies 

Une  visite  à  Ncwg.ilc,  en  septembre  i83i 

Pétition  pour  l'abolition  du  célibat  des  prêtres  dans  le  grand-Juihé 

de  Dade 

Suspension  du  journal  VAi^cnir. 

Des  objets  d'éch.uige  dans  le  commerce  avec  les  peuples  sauvages  . 

Schisme  au  sein  du  Sainl-Simoni.sme 

Lettre  de  la  reine  d'Otahili  au  présidcnl.di,s  Etals-Unis 

Une  so'.ennité  saint-simonienne 

De  l'emprunt  du  Pape     .....•••.•••••• 

Séparation  de  l'Eglise  et  de  lElat  aux  Etals-Unis     ....      12 

Duel 

\holllion  du  mariage  par  les  Sainl-Siinoniens   . 

Missions  Evangcliques 

Cause  singulière  de  réduction  d'une  prime  d'assurance.     .... 

Irrégularité  du  service  delà  poste  pour  les  journaux 

Sociétés  de  tcnipémnce 

Testament  de  M.   Etienne  Girard 

D'iel  à  Bordeaux 

Double  suicide 

Mort  de  M.  ChampoUion  jeune 

Bal  au  p  ofit  des  oî  phelins. 

Le  chuléra  morbiis  au  milieu  dt  nous 

D'un  mandement  de  M.  l'Archevêque  de  Paris 24a 

Télégraphes  de  jour  et  de  nuit '*• 

Progrès  du  choléia-morbus 

Duel  légalement  autorisé 

Une  visite  au  cimetière  du  Père-Lacliaise 

Abolition  graduelle  de  la  loterie  en  France 

Appareil  à  pétitions 

Ajournement  des  assemblées  générales 

Placard 

Episode  de  la  peste  de  Londres,  en  iGG5 

Cessation  du  Globe s *7^ 

Tisiles  à  quelques  malades ^°4 

Le  Chalet  du  Man-Bourant ^^7 

MortdeM.  Ctivier. *9^ 


2i9 

256 

2G4 
ib. 
ib. 
ib. 

265 


I 

Prodigieuse  consommation  de  liqueurs  fortes  en  Angleterre.   .     .     . 

Episode  de  la  crise  politique  en  Angleterre 

Opérations  de  la  caisse  d'épargne  et  de  prévoyance,  en  i83r   . 

La  Société  biblique  de  Londres 822 

Lord  Craven  et  son  nègre ,     .     .     .      . 

Prix-Courant  des  journaux 

De  l'une  des  conséquaoces  que  devrait  avoir  en  Angleterre  l'adoption 

du  bill  de  réforme . 

Statistique  morale  de  la  France ,     .     .     .     . 

Singulier  changement  de  destination 

Des  rabbins  juifs 

Un  jour,  une  saison,  un  monde ". ' 

Controverse  hindoue 

Journaux    

Société  Helvétique  de  bienfaisance  —  Assemblée  générale  de  i83î, 
—  Discours  de  M.  Stapfer "  .     .     .     , 

Le  choléra-morbus 

Les  Maisons  de  jeu. 

Première  société  de  tempérance  formée  en  Allemagne.     .     .     . 

BIBLIOGRAPHIE. 


De  la  liberté  d'enseignement,  par  Prosper  Lccis 

Archives  de  la  Société  de  la  Paix  de  Genève 

Esquisses  poétiques  de  l'Ancien-Teslament ,  par  A.  Coqcerel. 
Considérations  sur  l'éducation  publique,  par  J. -M.  Ithieh.   . 

Alinanach  des  Bons  Conseils  pour  1 832 

Revue  Européenne,  par  les  Rédacteurs  du  Correspondant.    .     . 

Discours,  par  A.  Viket 

Discours  chrétiens,  par  J.-H.  Gr/Ind-Pierre 

Examen  du  budget  de  1 832,  par  Emile  Pereire 

Lettres  et  documens  ofûcicls  relatifs  aux  derniers  événemens  de 
Grèce ,  publiés  par  plusieurs  membres  de  l'ancien  Comité  grec 
Paris 

Extraits  de  Lettres  chrétiennes 

Archives  du  Christianisme  au  xix"  siècle 

Le  chant  de  paix 

Nouveau  ChristianLsme 

Réunion  générale  de  la  famille 

Discussions  morales,  politiques  et  religieuses,  qui  ont  amené  la  sé| 
ration  qui  s'est  effectuée,  en  novembre  i83i,  au  sein  de  la  Soci 
S  linl-Simonienno.  Première  partie.  3Iariage. — Divorce. 

Manuel  île  l'Instituteur  primaire,  ou  Prmcipes  généraux  de  ] 

'l''g"Sic 

Quelques  observations  de  M.  de  Sellos  sur  l'ouvrage  inlitu 
IVécessilé  du  maintien  de  la  peine  de  mort  tant  pour  les  crû 

politiques  gue  pour  let  crimes  prives 

Histoire  abrégée  de  1  Eglise  de  Jc^us- Christ,  principalement  pend 
lis  siècles  du  mojen-âge ,  raltachée.aux  gcands  traits-  de  la  f 

phélie ,     , 

Couis  normal  des  Instituteurs  primaires,  par  Decérakdo  ,  ment 

de  l'Institut .  .  ,      . 

Ciirdiplionia,  ou  Correspondance  de  J.  Newtow.     .     .     ,    . 

Publications  relatives  au  choléra-morbus 

Nouvelle  écriture  de  sténographie  ,  par  L.  F.  Fatet. 

Le  trésor  des  affligés 

L'héritage  du  chrétien ;     .     . 

La  famille  de  Bétlianie,  par  L.  Bonnet 

Sermons  sur  divers  textes  de  l'Ecriture-Sainte  ,  par  feu  M.  S.-A 

Petit-Pierre 

L'immortalité  de  l'àrae,  ode  par  Gardes 

Le  chuléra-morbus,  ode  par  le  même 

Les  enfan.s  de  Dieu  ,  sermon  par  Merle-  d'Aubicwé.  .     .     . 

Cours  de  lectures  hébra'iques  ,  pjir  S.  Cahem 

L.i  perle  du  bati  au  à  va|ieiir  le  Rothsay-Castle.par  J.-H.  SxBW 
Les  crimes  des  f.uix  catholiques,  par  M.  A.  Madrolle.   ,     . 

FIN    DE    LA    TABLE, 


TOME  1' 


IV'^  1, 


7  SEPTEMBRE  1831. 


LE  S 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSAIT  TOUS  LLS  RîERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Malth.  XIII.  38. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  nie  Marlel ,  n'  ii  ,  et  cliez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.  —  Prix  :  i5  fr.  pour  l'année  ; 
fr.  pour  G  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  G  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
!S  lettres  ,  paquels  et  envois  d'argent ,  doivent  être  uffrancliis. 


II^TRODUCTIOIV. 

Un  mal  profond  ,  source  de  mille  autres  maux  ,  éoulsc 
s  forces  de  la  iociélé.  Ce  mal  passe  de  la  vie  des  individus 
ms  celle  des  nations  ;  il  se  nionlie  chez  les  premiers  sous 
>.  <lf'io;saussi  va'.-ié.squc  le  sont  les  caractères  individoclss 
lez  les  peuples  il  a  ^jonr  symptôme  dominant  nue  ayita- 
ou  plus  ou  moins  manifeste  qni  survit  à  la  .salisfactiou  des 
îsoiîis  généraux  qui  paraissaient  au  premier  abord  en  être 
principale  cause. Ce  mal,  c'est  de  ne  croire  qu'au  présent 
aux  seuls  intcrè's  qui  s'y  rattachent,  c'est  de  concenUcr 
lutc  m  tre  activité  intellectuelle  tt  morale  .  tontes  nos 
ai\s  et  tous  nos  sentimens  jur  les  détails  de  notie  existence 
irrestr;! ,  et  d'user  notre  puissance  d'aflcttioa  dans  les 
éceptions  continuelles  qu'elle  éprouve  au  milieu  d'un 
londe  où  tout  n'est  que  d'un  jour  ;  c'est,  en  un  mot,  de 
:a;iquor  de  foi  relijjieuse.  Quand  cette  foi  n'existe  pas, 
uand  1  liomme  n'a  pins  d'yeux  que  pour  cette  terre  de 
is;age  ,  lorsqu'il  cesse  de  croire  à  une  vocation  plus 
ibliii'.c  que  celle  de  citoyen  de  ce  globe  ,  et  qu'il  iné- 
>Dnail  les  relations  qui  doivent  exister  entre  lui  et  son 
rcateur,  il  en  vient  à  méconnaître  aussi  les  liens  de  fra- 
rriité  qui  l'unissent  à  ses  semblables,  il  s'isole  au  milieu 
s  la  grande  famille  humaine,  et  après  avoir  réduit  sou  Lé- 
tage  aux  richose»  qui  s'épuisent  en  se  partageant  ,  il 
•rive  à  tic  plus  voir  qu'un  rival  dans  celui  qui  devait  être 
m  frère.  De  ce  premier  désordre  ilécoulcnl  tous  ceux  que 
DUS  observoi;s  dans  la  vie  de  l'individu  et  dans  le  corps 
icial. 

C'est  pour  l'avoir  méconnu  ou  pour  n'y  avoir  attaché 
u'nne  importance  très-secondaire  ,  disons  mieux  ,  c'est 
our  y  avoir  participé,  que  jusqu'à  ce  jour  ,  pliilosoplus  , 
istitutcurs  et  hommes  du  pouvoir  ,  ont  si  peu  fait  pour  ie 
critable  bonheur  de  l'iiumanité.  C'est  pour  cela  qu'avec 
jutcs  les  lumières  de  notre  âge  de  raison,  qu'avec  des 
islitutions  supérieures  à  celles  des  temps  passés  ,  avec  des 
icihodcs<l'éducatioii  perfectionnées,  avec  des  habitudes 

ordre,  et  avec  des  mœurs  plus  décentes  que  celles  de  nos 
lèves,  nous  voyons  cependant  toujours  aussi  peu  de  caix  et 
le  contentement  dans  les  cœurs,  le  mfmc  besoin  de  s'é- 


chapjcr  à  nol-même  par  des  distractions  frivoles  ou  sé- 
rieuses selo'i  les  inclinations  particulières,  enfin  les  mêmes 
mécoi'len',:m:;ns  ,  les  mêmes  divisions,  et  peut-être  plus 
d'iiiq.i  létudc  que  jamais  dans  la  nation. 

Lef  ;]rands  écrivains  du  dix-hui!icme  siècle,  en  prêtant 
Içjil-i^^jagc  entraînant  et  lucide  à  la  philosophie  facile  et 
superfii  icilc  que  .'.cfait  le  cœur  de  Thomnip,  en  s'adressant 
aux  symp;xthic»  et  aux  répugnances  politiques  et  reli- 
gieuses qui  s'éveillaient  alors  dans  le  public,  ces  écrivains 
et  leurs  successeurs  ont  communiqué  à  cette  philosophie 
une  impulsion  qui  lui  fit  rompre  toutes  les  barrières  que 
le  respect  humain  et  la  timidité  lui  avaient  imposées  jus- 
qu'alors. Ils  parlaient  à  une  multitude  convertie  d'avance, 
et  qui  n'avait  besoin  que  de  voir  ses  doctrines  secrètes  au 
grand  jour  pour  lcs-*i  ecunnaître  et  pour  oser  les  proclamer, 
c'était  pour  la  plupart  ce  déisme  vague  etinccrt:iiu  ,  cette 
croyance  sans  vie  à  l'immortalité  de  l'âme  si  répandus  de 
nos  jours  ,  et  qui ,  dernières  et  faibles  traces  des  croyances 
chrétiennes,  composent  ccqii'on  nomme  la  religion  natu- 
relle. Cliez  un  petit  nombre,  c'était  le  matérialisme  tout 
brut  avec  sa  morale  de  l'intérêt  personnel,  la  moins  géné- 
ralement avouée  en  théorie  ,  et  cependant  la  plus  pra- 
tiquée. 

L' oeuvre  delà  philosophie  critique  fut  donc  d'autant  plus 
heureuse  et  plus  rapide  chez  nous  qu'elle  trouva  le  terrain 
tout  préparé,  et  que  ,  bien  loin  d'avoir  à  lutter  contre  une 
foi  forte  et  vivante,  cette  philosophie  n'exerça  sa  pui.'^.S'ancc 
de  destruction  que  contre  le  crédit  usé  d'une  religion  d'é- 
tat, obstruée  de  superstitions,  déshonorée  par  une  partie 
de  son  clergé  ,  1 1  exploitée  comme  un  monopolo  par  ua 
pouvoir  absolu  comme  tous  les  pouvoirs  des  temps  féodaux. 
Aussi,  lorsque  sonna  dans  uotre  pairie  l'heure  dernière  de 
l'organisation  sociale  du  moyen  âge  ,  la  religion  cérémo- 
nielle,  qui  avait  pris  la  place  du  culte  en  esprit  et  en  ve'riic, 
partagea-t-clle  le  soi  t  des  institutions  politiques  auxquelles 
les  peuples  avaient  cessé  d'avoir  foi. 

r.Iais  en  mettant  à  nu  l'incrédulité  qui  se  cachait  au  fond 
des  amcs  ,  en  la  dégageant  des  dernières  entrives  qui  rete- 
naient sou  essor,  le  dix -huitième  siècle  et  la  révolution 
sociale  qui  l'a  couronné,  ont  rendu  "un  service  réel  à  l'hu- 
manité,   un  service  qui  justifierait,   s'il  en  était  encore 


r.Lv  \  ^  «»* 


LE  SEMErR. 


besoin,  la  précieuse  libcrlc  dont  nous  jnuis-on3  du  ippioche 
de  permettre  le  mal  aucant  qucle  bien.  En  effet,  dèsqu'uii 
principe  peut  être  librement  procbinié .  discuté,  mis  à  l'é- 
preuve de  la  vie  pratique,  toutes  ses  conséquences  et  tonte 
sa  valeur  sont  bientôt  connues  ;  il  faut  pim  de  temps  pour 
faire  éclore  et  mûrir  les  fruits  dont  il  contient  le  germe. 
Or,  c'est  ce  qui  est  arrivé  pour  les  principes  pliilosopliiqucs 
du  dix-huitième  siècle.  Il  est  bien  évilint,  qu'après  avoir 
fait  la  critique  de  l'ordre  social  et  religieux  du  moven  âge, 
cette  philosophie  nous  a  laissé  à  la  merci  de  nos  passions  et 
de  quelques  préjugés  nouveaux;  qu'cUi-  s'est  tionvée  au 
dépourvu  ,  lorsqu'il  s'est  agi  de  nous  apprendre  à  faire 
usage  de  ce  bel  instrument  de  la  liberté,  qu'elle  venait  de 
conquérir  avec  des  armes  empruntées  ailleurs. 

Les  hommes  vraiment  supérieurs  ont  apprécié  depuis 
long-temps  la  valeur  de  la  sagesse  vollairienne ,  et  se  sont 
hautement  prononcés  sur  son  impuissance  à  régénérer  le 
siècle,  et  nous  croyons  apercevoir  que  beaucoop  d'amcs 
dont  elle  a  eu  les  jnemières  sympatliies  sentent  aussi  le 
vuido  qu'elle  laisse  dans  le  cœur.  De  là  ,  cette  espèce  de 
réaction  qui  s'est  opérée  chez  nous  dans  les  tendances  de 
la  philosophie  ;  de  là ,  ce  besoin  d'aller  demander  à  l'Ecosse 
et  à  l'Allemagne,  plus  rellgiemi  si^n  tous  temps  que  notre 
France  ,  de  quoi  rendreà  notie  école  pliilosophique  un 
caractère  plus  relevé  et  plus  confnrm^a  aux  vagues  besoins 
de  croyances  qui  se  sont  réveillés  parmi  nous.  Mais  ces 
nobles  et  sérieux  travaux  des  Royer-Col'ard  ,  des  Cousin  , 
des  Jouffroy  ,  des  Lherminier,  sont  seulement  venus  té- 
moigner, comme  l'avaient  fait  auparavant  ceux  de  Pliton 
et  des  métaphysiciens  du  dix-septième  siècle,  que  ce  n'est 
pas  de  la  philosophie  que  l'humanité  loit  attendie  sa 
délivrance;  qu'il  faut  cesser  de  se  fiire  illusion  sur  le  rôle 
et  sur  la  portée  de  cette  science;  que,  précieuse  pour  nous 
donner  une  méthode  par  les  lumières  qu'elle  jettcisur  le 
jeu  de  notre  intelligence ,  elle  s'efforce  on  vain  d'atteindre 
aune  solution  positive  et  incontestable  des  grands  problè- 
mes qui  intéressi-nt  par  dessus  tout  notre  àme.  Cette  vérité 
est  déjà  sentie  par  plus  d'un  ancien  adorateur  de  la  raison 
liumaine,  et  nous  avons  to'jt  lieu  d'espérer  que  notre  épo- 
que est  destinée  à  mettre  fin  à  ce  culte  ido'àtre  ,  qui  a 
remplacé  depuis  long- temps  chez  nous  celui  de  la  sagesse 
divine. 

Il  est  temps,  en  effet,  qu'au  règne  de  l'indifFerence  reli- 
gieuse et  de  l'égoisme  qui  en  est  la  conséquence,  succède 
le  règne  de  la  foi  ,  et  que  la  science  philosophique  abdi- 
quant un  rôle  qu'elle  ne  sait  pas  remplir  ,  cède  la  place  à 
des  croyances  positives  et  à  la  portée  de  tous.  C'est  là  , 
comme  nous  le  disions  plus  haut,  qu'est  le  seul  remède  ii 
tous  les  maux  de  notre  existence  individucl'e  et  d  •  notre 
existence  sociale  ;  là  seulement  est  une  issue  pour  sortir  de 
toutes  les  difficultés  de  notre  position  actuelle,  et  pour 
échapper  à  tous  les  dangers  qui  en  sont  le  résultat;  !à 
enfin  se  trouvera  une  consolation  efficace  pour  les  afflictions 
dont  la  Providence  semble  vouloir  visiter  notre  génération 
parle  ministère  d'un  terrible  fléau  ,  et  non  seulement  une 
consolation  ,  mais  le  moyen  le  plus  propre  à  éloigner  de 
nous  celte  verge  céleste,  et  à  abréger  le  temps  de  ré|ireuve. 

Mais  ,  dira-t-on  ,  où  trouver  et  qui  nous  donnera  ces 
croyancrs  positives  dont  nous  éprouvons,  en  effet,  un 
pressant  besoin?  A  qui  donner  aujouid'hui  cette  foi  que 
nous  avons  successivement  retirée  à  l'Eglise  ,  puis  ensuite 
à  la  raison  humaine  ? 

Nous  ne  venons  pas  dire  à  nos  contempoi'ains  qu'au  mi- 
lieu de  tous  ceux  qui  lc;;i-  doniandent  leur  confi;ince,  imns 
seuh  la  méritons;  nous  ne  venons  pas  leur  parler  de  l'in- 
certitude et  de  ririipuiss:incc  des  doctrines  philosophiques 
qui  se  disputent  leur  assi>ntiment,  pour  leur  annoncer 
ensuite  que  nous  seul;  sommes  sages.  Non  ,  nous  «avons 


trop  quelle  est  la  fiiblessede  notre  lumière  naturelle,  pi 
pi  étend  een  éclairer  le  siècle;  et  plût  à  Dieu  que  tous  ci 
qui  piiilent  de  vé'iti'  commençassent  par  reconnaître  ce 
ci.  Mais  nous  venons  inviter  les  Inmimes  de  notre  âge  à 
vrir  les  yeux  aux  clartés  d'un  flanib 'au  qui  existe  def 
bien  long-temps  au  milieu  de  nous  ,  et  qui  non  seulem 
stippireia  p.ir  sa  lumière  à  celle  de  leur  raison  et  de  1 
conscience,  mais  dont  la  chah  ur  vivifiante  leui'  foiiri 
au.'-ti  la  force  de  marcher  dans  la  carrière  nouvelle  q 
aura  éclairée  devant  eux. 

Ce  flambleau  iirilla  d'un  vif  éclat  aux  derniers  jours 
l'ancienne  civilisation  romiine  ,  en  ces  jours  qui  ont  a 
les  nôtres  (lus  d'un  trait  de  ressemblance.  Plus  tard 
superstition,  puis  après  elle  une  fausse  philosophie, 
étendu  autour  de  lui  un  épais  rideau  de  préjugés,  qui 
dérobé  long-tems  et  le  dérobe  encore  aux  yeux  de  la  grai 
majorité  des  hommes,  et  qui  n'en  laissait  passer  que  qi 
ques  rayons  auxquels  nous  sommes  ndevables  des  av 
tages  de  notre  civilisation  sur  celle  de  l'anliquité. 

IjB  flambeau  dont  nous  pailons  est  l'Evangile.  Il  s 
pour  les  peuj)!es  modernes  ce  qu'il  fut,  il  y  a  dix  -  1 
siècles,  pour  la  plus  grande  partie  de  l'Europe  païeni 
une  borme  nouv  elle  ei  une  cause  de  régénération.  Part 
où  il  pénètre  pur  d'alliage  ,  l'Evangile  apporte  avec  lu 
liberté  ,  l'ordre  ,  la  paix,  le  progrès  ;  et  si  l'histoire 
moyen  âge  semble  au  premier  coup-d'ceil  démentir  c( 
assertion  ,  qu'on  approfondisse  les  choses  ,  qu'on  prei 
la  peine  de  comparer  les  maux  que  le  préjugé  reprocl'.c 
chiistianisme  avec  les  doctrines  qu'il  proclame,  et  l'oi 
convaincra  qu'une  opposition  complète  existe  entre  1 
prit  qui  a  produit  les  premiers  et  celui  qui  a  dicté  ces  c 
nières.  Qu'on  fa^se  mieux  encoie  ,  qu'on  interroge  la 
des  hommes  qui  ont  été  formés  ou  plutôt  transforme 
l'école  de  l'Evangile,  la  vie  des  premiers  disciples 
Clirist ,  celle  d'une  foule  de  chi  éihuis  de  toua  les  oiCcl 
qu'on  s'informe  des  miracles  moraux  opérés  de  nos  jo 
par  la  paiole  chiéiiennc  chez  diverses  peuplades  sauva 
de  l'Amérique  et  de  l'Océanie,  et  qu'on  apprenne  pa 
l'étonnante  puissance  de  crtte  sagesse  ,  si  méprisée  qui 
on  la  juge  de  loin  ou  sur  des  dehors  qui  lui  sont  étrange 
si  admirable  et  si  sublime  quand  on  en  observe  les  fin 
et  surtout  lorsqu'on  en  fait  soi-même  l'expérience. 

Api  es  avoir  été  long-tempj  à  la  merci  de  nos  vues  f 
ticiilièies,  et  des  vascillations  de  la  doctrine  que  nousn 
étions  f^itc  à  nous-mêmvs  ,  ou  que  nous  avions  été 
cueillir  de  la  bouche  de  nos  semblables  ,  le  jour  vintau 
où  nous  sentîmes,  comme  jadis  Justin  au  milieu  de  toii'i 
science  do  son  temps,  le  vide  de  notre  cojiir,  l'inrcrtiti 
de  notre  marche.  L'Evangile  nous  fut  alors  offert.  Dé^abu 
de  nous-mêmes ,  nous  nous  empressâmes  de  chercher 
était  vrai  ,  comme  on  nous  le  disait,  qu'il  pût  donne; 
paix  à  notre  cœur  et  une  lumière  à  notre  intelligence, 
paix  est  descendue  en  nous  ,  et  nous  conuùmos-  dès  I 
où  étiit  la  vérité.  Et  lorsqu'une  exjiérience  de  cliac 
jour  nous  prouve  ,  comme  aux  hommes  de  tous  les  siècl 
de  tous  les  pavs  et  de  toutes  les  conditions,  qui  ont  part; 
et  qui  partagent  notre  foi  ,  que  les  doctrines  de  l'Evang 
résolvent  seules  les  plus  grands  problèmes  qui  intéressi 
le  bonheur  de  notre  àme  ,  qu'elles  seules  dissipent  < 
doutes  dont  nous  ne  parvenons  par  nous-mêmes  qu'à  ne 
distraire,  qu'elles  nous  éclairent  sur  touti  s  nos  démarchi 
lorsque  cette  même  cx[iérieiice  nous  fait  connaître  tout 
bien-ctie  que  la  foi  chrétienne  apporte  dans  le  cœur, 
quel  pénible  esclavage  elle  nous  délivre  ,  quelles  conso 
tions  elle  donne  pour  tous  les  maux  attachés  à  notre  ■ 
tericstrc;  lorsqu'eii  vovant  sous  nos  yeux  une  société  q 
l'égoisme  entraîne  aux  jilus  grands  malheurs  ,  nous  savc 
eu  même   temps  que  1  Evangile  seul  guérit  celle  fune 


LE  SEMEUR. 


3 


maladie,  qu'il  ik;  commande  pas  stulcmciit ,  mais  qu'il 
réalise  la  substilulion  de  l'amour  de  tous  à  l'aniour  exclusif 
de  soi ,  nous  uous  sentons  p^e^Sl''S  d'iippcler  su''  celle  lu- 
mière ,  anjoiird'luii  si  voilée  ,  sur  ce  levier  dont  nolie 
Fiance  connaît  encore  si  peu  l'usajje  et  la  puissance,  une 
altcnlion  sérieuse  el  nflècliii'.  Tel  est  le  but  que  nous  nous 
proposons.  Nous  prenons  aujourd'hui  la  plume  pour  dire 
à  nos  couleniporaiiis  où  ils  Iroincronl  le  secrel  de  leurs 
maux  et  le  moyen  de  les  guérir.  Non  seulement  uous  cher- 
cherons à  répandre  direcicment  les  doctrines  chrétiemies, 
mais  nous  essaierons  aussi  di'  piouver  combien  elles  ponl 
favorables  dans  l'application  aux  divers  intérêts  individuels 
et  sociaux.  Politique,  législation,  sciences,  beaux-ails,  in- 
dustrie, tout  ce  qui  compose  la  vie  des  peuples  et  celle  des 
individus, trouvera  place  dans  uns  colonnes. 

Nous  ajouterons,  avant  de  terminer,  q>ie  nous  déclarons 
De  prendre  et  n'accepter  aucune  aulie  dénomination  que 
celle  de  cliréliens  ,  c'e.it  à-diie  de  disciples  de  Jésus-Christ. 
Nous  ne  sommes  ni  de  Rome,  ni  de  Genève,  mais  nous 
tendons  une  main  fraternelle  aux  hommes  de  toutes  déno- 
minations ,  qui  ont  choisi  Christ  pour  leur  espérance  el 
pour  leur  lumière,  reronuaissanl  en  lui  D  en  niaiii/estt'  en 
cliair{\.Thim.  Iff,  lo].  C'est  autour  de  l'Evangile  ou  plu- 
tôt autour  de  la  Bible  toute  eulière  que  nous  nous  grou- 
pons, et  non  autour  d'un  h"mme  ou  d'une  fraction  parti- 
culière de  l'Eglise  chrétienne.  Mais  si ,  d'un  côté  ,  nous 
nions  tout  autre  infaillibiliié  que  celle  delà  Bible,  nous 
déclarons  en  même  temps  que  notie  foi  à  ce  divin  livre  est 
absolue,  et  que  nous  ne  croyons  pas  qu'il  soit  permis  de 
tordre  le  sens  de  ses  décUfîilions,  lorsqu'elles  choquent  nos 
rues  ou  nos  inclinations  particulii  rcs.  Nous  ne  pinsons 
ai  avec  Rome  ,  ni  avec  les  rationalistes  que  la  parole  de 
Dieu  ait  besoin  du  secours  de  l'Eglise  ou  des  lumières  phi- 
losophiques pour  êi  re  comprise  ;  nous  la  regardons  comme 
;rès-explicile  et  très-tlaire  dans  sa  lettre  pour  tout  ce  qui 
concerne  la  doctrine;  et,  ipianl  au.x  jiii.-aaj^cs  qui  prcsiutcnl 
3e  l'obscurité,  ce  n'est  point  à  l'aide  de  notre  imagination 
jue  nous  cherchons  à  en  pénétrer  le  sens  ,  mais  ,  comme 
:ela  se  doit  en  bonne  raéihode  ,  en  les  éclairant  de  la  lu- 
mière des  autres  parties  du  texte  sjcré. 

L'œuvre  que  nous  entreprenons  aujourd'hui  est  d'une 
telle  importance  et  d'une  telle  difficulté  ,  que  nous  recu- 
ierions  devant  e'ie ,  si  nous  étions  moins  convaincus  de  son 
urgente  nécessité,  et  si  nous  n'y  étions  puissamment  en- 
couragés par  l'assurance  q';e  l'avenir  appartient  à  l'Evan- 
jile,  et  que  ses  conquêtes,  de  jour  on  jour  plus  nombreuses, 
ae  cesseront  de  s'étendre  que  lorsque  toute  la  terre  sera 
couverte  de  la  connaissance  de  Dieu. 


REVUE   POLITIQUE. 

11  y  deux  manières  de  traiter  les  questions  qui  se  rat- 
tachent à  la  politique.  L'une  fait  son  labeur  au  jour  le 
jour;  elle  raconte  des  nouvelles,  i  ite  des  noms  propres, 
sténographie  des  séances  législatives  ,  et  jelie  au  milieu  de 
ce  chaos  quotidien  ses  craintes  et  ses  espérances.  Elle  ne 
ïC  borne  point  à  observer  le  combat,  elle  y  prend  part;  et 
Jans  la  chaleur  )nème  de  l'action  ,  elle  distribue  l'éloge  et 
le  blâme,  les  couronnes  et  les  flélris.'^ures.  Toute  son  oei> 
vre,  faite  à  la  hâte  sur  le  champ  de  bataille,  n'a  qu'une 
duréedequelques  heures;  et  l'édifice  qu'elle  bâtit  s'écroule 
le  soir  pour  se  relever  le  lendemain  sous  de  nouvelle» 
formes ,  et  avec  de  nouveaux  élémens.  L'autre  manière 
de  traiter  les  questions  politiques,  plus  lente  mais  plus 


mùie,  s'empare  des  principaux  faits  et  des  événemens  les 
plus  reniai  quahles  ;  elle  les  coordonne  on  système,  les  sou- 
met à  une  analyse  approfondie,  et  les  juge  en  dernier  res- 
sort au  muyen  de  quelques  principes  généraux  qui  domi- 
nent les  discussions  du  jour  et  les  querelles  de  parti.  Elle 
se  tient  à  distance  du  combat  ;  elle  n'emploie  ni  personna- 
lités, ni  invectives  :  les  hommes  elles  choses  n'ont  de 
valeur  puur  elle  qu'autant  qu'ils  s'éloignent  ou  se  rappro- 
chent des  résultats  invariables  qu'elle  se  propose  de  réa- 
liser. On  pourrait  comparer  l'une  de  ces  deux  méthodes  à 
ces  chevaliers  du  moyen  âge,  qui  s'en  allaient  cherchant 
des  aventures,  la  lance  en  arrêt  contre  tout  venant  ;  l'autre 
à  ces  juges  as.-is  hors  des  barrières  du  tournoi  ,  et  qui ,  du 
haut  de  leur  siège,  observaient  les  coups  et  les  prouesses 
de  chaque  parti  ,  pour  prononcer  enfin  sans  appel  sur  le 
mérite  des  combattans. 

De  ces  dcus  espèces  de  politique,  avons-nous  besoin  de 
dire  que  la  première  n'obliendia  jamais  droitd'entrée  dans 
les  colonnes  du  Semeur?  Les  questions  d'hommes  ne  nous 
intéressent  point:  car  nous  ne  demandons  des  places  ni 
pour  nous,  ni  pour  nos  amis  ,  et  nous  ne  connaissons  les 
individus  que  pjr  les  actes  dont  ils  sont  les  auteurs  ou  les 
iustrumeiis.  Les  questions  de  parti  ne  nous  intéressent  guère 
davantage;  car  on  y  cheiche  ordinairement  le  succès  plu- 
tôt que  la  vérité,  et  nous  avons  le  bonheur  de  n'appartenir 
à  aucune  des  coteries  qui  se  disputent  les  lambeaux  des 
fonctions  publiques.  Il  uous  sera  donc  facile  de  nepas  des- 
cendre dans  l'arène  où  se  mesurent  les  partis  opposés;  et 
lorsqu'il  faudra  jelef  de  sévères  paroles  aux  factions,  nous 
pourrons  élever  une  voix  d^autant  plus  mâle  et  plus  forte, 
que  nous  n'aurons  pas  de' récriminations  à  ciaindre,  ni 
il'iiitiigiies  à  faire  pardonner. 

Quant  à  l'autre  manière  d'envisager  les  questions  poli- 
tises, il  nous  sembhî  que  nous  manquerions  à  un  devoir 
esigniitl,  si  nous  négligions  de  nous  eu  servir.  Le  calholi- 
cisie,  le  saitit-siinonisme  el  la  philosophie  sceptique  ne 
posèdenl-ils  pas  des  organes  qui,  |H-eiiant  pour  point  de 
dépit  l'ordre  de  choses  actuel ,  s'ciforcent  d'amener  les 
peu|ls  à  parager  leurs  opinions  et  leurs  principes? 
Qu'et-ce  donc  qui  empêcherait  le  christianisme  d'entrer 
fionuementdans  la  même  voie?  Les  chrétiens  doivent-ils 
demiirerseulsen  dehors  de  la  viesocialedu  dix-neuvième 
siccli?  Duivent-ils  ,  s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi 
émiger  dans  leur  propre  cœur,  comme  dans  une  solitude 
où  il  ne  veulent  rien  apercevoir  des  alfaires  du  monde: 
pareii  à  ces  anachorètes  qui  laissaient  l'empire  romain  en 
proif  aux  factions  qu'ils  auraient  dû  combattre  ,  pour 
meiK  une  existence  oisive  et  inconnue  dans  les  déserts  de 
laTr'baïde? 

Uifait  important,  que  nul  observateur  impartial  ne 
saurU  méconnaître,  c'est  que  la  France  de  nos  jours, 
moiii  une  très  faibk-  minorité,  ne  cherche  ,  n  écoule  et 
n'ap]ofonditque  les  questions  politiques.  Nous  gémissons 
aulai  que  personne  sur  cette  déplorable  tendance  des  es- 
pritsnous  plaignons  l'aveuglement  de  ces  milliers  d'âmes 
inimlelles  qui  s'absorbent  et  se  matérialisent  dans  des 
pouriites  où  la  vie  présente  est  seule  intéressée;  mais  nos 
rcgrc  et  nos  vœux  ne  changent  pa«  ce  qui  existe.  Rieii 
n'estdiis  inflexible  qu'un  f lit;  il  s'impose  de  lui-même, 
qiian  on  ne  le  veut  pas  accepter.  Dès-lors,  il  faut  choisir 
entrd'une  de  ces  deux  choses  :  ou  se  résoudre  à  n'avoir 
aucne  influence  ,  à  n'être  point  écouté  parla  masse  de  la 
nalit,  ou  parler  à  la  multitude  un  langage  qu'elle  sait 
entelre,  et  se  rapprocher  d'elle  pour  la  ramènera  soi. 

Nire  siècle  est,  sous  ce  rapport,  tout  diH'érent  du  siècle 
de  laéformation ,  et  les  souvenirs  de  cette  dernière  époque 
ne  sil  rien  moins  qu'un  guide  infaillible  pour  le  temps 
actu.  Aux  jours  de  Luther  et  de  Calvin ,  la  religion  était 


LE  SEMEUR. 


mieux  écoutée  que  la  poliliquc  ,  ou  plutôt  la  rch^ion  était 
seule  écoutée  ;  h  peine  quelques  hommes  supérieurs,  Bodui, 
MontaiRue,  de  Tliou  s'occupaient  de  l'état  social  contem- 
porain, bans  noire  siècle,  et  surtout  en  France,  la  situation 
des  esprits  est  précisément  opposée;  la  politique  y  exerce 
une  prépondérance  exclusive,  et  les  doctrines  religieuses 
lie  se  sauvent  des  sarcasmes  de  l'impiété  que  par  un  dé- 
daigneux oubli.  Ce  contraste  entre  les  individus  doit  en 
produire  un  autre  dans  la  manier.;  d'agir  sur  eux.  Au 
seizième  siècl,',  le  réformateur  de  Genève  commençait  par 
la  religion  et  finissait  par  la  politique;  maintenant,  au 
contraire,  nous  devons  commencer  par  la  politique  ,  si 
nous  voulons  finir  par  la  religion. 

Mais,    dira-t-on  peu!-ètre,    pourquoi  mêler  la  religion 
avec  la  politiqnePN'esl-il  pas  néceissaire  de  tracer  une  ligne 
profonde  de  démarcation  entre  l'Égliseetl'Etat,  lepouvoir 
spirituel  et  le  pouvoir  temporel,  le  royaume  des  c. eux  et  les 
royaumes  de  la  terre?  Cette  objection  repose ,  à  notre  avis, 
sui-   une  confusion   de   mots.   Que   les    a -us  puissances, 
comme  corps  constitués  et  légalement  établis,  doivent  ètrii 
séparées,  nous  ne  le  nions  point;  nous  pensons  même  que, 
plus   cette  séparation    sera  complète,   plus   chacune  des 
deux  puissances  aura  sujet  de  s'en  applaudir;  il  ne  peut 
guère    tomber   aujourd'hui  que  dans  l'esprit   des  Saint- 
Simoniens  d'établir  une  nouvelle   théocratie.  Mais   il  ne 
faut  pas  confondre    les  formes  matérielles ,    les  rapports 
légaux  de  l'Église  et  do  lEtat  avec  l'influence  que  peuvent 
exercer  l'une  sur  l'autre  la  politique  et  la  religion.  Cette 
influence  réciproque  est  incontestable  ,  il  est  même  impos- 
sible qu'elle  n'existe  point,  car  elle  réside  dans   la  nature 
des  choses.  Les  deux  qualités  de  citoyen  etde^croyant  sont 
distinctes  dans  les  actes  extérieurs,  civils  ou  ecclésiastique!; 
mais  dans  le  for  intérieur  de  l'homme  qui  les  possède  toules 
deux,  elles  sont  indivisibles.  Le  croyant  agit  sur  le  citoyen, 
et  le  citoyen  réagit  sur  le  croyant;  ces  deux  manières  dejie, 
qui  se  trouvent  unies  dans  la  même  personne,  se  mud.^nt 
nécessairement  l'une  par  l'autre  ;   et  cela  est  vrai ,   én- 
seulemcnt  des  individus,  mais  du  corps  social  tout  cdn^r, 
lorsque  la  vie  politique  ou  religieuse  n'y  est  pas  éte,/te.  11 
y  a  tel  dopme  qni  favorise  l'établissement  de  telle  iiitilu- 
iion  politique;  •!  y   =^  d-^  "^Ê'"*^  '^"°   "^^''^'^   q".   -sl^onde 
le  développement  de  telle  doctrine   religieuse;    lliitouc 
et  noi  propres  expériences  nous  en  fournissent  des  p  îuvcs 

multipliées. 

Pour  isoler  complètement  la  religion  de  la  poUtu  e  ,  il 
faudrait  que  l'une  de  ces  deux  puissances  fût  morte  c'est- 
à-dire  que  tout  un  peuple,  jusqu'au  dernier  homme,  cvint 
csclaveou  incrédule;  mais  aussi  long-tempsqu'elles  ivent 
toutes  deux  sous  le  même  horizon,  le  divoice  est  ipra- 
ticable.  Ce  sont  deux  forces  aussi  étroitement  unies  ue  le 
corps  et  l'âme  dans  l'être  humain,  ou  ponr  emplo^  •  une 
autre  image,  ce  sont  deux  pouvoirs,  non  subordoni:  ,  non 
confondus,  mais  confédérés,  et  qui,  tout  en  gardan  euis 
lois  particulières,  leurs  coutumes,  leur  hiérarchie  leurs 
symboles  distincts  ,  doivent  nécessairement  se  pré  r  un 

appui  mutuel. 

On  a  donc  lieudc  s'affliger  quand  on  voit,  d'un  aart, 
des  hommes  qui  veulent  rester  libr.s,  oublier  ou  m  risrr 
la  religion;  et  d'autre  part,  de  fidèles  serviteurs  i  l'E- 
vangile craindre  d'aborder  franchement  les  qucsti(  I  po- 
litit^uef.  Pour  les  premiers  ,  c'est  presque  un  suici  ;  ils 
exposent  toutes  leurs  libertés  à  périr ,  puisqu'ils  se  |  vent 
du  seul  moyen  de  les  appuyer  sur  leurs  véritables  iide- 
men»;  pour  les  autres,  c'est  une  fàcheuso  préoccu]  ion, 
une  réserve  louable  sans  doute  dans  son  principe  taais 
qiiileseinpêchcd'exercerriiiHuencoqu'ilsdcvraieni  roir. 
Si  nous  voulons  défendre  une  ville  ussiéjjée  par  des  nue- 
mis  implacables,  il  ne  faut  pas  eu  sortir  avec  notre  'i^u. 


!1  suit  de  là  que  nous  aurons  une  double  tâche  à  remplir 
dans  celte  Revue  polilique. 

Aux  uns  ,  nous  ue  cesserons  de  rappeler  que  leur  mal- 
aise intérieur  et  leurs  incertitudes  tiennent  principalement 
à  l'absence  de  la  foi  religieuse.  Nous  établirons,   par  des 
preuves  historiques  et  pur   un  grand  nombre  de  fails  qui 
rcpiraissent  chaque  jour,  qu'un    peuple  ne   saurait  être 
véritablement  libre  ,  s'il  n'est  pas  chrétien  ,  et  qu'il  cherche 
un  effet  sans  cause,  quand  il  réclame  la  liberté,  l'ordie,  le 
dévouement,  l'amour  civique,  l'obéissance  volmitaire  aux 
lois  en  dehors  des  principes  de  l'Evangile.  Nous  analyse- 
rons une  à  une  les  circonstances  lemaïquables  qui  ne  vien- 
dront que  trop  souvent  justifier  nos  prévisions  ,  et  décou- 
vrir la  profonde  blessure  du  coi  ps  social.  Nous  nous  appli- 
querons surtout  à  examiner  le»  actes  et  les  discours  des 
différens  partis   avec    le  flambeau  du  dogme  chrétien.  Ce 
point  de  vue  est  entièrement  nouveau  pour  la  presse  pé- 
riodique de  notre  pays  ;  personne  encore  n'a  essayé  ,  même 
indirectement,  de  suivre  les  traces  de  notre  dépravation 
originelle,    de  notre  inimitié  naturelle  contre  Dieu,   de 
l'égo'i.-me,  du  mensonge,  de  l'orgueil  qui  sont  inhércns  à 
notre  chair  corrompue,  de  l'homme  enfin  vendu  au  péché , 
de  suivre  ,  disons-nous,  toules  ces  manifestations  de  notre 
nature  dans  les  affaires,  les  débats  et  les  bouleversemens 
politiques.  Bossuet,  dans  son  Histoire  universelle,  a  mootré 
partout  la  Providence;  un  travail  non  moins  utile  ,  peut- 
être,  serait  d'y  montrer  l'homme  ,  Ihonime  tel  qu'il  est, 
l'homme  qui,  au  lieu  de  se  faire  ouvrier  avec  Dieu,  oppose 
son  action  à  l'action  de  cette  Providence  éternelle. 

Nous  aurons  aussi  quelques  réflexions  à  soumettre  à  nos 
amis  chrétiens.  Nous  leur  dirons  que, dans  tous  les  temps, 
depuis  son  origine,  et  surtout  depuis  trois  siècles  ,  lEvan- 
gile  a  exercé  une  vaste  et  profonde  influence  sur  les  desti- 
nées politiques  des  nations.  Nous  leur  rappellerons  que  le 
christianisme  a  fait  abolir  les  jeux  du  cirque  ,  modifier  un 

gland  nonibro  de  lois,  et  adoucir  les  conditions  do  l'escla- 
vage SOUS  les  premiers  empereurs  chrétiens  ;  qu'il  a  présidé 
à  la  réorganisation  des  sociétés  civiles ,  apris  les  invasions 
des  barbares;  qu'au  moyen  âge,  il  a  été  le  liendes  divers 
étals  de  la  république  européenne,  le  protecteur  des  faibles 
contre  les  forts,  le  défenseur  des  franchises  communales, 
et  le  moven  le  plus  puissant  de  civilisation;  qu'enfin  de- 
puis l'époque  de  la  réforme  ,  l'Evangile  ayant  recouvré 
toute  son  Influence  en  reprenant  toutes  ses  doctrims,  il  a 
créé,  défendu,  propagé  la  libfrlé  politique  chez  les  peuples 
qui  ont  eu  la  sagesse  d'accueillir  et  de  conserver  l'une  et 
l'autre  puissances.  Nous  montrerons  en  parliculier  que  les 
serviteurs  de  Christ  doivent,  aujourd'hui  plus  que  jamais, 
s'efforcer  d'agir  sur  leur  siècle  ,  sur  les  idées,  les  besoins  à 
et  les  instîtuiions  du  pays  oii  ils  se  trouvent.  L'Evangile  , 
nous  en  sommes  profondément  convaincus  ,  renferme  en 
lui  tout  l'avenir  de  la  France.  Les  hommes  qui  possèdent 
ce  grand  moyeu  d'ordre  et  de  prospérité,  les  chrétiens  qui 
peuvent  remplir  une  si  haute  mission,  resteront-ils  donc 
silencieux  et  impassibles  spectateurs  de  nos  orages  politi- 
ques? N'auront-ils  pas  une  voix  pour  aller  crier  au  milieu 
des  masses  égarées  que,  hors  de  l' Evangile  ,  il  ny  a  point 
de  salut,  même  pour  la  libeute? 

Quelques  personnes  pieuses  demandent  si  l'influence  po- 
litique du  chri  tianisme  n'est  pas  un  objet  très-secondaire, 
et  si  l'on  ne  doit  pas  amener  les  âmes  à  la  religion  ,  en  leur 
parlant  de  leurs  in téicls  éternels  plutôt  que  Je  leurs  intérêts 
périssables.  Sans  doute  ;  mais  c'est  poser  fort  mal  la  ques- 
tion. Donnez-nous ,  dans  les  deux  hypothèses,  un  égal  nom- 
bre d'auditeurs  attentifs  ,  et  nous  aimerons  à  les  entretenir, 
on  peut  nous  en  croire,  de  l'éternité  beaucoup  plus  que 
des  choics  actuelles.  Nous  aussi,  nous  pensons  que  te  pré- 
sent n'est  rien  au  prix  de  l'avcuir,  cl  qu'autant  v:.udia:t 


LE  SEMEÎ  R. 


couipaicr  la  livido  lueur  d'mi  marais  à  l'éclat  du  solnil  , 
qui!  ios  liions  du  monde  au  1)1)11  lion  i-(losiaclii't('s.  Nous  aussi, 
nous  rocoiinaissons  que  tout  ciii'élioii  fiJèlo  aimerait  mieux 
passer  soixante  ans  de  sa  vie  dans  une  cage  de  fer  sous  les 
plombs  de  Venise,  en  gardant  la  bonne  nouvelle  du  salut, 
que  d'avoir  des  jours  heureux  et  libres  sur  les  bords  du 
Léman  ou  de  l'OrcEioquc,  en  perdant  cette  Donne  nouvel- 
le; mais  encore  une  fois,  la  véritable  question  n'est  point 
là.  S'il  existe  un  peuple  presque  cnlièremont  mort  aux 
idées  religieuses,  et  chez  lequel  la  politique  absorbe  tout , 
faut- il  s'obstiner,  par  je  ne  sais  quelle  peur  héréditaire,  à  ne 
lui  parler  jamais  qu'un  langage  qu'il  ne  saurait  compren- 
dre? Et  nVsl-co  pas  une  idée  juste  et  utile  que  de  rattacher 
1a  religion  ellcmèmc  aux  besoins  politi(]ncs  de  ce  peu- 
ple, afin  d'évcillor  et  de  captiver  son  attention?  Pour- 
quoi supposer  ,  d'ailleurs,  que  des  hommes  qui  auront 
appris  à  connaître  la  salutaire  influence  de  l'Evangile  sur 
l'état  de  choses  actuel  ,  s'arrêteront  en  aveugles  au  mi- 
lieu du  chemin,  et  resteront  souids  à  toutes  les  promesses 
qui  se  rappoi  tent  à  l'éternité  ?  Il  nous  semble,  au  contraire, 
que  le  piemier  point  n'est  qu'une  transition  pour  arriver 
aux  doctrines  fondamentales  du  christianisme  ,  et  qu'un 
peuple  ,  bien  persuadé  que  l'Evangile  est  la  seule  puis- 
sance capable  de  le  faire  vivre  heureux  dans  ce  monde, ne 
tarderait  pas  à  reconnaître  que  ce  même  Evangile  est  aussi 
l'unique  moyen  d'assurer  sou  bonheur  dans  le  monde  à 
venir. 

Nous  commencerons  donc  ce  travail,  sans  nous  dissi- 
muler combien  peu  nous  sommes  capables  de  l'accomplir 
dignement.  11  nous  appartient  moins  qu'à  personne  d'en- 
trer les  premiers  dans  une  route  nouvelle  et  toute  semée 
d'écueils;  mais  nous  comptons  sur  la  bienveillance  de  nos 
amis,  et  nous  cspéions  surtout  que  Dieu  nous  accordera 
ses  bénédictions  dans  uue  œuvre  qui  n'a  d'autre  but  que 
l'avancement  de  son  lègne  et  les  progrès  de  la  vérité. 


LE   CHOLERA-MORBUS. 


PREMIER    ARTICLE. 

Eu  voyant  l'Europe  occidentale  menacée  de  si  près 
par  la  teriible  épidémie  qui  a  déjà  décimé  tant  de  popula- 
tions, nous  nous  faisons  un  devoir  de  fournir  sans  délai  à 
nos  lecteurs  quelques  détails  sur  ce  que  les  jbscrvateurs 
ont  recueilli  de  plus  positif,  touchant  l'histoire  et  le  trai- 
tement, soit  préservatif,  soit  curatif,  du  choléra  moibus. 

Cette  maladie  s'est  montrée  de  tous  temps  parmi  nous  ; 
elle  a  été  signaléo  par  les  médecins  de  l'antiquité  ,  notam- 
ment par  H  ppocrate  qui  la  désignait  déjà  sous  le  nom  de 
choiera  (i),  dénomination  tirée  de  la  nature  bilieuse  des 
évacuations  qui  constituent  l'un  de  ses  principaux  symptô- 
mes. Mais  ce  fut  presque  toujours  par  cas  isolés  que  le 
choléra  se  présenta  ù  nous  jusqu'à  ce  jour,  et  si  dans  un 
petit  nombre  de  circonstances  il  a  revêtu  un  caractère  épi- 
démique,  cependant  on  ne  le  vit  jamais  étendre  ses  rava- 
ges sur  des  peuples  entiers,  ni  se  propager  comme  aujour- 
d'hui à  des  dislances  énormes  de  son  point  de  départ. 

On  sait  que  l'Indostan  est  le  berceau  de  l'épidémie  ac- 
tuelle. Le  choléra,  fréquenta  toutes  les  époques  dans  ce 
pays,  Y  revêtit  cette  forme  dès  l'année  i8i3  ;  mais  ce  ne 
fut  qu'en  1817  qu'il  paraît  surtout  y  avoir  acquis  le  carac- 
tère vraiment  pestilentiel  qu'il  tffrc  maintenant.  Depuis 

(1)  De  yO.-'n,  bile,  et  j sw,  je  coule. 


celte  é{ioquc  on  le  vit  se  porter  successivement  des  embou- 
chures du  Gange  à  la  côte  de  Coromandel  ,  à  l'île  de  Cey- 
lan;   plus  tard  duis  la  presqu'île    Orientale,    dans  les  îles 
Philippines ,  dans  celles  de  la  Sonde  et  jusqu'en  Chine.  La 
nialadie  se  propagea  à  cette  même  époque  dans  les  îles  de 
France  et  de  Bourbon,  par  suite  de  l'arrivée  de  quelques 
vaisseaux  des  Indes  Orientales.  En  1821  ,  la  Perse  fut  at- 
teinte et  ravagée  par  ce  formidable  fléau,  qui  se  porta  en- 
suite dans  la  Syrie,  où  il  demeura  stationnaire  pendant  quel- 
ques années.  Il  ne  reprit  sa  marche  qu'en  1829  et    i83o  , 
et  après  avoir  dépeuplé  Astracan  ,  réduit  la  population  de 
Tiflis  de  vingt-doux  mille  à  huit  mille  âmes,    il   remonta 
le  Volga  jusqu'à  Moscou  ,  où  il  arriva  le  28  septembre  de 
l'année  dernière.  On  sait  quels  ont  été  dès  lors  ses  progrès 
en  Europe;  comment  ,  après  avoir  été  ralenti  par  l'hiver, 
il  s'est  bientôt  réveillé  pour  s'étendre  dans  le  nord  et  l'oc- 
cident de  la  Russie,  et  pour  accompagner  les  régimens  rus- 
ses au  sein  delà  malheuieusc  et  intéressante  Pologne.    La 
Prusse,  laHongrie,rAuti  iche,  peut-être  même,  au  moment 
où  nous  écrivons  ces  lignes,  la  capitale  de  ce  dernier  pays, 
sont  frappées  de  cette  plaie  meurtrière,  et  si  nous  devons 
en  croire  la  plupart  des  médecins  qui  ont  observé  la  mar- 
che de  l'épidémie  ,  elle  doit  successivement  envahir    tous 
les  pays  de  l'Europe.  Il  est  difficile  en  effet  de  ne  pas  par- 
tager ce  sentiment,  qunnd^  laissant  de  côté  tout  autre  con- 
sidération, l'on  songea  l'immense  étendue  des  pays  qu'elle 
a  désolés  depuis  quatorze  ans,   sans  être  arrêtée  ni  par  la 
diversité  des  climats,  ni  parcelle   des   localités,    ni   par 
celle  des  habitudos  des  Jifférens  peuples  qu'elle  a  visités. 
Le  choléra  n'a  pas  plus  épargné   les  hauteurs  de  l'Hyma- 
layaet  de  l'Ararat  que  les  plages  marécageuses  du  Delta  du 
Gange   où  il   a  pris  naissance.  Il  a  sévi   sous  le  climat  de 
la  Sibérie  comme  sous  celui  des  régions  trofiicales. 

Pour  avoir  une  idée  de  l'extension  qu'a  acquise  la  mala- 
die qui  nous  occupe,  en  dépit  de  toutes  les  circonstances 
de  climats,  de  localités,  etc.  ,  qu'on  se  représente  que 
depuis  quatorze  ans  elle  s'est  propagée  du  nord  au  midi 
dans  un  espace  d'environ  i,n5o  lieues  et  dans  une  éten- 
du edc  2000  lieues  d'orient  en  occident.  En  Russie  seulement 
pendant  l'année  iSSs  ,  le  choléra  a  envahi  vingt-neuf  gou- 
vernomens,  c'est-à-dire,  une  surface  de  pays  qui  équi- 
vaut à  4  ij^  fois  la  surfiice  de  la  France.  Quant  à  ses  ra- 
vages depuis  18 17  jusqu'à  ces  derniers  temps  ,  M.  Moreau 
de  Joanncs,  membre  du  conseil  supérieur  de  santé,  croit 
pouvoir  évaluer  à  1,800,000  le  nombre  des  malados  qui  ont 
succombé  à  cette  terrible  maladie  dans  le  seul  Indos- 
tau  (1)  ,  et  au  double  celui  des  personnes  moissonnées, 
pendant  la  même  période,  de  Pékin  jusqu'à  Varsovie.  Sans 
prétendre  garantir  le  moins  du  monde  l'exactitude  de  ces 
calculs,  et  persuadés  même  (ju'il  y  a  impossibilité  pour 
nous  d'atteindre  à  des  évaluations  numéiiques  des  ravages 
du  choléra,  nous  pensons  cependant  ,  d'après  tous  les  do- 
cumens  publiés  jusqu'à  ce  jour,  que  l'idée  que  les  chiffres 
précités  nous  donnent  de  la  gravité  du  mal,  serait  peu 
modifiée  par  les  rectifications  qu'ils  méritent. 

L'histoire  ne  mentionne  qu'un  seul  fléau  qui  puisse  être 
comparé  au  cholora-morbus ,  par  l'étendue  et  la  durée  de 
ses  ravages;  c'est  la  terrible  affection  qui ,  sous  le  nom  de 
peste  noire,  passa  au  quatorzième  siècle  de  l'Asiedans  notre 
occident, et  fit  périr  en  seize  années  les  4/5  des  habitans  de 
l'Europe. 

On  n'a  pas  pu  saisir  jusqu'ici  la  cause  essentielle 
du  choléra  épidémique.  Mais  à  défaut  de  cette  cause, 
que  beaucoup  de  personnes  disent  résider  dans  une  inc 

(1)  n  faut  remarque!-  que  l'éiiiiléuiie  y  a  constamment 
quatorze  ans,  tumlis  que  daus  les  autres  puys,  il  n'en  a  pai  é 
près  (le  mènic,  et  que  plusieurs  n'en  oui  souffert  que  durant 


6 


LE  SEMEUR. 


cation  particulière  He  raimosplièrr(ce  qui  é(|uiv,-;ut  jusqu'à 
piésenl  à  avouer  qii'oii  ri(j;nore) ,  que  ci'auties  attribuent 
à  UQ  état  volcanique  du  (ilobe,  ou  selon  l'expresson  du 
docteur  Scliurror  à  une  force  teHuriaue  ,  à  d'  faut,  di^-jo  , 
de  cette  cause  ,  on  a  recueilli  de  précieuses  observations 
sur  les  conilitions  qui  favorisent  son  d'''Vcloppt'nient.  Tous 
les  médecins  qui  ont  vu  l'épidiniie  actuelle  s'accoidrnt  à 
dire  qu'elle  sévit  principalement  et  avec  [)lus  de  violence 
chez  les  sujets  faibles,  mal  nourris,  par  conséquent  chez 
les  indigens,  chez  les  personnes  qui  liabitentdcs  lieux  hu- 
mides, des  maisons  mal  aérées,  chez  ceux  qui  font  usajje 
d'une  mauvaise  eau,  chez  ceux  à  qui  la  fiayeur  fuitpcidie 
leur  énergie,  chez  les  hommes  livrés  à  l'intempérance  ou 
à  tout  autre  genre  d'excès.  I.e  défautde  prnpielé  conti  ibue 
aussi  à  dontier  prise  au  mal.  A  Varsovie  ,  la  prinii  "re  in- 
vasion du  choléra  eut  lieu  après  des  journées  tiès  chaudes 
auxquelles  succédèrent  des  nuits  frairlies  et  linniides.  l^cs 
premières  elles  plus  nombreuses  vicunies  furent  les  habi- 
tans  des  rues  étroites  el  mal  aéré^squi  se  trouvent  au  bord 
delà  Vistule,  gens  qui  se  nourrissent  de  h;irengs  s;ilés,  de 
viande  de  poics  également  salée,  et  qui  boivent  souvent 
avec  excès  une  mauvaise  eau  de-vie  de  grains.  l\l;iis  nous 
le  répétons  ,  toutes  ces  causes  ne  font  que  favoriser  l'ii  fec- 
tion,  et  quelqu'iniportance  qu'elles  aient  à  ce  tilre,  elles 
ne  suffisent  jias  néanmoins  pour  le  dclerminer;  il  doit  y 
avoir  par  dessus  toutes  ces  causes  prédisposantes  une  cause 
particulière,  inconnue  jusqu'à  ce  jour.  Le  véritable  mes- 
sager de  mort  s'est  dérobé  jusqu'ici  à  toutes  les  recherches 
des  savans. 

Quant  .'i  la  nature  du  choléra  pestilnnti' 1  ,  nous  nous 
bornerons  à  dire  auo  la  majorité  des  médecins  s'accoi  dent 
à  rapporter  tous  les  symplônies  de  cette  grave  maladie  à 
une  ;illéralion  profonde  des  fondions  du  système  nerv.'ux. 
L'académie  royale  de  méd 'cine  vient  d.- se  prononcer  dans 
le  même  sens,  en  ajoutant  lout.efais,  <juc  la  lésion  nerveu- 
se se  complique  ici  d'un  clal  catarrli:,!  particulier  des  or- 
ganes de  la  digestion  ,  et  que  ces  deux  alfeclious  dominent 
tour-à-tour,  selon  la  période  du  mal  ,  la  seconde  étant  en 
général  plus  marquée  au  début,  et  la  première  à  la  fin. 

Mais  la  qu'  stion  la  plus  saillante  et  la  plus  débattue  au- 
jourd'hui à  l'égard  du  choléva,est  celle  qui  concerne  son 
mode  de  piopagalion.  Cette  maLdie  se  Iransinet-elle  par 
voie  de  contagion  ,  ou  est-elle  purement  épidémique  , 
c'est-à-dire  le  résultat  d'une  cause  morbide  générale  exer- 
çant son  action  sur  des  pays  entiers?  On  sent  que  pour  ré- 
soudre ce  problème  ,  il  faudrait  avant  tout  avoir  résolu 
celui  delà  cause  cssenlielle  du  choléra;  aussi  les  opinions 
des  médecins  ne  sont-elles  rien  moins  qu'arrêtées  à  ce  téfard. 
Peut-être  quand  nous  en  saurons  davantage  sur  ce  dernier 
point,  la  question  du  mode  de  Irnasniissiou  du  choléra 
devra-t-ello,êtrc  posée  d"nne  manière  moins  abolue  qu'au- 
jourd'hui ,  et  sans  préjuger  d'avance  qu'il  se  piopage  ex- 
clusivement par  tille  ou  telle  vole;  c'est  du  moins  ce  que 
semblent  déjà  indiquer  les  observations  recueillies  jusqu'à 
ce  jour.  En  effet,  nous  voyou»,  d'une  pari,  la  maladie  se 
propager  d'une  localité  à  une  autre  pai  la  voie  des  carava- 
nes ,  par  des  mouvemens  de  troupes.  Nous  la  voyons  arri- 
ver en  i8jo  à  l'île  de  Bourbon  avec  des  vaisseaux  partis 
de  lieux  infectés,  et  s'éteindre  très-promptement  par  suite 
d'une  séquestration  rigoureuse  des  malades.  Nous  voyons 
M.  Lesseps,  conml  de  France  à  Alep  ,  s'enfermer  à  la 
campagne  avec  deux  cents  personnes ,  et  grâce  à  un  isole- 
lemcnt  complet,  se  préserver,  lui  et  sa  petite  colonie,  de 
'atteinte  d'un  mal,  qui  fît  périr  en  huit  jours  4ooo  habi- 
Kusde  la  ville.  D'un  autre  côté,  nous  trouvons  que  1  epi- 
«emie  s'est  arrêtée  en  Syrie  pendant  plu  leurs  années  , 
i-ialgré  les  rapports  libres  de  ce  pays  avec  plusieurs  con- 
irées  voisines;   nous  trouvons  que  l'armée  anglaise,  dans 


les  Indes  ,  avant  été  subitement  attaquét  du  choléra  en 
1817,  n'eut  qu'à  traverser^e  fleuve  du  Beloah  pour  se 
sousiraire  sur  le  champ  à  ses  ravages.  Nous  pourrions  citer 
encore  bien  d'autres  faits  contradictoires  du  même  penre  : 
mais  le  di-faut  d'espace  nous  oblige  à  nous  borner  à  ce  pe- 
tit nombre,  qui  suffira  ,  ce  nous  semble  ,  pour  montrer 
qu'à  moins  de  négli^,er  1  ertaines  obst  rvations  pour  en  faire 
ressortir  exclusivement  quelques  aunes ,  on  est  obligé 
d'assigner  dès  à  piésrnt  deux  ordies  de  causes  à  la  transmis- 
sion du  choléra  ;  d'une  part  des  causes  générales  ,  vraisem- 
blablement a  lmosphérii[ues,qui  prédisposent  fortement  les 
populations  sur  h-squelles  elles  agissent  à  contracter  la  mala- 
die ;  de  lautie  ,  des  causes  ijjiasmatiques,  consistant  dans 
les  émanations  des  maladis  ,  et  qui  agissent  sur  les  indi- 
vidus sains,  soit  pir  suite  d'un  contact  immédiat ,  soit  par 
la  respiration  de  l'air  qui  en  est  char(;é  ,  causes  qui  jieu- 
vent  exercer  leur  influence  isolément  dans  quelques  cas  , 
mais  qui  conseï  veut  alors  peu  d'activiié. 

Au  reste,  en  attendant  la  foluiiou  qucl'avenir  nous  ré- 
serve peut-être  pour  loutes  ces  qucslions  ,  il  est  évident 
qiril  y  a  bien  moins  d'inconvénient  à  se  tromper  ,  en  ad- 
me'tant  la  conJagion,  qu'eu  se  rangeant  à  l'avis  contraire, 
et  que  les  intérêls  qui  sont  lésés  par  les  mesures  que  com- 
mande la  première  hypothèse,  ne  sauraient  être  mis  en 
balance  avec  la  santé  et  la  vie  des  piuples  qui  pourraient 
être  compromises  anjourd'liui  par  les  conseils  des  non-con- 
tagionistes. C'est  ce  qu'ont  senli  trop  tard  les  gouveruemens 
de  l'Europe  orientale  ,  celui  de  l'Autriche  en  particulier, 
qui  s'est  obstiné,  sur  l'avis  d'un  médecin  de  rempereur,à 
entretenir  avec  les  pays  infccti  s  des  relations  dont  la 
conséquence  est  assez  connue  miinlenaot.  Nos  ministres 
ont  pi  is  leçon  de  cette  triste  expérience  ,  et  viennent  de 
pourvoir,  autant  qu'il  est  en  eux  ,  par  une  série  de  mesu- 
res sanitaires  ,  à  ce  qu'exige  en  pareille  occurence  l'hygiè- 
ne publique.  Des  mesures  analogues  sont  mises  en  vigueur 
dans  les  pays  qui  nous  séparent  des  nations  infectées;  en 
sorte  que,  sous  le  rapport  des  précautions  publiques,  comme 
sous  celui  de  notre  hvg'ène  privée  ,  nous  nous  trouvons 
dans  des  conditions  où  ne  se  trouvèrent  jamais  les  peuples 
qu'a  visités  jusqu'ici  le  choléra  pestilentiel.  Ces  considéra- 
tions sont  sans  doute  très-propres  à  mettre  quelcjue  fécu- 
rilé  dans  nos  cœurs,  en  présence  des  progrès  do  ce  teriible 
fléau;  mais  ne  nous  dissimulons  pas  que  cette  sécurité  est 
bien  précaire  ,  qu'elle  esta  la  merci  d'une  foule  de  vicis- 
situdes qui  ,dans  ces  temps  d'orages  et  d'ébranlement ,  peu- 
vent déjouer  d'un  jour  à  l'autre  la  prévision  humaine;  et  si, 
négligeant  de  remonter  jusqu'à  cette  Providence  à  qui  nous 
devons  tous  ces  motifs  d'espoir;  si,  ne  portant  pas  nos  ac- 
tions de  giâcrs  et  notre  confiance  au-delà  des  instrmiiens 
qu'elle  emploie  pour  roire  salut  temporel,  a'rrachés  un 
moment  par  la  crain'eà  notre  légèrcié  morale,  nous  nous 
lai.-sons  emporter  de  nouveau  par  elle,  prenons  garde  que 
pour  n'avoir  par  profité  de  la  menace,  nous  n'attirions  sur 
nous  le  châtiment.  Ah  !  si  nous  faisons  profession  de  croire 
que  Dieu  régit  ce  monde  ,  reconnaissons  aussi  que  ce 
n'est  pas  sans  raison  (pie  la  souffrance  y  habite.  Lis  maux 
qui  nous  affligent  seraient  la  phis  affreuse  des  injustices  s  ils 
n'étaient  le  plus  juste  des  chàtimens;  mais  ils  sont  plus 
encore,  lis  sont  des  appels  d'une  miséricorde  infinie,  des 
appels  d'un  Dieu  qui,  nous  voyant  exclusivement  attachés 
à  ce  qui  ne  fait  que  passer,  et  oublier  ce  (]ui  est  éternel, 
cherche  à  nous  détacher  des  biens  fragiles  qu'il  avait  placés 
sur  notre  route  pour  rembelir,et  non  pour  nous  détourner 
de  lui. 


Au  moment  où  nous  terminons  cet  article  ,  nous  rece- 


LE  SEMEUR. 


vous  de   Berlin   le   talilcaii  comparatif  suivaiil  8m-  lequel 
\ious  appelons  l'attention  de  nos  lecteurs. 


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VOYAGE    DE    M.    COUSIN    EN    ALLEMAGNE. 

Ce  n'est  pas  seulement  d'horanie  à  homme,  mais  aussi 
de  peuple  à  peuple,  que  l'échange  des  idées  rst  désirable. 
Les  nations,  comme  les  individu^,  font  birn  d'^  mettre  en 
commun  leurs  expériiMiccs ,  et  d'empiuniLi  Im  >i.,oc  a.^,- 
autres  les  at'iélioralions  de  toute  e.-pèce.  Ce  serait  un 
étrange  orgueil  que  celui  qui  mépiisciait  un  piogrès 
quelconque  ,  parce  qu'il  aurait  eu  lieu  au  delà  du  Rliin 
ouau-delàde  la  Mcmcbe,  et  qui  ne  voudrait  reconnaître 
du  mérite  qu'a  ce  qui  est  ou  se  fait  en  France  ;  et  il  f.iut 
bien  convenir  que  nous  avons  un  peu  de  cet  oigueil-là. 
Je  me  souviens  que  ,  visitant  un  jour  avec  un  compatriote 
la  superbe  galerie  de  tableaux  de  Dresde,  il  était  plaisant 
de  voir  à  quel  point  son  amour-propre  national  Tempé- 
chail  de  jouir  des  nombreux  chefs-d'œuvre  qu'elle  ren- 
ferme. A  chaque  7\i7/j/ir/e/  et  à  chaque  Co/rè;g^p  qu'on  lui 
montrait,  l'aJmiration  que  les  ouviagos  de  ers  (grands 
peintres  lui  auraient  sans  doute  fait  éprouver,  s'ils  avaient 
fait  partie  de  notre  musée,  se  perdait  dans  cette  exclama- 
tion toujours  la  même  :  «  C'est  bien  ,  mais  nous  avons 
mieux  que  cela  à  Paris.  »  Il  est  temps  que  ce  sentiment, 
plus  répandu  qu'on  ne  pense,  quoiqu'il  s'exprime  d'ordi- 
uairc  avec  moins  de  crudité  ,  fasse  place  à  une  plus  juste 
appréciation  des  avantages  des  autres  peuples  ;  il  ne  peut 
y  avoir  que  profit  pour  nous  à  connaître  à  fond  leurs 
usages  et  leurs  institutions. 

Nous  avons  appris  avec  intérêt  que  1"  gouvernement 
vient  d'envoyer  deux  com.nissaires  aux  Etats-Unis  pour 
y  étudier  le  système  pénitentiaire ,  qu'il  serait  si  utile  d'in- 
troduire dans  notre  législation  ;  et  que  M.  Cousin  a  été 
chargé  de  visiter  une  partii' de  l'Allemagne,  avec  la  mi.'sion 
spéciale  de  recueillir  des  observations  sur  Tétat  de  l'ins- 
■  Iruction  publique  dans  ce  pays  ,  si  célèbre  par  les  bonnes 


et  forîeu'ludes  qu'on  y  fait. Espérons  queces  vovages  pio- 
fitcroiil  il  lu  l'rance  ! 

M.  Cousin  a  communiqué  ses  remarques  àM.deMonta- 
livet,  dans  une  si'iie  de  lettres,  que  la  Revue  de  Paris  a 
obtenu  la  piruiission  do  pubher.  Il  eût  été  fà(  lieux  ,  en  ef- 
fet, que  les  renseigncmciis  qu'il  donne  fussent  demeurés 
ensevelis  dans  les  cartons  du  ministère.  Nous  aurons  soin 
defaiie  counaîtie  à  nos  lecteuis  ce  que  cette  correspon- 
dance présentera  de  plus  intéressant. 

Cesses  premiers  pas  en  Allemagne,  M.  Cousin  a  été 
frappé  de  voir  qu'aussi;ôi  que  les  enfaiis  ne  se  servent 
plus  du  Lesebiich,  ou  premier  livre  de  lecture  ,  on  leur 
donne  pour  livres  de  lecture  et  d'étude  la  Bible,  traduc- 
tion de  Luthir,  le  Catécliisme  et  un  ouvrage  sur  l'His- 
toire Biblique.  «  Ces  trois  livres,  dit-il,  composent  le  fond 
»  de  l'uistruction  populaire,  et  tout  homme  sage  s'en 
»  réjouira  j  car  il  n'y  a  de  morale  pour  les  trois  quarts  des 
»  hommes  que  d.ins  la  relgion.  Les  grands  monumcns 
»  religieux  des  peuples  sont  leurs  vrais  livres  de  lecture  , 
»  et  j'ai  toujours  regarde  comme  une  calamité  publique 
»  qu'au  XVI"^  siècle  ou  au  commencement  du  XVII^  , 
»  quand  la  langue  française  était  encore  naïve,  flexible  et 
»  profond  meut  populaire,  quelque  grand  écrivain,  Aniiot 
»  par  exemple,  u'dit  pis  traduit  les  Saintes  Ecritures.  Ce 
»  serait  un  excellent  livre  à  n<etlre  entre  les  mains  de  la 
»  jeunesse.  Tandis  que  la  traduction  de  Sacy  ,  d'ailleurs 
»  pleine  de  mérite,  est  diffuse  et  sans  couleur  ,  cède  de 
»  Luther,  mâle  et  vive  ,  répandue  d'un  bout  à  l'autre  de 
»  1  Allemagne  ,  et  mise  pour  ainsi  dire  dès  le  berceau  en- 
»  Ire  les  mains  du  peuple,  a  beaucoup  fait  pour  le  déve- 
»  loppement  de  l'esprit  chrétien  et  Je  la  vraie  civilisation. 
»  Les  .Saintes  Eciitures ,  avec  i'Ilistoire  Bibliijue  qui  les 
»  explique  et  le  Catéchisme  qui  les  résume  ,  doivent  faire 
»  la  bibliothèque  de  l'enfance  et  des  écoles  primaires.  » 
Celte  remarque  de  M.  Cousin  mérite  certes  d'être 
pesée.  Nous  irons  mémo  plus  loin  que  lui ,  et  nous  di- 
rons que  non  seulement  pour  les  trois  quarts,  mais 
pour  l'uuiversalité  des  hommes  ,  il  n'v  a  de  moiali;  véri- 
table que  dans  la  religion,  à  moins  (ju'on  ne  \euillc  don- 
,,c^  co  >miii  ix  la  iiDialo  des  uitorêts.  Le  grand  monument 
religi.  ux  d  s  chrétiens  ,  la  Bible ,  est  de  tous  les  livres  que 
différentes  nations  regardent  comme  sacrés  ,  le  seul  pour 
lequel  on  ait  fait  l'expérience  que  recommande  M.  Cousin 
d'en  faire  le  livra  de  l'enfance  et  du  peuple.  Cette  expé- 
rience eût  même  été  impossible  pour  la  plupart  des 
autres,  puisque  la  lecture  n'eu  est  gu'ue  peimise  qu'aux 
castes  sacerdotales.  Nous  ne  voyons  pas,  au  surplus,  quel 
avantage  ily  aurait  eu  à  vouloirpopulariser  les  mcnonges, 
les  superstitions  ou  les  théories  métapiiysiques  qu'ils  ren- 
ferment. Pour  la  Bible  ,  l'expérieiico  a  complélemeut 
réussi  ,  parce  que  la  Bible  est  la  vérité  révélée  de  Dieu; 
elle  seule  présente  aux  hommes  des  motifs  suffisans 
pour  les  engager  à  s'attacher  à  ce  qui  est  bien,  en  leur  fai- 
sant connaîire  à  quel  point  Dieu  les  a  aimés;  elle  produit 
dans  leur  cœur  l'amour  de  Dieu  ,  et  cet  amour  se 
montre  pai  l'obéissance  aux  lois  qu'il  a  données. 

On  a  si  bien  comjiris  aux  Etats-Unis  quelle  est  l'in- 
fluence morale  de  la  Bible ,  qu'on  a  pris ,  il  y  a  deux  ans  , 
dans  cette  vaste  contrée ,  la  résolution  de  la  placer  dans 
chaque  famille,  et  cette  mesure  est  aujourd'hui  presque 
accomplie.  Le  voyage  de  M.  Cousin  et  jes  intéressantes 
réflexions  auront  porté  de  beaux  fruits,  si  elles  engagent 
quelques  philanthropes  à  faire,  dans  un  ressort  limité  , 
l'essai  qu'il  recommande  :  pourquoi  ne  le  tenterait-on  pas 
dans  nos  villages,  ou  mèina  dans  nos  villoj'?On  ne  tarderait 
pas  à  voir  s'il  y  a,  comme  le  savant  professeur  l'alfirme, 
une  puissance  morale,  une  influence  de  civilisation  dans  le 
livre  sacré  des  chrétiens. 


8 


LE  SEMEUR. 


Chambre  des  Députes. —Parmi  les  faits  nouveaux  que 
la  semaine  dernière  nous  a  apportés,  nos  lecteurs  n'ont  pas 
manque  de  remarquer  la  prcsentalion  du  projet  de  loi  pour 
la  révision  parliellc  du  Code  pénal.  M.  le  garde  des  sceaux, 
dans  des  considérations  préliminaires,  a  fait  sentir  qu'une 
refonte  complète  de  ce  Code  ne  pouvant  être  que  l'œuvre 
d'une  science  approfondie  et  de  beaucoup  de  temps,  le 
gouvernement  n'avait  pas  jugé  devoir  attendre  le  moment 
où  ce  long  travail  pourrait  être  fait  en  entier,  pour  changer 
tm  certain  nombre  d'articles  qui  réclament  des  modifica- 
tions trèï-urgentes.  Nous  pensons  aussi  ,  en  effet,  qu  une 
révolution  véritable  doit  être  opérée  dans  noire  législation 
pénale  ,  et  qu'elle  ne  doit  pas  se  faire  avec  précipitation  ; 
nous  préparions  même,  au  moment  où  ce  projet  était  pré- 
senté ,  une  sui.c  d'articles  sur  cet  important  sujet,  nous 
proposant  d'indiquer  aux  législateurs  qui  s'en  occuperont 
à  quelle  source  ils  doivent  puiser  leurs  inspirations.  Au- 
jourd'hui cette  source  est  presque  complètement  mécon- 
nue^ et  cependant  elle  seule  pourra  donner  à  la  société  des 
lois  qu'elle  doit  désirer,  des  lois  qui  servent  de  garantie  à 
cette  dernière,  sans  immoler  l'avenir  du  coupable.  En  at- 
tendant, nous  sommes  heureux  de  voir  le  ministère  se  met- 
tre à  l'œuvre  ,  en  proposant  aux  chambres  quelques  amé- 
liorations de  détail,  infiniment  précieuses  aux  yeux  de  tout 
ami  de  rimmanitc. 

Parmi  les  dispositions  nouvelles  renfermées  dans  le  pro- 
jet,   se  place   au  premier  rang  l'abolition  de  la   peine  de 
mort  dans  plusieurs  cas,  tels  surtout  que  le  vol  accom- 
pagné des  cinq  circonstances  aggravantes,  et  la  fabrication 
de  fausse  monnaie.  Espérons  que  la  discussion  qui  s'ouvri- 
ra sur  ces  articles  nous  fera  faire  encore  plus  de  chemin  , 
et  qu'on    sentira   que  le  moment  est  venu  de  nv    uc  fin 
pour  toujours  à   ces  homicides  juridiques,   qu'.  font  plus 
que    priver  un  homme  de    la   vie  ,   qui    l'envoient    pré- 
paré ou  non  devant  le  tribunal  de  Dieu.  D'autres  disposi- 
tions du  jsrojet  de  loi  abolissent  la  déportalion  ,  le  carcan  , 
la  mutilation  du  poing  et  la  marque.  Nous  avons  remarqué 
avec  regret   qu'on  n'avait  pas  osé  abolir  la   catcgoiie  des 
peines  infamantes,  et  qu"ou  doanaii  «hy  rnmc  rl'assises  la 
faculté  d'ajouter  une  heure  de  carcan  à  certaines  condam- 
nations. En  échange,    c'est   une  heureuse  idée  de  donner 
au  jury  le  droit  de  prononcer  sur  les  circonstances  atté- 
nuantes. On  peut  remarquer  en  général  dans  tout  le  tra- 
vail du  ministère  un  besoin  peut-être  excessif  de  garder  le 
moyen  terme  entre  la  douceur  et  la  sévérité.  Nous  croyons 
que  cette  piéoccupation  nous  a  privés  de  plus  d'une  mesu- 
re généreuse  et  utile,    et  nous  désirons  vivement  que  les 
chambres  dépassent  les  limiles  que  le  pouvoir  a  cru  devoir 
mettre  à.  l'indulgence  de  la  loi  ,  et  qu'elles  fassent  plus  , 
s'il  se   peut,  que  de  repousser  de  nos  Codes  des  cruautés 
iituliles  (expressions  du  rapport);   mais  quelles  les  dé- 
pouillent de  toute  cruauté,  car  il  n'en  est   aucune  qui  ne 
soit  tout  à   la  fois  indigne  delà  société   et    inutile   à  son 
salut. 

Mais,  dit  le  ministio  en  terminant  srs  conclusions  pré- 
liminaires, «  il  faudra  s'efforcer  d'atteindre  le  mal  à  sa 
»  source  luème.  Le  législateur  punit  le  crijcc,  mais  une 
»  administration  protectrice,  favorable  au  perfectiomie 
1)  ment  des  mœurs,  au  développement  de  rintelligence 
»  et  de  la  raison  dans  les  classes  pauvres,  s'attachera  à  les 
»  prévenir  »  Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que  nous  accueil- 
lons avec  joie  l'engagement  que  prend  ici  l'administia- 
tion  ,  surtout  si  elle  en  comprend  bien  toute  la  portée 
dans  ces  temps  de  liberté;  plaise  à  Dieu  que  nous  voyons 
en  effiit  l'instruction  se  répandre  largement ,  et  les  classes 
pauvres  s'éclairer,  mais  d'une  véritable  lumière,  de  celle 
qui  élève  l'àme  humaine  à  la  hauteur  de  sa  vocation  éter- 
nelle; car  toute  instruction  qui  laisse  nos  vues   et  aos  af- 


fections se    concentrer   sur   cette  terre    est  impuissante 
pour  détourner  l'homme  de  la  voie  du  mal. 


On  est  bien  convaincu  aujourd'hui  que  dans  un  état  li- 
bre l'instruction  doit  être  aussi  générale  que  possible  ,  et 
que  c'est  là  une  dette  dont  le  pays  doit  s'acquittei  envers 
chacun  de  ses  habitans.  La  liberté  de  l'enseignement,  qu'on 
nous  a  promise,  permettra  sans  doute  bientôt  à  la  charité 
particulière  de  joindre  ses  efforts  à  ceux  du  gouvernement, 
sans  rencontrer  de    continuelles  entraves  dans  le  louable 
projet  de   propager  les  connaissances  clémentaiies;  mais 
alors  cncoio  les  moyens  de   s'instruire  à   peu   de  frais  ou 
sans  frais,  ne  seront  delong-temps  proportionnés  aux  besoins 
toujours  croissans  de  la  population  ,    parce  qu'il  faudrait 
des  sommes  énormes  pour  ouvrir  des  écoles  a  ces  raillions 
d'eijfans  et  d'adultes  qui  ne  savent  ni  lire,  ni   écrire.  En 
attendant   que  l'on  ait  trouvé  le  moyen  de  remplir  cette 
lacune  immense  que  présentent  nos  institutions  sociales, 
il  ne  sera  pas  sans  utilité  de  faire  connaître  un  essai  tenté 
avec  succès  aux  Etats-Unis,  mais  qui ,  nous  le  craignons  , 
serait  impraticable  en  France.  On  y  a  ouvert  des  écoles, 
où  les  jeunes  gens  sont  admis  gratuitement,  à  condition 
de  se  livrer  trois  ou  quatre  heures  par  jour,  pour  compte 
du  maître,  à  des  travaux  njécaniqucs  ou  agricoles.  La  main 
d'œuvre  étant,  en  Amérique,  infiniment  plus  élevée  que 
dans   notre  vieille  Europe,   où  le  travail  le  plus  soutenu 
su  ffit  à  peine  pour  procurer  à  un  ouvrier  les  choses  les  plus 
nécessaires  à  la  vie  ,  il    en  résulte    que  le   tc'mps  que  le 
maître  exige  d'un  élève  adulte,  au  lieu  de  salaire,  est  suf- 
fisant pour  l'indemniser.  On  a  tenté  aux  Etats-Unis  d'in- 
troduire la  même  méthode  dans   les   collèges  d'un  ordre 
supérieur,  et  de  remplacer   par  des  travaux   manvicls  les 
exercices  gymnasliques  en  usage  dans  beaucoup  cl'ét  iblis- 
semens  d'éducation.  Il  est  tenu  compte  aux  élèves  de  l'ou- 
vrage qu'ils  font,  et  on  en   déduit  le  produit,  du  montant 
de  la  pension   qu'ils  doivent   payer.  Ces  essais    rappellent 
l'habitude  qu'on  avait  autrefois,  dans  diverses  contrées,  de 
faire  apprendre  un  état  .tmx  jeunes  gens  de  toutes  les  clas- 
ses, afin  qu'en  cas  de  revers,  ils  pussent  trouver  une  res- 
source dans  leur  travail.    Que  serait  devenu  Saint-Paul, 
expoaé   comme  il  le  fut  aux  privations  d'une  vie  agitée, 
si,  tout  en  étudiant  sous  l'illustre  Gamaliel  ,  Id  littérature 
et  la  philosophie  de  son  temps,  il  n'eût  appris  aussi  le  mé- 
tier   de  faiseur  de  lentes  ?   C'est  surtout  dans  des  temps 
comme  celui  où  nous  vivons,  où  tant  de  fortunes  s'écrou- 
lent et  où  l'on  sent  plus  que  jamais  l'instabilité  des   choses 
humaines,   qu'il  importe  de  donner  aux  jeunes  gens  les  • 
connaissances  primitives,  nécessaires  pour  q'i'ils  puissent, 
en  toutes  circonstances  ,   manger  leur  pain  paisiblement  , 
en  travaillant,  comme  lo  commande  rapôtrc. 

Ai\I\"OIvCES. 

De  la  Liberté  d'enseignement ,  ouvrage  couronné  par  la 
Société  de  la  Morale  chrétienne,  par  la  Société  des  Mé- 
thodes ,  et  la  Société  de  l'enseignement  élémentaire;  par 
M.  Prosper  Lucas.  —  Un  volume  iu-8".  Paris,  i83i.  Chez 
Hipp.  Chauchard,  lue  du  Faubourg-Poissonnière,  n"  83. 
Prix  :  4  fr.  5o  c. 

Nous  rendrons  compte  incessamment  de  cet  ouvrage. 
Nous  le  signalons,  en  attendant,  à  l'attention  de  nos  lec- 
teurs comme  méiitaut  tout  leur  intérêt,  dans  un  moment 
surtout  où  la  question  de  la  liberté  d'enseignement, débat- 
tue entre  les  nombreux  amis  de  cette  liberté  et  ceux  du 
monopole  universitaire,  réclame  une  prochaine  solution 
de  la  part  du  pouvoir  législatif. 

Le  Gérant,    DÉIIAULÏ. 

Imprimerie  de  Sfi,licue  ,  luc  des  Jeûneurs,  n.   i.'|. 


TOWE  1*^ 


N" 


i:î  septembre  issi. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Politique r.   Philosophique   et    Littéraire, 


PARAISSAIT  TOUS  LES  IVIERCRF.DIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matûi.  XllI.  38. 


On  s'abonne  an  burean  du  journal,  rue  Martel,  n°  1 1  ,  et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.  ■ —  Prix:  i5  fr.  pour  l'année, 
S  l'r.  pour  G  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger  ,  on  ajoutera  a  fp.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  (i  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  .  paquets  et  envois  d'argent  .   doivent  être  affranchis. 


DE  LA  LIBERTE. 

Un  an  s'est  déjà  écoulé  depuis  qti'iine  févolution,  desti- 
née à  cliangoi'  la  face  de  la  France,  s'est  accomplie,  sous  la 
sanction  de  la  Pi'ovidencc.  Quel  homme  poui-ra  écrife 
l'histoire  de  colle  aniicc?  Qui  l'a  vue  et  qui  peut  la  juf^er, 
telle  qu'elle  a  vraiment  eu  lieu,  et  fans  l'influence  du  passé 
ni  de  l'aveovr?  Celui  qui  a  observé  a-t-il  pu  sentir?  Celui 
«pii  a  bondi  avec  les  événeniens,  et  dins  l'àme  duquel  s'est 
accom[>li  plus  que  de  l'hisloirc  ,  de  celle  pauvre  histoire 
qui  ffénéialisf  des  millions  d'hommes  au  moyen  d'un  récit 
et  d'une  ilate  ,  celui-là  auia-t-il  observé  ,  analysé  ,  scia-1-il 
ju^tt•?  H  doit  .s'attendre  à  renconli'rr  de  la  coniradiction  ; 
il  s'exalte,  il  s'itjdigiie,  il  méprise  :  avec  tout  cela,  fera-t-il 
une  bonne  page  pour  instruire  la  postérité,  el  suriout  une 
postérité,  comme  celle  qui  se  prépare,  qui  voudra  des  ta- 
bleaux fidèles,  el  qui  ne  craii.dia  pas  de  considérer  les  deux 
LÔics  de  la  médaille?  Il  est  également  difficile  de  se  repré- 
senter un  homme  sans  passion  et  un  homme  à  passion  se 
mettant  à  raconter  l'histoire  de  cette  année  :  la  pensée  do 
l'un  jettera  de  la  glace  sur  cet'.e  époque  bouillonnante;  la 
passion  de  l'aulre  n'éclairera  qu'une  face  de  celte  société 
si  variée,  si  compliquée,  oi'i  se  mêlent  lis  derniers  soupirs 
dupa^séetk's  premiers  cris,  incertains  et  agités,  que  pousse 
à  tout  propos,  comme  un  enfant,  l'ordre  de  choses  qui 
vient  de  naître.  Le  râlement  se  fait  entendre  d'un  côié,  et 
le  bégaiement  de  l'aulre.  La  faiblesse  de  la  vieilleste  et  la 
faiblesse  de  l'enfance  se  réunissent  dans  la  nation  ,  et  lui 
donnent  une  l•^i.-tence  qui  semble  en  aussi  grand  danger 
lie  s'éteindre  que  l'est  celle  du  vii  illard  ou  celle  de  l'en- 
fant. Cependant  l'enfant  ne  peut  que  croître  s'il  ne  meuit 
pas,  et  tout  nous  fait  espérer  qu'il  croîtra.  En  altendaiit , 
te  qui  se  passe  d.ins  ce  pays ,  ce  qui  cause  l'inquiétude  des 
uns,  le  méconleiilemcnl  des  autres,  les  joies  ou  les  fureurs, 
l'acharnement  à  attaquer  ou  l'obstiiialion  à  défendre  ,  ne 
peut  pas  plus  s'expliquer  qu'on  ne  peut  expliquer  les  pre- 
mières impres.^ions  d'un  enfant  :  c'est  un  myslè.  e  pour 
l'observateur  ,  un  mystère  comme  le  développement  du 
yrain  de  semence  dans  la  terie  ,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  notssé 
une  petiie  lii'iLe  au  licnor'? 


C  f  qii'il  \  î.  de  plus  clair,  en  ce  moment,  c'est  que  cha- 
cun s'empare  de  la  liberté  comme  d'un  moyen  pour  mar- 
cher dans  la  route  qu'il  veut  suivre  et  pour  arriver  au  but 
t(uqiml  il  tend.  En  effet,  être  parvenu  à  la  liberté  ,  ce  n'est 
encore  qu'a  voir  fait  la  conquête  d'tm  instrument.  Le  paysan 
qui  veut  labourer  un  coin  de  terre  cominonce  d'abord  par 
se  procurer  une  charrue  :  la  liberté  ,  voilà  la  chairue  né- 
cessaire pour  exploiter  un  cliamp  quelconque.  L'oppres- 
seur qui  veut  que  les  volontés  de  tous  les  hommes  d'un 
pays  se  soumettent  à  sa  seule  volonté,  se  propose  pour  but 
son  entière  liberté  individuelle  ;  car  la  tyianuie  n'est  autre 
chose  que  la  liberté  d'un  seul  aux  dépens  de  la  liberté  de 
lousj  et  c'est  pour  cela  que  la  tvianiiie  est  souverainement 
injuste,  et  qu'elle  fait  obstacle  à  tous  ceux  qui  ont  un  but  dans 
la  vie,  et  qui ,  à  cause  de  cela  même,  ont  besoin  de  liberté. 
Il  serait  donc  faux  de  considérer  la  liberté  comme  une 
vertu  ou  comme  un  vice,  comme  une  cause  d'ordre  ou  do 
désordre.  Elle  est ,  comme  la  vie  ,  indispensable  à  l'action 
de  l'homme,  et,  comme  la  vie,  elle  peut  servir  au  bien  et 
au  mal.  Dieu  ,  en  créant  l'homme  ,  lui  donna  la  liberté  on 
même  temps  que  la  vie,  parce  que  la  vie  ne  peut  se  mani- 
fester sans  la  liberté.  Un  homme  qui,  par  des  causes  quel- 
conques ,  n'est  pas  libre,  n'existe  pas  dans  la  société  ;  une 
nation  qui  n'est  pas  libre  ne  paraît ,  n'existe  pas  dans  l'his- 
toire :  son  maître  seul  paraît  et  existe. 

Ainsi,  donner  la  liberté  à  ceux  qui  ne  l'ont  pas,  défendra 
ou  reconquérir  une  liberté  attaquée  ou  ravie,  ce  n'est  nutie 
chose  que  rendre  la  santé  à  un  malade,  se  préserver  ou  se 
guérir  d'une  maladie.  Le  bon  emploi  de  la  vie  ,  quand  on 
a  conservé  ou  retrouvé  la  santé  ,  est  tout  autre  chose.  Si 
l'on  considère  la  liberté  de  ce  point  de  vue  ,  tous  les  ef- 
forts des  hommes  pour  en  jouir  ne  sembleioiit  pas  tiop, 
grands  ;  elle  leur  est  aussi  important!',  aussi  nécessaire  qu* 
la  vie  même. Ces  deux  élémensse  liennent  et  se  confondenlj 
mais  tout  n'est  pas  atteint  par  leur  possession.  Le  but  de 
lu  vie  serait-il  simph'ment  de  vivre?  Le  but  de  la  liberté 
serait-il  simplement  d'être  libre?  Oh  !  que  de  choses  à  fai. 


avec  la  liberté!  Tant  pirlcr  d'elle  et  ne  pas  s'en  servir, 
quelle  folie  !  S'en  srrvir  pour  faiie  le  mal,  quel  crimei    ^^ 


•../ 


îi  est  n"s  classe  d'hommes  qui,  aussitc 


itct  ?,prè»  la  ré\  ^^r^:^^^'^-^ 


ÎU 


LE  SF.MEIK. 


f^ie  que  jamais.  Ils  avaior.l  un  but  pour  lequi-1  il  leur  fallait 
la  liberté  ,  qui  n'était  pas  elle  luèiiu'  leur  but  ,  mais  seule- 
ment Un  de  leurs  moyens;  et  niainleniint  qu'ils  ont  c<jm- 
lucuce  à  l'obtenir,  ils  agissent  |>ar  clic  et  poursuivciit  de 
tout  leur  pouvoir  leur  but  véritable.  Ces  lunuincs  ,  ce  sout 
les  clirétieus.  Il  est  d'autres  hommes  qui  ont  toute  leur  vie 
lutté  pour  la  liberté,  qui  l'ont  |.oiiisuivic  <laMS  toutes  les 
loutes  ,  et  qui,  en  voyant  tous  les  obstacles  ((u'il  y  avait  à 
vaincre  pour  y  airiv(  r  ,  l'ont  prise  pour  le  but  ;  ils  ont  cru 
quo  l'homme  devait  tout  sacrifier  ,  se  dresser  de  tout^  sa 
hauteur,  uniquement  pour  dcveuir  libre  :  dire  libre,  c'é- 
tait à  leurs  yeux  èlre  heureux  ,  bon,  (i;rand  et  couvert  de 
gloire  Ils  ne  voyaient  pas  que  la  liberté  n'est  que  le  pre- 
mier échelon  d'une  échelle  immense  qui  ne  finit  pas  sur  la 
terre,  ou  plutôt  que  la  faculté  d'atteindre  à  ce  premier 
échelon;  et  lorsque  tiut  d'un  coup  ils  se  sont  trouves  en 
possession  de  ce  bien  si  désiré  ,  il  en  est  arrivé  comme  de 
tous  les  biens  temporels  et  matériel»  qu'on  poursuit:  il 
semble  avoir  perdu  son  prix  ;  on  ne  sait  qu'eu  faire;  on  le 
\  oulait  pour  lui-même,  et  c'est  pour  cela  qu'il  ue  satisfait 
point,  et  qu'il  attriste  comme  un  aiécompte. 


DU  DROIT  PEI\AL. 


PKEMlïR     AnxiCLE. 


Pour  quiconque  a  étudié  les  intitntiou»  judiciaiifs  des 
peuples  ancien»  et  modernes  ,  eu  les  envisageant  du  point 
do  vue  élevé  de  la  morale  dont  les  préceptes  doi>  eut  seuls 
servir  de  base  aux  lois  de  toute  espèce,  il  est  uu  fait  remas- 
(piable  ,  mais  douloureux  à  conllater  :  c'est  que  presque 
toujours  ,  chez  les  p.  uplcs  même  les  pluscivilisés,  la  légis- 
lation pénale  est  resiée ,  dans  une.  proportion  relative  en 
aiinère  delà  hgidation  civile;  rui:e  et  l'autre,  dans  leurs 
modificaiious  succe:sives,  ont  rarement  suivi  une  marche 
parallèle. 

Presque  toujours  les  législateurs  ont  élaboré  avec  un 
soin  particulier  h's  lois  civiles  ,  et  ces  lois  ont  été  pour  les 
plus  savaus  juiisconsultes  un  objet  de  prédilection  •  la 
preuve  en  est  dans  les  commentaires  et  les  gloses  dont ,  au 
surplus,  l'innombrable  cortège  entrava  maintes  fois  le  dé- 
veloppement des  vi-.iis  principes.  Si  les  législateurs  et  les 
juiisconsultes  se  sont  attachés  dans  leuis  prévisions  sou- 
vent miuutieusej,  à  ié;;ulariscr  le  droit  do  propriété  et  les 
formes  delà  transmission  des  biens ,  ils  semblent  avoir 
traité  avec  beaucoup  moins  d'attention  et  de  soin  les  lois 
destinées  à  statuer  sur  les  plu»  cher»  iniéiêls  de  l'iiomme 
sa  libei té ,  son  honneur  et  si  vie. 

Quelle  est  la  laisoii  de  cette  disparate,  non  seulement 
oulrageaniepour  l'humaiiité,  mais  même  iuipolitique?  La 
détermiuer  a\ec  préci-siou  est  difficile.  Pour  essavcr  de  la 
découvrir ,  il  serait  indispensable  de  j)rcndre  cliaqûe  nation 
une  à  uni!  ,  de  l'étudier  dans  son  iudividualité,  dans  hs  di- 
verses phases  de  son  existence,  et  dans  ses  institutions  lé- 
gislatives; en  un  mot ,  il  faudrait  se  livrer  à  une  étude  ap- 
1  rofoiidie  de  l'histoire  du  droit  pcual:  or,  cette  élude  si 
iiu]  citante  et  si  vaste  est  eiic(ue  à  f ,ire  ,  car  ce  me  les 
.  nieideurs  cspiit  ont  vu  et  dit  à  ctt  égaid  ne  se  compose 
. lue  d'aperçus  gé.iérasix,  que  di3  dounées  épaises^  et  ne  se 
résume  pas  eu  uu  ensemble  nttleineiit  cooidoncd.  Toute- 
fois, dans  l'état  actuel  d.s  choses,  et  en  nous  plaçant  en 
présente  du  phénomèce  mural  qui  consiste  dans  ui:e  ac- 
tion et  une  réaction  des  législateurs  sur  ks  peuples  et  des 
peuples  sur  les  léglsluteuis,  tous  nous  r.ioyons  autorisésà 
..vancer,  que  la  supériorité  généialcuicnt  obt-nuc  par  la  lé- 


gislation civile  sur  la  législation  pénale  a  dû  provenir 
boancoup  plus  du  fait  di  s  législateurs  cjue  de  celui  des 
peuples. 

Voici  ,  en  termes  plus  explicites  ,  quelle  est  notre  pen- 
sé" : 

Il  est  certain  ,  ainsi  que  nous  le  démontrerons  ([uand 
nous  parleion.s  de  la  natuie  du  dioit  pénal  ,  (pie  les  prin- 
cipes fondamentaux  de  ce  droit  ,  aussi  bien  que  ceux  du 
droit  civil  ,  déiivent  d'une  seule  et  même  source  ,  la  mo- 
rale. 

Mais  les  principes  de  ces  deux  espèces  distinctes  de  di  oit 
auront  pu,  soit  en  totalité,  soit  ew  partie,  demeurer  cachés 
aux  législateuis ,  et  des  iors,  quelle  ([u'ait  éié  la  leelitude 
de  leurs  intentions  ,  le  défaut  total  d'application  de  ces 
principes  dans  le  premier  cas,  ou  leur  application  parlicHe 
dansle.*econd,se  seront  fait  sentir  plus  vivement  en  matière 
pénale  (|u'cii  matière  civile. 

11  se  peut  aussi  que  lei  législateurs  aient  parfaitement  ou 
imparfaitement  connu  ces  mêmes  principes ,  et  que  ,  mal- 
gré leur  aptitude  intellectuelle  plus  ou  moins  giandc  à  le» 
appli([uer,  ils  s'v  soient  sciemment  refi-s's  ,  et  cela  plus 
fréquemment  dans  la  piomulgation  des  lois  pénales  que 
dans  celle  des  lois  civile». 

Ainsi,  en  ce  qui  concerne  les  législateurs,  nous  ne  pou- 
vons pas  croire  qn'il  ait  existé  de  milieu  pour  eux  entre 
l'ignorance  et  l'impéritie  d'une  part,  et  le  mépris  de  la  vé- 
rité de  l'autre. 

Quant  aux  peuples,  au  contraire,  nous  ne  sautions  leur 
imputer  qu'une  ignorance  et  qu'un  silence  plus  grands 
à  l'égard  d'un  mode  de  législation  qu'à  l'égard  de  l'autre  , 
mais  jamais  un;;  violation  xolontaire  des  principes  lute- 
laiics  qu'ils  étaient  toujours  intéressés  à  faire  prévaloir, 
dès  que  la  connaissance  leur  eu  était  acquise. 

Pour  être  justifiée,  notic  triple  assertion  nécessite  (juel- 
qucs  développemens. 

Que  l'on  consulte  l'histoire,  on  y  verra  que  presque 
toujours  les  législateurs,  en  édictaiit  les  lois  pénales  et  les 
lois  civiles,  ont  fait ,  à  l'égard  des  piemières  ,  plus  encore 
qu'à  l'égard  des  secondes,  une  étrange  et  déplorable  cou- 
fusion  des  principes  de  la  morale  avec  des  idées  eiionées 
d'ordîe,  d'intérêt  et  de  force.  Il  leur  était  cet  tes  moiii.s  dif- 
ficile de  résoudre,  en  dioit  civil,  des  questions  Je  propriété 
et  de  convcutions,  que  d'app'écier  sainement,  eu  droit  pé- 
nal, l'iM-ganisation  moi  aie  de  l'homme,  et  que  de  i  cmonter 
aux  mobiles  généraux  et  pai  liculiers  de  ses  actions  ,  pour 
eu  déduiie  an  caractère  d'innocence  ou  de  criminalité.  La 
supériorité  relative  du  droit  civil  sur  le  droit  pénal  ,  dans 
la  picmicre  hypothèse  que  nous  avons  pi  é»'  ntée,  peut  doue, 
à  notre  avis,  s'ixpliquer  par  la  raison  des  difficultés  inhé- 
rentes à  la  nature  de  chacun  de  ces  deux  dioils.  1/expliia- 
tion  n'est  point  la  niciue  dans  la  sei.oude  hypothèse. 

L'ignorance  et  l'imi  éritie  iiivolontaiies  se  pai  donnent  ; 
mais  la  violation  et  le  mépris  des  principes  dont  la  véiité 
est  démontrée  méritent  le  blâme  et  les  stigmates  \vs  plus 
flétrissans.  Or  ,  le  reproche  d'avoir  méconnu  et  fo.ilé  lux 
pieds  li'S  principes  du  droit  pén.d  ,  bien  plus  encore  que 
ceux  du  droit  civil,  n'a-t-ii  pas  été  juslenn  r.t  encouru  par 
plus  d'un  li'gislatiMir ?  La  léponsc  à  cette  question  est 
écrite  en  pages  sa  m|;1  an  tes  dan  si  histoire.  IN  ous  invoquons  de 
nouveau  sou  témoignage,  eu  nous  ab- tenant  de  cilalions  j 
elles  seraient  trop  nombreuses  à  faire.  Qu'il  nous  suffise 
de  dire,  qu'en  temps  de  pa  x  comme  eu  temps  de  crise  , 
nombre  de  législateurs  ,  trouvant  une  porte  plus  large  ou- 
verte aux  abus  dans  les  lois  pénales  cjuc  diun  les  lois  civiles, 
oi.t  fait  de  ces  premières  des  inslrumens  do  vengeance,  et 
qui!  là  oii  plus  que  partout  ailleurs  elles  devaient  être  im- 
passibles, il  les  or.',  rendues  partiales  et  pa-sinnuéeî. 


LE  SEMEUR. 


li 


Du  doii!)ln  loL-  remp'i  par  les  législateurs,  passons  i  ce- 
lui qu'ont  JDiié  les  peuples. 

Ou  ;i  dit  avec  juslpsso  que,  «i  le?  incpurj  font  les  Inis,  1/s 
lois  à  leur  tonr  réagissant  sur  K'S  mœnrs.  Conimcnl  s'exerce 
celle  rij:ictio:i  ?  Tel  est  le  point  de  d.'part  snr  lequel  il  faut 
e  fixer. 

I,es  h  Mil  mes  ne  sont  pas  tous  de  profonds  penseurs;  tous 
néantn.)iiis  .■■ave;it  apprécier  leurs  inlcrcls  matériels  .  el 
cherchent  ù  les  faire  piévaloir;  mais  souvent  leur  vue 
est  a<scz  courte  :  ils  vivent  peu  de  l'avenir  ,  et  le  présent 
forme  pour  eiix  un  horizon" dont  il  leiir  est  difficile  de  re- 
culer les  limites.  Cette  vérité  constante  à  l'égard  de  t  die 
on  telle  cause  dont  les  effets  se  font  sentir  aux  hommes,  ne 
l'cît  pas  moins  à  l'égird  des  lois.  Le  point  de  contact  des 
lois  avec  les  hommes  qu'elles  sont  destinées  à  régir  se  ren- 
contre moins  dans  le  roomcnt  de  la  promulgation  que  dans 
celui  où  l'application  leur  en  e.-t  faite  ;  c'est  alors  qu'ils  en 
apprécient  d'autatit  plus  stinement  les  effets  pernicieux 
ou  salutaires  ,  qu'elles  descendent  plus  srnsiblemcnt  pour 
eux  du  rang  d'un  fait  général  au  rang  d'un  fait  per- 
sonnel. 

Ne  résnltern-t-il  pas  de  là  que  moins  il  y  aura  d'indivi- 
dus qui  ,  dans  la  pratique  ,  subiront  l'action  d'une  loi  , 
moins  il  s'(';!evcra  d'approbation  en  sa  faveur  si  elle  est 
bonne  ,  ou  de  griefs  contre  elle  si  elle  est  mauvaise?  Et , 
dans  ce  dernier  cas,  les  léclamations  dictées  par  ces  légi- 
times griefs  ne  seront-elles  pfls  d'autant  plus  rareselleiites, 
qu'il  se  rencontrera  moins  d'individus  intéressés  par  leur 
expérience  personnelle  à  réclamer?  Les  faits  répondent  af- 
firmativement à  cette  question.  Voici  comment  : 

Que  la  loi  pénale  ,  aussi  bien  que  la  loi  civile,  régisse 
1  universalité  des  membres  d'une  même  nation  ,  c'est  ce 
qui  est  hors  de  doute.  L'esl-il  également  que  l'une  de  ces 
deux  lois  s'applique  de  fait  à  une  plus  grande  quantité 
d'individus  que  l'autre?  Oui.  La  loi  civile  est  celle  dont  , 
numériquemeiit  parlant,  l'action  est  le  plus  étendue.  En 
effet,  presque  tout  homme  a,  dans  le  cours  de  sa  vie,  oc- 
casion d'échanger  ,  d"acli"!er,  de  vendre  ,  de  donner  ,  de 
recevoir,  de  former  quelque  contrat,  de  débattre  enfin 
quelque  question  sur  le  lien  cl  le  mien,  et  par  là  d'exami- 
:icr  ce  que  la  loi  civile  prescrit  à  l'égard  des  stipulations 
et  des  actes  auxquels  il  se  livre.  Il  n'en  est  point  de  même 
de  la  loi  pénale,  dont  il  est  rare  que  la  généralité  des  indi- 
vidus aient  à  subir  pratiquement  l'exercice  ,  ne  fût  ce 
qu'une  seule  fois  dans  le  cours  de  leur  vie.  En  efret  ,  s'il 
est  indubitable  que  tout  honinic  soit  vi«-à-vis  de  la  loi  mo- 
rale dans  un  état  plus  ou  moins  grand  de  culpabilité,  ce 
n'est  pas  à  dire  pour  cola  que  tout  homme  ,  du  plus  au 
moins,  sera  nécess.-tirement  coupable  aux  yeux  delà  loi 
pénale  qui  ,  même  à  la  supposer  bonne  ,  ne  jio'irrait  tou- 
jours être  qu'un  dérivé  impaif.iit  de  la  loi  morale.  Nous 
ne  savons  aucune  nation  dont  la  .■■latisliquc  criminelle  éta- 
blisse que  des  condamnations  aient  été  infligées,  non  pas  à 
la  totalité,  mais  seulement  à  la  majorité  des  individus  qui 
la  constituent,  tandis  que  nous  pouvons  avec  certitude  po- 
%tr  en  fait  que  celte  majorité  ,  jouvcnt  à  un  degré  tiès- 
approximalif  de  la  totalité,  a  Jù  subu-  persoiuiellement 
l'action  do  la  loi  civile. 

Mainlcnant ,  de  ce  qu'il  y  ava  t  une  fréquence  moindre 
dans  l'application  des  lois  pénales  que  dans  celle  des  lois 
civiles,  il  est  permis  de  lirer  ceite  con.iéqu:'ncc,  que  les  lé- 
gislateurs étaient  d'aulaut  moi;. s  soigneux  de  réformer  et 
d'améliorer  les  premières,  ipi.  les  réclamations  étaient 
moins  instantes  à  leur  égard  q '"à  l'égard  des  autres. 
.Souffrirde  l'ignorance  ou  de  l'n-bilraire  des  législateurs^  cl 
jnotesicr  contre  l'une  el  l'autre  quand  il  y  .Tvait  moyen  de 
le  faire,    tel  a  été  le  rôle  des  peuples  qui  ont  été  placés 


sous  l'empire    d'une    mauvais-:   législatior; ,  soit  pénale, 
soit  civile. 

En  cherchant  à  résoudre  le  problcmo  de  la  supéi  iorité 
presque  rontinucllemcnl  obtenue  par  la  législation  civile 
sur  la  législation  pénale,  nous  avons  qualifié  d'outrageante 
pour  l'humanité  et  d'inipolitique  la  disparate  rctsortant  de 
cette  supéiiori'é.  Cette  double  qualification  se  justifie 
d'elle-même;  l'outrage  est  dans  le  mépris  que  les  législa- 
teur- ont  fait  des  principes  de  la  justice;  le  manque  de  po- 
litique, dans  l'erreur  grossière  qu'ils  ont  commise  en  pen- 
sant, que  le  moven  le  plus  salutaiie  pour  affermir  leur 
autorité  était  de  soumetlie  à  son  exercice  plutôt  des  hom- 
mes languissans  dans  le  honteux  servage  de  la  force, et  dé- 
gradés par  l'alrutissemenl  de  leurs  idées  el  de  leurs  sen- 
limens,  que  des  hommes  libres,  éclairés  et  capables  de 
mesurer  sur  l'étesdue  de  lenri  lumières  celle  de  leurs 
obligations.  >- 

Après  avoir  consulté  le  passé  sur  le  grave  sujet  dont 
nous  présentons  une  esquisse  imparfaite,  nous  devons  nous 
empresser  de  signaler  le  bien  à  côté  du  mal. 

Aussi  appelons-nous  de  toutes  nos  forces  l'attention  du 
lecteur  sur  le  ypectaclc  vraiment  beau  que  présente,  dans 
l'histoire  de  la  législation  pénale,  l'attiliidc  noble  ei  cO'i- 
r.igeuse  de  ces  hommes,  malheureusement  trop  rares,  qui 
luttèrent  avec  persévérance  contre  l'ignorance,  les  préju- 
gés cl  les  abus  de  leur  siècle ,  soit  que  ,  magistrats  ou  pu- 
blicistcs  ,  ils  enseignassent  aux  législateurs  leurs  devoirs  , 
soit  que,  législateurs  eux-mêmes,  ils  devançassent  les  vœux 
de  leur  pavs,  et  coricourussent  spontanément  à  son  bieu- 
être,  enledotantde  sages  institutions pénal^set  civiles.  On 
aime  à  citer,  parmi  les  anciens,  les  noms  de  Solon,  de  Titus, 
de  Maic-Aurèle;  et,  parmi  les  modernes,  ceux  d'Alfred  , 
d'Edouard  I"',  de  Chailemagne,  de  Saint-Loui»,  de  Bacon, 
de  Pierre-le-Grand  ,  de  L'Iîopital ,  de  Lamoig.-ion  et  de 
d'Agucsseau. 

Pli;s  nous  avançons  dans  l'histoire  de  la  législation  pé- 
nale, pins  nous  vovons,  à  mesure  que  le  droit  de  publicité 
s'accroît,  h  s  masses  s'cclaiier.  s'émouvoir,  la  réforme  df  s 
abus  être  sollicitée,  si  ce  n'esttoujo  irs  par  elles,  du  moins 
par  les  hommes  délite  qui  ,  après  les  avoir  instiuites  de 
leurs  droits,  leur  servent  d'interpièles  désintéressés;  et 
enfin  une  réorganisation  partielle  des  lois  ,  résulter  do  ce 
mouvement  des  esprits,  à  l'énergie  duquel  plusieurs  légis- 
lateurs s'associent. 

Parmi  les  époques  antérieures  à  la  nôtre,  la  plus  remar- 
quable ,  .*ous  ce  rapport ,  est  celle  de  la  seconde  partie  du 
dix  huitième  siècle.  Aux  noms  de  Montesquieu,  de  Becca- 
ria  ,  de  Filangieri ,  comme  publicistes  (i) ,  demeureront  à 
jamais  unis  ceuxdeCatherineII.de  Léopold  cl  de  Joseph  H, 
comme  législateurs  (2). 

Depuis  peu,  une  guerre  à  o'itrance  venait  d'éclater  en- 
tre les  principes  de  la  véritable  justice  et  les  traditions 
aveugles  et  odieuses  du  passé.  Ou  vit  celles-ci  succomber 
en  Russie,  en  Toscane  et  en  Autriche,  à  la  lioute  des  aures 
Etats  de  l'Europe.  La  réforme  ne  commença  en  France 
que  sous  l'Assemblée  constituante  ,  qui ,  en  même  temps 
qu'elle  jeta  les  bases  du  pouvoir  judiciaire,  fit  disparaiue 
de  l'ancienne  législation  criminelle  une  foule  d'abus.  Plus 
sages  que  maintes  nations  de  la  vieille  Europe  ,  les  Etats- 
Unis  ne  tardèrent  pas  à  se  signaler  par  plusieurs  institu- 

!  \)  VoT.  \  Esprit  des  Lois  ;  le  Traité  des  Délits  et  des  Peines  ;  la 
Science  de  la  Le'î^iilation. 

(2)  Voyez  l'Instruction  ilonncc  à  la  commission  chargée  de  dresser  le 
projet  d'un  nouveau  Code  pour  la  Russie,  imprimée,  en  1769.  à  Saint-Pé- 
tersbourg ;  le  Code  criminel  cl  pénal  donné  à  la  Toscane,  le  3o  novembre 
1 786  ;  l'Ordonnance  publiée  à  Pise ,  sous  le  litre  de  Ri  forma  delta  Legis- 
lazione  toscana  ;  le  Règlement  provisionnel ,  publié  en  1787,  pour  l-s 
États  autrichiens. 


12 


LE  SES! EUR. 


lions  pénales,  et   notamment  par  celle   du  régime  péni- 
tentiaire. 

Déjà  les  publicités  et  les  législateurs  que  nous  venons 
,1e  citer  avaient  senti  le  besoin  de  raHaclii-r  la  législ.ition 
pénale  à  dos  principes  fixes.  A  la  fin  du  dix-lmltième  siècle 
et  au  commencement  du  dix-neuvième,  parincnt  plu.\ieurs 
écrits,donl  les  anteuis  cherchèrent  a  remonter  aux  sources 
du  droit  de  punir,  et  à  déterminer  quel  doit  être  le  caiac- 
tère  de  toute  peine  (i).  Diverses  parties  du  droit  pénal 
furent  traitées  dans  des  ouvrages  spéciaux  {i)  ;  et  il  est  fa- 
cile de  reconnaître  que  plus  on  s'est  livré  à  l'élude  de 
l'homme,  plus  cette  étude,  appliquée  aux  matières  crimi- 
nelles, a  jeté  de  jour  sur  celles-ci. 

Cependant,  ce  n'était  pas  tout  encore  que  de  rassembler 
des  matériaux  épars  ,  que  de  saisir  çà  et  là,  dans  les  faits 
rapprochés  de  la  morale  les  élémens  du  droit,  et  que  d'en 
présenter  seulement  quelques  applications  {jénérales  ;i  1 
fallait  faire  pins  :  il  fallut,  après  les  avoir  coordonnés,  les 
suivre  jusque  dans  leurs  déductions  les  plus  rip,oiireuses  , 
et  en  composer  un  tout  systématique.  Or  ,  c'est  la  ce  a 
quoi  s'est  attaché  le  publiciste  qui,  selon  nous,  a  le  mieux 
senti  et  prouvé  ce  que  doit  être  et  ce  que  peut  devenir  le 
droit  pénal  ;3). 

Le  besoin  de  remonter  à  des  principes  immuables  et  de 
les  appliquer  aux  faits  ,  voilà  donc  ce  qui  caractérise  les 
travaux  des  publicistes  de  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  et 
et  surtout  ceux  des  publicistes  de  nos  jours  !  Les  uns  et  les 
autres  ont  compris  que  la  législation  pénale  n'aurait  jamais 
dû  reposer  sur  le  terrain  mouvant  des  passions  humaines, 
et  qu'd  faut  lui  donner  une  base  qui  soit  stable. 

Ijedroil  pénal  doitconstituer  une  science  par  excellence, 
puisqu'il  régit  des  intérêts  sociaux  et  individuels  du  pre- 
mier outre  ..Cette  science  est  excessivement  diflicilo  à  com- 
poser j  elle  exige  ,  avant  tout ,  une  piofondc  connaissance 
du  cœur  humain  ,  un  grand  laleut  d'observation,  et  une 
forte  puissance  de  combinaison.  Appelons  Je  tous  nos  iccwi. 
Je  moment  où  elle  pourra  s'ériger  au  rang  qu'elle  mente 
d'occuper,  et,  en  attendant,  rendons  hommage  aux  hom- 
mes supérieurs  qui  ont  hâlé  ses  progrès.  Boaucoup  de  pas 
restent  encore  à  faire  dans  la  carrière;  esp.'-rons  que  le  but 
sera  atteint  avant  qu'il  soit  long-temps!  Uue  telle  mission 
■I  accomplir  est  magnifique  ;  plaise  à  Dieu  qu'elle  stimule 
le  zèle  des  amis  éclairés  de  l'humanité  ! 

Apres  avoir,  dans  nu  prochain  article,  posé  les  principes 
généraux  du  droit  pénal,  et  avoir  fait  ainsi ,  une  fois  pour 
toutes,  notre  profession  de  foi  comme  criminalistes,  nous 
soumcUrons  à  une  critique  impartiale  celles  desspcciali  es 
qui  nous  sembleront  exiger  le  plus  instamment  une  ré- 
forme, et,  à  cet  égard,  nous  noua  attachcrous  avec  un  soin 
particulier  au  côté  pratique  de  chaque  question. 

J.   D. 


QUELLE  EST  LA  DOCTRINE  QU'IL  NOUS  FAUT? 

On  entrevoit  de  plus  en  plus  qu'il  faut  au  raouvemenl 
focial  une  règle  suprême  qu'on  chercherait  en  vain  dans  les 
lois  et  les  institutions  politiques;  on  sent  qu'on  nesiurait  .'e 
passer  de  croyances  commune.s,  qui  impriment  à  la  société 
une  direction  identique  ,   qui  servent  de  lien  aux  esprits  , 

(i)  Voy.  lis  ouvrages  de  MM.  Servan ,  Dapaly  ,  Lingue! ,  Je  Pjstorel  , 
Murveau,  Garai,  LacrulelKs  Briisol  de  Warvllle  ,  Delacroix  ,  Bernardi, 
Benlliam,  Mdl,  Ed,n,  Roscoc,  S.  Romilly,  etc.,  elc. 

(2)  Voy  les  ouvra;;ci  de  MM.  Guiiol ,  Cli.  Luias .  Ed.  Durpéliaiu. 
P.  Veri^aiii ,  Cianiarell',  L.  Jacnlii,  Te\lor.  Duboscli,  Ileiberg  ,  Bradford, 
B;  Monlagti,  divers  numéros  de  la  Revue Jranraise,  e'o.,  etc. 

Çi)  M.  Kossi,  Traite! du  Droitpènul. 


de  sauvegarde  aux  mœurs  publiques  ,  domestiques  et  pri- 
vées', de  rempart  aux  invasions  de  l'égoïsmc.  Cctie  vérité 
capitale,  qu'on  ne  méconnaîtra  jamais  sans  péi  il ,  et  que 
pioclaraent  l'Evangile  et  l'histoire  ,  comme  toute  philoso- 
phie digne  de  ce  nom,  est  professée  aujouid'hui  ru  Franco 
par  l'école  dite  Tliéologique  ,  par  la  nouvelle  école  Phi'o- 
sophiqiie,  et  depuis  quelque  temps  par  l'école  Saint-Simo- 
nienni".  Chacune  de  ces  écoles  diffère  essentiellement  des 
autres  dans  ses  idées  sur  le  fond  et  la  forme  de  la  religion, 
ainsi  que  sur  la  marclie  à  suivre  pour  assurer  à  celle-ci  une 
vénération  et  une  soumission  générale.'s. 

L'écoIcCatlioliquei'St  la  seule  des  trois  qui  professe  d'être 
fidèle  au  christianisme;  mais  elle  affirme  que  le  christianif- 
me  ne  peut  reprendre  son  emiire  et  reconquérir  la  foi  des 
peuples,  que  par  le  rétablissement  de   la  théocrati''.  L'E- 
vangile tient  moins  de  place  dans  les  écrits  de  cette  école 
que    la  constitution   ecclésiastique   du  moyen    âge;   c'c.«t 
moins  de  la  religion,que  de  ce  qu'elle  appelle  l'Eglise, qu'elle 
s'occupe  :  elle  voit  le  salut  du  monde  dans  une  organisation 
sociale  à  la  fois  politique  et  religieuse,  où  la  conscience  et 
la  pensée,  les  gouvernemens  el  les  nations,   relevci aient 
en  dernier  ressort  du  St. -Siège.   Elle  signale  le  principe 
d'examen  qu'a  posé  la  réformalion  ,  comme  foux,  souve- 
rainement pernicieux  et  subversif  de  toute  religion  et  de 
tout  ordre  social;  elle  le  poursuit  sous  le  nom  d'individua- 
lisme, et  tend  à  y  substituer  le  principe  d'autorité.  Celte 
école  est  en  opposition  directe  avec  l'esprit  du  temps  ,  car 
l'individualisme  ,  contre  lequel  elle  n'a  pas  assez  d'anathé- 
mes  ,  n'est  au  fond  que  la  liberté  de  pensée  ,  la  liberté  de 
conscience  ,  la  liberté  de  culte  ,  qui  de  jour  en  jour  pénè- 
trent plus  avant  dans  les  opinions  ,  dans  les  lois  et  dans  les 
mreurs.  Il  lui  faudrait  opérer  une  refonte  totale  de  la  so- 
ciété, Epour  que  ses  doctrines  pussent  y  prendre  racine  et 
s'y  développer. Dé  trônera- telle  le  géant  de  l'individualisme, 
dont  le  règne  s'affermit  et  s'étend  sans  cesse,  et  qu'elle  ne 
put   étouffi  r  à  sa   naissance,  malgré  le  pouvoir  immense 
dimtelle  disposai!  alors?  Remarquez  qu'elle  ne  peut  le  com- 
battre qu'avec   les  armes   qu'elle  lui  emprunte  et  qu'elle 
voudrait  proscrire,  qu'en  renonçant  à  ce  grand  principe 
d'examen  qu'elle  déclare  à  la  fois  dangereux  et  criminel. 
Elle  ne  se  défend  et  n'attaque  qu'en  faisant  alliance  avec 
son  ennemi;  elle  ne  retarde  momenlanément  sa  chute  com- 
plète qu'en  se  condamnant  à  une  sorte  de  servage,    qu'en 
reniant  ou  en  dissimulant  la  [dus  importante  de  ses  doclri- 
nes.  11  y  a  incompatibilité  absolue  entre  le  principe  d'au- 
torité, tel  c[ue  le  pose  le  catholicisme,  et  (e  principe  d'esa- 
men  qu'il  repousse  en  théorie, et  qu'il  es£  forcé  d'admettre 
en  fait  et  dans  la  pralique:  il  est  impo.'isible  d'arriver  ja- 
mais à  l'un  par  i'aulre.   D'ailleurs  ,   ce  n'est  plus  comme 
pouvoir  temporel  ou  spirituel  ,  c'est  comme  puissance  mo- 
rale, ce  n'est  plus  comme  église,   c'est  comme  reiigion  , 
que  le  christianisme  doit  maintenant  régir  la  société. 

L'ccolç  Piiilosophique  rcje  te  complètement  1  ;  principe 
d'auto  ité,  et  ne  suit  que  le  principe  d'examen.  Elle  veut 
puiser  la  foi  clans  lu  s'cieiice  ,  dans  l'iio/iirne  et  dans  le 
monde;  elle  ne  croit  point  à  une  révélation  venue  de  Dieu, 
et  ne  se  met  point  en  peine  de  savoir  .s'il  en  existe;  lu  l'c- 
rité  doit  lui  i'cnir  sous  une  autre  forme  ;  il  lui  faut  une  re- 
ligion rationnelle ,  et  non  des  dogmes  traditionnels.  Quant 
(!  i'uiiile  de  la  foi ,  elle  ne  s'en  inquiète  point ,  elle  se  fera 
en  même  temps  que  la  foi. 

Or,  la  philosophie  avoue,  et  les  faits  d'ailleurs  disent 
ass'îz  haut,  f{u'cllc  n'est  pas  parvenue  encore  à  la  dcmons- 
ti'ation  du  système  religieux  qu'elle  espère  donni  r  au 
monde,  a  la  découverte  rationnelle  de  l'invisible  parle 
risil'le.  Ce  n'est  que  lorsque  les  scii-nccs  physique?  et  mo- 
rales ,  dans  leur  progris  coutinu  ,  seront  arrivées  à  ne  foi'- 
mer  plus  qu'(;«e   science  générale  de  tout  ce  qui  agit ,   vil 


LÉ  SEMEin. 


H 


ou  se  nirtil  dans  li  crcdtiuii  ,  (jtie  vieriilroiil  les  coiu  h(sions 
(fu'iiric  telle  science  doit  inctlre  â  même  de.  tirer  reldlive- 
nit-iil  à  l'être  duquel  émanent  toute  fiction  ,  toute  vie  et  tout 
niouverncut  ;  ce  ii'eM  ii\i' alors  (/u' on  retrouvera  la  foi  par 
la  philosophie. 

Ce  n'est  donc  pas  de  la  pliilosopliio  que  nous  devons  at- 
tendre la  renai.-sanr.e  di-  l.i  fol. 

L'école  Saint-Sinioiiiennc  semble,  au  pi  eniier  abord  , 
une  liansactioii  eniro  l'écoie  Théologicjne  cl  l'école  Pliilo- 
sop!iique;  elle  veut  rcteuir  ou  ramener  sousnne  forme  non 
encore  dclei mince  la  doctrine  ou  vue  princi|mle  de  la 
première  ,  la  constitution  hiérarchique  de  lu  société  ;  coni  me 
la  deuxième  ,  elle  ne  puisp  la  foi  que-  dansl  étude  du  inonde 
et  de  l'homme,  ou,  j)our  mieux  dire,  de  riiiimanité.  Elle 
a  tout  les  défauts  de  l'une  et  de  l'autie,  sans  lien  qui  les 
compense.  Avec  l'école  Catholique,  elle  paile  d'une  tliéo- 
ctatic  nouvelle,  dont  elle  voit  un  type  ou  essai  imparfait 
dans  le  moyen  âge;  elle  combat  et  maudit,  l'individualis- 
me, et  par  conséquent,  quoi  qu'en  termes  couvei  is,  la  libei  lé 
d'examen,  la  liberté  de  con^cionce,  de  culte  et  de  pensée. 
H  y  a  dans  ses  principes  et  dans  ses  vues  la  même  iacoin- 
patibilité  avec  l'esprit  du  temps  et  la  marche  générale  de 
la  société,  le  même  anial(;ainc  hétérogène  et  la  nièine  con- 
tradiction que  nous  avons  signalés  djns  les  principes  du 
catholicisme.  De  plus,  n'étant  qu'une  philosophie  sociale, 
elle  n'annonce  au  monde,  comme  toutes  les  autres  philoso- 
phies  ,  qu'une  religion  purement  métaphysique;  elle  n'ap- 
porte qu'une  simplo  conception  de  Dieu  et  de  ses  rapports 
avec  nous,  qu'une  hypothèse,  selon  ses  propres  termes, 
incapable  couséquemment  de  s'emparer  fortement  des  es- 
prits ,  sans  influence  et  sans  jirise  sur  les  masses  ,  sans  pou- 
voir d'y  créer  des  convictious  profondes  cl  vivantes.  Par 
dessus  tout  cela,  elle  a  eiicoie  rirrémédiable  désavaiitigc 
de  ii'appaiaitic  que  comme  inslrument  de  succès,  comme 
moyeu  d'arriver  au  but  tout  terrestre  qu'on  se  propose  ,  à 
)a  nouvelle  organisation  sociale  qui  fait  le  fond  réel  de  la 
doctrine,  ce  qui  serait  suffisant  pour  dégrader  la  religion 
la  plus  élevée  et  la  plus  pure  ,  pour  la  frapper  d'avance  de 
stéi  ilité  ,  et  la  dépouiller  de, toute  puissance  régéniralrice. 
A  nos  yeux,  ui  le  cathclirisme ,  ni  la  philosophie,  ni  la 
doctrine  St.-Simoniennc  ,  ne  sont  destinées  à  opérer  la  ré- 
génération religieuse  et  morale  des  sociétés  européennes, 
et  par  suite  celle  du  monde.  Reste  le  simple chiislianisme, 
le  christianisme  évaugéliquc. 

Il  possède  ce  qui  manque  au  catholicisme  rt  à  la  philo- 
sophie ,  sans  tomber  dans  les  erreurs  contraires  de  l'une  et 
de  l'au'.re.  Ceux  qui  le  prol'e.'-sent  ne  po  >sseiu  ni  le  principe 
d'examen,  ni  le  principe  d'auloiité  au-delà  des  limites  où 
ils  cessent  d'être  'égitimes  et  bicnfaisans  ,  cl  deviennent 
subversifs  de  la  liberté  ou  de  l'urdie.  A  la  philosophie , 
incapable  ,  de  son  propre  aveu  ,  de  produire  une  religion 
positive  et  populaire,  de  créer  ries  croyances  générahs  et 
fortes,  le  disciple  de  l'Evangile  présente  la  révchuion  ,  eu 
lui  demandant  de  sesouniettre .à  ses  doctrines,  après  qu'elle 
aura  reconnu  la  validité  de  ses  prouves.  Aux  efforts  qu'<m 
voudrait  tenter  pour  nous  rejeter  sous  le  joug  sacerdolal,  il 
oppose  le  droit  d'examen,  source  et  sauvpgaide  d.'  la  liberté 
civile  comme  de  la  liberté  religieuse.  D'accord  avec  l'espi  it 
du  temps  qui  n'est ,  à  plusieurs  égards,  que  le  sien  proprej 
s'associant  au  mouvement  industriel  et  pnlit.que,  voulant 
le  ptrfeciionnemenl  social,  et  dcinanJant  siulenient  qu'il 
sot  réglé  par  la  justice,  rendu  calme  rt  prospère  par  îa 
bienfaisance;  fidèle  au  dogme  évaiigélique  et  fondament  il 
de  la  séparation  de  l'Église  et  de  l'Éiat,  ainsi  qu'ans  grands 
,  principes  de  la  liberté  d'examen,  de  conscience  cl  de  pen- 
sée, il  ne  peut  que  trouver  attention  et  sympath.ie  dans  le 
monde  nouveau,  qui  sort  du  sommeil  de  l'indiffcicnce,  et 
cesse  d'avoir  foi  aux  promesses  'ie  l'homme. 


Ici  s'offrent  deux  objei  lions  souvent  dirigées  contre 
deux  piéicntions  du  Christianisme  de  l'Evangile,  l'une 
par  la  philosophie,  l'autre  par  le  catholicisme,  et  dont  il 
est  essentiel  de  dire  un  mol,  parce  <jue  ,  si  elles  étaient 
foaJécs ,  elles  saperaient  dans  leur  base  nos  raisonnemens 
et  nos  espérances.  La  philosophie  djus  accuse  d  inconsé- 
quence et  d'iiiHdélité  au  piincipc  du  libre  examen,  lors- 
qu'elle nous  voit  nous  arrêter  devant  la  lévélation.  Mais 
si  la  vérité  de  la  révélation  chrétienne  te  démontre  par  des 
preuves  positives  et  suffisantes,  ainsi  que  nous  le  soute- 
nons, ce  n'est  pas  en  se  soumettant  à  ces  preuves,  c'est  en 
négiigeautou  dcdaignaiit  deles  étudier  et  d'eu  tenir  comp- 
te, qu'on  esl  ii)Cou>équenl  et  infidèle  au  principe  du  libre 
examen  ,  cocime  aux  vraies  méthodes  d  investigation. 

De  leur  côté,  les  auteurs  papistes  ont  dit,  el  mille  fois  ré- 
pété dans  leurs  attaques  contre  nos  doctrines  ,  que  vouloir 
être  chrctien  hors  de  l'Eglise  romaine,  c'est  renoncer  d'a- 
vance à  l'unité  de  la  foi,  c'est  légitimer  d'avance  toutes 
les  opinions.  Mais  telle  accusatiou  tombe  comme  la  prccé-' 
dente,  dès  qu'on  laisse  intactes  toutes  les  preuves  histori- 
ques et  morales  sur  lesquelles  se  fonde  la  divinité  de  l'Evan- 
gile, puisque  l'Evangile  est  la  base  inébranlable,  la  charte 
immortelle  de  quiconque  se  dit  chrétii  n  ;  elle  tombe  dès 
qu'on  est  hors  d'état  de  démontrer  que  l'élude  du  livre  di- 
vin, faite  avec  simplicité  et  avec  foi,  conduit  à  tout  ce 
qu'on  veut,  depuis  le  fanatisme  jusqu'à  l'athéisme,  et  ne 
saurait  donner  l'homogénéité  de  la  foi  nécessaire  à  la  di- 
rection des  croyances  et  des  mœurs  publiques. 

On  a  fréquemment  rétorqué  la  première  partie  de  cette 
accusation  contre  le  catholicisme  ,  car,  s'il  était  vrai  que  la 
divinité  des  Saintes-Ecritures  ,  principe  fondamental  et  suf- 
fisantde  la  foi  chréiieane,  ne  pût  être  prouvée,  sur  quoi 
s'appuieraitalors  l'autorité  do  l'Eglise?  Le  catholicisme  ne 
sortirait  pas  du  cercle  vicieux  ou  il  se  serait  renfermé,  il 
périrait  du  même  coup  dont  il  aurait  frappé  les  dissideus. 
Au  fait,  ce  doubl"^  reproche  qu'on  adresse  aux  clirétiens 
séparés  de  Rome  de  manquer  de  conséquence  et  de  but  , 
porte  bien  plus  réellement  contre  ceux  qui  le  leur  font. 

Plus  rationnel  que  la  philosophie  qui  ne  daigne  pasmème 
s'enquérir  d'un  ordre  entier  de  faits  ,  que  leur  importance 
devrait  l'engager  à  mettre  ca  première  ligne  dans  ses  re- 
clierches;  placé  sur  un  terrain  mille  fois  plus  ferme  et  plus 
facile  à  défendre  que  celui  qu'occupe  le  catholicisme  et 
qu'il  mine  de  ses  propre»  mains,  enveloi)pé  de  ses  tradi- 
tions obscur'S  et  associé  au  scepticisme;  en  harmonie  avec 
tousles  grands  principes  quiserveni  de  mobiles  et  de  régula- 
teurs au  mouvement  et  au  perfectionnement  social  ;  présen- 
tant denouveaul'EvangileauxpeupIrs  de  l'Europe fatip-ués 
du  doute  et  de  l'erreur  ,  le  portant  aux  nations  stationnai- 
res  ou  rétrogrades  de  l'Asie  ,  aux  hordes  barbares  de  l'O- 
céanie,  de  l'Afrique  et  de  l'Amérique,  avec  nos  lumières, 
nos  arts  et  notre  civilisation  ;  s;itisfaisanl  pleinement  aux 
deux  besoins  les  plus  généraux  de  notre  époque,  celui  de 
religion  et  celui  <le  liberté,  le  dogme  chrétien  porte  seul 
eu  lui  le  salut  et  les  destinées  futures  de  l'humanité. 


EIVQUETE 

FAITE    PAR    LA    SOCIETE    DES    PUISONS    DES    e'tATS-UMS 

SUR  l'emprisonnement  pour  dettes. 

La  Société  des  prisons  des  États-Unis,  dont  le  siège  est  à 
Boston,  vient  de  préparer  les  voies,  dansée  pays,  à  Tamé- 
luuation  des  lois  relatives  à  remprisonnement  pour  det- 
tes, par  une  enquête  faite  avec  beaucoup  de  soin  et  qui 
présente  des  résultats  iutcrcssan».  On  sait  q  le  les  divers 


14 


LE  SEPvIEïJR. 


ILlals  de  l'union  aniéricainc  sont  réjjls  [nr  dos  lois  piili- 
culicros  ,  o.t  que  la  léj^isialiiif!  de  chaque  Etat  nVsl  limitée 
dans  l'exorcicc  de  sou  omnipol  'nccque  par  la  coustilution 
et  pai'  un  r.criaiu  nombre  de  lois  communes  à  touie  la  ic- 
publiquc.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  sur  beaucoup  de 
points,  il  y  ait  dans  leur  législation  des  différences  assez 
notables.  On  en  trouve  en  piiiiciilicr  do  tiès  grandes  dans 
les  loi»  qui  stipulent  dans  quilles  circons^tanccs  un  créan- 
cier peut  faiic  incaicér.  r  son  di^biteur. 

I.a  Société  des  prisons  avait ,  avant  toit  ,  besoin  dp.  con- 
iiaîtic  les  faits.  Elle  a  lait  examiner  par  les  sbcrifs  des  di- 
vers comtés  les  icf;istres  de  près  de  cent  prisons  ;  mais  , 
comme  ces  registres  ne  sont  pas  tenus  d'après  un  plan 
uniforme  ,  ou  n'a  pu  obtenir  sur  beaucoup  de  points  que 
des  rcnseignemcns  incomplets. 

Le  nombre  des  détenus  pour  dettes  (  st  surtout  considé- 
rable dans  les  Etats  du  nord  et  du  centre.  On  estime  appioxi- 
jnativement  comme  suit  les  ompiisonDciuens  qui  ont  lieu 
<  iiaque  année  pour  cette  cau^e  dans  plusieurs  deces  Etals: 
.'!,ooo  dans  le  Massacliusctts,  3,ooodansle  Maryland,  'j,ooo 
danslaPeusylvanie,  10,000  dansl'Etat  de  New-York.  Dans 
la  plupart  des  piisons  des  Etats  du  nord  et  du  centre,  la  pro- 
portion des  détenus  pour  dettes  aux  détenus  pour  crimes 
est  comme  5  est  à  1;  dans  quelques  prisons,  cl.e  est  comme 
(i  et  même  comme  8  sont  à  i  ;  dans  d'autres,  seulement  , 
comme  4  cl  comme  3  sont  à  i.  L'cDiprisonneraent  pour 
dettes  étant  rendu  beaucoup  plus  difficile  par  les  lois  des 
Etals  du  midi ,  on  n'a  ,  pendant  le  cours  de  l'année  1829  , 
incarcéié  dans  17  prisons  de  cette  partie  de  l'Amérique 
septentrionale  que  3(3  débiteurs,  tandis  que,  dans  le 
même  espace  de  temps,  a'j'p  détenus  ont  été  incarcérés 
dans  17  prisons  des  Etals  du  nord. 

Dans  les  Etats  du  Kentmkyet  de  l'Oliio,  ia  peine  de 
l'empiisoniiemcnt  pour  dettes  est  abrogée.  On  estime  que, 
si  la  même  dcterixination  eût  été  prise  dans  les  Etats  du 
Jioid  et  du  centre  ,  elle  aurait  préservé  de  la  détention, 
dans  l'espace  d'une  seule  année,  envii-on  5o,ooo  individus. 
Dans  lcNcw-Hami)sliire,on  ne  pculfairc  arrêter  personne 
pour  une  dette  inférieure  à  i3  dollars  3  >  cents.  (  6:3  francs 
65  c.)  ;  mais  dans  la  plupart  des  Etats  du  nord,  aucune  loi 
de  ce  genre  ne  protège  le  débiteur  malheureux.  On  a  ren- 
fermé, en  1829,  pour  des  dettes  de  moins  d'un  dollar("i  fr.) 
.'!j personnes  dans  la  prison  de  Philadelphie,  47  personnes 
dans  celle  de  liallimoie  ,  et  5o  peisonnes  dans  celle  de 
Torvanda. 

Quelles  inductions  de  tels  faits  ne  permettent-ils  pas  de 
tirer  sur  ce  qui  se  passe  d  ins  le  cœur  de  l'honimcl  Comme 
jls  révèlent  les  jiassions  qui  s'y  agitent,  tant  q'i'il  n'a  pas 
l'té  changé  [>ar  la  grâce  Je  Dieu  ;  l'éguÏMiic  ,  la  dureté,  l'a- 
varice qui  y  ont  établi  leur  djmination  I  Jésus  Christ, 
dans  une  de  ces  belles  paraboles  où  il  peint,  non  pas  seu- 
lement l'homme  de  son  temps,  mais  l'homme  de  tous  lot 
Icmps  ,  représente  d'une  manièic  frappante  l'insensibilité 
révoltante  d'un  ciéam  icr  qui  fait  mellie  soii  débiteur  en 
priîOn  ,  à  cause  d'une  pe'itc  dette.  Pour  nous  exciter  à  la 
patience  et  à  la  compassion.,  il  nous  montie  ,  dans  'a  même 
similitude,  le  roi  des  cicux  ,  le  Dieu  dont  les  niiséi  icordes 
sont  infinies,  adiessint  rii  créancier  inipiioy.ibie  ces  sévè- 
]es  paroles  :  «  ÎVI{;<hint  serviteur,  je  t'av  ais  quitté  toute  ta 
»  dette,  parce  que  lu  m'en  avais  prié;  ne  te  lallat-il  pas 
»  aussi  avoir  pitié  de  ton  compagnon  de  ser\  ice  ,  coiiu.Te 
»  j'avais  eu  pitié  de  loi!  "  Quelle  Irçon  ces  paroles  ren- 
ferment! ConiKK!  elles  nous  lappellenl  la  detie  iiuinen.'C 
que  nous  avons  contractée  cnve:s  Dieu,  dette  que  nos 
péchés  augmentent  chaque  jour,  que  nous  ne  pourrions 
jamais  payer  ,  et  qui  serait  [)Our  nmis  la  cause  d'une  cter- 
Jiclle  condamnation  ,  si  notie  maît.e  ne  consentait  à  nous 
la  remcilrc.  Rien  :.'j  monde  ne  pourra  rendre  compatissant 


celui  qui  ne  sera  pas  ému  de  cet  amour  de  son  Dieu  et  de 
son  jug<". 

La  Société  des  prisons  dcH  Etats-Unisnc  s'est  pas  bornée 
a  recueillir  des  rcnseignemens  sur  ce  qui  est;  elle  a  ou  ou- 
tre adresséaux  hommes  de  loi  ,  aux  juges  et  aux  philantro- 
pes  les  pins  distingués  de  l'Amérique,  une  ciiculaire  dont 
Je  l)iit  est  de  les  foiisull(-r  sur  les  cliangcinens  dont  la  légis- 
lation des  divers  lùafts  serait  susceptible  quant  à  la  déten- 
tion pour  dettes  ,  et  elle  \ientde  jioblier  un  extrait  des 
réponses  nombieuses  qui  lui  ont  été  faites.  Comme  elle 
s  est  adressée  aux  hommes  les  plus  capables  d'émettre  nnc 
opinion  mûrie  par  l'expérience  sur  cette  question  impor- 
tante ,  elle  pense  que  l'ensemble  de  ces  réponses  peut  et le 
considéré  comme  l'expression  de  l'ojiinion  publique  sur  le 
sujet  dont  il  s'agit.  Elles  sont  toutes  à  peu  près  dans  le 
même  sens  ;  il  nous  suffira  donc  do  présenter  quelques 
extiaits  de  celles  qui  sont  les  plus  remaïquables  par  la  net- 
teté et  h  justesse  des  vues.  Voici  comment  s'exprime 
M.  Edouard  Evereit  de  Charlesto^vn  : 

«  ...  S'il  me  fallait  répoudre  catégoriquement  à  votre 
première  qiiestion  :  «  que  pensez-vous  du  droit  accordé 
au  créancier  de  faire  mettre  nu  homme  en  p'ison  pour  des 
dettes  de  moins  d'un  dollar?  »  je  dirais  que  je  regarde  ce 
droit  comme  un  malheur  pour  la  société  où  il  existe,  et 
j  ajouterais  que  l'homme  qui  prive  un  autre  homme  de  la 
liberté  pour  une  telle  somme  me  parait  mériter  d'être 
lui-même  envoyé  en  prison,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  appris  à 
être  humain,  ou  ])lutôt  à  la  maison  de  fous,  jusqu'à  ce 
qu'il  ait  recouvré  la  raison.  Je  ne  veux  cependant  pas  ou- 
blier que  l'emprisonncraeiit  a  été  autorisé  en  de  tels  cas 
par  les  lois  de  notre  ancienne  république,  et  qu'il  a  lieu 
journellement  parmi  nous  ,  parce  qu'il  l'est  encore  par 
celles  de  plusieurs  Etals.  Il  ne  serait  pas  équitab'e  d'accu- 
ser des  individus  de  l'injustice  d'un  svstème  consacré  par 
la  loi  du  pays  (pi'ils  habitent  et  sanctionné  ])ar  l'usage; 
mais  c'est  bien  ici  le  cas  de  dire  que  l'un  des  effets  les 
plus  alfligeans  des  mauvaises  lois,  c'cU  qu'elles  corrom- 
pent l'opinion  publique.  Celles  qui  régissent  parmi  nous 
les  relations  de  débiteur  et  de  créancier  sont,  je  le  crains, 
uon-seulenient  opposées  au  sens  commun,  mais  subversi- 
ves do  tout  sentimentd'humanité. 

»  Un  homme  insolvable  peut  se  rendre  coupable  d'un 
crime;  mais  l'insolvabilité  n'en  constitue  p.is  uu  par  elle- 
même.  Là  où  il  V  a  fraude,  qu'elle  soit  poursuivie  confor- 
mément aux  lois  et  punie  aussi  sévèrement  qu'on  le  vou- 
dra ,  ])ouivu  qu'on  n'aille  pas  au-delà  de  ce  qua  pcnnet- 
tenl  la  raison  et  l'humanilé.  Mais  l'impuissance  de  payer 
ses  dettes  n'est  pas  la  preuve  d'un  crime.  Elle  peut  prove- 
nir et  provieiit  en  effet  souvent  du  fait  de  Dieu,  et  de 
malheurs  tic  twiites  les  sortes.  Un  honimc  peut  devenir 
insolvable  en  conséquence  d'une  maladie,  d'un  naufrage, 
d'un  incendie,  d'une  mauvaise  saison,  d'événemens  poli- 
tiques qui  alfectent  le  commerce,  ou  bien,  beui-eux  dans 
ses  propres  entreprises,  il  !>eul  être  entraîné  parla  ruine 
de  ECS  débiteurs.  Eh  bien  !  aux  veux  de  1j  loi  du  Massa- 
chusetts, l'incapacilé  de  tenir  ses  engaj^emcns,  produite 
par  l'une  de  ces  causes  ,  est  un  crime  puni-sable  par  la 
prison. 

«  Supposez  qu'un  c(ir[)8  législatif  adoptât  une  loi,  sul- 
vant  laquelle  quiconque  perdrait  un  vaisseau  sur  mer  ou 
verrait  détruire  un  doses  magasins  par  un  incendie  sciait 
puni  d'une  déleniion  de  trente  jours,  que  penserail-nn  do 
t'humatiité  ,  du  bon  sens  de  ses  membres?  Et  c'est  cepen- 
dant là.  en  substance,  la  loi  du?.iassachusetts  !  L'absurdité 
d'un  tel  svstème  est  aussi  évidente  que  sa  cruauté. 

»  On  peut  encore  attaquer  cette  lid  sous  un  autre  rap- 
port. La  privation  de  la  liberté  est  l'un  des  chàtimens  les 
plus  s'vèrcs  eue  prononce  la  loi  pénale;  après  la  peine  c;ir 


LK  sî:\îeur. 


15 


piUlf  ,  c'est  la  plus  iiifam:\iitc  ini  (O  pays.  I.n  pouvoir  Je 
îuaiiier  cette  aiiue  iDiiuidiible  ne  devrait  appai  tenir  qu'au 
nl:\t•i^lr;!t;  de  graves  raisons  d'iut  rèt  public  devraient  fpu'.es 
décidi'r  (piand  on  doit  eu  faire  usage.  Mai»  la  loi  actuelle 
laisse  au  capi  ice  et  aux  p  issioiis  du  créau(  icr  à  ilôcider  s'il 
fera  ou  i.ou  peser  sur  un  ciloven  ciUte  rcdiiutable  disposi- 
tion de  la  loi  pénale.  Il  y  a  des  lionîmes  dan.s  ce  fays  (pii 
font  irélier  d'aclictcr  de  mauvaise»  créaucis.  L'Elatmetà 
leurs  orilres  ses  sbérifs  cl  ses  conslables  ,  et  leur  confie  les 
clés  de  ses  piisous.  On  les  voit  tous  les  jouri  user  de  leur 
terrible  pouvoir  pjr  des  niutils  d'inti'n"  t. 

.)  Heureusement  pour  l'iio.incur  de  la  patrie,  (pioquf^  à 
la  honte  du  Mas^achussets  ,  nos  lois  sur  cette  matière  sont 
en  arrière  de  celles  de  la  plu;)art desauties  Etats.  Il  en  est 
peu  qui  estiment  de  i\  iniiniuo  valeur  les  avantages  qu'ils 
assujent  à  leurs  citoyens  ,  «jne  de  pei  mettre  à  un  bomme 
de  priver  sou  voisin  de  la  liLerlé  peu -iant  trente  jours  [onr 
une  dette  de  cinq  do'.l.irs  ('.«S  l'rancs). 

»  Si  l'on  examine  bien  tout  ce  qu'il  y  a  d'épouvantable 
et  de  scandaleux  dans  une  telle  législation,  on  i;e  peut  ([U.; 
s'elonner  qu'elle  puis.-e  se  maintenir  un  .';eul  Jour  dans  un 
Etat  où  le  peuple  lui-iuèine  fait  ses  lois,  surtout  si  l'on  consi- 
dère quelle  sorte  i!e  pcisonncs  en  profitent,  '«^es  créanciers  ] 
n'en  tirent  pus  grand  avantage  ,  comme  cela  résulte  des 
i'ails  consignés  dans  le  derni-r  rapport  de  la  Société  des 
prisons.  Il  a  clé  prouvé,  dans  une  réunion  tenue  à  Boston, 
il  v  a  un  ou  deux  ans  ,  pour  examiner  celte  même  ques- 
tion ,  que,  dans  les  vingt  dernières  années  ,  les  fiais  des 
procès  soutenus  contre  des  débiteurs  insolvables  se  sont 
élevés  à  plus  d'un  mill.on  de  dollars  (5  millions  de  francs); 
en  sorte  que  souvent  les  fiais  excident  la  somme  pour  la- 
qucHo  le  débiteur  est  détenu.  » 

M.  Daniel  Webster  ,  de  ^Vashinglon  ,  constihé  sur  le 
même  sujet  ,  iniiste  avec  raison  sur  la  nécessilc  tic  donnrr 
au  créancier  tous  les  moyens  de  s'assurer  si  sou  débiteur 
est  VI  aiment  insolvable. 

«  31o[i  opinion  est  bien  arrêtée,  dit-il ,  que  l'cmprison- 
iicment  pour  dettes  doit  être  aboli  pour  tous  les  cas  où  il 
n'y  a  ni  fraude,  ni  intention  de  fraude,  soit  en  contractant 
la  dette,  soit  en  (iéclaranl  qu'on  est  dans  l'impuissance  de 
la  payer;  mais  il  me  semble  que  lorsqu'un  lioinme  ne  rem- 
plit pas  uu  engagciuiut  qu'il  a  contracté,  il  doit  être  tenu 
«le  prouver  soq  incapacité  de  le  faire,  et  de  déiiioutrer  la 
droiture  de  sa  conduite.  Il  ne  suffit  pas  qu'il  dise  qu'il  ne 
peut  pas  payer;  1 1  le  créancier,  pour  faii  e  valoir  ses  droit-f, 
ne  deit  pas  a\oir  besoin  de  prouvci  (jue  celte  incapacité 
n'est  qu'apparente,  fel  qu'il  y  a  mauvaise  foi  de  la  paît  dn 
débilcnr;  non,  c'eït  au  débiteur  à  faiie  voir  pourquoi  il  ne 
tient  pas  cl  ne  peiit  pas  tenir  tes  engagemens;  c  c-l  à  lui  à 
rendre  évident  qu'il  n'a  pasagifiauduleuseincnl,(  l  c'est  seu- 
lement s'il  y  réusïit,  qu'il  ne  doit  pas  être  retenu  en  prison. 
Celui  qui  scia  convaincu  d'avoir  perdu  sou  argent  a  un  ji  u 
quelconque  no  devra  pas  èiie  ac([uitte  ;  je  voudrais  laênie 
que  cette  lègle  s'étendît  à  ceux  qui  le  risquent  au  jeu  de  la 
loterie.  » 

Apiès  avoir  consulté  ses  coircspondaiis  comaïc  Loi.mrs 
de  loi,  la  Srciété  des  prisons  des  Etats  Unis  s'adresse  à 
eux  coma:e  à  des  chrétiens,  et  elle  leur  demande  si ,  dans 
un  pavs  où  les  lois  autoiisent  l'eniprisonuemcnt  peur  di  t- 
te.s,  uu  clirélieu  peut  en  bonne  coi  science  faire  metire  uu 
débiteur  eu  prison,  lortqu'il  n'a  pas  de  preuves  que  celui-ci 
agit  frauduleusement.  Eu  eifet ,  les  motil.-  de  conduite  du 
clirélieu  étant  auti  es  «lue  ceux  du  simple  honnête  l'ommc 
qui  n'ett  i)as  chiétieu,  il  doit  y  avoir  aufsi  de  la  différcn 'c 
dans  leur  conduite  elle-rcême.  Tel  acte  auquel  ne  répugne 
j)is  la  conscience  de  celui-ci  poniia  lévolter  ctlir  de  l'i  u- 
tic.  Ces  nuances,  ipTou  appiccie  paifaiUMiieut  i^nx  Etats- 
L'iiis     ne  srrunt  ptiil  ê;ie  pps  saisies  de  tous  nos  l'Ctnr?. 


Puisse  leur  propre  expérience  les  leur  faire  bientôt  com- 
prendre! Les  correspondans  de  la  Société  des  prisons  s'ac- 
cordent à  ié[)(ni'ire  ipi'uii  chrétieii  ne  peut  pas  détenir  eu 
prison  un  débiteur,  loiS(]ue  celui  ci  n'est  pas  coupable  de 
fraude  ;  plusieurs  s'expriment  même  avec  beaucoup  de  force 
sur  ce  sujet. 

Nous  ne  lei  niiiipions  pas  cet  article  sans  exprimer  le 
désir  ([uc  la  législation  sur  la  conlrain'.e  par  corps  soitsans 
relard  révisée  en  France.  Si  elle  n'a  pas  chez  nous  une  aussi 
déplorable  influence  qu'aux  Etats-Unis  ,  elle  ne  laisse  ce- 
pendant pas  qui;  d'avoir  de  pernicieux  effets.  11  a  été  plu- 
sieurs fois  (jucslioi)  de  l'abolir  entièrement  ,  mais  ou  ;i 
objecté  qu'elle  cîail  une  garantie  nécessaire  pour  le  com- 
merce; nous  pourrions  nous  contenter  de  dire  que  l'Etat 
ne  saurait  donner  ,  sous  aucun  [irétexte  ,  une  garantie  qui 
ri'pose  SU"  un  principe  injuste,  mais  nous  ajouterons  que 
le  but  même  qu'on  se  propose  n'e-t  pas  atli^int.  11  n'y  a 
que  bien  peu  de  négocians  parmi  les  détenus  de  Sainte- 
Pélagie;  sur  854  individus  qui  y  ont  été  incarcérés  eu 
quatre  années,  il  n'y  a  eu  (jue  48  commerçans  ;  les  8oG 
autres  détenus  étaient  des  non-commeiçans.  On  compte 
dans  le  nombre  148  officiers,  Bo  employés  ,  14  porteurs 
d'eau,  iG  journalicis  ,  et  3^  i  clouliers  ,  coiroyeurs  et  gens 
sans  état.  Nous  pourrons  revenir  sur  cet  important  sujet. 


LE  YKAÏ  DIEU. 

Hom'-Tirs  qui  doute/  encore  que  la  caufe  première  dé 
toutes  choses  soit  le  Dieu  saint  et  invisible  qui  s'est  révélé 
par  la  Bible,  je  vous  adresse  ces  lignes: 

Votre  cœur  désire  et  votre  esprit  adopte  une  suprême 
intelligence  (jui  a  créé  et  qui  gouverne  cet  admirable  uni- 
vers; mais  si  le  Dieu  de  l'Evangile  est  inconnu  à  votre 
ànie,  vous  flottez  encore  dans  le  doute  aussi  bien  que  si 
vous  étiez  matérialistes  ou  sceptiques,  car  votre  croyance 
incertaine  et  mobile  ,  privée  d'un  point  d'appui  en  dehors 
de  vous  même,  ne  repose  (jue  sur  le  sable  mouvantde  voire 
propre  cœur. 

Ah  !  preaez-y  garde,  je  vous  en  prie,  toutes  les  idoles 
ne  sont  pas  de  bois,  de  pierre  ,  de  marbre  et  de  métal  ;  il 
en  est  aussi  d'.  nmatérielles  que  l'imagination  de  l'homme 
a  fabriquées,  comme  la  main  de  riiomme  fabrique  les  sta- 
tues et  les  images;  et  l'on  peut  dire  de  ces  divinités  de  la 
raison  humaine,  ce  qu'on  a  dit  des  idoles  grossières, 
qu'elles  n'entendent  ni  ne  parlent,  qu'elles  ne  peuvent 
li  spiier  ni  crainte,  ni  amour.  Vous  donc,  cher  lecteur  , 
(jui  vous  êtes  fait  une  idole  iiniualcrieUe  que  vous  appelez. 
Dieu,  je  vous  en  prie  de  nouveau  ,  examiiiez-là....  Vovez 
comme  elle  est  incapable  de  rassurer  votre  cœur,  et  coai- 
b  en  elle  est  dénuée  d:  grandeur  et  de  stabilité.  Ce  Dieu  t'e 
votre  invention  vous  ressemble;  ce  n'est  pas  vous  qui  ave/, 
été  fait  à  sou  image  ,  mais  c'est  bien  lui  qui  a  été  fait  à  la 
vôtre,  et  coiiinae  c'est  votre  imagination  qui  l'a  créé,  vous 
voulez  le  contenir  dans  vos  concejjiious  et  le  mettre  an 
niveau  de  votre  cœur.  l'arce  que  vous  êtes  un  être  borné, 
qui  ne  peut  sais'r  ni  comprendre  par  ses  propres  lumières 
l'ensemble  et  le  but  de  cet  univers  si  rempli  de  mystères 
qui  nous  dépassent  de  toutes  parts  ,  le  Dieu  que  vous  vous 
êtes  formé  esl  uu  Dieu  vague  et  sans  desseins  arrêtés  , 
sans  pitié  et  sans  justice,  indifférent  aux  souffrances  de 
l'humaniié  autant  qu'à  ses  péchés;  uu  Dieu  que  vous  ju- 
gez tiop  grand  pour  s'intéresser  aux  sentimens  de  voire 
ca;ur  etaux  détails  de  voire  vie,  trop  éloigné  de  vous  pour 
vous  entendre  cl  vous  répondre;  un  Dieu  qui  a  pu  créer  , 
mais  qui  dédaigne  de  couservcr,  laissant  retomber  une  à 
une  dans  le  néant  les  créaluies  qu'il  en  a  tirées, en  un  met, 
uu  Dieu  incor.séqueiit  et  insensible. 


16 


LE  SEMELR. 


Laissons  là  ce  f.ux  Dieu  que  l'iionime  s'est  formé  dans 
ses  inipuissaiis  cffoits   pour  escalader  le   cielj    venez    cl 
écoulez  le  Dieu  des  cliiétiens  qui  s'est  révélé  lui-niènic 
dans  le  livrcqu'il  a  dicié  par  sou  esprit  :  «  Ainsi  a  d'i  ri'2- 
»    terncl  qui  a  créé  les  cieux  et  les  a  élendns,  qui  a  appla 
»   ni   la  terre  avec  ce  qu'elle  produit  ,  qui  donne  la  respi- 
)>   lation  au  peuple  qui  e^l  sur  elle  et  resjirit  à  ceux  qui  y 
>>   marchent.  Je  suis  l'Éternel ,  c'est  mon  nom  ;  je  ne  don- 
»   nerai  point  ma  gloire  à   un    aulie  (4i   Esaie.  (5.  )  »  Ce 
Dieu  véritabK',  qui  est  notre  créateur,  a  enlevé  de  dessus  lis 
yeux  de  notre  enleudemont  le  ban'Ieau   d'incrédulité  qui 
nous  empêchait  de  le  contempler.  Maintenant  nous  le  con- 
naissons dans  nos  cœurs,  et  parce  que  nous  le  connaissons, 
nous  l'aimons;  et  parce  que  nous  l'ainions,  nous  viendrons 
clianicr  ses  louanges,  et  lui  rendre,  devant  le  monde  en- 
tier, la  gloire  qui  lui  appartient.  Main  tenant  que  nos  yeux 
Jie  sont  pins  icteuus   et  que  nos   oreilles  ne  sont  plus  fer- 
mées,  BOUS   coutempleions  et  nous  entendrons  l'harmo- 
nieux accord  de  toute  la  nature  ,  qui  célèbre  son  Créatiur  ; 
car  sa  puissance  et  sa  divinité  se  voient   comme  à  l'œil 
quand  on  considère  ses  ouvrages.  {Rom.)  Ce  Dieu  si  grand, 
que  les  cieux  des  cicux  ne  peuvent  le  contenir,  veut  ha- 
biter nos  cœurs  pour  les  vivifier  et  y  rétablir  son  image  ef- 
facée par  le  péché  ;  ce  Roi  de  l'univers,  ce  maître  de  tou- 
tes les  destinées,  nous  offre  l'amour  d'un  père  qui  nous  a 
pardonné  ,  et  nous  donne   le   titre  et   les  privilèges  d'en- 
faiis;  ce  Dieu  «jui   a  lancé  les  mondes  dans  l'espace  et  qui 
les  y  .«outient  jjarsa  |)uissance  ,  qui  a  dit  à  la  mer  :  lu  vien- 
dras jusqu'ici,  lu  n'iras  pas  plus  loin  ,  et  quigdrde  les  vents 
et  les  orages  dans  ses  trésors  pour  le  jour  de  la  Visitation  ; 
ce  Dieu  enfin  dont  les  pensées  sont  au-dessus  de  nos  pen- 
.sées,  autant  que  les  cieux  sont  élevés  par-dessus  la  lerre  , 
est  celui  qui  a  les  yeux  sur  les  enfans  des  hommes, dont  l'o- 
reille est  atienlive  à  nos  cris,  qui  est  le  père  de  l'orphelin 
et  qui  console  la  v(  uve  ;    c'est  lui  môme  qui   nous  assure 
que  quand  une  mèii'  oublietait  l'enfant  quelle  allaite  en- 
core ,  lui  ne  nous  laisserait   pas.   Aucun  détail  n'est   trop 
minutieux  pour  sa  paternelle  providence  j  lien  n  est   trop 
grand  ,  rien  n'est  tiop  petit  pour  son  amour  ,  et  sa  fidélité 
ramène  couhtamineiil  de  nouveaux  bienfaits;  un  jour  {fs. 
19,  1  )  fournit  en  abondance  de  quoi  pai  1er  à  l'autic  jour. 
Mais  comment  célébrer  assez   le  plus  grand   de  tous  ses 
hienfaits,  la  >ouicc  de   notre  précieuse  paix,    le  gage  de 
notre  espérance  !  Comment  parler  dignement  de  Jésus,   le 
Seigneur  de  gloire  I  Ah  !  notre  Dieu  est  admirable  en  con- 
seils et  magnifique  en  moyens! 

Qui  a  connu  sa  pensée  pour  le  pouvoir  instruire?  Jésus 
le  bien-aimé  du  Pèi  e  ,  le  prince  de  l'Eternité  ,  qui  était  en 
Dieu  avant  que  le  monde  fût  fait,  qui  est  un  avec  le  père; 
Jésus,  le  prince  de  la  vie,  est  descendu  sur  noire  terre 
«Il  forme  d'homme  pécheur,  pour  vaincre  le  péihé  qui 
régnait  dans  nos  cœurs  ,  el  pour  nous  arrachai' à  la  mort 
qui  est  la  conJamnation  du  péché.  Les  gages  du  pcclii'' , 
c'est  la  mort;  mais  le  don  de  Dieu,  c'est  la  vie  éternelle 
par  Jésus-Chi  ist  notre  Seigneur. 

Avant  ce  jour  oii  le  redoutable  jugement  de  notre  Dieu 
lemplacera  le  temps  de  sa  longue  allente  ,  venez,  ah! 
venez  à  lui ,  vous  ions  qui  jufqu'ici  en  êtes  ri  stés  éloignes, 
venez  au  Dieu  de»  Chrétiens  ,  réclamez  vous  du  nom  de 
Jésus  ,  recevez  sa  parole  qui  esl  une  lampe  à  nos  pieds  , 
une  lumière  à  nos  sentiers  pour  traverser  celle  vallée  de 
pèlerinage  cl  de  pansage;  car  les  chose»  cacheis  sont  à  l'Pl- 
lerncl  notre  Dieu;  mais  les  choses  rév<  lécs  si.nt  pour  nous 
el  pour  nos  nifaiis. 


FRACMEKT     TRADUIT    DE    I.  A>C.LAIS. 

Supposons  un  instant  que  le  soleil  soit  un  être  intelligcul, 


et  que,  par  un  acte  de  sa  volonté,  il  puisse  retirer  ,i  un 
homme  la  chaleur  et  la  lumière  de  ses  ravons,  lout  en 
continuant  à  briller  pour  le  reste  du  monde.  Il  est  évident 
que  l'honinie  qui  serait  ainsi  privé  de  lumière  et  de  clia- 
le.irse  pl.iii.drail  bicniôl  du  lioid  et  des  ténèbres ,  et  (ju'il 
désirerait  avec  ardeur  que  les  ravons  bienfaisans,  si  né- 
cessaires à  srn  bonheur,  vinssent  de  nouveau  l'éclairer  el 
le  réjouir.  Et  si  le  soleil  venait  en  effet  ;t  reparaîlre  pour 
ci't  homme  ,  ne  ])ouriait-on  pas  dire  figurativemenl  qu'il 
fait  luire  sur  lui  la  lumière  île  sa  face .'  Lh  bien  ,  Dieu  ejit 
1j  soleil  du  monde  moral  et  intellectuel;  en  d'autres  mots. 
Dieu  esl  le  soled  de  l'âme.  Il  peut  luire  dans  l'âme,  l'ér 
cluircr  1  l  la  rendre  heureuse.  Quand  il  daigne  la  réjouir 
par  sa  présence,  cl  i]n'il  y  exerce  sou  influence,  il  la 
léchai  fie,  il  l'illumine,  il  la  remplit  d'amour,  d'espé- 
rance, de  joie  el  de  reconnaissance.  Mais  quand  il  se  retire 
el  qu'il  cesse  de  l'influencer,  les  ténèbres  et  la  froideur  spi- 
riluclles  en  soi-t  les  conséquences.  C'est  alors  l'hiver  el  la 
nuit  de  l'âme.  A  mesure  que  Dieu  se  retire  ainsi  de  ses 
enfans,  ils  cessent  de  le  regarder  comme  une  réalité; 
el  à  mesure  qu'ils  cessent  de  le  regarder  comme  une  réa- 
lité ,  ils  cessent  aussi  d'avoir  ces  vues  et  de  seii/ir  ces 
affections  qui  consiiluenl  la  différence  essenliellc  entre 
eux  el  les  autres  houimes.Ce  n'est  pas  tout  encore  :  tandis 
que  les  affections  saintes  diminuent,  les  affeciions  cou- 
l^ables  n  prennent  leur  impire.  Le  Créateur  disparaît,  et 
les  ciéauircs  recommencent  à  cire  l'objel  d'un  auache- 
iiient  idolâtre,  précisément  comme  les  étoiles  qui ,  invi- 
sibles |)endjnl  le  jour,  paraissent  ci  bi  illcnt  quand  le  soleil 
est  couché. 


Comment  tant  de  pauvres  âmes,  dont  les  facultés  sont 
bornées,  p:irv  iendiaienl-elles  à  la  connaissance  de  la  vé- 
rité, nécessaire  à  tous  les  hommes,  s'il  fallait  appiofondir 
Kaiil  ou  Platon  pour  trouver  la  route  f[ui  y  conduit?  Et 
d'un  aulie  côté,  comment  supposer  que  Dieu,  en  qui 
réside  la  vérité,  en  piiruiellant  à  quelques  esprits  supé- 
I leurs  des  recherches  sans  lésu: lat  pour  les  masses,  ait 
laissé  pour  tous  les  autres  le  dnule  sans  issue?  Le  soleil 
n'éclaire  et  ne  léchanffe  pas  seulement  ceux  qui  savent  en 
niisur.r  la  dislance  el  la  grandeur;  l'air  qu'on  respire, 
l'eau  des  lonlaines,  les  magnifiques  a-^pects  de  la  lerre  ne 
soiil  pas  non  plus  la  propriété  exclusive  de  quelques-uns. 
Eh  bien  ,  la  vérité  esl  mise  à  la  portée  de  tous  les  hom- 
mes,  comme  la  nature  se  déploie  aux  yeux  de  tous. 
Dieu  esl,  si  l'on  peut  ainsi  diie,  parfaitement  libéral,  et 
la  distance  à  laquelle  les  esprits  les  plus  cminens  cl  les 
esprits  Ic^  plus  communs  sont  d(!  lui  éianl  la  même,  parce 
que  du  fini  à  l'infiui  il  peut  à  peine  y  avoir  des  nuances 
d'cloignement ,  il  s'offre  à  tous  les  hommes  par  la  Foi 
Que  ceux  qui  s'imaginent  qu'ils  sont  supérieurs  aux  autres 
ne  nous  répondent  pas  quecro/re  ce  serait  pour  eux  poser 
des  bornes  à  leur  intelligence;  c'est  comme  s'ils  disaient 
mi  aimer  ce  serait  poser  des  boines  à  leur  sensibilité.  La 
foi,  aussi-bien  que  l'amour,  exige  l'exercice,  bien  loin 
d'être  la  limite  d'une  faculté.  La  foi  esl  un  chemin,  mais 
le  doute  est  un  abîme. 


Tribunaux. —  La  chambre  des  appels  correclionne's  de 
la  cour  royale  s'est  occupée  ,  ces  jours  passés,  de  l'affaire 
de  la  femme  Moulin  ,  marchande  de  meubles,  au  carreau 
de  la  Halle,  accusée  d'avoir  assez  grièvement  blessé  la 
femme  Lainent,  mardiande  de  linge,  en  lui  jetant  un  ta- 
bouret dans  les  jambes.  La  femme  Laurent,  voulant  re- 
pousser le  lepri.çhe  de  pi  ovocalion  que  lui  adressait  la 
femme  Moulin, s'e»l  écriée  :  «  Nous  somnics  voisines, c'est 
1)  vrai,  mais  je  ne  puis  pas  avoir  de  haiue  contre  vous  , 
»  piiistiue  nous  ne  sommes  pas  du  même  état,  »  Ce  mot  est 
profond  ,  el  révèle  mieux  les  secrets  du  coeur  humain  que 
tons  les  comiueiitdiies  de  la  philosophie. 

Le  Gérant,   DËUAULT. 
Imprimerie  de  Sellicce  .  rue  des  Jeûneurs,  n.    uj. 


TOME  1". 


IV"  3. 


21  SEPTEMBRE  1831. 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


PoliticjiBe,   Philosophique   et   Littéraire , 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'esl  le  monde. 
MaUh.  XII l.  38. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii  ,  et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.  —  Prix:  i,î  fr.  pour  Tannée, 
S  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Lei  lettres  ,  paquets  et  envois  d'.irgent ,  doivent  être  affranchis. 


LA  POLOGNE. 

Un  peuple  qui,  d.ins  ces  temps  d'éjjoïsnie  et  Je  relàche- 
meiit  moral,  a  réveillé  par  son  courage,  par  sa  constance 
et  par  les  plus  grands  exemples  de  dévoùmcnt  personnel  , 
l'enthousiusnie  qui  dormait  depuis  si  longtemps  au  fond  des 
âmes;  un  peuple  qui  parlait  encore  de  Dieu  avec  l'accent  de 
la  foi,  tandis  que  presque  tous  les  autres  semblent  en  avoir 
oublié  même  le  nom,  ce  peuple  a  succombé  après  une  lutte 
de  sept  mois  ,  sous  les  coups  d'un  prince  qui  prétend,  lui, 
despote  féodal  et  conducteur  de  serfs,  avoir  reçu  d'en  haut  la 
propriété  d'une  nation  du  dix-neuvièine  siècle. 

Noble  et  malheureuse  Pologne!  reçois,  après  tant  de  té- 
moignages de  la  douleur  nationale  ,  celui  que  l'adressent 
plus  particulièrement  ici  des  amis  de  ta  cause,  qui ,  en  leur 
iiotu  et  en  celui  de  tous  leurs  frères  ,  ajoutent  à  l'expression 
de  leur  profonde  sympathie  l'assurance  que  des  prières  fer- 
ventes et  continuelles  monteront  pour  toi  du  fond  de  leur 
cœur  au  trône  de  toute  grâce.  Les  larmes  que  nous  avons 
répandues  sur  toi  ne  seront  pas  stériles.  Il  ne  te  faut  ni  des 
cris  de  vengeance  ,  ni  des  accusations  contre  ceux  qui  t'ont 
accablée  ou  négligée. 

Ce  ne  sont  pas  non  plus  les  faibles  intercessions  de  la  di- 
plomatie qui  allégeront  ton  malheur  j  car  elles  n'ont  pu 
jusqu'ici  qu'arracher  de  ton  oppresseur  la  tiompeuse  nro- 
messe  de  conserver  ta  nationalité,  comme  si  tu  pouvais  être 
indépendante  sous  le  gouvernement  des  étrangers  j  comme 
si  l'autocrate  russe  pouvait  être  un  roi  constitutionnel  ! 
Non  ,  tu  ne  peux  rien  attendre  aujourd'hui  de  la  bonne  vo- 
lonté des  hommes  de  courj  leur  médiation  est  sans  élo- 
quence, parce  que  leur  âme  est  sans  conviction  morale, 
sans  foi  religieuse,  et  parce  que  celui  à  qui  elle  s'adresse 
n'y  voit  que  démarches  importunes  et  déplacées. 

Mais  il  est  un  Monarque  au-dessus  de  tous  les  autres,  qui 
accueille,  qui  appelle,  qui  commande  môme  l'intercession 
mutuelle  des  siens  auprès  de  lui  :  c'est  un  père  de  famille 
qui  veut  que  ses  cnfans  prient  pour  tous  ceux  qui  souffrent, 
et  qui  leur  a  promis  de  les  exaucer.  Nous  allons  donc  avec 
assurance  à  ce  Roi  Sauveur  par  qui  régnent  les  rois  ;  et 
uous  appelons  sur  toi  sa  clémence  paternelle.  Nous  lui  de- 


mandons de  te  révéler  toute  sa  bouté,  et  de  te  faire  sortir 
du  temps  salutaire  de  l'épreuve,  pleine  de  foi,  régénérée, 
libre  de  la  véritable  liberté,  et  plus  lieureuse  que  tu  ne 
l'eusses  été  si  une  victoire  décisive  eût  couronné  la  bravoure 
de  tes  enfansi 


REVUE   POLITIQUE. 

EXPOSITION  DE  NOS  PRINCIPES. 

Pour  qui  étes-vous?  demandent  les  spectateurs,  aussitôt 
qu'on  essaie  d'élever  une  tribune  politique.  Etes-vous  pour 
les  hommes  de  la  résistance,  ou  pour  les  hommes  du  mou- 
vement? Appartenez-vous  aux  doctrinaires, au  juste  milieu, 
ou  à  l'Hôtel-dc-ViUe?  Au-delà  de  ces  deux  ou  trois  déno- 
minations consacrées,  on  ne  cherche,  on  ne  suppose  même 
plus  rien  :  étrange  prétention  ,  que  de  vouloir  fondre  et , 
pour  ainsi  dire,  crystalliser  toutes  les  opinions  individuelles 
dans  quelques  mots,qui  ne  présentent  eux-mêmes  qu'un  sens 
vague  et  susceptible  de  mille  interprétations  différentes! 

Eli  bien  I  nous  répondrons  avec  franchise  c]ue  nous  ne 
sommes  d'aucun  des  partis  qu'on  vient  de  citer  ,  que  nous 
n'acceptons  aucun  de  ces  noms  politiques,  et  que  nous  n'i- 
rons point  combattre  sous  les  bannières  qui  ont  été  dé- 
ployées depuis  la  révolution  de  juillet.  Ce  n'est  pas  une 
question  d'amour-propre,  c'est  une  question  de  conscience 
pour  nous  de  ne  suivre  aucun  drapeau  :  non  que  nous  vou- 
lions être  neutres;  la  neutralité,  dans  les  temps  ordinaires, 
est  toujours  une  faiblesse;  au  temps  actuel ,  ce  serait  une 
lâcheté  ;  mais  nous  voulons  être  nous-mêmes.  Qu'on  ne 
croie  pas  non  plus  que  nous  mettions  sur  la  même  lip-ne 
tous  les  partis  qui  nous  divisent.  Nous  aussi,  nous  avons  nos 
amitiés  et  nos  répugnances;  mais,  en  accordant  à  quelques 
opinions  une  profonde  sympathie,  nous  refusons  de  les  re- 
cevoir sans  contrôle  et  sans  examen  :  c'est  un  genre  de  sci- 
vilité  que  nous  laisserons  à  ceux  qui  n'ont  que  des  intéièts 
et  point  de  principes.  Avant  tout,  nos  opinions  seront  les 
nôtres  j  puis  elles  ressembleront,  si  elles  le  peuvent,  à  celles 
d'autrui. 

Après  une  telle  déclaration,  qui  nous  place  en  dehors  des 


18 


LE  SEMErR. 


■p»" 


divers  partis  politiques  ,  on  a  droit  de  nous  demander  une 
exposition  de  principes  claire,  franche  et  développée.  IN  os 
lecteurs  y  trouveront  une  garantie  de  notre  bonne  fo'  ,  et 
nous,  un  point  de  départ  et  un  guide  jinur  les  questions  qui 
doi\enl  entrer  dans  cette  Revue  polidqiie. 

Nous  reconnaissons  d'abord  qu'd  existe,  au-dessus  de 
toutes  les  formes  sociales  et  de  toutes  les  constitutions,  des 
maximes  immuables  de  droit  et  de  justice.  Nous  ne  subor- 
donnons point  ces  maximes  aux  faits  ,  mais  les  faits  à  ces 
maximes.  Quelle  que  soit  la  nécessité  du  moment  ou  le  but 
que  l'on  veuille  atteindre,  nous  n'admettons  pas  que  la  force 
doive  jamais  prévaloir  sur  le  droit ,  ni  l'iniquité  sur  la  jus- 
tice. Ija  politique  est  pour  nous,  dans  le  sens  le  plus  pré- 
cis, la  morale  appliquée  au  gouvernement  des  nations. 

On  a  beauiou])  blâmé  ce  mot  d'un  membre  d'une  assem- 
blée législative  :  Périssent  les  colonies,pIutôt  qu'un  principe  ! 
Nous  allons  cependant  plus  loin  que  lui,  car  nous  disons  : 
Périsse  le  genre  humain  tout  entier,  plutôt  qu'une  loi  de  la 
conscience  !  Mais  cette  supposition  est  gratuite  ;  la  Provi- 
dence, nous  l'espéions ,  ne  placera  jamais  l'espèce  humaine 
dans  une  si  effroyable  allcrnativc.  Ce  n'est  pas  en  appliquant 
les  principes  de  la  morale,  c'est  en  ne  les  appliquant  point, 
que  les  hommes  seraient  exposés  à  périr. 

On  parle  souvent  de  la  raison  d'Etat,  du  salut  du  peuple, 
AcXai  force  des  évéuemens  ,  pour  justifier  la  violation  des 
grandes  maximes  de  dioitetde  justice.  Nous  repoussons  de 
toute  l'énergie  de  nos  sentimens  religieux  ce  jésuitisme  po- 
litique; nous  croyons  que  ,  dans  aucune  circonstance  ima- 
ginable ,  lajîn  ne  justifie  les  moyens ,  et  que,  ne  fallùt-il 
commettre  qu'un  seul  crime,  ce  serait  acheter  trop  cher  la 
liberté  de  vingt  nations.  Les  hommes  instruits  à  l'école  de 
Bonaparte  qualifient,  comme  leur  maître,  du  nom  de  niai- 
serie CCS  principes  rigoureux.  Niaiserie,  soit;  il  se  poun-ait 
faire  pourtant  que  la  plus  haute  vertu  fût  aussi  la  plus  adroite 
politique,  et  qu'il  y  eût  autant  d'habileté  que  de  moralité  à 
n'être  ni  injuste,  ni  oppresseur.  Les  anciennes  rcpiibliquns 
en  fourniraient  de  nombreux  exemples  ;  mais  ,  pour  nous 
borner  à  un  fait  contemporain,  lequel  a  été  le  plus  solide  et 
le  plus  durable,  de  l'édifice  foudé  par  Bonaparte,  ou  de  ce- 
lui qu'ont  élevé  les  auteurs  de  la  liberté  américaine? 

Nous  insisterons  avec  d'autant  plus  de  persévérance  sur 
ces  règles  supérieures  à  toute  jxditique  humaine,  que  la 
presse  périodique  semble  ,  en  général  ,  davantage  les  mé- 
connaître et  les  oublier.  C'est  la  plaie  honteuse  des  journaux, 
que  d'employer  des  balances  inégales  selon  les  différens 
partis.  Ils  ont  deux  manières  d'envisager  les  choses  ,  deux 
poids,  deux  mesures,  deux  justices,  deux  logiques,  suivant 
qu'il  s'agit  de  leurs  amis  ou  de  leurs  adversaires.  Il  y  a  telle 
opinion  contre  laquelle  ils  sollicitent  les  mesures  exception- 
uelles  les  plus  acerbes;  il  y  a  telle  autre  opinion  dont  ils  ne 
veulent  pas  même  laisser  punir  les  plus  déplorables  excès. 

Eu  cherchant  la  cause  de  cette  inégalité  de  poids  et  de 
mesures,  qui  se  remarque  chez  la  plupail  des  organes  de  la 
presse  périodique,  nous  la  trouvons  daiis  la  profonde  misère 
du  cœur  humain.  L'homme  est  si  naturellement  égoïste  ,  il 
est  si  instinctivement  partial,  qu'il  ne  s'aperçoit  pas  toujours 
de  son  injustice,  h-rs  même  qu'il  croit  digne  d'éloges  pour 
lui  ou  pour  les  siens  ce  qu'il  blâme  et  punit  chez  les  autres. 
Il  n'est  pas  hypocrite  dans  tous  les  cas  oii  il  emploie  deux 
manières  de  raisonner  et  de  juger  ;  il  suit  sa  pente  naturelle. 
Condamner  en  autrui  ce  qu'on  approuve  en  soi,  c'est  la  lo- 
gique de  notre  corruption  originelle  ,  c'est  la  bonne  foi  de 
Motre  mauvais  cœur.  Et  ,  qu'on  le  sache  bien, cette  explica- 
tion est  la  seule  excuse  des  injustices  du  journalisme;  cai-,  si 
l'on  pouvait  penser  qu'il  fait  le  mal  sciemment ,  et  qu'il  se 
rend  un  compte  sincèie  de  ses  actes  ,  quand  il  mutile,  au 
profit  de  ses  passions,  les  règles  éternelles  de  la  conscience, 
delà  morale  publique  et  delà  vérité, il  n'y  aurait  plus  qu'un 


seul  mot  dans  la  langue  française  pour  qualifier  ce  manque 
absolu  d'équité. 

Nous  ne  connaissons  qu'un  moyen  de  s'affranchir  de  cet 
aveugle  et  inique  égoïsnie,  c'est  de  prendj-e  pour  guide  une 
loi  plus  élevée  que  les  intérêts  du  jour,  la  loi  de  Dieu.  Nous 
y  pnisei-ons  ces  hautes  maximes  qui  obligent  à  prononcer 
dans  tontes  les  circonstances  d'équitables  jugemens.  Peuples 
ou  rois ,  amis  ou  ennemis  de  la  liberté  ,  légitimistes  ou  ré- 
])ublicains,  ultramontains  ou  philosophes,  seront  tous  pesés 
à  la  balance  des  invariables  préceptes  de  la  morale  religieuse. 
Avec  et  par  cette  morale,  nous  aurons  un  flambeau  cpii  jet- 
tera sur  toutes  les  figures  la  même  lumière,  et  dans  tous  les 
abîmes  une  égale  clarté. 

Tel  est  donc  le  principe  fondamental  qui  préside  à  notre 
symbole  politique  :  droit  et  justice  I  Oui  ,  pour  tous  les 
hommes,  en  toutes  choses,  dans  toutes  les  lois,  dans  tous 
les  événemens,au  milieu  des  j)lus  grands  périls,  sans  aucune 
exception  ,  sans  aucun  prétexte  pour  s'en  départir ,  Droit 
ET  Justice! 

Cette  base  étant  posée,  les  autres  principes  que  rious  al- 
lons développer  se  rattachent  plus  immédiatement  à  l'état 
de  choses  actuel. 

En  premier  lieu,  nous  voulons  la  liberté";  liberté  de  cons- 
cience, de  culte,  d'industrie  ,  d'enseignement. 

La  liberté  est  un  besoin  que  le  Créateur  a  mis  dans  nos 
âmes;  c'est  un  droit  imprescriptible  qu'il  nous  a  donné; 
cest  l'une  des  conditions  essentielles  de  notre  développement 
sur  cette  terre  et  de  notre  félicité  dans  l'avenir.  Malheur 
donc  à  tout  pouvoir,  prince  ou  peuple,  tribuns  ou  patri- 
ciens, qui  prétendiait  usurper  à  son  profit,  concentrer  en 
lui  seul  ce  don  de  Dieu!  Nous  voyons  dans  la  tyrannie  plus 
qu'un  crime  contre  les  hommes  ;  c'est  une  révolte  contre  la 
volonté  du  Créateur.  Celui  qui  essaie  d'anéantir  la  liberté 
religieuse,  politique  et  individuelle,  n'est  pas  seulement 
traître  à  son  pays,  traître  à  la  fimille  humaine ,  il  est 
tiftîuc  ù  Dieu ,  il  est  sacrilège!  Ce  sera  donc  une  obligation 
sainte',  une  religion  pour  nous,  de  combattre  sans  relâche 
tout  ce  qui  tendrait  à  restreindre  au-delà  de  ce  qui  est  juste 
et  nécessaire  ,  les  droits  delà  conscience,  l'exercice  des  dif- 
férens cultes ,  l'indépendance  de  l'enseignement ,  les  ga- 
ranties politiques  ,  en  un  mot,  toutes  les  libertés  qui  con- 
courent à  perfectionner  l'homiue ,  le  croyant  et  le  citoyen. 

Mais  ce  n'est  point  pour  quelques  uns,  comme  l'ont  trop 
souvent  fait  les  partis  opposés ,  c'est  pour  tous  que  nous 
l'éclamons  les  mêmes  droits  et  les  mêmes  garanties.  En  ma- 
tière d'opinions  religieuses,  qu'on  laisse  élever  des  mosquée* 
et  des  pagodes,  s'il  y  a  lieu,  à  côté  des  temples  chrétiens; 
qu'on  permette  à  de  nouveaux  Touquet  ,  s'il  s'en  trouve, 
de  mutiler  les  pages  de  l'Evangile;  que  tous  les  jour- 
naux puissent  dire ,  s'il  leur  plaît ,  que  le  christianisme  du- 
rera moins  long-temps  qu'un  tableau  de  Raphaël.  Nous  ne 
craignons  point  la  liberté  la  plus  entière;  nous  avons  foi 
dans  la  puissance  de  la  vérité  ;  mais  nous  demandont 
aussi  qu'on  n'opprime  pas  les  communions  chrétiennes 
pour  satisfaire  les  exigences  des  incrédules;  nous  demandoni 
qu'on  puisse  aller  même  h  la  messe.  En  matière  d'enseigne- 
ment ,  nous  réclamons  la  liberté  absolue  de  tous  les  systè- 
mes d'instruction  et  de  toutes  les  classes  d'instituteurs;  il  y 
a  quelques  années,  nous  aurions  soutenu,  avec  le  Globe,  la 
cause  même  des  jésuites,  quelque  aversion  que  nous  inspirent 
leurs  doctrines.  Que  les  frères  de  la  Doctrine  Chrétienne 
s'établissent  paisiblement  à  côté  des  écoles  d'enseignement 
mutuel;  que  la  compagnie  de  Loyola  relève  les  chaires  de 
ses  collèges  en  face  des  tribunes  Saint-Simoniennes  ;  que  le* 
successeurs  de  Thomas  Payne  ouvrent  des  écoles  de  déisme, 
comme  nous  avons  nos  écoles  du  dimanche.  Point  de  fa- 
veur,  ni  de  restriction,  ni  de  monopole;  même  surveil- 
lance .  égale  protection  pour  tous  les  maîtres  et  toutes  le» 


LE  SEMEUR. 


19 


niL-tliodes  (renseignement.  Ces  larfjes  principes  de  liberté  , 
nous  les  appliquerons  à  la  presse,  h  l'industrie,  aux  asso- 
ciations ,  à  toutes  choses.  Kaii-  à  autrui  ce  t/ue  tu  veux 
qu'on  le  fasse  à  toi-même,  est  le  premier  article  de  notre 
symijoie  politique  ;  il  résume  à  la  fois  tout  notre  système  do 
morale,  et  tout  notre  système  de  liberté. 
En  même  temps  nous  voulons  l'ordre. 
Accoutumés  que  nous  sommes  à  observer  l'ordre  univer- 
sel que  la  Providence  a  établi  dans  le  gouvernement  du 
monde,  nous  avons  besoin  d'en  retrouver  la  fidèle  image 
dans  le  gouvernement  des  sociétés  humaines.  Nous  deman- 
dons l'ordre  avant  tout,  car  là  où  il  n'est  pas  ,  il  ne  reste 
plus  rien  :  ni  liberté  ,  ni  égalité  ,  ni  civilisation ,  ni  progrès. 
L'anarchie  est  pire  que  le  despotisme  oriental;  l'Améiique 
du  sud  en  est  une  preuve  effrayante.  Il  fallait  sans  doute  à 
notre  siècle  de  révolution  ce  terrible  avertissement  ;  et 
Dieu  ,  après  nous  avoir  instruits  par  nos  propres  malheurs  , 
a  voulu  choisir  encore  les  plaines  du  Nouveau  Monde  pour 
nous  y  faire  entendre  sa  voix. 

Le  désordre,  comme  but,  n'est  que  le  rêve  d'une  tête 
en  délire;  mais  le  desordre  ,  comme  moyen  ,  a  toujours  eu 
de  nombreux  partisans;  c'est  un  système  qui  sourit  à  deux 
espèces  d'individus:  ceux  qui  n'ont  pas  de  fortune  à  per- 
dre ,  et  ceux  qui  n'ont  pas  de  principes  à  sacrifier.  Contre 
de  tels  gens  nons  défendrons  les  doctrines  d'ordre  avec 
énergie.  On  flétrit  quelquefois  de  noms  odieux  les  écrivains 
qui  combattent  pour  la  sainteté  des  lois  contre  la  révolte,  et 
pour  le  pouvoir  contre  la  démagogie;  mais  que  nous  importe, 
à  nous,  qui  désirons  de  plaire  à  un  autre  juge  que  le  peu- 
ple; la  vérité  nons  est  plus  précieuse  que  la  popularité.  On 
comj)rend  que  des  hommes  qui  ne  voient  rien  au-delà  ni 
au-dessus  des  suffrages  humains,  se  laissent  dominer  par  cette 
faiblesse  de  cœur  qui  nous  a  été  si  funeste  depuis  quarante 
ans,  et  qu'ils  n'osent  p.^s  mettre  leur  idole  pour  enjeu  dans 
Jeur  lutte  contre  les  opinions  populaires.  Mais  il  n'en  soi  a 
pas  ainsi,  nous  le  croyons  du  moins,  de  ceux  qui  servent  un 
Maître  plus  grand  que  le  monde;  ils  soutiendront  l'or- 
dre en  face  de  la  dérision  et  des  injures  du  siècle;  ils  seront 
aussi  fermes ,  disons  même  aussi  ardens  à  défendre  les  ba- 
ses de  l'état  social,  que  d'autres  le  sont  à  1ns  renverser.  Leur 
vois,  d'ailleurs,  sera  d'autant  moins  suspecte  de  partialité, 
qu'ils  signaleront  avec  le  même  soin  et  avec  la  même  sévé- 
rité le  désordre  dans  la  marche  de  l'administration  ,  et  sous 
les  livrées  de  l'ordre  légal  que  dans  le  tumulte  des  émeutes. 
Nous  voulons  enfin  le  progrès. 

Dieu  nous  ordonne  partout  dans  sa  parole  de  marcher  , 
de  croître,  de  tendre  à  la  perfection  ,  d'oublier  les  choses 
qui  sont  derrière  nous,  pour  avancer  vers  celles  qui  sont 
devant  nous,  et  de  courir  sans  cesse  vers  un  but  qu'il  nous 
est  impossible  d'atteindre  complètement  dans  ce  séjour  de 
préparation.  Ces  préceptes  s'adressent  aux  peuples  tout  en- 
tiers non  moins  qu'aux  individus;  car  chaque  peuple  doit 
traverser,  comme  un  seul  homme,  les  différentes  phases 
de  la  naissance,  do  la  jeunesse,  de  la  maturité;  on  peut 
donc  aussi  le  définir ,  par  métaphore ,  un  être  peifec- 
tible  ,  et  Dieu  l'appelle  également  à  faire  de  continuels  pror 
grès.  Dans  ces  passages  de  l'Ecriture,  il  s'agit  surtout  du 
développement  de  la  vie  religieuse;  mais  la  vie  morale  , 
intellectuelle,  et  même  physique  des  nations  ,  est  unie  à  la 
première  par  les  liens  les  plus  intimes,  et  un  peuple  ne 
saurait  devenir  plus  religieux,  sans  acquérir  en  même 
temps  plus  de  dignité,  de  lumières ,  de  vertus  et  de  bien- 
être. 

C'est  donc  une  véritable  dérision  que  de  reprocher  au 
christiani^ie  d'inspirer  à  ses  disciples  un  esprit  rétrograde 
ou  stationnairc.  L'Evangile  est  éminemment  une  religion  de 
progrès,  et  s'il  fallait  en  donner  une  autre  preuve  que  la 
'■"'■'"•"té  même  de  Dieu  exnriro""  ''-  '  •    -ous  invo- 


querions l'irrécusable  témoignage  des  dix-huit  siècles  qui 
se  sont  écoulés  depuis  rétablissement  du  christianisme.  Tous 
les  pas  que  l'espèce  humaiue  à  faits  depuis  cette  époque  , 
l'esclavage  aboli ,  la  famille  réiuibilitée ,  la  mère  et  l'épouse 
affranchies  de  leur  dégiiidatiou  ,  l'égalité  civile  et  politi- 
que ,  l'instruction  plus  gcMiéralement  répandue  dans  les 
classes  populaires  ,  les  gaianlies  qui  protègent  la  vie  ,  l'hon- 
neui-,  la  propriété  de  tous  indistinctement  ,  l'impulsion 
donnée  aux  études  philosophiques,  aux  sciences,  aux  dé- 
couvertes; ces  immenses  progrès  et  tant  d'autres  ,  qu'il  se- 
rait trop  long  de  rappeler  ici,  ne  sont  ils  pas  une  preuve 
suffisante  que  l'Evangile  favorise  les  progrès  de  l'humanité? 
Comparez  encore  les  nations  chrétiennes  avec  celles  qui  ne 
le  sont  point;  comparez  surtout  les  pays  où  règne  le  vrai 
christianisme,  tels  que  la  Suisse  ,  l'Angleteri-e,  l'Ecosse, 
les  Etats-Unis,  avec  les  contrées  où  domine  la  superstition, 
telles  que  l'Espagne,  l'Italie,  le  Mexique;  examinez  oîi  se 
trouve  le  plus  de  liberté,  de  lumières,  de  droits  civils  ,  d'é- 
galité devant  la  loi ,  de  mouvement  scientifique  et  intellec- 
tuel; et  jugez  alors  si  les  amis  de  l'Evangile  sont  opposés 
aux  progrès  des  peuples;  décidez  si  leurs  actes  ne  s'accor- 
dent pis  avec  leurs  principes  dans  le  développement  gra- 
duel du  genre  humain.  On  a  seulement  lieu  de  s'étonner 
que  les  hommes  qui  accusent  les  chrétiens  d'être  stationuai- 
res ,  soient  précisément  ceux-là  mêmes  qui  ont  manifesté  , 
dans  leurs  livres  de  philosophie  et  dans  le  cours  de  la  révo- 
lution ,  le  plus  grand  mépris  pour  les  classes  inférieures  ; 
ceux-là  mêmes  qui  laissaient  croître  une  génération  inculte 
et  sauvage,  et  qui  auraient  complètement  démoralisé, 
abruti  le  peuple  français  ,  si  la  Providence  leur  avait  permis 
de  régner  plus  long-temps  I 

Nous  voulons  le  progrès,  par  cela  seul  que  nous  sommes 
réellement  chrétiens.  Nous  désirons  que  les  écoles  soient  ou- 
vertes jusque  dans  les  moindres  hameaux  du  pays ,  et  qu'on 
fasse  descendre  toujours  plus  bas,  non-seulement  l'instruc- 
tion, qui  n'est  que  peu  de  chose  quand  elle  est  isolée  de 
tous  les  autres  objets  <la  pei  lectionuement ,  mais  aussi  l'é- 
ducation ,  une  éducation  digne  d'un  peuple  qui  aime  la  li- 
bellé. Nous  demanderons  que  les  classes  populaires,  à  me- 
sure qu'elles  seront  plus  éclairées  ,  jouissent  de  droits  jilus 
étendus  ,  et  qu'elles  concourent  avec  les  classes  moyennes  à 
l'exercice  de  la  souveraineté  nationale.  Nous  applaudirons 
a  tons  les  efforts  qui  seront  faits  pour  développer  les  moyens 
de  bien-être  physique  et  moi\;l  ,  pour  relever  le  caractère 
du  pauvre,  pour  étendre  partout  les  bienfaits  de  la  civili- 
sation. 

Marchons  donc  en  avant;  c'est  le  trois!\  ne  article  de  notre 
symbole  politique.  Réjouissons-nous  de  tous  les  développe- 
mens  que  nous  prépare  l'avenir.  Plus  il  y  aura  de  vraies  lu- 
mières et  de  dignité  morale  dans  la  masse  de  la  nation ,  plus 
nous  pourrons  espérer  que  l'Evangile  étendra  son  règne 
parmi  nous.  Dès  qu'un  peuple  se  perfectionne,  il  est  moins 
éloigné  du  christianisme  ;  et",  dès  qu'il  s'élève  ,  il  se  rappro- 
che de  Dieu. 

Droit  et  justice,  liberté,  ordre,  progrès.  Tout  avec 
l'Evangile,  par  l'Evangile  et  pour  l'Evangile  !  Tels  sont 
nos  principes.  Que  les  esprits  éclairés,  que  les  cœurs  dioits, 
que  les  âmes  généreuses  se  rallient  autour  de  nous  I  Les 
chrétiens  sont  déjà  rassemblés  sous  ce  drapeau;  les  autres 
y  viendront.  Nous  avons  pour  appuyer  notre  cause  les  deux 
plus  fortes  puissances  du  monde  :  le  temps  et  la  vérité. 

DE  L'ABOLITIOIV  DE  L'ESCLAVAGE, 

A  l'occasion  de  la  proposition  de  M.  de  Tf'àt'y  sur  l'état 


des  personnes  dans  les  colonies. 


'"y>^ 


"silion  sur  l'état  des  personnes  dans  les  colonresL*- 


20 


LE  SEMEUR. 


soumise  dcruic'rcmcnt  à  la  Ch.im!)rc  des  députés  par  M.  de 
T:a"V  ,  et  qui  est  l'ouvrage  d'une  commission  dont  il  faisait 
partie  ,  nommée  immcdiatemeut  après  la  révolution  de  juil- 
let pour  préparer  les  élémens  d'uu  code  de  législation  colo- 
niale ,  a  pour  but  de  mieux  définir  quels  individus  sont  li- 
bres et  de  multiplier  pour  les  esclaves  les  chances  d'affian- 
chissement.   La  Chambre  a  décidé  l'ajournement  de  cette 
proposition  ,  après  une  discussion  à  laquelle  M.  le  ministre 
de  la  marine  a  pris  part,  pour  annoncer  qu'il   présenterait 
incessamment  un  projet  de  loi ,  ayant  pour  objet  de  consa- 
crer les  dispositions  des  ordonnances  de  1825  ,  et  de  concé- 
der des  droits  politiques  aux  affranchis.  Il  a  ajouté  que  ce 
projet  serait  suivi  de  la  constitution  organique  des  colonies. 
On  connaît  si  imparfaitement  en  France  l'état  des  colo- 
nies, quoique  M.  Di.pin  aîné  ait   déclaré  a  la  tiibune  que, 
dans  plusieurs  de  ses  parties ,  la  législation  qui  y  est  en  vi- 
f  ùeur  est  abominable  ,  que  l'opinion  n'est  pas  encore  mûre 
chez  nous  sur  les  questions  relatives  à  l'esclavage ,  et  que 
la  proposition  de  M.  de  Tracy  n'a  guère  pu  s'adresser  à  des 
convictions  déjà  formées.  Tout  en  rendant  justice  aux  in- 
tentions de  cet  honorable  député,  nous  devons  dire  que  son 
projet  nous  paraît  reposer  sur  un  faux  principe ,   puisque 
J'esclavage  y  est  plutôt  considéré  comme  un  mal  qu'il  faut 
adoucir,  que  comme  un  crime  qu'il  faut  à  tout  prix  faire  ces- 
ser. L'adoption  de  sa  proposition  aurait  donc  eu  ,  nous  le 
craignons,  le  fikheux  résultat  de  retarder  une  réforme  plus 
complète.  L'esclavage  avait  été  aboli  dans  les  colonies  fran- 
çaises par  la  (Convention  nationale}  mais  le  gouvernement 
consulaire  se  hâta  d'annuler  cet  acte  ,  et  la  loi  du  3o  prairial 
an  X  rétablit  tout  aux  colonies  sur  l'ancien  pied.   1, a  légis- 
lation coloniale  e.st  descendue  au-dessous  du  fameux  Code 
Noir  de  i685,  d'après  lequel  les  esclaves  sont  meî////es,  en 
sorte  que  leur  condition  est  réglée  comme  celle  des  autres 
objets  mobiliers. 

ÎNous  ne  voulons  pas  consacrer  aujourd'hui  nos  colonnes 
à  exposer  quelle  est  la  triste  condition  des  esclaves.  C'est  un 
devoir  que  nous  remplirons  une  autre  fois.  Il  nous  p.iraît 
plus  utile  ,  en  ce  moment,  de  profiter  de  l'attention  que  la 
proposition  de  M.  de  Tracy  a  excitée  sur  ces  intérêts  trop 
négligés ,  pour  faire  connaître  où  en  est  aujourd'hui  en  An- 
gletcrrj  la  question  de  l'abolition  de  l'esclavage.  Nous  ne 
voyons  pas  pourquoi  il  faudrait,  eu  France,  se  traîner  pé- 
niblement à  travers  les  longues  discussions  que  les  planteurs 
de  nos  colonies  ne  manqueront  pas  de  soulever  l'une  après 
l'autre,  comme  l'ont  fait  ceux  des  colonies  anglaises.  Si  les 
prétentions  sont  absolument  les  mêmes,  ne  vaut-il  pas  la 
peine  d'examiner  ce  qu'on  y  a  répondu  chez  nos  voisins  ? 
Et,  au  lieu  de  vouloir  conquérir  les  vrais  principes  eu  cette 
matière,  par  une  lutte  de  plusieurs  années,  pendant  laquelle 
se  perpétueront  les  maux  inouis  que  nous  déplorons  ,  ne 
sei'ait-i!  pas  s;!ge  d'étudier  les  pièces  du  procès  to;it  sembla- 
ble qui  se  débat  à  nos  côtés  ,  afin  d'admettre  les  vérités 
qui  en  résultent?  C'eslau  surplus  ce  que  le  continent  a  déjà  fait 
au  sujet  de  l'abolition  de  la  traite;  il  a  regirdé  comme  du 
domaine  deli  raison  publique  ce  dogme  de  haute  moralité, 
IvoJamé  d'abord  par  Wdbcrforcc  ,  et  soutenu  ensuite  par 
i'itt,  pai'  Fox  ,  par  Burke,  par  Clarkson  ,  par  Macaulay  et 
])ar  tout  ce  que  l'Angletcrie  avait  d'hommes  sujiérieurs  et 
d'hommes  religieux. 

On  n'en  est  ])lus,  dans  ce  pays,aux  premiers  tàtoimcmcns. 
Les  philanthrojjes  y  luttent  de  puis  plusieurs  années  pour  la 
cause  de  justice  et  d'humanité  qu'ils  ont  embrassée,  et  tou- 
jours plus  hardis  et  plus  nombreux  ,  c'ist  l'abolition  géné- 
lale  et  immédiate  de  l'esclavage  ,  et  non  dos  demi-nicsurei 
qu'ils  réclament.  Lors  des  dernières  élections,  il  ne  leur  a 
pas  suffi  de  connaître  l'opinion  des  candidats  sur  la  question 
Vita'e  pour  l'Angleterre  de  la  l'éforme  parlementaire  ;  ils 
(nt  encore  cxig'-  d'eux  ,  pour  leur  donner  leurs  voix  ,  ren- 


gagement de  contribuer  de  tout  leur  pouvoir  à  l'adoption 
de  cette  résolution  ,  à  l'appui  de  laquelle  ou  adresse  chaque 
année  au  parlement  des  milliers  de  pétitions,  pai mi  les- 
quelles on  doit  citer  cette  fois  la  pétition  de  la  ville  d'Edim- 
bourg, revêtue  de  vingt-deux  mille  signatures  ,  qui  rappelle 
celle  que  la  ville  de  Londres  fit  en  iSu'j  pour  le  même  su- 
jet^ et  qui  n'en  avait  pas  moins  de  soixante-douze  mille. 

Les  adversaires  de  l'esclavage  rappellent  souvent  au  pu- 
blic anglais  que  Fox  disait  que  ,  «  si  la  liberté  publique  est 
1)  sans  contredit  le  bien  le  plus  précieux  que  puisse  ambi- 
»  tionner  un  peuple,  cette  liberté,  elle-même,  n'est  cepcn- 
»  dant  que  de  peu  de  valeur  eu  comparaison  de  la  liberté 
»  individuelle.  »  Ils  demandent  comment  il  est  possible 
que  des  hommes  libres,  qui  discutent  en  ce  moment  de 
quelle  manière  ils  exerceront  un  droit  constitutionnel  , 
puissent  consentir  à  prolonger  d'un  seul  instant  l'esclavage 
de  huit  cent  mille  de  leurs  semblables;  et  affirmant  que  la 
justice  divine  poursuit  le  péché  jusque  dans  le  recueil  des 
lois,  qu'on  peut  regarder  comme  l'expression  de  la  cons- 
cience d'un  peuple  libre,  ils  repoussent  toute  complicité 
dans  ce  crime  national,  et  supplient  leurs  compatriotes  de 
le  rayer  de  leurs  codes  et  de  le  flétrir. 

Les  partisans  les  plus  habiles  de  l'esclavage  conviennent 
aujourd'hui  que  son  abolition  serait  en  elle-même  juste  , 
praticable  et  utile  ;  mais  ils  ont  soin  d'ajouter  qu'elle  serait 
au  contraire  impolitique,  injuste  et  subversive  de  tous  les 
droits  scquis ,  si  on  la  prononçait  sans  indemniser,  en  mê- 
me temps ,  les  colons  de  la  perte  qu'on  leur  ferait  épiouver 
en  les  dépouillant  de  leurs  esclaves  ,  et  ils  espèrent  par  1 1 
la  rendre  à  jamais  impossible.  On  avait  déjà  fait  valoir  les 
mêmes  prétentions,  lorsque  la  question  de  l'abolition  de  la 
traite  commença  à  être  débattue.  Les  planteurs  estimaient 
en  1792,  à  soixante-dix  millions  de  livres  sterling  la  perte 
qui  résulterait  pour  eux  de  l'adoption  de  cette  mesure  ,  et 
ils  insistaient  pour  qu'avant  de  passer  outie,  cette  indemnité 
leur  fut  solennellement  assurée.  I'itt  leur  répondit  alors 
que  ce  n'est  pas  sur  des  allégations  vagues  qu'une  indemnité 
peut  être  accordée.  En  1807  ,  loisque  la  Chambre  des  com- 
munes discutait  le  bill  qui  fut  adopté  d.ans  la  session  de  cette 
année  ,  lord  Horwich  déclara  ,  eu  réponse  aux  mêmes  inter- 
pellations, que  les  ministres  du  roi  n'étaient  autorisés  à 
faire,  avant  l'adoption  du  bill ,  aucune  promesse  d'indem- 
nité; il  ajouta  cependant  cjuo  les  colons  à  qui  son  adoption 
ferait  éprouver  des  pertes ,  seraient  toujours  libres  d'en  ré- 
férer au  parlement.  Malgré  l'évaluation  emphatique  qu'on 
avait  faite  des  pertes  présumées,  il  n'y  eut  pas,  après  qu'on 
eut  passé  outre,  une  seule  réclamation  de  la  part  des  co- 
lons. 

La  crainte  de  voir  prononcer  incessamment  l'abolition 
de  l'esclavage  ,  engage  aujourd'hui  les  planteurs  à  recourir 
à  la  même  tactique.  Dès  l'année  i8'.j3,  M.  Foster  Braham. , 
l'un  des  jirincipaux  colons  de  la  Jamaïque,  qui  est  lui-même 
propriétaire  de  sept  cent  soix.inle--iiiq  esclaves  ,  publia 
une  brochure  dont  le  but  était  de  faire  sentir  aux  autres 
planteurs  que  ,  vu  la  probabilité  de  l'abolition  de  l'escla- 
vage, réclamée  avec  toujours  plus  de  force  par  ro2)in!0ii 
publique  ,  ils  devaient ,  par  une  juste  évaluation  des  perte» 
qui  résulteraient  probablement  p'.uir  eux  de  celte  mesure  , 
se  préparer  à  soutenir  la  demande  d'indemnité  qu'il  leur 
conviendrait  de  former.  Il  paraît  avoir  recherclié  avec  beau- 
coup as  soin  quel  était  à  cette  époque  le  revenu  moyen 
qu'un  propriétaire  pouvait  tirer  de  ses  esclaves,  et  il  peusc 
que  le  revenu  net  du  capit  ,1  représenté  dans  les  colonies 
par  la  possession  des  esclaves,  des  terres  qu'ils  cultivent,  et 
des  bâllmens  et  ustensiles  nécessaii'es  à  la  culture  et  à  la  fa- 
bric:*tion  ,  donnerait,  s'il  était  réparti  également  entre  tons 
les  esclaves,  tout  au  plus  3  liv.  st.  par  tête.  Voici  le  calcul 
nui  a  été  fait ,  en  partant  de  cette  donnée,  par  les  auiis  di' 


LE  SEMETR. 


Il 


l'affranchissement  des  esclaves.  Leur  but  est  de  montrer 
que  l'Angleterre  pourrait  ,  si  cela  était  juge  nécessaire  ,  in- 
demniser les  colons  sans  que  cette  mesure  fût  ruineuse  pour 
elle.  On  peut  estimer  à  800,000  le  nombre  des  esclaves  des 
colonies  anglaises  ,  en  y  comprenant  le  Cap  de  Bonne-Espé- 
lance  et  l'Ilc-Maurloc ,  ce  qui  porte  ,  à  raison  de  3  liv.  par 
esclave,  à  2,400,000  l.stei  1.  le  produit  annuel  dcleur'exploi- 
tatlon.  11  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  l'auteur  de  ce  cal- 
cul étant  hii-même  planteur  ,  avait  intérêt  à  ne  pas  établir 
ses  évaluations  au-dessous  de  la  véiité,  et  l'on  ne  doit  pas  ou- 
blier non  plus  que,  depuis  1823  ,  la  valeur  de  la  plupart 
des  produits  coloniaux  à  considérablement  diminué.  Il  est 
donc  prol>able.  qu'aujourd'hui  un  esclave  ne  rapporte  à  son 
maître  que  2  liv.  10  shellings  ,  au  lieu  de  3  liv.  j  ce  qui  ré- 
duit leur  lapport  annuel  à  3,000^000  liv.  st.  Cette  somme 
provenant  dos  colonies  ,  où  ,  sans  parler  ici  de  la  distance 
ni  des  risques,  l'intérêt  n'est  jamais  au-dessous  di>  G  p.  100, 
on  ne  pourrait  raisonnablement  exiger  pour  la  capitalisa- 
tion eu  Angleterre  plus  du  revenu  de  quinze  années,  ou 
trente  millions  de  liv.  st.,  qui,  converties  en  ini  fonds  d'in- 
demnité portunt  3  1/2  p.  100  d'intérêts,  exigeraient  un 
dividende  annuel  de  i,o5o,oon  liv.  st.  ;  mais  comme  les  ter- 
res ,  les  constructions  et  les  ustensiles  d'exploitation  demeu- 
reraient la  propriété  des  colons  ,  et  que  l'indemnité  ne  de- 
vrait porter  que  sur  la  valeur  des  esclaves  ,  la  moitié  de 
cette  somme,  ou  5  «5, 000  liv.  st. ,  seraient  sans  doute 
suffisans  pour  le  dividende  annuel  à  payer.  Il  faut  remar- 
quer en  outre  que  les  propriétés  territoriales  ne  tarderaient 
pas  à  augmenter  de  valeur,  à  cause  des  circonstances  nou- 
velles dans  lesquelles  les  affranchis  seraient  placés,  circons- 
tances qui  les  mettraient  à  même  d'acquérir,  et  qui  créeraient 
bientôt  aux  colonies  la  classe  des  petits  propri  'taires.  Ainsi, 
le  moment  ne  tarderait  pas  à  venir  ,  où.  l'on  estimerait  la 
fortune  d'un  homme  selon  l'étendue  des  terres  qu'd  possé- 
derait, comme  on  l'évalue  aujourd'hui  selon  le  nombre  de 
ses  esclaves. 

J;es  adversaires  de  l'esclavage  affirment  que  les  525, 000  1. 
sterling,  dont  nous  avons  parlé  ,  ne  seraient  pas  une  charge 
nouvelle  pour  le  pays  ;  ils  vont  jusqu'à  dire  qu'ils  ne  repré- 
sentent pas  même  la  moitié  de  ce  que  l'Angleterre  paie  ac- 
tuellement pour  soutenir  le  système  qu'ils  travaillent  à  ren- 
verser. Ils  objectent,  en  outre,  aux  planteurs,  qu'il  est 
étrange  de  les  entendre  dire,  quand  on  s'élève  contre  les 
horreurs  de  l'esclavage,  que  la  seule  différence  entre  les 
esclaves  et  les  ouvriers  libres,  est  que  le  propriétaire  paie 
les  uns  par  les  frais  qu'il  fait  pour  leur  entretien  ,  tandis 
qu'il  paie  les  autres  par  le  salaire  c[u'il  leur  accorde  ;  et  de 
les  voir,  en^mérae  temps,  se  récrier  si  fort  contre  la  mesure 
proposée  ,  qui  n'aurait  cependant  d'autre  résultat  que  de 
mettre  les  esclaves  dans  cette  dernière  position  ,  si  peu  dif- 
férente ,  selon  eux,  de  celle  où  ils  se  trouvent. 

Qu'on  admette  ,  si  l'on  veut,  les  prétentions  des  colons  à 
l'indemnité,  s'il  est  prouvé  ,  après  que  rabolition  de  l'es- 
clavage aura  été  prononcée,  qu'il  en  résulte  pour  eux  un 
vrai  préjudice,  ce  qui  n'est  pas  encore  drmontréj  mais 
qu'on  écoute  aussi  les  prétentions  que  800,0:10  autres  récla- 
mans  font  entendre!  Les  cris  plaintifs  des  esclaves  ne  rcten- 
ti^sent-iis  pas  mille  fois  plus  haut  que  les  calculs  intéressés 
de  leurs  maîtres  ?  Tandis  que  ceux-ci  demandent  de  l'or 
pour  cesser  de  mal  faire  ,  les  gémisscmeiis  de  ceux-là  mon- 
trant jusqu'à  c«  Dieu  qui  a  assujetti  à  l'homme  les  brebis,  les 
bœufs  et  toutes  les  bêtes  des  champs  (  Psuume  vin  )  ,  mais 
qui  ne  lui  a  jamais  assujetti  son  semblable.  S'il  fait  dire  aux 
riches  iniques  :  «  Voici, le  salaire  des  ouvriers  qui  ont  mois- 
»  son  lé  vos  champs,  et  diMit  vous  'es  avez  frustrés,  crie 
)i  contre  vous;  et  les  cris  de  ces  moissonneurs  sontparve- 
»  nus  jusqu'aux  oreilles  du  Seigneur  des  armées  (Jacques 
•>  V  ,  4  )  *  à  combicii,  plus  forte  raison  ,   ne  sera-t-il  pas 


le  vengeur  des  pauvres  esclaves?  «  C'est  à  ]Tioi  qu'appartient 
la  vengeance;  je  le  rendrai,  dit  le  Seigneur.  (Ileb.  X,  3o.)i 
Au  surplus,  les  propriétaires  d'esclaves,  et  ils  en  convien- 
nent eux  mêmes,  sont  déjà  aujourd'hui,  malgré  la  conser- 
vation de  l'esclavage,  l'aiis  une  position  qui  fait  prévoir  leur 
ruine  prochaine.  Ils  sollicitent  les  secours  du  Parlement,  et 
peiit-êlre  le  moment  n'est-il  pas  éloigné  où  ils  le  supplieront 
de  les  débarrasser  de  leurs  esclaves,  parce  qu'ils  seront  hors 
d'état  de  les  entretenir.  Il  est  reconnu  que  le  travail  des 
esclaves  est  beaucoup  plus  onéreux  pour  le  propriétaire,  que 
ne  \c  lui  serait  celui  d'ouvriers  libres,  et  qu'on  aurait  depuis 
long-temps  renoncé  au  système  de  culture  actuel,  s'il  n'a- 
vait pas  la  routine  en  sa  faveur,  et  si  le  gouvernement  an- 
glais n'avait  pas  retardé  la  ruine  des  colons,  enprotégeantde 
toutes  manières  les  provenances  de  ses  colonies.  Sans  cette 
circonstance,  les  sols  épuisés  auraient ,  depuis  longues  an- 
nées, été  abandonnés;  on  aurait  renoncé  à  la  houe  pour  la- 
bourer la  terre  ,  et  fait  l'essai  de  la  charrue  ,  presque  en- 
tièrement inconnue  dans  les  îles ,  et  d'autres  machines 
qui  rendent  moins  accablant  le  travail  de  l'homme  ;  et  si , 
a,près  tout ,  on  eût  fini  par  cultiver  moins  de  sucre  à  la  Ja- 
.mVi'que  ,  c'est  qu'on  aurait  acquis  la  certitude  que  d'aulnes 
produits  peuvent  donner  plus  de  profit. 

Les  colons  ne  veulent  pas  affranchir  leurs  esclaves  ,  et 
cependant  ils  ne  sont  pas  en  état  de  les  conserver.  Ils  se 
plaignent  de  ce  qu'on  veut  les  déjjouiller  de  leurs  troupeaux 
d'Iiommes  ;  et  il  est  constant  qu'on  hâterait  leif  ruine  ,  en 
se  bornant  à  les  contraindre  d'améliorer  la  condition  de  ces 
malheureux.  Chaque  heure  qu'on  voudrait  retrancher  du 
temps  que  les  esclaves  donnent  au  travail,  chaque  augmen- 
tation qu'on  voudrait  faire  à  la  nourriture  qu'on  leur  ac- 
corde ,  diminueraieni  les  profits  déjà  si  misérables  de  leurs 
maîtres.  A  quel  prix  s'obtiennent  ces  profits?  On  va  le  voir. 
Dans  l'île  de  la  Trinité  ,  où  les  esclaves  travaillent  dix-huit 
heures  sur  vingt-quatre  et  où  chaque  esclave  produit  douze 
quintaux  de  sucre,  la  population  noire  diminue  de  2  3[4 
pour  100  par  an,  tandis  qu'à  la  Baibade,  où  chaque  esclave 
n'en  produit  que  trois  quintaux  et  demi,  i!  y  a  un  accrois- 
sement de  ii3  à  ^\1  pour  100,  et  qu'à  Bahama  ,  où  l'on  ne 
cultive  pas  du  tout  le  sucre,  la  population  noire  augmente 
annuellement  de  2  à  2  ija  pour  100;  elle  décroîtà  la  Mar- 
tinique d'un  treizième  par  an.  L'abolition  de  l'esclavage 
peut  seule  mettre  un  terme  à  cet  horrible  gaspillage  de  la 
vie  humaine  ,  dans  les  colonies  où  l'on  cultive  la  canne  à 
sucre. 

Mais  que  répondre  ,  nous  den»  ndera-t-on  ,  à  ceux  qui 
objectent  aux  adversaires  de  l'esclavage  que  les  esclaves  ne 
sont  pas  encore  en  état  de  sentir  leur  dégradation  ?  Quoi  ! 
faut-il  donc  relarder  de  les  affranchir  jusfpi'au  moment  où 
ils  auront  un  sentiment  assez  clair  et  assez  vif  de  leurs  droits 
à  la  liberté  ,  pour  s'emparer  de  celte  liberté  sans  attendre 
qu'on  la  leur  donne  I  Les  horreurs  qui  accompagneraient 
une  révolte,  qui  ne  peut  manquer  d'avoir  lieu  lôL  ou  tard, 
si  on  ne  la  prévient  à  temps  par  un  affraiuhisseme'.;t  géné- 
ral ,  ne  sont-elles  pas  plus  à  craindre  que  les  excès  t[u"ou 
représente  comme  la  conséquence  nécessaire  de  l'affran- 
chissiment  des  nègre-?  Il  y  a  beaucoup  d'exagération  dau.s 
ces  craintes  ,  et  il  ne  peut  certes  y  avoir  pour  un  pays  un 
état  de  choses  p'us  d<''p!orMl)le  que  celui  rn"i  l'on  sanctionne. 
p.ir  le  consentement  (Je  la  loi  la  destinée  d'avilissement,  de 
misère,  de  châtimens  corporels  ,  de  peines  morales,  et  de 
mort  anticipée  de  ces  800,000  hommes  et  de  leurs  descen- 
dais à  perpétuité  ,  destinée  que  des  maîtres  cruels  ne  per- 
mettent même  pas  aux  serviteurs  de  l'Evaiirile  d'adoucir  , 
en  indiquant  aux  victimes  un  asile  et  une  consolatio.i  au- 
delà  de  la  tombe  ? 

Nous  ne  nous  sommes  proposé  dans  cet  article  d'autre 
but,  que  de  faire  connaître  l'opinion  de  la  portion  la  pins 


22 


LE  SEMEUR. 


éclairée  et  la  plus  religieuse  de  la  nation  anglaise.  Nous 
nous  rangeons  de  l'avis  de  ceux  qui  pensent,  qu'il  n'y  a  pas 
de  moyeu  terme  possible  entre  tous  les  maux  de  l'esclavage 
et  sou  abolition  complète.  Nous  croyons  que  les  difficultés 
locales  que  l'on  redoute  seraient,  si  l'on  se  disposait  sérieu- 
sement à  accomplir  cette  grande  œuvre  d'Iiumanité,  infini- 
ment moindres  qu'on  ne  le  pense;  mais  ,  en  tout  cas  ,  une 
injustice  nationale  ,  une  violation  manifeste  de  la  loi  de 
Dieu,  exigent  à  nos  yeux  une  réparation  aussi  prompte  que 
possiljle  ,  et  aussi  entière  que  le  mal  qu'elle  occasionne  est 
grand.  Nous  voudrions  que  !a  cause  de  l'abolition  de  l'es- 
clavage dans  les  colonies  françaises  trouvât  parmi  nous  des 
promoteurs  aussi  chauds,  aussi  persévérans  et  aussi  sensibles 
à  la  honte  que  son  maintien  fait  rejaillir  sur  le  caractère 
national  ,  que  le  sont  ceux  que  l'affranchissement  dans  les 
colonies  anglaises  a  trouvés  en  Angleterre.  N'oublions  pas 
toutefois  que  ce  sont  des  chrétiens  qui  ,  dans  ce  pays  ,  se 
sont,  les  premiers,  mis  à  la  Ijrèche,  et  qui  y  montent  encore 
tous  les  jours  ,  et  que  c'est  aux  sentimens  chrétiens  qu'en 
appellent  les  Wilberforce  ,  les  Clarkson  ,  les  Jelfrey ,  les 
Thoniaon  ,  les  Macaulay  ,  pour  gagner  de  nouveaux  amis  à 
cette  sainte  cause.  C'est  l'Evangile  à  la  main  qu'ils  ont,  il  y 
a  vingt-quatre  ans,  obtenu  le  désarmement  des  navires  né- 
griers, et  c'est  encore  l'Evangile  à  la  main  qu'ils  sollicitent 
pour  toute  une  raie  d'hommes,  la  restitution  de  la  liberté 
qu'on  leur  a  ravie.  Celui-là  seul  qui  sait  que  «  Dieu  a  fait 
»  naître  d'un  seul  sang  tout  le  genre  humain  ,  et  qu'il  a 
»  tellement  aimé  le  monde,  qu'il  a  donné  son  Fils  unique, 
»  afin  que  quiconque  croit  en  lui  ne  périsse  point,  mais 
»  qu'il  ait  la  vie  éternelle  ,  >>  peut  comprendre  de  quelle 
importance  il  est,d'obtenir  des  droits  civils  égaux  pour  ceux 
que  Dieu  a  aimés  du  même  amour,  afin  cpie  la  connaissance 
de  cet  amour  puisse  affranchir  leur  intelligence  ,  leur  vo- 
lonté et  leurs  affections ,  comme  la  loi  de  la  patrie  aura 
affranchi  leurs  personnes. 


DE  LA  RECHERCHE  DE  LA  VÉRITÉ. 

On  ne  se  fait  pas  généralement  en  France  de  justes  idées 
du  Christianisme  j  le  peuple  qui  ne  lit  pas,  ne  se  le  figure 
qu'enveloppé  de  pompes  et  de  cérémonies  ,  et  le  peuple 
qui  lit,  ne  le  connaît  que  tel  que  l'ont  représenté  le  petit 
nombre  d'écrivains  qui,  dans  ces  derniers  temps  ,  ont  dé- 
claré qu'ils  avaient  foi  en  la  religion  chrétienne  ,  et  que  les 
destinées  du  monde  leur  paraissaient  se  rattacher  aux  des- 
tinées de  cette  religion.  Si  le  mot  de  christianisme  ne  rap- 
pelle aux  uns  que  des  colonnes ,  des  chapiteaux  ,  des  flèches 
d'édises,  ou  peut-être  même  qu'un  bénitier,  un  confession- 
nal ;,  un  autel,  un  orgue,  une  procession,  des  cierges  et 
des  encensoirs,  il  ne  rappelle  aux  autres  qu'un  système  re- 
ligieux qu'ils  ont  reçu  de  seconde  main ,  et  qu'ils  n'ont  pas 
comparé  avec  les  enseignemens  de  la  Bible,  source  unique 
de  la  vérité.  A  force  de  ne  voir  le  Christianisme  envisagé 
dans  les  livres  elles  journaux  des  quatre  ou  cinq  corv2iliées 
du  Catholicisme,  que  dans  l'alliance  à  laquelle  on  veut  le 
contraindre  avec  la  politique  ,  ou  que  dans  l'influence 
qu'il  exerce  sur  la  poésie ,  bj  littérature  ,  les  beauxrarts  et  la 
philosophie ,  le  monde  en  est  venu  à  croire  que  c'est  dans 
les  rapports  de  ce  genre,  que  son  action  se  fait  exclusive- 
ment sentir.  Il  a  pu  en  concevoir  quelque  estime  pour  un 
ordre  d'idées  qu'il  ne  croyait  peut-être  pas  appelé  à  se  dé- 
velopper dans  une  si  vaste  sjilièrej  mais  ce  n'est  pas  par  là 
qu'il  deviendra  chrétien. 

Le  Christianisme  n'est  puissant  que  dans  sa  simplicité  ; 
chaque  ornement  dont  on  l'affuble  contribue  à  cacher  s^'s 
formes  athlétiques  et  le  gêne  dans  la  lutte  qu'il  doit  livrer. 
Quelques  versets  de '"  T>'-' 


raient  plus  appris  à  la  France,  et  se  seraient  emparés  d'elle 
avec  plus  de  force  que  ne  le  font  les  théories  catholico-so- 
ciales  ,  catholico -poétiques  et  catholico  -  philnsophiques 
qu'on  s'est  évertué  et  qu'on  s'évertue  encore  à  faire  préva- 
loir. Ce  n'est  pas  à  dire  que  nous  refusions  au  Christianis- 
me l'influence  qui  lui  appartient  sur  le  développement  de 
toutes  les  facultés  et  de  toutes  les  forces  humaines.  Bien  au 
contraire;  mais  nous  affirmons  que  cette  influence  ne  peut 
s'exercer  qu'après  que  l'homme  a  accueilli  le  Christianisme 
dans  son  cœur  comme  une  vérité,  et  qu''en  conséquence  le 
meilleur  moyen  de  régénérer  la  société  par  l'Evangile , 
c'est  de  présenter  l'Evangile  à  chaque  membre  de  la  société 
comme  le  concernant  individuellement.  Voilà  ce  que  les  di- 
verses écoles  catholiques  modernes  ont  trop  peu  fait.  De- 
puis la  publication  du  Génie  du  Christianisme  jusqu'à  nos 
jours  ,  on  a  éprouvé  pour  la  vérité  je  ne  sais  quelle  pudeur, 
que  Dieu  n'a  pas  eue  pour  elle,  en  la  donnant  au  monde;  on 
aurait  voulu  lui  faire  dire  ,  comme  le  dit  Adam  après  sa 
chute:  a  J'ai  craint  parce  que  j'étais  nue,  et  je  me  suis 
1)  cachée.  » 

Ne  reprochons  donc  pas  trop  au  siècle[son  ignorance  et  ses 
doutes  ;  s'il  n'a  pas  accueilli  la  vérité  religieuse,  c'est  sur- 
tout parce  qu'on  ne  lui  a  pas  dit  asscz  simplement,  ou  plu? 
tôt  c'est  parce  qu'on  ne  lui  a  pas  dit  du  tout  ce  qu'elle  était. 
Tandis  qu'aveugle  ,  il  tâtonne ,  personne  ne  l'a  pris  par  la 
main  pour  le  mettre  dans  la  voie  ;  tandis  qu'au  milieu  même 
de  ses  aberrations,  il  crie  :  «  Je  cherche  un  Dieu!  »  per- 
sonne ne  lui  a  fait  connaître  le  Dieu  des  Chrétiens. 

Pour  faire  connaître  la  religion  au  inonde,  il  faut  se 
mettre  sans  réserve  au  service  de  la  Bible ,  ne  pas  chercher 
à  concilier  avec  elle  les  rêveries  poétiques  d'une  imagina- 
tion brillante ,  et  se  garder  de  la  prendre  pour  un  canevas 
sur  lequel  on  peut  broder  avec  des  laines  de  son  choix  et 
de  diverses  couleurs.  Ce  serait  d'ailleurs  se  mettre  en  con- 
tradiction avec  l'esprit  du  temps,  qui  s'accommode  mieux  de 
l'histoire  que  de  la  fiction.  La  vérité  seule  est  le  besoin  du 
dix-neuviènio  siècle;  il  la  demande  en  tout,  en  politique, 
en  morale  et  en  religion.  La  lui  cacher,  serait  un  crime, 
Pour  nous,  si  l'on  nous  demande  :  qu'est-ce  que  la  vérité? 
nous  ne  nous  mettrons  jias  entre  l'homme  et  la  Bible  ;  nous 
ne  cacherons  pas  les  déclarations  de  Dieu  derrière  nos 
systèmes  et  nos  théories  ;  nous  ouvrirons  le  Livre  inspiré  , 
et  nous  dirons  à  tous  de  le  lire. 

Celui  qui  recherchera  dans  la  Bible  ce  qu'elle  lui  apprend 
sur  son  propre  cœur  ,  sera  bientôt  si  frappé  d'y  reconnaître 
sa  parfaite  image  ,  qu'il  ne  lui  semblera  plus  impossible  d'y 
trouver  aussi  le  vrai  portrait  de  Dieu.  Quelle  révélation  n'y 
découvrira-t-il  pas  sur  ce  Dieu  saint  et  juste  ,  sur  ce  Dieu 
de  miséricorde  et  d'amour  !  Il  croira  en  lui ,  parce  qu'il  aura 
commencé  par  l'aimer,  et  parce  qu'il  aura  compris  que  le 
Dieu  de  l'Evangile  est  vraiment  le  Dieu  dont  son  cœur  avait 
besoin. 


PROGRAMME 

D'un  prix  de  5oo  fr.  pour  la  meilleure  réfutation  de 
la  Doctrine  Saint  -  Simonienne  ,  considérée  dans  ce 
quelle  a  de  contraire  à  la  Morale  Chrétienne. 

La  doctrine  soi-disant  religieuse  dont  le  Globe  est  devenu 
l'organe  depuis  près  d'un  an  ,  merite-t-clle  une  attention 
tellement  sérieuse  ,  met-elle  assez  en  danger  notre  avenir  , 
pour  qu'une  Société  philanthropique  ne  lui  fasse  pas  trop 
d'honneur  eu  fondant  un  prix  pour  le  Mémoire  qui  mon- 
trera le  mieux  le  vide  et  la  tendance  immorale  de  ses  dog- 
mes ?  Nous  pensions  qu'il  fallait  laisser  aux  journaux  et  au 
■■'irulier  des  amis  de  la  vérité  le  soin  de  repousser  le 
Saint-Simonisme  ;  cependant,  puisoue  la  So- 


LE  SEMEUR. 


23 


cicté  de  la  Morale  Chic'ticnne  en  a  jiif[o  autrement  que 
nous ,  nous  ciovoiis  do  nolic  devoir  de  uuhlier  son  Pro- 
y;iaiunie  dans  nos  colonnes  :  nous  le  faisons  avec  d'autant 
plus  de  plaisir,  que  ce  nun-ccau  est  écrit  dans  un  espiit  irés- 
(  lirétieu,  et  qu'il  justifie  paifaitenicnt  le  titre  de  la  Société 
dont  il  émane: 

«  La  Société  de  la  Morale  Chrétienne  n'a  encore  ouvert 
des  concours  que  pour  la  solution  de  questions  relatives  à 
l'application  des  principes  qu'elle  professe.  Ces  principes 
enx-mènies  n'avant  pas  été  attaqués  jusqu'ici  ,  il  semblait 
inutile  de  les  défer.dre.  Dix-huit  siècles  sont  là  ,  en  effet, 
avec  la  civilisation  que  chaque  siècle  a  léguée  au  siècle  qui 
l'a  suivi,  plus  avancée  qu'il  ne  l'avait  lui-môme  reçue,  pour 
témoif;ncr  de  l'influence  de  la  morale  cliietienne  sur  les 
jjfogrès  sociaux.  La  conquête  ,  tantôt  plus  lente  et  tantôt 
plus  rapide  ,  que  les  principes  chrétiens  ont  faite  et  qu'ils 
continuent  de  faire  des  diverses  contrées  du  globe,  sans  que 
leur  bienfaisant  envahissement  ait  pu  être  arrêté,  ni  par  la 
diversité  des  langues  ,  des  préjugés  ou  des  mœurs ,  ni  par 
les  ruontigiies  ou  les  mers,  est  là  aussi  pour  témoigner  qu'ils 
ne  conviennent  pas  seulement  à  quelque  peuplade  placée 
dans  certaines  circonstances  données,  mais  qu'ils  convien- 
nent à  l'uomme,  sous  quelque  zone  qu'il  habite,  à  l'homme 
considéré  comme  représentant  de  la  vaste  famille  humaine. 
Enfin,  ce  qui,  plus  que  tout  le  reste,  témoigne  de  la  véiité 
et  de  l'efficacité  des  principes  chrétiens,  c'est  que,  dans  les 
pays  mêmes  où  ils  exercent  l'ascendant  le  plus  général  ,  ce 
sont  les  hommes  qui  les  adoptent  de  la  manière  la  plus  ab- 
solue, en  qui  ils  s'incarnent, en  quelque  sorte,  et  dont  la  vie 
en  est  la  continuelle  réalisation,  qui  donnent ,  préférable- 
inent  à  ceux  qui  les  rejettent  ou  qui  ne  les  accueillent  qu'en 
partie  ,  l'idée  la  moins  imparfaite  de  ce  que  l'homme  peut 
devenir  par  la  tiansformation  de  sou  être  moral. 

»  Convaincue  que  l'avenir  appartient  au  Christianisme 
encore  plus  que  le  passé  ,  ne  comprenant  pas  qu'il  puisse  v 
avoir  de  véritables  progrés  sans  lui,  lui  confiant  les  destinées 
de  la  famille  et  de  la  patrie,  en  même  temps  cpie  celles  du 
monde  entier  ,  la  Société  de  la  Morale  Chrétienne  n'a  pu 
voiravec  ind  fférence  une  doctrine  nouvelle  proclamer  cju'il 
n'v  a  aujourd'hui  qu'erreur  dans  des  principes  oii  elle  re. 
connaît  le  type  du  vrai  et  du  juste,  et  qu'une  morale  d'hier 
doit  planter  sou  drapeau  au-dessus  des  ruines  de  la  morale 
éternelle.  Elle  aurait  pu  sans  doute  demeurer  spectatrice 
impassible  des  efforts  de  l'école  Saint-Simonienne,  bien  cer- 
tiinc  que  la  vérité  ne  saurait  souffrir  de  ses  impuissantes 
attaques  ;  mais  il  lui  a  paru  qu'elle  devait  empêcher,  autant 
qu'il  dépendait  d'elle,  qu'à  l'aide  du  langage  mystique  que 
cette  école  a  adopté,  elle  ne  réussît  pour  quelque  temps  à 
égarer  quelques  esprits  qui,  éprouvant  le  besoin  de  convic- 
tions sérieuses,  les  cherchent,  en  tâtonnant,  partout  oii  un 
principe  quelconque  se  présente  sous  une  forme  dogmatique. 
Elle  propose  donc  un  prix  de  5oo  francs  pour  la  meilleui-e 
Réfutation  de  la  Doctrine  Saint-Simonienne ,  considérée 
dans,  ce  cfuelle  a  de  contraire  it  la  Morale  Chrétienne. 

»  Laissant  aux  concurrens  le  soin  de  juger  jusqu'à  quel 
point  il  est  nécessaire  de  dévelof)per  l'exposition  de  la  Doc 
trine  Saint-Simonienne,  la  Société  les  invite  à  déterminer 
quel  est  le  caractère  réel  de  cette  Doctrine,  s'il  est  vrai  que 
ce  caractère  soit  religieux  ,  et  quelle  influence  une  pareille 
religion  doit  nécessairemeut  exercer  sur  la  morale.  Consi- 
dérant ensuite  quelles  sont  les  idées  que  la  Doctiinc  nou- 
velle donne  du  bien  et  du  mal,  les  concurrens  auront  à 
examiner  s'il  est  possible  que  ces  idées  présentent  une  base 
solide  aux  principes  moraux  du  Christianisme  ;  puis ,  re- 
cherchant quels  sont ,  en  effet ,  les  principes  moraux  de  la 
Doctrine  Saint-Simouienne,  ils  devront  établir  eu  quoi  ils 
diffèrent  de  la  Morale  Chrétienne  ;  enfin  ,  faisant  l'applica- 
tion de  ces  principes  a  l'homme,  considéré  en  lui-même  et 
dans  ses  diverses  i^elations  de  membre  de  la  famille  et  de  la 
patrie  ,  ils  auront  à  montrer  comment ,  loin  de  hâter  son 
perfectionnement,  et  de  contribuer  à  l'amolioratiou  de 
l'existence  morale  cl  physique  de  la  société  en  général  ,  ni 
d'aucune  des  classes  de  la  société  en  particulier  ,  ces  prin- 
cipes ne  tendent,  au  contraire,  qu'à  tromper  l'homme  sur 
sa  destination  morale,  qu'à  fausser  sa  conscience  ,  qu'à  pei  • 
venir  les  idées  que  la  Morale  Chrétienne  lui  donne  du  bieu 


et  du  mal,  qu'à  rayer  du  catalogue  des  vei  tus,  à  la  pratique 
desquelles  l'homme  est  appelé,  plusieurs  de  celles  que  l'E- 
vangile a  enseignées  au  monde  ,  qu'à  déchirer  le  pacte  do- 
niestlque  et  qu'à  démolii'  l'édifice  social  ,  désorganisant  là 
oîi  le  Christianisme  organise,  et  renversant  là  où  il  élève. 
^  »  Ces  indications  rapides,  qui  ont  surtout  pour  objet  de 
laire  sentir  (pie  ce  n'est  pas  seulement  uneapprécialiou  que 
la  Société  demande,  mais  une  réfutation  qu'elle  provoque, 
parce  qu'elle  a  elle-même  une  conviction  arrêtée  sur  le  su- 
jet dont  il  s'agit,  ne  doivent  pas  être  considérées  parles 
concurrens  comme  posant  des  limites  à  leur  travail.  Les 
questions  que  soulève  la  Doctrine  Saint-Simonienne  leur 
sont  abandoiinécs  tout  entières;  ils  sont  libres  à  tous  égards 
de  se  choisir  un  cadre  et  de  se  tracer  un  plan. 

»  Les  Mémoires  seront  adressés,  franc  de  port,  à  M.  le 
Président  de  la  Société  de  la  Morale  Chrétienne  ,  rue  Ta- 
lanne,  n.  12  ,  avant  le  i5  mars  i832  ,  époque  de  la  clôture 
du  concours.  Les  concurrens  sont  invités  à  placer  ,  eu  tête 
de  leur  ouvrage,  une  épigraphe  qui  sera  répétée,  avec  leur 
nom,  dans  un  billet  cacheté.  » 


DU  MANDEMENT  DE  L'ARCHEVÊQUE  DE  PARIS. 

Le  Moniteur  a  été  forcé  de  s'expliquer  avec  Monsei- 
gneur l'Archevêque  de  Paris.  Ce  ne  sont  plus  seulement  les 
petits  journaux  qui  plaisantent,  ou  les  grands  journaux  qui 
critiquent;  c'est  la  feuille  officielle  elle  même  qui  se  fi'iche 
et  qui  se  permet  de  donner  des  leçons  à  celui  qui  est  accou- 
tumé à  faire  afficher  ses  mandemens ,  et  à  les  dater  de  son 
palais.  Nous  sommes  cm-ieux  de  voir  ce  que  répondra  le 
prélat;  mais  nous  devons  avouer  que  nous  n'avons  aperçu 
jusqu'ici  que  de  la  politique  dans  une  afhiire  où  nous  de- 
vions nous  attendre  à  trouver  de  la  religion  ,  puisque  c'est 
en  sa  qualité  de  ministre  et  de  défenseur  de  la  religion  que 
Monseigneur  demande  à  être  entendu. 

«  I\Ia  lettre,  dit-il, sera  diversement  accueillie,  seloales 
opinions  diverses.»  Quant  à  nous,  nousv  avons  trouvé  beau- 
coup de  logique.   L'Archevêque  a  très-bien  fait  de  parler 
toujours  du  catholicisme,  et  au  nom  du  catholicisme,  et 
de  ne  pas  se   servir  une  seule  fois  du  mot  de  christianisme. 
Ce  qui  le  console,  au  milieu  des  ruines  de  son  palais ,  c'est 
qu'il  y  ait  encore  tant  de  catholicisme  en  France  et  dans  la 
iille  même  de  Paris.  On  va  voir  qu'il  est  eu  effet  de  la 
dernière  importance  de  conserver  cette  précieuse  distinc- 
tion. Le  catholicisme  a  ses   grands   seigneurs,   ses  mande- 
mens ,  ses  palais;  le  christianisme  n'en  a  pas  ,  et  n'en  a  ja- 
mais   eu.  Sans  doute,  des  grands  seigneurs  et  des  piinces 
du  monde  peuvent  être  chrétiens;  mais  ce  n'est  pas  en  tant 
que  chrétiens ,  ni  surtout  en  tant  que  ministres  chrétiens, 
qu'ils  ont  des  titres  et  des  palais.  Si  nous  examinons  ce  que 
nous  apprend  à  ce  sujet  le  Nouveau-Testament,  nous  ver- 
rons que  depuis  que  Jésus-Christ  appela  ses  disciples   à  le 
suivre  des   bords  du  lac  de  Galilée  ,   et   que  ces  disciples 
eux-mêmes  et  leurs  prosélytes  furent  pour  la  première  fois 
nommés  chrétiens  à  Antioche,  jusqu'à  la  mort  de  l'apôtre 
Saint-Jean,  celui  de  ces  dignes  serviteurs  de  Dieu  qui  sur- 
vécut à  tous  les  autres  ,  il  n'y  en  a  pas  eu  un  seul  ,  qui  ait 
déclaré,  comme  Monseigneur  l'Archevêque  de  Paris,  qu'il 
s  était  voué  par  le  serment  solennel  de  son  sacre  ii  ta  con- 
scnmtion  de  la  temporalité  de  l'Eglise.  L'Évangile  de  Jésus 
de  Nazareth  était  alors  prêché  aux  pauvres  par  des  pauvres, 
tellement  que   l'apôtre  Saint-Jacques  jiarle  de  cet  état  de 
choses  comme  notoire,  o  Ecoutez,  mes  frères,  dit-il,  Dieu 
»   n'a-t-il  pas  choisi  les  pauvres  de  ce  monde  qui  sont  riche» 
»  en  la  foi?  «   L'apôtre  Saint-Paul  dit  de  môme  :  «  Consi- 
»   dérez,   mes  frères,   qui  sont  ceux  d'entre  vous  qui  ont 
»   été  appelés?  Il  y  en  a  peu  Je  puissans  et  peu  de  nobles  ; 
»   mais  Dieu  a  choisi  les  plus  méprisables  selon  le  monde.  » 
Ces  apôtres ,  bieu  loin  de   faire  peser  aucune  charge  sur  les 
pauvres   chrétiens  ,   ou    de   vouloir  les   éblouir  par   leurs 
titres,  leurs  palais  et  leur  magnificence ,   «  se  rendaient, 
»   disaient-ils,  recommandables  en  toutes  choses,  par  une 
»   grande  patience   dans  la  nécessité,    comme  pauvres,   et 
»   eu  enrichissant  plusieurs,  comme  n'ayant  rien  et  toute- 
»  fois  possédant  tout.  »   Cela  était  si  vrai,    que  soavant 


2fi 


LE  SEMEUR. 


Saiat-Paul ,  qui  était  citoyen  romain  et  versé  dans  toute  la 
science  de  son  temps,  «'travaillait  de  ses  mains,  afin  de 
»  n'être  à  charge  à  personne  ,  »  et  que  d'autres  fois  ,  quand 
il  ne  pouvait  pas  travailler  ,  il  recoiniaissait  que  les  chré- 
tiens «  avaient  envoyé  volontairement  une  et  même  deux 
«  fois,  de  quoi  satisfaire  ;i  ses  besoins.  »  Leurs  litres  ,  les 
voici  :  «  Nous  prêchons  Jésus-Christ  i.e  Seigneufi  ,  et  nous 
»  sommes  vos  sen-i'etirs  pour  l'amour  de  Jésus.  »  Voici 
leurs  sermens  :  «  A.  Dieu  ne  plaise,  que  je  me  glorifie  eu 
»  autre  chose,  qu'en  la  croix  de  notre  Seigneur  Jésus- 
»  Christ,  par  qui  le  monde  est  crucifié  pour  moi  et  moi  au 
»  monde.  »  Leurs  palais ,  c'étaient  des  prisons  ;  c'est  de  là 
qu'ils  écrivaient  leui s  épîtres,  et  non  Icuis  mandemens  , 
comme  serviteurs  de  l'Église  ,  et  non  comme  les  grands 
Seigneurs  de  l'Église,  qu'ils  avaient  l'insigne  honneur  de 
gouverner. 

Quel  contraste  et  quel  scandale!  Un  prétendu  ministre 
de  ce  Jésus,  qui  n'avait  pas  un  lieu  où  reposer  sa  tête,  un 
prétendu  successeur  de  ces  apôtres  qui  avaient  tout  laissé 
pour  suivre  le  Nazaréen  ,  se  querellant  dans  les  journaux 
avec  le  président  du  conseil,  au  sujet  de  son  palais  ,  dont 
les  réparations  seules  coulaient  23,ooo  francs  par  an,  et  se 
fâchant  contre  le  préfet,  à  l'occasion  d'une  douzaine  de 
mille  francs  dépensés  pour  loger  ses  gens  dans  l'habitation 
de  l'Arclicveque!!  Est-il  éloniiaiit  qu'un  culte  ([ui  lulle 
avec  le  momie  ,  non  pour  des  inlérêls  spirituels,  mais  pour 
des  intéîèts  pécuniaires  et  tout  humains  ,  ait  à  déplorer  des 
malhi  urs  ,  et  à  supporter  des  mépris  ? 

Nous  sommes  donc  d'accord  avec  Monseigneur  l'Arche- 
vêque, pour  faire  la  distinction  qu'il  établit  j   nous  recon- 
naissons cjuc  le  christianisme,   celte  religion  spirituelle  et 
simple,   celle  religion  de  désintéressement  et  de   charité, 
apportée  par   «  Celui  qui  n'est  pas  venu   pour  être  servi  , 
»   mais  pour  servir  ,  et  pour  donner  sa  vie  pour  la  rédemp- 
»   lion  de  plusieurs,   »  n'a  rien  de  commun  avec  le  palais 
ni  avec  le  mandement  de  Monseigneur  l'Archevêque.  C'est 
le  catholicisme,  et  non  le  christianisme,   qui  prescrit  le 
culte  de  l'humble  bergère  qui  oppose  sa  digue  antique  et 
puissante  à    l'invasion  du  choléra-niorbus ;   c'est  le  catho- 
licisme,  et    non   le   christianisme,    qui   Honne  h    Marie    le 
sceptre  aimable  qui  modifie  les  destinées  du  royaume  de 
France  ;  c'est  le  catholicisme,  et  non  le  christianisme  ,  qui 
déclare  toute  charité   insujjiuinte    devant  l'inondation   du 
fleuve  de  la  mort,  parce  que  Monseigneur  n'est  plus  dans 
"son  palais,  et  qu'une  de  ses  églises,    vide  de  ces  reliques  , 
naguères  si  révérées ,  n'offre  plus  aux  habitans  consternés, 
un  lieu  d'asile,  une  maison  de  refuge.  Celle  bergère,  cette 
digue  ,  ce  sceptre,  ces  reliques,  les  Saintes  Écritures  n'en 
disent  pas  un  mol,  non  plus  que  du  litre  de  Monseigneur, 
des  laquais  ,   des    palais  ,  ni  des   mandemens.   Celui  de  Sa 
Grandeur  est  cependant  très  utile,  en  ce  qu'il  constate  l'é- 
ternelle  différence    qu'il  y   a    entre  le  catholicisme  et  le 
christianisme  :  celte  distinction  ,  toujours  importante  ,  l'est 
surtout  dans  le  temps  actuel. 


Liberté  d'enseignement.  —  Un  très-grand  nombre  de 
pétitions  ont  élé  adressées  à  la  Chambre  des  députés ,  pour 
réclamer  cette  précieuse  liberté.  L'agence  générale  pour 
la  défense  de  la  liberté  religieuse  vient  encore  de  lui 
en  faire  parvenir  rç),  sur  lesquelles  M.  de  Cormenin  a  fait 
un  rapport  à  la  Chambre,  dans  la  séance  du  i3  septembre. 
Ce  rapport  est  toul-ii-fait  selon  le  vœu  des  réclainaiis.  1,'ho- 
norable  député  a  fait  sentir  que  le  monopole  de  rinstiuc- 
tion  est  incompatible  avec  la  Charte  de  i83o  ,  et  qu'il  n'a 
d'ailleurs  aucun  avantage  à  opposer  à  ses  nombreux  incon- 
vénieiis;  puis,  allant  au-delà  des  désirs  exprimés  [taries  pé- 
titif  nuaires,  qui  n'ont  eu  en  vut  que  l'instiuclioii  secon- 
daire ,  il  a  surtout  montré  la  nécessité  de  la  liberté  d'ensei- 
gnement pour  tirer  les  classes  pauvres  de  leur  profonde 
ignorance. 

Qu'on  nous  pcrniette  de  reproduire  ici  quelques  phrases 
de  ce  rapport  : 

«  L'enseignement,  dans  uu  pays  libre,  ne  doit  être  ni 
»  entravé  par  le  monopole,  ni  frappé  d'un  impôt  fiscal. 
1)  Cet  impôt  est  écrasant  pour  les  pères  de  famille  pauvres, 


»  qu'il  empêche  de  donner  à  leurs  enfans  une  éducation 
»   plus  libérale. 

»  Lorsque  l'enseignement  sera  libre,  l'émulation  des 
»  écoles  particulières  réveillera  les  établissemcns  univer- 
»   sitaires  eux-mêmes  de  leur  engourdissement. 

»  Mais  ce  ne  serait  pasassiz  de  resliuier  la  liberté  à  l'in- 
»  struction  secondaire;  il  est  temps  surtout  de  songer  ù 
»  l'eiiseignemeut  des  pauvres,  le  plus  digue  objet  de  notre 
»   sollicitude. 

»  Il  est  temps  de  fivoriser,  sous  la  seule  iutervenlioii 
1)  des  autorités  communales ,  le  développement  universel 
»   de  l'éducation  primaire. 

»  L'état  ne  doitpas  l'instruction  gratuite  aux  riches;  il  la 
»  doit  aux  pauvres  :  c'est  leur  premier  besoin  ,  et  c'est  sou 
»  premier  devoir  ;  c'est  autsi  son  intérêt  bien  entendu;  car 
»  la  liberté  s'épure  à  mesure  que  les  lumières  se  répandent, 
»  et  l'affermissement  de  l'ordre  suit  toujours  les  progrès 
»   de  rintelligence  publique.  » 

Le  renvoi  des  pétitions  au  ministre  de  l'instruction  pu- 
blique a  été  voté  à  l'unanimité.  —  M.deMontalivetapromis 
récemment  la  prochaine  présentation  du  projet  de  loi  sur  la 
matière  en  question.  Nous  raltendons  avec  impatience  ; 
mais  en  nous  rappelant  le  procès  inlenté,  depuis  qu'il  est 
au  ministère,  à  MM.  de  Coux,  Lacordaire  et  Montalem- 
bert  ,  pour  l'ouverture  d'une  école  indépendante  de  l'uni- 
versité, nous  avons  peine  à  espérer  que  ce  projet  de  loi 
satisfasse  nos  va^ux. 

Un  pauvre  artisan,  qui  avait  cru  pouvoir,  sans  léser  en 
rien  les  intérêts  publics,  ajouter  à  sa  profession  celle  de 
maitre  d'école,  et  qui  ignorait  prob  iblemeut  que  l'univer- 
sité n'entend  pas  que  le  peuple  apprenne  à  lire  sans  son 
aulorisaliou  ,  vient  d'être  condamné  par  le  tribunal  correc- 
tiiinnel  de  Rambouillet  (séances  du  '28  août  et  1 1  septem- 
bre) à  5  fr.  d'amende  elaux  dépens.  C'esten  vain  que  M.  le 
procureur  du  roi ,  loin  de  soutenir  l'accusation,  s'est  ap- 
plK[ué  à  prouver  que  rien  dans  la  loi  proprement  dite  ne 
prohibait  la  liberté  d'enseignement,  et  que  l'université  , 
bien  que  créée  par  la  loi  du  lo  mai  i8o6  ,  n'avait  jamais 
élé  affermie  dans  son  privilège  par  une  sanction  pénale 
émuuùo  dei  pouvoirs  législatifs  ,  mais  qu'elle  tenait  son  or- 
ganisation et  la  pénalité  qui  la  protège  de  simples  décrets 
impériaux;  le  tribunal  a  jugé  malgré  cela  qu'il  y  avait  cou- 
travention. 

Projets  de  loi  sur  l'organisation  communale  ,  et  surl'or- 

GANISATION    DEPARTEMENTALE.   CcS  deux    projets   OUt   été 

présentés  à  la  Chambre  des  députés  dans  le  courant  de  la 
semaine  dernière.  Il  est  facile  de  senlir  toute  l'importance 
et  toute  l'attenlion  qu'ils  méritent;  car  s'il  est  évident  au- 
jourd'hui, que  pour  êlre  stable  et  entouré  de  confiance,  uu 
gouvernement  doit  prendre  raciue  au  plus  profond  de  la 
nation;  s'il  est  vrai  que  c'est  de  la  moralité  el  des  lumières 
de  celle  ci  que  dépendront  la  moral. lé  el  les  lumières  de  ses 
chefs;  que  ces  lumières  donneront  la  mesure  des  principes 
et  des  vues  du  peuple  du  milieu  duquel  ils  sortent  pour  en 
prendre  la  conduite  ,  il  n'est  pas  inoiiis  vrai ,  en  fait  d'Insti- 
tutions ,  qu'une  bonne  organisation  des  administrations  in- 
férieures ,  de  celles  qui  ,  répandues  sur  toute  la  surface  du 
pays ,  ont  des  points  de  cou  tact  plus  nombreux  avec  la  masse 
de  la  population,  cl  peuvent  le  mieusen  étudier  les  besoins, 
que  CCS  administrations  ,  tlisons-nous,  deviendront,  si  elles 
sont  bien  organisées  ,  la  base  la  plus  solide  d'une  bonne 
organisation  supérieure.  Nous  examinerons  mûrement  les 
deux  projets  du  minislère,  et  nous  suspendrons  pour  le 
moment  tout  jugement  à  leur  égard. 

Cuoléra-morbus. — Des  lettres  particuiières  de  Vienne,  eu 
date  du  6  septembre,  nousaniioncentque  le  choléra  aéclaté 
dans  cette  capitale  :  trente-cinq  personnes  ,  parmi  lesquelles 
sept  luilitaires  ,  en  avaient  déjà  été  atteintes  au  départ  du 
courrier  ,  el  comme  à  peu-près  partout ,  la  moitié  d'entre 
elles  avaient  succombé. 

Le  Gérant,    DÉHAULT. 
Imprimerie  de  Sellicue  ,  rue  des  Jciintiirs ,  n.    i^. 


tOME  1".  —  S"  4. 


28  SEPTEMBRE  1831; 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSAIT  TOUS  LES  IVIERCKEDIS. 


Le  cliamp  ,  c'est  le  inonde. 
Miuûi.  3:111.  ZS. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  nie  Martel,  n"  1 1  ,  et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  posle.  —  Prix:  i5  fr.  pour  l'année, 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  1  fr.  pour  G  mois ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affr.mcbis. 


AVIS. 

Le  {juatrieme  îiiuncio  du  Semeur  étant  le  dernier 
qui  sera  erwojé  pour  essai  aux  personnes  non  abon- 
nées, celles  qui  désirent  continuer  à  recevoir  ce 
Journal  sont  piiées  d\'n  prévenir,  sans  retard ,  le 
Gérant ,  PAR  lettre  affranchie.  On  s'abonne  rue 
Martel,  n"  1 1. 


StATISTIQLE  DES  IDEES  MORALES. 

La  statistique,  science  modeine,  s'est  efforcée  d'évaluer, 
au  moyen  de  faits  matériels  ,  la  moralité  absolue  de  chaque 
nation  et  la  moralité  comparative  des  différens  peuples.  En 
rendant  justice  à  ses  efforts,  et  en  convenant  que  ses  calculs 
portent  beaucoup  plus  loin  que  la  sphèi'e  circonscrite  où 
elle  paraît  se  renfermer ,  nous  regrettons  qu'elle  11c  puisse 
pas  dépasser  certaines  bornes,  et  nous  prêter  secours  dans 
une  recherche  importante  que  nous  tenterions  volontie.s  , 
si  elle  pouvait  nous  aider.  Ce  dont  nous  voudrions  pouvoir 
dresser  inventaire,  ce  n'est  ni  celte  moralité  légale  et  gros- 
sière ,  que  les  tables  de  M.  Dupin  nous  font  voir  dans  un 
rappoit  si  étonnamment  constant  avec  certaines  circons- 
tances données  j  ce  n'est  pas  même  la  moralité  intérieure  , 
la  moralité  dans  l'acception  la  plus  vraie  et  la  plus  vaste  du 
mot.  Ce  que  nous  voudrions  avoir,  c'est  un  inventaire,  un 
e'iat  des  idées  morales  dans  la  société  moderne.  Nous  aper- 
cevons bien  que  la  société  n'est  pas  sans  idées  morales  ;  nous 
en  voyons  même  quelques-unes  se  détacher  avec  assez  de 
force  au  milieu  de  toutes  les  autres  j  il  en  est  même  de  si 
particulières  ,  que  leur  nom  propre  est  presque  un  nom 
d'homme;  mais,  après  tout ,  la  vue  de  l'ensemble  est  con- 
fuse j  les  détails  même  se  dessinent  avec  quelque  indécision- 
plusieurs  idées  se  fondent  par  nuances  avec  des  idées  étran- 
gères; et  le  relevé  général ,  si  l'on  voulait  tenir  compte  de 
touf,  serait  d'autant  plus  confus  peut-être,  qu'il  serait  plus 
exact. 


Ce  serait  à  im  esprit  philosophique  ;i  classer  toutes  les 
observations  particulières  suivant  leurs  analogies ,  à  effecci- 
les  différences  apparentes  ,  à  faire  saillir  les  ressemblances 
cachées,  à  ramener  à  un  même  dénomiuatGur  beaucoup  de 
fractions  diverses  ;  en  un  mot,  à  refaire  des  masses,  non  plus 
arb'traires  et  mal  liées,  comme  les  saisit  un  premier  regard, 
mais  naturelles  et  compactes,  de  manière  à  mius  apprendre 
quelles  sont  les  quelques  idées  qui  ,  en  réalité,  en  dépit  de 
toutes  les  dénégations,  dominent  et  conduisent  la  société. 

Quelles  que  soient  les  difficultés  de  cette  recherche,  il  la 
faudrait  tenter  néanmoins;  les  élémens  principaux  de  la 
question  se  dégageraient  peu  à  peu  ,  et  le  travail  commencé 
par  les  uns ,  continué  par  d'autres ,  donnerait  quelques  ré- 
sultats généraux,  qui  étonneraient  peut-être.  Là  oii  ces  idées 
se  produisent  sous  forme  de  systèmes  scientifiques,  on  trou- 
verait,;! peu  de  chose  près,  le  travail  tout  fait;  mais  cela  se- 
rait loin  de  suffire.  Une  the'orie  morale  ,  cjuelque  rapport 
qu'elle  ait  avec  les  idées  répandues,  dont  elle  porte  toujours 
l'empreinte,  a  pourtant  quelque  chose  de  libre  et  d'indivi- 
duel qui  ne  permet  pas  de  la  faire  entrer  sans  réserve  daiîs 
le  donaaine  public  ,  ni  par  consécpient  dans  cet  inventaire 
général  dont  nous  concevons  l'idée.  Ce  n'est  pas  à  la  théorie 
seulement,  mais  à  la  vie,  ni  aux  phi'osophes  seulement, 
rtiais  au  peuple,  qu'il  faut  demander  compte  des  idées  mo- 
rales qui  dominent  la  société.  11  faudra  donc  écouter  le  peu- 
ple, le  regarder  agir,  saisir  au  vol  sa  pensée  intime  s' échap- 
pant de  son  sein  moins  en  maximes  qu'en  faits.  Il  faudra 
non  seulement  recueillir  avec  soin  les  adages  en  circulatiou, 
mais  observer  la  vie  privée  et  la  vie  publique  ,  en  relever 
les  traits  principaux  et  caractéristiques  ,  prendre  acte  des 
aveux  naïfs  qui  ressortent  des  discours  sans  doute,  mais  sur- 
tout de  la  conduite,  des  mœurs  et  même  des  institutions , 
presser  en  tous  sens  la  société,  afin  d'en  exprimer  la  sève  et 
de  connaître  quelle  est,  en  résumé,  non  sa  moralité  seule- 
ment, mais  sa  morale. 

Je  dis  av7'c  tristesse  ,  sans  anticiper  sur  les  résultats  de 
cette  recherche,  que  jamais  les  pi'incipes  ne  furent  plus  ra- 
res que  précisément  dans  ce  temps  de  théories;  que  la  mul- 
titude des  théories  n'est  peut-être  qu'une  preuve  de  plus  do 
lu  disette  de  principes  ;  que  jamais  peut-être  l'humanité  n'a 
vécu  plus  au  h.*isard  que  dans  cette  époqtie  rationnelle,  oii 


26 


LE  SEMEl'R. 


chncuii  prétend  savoir  pourquoi  il  obéit ,  pourquoi  il  agit , 
el  pourquoi  il  aime. 

Touttfois,  il  y  a  des  idées  morales  sous  les  nuances  di- 
verses de  principes  ,  de  préjugés  et  de  systèmes;  mais  ces 
idées  morales  sont  fragmentaires,  et  fausses  par  conséquent. 
On  a  des  vérftés,  on  n'a  pas  la  vérité.  liU  vérité  de  chaque 
idée  n'est  que  dans  sa  combinaison  avec  les  autres  idées. 
C'est  de  son  contact  avec  elles,  de  sa  modification  par  elles, 
qu'elle  reçoit  un  caractère  absolu  et  iiKontestable  de  vérité. 
Une  vérité  paiticulière,  isolée,  à  qui  l'on  remet  la  dij-cctioii 
de  toute  la  vie,  s'étend  nécessairement  sur  toute  la  vie  ,  se 
déborde  elle-même,  pour  ainsi  dire,  et,  abusivement  appli- 
quée, cesse  d'être  véi-ilé.  Isolée,  elle  n'a  pas  l'intelligence  et 
la  disposition  d'elle-même;  simple  mot  conservé  dans  une 
phrase  cfi'acée,  elle  ne  donne  aucun  sens  ,  elle  n'apprend 
nen.  C'est  qu'en  morale  la  véiité  est  une.  Avant  qu'on  ait 
saisi  le  point  central,  où  toutes  les  vérités  particulières  con- 
vergent, on  ne  possède  pas  même  ces  vérités;  on  ne  saurait 
du  moins  en  faire  un  usage  légitime  et  sur.  Avant  desavoir 
pourquoi  la  vie  a  été  dounéc,  quelle  est  la  condition  actuelle 
de  l'âme  ,  ce  qu'elle  veut  et  ce  qu'elle  peut  ^  on  ne  saurait 
rien  faire  de  vraiment  utile  de  ces  débris  de  vérité  qu'on 
possède  ciKore;  on  ne  saurait  du  moins  leur  coordonner 
toute  la  vie;  la  disproportion  est  trop  grande  entre  un  obji't 
aussi  vaste  et  des  vérités  aussi  étroi'es  ;  un  lambeau  ne  cou- 
vre pas  un  homme.  H  eu  est  de  ces  idées  comme  des  biil- 
lans  éclats  d'une  glace  brisée;  aucun  ne  réfléchit  tout  un 
homme;  rassemblez-les,  rapprochez-les  avec  industrie,  vous 
n  avez  point  encore  un  miroir  ;  vous  n'en  aurez  \u\  que 
lorsque  ,  ayant  exposé  tous  ces  débris  à  la  chaleur  d'un  mê- 
me feu,  vous  eu  aurez  fait  de  nouveau  une  masse  unique.  Il 
en  est  de  même  des  idées  morales;  ni  l'une  ne  saurait  suf- 
fire, )ii  toutes  ces  vérités  juxtaposées  ne  formeront  la  vé- 
rité; de  tous  les  systèmes,  réunis  en  pièces  de  rapport,  vous 
ne  ferez  pas  iii]  système  vrai;  c'est  au  centre  même  delà 
nature  hum.iiue  et  de  la  vie  qu'il  faut  aller;  c'est  la  vérité 
primordiale  qu'd  faut  trouver  :  celle  -là  conduira  à  toutes 
les  autres,  et  aussi  les  conciliera  toutes. 

Il  y  a  beaucoup  d'erreurs  eu  morale;  si  l'on  y  regardait 
de  près  ,  ou  verrait,  je  crois  ,  que  ce  sont  autant  de  vérités 
égarées,  qui  demandent,  comme  des  enfjns  perdus  ,  ([u'on 
les  lamène  à  leur  mère.  Il  n'est  pas  au  pouvoir  de  l'Jioinme 
d'invcnler  une  erreur  pure;  mais,  possesseur  d'une  vérité  , 
il  la  déplace,  il  l'isole,  il  l'exagère,  il  la  tourmente  jusqu'à 
en  faiie  un  mensong,'.  Cet  état  de  didocation  des  idées  mo- 
rales est  de  tous  les  temps  qui  ont  suivi  la  chute  de  l'homme- 
il  est  frappant,  de  nos  jours,  chez  tous  ceux  qui  vivent  hors 
du  Christianisme.  Le  Christianisme  appelle  à  lui ,  recueille 
dans  son  sein  toutes  ces  idées,  les  range,  les  coordonne,  les 
balance  et  en  fait  des  vérités;  mais  ,  jusqu'à  ce  Qu'elles  se 
soient  élaborées  dans  son  creuset  ,  elles  trompent  plus 
qu'elles  n'éclairent.  Il  serait  intéressant  irappliquer  cette 
vue  à  quehjues-unes  des  théories  morales,  politiques,  et 
même  puiement  philosophiques  ,  qui  sont  maintenant'  en 
faveur ,  ou  qui  aspirent  au  gouvernement  de  la  volonté  hu- 
maine. Nous  voudrions  pouvoir  les  prendre  nue  à  une  en 
montrer  le  fort  et  le  faible  ,  déterniiuer  le  point  jiisqi'i'où 
elles  sont  vraies,  le  point  où  elles  cessent  de  l'être,  et  prou- 
ver ,  l'Evangile  à  la  main,  les  faits  devant  les  yeux  ,  m,e  le 
Christianisme  leur  donnerait  la  vérité  qui  leur  manq'ue,  que 
le  Christianisme  saurait  bien  que  faire  d'elles  ^  si  ou  lès  lui 
d^onnait  à  gouverne)'  ,  et  que  c'est  dans  son  sein  que  toutes 
les  ihéones  se  règlent,,  que  tous  les  excès  se  modèrent,  que 
tous  les  désordres  se  rcctifienl,  que  toutes  les  contradictions 
se  fondent  en  haiiuoiiie,  que  toutes  les  vérités  deviennci;t 
V 1  aies. 

Nous   proposent    de   passer    en     revue  quelques  -  unes 
i3cs  doctrines  <le  l'époque,  soil  les  doctnr.,  s  morales  pro- 


prement dites  ,  soit  celles  qui  ont  un  rapport  nécessaire  à 
la  morale  ,  nous  nous  plairons  à  les  envisager  sous  le  point 
de  vue  particulier  que  nous  venons  d'indiquer. 


VOYAGES. 

VOYAGE    DE    M.    MiDDEN    EN    TURQUIE,   EN    Ér.VPTE  ,    EN 
•  NUBIE    ET    EN    PALESTINE. 

Les  voyages  sont  peut-être,  de  tous  les  genres  d'ouvra- 
ges, les  seuls  dont  on  puisse  dire  qu'ils  deviennent,  de  jour 
eu  jour  ,  plus  inléiessans.  La  simple  curiosité  serait  sans 
doute  rassasiée  depuis  longtemps;  mais  les  grandes  insti- 
tutions philanthropiq'ie.s  et  chiPtienncs,  qui  foiment  un 
trait  si  frappant  du  monde  chrétien  dans  le  siècle  où  nous 
vivons,  ont  ci-éc  des  besoins  d'instruction  qui  ne  sont  pas  " 
si  aisément  satisfaits,  et  qui  donnent  de  l'intérél  aux  détails 
les  plus  minutieux  sur  les  pavs  éloignés  oii  l'on  voudrait 
faire  pénétrer  les  bienfaits  du  christianisme  et  de  la  civi- 
lisation. Sous  ce  rapport,  toute  hirriière  nouvelle  sur  le 
caractère  et  les  mœur»  des  mahométans  et  des  païens  . 
devient,  pour  les  amis  de  l'humanité,  une  conquête  pié- 
ciciue  et  un  nouvel  in.^lrumenl  à  mettre  en  usage  pour 
attaquer  les  forteresses  de  l'advei-saire.  Les  leçons  de  l'ex- 
périence oiitété  néceisaires  pouramenér  les  missionnaires 
et  les  directeurs  des  sociétés  de  missions  à  sentir  toute  l'im- 
piulance  d'une  connaiss-r;ce  ajprofondic  de  l'état  de  la  so- 
ciété dans  les  pays  païens  ,  de  l'influence  spécifique  des 
.'"ausses  religions,  et  des  méthodes  les  plus  efficaces  de  les 
combattre,  il  peut  être  utile  de  citer  une  des  erreurs  qui 
ont  été  le  plus  généraletnent  répandues  et  qui  peuvent  être 
de  grands  obstacles  au  succès.  L'habitude  de  mépriser  les 
peui-lcs  moins  avani  é^  dans  la  civilisation  est  si  profon- 
dément enracinée  chez  tous  les  peuples  éclairés  ,  qu'ils  eu 
viennent  enfin  à  imaginer  que  les  objets  de  leur  dédain 
partagent  leur  manière  c'c  voir.  Nos  esprits  sont  si  lorle- 
mcnt  imbus  des  avantages  dont  nous  jouissons,  que  nous 
croTons  à  peine  possihli!  que  ceux  qui  tout  moins  favori- 
ses pi. lisent  ne  pas  sentir  la  dislance  humiliante  qui  les  sé- 
pare de  nous.  Nous  arrivons  doue  parmi  eux  avec  l'idée 
qu'ils  vont  nous  reconnaître  ausitôt  pourleuis  supéiiouis 
et  nous  accepter  pour  leurs  maîtres.  Une  moi  lifiantc  ex- 
péi  ience  détrompe  le  ^  ovageur.  Il  se  Toit  bientôt  oblige 
(l'admctiro  comme  un  f.iil ,  cjue  non-seulement  ceux  qui 
1  entourent  n'éprouvent  aucune  dispositio;i  à  le  respecter  , 
mais  encore  qu'ils  le  méprisent  souvent.  Lorsqu'il  est  iili 
peu  revenu  de  son  premierclonnement.il  découvre  que  le 
méprii)  qu'ils  ont  pour  lui  et  qui  surpasse  de  beaucoup 
celui  qu'il  pouvait  avoir  pour  eux  ,  est  assez  généralement 
en  exacte  proportion  ave»;  leur  infériorité  réelle  sous  le 
rapport  des  connaissances  et  de  la  civilisation. 

Telle  a  été,  plus  ou  moins,  la  pénible  expérience  de 
tous  les  voyageurs  anciens  el  modernes.  Mais  nulle  pai't 
ce  mépris  n'est  plus  maïqué,  et  ne  le  manifeste  par  une 
conduite  et  un  langage  plus  insulians  que  parmi  les  Maho- 
métans, les  Arabes,  les  Maures,  les  Persans,  et,  par-dessus 
tout,  les  Turcs.  Outre  le  dédain  pour  les  étrangéis  que  l'oii 
reii Olive  chez  toutes  les  nations,  ces  peuples  sont  encore 
sous  l'inflcieucc  de  préjugés  religieux  profondément  enra- 
cinés et  qui  vont  jusqu'il  la  plus  étroite  bigoterie.  Le 
musulman  ne  considère  passeulemént  les  chrét'eiis  comme 
des  gens  qui  ne  partngent  pas  ses  opinions  religieuses ,  mais 
G  est  pour  lui  un  article  de  foi  que  de  les  mépi  iscr  et  de 
les  haïr,  et  il  apprend  à  les  maudire  en  apprenant  à  ])iier. 
D'apiès  le  Koraii  ,  ils  mwlcnpis  ou  infidèles  p:ir  dessus 
tous  les  autres;  i!  ne  les  détestejias  seulement  pai-cc  fiu'i's 


LE  SEMEUR. 


"ii 


lie  sont  pal  musclinans ,  miis  «ncoïc  parce  qu'ils  sont 
chiéliciis.  Lt  première  circonstance  qui  ait  opéré  qiu-lquc 
cllangemcnt  dans  les  idées  des  Orientaux,  c'est  la  décou- 
verte qu'ils  ne  pouvaient  manquer  de  faire,  delà  supério- 
rité des  manufacluies  europécnnes.'Une  fois  qu'il»  furent 
convaincus  qu'ils  doivent  avoir  recours  aux  FraiKS  pour 
les  armes  à  feu,  la  coutellerie  et  [)lusicurs  autres  ol)j(às  de 
luxe  et  de  nécessité,  ils  se  mirent  à  les  rcclieiclier ;  mais 
il  est  curieux  d'observer  comment  ils  se  rapprociièrcnt 
d'eux  sïns  rien  perdre  de  leur  dédain  orthoilaxe.  Ils  s'ima- 
ginèrent ([lie  tous  les  Européens  étaient  des  manufactu- 
riers et  des  colporteurs  ,  et  celte  opiriion  ,  qui  leur  obtint 
un  plus  libre  accès  dans  les  pays  de  l'Orient,  n'y  donna  pas 
une  plus  haute  idée  de  leur  dignité.  Ils  firent  bientôt  une 
seconde  découverte.  La  résidence  d'un  ou  deux  médecins 
européens  dans  l'Egypte  et  le  Levant,  ouvrit  les  yeux  des 
liabitanssur  un  nouveau  trait  de  supériorité  chez  les  chiens 
impurs,  comme  ils  nous  appellent  obligeamment,  et  ils 
y  attachèrent  une  importance  d'autant  jjIus  grande,  que  le 
don  de  guérir,  si  généralement  apprécié  partout,  ne  l'est 
nulle  part  davantage  que  dans  ers  pays,  où  les  maladies 
abondent  et  où  l'on  ne  connaît  d  ■  la  médecine  que  le  nom. 
La  renommée  de  quelques  cures  assez  sin.p'cs  o[)érées  pir 
Jes  chirurgiens  attachés  aux  établissemens  des  Européens, 
ou  par  des  médecins  qui  parcouraient  ces  contrées  eu  qua- 
lité de  voyageurs,  se  répandit  rapidement  parmi  la  misé- 
rable population  de  l'Asie  orcidentalc.  Tous  les  Francs 
dcvinrcjit  alors  dos  docteurs  à  leurs  yeux.  Les  désaveux 
les  plus  solennels  ne  furent  pas  admisj  les  naturalistes, 
les  négorians  ,  les  officiers  ,  les  missionnaires  furent  hono- 
rés du  litre  de  médecins  en  mettant  le  pied  en  Asie  ;  mais 
la  multitude  de  malades,  les  demandes  déraisonnables  des 
musulmans  et  leur  peu  de  générosité  firent  rcgaidcr  cet 
honneur  comme  un  peu  chèrement  acheté. 

Cette  idée,  que  tous  les  voyageuis  chrétiens  ont  de 
grands  laleiis  en  médecine,  a  pu  attirer  des  désagrémens  à 
quelques  individus  ,  mais  elle  a  ouvert  une  nouvelle  source 
d'instruction  sur  les  pays  orientaux.  La  vie  intérieure  des 
Mahométans  est,  comme  leurs  demeures ,  protégée  par 
un  mur  uniforme.  On  ne  voit  rien  à  la  surface.  Pour  fa- 
roir  quelque  chose  de  leurs  habitudes  domestiques,  il  faut 
franchir  le  seuil  de  la  gorte ,  et  c'est  un  privilège  qui  n'est 
accordé  qu'aux  médecins.  Tant  que  les  Mahométans  con- 
serveront les  opinions  qu'ils  ont  aujourd'hui  sur  le  ca'ac- 
tère  et  la  manière  de  vivre  des  femmes,  le  harem  n'admet- 
tra que  des  visiteurs  nécessaires  ,  et  ce  n'est  que  là  que  se 
révèle  le  véritable  caractère  de  Ihoinme.  Il  y  a  évidem- 
ment contraints  et  artifice  dans  l'apparence  uniforme  et  mo- 
notone que  revêtent  hors  de  chez  eux  les  Turcs  et  les  au- 
tres musulmans;  ce  n'eit  que  dans  l'intimitc  de  l'intérieur 
qac  se  montrent  les  traits  distinctifs  qui  caractérisent  l'in- 
dividu. Il  paraît  donc  probable  que  d  ici  à  bien  des  an- 
nées ,  les  médecins  pourront  seuls  nous  communiquer  ce 
genre  de  renseignemens,  et  voilà  ce  qui  engage  un  grand 
nombre  de  voyageurs  et  en  particulier  les  m.issionnaires  , 
à  acquérir  des  connaissances  en  médecine  ,  qui ,  lors  même 
qu'elles  n'auraient  pas  d'autre  utilité  pour  eux,  seraient 
toujours  un  excellent  passeport  et  le  plus  siir  moyen  de  se 
concilier  la  faveur  des  Orientaux.  Et  cependant,  ici  encore, 
radiniration  superstitieuse  des  musulmans  pour  les  talens 
des  médecins  européens  n'ôte  rien  à  la  haîne  et  au  profond 
mépris  qu'ils  éprouvent  pour  ces  mêmes  hommes  en  leur 
qualité  d'infidMes  et  de  barbares.  M.  Madden  en  cite  un 
exemple  assez  curieux.  Son  drogman  grec  avait  vanté,  en 
termes  emphatiques,  dans  un  café  de  Constantinopic , 
l'iiabdetéde  celui  qui  l'employait.  Après  quelques  men- 
songes exlravagans  de  ce  genre ,  un  des  Turcs  leva  les 
yeux  vers  le  ciel  et  dit  :.«  11  n'y  a  qu'un  seul  Dieu.  »    Vn 


second  vanta  son  talent  et  s'éoia  :  «  Mahomet  est  l'ami 
de  Dieu  !  »  Un  tioisiènie  lui  tendit  son  bras  pour  se  faire 
tàtcr  le  pouls,  et  lui  dit  d'un  ton  très  poli  :  «  Giichl 
giaoïir  (  vcnei  ici  ,  chien.  )»  Les  Turcs  ne  s'imaginent 
pas  qu'on  doive  .s'offenser  de  cette  agréable  cpithète  , 
])ensaiit  qu'être  chrétien,  et  par  conséquent  chien,  est 
un  malheur  plutôt  (ju'un  tort.  Le  fait  est  qu'ils  attri- 
buent l'immense  supériorité  des  docteurs  chrétiens  à  ce 
qu'ils  sont  en  relation  avec  l'esprit  malin,  et  c'est  pour 
cela  qu'ils  ont  pour  leurs  personnes  le  même  genre  d'hor- 
reur et  d'admiration  qu'éprouverait  le  peuple  parmi  nous 
pour  celai  qu'il  regarderait  comme  un  habile  sorcier.  Ceux 
qui  voyagent  en  Orient  doivent  donc  s'attendre  à  être 
tout  à  la  fois  méprisés  et  admirés  ,  détestéi  et  vantés. 

La  considération  des  grands  avantages  dont  jouissent  les 
médecins  en  Orient  est,  à  ce  qu'il  parait,  ce  qui  a  décidé 
l'auteur  du  livre  que  nous  examinons  à  mettre  ses  observa- 
tions sous  les  yeux  du  public.  Nous  ne  savons  de  lui  que 
ce  que  nous  apprend  son  livre,  qu'il  est  Anglais  et  méde- 
cin, et  qu'il  a  voyagé  en  Orient  dans  le  but  d'étudier  la 
peste  dans  les  pays  les  plus  exposés  à  .'•es  ravages.  PJous  se- 
rions portés  à  croire  (pi'il  est  très-jeune  ;  son  style  et  le 
genre  de  ses  réflexions  n'annoncent  pas  précisément  beau- 
coup de  goût  ni  d'élévation  dans  les  sentimens;  mais  c'est 
certainement  un  homme  de  bon  sens,  qui  a  reçu  une  éduca- 
tion a-scz  soignée,  et,  bien  qu'on  puisse  lui  n-procher  d'a- 
voir liabituellement  un  ton  trop  léger,  et  d'être  porté  à 
exagérer  dans  les  choses  qui  le  regardent  personnellement, 
son  livre  est  cependant  un  ouvrage  intéressant,  et  qui 
peut  être  utde  sous  plus  d'un  rapport.  On  y  trouvé  des 
rciiseignemensd'autant  plus  précieux,  qu'ils  viennent  d'un 
homme  de  l'art,  sur  les  meilleurs  moyens  de  conserver  la 
santé  dans  les  paf  s  chauds  qu'il  a  parcourus. 

M.  Madden  peint  sousles  coulcursles  plus  vives  les  triâ- 
tes effets  du  despotisme  sur  la  popilation  chrétienne  de 
rem[)ire  tiuc. 

Durant  la  révolution  de  la  firèce,  les  Rnya<:  de  Constan- 
tinople,  qui  avaient  échappé  au  premier  missacie ,  ne  pu- 
rent s'empêcher  de  retourner  dans  la  ville  qui  fumait  en- 
core du  sang  de  leurs  proches.  «  Un  de  mes  amis,  dit-il , 
rencontra  deux  des  i>rincipaux  grecs  du  Fanal (\n\  mar- 
chaient très-tranc|uillement  dans  Péra  ,  le  soir  même  du. 
jour  où  l'on  avait  forcé  les  portes  de  leurs  maisons  ,  pour 
les  conduire  à  la  mort  ;  ils  s'étaient  sauvés  par  les  fenêtres. 
Mon  ami  leur  offrit  de  les  embarquer  sur  un  vaisseau  an- 
glais, déguisés  en  matelots,  et  de  les  mettre  ainsi  à  l'abri 
d(!  tout  danger.  Ils  refusèrent;  ils  ne  pouvaient  se  décider 
à  quitter  le  rivage  du  Bosphore.  Ils  furent  tous  deux  décapi- 
tés le  lendemain.  D'autres  s'éloignèrent  pendant  quelques 
jours  et  revinrent  ensuite  ,  déclarant  qu'il  était  impossi- 
bledevivrehors  de  Constantinopl'  .-  ils  savaient  bien  cepen- 
dant qu'ils  avairnt  été  dénoncés  ,  et  tous  furent  pris  et  mis 
à  mort 

«  J'ai  vu  des  Grecs,  qui  avaient  acq'jis  un  peu  de  bien, 
s'abandonnera  la  pitoyable  vanité  de  leur  nation  ;  border 
leurs  cafetans  d'hermine,  couvrir  leurs  divan*  de  velours  , 
manger  leur  pilau  dans  des  plats  d'argent,  et  inviter  lej 
musulmans  à  être  témoins  de  leur  magnificence.  Lorsque 
j'ai  exprimé  mon  étonnement  de  ce  qu'ils  tentaient  ainsi 
!a  rapacité  des  Turcs  ,  ils  m'ont  répondu  qu'il  valait  mieux 
vivre  un  an  comme  un  prince,  que  végéter  cinquante  ans 
comme  un  mendiant. 

«  Rien  ne  m'a  plus  surpris  dans  toute  l'étendue  de  l'em- 
pire turc  que  l'inconcevable  apathie  des  Grecs  et  des  Ar- 
méniens dans  des  occasions  où  la  vie  et  la  fortune  étaient 
en  péril,  et  où  l'on  aurait  pu  sauver  l'une  et  limlre  par 
une  fuite  facile.  Dans  le  plus  petit  hameau,  aussi  bien 
que  dans    la  plus   giande  ville  où  se  trouve  un  Raya ,    il 


28 


LE  SEMEUR. 


n'est  pas  un  Turc  qui  ne  lui  extorque  de  l'argent  par 
des  menaces  ou  sous  prétexte  d'emprunter  ce  qu'il  ne 
paie  jamais  qu'en  flattrries.  En  un  mot ,  la  populaliou 
turque  de  toutes  les  grandes  villes  n'a  aucune  source  os- 
tensible diî  fortune  rt  a  vécu  jusqu'à  présont  de  l'industrie 
des  Rayas  cliréiiens.  Cilte  ressource  s'est  évanouie  ou  du 
moins  elle  est  bien  loin  d'èlre  ce  qu'elle  a  été.  Tous  les 
Greis  duFa/ifl/  ont  été  massacres;  le  nombre  des  Grecs 
de  la  classe  inférieure  a  aussi  considérablement  diminué 
dans  tout  l'empire;  ils  étaient  autrefois  une  source  de  ri- 
chesses ,  ils  ne  k  sont  plus;  ou  ne  voit  plus  de  niarcliauds 
grecs  en  Turquie;  les  banquiers  arméniens  ont  été  pillés  , 
et  disparaissent  de  jour  en  jour  ;  les  revenus  de  la  Gièce  et 
des  îles  sont  ii  lévocablement  perdus;  et  les  pachas  de  Sy- 
rie envoi,  nt  h  la  Porto,  i  la  place  du  tribut,  les  lamenta- 
tions des  misérables  populations  qui  les  entourent.  » 

Le  tableau  suivant  nous  paraît  aussi  juste  qu'il  est  frap- 
pant: «  Je  ne  saurais  dans  quelle  histoire  chercher  un  pa- 
rallèle à  l'agrandissement  soudain    de  la   nation  turque  : 
elle  ne  fit.comine  s'exprime  Aai on  Hill,qu'uneboachée  des 
conquêtes  d'Alexandre  le  Macédonien,  et  surpassa  les  mer- 
veilleuses victoires  des  juifs  !  Je  ne  saurais  également  dans 
quelle  histoire  on  pourrait  trouver  le  tableau  d'une  déca- 
dence nationale  aussi  fiappanlequc  celle  delà  Turquie. 
Un  siècle  a  si.ffi  pour  la   dépouill.n-  de  sa  g'oiie,   et  pour 
luienlcvtr  la  moitié  do  ses  conquêtes.  Les  titres  pompeux 
de  ses  fiontièies  :  le  Pont-Euxiii  ,    la  Propontide,  la  Mer- 
Egée  et  l'Adriatique,  sont  raaiutinanl  de  vains  mots;   elle 
a  perdu  la  Crimée  ,  la  Circassie  ,  la  Géorgie  ,  la  Bulgarie  , 
la  Bosnie  ,  la  Grèce  et  ses  riche»  île?.  L'Arabie  ,  jusqu'aux 
muis  de  la  Mecque  ,    est  entre  les  mains  des  Wahabis. 
Les  Di  uses,  les  Motoualis  et  les  Mai  oni tes  de  Syrie  ne  souf- 
ficntpas  ciu'aucunTurc  entre  dans  leur  pays  a  cinq  milles 
de  Jérusalem.  Lp«  Arabes  ne   reconnaissent  aucun  souve- 
rain cl  ne  sont  plus  les  sujrls  du  sultan.  L'Egypte,  à  la  vé- 
rité, paie  un  tribut  précaire;  mais  Tunis,  Alger,  Tripoli 
et  Maroc,  sont  des  états  indépeiidans.  Je  ne  prétends  pas 
déteiminer  quand   le  déir.einbienient  prendra  fin  ;   mais 
comme  tout   le  monde  a  eu  part  aux  dépouilles  de  cet  or- 
guei'leux  oiseau,  j,;  suppose  qu'il  est  réservé  à    la  Russie 
de  lui  arracher  sa  dernière  plume.  »  Quel  sujet   fécond  do 
méditation   pour  le  rhréliMi,  que  cette  élévation  cl  celte 
chute  si  soudaines  et  si  frappantes  I   Cmime  il  y  voit  em- 
pieinle  la  main  de  ce  Dieu  qui  a  annoncé,  si  long  temps  à 
l'avance  par  hs  piopliètes  ,  ces  merveillnix  événcmrn.'. 

Tout  doit  faire  e.>pérrr  que  lespays  souslrails  au  dcspo- 
lismclurc  verionl  bientôt  se  lever  sur  eux  celte  lumière  de 
l'Evangile  qu'ils  reçurent,  il  y  a  dix  huit  siècles,  si  pure  et  si 
brillante ,  et  qui  revient  aujourd'hui  vers  eux  dans  sa  pure- 
té et  dans  son  éclat  primitifs, de  contréesqu'ils  regardaient 
a'ors  comme  barbares  ,  ou  dont  ils  ignoraient  même  l'exis- 
tence. Les  missionnaires  anglais  et  améiicainsse  réjouis- 
«eut  de  trouver  les  Grecs  avides  d'instruction  et  prépaies  à 
re.evoir  avec  if  connaissance  la  Paio'e  de  Dieu  ,  que  les 
sociétés  bibliques  leur  envoient  pai  miliirrs  d'exemp'airei', 
et  la  France  est  peut-être  destinée  à  envoyer  des  misîion- 
naires  évangéliques  dans  cet  Alger   que   ses  armes   ont 

soumis. 

(La  suilc  au  prcdtain  miinero.) 


DE  LA  DOCTRINE  DE  SAlf^T-SLVIO.V. 

PKEM'.EB    i'VnCLF. 

Il   est  évjdrht  ,   il  considérer    le    mouvement  politique 
qui  entraîne  de  nos  jours  tous  les  peuples  civilisés,  qu'une 


grande  réforme  sociale  se  prépare  pour  eux,  et  que  l'ère  ae- 
tnclle  n'est  qu'une  ère  de  transition, qui  nous  conduit  à  une 
organisation  toute  nouvelle  de  la  société.  11  est  impossible , 
en  effet ,  que,  pour  être  sortis  des  langes  du  moyen  âge> 
nous  pensions  avoir  acquis,  par  cette  seule  émancipation  , 
fùt-clle  aussi  complète  que  nous  pouvons  le  désirer  ,    une 
constitution  définitive  ;  car  rien  n'est  plus  facile  que  de  dé- 
montrer l'effrayante  disharmonie  des  élémens  dont  se  com- 
pose la  vie  politique  de   l'Europe  du  dix-neuvième  siècle. 
L'école  de  Saint-Simon  a  ,  sans  aucun  doute  ,  jeté  un  grand 
jour  sur  l'extrême  imperfection  ,  disons  mieux,  sur  le  dé- 
sordre qui  caractérise  notre  époque  ,  et  c'est  elle  ,  nous  le 
croyons  ,  qui  a  proclamé  la  première  ,  du  moins  en  l'rauce  , 
que  la  révolution  de  89  ne  devait  pas  s'arrêter  à  ses  résul- 
tats actuels,  et  que  les  hommes  qui  en  ont  été  les  acteurs, 
aussi  bien  que  le  plus  grand  nombre  de  ceux  qui  ont  conti- 
nué leur  œuvre,  n'ont  compris  ni  toute  la  portée  ,  ni  le  but 
final  de  ce  grand  événement. 

Mais  en  faisant  honneur  de  celte  vue  au  Saint-Simonis- 
me  ,   nous  entendons  seulement  lui  l'econnaîlre  en  cela  une 
supériorité  réelle  sur  les  autres  écoles  politiques  et  philoso- 
phiques. Il  a  sur   elles  l'avantage  d'avoir  reconnu  quelques 
uns  des  signes  du  temjs  où  nous  vivons^  et  d'avoir   senti 
l'approche  d'un  temps  nouveau  ,  dans  lequel  la  communion 
des  esprits  et  des  cœurs  remplacerait  sur  toute  la  terre  l'i- 
solement intellectuel  et  moral   qui  règne  aujourd'hui.  Tan- 
dis  que  la  plupart  des  pnblicistes  voyaient  dans  le  perfec- 
tionnement des  inslittitioiis   conslitiitionnelles  ,   le   but  de 
toutes  leurs  espérances  ,  et  toute  l'étonomic  sociale  de  l'a- 
venir ,   Saint-Simon  publiait  rjne  les  institutions  n'étaient 
que  des  garanties  provisoires  imaginées  par  la  défiance  ré- 
cipro(pie  des  peuples  et  des  gouvcrnemens  pour  assurer  la 
liberté   des  uns  et  l'exercice  de  l'autorité  des  antres;   que 
riiumanilé  s'avançait  vers  une  nouvelle  organisation  fondée 
sur  la   communauté  de  pensée  et  de  sentiment ,   vers    une 
véritable  association  dans  laquelle  tous  les  privilèges  de  nais- 
sance seraient  abolis  pour  faire  place  à  la  rétribution   selon 
la  capacité  et  se  Ion  les  (X'uvres  de  chacun.  Cette  vue  d'avenir, 
conforme  dans   sa   généralité   à    ce    que  nous  annonce  l'E- 
criture Sainte  depuis  tant  de  siècles  ^  touchant  les  derniers 
temps,   a  été  fournie  à   Saint-Simon,  selon  le   dire  de  ses 
disciples,  par  l'étude  du  passé  et  par  une  sympathie  pro- 
fonde et  éclairée  pour  les  maux  des  classes  inférieures.  Tou- 
tefois elle   n'a  été  accueillie ,  par  la  plus  grande   partie  du 
public,  (|u'avec  une  grande  défaveur,  et  souvent  comme  un 
rêve  de  cerveau  malade.  Les  uns  l'ont  rejetée  sans  examen, 
par  cela  seul  qu'elle  contraste  beaucoup  trop  avec  le  pré- 
sent; d'autres  l'ont  repoussée  comme  menaçante  pour  leurs 
intérêts  et  leurs  privilèges  d'oisiveté;  d'autres  l'ont  déclarée 
chimérique  par  ce  qu'ils  ont  vu  l'homme  ,  tel  qu'il  est,  ou 
à  peu  près,  égoïste,  ambitieux,  se  préférant  à  tous  ses  sem- 
blables ,   imcapabic  par  conséquent  d'être  avec   eux  di  ns 
cette  communion  parfaite  de  sentimens  sur  laquelle  doit 
reposer  l'organisation   sociale  annoncée  par  Saint-Simon. 
Ces  derniers,  voyant  toujours  dans  la  société  et  sentant  en 
eux-mêmes    la  personnalité  la  plus  prononcée,   en  vinrent 
à  vouer  une  sorte  de  culte  à  l'individu  :  dès-lors  les  droits 
de  l'homme  devinrent  la  basé  exclusive  de  leur  droit  pu- 
blic. 

Ces  pnblicistes  eurent  raison  en  ce  qu'ils  partirent  d'un 
fait  réel,  de  l'esprit  d'individuali-me  qui  domine  l'homme, 
et  eu  ce  qu'ils  nous  donnèrent  des  institutions  destinées  à 
assurer  à  chacun  la  pleine  jouis.iance  de  ses  droits  persoi.nels, 
autant,  du  moins,  qu'ils  ne  porteraient  pas  atteinte  à  ceux 
des  aulre'.  Ils  eurent  tort  en  ce  qu'ils  crurent  que  cet  esprit 
était  chez  nous  dans  l'ordre,  et  en  ce  qu'ils  n'aperçurent  pas 
que  les  précautions  même  rpi'ils  de\  aient  preiidie  pour  je 
limiter  et  l'empéthcr  de  devenir  ulie  cause  de  désordre 


LE  SEMEIjII. 


2^ 


prouvaient  tout  le  contraire.  Ils  eurent  raison  comme  logi- 
ciens; ils  se  trohipèreiit  comme  philosophes  et  comme  mo- 
ralistes. Ils  firent  bien  de  chercher  dans  les  institutions  des 
garanties  pour  notre  liberté;  ils  se  trompèrent  en  pensant 
que  nous  n'avions  rien  de  mieux  à  désirer  que  des  garanties 
contre  l'égoïsme  et  l'ambiiioii  de  nos  semblables. 

Saint  -Simon  a  aperçu  l'insuffisance  de  ces  barrières  ;  il 
a  senti  que  lés  hommes  avaient  besoin  d'être  ralliés  eu  Fa- 
mille ,  et  qu'une  communauté  de  croyances  valait  mieux 
pour  le  boiihf;ur  commun  que  toutes  les  constitutions.  Il  a 
sipnalé  l'égoïsme,  et  plus  généralement  encoie  l'esprit  d'in- 
dividualisme, comme  la  plaie  du  siècle.  Mais  cette  idée,  que 
le  spectacle  du  monde  justifie  si  complètement ,  prit  telle- 
ment d'empire  sur  l'esprit  de  ce  philosophe,  que  ,  perdant 
complètement  de  vue  l'homme  individuel  ,   il  ne  voulut 
plus  voir  l'être  humain  que  dans  l'espèce;  il  étudia  dès  lors 
l'histoire  de  celle-ci  ,  et  traça  ses  destinées  futures  comme 
s'il  se  fût  agi  à  la  lettre  de  la  vie  d'un  seul  homme.  Il  ab- 
sorba complètement  notre  personnalité  dans  l'ensemble  de 
riiumaniléj  ne  chercha  plus  que  les  caractères  et  les  progrès 
de  celle-ci  ,  et  ne  trouva  plus  en  nous  que  des  qualités  ou 
des  imperfections  empruntées  à  notre  siècle.  Eniportéainsi, 
par  la  crainte  de  l'individualité  et  par  le  besoin  de  recons- 
tituer une  unité  nouvelle, à  l'oubli  complet  de  la  personna- 
lité de  l'homme  ,   Saint-Simon  négligea  l'étude  de  notre 
cœur  ,  et  s'engagea  aussi  dans  une  fausse  roule.  Tout  en 
niant  que  l'égoïsme  fût  un  fait  indestructible  ,   et  en  mon- 
tiant  que,  bien  loin  dé  se  borner  à  régler  sa  sphère  d'action, 
il  fallait  songer  à  lui  substituer  des  sentimeris  généreux,  ce 
publiciste,  faute  d'avoir  eu  une  juste  idée  de  lu  nature  de 
ce  vice  du  cœur  humain,  se  trompa  enpensant  nous  en  cor- 
riger par  la  seule  puissance  d'un  nouveau  dogme  politique. 
Ses  prédécesseurs  avaient  voulu  tout  faire  pour  l'individu; 
lui  voulut  tout  sacrifier  à  l'humanité.  Il  y  eut  excès  de  l'un 
et   l'autre  côté  :  chez  les   uns,   poiir  avoir   méconnu   que 
l'homme  ne  peut  être  heureux  qu'en  aimant  ses  semblables, 
et  eu  travadiant  à  leur  bonheur  ,  au  lieu  de  se  faire  contre 
et  but  de  toute  son  activité;  chez  Saint-Simon,  en  voulant 
que  l'individu  s'effaçât  complètement,  et  en  ne  voyant  ja- 
mais l'homme   que  dans   l'humanité  en  masse.  Ce  double 
égarement  a  porté  fruit.  Il  a  t('llemcnt  abusé  les  uns  sur  la 
\uleur  des  institutions  pour  le  bonheur  des  peu'jilcs  ,  qu'ils 
oit  négligé  tout  le  reste,  et  n'ont  en  d'yeux  que  pour  veil- 
ler sur  ces  institutions  ,  et  pour  leur  chercher  des  perfec- 
tionnemens.  De  son  côté,  l'école  de  Saint-Simon  a  tellement 
lèimé  les  yeux  sur  les  caractères  de  l'homme  en  particulier, 
elle  a  tellement  fui  l'individualisme,  qu'elle  est  allée  se 
perdre  dans  le  panthéisme  le  plus  complet  qui  ait  encore  été 
imaginé. 

Toutefois  ,  en  signalant  l'erreur  capitale  de  cette  école, 
nous  nous  faisons  un  plaisir  de  reconnaître,  que  les  idées 
d'unité,  d'association,  de  fraternité  ,  qu'elle  pi  ofesse  ,  la 
distinguent  d'une  manière  honorable  de  l'école  du  pur 
égoïsnie.  Ces  idées,  enfantées  par  l'extrême  besoin  qu'é- 
prouvent aujourd'hui  tant  de  coeurs  d'échapper  à  l'isole- 
ment moral  où  les  a  plongés  le  scepticisme,  ont  déjà  produit 
sans  aucun  doute  de  beaux  exemples  de  dévouement  et  ré- 
veillé de  généreuses  sympathies;  mais  l'égoïsme  est  trop 
inhérent  à  notre  coeur,  pour  que  les  disciples  de  Saint-Simon 
trouvent  dans  leur  propre  fonds  de  quoi  alimenter  long- 
temps encore  l'élan  qui  les  porte  à  réaliser,  au  mépris  des 
railleries  du  siècle,  leurs  plans  de  réfor-me  sociale.  Leurs 
dogmes  soi-disant  religieux  toi.tribueront  encore  à  abréger 
la  durée  de  cette  noble  impulsion,  car  ils  vont  droit  ii  l'a- 
néantissement de  toute  morale.  Un  enthousiasme  de  poètes 
leur  dérobe  maintenant  le  vide  de  leurs  doctrines  théolo- 
giques, et  un  orgueil  dont  ils  se  font  gloire ,  qu'ils  avouent 
hautement  en  prononçant  aiialhème  contre  l'Iiuniirté,  leur 


voile  l'extrême  faiblesse  de  leurs  moyens.  Mais  le  temps 
de  l'illusion  aura  un  terme;  les  promesses  d'une  plus  grande 
prospérité  terrestre  auront  bientôt  épuisé  toute  leur  pWs- 
sance  de  séduction  et  d'entraînement  sur  ces  âmes  avides 
d'une  sympathie  et  d'un  bonheur,  qu'elles  ne  sauraient  trou- 
ver durables  et  réels  dans  le  champ  oii  elles  éga.  ent  au- 
jourd'hui leuisvoeux,  leurs  espérances  et  leuractivité.  Plaise 
à  Eicu  qu'au  sortir  de  ce  songe,  lorsqu'après  s'être  nourries 
d'alimens  illusoires  ,  et  avoir  cru  boire  des  eaux  vives  (i) , 
elles  se  retrouveront  aussi  altérée;  et  aussi  accablées  qu'au- 
paravant y:\v  la  chaleui'  du  jour,  elles  accueillent  avec  con- 
fiance cet  Evangile  ,  cette  bonne  nouvelle  de  paix  et  d'a- 
mour, dont  tant  de  préjugés  et  d'orgueil  leur  ont  dérobé 
jusqu'ici  l'excellence  et  la  vérité.  Espérons  que  bientôt  les 
disciples  de  Saint-Simon  ,  reconnaissant  que  le  sentier  sur 
lequel  ils  se  sont  engagés  conduit  à  un  abîme,  s'arrêteront 
à  temps  et  rebrousseront  chemin  vers  les  témoignages  du 
vrai  Diei'.  Puissent-ils  voir  bientôt  que,  s'il  a  été  donné  à 
leur  maître  de  pressentir  un  meilleur  avenir  pour  l'huma- 
nité ,  et  de  saisir  peut-être  quelques  traits  imparfiits  de 
l'histoire  des  derniers  siècles  que  notre  race  doit  passer  sur 
celte  terre,  il  n'appartient  ni  à  lui  ni  à  son  école  de  nous  v 
conduire ,  mais  à  Celui  seul  qui  a  vaincu  la  mort ,  gage  du 
péchc,  et  mis  en  évidence  la  vie  et  l' immortalité  par  son 
Evangile ,  à  Celui  qui  s'appelle  à  juste  titre  le  chemin  ,  Li 
vérité  et  lu  vie,  à  Jésus,  le  médiateur  de  l'alliance  éternello 
conclue  par  lui  sur  la  croix  entre  un  Dieu  saint  et  juste  au- 
tant que  miséricordieux  ,  et  l'homme,  traiisgresseur  de  sa 
loi. 

N',us  consacrerons  un  prochain  ai  l  cle  à  rexamen  dos 
principes  fondamentaux  de  l'école  qui  vient  do  nous  occu- 
per, et  nous  ferons  voir  que  l'Evangile  seul  répond  h  la  fois 
à  nos  besoins  individuels  et  sociaux,  en  évitant  le  double 
écueil  de  l'égoïsme  et  des  rêveries  dans  lesquelles  le  besoin 
exclusifd' uni  té  est  allé  perdre  la  Doctrine  Sa  i  11  t-Sinionienne. 


DISeÔlJRS  DE  M.  H.  EVERETT, 

MACISTBAT    AJIÉriCIIX, 

suii  LES  nAPi'Oc.rs  nt  la  religion  avec  i.'ESPr.iT  du  siè<;i.e. 

Le  discours  suivant  a  été  prononcé,  il  y  a  quelques  moisg 
dans  une  réunion  publique  des  États-Unis.  Il  renferme  plu- 
sieurs observations  (jui  ne  sont  encore  qn'impiirfaitcnicnt 
connues  en  Fiance,  et  qui  méritent  d'être  mùi-emcnt  exa- 
minées par  les  esprits  sérieux.  L'opinion  de  M.  Everctt  ac- 
quiert un  nouveau  degré  d'importance,  quand  on  réfléchit 
qu'elle  vient  d'une  contrée  que  le  peuple  français  aime  à 
prendre  pour  modèle  dans  ses  institutions  politiques. 

«  Quel  est,  a  dit  M.  Everett,  le  Caractère  du  siècle  pré- 
sent? L'histoire  nous  montre  les  siècles  de  Périclès,  d'Au- 
guste et  de  Louis  XIV;  la  fable  nous  parle  des  âges  d'or  , 
d'argent,  et  de  fer  ;  quelques  sophistes,  dans  des  fictions  pires 
que  la  fable,  ont  imaginé  un  dge  de  la  raison.  Quant  à  notro 
époque,  ne  pourrait -elle  pas  être  représentée  co.mme  le 
siècle  des  révolutions  ?  Tous  les  peuples  civilisés  sont  Cii 
proie  à  des  agitations  intérieures  ,  et  ils  semblent  entraînés 
par  des  convulsions  fébriles  ;i  courir  après  un  bien  qu'ils 
n'ont  pas  encore  obtenu  ,  que  peut-être  ils  n'obtiendront 
jamais.  Depuis  le  commencement  cTe  notre  révolution  jus  ■ 
qu'à  ce  jour  ,  nous  avons  vu  dans  l'ancien  monde  et  en 
Amérique  une  série  non  -  interrompue  d'immenses  change- 
mens.  Les  trônes  de  l'Europe  ont  été  violemment  arracIiiVs 
de  leurs  bases  antiques.  Sur  notre  continent,  de  vastes  em- 
pires ,  qui  portaient  le  nom  de  colonies,  ont  se  oué  le  jouy 

(i)   IsaieXXIX  ,  8; 


30 


LE  SEMEUR. 


de  la  servitude.  Et  ce  siècle  de  révolutions  ,  qui  dure  déjà 
depuis  2)lus  de  cinquautc  ans ,  est  Icllcmenl  loin  d'avoir 
achevé  sa  course  ,  que  l'année  dernière  a  été  plus  fertile 
qu'aucune  des  précédentes  en  terribles  boulcversemens,  et 
que  l'année  oii  nous  sommes  sera  peut-êtie  aussi  agitée  que 
la  dernière.  Chaque  vaisseau  nous  apporte  quelque  événe- 
ment nouveau  de  la  plus  haute  importance  :  tantôt,  c'est 
un  peuple  qui  se  soulève  contre  son  souverain;  tantôt  une 
nouvelle  constitution  qui  se  proclame  dans  un  pays; ailleurs 
une  réforme  radicale  qui  se  prépare.  Nous  voyons  la  France 
toujours  plongée  dans  une  profonde  inquiétude  ;  l'Italie 
dans  un  état  de  crise  violente  ;  la  Belgique  et  la  Pologne  , 
théâtres  de  sanglantes  hostilités;  toute  la  lépublique  euro- 
péenne, enfin,  prêle  à  se  plonger  dans  le  gouffre  d'une 
guerre  universelle. 

»  Et  quel  est  l'objet  de  ces  luttes  désespérées?  L'exten- 
sion de  la  liberté  sociale  et  individuelle.  Les  vieilles  insti- 
tutions ont  perdu  leur  influence  et  leur  autorité.  Les  hom- 
mes sont  devenus  impatiens  des  formes  et  des  noms  qu'ils 
lèveraient  autrefois.  On  s'est  laissé  persuader,  poui-  parler 
le  langage  de  Napoléon,  qu'un  trône  n'est  pas  autre  chose 
que  quatre  planclies  couvertes  de  velours  ,  et  qu'une  cons- 
titution écrite  nest  qu'un  morceau  de  parchemin.  Il  y  a,  en 
nnmot,  tendance  générale  parmi  les  peuples  du  monde 
civilisé  à  renfermer  l'action  du  pouvoir  dans  les  limites  les 
plus  étroites ,  et  à  étendre  ,  aussi  loin  qu'il  est  possible  ,  le 
cercle  des  libertés  politiques. 

»  Nous  aussi  ,  bien  qu'exempts  des  troubles  de  l'Europe 
(et  plaise  à  Dieu  qu'il  en  soit  long-temps  de  mêmel),  nous, 
cltovens  d'un  pays  libre,  nous  sommes  agités  et  gouvernes 
par  cet  esprit  de  notre  siècle ,  qui  anime  tout  ,  qui  pénètre 
partout  ,  qui  tend  h  obtçnir  une  puissance  absolue  et  nni- 
veiselle  ;  nous  vivons  dans  une  contrée  oii  les  lois  et  les 
institutio/is  ne  pèsent  pas  sur  les  individus,  et  n'e.xercent 
qu^unc  action  comparativement  peu  sentie.  Mais  la  nature 
de  l'homme  se  ressemble  en  tous  lieux.  Les  passions  sont 
aussi  vives,  aussi  ardentes,  aussi  ingouveinables  datis  un  état 
lépublicain  que  dans  une  monarchie  despotique.  Quel  est 
donclc  principe  qui  tiendra  li(  u  des  barrièics  que  le  temps 
avait  imposées  aux  passions  populaires?  Quelle  puissance 
remplacera  ces  coutumes  vénérées,  ces  noms  environnés  de 
respect,  ces  formes  consacrées  par  de  vieilles  habitudes,  css 
établissemens  militaires  ,  ces  institutions  d'ordre  intérieur 
qui  maintenaient  naguère  la  paix  dans  les  sociétés  politiques, 
mais  qui  ont  presque  entièrement  perdu  leur  influence  en 
Europe  ,  aussi  bien  que  dans  notre  patrie?  Je  réponds  par 
un  seul  mot  :  la  Pieligion. 

»  Dans  un  pays  où  l'iiilluence  directe  du  jiouvoir  se  fait 
peu  sentir, l'inMaence  indirecte  delà  religion  doit  s'accioitrc 
](ropoi  tionnellemeut ,  sinon  la  société  sera  transformée  en 
un  affreux  théâtre  de  divisions  et  de  guerres  intestines.  Plus 
le  citoyen  est  affranchi  du  contrôle  d'une  autorité  positive, 
plus  il  doit  avoir  dans  son  propre  cœur  le  frein  d'une  con- 
science éclairée;  et  sa  conscience  ne  peut  l'être  que  par  une 
piété  solide,  profondément  senlie  et  pratique.  S'il  n'en  est 
pas  ainsi ,  le  citoyen  s'abandonnera  aux  passions  qui  lui  of- 
frent le  plus  d'attrait,  et  il  contribuera  ,  dans  le  cercle  de 
sou  activité,  à  iroublcr  l'harmonie  du  corps  social. 

?)  Mais  par  quels  moyens  réussira-l-on  à  augmenter  l'in- 
fluence de  la  religion  sur  la  marche  des  affaires  politiques  ? 
On  y  parviendra  surtout,  il  me  semble,  par  un  usage  actif 
judicieux  et  persévérant  de  la  presse.  La  presse  est  de  nos 
JOUIS  le  principal  levier  qui  imprime  le  mouvement  à  toute 
la  machine  des  sociétés  humaines.  On  ne  dirait  pas  trop  en 
avançant  que  la  presse  est  la  véritable  j)uissancc  qui  pou- 
vi'.Mie  le  monde  civilisé.  Elle  a  ])roduit  la  dernière  révolu- 
lion  du  peuple  français;  elle  a  fait  i)résc;Uer  le  bill  de  la 
réforme  ,   qui  se   discute  maintenant  dans  la  Grande-Bre- 


tagne, et  qui  amènera  peut-être  d'effrayantes  commotions» 
Elle  exerce  un  contrôle  presque  exclusif  sur  les  actes  et  les 
développemens  politiques  de  notre  pays.  C'est  un  levier  qui 
possède  un  pouvoir  inappréciable  ,  soit  pour  le  bien  ,  soit 
pour  le  mal.  Des  hommes  ambitieux  ou  incrédules  s'en  sei'- 
vent  avec  une  infatigable  ardeur  ,  pour  disséminer  au  meil- 
leur marché  possible  ,  les  doctrines  les  plus  pernicieuses. 
Plusieurs  de  nos  feuilles  périodiques  sont  des  canaux  qui 
versent  un  poison  mortel  dans  les  cœurs.  Des  livres  d'une 
tendance  encore  plus  détestable  peut-être ,  sont  répandus 
avec  profusion.  J'ai  appris  que  les  Ruines  de  Voluey,  ou- 
viage  que  l'on  peut  appeler  le  manuel  de  l'athéisme  et  du 
vice  ,  a  été  stéréotypé  dans  l'une  des  villes  de  la  nouvelle 
Angleterre,  et  que  des  milliers  d'exemplaires  en  ont  été 
vendus, 

»  Eh  bien  !  ces  tentatives  de  l'impiété  doivent  être  contre- 
balancées par  des  efforts  non  moins  vigoureux  et  non  moins 
persévérans  en  faveur  dcjS  principes  religieux.  Il  faut  oppo- 
ser la  presse  à  elle-même  ,  et  l'employer  dans  des  vues  sages 
et  salutaires ,  pour  affaiblir  l'indigne  abus  qu'on  en  fait  ; 
autrement,  la  sainte  cause  de  la  religion  et  de  la  liberté  sera 
pour  jamais  perdue  I 

»  JMjis  en  voulant  opposer  le  bien  au  mil  que  la  presse 
pioduit ,  quelle  est  la  manière  la  plus  utile  et  la  plus  efficace 
de  s'en  servir?  sans  nul  doute,  par  une  grande  circulation  de 
la  Bi.ble.  Les  vastes  efforts  qui  ont  été  faits  depuis  quelques 
années  par  les  hommes  les  plus  éclairés  et  les  plus  pieux  , 
sur  tous  les  points  du  globe  ,  dans  le  but  de  multiplier  les 
exemplaires  du  vohmie  sacré;  l'établissement  des  sociétés 
bibliques  ,  et  l'immense  développement  qu'elles  ont  obte- 
nu en  Europe  et  dans  ce  pays  ^  doivent  être  regardés  comme 
une  juste  et  sage  réaction  de  l'esprit  de  notre  siècle.  On  a 
reconnu  et  senti  que,  lorsque  les  formes  sont  ébranlées  , 
il  faut  raffermir  les  principes;  lorsque  les  gouvernemens 
perdent  leur  force ,  il  faut  fortifier  la  religion  et  la  morale; 
lorsque  l'individu  est  presque  entièrement  abandonné  aux 
directions  de  sa  conscience,  il  faut  éclairer  cette  conscience 
et  1.1  purifier  :  ou  bien  ,  l'individu  marche  vers  un  abîme,  et 
son  pays  ne  tarde  pas  à  y  tomber  avec  lui.   » 


LA  PREMIERE  D3:S  ETUDES. 

De  toutes  parts  on  levient  aux  questions  que  le  siècle  der- 
nier crovait  avoir  rejetées  pour  jamais  hors  du  cercle  de 
la  science,  aux  événemens  et  aux  faits  qu'il  avait  tenté  d'ef- 
facer de  l'histoire.  Il  n'est  pas  une  de  ses  décisions  qu'on  ne 
J'évoque  en  doute,  qu'on  n'éprouve  le  besoin  de  réviser. 
N'y  aurait  il  exception  que  pour  ses  jugemens  en  matière 
de  religion  ,  c'est-à-dire,  pour  ceux  qui  sont  le  plusévidcm- 
mentsuspects  de  passion  clde partialité?  Au  momentoùl'éru- 
dition  se  réveille,  quand  il  n'est  pas  rare  que  l'on  consacre 
une  vie  entière  d'étude  et  de  Voyages  ,  à  déchiffrer  quel- 
ques inscriptions,  quelques  manuscrits,  qui  aiderout  à  pé- 
nétrer un  peu  plus  avant  dans  la  connaissance  des  lois  ,  des 
mœurs, des  usages  publics  et  domestiquej  d'un  peuple  dont 
il  ne  reste  que  des  monumens  à  demi  détruits;  lorsqu'on 
s'estime  heureux  de  rapporter  pour  fruit  de  ses  veilles  ou  de 
ses  fatigues,  la  découverte  d'une  ruine  qui  n'avait  point  été 
apeiçue,d'un  nom  qui  n'avait  pas  été  lu  encore;  qu'on  va, 
à  travers  mille  privations  et  mille  périls,  dérober  ,  par  une 
espèce  de  fraude  ,  à  des  nations  jalouses  et  qui  tiennent  à 
demeurer  ignorées  ,  la  connaissance  de  ce  qu'elles  sont,  re- 
fusera-t-oii  de  donner  quelques  heures  à  l'étude  du  l'vre 
auquel  tout  annonce  que  se  rattachent  les  destinées  humai- 
nes, à  l'examen  des  faits  qui  intéressent  au  plus  haut  degré 
l'existence  et  la  prospérité  sociales  ,  qui  touchent  aux  ques- 
tions les  plus  graves  dont  nous  puissions  nous  occuper,  et 


LE  SEMEUR. 


$i 


tjui,une  fois  avérés,  sont  de  iiatmc  à  répandre  les  plus  vives 
lumières  sur  le  gouvernement  divin ,  sur  notre  condition  et 
hotre  sort  à  venir?  Nous  sommes  bien  loin  de  vouloir 
condamner  ou  déprécier  le  dévouement  qu'inspire  l'amour 
des  sciences.  Nous  déplorons  seulement  qu'il  prenne  quel- 
quefois une  si  tausse  direction  ,  et  expose  au  danger  de  né- 
giifjer  les  études  les  plus  nécessaiics  ,  pour  des  études  qui  , 
quels  qu'eu  soient  les  résultats  et  les  avantages,  demeurent 
toujours  purement  accessoires  et  d'une  importance  pres- 
que insignifiantes  auprès  de  celles  dontil  détourne.  M'y  a-t- 
il  pas  quelque  tliosc  de  profondément  triste  à  voir  un  es- 
prit supérieur  s'attacher  ,  avec  une  ardeur  et  une  persévé- 
rance infatigables,  à  l'observation  d'une  Heur,  d'un  insecte, 
d'un  coquillage  ,  d'un  fossile  ,  d'une  antique  ,  et  n'accorder 
nul  intérêt  à  des  recherches  qui  le  conduiraient  à  la  décou- 
verte de  ce  qu'il  est  et  de  ce  qu'il  doit  devenir;  s'enfoncer 
dans  la  pénible  investigation  dos  divers  systèmes  de  lellgion 
el  de  philosophie  qui  ont  passé  sur  la  terre ,  et  dédaigner  de 
porter  un  instant  son  attention  sur  celui  qui  seul  a  droit  au 
titre  de  divin  ,  et  qui  depuis  dix-huit  siècles  est  toujours  de- 
bout, malgré  les  attaques  de  tous  genres  dont  il  a  été  l'ob- 
jet, malgré  les  révolutions  sociales  qu'ont  éprouvées  les 
contrées  qu'il  occupe  ,  et  déploie  sur  le  monde  une  influence 
toujours  nouvelle.  Si  le  christianisme  était  tombé  au  nom- 
bre des  religions  anciennes  ou  qu'il  ne  fût  piofessé  qu'à 
deux  mille  lieues  de  nous  ,  nul  doute  qu'il  ne  devînt  un 
<lcs  principaux  objets  des  travaux  et  des  méditations  des  sa- 
vans.  Mais  pai  ce  qu'il  a  survécu  à  toutes  les  causes  de  des- 
truction ,  parce  qu'on  vit  en  lui,  et  que  chacun  peut  s'ins- 
truire de  ses  doctrines  et  participer  à  ses  bienfaits,  on  passe, 
en  quelque  sorte,  sans  l'honorer  d'un  regard. 


ARCHIVES    DE    LA    SOCltTE    DE    LA    PAIX    DE    C.EÎVEVE. 

Tome  /".  N"  T.  —  .4oiU  i83i. 

M.  le  comte  de  Sellon  travaille  depuis  plusieurs  années  à 
faire  prévaloir  le  principe  de  l'inviolabilité  de  la  vie  de 
l'homme.  Il  proposa  pour  la  première  fois ,  en  181G,  au 
conseil  skiverain  de  Genève,  dont  il  est  membre ,  l'aboli- 
tion de  la  peine  do  mort  ;  et  si  nous  ne  nous  trompons,  il  a 
résolu  de  renouveler,  d'an:iée  en  année,  cette  même  pro- 
position ,  jusqu'à  ce  cju'il  ait  réussi  à  la  faire  adopter.  jN'ous 
ne  voyons  pas  quelles  difficultés  elle  peut  raisonnablement 
rencontrer  dans  ce  petit  Etat,  où  les  condamnations  à  mort 
sout  extrèmenaent  rares,  et  où  l'exemple  donné  par  la  Tos- 
cane aurait  dû  porter  depuis  long-temps  des  fruits,  ffon 
content  de  publier  sur  ce  sujet  un  grand  nombre  de  bro- 
chures, M.  de  Sellon  proposa,  on  1826,  un  prix  pour  le 
meilleur  mémoire  eu  faveur  de  l'abolition  de  la  peine  de 
mort.  On  se  rappelle  que  l'ouvrage  couronné  est  de 
M.  Charles  Lucas.  Avant  envové  le  compte  rendu  du  con- 
cours à  S.  A.  R.  Monseigneur  leduc  d'Oiléans,  aujourd'hui 
Louis-Philippe  I"^,  M.  de  Sellon  en  reçut  une  lettre  datée 
du  ag  janvier  1828,  où,  après  avoir  exprimé  l'intérêt  que 
lui  inspire  cette  communication,  le  prince  ajoutait  par  post- 
scriptum  :  «  Je  vous  on  remercie  d'autant  plus,  mon  cher 
»  comte,  que  je  fais  des  vœux  bien  ardens  pour  l'abolition 
»  de  la  peine  de  mort.  »  Nous  aimons  à  rctiouver  le  senti- 
ment qu'exprime  cette  lettre  dans  le  projet  de  loi  pour  la 
révision  du  Code  pénal,  [irésenté  dernièrement  à  la  chambre 
des  députés,  et  où  l'abolition  de  la  peine  de  mort  est  pro- 
posée pour  plusieurs  cas.  Espérons  que  l'on  n'en  restera  pas 
là,  et  que  nous  ne  tarderons  pas  à  voir  effacée  de  nos  codes 
cette  peine  barbare,  qui  diminue  peut-être  l'horreur  que 
l'homicide  inspire,  en  accoutumant  les  hommes  à  le  consi- 


dérer comme  permis ,  lorsqu'il  est  commis  au  nom  de  la 
loi.  L'esprit  humain  peut-il  tour  's  tour  attacher  au  même 
acte  des  idées  de  criminalité  et  des  idées  de  moralité;'  Et 
s'il  ne  le  peut  pas,  malheur  à  la  loi  qui  est  immorale  aux 
yeux  du  peuple!  Ou  ne  saurait  trop  tôt  l'abolir. 

Conséquent  avec  lui-même,  M.  de  Sellon  trouve  que  la 
guerre  n'est  pas  moins  que  la  peine  de  mort  contraire  au 
principe  de  l'inviolabilité  de  la  vie  dp  l'homme.  Quoique 
l'Europe  paraisse  plus  que  jamais  menacée  de  ce  Iléau,  ou 
peut  être  à  cause  de  cela  même,  il  répète,  après  Kaiit, 
qu'en  droit  la  guerre  ne  doit  poin'  exister,  et  il  clierche  à 
propager  de  toutes  manières  cette  conviction.  Il  a  ouvert 
dans  ce  but  un  concours  sur  les  meilleurs  moyens  d'assurer 
une  paix  générale  et  permanente,  fondé  à  Genève  une  So- 
ciété de  la  Paix ,  dont  le  but  est  d'éclairer  l'opinion  sur 
cet  important  Sujet,  et  créé,  sous  le  titre  à\4rchi\-es  de  lu 
Société  de  la  Paix ,  un  journal  dont  nous  avons  reiu  le 
premier  numéro.  Nous  y  avons  remarqué  le  fait  suivant 
qui  en  dit  plus  que  beaucoup  de  raisoiinemeris  sur  l'in- 
fluence du  Chiistiaiiisine  :  «  Les  sauvages  des  îles  Sandu  ich 
»  après  avoir  entendu  un  missionnaire  chrétien,  allèrent 
»  chercher  toutes  leurs  armes  et  les  lui  remirent,  ne  dou- 
»  tint  pas  que  l'effusion  du  sang  ne  leur  fût  désormais  iii- 
»  terdite.  Ce  fiit  est  d'autant  plus  frappant,  que  le  mis- 
»  sioiinaire  n'avait  pas  pris  l'initiativ  e.  » 

Pour  nous,  qui  nous  rappelons  que  les  prophètes  ont 
annoncé  Jésus-Christ  au  monde  sous  le  nom  du  «  Prince  de 
la  paix  i>  (Esaïe  IX,  5,',  et  qui  savons  qu'un  temps  est  pro- 
mis où  les  hommes  n  forgeront  leurs  épées  en  boyaux  et 
»  leurs  hallebardes  en  serpes  ,  oii  une  nation  ne  lèvera  plus 
»  l'épée  contre  una  autre  nation ,  et  où  ils  ne  s'adonneront 
»  plus  à  faire  la  guerre»  (Esaïe  H,  4),  comme  David  nous 
prions  pour  la  paix  (psaume  CXXI},  et  nous  demandons  à 
Dieu  d'arcoider  aux  hommes  cet  espril  paisible,  qui  est  rnii 
des  fruits  de  la  sagesse  qui  vient  d'en  haut,  afin  cpie  la  bien- 
veillance et  le  support,  après  être  devenus  les  bases  des  re- 
lations domestiques,  devieinient  aussi  celles  des  rappoMs 
des  peuples  entre  eux. 

La  S.-iciété  américaine  de  la  Paix  ,  qui  est  fondée  sur  le 
même  plan  que  celle  de  Genève  ,  se  félicite,  dans  uiie  de 
ses  publications  de  cette  année,  de  ce  que,  dans  les  États- 
L'nis,  on  recueille  déjà  les  heureux  fruilsde  la  paix  :  «  Clie.-. 
-1  nous,  dit-elle,  les  arts  de  la  paix  ont,  grâces  à  Dieu. 
»  remplacé  les  arts  de  la  guerre.  Tandis  que  les  peuples  de 
»  l'Europe  creusent  des  tranchées,  nous  creusons  des  ca- 
»  naux;  taudis  qu'ils  ('lèvent  des  forts,  nous  élevons  des 
11  digues;  tan.dis  qu'ils  luttent  pour  couper  les  lignes  enne- 
1)  mies,  nous  ne  songeons  qu'à  percer  les  montagnes;  tau- 
»  dis  qu'ils  aiguisent  leurs  épées ,  nous  aiguisons  les  coutres 
1)  de  nos  charrues.»  Heureuse  contrée!  Quand  l'Europe 
présentera-t-elle  le  même  spectacle? 

Ecoutons  Pascal  sur  la  guerre  :  «  Pourquoi  me  tuez  vous? 
»  — Eh  quoi!  ne  demeurez-vous  pas  de  l'autre  côté  de 
»  l'eau?  Mon  ami  ,  si  vous  demeuriez  de  ce  côté,  je  serais 
')  un  assassin  ;  cela  serait  injuste  de  vous  tuer  de  la  sorte  ; 
»  mais  puisque  vous  demeurez  de  l'autre  côté,  je  suis  un 
))  brave  ,  et  cela  est  juste,  n  Nous  ne  saurions  (Qu'ajouter 
à  ce  raisonnement  aussi  profond  que  spirituel. 


Liberté  dis  i.a  presse. —  Journaux.  —  Nous  citerons  avec 
plaisiidaus  nos  colonnes,  en  ce  moment  où  l'on  s'élève  de 
nouveau,  de  divei's  côtés,  contre  la  liberté  de  la  presse.  _, 
quelques  mots  prononcés,  la  semaine  dernière,  à  la  chaniWe 
des  communes,  par  le  ministre  anglais,  lord  Altlirf|^e^-^ 
<(  Aujourd'hui  que  je  suis  ministre,  a-t-il  dit,  mon  optiiou 
»   est  la  même  que  lorsque  j'étais  membre  de  l'oppifetion. 


â2 


LE  SEMEUR. 


»  Je  di?sire  que  la  presse  jouisse  de  la  plus  grande  liberté 
1)  possible  ,  et  que  celte  libellé  soit  aussi  protégée  qu'il  se 
»  pourra,  tout  eu  assuratit  des  g.irauties  contre  les  écrits  im- 
«  moraux,  les  scandales  privés  et  les  attaques  contre  le  ca- 
»  lactère  des  particuliers.  Quant  aux  hommes  publics,  je 
»  pense  qu'à  leur  éf;ard  la  presse  doit  cire  parfaitement 
»  libre,  qu'on  ne  doit  lui  opposer  aucune  restriction.  {Ap- 
"  plaudisscinens.)  Nous  sommes  des  hommes  publics  j  nous 
»  prenons  position  en  regard  du  public  j  nous  nous  sommes 
))  mis  en  avant  pour  diriger  les  affaires  publiques.  Si,  lors- 
»  que  nous  lemplissons  des  fonctions  dont  nous  nous  som- 
>)  mes  formellement  et  volontairement  chargés,  on  nous 
»  attaque,  nous  ne  devons  pas  nous  en  plaindre.  {Applmi- 
«  (lissemens.)  Quant  à  moi,  les  attaques  dont  je  suis  l'objet 
»  ne  changent  en  rien  mon  opinion,  que  la  presse  doit  être 
«  libre  de  censurer  les  actes  pub'.ics  des  hommes  publics. 
M  J'admets  que  les  simples  particuliers  doivent  être  proté- 
»  gés  ,  et  que  leur  réputation  ne  doit  pas  être  laissée  à  la 
»  merci  des  journaux  j  mais  notre  position  vis  à  vis  du  public 
»  doit  nous  empêcher  de  trouver  mauvais  que  nos  actes 
»   publics  soient  l'olijet  d'une  critique  trè5-sé\èrc.  « 

Nous  croyons  utile  de  rapporter  aussi  quelques  faits  qui 
montrent  les  progrès  de  la  presse  dans  les  Indes.  Il  y  a  treize 
ans  qu'on  commença  à  publier  à  Scrampore  un  journal 
hebdonudaire  bengalais  intitulé  :  Machar  Durpun,  avec 
la  traduction  anglaise  en  regard.  Il  a  été  répandu  djns  qua- 
1  ante  districts  différens,  et  même  jusqu'à  Delhi,  situé  a  gbo 
milles  au  nord-ouest  de  Sérampore.  Le  £>«/■/;;/"  annonce 
lui-même  qu'on  publie  aujourd'hui  à  Calcutta  sis  journaux 
en  bengalais  et  deux  en  persan.  Sept  d'entre  eux  sont  heb- 
domad;iircs;  le  huitième  paraît  deux  fois  la  semaine.  Ils 
sont  rédigés  par  des  indigènes.  Plusieurs  de  ces  journaux 
publient  les  actes  du  gouverneur  général  et  de  son  cons«il , 
les  arrêts  des  Cours  supérieures  et  des  tribunaux  civils, 
criminels  et  de  police,  et  des  nouvelles  de  l'Angleterre ,  de 
la  France  et  des  autres  pays  de  l'Europe.  Le  nombre  de 
leurs  abonnés  a  eu  général  doublé  l'année  dernière. 

Les  missionnaires  protestans,  fondateurs  de  l'imprimerie 
de  Sérampore,  écrivent  qu'ils  sont  étonnés  des  progrès  ra- 
pides que  fait  la  presse  indigène.  «  Le  premier  ouvrage  m- 
..   titulé:  [//k/«  ;)/i/"g"/,  disent-ils,  n'a  paru  qu'il  y  a  seize 
»   ans;  il  fut  commencé  par  un  ancien  compositeur  de  l'nn- 
>.  primerie  de  Sérampore;  et  cependant  trente-sept  ouvrages 
»  plus  ou  moins  considérables  ont  été  publiés  en  bengalais 
»   dans  le  courant  de  l'année  dernière.  Il  est  réjouissant  de 
»  voir  le  goût  de  la  lecture  se  propager  toujours  plus;  la 
»  .plupart  «les  livres  qu'on  imprime  liaitcnt,  il  est  vrai,  du 
»   culte  hindou  ;  mais  à  mesure  que  la  lumière  se  répandra, 
»  on  demandera  et  on  encouragera  la  publication  de  livres 
»  sur  la  littérature  et  les  sciences.  Ainsi  les  hindous  eux- 
..   mêmes   hâtent  la  ruine   de  leur  système  idolâtre;  plus 
»   tôt  il  sera  connu  tel  qu'il  est,  plus  lût  aussi  on    l'aban- 
»   donnera.   Un   nouvel  écrit  intitulé  le   Shaslroprukasuk 
»  ou  Livre  de  Lumière  vient  de  paraître.  Il  donne  la  signi- 
..    fication  des  redangus,  Possangiis, etc.,  de  sorte  qne  tout 
»   ce  qui  se  rapporte  aux  shasters  étant  traduit  en  bengalais 
»  sera  connu  de  tous.   Cette  publication  servira,    quoique 
»  ce  ne  soit  pas  l'intention  de  ceux  qui  la  font,  à  dévoiler 
»   les  absurdités,   les  contradictions  et  les  cruautés  de  leur 
»  culte.  » 

Ces  sentimens  sont  dignes  de  missionnaires  chrétiens; 
d'amis  de  la  liberté  et  de  la  vérité.  Que  toutes  les  opinions, 
toutes  les  erreurs  se  produisent  au  grand  jour;  qu'il  y  ait 
liberté  pour  tous,  et  nous  verrons  s'établir  p;iisiblement 
l'empire  de  la  vérité. 

Liberté  d'enseignement.  —  Dans  sa  séance  du  20  sep- 
tembre, la  Cour  des  pairs  a  rendu  son  jugement  dans  Tai- 


ftiire  de  l'école  hbre  fondée  par  MM.  de  Coux  j  Lacordaireet 
de  Montalembert  ;  elle  a  condamné  les  trois  prévenus  cha- 
cun à  U)0  fr.  d'amende,  et  solidairement  aux  frais  du  pro- 
cès. Le  premier  considérant  de  l'arrêt  est  conçu  coiqine 
suit  : 

«  Considérant  que  le  décret  du  i5  novembre  181 1  est 
»  au  nombre  de  ceux  qui  ont  toujours  été  considérés  comme 
i>  lois  ,  maintenus  comme  tels  par  des  lois  rendues  sous 
»  l'empire  de  la  Charte,  et  appliqués  en  ce  sens  par  Ips 
»   tribunaux; 

Or,  le  décret  dont  il  est  ici  question  porte,  art.  56  : 

a  Celui  qui  enseigne  publiquement  et  tiendra  école  sans 
1)  autorisation  sera  traduit,  à  la  requête  de  notre  procureur 
»  impérial  ,  en  police  correctionnelle  ,  et  condamné  à  une 
»  amende  qui  ne  pourra  être  au-dessous  de  100  fr.  ,  ni  de 
»  plus  de  3ooo  fr.  ,  dont  moitié  applicable  au  trésor  de 
»  l'université,  et  l'autre  moitié  aux  enfans-trouvés  ,  sans 
»  pi-éjudice  de  plus  grandes  peines,  s'il  était  trouvé  cou- 
»  pabic  d'avoir  dirigé  l'enseignement  d'une  manière  con- 
1)   traire  à  l'ordre  et  à  l'intérêt  publics.» 

On  voit  que  la  cour  a  appliqué  le  minimum  de  la  peine; 
mais  c'est  ici  la  chose  la  moins  importante;  car,  avant  tout, 
c'était  d'un  principe  qu'il  s'agissait  dans  ce  procès,  et  d'un 
principe  écrit  dans  la  Charte  de  i83o.  Toutefois  ,  nous  ne! 
saurions  rien  conclure  de  cet  arrêt  pour  la  solution  delà 
question  qui  y  était  intéressée,  car  il  paraîtrait  que  1.»  Cour 
des  pairs  n'a  voulu  que  faire  respecter  ,  jusqu'à  leur  abro- 
gation expresse ,  les  décrets  que  des  lois  postérieures  ont 
considérés  comme  avant  force  légale  ,  ce  qui  réduirait  la 
«juestion  à  une  question  de  législation. 

Droit  de  grâce.  —  M.  le  ministre  de  la  guene  vienf 
d'adresser  la  circulaire  suivante  à  MM.  les  lieutenans-géné- 
raux  commandant  les  divisions  militaires  : 

«  Général,  le  Roi  regarde  le  droit  de  faire  grâce  comme 
la  plus  précieuse  des  prérogatives  de  sa  couronne. 

»  La  loi  n'assujétissant  pas  l'exercice  de  ce  droit  à  la  con- 
dition que  le  condamné  implorera  la  miséricorde  royale,  la 
grâce  peut  être  accordée  ,  dans  l'intérêt  de  la  justice  et  de 
riuimanité,  lors  même  qu'elle  n'est  pas  demandée. 

»  C'est  surtout  lorsqu'il  y  a  condamnation  à  l:i  peine  ca- 
pitale ,  que  le  Roi  a  voulu  que  l'exécution  de  l'arrêt  fût 
toujours  suspendue,  jusqu'à  décision  piisepar  suite  de  l'exa- 
men «les  circonstances  de  l'affaire,  dont  il  est  rendu  compte 
à  Sa  Majesté. 

»  Cette  mesure,  qui  déjà  s'exécute  à  l'égard  des  condam- 
nations prononcées  par  les  cours  d'assises  ,  a  p<jru  devoir 
s'appliquer  aussi  aux  condamnations  à  la  peine  capitale  , 
prononcées  par  les  conseils  de  guerre,  du  moins  pendant  le 
temps  de  paix,  et  sur  le  territoire  des  divisions  militaires  du 
royaume  seulement. 

I»  Je  vous  recommande,  en  conséquence,  de  faire  surseoir 
à  l'avenir  à  l'exécution  des  condamnations  à  la  peine  de 
mort,  même  quand  il  ne  serait  pas  formé  de  demande  en 
faveur  des  condamnés  ,  et  de  m'adiesser  les  expéditions  de 
jugement,  ainsi  que  la  procédure  ,  avec  votre  opinion  sur 
les  circonstances  qui  pourraient  recommander  les  condam- 
nés à  la  clémence  royale. 

»   Vous  m'accuserez  réception  de  cette  lettre. 

»   Maréchal  duc  de  Daematie.  » 

Qui  ne  saurait  gié  au  ministre  de  cette  mesure  d'hums- 
nitc  ,  qui  mettra  tin  ,  sinon  à  toutes  les  exécutions  capitales 
prononcées  par  les  conseils  de  guerre,  du  moins,  nous  l'es- 
pérons, au  plus  grand  nombre!  Combien  de  malheureux 
eussent  été  épargnés ,  si  une  règle  cruelle  n'eût  rendu  jus- 
qu'ici itrop  souvent  illusoire  le  recours  eu  grâce  pour  les 
militaires ,  qui  étaient  fusillés  le  plus  ordinairement  avant 
que  le  temps  leur  eut  permis  de  profiter  d'une  chance  de 
salut  que  la  constitution  accorde  à  tous  les  condamnés.  Espé- 
rons qu'une  fois  sur  cette  voie,  le  gouvernement  s'occupera 
aussi  de  la  révision  de  la  législation  militaire,  qui  a  besoin  , 
comme  toute  la  législation  pénale,  d'être  revue  tout  entière. 

Le  Gérant,   DÉHAULT. 
Imprimerie  de.SFLLicuE,  lue  des  Jeûneurs,  n.   i4- 


TOME  1  ^  —  IV'  5. 


5  OCTOBRE  1831. 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Polilîcjiie,   Pliîlosophsq^te   et    Littëraîre 


PARAISSAIT  TOIS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'esl  le  mondr. 
Matûi.  XIII.  38. 


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REVUE   POLITIQUE, 

APPEL    AUX    UOMMES  DHOITS  ET  ECLAIRES  DES   DIFFERENS  PARTIS 
POLITIQUES. 

(  1"^  Article,   —  Les  hommes  du  passé.  ) 

Depuis  quinze  ans,  les  discours  de  la  tribune  ,  les  bro- 
chures ,  les  journaux  ,  les  pièces  de  théâtre  ,  les  pinceaux 
mêmes  de  nos  ;:rtistes  ,  toutes  les  intelligences  et  tous  les 
arts  ont  concouru  à  représenter,  sous  leurs  différentes  faces 
et  dans  leurs  moindres  nuances,  les  opinions  qui  se  partagent 
le  pays.  On  pourrait  donc  croire,  au  preiHier  abord  ,  que 
toutes  les  questions  sont  épuisées  sur  nos  differens  partis 
politiques.  Il  reste  cependant  un  point  de  vue  sous  lequel 
0.1  ne  les  a  pas  encore  examinés;  c'est  celui  de  VEi'angilc. 
En  nous  V  plaçant ,  nous  trouverons  non-seulement  des 
choses  nouvelles  pour  quelques  lecteurs;  mais  des  aspects 
entièrement  inconnus  à  la  majorité  desFrançais;  et  bien  loin 
d'avoir  trop  à  regretter  que  la  route  où  nous  entrons  soit 
soiîNent  battue,  nous  t  prouverons  plutôt  le  regret  de  nous  y 
ivoir  dans  un  si  coniplet  isolement. 

Ou  peut  classer  les  nombreuses  divergences  des  opinions 
Al  tuelles  sous  trois  chefs  principaux  :  le  parti  du  passe  ,  le 
parti  du  PBÉsE.NT  et  le  parti  de  I'avemr.  Chaque  fois  qu'un 
|)euple  vient  de  subir  d'importantes  révolutions  politiques, 
ces  trois  partis  s'y  retrouvent.  Dans  les  contrées  où  des  ins- 
titutions séculaires  ont  effacé  la  mémoire  de  celles  qui  les 
précédaient,  il  est  facile  de  comprendre  que  les  hommes 
du  passé  et  les  hommes  du  présent  ne  forment  plus  qu'un 
>eul  parti;  car  le  passé  et  le  présent  sont  alors  une  seule  et 
inéme  "chose.  Ou  l'a  vu  en  France  avant  la  révolution  de  89  ; 
onle  voit  encore  dans  plusieurs  monarcbies  absolues  de  l'Eu- 
rope. Mais  partout  ailleurs  trois  influences  également  puis- 
santes sur  le  cœur  de  l'homme  ,  les  habitudes  ,  les  intérêts 
et  les  espérances  classent  les  individus  sous  trois  drapeaux 
differens.  Les  uns  regrettent  ce  quia  été;  ils  v  rattachent 
toutes  leurs  affections,  toutes  leurs  idées  de  droit,  de  justice, 
de  prospérité  publique  et  de  bonheur  individuel.  Les  au- 
tres tiennent  à  ce  qui  est  ;  ils  s'emparent  des  circonsUnces 
présentes  comme  de  laits  irrévocablement  accomplis,  et  ils 


ne  veulent  pas  plus  d'une  marche  progressive  ,  que  d'uue 
mardie  rétrograde.  D'autres  enfin  réclament  ce  qu'ils 
croient  devoir  être  ;  ils  n'acceptent  ni  le  passé,  ni  le  présent, 
et  ils  placent  toujours  le  butau-delà  du  terme  auquel  ils  sont 
arrivés.  Ces  trois  epinions  générales  se  modifient  sans  doute 
^elo'i  le  caractère,  la  position,  les  études,  le  genre  d'esprit 
de  chaque  individu;  elles  sont  plus  ou  moins  nettement 
dessinées,  plus  ou  moins  vives  dans  leurs  manif jstalioBS  ; 
quelquefois  même  deux  de  ces  opinions  transigent  ensem- 
ble pour  eu  former  une  intermédiaire,  comme  on  le  remar- 
que chez  ceux  qui  tiennent  à  la  fois  au  parti  du  passé  et  à 
celui  du  présent  ,  ou  au  parti  du  présent  et  à  celui  de  l'ave- 
nir. Mais  si  l'on  observe  les  grandes  niasses  ,  au  lieu  de  se 
borner  à  des  faits  particuliers  qui  se  subdivisent  à  l'inSui  , 
on  trouvera  que  les  trois  partis  qui  viennent  d'être  désignés, 
renferment  toute  la  nation. 

Le  principe  fondamental  de  chacun  de  ces  partis  est  juste 
en  Ini-mênie  ,  abstraction  faite  de  la  manière  dont  on  l'ap- 
plique ,  et  il  peut  être  soutenu  par  de  solides  raisons  pui- 
sées dans  notre  nature  morale.  L'homme  ,  en  effet ,  ne  doit 
se  séparer  complètement  ni  du  passé,  ni  du  présent ,  ni  de 
l'avenir.  Les  générations  successives  ne  peuvent  former  que 
les  anneaux  d'une  seule  chaîne,  qui  remonte  jusqu'au  ber- 
ceau du  genre  humain,  et  qui  doit  s'étendre  jusqu'à  son 
tombeau.  Vouloir  s'affranchir  de  tous  les  faits  antérjeujs  , 
ou  s'isoler  de  tous  les  faits  à  venir ,  ce  serait ,  pour  uc  peu- 
ple comme  pour  un  individu  ,  manquer  à  sa  loi  et  se  préci- 
piter daus  le  désordre.  Le  Créateur  a  voulu  qu'il  y  eut  des 
rapports  nécessaires  daus  la  succession  des  hommes ,  de 
n\ême  qu'il  en  a  établi  dans  la  succession  des  temps. 

Or,  nous  nous  proposons  de  prouver  que  l'Evangile  réa- 
liserait le  principe  fondamental  de  chaque  parti ,  et  qu'il 
satisferait  tous  les  besoins  légi-imes,  s'il  avait  conservé  l'in- 
fluence qui  lui  app.irtient  sur  les  mœurs  et  sur  les  opinions. 
Quelque  part  que  le  bien  se  trouve  ,  il  saurait  l'accomplir, 
et  il  n'excluerait  que  le  mal.  Aux  uns  ,  il  laisserait  tout  ce 
qu'il  est  juste  de  retenir  du  passé;  aux  autres,  il  garantirait 
tout  ce  qu'ils  doivent  désirer  dans  le  présent;  aux  derniers 
enfin,  il  promettrait  tout  ce  qu'ils  peuvent  demander  à  l'a- 
venir. iXous  appelons  donc  les  esprits  éclairés,  les  cœurs 
généreux  des  divers  partis  politiques  à  se  rallier  autour  de 


3/i 


LE  SEMEtR. 


l'Evangile  de  Jésus-Clirist ,  seule  puissance  capable  de  met- 
tre un  terme  à  nos  funestes  divisions  ,  et  de  cicatriser  les 
profondes  blessures  de  la  patrie. 

Les  hommes  du  passé  disent  :  Pourquoi  interrompre  la 
cluiîne  des  institutions,  des  habitudes  et  des  souvenirs? 
Pourquoi  faire  table  rase  de  tout  ce  qui  nous  a  été  légué 
par  le  temps  et  par  l'expérience  de  nos  pèies  ?  Sommes- 
nous  tellement  supérieurs  aux  générations  qui  nous  ont  pré- 
cédés dans  la  vie ,  qu'il  nous  soit  permis  de  tout  abattre  et 
de  tout  reconstruire?  N'est-ce  pas  la  preuve  ,  au  contraire 
d'un  manque  de  sagesse  et  d'un  excès  d'orgueil,  que  de  re- 
pousser avec  mépris  cet  héritage  de  tant  de  siècles,  et  qui  a 
traversé  tant  de  vicissitudes? 

Ces  regrets,  il  le  faut  reconnaître,  s'appuient  sur  l'un  des 
plus  nobles  besoins  de  notre  âme:  la  religion  des  souveniis 
et  des  traditions  paternelles.  Que  des  écrivains  irréfléchis 
ne  voient  qu'uti  sujet  de  moqueries  amères  dans  le  principe 
qui  inspire  de  tels  sentimens,  nous  les  plaignons  de  ne  sa- 
voir plus  y  rien  comprendre;  car  il  n'y  a  pas  seulement  lé- 
gèreté d'esprit ,  il  y  a  dépravation  de  cœur  à  vouloir  briser 
tous  les  liens  qui  unissent  les  tombes  de  nos  pères  à  nos 
foyers  domestiques.  Mais  il  faut  avouer  aussi  que  les  hommes 
du  passé  compromettent  souvent  ce  que  leur  cause  a  de 
juste  et  d'honorable,  en  prétendant  maintenir  ce  qui  doit 
être  aboli  ,  et  en  négligeant  ce  qui  doit  être  conservé. 

Ils  ont  inscrit  sur  leur  drapeau  :  Catholicisme  ,  Prii'ilèges 
nobiliaires ,  et  ils  n'y  ont  pas  inscrit  -.Evangile.  Leur  devise 
est  donc  en  ojsposition  directe  avec  l'esprit  du  siècle,  avec 
nos  vœux  et  nos  besoins;  et  comment  s'étonner  dès-lois 
qu'elle  ait  si  peu  de  défenseurs  et  tant  d'ennemis?  Quoi  ! 
dans  l'héritage  du  passé  vous  n'allez  recueillir  que  des  su- 
perstitions et  des  privilèges  :  des  superstitions  auxquelles 
nos  enfants  mêmes  ne  croient  plus,  et  qui  excitent  une  pro- 
fonde répugnance  jusque  dans  les  classes  populaires;  des 
privilèges  qui  sont  tombés  en  89  sous  des  malédictions  una- 
nimeSj  qui  ne  rappellent  à  l'immense  majorité  de  la  géné- 
ration présente  que  des  cris  de  vengeance  héréditaires, 
qui  soulèveraient  toute  la  nation,  comme  un  seul  homme, 
s'ils  venaient  à  reparaître!  Lorsque  la  liberté  d'examen  est 
passée  des  lois  dans  les  mœurs,  et  des  théories  philosophi- 
ques dans  les  habitudes  ,  vous  allez  remuer  des  cendres 
éteintes  pour  r  n  faire  sortir  le  sceptre  de  l'autorité  sacer- 
doUile,  et  vous  exbumez  le  joug  le  plus  pesant  qui  puisse 
être  mis  sur  une  intelligence  d'homme  ;  le  joug  des  cioyan- 
ces  religieuses  imposées  par  un  pouvoir  qui  se  dit  infaillible. 
Loisque  nous  demandons  une  religion  qui  parle  à  nos  cœuis 
qui  rafraîchisse  nos  âmes  altérées  ,  un  culte  en  esprit  et  en 
vérité,  que  nous  apportez-vous?  Des  cérémonies  extérieures, 
des  pratiques  matéiielles,  de  vaines  pompes,  des  images 
du  bruit,  et  vous  prétendez  nous  rendre  plus  religieux  par 
le  spectacle  de  ce  néant  de  toute  religiop.  Loisque  noss 
avons  faim  et  soif  d'égalité  civile  et  politique  ,  vous  nous 
montrez,  comme  une  ombre  menaçante,  la  hiérarchie  des 
anciens  temps  ,  et  votre  voix  s'élève  au  milieu  d'un  peu- 
ple libre  pour  lui  reprocher  d'a\oir  abattu  des  distinctions 
injurieuses,  nées  de  la  conquête  etde  la  barbarie.  Lorsqu'en- 
fiu  nous  réclamons  le  développement  de  nos  droits  ,  et  que 
nous  marchons  vers  l'avenir,  pleins  de  force  et  d'cspéran 
ces,  vous  ,  prophètes  sinistres,  vous  criez  dans  nos  cités  et 
dans  nos  hameaux  que  l'abyme  est  entr'ouvert  sous  nos  pas 
et  que  le  bonheur,  le  salut  ,  la  vie  ne  sont  point  en  avant' 
mais  derrière  nous.  Proclamons-le  franchement,  ce  sont  de 
telles  fautes  qui  compromettent  une  cause  qui  a  son  beau 
côté,  et  qui  calomnient  devant  les  générations  actuelles  tous 
les  souvenirs,  toutes  les  institutions,  toutes  les  croyances 
tout  l'héritage  du  passé  ! 

Aussi  qu'arrive- t-il  ?  Parce  qu'on  ne  veut  rien  abandon- 
ner, ou  s'expose  à  tout  perdre,   et  l'esprit  du  siècle  met  1 


d'autant  plus  de  violence  à  détruire  tout  ce  qui  était  avant 
lui,  qu'on  prétend  lui  faire  respecter  même  les  défauts  et 
les  vices  des  âges  antérieurs  En  s'opiniâtrant  à  reproduire 
le  catholicisme  du  moyen  âge,  avec  ses  légendes  ,  ses  reli- 
ques ,  ses  processions  ,  avec  les  intrigues  de  ses  prêtres  dans 
les  affaires  temporelles  ,  avec  leur  avidité  de  pouvoir  et 
d'argent,  on  excite  les  hommes  de  notre  époque  à  rejeter 
toute  espèce  de  religion  ,  et  à  se  plonger,  en  désespoir  de 
cause  ,  dans  un  déplorable  scepticisme.  En  s'obslinant  à  re- 
lever tout  l'édifice  des  anciens  privilèges ,  odieux  monu- 
ment de  l'usurpation  et  de  l'orgueil ,  forteresse  élevée  contre 
les  droits  les  plus  légitimes,  on  irrite  la  passion  d'égalité 
qui  est  dans  nos  mœurs ,  et  l'on  enflamme  cette  fièvre  de 
nivellement  qui  ne  veut  plus  reconnaître  aucune  supériorité 
sociale.  Ainsi,  les  hommes  du  passé,  pour  ne  savoir  pas 
choisir  entre  ce  qu'il  faudrait  conserver  et  ce  qu'il  faudrait 
ensevelir  dans  l'oubli ,  provoquent  eux-mêmes  les  excès 
dont  ils  gémissent,  et  ils  doivent  en  accuser  moins  la  ten- 
dance du  s'ècle  que  leur  propre  aveuglement. 

Une  observation  que  tout  le  monde  a  pu  faire  confirme' 
les  remarques  précédentes.  On  a  reconnu  qu'il  y  avait  beau- 
coup d'égoïsnie  dans  les  regrets  d'un  grand  nombre  de  par- 
tisans du  passé,  et  que  leurs  plaintes  étaient  dictées  par  des 
calculs  personnels  bien  plus  que  par  la  religion  des  souvenirs. 
Chacun  s'est  demandé  :  Quels  sont  ceux  qui  veulent  restau- 
rer les  vieilles  formes  du  Catholicisme,  et  adosser  de  nou- 
veau l'autel  au  trône,  pour  rendre  au  clergé  son  influence 
politique  ?  Et  l'on  a  dû  répondre  :  Ce  sont  des  membres  du 
corps  sacerdotal ,  et  c'est  leur  cause  même  qu'ils  plaident  eu 
plaidant  pour  le  passé.  Quels  sont  ceux  qui  veulent  rétablir 
les  distinctions  nobiliaires,  et  qui  prétendent  imposer  aux 
générations  nouvelles  leurs  antiques  privilèges?  Ce  sont  des 
membres  de  familles  autrefois  privilégiées ,  et  le  passé  qu'ils 
invoquent  n'est  pour  eux  qu'un  moyen  de  satisftire  leur 
vanité  d'aujourd'hui.  Il  est  résulté  de  là  un  grand  mal,  un 
mal  irréparable  peut-être,  c'est  que  la  cause  du  passé  a  été 
dépouillée  de  tout  ce  qui  pouvait  la  rendre  intéressante  ,  et 
qu'elle  se  confond  maintenant  dans  l'esprit  des  peuples  avec 
les  vues  d'un  étroit  égoïsme.  Au  lieu  de  cette  grande  figure 
des  âges  écoulés,  notre  siècle  n'aperçoit  plus  que  les  pro- 
portions mesquines  des  intérêts  de  deux  ou  trois  coteries; 
au  lieu  de  cette  majestueuse  et  vénérable  voix  de  nos  pères, 
il  n'entend  plus  que  les  clameurs  de  quelques  vieilles  pré- 
tentions qui  essaient  de  lutter  contre  les  droits  de  tous.  Com- 
ment donc  s'étonner,  nous  le  demandons  encore,  que  le 
passé  ne  rencontre  presque  plus  de  sympathie  dans  la  na 
lion?  Les  masses  regardent  aux  faits  plus  qu'aux  doctrines, 
et  quand  elles  voient  de  la  bassesse  dans  les  applications  d'un 
principe,  elles  n'ont  guères  le  loisir  de  chercher  s'il  y  a, 
dans  le  principe  lui-même,  quelque  chose  de  noble  et  de 
généreux. 

Cependant  quelles  que  soient  les  fautes  de  quelques  indi- 
vidus et  l'irritatiou  qui  en  a  été  la  suite  naturelle,  il  seiait 
non  moins  dangereux  qu'immoral  de  rompre  entièrement 
avec  le  passé.  Une  tentative  de  ce  genre  ne  demeurerait  pas 
long-temps  impunie,  et  plus  d'un  peuple  pourrait  appren- 
dre trop  fard  ce  qu'il  en  coûte  de  ne  rien  accepter  de  l'hé- 
ritage paternel.  Il  y  a  surtout  deux  choses  qu'il  faut  retenir 
du  passé,  sous  peine  de  ne  pouvoir  vivre  dans  le  présent  : 
d'abord  une  religion  ,  ensuite  une  classification  hiérarchique. 
Ces  deux  choses  réponde  ut  en  apparence  aux  deux  mots  que  k$ 
hommes  rétrogrades  ont  adoptés  pour  devise,  mais  au  fond 
elles  en  diffèrent  essentiellement;  car  le  Catholicisme  n'est 
plus  une  religion,  ce  n'est  qu'une  forme  religieuse,  et  les 
privilèges  nobiliaires  ne  sont  plus  une  hiérarchie  réelle, 
mais  une  hiérarchie  nominale  qu'il  serait  impossible  de  re- 
constituer. Par  une  étrange  préoccupation  des  intérêts  per- 
sonnels, après  avoir  reconnu  quels  sont  les  besoins  que  le 


passé  doit  satisfliire,  ou  a  recueilli  piociscnicut  ce  qui  dcv.iit 
irriter  ces  besoins  ou  les  ôloindro;  ou  a  choisi  ce  qu'il  y 
avait  d'abusif  et  de  suranné  dans  les  institutions  antérieures, 
et  l'on  n'a  pas  retenu  ce  qui  s'y  trouvait  de  vital  et  de  né- 
cessaire au  temps  actuel,  l'andis  qu'une  foi  religieuse  nous 
est  indispensable,  on  nous  offre  des  rites  matériels  qui  ne 
parlent  qu'aux  sens  et  à  l'imagination.  Lorsqu'il  nous  est 
essentiel  de  nous  soum'jttre  aux  supériorités  légitimes,  on 
nous  montre  l'ignoble  servilité  des  vassaux  envers  les  sci- 
gncui's.  Malheureux  égoïsmc,  qui  ne  prend  du  passé  que  ce 
qui  devait  s'y  perdre,  et  qui  perd  par  cela  même  ce  qui 
devait  en  rester  ! 

Que  si ,  à  la  place  du  Catholicisme ,  on  eût  présenté  1'  E 
vangile  aux  hommes  de  nos  jouis,  le  besoin  aurait  été  satis- 
fait; l'abus  seul  eût  été  détruit.  L'ï^vangile  est  une  institu- 
tion du  passé;  il  remonte  par  les  prophéties  jusqu'au  premier 
âge  de  l'espèce  humaine ,  par  son  avènement  sur  la  terre 
jusqu'à  l'empire  romain  ,  par  son  introduction  dans  les  Gau. 
les  jusqu'au  berceau  de  la  monarchie.  Il  nous  offrirait  donc 
le  lien  qui  doit  unir  les  générations  actuelles  aux  générations 
éteintes;  il  formerait  le  principal  anneau  de  la  chaîne  des 
siècles;  il  rattacherait  notre  foi  à  la  foi  de  nos  pères,  nos 
espérances  à  leurs  espérances,  notre  vie  enfin  à  la  vie  dont 
ils  ont  eux-mêmes  vécu.  Sous  ce  rapport,  l'Evangile  ferait 
autant  que  le  Catholicisme;  sous  un  autie ,  il  ferait  plus; 
car  il  est  encore  une  religion  forte  et  vivante,  et  le  Catho- 
licisme a  cessé  de  l'être.  Dans  la  doctrine  évangéliquc  ,  nous 
aurions  la  véritable  nourriture  et  le  véritable  breuvage  qui 
conviennent  à  nos  besoins  religieux.  Là  nous  tiouverions 
ime  immense  moisson  pour  les  âmes  qui  ont  faim  de  la  foi 
religieuse.  Et  puisqu'on  demande  maintenant,  et  avec  rai. 
son,  quelque  chose  qui  descende  plus  avant  dans  les  cœurs 
que  des  cérémonies  et  des  pratiques  légales,  le  Christia- 
nisme nous  donnerait  dans  une  abondante  mesure  ce  culte 
spirituel,  ces  croyances  intimes  ,  cette  paix,  ces  joies  de  la 
piété  qui  répondent  aux  plus  nobles  sentimens  de  notre  na- 
ture; et  le  siècle  présent  s'y  arrêterait  sans  doute  ,  au  lieu  de 
courir  après  de  vaines  théories  philosophiques  qui  ne  rassa- 
sient point,  s'il  pouvait  voir  l'Évangile  dégagé  des  ensei- 
gnemens  d'homme  et  des  superstitions  qui  l'obscurcissent  à 
ses  veux. 

En  même  temps,  par  cet  admirable  effet  de  la  vérité  qui 
suffit  en  toutes  choses ,  la  religion  chrétienne,  dès  qu'elle 
serait  réhabilitée  dans  les  cœurs,  satisferait  le  deuxième  be- 
soin que  nous  avons  signalé  ,  c'est-à-dire  qu'elles  nous  ap- 
prendrait à  respecter  les  supériorités  sociales  et  à  nous  y 
soumettre.  Les  vieux  privilèges  ont  vu  s'effacer  leur  in- 
fluence et  leur  magie  devant  l'esprit  positif  qui  nous  anime; 
on  ne  veut  plus  de  ce  désordre  organisé  auquel  on  donnait 
le  nom  d'ordre,  parce  qu'il  subsistait  depuis  des  siècles. 
Mais  ce  qu'il  faut  maintenir  avec  force  contre  d'extrava- 
gans  niveleuis ,  c'est  une  classification  sociale  fondée  sur  le 
respectdes  distinctions  que  la  Providence  même  établit  entre 
les  hommes;  et  c'est  aussi  ce  que  l'Evangile  pourrait  donner 
à  la  génération  présente.  Il  lui  enseignerait  à  se  soumettre 
aux  puissances  comme  venant  de  Dieu  ;  il  lui  montrerait  ses 
devoirs  plus  encore  que  ses  droits  ;  il  lui  apprendrait  à  obéii- 
quand  il  faut  obéir;  il  reconstituerait,  en  un  mot,  lasociété, 
en  plaçant  au  sommet  ce  qui  est  réellement  supérieur,  et  en 
maintenant  ce  qui  est  inférieur  dans  une  paisible  soumission. 
Ainsi  l'Evangile  ne  rompt  point  avec  le  passé;  car  le 
passé  même,  dans  tout  ce  qu'il  offre  de  plus  utile  et  de  plus 
essentiel,  c'est  lui.  Il  ne  laisse  tomber  que  ce  qui  doit  périr, 
les  abus  ,  les  formes  superstitieuses,  les  privilèges  injustes, 
les  prétentions  de  l'orgueil.  Il  maintient  ce  qui  doit  se  con- 
server :  une  religion  et  une  gradation  sociale.  Il  renverse  le 
Catholicisme,  mais  il  le  remplace  par  le  Christianisme;  il 
renverse  la  hiérarchie  humaine,  mais  il  la  remplace  par  la 


classirication  providentielle.  Nous  l'avons  déjà  dit  plus  haut: 
il  réali?e  le  bien,  il  n'exclut  que  le  mal. 

Ces     iinportaiites  considérations    n'auiaicnt-elles   aucun 
poids  ,    aucune   valeur  ponr  les  hommes   qui  tiennent  an 
passé  :'  On  comprend  que  ceux  qui  ne  se  proposent  d'autre 
but  que  d'assouvir  leurs  ambitions,    refusent  de  rien  en- 
tendre, dès  qu'il  ne  s'agit  plus  d'eux,  mais  du  bien  géné- 
ral. Puisqu'ils    cherchent   dans  le   catholicisme  un   intérêt 
plutôt  qu'une  religion  ,   et  que,  dans  les  distinctions  nobi- 
liaires, ils  couiidèrent  moins  les  nécessités  de  l'ordre  so- 
cial que  leur  propre  vanité,   qu'ont-ils  à  faire  de  l'Evan- 
gile,qui  établit  une  foi  relijjieuse  sans  prérogatives  ecclésias- 
tiques,  et  un  hiérarchie   sans  privilèges?  Mais  il  serait  in- 
juste  de  confondre  tous   les   partisans  du   passé  dans    une 
même  catégorie  ;  il  en  est  un  grand  nombre  ,  surtout  parmi 
ceux  qui  ne  sont  ni  nobles,  ni  prêtres,  dont  l'opinion  n'est 
point  inspirée  jiar  l'égoïsmc.  S'ils  rejettent  l'ancien  régime, 
c'est  qu'ils  y  trouvent  des  garantiesd'ordre,  de  paix  ,  de  sé- 
curité qu'ils  ne  voient  plus  dans  le  présent  ;  c'est  qu'ils  ont 
horreur  du  matérialisme  et  de  l'impiété;  c'est  qu'ils  veulent 
des  institutions  religieuses  et  morales  ,  appuyées  sur  de  so- 
lides fondemens.  Et  comme  le  Catholicisme  est  le  seul  sy- 
nonyme qu'ils  connaissent  du  mot  religion ,  et  les  privilèges 
nobiliaires,   le  seul  synonyme    qu'ils   connaissent  du   mot 
hiérarchie,  ils  se  rattachent  ,  faute  de  savoir  plus  et  mieux  , 
aux  superstitions  romaines  et  aux  titres  de  la  noblesse  féodale. 
Or  ,  si  l'on   montre    à  de  tels   gens  que  l'Evangile   ac- 
complirait précisément  ce   qu'ils  désirent  ;   si  on   leur    fait 
voir  que  par  son  influence  ils  auraient  et  la  foi  religieuse 
dont  ils  déplorent  la  ruine,  et  les  distinctions  sociales  dont 
ils  sentent  le  besoin;  si  on  leur  prouve  que  tout  ce  qui  doit 
vivre  du  passé  revivrait  avec  la  religion  chrétienne,  et  qu'ils 
y  trouveraient  la  réalisation  de  tous  les  vœux,  n'est-il  pas  per- 
mis d'espérer  que  les  hommes  droits  et  probes  de  ce  parti 
abandonneront  enfin  leur  devise  pour  adopter  la  nôtre,   et 
qu'après  avoir  été  affranchis  d'une  trop  longue  ignorance, 
ils  laisseront  leurs  antiques  drapeaux  pour  se  ranger  autour 
de  l'éternel  étendard  du  Dieu  sauveur? 

C'est  donc  à  eux  que  nous  nous  adressons  aujourd'hui  , 
parce  que  nous  avons  lieu  de  compter  sur  leur  bon  sens  et 
leur  bonne  foi.  Convertir  des  coeurs  égo'istes,  est  chose  pres- 
que impossible,  et  nous  ne  le  tentons  point;  mais  nous  es- 
sayons d'éclairer  des  consciences  droites,  disposées  à  recon- 
naître ce  qui  est  vrai,  à  suivre  ce  qui  est  juste.  Nous  les 
supplions  d'examiner  nos  raisonnemens,  de  peser  nos  preu- 
ves et  de  juger  nos  doctrines,  en  se  dépouillant  de  toutes  les 
préventions  qu'elles  ont  pu  conserver  jusqu'à  présent  contre 
les  vrais  amis  de  l'Evangile;  et  ces  hommes  trouveront  en 
nous,  non  seulement  le  principe  fondamental  et  les  deux 
points  principaux  de  leur  opinion,  mais  encore  le  moyen  de 
les  réaliser. 

Oui,  si  vous  demandez  aux  siècles  antérieurs  des  croyances 
religieuses  et  des  garanties  d'ordre  public,  hommes  du  passé, 
nos  désirs  sont  les  vôtres  ,  et  nous  sympathisons  avec  vous. 
Nous  ne  voulons  pas  non  plus  que  la  génération  actuelle 
vive  en  dehors  de  tout  ce  qui  l'a  précédée;  nous  ne  voulons 
pas  qu'elle  sorte  ,  comme  l'enfant  prodigue  ,  de  la  maison 
de  ses  pères,  et  qu'elle  puisse  dire  avec  un  insolent  orgueil, 
en  passant  près  de  leurs  tombeaux  :  Qu'y  a-t-il  entre  vous 
et  moi?  Nous  partageons  vos  craintes  et  votre  douleur,  à 
la  vue  de  l'impiélé  qui  s'élève  triomphante,  et  qui  prétend 
détruire  toute  religion,  pour  ne  mettre  à  sa  place  qu'un  ef- 
froyable et  hideux  scepticisme.  Nous  gémissons  avec  vous, 
en  observant  cette  folie  d'une  égalité  absolue  ,  qui  n'est  ni 
dans  la  nature,  ni  dans  les  intentions  de  la  Providence  ,  ni 
dans  l'intérêt  des  sociétés  humaines  ,  et  nous  combattrons  , 
comme  vous,  ces  ambitions  démagogiques  qui  réclament  un 
absurde  nivellement,  ou  qui  essaient  même  d'élever  ce  qivi 


36 


LE  SEMEUR. 


doit  ôlce  en  bas,  et  d'abaisser  ce  qui  doit  être  en  haut.  Ve- 
nez donc  à  nous,  car  vos  peines  sont  nos  peines,  et  vos  joies 
seront  nos  joie>. 

Mais  laissez  derrière  vous,  hommes  du  passe,  les  formes 
vieillies  et  impuissantes  du  Catholicisme.  Ce  n'est  plus  qu'un 
fragile  échafaudage  qui  menace  de  s'écrouler  sur  la  tête 
de  cenx-là   même  qui  voudraient  encore   le  défendre;  ce 
n'est,  ainsi  queje  dit  un  apôtre,  que  du  bois,  du  foin  et  du 
chaume  qu'on  a  bâti  sur  le  fondement,  qui  est  Jésus-Christ; 
et  comme  cet  ouvrage  humain  cache  au  siècle  présent  le 
majestueux  édifice  de  l'Évangile,  il  ne  sert  qu'à  le  précipiter 
dans  l'abîme  de  l'irréligion.  Retenons  la  croix  de  l'Agneau 
de  Dieu  qui  ôtc  le  péché  du  monde;  mais  ne  la  faisons  plus 
d'or  ni  de  pierre  ;  portons-la  dans   nos  âmes  ,  et  personne 
alors  ne  l'y  viendra  briser.  Présentons  à  ce  peuple  qui  s'é- 
f^are  et  chancelle  dans  les  ténèbres,   non   des  cérémonies 
pompeuses  qui  ne  le  touchent  plus  ,   non  des  pratiques  su- 
perstitieuses qui  le  blessent  et  l'irritent,  mais  la  doctrine 
qui  est  esprit  et  vie,  mais  la  Parole  qui  demeure  étcruelle- 
lïienl.  Et  peut-être,  quand  nous  lui  parlerons  de  l'immense 
amsmr  de  Dieu,  du  Sauveur  de  nos  âmes,  du  glorieux  ave- 
nir qui  nous  est  promis,  ce  peuple  saura  nous  comprendre, 
et  il  retournera  sur  les  chemins  qui  conduisent  à  ses  temples 
abandonnés. 

Laissez  en  même  temps  derrière  vous  les  prétentions  féo- 
dales, les  titres  du  moyen  âge,  les  privilèges  imposés  par  la 
force  et  que  la  force  a  détruits.  Le  droit  divin  ,  qui  avait 
cours  autrefois  depuis  le  trône  jusqu'au  plus  humble  ma- 
noir, est  démonétisé  de  nos  jours;  et  il  faut  prendre  garde, 
en  ne  montrant  an  siècle  que  des  supériorités  fausses,  qu'il 
ne  vienne  à  méconnaître  aussi  les  supériorités  réelles  et  lé- 
fiitimes.  Au  lieu  d'exiger  une  servilité  qu'il  n'accordera 
plus,  sanctifions  son  obéissance  ,  et  rendons-la  respectable, 
en  l'appuyant  sur  les  principes  de  l'Evangile.  Que  le  peu- 
ple apprenne  de  nous  qu'il  doit  accepter  une  hiérarchie^ 
non  po-.iit  comme  un  fardeau,  mais  comme  un  bienfait  pour 
l'ordre  social, cl  comme  une  faveur  de  Dieu. 

Hommes  du  passé,  qui  u'èlos  point  dirigés  par  les  vues 
étroites  de  l'égoïsme,  écoutez  notre  appel,  et  venez  à  nous! 


LE   CîlOLERA-MORBUS. 

DEUXIÈME    ARTICLE. 

Nous  avons  esquissé  dans  un  premier  travail  l'itinéraire 
qu'a  suivi  jusqu'à  ces  derniers  temps  la  formidable  maladie 
qui  vient  visiter  nos  contrées  occidentales  ,  pour  leur  rap- 
peler que  ,  si  le  Dieu  qui  règne  sur  le  monde  est  p.itient  et 
£.il  luiie  son  soleil  sur  tes  justes  et  sur  les  injustes,  il  est  ce- 
pendant un  terme  à  sa  longanimité  ,  un  jour  où  sa  justice 
atteint  ceux  qui  l'oublient.  Depuis  lors,  le  choléra  s'est  en- 
ccrc  approclR'  de  nous  ;  il  a  pénétré  an  sein  de  deux  grandes 
cap  lalAs  ,  et  là  ,  comme  partout  où  il  s'était  déjà  montré 
miparavant,  ses  victimes  ont  été  nombreuses  :  c'est  à  peine 
si  la  moitié  des  personnes  atteintes  ont  échappé  à  la  mort. 
Sîaintenaiit  aucun  médecin  ne  doute  que  le  ttéau  n'arrive 
Lusqu'a  nous;  et  quelque  espoir  que  seniblmt  autoriser  en- 
coïc  la  vue  des  mesures  d'iiygène  publique  qui  sont  prises 
par  r.idminislriiliou  ,  et  la  supériorité  de  nos  habitiitles  ali- 
menta i  es  sur  celles  des  peuples  de  l'Asie  et  de  l'Europe 
onc.-italc,  cbï'cun  ne  senl-il  pas  que  ce  dernier  espoir  s'af- 
faiblit de  jour  en  jour,  et  que  di  jà  u  e  persuasion  involon- 
taire nous  présent'-  l'épidémie  comme  inévitable? 

Laissant  donc  là  toute  discussion  sur  les  probabilités  de 
son  invasion  en  Fiance,  et  acceptant  d'avance  son  existence 
plus  ou  moins  prochaine  au  milieu  de  nous,  coninje  un  fait 
que  1.1  science  liiîmainc  nouj  permet  de  prévoir  ,  rciidons 
giâies  à  Dieu  de  ce  que  cette  prévision  nous  fournit  les 
moyens  de  nous  préparer  à  celte  calamité  publique  et  pri- 


vée ;  puis  ,  préparons-nous  ,  en  effet ,  en  recherchant  quels 
moyens  préservatifs  ou  de  traitement  la  bonne  Provi- 
dence a  placés  au-devant  et  à  côté  du  mal  ,  pour  que  nous 
en  usions,  en  lui  confiantd'ailleurs  le  soin  d'en  régler  l'effet 
selon  sa  sagesse. 

Une  des  causes  qui  ,  en  général ,  augmentent  le  plus  les 
ravages  des  épidémies,  c'est  l'entas-ement  des  populations 
dans  les  villes  et  celui  des  individus  dans  les  maisons  et  dans 
les  chambres.  Il  est  facile  de  concevoir  tout  ce  que  cet  état 
de  choses  a  de  funeste  influence  sur  la  santé, dans  les  cas  de 
maladies  épidéniiques  ,  puisqu'en  temps  ordinaire  il  suffit 
pour  engendrer  des  maux  nombreux  ,  et  puisqu'il  afraiblit 
a  un  haut  degré  les  sujets  qui  se  trouvent  dans  ces  fàclieuses 
conditions.  L'encombrement  a  le  double  effet, de  vicier  l'air 
que  la  respiration  doit  me'.lre  en  contact  avec  le  sang  pour 
vivifier  celui-ci,  et  de  rendre  les  soins  de  propreté  beaucoup 
plus  difficiles.  L'atmosphère  toujours  épaisse  et  chargée  • 
d'émanations  animales  dans  laquelle  vit  la  population  des 
grandes  villes,  et  surtout  celle  des  rues  centrales  ,  est  donc 
la  première  condition  de  maladie  à  laquelle  il  faut  chercher 
à  échipper, autant  qu'il  sera  possible,  et  que  le  permettront 
nos  devoirs  et  nos  circonstances  particulières. 

Ou  a  remarqué  ensuite  que  c'était  surtout  vers  les  bords 
et  dans  le  voisinage  des  riv  ères  que  la  maladie  se  montrait 
d'abord  et  qu'elle  faisait  le  plus  de  victimes.  Il  faudra  donc 
aussi  s'éloigner  autant  que  possible  de  ce  dangereux  voisi- 
nage. 

Le  tableau  statistique  que  nous  avons  donné  dans  notre 
premier  numéro  sur  l'état  comparatif  des  malades  morts 
ou  guéris  du  choléra,  dans  quelques  villes  de  l'Europe  sep- 
tentrionale,  a  fourni  une  preuve  frappante  des  avantages 
de  l'isolement  des  cholériques  pour  préserver  les  personnes 
bien  portantes.  Cette  mesure  devra  donc  être  prise  ,  soit 
par  l'autorité  ,  soit  par  les  cheis  de  famille  ,  autant  qu'elle 
se  conciliera  avec  les  soins  que  réclament  les  malades  :  on  ne 
devra  laisser  approcher  d'eux  que  les  personnes  qui  peu- 
vent leur  porter  secours. 

Des  fumigations  de  chlore,  ou  de  vinaigre,  ou  de  camphre, 
ou  enfin  de  tout  autre  substance  aromatique  ,  devront  être 
faites  et  fréquemment  répétées,  non  seulement  dans  les  ap- 
partemens  et  dans  les  maisous  ou  se  trouveront  des  cholé- 
riques, mais  dans  toutes  les  maisons  et  dans  tous  les  appar- 
temei'S,  et  ces  fumigations  seront  d'autant  plus  nécessaires 
et  devront  être  d'autant  plus  Iréquentes,  que  l'on  habitera 
un  quai  tier  plus  populeux  ou  plus  voisin  d'une  rivière. 
Outre  cela  ,  chacun  fera  bien  de  porter  sur  lui  un  morceau 
de  camphre  ou  un  flacon  rempli  soit  de  vinaigre  aromati- 
que, soit  d'une  solution  de  chlorure  de  chaux  (  eau  de  La- 
barraque  ). 

M.  Brayer  ,  qui  a  pratiqué  long-temps  la  médecine  à 
Coustantinople  ,  a  remarqué  que  les  femmes  y  sont  moins 
sujettes  que  les  hommes  à  contracter  les  maladies  miasma- 
tiques SI  conimunes  dans  ce  pavs.  Il  croit  pouvoir  attribuer 
cet  avantage  à  l'usage  du  voile  qu'elles  portent  lorsqu'elles 
sortent  de  chez  elles.  Ce  voile  diffère  beaucoup  de  celui  qui 
est  en  usage  chez  nous  ;  il  se  compose  de  deux  morceaux  de 
mousseline  blanche  plissée  en  double  :  le  premier  couvre  le 
front,  les  cheveux,  les  oreilles;  le  second,  la  moitié  du  nez, 
la  bouche  et  le  menton.  Ils  ne  laissent  à  découvert,  dans 
leur  intervalle  ,  que  le  tiers  inférieur  du  front  et  la  moitié 
supérieure  du  nez,  en  sorte  que^  l'ouverture  des  narines  et 
la  bouche  étant  à  couvert ,  l'air  extérieur  ne  pénètre  dans 
les  organes  de  la  iesj)iration  qu'après  avoir  été  tamisé  par 
la  mousseline  :  or,  M.  Brayer  pense  que  les  filamens  nom- 
bieux  qui  hérissent  les  interstices  de  ce  tissu  arrêtent  au 
passage  les  miasmes  ,  qui  sans  cela  s'attachent  aux  cheveux, 
à  la  peau  ,  et  pénètrent  avec  l'air  rcsp  ré  dans  l'économie. 
Ce  médecin  propose  en  conséquence  l'usage  du  voile  orien- 
tal comme  préservatif  du  choléra.  Il  nous  semble,  en  effet, 
que  ce  moyen  bien  simple, et  auquel  l'on  ne  peut  reprotliei', 
ce  nous  semble  ,  que  son  incommodité  clans  les  saisons 
chaudes,  pourrait  rendre  de  grands  services,  surtout  aux 
personnes  qui  sont  appelées  à  respirer  Tatmosphère  des 
malades  en  leur  duiiiiiiut  des  soins. 

Un  autre  préservatif,  conseillé  et  vanté  dans  ces  derniers 
temps,  ast  nn  emplâtre  de  poix  de  Bourgogne  placé  sur  lu 


LE  SEUEIR. 


région  de  l'estoniic  ;  ce  moyen  mérite  d'être  recommundi-, 
car  il  répond  à  l'une  dos  premières  iiidie;itions  qu'on  ail  a 
rciiijiHr  ,  (pii  est  d'entretenir  à  la  suiFace  du  corps  une 
certaine  excitation. 

Qu'on  ajoute  maintenant  aux  précautions  qui  vieiincut 
d'être  indiquées  la  reconnnandatioii  d'entietenir  beaucouji 
de  propreté  dans  les  maisons  et  sur  soi  ,  di;  se  cliausser  et 
de  se  vêtir  <  h  ludeminit ,  d'observer  un  réjjinK-  alinienlaire 
doux  saiiS  être  aff.àlili'-sant  ,  de  manger  peu  de  fruits  crus  , 
d'éviter  toute  cause  de  refroidissement,  tout  excès,  de  l'aire 
un  exercice  niodéié  ,  et  l'on  connaîtra  sommairement  tout 
ce  nui,  dans  l'onlie  de  notre  vie  physique,  peut  éloigner  de 
nous  et  de  nos  familles  les  atteintes  du  ciioléra. 

Mais,  comme  l'a  dit  avec  raison  le  docteur  Hahnemann, 
ce  <nii  vaut  mieux  que  toutes  les  précautions  de  l'iivgièue  , 
quelque  utiles  et  précieuses  qu'elles  soient,  c'est  la  confiance 
en  Dieu.  En  efli^t,  être  à  l'abri  de  la  crainte,  est  dans  toutes 
les  épidémies  une  des  premières  conditions  de  salut;  car 
lien  n'affaiblit  notre  constitution  et  ne  donne  prise  à  l'action 
des  causes  de  maladie  comme  la  frayeur.  Or,  si  nous  eu  ex- 
ceptons un  petit  nombre  d'hommes  hardis  par  lempéra- 
meut,  ou  qui  affrontent  les  dangers  sans  crainte,  on  ne  sait 
par  quel   mélange  d'etourderie  et  d'orgueilleuse  témérité, 
la  frayeur  s'empare  de  tous  dans  les  calamités  du  genre  de 
celle  qui  uous  menace.  Si  la  valeur  du  champ  de  bataille 
est  commune  au  milieu  de  nous  (  et  la  cause  en  serait  facile 
i  déduire  du  caractèie  national  ) ,  le  courage  qui  consiste  à 
ne  pas  redouter  un  lit  de  maladie  et  de  mort  est  beaucoup 
plus  rare  ,  ei  jamais  ,   nous  osons  l'assurer  ,  celui  qui  ne  le 
puise  qu'eu  lui-même  ne  peut  être  certain  de  le  conserver  , 
parce  que  ce  courage  est  alors  à  la  merci  de  toutes  les  vi- 
cissitudes de  la  santé;  le  moindre  changement  survenu  dans 
notre  état  phys  ologiquc  suffit  quelquefois  pour  l'éteindre. 
C'est  d'ailleurs  un  courage  irrélléchi  ,  sans  motif,  aveugle, 
et  qu'une  réflexion  sérieuse  sur  la  mort  et  sur  l'incertitude 
de  ses  conséquences  pour  celui  qui  ne  possède  que  ce  genre 
de  sécurité  ,  peut  faire  cesser  d'un  moment  à  l'autre;  c'est 
surtout  un  courage  dangereux  ,    imprudent,    une  téra'érité 
d'enfant ,  indigue  d'un   être  intelligent  et  immortel,   qui 
porte  une  conscience  aii-dedans  de  lui.  Que  nos  concitoyens 
cherchent  donc  ailleurs  qu'en  eux-mêmes  les  forces  morales 
dont  ils  auront  besoin;  qu'ils  cherchent  Dieu,  et  ils  trou- 
veront en  lui  une  paix  qui  sera  à  l'abri  de  tout  ;  mais  que 
leur  Dieu  soit  celui  de  l'Evangile,  et  non  celui  de  leur  ima- 
gination ;  car  ce  dernier  les  abandonnera   au  jour   de   l'é- 
preuve; le  premier  seul  est  fidèle;  lui  seul  est  un  rocher  et 
ime  retraite  assurée  pour  nos  cœurs;  lui  seul  est  un  vérita- 
ble père  ,   soigneux  de  tout  ce  qui  concerne  ceux  qui  s'at- 
tendent à  lui.  Cependant,  qu'on  ne  s'abuse  pas;  ce  n'est 
pas  en  cherchant  nn  moyeu   hygiénique  dans  la  confiance 
que  nous  recommaiidoi.s  ici,  qu'on  trouvera  cette  confiance. 
ISous  avons  dit  en  commençant  que  la  Providence,  en  nous 
donnant  de  prévoir  de  loin  l'arrivée  du  choléra  au  milieu 
de  nous,  nous  avait  'aissé  par  lii  le  temps  de  nous  y  préparer. 
Ce  serait  mal  profiler  de  celle  prévision  que  de  borner  nos 
préparatifs  à  quelques  mesures  d'hygiène  corporelle;  et  ce- 
pendant, ô  aveuglenienl  !  c'est  lii  tout  ce  qu'on  a  su  faire 
jusqu'ici  ;  c'est  à  cela  que  se  bornent  tous  les  travaux;  c'isL 
là  tout  l'objet  des  conseils  de  ceux  qui  marchent  par  leur 
intelligence  et  leur  savoir  à  la  tète  de  notre  nation.  Per- 
sonne n'a  encore  éle^é  1^  * oix  pour  dire  à  quelle  autre  pré- 
paration, bien  autrement  importante,  nous  ajipelle  en  tous 
temps  la  certitude  (!e  noire  mort,   et  dans  ce  moment  la 
perspective  qui  est  ilevani  nous.  C'est  bien  moins  à  éviter 
l'atteinte  du  choierai  que  nous  devons  apporter  nos  soins  , 
qu'à  mourir  avec  la  paix  d  iiis  ràme,qu'à  nous  mettre  en  sé- 
curité sur  le  sort  qui  nous  attend  au-delà  du  tombeau.   Si 
nous  cherchons  le ioyi<unie  4^'  Dieu  et  sa  justice,  mais  seu- 
lement alors  ,  toutes  les  autres  choses  nous  seront  données 
par-dessus. 

Qu'interrogeant  sa  conscience  en  présence  des  sérieuses  et 
■solennelles  déclarations  de  la  Bible,  on  remonte  ainsi  à  la 
source  des  sciitimens ,  dsnt  la  contemplation  delà  mort 
remplit  tout  homme  qui  se  place  directement  en  face  d'elle; 
qu'on  regarde  ensuite  à  cette  croix  de  Jésus-Christ  sur  la- 
quelle Dieu  a  rendu  témoignage  à  sa  justice  et  à  sa  misé- 


ricorde ,  où  il  a  scellé  le  pardon  du  pécheur  (jui  con- 
sent à  le  lui  demander  en  toute  humilit  et  l'on  aura 
hieulôt  lieu  de  sentir  à  quel  genre  de  préparation  nous 
devons  songer  avant  tout.  On  éprouvera  au  si  quelle  dii- 
fereiicc  infinie  se  trouve  entre  la  paix  qui  vient  du  vrai 
Dieu,  et  la  faisse  et  témiuaire  sécurité  dans  laquelle;  on  se 
laissait  endoiinir  par  ignorance  et  par  orgueil.  Cette  paix 
ensuite  portera  ses  fruits  pour  la  santé  de  nos  corps  :  c'est 
donc  la  p.iix  du  Chrélien  qui  est  la  véiilablc  confiance  eu 
Dieu;  c'est  elle  seulement  qui  exerce  sur  notre  constitution 
physique  cette  bienfaisante  inilueuce  qu'on  a  mise  avec 
raison  au-dessus  de  tous  les  moyens  matériels  propres  à  re- 
pousser les  atteintes  du  choléra.  Revenons  maintenant  à  ce 
dernier,  et  terminons  ce  que  nous  avons  à  en  dire  par  quel- 
ques mots  sur  son  traitement. 

Tous  les  médecins  qui  ont  vu  et  traité  le  choléra  asiati- 
que s'accordent  à  nous  dire  que  la  promplituile  des  secours 
est  ici,  plus  que  dans  tout  autre  mdadie,  la  première  con- 
dition du  succès  des  moyens  employés.  C'est  ce  que  l'on 
conçoit  parfaitement,  quand  on  se  i  appelle  que  cette  mala- 
die marche  avec  une  rapidité  telle,  que  la  mort  en  est  sou- 
vent le  résultat  au  bout  de  cjuelques  heures.  Il  faut  donc 
non-seulement  se  hâter  ,  aux  premiers  soupçons  du  mal  , 
de  l'aire  chercher  un  médecin  ,  mais  encore  être  en  me-' 
sure  d'administrer  ,  déjà  avant  l'arrivée  de  celui-ci ,  quel- 
ques soins  au  malade.  Heureusement  ces  soins  sont  de  la 
compétence  de  tout  le  monde;  car  une  des  premières  indi- 
cations à  remplir  dans  ces  malheureuses  circonstances,  c'est 
de  rappeler  la  chaleur  à  la  peau,  et  surtout  aux  membres  : 
or,  rien  n'est  plus  aisé  à  suivre  que  cette  indication,  puis- 
qu'il ne  s'agit  que  de  frictionner  les  jambes  et  les  bras  à  sec 
ou  avec  nn  hniment  volatil,  et  de  couvrir  les  extrémités  in- 
férieures de  cataplasmes  très-chauds  et  synapisés.  On  retirt; 
également  beaucoup  de  bien  d'applications  chaudes  et  même 
plus  ou  moins  irritantes  sur  la  peau  du  ventre.  On  peut 
avec  ces  seuls  moyens  attendre  l'arrivée  du  médecin. 

Quant  au  traitement  ultérieur  que  devra  suivre  celui-ci  ^ 
ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'en  parler  avec  détail ,  car  cet  arti- 
cle s'adresse  avant  tout  aux  personnes  étrangères  à  la  mé- 
decine, et  ce  serait  faire  auprès  d'elles  un  vain  et  fastidieux 
étalage  de  savoir,  que  de  rappeler  les  divers  moyens  proposés 
contre  le  choléra  ,  ou  de  discuter  la  valeur  des  divers  sys- 
tèmes de  traitement  qui  oui  été  préconisés  jusqu'à  ce  jour. 
L'homme  du  monde  se  perd  au  milieu  de  toutes  ces  diver- 
sités d'opinions  et  de  remèdes  ,  et  en  vient  assez  naturelle- 
ment à  conclure  qu'il  y  a  complète  incertitude  sur  les  moyens 
de  le  guérir  s'il  tombe  malade  ;  tandis  que  le  praticien  se 
fiaye  bientôt  une  route,  et  démôle  ce  qu'il  y  a  d'expéri- 
mentsl  et  de  fondé  dans  les  conseils  des  divers  auteurs. 

Les  bains  chauds,  les  bains  de  vapeurs,  les  vésicatoires  , 
labrùliire  superficielle  de  quelques  points  de  la  peau  ,  com- 
plètent la  série  des  .moyens  externes  dont  nous  avons  com- 
mencé plus  haut  l'énumération;  mais  c'est  au  médecin  qu'il 
l'aut  laisser  l'emploi  de  ces  excitations  plus  puissantes.  La 
saignée  est  indiquée  chez  les  sujets  i  obustes  et  sanguins  , 
mais  seulement  au  début  <)e  la  maladie  ;  c'est  ordinairement 
alors  à  la  saignéede  la  veine  qu'il  faut  donner  la  préférence. 
Ou  s'appliquera  ,  en  outre  ,  à  favoriser  le  retour  de  la  cha- 
leur à  la  peau  et  l'étal  lis^ement  de  la  transpiration  par  des 
boissons  cliaudes  et  rendues  plus  ou  moins  excita. ites  selon  les 
cas  ;  pu  s  on  .ajoutera  à  ces  boissons  quelques  substances  cal- 
mantes ou  anti-spasmodiques  pour  combattre  les  désordres 
du  système  nerveux  ,  et  contribuer  par  là  à  rétablir  l'équili- 
bre dans  la  distribution  de  la  chaleur  et  des  forces  dans  tout 
le  corps.  Ce  n'est  cju'autant  qu'ils  tendent  on  à  donner  à  3a 
peau  une  bonne  température,  ou  à  faire  cesser  le  spasme  , 
que  les  moyens  qui  nous  sont  vantés  avant  tant  de  profu- 
sion et  si  peu  de  discernement  par  le  charlatanisme  ou  la 
crédulité  ,  méritent  quelque  confiance. 

L'opium  tient  certainement  le  premier  rang  parmi  les 
substances  médicamenteuses  auxquelles  on  doit  avoir  re- 
cours ;  mais  comme  nous  lavons  déjà  dit ,  ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  de  parler  avec  plus  de  détail  du  traitement  du  ch;  léra- 
morbus.Nous  n'avonsdù  nous  proposer  d'autre  butméJical, 
en  écrivant  ces  lignes,  que  de  répandre  ,  autant  qu'il  est  eu 
n   nous,  la  connai  sauce  des  movens  préservatifs  du  choléra. 


38 


LE  SEMEUR. 


et  celle  des  premiers  secours  que  tout  assistant  peut  ap- 
porter au  malade. 

ria  se  à  Dieu  que  les  précautions  éloignent  de  nous  le 
fléau,  et  si  non  ,  du  moins,  que  les  secours  de  l'art  en  bor- 
lient  les  ravapesl  muis  surtout  que  l'attente  du  malhcui'  , 
que  le  malheur  lui-même  nous  rendent  attentifs,  et  por- 
tent nos  regards  vers  Celui  que  notre  France  oublie,  dontcile 
tranipresse  la  loi,  et  dont  elle  attire  sur  elle  la  justice.  La 
légèreté  du  cœur  et  l'oubli  de  Dieu  sont  peut-être  plus 
inexcusables  que  jamais  h  l'époque  où  nous  vivons.  Rappe- 
lons-nous ces  paroles  sérieuses  adressées  par  Jésus-Christ 
aux  troupes  qui  l'entouraient  ;  «  Quand  voiu  voyez  une 
nue  ;  qui  se  lève  de  l'occident,  vous  dites  d'abord  la  pluie 
viei.t ,  et  cela  arrive  ainsi  ;  et  quand  vous  voyez  souffler  le 
vent  du  midi  ,  vous  dites  qu'il  fera  chaud  et  cela  arrive. 
Hypocrites ,  vous  savez  bien  discerner  les  apparences  du 
ciel  cl  de  la  terre  ,  et  comment  ne  discernez-vous  pas  cette 
saison  ?  (Luc  XII,  54-56.  ) 


L'UTILITARISME. 

Nous  avons  annoncé  dans  un  précédent  article  le  dessein 
de  passer  en  revue  quel([ues-unes  des  théories  morales  de 
notre  époque.  C'est  par  Vulililarisme  que  nous  commence- 
rons. Il  a  d'autant  plus  de  droit  à  cette  première  place 
qu'il  est ,  plus  que  tout  autre  système ,  en  rapport  avec  les 
mœurs  p-i'néralcs.  Nous  croyons  bien  que  toutes  les  doc- 
trines, plus  ou  moins,  séjournent  dans  la  vie  avant  de  passer 
dans  la  science;  mais  nous  le  croyons  surtout  de  celle-ci. 
La  science  a  reçu  ce  système  de  la  vie,  à  qui  ensuite  elle  l'j 
rendu  avec  intérêts,  c'est-à-dne  plus  développé,  plus  lié  , 
plus  consci'mt  de  lui-même.  L'utditarisme  s'introduit  dans 
les  mœurs  à  la  suite  de  la  corruption  générale  ou  du  scep- 
ticisme. C'est  à  une  époque  d'épuisement  moral  que  Cicéron 
cherchait  à  réconcilier  le  public  romain  avec  le  devoir  par 
la  considération  de  Y  utile,  inséparable,  selon  lui ,  de  l'hon- 
nête. C'est  dans  .m  temps  de  délabrement  et,  si  je  l'ose  dire, 
de  putréfaction  sociale  ,  qu'IIelvétius  conlerail  à  l'égoïsme 
l'empire  des  déterminations  morales.  Le  réveil  de  l'utilita- 
risme parmi  nous  n'est  pas  non  plus  spontané;  il  est  pro- 
voqué par  une  disposition  générale  au  scepticisme,  qui  tient 
elle-même  en  orande  partie,  à  cette  succession  de  commo- 
tions polili'ques"dont  l'Europe  a  été  le  théâtre.  Mal  armés 
contre  une  foule  de  questions  de  conscience  que  les  événe- 
mens  faisaient  surgir  d'un  jour  à  l'autre ,  et  que  la  foi  mo- 
rale des  vieux  âges  eut  sommairement  résolues,  les  indivi- 
dus, les  États  eux-mêmes  ont  su  gré  à  ceux  qui  sont  venus 
lear  dire  tout  haut  ce  qu'eux-mêmes  depuis  long-temps  se 
disaient  tout  bas,  c'est  .'lu'il  y  avait  quelque  autre  part  un 
critérium  plus  commode  et  plus  sûr  de  la  bonté  des  actions. 
L'utditarisme  s'est  enrichi  psu  honorablement  des  biens 
d'un  proscrit,  je  veux  due  du  sentiment  moral  ,  banni  de 
la  vie.  Mais  cette  fois,  du  moins,  la  doLtiine  de  l'utilité  s'est 
produite  sous  l'aspect  d'une  doctrine  sévère  ,  non  passion- 
née, scientifique  en  un  mot;  et  l'on  a  compté  parmi  ses  dé- 
fenseurs des  hommes  estimables  ,  qu'inspirait  à  leur  insu 
un  principe  bien  supérieur  ,  c'esl-à-dire  contradictoire  à 
leur  doctrine.  Leu»  cararttre  ôte  quelques  épines  à  la  tâche 
de  les  réfuter;  car  aucun  SKuUmenl  pénible,  aucune  émotion 
personnelle  ne  peut  se  mêler  à  ce  débat.  Ou  ne  trouve  de- 
vait soi  que  des  idées,  et  non  pas  des  hommes. 

"Traçons  d'abord  l'esquisse  du  système. 

Il  n'y  a ,  selon  ses  partisans  ,  qu'un  principe  raisonnable 
des  actions  humaines,  ou,  en  d'autres  termes,  elles  ne  sont 
rationnellement  bonnes  que  par  leur  conformité  avec  un 
principe,  qui  est  l'utilité  de  l'agent.  Poser  ce  principe,  c'est 
poser  la  base  de  la  morale. 

L'homme  vertueux  est  celui  qui  entend  le  mieux  ses  in- 
térêts, qui  sait  éviter  le  plus  de  maux  ,  et  se  procurer  le 
plus  de  jouissances. 

Mais  ce  n'est  pas  tout  d'a\  oir  posé  le  principe  :  il  faut 
l'appliquer  ;  cette  application  est  la  morale  n>éme.  Il  s'agit 
de  démêler  les  vrais  intérêts  des  faux,  afin  de  ne  s'attacher 
qu'aux  premiers.  Or,  l'observation  ne  tarde  pas  à  montrer 
qu'il  y  a  des  maux  apparens  qui  sont  des  biens  réels,  et  des   j 


biens  apparens  qui  sont  de  vrais  maux.  Le  monde  est  or- 
ganisé de  telle  manière  qu'on  ne  saurait  guère  jouir  d'une 
cliose  sans  renoncera  quelque  autre,  et  que  le  bien  prochain 
n'est  pas  toujours  le  plus  désirable.  La  sagesse  ,  ou  ,  si  l'on 
veut,  kl  vertu  consiste  à  savoir  apprécier  les  résultats  défi- 
nitifs, le  produit  net  d'une  action,  et  à  savoir  ,  en  consé- 
quence, ou  la  faire  ou  s'en  abstenir.  La  morale  est  l'arith- 
métique du  bonheur. 

Mais  qu'on  prenne  bien  garde  qu'il  ne  s'agit  pas  de  re- 
commencer ce  calcul  ii  chaque  action  nouvelle,  méthode 
grossière  qui  n'appartient  qu'à  l'enfance  de  la  culture  mo- 
rale. Il  faut, dans  la  vic_  subordonner  le  détail  à  l'ensemble. 
Ce  qui  parait  un  bien  relativement  à  un  cas  donné  ,  peut 
être  un  mal  eu  égard  à  des  relations  plus  générales.  Il  faut 
avoir  devant  les  yeux  la  vie  tout  entière  ,  dans  toute  sa  du- 
rée ,  dans  toutes  ses  fiicultés  ,  dans  toutes  ses  relations  ,  et 
c'est  dans  l'intérêt  de  la  vie  ainsi  conçue  qu'il  faut  agir.  Ici 
commence  le  rôle  de  la  science.  D'une  foule  d'observations 
particulières  elle  remonte  à  des  lois  générales;  elle  fait  voir 
quel  ordre  d'actions,  quelles  habitudes,  quel  svstcme  de 
conduite  ont  pour  résultat  infaillible  et  définitif  le  bonheur 
de  l'individu;  c'est  en  procédant  ainsi  qu'elle  envient  à 
recommander  la  tempérance,  îa  véracité,  l'obéissance  filiale, 
et,  en  général,  les  habitudes  qu'où  appelle  communément 
^'e/^tus, 

Et  qu'on  ne  s'y  méprenne  pas  :  cette  base  de  la  morale, 
c'est  l'intérêt  individuel ,  non  l'intérêt  général.  Peser  cette 
dernière  base,  c'est  tomber  dans  une  pétition  de  principe  ; 
comment  arriver  à  l'intérêt  général  autrement  que  par  l'in- 
térêt personnel?  Celui  à  qui  voiis  imposerez  le  principe  de 
l'utilité  du  plus  grand  nombre  ,  vous  demandera  toujours  : 
Mais  pourquoi  faut-il  que  je  prenne  pour  base  de  mes  ac- 
tions l'intérêt  du  plus  grand  nombre?  Et  vous  lui  répon- 
dre/. ,  ou  bien  :  La  conscience  l'exige  ;  et  c'est  revenir  au 
système  que  vous  repoussez;  ou  bien  ;  Fais-le  pour  ta  propre 
utilité,  ce  qui  est  le  système  de  l'intérêt  individuel. 

Aussi  les  utilitaires  qui  ,  par  forme  de  trai  siction  ,  ont 
substitué  l'utilité  générale  à  l'intérêt  individuel,  sont  de  faux 
utilitaires,  indignes  de  ce  nom;  ce  sont  des  sectateurs  delà 
doctrine  de  l'obligation.  Il  n'y  a  pas  de  moven  terme  entre 
l'utilitarisme  et  la  doctrine  du  devoir.  L'argile  et  l'or  ne 
s'allièrent  jamais  que  dans  la  vision  du  prophète  (  Daniel^ 
ch.  II).  La  conscience  et  l'intérêt  peuvent  se  concevoir  ré- 
sidant simultanément  dans  l'àme  l'un  à  côté  de  l'autre,  voi- 
sins, rivaux,  jamais  mêlés,  jamais  confondus,  jamais  un.  Ils 
peuvent  concourir  ensemble  à  nos  déterminations  ,  à  nos 
actes;  ils  ne  peuvent  fonder  ensemble  notre  moralité.  L'u- 
tile et  le  juste  sont  des  élémens  trop  distincts  pour  s'identi- 
fier jamais;  qu'on  prouve,  si  l'on  peut,  que  le  juste  est  une 
chimère,  mais  qu'on  n'entreprenne  pas  d'en  faire  une  nuance 
de  l'utile. 

Comme  cependant  on  a  peine  ii  croire  qu'entre  des  hom- 
mes estimables  ,  entre  deux  écoles  dont  les  chefs  respectifs 
marchent  à  la  tête  de  la  civilisation  et  de  l'humanité  ,  il  y 
ait  sur  cette  matière  un  dissentiment  réel,  on  se  plait  à  pen- 
ser quelquefois  qu'un  simple  malentendu  les  sépare;  et  il  y 
aurait,  je  l'avoue,  une  manière  de  le  concevoir.  Les  utili- 
taires ont  dressé  un  inventaire  complet,  disent-ils,  des  plai- 
sirs et  des  peines  dont  l'humanité  est  susceptible.  Qu'ils 
comptent  au  nombre  de  ces  plaisirs  et  de  ces  peines  ceux 
qui  dérivent  de  1 1  conscience  ;  qu'ils  fassent  de  son  appro- 
bation et  de  ses  reproches  un  motif  déterminant  pour  faire 
certaines  actions  et  pour  en  éviter  d'autres ,  et  je  crois  que 
nous  pourrons  nous  entendre. 

Rien  ne  les  empêche  de  considérer  la  conscience  comme 
un  besoin,  le  besoin  d'obéir  à  la  voix  intérieure,  de  se  con- 
former à  la  règle  du  juste.  Or  ,  comme  toute  satisfaction 
d'un  besoin  est  un  plaisir  ,  la  paix  de  la  conscience  peut  se 
ranger  sans  difficulté  au  nombre  des  plaisirs.  Obéir  à  sa 
conscience,  c'est  satisfaire  un  besoin  ,  c'est  se  procurer  vin 
plaisir.  Il  n'est  pas  nécessaire,  pour  qu'il  en  soit  ainsi ,  qu'à 
cette  obéissance  soient  attachées  par  une  promesse  divine 
certaines  récompenses  ,  a.  la  désobéissance  certaines  puni- 
lions;  ou,  du  moins,  on  peut  f;\ire  abstraction  de  ces  puni- 
tions et  de  ces  récompenses  extérieures  ou  objectives ,  pour 
ne  faire  attention  qu'à  celles  qui  naissent,  pour  ainsi  dire, 


Li:  SEMEUR. 


39 


dans  rintcrieui-  du  sujet.  Ces  deux  sortes  de  lélributloiis 
iialuiolles  ou  spontanées  sont  de  vraies  peines  et  de  viais 
plaisirs. 

Inutile  démarche!  à  aucun  litre  les  utilitaires  ne  veulent 
d'une  telle  tliosc  que  la  conscience.  Quelque  nom  qu'elle 
prenne,  elle  suppose  la  notion  du  juste  ,  notion  piimitive, 
antérieure  à  l'iuimanité,  que  l'iinmanité  trouve  et  qu'elle 
ne  fait  pas.  Quant  au  juste,  les  utilitaires  s'écrient  :  Qui  l'u 
vu?  Et  ils  ont  raison  :  personne  ne  l'a  vu,  non  plus  que  l'es- 
prit ,  non  plus  que  Dieu  ,  qui  n'existent  sans  doute  ni  l'un 
ni  l'autre,  puisque  personne  ne  les  a  vus.  Nous  aurons  assez 
l'occasion  cfe  reconnaître  que  toutes  ces  négations  s'empor- 
tent l'une  l'autie;  présentement,  il  est  question  d'autre 
chose  ;  il  est  question  d'un  accommodement  que  nous  pro- 
posions aux  utditaires,  et  auquel  ils  ne  veulent  pas  enten- 
dre. Nous  réclamions  pour  la  conscience  une  place  dans  le 
catalogue  des  iutéiéts  :  ou  n'en  vent  à  aucun  prix.  Voilà 
donc  les  conféiences  rompues  ,  et  les  hostilités  prêtes  à  re- 
commencer; car  il  est  clair  désormais  qu'il  n'y  a  point  de 
principe  commun  entre  les  utilitaires  et  les  partisans  de  la 
conscience  :  la  paix  ne  viendja  qu'après  la  victoire. 

{La  suite  a  un  prochain  nuincro.) 


VOYAGES. 

VOYAGE    DE    M.    MADDEN    EIV    TURQUIE,  EN    tGYPTE  ,    EN 
WUBIE    ET    EN    PALESTINE. 

{Fin.) 

Nous  avons  réservé  poui-  ce  second  aiticlt  les  passa- 
ges du  voyage  de  M.  Madden  qui  jettent  cjuelque  jour  sur  les 
Saintes-Ecritures  ;  mais  on  aurait  tort  de  s'attendre  à  trou- 
ver beaucoup  de  vues  nouvelles  et  frappantes  sur  ce  sujet, 
chez  un  auteur  qui,  non-seulement  ne  possède  pas  celte  con- 
naissance des  antiquités  bibliques  c[ui  aurait  pu  lui  faire 
mettre  un  grand  intérêt  à  ce  genre  de  recherches, mais  qui  se 
permet  encore  plus  d'une  fois  un  ton  léger  et  des  plaisante- 
ries qui  annoncent  aussi  peu  de  goût  que  peu  de  respect 
pour  les  choses  saintes. 

M.  Madden  pense  que  le  pays  de  Gosçen  ,  qu'habitaient 
les  Israélites  en  Egvptc ,  était  situé  entre  San  (  ancienne- 
ment Zoan)  etSaleïiies;  ce  pays  touche  maintenant  le  désert; 
mais,  à  en  juger  par  les  ruines  dont  il  est  couvert ,  il  paiaii 
qu'il  était  autrefois  cultivé. 

A  Suez,  M.  Madden  mit  beaucoup  d'importance  à  s'assu- 
rer si  la  mer  et.  it  guéable  vis-à-vis  de  la  ville  ,  à  la  marée 
basse;  on  lui  assura  qu'elle  ue  l'était  pas;  mais  il  ne  voulut 
pas  se  contenter  de  cette  assertion,  et  trouva  un  marin  qui 
pour  quelque  argent  consentit  à  faire  cette  expérience  ,  et 
traversa  la  mer  eu  neuf  minutes ,  en  marchant  les  mains 
élevées.  Dans  l'endroit  le  plus  profond  ,  il  avait  de  l'eau 
jusqu'au  menton.  Notre  voyageur  le  fit  passer  nue  seconde 
fois  et  le  suivit  ;  mais  la  marée  montant  rapidement,  il  ne 
put  pas  aller  plus  loin  que  le  milieu,  et  revint  au  rivage 
parfaitement  convaincu  que  la  Mer-Rouge  était  guéable 
vis-à-vis  de  Sjjez.  M.  Niebuhr,  avant  lui,  avait  adopté  l'opi- 
nion de  ceux  qui  prétendent  que  leslsraéliles  ont  passé  la  Mer- 
Rouge  près  de  Suez  ;  «  mais,  ajoule-t-il,  celui  qui  suppose- 
»  rait  que  la  multitude  des  Israélites  a  pu  traverser  dans 
»  cet  endroit  sans  un  miracle  se  tromperait  grandoment  ; 
»  car,  même  de  nos  jours,  aucune  caravane  ne  prend  ce  che- 
»  min  ,  qui  serait  de  beaucoup  le  plus  court  pour  aller  du 
»  Caire  au  Mout-Sinaï;  et  le  passage  eût  (té  naturelle- 
I)  ment  plus  difficile  pour  les  Israélites,  il  y  a  plusieurs 
»  milliers  d'années  ,  quand  le  golfe  était  probablement  plus 
»  large,  plus  profond,  et  s'étendait  davantage  vers  le 
»  nord  ;  car  ,  selon  toute  apparence ,  l'eau  s'est  retirée  ,  et 
»  le  terrain  s'est  élevé  en  cet  endroit  par  les  sables  du  dé- 
»  sert.  »  Cette  observation  pourrait  suffire  pour  prouver 
que  ce  serait  montrer  autant  de  légèreté  que  de  témérité  , 
que  de  conclure  de  ce  qu'un  homme  a  pu  traverser  à  gué  , 
de  nos  jours,  )a  mer  devant  Suez,  que  l'armée  des  Israélites, 


composée  desix  cent  millchomincs  ,  sans  comp:er  les  vieil- 
lards ,  les  femmes  et  les  eiiEins  ,  a  pu  sans  miracle  \:\  traver- 
ser de  cette  manière,  il  y  a  plusieurs  milliers  de  siècles;  et 
d'ailleurs  il  n'est  pas  question  dans  la  lîible  de  gens  qui  tra- 
versent à  gué,  ayant  de  l'eau  jusqu'au  menton,  mais  de 
gens  qui  passent  à  pied  sec.  Il  y  a  plus  encore  que  tout 
cela,  et  l'on  a  clairement  démontré  ,  d'après  l'Ecriture- 
Sainte  ,  que  ce  ne  fut  pas  devant  Suez,  mais  beaucoup  plus 
au  midi  ,  que  les  Israélites  traversèrent  la  Mer-Bouge  d'un 
rivage  à  l'autre,  les  eaux  ayant  laissé  un  vaste  espace  de  ter- 
rain a  scc,en  se  partageant. Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  l'on 
a  imaginé  cette  mer  passée  à  gué,  et  la  marée  venant  en- 
gloutir Pharaon  et  son  armée;  comme  si  l'on  voulait  éviter 
ainsi  au  Dieu  tout  puissant,  qui  a  dit  au  commencement  à 
la  mer  :  «  Tu  iras  jusque  là,  et  là  s'arrêtera  la  fureur  de 
tes  vagues,»  la  difficulté  ou  la  fatigue  de  préparer  une 
voie  do  salut  pour  son  peuple  à  travers  les  eaux.  Nous  ue 
pouvons  nous  refuser  le  plaisir  de  citer  les  excellentes  ré- 
flexions (lu  célèbre  voyageur  Bruce  sur  ce  sujet.  On  lui  avait 
proposé  ces  deux  questions  à  résoudre  :  1°  s'il  n'yavaitpas 
une  ligue  de  rochers  au-dessus  desquels  l'eau  fût  assez  peu 
profonde  pour  qu'une  armée  put  traverser  la  mer  à  gué  eu 
cet  endroit  dans  de  certains  temps;  1"  si  les  vents  étésiens 
qui  soufflent  tout  l'été  du  nord-ouest,  ne  pouvaient  pas 
souffler  avec  assez  de  force  contre  la  mer  pour  la  tenir  éle- 
vée comme  une  muraille,  de  sorte  que  les  Israélites  eussent 
pu  passer  sans  miracle  ?  «  Je  dois  avouer ,  dit  M.  Bruce  , 
»  que,  quelque  savans  que  fussent  les  hommes  qui  m'a- 
»  valent  proposé  ces  questions  ,  je  ne  pensai  pas  que  je 
»  dusse  m'appliquer  à  les  résoudre.  Le  passage  de  la  Mer- 
»  Rouge  nous  est  présenté  comme  miraculeux  dans  l'Ecri- 
»  ture-Saiute,  et,  s'il  en  est  ainsi,  nous  n'avons  pas  à  cher- 
»  cher  des  causes  naturelles.  Si  nous  ne  croyons  pas  Moïse, 
»  nous  nedevonspas  croire  non  plus  cet  événement,  qui  ne 
»  repose  que  sur  sou  autorité.  Ce  n'est  pas  un  plus  grand 
»  miracle  de  partager  la  Mer-Rouge  que  de  partager  le 
»  Jourdain.  Si  les  vents  étésiens  ,  qui  soufflent  du  nord- 
»  ouest  en  été,  pouvaient  maintenir  la  mer  comme  une 
»  muraille  à  droite  ou  du  côté  du  midi,  à  cinquante  pieds  de 
»  hauteur,  la  difficulté  de  bâtir  la  muraille  qui  était  au 
»  nord  ou  à  gauche  subsiste  toujours.  D'ailleurs,  pour  que 
"  l'eau  eût  pu  demeurer  dans  cetteposition  durant  unjour, 
»  il  eut  fallu  qu'elle  eût  perdu  la  nature  des  fluides  :  d'où 
»  serait  venue  cette  cohésion  des  particules  qui  aurait  em- 
»  iiêché  ce  mur  de  s'échapper  de  tous  côtes.  Ce  miracle 
»  eût  été  aussi  grand  que  celui  de  Moïsi-.Si  les  vents  étésiens 
»  ont  produit  cet  effet  une  fois,  ils  doivent  l'avoir  produit 
»  bien  des  fois  avant  et  depuis  ,  par  l'effet  des  mêmes  caii- 
«  ses.  Cependant  Diodorc  de  Sicile  ',  lib.  III,  p.  122  )  dit 
»  que  les  Troglodytes ,  habitans  indigènes  de  cette  même 
»  contrée  ,  avaient  conservé  de  père  eu  fils  comme  une 
1)  tradition  des  temps  les  plus  anciens  ,  que  cette  division 
»  de  la  mer  avait  eu  lieu  une  fois  en  ce  lieu,  et  qu'après 
»  avoir  laissé  au  milieu  un  chemin  sec  pendant  quelque 
»  temps,  les  eaux  étaient  revenues  le  couvrir  avec  une 
»  plus  grande  fureur.  Les  expressions  de  cet  auteur  sont 
»  extrêmement  remarquables  ;  nous  ne  pouvons  peuser 
»  que  ce  païen  ait  écrit  en  faveur  de  la  révélation;  il  ne 
»  connaissait  pas  Moïse,  et  ne  dit  pas  un  mot  de  Pharaon 
»  ni  de  son  armée;  mais  il  rapporte  le  miracle  de  la  divi- 
11  sion  de  la  mer  en  termes  presque  aussi  forts  que  ceux  de 
))  Moïse,  connue  l'ayant  appris  d'ignorans  païens.  Lors 
»  même  que  toutes  ces  difficultés  seraient  surmontées,  que 
»  ferionsnoui  de  la  colonne  de  feu'.'  Si  l'on  répond  :  nous 
»  n'y  croirions  pas  ,  nous  dirons  à  notre  tour  :  pourquoi 
»  doue  rien  croire  dans  ce  passage  ?  Ces  deux  faits  reposent 
»  sur  la  même  autoi  ité,ils  sont  tous  deux  opposés  à  la  mar- 
1)  che  ordinaire  des  choses  ;  et  s'ils  ne  sont  pas  des  mira- 
»  clés,  ils  sont  des  fables  (ro/.  11  ,pp.  i35 — iSt.  }  » 

M.  Madden  ne  dit  que  peu  de  mots  des  frelons  ,  dont 
l'Eternel  avait  fuit  annoncer  aux  Israélites  par  Moïse  ,  qu'ils 
chasseraient  les  IIi viens,  les  Cananéens  et  les  Héthieits  do 
devant  eux  (  Exode  XXIII,  28)  ;  il  pense  que  ces  insectes 
étaient  une  espèce  de  scorpions.  Il  ne  sera  pas  hors  do  pro- 
pos de  rappeler  ici  que  plusieurs  auteurs  anciens  fout  men- 
t'cn  de  nalions  entières  chassées  par  des  insectes  de  divei — 
espèces  iiors  des  contrées  qu'i  lies  habitaient.  Nous  ne  p 


6(!) 


LE  SEMtLR. 


ions  ici  que  d'un  seul  fait  qui  se  rapporte  plus  directement 
à  notre  sujet,  c'est  que  ,  d'nprès  Claude  Êiien  (  /.  ix  ,  c. 
y8)  les  Pliaséiiens  ,  peuple  qui  descendait  dc^  Canauéens  , 
et  qui  demeurait  sur  les  moiitaj^nes  de  Solymc,  furent  forcés 
de  quitter  ces  hauteurs  à  cause  de  la  guerre  que  leur  fai- 
saient les  guêpes. 

L'histoire  et  la  géographie  ne  présentent  point  de  sujet 
d'un  intérêt  plus  frappant  et  plus  solennel  que  ce  monu- 
ment remarquable  do  la  vengeance  di\ine  ,  la  Mer-Morie. 
Aussi  a-t-ellc  été   visitée  par   presque  tous  les   voyageurs. 
Malheureusement,  ils  font  I  lin  d'être  toujours  d'accord  dans 
ce  qu'ils  en  rapportent,  et  les  détails  dans  lesquels  entre 
M.  Madden  en  acquièrent  d'autant  plus  de  prix.  Il  voulut 
se  baigner  dans  le  lac  ,  bien  que  son  guide  thcrthâl  à  l'eu 
diisuader;  l'eau  était  extrêmement  froide,  et  avait  un  goût 
détestable  ,  qui  ressemblait  au  goût  du  nitie  mêlé  avec  de  la 
CHise.  Il  essaya  en  vain  d'aller  au  fond;  en  faisant  un  grand 
effort,  il  pouvait  plonger  au-dessous  de  la  surface,  mais  il  re- 
montai t  aussi  tôt.  Ses  pieds  s'éta  ut  blessés  sur  les  iochers,avant 
fpi'il  entrât  dans  le  lac,  la  mauvaise  qualité  de  l'eau  envenima 
tellement  ses  blessures,  qu'il  fut  retenu  quinze  jours  dans  son 
ht  a  Jérusalem  ,  et  qu'il  eut  à  craindre  la  gangrène.  Comme 
il  avait  apporté  avec  lui  une  ligne  et  des  iiameçons^  il  passa 
deus  heuics  à  prendre  du   bitume,  la  seule   chose  que  put 
accrocher  sou  hameçcn.  D'après  cette  expérience  et  plu- 
siciu's  autres  ,  ainsi  que  d'après  le  témoignage  des  Arabes  , 
d  est  pleinement  persuadé  qu'il  n'y  a  aucune  créature  vi- 
vante dans  la  jMer-Morte,  et  que  M.  de  Chateaubriand  a  été 
trompé  par  son  imagination,  lorsqu'il  a  cru  entendre  des 
■   légions  de  petits  poissons  qui  venaient  sauter  au  rivage.» 
M.  Madden  prétend  que  l'aspect  du  pays  envu-onnanta 
loute  l'apparence  d'un  terrain  volcanique,  et  il  croit  que  la 
Mer  Morte  couvre  le  cratère  d'un  volcan  ,    que  la   justice 
divine  avait  cmplové  comme  instrument  pour  détruire  les 
villes  de  la  plaine.  En  cela ,  il  diffère  encore  d'opinion  avec 
le  célèbre  auteur  de  l' Ilinëraire  de  Paris  à  Jérusalem,  dont 
nous  citerons  ici  les  paroles  ;  «  Je  ne  puis  être  du  sentiment 
•'   de  ceux  qui  supposent  que  la  Mer-Morte  n'est  que  le  cra- 
»   tère  d'un    volcan.    J'ai  vu  le    Vésuve,    ia  Solfatare,  le 
»  Monte-Nuevo    dans   le  lac  Fusin  ,  le  Pic  des  Açores,  le 
«   Mamelife   vis-à-vis  de    Carthage   ,    les    volcans   éteints 
».  d'Auvergne;  j'ai  partout  remarqué  les  mêmes  caractères, 
»  c'est-à-dire  des  montagnes  creusées  en  entonnoir,  des  la- 
»   ves  et  des  cendres  où  l'action  du  feu  ne  se  peut  mécon- 
«   naître.  La  Mer-Morte,  au  contraire,  est  un  lac  assez  long, 
»   courbé  en  arc,    encaissé  entre  deux  chaînes  de  monUi- 
»   gnes  ,  qui  n'ont  entre  elles  aucune  cohérence  de  forme  , 
»   aucune  homogénéité  de  sol  :  c'est  dire  assez  que  ,  quant 
n   aux  villes  abîmées  ,  je  m'en  tiens  au  sens  de  l'Ecril'uie  , 
n   sans  appeler  la  physique  .V  mon  secours.  »  M.  Madden  se 
trouve,  au  contraire,  d'accord  avec  M.  de  Chateaubriand  sur 
l'existence  de  la  fameuse  pomme  de  Sodome  que  Shaw  , 
Pocockeet  Burckhardt  avaient  traitée  de  fable.  Il  a  vu  de  ses 
yeux  ce  fruit  singulier,  emblème  si  frappant  des  pbiisirs 
coupables  ,  agréable  et  séduisant  au  dehors,  tanil  s  quel'in- 
térieur   n'est  que  cendie  et    pourriture.  M.  Madden  con- 
firme aussi  lefail([u'il  n'v  a  point  de  bateau  sur  le  lac,  et  il  est 
probable  qu'il  n'v  en  a  jamais  en.   Cette  mer  mystéi'ieusc 
semble  inspirer  une  horreur  d'instinct  aux  tribus  qui  l'en- 
tourent ,  et  la  mémoire    de  la  catastiophe  qui  l'a  produite 
se  perpétue  par  une  vague  tradition  ainsi  cpie  par  la  révé- 
lation. 

Quanta  l'opinion  soutenue  par  M.  Madden  qu'il  faudrait 
civiliser  pour  couveitir,  et  non  pas  convertir  pour  civiliser, 
iioiispourrions  nous  contenter  de  lui  dire  qu'il  n'est  pas  com- 
pétent pour  s'établir  juge  de  ces  choses.  Il  est  évident  qu'il 
ne  croit  pas  que  le  Christianisme  possède  une  efficacité  sur- 
naturelle pour  changer  les  dispositiojis  intellectuelles  aussi 
bien  que  le  caractère  moral  des  hommes  ,  et  pour  étendre 
l'esprit  en  même  temps  qu'il  purifie  le  cœur.  Avec  des  vues 
aussi  rétrécies  sur  la  puissance  de  la  vraie  religion,  il  n'est 
pas  surprenant  qu'il  regarde  les  efforts  du  missionnaire 
tomme  un  travail  perdu.  Il  ne  peut  s'entendre  avec  les  amis 
««s  missions,  qui  croient  que  sans  une  influence  divine  au- 
riin  moyen  ne  peut  réussir  ,  mais  que  comme  Dieu  juge  à 
•j>ropos  d'opérer  par  des  moyens  ,  le  devoir  des  Chrétiens 
est  de  mettre  en  usage  ceux  qu'il  leur  a  lui-même  indiqués  , 


lors  même  qu'ils  ne  leur  paraîtraient  pas  devoir  être  effi- 
caces, et  qu'ils  ne  produiraient  pas  de  très-grands  résultats 
dès  les  premiers  essais. 

Mais  il  est  une  réponse  qui  paraîtra  sûrement  plus  satis- 
faisante à  M.  Madden  que  celle-là  ,  et  c'est  lui-même  qui 
nous  la  fournit.  Nous  pouvons  dire  en  toute  vérité  que  sou 
vovage  est, à  notre  avis, la  réfutation  la  plus  triomphante  de 
l'objection  que  nous  venons   de  signaler.  Nous  avons  été 
quelquefois  disposés  à  penser  que  si  celle  règle  de  la  cnù- 
lisaliun    d'abord  et    la   coin-ersion   après  était  a[)plicable 
quelque  part,  ce  devait  être  parmi  les  mahométans  ,  dont 
le  mépris  pour  les  chrétiens  ne  paraissait  devoir  céder  qu'à 
une  foi  te  conviction  de  leur  propre  infériorité  dans   les 
sciences  et  dans  les  arts.  M.  Madden  nous  a  désabusés  en 
nous  montrant  que  le  monde  mahométan  ,  considéré  comme 
un  tout ,   est  impénétrable  à  toute  influence  étrangère  (jui 
ne  s'appuierait  que  sur  une  force  humaine.  Le  Turc  ,   tout 
prêt  à  se  prosterner  aux  pieds  du  médecin  ,   le  hait  encore 
comme  un  «  cafir  »,  et  le  méprise  comme  un  «  chien  ».  Fixé 
d'une  manière  immuable  dans  la  croyance  du  fatalisme  ,  il 
ne  craint  ni  ne  désire  aucun  changement  dans  sa  position} 
lorsqu'il  se  voit  forcé  de  reconnaître  les  avantages  qu'ont 
sur  lui  les  chrétiens  ,  sous  le  rapport  des  sciences  et  de  la 
civilisation  ,  il  se  console  en  pensant  au  jour  où  a  l'infidèlo 
sera  étendu  sur  sa  couche  de  feu,  et  boira  des  torrens  d'eau 
bouillante».  Cette  apathique  résignation  à  tous  les  maux 
n'a  jamais  été  plus  vivement  dépeinte  que  dans  l'ouvrage 
que  nous  avons   sous   les  veux.    M.    IMadden  pourrait  -  il 
bien  penser  que  le  pur  amour  de  la  science  et  le  désir  des 
jouissances   intellectuelles  et   sociales  pourront  agir  avec 
quelque  efficacité  sur  de  tels  élémens?  Ce  que  nous  appré- 
cions et  admirons  le  plus  dans  la  société  civilisée  n'a  di 
charme  que   pour  ceux  qui  ont  cté  élevés  dans   son  sein. 
Pour  emprunter  les  expressions  piquantes ,  mais  peut-être 
un  peu  exagérées  de  notre  auteur  ,   aux  yeux  des  Turcs  la 
science  anglaise  est  sorcellerie  ,  la  liberté  anglaise  licence  , 
la  modestie  anglaise  indécence  ,  et  le  génie  anglais  l'art  de 
faire  des  couteaux.  Oii  sont  donc  les  matériaux  sur  lesquels 
nous  pouvons  travailler  ?   Par  quelle  voie   étrange  le  mu- 
sulman seia-t-il  amené  à  regarder  comme  des  avantages  et 
à  implorer  comme  des  bienfaits  ce  qu'il  apprit  dès  l'en- 
fance à  mépriser  et  à  haïr?  Avant  qu'il  pusse  apprendre  ù 
apprécier  la  civilisatioii,  il  faut  qu'il  soit  civilisé  lui-même, 
et  civilisé,  nous  n'hésitons  pas  à  le  dire  ,  par  l'influence  de 

l'Evangile. 

Liberté  d'enseignement  a  Genève.  —  Nous  avons  an- 
noncé le  triste  résultat  du  procès  intenté  à  MM.  de  Coux, 
Lacordaire  et  Montalembert,  pour  avoir  ouvert  une  école 
libre  oii  ils  voulaient  faire  apprendre  gratuitement  à  lire, 
à  écrire  et  à  compter  à  de  pauvres  enfans  :  force  a  été,  de 
par  la  loi,  de  fermer  l'école!  A  Genève,  où  l'on  jouit  d'une 
liberté  d'enseignement  illimitée,  on  vient  d'en  profi- 
ter pour  établir,  non  une  modeste  classe  de  lecture  et 
d'écriture,  mais  une  nouvelle  faculté  de  théologie,  où  l'on 
donnera  des  cours  sur  toutes  les  branches  du  haut  ensei- 
gnement théologiqne,  et  à  laquelle  seront  attachés  des  pro- 
fesseurs d'un  grand  mérite.  Les  fondateurs  annoncent  ou- 
vertement qu'ils  sont  mécontens  de  la  direction  donnée 
aux  études  dans  l'ancienne  faculté,  et  que  c'est  à  cause  de 
cela  qu'ils  en  ouvrent  une  nouvelle,  où  l'Evangile  sera 
enseigné  tel  qu'il  est,  et  non  tel  que  prétendent  le  faire 
quelques  théologiens  novateurs  qui  abusent  étrangement  du 
principe  protestant  du  libre  examen.  Si  le  protesUoHismc 
consiste  à  examine.r,  disent  les  premiers,  le  christianisme 
consiste  rf/  croire  après  a\'oir  exandne.  «  Quoique  notre 
»  institution  soit  indépendante  de  la  puissance  humaine  »  , 
ajoutent-ils  dans  une  lettre  adressée  aux  syndics  et  au  con- 
seil-d'état de  la  république  de  Genève,  «  nous  ne  pouvons 
»  nous  empêcher  de  désirer  vivement  de  vous  voir  regar- 
»  der  avec  intérêt  et  espérance  l'institution  nouvelle  que 
»  nous  fondons  sous  la  garde  de  Dieu  et  des  libertés  de 
»  notre  patrie.  »  Nous  aimons  à  jjenser  que  nous  serons 
bientôt  aussi  affranchis  du  joug  universitaire,  et  que  le 
droit  d'instruire  cessera  enfin  d'être  un  monopole. 

Le  Gérant,    DËIJAULT. 

Imprimerie  de  Selucce  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.   l'c 


TOME  1". 


N-'  C. 


12  OCTOBUE  1831. 


«saj 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Poîl(ic|oe,   Pliiîosopîiîcjoe   et   Liltéraire 


PARAISSANT  TOUS  LES  MEKCKED5S. 


Q>^-^ 


\\V 


VwB    "^"^^ 


l.e  champ  ,  c'esl  le  monde. 

Matih.  xm.  38. 


:s,l.ill|Mi['PS   fl   D i  1 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  rne'^Iarji^l  ,  i,r 'i  i  ,  ff,  .tljéz  t'nns  lès ,  f.ib|-ai[ps  ff  DirectL'urs  (le  poste.  —  Prix:  i5  fr.  pour  l'année, 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Tour  l'étranger ,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois ,  cl  5o  e.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  afRvmiliis.  ' 


^.i'-.'C 


REVUE    POLITIQUE. 

JPrEL    AtX    HOMMES  DROITS  ET  ECLAIP.ÉS  DES  DIFFe'kENS  P,\RTIS 
POLITIQUES. 

(II'  Article.   —  Le  parti  du  présent.) 

Trois  classes  de  personnes  qu'il  ne  faut  pas  confoudre  se 
réunissent  dans  le  parti  du  présent.  D'abord  ,  les  hommes 
dont  ia  raison  est  mûrie  par  l'expérience  ,  qui  réfléchissent 
avant  d'agir,  qui  examinent  les  deux,  faces  de  chaque  objet, 
qui  ne  veulent  changer  les  institutions  d'un  pays  que  lors- 
qu'ils V  voient  un  avantage  réel,  qui  savctit  enfin  ,  comme 
le  proclamait  un  discours  de  la  couronne,  qu'à  côté  du  be- 
soin d'améliorer  est  le  danger  d'innover,  ou ,  comme  le  di- 
sait Solon  ,  qu'il  ne  faut  pas  donner  à  un  peuple  les  meil- 
leures lois  possibles,  mais  les  meilleures  qu'il  puisserccevoir. 
Ensuite  viennent  les  hommes  qui  possèdent,  qui  travaillent, 
qui  produisent,  et  qui  ont  beso.n  ,  par  conséquent ,  d'ordre 
et  de  sécurité  ;  ils  se  rattachent  au  présent ,  parce  qu'ils 
tiennent  à  leurs  moyens  d'existence,  à  leur  fortune,  à  leur 
industrie,  à  leurs  établissemens  d'agriculture  et  de  négoce. 
Mais  il  e.vjsle  dans  le  même  parti  une  troisième  classe  com- 
posée d'individus  qui  se  font  un  principe  de  n'avoir  point 
de  principes ,  et  dont  les  intérêts  sont  complètement  en 
dehors  du  bien  général.  Ce  sont  les  hommes  à  intrigues, 
qui  Ualtent  tous  k;s  pouvoirs,  qin  se  rallient  à  tons  les  bud- 
gets, qui  ont  toujours  une  plume,  un  vote,  une  âme  à  ven- 
dre, et  qui  veulent  maintenir  ie  statu  c/iio  chaque  l'ois  qu'ils 
y  U'ouvent  une  porte  ouverte  à  leur  ambition  ,  une  pâture 
pour  leur  avide ego'isme.  A  ces  derniers  que  pournons-nous 
dire?  et  qu'y  a-t-il  de  commun  entre  eux  et  nous?  C'est 
donc  aux  deux  autres  classes  des  hommes  du  présent  que 
nous  venons  nous  adresser  aujourd'hui,  pour  leur  montrer 
que  l'Evangile  est  la  seule  puissance  capable,  soit  de  réaliser 
leurs  maximes,  soit  de  satisfaire  leurs  besoins. 

Ou  peut  décomposer  le  principe  fondamental  de  ce  parti 
en  trois  mots  :  Onlre  ,  Stabilité,  Intércts  matériels.  L'ordre 
existi ,  quand  les  citoyens  obéissent  aux  lois  et  s'acquittent 
de  tous  leurs  devoirs  politiques.  Il  y  a  stabilité  ,  quand  les 
institutions,  les  opinions  et  les  mœurs  ont  une  base  solide  , 


et  f[ue  les  liommes  charges  du  pouvoir  exécutif  peureut 
compter  sur  l'avenir.  Enfin  ,  les  intérêts  matériels  pros- 
pèrent ,  quand  les  deux  conditions  précédentes  sont  rem- 
plies, quand  les  choses  et  les  personnes  possèdent  des  garan- 
ties de  durée,  quanj  la  soumission  aux  lois  dans  l'intérieur 
et  la  paix  au-dehors  favorisent  le  développement  des  indus- 
tries ,  l'activité  des  spéculations  particulières  et  l'accroisse- 
ment de  la  richesse  publique. 

Les  amis  de  l'Evangile  sont  d'accord  sur  ces  trois  points 
avec  les  hommes  du  présent.  Ils  veulent  aussi  l'ordre,  l'or- 
dre dans  les  rues,  dans  les  actes  des  citoyens,  dans  les  affaires, 
dans  la  marche  de  l'administration  j  car  ce  n'est  pas  un  état 
de  guerre^  ni  des  luttes  d' ego'isme  ,  c'est  un  état  de  paix  et 
des  liens  d'amour  fraternel  qu'ils  cherchent  dans  l'associa- 
tion politique.  Ils  demandent  aussi  la  stabilité;  car,  étant 
accoutumés  à  trouver  dans  leur  foi  religieuse  quelque  chose 
de  stable  et  de  fixe  ,  rien  n'est  plus  contraire  à  leurs  habi- 
tudes morales  que  la  fantasmagorie  de  pei'pétuelles  inno- 
vations. Quant  aux  intércts  matériels,  ils  ne  leur  accordent 
à  la  vérité  qu'une  attention  secondaire;  mais  l'expérience  a. 
prouvé  que  les  amis  de  l'Evangile  concourent  puissamment 
aux  progrès  du  bien-être  national  ,  parce  qu'ils  ont  des 
m<eurs  ,  de  la  probité  ,  l'amour  du  travail ,  et  surtout  une 
infatigable  persévérance  à  former  d'utiles  établissemens 
pour  la  prospérité  de  leur  pays. 

Jn'ciue-l.'i  nos  opinions  ne  diffèrent  donc  point  de  celles 
des  hommes  du  présent.  Mais  il  s'élève  ici  une  question 
/rrave.  Quel  est  le  moven  de  réaliser  ces  maximes  et  ces 
vœux  dans  l'état  de  choses  actuel  ?  En  d'autres  termes  : 
comment  rétablir  l'ordre  public  ?  quelles  sont  les  mesures 
à  prendre  pour  avoir  de  la  stabilité?  dans  quelle  voie,  enfin, 
les  intérêts  matériels  nourront-ils  se  développer  et  s'é- 
tendre? 

Il  y  a  d'abord  un  fuit  qu'il  faut  bien  reconnaître  ,  puis- 
qu'il nous  domine  de  toutes  paits  ,  c'est  que  les  hommes 
du  présent  ne  possèdent  pas  les  conditions  nécessaires  à 
racconiplisscment  de  leurs  vaux.  Ce  qu'ils  cherchent ,  ce 
qu'ils  demandent,  ils  ne  le  peuvent  obtenir.  Ils  se  débat- 
tent sous  des  résistances  qu'ils  sont  inrapables  de  surmon- 
ter ;  ils  épuisent  leurs  forces  contre  des  obstacles  qui  les 
écrasent.  Plus  ils  essaient  de  combattre  la  violence  des  tem- 


42 


LE  SEMEL'R. 


pêtes  ,  plus  elle  redouble;  et  lorsqu'ils  se  croient  parvenus 
au  port,  c'est  alors  même  qu'ils  sont  repoussés  avec  plus  de 
fureur  au  milieu  des  vagues  irritées. 

L'ordre  public,  où  est-il  depuis  la  révolution  de  juillet  ? 
A  peine  se  sont  écoulés  quelques  jours  de  repos,  et  déjà 
gronde  une  émeute  nouvelle,  et  chacun  se  demande  avec  ef- 
froi si  tout  ce  qui  existe  aujourd'hui  ne  sera  pas  renversé 
demain.  Tantôt  dans  la  capitale  ,  tantôt  dans  les  provinces  , 
les  lois  sont  désobéies  par  des  hommes  de  toutes  les  opinions. 
Ici  le  rêve  de  la  république  ,  ailleurs  le  fanatisme  ultramon- 
tain,  dans  un  autre  lieu  la  haine  des  impôts  soulèvent  des 
masses  contre  les  pouvoirs  constitués.  Et  ce  qu'il  y  a  de 
plus  affligeant,  ce  ne  sont  point  ces  désordres  populaires  , 
mais  l'inquiétude  générale  qui  les  accompagne.  Si  l'on 
avait  foi  dans  la  force  publique,  on  laisserait  passer  le  tor- 
rent sans  en  être  effrayé  ;  si  l'on  comptait  sur  la  puissance 
des  moyens  d'ordre  légal ,  on  ne  s'imaginerait  pas  aussitôt 
que  tout  va  périr,  en  voyant  quelques  centaines  d'individus 
qui  se  rassemblent  pour  vociférer  dans  les  carrefours.  Mais 
cette  défiance  du  lendemain,  cette  anxiété,  ces  alarmes  au 
moindre  mouvement  extra-légal  j  mais  ces  mots  de  boule- 
versement et  d'anarchie  qui  se  répètent  depuis  la  tribune 
nationale  jusque  dans  les  chaumières  ,  dès  qu'une  bande 
d'agitateurs  parcourt  les  rues  de  la  capitale,  voilà  le  plus 
déplorable  symptôme  de  notre  position  ;  car  il  montre  que 
les  citoyens  ne  croient  plus  à  la  possibilité  de  maintenir 
long-temps  l'ordre  public  ;  et  ce  manque  de  foi  dans  l'ave- 
nir de  l'ordre,  c'est  le  désordre  même  qui  nous  paraît  le 
plus  menaçant. 

La  stabilité,  où  la  trouverons-nous?  Elle  n'existe  ni  dans 
les  institutions,  ni  dans  les  idées  politiques  ,  ni  dans  les 
hommes.  Toutes  les  lois,  même  la  loi  fondamentale,  sem- 
blent n'être  que  provisoires;  on  dirait  une  simple  halte  sur 
le  chemin  des  révolutions,  et  tout  le  monde  se  tient  debout, 
comme  pour  marcher  plus  loin  ou  pour  revenir  en  arrière. 
On  réclame  sans  cesse  des  innovations  ,  puis  des  innovations 
encore ,  et  toujours  des  innovations ,  sans  y  fixer  d'intervalle 
ni  de  limite.  Lorsqu'une  loi  est  promulguée,  le  débat  n'est 
point  fini,  mais  il  commence;  et  il  suffit  qu'une  cliose  soit 
faite,  pour  qu'on  prétende  la  changer.  C'est  ainsi  que  l'ins- 
titution la  plus  importante  du  gouvernement  représentatif, 
la  loi  électorale ,  est  attaquée  par  des  écrivains  de  droite  et 
de  gauche,  lorsqu'elle  ne  compte  pas  encore  une  année 
d'existence.  On  a  vu  quelque  chose  de  plus  étrange ,  un 
premier  ministre  qui  venait  lui-même  demander  une  loi 
provisoire,  et  cette  loi  devait  être  intercalée  dans  le  pacte 
fondamental  !  Telle  est  l'instabilité  de  nos  institutions  poli- 
tiques. Les  opinions  et  les  idées  ne  sont  pas  moins  mobiles. 
En  quelques  mois ,  combien  de  sentimens  divers  et  de  doc- 
trines différentes  chez  les  mêmes  individusl  Que  d'affec- 
tions transformées  en  inimitiés  !  Que  d'admirations  chan- 
gées en  mépris  !  Quels  jugemens  opposés  sur  les  mêmes  cho- 
ses, si/r  les  mêmes  hommes  et  dans  les  mêmes  circonstances! 
On  citerait  trente  députés  et  des  milliers  d'électeurs  qui 
avaient  une  opinion  tranchée  sur  la  pairie  au  mois  de  juin  , 
et  qui  en  «nt  une  tout  autre  à  présent.  Si  l'on  est  séparé 
d'un  ami  pendant  six  semaines,  on  se  demande  :  que  pensc- 
l-il  sur  nos  affaires  ?  et  quelle  est  sa  ligne  politique?  Voilà 
l'instabilité  des  opinions.  Quant  aux  hommes  du  pouvoir  , 
c'est  une  maxime  proverbiale  qu'ils  ne  font  que  passer.  Une 
popularité  de  quinze  ans  s'évanouit  comme  un  rêve  devant 
la  presse  périodique ,  qui  se  dispute  à  qui  dévorera  ces  rè- 
gnes d'un  moment.  Nous  sommes  au  troisième  ministère  de- 
puis quatorze  mois,  et  personne  ne  croit  à  la  durée  de  ce- 
lui que  nous  avons;  les  ministres  eux-mêmes  n'y  croient 
pas.  Telle  est  l'instabilité  des  hommes  du  pouvoir. 

Et  s'il  n'y  a  point  d'ordre  ni  de  stabilité,  que  devien- 
nent les  intérêts  matériels?  Laissons  aux  faits  le  soin  de  ré- 


pondre ,  ils  parlent  assez  haut.  Dans  plusieurs  déparlemens 
industriels,  la  misère  a  doublé.  Beaucoup  de  capitaux  res- 
tent sans  emploi,  et  par  conséquent  beaucoup  d'ouvriers 
sans  travail.  Ceux  qui  ont  encore  le  bonheur  d'en  trouver  , 
ont  vu  baisser  le  salaire  de  la  main  d'oeuvre  jusqu'à  un  point 
qui  ne  leur  permet  plus  de  vivre  ,  s'ils  ont  une  famille;  et 
la  femme  avec  les  plus  jeunes  enfans  s'en  va  mendier  de 
porte  en  porte ,  tandis  que  le  pèie  passe  dix-huit  heures  par 
jour devantson  métier.  La  perception  des  inipôtsest partout 
surchargée  de  non-valeurs,  et  les  propriétaires  eux-mêmes 
sont  dans  un  état  de  gêne  et  de  malaise,  parce  qu'ils  ne  ra- 
massent qu'avec  effort  une  partie  de  leurs  revenus.  Nous 
souffrons  tous  plus  ou  moins  de  la  souffrance  universelle  , 
et  le  point  le  plus  clair  de  notre  situation ,  ce  Sont  les  pertes 
que  nous  avons  éprouvées. 

Ainsi,  les  hommes  du  présent  n'ont  pu  rien  accomplir 
de  ce  qu'ils  demandent.  Ils  veulent  l'ordre ,  la  stabilité ,  les 
intérêts  matériels;  et  nous  voyons  l'ordre  sans  garantie  ,  la 
stabilité  suspendue,  les  intérêts  matériels  compromis.  Que 
leur  manque-t-il  pourtant,  à  ne  considérer  que  la  surface  des 
choses,  pour  atteindre  leur  but?  Ils  ont  la  paix  au  dehors 
avec  toutes  les  puissances  de  l'Europe  ,  et  ils  peuvent  la 
croire  durable ,  puisqu'elle  est  fondée  sur  de  grands  intérêts 
qui  sont  communs  à  tous  les  Etats. |Au  dedans,  ils  possèdent 
une  armée  nombreuse ,  une  garde  nationale  active  et  forte, 
ime  administration  homogène,  une  multitude  énorme  de 
lois,  de  décrets  et  d'ordonnances  ,  qui  répondent  à  tous  les 
cas  possibles ,  la  centralisation  enfin,  chef-d'œuvre  du  des- 
potisme impérial.  Et  ils  soutimpuissans  avec  tous  ces  moyens 
d'ordre  légal  et  de  répression  !  Et  ils  ne  parviennent  pas 
même  à  produire  des  espérances  d'avenu- ,  ui  dei  illusions 
de  sécurité!  Assurément,  lorsque  tant  de  rouages  sont  iner- 
tes, lorsque  tant  de  ressorts  n'amènent  aucun  résultat,  et 
que  toute  la  machine  sociale  est  exposée  à  périr  du  piemier 
clioc  ,  il  doit  y  avoir  un  vice  quelconque  dans  l'organisa- 
tion d'une  telle  société. 

Ce  vice,  quel  est-il  ?  C'est  ici  que  va  se  résoudre  la 
principale  question  qui  s'agite  entre  les  hommes  du  pré- 
sent et  nous. 

Il  n'y  a  que  deux  moyens ,  ce  nous  semble,  de  maintenir 
l'ordre  dans  l'association  politique  :  lajorce ,  qui  produit  la 
crainte  ,  et  par  la  crainte  l'obéissance;  ou  bien  la  religion  , 
qui  produit  l'amour,  et  par  l'amour  le  dévouement.  D'un 
côté ,  la  condition  de  l'oidre  est  dans  la  puissance  matérielle 
de  ceux  qui  gouvernent;  de  l'autre,  elle  est  dans  les  senti- 
mens de  ceux  qui  sont  gouvernés.  Dans  le  premier  cas  , 
l'ordre  descend  du  pouvoir  sur  les  individus;  dans  le 
second,  l'ordre  remonte  des  individus  au  pouvoir.  Là  , 
le  corps  politique  suit  une  mai'che  paisible  et  régulière, 
parce  qu'on  est  forcé  de  se  soumettre  aux  lois  ;  ici ,  parce 
qu'on  aime  à  leur  obéir.  L'un  de  ces  gom'eruemens  pour- 
rait être  personnifié  par  l'Autriche,  l'autre  par  les  Etats> 
Unis. 

Or ,  de  ces  deux  moyens  d'ordre  ,  le  premier  n'a  presque 
plus  de  vie  en  France ,  le  second  n'en  a  pas  encore.  Nous 
allons  le  prouver. 

jLa  puissance  matérielle  du  pays ,  cette  armée ,  cette  garde 
nationale ,  ces  milliers  de  lois  ,  cette  multitude  dé  fonction- 
naires et  d'agens  ne  possèdent  plus  qu'une  force  apparente; 
au  fond,  surtout  depuis  les  journées  de  juillet,  ces  moyens 
de  pouvoir  sont  à  peu  près  anéantis;  et  ce  qui  le  démontre, 
c'est  qu'on  a  cessé  de  les  craindre  pour  les  délits  politiques. 
Un  étranger  qui  examinerait  de  loin  ces  vastes  rouages  , 
pouriait  croire  qu'ils  sont  fort»;  mais  en  les  observant  de 
près ,  il  est  flicile  d'en  reconnaître  l'affaiblissement  et  l'i- 
nertie presque  complète.  C'est  un  corps  qui  a  conservé  le? 
traits  ,  les  apparences,  les  formes  d'un  être  vivant;  mais  en 
réalité,  sa  vie  est  éteinte. 


LE  SEMEUR. 


h^ 


Quels  sont  en  effet  les  principaux  leviers,  ou  les  bras  de 
la  force  publique?  Ce  sont  les  baïonnettes  et  les  tribunaux. 
Eh  bien!  il  y  a  des  baïonnettes  sans  doute,  mais  elles  sont 
devenues  intelligentes,  délibérantes  et  avares  surtout  du 
sang  des  citoyens.  L'armée  et  la  garde  nationale  tiennent 
l'arme  au  bi'us  devant  les  émeutes  j  en  général  les  soldats 
ïxhortentau  lieu  d'agir,  ilsprientau  lieu  de  frapper.  Certes, 
nous  sympathisons  de  toutes  les  forces  de  notre  âme  avec  les 
icntimens  d'humanité  qui  inspirent  une  telle  conduite,  nous 
Jétestons  jilus  que  personne  les  scènes  de  carnage  et  de  sang; 
mais  il  ne  faut  pas  méconnaître  que  cette  humanité  diminue 
la  crainte,  et  par  cela  même  l'obéissance  aux  lois.  Nous  ne 
■oncevons  point  ces  gens  à  opinions  contradictoires  qui  pré- 
-cndent  conserver  une  grande  puissance  matérielle  avec  des 
MÏonnettcs  inoffensives.  Quand  des  agitateurs  sans  princi- 
pes et  sans  religion  savent  qu'ils  trouveront  devant  eux  des 
;œurs  d'homme  sous  l'habit  militaire,  il  est  évident  qu'ils 
le  se  feront  pas  {faute  de  troubler  l'ordre.  Resterait  le 
leuxièmc  bras  de  la  force  publique  ,  les  cours  d'assises  avec 
,e  Code  pénal.  Mais  on  ne  punit  plus  guère  dans  le  palais 
le  justice  que  les  crimes  et  les  attentats  contre  les  particu- 
iers;  les  délits  politiques  y  trouvent  de  l'indulgence  ,  et 
quelquefois  plus.  Que  le  glaive  des  lois  devienne  plus  hu- 
main ,  c'est  un  progrès  de  notre  civilisation  ;  mais  encore 
inefois,  il  en  résulte  que  la  crainte  est  affaiblie  ,  etl'obéis- 
;ance  avec  elle.  Quand  l'impunité  domine  dans  les  rues  ,  et 
qu'elle  règne  encore  devant  les  tribunaux,  on  cherche  où 
ist  la  puissance  matérielle,  et  on  ne  la  trouve  plus.  Aussi, 
par  un  singulier  renversement  de  tout  ce  qu'on  a  vu  jusqu'à 
los  jours,  il  faut  maintenant ,  comme  on  l'a  proclamé  à  la 
tribune  nationale,  plus  de  courage  pour  employer  la  force 
juc  pour  la  braver  ,  et  ce  ne  sont  plus  les  gouvernés  qui  ont 
?eur  de  transgresser  les  lois,  ce  sont  les  gouvernans  qui 
.raignent  d'en  faire  l'application. 

La  force  publique  n'est  donc  plus  qu'un  appareil  extérieur 
ît  nous  étions  fondés  à  dire  que  ce  premier  moyen  d'ordre 
l'a  presque  plus  de  vie  en  France. 

Quant  à  l'autre  moyen  d'ordre  ,  le  dévouement  par  l'a- 
îioùr  ,  il  existe  encore  moins ,  ou  plutôt  il  n'existe  pas  du 
laut,  parce  que  la  religion  est  absente  du  plus  grand  nom- 
jre  des  ccetirs.  Le  trait  qu'on  pourrait  dire  caractéristique 
le  uotre  siècle,  tant  il  s'y  montre  en  saillie  et  sans  déguise- 
ment ,  c'est  l'individualité  ou  l'égoïsme  ;  c'est  ce  qu'avouent 
;eux-là  même  qui  se  sont  faits  les  flatteurs  delà  génération  ac- 
luelle.  Ce  trait  ne  manquait  pas  sans  doute  aux  hommes  des 
(iècles  passés;  mais  il  s'y  associait  en  général  à  des  croyances , 
ïdes  idées  communes  quil'empêchaientd'isoler  les  individus 
les  uns  des  autres.  Dans  les  anciennes  républiques,  l'éducation 
et  la  patrie,  à  défaut  d'une  religion  d'amour,  produisaient 
des  hommes  dévoués.  Sous  la  monarchie  deHenrilVet  de 
Louis  XIV,  l'honneur  formait  aussi ,  du  moins  au  dehors  , 
quelques  âmes  nobles  et  généreuses.  Pendant  le  règne  de  la 
féodalité  même,  l'attachement  fanatique  des  vassaux  envers 
les  seigneurs,  fit  naître  quelquefois  d'héroïques  dévoucmens. 
De  nos  jours,  tout  ce  qui  lutte  en  nous  contre  l'intérêt  per- 
sonnel a  été  presque  entièrement  effacé.  Nos  lumières 
sans  principes  religieux  ,  notre  éducation  étroite  et  pédante, 
notre  esprit  dépouillé  d'enthousiasme,  notre  civUisation  de 
forme  et  de  parade ,  notre  insatiable  désir  d'ostentation , 
lout.concourt  à  développer  le  vice  le  plus  inhérent  aumau- 
Tais  cœur  de  l'homme,  l'ignoble  égoïsme. 

Est-il  nécessaire  de  citerdes  faits  à  l'appui  de  ces  réflexions? 
Devrons-nous  mettre  à  nu  ces  plaies  honteuses  ,  cette  immo- 
ralité flagrante ,  comme  s'exprimait  un  représentant  de  la 
France?  Faudra-t  il  proclamer  enfin  la  vérité  tout  entière  ? 
Mtmtrerons-nous ,  chez  les  uns ,  ce  besoin  dévorant  de  po- 
pularité qui  se  cache  sous  l'apparence  du  bien  public  ;  cette 
Sèvre  d'ambition  qni  prend  les  dehors  du  dévouement^  cette 


ivresse  de  vanité  qui  sacrifierait  le  repos  et  l'avenir  du  pavs 
à  quelques  déclamations  brillantes  ou  au  désir  de  se  venger 
d'un  adversaire  politique?  Dévoilerons-nous,  chez  les  autres, 
de  méprisables  intrigues,  des  opinions  vendues  au  dernier 
enchérisseur,  des  âmes  corrompues  qui  ne  se  proposent 
qu'un  but,  ne  connaissent  qu'un  intérêt ,  ne  servent  qu'une 
idole  :  le  moi ,  l'égoïste  moi  ?  Les  hommes  de  tous  les  partis 
s'accusent  mutuellement  d'avidité  ,  d'hypocrisie  et  de 
mensonge;  ils  prennent  tout  un  peuple  pour  confident  de 
leurs  déplorables  récriminations,  et  pcut-êtic  ce  que  disait 
Rousseau  des  philosophes  doit-il  aussi  leur  être  appliqué  , 
c'est  qu'ils  ue  sont  vrais  qu'en  ce  seul  point,  et  qu'ils  s'esti- 
ment ce  qu'ils  valent. 

Ce  qui  nous  frappe  encore  dans  le  siècle  présent ,  ce  sont 
les  belles  maximes  dont  on  couvre  les  honteuses  actions. 
Cette  tactique  d'hypocrisie  est  loin  sans  doute  d'appartenir 
exclusivementà  notre  âge;  mais  jamais  peut-être  on  n'a  tant 
parlé  des'intéiêts  du  peuple,  du  devoir  de  se  sacrifier  pour 
le  bien  public ,  de  l'abnégation ,  des  vertus  du  citoyen  ,  et 
jamais  peut-être  on  ne  les  a  moins  observées.  Le  d'événe- 
ment est  sur  les  lèvres  ,  et  l'égoïsme  dans  la  conduite.  Les 
discours  à  sentences  généreuses  sont  devenus  un  masque 
vulgaire ,  et  cela  est  tellement  vrai  que  le  bon  sens  national 
soupçonne  presque  toujours,  sous  les  phrases  qui  expri- 
mentla  vertu  politique,  une  arrière-pensée  qui  la  contredit 
ou  un  acte  qui  la  dément.  Il  a  fallu  sans  doute  de  bien  tris- 
tes expériences  pour  faire  entrer  si  profondément  dans  nos 
mœurs  ce  besoin  de  soupçonner  ;  et  quand  un  peuple  ne 
croit  plus  à  la  bonne  foi  ni  à  la  vertu ,  on  peut  être  certain 
que  les  hommes  qui  le  dirigent  n'ont  que  trop  mérité  qu'il 
cesse  d'y  croire. 

Le  deuxième  moyen  d'ordre ,  le  dévouemeni  à  la  chose 
publique,  n'existe  donc  pas  en  France.  L'égoïsme  est  dans 
les  mœurs,  l'individualité  dans  les  institutions,  la  vanité 
dans  les  habitudes;  l'amour  n'est  nulle  part.  On  reprodui- 
rait la  mênie  vérité  sous  d'autres  termes ,  en  disant  que  la 
France  n'a  plus  de  foi  religieuse.  Sans  religion  point  d'a- 
mour; sans  amour  point  de  dévouement. 

On  s'explique  dès  lors  pourquoi  les  hommes  qui  veulent 
maintenir  l'ordre  parmi  nous ,  et  avec  l'ordre  la  stabilité  et 
les  intérêts  matériels  ,  sont  incapables  de  réussir.  Ils  ne  pos- 
sèdent effectivement  ni  l'un  ni  l'autre  des  moyens  cpù  leur 
seraient  indispensables  pour  réaliser  leurs  vœux.  L'action 
directe  des  lois  et  de  la  force  matérielle  s'est  affaiblie;  l'ac- 
tion indirecte  de  la  religion  et  de  la  force  morale  n'exerce 
point  d'influence.  D'une  part ,  les  hommes  du  pouvoir 
n'inspirent  aucune  crainte;  de  l'autre,  ils  ne  sont  protégés 
par  aucune  vertu.  Si  l'autorité  légale  était  assez  forte  pour 
punir,  elle  pourrait  se  passer  du  dévouement;;  si  les  gouver- 
nés avaient  assez  de  religion  pour  se  dévouer^  ils  pourraient 
se  passer  de  la  force.  Mais  que  faire,  lorsqu'on  est  privé  à 
la  fois  de  ces  deux  élémens  de  l'ordre  public?  Et  par  quelle 
issue  échapper  à  cette  double  menace  d'anarchie  :  vous  êtes 
faibles,  donc  on  ne  vous  redoutera  point;  nous  sommes 
irréligieux  et  égoïstes,  donc  nous  ne  vous  seconderons 
point? 

Pour  eortir  de  cette  fausse  position,  qui  recèle  d'ef- 
froyables orages ,  nous  ne  connaissons  pas  de  terme  moyen. 
A  quoi  servirait  un  peu  plus  de  force  publique  nu  une  su- 
perficie de  religion  ?  Une  demi-force  ne  garantirait  pas 
l'ordre;  il  n'en  résulterait  que  le  provisoire  et  la  prolonga- 
tion de  l'état  d'incertitude  où  nous  sommes.  Une  religiosité 
vagoe  ne  produirait  pas  le  dévouement  ;  elle  inspirerait 
quelques  beaux  discours ,  et  rien  déplus.  Il  faut  de  toute 
nécessité  l'une  de  ces  deux  choses  :  ou  rétabhr  la  puissance 
matérielle  avec  d'énei|gi^ueS;jpioyen$  de  répression,  de  des- 
potisme, de  terreui";  ou  répandre  dans  les  âmes  une  religion 


fiti 


LE  SEMEUR. 


vivante,  uue  religion  de  sacrifice  et  d'amotir,  l'Évangila  de 
Jésus-Christ. 

IToniiiics  fin  présent,  l'aUernative  est  clairement  posée, 
c'est  à  vous  de  choisir.  Vous  convient-il  de  rester  étranfjcrs 
à  la  foi  rel'p-iruse,   de  vivre  srns  le  Christianisme?  Soit; 
Inais  rendons  alors  à  la  force  publique  lout  ce  qu'elle  doit 
avoirpour  garantir  l'ordre  légal.  Ne  parlons  plus  delibcrlé, 
de  droits  politiques,   d'indépendance,  de  dignité  person- 
nelle. Jetons  au  vent  nos  presses,  nos  bulletins  électoraux, 
nos  voles  législatifs  ,   nos   lois  ,  "iiotrc  Charte  tout  enliOrc. 
Allons  creuser  sous  la  colonne  pour  en  faire  sortir  la  grande 
epée;  rétablissons  le  despotisme  de  l'empire,  et  coarbons- 
lious  ,  comme  de  vils  esclaves ,  sous  la  puissance  des  baïon- 
iielles.  Que  le  sang  des  plus  audacieux  rougisse  nos  payés; 
que  les  .autres  agitateurs  s'en  aillent  périr  dans  les  donjons 
de  Vinceunes.   Evoquons  des  soldats   sans  entrailles,    des 
juges  sans  pitié,  un  Code  pénal  inc\orable,  et  par  dessus 
tout,  un  puiss  int  génie  avec  une  volonté  de  fer.  Oui ,   on 
adoptant'ce  moyen,  nous  aurons  l'ordre;  l'émeute  ne  mu- 
gira plus  sur  nos  places  publiques;  la  démagogie  ne  sortira 
plus  de  ses  repaires,  et  s'il  reste  quelques  hommes  turbu- 
Icns,  ils  tomberont.  Oui,  nous  aurons  la  stalùl.té;  les  insti- 
tutions seront  fixes  csmme  le  despotisme  ,   et  immobiles 
<;omme  des  cadavres  dans  leurs  tombeaux.  Oui,  les  intérêts 
matériels  reprendront  faveur  ;  on  pourra  travailler,  semer, 
moissonner,  produire,  vendre,  amasser  îles  richesses,  sans 
avoir  à  craindre  que  toute  sa   fortune  s'engloutisse  en  un 
jour  dans  le  gouffre  d'une  révolte  populaiie.  Hommes  du 
présent  ,  vos  désirs  seront  accomplis  ,  vos  besoins  seront  sa- 
tisfaits. Voulaz-vous  donc  choisir  la  puissance  matérielle  , 
la  force  brutale,  avec  la  tyrannie  et  l'esdavage? 

Mais  non  !  il  n'est  pas  un  cœur  de  citoyen,  pas  un  Fran- 
çais qui  ne  se  soulève  à  de  telles  penséesl  Avant  de  rétablir 
le  joug  du  despotisme,  il  faudrait  décimer,  puis  redécimer 
la  cation.  Il  faudrait  aussi  l'étourdir  par  le  bruit  des  armes, 
lui  faire  oublier  dans  l'ivicsse  de  nouvelles  conquêtes  son 
propre  avilissement,  et  ce  serait  la  guerre  universelle.  Ainsi, 
jjour  réparer  un  mal ,  on  appellerait  sur  la  France  les  plus 
grands  de  tous  les  maux  :  le  despotisme  et  la  gui-.ric. 
Hommes  du  présent,  vous  reculez  devant  une  si  affreuse 
perspective  ;  vous  frémissez  à  l'idce  de  perdre  tout  ce  qui 
vous  f.àt  hommes  libres  et  citoyens  ;  vous  dites  :  Entre  la 
servitude  et  nous,  il  y  a  un  abîme,  et  des  cadavres  seuls 
pourraient  le  combler  ! 

Eh  bien  I  cherchons  alors  le  salut  dans  un  état  de  choses 
tout  différent.  Laissons  le  moyen  d'ordre  qui  se  trouve  dans 
la  force  publique,  et  prenons  le  moyeu  d'ordre  qui  existe 
dans  la  religion.  Au  lieu  de  la  crainte  dont  ou  ne  veut  plus, 
efforçons-nous  d'avoir  l'amour.  L'Évangile  nous  donnerait 
aussi  l'obéissance  auK  lois ,  la  stabilité  dans  les  institutions  , 
le  développement  des  intérêts  matériels;  il  réiiliserait  aussi 
nos  bcsoiiîs,  s'il  était  répandu  dans  les  cœurs. 

C'estcequc  nonscssaicroiis  de  montrer  dans  un  prochain 
article. 


REVUE  LITTERAIRE. 

De,  LA  LiDEMi;  d'enseignement,  oinTnge  couronné  par  la 
Société  de  la  Morale  Chrétienne,  la  Société  des  Méthodes 
c!  hi  Société  de  l'Enseignement  élémentaire  ;  par  Prospei» 
LtcAS.  I  vol.  in-8°.  Chez  Chaucliard,  rue  du  Faubourg- 
Poissonnière,  n.  83.  Prix  :  '4  f''-  5o  c,  et  5  fr.  5o  c.  par 
'la  poste. 

l'IltMICR    AIlTICLE. 

L'homme,  dans  ce  qu'il  présente  d-:  plus  élevé  ,  ses  fa- 
cultés intelleclucllcs  et  morales  ,  peut  être  considéré  coram" 


le  résultat  de  deux  causes,  son  organisation  et  son  éduca- 
tion. Ces  deux  causes  agissent  avec  une  telle  puissance  sur 
la  volonté  humaine,  que  plusieurs  sectes  philosophiques, 
poursuivant  la  recherche  de  cette  volonté  au-delà  de  leur 
action  ,  n'ont  bien  trouvé,  et  en  ont  concla  que  la  liberté 
morale  était  une  chimère.  Nous  traiterons  un  jour  ce  sujet 
important.  Revenons  aux  deux  causes  modifiantes  de  notre 
volonté. 

Toutes  les  deux  sont  dans  la  main  de  Dieu ,  qui  les  dis- 
pense à  son  gré;  mais  ,  duns  la  seconde  (l'éducation)  ,  la  gé- 
nération actuelle  remplit,  vis-à-vis  delà  génération  naissante, 
un  rôle  de  la  plus  haute  importance.  11  semble  qu'ici  Dieu 
ait  laissé  à  l'homme  un  pouvoir  sans  limites.  Ecoutez ,  après 
quelques  philosophes  de  l'antiquité  ,  Helvétius  et  Jacotot, 
et  vous  verrez  quelle  idée  l'homme  a  oié  concevoir  de  sa 
puissance  sur  le  développement  des  facultés  intellectuelles 
et  morales  de  l'homme. 

Kous  ne  regardons  pas  cette  puissance  comme  sans  limi- 
tes :  la  puissance  seule  de  Dieu  est  ainsi  ;  mais  nous  la  croyons 
immense,  et  nous  appellerons  toujours  l'attention  de  nos  lec- 
teurs sur  les  ouvrages  qui  traitent  d'éducation  ou  d'enseigne-; 
ment ,  sous  quelques  rapports  qu'on  les  envisage. 

Dès  l'instant  qu'on  veut  embrasser  une  question  sous 
toutes  ses  faces  ,  ou  est  obligé  d'en  traiter  une  foule  d'au- 
tres plus  ou  moins  complètement;  et  c'est  dans  l'exposé  des 
rapports  de  cette  question  ,  considérée  comme  principale  , 
avec  toutes  celles  qui  s'y  rattachent,  que  paraissent  la  jus- 
tesse ou  la  fausseté  des  vues  de  l'auteur. 

M.  Lucas  n'a  pas  reculé  devant  cette  pierre  de  touche 
de  toute  production  de  l'esprit;  aussi  son  livre  est-il  uir 
abrégé  d'organisation  sociale  complet.  , 

Sous  le  mot  enseignement ,  il  comprend  à  la  fois  la  cul- 
turc  des  facultés  intellectuelles  et  des  facultés  morales  de 
l'homme ,  qu'il  appelle  Vintelligence  et  V activité;  et  dans  une, 
savante  introduction,  il  développe  les  difficultés  réelles  et 
les  dangers  i-elatvfs  ou  imaginaires  que  présente  l'oiganisa,- 
tion  de  la  liberté  d'enseignement. 

Cette  institution  que  réclament  aujourd'hui  tous  les  par- 
tis^ même  celui  qui  l'a  constamment  refusée,  quand  il  était  au 
pouvoir  ,  ne  paraît  pas  ,  en  effet ,  sans  danger  aux  hommes 
timides  ou  partisans  dés  demi-mesures ,  et  \oir^  leur  plus 
puissant  argument  :  Une  organisation  sociale  donnée  est 
le  résultat  d'un  état  donné  des  connaissances  et  des  mœurs. 
Or  ,  par  quel  moyen  la  génération  naissante  acquiert-elle  et 
cci  connaissances  et  ces  mœurs?  par  renseignement.  Si  donc 
ceux  qui  sont  chargés  de  maintenir  l'ordre  dans  l'organisa- 
tion sociale  existante  ne  sont  pas  les  maîtres  de  l'enseigne- 
ment, il  arrivera  peu  à  peu  une  absence  d'équilibre  entre 
l'état  des  connaissances  et  des  mœurs  d'un  côté  ,  ce  que 
M.  Lucas  appelle  la  position  de  chaque  classe  ,  et  le 
rang  ou  la  condition  que  l'organisation  sociale  lui  assigne. 
De  là  ,  des  impatiences  et  des  résistances  chaque  jour  plus 
opiniâtres  et  plus  efficaces  delà  part  des  peuples  ;  de  là,  des 
movcr.s  de  répression  chaque  jour  plus  oppressif,  de  la  part 
du  pouvoir  qui  souvent  les  croit  justes  ;  de  là  ,  enfin,  chute 
du  pouvoir  et  anarchie  plus  ou  moins  prolongée.  La  libertii 
de  renseignement  est  donc  le  plus  puissant  ennemi  du 
statii  f/iio  social.  Mais  en  raisonnant  ainsi ,  on  semble  ou- 
blier que  la  partie  de  l'enseignement,  qui  échappe  à  l'ac- 
tion du  monopole,  c'est-à-dire  celle  que  la  jeunesse  reçoit, 
d'abord  dans  la  famille ,  où  la  liberté  de  lire  ,  d'écrire  el 
d'enseigner,  reste  entière;  ensuite  dans  le  monde,  où  Ici 
journaux  et  les  théories  circulent  aussi  librement,  a  uuc 
influence  immense. 

\  cette  influence  est  dû  le  défaut  de  rapport  qui  existe 
entre  la  position  et  la  condition  des  classes  inférieures.  Eui- 
pôcher  cette  influence  ,  est  chose  aussi  absolument  impossi- 
ble qu'elle  sciait  injuste.;   il  faut  donc  fiuo  r;iulorité  fasse 


LE  SEMEl'R. 


m 


tous  SCS  efforts  por.r  la  rendre  lén;"'''^"''  li-S''lc  et  avaiita- 
(jeusc,  en  subissant  toutes  les  ainditions  équitables  delà  li- 
berté d'cnseifjuement.  La  preniicie,  ou  du  moins  la  plus 
impc.rtanle  ,  est  de  tendre  sans  cesse  à  élever  la  condition 
politique  des  classes  inférieures,  à  mesure  que  leur  position 
intellectuelle  et  morale  s'élèvera.  Si  cette  condition  n'est  pas 
remplie,  c'est  alors  qu'd  y  aura  un  véritable  danger.  Si- 
gnaler ce  danger,  est  un  devoir  qu'a  rempli  M.  Lucas,  non 
en  parlant  contre  l'instruction  plus  étendue  cies  masses, 
mais  en  donnant  au  pouvoir  le  conseil  qui  doit  changer  le 
péril  en  bienfait. 

Traitant  ensuite  de  la  liberté  et  du  monopole  de  l'ensei- 
gnement, dans  leurs  rapports  avec  la  souveraineté  ,  l'auteur 
prouve  d'une  manièic  incontestable  que,  si  le  monopole 
de  renseignement  était  un  droit,  il  no  pourrait  être  que  le 
droit  de  la  souveraineté  ;  mais  il  va  plus  loin  ,  il  conteste  ce 
droit  à  la  souveraineté  mèmej  «  car,  dit-il,  page  8,  enchaîner 
))  la  liljcrté  d'enseignement,  c'est  enchaîner  la  liberté  d'in- 
»  telligence  et  la  liberté  d' expression  ;  c'est  suspendre  à  la 
»  fois  dans  la  société  les  deux  lois  qui  la  rendent  humaine  : 
»  l'association  des  intelligences ,  la  transmission  de  leur 
»   travail. 

o  D'une  part  ,  ajonte-t-il ,  il  est  donc  impossible  d'as- 
»  servir  l'enseignement,  sans  compromettre  le  fait  social 
»  tout  entier,  et  sansbriser  sonharmoiiicj  mais,  de  l'autre, 
»  s'emparer  de  l'enseignement  d'une  man.ère  absolue,  l'éta- 
»  blir  en  monopole  ,  c'est  déterminer  ce  fait  social  dans  sa 
«  nature  et  dans  son  caractère  :  c'est  posséder  et  faire  la  so- 
1)   ciété.  Un  pareil  di oit  existe-t-il  ?   » 

Non,  répoudroas-nons,  en  parlant  d'une  manière  plus 
absolue  encore  que  M.  Lucas  ;  car,  pour  que  le  monopole 
de  l'enseignement  ne  fût  ni  coupable,  ni  nuisible,  il  faudrait 
que  la  souveraineté  qui  s'en  empare  fut  infaillible  en  science 
et  en  Justice;  et  ces  deux  attributs  n'appartiennent  qu'à 
Dieu, 

Eîi  examinant  les  différens  prilicipes  de  la  souveraineté , 
dans  leurs  rapports  avec  le  nionopole  et  la  liberté  d'ensei- 
gnement, M.  Lucas  accorde  que  dans  la  théocratie  seule 
le  monopole  serait  un  droit;  car  ce  mode  de  gouver- 
nement étant  inséparable  du  fait  d'une  religion  exclu- 
sive, le  pouvoir  religieux  est  alors  l'unique  pouvoir  de  l'E- 
tat. «  Or,  le  premier  besoin  d'une  religion  exclusive,  dit 
»  notre  auteur ,  est  de  maintenir  son  unité;  le  premier 
»  usage  de  son  pouvoir,  est  de  la  défendre;  le  premier  in- 
»  térêt  de  ce  pouvoir  ,  de  se  généraliser.  La  borne  est  donc 
»  partout  posée  :  dans  le  culte,  dans  la  science,  dans  l'opi- 
»  nion ,  dans  les  droits ,  dans  les  devoirs ,  dans  les  plus  mes- 
_  »  quins  intérêts  de  la  vif .  A  h  2>r(?\r,yance  de  tracer  toujours 
1)  la  limite,  le  pouvoir  joint  celle  d'yggraver  le  danger  de  la 
»  franchir  :  au-delà,  il  n'y  a  plus ,  dans  l'élément  j)o!jti- 
»  que  ,  que  révolte  ;  dans  l'élément  moral ,  que  crime  en- 
»  vers  Dieu  ,  péché  ;  dans  l'élément  religieux ,  qu'hérésie; 

»  dans  l'élément  scientifique,  que  blasphème 

» •  > 

»  Il  ne  manque  qu'une  condition  à  ce  système  pouV  établir, 
»  dans  l'intelligence  et  l'activité  humaines,  l'ordre  qui 
»  existe  dans  la  matière ,  Uliarnionie  sans  la  liberté'.  Cette 
»  condition ,  c'est  l'évidence  et  la  certitude  du  droit.  Or , 
»  ce  droit  cst-il  connu;'  »  Combien  tous  ces  reproches  sont 
fondés,  quand  ils  s'adressent  aux  hommes  qui  veulent  ar- 
guer du  droit  divin  pour  organiser,  selou  leurs  vues  mon- 
daines, les  royaumes  de  la  terre  !  mais  comme  ils  sont  inap- 
plicables à  ceux  qui,  en  reconnaissant  aussi  un  droit  divin, 
se  souviennent  de  ces  paroles  de  leur  JLiitre  :  Mon  royaume 
n'est  pas  de  ce  monde.,..  Qui  m'a  e'iabli  juge  entre  vous? 
Après  sa  sortie  contre  les  partisans  du  droit  divin ,  l'au- 
teur n'abandonne  pas  ce  sujet;  il  poursuit  les  prétentions 
de  toutes  les  religions;  mais  dans  ses  attaques,  adressées 


justement  à   diverses  sectes  soi-disant  chrétiennes,    nous 
n'en  avons  reconnu  aucune  contre  le  Christianisme  pur. 

Si,  du  gouvernement  théocratique,  dans  lequel  on  pour- 
rait encoïc  contester  au  pouvoir  le  droit  de  monopole  sur 
l'enseignement,  nous  passons  à  un  gouvernement  qui  subit 
le  principe  de  la  mf.jorité,  la  question  ne  peut  rester  un 
instant  douteuse;  car  «  dans  ce  gouvernement ,  dit  M.  Lu- 
»  cas,  page  33,  oii  la  liberté  d'opinion  nous  présente  c^s 
»  deii'i  caractères  :"  dans  la  majorité/,  d'ctre  un  pouvoir  qid 
»  fait  la  loi,  et  dans  la  minorité,  d'être  un  droit  qui  la  cen- 
»  sure ,  la  liberté  d'enseignement  n'est  plus  seulement  le 
»  droit  et  la  faculté  de  l'homme  ,  mais  un  droit  du 
»  citoyen  et  un  pouvoir  politique  :  un  pc^voir  ,  parce 
»  qu'elle  n'est  jamais  que  devant  des  lois  provisoires  qui 
»  lui  commandent  d'obéir,  mais  ne  lui  défendent  point 
»  d'aspirer  à  les  changer;  un  droit,  parce  que  la  liberté 
»  d'opinion  doit  avoir  au  moins  d'enseigner  le  nrèmedi-oil 
»  qu'elle  a  d'agir  ;  et  que  ce  droit  d'agir  n'est  ici  limité  que 
»  par  des  lois  qu'elle  juge,  qu'elle  corrige  et  qu'elle  mo- 
»   difie.  » 

Ainsi  donc  condariinés  au  principe  de  la  majorité,  lais- 
sant par  conséquent  à  toute  minorité  souniise  aux  lois  une 
1  berté  d'opinion,  et  par  suite  une  liberté  d'action  unique- 
ment restreinte  par  des  formes  légales,  les  pouvoirs  dits 
.  constitutionnels  ne  peuvent  jamais  avoir  le  droit  de  mono- 
poliser l'enseignement;  car  ce  serait  opprimer  les  minorités 
et  opposer  une  barrière  à  tout  progrès. 

Enfin  ,  tout  gouvernement  de  majorité  présente  les  élé- 
mens  suivans  :  V élection ,  la  représentation ,  le  mandat,  la 
délibération,  le  1*0/6,  la  loi,  V opposition.  Or,  ces  conditions, 
ne  pouvant  être  remplies  sans  la  liberté  d'opinion,  exigent 
rigoureusement  la  libeitédc  l'enseignement,  qui  n'est  que 
le  corollaire  et  l'expression  de  la  liberté  d'o)5inion. 

Mais  il  ne  suffît  pas  de  considérer  les  institutions  d'après 
la  nature  de  leur  principe,  il  faut  aussi  tenir  compte  des 
temps  qui  en  arrêtent  ou  en  réclament  l'application.  ïl  a  été 
une  époque  sans  doute  où  l'on  pouvait  avec  justice  regar- 
der les  nations,  ou  du  moins  les  masses,  comme  dan$  un  état 
de  minorité;  et  dès  lors  le  gouvernement,  dans  l'intérêt 
même  d'une  liberté  future ,  devait  s'emparer  de  la  direction 
souveraine  des  intelligences,  et  ramener  les  doctrines  à  l'or- 
dre par  l'unité.  Qui  ne  voit  clairement  qu'une  semblable 
puissance  n'appartient  plus  aux  gouverncmens  modernes 
de  l'Europe  civilisée? 

Il  n'y  a  plus  aujourd'hui  qu'un  gouvernement  possible 
en  France,  le  gouvernement  des  majorités.  «  L'heure  est 
»  venue,  dit  M.  Lucas,  où  les  majorités,  en  regardant  au- 
»  toui'  d'elles  ,  se  tiouvent  les  plus  capables  ;  en  descendant 
»  en  elles,  se  jugent  les  plus  dignes;  en  se  comptant ,  se 
«  voient  les  plus  fortes  ;  et  où  ,  de  l'absence  du  devoir  d'o- 
»  béir,  elles  passent  vite  à  la  conscience  du  droit  de  gou- 
»■  verner.  » 

Il  faut  donc ,  au  siècle  où  nous  sommes  ,  que  les  gouvei- 
nerncns  ,  au  lieu  de  s'en. épouvanter,  «  aillent  tu  fond  de  la 
»  doctrine  dont  vivent  les  partis,  et  autour  de  laquelle  les 
»  masses  se  rallient.  Si  l'intérêt  général  s'y  rencontre  ,  il 
»  doit  se  résoudre  à  le  servir,  ou  renoncer  à  le  combattre. 
))  Si  l'intérè*  u'v  est  point,  les  masses  sont  abusées;  il  ne 
»  faut  que  les  éclairer  .  et  frapper  les  partis  dans  leur  i-e- 
»  nouvellement.  Comnient?  En  les  frappant  dans  leurs 
»  opinions  :  ce  n'est  que  là  qu'ils  sont  vulnérables;  non  pas 
1)  par  le  monopole  ,  mais  par  la  liberté  ,  qui  est  une  arme 
»  du  pouvoir  coiTime  une  arme  d'opposition  ,  et  la  seule 
»  dont  le  principe  de  la  majorité,  cui  est  celui  do  notre 
»  organisation  sociale,  légitime  l'nsagj.  » 

La  liberté  d'enseignement  est  donc  une  conséquence  ri- 
goureuse des  temps  où  ncus   vivons   et  de  la  mauièi'C  dont 
"  la  constitution  les  a  cuvis.'gén 


fl6 


LE  SEMEUR. 


Dans  un  prochain  article ,  nous  suivrons  M.  Lucas  , 
1°  dans  l'examen  du  monopole  et  de  la  liberté  d'enseigne- 
ment ,  dans  leurs  rapports  avec  la  nature  de  notre  gouver- 
nement; 2°  dans  la  détermination  du  droit  des  trois  pou- 
voirs de  la  constitution  sur  la  liberté  d'enseignement; 
3°  dans  l'étude  du  caractère  nécessaire  de  tout  enseignement 
public;  de  celui  qu'il  présente  et  qu'il  devrait  cesser  de 
présenter  en  France;  et  4°  enfin,  dans  l'examen  de  l'ensei- 
gnement considéré  sous  le  rapport  de  la  législation. 


LE  CHOLERA-MORBUS. 

A  M-  BARTHÉLÉMY , 

EN    RÉPONSE    A    LA    XXl^     LIVRAISON    DE    LA    NtMESlS. 
I. 

Dans  la  nui;  ténébreuse  où  le  monde  s'endoit 
Du  sommeil  sans  espoir  qui  le  mène  à  la  mort, 
Mon  âme  aussi  cherchsil  à  souder  le  mystère 
Qu'en  vain  la  terre  veut  expliquer  à  la  terre. 
A  travers  l'ombre  lourde  et  les  coufuses  voix 
Que  j'eutendais  frémir,  comme,  au  fond  des  grands  bois, 
Quand  les  arbres  jaunis  vont  perdre  leur  couronne, 
Chaque  feuille  répond  au  vent  qui  tourbillonne  , 
Je  marchais,  trébuchant  aux  pierres  des  chemins. 
Aux  ronces  des  halliers  m'eusanglaiitant  les  mains, 
Cherchant  le  jour.  Parfois,  une  étroite  clairière 
Rie  laissait  entrevoir  un  semblant  de  lumière; 
Mais,  par  celle  lueur  pour  un  moment  séduit. 
Je  retombais  bieulôt  dans  la  profonde  nuit, 
Courant  sans  avancer,  écoulant  sans  comprendre. 
Sur  l'humide  gazon  où  mon  pied  vint  se  rendre. 
Soudain,  dans  ce  dédale  informe,  et  sans  soutiens, 
Je  sentis  d'autres  pas,  prédécesseurs  des  miens. 
Ils  marquaient  un  sentier  dans  les  herbes  foulées  ; 
Leur  trac2  me  sorlil  de  ces  noires  vallées. 
Que  bientôt,  dans  le  fond,  je  vis  comme  un  brouillard 
Dontla  surface  épaisse  engourdit  le  regard. 

J'avançais  lentement.  Si  mes  yeux  en  arrière 
Retournaient,  aussitôt  s'éclipsait  la  lumière  , 
Et  le  pâle  rayon  qui  m'arrivait  d'en  bas 
Aveuglait  de  nouveau  ma  pensée  et  mes  pas; 
Et  j'allais  retomber  dans  ces  llottans  nuages 
Qui  roulaient  jusqu'à  moi  leui  s  grondemens  sauvage». 
■ftlais  un  bras  me  soutint  ;  je  gagnai  la  hauteur  ; 
Et  ce  sentier...  c'était  le  sentier  du  Pasteur. 
Là  ses  brebis  paissaient  loin  de  toute  herbe  amère, 
Sous  la  Croix  que  le  monde  appelle  une  chimère, 
Mais  qui  grandit  sans  cesse  et  bientôt,  dans  le  ciel, 
Se  dressant  comme  un  signe  immense,  universel, 
Frappera  les  humains,  confondus  dans  la  poudre, 
Du  rayon  de  l'espoir  ou  du  trait  de  la  foudre. 
Là  jaillit  une  eau  vive,  une  source  d'amour, 
Où  rien  d'impur  ne  tombe,  où  chacun,  à  son  tour. 
Puise,  sans  la  tarir,  secours,  vie,  allégresse. 
Là  plus  de  sombre  nuit  dont  l'aile  nous  eppresie! 
Mais  dans  les  cieux  sans  voile  une  franche  clarté, 
Où  passait  devant  moi  l'auslère  Vérité. 

Elle  était  là,  vivante,  inflexible  et  divine  : 
Je  voyais  l'arbre  humain,  rongé  dès  la  racine 
Par  ce  monstre  hideux,  par  ce  ver  colossal. 
Le  Péché,  dont  lout  homme  est  le  triste  vassal, 
Et  qui,  s'insinuaut  de  branchage  en  branchage. 
Enlace  l'arbre  entier  et  flétrit  son  feuillage  ; 
Car  il  dévore  tout  ;  son  poison,  c'est  la  Mort. 
Salan-de  ce  replile  aide  le  lojjg  efibrt: 


Au  Péché  qui  se  glisse  il  aplanit  la  voie. 
Dérobe  sa  laideur ,  change  ses  pleurs  en  joie. 
Et  rugit  de  plaisir,  quand  il  foule  à  ses  pieds 
Les  feuilles  et  les  fruits  que  la  Mort  a  souillés. 

Mais  ''arbre  cependant  d'uu  souffle  tulélaire 
Ressent  incessamment  l'amour  ou  la  colère; 
C:ir  le  Seigneur  est  là,  sur  lui  versant  des  cieux 
Une  douce  rosée  et  des  jours  gracieux  ; 
.\ux  feux  du  saint  amoiu'  Il  ileuritsa  verdure, 
Et  du  Péché  qu'il  dompte  efl'oce  la  souillure. 
Mais  aussi  quand  Satan,  l'archange  révolté. 
Le  prince  séducteur,  est  le  seul  écoulé, 
Alors  Dieu  se  relire,  et  son  chariot  de  gloire 
Part  et  laisse  aprù.<î  lui  Toiiibre  orageuse  et  noire. 


Je  ne  pouvais  compter  tous  les  fléaux  divers 

Qui  frappaient  coup  sur  coup  l'arbre  de  l'univers. 

Ignorant  de  son  sort,  méconnaissant  son  juge. 

Il  élait  là,  le  bras  qui  versa  le  déluge' 

Les  feux  intérieurs  que  crachent  les  volcans 

Volaient,  s'entrechoquaient  sous  les  gazons  mouvans. 

Comme  de  grands  éclairs,  les  ravageurs  du  monde 

Passaient  rapidement  dans  celle  nuit  profonde. 

Lâchant  la  bride  entière  à  leurs  coursiers  de  sang. 

Entraînés  par  un  bras  invisible  et  puissant. 

Des  steppes  d  Orient  aux  mers  occidentales, 

Mille  anges  embouchaienl  les  trompettes  fatales. 

Et  rendaient  gloire  à  Dieu,  le  Très-Saint,  le  Très-Fort, 

Qui  fait  germer  la  vie  au  milieu  de  la  mort. 

Mais  le  couple  rusé,  possesseur  de  la  terre, 

N'en  accomplit  pas  moins  son  infernal  mystère  : 

Satan  et  le  Péché  resleot  là    quand  l'éclair 

A  donné  le  signal  ;  et  les  Esprits  de  l'air  , 

Séducteurs  acharnés,  glissant  dans  les  ténèbres, 

Disposent  leurs  filets,  frappent  leurs  coups  funèbres. 

Ce  sont  eux  dont  les  mains,  sous  de  mortelles  fleurs, 

Etouffent  le  remords  qu'enfantaient  les  douleurs  ; 

Eux  dont  les  chants  de  joie  endorment  la  tristesse 

Qui,  s'élançant  au  ciel,  y  cherchait  la  sagesse. 

Ils  détournent  les  yeux  du  livre  du  salut. 

Que  Dieu  fit  dépluyer  pour  que  toute  âme  y  lût  ; 

Ils  savent  rendre  sourds  à  la  Bonne-Parole, 

Qui  crie  avec  amour  :  u  Viens  !  c'est  moi  qui  console.  »  — 

Ainsi  se  dévoilaient  à  mes  yeux  nos  deslins. 

Je  descendais  les  temps,  depuis  les  jours  lointains, 

Feui  lilant  jusqu'à  nous  l'histoire  prophétique  , 

Dont  mon  esprit  voyait  le  tableau  fantastique. 

Sur  l'Océan  confus  des  âges  amassés. 

Dans  le  soulèvement  de  leu'  s  flots  courroucés, 

Qui  semblaieut  se  livrer  une  lutte  dernière. 

Avant  que  le  soleil  dissipât  leur  poussière; 

La  vision  encor  fit  monter  de  la  nuit 

Un  géant  dont  les  pieds  ne  faisaient  aucun  bruit  ; 

Et  pourtant  à  grands  bonds  il  franchissait  l'espace, 

Avec  agilité  saut-ant  de  place  en  place. 

Du  rocher  primitif  aux  bords  changeans  des  iner^. 

De  l'eau  fraîche  du  fleuve  au  sable  des  déserts. 

Mais  un  obscur  silence  enveloppait  ses  ailes  ; 

Son  œil  terne  et  glacé  n'avait  point  d'étincelles  ; 

Et  sous  ses  doigts  de  marbre,  au  moindre  attoucheutent, 

Tombait  le  feu  vital,  éteint  subitement  ; 

Car  ce  triste  porteur  d'un  funèbre  message 

Avait  tout  le  corps  pâle  et  froid  comme  notre  âge. 

Il  arpentait  ainsi  notre  globe  effrayé  ; 

Puis,  sur  lui  s'étendant,  comme  un  arc  rephé. 

Et  l'étreignant,  d'en  haut,  d'une  courbe  infime. 

Il  semblait  prolonger  son  horrible  agonie 


LE  SEMEUR. 


47 


II. 


Ce  messager  de  mort,  que  rieu  n'a  désarmé. 
Qui  se  meut  dnns  Ks  airs  comme  unenmlne  invisible, 
Kl  pas  à  ])as  vers  nous  se  dirige,  impassible, 
Vuel  est-il  doue?  D'un  nom  l'a-l-on  déjà  uonnné? 
AU  !  ce  nom  est  connu  '  La  terre,  dans  l'attente, 
L'a  répété  cent  fois  de  sa  voix  éclatante. 
BAiiTHti.EMV,  la  tienne,  en  sons  liarmouicux, 
S'élevant  avec  force  au-dcssiis  de  l'orage 
Qui  gronde  autour  de  nous  de  rivage  en  rivage, 
A  prononcé  tout  liaut  ce  mot  mystérieux. 
Tu  l'as  conjuré  même,  et  ton  bras  vers  le  pôle 
Poussait  du  Choléra  ia  gigantesque  épaule: 
11   Qu'il  passe,  disais-tu,  qu'il  passe  près  de  nous  ! 
»  Notre  terre  est  sacrée,  et  nos  cités  célèbres 
»  Ne  doivent  pas  sentir  son  souille  de  ténèbres. 
»   Qu'on  réserve  i.  nos  cœurs  de  plus  illustres  coups  !  » 
Mais,  liélas  !  je  craius  bien  qu'uu  long  sillon  bleuâtre 
Sur  cette  Fi  arce,  objet  de  ton  culte  idolâtre, 
N'apparaisse  dans  peu  comme  un  cbeuiiu  fatal 
Où  l'hôte  que  tu  crains,  s'ébattaut  à  son  aise. 
Des  plaines  de  l'Alsace  aux  vergers  de  Falaise, 
Dressera  pour  long-temps  son  lit  orienta!. 

La  Liberté  qui  brise,  en  fureur,  ses  statues 

Et  s'insulte  elle-même  aux  angles  de  nos  rues  ; 

Ces  fêtes  du  Soleil  qu'on  veut  ressusciter  ; 

Ce  peuple,  plus  que  loi,  puisqu'on  le  déifie  ; 

Ces  systèmes  prônés,  creuse  philosophie; 

Cet  orgueil  de  soi-même,  ardent  à  s'agiter; 

Ce  culte  de  l'Honneur,  du  Plsisir,  de  la  Gloire; 

Sur  la  fière  colonne,  œ  ivre  de  la  victoire. 

Une  seconde  fois  Napoléon  debout  ; 

D'un  Biutus,  d'un  César  la  nouvelle  espérance; 

Non,  rien  de  tout  cela  ne  peut  sauver  la  France  ! 

L'homme  ne  sauve  rien  :  il  perd  et  corrompt  tout. 

Il  est  un  Dieu-Sauveur!  Mais  la  France  orgueilleuse 

S'en  moque  dès  long-temps,  avec  sa  voix  lailku^e  : 

o  Je  suis  reine,  dit-elle,  et  j'instruis  l'univers  ! 

»  Des  songes  du  passé  j'ai  pénétré  les  voiles, 

»  Je  calcule  les  lois  que  suivent  les  éoiles, 

»  Et  de  l'aulique  Foi  j'ai  secoué  les  fers.  » 

Ah  !  la  foudie  répond  à  ces  vaines  pensées! 

Les  fioles  de  douleur  dans  les  airs  sont  versées. 

Et  l'ombre  s'épaissit,  —  car  Dieu  s'est  retiré.  — 

Loisque  l'impur  venin  glacera  tes  entrailles, 

O  France  I  et  que,  siégeant  sur  tes  hautes  murailles, 

L'agile  mort  pourra  moissonner  à  ton  gré 

Les  innombrables  (ils  dont  tu  te  dis  la  mère  ; 

Lorsque,  eu  ces  jours  de  deuil  et  de  souffrance  amère, 

Apparaîtra  siiudani  dans  lescieux  sans  couleurs 

Celte  verge  de  feu  que  des  mains  paternelles 

Sembleront  désigner  à  des  enfaus  rebelles  , 

Alors,  peut-être,  ô  France  !  en  essuyant  te^^ileurs. 

Tourneras-tu  vers  Dieu  ta  prière  fervente. 

Acte  de  repentir,  et  non  pas  d'épouvante! 

C'est  là,  BiBTHÉLEHT,  c'est  là  tout  mon  espoir. 

Oui,  la  France,  un  beau  jour,  peut  marcher  la  première; 

Alais  il  faut  que  d'en  haut  lui  vienne  la  lumière; 

Car  elle  erre  en  aveugle  et  son  ciel  Bit  bien  noir. 

Regarde  le  drapeau  que  pour  elle  j'arbore  : 

Aucun  nom  de  mortel  qui  le  souille  ou  l'honore  ! 

Ni  Grégoire-Hitdebrand,  m  Calvin,  ni  Luther, 

Mais  celui  du  Sauveur  écrit  à  chaque  page, 

Au  Livre  dont  la  France  avait  perdu  lusage, 

Et  qui  sera  pour  elle  un  phare  sur  la  mer. 


En  te  parlant  ainsi,  je  suis  hardi  sans  doute. 
De  quel  droit  l'arrèté-je  au  miiiiu  de  ta  roule , 


Comme  un  bourdon  obscur  qui  poursuit  les  passans? 

'J'u  pourrais  te  venger!  mais  ta  lourde  massue, 

Dans  la  foule  où  ton  bms  avec  elle  se  rue. 

Trouve  assez  d'autres  buis  pnur  ses  efforts  puissans. 

Elle  m'écriserait  ;  d'un  illustre  adversaire 

A  peine  cl'e  a  piqué  le  noble  front  naguère. 

Mais  moi,  so'dat  sans  nom,  je  brave  en  paix  ses  coups  ; 

C*  tu  ne  sais  d'où  vient  cette  voix  indiscrète... 

Ah  !  si  même  toujours  ignorant  ma  retraite, 

A  jamais  séparés  par  les  flots  en  courroux, 

Ah  !  oui,  si  tu  voulais  vers  le  Dieu  que  j'adore 

Lever  tes  yeux  lassés,  et  saluer  l'aurore 

Qui  blauchit  l'horizon  du  monde  à  son  réveil,  ■* 

Nous  saui  ions,  sans  nous  voir,  nous  aimer,  nous  comprendi  e 

Et,  l'amour  du  Sauveur  ré  hauffant  notre  cendre, 

N'ous  relever  ensemble  après  le  long  sommeil  ! 

J.  O. 


LES  TRAPPISTES  DE  LA  MEILLERAY. 

On  lit  dans  le  Breton, ']onraa\  de  Nantes,  à  la  date  du  i" 
octobre  : 

«  L'établissement  d'une  abbaye  de  trappistes,  à  La  Meilleray 
n'ayant  jamais  reçu  d'autorisation  légale,  et  cette  maison  pouvant' 
daus  les  circonstauces présentes,  devenir  un  foyer  d'intri"ues  con- 
tre-révolutionnaires, l'autorité,  en  vertu  d'un  décret  imp'erial  qui 
défend  eu  France  l'établissement  de  communautés  religieuses 
d'hommes,  a  di'i  en  ordonner  la  dissolution.  En  conséquence 
mercredi  dernier,  six  cents  hommes  de  Iroupeset  de  "endarmeriè 
'ont  cerné  l'abbaye  pour  en  opérer  la  visite  et  procéder  à  l'expul- 
sion des  frères.  Les  autorités  chargées  de  ce  soin  avaient  ordre 
de  le  faire  avec  toute  la  circonspection  possible,et  étaient  munies 
de  passeports  pour  être  distribués  à  chaque  frère,  qui  sera  im- 
iné.liatenient  dirigé  vers  son  pays.  L'abbaye  et  toutes  ses  dépen- 
dances étant  la  propriété,  au  moins  apparente,  du  père  abbé,  les 
ordres  sont  donués  pour  qu'on  respecle  les  domestiques  et 'ou- 
vriers que  le  propriétaire  a  le  droit  d'avoir  pour  l'exploitation  des 
domaines ,  la  dissolution  de  la  congrégation  religieuse  étant  le 
teul  et  unique  but  de  l'expédition. 

uD'rprès  les  observations,  un  peu  violentes,  il  faut  le  dire  du 
père  abbé  ,  un  sursis  a  été  accordé  à  l'exécution  de  l'ordre 
donne.  En  attendant,  toutes  ks  issues  de  cet  immense  étabhs- 
'n'finh-  T'*"'  ^^  ^^"^       iroupe,  et  dans  peu  il  faudra  bien 

Depuis  lors  nous  avons  appris  q„e  l'expulsion  des  trap- 
pistes a  ete  effectuée.  '^ 

Cet  acte  est  une  atteinte  grave  portée  à  la  liberté  reli 
gieuse,  et  à  ce  titre  nous  ne  saurions  le  passer  sous  silence  • 
car  nous  désirons  que  l'art.  3  de  la  Charte  soit  aussi  vrai 
pour  les  moines  que  pour  tous  les  autres  habitans  de  li 
trance.  jNous  ne  concevons  pas  qu'un  décret  impérial 
puisse  jamais  restreindre  le  sens  de  cet  article:  car  la  même 
Charte  déclare,  art.  70,  que  toutes  les  lois  et  ordonnances 
en  ce  qu  elles  ont  de  contraire  aujo  dispositions  adoptées 
pour  la  reforme  de  la  Charte,  sont  dès  à  présent  et  demeu- 
rent annulées  et  abrogées.  La  liberté  de  conscience  et  de 
culte  ne  saurait  être  limitée  que  dans  ceux  de  ses  effets  qui 
seraient  contraires  à  l'ordre  public,  ou  qui  deviendraient 
une  occasion  de  troubles,  comme  cela  a  eu  lieu  à  l'occasion 
des  processions  de  Marsoille.  Mais  dans  le  cas  qui  nous  oc- 
cupe, nous  ne  croyons  pas  qu'on  puisse  arguer  de  rien  d« 
semblable.  Les  ordres  religieux  n'enfreignent  en  aucune 
manière  les  reglemeus  de  police,  ne  causent  aucun  désordre 
public  ,  aussi  long-temps  qu'ils  demeurent  dans  l'enceinte 
de  leurs  couvens  pour  suivre  leurs  pratiques,  et  pour  s'oc- 
cuper des  intérêts  de  la  communauté.  Le  pouvoir  ne  sau- 
rait alors  les  inquiéter  ni  les  dissoudre  sans  se  rendre  per- 
sécuteur. Que  SI  l'on  apprend  ou  si  l'on  soupçonne  que  des 
moines  s  occupent  de  projets  menaçaus  pour  la  sûreté  du 
pays,  on  fasse  des  enquêtes  et  l'on  procède  a  leur  égard 
selon  que  la  loi  le  demande  ;  mais  alors  que  ce  soit  à  titre 
de  conspirateurs  qu'on  sévisse  contre  eux,  et  non  comme 
membres  d  une  cpmmunauté  religieuse  prohibée  par  ua  dé- 


^^  !^-- - 


^l8 


LE  SEMEi'R. 


Cl  et,  impérial.  Il  se  peut  que  le  couvcuL  de  la  Mcillcray  soit 
un  fover   d'intrigues  politiques j  nous  n'eu   serions  point 
étonnes.  Mais  en  admettant  même  la  chose  comme  pai  l'ai- 
lement  certaine,   nous  dison.s  que  si  l'autorité  ne  trouve 
d'autre  movun  do  faire  cesser  ce  mal  que  de  forcer  les  trap- 
pistes il  regagner  leurs  dcpartemsns  en  invoquant  l'autorité 
d'un  décret  antérieur  à  la  Chaite,  et  qui  leur  défend  ce  que 
celic-ci  leur  permet,   il  vaut  encore  mieux  les  laisser  iiitri- 
fjuer  que  de  porter  atteinte  à  la  liberté  des  cultes.  Aujour- 
d'hui c'est  au  l)on  sens,  c'est  surtout  au  véritable  Christia- 
nisme qu'il  appartient  de  faire  disparaître  l'esprit  monacal 
elles  iiistitutious  (pi'il  a  produites.  Tout  ce  que  l'on  peut 
exiger  légalement  des  ordres  religieux,  c'est  qu''ils  ne  se 
considèrent  plus  comme  eu  jouissance  des  privilèges  qu'ils 
possédaient  avant  la  révolutija,   et  que  ceux  qui  en  font 
partie  satisfassent  aux  devoirs  imposés  à  tous  les  citoyens. 
Ce  sera  ensuite  à  eux  de  savoir  si  leur  conscience  leur  per- 
met de  rester  au  milieu  de  r.ous,  ou  s'ils  doivent  aller  cher- 
cher une  autre  société  au  sein  de  laquelle  ils  puissent  vivre 
sans  en  faire  partie,  et  sans  lui  rendre  de  services  en  échange 
.  de  ceux  qu'Us  en  recevront.  JMais  il  y  a  loin  de  cet  exil  vo- 
lontaire à  l'expulsion  forcée  que  viennent  de  subir  les  trap- 
pistes de  la  Meiileray.  C'est  d'ailleurs  fournir  des  prétextes 
de  mécontentement  à  un  parti  qui  ne  demande  pas  mieux 
que  d'en  trouver.  L'agence  générale  pour  la  défense  de  la 
liberté  religieuse,  présidée  par  M.  de  La  Mennais ,   vient 
d'offrir  à  l'abbé  de  la  Trappe  de  se  charger  de  soutenir  sa 
cause.  Nous  ne  saurions  qu';;pprouver  l'énergie  qu'elle  dé- 
ploie pour  la  plus  précieuse  dos  libertés;  mais  nous  déplo- 
rons l'esprit  peu  chrétien  que  respire  sou  manifeste. 


MELANGES. 

PiUET  nu  BILL  DE  BEFor.ME,  EN  Angletebee.  —  Le  biU  de 
réforme  a  été  rejeté  par  la  chambre  des  lords,  à  4'  voix  de 
majorité:  i58   lords   ont  voté  pour    son  adoption,  et  igf) 
contre.  Nous  sommas  convaincue  que   lorsqu'une  vérité   a 
pénétré  dans   les   masses,   il  est  impossible   à   un  parti  de 
s'opposer  long-temps  à  ses  conséquences  sociales  :  aussi,    no 
doutons-nouspas  un  instant  qu'il  n'en  soit  en  définitive  de  ce 
bill  comme  de  celui  sur  rémancipatiou  des  catholiques  :  les 
intérêts  qui  s'appuient  sur  les  injustices  légales  et  sur  la  cor- 
iuption  devront  céder  aux  intérêts  que  protègent  des  consi- 
dérations d'équité  et  de  morale.  En  attendant  il  est  à  craindre 
que  des  agitations  graves  ne  résulteul  en  Angleterre  du  rejet 
d'une  mesure  à  laquelle  s'attachaient  tant  d'espérances,  que 
lune  des  pétitions  (fui  eu  demandaient  l'adoption,  avait  près 
de  280  pieds  de  Ion j;,  tellement  elle  était  couverte  de  signatu- 
res. Nos  moeurs   (:o!itiques  et   notre   caractère  national  ne 
comportent  pas  les  manifestations  de  l'opinion  publique  en 
usage  chez   nos    voisinsj   mais  il  est  d'un  haut   intérêt   de 
les  étudier  ,   comme    fournissant  des  indications  siir  l'état 
moral  du  peuple.  C'est  ainsi   ((u'une  réunion  de  l'associa- 
tion politique  de  Birmingham,  qui  se  compose  de  i5o,o  lo 
individus,  a  eu  lieu,  le  3  de  ce  mois,  sur  un  terrain  de  douze 
acres  dans  les  faubourgs  du  nord  de  la  ville.  Le  but  de  la 
réunion  était  de  demander  à  la  chambre  des  lordj  de  sanc- 
tiouîier  la  loi  proposée.  Il  y  avait  100,000  personnes  assem- 
blées,   bannières   déployées.    Le  président  de  l'assemblée  , 
M.  Attewood,  prononça  un  discours  éloquent,  dans  lequel 
il  reconnut  que  c'est  an  roi  pcrsonnelleiucntplus  qu'à  tout 
autre  que  la  réforme  sera  due,  et  qu'il  termina  en  disant  :  «  Je 
«  vous  eu  supplie,  découvrez  vos  têtes ,  levez  les  yeux  vers 
»  le  ciel,  cil  le  Dieu  juste  gouverne  et  le  ciel   et  la  terre, 
»  et  écriez-vous  d'un  seul  co;ur  et  d'une  seule  voix  :    Dieu 
»  bénisse  le  roi!    »  En   un  moment  toutes  les  tètes  .furent 
nues,  tous  les  visages  furent  tournés  vers    le   ciel ,  et  cent 
njille  voix   prononcèrent  cette  prière  :    «  Dieu  bénisse   le 
roi  I  n  Le  lord-chancelier  a  jugé  ce  fuit  assez  important  pour 
Àe  raconter  à  la  chambre  des  lords.  Hcnreux   les  peuples 
qui  prient   et  les  rois  pour  lesquels  on  prie  I   Les  réformes 
que  l'on    demande  à  Dieu,  si  elles  sont  utiles,  ne  peuvent 
manquer  d'être  obtenues;  car,  en  politi([ue  comme  en   re- 
]i(;ion,  on  j)eutdire  dans  le  langage  de  l'apôtre  :  «  Si  Dieu 
est  pournouS;,  qui  sera  contre  nous?  »  (Rom.  vni,  3i.) 


ErHEMÉiuDES  DE   LA  rf.ESSE'  i-ériodique.  —   Il   est  assez 
étrange  de  voir  des  journalistes  s'imaginer  qu'il  faille  d'au- 
tres armes  que  la  presse  pour  repouser  les  attaques  de  la 
presse    Nous  avons  vu  cependant  plus  d'une  fois  des  ré- 
dacteurs de  journaux  appeler  des  confrères  sur  le  terrain, 
afiu  de  vider  ,  l'épée  à  la   main  ,  des  querelles  qui  avaient 
commencé  sur  le  papier.  La  semaine  deiuièie  encore  ,  il 
y  a  eu  une  rencontre  entre  le  gérant  de  la  Nouvelle  France 
et  celui  du   Corsaire.  Il  n'est  pas  rare  non  plus  de  voir 
des  personnes  attaquées  injustement  dans  des  feuilles  pu- 
bliques,   croire»qu'e!les   n'ont  d'autre  moyeu  que  le  duel 
pour  sauver  leu'r  honneur,  comme  si  la  loi ,  en  forçant  les 
journalistes  à  accueillir  leur  justification  ,  ne  leur  assurait 
pas  le  meilleur  moyen  de  repousser  la  calomnie.  Au  surplus 
est-il  étonnant  que  de  simples  particuliers  se  laissent  aller  à 
leur  irrascibilité  naturelle,  quand  ils  voient  des  représen- 
tans  de  la  nation  quitter  le  banc  ministériel  et   la  tribune 
politique,  pour  se  battre  en  champ  clos  ?  Nous  nous  per- 
mettrons de  citer  en  exemple  à  nos   confrères  ,  la  conduite 
que  vient  de  tenir,  à  la  suite  d'une  provocation  grossière  , 
M.  Boudinot,  rédacteur  du  Phénix,  journal   périodique 
qui  se  publie  depuis  iSaS,   au  milieu  de  la  nation  à  demi- 
sauvage    des    Chiroquois   ,     dans     l'Amérique    du    nord. 
jM.  Boudinot  est  lui-môme  un  Indien  converti  au  Christia- 
nisme; il  a  inventé  les  caractères  de  la  langue  chiroquoise, 
et  il  se  propose ,   au  moyeu  de  son  journal  ,  de  répandre 
l'instruction  et  les  lumières  parmi   ses  compatriotes.  Dans 
son  numéro  du  12.  août ,  il  raconte  que  M.  le  colonel  Nel- 
son ,  commandant  des  troupes  de  la  Géorgie,  l'a  menacé, 
s'il   continuait  à   publier   des  articles  diffamatoires  contre 
l'état  de  Géorgie  et  les  troupes  qui  sont  à  son  service  ,  de 
le  faire  saisir,  garrottera  un  arbre  et  fouetter  d'importJince. 
a  Nous  n'avons  ,  que   nous  sachions  ,  dit  le  journalite  ,  dif- 
»  fumé  ni  l'état  de  Géorgie  ,  ni  ses  troupes;  si  ou  prét;iid 
»  cependant  que  nous  l'avons  fait ,  il  nous  semble  que  nous 
»  flageller  est  un  mauvais  moyen  de  convaincre  le  monde 
»   que  nous  sommes  en  faute.  Ce  n'est  pas  de  cette  manière 
»   qu'on   établira  leur  innocence.  Nous  nous  sommes  pro- 
»   posé  la   vérité  et  nous  nous  la  proposerons  toujours.  Si 
i>  M.  le  colonel  Nelson   est  assuré  que   nous  avons  publié 
»  des  articles  calomnieux  ,    il  doit  savoir   sur   quoi   faire 
»  porter  une  accusation  en  calomnie.  Quelle  difnculté  y  a- 
»   t-il  à  prouver   les  mensonges  dont  on  nous  accuse?    »  Si 
Ton   devait  juger  de  la  civilisation  relative  des  deux  pays 
uniquement  par  le  cartel   du  journaliste  parisien,   et  par 
l'invitation  précitée  du  journaliste  chiroquois,  en  faveur 
duquel  faudiait-il  prononcer? 

Emancipation  politique  d'hommes  de  couleur  libres.  — 
S.  M.  le  roi  de  Suède  vient  d'accorder  aux  hommes  de  Cou- 
leur libres  de  l'île  Saiut-Barthélemy,  l'une  des  Antilles  ,  le 
droit  de  pouvoir  être  élus  membres  du  conseil  et  des  couis 
de  justice,  s'ils  sont  âgés  au  moins  de  21  ans, et  si,  en  outre, 
ils  sont  indigènes  ou  naturalisés  ,  munis  de  lettres  de  bour- 
geoisie, propriétaires  ou  exerçant  une  industrie.  Il  déclare 
qu'aucune  exclusion  légale  ne  pourra  à  l'avenir  être  pro- 
noncée contre  ses  sujets  libres ,  à  quelque  classe  qu'ils  ap- 
partiennent, e^  que ,  dans  les  actes  publics ,  on  s'abstiendra 
de  donner  la  qualification  d'homme  de  couleur  libre.  Le 
conseil  roval  de  Saint- Bartlielemv  a  arrêté  que  l'on  con- 
damnerait dorénavant  ii  une  amende  triple  de  celle  en  usage 
1er  blancs  qui  iusulleraienl  ceux  auxquels  qu'on  avait  cou- 
tume de  donner  ce  nom  ,  s'il  était  prouvé  que  la  différence 
de  couleur  ou  de  race  avait  été  la  cause  de  la  querelle. 
M.  de  Laborde  a  dit  ,  avec  autant  d'esprit  que  de  raison, 
que  s'il  y  a  une  aristocratie   plus  absurde  que  toutes  les 
autres,  c'est  l'aristocratie  de  la  peau.  On  doit  savoir  gré 
au  gouvernement  suédois  de  combattre  les  prétentions  de 
cette  aristocratie,  dans  la  petite  île  qui  lui  appartient.  La 
population  totale  de  Saint-Barthélemv  est  de  8000  âmes  ;  il 
y  a  sur  ce  nombre  4000  esclaves  I   —  Dans  la  plupart  des 
Antilles  .inglaises  on  vient  aussi  de  publier  une  déclaration 
qui  .accorde  aux  noirs  libres  les  mêmes  droits  et  privilèges 
qu'aux  blancs. 

Le  Gérant,   DLHAULT. 
Imprimeria  de  Sellicle  ,  lue  des  Jeûneurs,  n.   i^. 


TOME  1".  —  \    7. 


19  OCTOBRE  1831. 


SëMEI] 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire 


PARAISSANT  TOUS  LES  ]\IERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Maiûi.  XIII.  38. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,    rue  Martel,    n"  ii  ,  et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.    —    Prix:  i5  fr.  pour  l'année 
S  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Lei  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


REVUE    POLITIQUE. 

APPEL   AUX    H0M3IES  DROITS  ET  ECLAIRES  DES   DIFFEREES  PARTIS 
POLITIQUES. 

(IIP  Article.   —  Le  parti  du  présent.  —  Suite.) 

Nous  avoDS  montré  dans  notre  précédent  «rticle  qu'il  ne 
pouvait  y  avoir  que  deu\  moyens  d'ordre  public  ,  la  force 
matérielle  ou  la  foi  religieuse.  Or  ,  comme  il  est  évident 
que  l'immense  majorité  de  la  nation  ne  veut  pas  d'une  force 
matérielle,  qui  devrait  être  despotique  et  brutale  pour  nous 
offrir  de  solides  garanties,  il  ne  reste  plus  que  le  deuxième 
moyen  que  nous  avons  indiqué.  La  question  peut  donc  se 
réduire  à  ces  termes  :  Si  l'Evangile  était  généralement  ré- 
pandu parmi  les  Français,  la  devise  des  hommes  du  présent 
serait-elle  réalisée  ?  c'est-à-dire,  aurions-nous  l'ordre,  la  sta- 
biUté,  les  intérêts  matériels? 

A  l'entrée  du  sujet ,  nous  trouvons  deux  difficultés  pré- 
cisément opposées  :  l'une,  c'est  que  pour  nos  amis  et  pour 
nous  la  question  est  tellement  claire  qu'elle  semble  n'avoir 
pas  bcsom  de  preuves  ;  l'autre  ,  que  pour  les  hommes 
étrangers  à  nos  croyances  religieuses  la  question  est  telle- 
ment obscure  et  nouvelle  qu'il  ftudiait ,  avant  d'essayer  de 
la  résoudre,  développer  tout  le  système  évangélique.  Con- 
traints de  choisir  ,  il  y  aura  moins  d'inconvéniens  ,  ce  nous 
semble,  à  dire  trop  pour  les  Chrétiens  qu'à  ne  pas  dire  as- 
sez pour  les  hommes  du  siècle  ,  et  nous  pensons  qu'il  vaut 
mieux  répéter  à  nos  amis  ce  qu'ils  savent  que  de  laisser 
gnorcr  au.x.  autres  ce  qu'ds  ne  savent  pas. 

Signalons  d'abord  ua  fait  dont  nous  sommes  plus  affligés 
que  surpris  ,  l'ignorance  presque  générale  qui  persiste  à 
confondre  l'Evangile  avec  le  Catholicisme  ,  ou  même  avec 
les  formes  extérieures  du  Culholicisme.  Cette  déplorable 
confu:.ion  est  peut-être  l'obstiicle  le  plus  difficile  à  vaincre 
pour  le»  serviteurs  de  Christ ,  qui  veulent  montrer  l'heu- 
leuïe  influence  que  la  religion  chrétienne  exercerait  sur 
nos  destinées  politiques.  Toutes  leurs  apologies  sont  njal 
comprises,  et  encore  plus  mal  interprétées;  leur  langage 
est  traduit,  ou  plutôt  travesti  de  la  manière  la  plus  étrange. 
S'ils psrlentdelaRévélation,  la  plupart  des  lecteurs  s'imagi- 


nent aus.«itôt  qu'on  les  entretien  tde  l'ultramontanisme.  S'ils 
affirment  que  les  enseignemens  de  l'Ecriture  devraient  ob- 
tenir une  attention  plus  sérieuse,  on  se  persuade  qu'ils  pré- 
tendent imposer  au  dix-neuvième  siècle  les  décrets  des 
Contiieset  les  bulles  du  Siège  Piomain.  Essaient-ils  de  prou- 
ver que  le  Christianisme  répandrait  de  nobles  vertus  dans 
les  ânies,  et  qu'il  contribuerait  puissamment  à  la  prospérité 
de  1  Etat ,  on  se  rappelle  ,  avec  le  sourire  sur  les  lèvTes, 
quelques-uns  de  ses  voisins,  qui  assistent  régulièrement  aux 
offices  religieux,  et  cjui  n'en  sont  ni  meilleurs  pères  de  fli- 
mille,  ni  hommes  plus  charitables,  ni  citoyens  plus  dévoués. 
Manifestent-ils  le  désir  de  voir  se  rallnmer  le  flambeau  de 
la  foi  religieuse  ,  on  croit  qu'ils  veulent  augmenter  le  bud- 
get des  cultes ,  multiplier  les  petits  séminaires  et  rendre 
aux  processions  leur  antique  splendeur.  Osent-ils  soutenir 
que  la  religion  chrétienne  consoliderait  la  liberté  ,  on  leur 
cite  les  inquisiteurs  espagnols  et  don  Miguel.  En  un  mot , 
on  transforme  tout  :  le  fond,  c'est  le  culte;  l'Evangile,  c'est 
le  pape;  les  dogmes  ,  c'est  la  messe;  la  piété  ,  c'est  l'hypo- 
crisie; la  foi ,  c'est  le  jésuitisme;  et  la  substance  de  la  reli- 
gion ,  c'est  le  traitement  du  clergé.  Voilà  les  tristes  fruits 
dont  il  faut  accuser  et  le  catholicisme  qui  n'a  voulu  parler 
qu'aux  sens  extérieurs  ,  et  la  philosophie  moqueuse  du  dix- 
huitième  siècle! 

Contre  ce  malheureux  travestissement  de  tout  ce  qu'il  y  a 
de  plus  auguste  et  de  plus  saint  dans  le  monde  ,  notre  voix 
ne  saurait  s'élever  avec  trop  de  force  et  d'énergie.  Nous  en 
appelons  à  la  bonne  foi  des  cœurs  honnêtes,  aux  lumières 
des  esprits  sérieux;  nous  supplions  tous  les  hommes  quT 
rougiraient  d'être  complices  d'une  iniquité  flagrante  ,  nous 
les  supplions  de  séparer  enfin  la  cause  de  l'Evangile  de 
celle  des  formes  extérieures  du  Catholicisme.  Sachez  bien 
que  ces  deux  causes  ne  sont  pas  seulement  différentes  ,  mais 
complètement  opposées  l'une  à  l'autre  ;  car  si  le  vrai  Chris- 
tianisme venait  un  jour  à  triompher,  les  superstitions  et  les 
cérémonies  romaines  cesseraient  aussitôt  de  jJeser  sur  la 
France.  Efforcez-vous  de  comprendre  que  la  religion  de 
Jésus  -  Christ  est  tout  autre  chose  que  des  pratiques  maté- 
rielles, des  légendes  et  des  bulles  pontificales.  Ne  nous  pari 
plus  de  l'inquisition  ,  du  jésuitisme  ,  des  couvens ,  des 
hypocrites,  toutes  choses   qui  n'ont   pas   plus   de  i 


50 


LE  SEMEUR. 


avec  l'Evangile  que  n'en  a  la  hideuse  terreur  de  çp  avec  la 
liberté.  Il  ne  s'agit  pas  pour  nous  de  refaii'e  un  sacerdoce 
puissant,  ni  de  redorer  la  tiare  des  évoques;  nous  nous  in- 
quiétons aussi  peu  c[ue  vous,  et  peut-être  moins,  du  dis- 
crédit des  pioccssions,  des  reliques,  des  pèlerinages  et  de 
toutes  Ifs  foimes  extérieures.  Nous  ne  vous  disons  pas  : 
Retournez  dans  la  vieille  ornière  du  Catholicisme;  mais  nous 
venons  vous  entretenir  d'une  religion  qui  nous  révèle  un 
Dieu  plein  d'amour  et  de  miséricorde,  un  Sauveur  expirant 
pour  nous  ,  portant  nos  péchés  sur  une  croix  de  malédic- 
tion ,  un  Saint-Esprit  régénérateur  des  âmes  :  doctrines 
plus  hautes  que  les  plus  grandes  pensées  des  philosophes, 
plus  profondes  que  toute  la  sagesse  des  hommes ,  plus  con- 
solantes que  toutes  les  joies  de  la  famille  et  de  l'amitié,  plus 
durables  que  la  terre  et  les  cieux. 

Eh  bien  .'  c'est  de  cet  P^vang;le-là,  et  non  point  d'un 
autre  que  nous  demandons  s'il  réctliserait  les  besoins  des 
hommes  du  présent.  Et  d'abord,  trouverions-nous  en  lui 
des  garanties  d'ordre  public  ? 

L'ordre  exige  avant  tout  que  les  lois  soient  obéies. 
Quand  la  conduite  des  citoyens  est  illégale  ou  extra-légale , 
il  y  a  désordre.  La  question  doit  donc  être  posée  de  la  ma- 
nière suivante  :  Est-ce  que  l'Évangile  prescrit  à  ses  disciples 
l'obéissance  aux  lois?  L'affirmative  n'est  pas  douteuse.  On 
pourrait  citer  un  grand  nombre  de  passages  formels  de  la 
Bible,  qui  ordonnent  d'obéir  aux  lois  établies;  et  ce  qui 
distingue  à  cet  égard  la  Parole  de  Dieu,  comme  l'a  judi- 
cieusement observé  M.  Necker  ,  c'est  qu'elle  commande  et 
ne  disserte  point:  quan-i  on  raisonne  sui- l' obéissance  ,  on 
est  déjà  bien  près  de  ne  plus  obéir. 

Mais  sans  nous  arrêter  à  la  preuve  biblique  ,  nous  ap- 
pellerons  suitout   l'attention   des   lecteurs  sur    la  preuve 
d'expérience  ,  cjui  est   en   général    mieux   écoulée   de  nos 
jours.  Qu'on  cherche  dans  l'histoire  quels  furent  les  sujets 
les  plus  fidèles ,  les  écrivains  qui  défendirent  avec  le  plus  de 
persévérance  les  doctrines  d'ordre  public,   les   magistrats 
qui  les  soutinrent  avec  le  plus  de  fermeté  ,  et  l'on  trouvera 
des  chrétiens.  Sous  les  premiers  empereurs,  les  apologistes 
du  Christianisme  reprodiMsaient  toujours,    comme  un  de 
leurs  argumeas  les  plus  solides  ,  l'inaltérable  obéissance  de 
leui-s  coreligionnaires  aux   institutions  de  l'empire.  Qu'on 
aille  s'enquérir  sur  tous  les  points  du  globe    quels  sont  les 
meilleurs  citoyens,  ceux  qui  donnent  l'exemple  de  la  sou- 
mission aux  lois ,  du  respect  pour  les  pouvoirs  constitués,  et 
l'on  trouvera  encore  des  chrétiens.  Nous  pouriions  en  ap- 
pelîr  sans  crainte  au  témoignage  des  hommes  qui  exercent 
dehautes  fonctions  publiques  en  Angleterre  ,  en  Allemagne, 
en  Suisse,  aux  Etals-Unis.  Ce  n'est  yioint  parmi  les   véri- 
tables serviteurs  de  Christ  que  les  factieux  auraient  movcn 
de  soudoyer  des  artisans  de  Doubles  et  de  discoïdes;  ils  ne 
pourraient  y  recruter  ni  instrumens,  ni  séides,  ni  victimes. 
Pour  les  Chrétiens,  obéir  aux  lois  est  jslus  qu'un  devoir 
c'est  une  obligation  ,  et  la  conscience  est  en  eux   une  iilus 
forte  garantie  que  pour  d'autres  le  Code  pénal.  Ils  portent 
même  l'obéissance  jusqu'à   un  point   que  les  hommes  du 
siècle  auront  peineà  comprendre.  Qu'il  nous  soit  permis  de 
rapporter  ici  un  fait  qui  semblera  puéril  peut-être,  mais 
qui  ne  l'est  pas  du  tout  dans  le  sujet  qui  nous  occupe.  Un 
habitant  d'une   ville  d'Ecosse  a   envoyé  dernièrement  au 
magistrat  du  lieu  deux  ou  trois  livres  stcrlings,en  lui  disant 
qu'ayant  obtenu  la  grâce  de  se  convertir  à  l'Evangile,  il  se 
croyait  obligé  de  restituer  à  l'Etat  une  somme  dont  il  l'avait 
frustré  par  divers  actes  de  contrebande  vingt  ans  aupara- 
vant. Et  ce  fait  n'est  pas  une  singularité,  comme  on  le  pour- 
rait croire;  quiconque    est  vraiment   chrétien    doit  sentir 
en  lui  qu'il  agirait  de  même   s'il  était  dans  une  position 
semblable.  Voilà  l'obcissaiice  aux  lois,  telle  qu'on  doit  l'at- 
tendre du  Ch'istianisine. 


Appliquez  maintenant  ces  réflexions  à  l'état  de  choses 
actuel.  Dans  un  pays  où  les  anciennes  garanties  d'ordre  pu- 
blic n'existent  plus,  où  les  baïonnettes  délibèrent  en  pré- 
sence de  l'émeute  qui  gronde  ,  où  le  glaive  des  lois  est 
émoussé,où,  par  l'effetde  nombreuses  révolutions,  les  pou- 
voirs sont  plus  habitués  à  se  mettre  en  défense  que  les  mas- 
ses à  obéir,  où  les  esprits  enfin  sont  tourmentés  de  la  fièvre 
des  innovations;  dans  un  tel  pays,  demandez-vous  si  la  foi 
religieuse  ne  serait  pas  un  moyen  d'obéissance  qui  tiendrait 
lieu  de  tous  les  autres;  si  elle  n'opposerait  pas  les  digues 
les  plus  fortes  à  l'anarchie  qui  nous  menace  de  toutes  parts  ; 
SI  les  institutions  et  les  autorités  ne  pourraient  pas  se  re- 
poser paisiblement  derrière  sa  puissante  sauvegarde.  Hom- 
mes du  présent ,  apprenez  à  distinguer  le  véritable  Évangile 
de  ce  qui  n'est  pas  lui;  voyez  tout  ce  qui  vous  entoure; 
puis  mettez  la  main  sur  la  conscience  ,  et  décidez  ! 

Et  ce  qu'il  y  a  d'admirable,  c'est  que  l'obéissance  ordon- 
née par  l'Evangile  n'est  point  de  la  servilité  ni  de  l'abjection. 
Pourquoi  ?  Par  deux  motifs  :  d'abord,  parce  que  la  religion 
proclame  aussi  la  dignité  de  l'homme,  et  qu'elle  lui  enseigne 
à  faire  toutes  choses  volontairement  comme  en  la  présence 
de  Dieu.  Celui-là  estservile  qui  n'obéit  que  parce  qu'il  faut; 
mais  ne  l'est  point  celui  qui  obéit  parce  qu'il  sent  qu'il  le 
doit.  Entre  le  despotisme  qui  brise  les  volontés  individuelles 
par  la  terreur,  et  la  religion  qni  les  dirige  par  la  conscience, 
il  y  a  un  abîme.  Aussi  les  chrétiens,  en  môme  temps  qu'ils 
offrent  le  modèle  d'une  parfaite  soumission  aux  lois  établies, 
montrent  une  mâle  et  noble  indépendance;  ils  obéissent  avec 
dignité,  parce  qu'ils  obéissent  avec  conviction.  Ne  cherchez 
point  parmi  les  fidèles  des  esclaves  rampans ,  des  âmes  ab- 
jectes; vous  en  trouverez  partout  ailleurs  plutôt  que  chez 
eux.  L'autre  motif,  c'est  que  l'Évangile,  tout  en  disant  : 
Obéissez  aux  puissances ,  dit  aussi  :  Il  vaut  mieux  obéir  à 
Dieu  qu'aux  hommes  ;  de  sorte  que  la  soumission  des  chré- 
tiens s'arrête  où  commencent  l'injustice  et  la  tyrannie.  Les 
despotes  ne  s'accommoderaient  pas  de  nous  ,  car  le  crimo 
ne  nous  va  point,  et  ils  préféreraient,  à  coup  sûr,  avtir 
à  faire  avec  ces  vieux  républicains  qui  ont  changé  de  rôle  et 
de  maximes.  Toute  l'histoire,  depuis  dix-huit  siècles,  n'est 
qu'un  long  témoignage  en  faveur  de  cette  observation.  Qu'on 
se  rappelle  les  premiers  chrétiens,  les  Vaudois  du  Piémont, 
les  disciples  de  la  réforme  ,  les  membres  de  la  Société  des 
Amis ,  les  Moraves  ,  toutes  les  sectes  dissidentes  de  l'Angle- 
terre et  de  la  Suisse,  toutes  les  communions  religieuses  des 
États-Unis  ;  ils  ont  su  à  la  fois  obéir  et  résister:  obéir  à  tout 
ce  qui  était  juste ,  résister  à  tout  ce  qui  ne  l'était  pas.  Mon- 
trez-nous donc  quelque  part  des  citoyens  qui  réunissent 
mieux  ces  deux  grandes  conditions,  dont  le  besoin  est  si  vi- 
vement senti  de  nos  jours  :  l'une  de  garantir  l'ordre  légal, 
l'autre  d'opposer  une  puissante  barrière  au  despotisme  I 

Ce  n'est  pas  tout  :  l'ordie  exige  ,  non-seulement  qu'on 
obéisse  aux  lois  ,  mais  encore  que  l'on  sache  pratiquer  tous 
ses  devoirs  politiques,  et  faire  mèmede  nobles  sacrifices.  Les 
lois  sont  renfermées  dans  d'étroites  limites  pour  les  peines 
qu'elles  prononcent,  et  bien  loin  de  pouvoir  punir  tout  ce 
qui  blesse  les  intérêts  généraux,  elles  en  punissent  à  grand'- 
jjcine  la  moindre  partie.  Ainsi  les  lois  ne  punissent  pas  l'in- 
souciance qui  laisse  les  affaires  publiques  aux  mains  des  in- 
tripans;  l'égoïsme  qui  déchire  la  Société  politique  en  lam- 
beaux pour  se  faire  un  horizon  à  part;  la  vénalité,  qui  es- 
compte ses  opinions  et  ses  actes  au  plus  offrant;  la  lâcheté 
qui,  dans  les  circonstances  difficiles,  peut  devenir  criminelle 
par  peur;  l'infraction  du  serment,  qji  ne  laisse  de  garanties 
ni  aux  hommes ,  ni  aux  choses.  Il  résulte  de  là  que,  les  lois 
fussent-elles  obéies,  il  pourrait  y  avoir  encore  de  graves  dé- 
sordres; et  c'est  ce  qui  explique  notre  position  préca  re  et 
afitéc  pendant  les  quinze  années  de  la  restauration  :  on  y 
faisait,  si  l'on  peut  s'exprimer  a'nsi  ,  du  trouble  légal  et  du 


LE  SEMEUR. 


51 


desordre  impunissable.  D'ailleurs  les  lois,  excepté  à  Sparte, 
qui  n'était,  comme  on  l'a  dit  ,  qu'un  grand  couvent  guer- 
rier, les  lois  n'ont  jamais  pu  commander  l'abnégatioii  ,  le 
dévouement,  le  sacrifice  de  l'indix  idualit.é  au  bien-être  de  la 
chose  publique  ;  elles  répriment  les  délits,  mais  elles  sont 
impuissantes  pour  créer  des  vertus. 

Or,  tout  ce  qui  manque,  sous  ces  deux  rapports,  aux  lo's 
humaines,  se  trouve  dans  la  loi  religieuse.  L'Evangile  l'ait 
plus  que  de  prescrire  le  dévouement,  il  le  donne.  Un  fidèle 
se  dévoue  de  la  même  manière  qu'il  croit,  parce  qu'il  a  en 
lui  l'Esprit  de  Dieu  ;  il  est  capable  de  renoncer  à  soi-même, 
parce  qu'eu  réalité  il  ne  s'appartient  plus;  il  manifeste  enfiu 
son  amour  comme  un  arbre  porte  son  fruit  :  ce  n'est  pas  un 
calcul ,  c'est  un  résultat  nécessaire  de  sa  foi  religieuse.  Nous 
en  attestons  toutes  les  âmes  chrétiennes  :  dès  qu'elles  ont  été 
converties  à  l'Évangile,  n'ont-elles  pas  eu  la  force  de  résister 
à  l'égoïsme  qui  les  avait  dominées  jusqu'alors?  n'ont-elles 
pas  éprouvé  le  besoin  de  faire  de  généreux  sacrifices,  de  se 
dévouer  pour  le  bien  de  tous,  de  s'oublier  elles-mêmes  pour 
servir  et  leur  Dieu,  et  leur  Sauveur,  et  leur  pays  ?  Ah  I  sans 
doute  ,  l'expérience  le  dit  assez  haut,  si  l'Évangile  était  rc- 
jiandu  dans  les  cœurs  de  tous  les  Français ,  nous  ne  serions 
])as  forcés  de  gémir  à  la  vue  de  tant  d'hommes  indifiérens 
au  bien  public,  égoïstes,  vendus  au  pouvoir,  dévorés  d'une 
dpre  ambition  ,  qui  compromettent  chaque  jour  nos  desti- 
nées, qui  brisent  tous  les  liens  de  l'association  politique,  qui 
soulèvent  émeute  après  émeute,  désordre  après  désordre, 
et  qui  ne  laissent  debout  qu'un  seul  sentiment,  sentiment 
terrible  et  amer  :  une  défiance  universelle  des  hommes,  des 
institutions  et  de  l'avenir. 

Nous  voudrions  en  ce  moment  nous  environner  de  ce  col- 
lège immense  de  témoins  qui  uniraient  leui-  voix  à  la  nôtre 
pour  proclamer  (jue  l'Evangile  a  fait  partout  des  citoyens 
dévoués  et  généreux.  L'héroïsme  de  Curtius  s'effacerait  de- 
vant celui  d'Howard  •  l'amour  d'Aristide  pour  sa  patrie  pâ- 
lirait devant  l'amour  de  Vincent  de  Paule  pour  riiumanité. 
Nous  montrerions  les  chrétiens  disposés  à  tous  les  sacrifices, 
pleins  de  zèle  et  de  grandeur  d'âme  dans  toutes  les  calami- 
tés nationales,  s'efforçant  de  prévenir  toutes  les  misères,  de 
corriger  tous  les  vices ,  de  secourir  toutes  les  infortunes , 
descendant  jusqu'au  fond  des  cachots  pour  y  porter  des  ver- 
tus et  des  espérance-.  Nous  verrions  les  chrétiens  maintenir 
l'ordre  public  par  leurs  discours,  par  leurs  écrits,  par  leurs 
exemples,  et  surtout  par  leurs  bienfaits;  et  nous  serions 
obligés  de  reconnaître  qu'en  tous  lieux,  en  toutes  choses, 
dans  tous  les  événemens,  au  milieu  de  toutes  les  causes  de 
troubles  ,  les  disciples  de  Jésus-Christ  agissent  en  bons  ci- 
toyens, qu'ils  se  dévouent;  qu'ils  aiment,  servent,  protè- 
gent les  intérêts  généraux  et  la  prospérité  de  leur  pays. 

Hommes  du  présent,  tel  est  le  moyeu  d'urdre  que  nous 
venons  vous  offrir,  moyen  d'obéissance  aux  lois  et  de  dé- 
vouement social;  il  serait  plus  fort  que  la  force  publique;  il 
tiendrait  lieu  de  la  puissance  matérielle  que  vous  avez  per- 
due. Transformez,  dans  votre  pensée,  le  plus  grand  nombre 
des  habitans  de  la  B'rance  en  chrétiens  (et  nous  le  répétons, 
il  ne  s'agit  pas  de  pratiques  extérieures ,  de  sépulchres  blan- 
chis ,  mais  de  la  vraie  foi  religieuse),  transformez  ces  iudif- 
férens,  ces  incrédules  en  disciples  du  Diegi-Snuveur,  et  vous 
aurez  un  nouvel  état  de  chose;,  parce  qu'il  y  aura  des 
iiOinnics  nouvcatix.  \  ous  aurez  l'obéissance  aux  lois  au  lieu 
de  l'insubordination,  l'amour  au  lieu  de  l'égoïsme,  la  con- 
fiance au  lieu  de  la  méfiance  générale;  c'est-à-dire,  en  moins 
de  mots,  l'ordre  au  lieu  du  désordre.  Hommes  du  présent, 
vous  nous  répondrez  peut-être  :  Mais  il  est  impossible  de 
transformer  les  Français  en  chrétiens  I  Impossible!  Et  pour- 
quoi? Y  a-t-11  en  France,  d'autres  cœurs  et  d'autres  âmes. 
qu'eu  Ecosse  et  aux  Étals-Unis  ?  Il  est  contradictolie  de  dé- 
clarer à  priori  qu'une  chose  est  impossible ,  quand  elle  se 


montre  ailleurs  comme  une  réalité  vivante.  Du  reste,  nous 
examinerons,  et  avant  peu,  cette  objection  ;il  ne  sera  pas  diffi- 
cile de  prouver  combien  elle  e^t  fausse  et  vide.  Pour  le  mo- 
ment, nous  ne  pouvons  que  la  repousser  sans  y  répondre. 

Notre  principal  but  était  d'établir  que  l'Evangile  serait  le 
meilleur  moyeu  d'ordre  public,  et  nous  l'avons  fait.  Il  ga- 
rantirait également  les  deux  autres  besoins  de  l'époque  pré- 
sente, la  stabilité  et  les  intérêts  matériels.  On  nous  permet- 
tra de  n'exposer  ici  qu'un  petit  nombre  de  vues  sommaires 
sur  ces  importantes  questions  ;  pour  les  développer,  il  fau- 
drait écrire  un  volume. 

La  sialilitc ,  soit  dans  les  institutions,  soit  pour  les  hom- 
mes du  pouvoir,  dépend  d'une  autre  stabilité  plus  haute  , 
qui  doit  se  trouver  dans  les  mœurs  et  dans  les  opinions.  Si 
les  individus  ne  possèdent  pas  des  principes  fixes  de  mo- 
rjle,  s'ils  changent  copstamment  de  doctrines  politiques, 
l'éd.fice  même  de  la  société  n'a  rien  destable  ni  d'assuré. 

Or,  s'il  y  a  dans  le  niotide  un  fait  évident,  c'est  que 
l'Evangile  donne  à  ceux  qui  le  reçoivent  des  maximes  fixe^ 
et  immuables  de  droit,  de  justice  et  de  vertu.  La  moralité 
d'un  chrétien  ne  se  construit  pas  au  jour  le  jour;  elle  ne 
dépend  pas  d'une  bataille  gagnée  ou  perdue,  ni  des  succès 
remportés  dans  une  affaire  do  patriotisme.  Elle  est  appuyée 
sur  des  principes  supérieurs  ,  sur  des  règles  indépendantes 
de  la  diversité  des  époques,  du  triomphe  d'une  faction  ou 
de  tout  autre  cause.  Ce  que  veut  un  chrétien ,  il  le  veut 
toujours  et  partout;  il  n'attend  pas  un  18  brumaire  pour  se 
réconcilier  avec  les  doctrines  du  pouvoir,  ni  un  29  juillet 
pour  afficher  du  patriotisme.  Quelle  que  soit  la  différence 
des  gouvernemens  et  la  mobihté  de  l'oplulon,  il  réclame 
fortement  ce  qu'il  croit  utile,  et  il  repousse  avec  non  moins 
d'énergie  ce  qu'il  croit  mauvais.  La  Grande-Bretagne  nous 
en  offre  un  mémorable  exemple  dans  la  question  de  la 
Traite  des  Noirs.  Contre  cet  odieux  trafic  la  voix  des  chré- 
tiens fut  la  première  à  s'élever,  et  elle  ne  cessa  point  de  se 
faire  entendre  ,  malgré  d'Injurieuses  et  menaçantes  cla- 
nieurs, jusqu'à  ce  qu'elle  eût  gagné  sa  noble  cause.  Pendant 
l'espace  de  plus  de  trente  ans ,  au  milieu  de  perpétuelles 
vicissitudes  et  de  changemens  inouïs  dans  les  annales  des 
peuples  ,  tandis  que  tout  se  bouleversait  autour  d'eux,  que 
Il  France  créait  dix  constitutions,  et  que  l'Europe  entière 
était  remuée  jusque  dans  ses  entrailles,  les  serviteurs  de 
Christ  demeurèrent  inébranlables  dans  la  question  d'huma- 
nité qu'ils  soutenaient,  et  leur  persévérance  fut  couronnée 
enfin  d'une  victoire  éclatante.  Nous  avons  choisi  cet  exemple 
entre  beaucoup  d'autres  du  même  genre;  et  si  l'on  étudiait 
avec  attention  l'histoire  de  l'Angleterre,  de  l'Allemagne 
ou  de  l'Amérique  septentrionale,  on  ne  tarderait  pas  à  se 
convaincre  que  la  stabilité  des  institutions  dans  ces  divers 
pavs  tient  à  la  stabilité  des  principes  de  morale  ,  qui  ont 
eux-mêmes  leur  source  dans  la  foi  religieuse. 

Ce  que  nous  disons  des  maximes  de  conscience,  on  doit 
le  dire  également  des  idées  de  l'esprit:  la  religion  leur  im- 
prime un  caractère  de  durée  et  de  fixité.  L'inconstance 
perpétuelle  des  opinions  est  une  véritable  maladie;  c'est  la 
(lèvre  ou  l'ivresse  de  l'âme.  Ellenait  et  se  développe  quand 
la  raison  s'est  long-temps  nourrie  d'ellç-nième  sans  pouvoir 
so  rassasier ,  quand  le  cœur  est  vide ,  quand  les  passions  ne 
trouvent  plus  de  joies  autour  d'elles  ,  parce  qu'elles  les  ont 
épuisées  ,  quand  tout  l'homme  enfin  s'ennuie.  Pour  un  être 
tombé  dans  ce  marasme  d'une  extrême  civilisation  ,  les  idées 
n'ont  plus  d'autre  valeur  que  celle  d'être  neuves,  et  le 
changement  est  la  seule  jouissance  qu'il  soit  encore  capable 
de  sentir.  Mais  donnez  à  sa  raison  la  solide  nourriture  des 
croyances  religieuses;  remplissez  son  cœur  d'un  ..rdent 
amour  envers  Dieu  et  envers  les  hommes;  retranthez  ou 
corrigez  ses  passions,  eu  leur  proposant  un  but  plus  noble 
et  de  plijs  hauKzs  espérances;  cet  homme  n'éprouvera  plus 


52 


LE  SEMEUR. 


d'ennui,  son  âme  ne  sera  plus  malade,  et  ses  opinions  ces- 
seront d'être  mobiles  et  inconstantes.  Lorsque  l'on  con- 
temple au-dedans  de  soi  l'image  de  Dieu,  toujours  la  même 
et  toujours  nouvelle  ,  selon  l'expression  de  St-Augustin  ,  il 


_.  touj  .  ,      •    1    , 

y  a  de  la  fisité  dans  les  pensées  ,  et  l'esprit  s  assied  dans  son 

repos. 

On  appliquera  facilement  ce  qui  précède  à  notre  situa- 
tion présente.  Un  député  disait  naguère,  du  haut  de  la 
tribune,  qu'en  France  les  institutions  et  les  pouvoirs  sont 
posés  en  l'air;  la  raison  en  est  simple  ,  c'est  que  les  opinions 
et  les  mœurs  n'ont  elles-mêmes  aucun  fondement  solide. 
Cherchez  ce  fondement  dans  la  foi  religieusej  enseignez  aux 
Français  à  puiser  dans  l'Évangile  des  maximes  perma- 
nentes, des  sentimens  durables,  et  vous  obtiendrez  celte 
stabilité  que  tous  les  hommes  sages  désirent,  et  pour  la- 
quelle on  n'a  pu  former  jusqu'à  ce  jour  que  des  vœux 
inipuissans. 

Enfin,  quant  aux  intérêts  matériels,  ils  prospèrent  avec 
l'ordre  et  la  stabilité.  Si  donc  on  réalise  parmi  nous  ces 
deux  dernières  conditions  ,  la  première  s'en  suivra  naturel- 
lement. Les  intérêts  ont  été  compromis  depuis  la  révolution 
de  juillet,  parce  qu'ils  se  sont  trouvés  en  butte  au  danger 
sans  cesse  renaissant  des  émeutes.  Détruisez  ces  ca\ises  de 
souffrance  parle  moyen  que  nous  avons  indiqué,  et  vous 
verrez  bientôt  refleurir  les  établissemens  d'agriculture  et  de 
commerce,  les  exploitations,  les  entreprises  lointaines;  et 
vous  rendrez  à  tous  les  genres  d'industrie  l'activité  qu'ils 

ont  perdue. 

Ces  résultats  paraissent  encore  plus  évidcns  ,  lorsqu'on 
réfléchit  à  l'utile  influence  que  Tf^vangile  pourrait   avoir 
sur  les    hommes  qui  font  travailler  et  sur  ceux   qui  tra- 
vaillent. Des  milliers  de  faits  ont  constaté  que  les  Chré- 
tiens, quelque  profession  qu'ils  exercent,  y  prospèrent  or- 
dinairement, parce  qu'ils  apportent  dans  leurs  affaires  un 
esprit  d'ordre,  des  habitudes  laborieuses,  une  stricte  éco- 
nomie, beaucoup  de  bonne  foi,  et  cpa'ils  inspirent  par  là 
une  entière  confiance.   On  cite  en   Angleterre    les   riches 
établissemens   des   membres  de   la  secte  des  Amis,  et  en 
Allemagne  ceux  des  Frères  Moraves.  La  source  des  succès 
qu'ils  ont  obtenus  est  dans  leurs  vertus  chrétiennes,  et  ils 
auraient  moins  réussi  ,  quelque  étrange  que  puisse  paraître 
ce   fait,    surtout  aux   Saint  Simoniens  qui   accusent   avec 
tantd'ipnorance  ou  de  mauvaise  foi  le  Christianisme  d'être 
ennemi  du  travail,  ils  auraient  moins  réussi  dans  les  en- 
treprises du  monde,  s'ils  avaient  été  moins  religieux.  Pour 
les  classes  ouvrières,   l'Évangile  éloignerait  les  causes  de 
leur  malaise,  eu  leur  inspirant  des  habitudes  d'ordre  ,  d'é- 
conomie et  de  prévoyance.  Et  comme  les  intérêts  généraux 
d'un  pays  se  composent  de  l'ens-^mble  des  intérêts  particu. 
liers     il  est  clair  que  la  religion  chrétienne  favoriserait  daiij 
toutes  ses  parties  le  développement  de  la  prospérité  natio- 
nale. 

Ainsi,  tout  pourrait  être  réalisé  par  le  moyen  de  l'Evan- 
gile, l'ordre,  la  stabihté,  les  intérêts  matériels.  Hommes 
du  présent,  pesez  nos  motifs,  examinez  nos  preuves,  et 
accordez-leur  la  sérieuse  attention  qu'elles  doivent  obtenir. 
Nous  avons  invoqué  sur  chaque  point  le  témoignage  de 
l'expérience,  et  l'expérience  a  plaidé  pour  nous.  Rappelons 
encore  une  parole  de  l'illustre  Washington,  qui  déclara 
solennellement,  quelques  heui  es  avant  de  mourir,  qu'il  re- 
gardait le  Christianisme  comme  la  base  essentielle  de  la  li- 
berté et  de  la  prospérité  de  son  pays. 

Vous  repoussez  avec  une  juste  indignation  le  despotisme 
Eous  ciuelque  forme  qu'il  essaie  de  reparaître  ;  vous  ne 
voulez  plus  d'un  Code  pénal  sanguinaire  ou  de  baïonnettes 
inexorables;  mais  songez-y  bien  ,  hommes  du  présent,  vous 
serez  forcés  de  revenir  tôt  ou  tard  au  despotisme,  et  vous 
l'accueillerez  môme  comme  un  sauveur ,  si  vous  persistez  à 


ne  pas  chercher  dans  la  foi  religieuse  le  moyen  d'ordre 
qui  vous  manque  ,  et  les  garanties  qui  sont  indispensables 
au  bien-être  de  la  société.  Vos  orateurs  les  plus  habiles 
n'ont  pas  craint  de  le  proclaraci'  hautement  dans  une  dis- 
cussion récente;  ils  vous  ont  dit  que  l'anarchie  est  à  nos 
portes  ,  qu'elle  y  frappe ,  qu'elle  menace  de  tout  envahir  ; 
et  qu'est-ce  que  l'anarchie,  sinon  l'avant-coureur  d'un  gou- 
vernement absolu  ? 

Vous  reconnaîtrez,  hélas  I  trop  lard  peut-être  ,  qu'un 
peuple  sans  foi  religieuse  n'est  fait  que  pour  être  esclave. 
Vous  verrez  trop  tard  cpie  l'Evangile ,  c'est  la  liberté  même, 
et  que,  hors  de  l'Evangile  ,  il  faut  tomber  sous  la  tyrannie 
ou  dans  les  effrovables  déchircmens  de  Buenos-Ayres.  Et 
alors,  de  même  f[ue  Dieu  fit  autrefois  sortir  des  forêts  de 
la  Scandinavie  des  hordes  innombrables  de  barbares  pour 
subjuguer  l'empire  ronrain  ,  cadavre  impur  dont  l'allifisme 
dispersait  les  lambeaux;  de  même  qu'il  rassembla  les  secta- 
teurs de  Mahomet  sous  les  murs  de  Constantinople ,  c[ni 
n'avait  su  faire  du  Christianisme  qu'une  sanglante  arène  de 
guerres  civiles;  Dieu  susciterait  aussi  je  ne  sais  quelle  race 
d'hommes,  je  ne  sais  quel  concpiéraiit,  pour  soumettre  à 
la  loi  de  l'épée  une  nation  qui  n'aurait  pas  voulu  se  sou- 
mettre à  sa  loi  d'amour  ,  et  l'on  écrirait  sur  le  front  des- 
honoré  de  ce  peuple  :  Esclave,  pAncE  qu'il  ne  devint 

PAS  CHRÉTIEN. 

Hommes  du  présent ,  détournez  ces  tristes  prévisions; 
embrassez  par  la  foi  l'Evangile  de  Jésus-Christ,  et  que  nous 
puissions  dire,  en  nous  appuyant  sur  des  promesses  qui  ne 
passeront  point:  Dieu  protège  la  Fbance! 


LE  PRiSOi\i\SER  DE  BICETRE. 

Nous  empruntons  à  l'uu  des  derniers  numéros  du  Globe 
Je  récit  suivant  : 

«  Un  père  de  famille  sans  ressources  ,  sans  pain  chez  lui ,  sort 
avec  un  de  ses  enfans  pour  aller  chcrciu'r  de  l'ouvrage  ,  et  n'en 
trouve  pas.  Son  enfant  a  faim.  Le  père,  les  larmes  aux  yeux,  de- 
mande pour  lui  un  peu  de  bouillon  à  un  Uaileur;  il  est  refusé. 
Sa  lèle  s'égare  :  il  entre  cliez  uu  resiauiateur  ,  et  y  dérobe  lia 
couvert. 

a  Arrclé  pour  ce  délit,  il  est  traduit  en  cour  d'assises  ;  le  délit 
est  cousiant,  le  jury  le  déclaie  en  son  âaie  et  conscience.  La  cour 
fait  l'application  de  la  loi,  ol,  attendu  quo  le  délit  a  eu  lieuà  une 
heuie  de  nuit,  le  père  de  f.ini  lie  e't  condamné  à  plusieurs  années 
de  prison  et  à  l'exposition.  Ainsi  l'a  voulu  l'art.  3S6  du  Code 
pénal  ;  ainsi  le  prescrit  la  loi  écrite,  loi  bioete  qui  ne  sait  que  flé- 
trir et  luer. 

«Coiuluità  Bicêtrcjeté  au  milieu  d  liourmes  infortunés  comme 
lui,  mais  qui ,  sous  le  poids  de  leur  dépravation  ou  de  la  flédis- 
sure  qui  les  a  fiappés,  pour  la  plupart  ont  à  jamais  reuoucé  à  la 
société,  et  fout  de  leur  prison  uiio  école  do  corruption,  A...,  du 
sein  de  toute  celle  dégradation,  se  i  oidil  contre  le  désespoir  ,  et 
tiouvela  force  de  se  relever.  Bientôt  son  inlelligeuce  et  l'éléva- 
tion de  ses  seulimens  sont  remarqués  des  chefs  de  la  prison  ,  et 
aujourd'hui  A...,  revêtu  de  leur  confiance,  exerce  à  Bicèire  d'im- 
portantes fondions. 

»  Nous  avons  so;;;  les  yeux  une  leltie  d'A...  et  un  travail  fait 
par  lui  sur  le  Code  pénal.  Cetio  i-'trc  «l  ce  travail  soni«di'ÇS?és 
à  M.  Dccourdemanche  ,  avocat ,  cpii  nous  les  a  confiés  quelques 
jours,  en  nous  autorisant,  comme  il  y  éliiit  lui-même  autorisé  par 
A...  ,  à  qu:  Il  en  avait  fait  la  demande,  à  livrer  à  l.i  publicité  ce 
quil  nous  pardîlrait  utile  d'extiairc  do  sa  lettre  ou  de  son 
tiavail. 

n  Avant  tout,  nous  éprouvons  le  besoin  de  bien  préorèer  le  mo- 
tif qui  nous  anime  ici.  Nous  ne  cherchons  nullement  à  faire  un  de 
ces  actes  qu'on  appelle  d'opposition;  notre  pensée  est  même  bien 
moins  encore  d'appeler  sur  A...  l'atleulicn  publique  et  l'intérêt 
du  gouvernement ,  que  de  piouver  par  un  c\einplo  frap^  ant  à 


LE  SEMEUR. 


53 


qtitlloj  oxlrémilés  un  Iioniine  lioniièle  et  capable  peut  se  trouver 
réduit  dans  rorga:iis:ilion  actuelle  de  la  sccicié  ,  eld'ouviir  les 
yeux  de  tous  les  hommes  généreux  sur  un  ordre  de  clioscs  où  les 
dix-neuf  viiiglièines  de  la  population  sont  dcïliérités  de  moralilé, 
d'inslruclion  et  de  bien-cire. 

)i  Nuus  avons  trouvé  dans  toute  l'existence  de  cet  homme  et 
dans  sa  condamnation  de  liantes  licnns  morales,  auxquelles  nous 
avons  vivement  désiré  pouvoir  donner  de  la  publicité.  En  con- 
sentant à  ce  désir,  A...  a  fourni  une  preuve  nouvelle  de  l'élévation 
de  ses  sentimcDS. 

»   Nous  laissons  parler  .\  ... 

«  iSé  de  parcus  obscurs ,  dès  l'âge  de  dix  ans  je  fus  obligé  do 
11  travailler  pour  subvenir  à  n.es  besuins,  et  à  cet  âge  au5si  je  me 
1)  trouvai  abandonne  à  moi-même  ,  sans  autre  guide  qu'une  âme 
<i  ardente  et  une  im.nginalion  des  plus  exaltées. 

m Dans  ma  plus  tendre  enfance  ,  je  portais  la  dévotion  jus- 

»  qu'à  pratiquer  des  austérités  au-dessus  de  mes  foi  ces.  Dans  un 
1'  âge  plus  avancé,  jaloux  de  m  insli  uire,  j  ai  acquis  par  mon  pro- 
»  pre  instinct  le  peu  de  couaîi-'Sances  que  je  possède.  Militaire  à 
»  l'âge  de  dix-sept  ans  et  demi,  j'ai  déployé  dani  les  campagnes 
>i  que  j  ai  faites  la  fougue  de  mou  caractère,  cl  les  cica  triées  que 
»  je  porte  en  sont  la  preuve  la  plus  évidente,  indépendamment 
M  des  pièces  qui  viennent  à  l'appui  de  mes  asscrtiors.  » 

M  Réformé  lie  l'état  militaire  ,  puis  de  la  garde  nationale  ysour 
cause  d'épilepsie.  A...  se  maria  tt  devint  père  : 

«  Mais  peu  de  temps  après  celle  union  ,  et  par  suite  d'événe- 
11  mens  au-dessus  de  la  prévoyance  humaine  ,  le  bonheur  s'est 
11  enfui  de  nous  pour  ne  revenir  j;imai-.  Cependant,  je  faisais  lout 
»  ce  qui  dépendait  de  moi  pour  rendre  notre  silualion  moins 
»  douloureuse  ,  et  à  cet  égard  j  ai  fait  i'abnéî,atiou  la  plus  cora- 
il plète  de  mon  amour-piopre.  C  est  ainsi  qu'on  m'a  vu  coopérer 
11  successivement  à  la  rédaclion  d'un  dictionnaire  pour  servir  â 
»  l'inteiligence  des  auteurs  grecs  et  latins  ,  et  Iravadler  jour  et 
»  nuit  au  pont  des  Invalides.  J'ai  publié  la  relation  d  un  voyage 
»  autour  du  monde  ,  et  travadlé  sur  les  ports  au  chargement  des 
»  bateaux.  J'ai  fait  un  traité  d'asti  oiiomie  .  un  essai  sur  les  hié- 
»  roglypbes  et  l'explication  historique  et  allégorique  delà  fable, 
»  et  fabriqué  des  boucles  à  chapeaux... 

»  Ne  croyez  pas,  monsieur,  que  mon  inlenlion  soit  de  chercher 
»  à  me  rendre  intéressant  en  me  présentant  comme  une  victime 
1)  de  l'égarement  de  mes  juges  -,  non  ,  je  reconnais  la  ju>tice  de 
11  non  condamnation  sous  le  rapport  de  la  culpabilité'  ;  mais,  sous 
j>  celui  de  la  pénalité,  l'arrêt  qui  me  frappe  dépasse  ,  selon  moi , 
Il  les  limites  d'une  lépression  bien  entendue... 

»  J'ai  à  Bicêtre  une  place  qui  me  mcl  à  même  de  soulager  un 
»  peu  mon  enfant  et  sa  mère,  et  par  les  productions  de  mon  faible 
»  génie  je  cherche  à  me  créer  d'autres  ressources  pour  adoucir 
»  la  position  de  ces  deux  êtres  infortunés.  Je  sollicile  à  ce  sujet 
»  l'examen  le  plus  sévère;  je  ne  le  redoute  pas,  monsieur,  veuil- 
i>  lez  le  croire  ;  je  me  relève  à  mes  propres  yeux  par  l'emploi  que 
>i  je  fais  de  mes  ressources... 

u  Je  ne  souffre  pas  do  la  peite  de  ma  libefté  par  la  privation 
»  des  plaisirs  dont  elle  est  cause,  mais  birn  pour  l'action  hon- 
)i  teuse  qui  me  l'a  motivée.  Je  sais  très-bien  que  nulle  action  ne 
a  me  rendra  l'estime  des  gens  de  bien ,  et  cependant  je  persiste  à 
Il  tenir  une  conduite  digne  d'éloges  ;  toutes  mes  souffrances  seront 
Il  perdues  cependant  ;  personne  ne  croira  à  mon  retour  à  l'hon- 
11  neur  ;  cette  société,  au  nom  do  laquelle  on  m'a  flétri  ,ne  me 
»  tiendra  aucun  compte  de  mon  repentir  ,  et  cependant  je  per- 
■X   sitle  à  faire  de  bonnes  actions.  » 

Qui  ne  se  sent  ému  à  la  lecture  de  ce  fait  I  Et  certes  ce 
n'est  pas  le  sea!  cxcmpla  que  nous  trouverions  dans  nos 
prisons ,  d'êtres  doues  d'intelligence,  de  savoir  et  Eicnic 
d'une  grande  énergie  morale  ,  que  l'abandon  d'une  société 
égo'i'ste  et  corrompue, joint  à  la  tentation  du  plus  pressant 
des  besoins, a  jiortés  à  violer  la  loi  morte  des  codes  en  même 
temps  que  la  loi  de  leur  conscience ,  devenue  aussi  une  loi 
morte,  une  simple  barrière,  depuis  que  l'amour  et  la 
crainte  filiale  de  Dieii  n'Ii.ibitent  plus  le  cœur  de  l'honimc. 
Le  malheur  d'A...  excite  aussi  notre  profonde  sympathie, 
et,  pour  notre  part,  nous  remercions  le  Globe  d'avoir  ré- 
vélé ce  fait  entre  tant  d'autres  du  même  genre,  cjui  tendent 


non-seulement  à  provoquer  la  refonte  de  nos  institutions 
pénales ,  mais  aussi  à  montrer  au  monde  qu'il  y  a   une  dis- 
tance moins  grande  qu'il  ne  le  pense  entre  lui  et  les  malheu- 
reux qu'il  repousse  de  sou  sein  avec  crainte  et  indignation. 
Mais  nos  réflexions  à  ce  triste  spectacle  sont  autres  que  celles 
du  Globe.  Elles  ne  s'arrêtent  pas  à  l'imperfection  de  notre 
état  social  j  elles  nous  portent  jusqu'à  la  source  de  tous  nos 
maux,  notre  misère  morale  et  notre  irréligion.  Que  la  vue 
d'A...   nous  reporte  tous  sur  nous-mêmes  et  nous  conduise 
à  nous  demander  combien  il  y  en  a  parmi  nous  qui,  ,iban- 
donncs  aux  seuls  freins  de  la  crainte  des  lois  humaines  et  du 
sentiment  de   l'honneur,  eussent  été  retenus  aussi  long- 
temps que  cet  infortuné  dans  le  sentier  de  la  probité?  Com- 
bien eussent  consenti  h.  subir  les  hiiUiilialions  qu'il  a  subies  I 
Quelques-uns,  peut-être  le  plus  petit  nombre,  eussent  en- 
core hésité  quelque  temps  entre  la  faim  et  le  déshonneur. 
Mais   qui  oserait  répondre  qu'il  eut,  par  ses  seules  forces 
morales,  résisté  à  toutes  les  tentations  d'une  position  désespé- 
rée? Qui  ?  Celui  qui,  aimant  Dieu  par  dessus  tout,  s'est  dévoué 
à  lui  tout  entier,  et  qui  pratique  sa  loi  parce  qu'il  a  appris  à 
la  trouver  bonne  et  qu'elle  est  en  lui  une  loi  vivante.  Or,  le 
seul  moyen  de  passer  de  la  crainte  servile  à  l'amour  de  la 
loi,  c'est  d'avoir  foi  à  l'Evangile,  à  cette  bonne  nouvelle 
de  réconciliation  et  d'amour  que  Jésr.s-Christ  a  apportée 
aux  hommes.  Laissoiis-là  tout  notre  faux  honneur,  qui  n'est 
que  la  crainte  du  monde,  toute  cette  estime  de  nous-mêmes, 
d'autant   plus  grande   que    nous  nous    connaissons  moins. 
Ecoutons  notre  conscience  qui  nous  accuse,  écoutons  la  Pa- 
role divine  se  joindre  à  cette  vois  plus  ou  moins  affiiblie,  et 
chargés  du  fardeau  de  notre  fausse  vertu  et  de  notre  misère 
morale  ,  allons  le  déposer  sans  en  rien  garder  au  pied  de  la 
Croix.  Là  nous  trouverons  un  soulagement  jusqu'alors  in- 
connu pour  nous,  une  joie  ,   un  amour,  une  puissance  qui 
nous  feront  vaincre  toutes  les  tentations  et  accomplir  une 
loi  que  nous  aimerons  ,  qui  se  sera  ideiitifiée  avec  nous,  une 
loi  bien  autrement  étendue  que  la  loi  des  Codes  et  que  celle 
de  l'honneur,  et  qui  cependant  se  résume  tout  entière  dans 
ces  mots  :  Tu  aimeiîas   le  Seigneur  ton  Dieu  de  tout  to'i 
cœur,  de  toute  ton  dnie  et  de  toute  ta  pensée,  et  ton  prochain 
comme  toiménie. 

Au  reste,  nous  gémissons  avec  le  Globe  sur  cette  popula- 
tion immense  qui,  deshéritée  de  moralité ,  d'instruction  et 
de  hicn-étre ,  fournit  surtout  aux.  bagnes  et  aux  prisons  leurs 
malheureuses  recrues.  Mais  ce  ne  seront  ui  les  leçon.s  de  nos 
savans,  ni  les  prédications  saint-simoniennes,  qui  la  ramè- 
r.eront  à  une  lumière  salutaire  et  à  la  moralité.  L'homme 
ne  suffit  pas  à  l'homme.  Aujourd'hui  on  doit  en  être  pSus 
convaincu  que  jamais. 


LE    CnRISTIAMSME     AUBAIT-IL    SUCCOMBE    SOUS     LES    COUPS     DE 
LA    PHILOSOPHIE? 

Vous  avez  mille  fois  oui  dire  que  le  Christianisme  est- 
passé.  Voilà  une  assertion  qui  serait  bien  grave,  si  elle  était 
aussi  fcmdée  qu'elle  est  répandue.  Ou  la  répète  ,  on  l'im- 
prime tous  les  jours  ;  elle  circule  dans  les  conversations  et 
dans  les  livres  j  on  la  donne  comme  une  sorte  d'axiome,  ou 
comme  un  fait  démontré,  au-dessus  du  doute  et  presque  de 
l'examen.  Demandez-vous  ce  qui  la  rend  si  incontestable  et 
si  évidente  ,  on  vous  répond  que  le  Christianisme  a  perdu 
la  foi  des  peuples,  surtout  celle  des  classes  éclairées,  et  qu'il 
ne  saurait  la  recouvrer  j  que  sou  principe  et  sa  force  sont 
épuisés  j  que  ce  qui  convenait  à  l'humanité  dans  son  enfance 
ne  lui  convient  plus  à  son  âge  de  force  et  de  sagesse  ;  que 
lorsqu'un  dogme,  une  opinion  quelconque,  après  avoir 
régné  ,  sont  une  fois  dépouillés  de  leur  empire  ,  ils  ne  le 
rcssiisissent  plus^  que  le  passé  ne  peut  revivre,  etc.,  ctc. 


54 


LE  SEMEUR. 


--^&ttrtcms  ces  apophtegnres  de  ia  sagesse  du  siècle  ,  il  y 
aurait  beaucoup  à  dire  j  nous  nous  bornerons,  quant  à  pré- 
sent, à  quelques  courtes  observations, 

Le  Christianisme,  dit-on  ,  a  été  frappé  mortellement;  il 
tombe  pour  ne  plus  se  relever.  Voyons.  Los  bases  sur  les- 
quelles il  repose  ont-elles  été  renversées  par  le  dix-buitième 
siècle,  ont-elles  été  même  ébranlées?  Ses  preuves  histori- 
ques et  morales  ne  restent-elles  pas  intactes?  On  refuse  ou, 
si  vous  voulez,  on  dédaigne  d'en  tenir  compte  :  voilà  tout  ; 
elles  n'en  existent  pas  moins.  Les  éluder  ,  les  tourner  ,  dé- 
clarer avec  une  haute  légèreté,  s^ns  examen  consciencieux, 
sans  étude  sérieuse,  qu'elles  ne  valent  pas  d'être  prises 
en  considération,  ce  n'est  point  les  détruire;  et  il  n'est 
pas  une  des  atUques  dirigées  contre  l'Evangile  qui  n'ait  été 
victorieusement  repoussée  :  aussi  voit-on  fréquemment  des 
hommes  graves  ,  qu'une  heureuse  circonstance  conduit  à 
considérer  de  plus  près  le  Livre  divin  ,  s'étonner  des  pré- 
ventions de  la  science  et  de  l'oubli  où  elle  le  laisse,  et  sortir 
des  rangs  de  ses  adversaires  pour  se  placer  parmi  ses  disci- 
ples et  SCS  défenseurs. 

Le  Christianisme  est  épuisé.  Voyons  encore  et  jugeons. 
Ne  satisfait-il  plus  aux  besoins  de  l'homme  sous  son  ti'iple 
aspect  d'être  moral ,  d'être  social  et  d'être  immortel  ?  A 
vrai  dire,  ce  n'est  qu'à  l'égard  de  son  influence  sociale  qu'on 
l'accuse  d'insuffisance  ou  d'épuisement.  Nous  convenons 
qu'il  s'occupe  plus  de  l'être  moral  et  de  l'être  immortel 
que  de  l'être  social.  Ce  n'est,  il  est  vrai,  qu'indirectement, 
en  agisssant  sur  les  croyances  et  sur  les  mœurs  ,  qu'il  agit 
sur  les  institutions.  Cependant,  même  sous  ce  dernier  rap- 
port ,  sa  puissance  régénératrice  est  immense  ;  il  a  déjà 
beaucoup  fait,  ses  ennemis  le  reconnaissent  comme  ses  amis, 
et  il  n'a  pas  produit  encore  la  dixième  partie  du  bien  qu'il 
promet  au  monde  ,  et  qui  découle  naturellement  de  ses 
principes  et,  de  ses  doctrines.  11  contribuera  d'autant  plus 
sûrement  et  plus  activement  au  perfectionnement  social  , 
qu'il  restera  davantage  religion,  et  qu'on  n'essaiera  pas  d'en 
faiie  autre  chose. 

l^e  Christianisme  est  dépassé.  Qu'est-ce  a  dire?  Quelles 
idées,  quelles  institutions  sont  en  avant  de  lui?  Le  seul  re- 
proche qu'on  lui  adresse  ,  celui  de  nepoint  se  mêler  direc- 
tement au  mouvement  politique  et  industriel  ,  dont  pour- 
tant ,  à  bien  des  égards  ,  il  est  médiatement  le  mobile  et  le 
régulateur,  fait  une  de  ses  principales  gloires.  Dans  sa  mar- 
che ascendante  ,  malgré  les  lumières  qu'il  acquiert  et  les 
l'orces  extérieures  qu'd  s'appropie  ,  l'homme  n'est-il  pas 
toujours  homme?  sa  nature,  son  état  moral,  ses  obligatious, 
ses  rapports  avec  Dieu  et  avec  le  monde  invisible  ne 
lestent-ils  pas  toujours  les  mêmes?  Ce  qui  est  vérité  pour 
lui  en  un  temps  ,  ne  l'est-il  pas  en  tout  temps?  La  doctrine 
(rui  vient  lui  révéler  ,  d'une  manière  à  la  fois  si  liante  et  si 
^imple,  son  origine  et  sa  destinée,  lui  annoncer  sa  chute  et 
sa  rédemption,  est  et  sera  constamment  nouvelle,  parce  que 
constamment  elle  répondra  aux  besoins,  aux  vœux  de  son 
âme,  à  tous  les  instincts  de  sa  nature  morale.  La  conscience 
du  penre  humain  témoigne  hautement  que  le  Ciiristianisnie 
n'est  ni  vieilli,  ni  dépassé. 

Mais  il  est  un  fiit  positif,  dit-on,  le  déclin  ,  le  dépérisse- 
ment de  la  foi  ,  l'invasion  du  scepticisme  dans  l'Egljse. 
N'est-ce  pas  une  preuve  du  déclin  du  CiiJ'istiaiùsmc  îr.i- 
même  ,  un  signe  du  dépérissement  de  sou  prnicipc  vital  , 
un  svmptômo  de  sa  chuie  prochaine  ?  Est-il  possible  d'a- 
\oucr  le  fait  et  de  nier  la  conséquence  ?  Oui  ,  sans  doute  , 
car  l'irruption  du  scepticisme  dans  les  contrées  chrétiennes 
ii'a'pas  CM  pour  cause  la  caducité  du  Christianisme  ,  l'épui- 
sement de  son  principe  et  de  sa  force,  l'insuffisance  actuelle 
de  ses  doctrines  ou  de  ses  preuves,  et  ne  saurait  par  consé- 
quent être  considérée  comme  l'avant-coureur  de  sa  chute. 
Cette  crise  générale  a  eu  une  autre  origine  ,   et  aura  une 


auti-e  fin.  Le  caractère  du  dix-huitième  siècle  est  sa  lutte 
contre  le  despotisme  intellectuel  et  politique;  son  grand 
travail,  comme  sa  principale  mission  ,  fut  la  démolition  de 
l'ordre  social  ancien  ,  l'affranchissement  de  la  conscience, 
de  la  pensée  et  de  l'homme,  le  triomphe  des  idées  de  liberté 
et  d'égalité  :  ce  fut,  mais  sous  ce  rapport  seulement ,  de 
continuer  et  de  consommer  l'œuvre  qu'avait  commencée  . 
au  seizième  siècle  ,  la  réformatiou  religieuse.  La  lutte  s'en- 
gagea contre  l'Eglise  et  contre  le  Christianisme  ,  non  pas 
que  l'un  et  l'autre  fussent  réellement  en  cause,  mais  parce 
cju'ils  se  rencontrèrent  comme  <"es  obstacles  sur  la  route  où 
l'on  se  précipitait.  Partout  l'Eglise  s'était  alliée  avec  l'État 
ou  se  l'était  assimilé; partout  elle  s'attribuait  et  exerçait  un 
droit  de  contrôle  plus  ou  moins  étendu  sur  la  pensée  et  sur 
la  presse;  le  Christianisme,  contre  l'esprit  de  son  institution 
et  la  parole  de  son  Fondateur,  avait  été  travesti  en  puis- 
sance politique.  Les  idées  nouvelles  et  leurs  propagateurs 
eurent  donc  l'Eglise  pour  premier  adversaire.  Dans  les  pays 
catholiques,  l'attaque  fut  plus  violente,  plus  universelle,  et 
se  montra  plus  hostile  ,ui  Christianisme  ,  parce  que  là  le 
Christianisme  et  l'Eglise  semblaient  faire  cause  commune  , 
s'offraient  comme  n'étant  qu'un,  et  repoussaient  complète- 
ment l'esprit  novateur,  sans  enlendi'e  à  aucune  transaction 
avec  lui.  Dans  les  contrées  où  l'autorité  de  la  Bible  avait 
pris  la  place  de  l'autorité  de  l'Eglise  romaine  ,  le  combat 
fut  moins  long,  moins  acerbe,  et  présenta  moins  de  danger. 
Tout  n'y  était  pas  en  question  ;  il  y  avait,  à  plusieurs  égards, 
de  l'affinité  entre  l'esprit  nouveau  et  l'esprit  ancien.  On  y 
sépara  davantage  la  cause  de  l'Eglise  de  celle  du  Christia- 
nisme. L'Eglise  elle-même  ne  prétendait  pas  dominer  aussi 
exclusivement  la  pensée  ;  elle  se  sentait  moins  intéressée  , 
et  portait  par  suite  moins  d'acharnement  à  arrêter  la  dissé- 
mination des  principes  de  liberté.  Ce  dernier  mot  était  déjà 
depuis  long-temps  inscrit  sur  sa  bannière. 

Si  l'esprit  de  liberté  ,  en  se  répandant,  parut  étouffer 
l'esprit  religieux,  c'est  que,  à  cette  époque  ,  la  liberté  était 
le  besoin  dominant ,  et  que  la  religion  ,  telle  qu'elle  s'était 
constituée,  la  vit  en  ennemie  et  lui  fit  partout  résistance  ; 
c'est  que  l'œuvre  du  dix-huitième  siècle  était  de  fonder,  non 
la  religion,  mais  !a  liberté,  et  que  sa  tendance  exclusive  le 
portail  à  refouler  tout  ce  qui  s'opposait  à  lui,  bon  ou  mau- 
vais ,  pour  atteindre  promptement  son  but.  Il  se  déclara 
incrédule,  matcrialisto  ,  athée,  parce  qu'il  crut  naccssaire  , 
dans  l'état  des  choses,  de  rompre  avec  le  ciel  pour  conqué- 
rir la  terre  ;  il  s'attaqua  à  la  religion  ,  parce  que  la  religion 
que  ce  siècle  avait  sous  les  yeux  oubliait  que  le  règne  du 
Christ  n'est  pas  de  ce  monde.  Nul  doute  que  le  philoso- 
phisme de  ce  temps  ne  se  fût  aussi  attaqué  aux  vérités  es- 
sentielles du  Christianisme,  s'il  les  eût  connues  ;  car  les  sa- 
crifices qu'elles  imposent  à  l'orgueil  de  notre  cœur  égaré 
leur  donnaient  de  grands  droits  aux  attaques  d'un  siècle  pro- 
fondément corrompu;  mais  c'est  à  peine  si  l'Ecole  dont 
nous  parlons  a  entrevu  ,  dans  sa  préoccupation  politique  , 
dirai-je,  la  sui'facc  du  système  religieux  de  l'Evangile.  Aussi, 
à  y  regarder  de  près,  on  reconnaît  bientôt  que  c'est  de  pou- 
voir plus  que  de  vérité  qu'il  est  question  au  fond  de  ces 
grands  débats,  et  qu'on  s'y  inquiète  beaucoup  plus  des  ins- 
titutions que  du  dogme.  Tels  ont  été  évidemment  le  prin- 
cipe, le  caractère  et  le  but  de  cette  lutte  immense.  Plusieurs 
de  ceux  qui  en  furent  '.es  acteurs  ou  ics  témoins  ont  pu  s'y 
méprendre;  ou  s'y  méprend  encore  aujourd'hui.  LeCbi-is- 
tianisme  ne  s'y  est  trouvé  engagé  qu'accidentellement. 
Maintenant  qu'elle  est  passée,  ou  qu'elle  touche  à  son  terme, 
il  a  tout  à  eu  attendre  et  plus  rien  à  en  craindre.  Dans  ce 
que  cette  lutta  contre  Tancicu  pouvoir  .spirituel  a  eu  de 
li'gitime  et  de  bon,  par  ses  causes  et  par  ses  effets,  elle  a  été 
un  produit  des  principes  que  l'Evangile  a  semés  dans  le 
monde,  et  ses  résultats  généraux  lui  sont  favorables.  On  ne 


LE   SEIMltUlV. 


55 


tardcia  pas  à  reconnaître  que  ,  loin  d'avoir  af;i  contre  lui  , 
elle  a  agi  pour  lui.  Elle  a  brisé  les  formes  rétrécies  et  les 
entraves  innombrables  qui  le  retenaient  captif.  Elle  lui  a 
louvert  le  monde  et  préparé  une  ère  nouvelle. 

Nous  le  répétons  ,  le  dix-huitième  siècle  a  attaqué  le 
Christianisme,  non  tel  qu'il  est,  mais  tel  qu'il  l'a  vu;  il  l'a 
attaqué  au  nom  de  la  liberté  ,  et  non  pas  au  nom  de  la  vé- 
rité, comme  un  obstacle  et  non  p:is  comme  une  erreur,  par 
l'effet  de  circonstances  fortuites  et  de  piévenlions  injustes 
et  réciproques. 

La  source  du  torrent  d'incrédulité  qui  a  inondé  l'Europe 
ainsi  reconnue  ,  on  n'en  peut  rien  inférer  contre  les  desti- 
nées du  Christianisme.  La  cause  cessant ,  l'effet  doit  cesser 
aussi.  Les  préventions  nées  de  circonstances  qui  n'existent 
plus,  une  fois  dissipées,  la  liberté  moderne  doit  se  rappro- 
cher de  la  religion  ,  au  sein  de  laquelle  elle  a  reçu  l'être  et 
la  vie  ,  et  hors  de  laquelle  elle  ne  saurait  durer  ni  fruc- 
tifier. 

Il  doit  en  être  ainsi  ;  les  faits  le  démontrent  déjà  à  l'ob- 
servateur attentif.  De  toutes  parts  ,  on  aspire  à  sortir  du 
scepticisme  qui  pèse  et  tourmente,  maintenant  qu'il  est  sans 
motif  et  sans  objet;  de  toutes  parts,  ou  aspire  à  retrouver 
la  foi.  Il  y  a  un  retour  bien  prononcé,  et  qui  de  jour  en  jour 
devient  plus  rapide  et  plus  universel ,  vcis  la  religion  en 
général,  et  vers  le  Christianisme  évangélique  en  particulier. 
Les  piogrès  sont  immenses  depuis  vingt  ans.  Le  langage  de 
la  presse  a  déjà  subi  de  notables  changemens.  Dans  les  jour- 
naux, dans  les  livres,  dans  les  conversations,  la  religion,  qui 
semblait  pour  jamais  exilée  du  monde  et  réléguée  dans  le 
temple  ,  ressaisit  ses  droits  et  reprend  sa  place.  Une  foule 
d'associations  et  d'institutions  religieuses  ont  été  fondées  , 
et  voient  contiimellement  augmenter  leurs  ressources  et  le 
nombre  de  leurs  adhérens.  Les  controverses  renaissent.  Les 
livres  saints  se  répandent  par  millions  d'exemplaires.  Tous 
les  ans  ,  de  nouvelles  peuplades  entendent  la  parole  du 
Christ ,  et  de  nouvelles  langues  proclament  son  nom.  Une 
multitude  croissante  d'apôtres  dévoués  portent  la  Bible  et 
la  civilisation  aux  hordes  barbares  de  l'Afrique ,  de  l'Amé- 
rique et  des  îles  de  la  mer  du  Sud,  comme  aux  nations  sta- 
tionnaires  ou  rétrogrades  de  l'Asie.  Partout  brillent  quelques 
foyers  des  lumières  évangéliques,  et  d'année  en  année  ils  se 
multiplient  et  s'étendent.  Pendant  que  de  nouvelles  églises 
s'élèvent  sur  les  divers  points  du  globe ,  un  esprit  de  vie 
s'empare  des  églises  anciennes,  se  propage  de  l'une  à  l'autre, 
et  y  ranime  la  foi  et  la  charité  primitives. 

Le  Christianisme  est  pa«sé  comme  la  liberté  l'était  sous 
l'empire.  La  liberté  et  la  vérité  ne  périssent  point.  On  peut 
les  compromettre  par  l'abus  qu'on  en  fait ,  et  forcer  les 
hommes  trompés  à  les  abandonner  et  à  les  maudire.  Bannies 
un  instant ,  elles  reviennent  triomphantes  ,  environnées 
d'une  force  et  d'un  éclat  nouveaux,  avant  même  que  la  gé- 
nération qui  les  avait  repoussées  soit  entrée  tout  entière 
dans  la  tombe. 


FAITS  RELATIFS  A  LA  TRAITE  DE."^  NÈGRES. 

M.  d'Hautefort  fut  nommé ,  il  y  a  quelque;  mois  ,  vice- 
consul  à  Bolivia.  Il  s'embarqua  au  Havre  au  mois  de  juin, 
sur  un  naviie  marchand  sur  lequel  le  gouvernement  avait 
frété  son  passage.  Ce  bâtiment,  au  lieu  de  se  rendre  au 
Brésil  ,  où  M.  d'Hautefort  avait  ordre  de  s'arrêter  pour  y 
lemettre  des  dépèches,  était  destiné  à  la  traite,  comme 
beaucoup  d'autres  bàtimens  sous  pavillon  marchand;  et 
en  conseqcience  il  s'est  rendu  pour  ce  commerce  sur  les  côtes 
d'Afrique ,  oîi  le  chagrin  et  la  température  brûlante  de  ces 
contrées  ont  mis  h  la  mort  M.  d'Hautefort,  qui  est  âgé  et 
infirme.  Foi'cé  de  J^barquer  àSierra-Leoue,  ce  vice-consul 
s'y  trouve  dans  l'ctat  V;  plus  accablant  et  en  grand  danger 
de  succomber  dans  cette  saison  aux  maladies  qui  y  moisson- 


nent les  Européens.  Que  penser  lorsqu'on  traite  ainsi  un 
employé  du  goiiveriitiuent  chargé  de  dépêches,  et  qui  est 
placé  à  bord  d'un  bâtimoiit  sous  les  auspices  du  gouverne- 
ment lui-même!  Croira-t-on  maintenant  trop  rigoureuse  la 
nouvelle  loi  contre  cet  infâme  tiafic  de  chair  humaine, 
dans  lequel  les  blancs  ne  sont  pas  môme  respectés. 

La  traite  continue  à  se  faire  avec  la  même  impudence. 
Un  voyageur  digne  de  foi ,  M.  Stewart ,  qui  a  été  dernière- 
ment au  Brésil,  affirme  que  l'on  a,  de  1818  à  1828,  im- 
porté annuellement  à  Rio  Janeiro  plus  de  vingt  mille  es- 
claves; il  se  trouvait  dans  ce  port  en  avril  1829,  et  il  estimait 
que  cette  année-là  les  iûipoi  tations  seraient  trois  fois  aussi 
considérables  qu'à  l'ordinaire,  parce  qu'on  avait  déjà  dé- 
barqué, depuis  le  1""  janvier,  i3,ooo  nègres,  et  qu'il  y 
avait  journellement  de  nouveaux  anivages. 

Feu  M.  le  baron  de  Staël,  qui  se  rendit,  en  i825,  à  Nan- 
tis, dans  le  but  de  s'assurer  de  la  réalité  des  faits  relatifs  à 
la  traite,  en  rapporta  des  détails  qui  font  frémir  d'horreur. 
Ou  poitait  alors  à  cent  le  nombre  des  bàtimens  employés 
dans  ce  seul  port  à  la  traite.  Nous  voudrions  savoir  com- 
bien on  en  a  désarmés  depuis  cette  époque?  Mais  d'après  le 
fait  inouï  que  nous  venons  de  rapporter,  nous  craignons 
bien  que  beaucoup  d'entre  eux  continuent  à  avoir  cette  af- 
freuse destination.  Nous  pensons  donc  qu'il  ne  sera  pas  inu- 
tile «le  mettre  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  les  dessins  des 
fers  qui  servent  à  la  traite;  on  les  fabrique  à  Nantes  par 
milliers ,  et  c'est  un  forgeron  de  celte  ville  qui  en  a  fourni 
à  M.  de  Staël  la  note  explicative  que  nous  joignons  à  ces 
figures. 


A.  Appareil  nommé  barre  de  justice!  garni  de  menottes 
pour  garotter  les  pieds  des  esclaves.  Chaque  barre  a  environ 
six  pieds  de  long;  elle  est  garnie  de  huit  menottes  qui  ser- 
vent à  attacher  huit  esclaves  ,  si  l'on  n'en  met  une  qu'à  un 
seul  pied ,  ou  seulement  quatre ,  si  l'on  entrave  les  deux 
pieds.  La  planche  ne  représente  qu'une  portion  de  la  barre 
de  justice;  l'autre  extrémité  est  percée  d'un  trou  dans  le- 
quel passe  la  branche  d'un  cadenas  B  qui  retient  les  me- 
nottes. 

C.  Carcan  ou  collier  à  charnière  qui  se  ferme  au  moyen 
d'une  vis.  Les  deux  œillets  pratiqués  dans  ce  collier  sont 
destinés  à  recevoir  b-s  anneaux  de  la  chaîne  décrite  ci-des- 
sus dans  la  note  du  forgeron,  et  qui  sert  à  amarrer  les  es- 
claves, soit  à  bord,  soit  avant  leur  embarquement. 

D.  Menottes  pour  les  poignets. 

E.  Poucettes  que  l'pn  serre  à  volonté  et  jusqu'à  faire 
jaillir  le  sang,  au  moyen  d'une  vis  et  d'un  écrou. 


96 


LE  SEMEUR. 


F.  Clef  qui  sert  à  la  fois  à  serrer  les  poucettes  et  à  ouvrir 
ou  fermer  le  collier. 

Autres  fers  employés  pour  la  traite  des  noirs. 


«  Quaud  on  prend  les  nègres  dans  les  bois ,  celte  chaîne 
peut  servir  à  les  retenir  jusqu'à  l'embarquement.  Pour  cela 
on  les  attache  et  l'on  passe  autour  d'un  arbre  la  chaîne  que 
l'on  amarre  des  deux  bouts. 

»  Pour  retenir  la  chaîne,  on  passe  la  branche  du  cadenas 
dans  une  maille  d'un  des  bouts  de  la  chaîne  et  dans  la  bou- 
cle de  l'autre  bout,  et  ainsi  l'on  resserre  plus  ou  moins  la 
chaîne  en  mettant  le  cadenas  dans  une  maille  plus  ou  moins 
près  du  bout. 

»  Les  anneaux  dont  le  dessin  ci-dessus  présente  deux 
échantillons,  et  qui  ferment  au  moyen  d'une  vis,  sont  des- 
tinés à  recevoir  les  cols  des  victimes.  « 


MELAI\GES. 

Association  pour  l'instruction  du  peuple.  —  La  plupart 
des  écnlus  fondées  pour  l'euseiffuement  du  jjeuple  se  bor- 
nent à  l'instruction  primaire.  Cette   instruction  ,  indispen- 
sable comme  moyen  d'acquérir  des  connaissances  applicables 
aux   usages  de   la  vie,  au  commerce,   aux  arts  et  à  l'agii- 
culture  ,  est  tout-à-fait  insuffisante  ,  quand  elle  est  la  seule 
qu'on  ait  reçue.  La  nécessité  de  donner  à  la  classe  ouvrière 
une  iuftruclion  plus  étendue  fut  sentie  ,  il  y  a  quelques  an- 
nées, et  des  cours  de  géométrie  et  de  mécanique,  appli- 
quées aux  arts  furent  établis  dans  chacun  des  ports  et  daus 
plusieurs  des  villes  non  maritimes  de  France.  A  Paris  mêma, 
le  gouvernement  a  institué  quelques  cours  où  les  ouvriers 
vont  puiser  des  connaissances  utiles j  mais  il  n'existe  entre 
eux  ni   la  liaison  ni  la  gradation  ,   sans  lesquelles  il   n'v  a 
point  d'enseignement  solide.    C'est  après  avoir  mûiement 
examiné  cet  état  de  choses  que  plusieurs  citoyens  hono- 
rables, parmi  lesquels  se  trouvent  des  députés  et  des  pro- 
fesseurs  distingués ,   viennent   de  former  une   association 
pour  établir  des  études  convenables  à  une  population  com- 
merçante et  industrielle  comme  l'est  celle  de  la  capitale. 
Elles  comprendront  :  i°  la  lecture  et  l'écriture;  i"  la  lin- 
gue française;  3°  l'arithmétique,  avec  ses  applications  aux 
questions  commerciales  et  à  la  tenue  des  livres  ;  4'  1^  géo- 
métrie élém  ntaire  et  la  géométrie  descriptive,  avec  leurs 
applications  à  la  mesure  des  longueurs  des  surfaces  et  des 
volumes  ,  au  tracé  des  courbes ,  à  la  charpente  et  à  la  coupe 
des  pierres  ,  au  dessin  des  engrenages  et  des  parti'is  princi- 
pales  des  machines,  enfin  ,  aux   leviers  de  toute   espèce; 
5°  le  dessin ,  coordonné  avec  le  cours  de  géométrie  ;  6"  la 
physique,    la  chimie   et  la  mécanique ,  avec  leurs  applica- 
tions aux  arts.  Cette  série  de  cours  sera  divisée  en  trois  an- 
nées d'études.  Au  i*"' septembre,  on' a  ouvert,  au   cloître 
Saint-Merry,  les  cours  de  première  et  de  deuxième  année, 
et  aux  Petits-Pères  ceux  de  deuxième  année  seulement.  Les 
leçons   ont  lieu  le  soir.  lîien  qu'elles  soient   publiques   et 
gratuitcH ,  on  ne  peut  y  iissister  que  si  l'on  est  porteur  d'un 
jeton  d'entrée,  que  l'on  délivre  aux  personnes  qui  se  font 
inscrire  au    bureau   de   l'administration,  l'uc   cTu   Cloître 
Saint-Merry  ,  ii°  4-  Une  souscription  est  ouverte  j)our  sub- 


venir aux  frais  de  cette  œuvre  éminemment  utile.  Nous 
désirons  que  cet  exemple  soit  imité  dans  d'autres  villes ,  et 
que  l'instruction  populaire  reçoive  bientôt  tous  les  déve- 
loppemcns  dont  elle  a  besoin. 

Instruction  des  sourds-muets.  — Malgré  les  progrès  que 
la  science  et  la  philantropie  ont  fait  fiire  à  l'art  d'instruire 
les   sourds-muets,    de    nouvelles   améliorations  sont   sans 
doute  possibles;  aussi  ne  saurait-on  recueilhr  avec  trop  de 
soin  des  renseignemens  sur  les  méthodes  employées ,  et  sur 
les  résultats  obtenus  dans  les  principaux  établissemens  où 
l'on  s'occupe  de  leur  bien-être.  L'institut  de  Surry,  près  de 
Londres,  fondé  par  feu  3L  le  docteur  Watson  ,  et  dirigé  au- 
jourd'hui par  son  fils,  est  en  particulier  digue  du  plus  grand 
intérêt. M.  le  docteur  Miloor,  qui  l'a  visité  dernièrement, 
s'est  assuré  des  avantages    que  présente  la  méthode  d'en- 
seigner aux  sourds-muets  à  articuler,  au  lieu  de  se  borner  à 
leur  apprendre  le  langage  dfs  signes.  Deux  hommes  deser- 
vice,  tous  deux  sourds  et  muets  ,  dont  l'un  est  dans  la  mai- 
son depuis  vingt  sept  ans,  lui  parlèrentsans  faire  des  efforts 
très-marqués ,  et  sans  cpie  leur  voix  eut  rien  de  désagréable. 
L'un  des  maîtres  de  l'Institut ,  affligé  aussi  de  celte  double 
infirmité,  réussissait  à  comprendre  tout  ce  que  M.  Mdnor 
disait,    en    suivant    avec   attention  le  mouvement  de  ses 
lèvies  ;   quelquefois   seulement  il  le  priait   de  répéter  sa 
phrase.  Sa  manière  de  parler  n'était  pas  choquante  ,  quoi- 
qu'il eut  beaucoup  plus  de  peine  à  s'exprimer  que  n'en  ont 
les  personnes  qui  ne  sont  pas  privées  de  l'ouïe.  M.  Milnor 
fut  témoin  d'un  exemple  plus  frapp  ait  encore  de  la  possi- 
bilité d'enseigner  à  parler  aux  sourds-muets  :  il  entendit  un 
jeune  garçon  de  douze   à  treize   ans   réciter  une   sorte  de 
compliment  qu'il  avait  appris  par  cœur,  et   qu'il   devait 
prononcer,  quelques  jours   après,   à  l'assemblée  annuelle 
des  amis  de  l'institution.  Sa  mémoire  le  servit  parfaitement, 
et  quoiqu'il  y  eut  un  peu  de  monotonie  dans  sa  manière  , 
il  accentuait  avec  une  grande  netteté.  D'autres  élèves,  au 
contraire,  ne  pouvaient  produire  que  des  sons  discordans. 
On  essaie  d'apprendre  à  parler  à  tous  ceux  qui  sont  admis 
dans   l'établissement;  mais  il  arrive  souvent  que  des   vices 
dans  les  organes  de  la  voix  ,  ou  d'autres  causes  ,  forcent  de 
-renoncer  à  le  leur  enseigner.  Un  des  élèves   de  l'Institut, 
avant  achevé  sou  éducation  et   donné  des  preuves  des  plus 
heureuses  dispositions,  a  étudié  le  droit  et  a  été  reçu  avocat; 
il  est  fort  habile  avocat  consultant.  Un  certain  nombre  de 
membres  du  barreau  de  Londres  lui  donnèrent   un  ban- 
quet lorsqu'il  fut  admis  à  en  faire  partie, et  M.  le  docteur 
Walson,  son  maître  ,y  fut  invité,  pour  qu'il  put  jouir  de 
ce  succès   extraordinaire   obtenu  par    son  excellente   mé- 
thode. 


AIVIVORiCES. 

Esquisses  poélic/ues  de  V Ancien  Testament ,  précédée* 
d'une  introduction  sur  la  poésie  du  protestantisme  ;  par 
Athanase  Coquerel,  pasteur  suffragant  de  l'Eglise  réformée 
de  Paris.  Deuxième  édition,  augmentécu  Br.  de  i2i  pages 
in-8°.  Paris  ,  i83i .  Chez  Risler  ,  rue  de  l'Oratoire  ,  n°  6. 
Prix  :  2  fr.  bo  c. 

Nous  consacrerons  peut-être  un  article  à  l'examen  de 
ce  recueil.  En  attendant,  nous  nous  empressons  d'en  an- 
noncer la  seconde  édition. 

Con side'raiion s  sur  l'Education  publique, ])arJ. -M..  lth\er. 
br.  in-8°  de  19  p.  Paris,  i83i.  Chez  Garnier,  libraire,  cour 
des  Fontaines,  Palais-Royal. 

Ij'auteur  de  cet  opuscule  réclame  hautement  avec  tous 
les  hommes  éclairés  la  réforme  de  notre  système  d'éduca- 
tion publicjue.  Il  signale  plusieurs  de  ses  imperfections  de 
détail,  et  indi(jue  un  petit  nombre  d'améliorations,  fort 
désirables  en  effet,  mais  trop  incomplètes.  C'est  par  .sa  base 
surtout  que  pèche  l'édifice  actuel,  et  le  Christianisme  pomva 
seul  nous  fournir  ce  qui  nous  manque  à  cet  égard  cemme  à 
tout  autre. 

Le  Gérant,   DMIAULÏ. 
Imprimerie  de  Sellicl'e  ,  tue  des  Jeûneurs,  n.  l!^. 


TOME  1' 


IV"  8, 


26  OCTOBUE  1831. 


LE  SEMEUR, 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAlSSAi\T  TOLS  L£S  MERCREDIS. 


Le  cbamji  ,  c'est  le  mondp. 
Maiûi.  XIU.  38. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  1 1  ,  et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.  —  Prix:  i5  fr.  pour  l'année, 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


PARALLELE 

EMEE  l'homme  SACVAGE  ET   l'oOMME  CfviLISÉ. 

Jamais  on  n'a  autant  parlé  de  civilisation  que  dans  notre 
époque;  jamais  on  n'a  élevé  si  haut  ses  bienfaits.  Le  mot 
seul  de  civilisation  est  pour  beaucoup  de  personnes  un  mot 
magique  qui  les  élcctrise,  et  au-delà  duquel  elles  ne  voient 
rien  en  fait  de  gloire  et  de  prospérité.  Une  nation  n'est 
g!  ande  à  leurs  yeux  qu'à  proportion  qu'elle  voit  fleurir 
chez  elle  l'industrie,  le  commerce,  les  arts ,  les  scieuces  ,  la 
littérature,  la  philosophie  ;  c'est  là  la  pierre  de  touche  dont 
elles  se  servent  pour  appr.écicr  la  valeur  des  peuples  ,  et 
elles  ne  croient  pas  pouvoir  porter  un  jugement  plus  défa- 
vorable d'un  pays  ni  lui  faire  une  plus  grande  injure,  qu'en 
disant  de  lui  :  «  Il  n'est  pas  civilisé  »,  ou  «  la  civilisation  y 
est  encore  bien  reculée.  »  Jugés  de  ce  point  de  vue  , 
1ns  païens  sont  surtout  malheureux  et  dignes  de  compassion, 
en  ce  qu'ils  vivent  privés  des  connaissances  de  notre  Eu- 
rope, en  législation,  en  politique,  en  économie  sociale;  il  y 
a  entre  le  sauvage  et  le  citoyen  de  nos  cités  européennes 
un  abîme  incommensurable;  ces  deux  êtres  n'appartiennent 
pas,  pour  ainsi  dire,  au  même  monde  ;  ils  semblent  n'avoir 
de  commun  que  l'organisation  physique  et  les  traits  du  vi- 
sage ;  pour  tout  le  reste,  ils  diffèrent  absolument  :  voilà  l'o- 
pinion de  la  plupart  denospublicistes. 

Ce  n'est,  certes,  pas  nous  qui  deviendrons  jamais  les  ad- 
versaires ni  les  détracteurs  de  la  civilisation  moderne  ;  nous 
savons  trop  tout  ce  que  nous  lui  devons.  Disciples  de 
l'Evangile  de  Christ,  et  par  conséquent  amis  des  vraies 
lumières  ,  nous  ne  pouvons  demeurer  indifférens  à  aucun 
progrès  social ,  de  quelque  nature  qu'il  soit  ;  nous  favori- 
sons, au  contraire,  de  tout  notre  pouvoir  le  développement 
intellectuel  et  moral  de  l'humanité  ,  en  fondant  des  écoles, 
en  répandant  l'instruction  dans  toutes  les  classes,  en  créant 
des  institutions  éminemment  philan tropiques,  parce  qu'elles 
sontsvant  tout  chrétiennes,  en  soutenant  celles  qui  existent 
déjà  et  qui  nous  paraissent  dignes  d'"intérêt ,  et  en  faisant 
porter  la  Bible  et  avec  elle  tout  un  monde  nouveau  chez  les 
peuples  les  plus  reculés  de  la  terre  :  c'est  assez  reconnaître, 


nous  le  pensons,  l'incontestable  supériorité  de  l'étiit  actuel 
de  notre  société  sur  celui  des  nations  païennes. 

Cependant ,  nous  l'avouerons  franchement ,  nous  ne 
croyons  pas  que  la  civilisation  seule  sans  le  Christianisme 
puisse  établir  entre  les  hommes  une  différence  essentielle. 
Sc'j-î"ons,  un  pa'icn  non  civilisé  et  un  Européen  civilisé 
sans  foi  chrétienne  ne  sont  pas  deux  êtres  aussi  dissembla- 
bles qu'on  le  pense.  L'homme  extérieur  n'est  pas  trait  pour 
trait  chez  l'un  ce  qu'il  est  chez  l'autre  :  il  a  subi  dans  l'habi- 
tant de  nos  villes  des  modifications  auxquelles  le  pa'îen  est 
demeuré  étranger;  mais,  au  fond,  ce  sont  les  mêmes  hom- 
mes, moralement  parlant,  comme  nous  le  verrons  plus  tard. 
Le  païen  a  conservé  toute  la  rudesse  d'une  nature  indomp- 
tée; l'homme  civilisé  a  pris  dans  ses  manières  la  douceur  et 
le  poli  de  la  société  au  milieu  de  laquelle  il  vit.  Le  premier 
s'abandonne  sans  réserve  à  toute  la  fougue  de  ses  passions  ; 
le  second  s'est  étudié  à  les  contenir  dans  de  certaines  bor- 
nes, et, soit  sentiment  des  convenances,  soit  intérêt  person- 
nel, soit  conscience  de  son  devoir  et  de  sa  dignité,  il  ne  les 
laisse  que  rarement  faire  explosion  au-dchors.  Le  premier 
est  insouciant ,  paresseux;  le  second  actif,  entreprenant, 
travailleur.  L'un  vit  au  jour  le  jour  et  ne  pense  qu'à 
satisfaire  le  besoin  du  moment ,  sans  s'embarrasser  de  l'a- 
venir; l'autre  est  prévoyant ,  économe  ,  et  met  en  réserve 
le  fruit  d'un  travail  qui  doit  servir  à  sa  subsistance  et  à 
celle  de  sa  famille.  Celui-là  est  sans  loi  civile  ,  comme  il 
est  sans  loi  morale;  celui-ci  reconnaît  une  société,  et  un 
ordre  social  auquel  il  se  soumet,  et  auquel,  comme  citoyen, 
il  croit  de  son  devoir  de  contribuer  par  son  obéissance  aux 
lois  établies.  Nous  ne  poursuivrons  pas  ce  parallèle  tout 
antithétique.  .Si  nous  en  avons  esquissé  à  grands  traits  les 
principaux  points,  c'est  pour  montrer  que  nous  savons  fort 
bien  faire  une  distinction  entre  un  sauvage  et  un  Européen, 
sous  le  rapport  social ,  quoique  nous  soutenions  ,  ce  qui  ne 
manquera  pas  de  paraître  un  paradoxe  à  beaucoup  de  per- 
sonnes ,  que  le  cœur  de  l'un  et  de  l'autre ,  n'ayuit  pas  été 
régénéré  par  l'Evangile  ,  est  le  même  aux  yeux  du  sent- 
tuteur  clef  cœun  et  des  reins. 

On  comprend, sans  que  nous  ayons  besoin  de  le  dire,  que 
nous  ne   langeons  pas  tous  les  païens  sur  la  nlême   ligne 


58 


LE  SEMEIR. 


quant  aux  capacit<;s  intellectuelles  et  au  degré  da  moralité  ; 
et  s:uis  vouloir  nous  établir  juges  des  cœurs  ,  nous  voyons 
<les  nuances  assez  tranchées  entre  l'habitant  de  la  Nouvelle- 
Zrlande  et  le  Hollcntot ,  entre  le  Ilottentot  et  l'Indou  , 
entre  l'Indou  cl  le  Chinois,  entre  le  Chinois  et  le  Persan. 
On  comprend  aussi  que  ,  quand  nous  avons  parlé  de 
civilisation  européenne,  nous  n'avons  pas  pu  oublier  l'in- 
fluence prodigieuse  que  le  Christianisme  a  exercée  sur 
l'amélioration  de  la  société  moderne.  On  ne  saurait  trop  le 
ri  peter  ,  si  l'esclavage  a  disparu  du  milieu  de  nous,  si  les 
femmes  y  ont  repris  leur  rang,  et  leur  diginté,  si  nous  avons 
une  législation  et  une  jurisprudence  ,  des  institutions  libé- 
rales, des  maisons  d'éducation,  des  hôpitaux,  des  asiles  pour 
les  oiphelinç,  si  nous  nous  distinguons,  comme  peuple,  par 
des  micnrs  douces  et  un  esprit  de  bienfaisance  ,  c'est  au 
Christianisme  que  nous  sommes  redevables  de  ces  inappré- 
ciables bienfaits  ;  car  ce  sont  ses  principes  qui  ont  introduit 
peuapeii  dans  les  masses  cette  morale  infiniment  plus  pure 
que  celle  des  peuples  anciens,  et  dont  tout  homme  naissant 
au  dix-.'aeuvième  siècle  subit  plus  ou  moins  l'action,  quoi- 
que, quant  à  lui,  et  comme  individu,  il  puisse  tout  aussi  peu 
aimer  et  mettre  eu  pratique  l'Évangile  qu'un  Indien  ou 
un  nègre.  Mais,  comme  nous  l'avons  dit,  nous  envisageons 
ici  l'Européen  comme  étranger  à  la  foi  et  à  la  vie  que  donne 
le  Christianisme ,  et  se  glorifiant  d'une  civilisation  qui  n'a 
pas  changé  et  qui  ne  saurait  changer  sou  cœur,  égaré 
comme  celui  de  tous  les  autres  hommes. 

Etablissons  maintenant  une  comparaison  entre  le  sauvage 
et  l'homme  civilisé  ,  en  les  considérant  d'abord  sous  le 
point  de  vue  religieux. 

Que  voyons-nous  chez  la  plupart  des  nations  païennes  , 
qui  vivent  encore  dans  l'état  sauvage  ?  Des  idoles  /;ros- 
sièrcs,  monstrueuses,  des  cuites  sanglans,  des  prêtres  fana- 
tiques, des  sacrifices  homicides.  Clicz  d'autres,  qui  sont 
sorties  de  la  barbarie  et  qui  se  sont  élevées  par  leurs  propies 
forces  à  une  espèce  de  civilisation,  nous  trouvons  le  culte 
du  ciel  et  des  astres  en  honneur,  ou  même  l'adoration  des 
plantes  et  des  animaux  des  champs.  Dans  les  habitudes 
des  troisièmes,  nousavonspeine  à  suipendre  de  légères  ma- 
nifestations du  sentiment  religieux,  tant  elles  sont  avares 
de  cérémonies.  Mais,  sans  faiie  ici  une  statistique  des  cultes 
païens,  ce  qui  n'entre  d'ailleurs  pas  dans  notre  sujet,  sai- 
sissons les  traits  caractéristiques  et  distinctifs  de  leur  théo- 
logie. Les  voici,  à  ce  qu'il  nous  semble:  absence  de  notions 
vraies  sur  le  caractère  moral  de  D.eu  ;  substitution  d'un 
Dieu  de  l'imagination  ou  des  passions  en  la  place  du  Dieu 
véritable  que  révèlent  la  nature  et  la  conscience;  manque 
absolu  de  consolations  et  d'espérances  solides.  Le  lecteur 
s'aperçoit  sans  doute  que  la  différence  dans  la  manici-e 
d'exprimer  au  dehors  le  sentiment  religieux  n'est  pa's  l'es- 
sentiel pour  nous.  Sans  donc  nous  arrêter  aux  faces  diverses 
que  peuvent  présenter  les  nombreuses  religions  païennes 
(  car  ces  variations  ne  servent  jamais  qu'à  constater  un  fait, 
mais  ne  le  constituent  pas  ),  nous  demanderons  si  l'on 
imagine  peut-être  que  l'élève  de  la  civilisation  du  X1X° 
siècle  a  un  Dieu  moins  fictif,  plus  vrai,  plus  réel,  que  le 
païen!"  Il  ne  se  le  représente  pas,  nous  l'accordons,  sous  les 
traitsliideuxd'uneidole,eticiladifférencCapparaitimmense. 
Mais  ce  Dieu  auquel  il  croit,  qui  lui  en  a  donné  l'idée? 
oii  en  a-t-il  puisé  la  connaissance  ?  à  la  même  source  que  le 
païen  :  en  lui-même,  dans  ses  propres  conceptions.  Le  Dieu 
qu'il  pense  servir  n'est  pas  le  Dieu  c[ui  s'est  manifesté 
dans  la  création  d'abord  ,  puis  dans  la  Bible ,  mais  le  Dieu 
que  l'homme  s'est  fait  à  lui-même,  d'après  ses  goûts,  ses 
inclinations  particulières,  ses  passions;  c'est  un  Dieu  calqué, 
en  touspouits,  sur  le  modèle  de  l'homme,  qui  en  est  le 
prototype,  et  «jui,  voyant  en  lui  presque  son  égal ,  le  craint 
a.ussi  peu  qu'il  l'aime,  l'aime  aussi  peu  qu'il  le  craint,   n'a 


pour  lui  qu'une  parfaite  indifférence,  et  à  côté  de  lui  s'en- 
dort dans  le  péché.  Les  païens  de  la  Grèce  et  de  Rome 
avaient  un  Dieu  patron  des  voleurs  ,  une  Déesse  qui  pré- 
sidait àl'inipudicité,  un  Mars  meurtrier  et  une  fouled'auties 
<livinités  rivales,  vaniteuses,  haineuses,  pleines  d'orgueil 
et  d'ambition.  Le  Dieu  des  païens  d'Europe  est  tout  cela; 
car  leur  esprit  est  parvenu  à  engloutir  toutes  les  perfections 
morales  de  Dieu  dans  sa  bonté  et  à  anéantir  sa  sainteté  et  sa 
justice,  au  moyeu  de  sa  miséricorde;  de  sorte  que,  se  per- 
suadant que  cette  bonté  et  cette  miséricorde  imaginaires, 
toujours  prêtes  à  excuser  et  à  effacer  les  péchés,  tiennent 
les  portes  du  ciel  toutes  grandes  ouvertes  ,  à  tous  les 
hommes  sans  distinction  ,  il  n'y  a  personne  ,  depuis  l'hon- 
nête homme  du  monde  jusqu'au  scéléiatet  au  criminel, 
qui  ne  se  flatte  d'obtenir  pour  ses  vices  complète  indul- 
gence, et  qui  n'espère  le  salut.  Mais  un  Dieu  qui  ne  sancti- 
fie ni  ne  console,  qui  n'inspire  ni  joie  ,  ni  aiuour,  dont  on 
ne  redoute  pas  plus  les  menaces  qu'on  n'est  sensible  à  ses 
bienfaits,  et  dont  on  n'éprouve  le  secours  ni  dans  le  temps 
de  l'affliction,  ni  à  l'heure  de  la  mort,  mérile-t-il  bien  d'être 
appelé  un  Dieu,  et  ceux  qui  en  sont  réduits  à  une  divinité 
de  cette  nature  ,  en  quoi  diffèrent-ils  du  malheureux  qui 
n'a  pour  refuge,  dans  les  temps  de  calamité,  et  au  moment 
de  passer  dans  le  monde  étcrael,  qu'un  morceau  de  bois  ou 
do  pierre  façonné  de  ses  mains?  La  définition  cpie  la  Parole 
de  Dieu  donne  du  paganisme  est  donc  profondément  phi- 
losophique: tout  homme,  selon  elle,  est  païen,  t/uivilsuiis 
Dieu  et  sans  espérance,  dans  ce  monde  (i). 

Sous  le  rapport  moral,  nous  apercevons  entre  le  sauvage 
et  l'homme  civ  ilisélcs  mêmes  liaitsde  ressemblance;  car  quoi 
cstlebutdu  premier?  C'est  de  jouir  de  la  vie  autant  qu'il  lui 
est  possible,  c'est  de  s'accorder  tons  les  genres  dé  jouissances 
sensuelles.   Et  parmi  nous  ,  quelle  est  la  fin  dernière  de 
tous  les  élablissemens  que  l'on  forme ,  de  toutes  les  alliances 
que  l'on  contracte,  de  toutes  les  éducations  que  l'on  fait,  si 
ce  n'est,  ou  de  s'acquérir  un  nom,  ou  de  se  créer  une  for- 
tune, ou  de  s'ouvrir  une  carrière  ,  ou  de  vivre  dans  l'abon- 
dance ou  daii.5  la  mollesse.  Si  du  moins  la  pensée  de  Dieu 
venait  se   mêler  à  cette   vie   industrielle   ou  commerciale 
pour  la  sanctifier,  et  si  des  occupations  qui  sont  en  soi  toutes 
terresti'es  étaient  élevées  et  ennoblies   par  l'esprit  dans  le- 
quel on  s'y  livre,  et  par  le  but  auquel  on  les  rapporte  I  Mais 
l'amour  de  Dieu,  la  gloire  de  Dieu  ne  trouvait  pas  plus  de 
placedans  les  travaux  mercantiles  ou  littéraires  de  la  plupart 
de  nos  concitoyens,  que  dans  les  expéditions  brutales  et  les 
vols  à  main  armée  des  sauvages;  ce  que  l'on  veut  de  partet 
d'autre  avant  tout  ,   c'est  jouir,  exploiter   ce  monde    de 
mille  manières  au  profit  de  la  sensualité  ,  ici  d'une  manière 
grossie rc  et  choquante,  là  avec  des  raffinemens  et  des  dé- 
gulsemens.  En  Europe ,  en  France ,  l'égoïsme   se  cache, 
parce  qu'il  a  conscience  du  dégoût  qu'il  inspire;  il  va  même 
jusqu'à  prendre  le  masque  du  désintéressement,  et  ceux-là 
sont  souvent  le  plus  entachés  de  ce  vice  ,   qui  déclament  le 
plus  chaudement  contre  lui.  Parmi  les  peuples  païens  ,  où 
l'on  n'a  pas  honte  de  se  montrer  tel  qu'on  est ,  l'égoïsme  se 
produit  au  grand  jour,  et  il  est  convenu  cpie  chaque  indi- 
vidu doit  faire  plier  à  ses   volontés  tous  les  intérêts  géné- 
raux et  particuliers.  Il  y   a  en  Afrique   et  dans  les  forêts 
de  l'Amérique  des  haines  entre  un  chef  et  ua  autre  chef, 
des  rivalités  entre  une  tribVi  et  une  autre  tribu;  en  France, 
à  Paris ,  nous  avons  des  intrigues  et  des  cabales  painii   les 
littérateurs,  des  inimitiés  politiques  parmi  les  représentans 
de  la  nation  et  dans  la  nation  elle-même,  des  rancunes  chez 
les  membres  de  tous  les  corps,  et  parmi  les   gens  de   tons 
les  états.  Le  sauvage  se  glorifie  de  la  force  de  son  corjis ,  de 
la  souplesse  de  ses  membres,  de  son   habileté   à  lancer  Ift 

(i)  Ejiliés.  II,  i2< 


LE  SEMEUR. 


50 


javelot  ou  à  manier  la  massue  j  chez  nous,  on  est  orgueilleux 
lie  tout,  Je  la  naissance,  du  rang,  de  la  richesse,  des  em- 
plois ,  de  l'esprit,  de  la  science.  Quand  on  y  regarde  de 
bien  près  ,  la  civilisation  sans  la  foi  relij;ieuse  n'est  guèie 
qu'un  vernis  trompeur,  an  moyen  duquel  l'homme  cherche 
à  se  cacher  à  lui-même  et  à  déguiser  aux  autres  sa  misère 
morale.  Mais,  en  dépit  des  beaux,  dehors  qu'il  affecte, sa 
corruption  native  perce  tout  au  travers,  et  laisse  apercevoir 
sa  difformité  intérieure. 

Et  vous  êtes  encore  fiers,  hommes  de  l'Europe  moderne, 
d'une  civilisation  qui  vous  a  à  peine  changés  ,  qui  vous  a  si 
peu  élevés  moralementaudessusdusauvagc, sur  lequel  vous 
abaissez  peut-être  un  regard  de  mépris,  d'une  civilisation  qui 
a  si  faiblement  contribué  à  votre  véritable  bonheur,  au  bon- 
heur de  votre  âme  I  Si  vous  étiez  sérieux  et  réfléchis,  n'au- 
l'iez-vous  pas  déjà  profité  de  tant  d'expériences  que   vous 
avez  faites,  et  qui  avaient  pour  but  de  vous  convaincre  de 
l'impuissance  du  remède  employé  par  vous  pour  vous  gué- 
rir? Dites-le-nous  en  particulier  ,  Français,  nos   chers  con- 
citoveiis  ,  comment    se  fiit-il   qu'au  dix-neuvième   siècle, 
après  deux  révolutions  opérées  dans  l'espace  de   quarante 
années,  et  qui  auraient  dû  purger  la  société  de  tous  les  élé- 
mens  hétérogènes  et  malfaisans,  possédant  tant  d'hommes 
distingués  dans  tous  les  genres,    tant  d'habiles   orateurs, 
législateurs,  hommes  d'affoircs ,  jouissant  de  si  belles  insti- 
tutions ,    instruits   et    éclairés ,    comme   vous   l'êtes  ,    par 
l'expérience   de  tous    les  âges    et    de    tous    les  peuples,. 
voyant  les  arts,  les  sciences,  l'industrie  fleurir  parmi  vous, 
vous  trouvant  en  un  mot  placés  en  têle  de  la   civilisation 
européenne,  à  laquelle  vous  donnez  l'impulsion,  et  qui  ne 
maiche  pas  sans   vous ,  comment  se  fait-il  qu'au   milieu  de 
tant  de  richesses,  vous  soyez  encore  dans  le  trouble,  sans 
sécurité  ni  pour  le  présent ,  ni  pour  l'avenir  ?  C'est  que  la 
civilisation    sans    le  christianisme    est    un   paganisme  dé- 
guisé, masqué;  c'est  qu'il  vous  manque  encore  une  cliose, 
la  seule  chose  nécessaire   (i),   celle   qui  peut  seule  vous 
donner  une  paix  solide,  des  espérances  assurées,   un  bon- 
heur complet,  des  vertus  réelles,  une  prospérité  durable, 
l'Evangile  de  Jésus-Christ.  Car  ce  qui  est  ne  de  la  chair  est 
chair  ;  mais  ce  qui  est  ne  de  l'Esprit,  est  esprit  (2)  ;  et  si 
quelqu'un  est  en  Christ,  il  est  une  noui'elle  cre'ature ,  les 
choses  i'ieilles  sont  passe'sij  toutes  choses  sont  devenues 
nouvelles  (3).  La  piété  est  utile  à  toutes  choses  ,  ayant  les 
promesses  de  la  vie  présente  ,  aussi-bien  que  de  celle  qui 
est  à  venir  (4).  Que  celui  qui  a  des  oreilles  pour  entendre  > 
entende  (5)  !  ! 


DES  SECOURS   AUX  II\DIGEIVS. 

Dans  une  époque  comme  la  nôtre,  lorsque  la  défiance  d'un 
présent  sans  conditions  de  stabilité  et  la  crainte  d'un  avenir 
tout  noir  d'orages  paralysent  Tinduslrie  et  portent  leur  ter- 
rible contre-coup  sur  les  classes  qui  ne  vivent  que  de  leur 
travail  quotidien,  on  voit  surgird'un  côté  une  masse  énorme 
de  malheureux  ,  de  l'autre  des  théories  nombreuses  inspi- 
rées par  la  vue  de  tant  de  misère  et  par  le  besoin  d'y  porter 
remède.  Partout  on  parle  de  la  profonde  détresse  des  classes 
ouvrières  ;  c'est  un  fait  tellement  saillant  aujourd'hui ,  sur- 
tout dans  cette  grande  capitale,  qu'il  oblige  tout  le  m<yide 
à  s'en  occuper.  Malheureusement  il  en  est  de  cette  triste 

(i)  Luc,  10.  /p. 
(a)  Jean  ,  3.  6. 

(3)  Il  Cor.,  5.  17. 

(4)  I  Tim.,  4.  8. 
.(5)  Matth.,  i3.  9. 


réalité  comme  de  beaucoup  d'autres  :  les  discours  et  les 
théories  qu'elle  provoque  sont  plus  nombreux  que  les  sa- 
crifices qu'elle  parvient  à  obtenir.  Mais  ,  tandis  que  beau- 
coup de  zèle  et  de  philanlropie  se  dissipe  en  paroles  et  en 
gigantesques  projets  ,  tandis  que  .  cherchant  exclusivement 
dans  les  vices  de  notre  organisation  sociale  la  cause  de  tous 
les  maux  du  peuple,  quelques  hommes  jettent  des  paroles 
de  dédain  sur  un  mode  de  bienfaisance  éminemment  chré- 
tien, sur  l'aumône,  de  nombreuses  misères,  qui  attendraient 
long-temps  les  conséquences  d'une  refonte  de  la  société  , 
trouvent  du  soulagement  dans  les  dons  et  dans  l'active  sol- 
licitude des  cœurs  que  presse  une  chaiité  plus  réelle.  Pour 
ces  cœurs  ,  l'aumône  n'a  rien  de  trop  étroit ,  ni  de  trop 
mesquin  ,  toutes  les  fois  qu'elle  soulage  uue  véritable  dé- 
tresse. 

Et  d'ailleurs,  cette  aumône  n'est  pas,  comme  on  le  pense, 
toute  la  charité  du  chrétien.  La  charité,  c'est  l'amour  et 
non  l'aumône,  qui  n'est  que  l'un  de  ses  fruits. -Or,  l'amour 
embrasse  tolU;  il  s'adresse  aux  riches  comme  aux  pauvresj 
il  s'cnquiert  des  souffrances  des  uns  comme  de  celles  des 
autres;  et  quand  il  s'occupe  plus  particulièrement  des  der- 
niers, sa  prévoyante  sollicitude  s'étend  bien  au-delà  du  md 
actuel,  qu'il  s'empresse  cependant  de  soulager.  Que  chacun 
soit  animé  de  cet  amour  immense  qui  se  puise  à  l'école  de 
Jésus  Christ,  qu'il  le  mette  en  pratique  dans  la  sphère  d'ac- 
tion qui  lui  est  assignée  ,  et  nous  verrons,  en  même  temps 
que  la  misère  actuelle  de  la  classe  pauvre  sera  allégée  ,  sa 
source  se  tarir  de  jour  en  jour.  Cette  source ,  il  faut  la 
chercher  plus  haut  que  dans  nos  institutions,  nos  lois  et  nos 
mœurs  actuelles;  elle  existe  dans  le  cœur  même  de  l'homme. 
C'est  de  là  que  découlent  tous  les  vices  et  tous  les  abus  qui 
engendrent  la  pauvreté;  c'est  jusque  là  qu'il  faut  aller  pour 
ramener  un  ordre  réel  dans  nos  rapports  sociaux  ,  et  avec 
cet  ordre  tous  les  bienfaits  teîjiporels  qui  doivent  dériver 
de  l'affection  mutuelle  et  de  l'obéissance  à  la  loi  de  Dieu. 
Qu'on  s'attaque  moins  aux  institutions  et  davantage  à  notre 
dépravation  morale.  Qu'on  cesse  de  caresser  le  peuple,  de  le 
flatter,  de  l'habituer  à  se  considérer  comme  victime  des 
classes  supérieures  ;  on  ne  fait  par  là  que  l'inciter  à  jetci' 
encore  plus  de  trouble  dans  la  société.  Nous  le  servirons 
mieux  en  partageant  notre  pain  avec  lui  et  en  cherchant 
à  le  retirer  de  cette  fange  d'irréligion  où  s'ensevelit  son 
bonheur  tout  entier,  où  l'être  moral  s'en  va  dépérissantde 
jour  en  jour,  jusqu'à  ce  que  le  désespoir  ou  le  crime  vien- 
nent consommer  sa  ruine.  Nous  le  répétons  ,  se  borner  à 
réclamer  des  institutions  favorables  aux  classes  indigentes, 
c'est  s'arrêter  au  milieu  de  la  route;  vouloir  refaire  avant 
tout  l'édifice  social,  c'est  vouloir  construire  un  palais  avec 
des  matériaux  prêts  à  tomber  en  poudre.  Le  bien-être 
temporel  des  classes  souffrantes  ne  pourra  pas  plus  sortir 
des  efforts  des  utopistes  sociaux  que  de  la  seule  aumône  ;  il 
ne  pourra  sortir  que  de  la  source  de  tout  bien-être,  de  la 
régénération  morale  du  cœur  de  l'homme,  et  c'est  à  l'É- 
vangile seul  qu'appartient  la  puissance  d'accomplir  une 
telle  œuvre.  C'est  lorsque  le  pauvre  sentira  qu'il  est  plus 
que  pauvre, qu'il  est  pécheur,  c'est  lorsque  l'Evangile  ,  en 
lui  révélant  le  plus  grand  de  ses  maux,  lui  en  ania  fourni 
aussi  l'infaillible  remède,  que  le  progrès  des  institutions 
aura  sur  son  sort  une  influence  réelle  et  durable.  Mais  il 
faut  quede  soncôté  le  riche  sente  qu'ila  aussi  son  indigence, 
s  I  corruption  ,  sa  misère  ,  et  qu'il  ne  possède  guère  que  des 
illusions  de  plus  que  l'indigent.  Le  vrai  bonheur  est  pour 
tousdeuxaux  mêmes  conditions. Quand  ils  se  sesont  rencon- 
trés puisant  à  la  même  souixe  ,  quand  ils  auront ,  non-seu- 
lement reconnu,  mais  senti  leur  véritable  égalité  devant  le 
Dieu  saint,  une  communion  d'amour  intime  et  féconde 
s'établira  entre  eux,  remplacera  l'opposition  et  les  secrètes 
inimitiés  qui  isolent  les  membres  de  la  fimille  humaine  et  ^ 


GO 


LE  SEMEUR. 


lie  conséquence  en  conséquence,  fera   cesser  la  misère  sur 
laquelle  nous  avons  à  gémir  aujourd'hui. 

En  attendant,  ne  reculons  pas  devant  cette  misère  ,  sous 
prttcxle  que  l'iaimônc  ne  suffit  pas  à  y  mettre  fin  ,  ou  que 
lu  nombre  de  ceux  qui  en  sont  la  proie  décourage  notre 
bienfaisance  j  et  tout  en  désirant  beaucoup   mieux  ,  comp- 
tons dtjà  comme  une  chose  précieuse  de  pouvoir  diminuer, 
ne  fût-ce  que  d'un  seul ,  le  nombre  des  infortunés  que  pres- 
sent les  besoins  h;s  plus  impérieux.  Nous  serions  heureux 
si  notre  feuille   pouvait  engager  dans  cette   voie  quelque 
cœui-  insouciant  «les  misères  d'autrui,   qu'il  n'a  sans  doute 
pas  contemplées  tle  près,  ou  ranimer  la  bonne  volonté  de 
ceux  qui,  les  ayant  vues,  reculent  découragés  devant  cet 
abîme  sans  fond.  Pour  cela,  nous  appellerons  l'attention  de 
nos  lecteurs  sur  deux  associations  de  charité  fondées  par 
des  dames,  l'une,  il  y  a    eux  ans,  l'autre,  l'année  dernière, 
pour  s'occuper  avec  sollicitude  du  sort  des  indigens.  Clia- 
cune  de  ces  sociétés  est   représentée   par  un  comité  qui  se 
réunit  chaque  semaine  pour  délibérer  sur  les  demandes  et 
sur  les  secours  à  accorder.  Le  comité  de  la  première  asso- 
ciation est  composé  de  quinze  dames  qui  peuvent  présenter 
chacune  jusqu'à  cinq  demandes  par  semaine,  ce  qui  porte 
à  soixante-quinze  le  nombre  des  demandes  hebdomadaires. 
Avant  de  réclamer  un  secours  pour  un   indigent ,   la  dame 
auquel  celui-ci  s'est  adressé  ,  ne  manque  jamais  de  le  visi- 
ter    de  prendre  des  renseignemens  détaillés  sur  sa  vérita- 
ble position  ,  et  de  rechercher  quels  sont  ses  plus  pressans 
besoins.  S'il  est  malade  ,  elle  lui  envoie  un  médecin  et  des 
médicamens  ;  s'il  manque  d'ouvrage  ,  elle  en  cherche  poui' 
lui.  Elle  réclame  pour  lui    du  comité,   des  vêtemens  ,  des 
alimens,  du  bois,  etc.,  en  proportion  du  dénuement  dans 
lequel  elle  l'a  trouvé,  et  lui  distribue  elle-même  ces  objets 
en  nature.  Si  un  ouvrier  recoramanJable  a  besoin  de  quel- 
ques outils  ,  si  quelque  petite  industrie  nécessite  un  léger 
secours  ,   le  comité  s'empresse  de   subvenir  à  ces  besoins  , 
selon  que  ses   ressources  le  lui  permeltcnt.  Nous  sommes 
informés  qu'il  s'applique  toujours  à  favoriser  le  travail  ,  à 
i  cndre  son  assistance  efficace  et  utile  à  l'avenir  comme  au 
présent,  et  que  l'aumône  entre  ses  mains  ne  devient  point 
mère  de'  l'oisiveté  et  du  vice ,  parce  qu'elle  procède  d'une 
charité  prévoyante  et  éclairée. 

Par  le  deuxième  rapport  qu'il  vient  de  publier ,  le  même 
comité  nous  apprend  qu'il  a  maintenant  à  sa  charge  plu- 
sieurs enfans  des  deux  sexes, qu'il  entretient  complètement, 
et  auxeinels  il  fait  donner  une  éducation  qui  les  mettra  à 
même  d'embrasser  un  état.  Son  ardent  désir  est  de  pou- 
voir s'occuper  d'une  manière  toute  spéciale  des  enfans, 
ef  de  pouvoir  en  adopter  un  beaucoup  plus  grand  nombre; 
mais  il  faut  pour  cela  que  ses  ressources  s'accroissent  beau- 
coup.Nous  espérons  avec  lui  que  lorsqu'il  sera  mieux  connu, 
plus  de  cœurs  et  de  bourses  s'ouvriront  pour  aider  son  ac- 
tive sollicitude,  et  pour  concourir  à  lirei'  de  pauvres  enfans 
du  besoin  et  de  l'atmosphère  trop  souvent  impure  où  ils 

vivent. 

Il  est  à  désirer  sans  doute  que  la  sphère  d'action  des 
associations  dont  il  s'agit  s'étende ,  et  que  les  secours 
qu'elles  accordent  atteignent,  pour  chacun  de  ceux  qui  cri 
sont  l'objet ,  une  efficacité  toujours  plus  complète.  Pour 
cela  ,  que  chacun  de  ceux  qui  liront  ces  ligneS  se  dise  qu'il 
peut  contribuer,  par  la  voie  qui  lui  est  ouverte  ici,  à  accroî- 
tre cette  sphère  d'action  ,  à  compléter  une  somme  qui  don- 
nera une  vocation  a  un  enfant,  des  remèdes  à  un  malade 
dans  le  sein  d<3  sa  famille  ,  de  la  moralité  et  de  l'instruction 
àquelqueâme  qui  croupit  dans  l'ignorance  et  dans  la  dépra- 
vation. Que  chacun  apporte  le  tribut  qu'il  peut  fournir. 
Que  d'autres  associations  se  forment  dans  les  divers  quar- 
tiers de  la  capitale  et  dans  les  départemens.  Il  nous  faut  tous 
r.ous  décider  ;i  de  grands  sacrifices  dans  ces  temps  d'ébran- 


lementelde  misère.  La  compassion  ne  les  commanderait  pas, 
que  le  calcul,  le  misérable  calcul ,  les  imposerait  encore j 
car  les  souffrances  des  masses  accumulent  à  noU'e  horizon 
des  nuages  bien  noirs  j  elles  sont  comme  ces  mugissemens 
souterrains  qui  annoncent  l'éi'uption  procliaine  d'un  vol- 
can ;  elles  rendent  le  sol  mouvant  sous  nos  pieds.  Mais  ce 
n'est  pas  par  la  frayeur,  c'est  par  la  compassion  que  nous 
faisons  appel  aux  personnes  qui  sont  assez  heureuses  pour 
pouvoir  faire  des  sacrifices  pour  soulager  un  malheureux 
au  prix  d'une  privation. 

Nous  serons  heureux  de  recevoir  ,  au  barcaoijjJe  notre 
journal  ,  les  dons  en  argent  ou  en  objets  de  consommation 
qu'on  destinera  aux  associations  que  nous  venons  de  faire 
connaître  (i). 


DE   L'UTILITARISME. 

(  SUITE.  ) 

En  avant  de  |outeT|[rgumentation  directe  contre  les  uti- 
litaires s'élève  Goittrg^etîx  une  prévention  dont  il  est  impos- 
sible de  ne  pas  leui-  demander  compte.  Ils  ont  contre  eux 
le  genre  humain,  la  majorité  des  philosophes  et  leur  propre 
instinct.  Aussi  haut  que  les  monumcns  nous  font  remonter 
dans  l'histoire  de  l'humanité  ,  l'idée  du  juste  ,  du  sens  mo- 
ral ,  de  la  conscience,  se  reproduit  dans  toutes  les  langues 
sans  exception  ,  sert  de  donnée  commune  à  tous  les  juge- 
meus  ,  préside  en  souveraine  à  toutes  les  transactions  ,  se 
présente,  en  un  mot ,  comme  l'axe  du  monde  moral.  Sup- 
poser, pour  l'explication  de  ce  fait,  un  concert, ou  la  conta- 
gion d'un  préjugé,  ou  une  tradition  héréditaire;  dire  que 
le  besoin  d'actions  utiles ,  le  besoin  commun  de  l'espc'ce 
humaine  ,  lui  a  suggéré  à  son  insu  de  l'evêtir  les  intérêts 
d'un  caractère  mystérieux  et  sacré,  et  que  le  genre  humain 
s'est  trouvé  charlatan  sans  s'en  douter  ,  c'est  s'attaquer  à 
forte  partie;  le  genre  humain  n'en  conviendra  pas,  et  il 
répondra  avec  quelque  avantage  qu'il  n'y  aui-aitpas  d'autre 
exemple  d'un  préjugé  pareil,  et  qu'après  avoir  révoqué  en 
doute  un  fait  aussi  généralement  admis,  il  n'y  a  aucune  cer- 
titude qui  ne  puisse  être  également  renversée.  Toutefois  , 
nous  voulons. Ibion  ne  voir  ici  que  la  plus  forte  des  préven- 
tions, et  non  une  preuve. 

Au  consentement  du  peuple  se  joint  le  consentement  des 
philosophes.  S'il  y  a  eu  ,  dans  l'antiquité  ,  quelques  philo- 
sophes dont  la  tendance  ressemble  à  celle  des  modernes 
utilitaires,  ils  ne  sont  point  allés  jusqu'à  nier  l'existence  du 
sens  moral.  Moins  rigoureux,  ou,  si  l'on  veut ,  moins  con- 
séquens  que  les  disciples  de  Bentham  ,  ils  se  sont  bornés  à 
indiquer  une  nouvelle  règle  ,  sans  proscrire  l'ancienne  ;  et, 
dans  leur  système,  la  conscience  subsiste  à  côté  de  l'intérêt , 
oisive  peut-être  et  surérogatoire,  mais  incontestée.  Epicure 
lui-même  n'a  point  nié  les  devoirs;  mais  il  a  soutenu  que 
leur  accomplissement  est  la  source  du  vrai  bonheur,  en 
sorte  que  ,  n'eussions-nous  aucun  autre  motif  pour  exercer 
la  vertu  ,  encore  faudrait-il  l'exercer  parce  qu'elle  rend 
heureux.  En  opposition  à  des  philosophes  qui  proscrivaient 
indirectement  toute  jouissance  ,  et  refoulaient  dans  le  «œm* 
de  l'homme  l'amour  de  soi,  il  a  pu  donner  dans  un  extrême 
pour  en  combattre  un  autre  ;  il  a  pu  donner  à  la  vertu 
comme  base  ce  qui  n'est  qu'un  de  ses  motifs  ;  mais  toujour* 
est-il  certain  qu'il  n'a  jjoint  nié  la  conscience  ,  et  qu'il   a 

(i)  L'une  et  l'autre  associations  étendent  leurs  secours  aux  indigens  de 
tous  les  cultes.  La  première  assiste  des  pauvres  de  tous  les  quartiers.  La 
seconde  a  dû  renfermer  son  action  dans  les  limites  des  io°  et  1 1'  arrondis- 
semens.  On  fournira  ,  du  reste ,  au  liureau  de  notre  journal ,  tous  les  ren- 
seignemens qu'on  pourrait  désirer  sur  chacune  d'elles. 


LE  SEMEUR. 


^1 


laissé   subsister  daus  sa  pureté  la  précieuse  notion  «lu  de- 


voir. 


Au  reste  ,  eût-il  été  plus  loin,  eût-il  été  ,  non  le  précur- 
seur seulement,  mais  le  synonyme,  V  aller  ego  dcBentham, 
Userait  seul  de  son  avis  dans  toute  l'antiquité,  parmi  tant 
de  philosoplies  qui  ont  médité  sur  la  moiale.  C'est  de  quoi 
conviennent  les  utilitaires,  qui  regardent  Epicure  comme 
le  seul  philosophe  de  bon  sens  parmi  tous  ceux  à  qui  l'an- 
cien monde  a  prostitué  ce  titre  sublime.  Cela  ne  prouve 
rien,  diront-ils;  mais  au  moins  cela  donne  beaucoup  à  pen- 
ser. Qu'entre  mille  penseurs  un  seul  se  fût  trouvé  qui  eût 
affirmé  la  rondeur  de  la  terre  et  sa  révolution  autour  du 
soleil,  l'isolement  de  ce  philosophe  ne  préjugeait  pas  contre 
son  opinion.  Des  vérités  objectives,  des  vérités  dont  la  pos- 
session n'est  pas  nécessaire  à  la  condition  morale  de  l'espèce 
humaine,  peuvent  long-temps  rester  méconnues  ,  et  se  ré- 
véler, dans  l'espace  des  temps,  à  un  mortel  privilégié; 
mais  que  quarante-cinq  siècl'>s  s'écoulent  pour  l'humanité 
dans  la  persuasion  qu'elle  a  une  conscience  ,  qu'il  y  a  des 
devoirs;  que  moralistes,  législateurs,  poètes  en  aient  fait, 
comme  de  concert,  la  base  de  leurs  systèmes,  de  leurs  ins- 
titutions ,  de  leurs  ouvrages,  en  même  temps  que  l'huma- 
nité en  faisait  le  fondement  de  la  vie  sociale,  et  qu'au  bout 
de  ces  quarante-cinq  siècles  le  contraire  soit  révélé  à  un 
penseur  favorisé,  cela  est  (  que  Y  utilité  nous  pardonne!  ) 
un  peu  difficile  à  croire.  Si  l'utilité  est  la  base  de  la  morale, 
et  par  conséquent  de  la  vie  active,  serait-il  bien  possible 
qu'aucun  philosophe,  avant  Epicure,  n'eût  évoqué  ce  prin- 
cipe vital,  souverain,  unique,  et  ne  l'eût  élevé  au  rang 
suprême?  Qui  est-ce  qui  s'étonnerait  si  j'érigeais  cette  pré- 
vention en  preuve  ?  Je  veux  bien  toutefois  que  ce  ne  soit 
qu'une  prévention. 

En  voici  une  autre.  Les  partisans  les  plus  décidés  de  l'u- 
tilité nient  à  chaque  instant  ce  principe  dans  la  pratique  , 
et  reviennent,  sans  le  vouloir ,  à  cette  conscience  dont  il  est 
si  difficile  de  repousser  entièrement  l'idée.  Si  nous  obser- 
vons leur  langage  ,  surtout  lorsqu'ils  sont  hors  de  garde  et 
sur  un  autre  terrain  que  celui  des  systèmes  ,  nous  le  trou- 
verons tout  imprégné  de  la  doctrine  qu'ils  repoussent.  Si , 
recourant  aux  témoignages  naïfs  de  l'àme  surprise  dans  un 
moment  de  trouble  ou  d'émotion  ,  nous  observons  les  im- 
pressions qu'ils  reçoivent  des  actes  moraux  dont  ils  sont  les 
objets  ou  les  témoins  ,  que  de  fois  ne  verrons-nous  pas  l'in- 
dignation, l'horreur,  l'enthousiasme  se  peindre  sur  leurs 
visages  ,  éclater  dans  leurs  regards  !  A  la  vue  d'une  action 
mal  séante,  à  l'ouïe  d'un  propos  obscène,  empêcheront-ils 
une  honnête  rougeur  de  colorer  leur  front?  défendront-ils 
à  la  pudeur  de  païaîtrc?  Or,  tous  ces  sentimens  sont  étran- 
gers à  la  doctrine  de  l'utilité.  Il  n'y  a  ,  il  ne  peut  y  avoir 
dans  le  dictionnaire  psychologique  des  utilitaires  que  quatre 
mots:  crainte,  espérance,  peine  et  plaisir;  tous  les  autres 
appartiennent  à  une  langue  morte,  ou  plutôt  à  un  idiome 
fantastique.  Quoi!  de  l'enthousiasme  pour  mon  bonheur  ! 
Quoi!  de  l'indignation  contre  une  chose,  parce  qu'elle 
n'est  utile  qu'à  un  certain  degré,  ou  qu'elle  manque  entiè- 
rement d'utiiiié!  Quoi  !  de  la  pudeur!  Et  à  quel  propos  ? 
Essayons  sur  ce  dernier  point  la  logique  utilitaire  :  «  Ce 
discours  obscène  trahit  certains  penchaus  ,  éveille  certaines 
passions  auxquelles  on  ne  saurait  s'abandonner  sans  porter 
de  proche  en  proche,  l'inquiétude  et  le  trouble  dans  la  so- 
ciété domestique;  et  enfin  (  voici  le  vrai  point  )  si  ce  mal 
s'introduit,  il  pourrait  se  propager  jusqu'à  moi.  En  consé- 
quence ,  lorsque  j'entends  de  telles  paroles ,  le  rouge  nie 
monte  aussitôt  au  visage,  parce  que  le  sentiment  de  l'utilité 
blessée  produit  dans  certains  cas  le  singulier  effet  d'obliger 
le  sang  à  refluer  vers  les  partie?  supérieures  du  corps.  Et 
voilà  ce  qu'on  appelle  la  pudeur.  »  Or  ,  tout  ce  raisonne- 
ment, au  terme  duquel  arrive  la  pudeur,  se  fait  en  un  ins- 


tant si  prompt,  si  rapide,  qu'il  échappe  à  toute  division. 
Est-ce  là  une  simple  prévention  contre  la  doctrine  utili- 
taiic,  ou  serait-ce  déjà  une  preuve?  Allons,  ce  ne  sera  en- 
core qu'une  prévention. 

Ces  inadvertances,  ces  inconséquences  furtivcs  deS  utili- 
taires se  retrouvent  jusque  dans  l'exposition  de  leur  théorie. 
On  en  pourrait  recueillir  d'étranges  exemples  ,  même  chez 
les  plus  rigoureux  d'entre  ces  écrivains.  Qui  a  plus  de  mé- 
thode et  de  précision  que  Volney?  Dans  l'ouvrage  qu'il  a 
successivement  intitulé  :  la  Loi  naturelle ,  le  Catéchisme  du 
citoyen  français  ,  la  Alorale  ramenée  à  la  physique,  cet 
écrivain  suit  une  marche  en  quelque  sorte  symétrique.  La 
définition  du  devoir,  son  motif,  se  succèdent  invariable- 
ment; et  partout  le  motif,  l'unique  motif,  c'est  l'utilité  de 
celui  qui  l'exerce.  Tout  va  bien  jusqu'à  la  piété  filiale;  et 
là  encore,  fidèle  à  sa  méthode,  l'auteur  dit  que  nous  devons 
honorer  nos  parens  ,  afin  qu'à  notre  tour  nos  enfaiis  nous 
honorent.  Mais  soit  qu'il  sente  combien  ici  le  système  place 
le  motif  loin  de  l'action,  soit  que  pour  un  moment  la  nature 
parle  plus  haut  que  la  théorie,  le  voici  qui  corrobore  son 
premier  motif  par  cet  autre  bien  disparate  :  Nous  devons 
honorer  nos  parens  à  cause  des  soins  qu'ils  ont  pris  de  nous 
et  du  bien  qu'ils  nous  ont  fait.  Cette  inconséquence  fait 
tache  dans  ce  petit  ouvrage,  que  son  unité  logique  ne  re- 
commande pas  moins  que  la  perfection  du  style. 

Et  que  dirons-nous  de  l'utilitaire  par  excellence  ,  de 
Jérémie  Bentham?  Dès  la  première  ligne  de  son  Traité 
de  Législation  ,  il  se  donne  un  démenti  formel.  «  Le  bon- 
»  heur  public  doit  être  l'objet  du  législateur.  »  Est-ce  que, 
par  aventure,  le  législateur  n'est  pas  homme?  et,  comme 
homme,  voudra-t-il  autre  chose  que  son  propre  bonheur  ? 
Le  législateur  doit,  dites-vous?  Il  y  a  donc  des  devoirs  ?  Et 
vous  nous  l'apprenez  à  la  tète  d'un  livre  destiné  à  prouver 
qu'il  n'y  eu  a  point!  Nous  n'avons  point  été  surpris  qu'uu 
utilitaire  d'un  esprit  supérieur  (  M.  Comte  )  ait  relevé  cette 
inadvertance.  Selon  lui ,  et  selon  la  raison ,  le  philosophe 
do  l'utilité  n'a  qu'une  cliose  à  faire,  en  morale  ,  en  poli- 
tique, en  législation  ;  montrer  par  les  faits  les  avantages  de 
telle  manière  d'agir ,  les  conséquences  fâcheuses  de  telle 
autre;  mettre,  comme  autrefois  Moise  ,  la  vie  et  la  mort 
devant  les  yeux  d'Israël.  L'observation  est  bien  juste;  mais 
le  fait  qui  l'a  provoqué  prouve  combien  il  est  difficile  à 
l'utilitaire  de  l'être  en  toute  chose  et  jusqu'au  bout.  C'est 
le  propre  d'un  système  artificiel  de  produire  de  telles  con- 
tradictions; car  on'ne  saurait  être  perpétuellement  en  garde 
contre  la  nature. 

Nous  ne  pouvons  rester  plus  long-temps  sur  le  seuil  de 
la  question.  Entrons  dans  le  ca;ur  de  la  doctrine;  corabat- 
tons-là  par  elle-même  ,  et  ensuite  nous  produirons  nos 
titres. 

Les  utilitaires  nous  apprennent  eux-mêmes  que  ,  dans  la 
rigueur  des  termes  ,  leur  système  n'a  point  de  preuves  di- 
rectes. Leur  logique  se  réduit  à  peu  près  à  ceci  :  la  cons- 
cience ne  peut  se  prouver  :  donc  les  rênes  de  la  vie  tom- 
bent entre  les  mains  de  l'intérêt  ;  raisonnement  logique  as- 
surément, ou  tant  qu'il  serait  vrai  que  la  conscience  ne  peut 
se  prouver,  mais  raisonnement  qui  renferme  en  soi  un  aveu 
important,  c'est  que  l'empire  de  la  vie  n'échoit  à  l'intérêt 
que  par  droit  de  déshérence. 

Entrant  pour  un  moment  dans  la  supposition  des  utili- 
taires, je  ne  m'étonne  pas  que  l'intérêt,  déban  assé  de  toute 
rivalité  ,  s'empare  de  tout;  mais  ce  que  je  ne  conçois  pas  , 
c'est  qu'à  défaut  d'un  associé  légitime,  on  lui  donne  des  co- 
héritiers bâtards  ,  d'équivoques  parens  ,  destinés  ,  sous  la 
forme  menteuse  d'aides  et  de  serviteurs,  à  lui  enlever  une 
portion  considérable  des  biens  paternels  :  or  ,  c'est  ce  que 
font  les  utilitaires. 

Parcourez,  en  effet,  ce  catalogue  de  plaisirs  qui  leur  a  , 


02 


LE  SEMEUR. 


diient-ils,  coûte  tant  de  peine  a  dresser;  vous  y  verrez  avec 
surprise  figurer  la  bienveillance,  la  considération,  la  recon- 
naissance. Rien  de  plus  arbitraire  ni  de  plus  gratuit.  D'un 
côté  ces  scntioicns  sont  désintéressés  s'il  en  fut  jamais.  Un 
sentiment  de  plaisir  se  joint  sans  doute  au  sentiment  de  la 
bicn\cillance;  mais  «î  plaisir  n'est  pas  la  bienveillante 
même;  si  vous  la  poursuivez  dan^  son  principe  ,  vous  sur- 
prendrez un  sentiment  qui,  bien  loin  d'.être  identique  à  l'é- 
foïsmc  ,  en  est  l'opposé.  La  reconnaissauce  est  également 
accompagnée  d'un  plaisir;  mais  ce  n'est  pas  en  vue  de  ce 
plaisir  qu'on  est  leconnaissant  :  ce' calcul  ,  fait  d'avance  , 
étoufferait  la  reconnaissance  dans  son  geime.  La  recoimais- 
sancc  n'est  donc  pour  le  véritable  utilitaire  qu'un  vain  mot, 
s'il  y  attache  une  autre  idée  que  celle  du  plaisir  qu'il  éprouve 
à  la  pensée  d'un  être  qui  ,  le  voulant  ou  ne  le  voulant  pas 
(peu  importe) ,  a  été  l'instrument  de  son  bonheur;  et  dans 
ce  sens  l'utilitaire  aura  pour  un  homme  qui  lui  fait  part 
de  ses  biens,  le  même  sentiment  que  pour  un  arbre  qui  lui 
laisse  prendre  ses  fruits. 

Quelle  est  la  base  de  la  reconnaissance  ?  Un  sentiment 
de  justice  :  le  mot  même  l'enseigne  ;  cela  suffit  pour  faire 
voir  que  vous  devez  la  rayer  de  cet  inventaire  où  vous  n'a- 
vez pas  voulu  admettre  la  conscience;  car  elles  y  entrent  et 
en  sortent  au  même  titre:  si  la  conscience  est  la  perception 
du  juste,  la  reconnaissance  en  est  une  application  :  deux 
chimères  au  lieu  d'une. 

Nous  voyons  que  la  reconnaissance  suppose  dans  celui  qui 
l'éprouve  la  présence  de  li  conscience;  mais  elle  la  suppose 
aussi  dans  l'homme  qui  est  l'objet  de  notre  reconnaissance: 
et  j'en  dis  autant  de  l'estime,  dclaconsidération.On  n'estime, 
on  ne  considère  un  homme,  on  n'éprouve  pour  lui  de  la 
pratitiide,  qu'autant  qu'on  lui  reconnaît  des  inclinations  dé- 
sinléicssées.  Si  l'on  est  persuade  qu'il  n'a  fait  le  bien  que 
par  calcul  et  dans  ^les  vues  d'égoïsme  ,  il  est  impossible  de 
lui  accorder  aucun  des  sentimens  que  nous  venons  de  nom- 
mer ;  mais  si  on  le  croit  désintéi'essé  ,  et  si  pour  cela  on  Tho- 
iiorc',  on  rend  hommage  ;'i  ces  mêmes  principes  qu'on  avait 
taxés 'd'illusions  et  de  cbimères;  on  réhabilite  le  sentiment 
du  juste  dont  la  charité  n'est  qu'un  développement,  une 
noble  exagération.  Si  les  utilitaires  étaient  meilleurs  méta- 
phviiriens ,  je  veux  dire  meilleurs  observateurs  des  phéno- 
mènes  internes,  ils  auraient  vu  quela  véritable  justice,  non  la 
justice  servile,  part  d'un  principed'amour;que  l'amouraussi 
chez  celui  qui  l'éprouve  se  confond  avec  le  sentiment  de 
la  justice  ;  quela  justice  et  la  charité  ne  sont  qne  deux  de- 
grés de  la  même  vertu  ,  et  que  par  conséquent  on  ne  peut 
nier  ou  afrirmer  l'une  sans  nier  ou  affirmer  l'autre.  La  jus- 
tice porte  à  ne  faire  à  autrui  que  ce  que  nous  voudrions  qui 
nous  fût  fait.  La  charité ,  justice  sublime  ,  nous  porte  à  fane 
aux  autres  tout  ce  que  nous  voudi  ions  qu'ils  nous  fissent. 
C'est  par  k-itr  sphère  d'action ,  par  leur  étendue  d'applica- 
tion, non  par  leur  principe  et  dans  leur  essence,  que  ces 
deux  vertus  diffèrent. 

C'est  donc  en  vain  que  les  disciples  de  Bentham  (i)  nous 
assiTrent  qu'ils  «  ne  rejettent  point  les  sentimens  naturels 
de  pitié  et  de  bienveillance;  »  car  ces  sent'mens  ne  sont 
que  le  développement  du  sentiment  du  juste  ;  ces  senti- 
mens sont  inconcevables  dans  l'absence  de  leur  base;  per- 
sonne ne  comprendra  que  le  même  homme ,  à  qui  l'idée 
d'obligation  est  étrangère,  puisse  éprouver  de  la  pitié,  de 
la  reconnaissance  ou  de  l'amour  ;  avec  moms  de  pemc  on 
comprendrait  que  celu.  «pii  n'a  pas  de  quoi  payer  ses  dettes 
puisse  faire  des  libérabtés;  que  ce  qui  ne  chauffe  pas  môme 
puisse  brûler  ;  qu'un  homme  qui  ne  peut  pas  même  articu- 
1C4-  un  son  soit  en  état  de  chanter  ;  qu'une  plante  qui  ne 
peut  pas  même  germer ,  puisse  fleurir.  La  contradiction  est 

m)  Bibliothèque  uru^ersMc  Je  Gmèt-e  (Liuératnre).  T.  XL,  p.  3',2. 


évidente;  et  il  ne  sert  de  rien  ,  pour  faire  admettre  la  pitié, 
la  reconnaissance  et  l'amour  dans  le  catalogue  des  plaisirs 
de  l'âme,  de  les  qualifier  de  faits  «  physiolagiques  »  (2)  ; 
car  qu'est-ce  qui  empêcherait  la  conscience  de  prétendre  à 
la  môme  dénomination  et  de  se  classer  parmi  les  faits  «phy- 
siqlogiques  ?  »  Je  ne  sais  pas  comment  on  fait  dériver  la 
pitié,  l'estime  et  la  reconnaissance  du  système  nerveux; 
mais  je  soutiens  que,  si  ces  sentimens  dérivent  des  nerfs,  la 
conscience  n'en  dérive  pas  moins;  et  j'en  conclus  que  , 
comme  fait  physiologique  ou  psychologique  ,  elle  réclame 
sa  place  à  côté  des  faits  auxquels  une  intime  parenté  l'unit 
pour  jamais. 

Eh  quoi  I  disciples  de  Bentham,  dans  ce  monde  moral  , 
si  cruellement  dévasté  par  vos  mains,  après  avoir  déraciné 
le  juste,  vous  prétendez  épargner  l'amour?  Il  ne  tient  pas  à 
vous.  Ceux  qui  n'ont  pu  vous  faire  consentir  à  leurs  princi- 
pes ,  peuvent  du  moins  vous  sommer  d'être conséquens  aux 
vôtres;  ou,  pour  mieux  dire  ,  ils  ont  le  droit,  en  entrant 
dans  voire  système  ,  de  le  pousser  à  ses  dernières  conclu- 
sions. Vous  avez  nié  la  conscience  ,  c'est  bien  ;  mais  de  noire 
côté  ,  nous  vous  riions  l'amour.  Nous  voulons  bi,en  concou- 
rir à  un  ravage  qui  vous  plaît,  mais  nous  ne  voulons  rien 
faire  à  demi;  et  l'utilité  sensible  ,  l'utilité  phvsique,  est  le 
seul  tronc  que  nous  voulions  laisser  subsister  dans  cette  forêt 
dépouillée. 

Il  n'est  pas  nécessaire  d'ajouter  qu'avec  les  mots  d'es- 
time, de  pitié' ,  à' amour  ,  tombent  de  la  branche  opposée 
les  mots  d'indignation,  d'honneur  et  de  mépris.  Un  utili- 
taire conséquent  ne  peut  éprouver  aucun  de  ces  sentimens. 
Il  y  a  même  plus ,  la  doctrine  que  nous  examinons  n'admet 
aucune  distinction  essentielle  entre  le  bien  et  le  mal.  Entre 
un  parricide  et  un  fils  dévoué  il  n'y  a  d'autre  différence, 
si  non  que  le  second  entend  mieux  ses  intérêts  que  le  pre- 
mier. De  l'un  à  l'autre,  l'habileté  ,  l'aptitude  au  calcul  dif- 
fèrent, voilà  tout.  Delà  vient  que  pour  être,  non  pas  juste, 
mais  logique (  la  logique  est  la  justice  de  l'utilitaire)  ,  il  ne 
faut  point  partager  le  sentiment  d'horreur  que  le  premiei- 
de  ces  individus  inspire  au  commun  des  hommes,  mais  se 
borner  à  prononcer  qu'il  a  grandement  méconnu  son  in- 
térêt. Ensuite  du  même  principe,  certaines  inclinations  hon- 
teuses n'étant  jugées  que  sous  le  rapport  qu'elles  ont  à  l'u- 
tilité de  l'individu  ,  en  parler  avec  horreur  serait  un  non- 
sens  et  une  puérilité.  En  vain  dirait-on  qu'elles  sont  nuisi- 
bles à  l'individu  précisément  par  ce  qu'elles  soulèvent 
contre  lui  le  mépris  public  ,  sur  quoi  ce  mépris  lui-même 
se  fonderait-il,  si  ce  n'est  sur  le  sentiment  dejl' utilité  blessée? 
Cercle  vicieux  dont  il  est  impossible  de  sortir. 

{La  suite  à  un  prochain  numéro.) 


COREE  SPOi\DAI\  CE. 

Genève,  ce  10  octobre  1831. 
A  M.  te  Rédacteur  du  Semeur. 
Monsieur  , 

En  lisant  dans  le  numéro  4  de  votre  estimable  journal, 
un  article  où  vous  vous  exprimez  avec  bienveillance  sur  les 
efforts  que  j'ai  faits  pour  faire  prévaloir  la  doctrine  de  l'in- 
violabilité de  la  vie  de  l'homme ,  j'ai  cru  pouvoir  compter 
sur  votre  consentement  à  insérer  le  document  ci-joint,  dans 
lequel  Léopold,  grand  duc  de  Toscane,  expose  les  motifs  qui 
l'ont  engagé  à  abolir  la  peine  de  mort  dans  ses  Etats. 

Le  succès  d'nne  mesure  pareille  a  été  constaté  et  même 

(2)  Ibid.  P.  343. 


LE  SEMEUR. 


63 


proclamé  pnr  tous  1rs  voya(;ciiis,  étonnes  de  voir,  ([ue  la 
Toscane,  où  la  peine  de  mort  avait  été  siippi'iméc,  était  la 
seule  contrée  de  l'Italie  d'où  le  meurtre  fût  banni.  lia  été  i 
constaté  par  M.  le  ministre  de  Tosc^Mie,  en  Fi-ance ,  qui  a 
bien  voulu  donner  à  cet  éjjard  les  rcnscignemens  les  plus 
satisfaisans  à  M.  Charles  Lucas,  dont  l'onvrage  sur  la  peine 
de  mort  a  été  couronné  à  Genève  et  à  Paris  j  il  a  été  cons- 
tate par  M.  le  chevalier  Carmi{»nani,  professeur  de  droit 
criminel  à  Pisc,  qui, dans  ses  cours,  ainsi  que  dans  ses  écrits, 
a  constamment  invoqné  cette  mesure,  (liacuusait  que  le 
rétablissement  de  la  peine  de  mort  fut  le  finit  d'une  réac- 
tion qui  entraîna  avec  elle  toutes  les  améliorations  intro- 
duites en  Toscane  par  Léopold  ,  d'une  réaction  qui  ne  doit 
pas  servir  d'argument  en  i83i.  Les  Mémoires  de  Scipiou 
Ricci,  évéque  de  Plstoïa ,  donnent  à  cet  égard  d'amples 
renseignemens. 

En  181G,  aussitôt  que  le  goaverneraent  représentatif  fut 
établi  à  Genève,  ma  patrie,  j'usai  de  mon  droit  constitu- 
tionnel pour  réclamer  l'abolition  de  la  peine  de  mo  t ,  au 
sein  du  conseil  proclamé  JOz«'e/-aw  par  la  constitution  adoj)- 
tée  par  la  nation;  mais,  grâces  à  une  anomalie  particulière 
à  notre  pavs,  le  soia'eraiii  n'y  jouit  pas  de  l'initiative  ,  et  il 
est  obligé  d'attendre  que  le  conseil  d'état,  qui  n'est  que  S07i 
(Jgent,  selon  les  termes  mêmes  de  la  Charte ,  lui  propose  la 
loi,  pour  qu'elle  puisse  être  votée  et  même  délibérée  en 
liois  débats  :  or  ,  comme  la  m;ijorité  du  conseil  d'état  ne 
partage  pas  mou  opinion  sur  la  peine  de  mort,  il  m'est  im- 
possible d'espérer  le  succès  de  ma  proposition,  tant  que  le 
pouvoir  exécutif  jouira  exclusivement  de  l'initiative.  Con- 
vaincu de  ce  résultat ,  j'ai  exposé,  au  sein  du  conseil  souve- 
rain ,  la  convenance  et  la  justitc  d'accorder  aux  2jo  députés 
«le  la  nation,  investis  de  la  îouveiaincté  ,  la  faculté  de  fair* 
délibérer  et  voter  sur  la  proposition  d'un  député,  quand 
elle  aurait  été  appuyée  par  cinquante  de  ses  collègues  ,  à 
deux  sessions  consécutives. 

J'ai  publié ,  pour  appuyer  cette  proposition  ,  quelques 
écrits  où  j'ai  cité  Montesquieu  ,  Delolme,  Beiilluim,  qui 
tous  s'élèvent  contre  le  monopole  de  l'initiative  conféré  au 
pouvoir  exécutif  ;  j'ai  cité  toutes  les  consiitutious  repré- 
sentatives des  deux  hémisphères,  qui  ont  unanimement 
adopté  ce  principe,  et  j'attends  avec  résignation  l'effet  que 
produira  la  réflexion  sur  le  conseil  d'élat. 

La  proposition  individuelle  permise  actuellement  aux 
membres  du  conseil  souverain  est  tont-à-fiit  illusoire  , 
puisque  le  conseil  d'étatn'est  pjint  obligé  d'y  adhérer,  ni  de 
la  mettre  en  délibération  ;  aussi ,  suis  je  décidé  à  attendre  que 
l'initiative  soit  attribuée  au  conseil  souverain  ,  afin  de  ne 
jMS  donner  le  spectacle  pénible  d'une  proposition  qui,  ayant 
pris  naissance  dans  une  assemblée  50uve/'ai'«e,  se  rail  repoussée 
par  un  coi'ps  placé  en  seconde  ligne  par  la  constitution  , 
avec  une  persévérance  qui  ne  peut  être  comparée  qu'à  celle 
que  j'ai  mise  moi-même  à  la  reproduire  pendant  seize  ans. 

Je  me  réserve  cependant  de  combattre  la  peine  de  mort , 
si  le  Code  français  de  1810,  qui  nous  régit  encore  ,  est  sou- 
mis à  la  révision  du  conseil  souverain.  M.  lézarde  des  sceaux 
de  France  nous  a  précédés  dans  cette  carrière;  je  l'en  féli- 
cite; mais  j'espère  qu'après  avoir  lu  le  préambule  et  le 
Code  dn  grand  duc  Léopold,  après  avoir  lu  la  lettre  du  mi- 
nistre de  Toscane  ,  insérée  dans  l'ouvrage  de  M.  Charles 
Lucas  sur  la  peine  de  mort ,  page  358  ,  plus  d'un  légls 
lateur  conclura  qu'il  finit  former  les  mœurs  publiques  par 
la  cessation  des  supplices  ,  et  non  attendre  d'elles  le  signal 
de  cette  grande  mesure  d'humanité. 

Sabocon  ,  roi  d'Egypte  ,  la  République  romaine  par  la 
lui  Porcia  ,  qui  fut  en  vigueur  pendant  deux  cents  ans  , 
Titus,  plus  d'un  empereur  grec,  Alfred,  le  plus  grand  roi 
de  l'Angleterre  ,  Elisabeth  en  Russie,  Joseph  II  eu  Alle- 
magne, Léopold  en  Toseanc  .  ont  fait  d'heureux  essais  de 


l'abolition,  tantôt  pai'tielle,  tantôt  absolue  de  la  peine  de 
mo_rt. 

BI.  Llviiigston,  en  Amérique,  l'ilbislre  Crougliam,  lord 
chancelier  d'Angleterre,  se  sont  prononcés  ofticiclleuient 
à  cet  égard,  après  avoir  été  précédés  dans  cette  carrière  par 
les  R.omilly  et  les  Matkintosh.  Comment  la  France,  la 
Suisse,  et  tOKS  les  pays  civilisés  n'adcipteraient-ils  pas  la  ic- 
clusion  dans  les  maisons  pénitentiaires,  comme  remplace- 
ment de  ces  sanglantes  tragédies  qui  servent  d'enseigne- 
ment mutuel  au  meurtre  ,  comme  l'ont  prouvé  non- 
seulement  des  moralistes  philosophes,  mais  encore  de  cé- 
lèbres physiologistes  ,  psycologues  et  médecins  ,  qui  ont 
observé  l'instinct  d'imitation  qui  naissait  chez  cei'tains 
individus  de  la  vue  d'une  exécution.  La  Gazette  des  Tri- 
bunaux ,  ce  recueil  de  préce'dens  précieux  pour  le  législa- 
teur et  pour  le  jury  oi/t/iti/',  contient  à  chaque  instant  la 
preuve  que  dés  individus,  trop  lâches  pour  se  donner  la 
mort,  ont  com\nis  des  meurtres  pour  mériter  l'échafaud. 
M.  de  Rératry  s'est  emparé  d'un  fait  bizarre  pour  composer 
Frédéric  Stendhal,  qui,  comme  il  le  dit  lui-même  dans  sa 
préface,  est  plus  quun  roman.  Comme  un  certain  officier 
de  la  Gazette  des  Tribunaux ,  Stendhal  paie  un  hoiniue 
pour  le  tuer,  parce  qu'il  ne  peut  plus  supporter  la  vie  ,  de- 
puis qu'il  sait  qu'il  est  le  fils  d'un  bourreau.  Eh  bien  !  voilà 
pourtant  le  sort  d'un  assez  grand  nombre  d'hommes;  ils 
sont  réduits  à  tuer  pour  vivre  !  ..  cette  seule  pensée  ne 
biesse-t-eUe  pas  profondément  toutes  les  notions  de  i'homuie 
et  surtout  du  Ch"éden. 

La  cause  de  l'inviolabilité  de  la  vie  de  l'homme  est 
solidement  défendue  par  le  discours  de  Notre -Seigneur 
Jésus-Christ  sur  la  Montagne  ,  qui  me  paraît  une  réjionsc 
éloquente  faite  à  tous  ceux  qui  voudraient  s'appuvcr  sur 
l'Ancien- Testament  pour  légitimer  certaines  ripueurs 
qui  ont  toutes  pris  fin  lors  du  sacrifice  de  la  Croix.  L'esprit 
de  l'Evangile,  l'esprit  de  Dieu,  et  de  Dieu  seul^  dicte  dans 
ce  discours  au  chrétien  ce  qu'il  doit  être  ,  ce  qu'il  doit 
faire.  C'est  un  grand  mur  de  séparation  entre  !a  force  mo- 
rale et  la  force  brutale  ,  c'est  le  règne  le  plus  certain  d'une 
nouvelle  ère.  C'est  dans  le  discours  sur  la  montap-ne  que 
doivent  aller  se  retremper  tontes  les  consciences  ■  c'est  le 
discours  sur  la  montagne  qui  doit  trioninlicr  de  toutes  les 
incrédulités;  c'est  de  la  lecture  de  cedlviu  discours  c^u'il  faut 
attendre  cette  régénération  que  le  Semeur  invoque  dans 
son  numéro  du  5  octobre,  dans  l'article  intitulé:  Appel  aux 
hommes  droits  cl  éclairés-  des  différens  partis  politiques. 

On  a  dit,  pour  éconduiie  la  religion,  que  son  règne  né- 
tailpas  de  ce  monde,  appliquant  à  tout  propos  un  passa^'e 
qui  rappelle  l'humilité  du  Dieu  qui  l'a  prononcé;  mais  ou 
a  oublié  qu'il  était  venu  pour  changer  les  cœurs,  pour  les 
disposer  à  l'amour  pour  leurs  semblables  ,  et  pour  que  cet 
amour  se  montrât  dans  toutes  les  relations  sociales.  Certes, 
Jésus-Christ  ne  dit  pas  aux  hommes  :  soyez  républicains  ou 
soyez  royalistes,  mais  il  leur  dit  remployez  vos  moyens  à  ren- 
dre les  hommes  heureux  sous  toutes  les  formes  possibles  de 
gouvernement.  Il  s'adresse  aux  rois  comme  aux  sujets 
puisque  tous  doivent  éjjilement  rendre  un  jour  coniote  de 
leurs  actions.  Sans  nuire  à  la  liberté,  il  dirige  donc  chacun 
vers  le  but  final  de  la  charité,  de  la  charité  qui  ne  peut  se 
montrer  que  dans  les  rapports  des  hommes  entre  eux  :  or 
ces  rapports  deviennent  tous  les  jours  plus  fréquens,  plus 
importans,  par  l'introduction  du  gouvernement  représenta- 
tif, qui  permet  à  la  société  de  faire  ses  affaires  par  elle- 
même  ou  par  des  ageus  nommés  par  elle 

Agréez,  JM.  le  rédacteur,  etc. 


Président  de  la  société  de  lu  P, 


J.-J.  De  Sellon  , 


Genève, 


Traduction  littérale  du  Prérimbuk-du  Code  promulgué  par 


m 


LE  SEMELR. 


le  grand  duc  Léopold  en.  1786,  vingt-trois  ans  après  être 
monte  sur  le  trône  (1  ). 

Depuis  noire  avènement  au  trône  de  Toscane,  nous  regardâmes 
comme  uu  de  uos  devoirs  principaux  l'examen  et  la  réiorme  deb 
législation  crii\)inelle  ;  et  l'ayant  aussitôt  reconnue  trop  sévère  et 
dérivée  de  maximeo  établies  dans  les  temps  les  moins  heureux  de 
l'empire  romain  ,  ou  pend.iut  les  troubles  el  l'anarchie  du  moyeu 
à^e  ;  ayaut  spécialement  reconnu  qu'elle  n'était  pas  adaptée  au 
caracière  doux  de  la  nation ,  nous  voulûmes  provisoirement  en 
tempérer  la  rigueur  par  des  instructions  et  des  ordres  ri  nus  tri- 
bunaux,tt  par  des  edits  particuliers,  par  lesquelsfureul  abulUs 
la  peine  de  mort  ,  la  torture  et  les  peines  immodérées,  non  pro- 
portionnées 8UX  transgic-.siousou  conlraventions  aux  lois  fiscales, 
iu'qu'à  ce  que  nous  nous  fussions  mis  ennjcsu.e  de  corriger  ces  lois 
a  la  suite  d'un  examen  sérieux  et  plein  de  matur.té,  pour  lequel 
tjous  avoua-  appelé  à  notre  secours  {'expérience^  afin  de  réfor- 
mer cnlièrcineut  la  législation  pénale.  Nous  avons  enfin  reconnu, 
avec  la  plus  vive  salisfaclion  d'un  cœur  paternel ,  que  l  adoucisse- 
menl  des  peines  (jointe  à  la  plus  exacte  vigilance  à  prévenir  de 
coupables  aciious  ,  à  la  prompte  expédition  dei  procès ,  à  b  célé- 
rité et  à  la  certitude  de  la  punition  des  vrais  déliiiquaus),  au  Ueu 
d'accroître  le  nombre  des  crimes,  a  considérablement  diminué 
les  plus  communs,  et  rendu  presque  inouïs  les  plus  atroces;  c'est 
pourquoi  nous  avons  déterminé  de  ne  plus  différer  la  réforme  de 
la  législation  criminelle  par  laquelle  nous  avons  aboli,  en  vertu 
d'une  maxime  constante,  la  peine  de  mort,  comme  inutile  pour 
atteindre  le  but  que  se  propose  la  sociélédans  la  punition  des  cou- 
pables; nous  avons  supprimé  en  entier  l'u.-age  de  la  torture ,  la 
confiscation  des  biens  îles  délinquans,  comme  tendant,  en  grande 
partie,  à  faire  tort  à  leurs  innocentes  familles, qui  ne  sont  pas  com- 
ices du  délit,    et  écarté  de  la  législation  la  multiplicité  des  dé- 
.ils  improprement  dits  de  lèze-majesté ,  avec  des  raffinemeusde 
cruauté  inventés  dans  des  temps  barbares  ;  et ,  fixant  les  peines 
proportionnées  aux  délits  dans  les  cas  où  des  peines  quelconques 
doivent  nécessairement  être  appliquées ,  nous  nous  sommes  déter- 
miné à  publier  le  Gode  suivant  daus  la  plénitude  de  notre  auto- 
rité suprême. 

MÉLANGES. 

Projets  de  loi   sur  l'Instruction  Primaire.  —  M.  le 
ministre  de  l'instruction  publique  et  des  cultes  vient  de 

_  .     .  '     ■   ■  du 

e 


1: 


piéseulcr  à   la   Chambre  des  Députés  le  piojei  de  loi  di 
eouvernement   pour   icgter    définltivemenL  le   régime  d 


1 


'rnseiguement   primaire.  Ce  projet   était  attendu  depuis 
long-tenips  ,  et  il  est  à  noter  qu'il  a  été  produit   dans  une 
séance  où  l'ordre  du  jour  appelait  M.  Em.  de  Las  Cases  a 
présenter  une  proposition  relative  au  mciwe   objet;  il  est 
permis  de  douter  que  ce  concours  fût  tout-à-fait  fortuit.  Le 
teuiiw  nous  manque  aujourd'hui   pour  examiner  ces  deux 
travaux  qui  ont  mis  eu  conflit  l'initiative  de  la  chambre  et 
celle  du  gouvernement.    Nous  nous  borueroas  à  dire  que 
li  différence  générale  qui  les  distingue,   c'est  que  l'un  est 
conçu  du  point  de  vue   universitaire  ,  et  témoigne  de  la 
pensée  que,  sans  la  surveillance  et  le  concours  de  l'univer- 
sité, l'instruction  primaire  ne  peut  prospérer,  tandis  que 
l'autre  veut  l'émanciper  de  toute  tutelle  académique,  et  eu 
faire  une  affaire  d'administration  communale  et  départe- 
mentale. Du  reste,  l'un  et  l'autre  projets  s'accordent  en  ce 
qu'ils  tendent  tous  deux  à  satisfaire  l'immense  besoin  d'ins- 
truction qui   se  fait  sentir  surtout  dans  les   campagnes ,  et 
eu  ce  qu'ils  rendront  presque  impossible    d'échapper  à    ce 
bienfait.    Kons  revieudrous  prochaiuemeut  sur  ces  deux 
propositions  de  loi. 

Saisie  de  gravures  et  de  nTiioiir.APniES.  —  M.  le  préfet 
de  police  vient  d'adresser  une  circulaire  aux  commissaires  de 
police  de  Paris,  dans  laquelle  il  les  invite  à  faire  saisir  les  gra- 
vures et  lithographies  contraires  aux  bonnes  mœurs  ,  expo- 
sées à  la  vue  du  public ,  et  à  poursuivre  devant  les  tribunaux 
les  marchands  d'eitampes  qui  continueraient  à  les  mettre  en 
vente.  Jamais  l'obscène  imagination  de  quelques  artistes  n'a- 
vait pris  un  essor  aussi  hardi,  et  n'avait  répudié  pi  us  complète- 
ment tout  frein  de  pudeur  que  depuis  quelques  mois.  Après 
pne  longue  époque  de  contrainte  et  de  sévère  répression, 
plusieurs  auteurs  de  gravures  et  de  lithographies  ont  essayé 
jusqu'où  pouvait  aller  la  liberté  de  montrer  le  cynisme  de 
leurs  pensées;  mais  il  fallait  de  plus  qu'ils  s'y  sentissent  en- 
Ci)  Par  conséqucol  23  ans  après  av.oir'suspendu  la  peine  de  mort ,  par 

^  oanances  positives  adrç«ées  au.\  tribunaus.. 


courages  par  l'espoir  de  plaire  à  un  public  nombreux,  tout 
prêt  a  applaudir  et  à  payer  leur  impudence.  TSous  aimons 
à  croire  que  s'ils  ont  trouvé  ce  public  ,  ils  en  ont  aussi 
trouvé  un  autre  qui,  comme  nous,  n'a  pu  rencontrer  sans 
une  douloureuse  indignation  ces  images  |impurcs,  dont  on 
osait  repaître  les  regards  d'une  foule  déjà  trop  disposée,  et 
par  nature  et  par  vice  d'éducation,  à  s'abandonner  au  tor- 
rent de  SCS  passions.  Enfin,  après  avoir  si  long-temps  laissé 
le  blasphème  et  l'obscénité  arriver  à  leur  apogée,  la  police  a 
compris,  et  nous  en  accueillons  la  nouvelle  avec  joie  ,  qu'elle 
avait  aussi  charge  de  réprimer  de  pareils  scandales  ;  déjà 
elle  a  commencé  à  s'acquitter  de  ce  devoir  ;  nous  disons 
commencé  ;  car  eût-elle  purgé  les  étalages  des  marcliauds 
d''estampes  de  toutes  leurs  images  indécentes ,  ce  qui  n'est 
pas  encore,  à  beaucoup  près^  comme  nous  nous  en  sommes 
convaincus  hier,  il  lui  resteraitd'autres  mesures  bien  urgentes 
à  prendre  dans  certains  quartiers  delà  capitale;  àce  dernier 
égard  ,  il  est  pénible  de  penser  que  M.  Mangin  ,  qui  certes 
n'a  pas  emporté  nos  regrets  ,  pourrait  être  proposé  en 
exemple  à  la  police  actuelle.  Qu'on  prenne  un  peu  moins 
de  SOUCI  de  quelques  excès  de  la  presse  politique,  pour  avoir 
le  loisir  d'en  prendre  un  peu  plus  des  bonnes  mœnrs  :  la 
sûreté  de  l'Etat  y  gagnera  certainement. 

—  Bl.  de  Tracy  répondant  à  M.  Casimir  Périer  sur  l'a- 
mendement des  candidatures  de  la  pairie,  a  prétendu  que 
le  ministre  calomniait  les  sentimens  et  les  intentions  du 
pavs ,  lorsqu'il  manifestait  tant  de  craintes  pour  la  royauté; 
il  a  dit  que  l'on  devait  se  fier  à  la  France  ,  qu'elle  voulait 
une  monarchie,  etc.  C'était  là  se  placer  sur  un  bon  terrain 
dans  une  chambre  de  députes,  et  ces  paroles  ont  été  fort 
applaudies.  Le  lendemain  ,  M.  Thiers  n'a  combattu  l'hono- 
rable  membre  que  par  des  divagations  historiques  et  des 
suppositions  pour  l'avenir  ;  quant  à  l'état  de  choses  pré- 
sent ,  il  n'en  a  pas  dit  un  mot.  Nous  le  croyons  bien.  Il  y  a 
des  vérités  que  les  hommes  politiques  ne  proclament  point, 
et  par  plusieurs  raisons  que  tout  le  monde  connaît  assez  ; 
mais  les  hommes  religieux  n'ont  pas  les  mêmes  motifs  de 
garder  le  silence. 

Nous  dirons ,  nous  qui  ne  sommes  pas  les  mandataires  , 
ni  les  flatteurs  ,  ni  les  instrumens  du  corps  souverain  des 
électeurs  ,  que  la  classe  moyenne  en  France  n'offre  aucune 
garantie  de  durée  dans  ses  opinions,  aucun  point  d'appui 
solide  pour  un  large  système  électif,  aucune  base  pour  y 
fonder  un  édifice  permanent  de  liberté ,  parce  qu'elle  n'a 
point  de  principes  supérieurs .  point  de  caractère  fixe  , 
point  de  maximes  élevées,  point  d'idées  solidement  assises  , 
mais  seulement  des  intérêts,  des  passions  qui  varient  au 
jour  le  jour.  Il  suit  de  là  qu'une  coalition  de  trois  ou  quatre 
journaux  influents  pendant  six  mois  ,  ou  quelque  événe- 
ment d'une  importance  momentanée  disposent  d'une  ma- 
nière à  peu  près  absolue  du  sort  des  élections,  et  que  le 
pavs  et  la  royauté  se  trouvent,  par  conséquent,  à  la  merci 
du  moindre  vent  qui  s'élève  sur  l'horizon  politique.  L'his- 
toire des  quarante  dernières  années  en  est  line  preuve  incon- 
testable ;  sur  plus  de  vingt  élections  à  des  époques  rappro- 
chées, et  à  peu  près  avec  les  mêmes  électeurs,  le  résultat  gé- 
néral a  été  tout  différent  et  même  contradictoire  à  celui  de 
l'élection  précédente.  Ou  est  donc  forcé,  puisqu'on  ne  trouve 
pas  de  garantie  dans  les  hommes  ,  de  chercher  des  garan- 
ties dans  les  institutions,  et  le  pouvoir  doit  être  fort, puis- 
qu'il n'y  a  aucune  force  dans  la  moralité  du  pays. 

Mais  donnez  à  cette  classe  moyenne  des  principes  stables, 
des  règles  de  conduite  supérieures  aux  intérêts  et  aux  pas- 
sions du  jour  ;  donnez-lui  un  esprit  de  conservation ,  des 
maximes  invaiiables  de  droit  el  de  justice,  un  caractère 
moral  enfin  ;  et  alors  ,  si  vous  en  appelez  à  ses  opinions ,  si 
vous  invoquez  ses  sentimens  envers  la  royauté  ,  vous  pré- 
senterez un  argument  solide.  Mais  pour  communiquer  tou- 
tes ces  choses  à  la  classe  moyenne ,  pour  la  changer  et  la 
retremper,  qu'on  le  sache  bien  ,  il  faut  commeucer  par  lui 
donner  une  religion.  Quand  le  corps  des  électeurs  sera 
chrétien,  M.  de  Tracy  aura  raison  de  parler  comme  il  l'a 
fait.  A  présent  ce  n'est  que  de  la  déclamation  sentimentale, 
et,  comme  on  l'a  dit,  c'est  la  pire  de  toutes  les  manières  de 
traiter  les  questions  politiques.    ^^^^^^^^___________ 


Le  Gérant,    DLUAULT. 


iinpnmer'e  de  Selmcle  ,  rue  des  Jeûneurs ,  n.   i4- 


TOME  1". 


IV"  9. 


2  IVOVEMBRE  1831. 


liE  SEMEl 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique   et    Littéraire, 


PARAISSANT  TOL'S  LES  MERCREDIS. 


Le  oljamp  ,  c'est  le  moixle. 
Maith.  XI II.  38. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  rue  Martel  ,  n°  1 1  ,  et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.  —  Prix  :  i5  fr.  pour  l'anoée, 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoHtera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  enTois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


REVUE    POLITIQUE. 

APPEL    Al'X    UOMMES  DROITS  ET  e'cLAIRZS  DES   DIFFEBENS  PARTIS 
POLITIQUES. 

(IV^  Aiticle.   —  Le  parti  de  l'avenir.) 

Quand  on  essaie  de  décomposer  la  masse  d'individus  qui 
formeut  le  parti  de  l'avenir  ,  on  y  trouve  un  singulier  mé- 
lange d'clémens  toul-à-fait  hétérogènes.  Depuis  le  penseur 
enthousiaste  qui  veut  réaliser  une  nouvelle  république  de 
Platon,  jusqu'au  démagogue  aveugle  qui  n'a  d'autre  but 
que  de  faire  du  libéralisme  ,  et  depuis  le  philantrope  qui 
cherche  dans  ses  rêves  généreux  un  idéal  de  bonheur  pour 
l'espèce  humaine  ,  jusqu'à  l'être  bassement  égoïste  qui  ne 
voit  que  lui  seul  dans  les  calamités  de  son  pays ,  quiconque 
aspire  à  quelque  chose  qui  n'est  pas  ou  qu'il  n'a  pas,  se  juge 
digne  de  figurer  dans  le  parti  de  l'avenir.  Les  idées  et  les 
hommes  ne  s'y  combinent  point,  ils  ne  sont  que  placés  les 
uns  à  côté  des  autres,  et  il  n'y  a  pas  entie  eux  fusion  ,  mais 
confusion.  Il  faut  donc,  avant  d'aborder  notre  sujet,  dé- 
blayer le  teiTaia,  en  définissant  avec  exactitude  les  termes 
dont  nous  allons  nous  servir  ,  et  les  personnes  auxquelles 
nous  voulons  nous  adresser. 

Nous  refusons  d'abord  de  ranger  dans  le  parti  de  l'ave- 
nir la  clientelle  d'un  jouinal  qui  porte  ce  nom.  Le  soi-di- 
sant y^ven^'r ,  qui  s'imprime  quotidiennement  à  Paris,  n'est 
pas  l'organe  de  ce  qui  doit  être  ,  mais  de  ce  qui  f.it  ;  et  ses 
partisans  ne  foi  ment  point  l'avant-garde  de  la  civilisation  , 
mais  l'arrièrc-garde,  ou  plutôt  les  derniers  traînards  du  Ca- 
tholicisme de  Grégoire  YII.  Il  est  vrai  que  ce  Catholicisme 
est  plaqué  de  quelques  idées  libérales  ;  c'est  un  seigneur  du 
moyen  âge  auquel  on  a  mis  un  habit  du  dix-neuvième  siècle  ; 
mais  on  a  beau  exhumer  un  mort  ;»our  lui  peindre  le  visage 
et  le  vêtir^  on  ne  lui  rend  pas  la  vie. 

Nous  refusons  égalejient  de  placer  parmi  les  hommes  de 
l'avenir  les  disciples  de  Saint-Simon,  bien  qu'ils  prétendent 
faire  de  ce  titre  un  monopole  exclusif.  L'avenir,  nous  en  som- 
mes profondément  persuadés,  ne  leur  appartient  pas.  Aussi 
long-temps  que  les  dogmes  universels  de  l'immortalité  de 


l'ànle  et  d'un  Dieu  séparé  de  la  matière  éveilleront  de  no- 
bles espérances  j  aussi  long-temps  que  les  mots  sacrés  de 
père  ,  de  mère  ,  d'épouse  ,  d'enfant ,  trouveront  quelque 
sympathie  dans  le  cœur  des  hommes  ,  le  Saint-Simoi>.isme 
ne  deviendra  point  une  religion  nationale.  Et  si,  par  l'une 
de  ces  terribles  dispensations  que  la  Providence  tient  en  ré- 
serv»"  pour  avertir  ou  pour  châtier  le  monde  ,  il  arrivait 
que  la  doctrine  Saint-Simonienne  fût  dominante  chez  un 
peuple  ,  on  v  verrait  alors,  non  pas  un  perfectionnement  , 
mais  nue  dégradation  ;  non  pas  un  progrès,  mais  une  chute  ; 
car  ce  peuple  reculerait  en  deçà  de  l'Egypte  des  Pharaons, 
puisqu'il  aurait  la  même  théocratie  ,  moins  les  castes  qui 
étaient  un  élément  d'ordre ,  moins  la  famille  qui  est  un 
moyeu  de  bonheur,  plus  le  panthéisme  qui  ne  taurait  être 
une  religion. 

Nous  repoussons  enfin  du  parti  de  l'avenir  tous  ceux  qui 
n'ont  aucune  idée  générale  ,  aucun  principe  supérieur  ,  et 
qui  réclament  des  innovations  sans  en  donner  d'autre  mo- 
tif que  le  désir  même  d'innover.  Ainsi  ,  les  agitateurs  vul- 
gaires qui  font  du  drame  au  coin  des  rues;  les  esprits  ma- 
lades qui  se  consument  d'ennu',  quand  toute  une  semaine 
s'est  écoulée  sans  qu'on  ait  agité  une  question  fondamen- 
tale, ou  sans  qu'il  y  ait  eu  quelque  part  une  révolution  ;  les 
ambitieux  qui  résument  toute  leur  théorie  politique  dans 
cet  axiome  de  l'égoïsme  :  Ote-loi  de  là  pour  que  je  in  y 
mette  ;  beaucoup  d'autres  encore  qui  ne  sont  que  les  échos 
du  journalisme,  ou  les  dupes  des  intrigans,  ou  les  victimes 
de  leur  propre  effervescence  intellectuelle;  toute  cette 
nusse  incohérente  peut  s'appeler  comme  on  voudra  ,  mais 
elle  ne  renferme  point  de  véritables  hommes  d'avenir.  Pom- 
avoir  droit  à  ce  titre ,  il  faut  du  moins  être  capable  de  fon- 
der quelque  chose,  il  faut  avoir  quelques  idées  positives  ; 
cai-  nous  ne  voyons  point  d'avenir  dans  le  néant. 

Après  ces  différentes  éliminations  ,  il  ne  reste ,  ce  nous 
semble  ,  que  deux  grandes  classes  dans  le  parti  de  l'avenir. 
L"s  uns  se  sont  formé  un  système  quelconque  de  perfection- 
nement politique ,  et  ils  essaient  de  le  réaliser  pour  les  gé- 
nérations qui  s'élèvent.  Leurs  théories  ,  plus  brillantes  peut- 
être  qu'utiles  dans  l'application  ,  sont  inspirées  par  l'amour 
de  l'humanité ,  et  ils  cherchent  avec  bonne  foi  les  moyenj 


6C> 


LE  SEMEUR. 


d*auf;mei)ter  le  bien-être  social.  Ils  ont  des  vues  généreuses, 
du  (Icsintcicssement ,  de  nobles  et  glandes  pensées;  ils  ap- 
pellent de  tous  leurs  vœux  des  institutions  libres,  de  la  gloire 
et  du  bonheur.  C'est  l'école  de  Condorcet  et  des  (îirondins, 
l'école  do  la  perfectibilité  luimaine;  elle  renferme  aujour- 
d'iini  un  grand  nombre  de  jeunes  gens.  L'autie  classe  du 
paiti  de  l'avenir  est  composée  d'hommes  qui  se  trouvent 
dans  un  état  de  malaise  ou  d'inertie  par  l'effet  de  l'ordre  de 
choses  actuel ,  qui  sont  gênés  dans  leurs  entreprises ,  entravés 
dans  l'exécution  de  leurs  projets,  garrottés  dans  le  déve- 
loppement de  leurs  travaux  scientifiques  ou  industriels,  qui 
sont  enfin  ,  comme  l'a  dit  M.  de  La  Mcnnais ,  broyés  sous 
les  roues  de  notre  machine  sociale.  Ils  se  débattent  sous  les 
liens  qui  les  emprisonnent,  ils  s'efforcent  de  les  briser;  ils 
veulent  êlre  plus  libres,  plus  actifs,  plus  heureux,  et  ils 
portent  naturellement  leurs  pensées  vers  une  nouvelle  or- 
ganisation politique.  Ces  deux  classes  n'out  pas  le  même 
point  de  départ;  mais  elles  tendent  au  même  but,  et  elles 
veulent  employer  a  peu  près  les  inémes  moyens  pour  l'at- 
teindre. Elles  se  diviseraient  sans  doute  ,  aussitôt  que  le 
triomphe  leur  permettrait  de  changer  leurs  vœux  en  réalités 
matérielles;  mais  tant  que  l'avenir  n'est  encore  que  l'avenir, 
les  hommes  de  théorie  et  les  hommes  d'application  se  réu- 
nissent en  un  seul  et  même  parti. 

Le  principe  fondamental  des  hommes  de  l'avenir  n'a 
qu'un  mot  :  PROtiBÈs.  Ils  veulent  innover  pour  améliorer, 
détruire  ce  qui  est  mauvais,  corriger  ce  qui  est  vicieux  et 
perfectionner  ce  qui  est  bon.  A  cet  égard  ,  nous  avons  déjà 
l'ait  notre  profi-ssion  de  foi.  Ce  principe  est  appuyé  pour 
nous  sur  la  double  sanction  des  besoins  de  notre  nature 
morale  et  des  enseigncmens  de  la  Parole  de  Dieu.  Il  nous 
paraît  ,  non-seulement  juste,  mais  obligatoire;  en  l'adop- 
tant, nous  obéissons  à  un  eloi  religieuse.  Nous  sympathisons 
donc  de  tontes  les  forces  de  notre  âme  avec  l'idée-mère  du 
parti  de  l'avenir.  Nous  crovons  que  le  besoin  du  perfection- 
nement est  l'un  des  plus  nobles  privilèges  de  la  nature  hu- 
maine, et  l'histoire  atteste  qu'il  se  développe  en  effet  à  me- 
sure que  tout  l'homme  s'élève  et  s'agrandit.  Dans  l'état  sau- 
vagi- ,  l'extrêrao  impei  fection  semble  étouffer  le  dr sir  du 
])îrfectiounement.  Plus  l'être  humain  se  civilise  et  avance 
dans  les  voies  du  progrès ,  plus  il  sent  le  besoin  d'avancer 
encore,  et  le  plus  haut  degré  de  perfection  auquel  il  puisse 
atteindre  est  toujours  accompagne  du  désir  le  plus  v;f  de 
nouvelles  améliorations.  C'est  là  un  fait  bien  remarquable  , 
qui  nous  explique  à  la  fois  l'immobilité  des  nations  niaho- 
métancs  ou  païennes  ,  et  le  dévelojipement  indéfini  du  be- 
soin de  progrès  que  l'on  remarque  chez  les  peuples  qui  ont 
plus  ou  moins  subi  l'influence  du  Christianisme.  L'Évangile 
fait  désirer  aux  hommes  de  nombreux  pcrfectionncmens 
par  la  laisiui  qu'il  les  a  déjà  beaucoi'p  changés,  et  les  véri- 
tables chrétiens  sont  les  plus  ardens  à  réclamer  des  progrès 
nouveaux,  par  cela  même  qu'ils  ont  déjà  fait  les  plusimpor- 
tans  de  tous  les  progrès,  ou  plutôt  qu'ils  sont  seuls  entrés 
dans   la  voie  des  viais  progrès. 

Le  principe  du  parti  de  l'avenii-  doit  s'appliquer  à  quatre 
objets  principaux  :  les  mœurs ,  les  lumières ,  les  institutions 
politiques ^  le  bieti  être  matériel.  En  d'autres  termes,  les 
hommes  qui  demandent  le  progrès  doivent  avoir  pour  bat  , 
premièrement  d'améliorer  les  mœurs ,  puis  d'étendie  les 
bienfaits  de  l'éducation  ,  ensuite  de  développer  les  libertés 
publiques  ,  enfin  d'accroître  la  somme  d'aisance  et  de  bon- 
licur  qui  est  départie  à  chacun  des  membres  de  la  société. 

En  posant  ces  quatre  points,  nous  n'ignorons  pas  que 
Housattribuonsaux  hommes  de  l'avenir  plus  de  logique  et  de 
laison  qu'ils  n'en  montrent  ordinairement.  La  plupart  se 
bornent  à  réclamer  des  institutions  libérales,  des  lois  dé- 
mocraliques,  sans  penser  le  moins  du  monde  aux  nKciirs  ni 
à  l'éduciilion  ,   c'est-à-dire  qu'ils  veulent  les  effets  sans   les 


causes  et  la  fin  sans  les  moyens.  Leur  système  n'est  plus 
alors  qu'une  phraséologie  puérile,  une  déclamation  creuse 
et  triviale.  Quand  ils  prendront  la  peine  d'y  réfléchir,  ils 
reconnaîtront  que  pour  donner  plus  de  liberté  à  un  peuple, 
il  faut  commencer  par  le  rcndie  plus  moral ,  et  que  toutes 
les  lois  possibles  ne  sauraient  sujipléer,  pour  le  progrès  de 
l'égalité  politique,  au  manque  de  lumières  et  d'éducation. 
Mais  nous  leur  accordons  volontiers  l'enchaînement  ration- 
nel dont  ils  ont  besoin  ,  et  nous  ne  craignons  pas  de  leur 
fournir  des  aimes  plus  solides;  car  notre  cause  ne  peut  que 
gagiier  à  suivre  une  march-:  rigoureusement  logique.  Nous 
admettrons  donc  que  les  hommes  de  l'avenir,  après  avoir 
mûrement  examiné  la  question,  s'efforcent  de  réaliser  leur 
principe  de  progrès  ,  eu  l'appliquant  à  l'amélioration  des 
riiœurs  ,  au  développement  des  lumières,  à  l'extension  des 
libertés  politiques ,  à  l'accroissement  du  bien-être  matériel. 

Or,  nous  nous  proposons  de  prouver  cju'eu  dehors  de 
l'P^vanglle,  ils  ne  parviendront  pas  à  réaliser  uu  seul  de  ces 
perfectioiuieniens,  et  que  même,  bien  loin  de  pouvoir 
avancer  ,  ils  reculeront.  Au  lieu  d'être  plus  moral ,  le  peu- 
ple français  ,  s'il  continue  à  être  privé  de  l'Evangile  ,  de- 
viendra moins  moral  ;  au  lieu  d'être  plus  éclairé,  il  devien- 
dra moins  éclairé;  au  lieu  d'être  plus  libre  ,  il  deviendra 
moins  libre;  au  lieu  d'être  enfin  plus  heureux,  il  deviendra 
moins  heureux  :  de  sorte  que  les  hommes  de  l'avenir,  en 
voulant  marcher  à  leur  but  par  leurs  propres  efforts  ,  res- 
sembleraient à  ce  personnage  de  la  Dunciade,  qui  avait 
des  ailes  construites  de  telle  manière  qu'il  descendait  à  me- 
sure qu'il  voulait  s'élever.  Nous  établirons  eu  même  temps 
que  tous  ces  besoins,  tous  ces  vœux  du  parti  de  J_'avenir  se- 
raient accomplis  par  le  moyen  de  l'Evangile. 

La  question  qui  s'agite  entre  les  hommes  de  l'a.'enir  et 
nous  est  maintenant  posée  comme  elle  doit  l'être  ,  et  la 
roule  est  débarrassée  de  tout  ce  qui  l'encombrait.  Si  quel- 
que lecteur  ne  voit  dans  cette  grave  discussion  qu'une  thèse 
paradoxale  ,  nous  le  prions  de  suspendre  sou  jugement.  Ce 
qui  est  un  paradoxe  en  France,  est  un  axiome  en  Améri- 
que ;  et  si  l'on  essayait  de  prouver  longuement  à  un  citoyen 
des  Etats-Unis  que  l'Evangile  favorise  les  progrès  des 
mœurs,  des  lumières  et  de  la  liberté,  il  éprouverait  un 
étonnemcnt  pareil  à  celui  d'un  géomètre  auquel  on  entre- 
prendrait de  démontrer  que  la  ligne  droite  est  le  plus  court 
chemin  d'un  point  à  uu  autre.  Examinez  donc  avant  de 
prnnonccr  ,  et  n'oubliez  pas  que  le  Dieu  de  l'Evangile  est 
encore  pour  la  pbi'>iit  d'outre  vous  le  Dieu  inconnu. 

Le  premier  obj't  de  pei  fectionnement,  cesont  les  tnceurs. 
Sans  moralité,  point  d'instruction  solide,  point  de  liberté, 
point  de  bonheur  matériel,  point  de  progrès  d'aucun  genre. 
EIi  bien  I  depuis  quarante  ans  que  le  pavs  est  liv  ré  aux  chan- 
gemens  politiques,  aux  essais  des  hommes  de  l'avenir,  les 
mœurs  se  sont-elles  ame'liorées  ? 

Nous  devons  avoir  le  courage  de  heurter  ici  une  opinion 
qui  passe  pour  incontestable.  Ou  entend  répéter  partout,  à 
la  tribune,  dans  les  salons,  sur  les  théâtres,  que  la  France 
est  devenue  plus  morale;  nous  croyons  le  contraire,  et  nous 
regardons  cette  assertion  comme  une  fausse  monnaie  qui 
peut  avoir  cours  dans  le  pays,  mais  qui  n'a  aucune  valeur 
en  elle-même.  Expliquons  notre  pensée  par  un  fitit  analo- 
gue à  celui  que  nous  discutons.  Quelques  philosophes  du 
dernier  siècle  soutenaient  gravement  que  les  peuplades  sau- 
vages vivaient  dans  un  état  d'innocence,  parce  qu'ils  ne  con- 
naissaient chez  elles  ni  maisons  de  jeu  ,  ni  femmes  prosti- 
tuées ,  ni  tavernes,  ni  chevaliers  d'industrie.  Ils  disaient: 
ces  races  d'hommes  sont  pures  de  toute  corruption  ,  parce 
que  leur  corruption  n'était  [).is  de  mf  me  espèce  que  la  nôtre; 
en  un  mit,  là  où  ils  ne  trouvaient  pas  nos  vices,  nos])hiloso- 
phes  ne  voyaient  aucun  vice.  L'expérience  a  montré  que 
c'était  là   une  idée  absolument  fausse.  On  a  reconnu  que 


LE  SEMÇCm. 


67 


si  les  peuples  sauvages  u'avaiciit  pas  à  tous  ('(jarils  la  mcinç 
coiTuplioii  que  iiuus ,  ils  étaient  cepeiidaiil  iioii  moins  cor- 
lompiis  ;  que  s'ils  ne  se  livi'aient  point  à  tels  vices  ou  à  tels 
défauts  ,  ils  les  remplaçaient  par  dos  délauls  et  des  vicis  dif- 
fcrensj  qu'enfin  leur  prétendue  innocence  n'était  qu'une 
ruitrc  manière  de  violer  la  loi  morale. 

Si  l'on  compare  la  Tratice  actuelle  avec  la  France  de 
Louis  XV,  on  peut  faire  une  remarque  absoinmont  sendj'a- 
Lle,et  l'erreur  des  hommes  qui  oioicnt  à  l'aniélioralion  dp 
nos  mœurs  est  la  mômie  que<el|e  des  philosophes  que  nous 
venons  de  citer.  De  ce  qu'une  partie  du  peuple  français  n'a 
plus  cette  indécente  immoralité  qui  régnait  sous  la  Pompa- 
dour  ou  la  Dubarry  ,  on  en  a  conclu  que  le  peuple  en  mai-se 
est  plus  moral  ;  mais  on  oublie  d'examiner  s'd  n'existe  pas 
de  nos  jours  d'autres  genres  d'immoralité  qui ,  pour  être 
diEFcrens,  n'en  sont  cependant  pas  moindres.  11  est  vrai 
que  les  hautes  classes  n'affichentplus  leurs  m;iuvaiscs  mœurs 
comme  un  litre  de  gloire,  et  qu'on  aurait  peine  à  trou- 
ver les  successeurs  de  ce  courtisan  que  son  maître  appelait 
fanfaron  de  vic^s.  L'adultère  se  cache  dans  l'ombre,  et  en 
général,  tous  les  désordres  qui  se  propageaient  naturelle- 
ment chez  une  noblesse  oisive,  riche,  sans  inquiétude  pour 
sou  avenir,  ou  parmi  des  gens  de  lettres,  qui  faisaient  des 
romans  licencieux,  parce  que  leur  activité  ne  trouvait  aucun 
aliment  dans  les  affaires  politiques;  tous  ces  désordres  se 
sont  considérablement  aftiiiblis.  Il  est  encore  vrai  qu'il  v  a 
plus  depudeur  dans  les  entretiens  des  personnes  de  la  classe 
moveime,  et  qu'on  trouverait  dans  les  classes  inférieures, 
moins  de  passions  féroces,  moins  de  brutalité  qu'autrefois. 
Mais  après  avoir  fait  une  assez  large  part  aux  améliorations 
léelles,  nous  persistons  à  soutenir  qu'eu  somme,  la  moralité  de 
la  nation  n'cstpas  devenue  plus  grande  j  nous  dirons  même, 
(car  des  Chrétiens  doivent  oser  tout  dire),  que  la  France 
nous  paraît  êtic  devenue  plus  immorale  depuis  quarante 
ans,  parce  que  ,  d'un  côté  ,  les  vices  dont  elle  s'est  affran- 
chie ont  été  plus  que  compensés  par  d'autres  vices  qui  dé- 
gradent maintenant  le  caractère  national,  et  que  de  l'autre, 
la  corruption  est  descendue  beaucoup  plus  avaut  dans  les 
classes  populaires. 

Faut-il  en  donner  des  preuves?  L'espace  nous  manque, 
non  1.1  matière  ni  les  argumens.  A  quelle  époque  de  noire 
histoire  a-t-on  vu  plus  d'âmes  vénales,  plus  de  consciences 
cautérisées,  plus  de  cœurs  effrontément  égoïstes,  plus  de 
basses  intrigues,  plus  d'insatiables  ambitions?  Après  le  mi- 
raculeux désintéressement  du  peuple  au  2g  juillet ,  quelle 
ignoble  curée  de  places  dans  les  antichambres  ministérielles  I 
Quel  dévergondage  de  prétentions  qui  se  heurtent,  qui  se 
combattent,  qui  se  calomnient  par  des  injures  dont  ou  ne 
rougit  plus  !  Quelle  naïveté  d'orgueil  dans  un  grand  nombre 
de  discussions  législatives!  Quelles  honteuses  accusations 
soulèvent  les  uns  contre  les  autres  tous  les  organes  de  la 
presse  périodique,  l'opposition  coutie  le  ministèie  ,  le  m  - 
nistère  contre  l'opposition  I  Quel  besoin  dévorant  d'être  et 
de  paraître  quelque  chose!  Cherchez  sous  le  règne  de 
Louis  XV  toute  cette  corruption  politique;  cherthez-y  ces 
hommes  qui  se  glorifient  d'avoir  été  dix  fois  parjures  et 
d'avoir  perfectionné  l'art  de  la  trahison  ;  essayez  d'y  trouver 
ce  cvQisme  d'orgueil ,  qui  veut  ne  laisser  i-ien  au-dessus  de 
lui ,  et  qui  voudrait  tout  mettre  au-dessous.  N'cst-il  pas  évi- 
dent que  les  circonstances  nouvelles ,  en  corrigeant  les 
mœurs  sur  un  point,  les  ont  corrompues  sur  plusieursau- 
tres?  Et  que  nous  importe  si  tel  membre  de  la  noblesse  n'i- 
mite plus  les  déréglemens  d'un  duc  de  Richelieu,  lorsque 
nous  le  voyons  tomber  dans  des  égaremens  d'une  autre  na- 
ture ,  lorsqu'il  ne  craint  pas  de  se  vendre,  puis  de  vendre 
ceux  qui  l'ont  acheté?  Les  mœurs  ont-elles  gagné  dans  ces 
métamorphoses?  et  suffira-t-il  pour  être  réputé  meilleur,  de 
varier  ses  vices  comme  ou  change  ses  habits  ? 


\  eiions  ccpcndan' à  cctli-  immoralité  même  doi't  on  se 
croit  si  bien  délivré.  Elle  s'est  aliaijdic  da>is  les  hautes  clas- 
ses ,  nous  l'avons  déjà  dit  ;  mais  en  prenant  toutes  les  clas- 
ses ensemble,  est-elle  réellement  devenue  moindre  que 
dans  le  siècle  dernier  ?  I,!  y  a,  en  général ,  plus  de  pudeur 
dans  les  conversations  ,  mais  y  en  a-t-il  plus  dans  les  actes  ? 
l'ensc  1-on  de  bonne  foi  ,  par  exemple  ,  que  le  nombre  des 
eiifans  illégitimes  ait  diminué  depuis  quarante  ans  ?  Sous  le 
ministère  de  M.  iNecker  on  comptait  quarante  mille  en- 
fans  trouvés  ;  de  nos  jours  on  en  compte  'plus  de 
cent  vingt  mille.  La  population  a-t-elle  triplé  depuis  cette 
époque  ?  ou  bien  sontiendra-l-on  que  cet  énorme  accrois- 
sement est  dû  à  la  multiplicité  des  asyles  ouverts  pour  les 
enfans  trouvés?  Et  quand  ce  dernier  fait  serait  exact,  qu'eu 
pourrait-on  conclure  pour  affaiblir  l'irrécusable  témoignage 
qu'élève  ce  nombre  effrayant  de  cent  vingt  mille  contre 
l'amélioration  des  mœurs  dont  on  se  vante  aujourd'hui  ? 
Qu'on  aille  dans  les  petites  villes,  dans  les  campagnes; 
qu''on  y  interroge  les  hommes  d'âge  et  d'expérience;  ils 
diront  assez  haut  que  les  mauvaises  mœurs  ont  fait  des  pro- 
grès alarmans  depuis  la  révolution  ;  ils  citeront  des  exem- 
ples nombreux  d'immoralité  dans  les  chaumières  qui  les 
environnent  ,  en  ajoutant  que  de  tels  faits  étaient  extrême- 
ment rares  ,  il  y  a  un  demi-siècle.  Cette  manière  d'appré- 
cier les  mœurs  d'un  pays  est  bien  autrement  sûre  ,  on  l'a- 
vouera ,  que  celle  de  fréquenter  les  salons,  où  l'on  déguise 
l'immoralité  sous  des  formes  pudibondes.  En  résumé, 
pour  ce  progrès  même  dont  on  ne  cesse  de  se  glorifier, 
nous  ne  voyous  d'autre  différence  entre  le  dernier  siècle  et 
le  nôtre ,  qu'un  peu  d'hypocrisie  déplus  dans  les  classes 
moyennes  ,  et  beaucoup  de  bonnes  mœurs  de  moins  dans 
les  classes  inférieures. 

Poursuivrons-nous  cet  examen  de  la  moralité  nationale , 
en  1.1  considérant  sous  d'autres  points  de  vue?  Que  les 
hommes  de  l'avenir  nous  apprennent  si  les  habitudes  d'é- 
couoruie  n'ont  pas  diminué  parmi  le  peuple;  si  la  vanité, 
l'ostentation  ,  l'envie  de  paraître  et  de  briller  n'ont  pas 
grandi  au  sein  des  masses  populaires  ;  si  des  milliers  d'aiv 
tisans  et  même  de  journaliers  des  campagnes  ne  sacrifient 
pas  leurpeu  de  ressources  à  des  besoins  deparade  qui  les  li- 
vrent aune  hideuse  indigence,  dès  qu'ils  manquent  de  travail 
pendant  huit  jours.  Ce  sont  là  des  faits  que  chacun  pourrait 
vérifier,  s'il  daignait  sortir  de  son  cercle  habituel ,  et  étu- 
dier l'état  de  la  France  ailleurs  que  dans  un  journal  ou 
dans  un  café.  Que  les  hommes  de  l'avenir  nous  apprennent 
encore  si  l'intempérance,  l'abus  des  liqueurs  fortes  ne  s'est 
pas  considérablement  développé  dans  les  contrées  de  fa- 
briques et  d'industrie,  qu'ils  nous  disent  si  les  ouvriers  des 
manufactures  qui  couvrent  maintenant  une  grande  portion 
du  pays  ,  ne  forment  pas  une  population  imprévoyante, 
abâtardie,  vicieuse,  complètement  immorale.  Ces  résul- 
tats de  nos  prétendus  perfeclionnemons  sont-ils  vrais  ou 
faux?  Est-ce  nous  qui  calomnions  le  peuple  français,  ou 
vous  qui  ne  lui  dites  point  la  vérité? 

Sans  doute  ,  et  nous  le  croyons  aussi ,  ou  trouverait,  dans 
les  classes  inférieures  ,  moins  d'hommes  capables  de  com- 
mettre des  crimes.  Cela  tient  à  notre  civilisation  qui  amol- 
lit les  passions  brutales  et  féroces.  L'énergie  sauvage  qui 
auime  les  klcphtes  et  les  brigands  de  la  Calabre  diminue 
sous  l'influence  des  écoles,  des  journaux  ,  des  grandes  rou 
tes  qui  multiplient  les  communications ,  et  des  habitudes  de 
luxe  qui  énervent  les  cœurs  d'homme.  Mais  s'il  y  a  moins 
d'élémens  pour  le  crime  dans  une  portion  du  peuple  ,  n'y 
at-il  pas  ,  d'un  autre  côté  ,  un  bien  plus  grand  nombre  de 
vices  qu'auparavant  ?  Qu'on  prenne  la  carte  de  la  France 
cclaire'e  et  de  la  France  obscure  de  M.  Cli.  DuTiiii  ,  qu'on 
examine  ensuite  les  taljleaux  r  li  se  publient  tous  les  aus 
sur  les  affaires  judiciaires  du  royaume,  et  l'un  veira  dans 


68 


LE  SEMEUR. 


quelle  partie  de  la  France  il  se  commet  le  plus  de  vols, 
d'escroqueries ,  de  banqueroutes  frauduleuses  ,  de  faux  en 
écriture  ,  d'attentats  à  la  pudeur  et  d'autres  délits  qui  ma- 
nifestent une  profonde  immoralité. 

Nous  le  répétons  avec  assurance  ,  parce  que  notre  con- 
viction est  fondée  sur  des  preuves  authentiques  :  non,  les 
mœurs  ne  se  sont  point  améliorées  ,  elles  se  sont ,  au  con- 
traire ,  détériorées  depuis  quarante  ans. 

L'examen  du  passé  nous  montre  suffisamment  quel  serait 
l'avenir,  si  l'on  s'obstinait  à  suivre  la  même  route.  Il  est 
clair  que  les  moyens  qui  n'ont  fait  que  rendre  la  nation  plus 
immorale,  n'augmenteront  pas  dorénavant  sa  moralité; la 
même  cause  produit  toujours  des  effets  identiques,  Amsi 
nous  pouvons  conclure  de  l'état  actuel  du  pays ,  et  si  l'espace 
nous  le  permettait ,  nous  pourrions  prouver  encore  par 
d'autres  raisonnemens,  que  les  hommes  de  l'avenir  ne  pos- 
sèdent aucun  moyen  d'améliorer  les  mœurs,  et  qu'-.Is  ne 
feront  même  que  les  rendre  plus  mauvaises,  aussi  long- 
temps qu'ils  ne  voudront  pas  recourir  à  l'Évangile  pour  at- 
teindre leur  but.  On  montrerait  facilement  que,  hors  de  la  foi 
religieuse,  la  destruction  de  tous  les  privilèges  héréditaires 
doit  accroître  les  ambitions  et  les  vanités  ;  que  les  élections 
municipales  et  départementales  doivent  diviser  les  familles, 
augmenter  les  haines  et  fournir  un  nouvel  aliment  aux  ca- 
lomnies; que  le  perfectionnement  des  procédés  industriels 
joint  à  l'élévation  des  salaires  (on  supposant  une  prospérité 
que  nous  sommes  loin  d'avoir  aujourd'hui), doit  multiplier 
les  besoins  de  luxe  et  propager  les  habitudes  d'intempé- 
rance; qu'enfin  tout  progrès  quelconque,  s'il  n'est  pas 
accompagné  de  la  salutaire  influence  du  Christianisme, 
«erait  un  nouveau  moyen  ,  non  d'améliorer,  mais  de  démo- 
raliser la  nation. 

Hommes  de  l'avenir^  dites-nous  donc  ce  que  vous  pré- 
tendez faire  pour  donner  des  mœurs  à  la  Fmnce;  etsl  voue 
n'êtes  point  capables  d'y  réussir,  tant  que  vous  repousserez 
l'Évangile,  apprenez-nous  comment  un  peuple  toujours 
moins  moral  pourrait  avancer  dans  les  voies  de  l'instruc- 
tion, delà  liberté  et  du  bien-être  matériel.  Il  nous  semble, 
à  nous  ,  et  en  cela  nous  sommes  d'accord  avec  les  maximes 
de  tous  les  législateurs  et  l'expérience  de  tous  les  siècles, 
il  nous  semble  qu'une  nation  sans  mœurs  ne  saurait  avoir 
ni  lumières  solides,  ni  vraie  liberté,  ni  bien-être  durable. 
Nous  pensons  que  tous  ces  progrès  dépendent  du  perfec- 
tionnement de  la  moralité  publique.  Or,  si  vous  n'avez  pas 
cette  première  condition  ,  comment  aurez-vous  les  autres  ? 
Si  la  cause  vous  manque ,  par  quel  moyen  obtiendrcz-vous 
les  effets?  Si  le  peuple  devient  plus  immoral ,  comment  le 
rendrez-vous  plus  éclairé,  plus  libre  et  plus  heureux? 

Il  ne  s'agit  pas  ici,  comme  on  le  voit,  de  nous  répondre 
par  quelques  vagues  déclamations  sur  la  liberté  et  sur  l'é- 
galité. Rien  de  plus  facile  que  ce  parlage  qui  peut  amuser 
quelques  oisifs.  Mais  nous  invitons  les  esprits  sérieux  du 
parti  de  l'avenir  à  méditer  attentivement  sur  les  moyens  de 
réaliser  les  progrès  qu'ils  demandent  ;  et  s'ils  arrivent  à 
reconnaître  qu'ils  n'ont  point  la  condition  première  de  tout 
perfectionnement ,  ils  ne  pourront  se  refuser  à  sortir  de  la 
voie  ovi  ils  marchent  pour  entrer  dans  la  nôtre.  Nous  leur 
faisons  un  appel  de  bonne  foi ,  et  c'est  avec  bonne  foi  qu'ils 
doivent  l'examiner. 

Nous  renvoyons  à  un  prochain  article  la  suite  de  ces 
jéflexions. 

LÉGISLATIOIV. 

I.  Observations  sur  les  Antilles  françaises  ,  par  A.  de 
■  LACBARirÈRE  ,  délcgué  de  la  Guadeloupe.  Br.  in-8°.  Chez 
Aiig.  Auffray,  passage  du  Caire,  n"  54- 


II.  Lettre  des  Nègres  français  aux  libérateurs  de  juillet  , 
par  un  avocat  h  la  cour  royale  de  Paris.  Br.  in-8''.Chez 
M™^  de  Bréville,  rue  de  l'Odéon,  n°  3a. 

La  Chambre  des  Députés  a  écarté  ,  dans  une  de  ses  der- 
nières séances  ,  par  Tordre  du  jour,  la  pétition  d'un  avocat 
de  Paris  ,  qui  demandait  que  les  colonies  fussent  représen- 
tées dans  son  sein.  Il  serait  impossible  de  juger  par  ce  fait 
des  dispositions  de  la  Chambre  relativement  aux  colonies  ; 
nous  pensons  qu'elle  a  voulu  laisser  entière  une  question 
que  la  plupart  de  ses  membres  n'ont  pas  encore  eu  le  tempj 
d'approfondir  ,  et  qui  est  trop  grave  pour  qu'il  convienne 
de  hasarder  un  préavis  à  l'occasion  d'une  pétition.  Les 
hommes  qui  ont  sur  ce  sujet  des  opinions  arrêtées  sentent, 
de  leur  côté,  que  le  moment  est  venu  de  soutenir  le  sys- 
tème qu'ils  préconisent  :  aussi  a-t-il  paru, dans  ces  dernières 
semaines  ,  plus  de  brochures  relatives  aux  colonies  qu'on 
n'en  avait  imprimé  depuis  plusieurs  années. 

Il  faut  distinguer  parmi  elles  les  Observations  sur  les 
Antilles  françaises  ,  de  M.  de  Lacharière  ,  délégué  de  la 
Guadeloupe ,  et  que  l'on  peut  en  conséquence  considérer 
comme  parlant  au  nom  des  colons.  Nous  ne  nous  rappelons 
pas  d'avoir  lu  en  faveur  du  système  colonial  un  plaidoyer 
plus  éloquent.  Avocat  d'une  mauvaise  cause,  l'auteur  la  dé- 
fend avec  infiniment  d'habileté.  Un  style  brillant  et  animé, 
des  vues  larges,  des  raisonnemens  spécieux,  captivent  l'at- 
tention d'un  bout  à  l'autre;  et  quoique  M.  de  Lacharière 
ne  cède  sur  aucun  point  ,  et  qu'il  nous  représente  le  vieil 
échafaudage  colonial,  en  y  comprenant  l'esclavage,  comme 
ce  qu'il  peut  v  avoir  de  plus  heureux  au  monde  ,  pour  un 
pays  qui  se  trouve  dans  les  circonstances  et  dans  l'état  de 
civilisation  où  sont  les  Antilles  françaises,  il  sait  avec  tant 
d'art  soutenir  ses  théories  et  les  mettre  en  apparence  si  bien 
d'accoid  avec  la  philosophie  ,  la  pliilantropie  et  même  la 
religion,  qu'on  a  besoin  de  relire  son  ouvrage,  et  de  se  rap- 
peler les  faits  nombreux  et  patens  qui  le  contredisent,  pour 
reconnaître  combien  ses  raisonnemens  sont  illusoires  ,  et 
combien  son  admiration  porte  à  faux. 

M.  de  Lacharière  demande  avec  raison  comment  nos  lé- 
gislateurs pourront  faire  des  lois  pour  des  contrées  qu'ils 
ne  connaissent  pas  suffisamment,  et  il  insiste  sur  la  nécessité 
d'étudier  les  divers  élémens  qui  composent  la  population 
des  Antilles.  Nous  nous  sommes  réjouis  de  lui  voir  recon- 
naître qu'il  n'existe  qu'une  seule  espèce  d'hommes,  et  que, 
quoiqu'on  n'ait  pu  expliquer  jusqu'à  présent  comment  la 
variété  noire  s'est  formée  de  la  race  primitive,  elle  n'en  est 
cependant  qu'une  variété,  en  sorte  qu'une  fois  formée,  elle 
a  produit,  par  ses  mélanges  avec  la  variété  blanche,  les  di- 
versités de  couleur  et  de  traits  qui  disting  uent  les  différentes 
nations  qui  habitent  le  globe.  Il  est  temps,  en  effet,  que  les 
partisans  de  l'esclavage  renoncent  à  justifier  l'homme  de  se 
servir  de  l'homme  comme  bête  de  somme  ,  en  prétendant 
que  le  nègre  occupe  un  rang  intermédiaire  entre  l'homme 
et  l'orang-outang ,  qu'il  est  plutôt  une  variété  du  second 
que  du  premier. 

La  population  des  Antilles  étant  ali  mentée  à  ses  deux  ex- 
trémités, d'un  côté  par  l'Afrique  et  de  l'autre  par  l'Europe, 
elle  doit  offrir,  sous  le  rapport  des  mœurs,  des  goûts,  de 
l'éducation  et  de  l'intelligence,  une  aussi  grande  variété  que 
sous  le  rapport  physique.  C'est  ce  que  notre  auteur  dé- 
montre, en  en  présentant  une  sorte  de  tableau  moral.  Il 
nous  montre  l'honime  de  couleur  libre,  placé  au  milieu  de 
l'intervalle  qui  séjiare  le  blanc  du  nègre,  le  faisant  paraître 
immense  aux  yeux  de  celui-ci  ,  et  créant  ainsi  en  faveur  du 
blanc  une  force  morale  proidigieusf.  On  comprend  ,  après 
avoir  lu  sa  brochure  ,  le  système  colonial  tout  entier;  on 
voit  que  c'est  cette  division  en  castes  ,  que  c'est  ce  double 
avilissement  que  fait  peser  sur  les  nègres  la  distinction  qui 


LE  SEMEUR. 


69 


existe  entre  les  deux  castes  supérieures  ,  qui  conserve  aux 
blancs  l'autorité  qu'ils  n'auraient  pas  la  force  matérielle  de 
maintenir  ;  et  l'on  ne  s'étonne  plus  que  le  désir  de  passer 
dans  les  castes  plus  élevées  soit  si  vif,  qu'on  ait  vu  à  la  Ha- 
vane, où  le  même  système  est  en  vigueur, des  familles  d'un 
•jaune  pâle  solliciter  et  obtenir  del'Aiidiencia  un  blanchî- 
ment  officiel  ou  des  lettres  de  blanc. 

Si  l'on  réfléchit  que  la  population  totale  de  la  Martini- 
que, de  la  Guadeloupe  ,  des  Saintes  ,  de  Marie-Galante  ,  de 
la  Désirade  et  de  la  partie  française  de  Saint-Martin  ,  n'est 
que  d'environ  219,000  âmes  ,  et  que  sur  ce  nombre  il  y  a 
178,000  esclaves,  18,000  hommes  de  couleur  libres,  et  seu- 
lement 23,000  blancs,  on  comprendra  que,  pour  prolonger 
artificiellement  une  domination  que  la  force  seule  a  créée 
et  que  tout  tend  à  affaiblir,  il  faut  une  persévérance  de  fer 
à  repousser  toutes  les  améliorations  de  la  condition  des 
classes  inférieures  que  la  mère-patrie  voudrait  imposer  aux 
colonies,  parce  que  ces  améliorations,  quand  même  on  les 
rendrait  aussi  graduelles  que  possible  et  qu'on  les  entoure- 
rait de  toutes  les  précautions  imaginables,  aui'aicnt  toujours 
le  résultat  de  hâter  les  progrès  moraux ,  et  par  là  même  le 
besoin  de  l'indépendance  et  la  révolution  sociale  qui  doit 
le  satisfaire.  Les  colons  voudraient  donc  se  soustraire  à 
l'influence  européenne,  et  c'est  pour  cela  qu'ils  réclament 
l'application  aux  colonies  du  système  représentatif;  non 
qu'ils  souhaitent,  comme  le  voulait  la  pétition  dont  nous 
avons  parlé,  l'admission  de  leurs  députés  dans  la  chambre 
française  ,  mais  parce  qu'ils  espèrent  obtenir  l'établissement 
d'assemblées  législatives  à  la  Guadeloupe  et  à  la  Martini- 
que, S'occuper  de  la  législation  des  colons  ,  hors  de  leur 
présence  et  sans  leur  participation  ,  est,  selon  eux,  usur- 
per le  pouvoir  absolu. 

Ce  n'est  pas  nous  qui  plaiderons  pour  l'arbitraire  ,  ni  qui 
demanderons  que  les  colons  soient  traités  comme  des  ilotes; 
nous  désirons  seulement  que  les  libertés  politiques  qui  leur 
sont  concédées  ne  soient  pas  un  instrument  au  moyen  du- 
quel ils  puissent  prolonger,  d'une  manière  indéfinie,  1  es- 
clavage ou  l'infériorité  légale  d'une  population  dont  ils  ne 
forment  que  la  douzième  partie.  C'est  cependant  là  ce  que 
M.  de  Lacharicre  lui-même  uous  fait  entrevoir  comme  le 
vœu  et  l'objet  des  efforts  des  colons.  Selon  lui  ;  «  les  colo- 
»  nies  sont  encore  à  ce  point  où  l'esclavage  est  une  néces- 
»  site,  et  par  conséquent  un  bien;  on  ne  peut  le  dégager  de 
»  la  constitution  politique  des  Antilles ,  sans  détruire  l'a- 
»  griculture,  le  commerce  et  la  civilisation  ;  si  la  cause  qui 
»  pousse  le  nègre  vers  la  civilisation ,  c'est-à-dire  I'escla- 
»  VAGE,  venait  à  êtie  détruite,  il  serait  enti'aîné  vers  la 
»  barbarie  et  l'état  sauvt^e,  c'est-à-dire  vers  sou  état  prt- 
»  mitif,  par  ses  penchans  et  ses  appétits.  Le  moment  où 
»  l'esclavage  pourra  cesser  d'exister,  sera  celui  où  nous 
»  recevrons  en  Fiance  du  sucre  fabriqué  ou  du  coton  ré- 
»  colté  par  des  mains  libres»  ;  et  si  nous  demandons  à  M.  de 
Lacharière  quand  ce  moment  arrivera ,  il  nous  répond 
«  qu'il  n'en  sait  rien.  » 

Apres  avoir  essayé  de  nous  prouver  que  l'esclavage  est 
ime  nécessité  ,  il  voudrait  nous  ôter  l'horreur  que  cette  ser- 
vitude nous  inspire.  «  La  loi  veille  aux  Antilles ,  dit-il  ,  à  ce 
»  qu'il  n'y  ait  pas  de  mauvais  maîtres.  Elle  confie  les  vieil- 
»  lards ,  les  enfans  ,  les  malades  au  propriétaire  ,  ce  qui  fait 
»  qu'il  n'y  existe  pas  de  mendians.  »  Aussi  s'écrie-til  en 
parlant  de  la  Guadeloupe  :  «  Là  les  yeux  ne  sont  point  af- 
»  fligés  à  l'aspect  deces mains  tendues  qui  sollicilentlapitié;» 
sensibilité  ciuelle  et  qui  fait  frémir  nuand  on  songe  que  , 
dans  cette  seule  île  ,  100,000  malheureux  esclaves  sont 
abandonnés  à  l'arbitraire  de  leurs  maîtres  ,  qui  leur  font 
souvent  expier  la  plus  légère  faute  à  la  chaîne  et  sous  les 
coups  de  fouet.  «  Il  est  hors  de  doute  »,  nous  dit  cependant 
M.  de  Lacharière,   «  que  le  noir,  transpoi  té  dans  nos  colo- 


»  nies,  est  plus  heureux  que  dans  son  pays.  Le  maître  sa 
»  croit  obligé  d'être  pour  son  esclave  une  seconde  Provi- 
a  dence;  et,  comme  pour  nous  apprendre  ce  que  c'est  que 
cette  seconde  Providence  du  nègre  ,  il  nous  raconte 
qu'il  a  lui-même  sur  son  habitation  cent-dix  esclaves  ,  et 
«  qu'il  arrive  souvent  qu'ayant  peu  de  travail  à  faire  ,  tout 
»  le  monde  se  porte  bien;  mais  <iae  soui>ent  aussi,  en 
»  ayant  beaucoup  ,  tout  le  monde  est  malade.  »  Rangeons 
donc  l'épithète  que  nous  venons  de  signaler  avec  les  mots 
de  paysans  nègres  des  Antilles  ,  de  vasselage  noir  et  de 
protection  patriarcale  que  l'on  a  inventés  pour  voiler  la 
barbarie  des  institutions  par  les  ingénieuses  fictions  du  lan- 
gage. Quelques  efforts  que  l'on  fasse  pour  nous  persuader 
que  nous  avons  de  la  commisération  en  pure  perte  ,  nous 
n'en  demeurerons  pas  moins  convaincus  que  l'esclavage 
est  le  plus  grand  de  tous  les  maux  qui  ont  affligé  l'hu- 
manité, et  nous  uous  opposerons  de  tout  notre  pouvoir  k 
ce  qu'en  faisant  à  la  législation  des  modifications  nécessaires, 
on  affermisse  dans  la  main  du  colon  le  fouet  avec  lequel  il 
sillonne  le  dos  du  malheureux  Africain. 

Tandis  que  la  première  brochure  ,  dont  nous  avons  trans- 
crit le  titre  ,  plaide  la  cause  des  colons  ,  la  seconde  défend 
celle  des  pauvres  nègres.  Si  on  les  lit  l'une  après  l'autre,  oa 
ne  peut  se  défendre  d'une  soite  de  surprise  de  voir  les 
mêmes  faits  considérés  si  différemment.  Peut-être  si ,  au 
lieu  d'être  le  délégué  des  colons  de  la  Guadeloupe  ,  M.  de 
Lacharière  était  celui  des  cent- dix  esclaves  de  son  habita- 
tion ,  aurait-il  aussi  trouvé  ([uelques  larmes  à  enregistrer 
et  quelques  plaintes  à  faire  entendre.  Mais  comme  il  n'eu 
est  rien,  nous  devons  ,  pour  compléter  ce  que  nous  avons 
à  dire  sur  ce  triste  sujet,  recourir  à  notre  seconde  source  , 
et  là ,  les  faits  se  pressent  si  serrés  etsont  si  horribles  ,  qu'on 
éprouve  le  besoin  de  s'en  détourner  et  qu'on  voudrait  n'a- 
voir pas  lu,  pour  ne  pas  avoir  le  devoir  de  raconter.  L'au- 
teur lui-même  en  est  comme  effrayé  ;  il  comprend  qu'on 
pourrait  l'accuser  d'avoir  accueilli  légèrement  des  lécits 
qui  calomnient  l'humanité  ,  et  pour  détourner  ce  reproche, 
il  commence  la  nomenclature  d'une  partie  des  ces  horreurs 
par  ces  mots  qui  lui  donnent  un  grand  poids:  «  Je  ne  dis 
»  pas  :  on  m'a  conté  ;  je  dis  :  j'ai  vu  !  » 

«  Que  direz- vous  d'un  tonnelier  de  la  Pointe-à-Pitrc 
qui,  pour  châtier  un  nègre  futigif,  résolut  de  lui  infliger 
une  punition  à  la  manière  anglaise?  Le  malheureux  ,  les 
bras  passés  entre  les  jambes  ,  les  mains  liées  derrière  lui  à 
un  poteau  profondément  enfoncé  dans  la  terre  ,  ne  présen- 
tant ainsi  que  la  partie  de  son  corps  sur  laquelle  devaient 
tomber  les  coups ,  se  sentait  enlever  des  lambeaux  de  chair, 
sans  pouvoir  mourir,  sans  espérer  que  la  fatigue  mettrait 
fin  à  son  supplice;  car  la  terrible  rigoise  passait  de  main  eu 
main  pour  éterniser  ses  souffrances.  Que  direz-vous  en  ap- 
prenant qu'après  cette  sanglante  exécution  l'esclave  fut  en- 
voyé à  la  chaîne,  c'est-à-dire  aux  galères?  Que  direz-vous 
enfin  quand  vous  saurez  que  l'état  de  désorganisation  de  ce 
corps  lacéré  n'ayant  pas  permis  aux  médecins  de  constater 
qu'il  avait  reçu  plus  de  vingt-neuf  coups ,  le  maître  a  été  à 
l'abri  de  toutes  poursuites  judiciaires?  Croiriez-vous  que 
deshabitans,  pour  rendre  plus  douloureuses  les  lacérations 
du  fouet,  y  font  verser  du  sel?  Pourriez-vous  apprendre 
sans  frémir  que  des  maîtres  y  ont  fait  brûler  de  la  poudre? 
Vos  cheveux  ne  se  dresseront-ils  pas  sur  la  tête  quand  nous 
vous  dirons  :  A  Marie-Galante,  un  esclave  s'était  absenté  de 
la  maison  de  son  maître  pendant  plusieurs  jours  ;  à  son  re- 
tour, ce  dernier  lui  fit  frotter  les  paupières  avec  du 
ou  l'attaclia  à  quatre  piquets;  mais  son  suppljce  n 
pas  se  borner  à  de  simples  coups  de  fouet  :  lui  ausi 
serve  à  d'autres  douleurs  I  Bientôt  on  apporta  du 
poudre,  et  de  longues  traces  de  flammes  jjarcou 
cuisantes  blessures.  Il  pouvait  espérer  que  là,  du 


70 


LE  SEMEUR. 


niraient  ces  barbaries.  Vain  espoir!  Des  lisons  ardens  étaient 
prêts,  et  pour  lui  ôter  les  moyens  de  fuir,  son  bourreau  lui 
brûle  l'intcrieur  des  cuisses  et  des  jambes.  Ce  crime  a  élé 
poursuivi  par  la  justice  j  mais  les  habitans  de  Màrie-Ga- 
lante,  ont  soustrait  le  coupable  à  toutes  les  rcchercbes.  Je  ne 
pense  pas  que  les  personnes  qui  l'ont  cacbé  aient  approuvé 
ces  excès  j  mais  elles  étaient  persuadées,  comme  le  sont  tous 
les  créoles,  que  la  punition  des  maîtres  amènerait  l'insubor- 
dination des  esclaves.  Il  faut,  disent-elles ,  que  les  nègres 
soient  convaincus  que  leur  maître  a  tout  droit  sur  eux  :  voilà 
le  seul  moven  de  les  tenir  dans  la  dépendance.» 

Que  devient,  après  de  tels  faits,  l'assertion  de  M.  de  La- 
charière ,  que  «  la  loi ,  loin  de  donner  au  maître  un  pouvoir 
«illimité,  ne  lui  permet  que  certains  cluUimens  et  dans 
»  certaines  limites;  qu'en  fixant  ses  droits,  elle  fixé  aussi 
»  ses  obligations,  et  que  le  colon  qui  ferait  périr  son  esclave, 
»  porterait  sa  tète  sur  Pécliafaud.  "  Comment  entendre 
des  passages  de  soii  livre  t-îls  que  celui-ci:  «A  la  Guade- 
»  loiipe,  les  nègres  n'obéissent  pas  à  une  forre  pbysique, 
»  mais  à  une  force  morale  ;  ils  ne  sont  pas  contraints,  mais 
»  obliges;  la  volonté  cbcz  eux  est  déterminée  et  non  pas 
»  détruite.  «Comment  sympalbiseravec  lui ,  lorsqu'il  re- 
pousse de  nos  colonies  l'institution  des  protecteurs  d'escla- 
ves; a^n'on  a  introduite  dans  les  Antilles  anglaisps,  la  repré- 
sentant comme  inutile  et  impolitique,  et  nous  disant  que 
«  placer  la  protection  autre  part  que  dans  le  maître,  c'est 
M  le  priver  de  son  plus  noble  attribut»,  tandis  que  c'est 
contre  lui-même  que  la  protection  est  nécessaire? 

D'après  M.  de  Lacharière,  dans  l'état  actuel  des  choses, 
être  libre  est  pour  les  nègres  synonyme  de  ne  rien  faire  j  si 
on  les  affranchissait,  ils  ne  voudraient  pas  se  livrer  à  la  cul- 
ture, en  sorte  que  tant  qu'une  telle  manière  de  voir  pré- 
vaudra parmi  eux  ,  l'affranchissement  volontaire  est  impos- 
sible, et  l'affranchissement  forcé  serait  la  ruine  de  nos  co- 
lonies et  de  toutes  les  classes  qui  les  habitent.  iM.  de  Hum- 
boldt  a,  en  partie,  répondu  d'avance  à  celte  question  pré- 
judicielle, dans  son  admirable  £'wai  poUtiqr.e  sur  l'ile  de 
Cuba.  Il  y  montre  que  les  maux  de  l'esclavage  pèsent  sur 
un  beaucoup  plus  grand  nombre  d'individus  que  les  travaux 
agricoles  ne  l'exigent,  môme  en  admettant,  ce  qu'il  est  bien 
loin  d'accorder,  que  le  sucre,  le  café  ,  l'indigo  ou  le  coton 
ne  puissent  être  cultivés  que  par  des  esclaves.  Ceux  qui  répè- 
tent sans  cesse  que  le  travail  forcé  est  indispensable,  semblent 
vouloirignorerque  l'art  Uipcl  des  Antilles  renferme  1,148,000 
esclaves  ;  et  que  toute  la  masse  des  denrées  coloniales  qu'il 
produit  n'est  due  qu'au  travail  de  5  à  Goo  mille.  «  La  traite, 
p  dit  ce  savant  voyageur,  n'est  donc  pas  seulement  barbare, 
»  elle  est  aussi  déraisonnable,  parce  qu'elle  manque  le  but 
»  qu'elle  veut  atteindre.  C'est  comme  un  courant  d'eau 
»  qu'on  a  amené  de  très-loin,  et  dont  plus  de  la  moitié,  dans 
»  les  colonies  même  ,  est  détournée  des  terrains  auxquels 
)  il  était  destiné.  »  D'ailleurs,  si  le  terme  de  tant  de  maux 
ne  pouvait  être  atteint  que  par  l'appauvrissement  des  co- 
lons, nous  en  gémirions  sans  doute,  mais  nous  ne  recule- 
1  ions  pas  devant  cette  conséquence,  pour  cesser  de  deman- 
der l'abolition  de  l'esclavage.  Xe  corps  nesl-il  pas  plus  que 
le  vêtement  et  la  vie  plus  t/ue  la  nourriture?  a  d\t  Jésiis- 
Christ;  et  l'on  voudrait  exiger  de  nous  l'étroitessc  de  cœur 
d'être  moins  sensibles  à  l'effroyable  misère  physique  et  mo- 
rale lies  noirs  qu'au  dccroissement  de  1-ichesse  des  blancs! 
iS^ous  devrions  oublier  que,  malgré  l'importation,  de  i8n  à 
lBa5.  de  i85,ooo  Africains  dans  l'ile  de  Cuba,on  a  l'affreuse 
certitude  que  la  masse  des  gens  de  couleur  libres  ou  escla- 
.v^js  ;  mulâtres  ou  nègres,  n'y  a  pas  augmenté  de  plus  de 
f  T;  Îî'oqis,  efque  des  calculs  à  peu  près  semblables  pourraient 
Jl.  ofniis  pour  les  Antilles  françaises  (1),  pour  ne  noussouve- 

(      \.h  «artlnique ,  où  il  y  a  78,000  ejclaves ,  la  morlalité  moyenne 


iiir  que  du  besoin  qu'ont  les  colons  de  gagner  prq^nptement 
de  l'or,  au  prix  des  sueurs  et  delà  vie  même  de  leurs  nègres  ! 

Nous  étions  un  peu  surpris  du  luxe  d'érudition  que  dé- 
ploie 51.  de  Lacharière  dans  sa  brochure  ;  mais  M.  de  Huni- 
boldt  nous  a  encore  appris  que  l'argument  tiré  de  la  civili- 
sation de  Rome  et  de  la  Grèce  en  faveur  de  l'esclavage,  est 
très  à  la  mode  dans  les  Antilles  ;  il  en  cite  pour  exemple  un 
discours  prononcé  ,  en  i  jyS,  au  sein  de  Vassenihle'e  législa- 
tive de  la  Jamaïque  ,  où  l'on  a  prouvé,  par  l'exemple  des  élé- 
phans  employés  dans  les  guerres  de  Pyrrhus  et  d'Annibal , 
qu'on  ne  pouvait  être  blâmable  d'avoir  fait  venir  de  l'île  de 
Cuba  cent  chiens  et  quarante  chasseuis  pour  faire  la  chasse 
aux  nègres  marrons  î 

Quant  à  cet  autre  argument ,  que  M.  de  Lacharière  dé- 
veloppe avec  complaisance,  pour  nous  montrer  qu'on  trouve 
l'esclavage  entre  l'état  sauvage  et  la  barbarie,  de  même 
qu'on  trouve  le  Christianisme  entre  la  barbarie  et  la  civilisa- 
tion, en  sorte,  dit  il ,  «  que  noussommes  obligés, à  cause  de  la 
»  place  qu'ils  occupent,  de  les  considérer  l'un  et  l'autre , 
»  tout  à  la  fois,  et  comme  progrès  et  comme  transition, 
»  parce  qu'ils  nous  présentent  les  deux  seuls  moyens  qui 
»  puissent  changer  l'état  des  hommes,  la  force  physique, 
»  née  sur  la  terre,  et  li  force  morale,  empruntée  du  ciel  », 
nous  lui  demanderons  s'il  croit  permis  de  faire  le  mal  pour 
qu'il  en  arrive  du  bien  ;  et  si  c'est  d'ailleurs  dans  des  vues 
de  civilisation  que  le  navire  négrier  est  armé  pour  la  traite, 
et  que  l'on  jette  annuellement  dans  les  colonies  des  milliers 
d'esclaves?  Sans  doute  la  providence  de  Dieu  fait  servir 
mystérieusement  jusqu'aux  crimes  des  hommes  à  réaliser 
ses  desseins  d'amour;  mais  ce  n'est  pas  par  des  crimes  que 
nous  devons  aspirera  servir  Dieu.  L'esclavage  et  la  baiba- 
rie  ne  sont  pas  des  intermédiaires  nécessaires  entre  l'état 
sauvage  et  la  civilisation.  Le  Christianisme  n'a  pas  besoin 
que  l'homiue  ait  passé  par  cette  double  jjréparation  pour 
avoir  prise  sur  son  cœur.  Il  s'adresse  à  lui,  quelque  bas 
qu'il  le  trouve,  parce  que  sa  mission  est  précisément  de  i-e- 
lever  et  de  sauver.  Les  villages  construits  dans  le  sud  de 
l'Afrique  paj-  des  nègres  convertis,  l'agriculture  et  l'indus- 
trie introduitesparmi  eux  et  exercées  par  eux  sans  contrainte 
et  par  la  seule  influence  de  la  persuasion  chrétienne,  le  na- 
turel de  l'Africain  changé,  non  après  des  travaux  étendus 
à  plusieui-s  générations,  mais  en  quelques  années,  ou  même 
en  quelques  mois,  par  la  prédication  de  la  croix  de  Jésus- 
Christ,  voilà  des  indications  qui  éclairent  la  roule  que  les 
colons  doivent  suivre,  s'ils  veulent  préparer  leurs  esclaves 
à  la  liberté  ,  sans  avoir  à  redouter,  dans  cette  nouvelle  con- 
dition ,  leur  inertie  et  leurs  vices.  Mais  comment  donner  aux 
colons  le  conseil  d'agir  sur  les  noirs  par  la  religion,  tant 
qu'eux-mêmes  ne  seront  pas  religieux  ?  Leurs  mœurs  sont 
dissolues,  et  ils  consentiraient  à  laisser  prêcher  la  chasteté 
aux  négresses  !  Ils  sont  orgueilleux  et  dominateurs,  et  ils 
prépareraient  volontairement  les  voies  à  une  égalité  morale, 
destinée  â  hâter  l'égalité  sociale  !  Ils  sont  incrédules  ou  su- 
perstitieux ,  et  ils  pouriaient  comprendre  qu'il  y  a  dans  l'É- 
vangile une  force  qui  légénère  ! 

INous  savons  qu'on  ne  voudra  pas  de  ce  remède  ,  et  nous 
savons  cependant  aussi  qu'il  n'y  a  pas  d'autre  remède  possi- 
ble. La  révolte  des  noirs  de  la  Martinique,  au  mois  de  février 
passé,  n'a  que  trop  Y^rouvé  que ,  comme  le  dit  M.  de  Lacha- 
lière,  les  colonies  sont  dans  un  état  critique  et  alarmant. Si 
l'on  continue  à  discuter  sans  agir,  la  prépondérance  politi- 
cpie,  comme  le  prévoit  M.  dcHumboldt,  passera  entre  les 
mains  de  ceux  qui  ont  la  force  du  travail,  la  volonté  de  s'af- 
franchir et  le  courage  d'endurer  de  longues  privations  ;  et 
l'on  verra  sortir  du  sein  des  mers ,  à  la  suite  d'une  cutastro- 

cst  de  6,000.  Les  naissances  ,  parmi  les  esclares ,  ne  j'élèvcnt  encore  an- 
nuellement qu'à  I.iOO.  (lUlMBOLLT.) 


LE  SEMEUR. 


7i 


phfi  sanglante  ,  que  i'Kvaiigile  seule  préviendra,  si  elle  peut 
être  prévenue,  cette  coiifc'dt'rnlion  africaine  des  états  libres 
(les  Aiilillfs,  dont  Saiiit-Doniinfjue  a  révélé  la  possibilité, 
et  que  ceux-là  mêmes  qui  la  redoutent  le  plus,  cliercbenlà 
n'apercevoir  que  dans  un  lointiiin  avenir,  tandis  qu'il  nous 
semble  déjà  entendre  le  frémissement  des  passions  dont  l'ex- 
plosion s'apprête! 

Le  projet  de  loi  présenté  ,  le  27  octobre  ,  à  la  Cbambre 
des  Députés,  par  M.  le  ministre  de  la  murino  ,  établit  que 
toute  personne  née  libre  jouit ,  dans  les  colonies  ,  sans  dis- 
tinctio!!  de  couleur,  des  dioits  civils  et  des  Jroits  politiques 
sous  les  conditions  prescrites  par  les  lois;  et  que  les  affran- 
chis jouissent  des  droits  civils  immédiatement  après  leur 
affi'anchissement  lé(jal.et  des  droits  politiques  dix  ans  après 
cet  aflVancbissemcnt,  sous  ces  mêmes  conditions,  et  pourvu 
qu'ils  sachent  lire  et  écrire.  Ces  dispositions  sont  bonnes, 
mais  elles  sont  insuffisantes.  Les  colonies  seront  en  péiil 
tant  que  l'esclavage  y  sera  maintenu.  Tout  en  applaudissant 
à  la  loi  proposée,  nous  aimons  donc  à  ne  la  considérer  que 
comme  devant  servir  à  préparer  les  colons  à  l'abolition 
complète  de  l'esclavage. 


L'i\E  VISITE  A  IVEWGATE  , 

EN    SEPTEMBRE    l83î. 

Il  v  a  lonjj-tcmps  que  le  nom  de  M™^  Elisabeth  Fry  est 
célèbre  sur  le  continent.  Cette  femme  excellente  qui ,  pen- 
dant plusieurs  années,  a  travaillé  à  l'amélioration  de  l'exis- 
tence morale  des  femmes  détenues  en  prison  ,  sans  que  ses 
soins  persévérans  fussent  connus  hors  des  lieux  où  elle  s'ef- 
forçait de  faire  pénétrer  la  lumière  clirétienne  qui  l'éclairé 
elle-même,  appartient  à  la  secte  des  quakers. 

Elle  a  commencé, depuis  dix-huit  ans,  l'œuvre  chaiitable 
qu'elle  poursuit  avec  tant  de  zèle,  et  qui  a  été  visiblement 
bénie.  Pendant  long-temps  les  verroux  deNewgate  nes'ou- 
\  rirent  pour  elle  qu'avec  de  grandes  difficultés;  elle  eut  à 
vaincre  de  nombreux  obstacles  intérieurs  et  extérieurs;  ce 
ne  fut  qu'après  des  efforts  soutenus  ,  et  lorsque  déjà  l'on 
pouvait  juger  du  résult.it  de  ces  efforts,  qu'on  lui  accorda 
la  liberté  d'établir  des  exercices  religieux  réguliers  dans  la 
prison  de  Neivgate,  et  de  foinicr  le  Comité  de  dames  qui  a 
servi  de  modèle  à  ceux  qui  se  sont  depuis  lors  multipliés  en 
Angleleiie  et  sur  le  continenl. 

Dix-huit  des  dames  qui  composent  le  comité  de  Londres 
pour  la  réformation  des  femmes  détenues  sont  quakcrcs-es; 
deux  seulement  appartieunent  à  l'église  anglicane.  Ces  da- 
mes dirigent,  tous  les  jours,  à  onze  heures,  le  service  religieux 
institué  par  ]M"'<'  Fry.  L'heureuse  chance  d'y  rencontrer 
M"'  Fjy  elle-même  est  difficilement  prévue,  parce  qu'on 
ne  sait  pas  d'avance  le  jour  où  elle  viendia  à  la  prison. 

On  ne  peut  pénétrer  à  Newgate  qu'au  moven  d'un  billat 
d'admission  ,  qu'on  dépose  à  la  sombre  porte  qui  forme  le 
triste  asile  où  tant  de  créatures  Immaines  ont  gémi  et  gé- 
missent encore.  Dès  qu'on  a  franchi  cette  barrière  ,  on 
monte  un  escalier  qui  conduit  dans  la  petite  chambre  où  le 
culte  consolateur  que  M""^  Fry  a  fondé  léveille  souvent  de 
pauvres  âmes  endormies  dans  l'habitude  du  crime.  On  ne 
visite  guère  toute  la  partie  du  bâtiment  habitée  par  les 
femmes  dont  le  procès  est  jugé  ,  et  qui  d'ailleurs  n'offre 
rien  de  remarquable. 

La  classification  des  criminels  n'existe  pas  à  Newgate 
comme  dans  les  maisons  pénitentiaires,  parce  que  ce  vieux 
repaire  de  misères  n'est  pas  distribué  de  manière  à  le  per- 
mettre. Il  règne  même  assez  peu  d'ordre  dans  la  disposition 
des  chambres  où  les  femmes  dorment  et  travaillent.  On 
peut  comprendre  ,  en  voyant  l'état  piésent  de  Newgate,  à 
quel  point  cet  établissement  avait  besoin  d'une  réforme  , 
puisque  ,  malgré  toutes  les  amélioiations  qu'on  v  a  iutio- 
duites,  il  offre  encore  un  aspect  aussi  peu  satisfaisant.  On 
nous  a  montré  une  petite  cellule  où  l'on  enferme,  après  que 
leur  sentence  a  été  prononcée  ,  les  femmes  condamnées  à 
mort;  elle  est  voisine  des  chambres  habitées  par  les  autres 


prisonnières  ,  et  lorsque  les  gémisscmcns  des  pécheresses 
qui  vont  paraître  devant  le  grand  .luge  se  font  entendre,  ils 
doivent  remplir  d'angoisse  celK^s  qui  n'ont  pas  été  condam- 
nées à  mort  par  leshonijies,  et  faire  naître  quelquefois  en 
elles  la  pensée  du  jugement  tout  autrement  redoutable  de 
l'ËtcinLl. 

Lorsque  M™"  Fry  chercha  à  pénétrer  à  New  gâte  ,   il  v  a 
dix-h'iit  ans,  l'état  moral  de  celte  prison  était  si   déplo- 
rable, qu'on  ne   pouvait  V  circuler  sans  courir  le  danger 
d'être  volé.  Les  geôliers  ne  perdaient  pas  l'étranger  de  vue, 
et  même  ils  engageaient  ordinairement   à  dejioser  ,  avant 
d'entrer,  ce  qu'on  pouvait  avoir  de  précieux  sur  soi,  parce 
qu'ils  ne  pouvaient  répondie  de  la  sûreté  des  effets  au  mi- 
lieu de  ces  malheureuses,  que  n'éclairait  aucune  lueur  mo- 
rale. Les  femmes  entassées  à  Newgate   reçurent  M""  Fry 
avec  des  rires  moqueurs  et  des  insultes;  on  lui  criait  qu'elle 
n'oserait  pas  rcvenii'  une  seconde  fois  ,  qu'on  n'avait  que 
faire  de  ses  sermons  et  de  sa  Bible;  en  un  mot,  l'accueil  le 
plus  rebutant  vint  répondre  à  son   zcdc  ,  pendant  ses  pre- 
mières visites;  munie  de  l'Evangile,  elle  ne  répondit  aux 
provocations  de  ces  femmes  que  parles  paroles  du  Sauveur 
et  de  ses  disciples;  elle  leur   fit  entrevoir  la  possibilité  du 
paidon  de  leurs  péchés,  et  de  leur  régénération;  elle  leur 
parla  avec  celte  tendresse  chrétienne  qui  produit  souvent 
des  effets  si   rapides   et  si  profonds ,    et  que    ces   pauvres 
créatures  n'avaient  point  encore  rencontrée  unie  à  tant  de 
douceur,  à  tant  de  charité.  Bientôt  quelcpies  cœuis  furent 
touchés;  bientôt  plusieurs  de  ces  fenmics  aimèrent  la  srcur 
bienfaisante  qui  leur  montrait  le  chemin  de  la  vie,  et  qui  re- 
levait leurs  â^pes  flétries  par  le  vice  et  par  le  mépris  dont  elles 
se  sentaient  les  objets.  L'œuvre  bénie  fil  de  grands  progrès; 
les  travaux  chrétiens  de  M'"'  Fry  attirèrent  l'attention  pu- 
blique. Elle-même  ,   animée   du  désir  d'étendre  le  cercle 
dans  Uqucl  elle  s'était  placée,  chercha  à  attirer  les  amis  de 
la  religion,  et  même  les  indifférens  et  les  gens  du  monde  , 
dans  les  tristes  lieux  où  sa  présence   était  enfin  regardée 
comme  un  bienfait.  Elle  parvint,  aidée  de  ses  amis .  à  fon- 
der le  comité  de  Londres,  qui,  ainsi  que  je  l'ai  déjà  dit,  en  a 
fut  former  d'autres,  et  elle  obtint  pour  ce  comité  le/>«?ro7ertg-e 
de  la  duchesse  de  Glocester ,   l'une  des  sœurs  du  Pioi.  Les 
sommes  recueillies  au  moven    de   souscriptions   devinrent 
assez  considérables  pour  lui  permettre  d'améliorer  de  plu- 
sieurs manières  le  sort  des  femmes  Honl  il  s'occupe  ,  et  l'on 
peut  espérej-  que  le  temps  ne  fera  qu'ajouter  à  l'intérêt  que 
l'on  prend  déjà,  en  Angleterre,  à  cette  classe,  dont  l'exis- 
tence e.st  si  misérable  au  sortir  de  la  prison. 

La  surveillante  en  fonctions ,  le  jour  où  j'entendis 
M'""  Fry  ,  est  une  pécheresse  convertie  par  M""=  Frv  elle- 
même;  lorsque  SCS  années  de  détention  furent  écoulées,  elle 
demanda  la  grâce  d'être  employée  dans  la  maison  ;  sa  bonne 
conduite  pendant  sa  reclus. on  lui  fit  obtenir  celte  faveur, 
et  probablement  c'est  dans  les  murs  de  Newgate  qu'elle 
finira  ses  jours,  dans  une  situation  d'âme  bien  différente  de 
celle  où  elle  était  en  v  entrant. 

M""  Fry  arriva  à  onze  heures  pour  lire  la  Bible;  elle 
s'assit  devant  la  petite  table  destinée  à  la  dame  lectrice. 
C'est  une  femme  d'une  taille  imposante,  et  dont  la  tournure 
distinguée  ne  pouvait  disparaître  en'ièremcnt  sous  le  grand 
schall  blanc  qui  l'enveloppait;  la  robe  brune  et  le  chapeau 
quaker  complétaient  son  costume.  Elle  paraît  avoir  à  peu 
près  cinquante  any;  ses  veux  sont  bruns  et  son  regard  est 
doux  et  observateur;  ses  dents,  fort  belles,  donnent  à  son 
sourire  quelque  chose  de  particulièrement  aimable  ,  et  ses 
cheveux,  cachés  sous  le  petit  bonnet  uni  qui  couvi-e  à  peine 
son  front,  sont  encore  d'une  teinte  tout-à-fait  jeune.  Quel- 
ques dames,  parmi  lesquelles  je  remarquai  plusieurs  qua- 
keresses, étaient  venues ,  comme  nous,  se  joindre  aux  pri- 
sonnières, qui  entrèrent,  l'une  après  l'autre,  avec  la  plus 
parfaite  décence.  Toutes  celles  qui  ne  sont  pas  encore  ju- 
gées ne  sont  pas  obligées  d'assister  à  cet  exercice  religieux, 
et  le  nombre  des  détenues  de  cette  classe  esi  toujours  con- 
sidérable ;  celles  dont  le  sort  est  fixé  pour  quelcpies  années, 
ne  s'élevaient  pas  au  -  dessus  de  soixante  ;  leur  mise  est 
uniforme;  chacimc  porte  un  numéro  à  sa  ceinture. 

Après  un  moment  de  recueillement ,  M""'  Frv  se  mit  à 
lire  le  beau  récit  de  la  résurrection  de  Lazace.  Ou  m'avait 
dit  que  le  sou  de  sa  voix  et  sa  manière  délire  les  Saintes 


72 


LE  SEMEUR. 


Ecritures  avaient  un  caractère  toul-ù-fail  particulier,  etpio- 
pre  à  produire,  la  plus  piofonde  impiiession.  Je  fus, en  effet, 
Irès-frappée  de  son  accent  si  vrai,  si  simple,  si  impressif, 
cl  qui  donnait  au  chapitre  qu'elle  lisait,  je  ne  sais  quoi  de 
neuf  et  d'inattendu.  C'étaient  ces  mêmes  phrases  que  les 
chrétiens  entendent  et  répètent  si  souvent,  et  pourtant  elles 
Hie  semblaient  nouvelles,  ou  plutôt  j'étais  frappée  tout  de 
nouveau  de  leur  beauté  et  de  leur  force,  en  écoutant  cette 
femme  chrétienne  annoncer  aux  pécheresses  qu'elle  cherche 
à  convertn-  l'Evangile  de  grâce,  qui  peut  les  conduire  au 
Sauveur.  Elle  appuya  avec  une  sensibilité  si  vraie  qu'elle 
a  dû  toucher  bien  des  cœurs,  sur  cette  belle  parole  :  Jésus 
pleura. 

Après  la  lecture,  pendant  laquelle  la  physionomie  des  pri- 
sonnières n'exprimait  ni  ennui  ni  humeur  ,  M""'  Fry  se  ic- 
cueillit  encore  pendant  quelques  instans;  puis  cUecommen- 
cji  d'une  voix  très-douce  à  développer  le  chapitre  qu'elle 
venait  de  lire.  Toute  son  exhortation  était  admirablement 
propre  à  consoler  et  à  ramener  à  Dieu  les  femmes  à  qui  elle 
était  adressée.  M""'  Fry  compara  l'âme  pécheresse  à  La- 
zare mort,  et  fit  sentir,  avec  une  clarté  parfaite,  que  la  ré- 
surrection de  l'âme  plongée  dans  le  crime  est  toujours  pos- 
sible à  celui  qui  réveilla  Lazare. 

Elle  répéta  ce  beau  mot  :  Jésus  pleura,  et  ce  fut  pour 
dire  combien  la  sensibdité  du  Sauveur,  en  apprenant  la 
moit  de  celui  qu'il  aimait,  est  consolante  pour  les  cœurs 
affligés,  a  Dans  toutes  mes  épreuves,  cette  pei:séc  -.Jésus 
»  pleura  m'a  soulagée  ,  dit-elle;  elle  prouve  que  nos  dou- 
»  leurs  ,  à  la  mort  de  nos  parens ,  de  nos  amis ,  et  celles  que 
»  nous  partageons  avec  ceux  que  nous  aimons,  n'offenseyt 
»  pas  le  Seigneur  qui,  comme  nous,  pleuia  son  ami;  il 
»  connaît  toutes  nos  afflictions,  il  les  comprend  ,  et  quand 
u  nous  sommes  malheureux  par  les  événemens  ou  par  nos 
p  fautes  ,  il  ne  rejette  pas  nos  larmes.  »  A  ces  paroles,  pro- 
noncées avec  douceur  et  onction,  plus  d'uue  larme  coula. 
Quoi  de  plus  consolant,  en  efl'ct,  pourdesètres  dégradés  par 
le  péché  ,  que  l'assurance  que  leur  juge  suprême  est  aussi 
cssontiellemcut  charitable  ! 

M"""  Fry  mêla  à  ses  réflexions  le  récit  de  deux  conver- 
sions récentes ,  comme  pour  encourager  celles  des  prison- 
nières qui  couimcnçaient  à  repoudre  à  l'appel  de  Dieu.  Elle 
raconta  qu'inic  dame  de  sa  connaissance,  tourmentée  par 
la  pensée  que  sou  âme  était  dans  un  état  de  corruption  et 
de  mort ,  sembl.djle  à  celui  de  Lazare  dans  le  cercued,  n'a- 
vait pu  trouver  quelque  repos  qu'en  consultant  un  ministre 
de  l'Evangile  sur  cette  idée  qui  la  poursuivait  partout  et  ne 
lui  laissait  aucun  repos;  etqu'ayaut  cherché  la  résuriectiou 
de  son  âme  près  du  Seigneur  Jésus,  elle  la  trouva  auprès 
de  lui.  Elle  parla  ensuite  de  l'effet  salutaire  que  la  mort  su- 
bite d'un  jeune  homme  plongé  dans  le  péché  avait  produit 
sur  quelques  habitans  de  son  village.  Ce  jeune  homme  avait 
été  frappé  de  la  foudre  ,  et  ce  jugement  de  Dieu  amena  à  la 
jepentancesamère  qui,  comme  lui,  était  fort  dépravée,  et 
plusieurs  do  ceux  qui  s'étaient  mêlés  à  ses  débauches.  Tou- 
tes les  prisonnières  redoublaient  d'attention  à  ces  récits,  que 
M""  Fiy  associait  si  heureusement   à  l'histoire   de  Ijazare. 
Elle  connaît    trop  bien  le   cœur   humain  pour  négliger  ce 
moyen  de  faire  impression  sur  les  âmes  ;  elle  prend  ces  pau- 
vres femmes  par  la  main ,  les  guide,  les  soutient  et  leur  re- 
présente constamment   le   but  où  elle  veut  les  conduire, 
comme  accessdjle  par  la  repentajice  et  la  foi.  On  dit  que  l'at- 
tachement des  détenues  pour  elle  répond  à  celui  qu'elle  leur 
témoigne.  —  Quel  plus  beau  lien  que  celui  qui  rapproche 
ainsi  des  âmes  si  différentes! 

ÎVjme  p,.y  chercha  encore  à  consoler  ses  pauvres  amies  en 
leur  lisant  le  psaume  CIII,qui  est  si  plein  d'encouragemcns, 
et  qui  parle  avec  tanlde  force  de  l'amour  de  Dieu;  puis  ou  se 
retira.  Les  prisonnières  saluèrent  les  dames  quakeresses  avec 
respect  en  retournant  à  leurs  travaux:  quelques-unes  d'en- 
tre elles  sortaient  à  peine  de  l'enfance;  d'autres  étaient  près 
de  la  vieillesse. 

M™' Fry  ,  suivant  l'usage  des  quakeresses,  tutoie  tous 
ceux  avec  qui  elle  parle;  cette  manière  de  s'expi-imer  est  plus 
frappante  en  anglais  que  dans  tout  autre  langue  ;  flaus  sa 
bouche  elle  a  quelque  chose  de  noble  et  de  bienveillant.  La 
famille  de  cette  femme  intéressante  est  nombreuse  :  elle  a 
huit  enfaus  qu'elle  élève  avec  la  plus  active  sollicitude. 


L'une  de  ses  filles  l'accompagnait.  Elle  ne  parle  pas  le  fran- 
çais et  n'a  jamais  (juilté  l'Angleterre  ;  elle  visite  quelquefois 
d'autres  prisons  a  Londres;  mais  ses  travaux  chrétiens  se 
sont  principalement  concentrés  sui-  Newgate  :  il  valait  mieux, 
en  effet,  s'occuper  exclusivement  d'un  seul  licu  de  misère;, 
que  de   diviser  ses  soins  entre  plusieurs. 


MELAIN'GES. 

Mort  de  Cavo-d'Istkias.  —  Capo-d'Istrias  a  été  assas- 
siné. Sa  mort  est  à  la  fois  le  lésultat  d'une  vengeance  par- 
ticulière et  d'une  haine  politique.  Comme  homme  public  , 
peut-être  n'était-il  pas  a  la  hauteur  de  la  mission  difficile 
de  la  régénération  de  la  Grèce,  qu'il  avait  acceptée  ,  et  que 
sa  position  personnelle  contribuait  à  rendre  plus  difficile 
encore;  comme  homme  privé,  on  regrette  en  lui  de  belles 
qualités  ,  qui  auraient  pu  porter  ,  dans  des  circonstances 
différentes,  des  fruits  plus  durables.  Combien  on  devient 
peu  confiant  dans  les  combinaisons  humaines ,  quand  on 
considère  à  quel  point  elles  ont,  dans  ces  derniers  temps, 
été  déjouées  par  des  événemens  imprévus  ,  que  la  main  de 
Dieu  a  jetés  comme  à  la  traverse,  pour  rappeler  aux  hommes 
qu'ils  doivent  s'attendre  à  lui  ,  cause  première  de  toutes 
choses,  et  non  se  confier  aux  causes  secondes ,  si  ce  n'est  en 
tant  qu'ils  les  regardent  comme  dirigées  par  lui.  Cette  ré- 
flexion s'applique  à  la  vie  de  fagiiiie  comme  à  l'histoire 
des  peuples.  Il  est  impossible  de  prévoir  à  quelles  nou- 
velles agitations  la  Grèce  va  être  en  proie;  mais  nous  nous 
souvenons  ,  pour  elle  comme  pour  la  France  ,  que  Dieu 
gouverne  le  monde. 

Infraction  a  la  Lidef.te  religieuse. —  Le  gouvernement 
vient  de  persévérer  ,  à  l'occasion  des  obsèques  de  M.  de 
Bcrthier,  ancien  évêque   constitutionnel  de  Rodez,  dans 
la  fausse  roule  où  il  s'était  engagé  à  l'occasion  des  funérail- 
les de  M.  Giégoire.  M.  l'archevêque  de  Paris  ayant  refusé  à 
cet  évêque  les  sacremens  et  la  sépulture  ecclésiastique,  l'au- 
torité civile,  usurpant  un  pouvoir  qui  ne  lui  appartient  pas, 
et  soi  tant  des  voies  légales  ,  au  moyen  de  décrets  abolis  par 
la  Charte,  a  pris  possession  de  l'Eglise  paroissiale  de  Saint- 
Louis-cn-l'Ile,  et  y  a  fait  présenter  le  corps  de  M.  de  Ber- 
thier  et  célébrer  les  cérémonies  catholiques ,  par  des  prê- 
tres de  son  choix  ,  malgré  les  protestations  de  M.  deQuélen. 
Nous  ne  comprenons  rien  à  cette  prétention  de  vouloir  s'é- 
tablir pouvoir  ecclésiastique.  On  nous  dit  que  l'église  de 
Siint-Louis  appartient  à  l'Etat;  mTiis  si  l'Etat  eu  a  concédé 
l'usage  pour  une  destination  cpielconque,  il  ne  peutpas  la  reti- 
rer momentanément  et  d'une  manière   arbitraire   à  cette 
destination.  D'ailleurs,  ce  n'est  pas  parce  que  c'est  un  édifice 
publie,  mais  parce  que  c'est  une  église  catholique  qu'on 
s'en  empare;  on  veut,  par  une  sorte  de  charlatanisme,  em- 
prunter à  ce  monument,  pour  les  cérémonies  religieuses 
qu'on  a  ordonnées,  la  sanction  de  sa  destination  ordinaire. 
Que,  dans  l'intérêt  de  la  liberté  religieuse,  on  accorde  à  des 
prêtres,  qui  ne  relèvent  pas  de  l'archevêque  de  Paris,  un 
édifice  quelconque  pour  des  cérémonies  de  leur  culte,  rien 
de  mieux;  mais  qu'on  ordonne  soi-même  ces  cérémonies^ 
mais  qu'on  s'empare  d'un  temple   déjà  concédé  aux   uns  , 
pour  le  prêter  aux  autres  ,    c'est  en  cela  qu'il  y  a  abus   de 
pouvoii'. 

=3«>c> 

AIVXOMCE. 

AlMANACQ  des  bons    conseils     pour    L^AN     de     GRACE     l832^' 

chez  Risler,  rue  de  l'Oratoire  ,  n°.  6.  Prix  :   i5  c. 

Nous  ne  connaissons  pas  d'almanach  populaire  plus  pro- 
pre que  celui-ci  a  être  d'une  utilité  journalière.  Des  arti- 
cles d'industrie  ,  d'agriculture  et  d'hygiène  fort  bien  choi- 
sis ,  le  recommandent  également  aux  habitans  de  la  ville  et 
à  ceux  de  la  campagne.  Parmi  les  vignettes  exécutées  par 
Thompson,  Du  Rouciiail  et  d'autres  artistes  distingués,  nous 
en  avons  remarqué  une,  qui  représente  le  chemin  de  fer 
de  Manchester  à  Liverpool  ,  et  qui  donue  une  idée  fort 
exacte  de  ce  travail  gigantesque. 

Le  Gérant,   DLHAULT. 


Imprimerie  de  Sellicce  ,  rue  des  Jeûneurs , 


14. 


TOME  1".  —  N"  10, 


9  NOVEMBRE  1831. 


LE  SEME 


~  j 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Politique,   Pliilosopliîqiie   et    Littéraire, 


PARAISSAIT  TOI  S  LLS  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matùi.  XIII.  38. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii  ,  et  chez  lo.js  les  Libraires  et  Directeurs  de  posle.  —  Prix:  i5  fr.  pour  l'année, 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  «— 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  aflV,>nchis. 


REVUE   POLITIQUE. 


BULLETIlf    DE    LA    SE.'tfAI>E. 

S'il  est  des  personnes  qui,  ainsi  que  nous  le  disions  Janis 
notre  dernier  numéro,  s'ennuient  lorsqu'une  semaine  s'- 
passe  sans  que  quelque  lévolution  vienne  fournir  un  aliment 
à  leur  besoin  d'émotions,  il  en  est  aussi  qui  acceptent  avec 
une  incroyable  crédulité  toutes  les  plus  petites  circonstances 
qui  semblent  uous  promettre  le  retour  définitif  de  la  sécu- 
rité politique.  Il  y  a  chez  les  premières  ,  maladie  de  Tesprit 
et  de  l'dme ,  mais  une  maladie  qui  décèle  un  besoin  de 
vivrej  chez  les  autres,  il  y  a  un  aveuglement  complet  et 
tiop  souvent  un  besoin  létliargique  de  tranquillité  et  de 
bien-être  matériel.  Comme  ces  personnes ,  nous  appelons 
de  tous  nos  vœux  la  paix  sur  notre  patrie  et  dans  le  monde 
e;itie';  omme  elles, nous  avons  horreur  dis  révolutions  san- 
glantesj  mais  nous  ne  nous  dissimulons  pas,  comme  elles, 
que  ces  révolutions  sont  des  conséquences  naturelles  de 
l'état  politique  et  moral  des  peuples,  et  nous  ne  nous  lais- 
sons pas  rassurer  à  si  bon  marché  par  les  paroles  des 
hommes  d'étal  ou  des  optimistes.  Deux  faits  positifs  nous 
empèclient  d'accorder  créance  à  ces  paroles;  d'une  paît, 
nous  voyons  eu  présence  deux  prmcipes  dont  la  lutte, 
commencée  depuis  quarante  ans,  ne  cessera  que  par  le 
triomphe  du  pbis  puissant;  de  l'autre,  nous  voyons  la  dé- 
fense de  ces  principes  confiée  à  des  passions,  qui  ne  peuvent 
que  prolonger  cette  lutte  et  la  rendre  plus  terrible. 

Les  personnes  qui ,  par  intérêt  du  moment  ou  par  besoin 
de  calme ,  aiment  mieux  se  rassurer  que  sonder  le  foud  des 
choses,  ont  été  pleinement  tranquillisées  par  les  piomesses 
de.  paix  des  ambassadeurs  étrangers,  par  la  nouvelle  du 
désarmement  de  l'Autriche,  par  l'accord  des  puissances 
pour  terminer  les  différends  de  la  Hollande  avec  la  Bel- 
gique. Or,  quant  à  ce  dernier  point,  la  semaine  qui  vient 
de  s'écouler  uous  a  appris  que  l'accord  des  cabinets  n'était 
pais  la  seule  condition  du  succès  de  leurs  efforts  de  pacifi- 
Mttion.  Les  représeï  tans  belges  ont  accepté,  il  est  vrai,  les 
^4  Sfticles,  miïis  comme  des  hommes  qui  ne  sont  rien  moins 


que  convaincus  de  la  légitimité  des  sacrifices  qu'on  impose 
à  leur  pays,  comme  des  liommes  qui  se  soumettent,  bieu 
plutôt  qu'ils  n'acceptent  ,  à  une  majorité  de  vingt- 
une  vois  seulement  sur  quatre-vingt-dix-sept  votanj. 
Le  roi  de  Hollande  fait  encore  attendre  sa  réponse  défi- 
:iitive,  et  si  nous  devions  en  croire  certains  avis,  iV  ne 
•  rail  pas  du  tout  disposé  .">  se  rendre  aux  vœux  de  la  con* 
férence,  il  ne  consentirait  pas  à  renoncer  à  ses  ancicnije9 
prétentions. 

Les  déplorables  scènes  de  Biistol  sont  encore  venues  noua 
prouver  combien  il  est  essentiel  que  les  intérêts  populaires 
soient  servis,  non  par  des  passions  aveugles,  mais  par  de» 
principes    chrétiens.    Un    magistrat    qui   avait    voté    ré- 
cemment contre  le  bill   de  réforme  ,  dans  la  chambre  des 
communes ,  est  appelé  par  ses  fonctions  de  recorder  dans 
une  ville  où  il  ne  peut  ignorer  que  les  partisans  de  la  ré- 
forme sont  en  grande  majorité.   Il  se  rend  courageusement 
à  son  poste,  et  les  magistrats  de  cette  grande  cité  lui  font 
l'accueil  qu'ils  sont  dans  l'usage  de  faire  à  tout  présiiteni 
des  assises,  lors  de  son  aà-rivée.  Rien  de  politique,  rien  qui 
ressemble  à  une  biavade  de  l'opinion  générale  ne  peut  être 
reproché  ni  à  M.  Wetherel  ni  aux   magistrats   de  Bristol. 
Tout  le  tort  de  celui-ci,  auv  yeux  des  auteurs  du  désordre, 
était  dlavoir  voté  contre  le  bill.  Dès-lors,  sans  examiner  s'il 
ne  serait  pas  possible  d'être  tout  à  la  fois  homme  de  cœur 
et  de  conscience  et  anti-réformiste,  trop  empOrt&  par  leurs 
passions  pour  apprécier  le  courage  qu'il  y  avait  à  venir  ac- 
complir un  devoir  au  milieu  d'une  population  dont  on  ayait 
combattu  les   vœux  politiques,  et  où  l'on  n'ignorait  pas 
qu'on  trouverait  un  essaim  d'hommes  connus  depuis  long- 
temps comme  fauteurs  de  séditions  et  de  violences,  une 
multitude  exaltée  et  égarée  par  ses  souffrances,  sans  doute, 
mais  aussi   par  de  criminels  provocateurs,  se  jette  sur  la 
maison  commune  où  ses  magistrats  étaient  réunis;  le  recor- 
der, otjet  de  sa  colère  et  qiu  sans  nul  doute  aurait  été  mas- 
sacré par  cette  troupe  fanatisée,  a  le  bonheur  d'échapper  à 
sa  vengeance,  en  ftiyant  par  les  toits.  Le  pillage  et  la  des- 
truction sont  partout  oii  se  portent  ces  malheureux.  Non 
contens  d'avoir  fait  fuir  le  juge,   ils  vont  délivrer  les  pri- 
sonniers  qui  devaient  être   appelés  aux  assises  le*  jouri 


74 


LE  SEMEUR. 


suivans ,   mesure  à   laquelle  ils  ont  dû  sans  doute  de  nom 
Lreuses  leciues  ;  enfin  il  n'est  sorte  de  crimes  auxquels  ne 
se  soit  porte,  dans  les  derniers  jours  d'octobre,  le  peuple  de 
Bristol,  qu'exaltait  une  haine  de  parti,   mêlée  à  toutes  les 
mauvaises  pussions. 

Et  cependant ,  ces  classes  inférieures  que  la  prudence,  à 
défaut  de  la  justice  et  de  la  charité,  engageait  à  préparer  et 
à  appeler  à  une  existence  plus  noble  et  plus  heureuse  que 
celle  que  leur  ont  faite  ,  jusqu'à  présent ,  l'égoiime  et  l'or- 
gueil des  hautes  classes  ,  ces  classes  inférieures  se  montrent 
à  la  veille  de  s'emparer,  en  Angleterre,  d'un  rôle  immense, 
comme  peuvent  le  faire  pressentir  les  deux  faits  suivans. 

A  Bristol ,  pendant  les  horreurs  de  cette  scandaleuse 
émeute  ,  la  municipalité  fut  obligée  d'avoir  recours,  pour 
conjurer  l'orage,  à  l'intervention  du  club  appelé  General- 
Union  ,  et  d'investir  le  vice-président  de  ce  club  de  l'auto- 
rité de  Shérif. 

Dans  une  grande  réunion  de  citoyens  qui  eût  lieu  deruic- 
rp.meut  à  Londres  pour  constituer  une  union  politique  na- 
tionale,  la  classe  ouvrière  s'empara  tout-à-fait  de  la  discus- 
sion. Sir  Francis  Burdctt ,  M.  Hume  ,  membres  du  parle- 
ment ,  le  comte  métropolitain  ,  et  d'autres  notables  étaient 
arrivés  à  cette  séance  avec  des  propositions  et  des  réglemens 
préparés  d'avance  pour  l'organisation  de  Yunian  projetée. 
Mais  des  orateurs  du  peuple  s'opposèrent  à  l'adoption  de 
ces  réglemens  ,  alléguant  pour  raison,  qu'ils  n'avaient  pas 
été  soumis  à  leur  examen  et  à  leur  discussion  ,  et  déclarant 
qu'ils  n'entendaient  pas  être  les  instruraens  de  la  classe 
movenne.  Ils  dirent  qu'ds  demandaient  hautement  ce  que 
sir  F.  Burdett  lui-même  avait  demandé  en  1818  à  la  tribune 
de  la  chambre  des  communes  ,  savoir  :  «  Que  tout  citoyen 
jouissant  de  ses  facultés  intellectuelles ,  et  arrivé  à  sa  majo- 
rité ,  donnât  sa  voix  pour  l'adoplion  des  lois  par  lesquelles 
il  devait  être  régi.  »  Enfin  ,  ces  orateurs  populaires  propo- 
sèrent qu'au  lieu  d'adopter  les  réglemens  «jui  lui  étaient 
présentés ,  l'assemblée  nommât  un  conseil  pour  rédiger 
d'autres  réglemens  qui  seraient  soumis  à  l'examen  d'uueau- 
tre  réunion  générale  ,  et  que  la  moitié  des  membies  de  ce 
consed  fut  choisie  dans  la  classe  ouvrière.  Malgré  l'opposi- 
lion  de  sir  F.  Burdctt,  qui  présidait,  cette  proposition  fut 
adoptée.  Jamais  cette  assemblée  n'eût  été  convoquée  si  les 
personnes  qui  croyaient  y  faire  dominer  leur  influence 
avaient  pu  s'attendre  à  ce  résultat. 

Or  l'exemple  de  Londres  ne  peut  manquer  d'influer 
beaucoup  sur  ce  qui  se  passera  dans  les  provinces,  et  il  faut, 
ou  que  le  peuple  ait  sa  part  d'influence  dans  ces  unions  en  la- 
veur del'extcnsion  du  droit  de  suffrage  et  du  vote  par  scrutm 
secret,  ou  que  la  classe  moyenne  se  sépare  du  peuple,  et 
alors  l'anarchie  s'ensuivra  et  toute  réforme  sera  impossi- 
ble, il  est  évident  aujourd'hui  que  la  classe  ouvrière  ne  se 
contentera  pas  du  bill  de  lord  Grcy.  Ce  sont  là  des  faits  à 
constater  al  non  des  théories  à  débattre.  Le  malheur  est  que 
ces  masses  qui  réclament  leur  émancipation  n'aient  pas 
éveille  plus  tût  la  sollicitude  îles  classes  supérieures,  et  que 
celles-ci  n'aient  pas  employé  à  réformer  l'état  moral  du 
peuple,  à  lui  donner  des  lumières  et  à  augmenter  son  bien- 
être  ,  tout  le  temps,  toute  l'activité,  tous  les  sacrifices  qui 
ont  été  perdus  pour  défendre,  quelques  années  de  plus,  des 
prérogatives  qui  ne  sauraient  résister  à  l'-mmeuse  mouve- 
ment social  dont  nous  sommes  témoins. 

Les  nouvelles  qui  nous  arrivent  de  Neufchâtel  nous 
font  craindre  aussi  que  l'aigreur  des  partis  ue  trouble  long- 
temps encore  la  tranquillité  de  ce  petit  canton.  Une  cause 
juste  y  est  défendue  par  des  hommes  dont  le  patriotisme 
manque  aussi  de  celte  modération  que  donne  l'Evangile  et 
qui,  sans  .nuire  au  zèle,  ui  à  l'activité  ,  sait  attendre  les  mo- 
mens  fixés  par  Dieu  pour  améliorer  le  sort  de  la  nation  , 
sans  vouFoir  hâter  ces  momens  au   prix  du  sang  ou  de  la 


paix  du  pays.  Cette  cause  a  pour  adversaires  des  hommes 
privilégiés  et  d'autres  qu'aveuglent  des  préjugés  d'éduca- 
tion. Parmi  ces  derniers,  se  distingue  l'envoyé  du  roi  de 
Prusse,  M.  de  Pfuhl  ,  dont  la  proclamation  aux  insurgés 
respire  un  absolutisme  auquel  les  Suisses  sont  peu  habitués, 
et  qui  est  beaucoup  plus  piopre  à  aigi'ir  les  esprits  et  à  sou  • 
lever  les  passions  du  parti  suisse  ,  qu'à  engager  ceux  qui 
étaient  sortis  des  voies  légales  à  y  rentrer. 

En  France  ,  le  fait  important  de  la  semaine  est  l'ap- 
parition delà  brochure  de  M.  de  Chateaubriand,  destinée  à 
combattre  la  proposition  d'exil  perpétuel  delà  brancheaînée 
des  Bourbons.  C'est  à  la  fois  un  éloquent  plaidoyer  pour 
une  cause  perdue,  et  un  acte  d'accusation  contre  les  doc- 
trines politiques  du  gouvernement.  1\L  de  Chateaubriand 
assure  que  de  tous  les  partis  qu'il  y  avait  à  prendre  après  la 
révolution  de  juillet,  savoir, de  la  république,  d'une  restau- 
ration bonapartiste  ,  de  l'appel  au  trône  d'une  race  toute 
nouvelle,  du  maintien  de  celle  de  Saint-Louis  dans  la  per- 
sonne du  duc  de  Bordeaux,  et  «nfin  du  choix  de  la  branche 
cadette,  on  a  pris  le  pire  de  tous ,  quelque  mérite  que  pos- 
sède personnellement  le  chef  actuel  de  l'Etat.  Le  mieux  ,  à 
son  gré,  eiit  été  de  perpétuer  avec  le  duc  de  Bordeaux  le 
principe  de  la  légitimité.  Nous  répugnons  à  entrer  dans 
l'examen  des  torts  que  l'illustre  écrivain  rej)roche  au  régime 
sous  lequel  nous  vivons^iion  que  nous  soyons  personnellement 
intéressés  à  ce  régime,  mais  parce  que  de  pareilles  discus- 
sions ne  mènent  à  rien  qu'à  des  antipathies  de  partis  et  à 
de  nouveaux  bouleversemens.  Il  n'y  a  aucun  véritable  élé- 
ment d'ordre  dans  toute  cette  polémique  passionnée,  et 
quelque  assentiment  que  nous  puissions  accorder  à  une  cri- 
tique souvent  judicieuse,  nous  déplorons  davantage  encore 
que  tant  de  talent  soit  employé  àaugmenter  plus  qu'à  dimi- 
nuer les  maux  d'une  société  qui  cherche  exclusivement  dans 
les  institutions  et  dans  des  principes  politiques  ce  qu'elle  ue 
pourra  trouver  que  par  la  foi  chrétienne. 


LEGÏSLATÎOIV. 

De  la  liberté  d'enseignement  ,  ouvrage  couronné  par  la 
Société  de  la  Morale  Chrétienne,  la  Société  des  Méthodes 
etla  Société  de  l'Enseignenient  élémentaire  ;  par  Peospeb 
Lucas,  i  vol.  in-S".  Chez  Chauchard,  rue  du  Faubourg- 
Poissonnière,  n"  83.  Prix  :  4  fr.  5o  c,  et  5  fr.  5o  c.  par 
la  poste. 

DEUXIÈME    ET    DERNIER    ARTICLE. 

Si  le  gouvernement  qui  régit  la  France  reposait  sur  le 
principe  de  la  théocratie  ou  sur  le  droit  de  conquiHe,  il  au- 
rait sans  doute  raison  de  croire  sa  stabilité  compromise  par 
la  liberté  d'enseignement  ;  mais  ,  reposant  sur  le  principe 
de  majorité,  formulée  toutefois  par  un  système  représentatif , 
et  présentant  avec  les  deux  premiers  une  différence  tran- 
chée, savoir  celle  du  libre  consentement ,  il  doit  reconnaître 
la  liberté  d'enseignement  comme  une  des  conditions  de  son 
existence.  C'est  ce  qui  résulte  des  lumineuses  données  of- 
fertes par  M.  Prospjr  Lucas  dans  le  chapitre  lYde  l'ouvrage 
qui  nous  occupe. 

Mettant  en  regard  les  conditions  exigées  par  le  principe 
du  consentement  et  les  articles  8 ,  28  ,  35  et  48  de  notre 
Charte,  il  en  fait  voir  le  rapport  exact;  de  sorte  que  la  liberté 
d'enseignement,  qui  est  partout  de  droit  social,  étant  rigou- 
reusement liée  à  ce  principe  ,  devient  encore  chez  nous  de 
droit  politique.  Celte  liberté,  désignée  par  M.  Lucas  sous  le 
nom  de  libre  influence  de  la  pensée ,  ne  coostituet-elle  pas, 
avec  la  libre  expression  de  la  pensée ,  tout  ce  qu'on  peut 


LE  SEMEUR. 


75 


embrasser  par  les  mots  liberté  d'opinion,  et  la  liberté  d'opi- 
uioii  ii'est-elle  pas  consacrée  en  France?  «Ainsi  donc,  ajoute 
»  M.  Lucas  (page  75) ,  sans  la  liberté  d'cnseignemcut  la  li- 
»  bcrté  d'opinion  n'ost  plus  qu'un  mot;  elle  n'a  ni  force, 
»  n'ayant  plus  d'influenic  ;  ni  influence,  n'ayant  plus  d'ex- 
»  picssion;  ni  avenir,  manquant  de  movcns  de  tiansniission 
»  et  d'hérédité.  Elle  n'est  plus  que  la  liberté  de  l'int'jlli- 
»  gcnce  réduite  à  elle-même  ,  impuissante  à  la  fois  et  soli- 
»  taire  dans  le  cerveau  de  l'homme ,  où  elle  ne  peut  finir 
»  que  sous  le  fer  du  bourreau.  Est-ce  là  le  riMe  que  Dieu 
»  lui  donne?  est-ce  celui  que  notre  constitution  lui  laisse? 
1)  NonI  Dieu  l'a  jetée  sur  la  terre  comme  une  immense 
»  échelle  entre  les  intelligences.  NonI  la  constitution,  res- 
»  pectant  la  pensée  de  Dieu  ,  repose  sur  elle  tout  entière  , 
1)  et  ne  présente  que  par  elle  cet  imposant  spectacle  du 
»  prand  jury  de  tout  un  peuple  décidant  de  ses  lois  et  de 
1)  toutes  ses  résolutions  publiques,  à  la  libre  majorité  des 
»   vois.  » 

Sans>une  opposition  véritable,  le  système  représentatif 
s'écroule,  pour  faire  place  à  la  tyrannie  :  le  règne  de  Napo- 
léon nous  en  offre  un  exemple  ;  nous  dirons  donc  avec 
M.  Lucas  (  page  79)  «  qvie  tout  législateur  qui  pense  et  voit 
»  pour  l'avenir,  doitlaisscr  ,  dans  un  gouvernement  comme 
»  le  nôtre,  une  forte  place  à  l'opposition,  par  les  libertés 
»  politiques,  dont  la  libeité  d'enseignement  est  peut-être 
»  la  plus  forte  ,  et  certes  la  plus  tranquille.  » 

D'un  autre  côté,  n'est-il  pas  certain  que  tous  les  dangers 
que  le  gouvernement  redoute  de  la  part  de  la  liberté  de 
l'enseignement,  et  qu'il  croit  éviter  en  ne  souffrant  pas 
qu'il  soit  libre  ,  lui  reviendraient  tout  aussi  puissans  des 
luains  de  la  presse  affranchie  qui  est,  sous  bien  des  rapports, 
l'enseignement  émancipé?  Il  y  aurait  donc  absence  totale 
de  logique  dans  un  système  de  gouvernement  qui,  en  lais- 
sant la  presse  affranchie,  s'obstinerait  à  refuser,  dans  des 
intérêts  politiques,  la  liberté  d'enseignement. 

Il  résulte  de  tout  ce  qui  a  été  dit  jusqu'à  présent ,  que  le 
monopole  serait  à  la  fois  une  injustice  ,  un  anachronisme, 
une  absurdité  :  une  injustice  ,  car  le  monopole  n'est  le  droit 
depei'sonne;  un  anachronisme,  car  s'il  fut  un  temps  où 
l'état  de  minorité  des  peuples  paraissait  l'autoriser  ,  ce 
temps  est  pour  la  France  à  jamais  loin  de  nous;  une  absur- 
dité, car  le  pouvoir  quivoudiait  s'en  emparer  dans  nos 
temps  modernes  minerait  sa  puissance  ,  au  lieu  de  la  con- 
solider. Donner  à  l'enseignement  une  liberté  lîgalc  ,  est 
donc  à  la  fois  un  devoir,  une  nécessité  de  l'époque  et  une  me- 
sure de  haute  prudence. 

Dans  l'examen  du  droit.des  trois  pouvoirs  de  la  constitu- 
tion sur  la  liberté  d'enseignement,  M.  Lucas,  après  avoir 
mis  hors  de  la  discussion  ,  ïe.  principe  irresponsable ,  le  p.oi, 
qu'il  u'pnvisage  alors  que  dans  son  action  responsable  ,  I'ad- 
MiNiSTBATiON ,  n'a  pas  Àc  peine  à  prouver  combien  ce  di'oit 
s'arrête  à  une  distance  immense  du  monopole  :  «  Dans  notre 
»  gouvernement  de  majorité,  dit-il  (  page  q\  ),  toutes  ces 
»  positions  supérieures,  les  deux  chambres  et  la  royauté  , 
s  ne  sont  point  otablies  ^oar  faire  la  société ,  mais  pour  la 
»  traduire  et  aider  à  sou  mouvement.  »  Ainsi,  de  même 
que  l'administration  n'a  aucune  action  préventive  contre  la 
liberté  d'opinion  ,  la  liberté  des  cultes  ,  la  libellé  de  la 
presse,  etc.,  elle  ne  doit  non  plus  en  avoir  aucune  contre 
la  liberté  d'enseignement. 

Une  objection  spéciale  peut  être  présentée  par  l'adminis- 
tration :  «  La  liberté ,  dira-t-elle,  est  capable  ou  incapable; 
»   nous  abandonnons   la  première  à  ses   seules   inspirations 

»   dans  la  carrière  que  lai  ouvre  la  loi ; 

»  mais  la  liberté  incapable ,  celle  qui ,  dépourvue  dans 
»  l'enfance ,  et  de  la  révélation  de  la  conscience ,  et  des 
»  motifs  d'intérètpevsonnel  que  la  raison  mûrie  peut  seule 
»  donner,  nous  avons  le  devoir  de  la  prendre  sous  notre 


»  sauvegarde,  et  de  ne  point  laisser.^  des  impressions  fàcheu- 
»  ses  à  détruire  cette  pureté  de  cœur  (?)  etcctte  fraîcheur 
»   d'intelligence  ,  apanage  d'un  âge  si  jeune  et  si  flexible.  » 

Nous  répondrons,  avec  M.  Lucas,  qu'il  ne  manque 
([u'une  chose  à  la  justesse  de  cette  réclamation  ,  c'est  que  la 
loi  ait  confii"  à  l'administration  la  tutelle  de  l'enfance,  ce 
qui  n'est  point. 

Le  caractère  nécessaire  de  tout  enseignement  devrait 
être  de  concourir,  avec  la  législation,  à  maintenir  l'ordre  pu- 
blic et  à  réprimer  la  criminalité;  mais  pour  qu'il  en  fût 
ainsi  ,  Il  faudrait  que  l'enseignement  r.3  fût  pas  borné  à 
peu  près  exclusivement  aux  classes  aisées,  déjà  à  l'abri,  par 
leur  position  ,  de  l'influence  pernicieuse  des  besoins.  L'é- 
galité devant  la  loi  ne  serait-elle  pas  plus  réelle  et  plus 
complète  ,  si  les  masses  ,  grâce  à  une  instruction  générale 
et  gratuite  ,  que  ferait  surtout  Iructifier  une  éducation  cliré- 
lie[iiie,  étaient  soustraites  au  double  empire  des  besoins  et 
de  l'organisation?  N'oublions  pas  que  dans  l'état  actuel  des 
choses,  les  classes  inférieures  delà  société,  comme  le  dit 
M.  fiUcas,  «  n'apprennent  à  obéir  à  aucun  autre  motif  qu'à 
»  la  crainte  des  lois  pénales  qu'elles  ne  savent  pas  lire  ,  et 
»  qu'elles  ne  connaissent,  dans  leur  texte  ,  que  par  des  ouï- 
))  dire  populaires  et,  dans  leur  application  ,  que  par  les  ar- 
»  rets  des  cours,  les  chaînes  des  forçats  s'en  allant  aux  galè- 
»   res,  et  les  exécutions  en  place  publique.  » 

La  France  doit  donc  désirer  que  l'enseignement  soit  le 
plus  général  possible ,  au  lieu  de  n'être  que  partiel  comme 
il  l'est  aujourd'hui.  M.  de  JMantalivet  a  en  effet  déclaré  à  la 
tribune  que,  dans  les  trois  quarts  des  communes  de  France 
l'enseignement  primaire  n'existe  pas,  ou  n'existe  qu'impar- 
fait ou  arriéré. 

Nous  gémissons  avec  ISI.  Lucas  sur  un  tel  état  de  choses 
mais  nous  avons  vu  avec  peine  que,  dans  le  chapiti'e  dont 
nous  donnons  une  trop  courte  anaivse  ,  il  ait  prodigué,  à 
propos  d'organisation ,  de  condition  de  naissance  et  de 
chances  d'e'diication ,  les  mots  hasard,  fatalité,  ai'eiigle 
fatalité.  Ce  langage  nous  afflige  profondément,  nous  qui 
croyons  à  un  Dieu  dont  les  vues  de  sagesse,  de  justice  et 
de  miséricorde  dépassent  la  poitée  de  tonte  intelllp-ence  • 
car  nous  savons  par  sa  Parole  ,  qu'il  ne  tombe  pas  un  pas- 
sereau en  terre  sans  sa  permission ,  et  qu'il  a  même  compte' 
les  cheveux  de  nos  têtes  ;  et  dans  quelque  rang  de  la  so- 
ciété qu'il  nous  place,  à  quelques  dangers  qu'il  nous  ex- 
pose ,  nous  savons  que  l'épreuve  ne  suipassera  pas  la  force 
qu'il  nous  donnera  pour  la  supporter;  car  sa  Parole  nous 
apprend  encore  que  sa  force  se  manifeste  dans  notre  infir- 
mité, et  que  toutes  choses  concourent  ensemble  au  bien  de 
ceux  qui  l'aiment. 

Mais  si  nous  ne  parUigeons  point  les  opinions  de  M.  Lucas 
sur  les  causes  de  l'inégalité  apparente  des  conditions  hu- 
maines, nous  concluons  avec  lui,  de  toutes  qui  a  été  dit 
jusqu'à  présent,  que  sous  un  régime  de  liberté,  une  législa- 
tion relative  à  renseignement  doit  consacrer  le  droit  de  tout 
citoyen  d'enseigner,  et  la  libre  concurrence  de  toutes  les 
doctrines  et  de  tous  les  systèmes.  Aussi  ne  dissimulons-nous 
pas  que  nous  sommes  loin  d'être  satisfaits  du  projet  de  loi 
présenté,  dans  la  séance  du  -24  octobre,  à  la  chambre  des 
députés,  par  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique: 
nous  ne  comprenons  pas ,  par  exemple ,  le  but  de  l'article  8 
qui  établit  que  «  toute  association  qui  se  propose  de  former 
»  des  instituteurs  ei.  dw.  Institutions  primaires,  devra  être 
»  autorisée  par  une  ordonnance  royale  rendue  en  conseil- 
»  d'état  et  insérée  au  bulletin  des  lois;  »  ni  celui  de  l'ar- 
ticle 10  qui  stipule  sous  quelles  conditions  l'on  peut  exercer 
la  profession  d'instituteur  primaire,  à  moi«  qu'on  ne  nous 
permette  d'y  voir  le  monopole  déguisé.  Nous  repoussons  de 
toutes  nos  forces  ces  articles  et  toutes  les  autres  dispositions 
de  ce  projet  de  loi  qui  ne  seraient  pas  en  parfait  accord  avec 


76 


LE  SEMEUR. 


le  principe  de  la  libre  concurrence  pour  tout  ce  qui  se  rap- 
porteàrenseigncnient.  M.  Emmanuel  Las-Cases, daus  le  pro- 
jet qu'il  a  soumis  k  la  Chambre  sur  le  même  sujet,  et  qui  nous 
paraît  contenir  quelques  dispositions  préventives,  que  nous 
désirons  voir  également  écartées,   propose  du  moins  que 
«  les  écoles  élevées  par  des  instituteurs  à  lews  frais,  ou 
»  établies  par  des  particuliers  ou  des  associations ,  soient  de- 
»   clarées  libres,  qu'elles  ne  soient  soumises  qu'à  la  survcil- 
»   lance  qu'exi{;ent   l'ordre    public  et    le    respect  dû   aux 
»  mœurs,  et  que  les  fondxitcurs  soient  entièrement  libres 
».  pour  le    choix  du  maître,   la  discipline,    les  méthodes 
»  d'enseignement  et  l'administration  économique.  »  Il  y  a 
en  outre  une  nolr.ble  différence  entre  les  deux  projets:  le  pre- 
mier consacre  le  système  universitaire,  t  uidis  que  le  second 
place  l'instruction  sous  la  surveillaiicc  de  l'administration 
municipale.  Il  nous  semble  que,  pour  être  d'accord  avec  les 
promesses  de  la  Charte,  il  eût  été  convenable,  avant  de  faire 
une  loi  d'organisation,  de  déclarer,  d'une  mauière  explicite  et 
par  un  acte  spécial  de  la  législature  ,  qu(!  l'enseignement  est 
lilire,  et  que  toutes  les  lois  contraires  sont  révoquées.  C'est 
là  la  base  qu'il  eut  fallu  poser,  et  le  projet  ministériel  ne  la 
pose  pas.  Il  ne  réalise  donc  pas  les  espérances  qu'il  était  per- 
mis de  concevoir,   ou  plutôt  il   ne  tient  pas  des  promesses 
solennelles  que  rien  ne  permet  d'oublier. 

Il  fout ,  quel  que  soit  le  risultat  de  la  discussion  qui  va 
s'ouvrir,  que  dans  peu  d'années,  un  Franç.-.is  adulte  qui  ne 
saura  ni  lire  ni  écriie  soit  une  chose  rare.  L'instruction 
serasans  doute  pour  chaque  individu  un  instrament  puissant; 
mais  tout  instrument  est  susceptible  de  servir  à  un  bon  ou 
à  un  mauvais  usage,  selon  la  nature  de  la  volonté  qui  en 
•  dispose.  C'est  donc  aujourd'hui  plus  que  jamais  que  nous 
devons  appeler  l'attention  de  la  France  sur  la  seule  puis- 
sance régénératrice  des  volontés  humaines,  l'Evangile  de 
Jésus-Christ.  En  dcliois  de  son  influence  divine,  une  pas- 
sion humaine  ne  s'eflace  ([ue  dominée  par  une  autre  passion 
humaine. 

Avant  de  terminer  cet  article  sur  un  ouvrage  vraiment 
remarquable,  que  trois  sociétés  philantropiques  ont  unani- 
mement couronné  ,  nous  ne  craindrons  point  d'en  attaquer 
la  dureté  et  l'étrangeté  de  style.  Plus  une  matière  est  pro- 
fonde, et  plus  un  auteui- devrait,  ce  nous  semble,  s'atta- 
cher à  être  clair  et  simple  à  la  fois  ;  et  c'est  un  point  impor- 
tant que  M.  Lucas  paraît  avoir  très-négligé.  Au  reste,  le 
même  reproche  lui  a  été  adressé  par  la  commission  qui  lui 
a  décerné  un  prix  ,  et  nous  n'insisterons  pas  davantage  sur 
celte  négligence. 


LE  CARACTERE  CHRETIEN. 

I"  ARTICLE. — Les  dijferens  traits  dont  il  se  compose. 

Nous  l'avons  déjà  dit,  et  nous  ne  cesserons  de  le  répéter , 
le  Christianisme  est  pour  nous  autre  chose  que  des  formes, 
de;  cérémonies  ,  une  hiérarchie,  des  prêtres  ,  des  autels;  il 
est  à  nos  veux  el  drfns  notre  conviction,  essentiellement  lu- 
mière, vie  ,  expérience  ,  activité.  Par  ses  dogmes,  il  touche 
aux  plus  hautes  questions  philosophiques  qu'il  résout, et  par 
sa  morale, il  donne  à  l'âme  humaine  une  tendance  éminem- 
ment pratique.  D'une  part ,  rien  de  plus  élevé  ni  de  plus 
spirituel  que  ses  doctrines;  de  l'autre,  rien  de  plus  appli- 
cable à  toutes  les  relations  et  à  tous  les  devoirs  de  l'homme 
que  ses  euseignemens  moraux.  Qu'on  nous  cite  un  pro- 
blème religieux  de  haute  importance  sur  lequel  il  n'ait  jeté 
la  plus  vive,  la  plus  satisfaisante  des  lumières.  L'origine  de 
l'homme,  sa  destination,  son  étal  actuel,  son  sort  futur,  la 
Providence  ,  le  gouvernement  moral  de  Dieu  ,  l'iiarmonie 


des  perfections  divines,  la  léconciliation,  le  salut,  l'immor- 
talité, il  a  mis  toutes  ces  grandes  questions  dans  la  plus  com- 
plète évidence.  Qu'on  nous  indique  ,  d'un  autre  côté  ,  une 
position  sociale  ,    un  devoir  d'homme  ,   un  rapport  de  fa- 
mille ,  une  circonstance  de  la  vie  ,  pour  lesquels  il  ne  ren- 
ferme des  préceptes  ou  des  conseils  ,    des  commandemens 
exprès  et  positifs  ,   ou  des  directions  à  déduire  de  ses  eu- 
seignemens généraux  par  voie  d'induclion.  L'Evangile  n'est 
donc  pas,  comme  tant  de  personnes  le  croient,  une  doctrine 
en  dehors  de  la  société  et  à  laquelle  l'humanita  puisse  de- 
meurer indifférente,    un  système  bon  en  soi  et  qu'il    peut 
être  avantageux  à  quelques  personnes  d'étudier,  mais  dont 
la  généralité  des  hommes  n'a  que   faire;    il   est  le   secret 
unique  de  la  paix  poui'  les  individus  comme  pour  les  socié- 
tés ,  parce  que  seul  il  place  l'homme  sur  la  voie  de  la  régé- 
nération et  du  bonheur.  Esquisser  en  tiaits  généraux  le  ca- 
ractère chrétien  ,  tel  que  l'Evangile  tend  à  le  former  ,   sera 
sans  doute  le  moyen  de  prouver  ce  que  nous  venons  de 
dire. 

Qjjand  on  a  rappelé  It  charité,  l'humilité,  la  sainteté  ,  on 
a  donné  en  trois  mots  le  signalement  du  disciple  de  Jésus- 
Christ.  Ce  qui  le  caractérise  ,    c'est  un  amour  dominant  et 
sans  bornes  pour  Dieu  ,  une  charité  universelle  pour  tous 
les  hommes  sans  distinction  ,    un  sentiment  profond  de  sa 
faiblesse,  une  tendance  marquée,  soutenue,  progressive  vers 
la  perfection.  Il  veut  acquérir  ,    non  pas  une  vertu  seule- 
ment ,    mais   toutes  les  vertus  ;   combattre  ,  non  pas  une 
habitude  mauvaise  seulement ,  mais  tous  les  penchans  au 
mal  qui  sont  dans  sa  nature  ;  et  quand  il  parle  de  sanctifi- 
cation, il  n'entend  point  par  là  une  vertu  vulgaire,  la  sim- 
ple moralité,  mais  la  veitu  au  plus  haut  degré.  A  cet  égard, 
il  ne  pose  aucune  limite;  il  ne  connaît  de  terme  à  ses  efforts 
que  celui  que  Dieu  lui-même  a  tracé;  il  aspire  à  être  saint 
comme  Dieu  est  saint.  Mais  ce  n'est  ici  encore  qu'une  vue 
f^cncrale  de  la  matière,  et  en  quelque  sorte  l'ébauche  de  ce 
caractère  spirituel  et  té'Ieste,   qui  est  presque  indéfinissable 
et  qui  échappe  aux  descriptions  qu'on  veut  en  faire.  Nous 
désirerions  présenter  ce  sujet  sous  un  autre  jour ,  en  mon- 
trant le  sage  tempérament  que  le  Christianisme  a  su  mettre 
dans   les  ve.rtus  morales  les  plus  opposées  en  apparence; 
car  ,  de  même  que  srs  doctrines  renferment  la  solution  des 
énigmes  les  plus  indéchiffrables  de  l'humanité,  ses  préceptes 
et  l'esprit  de  sa  morale  riipprochcnt  et  accordent  des  con- 
trastes que  les  leçons  de  la  philosophie  ont  vainement  tenté 
de  concilier. 

Et  d'abord  ,  comme  nous  venons  de  le  dire  ,  le  chrétien 
est  humble;  il  a  un  sentiment  profond  de  sa  misère  morale 
naturelle  ;  il  se  croit  incapable  par  lui-même  de  faire  le 
bien.:  et  pourtant  il  sent  sa  dignité  plus  que  personne  et 
mieux  gue  personne  ;  car  il  sait  qu'il  est  une  créature  de 
Dieu  destinée  à  l'immorialité ,  cl  une  créature  qui  ,  même 
dans  son  étal  de  chute  et  de  corruption  ,  a  été  estimée  au 
prix  de  l'anéanlissemeut  et  de  la  mort  du  Fils  de  Dieu. 
Plus  il  se  voit  petit,  lorsqu'il  ne  regarde  qu'à  lui-même, 
plus  i'  devient  grand,  lorsqu'il  se  rappelle  tous  les  titres  de 
noblesse  qu'il  possède  en  Dieu  ;  plu^;  il  se  sent  faible,  lors- 
qu'il ne  s'appuie  que  sur  sa  force,  plus  il  devient  fort  lors- 
qu'il place  toute  sa  puissance  en  Dieu.  Ce  qu'il  perd  en  es- 
time de  lui-même,  il  le  gagne  dans  l'estime  de  Dieu,  et  tous 
les  mérites  persotinels  auxquels  il  renonce  ,  il  les  retrouve 
dans  l'immevisité  dé  l'amour  el  dans  la  perfection  de  l'o- 
béissanoe  de  sou  Sauveur;  il  s'élève  de  toute  la  profondeur 
des  humiliations  de  Jésus-Christ.  Ainsi  la  différence  qu'il  y 
a,  sous  ce  rapport,  entre  le  chrétien  el  l'homme  du  monde, 
consiste  en  ce  que  !e  second  cherche  en  lui-même  ce  que  le 
premier  trom'c  en  Dieu  :  la  différence  est  immense,  elle  est 
infinie. 

Voici  un  autre  contraste,   qui  ne  nous  paraît  pas  moins 


LE  SEMEUR. 


TJ 


}paul.  La  piièrc  est  l'arme  du  chrétien  ;  il  s'y  sent  porté 

le  sciitinieiit  habituel  de  ses  infirmités  morales  ,  et  la 
fession  constante  qu'il  fait  Ji  Dieu  est ,  qu'il  ne  possède 
11,  qu'il  ne  peut  rien,  qu'il  n'est  rien.  Or,  ne  semble-t-il 
,  au  premier  coup-d'ojil,  qu'un  homme  pénétré  de  cette 
viction  sera  laiijjuissaut  cl  lâche  dans  l'accomplissement 
ses  devoirs,  et  qu'il  sentira  à  tout  instant  ses  efforts  pa- 
l'sés  à  la  vue  de  son  impuissance?  C'est  tout  le  contraire. 

trait  dominant  du  caractère  chrétien  est  l'énergie,  Tac- 
ite et  une  disposition  constante  à  faire  à  Dieu  et  à  ses 
res  le  sacrifice  de  ses  biens  ,  de  son  temps ,  de  ses  forces, 
ses  facultés,  de  sa  vie.  Ne  vous  en  étonnez  pas,  il  a  trouvé 
is  son  Dieu  tout  ce  qu'il  est  persuadé  qu'il  ne  saurait 
uver  en  lui-même  ,  et  la  vertu  du  bras  qui  a  laucé  les 
ndes  dans  l'espace  et  qui  les  y  soutient  s'accomplit  dans 
,  infirmité. 

Slever  ses  désirs  et  ses  espérances  vers  le  monde  des  réa- 
s,  vivre  par  la  pensés  dans  le  ciel,  chercher  la  commu- 
n  de  Dieu,  est  un  besoin  de  l'âme  qui  est  soumise  à  l'in- 
ence  de  l'Evangile  ;  et  ceux  qui  ne  connaissent  que  de 
n,  et  non  point  pour  les  avoir  éprouvées,  ces  saintes  élé- 
ions  de  la  foi,  sont  en  géuéral  portés  à  penser  que  cette 

mystique  et  de  pure  contemplation,  comme  ils  l'ap- 
lent,  est  peu  compatible  avec  la  pratique  des  devoirs 
mbreux  et  variés  auxquels  l'homme  est  appelé  ici-bas. 
pliquez-nous  cependant,  hommes  du  siècle,  comment  il 
fait  qu'avec  cette  spiritualité  d'affections  et  cette  tcn- 
ice  prononcée  à  s'occuper  des  choses  du  monde  invisible, 

Chrétiens,  loin  de  négliger  leurs  devoirs  de  famille,  de 
cation,  de  position,  de  société,  se  montrent  au  contraire 
is  zélés  que  les  autres  hommes,  sans  comparaison,  pour 
ites  les  œuvres  bonnes,  pour  toutes  les  entreprises  clia- 
ables  ,  pour  toutes  les  vertus  ardues  et  qui  exigent  des 
rifices.  Ne  serait-ce  point  qu'il  y  a  chez  eux  un  principe 
vie  caché,  une  puissance  divine  qui  vous  est  inconnue, 
lis  dont  la  découverte  et  la  possession  vous  révéleraient 
secret  des  véritables  forces  de  l'âme  humaine? 
Qui  parle  de  mener  une  vie  chrétienne  parle  de  faire  des 
rifices.  Le  Christianisme  consiste  en  grande  partie  à  sa- 
ir  renoncer  à  sol-même  j  Jésus-Christ  appelle  ses  disciples 
e  charger  de  leur  croix  et  à  le  suivre,  et  le  grand  pro- 
;me  de  leur  vie  est  de  réaliser  dans  la  pratique  la  science 
'ils  ont  apprise  à  l'école  de  leur  Maître  et  qui  se  réduit  à 
;i  :  Echanger  des  biens  périssables  contre  des  biens  inipé- 
eables,  des  joies  passagères  contre  des  joies  éteinelles,  le 
)nde  contre  le  ciel,  la  vanité  contre  Dieu.  Mais,  dira-t-on, 
elle  vie  triste  et  pénible  ne  doit  pas  mener  celui  qui 
iinl  de  s'attacher  à  ce  moude,  qui  n'ose  en  jouir,  qui  se 
iout  à  n'y  r1en  posséder  et  qui  tend  de  toutes  ses  forces  à 
n  affranchir  I  Un  tel  homme  ne  conrt-il  pas  risque  de 
endre  en  liaine  et  les  liommes  et  les  choses?  Il  n'en  est 
int  ainsi;    rien  de  moins  misanthrope  que  le   Chrétien. 

foi  qui  l'élève  au-dessus  du  monde  lui  a  fait  puiser  daus 
sein  de  Dieu  un  amour  expausif,  une  bienveillance  uni- 
rselle,  et  quoiqu'il  plaigne  ceux  qui  ont  placé  toutes  leurs 
pérances  ici-bas,  il  les  comprend  jusqu'à  un  certain  point, 
tendu  qu'il  a  senti  et  vécu  comme  eux,  et  qu'il  penserait 
sentirait  encore  de  même,  si  Dieu  ne  lui  avait  donné  le 
ùt  des  choses  spirituelles.  Son  renoncement  n'est  pas  ri- 
risme  ;  sa  tempérance  n'est  pas  austérité  ;  il  fuit  les  so- 
;tés  bruyantes,  mais  sans  humeur;  il  s'abstient  des  vains 
aisirs,  en  plaignant  ceux  qui  s'y  adonnent;  mais  sa  com- 
ission  vient  autant  de  son  amour  pour  ceux-ci  que  de  sa 
i  et  de  son  expérience  à  l'égard  de  ceux-là  ;  elle  ne  res- 
mble  en  rien  au  blâme  hautain  ni  à  l'orgueilleuse  pitié  du 
îdant'.sme  pîiilosophique  ou  religieux.  Il  renonce,  parce 
le  Dieu  le  lui  demande,  et  parce  qu'il  sent  qu'il  lui  est 
)n  de  renoncer,  et  en  renonçant  il  jouit  incomparablement. 


infiniment  ])lus  que  ceux  qui  ne  cherchent  qu'à  jouir  :    il 
possède  la  paix,  l'arnour  et  la  communion  de  son  Dieu. 

La  vue  du  mal  moral  est  toujours  accompagnée  de  dou- 
leur; le  spectacle  des  misères  humaines  cause  de  la  peine, 
et  il  n'y  a  pas  de  repeu tance  sans  douleur  intérieure  et 
profonde.  Cependant  c'est  ici  un  des  merveilleux  secrets  du 
Ghristianisine,  de  conserver  la  paix  même  dans  une  âme  qui 
est  pénétrée  de  son  indignité,  et  de  la  soutenir  par  l'assu- 
rance du  pardon  et  de  l'amour  de  son  Créateur. 

Jésus-Christ  a  dit  :  Aimez  vos  ennemis,  bénissez  ceux 
qui  vous  maudissent,  faites  du  bien  à  ceux  qui  vous  haïs- 
sent, et  prie:  pour  ceux  qui  vous  maltraitent  et  qui  vous 
persécutent,  et  tout  dans  l'Évangile  respire  un  esprit  de 
respect,  de  pardon  et  d'amour.  Fidèle  à  ces  préceptes  et 
animé  de  l'esprii  de  son  Maître,  le  Chrétien  pardonne  les 
injures  qu'on  lui  fait;  le  ressentiment,  la  vengeance  ne  sau- 
raient habiter  dans  son  cœur;  c'est  peu  pour  lui  d'oublier 
les  torts  dont  on  peut  s'être  rendu  coupable  envers  lui,  il 
est  prêt  encore  à  montrer  que  non-seulement  il  n'a  pas 
gardé  de  rancune,  mais  que  l'amour  est  demeuré  au  fond 
de  son  âme  :  rendre  le  bien  pour  le  mal  est  la  seule  ven- 
geance qu'il  connaisse.  Mais  qu'on  se  garde  bien  de  croire 
que  cette  disposition  à  pardonner  soit  voisine  de  la  lâcheté. 
Il  y  a  de  la  dignité  et  une  dignité  imposante  dans  le  Chré- 
tien, qui  refuse  de  se  souvenir  d'une  injustice;  car  d'abord 
il  fait  violence  à  sa  première  nature,  il  impose  silence  à  ses 
passions,  il  maîtrise  son  cœur,  et  la  sagesse  éternelle  l'a  dé- 
claré :  Celui  qui  est  maître  de  lui-même  est  plus  fort  que  le 
conquérant  qui  prend  les  villes.  Si  le  disciple  du  Christ 
n'use  pas  de  représailles,  c'est  qu'il  sait  qu'il  y  a  plus  de 
justice  jiour  lui  à  pardonner  qu'à  se  venger.  Cette  disposi- 
tion est  chez  lui  le  fruit  d'un  principe  et  non  de  la  facilité 
et  de  la  mollesse  du  cai-actèrc;  c'est  une  détermination  de 
la  volonté  qui  a  été  prise  librement  pour  obéir  à  Dieu,  pour 
imiter  Dieu,  qui  lui  a  pardonné  à  lui-même  mille  offenses 
et  qui  lui  en  pardonne  tous  les  jours.  D'ailleurs,  tout  eu 
pardonnant  et  en  refusant  quelquefois  de  faire  valoir  des 
droits  lésés,  le  Chrétien  sait  dans  l'occasion  signaler  l'injus- 
tice, la  repousser,  la  flétrir  et  faire  rougir  un  oppresseur 
auquel  il  renonce  à  résister  par  amour  et  dans  des  vues  de 
paix. 

La  patience  chrétienne  n'est  ni  la  résignation  stoïqne ,  ni 
un  lâche  acquiescement  de  l'esprit  à  des  maux  qu'on  ne 
saurait  éviter.  Quand  dans  les  souffrances  physiques  aux- 
quelles il  est  sujet  comme  les  autres  hommes,  ou  sous  le* 
coups  de  l'adversité,  qui  ne  le  ménagent  pas  davantage, 
le  chrétien  ferme  la  bouche  et  s'abstient  du  murmure, 
ce  n'est  pas  seulement  parce  qu'il  se  sent  impuissant 
pour  lutter  contre  la  force  véritable  des  événemens  ,  ou 
pour  éloigner  des  souffrances  auxquelles  il  ne  saurait  rien 
changer  ,  mais  il  voit  dans  ces  dispensations  sévères  la  vo- 
lonté d'un  père  qui  l'aime,  et  c'est  avec  amour  et  adora- 
tion qu'il  baise  la  main  qui  s'apesantit  sur  lui.  Et  qu'où 
y  fasse  bien  attention  ,  cette  soumission  entière  de  l'esprit  et 
du  cœur  à  la  volonté  divine  n'exclut  pas  la  fermeté  et  l'é- 
nergie ;  elle  est  incompatible  avec  l'abattement,  parce  que 
au  fond  de  l'âme  du  chiétien  se  trouve  la  confiance  et 
uue  confiance  sans  bornes  en  la  bonté  infinie  et  la  toute- 
puissance  de  Dieu,  qui  fait  tout  cmicourir ,  sans  excep- 
tion ,  même  les  douleurs  les  plus  poignantes  ,  au  plus  grand 
bien  de  ceux  qui  espèrent  en  lui.  Voilà  pourquoi  vous  vovez 
le  chrétien  conserver,  au  milieu  de  ses  maux,  toute  sa  li- 
berté d'esprit  et  vaquer  à  ses  affaires,  en  recourant  d'ailleurs 
aux  moyens  légitimes  qui  sont  en  son  pouvoir,  soit  pour 
éloigner  de  lui  l'affliction,  soit  pour  eu  diminuer  le  poids. 
C'est  ainsi  encore  que  ,  persuadé  que  tous  les  événemens 
sont  dirigés  par  la  Providence  et  qu'il  n'aurait  rien  sans  sa 
H   volonté,  le  disciple  de  Jésus-Christ,  est  content  de  la  posi- 


78 


LE  SEMEUR. 


tlon  où  il  se  trouve,  quelque  médiocre  qu'elle  soilj  il  ac- 
ccpteniênie  la  pauvreté ,  si  Dieu  la  lui  dispense  ,  et  il  mange 
avec  actions  de  grâces  le  morceau  de  pain  qu'il  reçoit  de  la 
main  de  son  bienfaiteur  céleste.  Mais  en  même  temps  l'E- 
vangile lui  interdit  la  paresse ,  lui  commande  le  travail,  lui 
fait  un  devoir  de  l'activité,  et  sanctifie  le  désir  qui  se  trouve 
naturellement  en  lui  d'améliorer  sa  condition  :  le  chrétien 
obéit ,  et  quand  il  a  travaillé  consciencieusement  et  devant 
Dieu,  il  inuit  en  paix  du  fruit  de  son  labeur,  avec  actions  de 
(grâces,  sans  envie  et  sans  murmure. 

La  simplicité  est  un  autre  trait  du  caractère  chrétien. 
Cette  heureuse  disposition  a  son  siège  dans  l'âme,  d'oii  elle 
étend  son  iuflacuce  sur  toute  la  vie;  les  goûts  du  chré- 
tien sont  simples;  voilà  pourquoi  la  pompe,  le  faste,  l'os- 
tentation sont  peu  en  harmonie  avec  ses  sentimens.  Il  est 
simple  dans  ses  mœurs,  simple  dans  ses  manières,  simple 
dans  l'intérieur  de  sa  maison,  simple  dans  ses  relations  au 
dehors.  S'il  vit,  du  fruit  de  son  travail  ,  il  ne  s'accorde  que 
le  nécessaire;  s'il  a  quelque  fortune,  il  en  profite  pour  se 
procurer  certaines  aisances.  Je  conçois  cependant  que  le 
chrétien  puisse  occuper  un  rang  dans  la  société  ;  je  me  le 
représente  investi  de  hautes  dignités;je  lesupposemcme  mi- 
nistre d'état ,  priuce  ,  souverain  ;  mais  alors  la  représenta- 
tion à  laquelle  il  est  obligé,  l'empressement  qu'on  montre 
autour  de  lui,  les  flattei  ies  qu'il  reçoit,  sont  plutôt  une 
épreuve  pour  sa  foi  qu'un  aliment  à  son  orgueil.  Il  en- 
visage comme  de  véritables  fardeaux  ces  honneurs,  que 
tant  de  gens  se  proposent  comme  la  fia  de  l'existence 
humaine,  et  cette  gloire  du  monde  dont  il  est  obligé  de 
porter  le  poids  forme  à  ses  yeux  une  partie  de  ce  renonce- 
ment à  sa  volonté  propre  auquel  l'appelle  son  Sauveur. 
Ainsi ,  il  demeure  simple  au  milieu  de  la  grandeur  qui 
n'enfle  point  son  cœur  ,  et  quand  à  lui ,  s'il  était  libre  de 
choisir,  ilpréfcrcraitunc  vie  obscure  et  retirée;  mais  s'il  sent 
qu'il  est  appelé  par  Dieu  à  suivre  une  carrière  moius  hum- 
ble ,  c'en  est  assez  pour  lui ,  il  fait  taire  son  désir  et  obéit. 

L'Évangile  ne  s'est  pas  prononcé  sur  la  meilleure  forme 
de  gouvernement  possible  ,  et  n'avait  pas  i  s'en  occuper  : 
le  règne  de  Jésus-Christ  n'est  pas  de  ce  monde.  Mais  quoique 
le  Chrétien  puisse  être  heureux  sous  un  roi  absolu,  comme 
dans  une  monarchie  constitutionnelle  ou  une  république , 
parce  que  sa  félicité  vient  de  plus  haut  que  les  lois  humai- 
nes ,  et  que  le  despotisme  ne  peut  pas  plus  la  détruire  que 
les  bons  gouverncmens  la  consolider  ,  il  tend  de  toutes  ses 
forces  II  l'améiioration  des  institutions  de  son  pays,  il  est 
l'ami  le  plus  zélé  de  la  liberté  ,  et  le  défenseur  le  plus  ar- 
dent de  tous  les  droits  de  l'homme  et  du  citoyen. 

Ainsi  la  vertu  chrétienne  n'appartient  pas  à  un  pays 
seulement,  mais  à  tous  les  pays;  pas  aune  classe  d'hommes  ui 
à  une  profession  ,  mais  k  toutes  les  classes  et  à  toutes  les 
professions.  Elle  est  praticable  par  le  riche  aussi  bien 
que  par  le  pauvre ,  par  les  princes  aussi  bien  que  par  leurs 
sujets,  par  les  maîtres  aussi-bien  que  par  les  serviteurs,  par 
les  pères  etles  mères  aussi  bien  que  par  lesenfans.  EUe  em- 
brasse toutes  les  relations  de  la  vie,  dans  tous  leurs  détails, 
et  avec  tontes  leurs  nuances  ,  parce  qu'elle  consiste  moins 
en  préceptes  et  en  maximes  que  dans  un  principe  régéné- 
rateur et  vivant  qui  ,  une  fois  qu'il  s'est  emparé  de  l'âme  , 
la  plie  merveilleusement  à  l'accomplissement  de  tous  les 
devoirs.  Quelle  connaissance  du  cœur  humain  et  du  monde, 
qnelle  profondeur  de  vues ,  quel  vaste  génie  n'a  pas  dû 
posséder  celui  qui,  embrassant  ainsi  l'humanité  dans  son 
ensemble  et  dans  chacune  de  ses  formes  si  diverses  ,  a  su 
ti-ouver  une  règle  générale  applicable  à  tous  les  cas  parti- 
euliers!  Sages  du  monde,  si  l'Évangile  ne  vient  pas  de 
Dieu  ,  dites-nous  comment  le  charpentier  de  Nazareth  et 
les  pécheurs  de  Galilée  ont  pu  créer  un  code  de  morale 
aussi  parfait  que  celui  duOiristianigmc,  qui  a  laissé  bien  eu 


arrière  de  lui  tous  les  systèmes  qu'il  a  trouvés  dans  1 
monde  à  l'époque  de  son  apparition  ,  et  qui  marche  ton 
jours  en  avant  de  tous  ceux  qui  naissent  et  qui  se  succéder 
de  siècle  en  siècle  sur  la  surface  du  globe. 

Nous  terminons  par  une  réflexion  qui  ressort  naturelh 
ment  de  ce  qui  vient  d'être  dit.  Dans  ces  temps  de  crise  o 
l'ordre  social  manque  de  lien,  et  où  les  lois  sont  impuii 
santés  parce  que  les  masses  manquent  de  principes  ,  si  1 
vrai  Christianisme  était  plus  généralement  counu  et  pra 
tiqué,  si  ce  caractère  chrétien  que  nous  venons  de  cons 
déror  était  moins  rare,  et  devenait  celui  d'une  portio 
considérable  des  membres  de  la  société  ,  comme  l'état  a< 
tuel  de  la  France  changerait  de  face  !  Quelle  paix,  que 
ordre  ,  quelle  prospérité  on  verrait  y  régner  !  Car  de  toi 
tes  les  révolutions,  la  pLus  nécessaire  n'a  pas  encore  et 
accomplie  parmi  nous  ,  je  veux  dire  la  révolution  moral 
et  spirituelle  des  âmes  ;  et  tant  qu'elle  ne  sera  pas  désiréi 
et  que  l'Evangile  ,  qui  peut  seul  l'opérer,  ne  sera  pas  re 
cheixhé,  c'est  en  vain  que  l'on  demandera  au  progri 
social  ce  qu'il  ne  saurait  donner. 

Dans  un  second  article,  nous  montrerons  que  le  caractèr 
chrétien,  tel  que  nous  avons  cherché  à  en  esquisser  les  trait 
essentiels  ,  tient  à  des  principes  religieux  positifs  ,  de  tell 
sorte  que  les  doctrines  fondamentales  du  Christianisme  un 
fois  reçues  ,  il  f  lut  que  le  cœur  suivisse  un  changement ,  e 
que  l'efficace  de  ces  vérités  paraisse  dans  la  vie  et  dans  1 
conduite. 


DE   L'UTILITARISME. 

TROISIÈME     ARTICLE. 

Qu'on  en  soit  donc  bien  averti  :  l'utilitarisme  mutil 
cruellement  la  vie.  Il  n'eu  laisse  subsister  que  l'animalité  « 
l'intelligence,  et  la  seconde  comme  vassale  de  la  première 
Tout  l'homme  moral  disparaît.  C'est  une  singulière  dii 
traction  des  utilitaires  de  compter  parmi  leurs  plaisirs  h 
jouissances  dea  artsj  car  l'admiration,  la  sympathie  et  l'en 
thousiasme,  en  tant  qu'ils  se  rapportent  à  des  détermina 
tions  de  la  volonté,  à  des  actes  moraux,  sont  des  mets  doi; 
il  ne  leur  est  pas  permis  de  goûter.  Il  m'est  impossible  d 
dire  ce  qui ,  dans  la  peinture,  dans  la  musique  ,  dans  1 
poésie  et  dans  l'éloquence ,  peut  encore  être  à  leur  usage 
Tout  se  tient  tellement  dans  l'homme,  le  physique,  l'iuteJ 
lectuel  et  le  moral,  et  les  impressions  affectent  si  naturelle 
ment  toutes  nos  ficultés  à  la  fois,  et  les  unes  par  les  autres 
que  je  ne  saurais  en  vérité  quelle  jouissance  esthétiqu 
concéder  aux  utilitaires,  qui  ne  les  fit  sortir  de  leur  système 
Et  ils  en  sortiraient  saus  s'en  apercevo.r,  car  un  système  n 
change  pas  la  nature  des  choses;  un  utilitaire  n'en  reste  pa 
moins  homme;  il  se  réfute  à  tous  les  niomens  par  des  élan 
involontaires  d'indignation,  de  pitié,  de  pudeur  et  de  sym 
palhie;  et  il  demeure  spiritualiste  au  sein  d'un  système  qui 
bien  compris  et  bien  suivi,  n'est  que  le  matérialisme  le  plu 
absolu. 

Nous  ne  disons  ici  que  ce  que  les  utilitaires  auraient  di 
dire  les  premiers.  S'ils  ont  vu  les  conséquences  de  leursys 
tème,  pourquoi  ne  pas  les  avouer?  S'ils  ne  les  ont  pas  vues 
que  penser  de  leur  philosophie?  et  comment  ne  pas  soup 
çonuer  ces  hommes  si  habiles  d'une  grande  légèreté?  El 
tout  cas,  nous  voulons  supposer  qu'ils  ne  reculeront  pas  de 
vaut  leur  ouvrage  mieux  connu,  qu'ils  ne  se  refuseront  poin 
à  compléter  leur  système,  et  que,  matérialistes  en  principe 
ils  voudront  l'être  ouvertement  C'est  dans  cette  forte  as 
siette  que  nous  les  invitons  à  se  placer  ;  et ,  leur  accordan 
pour  le  moment  et  le  principe  et  les  conséquences,  nou 
faisant   matérialistes  avec  eux ,  nous  ne  leur  conlesion 


LE  SEMEUR. 


n 


ainteiiaiit   qu'une  chose,  Vuiililc    Je    leur   svsltiuc    d'«- 
'ite. 

Que  rinlérêt  personnel  n'ait  pas  clé   jusqu'ici  un    guide 
en  sûr,  c'est  de  quoi  ils  (  ouviennent.  «  Maisc'est,  disent- 
i,   que   cet  inlcrcH  était  mal  éclairéj  toute  .,otre  théorie 
ipphque    à  l'iiitcièt  hicn    entendu.    Laissez-nous  t'aiie  , 
issez-nous  éclairer  l'intérêt;  et  vous  verrez  que,  pour  di- 
ger  l'humanité,  il  vaut  hien  mieux   que  la  conscience.    » 
ous  convenez  donc  que  les  faits  manquent  à  votre  théorie? 
t  en   effet,   quand  on  oublierait  les  fautes  énormes ,  les 
icoiicevaLles  méprises  de  l'égoïsuie,  et  le  déluge  de  maux 
u'il  a  versé»  sur  le  monde,  on  serait  Lieu  obhgé  de  cou- 
euir  que  si,  dans  une  sphère  très  bornée  et  dans  des  ap- 
lications  immédiates,   il  s'est  montré  capable  de   guider 
individu  ,  il  n'est  ,  au  contraire,  quand  il  s'agit   de  régler 
ensemble  de  la  vie,  qu'un  pauvre  myope,  hors  d'état  de 
approcher  par  le  regaid  le  but  oh  il  tend  du  point  d'où  il 
art.  Vous  vous  chargez  de  l'éclairer  ;  soit.  Mais  avez-vous 
ien  mesuré  la   tâche!'  Savez-vous  ce  que  c'est  pour  l'in- 
iUigeuce  vulgaire  et  pour  l'esprit  sans  culture  que  d'avoir 
uutmuellement  devant  les  yeux  tout  l'ensemble  de  la  vie  , 
sûtes  ses   relations  combinées ,   afin  de  faire  concorder  la 
loindre  de  ses  décisions,  non  avec  l'utilité  prochaine  seule- 
leut,  ni  avec  une  utilité  un  peu  plus  éloignée  ,  mais  avec 
n  résultat  définitif  qui  se  laisse  entrevoir  dans  le  lointain, 
travers  une  suite  plus  ou  moins  longue  de  sacrifices  préa- 
iblcs?  Espérez-vous  obtenir  par  là  la  suppression  d'un  mot 
aéd.sant  qui  se  pressait  vers  mes  lèvres,  et  que  je  puis  là- 
her  6  lUS  me  compromettre?  la  suppression  de  ces  pensées 
atimes,  de  ces  mouvemeus  intérieurs  ,  qui,  pour  invisibles 
u'ils  sont,  n'en  sont  pas  moins  le  germe  d'actions  impor- 
îutes?  en  obtiendrez-vous  des  décisions  promptes,  instanta- 
ées?  en  obtiendrez-vous  tant  d'actes  de  renoucement,  dont 
humilité  garde  le  secret,  et  qui  resteront  sans  récompense, 
1  la  conscience  ne  les  récompense  pas?  en  obtiendrez-vous 
urtout  ce  partait  dévouement ,   ces  généreux  sacrifices  , 
ont  la  société  a  besoin,  et  dont  i'iugratitude  est  souvent  le 
iremier  et  le  dernier  prix?  Comment  persuaderez-vous  à 
individu    que  l'intérêt,  je  ne  sais  quel  intérêt,  lui  com- 
aande  le  sacrifice  de  tous  ses   intérêts?  Je  v  ois  bien  qu'a- 
irès  avoir  réduit  le  catalogue  de  vos  plaisirs,  il  faudra  ré- 
luire encore,  et  de  beaucou[),  celui  de  vos  vertus;  mais, 
n  descendant  même  au  taux  le  plus  bas,  à  quel  degré  cspe- 
ez-vous  porter  la  culture^de  Tliomuie,  si  vous  vous  flattez 
le  reudre  chaque  individu   capable  de  mettre  chacune  de 
es  act.ous  dans  un  juste  rapport  avec  son  bonheur,  je  veux 
lire  avec  l'intérêt  de  toute  sa  vie?  Etait-ce  donc  un  si  mé- 
haut  guide  que  la  conscience?  et  si  le  bonheur  ,    comme 
'ous  eu  convenez  sans  doute,  réside  dans  l'âme  plus  que 
l.ans  les  circonstances  extérieures,  si  l'on  est  heureux  plutôt 
clou  ce  qu'on  est  que  selon  ce  qu'on  a  ,  y  avait-fl  un  meil- 
eur  calcid  que  d'appeler  la  conscience  au  conseil,  puisqu'en 
a  suivant  on  s'enlevait  au  pouvoir  des  circonstances  ,   et 
[ue  ,  favorisé  ou  non  par  elles  ,  on  se  trouvait  toujours  eu 
>aix  et  d'accord  avec  soi-même,  et  heureux  par  conséquent, 
leureux  d'un   bonheur  que  n'aurait  pas  même   troublé  la 
lécouverte  qu'on  s'était  trompé?  Les  erreurs  de  l'utilitaire 
ont  un  peu  plus  amères;  et  quand  il    est  malheureux  au- 
lehors,  il  l'est  encore  aa-dodaus.  L'homme  de  conscience 
:st  donc  le  meilleur  utilitaire. 

On  dit  qu'il  sera  toujours  impossible  de  diriger  les  aéros  - 
ats,  parce  que,  entièrement  cernés  d'air,  il  leur  maïujue  de 
jlonger  par  leur  extrémité  dans  un  m^ilieu  plus  dense  qui 
es  soustraie  en  partie  à  la  puissance  de  l'atmosphère.  Ap- 
pliquant cette  image  au  système  qui  fait  de  l'intérêt  le 
naître  unique  de  la  vie  humaine  ,  nous  avons  peine  à  con- 
;evoir,  eu  tiièse  générale,  que  ce  qui  est  boa  pour  pousser, 
ioil  bon  aussi  pour  retenir;  et  la  vieille  idée  d'opposer  les 
;oiitraires  aux  contraires,  la  conscience  à  l'intérêt,  le  juste 
1  l'utile,  nous  paraît  plus  solide  que  cette  espèce  d'homéa- 
pathie  morale,  qui  n'a  pour  elle  m  la  nature  ni  l'expérience. 
L'ordre  résulte,  dans  toutes  les  sphères,  de  la  combinaison 
ie  deux  forces  opposées;  pourquoi  ici  seulement  cette  unité 
inouïe?  et  que -nous  promet-elle?  Vous  avez  trouve  que  cet 
équilibre  ,  qui  est  la  loi  constitutionnelle  de  l'univers  ,  est 
Jifficile  à  maintenir  exact  entre  la  conscience  etruitorêt; 


nous  le  trouvons  aussi;  mais  est-il  plus  sur  de  briser  la  ha 
lance?  La  lyre,  nous  en  convenons,  ne  rend  pas  un  accord^ 
parfait  entre  nos  mains  inliahiies;  mais  pour  cela  faut-il 
briser  la  Ivre? 

Les  nouveaux  utilitaires  sont,  pour  la  plupart ,  des  pu^j 
blicistes;  ils  ont  été  frappés  ,  et  nous  le  sommes  aussi  ,  d^ 
l'inconvénient  d'appliquer  les  pures  notions  du  droit  au 
relations  politiques  ;  ils  ont  mis  partout  à  la  place  du  droit 
l'intérêt  général;  mais  fant-il  une  erreur  pour  en  corriger 
une  autre?  et  pour  bien  pourvoir  à  l'intérêt  généial,  est-il 
nécessaire  de  n'obéir  qu'à  l'intérêt  personnel? 

Nous  courons  rapidement  sur  les  idées  principales  du  su- 
jet ;  nous  jetons  à  l'écart  beaucoup  d'objections  ,  parce  que 
le  véritable  argument  nous  attend,  et  qu'une  fjis  en  notre 
possession  ,  il  rendra  superflue  toute  discussion  ultérieure. 

Le  grand  argument  des  utilitaires,  c'est  que  la  conscience 
ne  peut  se  prouver.  Or,  nous  disous  c^ue  la  conscience  peut 
se  prouver. 

Le  mot  existe  ,  donc  la  chose  existe.  L'idée  du  juste  est 
dans  le  monde,  donc  le  juste  est  une  réalité.  Les  utilitaires 
nous  disent  que  les  hommes  ont  inventé  ce  mot  et  celte 
idée;  m  lis  les  hommes  n'inventent  pas  ainsi. 

Dans  la  supposition  des  utilitaires,  l'homme  seiait  arrivé 
dans  le  monde  doué  d'une  intelligence  à  laquelle  la  notion 
du  juste  était  parfaitement  étrangère; ce  sens  lui  manquait; 
du  juste  et  de  l'injuste  il  n'avait  non  plus  de  perception 
qu'uu  a\cugle  des  couleurs;  n'importe  :  pour  mettre  eu 
sûreté  SCS  inlérêls(je  ne  pai  le  pas  de  ceux  de  ses  semblables  : 
pourquoi  s'en  soucierait-il  ?)j  il  lui  serait  tombé  dans  l'es- 
prit d'imaginer  la  conscience,  la  morale,  le  juste,  le  bon,  à 
peu  près  comme  l'aveugle  composerait,  avec  intention  et 
choix,  du  rouge,  du  jaune,  du  vert  et  du  bleu.  Et  ce  n'est 
pas  un  ange  qui  des  régions  célestes  aurait  importé  dans  le 
monde  des  liommes  ce  nouvel  élément  de  pensée  et  ce 
nouveau  principe  d'action!  Non  ,  cette  idée  dont  les  hom- 
mes étaient  originairement  privés,  ce  principe  ,  étranger  à 
leur  organisation  ,  un  beau  jour  l'homnie  l'a  donné  à 
l'homme;  et  les  observateurs  l'ont  découvert  dans  l'intel- 
ligence Sans  doute  avec  la  même  surprise  qu'une  rose  sur 
des  ciiardons,  ou  un  raisin  sur  des  épines.  J'espère  que  la 
prévention  ne  m'égare  pas;  je  crois  que  les  défenseurs  du 
sens  moral  pourraient  s'en  tenir  la,  et  se  reposer  jusqu'à  ce 
que  les  utilitaires  aient  eu  le  loisir  de  répoudre  à  cette  ques- 
t.ou  :  Est-il  dans  la  capacité  de  l'esprit  humain  d'inventer 
une  chose  simple  qui  n'est  absolument  pas  daus  la  nature 
et  ''.ont,  par  conséquent,  elle  ne  leur  a  pas  donné  la  notion? 
S'ils  répondent  par  l'affirmative,  nous  les  prions  d'inventer 
une  couleur  qui  ne  soit  aucune  des  sept  couleui  s  du  prisnie 
une  substance  qui  ne  soit  ni  minérale,  ni  végétale  ,  ni  ani- 
male ,  un  sens  qui  ue  soit  ni  la  vue ,  ni  le  tact ,  ni  le  goût 
m  l'odorat,  ni  l'ou'ie. 

Il  nous  semble  que  nous  faisons  dans  cette  occasion  uu 
emploi  fort  légitime  du  principe  de  Descartes  :  qu'il  ne 
peut  rieu  y  avoir  daus  l'esprit  qui  n'ait  son  objet  au-dehoz'S. 
Lui-même  nous  parait  en  avoir  abusé  lorsqu'il  s'en  est  servi 
pour  prouver  l'existence  de  Dieu.  La  notion  de  Dieu  ,  ré- 
pandue ,  il  est  vrai,  chez  tous  les  peuples  du  monde,  n'est 
qu'une  application  directe  du  principe  de  la  causalité  ,  une 
induction  naturelle  qui ,  de  cause  en  cause,  nous  conduit  à 
la  nécessité  d'une  intelligence  première  et  ordonnatrice  : 
mais  observez  qu'arrivés  la,  rieu  ne  nous  est  lévélé  sur  la 
nature  intime  de  cet  être  que  nous  avons  conclu  ;  nous  ne 
pouvons  que  la  construire  (si  l'on  ose  parler  ainsi)  au  moyen 
de  l'analogie  ;  ei  nous  puisous  dans  l'observation  de  la  seule 
intelligence  qui  nous  soit  connue,  celle  de  l'homme,  les  at- 
tributs  dont  nous  revêtons  la  Du  inité.  Il  n'y  a  donc  ici  au- 
cune conception  d'une  essence  nouvelle,  d'une  essence  dis- 
timte  de  celles  qu'il  nous  a  été  donné  de  connaître.  En 
sorte  que  si  ce  grand  dogme  de  l'existence  de  Dieu  se  légi- 
time à  uos  yeux,  c'est  comme  résultat  d'une  induction 
logique,  et  non  comme  sub  tance  d'une  idée  que  nous  avons 
daus  l'esprit.  Il  eu  est  tout  autrement  de  la  conscience  ; 
nous  en  trouvons  immédiatement  la  notion  daus  notre 
âme;  nous  ne  la  concluons  pas  de  quelques  notions  intermé- 
diaii-es;  nous   ne  l'étublissous  point  par  aiwlogie;  car  la 


80 


LE  SEMECR. 


conscience  n'a  point  d'analogue  dans 
que  nous  ne  pouvons  expliquer  sa  notion  que  pur  sou  exis- 
tence même.  Ici  le  principe  de  Descartes  trouve  une  juste 
application. 

Les  hommes  n'ont  donc  pas  pu  inventer  un  nom  pour  une 
substance  élémentaire  qui  n'existait  pas  ;  s'ils  ont  nommé 
la  conscience,  c'est  qu'ils  l'ont  trouvée  ou  plutôt  sentie  ré- 
sidant en  eux.  Les  instituteurs  des  peuples  ont  bien  pu  ,  à 
la  faveur  de  la  dégradation  morale  de  l'homme ,  appliquer 
arbitrairement  la  notion  du  devoir  à  telle  action  injuste  ou 
indifférente;  mais  cette  notion  même,  il  ne  la  créent  pas  , 
ils  la  trouvent  ;  s'ils  déplacent  l'idée  du  juste  ,  c'est  que  le 
juste  est  quelque  part;  l'imitation  suppose  un  modèle  j  la 
figure  suppose  un  type  :  rien  ne  peut  effacer  d'aussi  simples 
vérités. 

A  moins  donc  de  n'admettre  que  le  témoignage  immédiat 
des  sens  pour  fondement  de  nos  certitudes,  à  moins  de  dé- 
chaîner sur  le  monde  intcllecluel  un  pyrrhonisme  dévasta- 
teur ,  il  faut  reconnaître  que  la  conscience  existe ,  et,  comme 
elle  n'est  que  la  perception  du  juste,  il  faut  reconnaître 
que  le  juste  existe  aussi.  Mais  dès  le  moment  que,  par  l'ef- 
fet de  raisonncmens  si  simples,  la  conscience  et  le  devoir 
sont  appelés  à  la  vie ,  croit-on  qu'ils  se  renfermeront  dans 
un  stnct  incognito ,  ou  que  plutôt  ils  ne  se  hâteront  pas  de 
i-edemander  leur  place  dans  le  domaine  de  la  morale? 

En  l'absence  du  souverain  légitime ,  les  rênes  de  l'Etat 
tombent  entre  les  mains  de  celui  qu'appelle  à  les  tenir  le 
bénéfice  de  sa  naissance.  Ainsi ,  dans  l'absence  du  devoir, 
i'intérêta  pu  régner.  Mais  lorsque  le  souverain  reparaît,  ar- 
mé de  ses  droits  imprescriptibles,  fort  de  sou  nom  seul,  le 
régent  s'éclipse  et  disparaît.  S'il  y  a  des  devoirs,  s'il  y  a 
une  conscience  ,  le  trône  est  à  elle.  Quand  l'être  moral  a 
prononcé  Je  dois  ,  tout  est  dit.  Qu'il  ajoute ,  s'il  veut  :  Je 
gagne  à  ceci  ou  fy  perds ,  ces  mots  n'infirment  ni  ne  sanc- 
tionnent ceux  qu'il  a  d'abord  prononcés.  C'est  une  vérité 
trop  évidente  pour  avoir  besoin  de  preuves;  et  sans  doute 
les  utilitaires  lui  ont  rendu  hommage  lorsque  ,  dépassant 
Epicure  ,  ils  ont  fait  dire  à  l'intérêt,  rival  du  devoir  :  Il 
faut  qu'un  de  nous  deux  sorte  d'ici.  Ils  ont  parfaitement 
senti  que  la  plus  petite  place  accordée  à  la  coi.ecience^  que 
le  plus  petit  recoin  lui  valait  un  trône;  que,  pour  elle, 
exister  c'est  régner,  être  quelque  chose  c'est  être  tout.  Oui, 
le  devoir  apporte  avec  son  nom  seul  ses  titres  au  pouvoir 
euprême;  car  an-dessus  du  devoir,  il  n'y  a  rien.  Bien  au- 
trement en  est-il  de  l'intérêt;  il  ne  lui  suffit  pas  de  se  mon- 
trer pour  se  légitimer;  et  de  ce  qu'il  existe,  il  ne  s'ensuit 
pas  immédiatement  qu'il  doive  régner.  Pour  être  à  lui  ,  il 
hfUt  que  le  trône  soit  vacant  ;  il  faut  qu'il  prouve  qu'il  n'y 
a  point  de  devoir.  Le  devoir,  au  contraire,  n'a  pas  besoin 
de  nier  l'utile ,  il  lui  laisse  volontiers  tout  le  terrain  dont  il 
ne  dispose  pas  pour  soi-même. 

Il  y  a  entre  le  juste  et  l'utile  la  même  différence  qu'entre 
une  loi  et  un  fait.  Le  juste  est  une  règle  gravée  dans  la  na- 
ture humaine  par  la  main  cicatrice  ,  l'idée  pour  laquell*' 
existe  le  monde  des  esprits;  l'utile  est  une  propriété  de  notre 
organisation ,  aussi  subordonnée  au  juste  que  les  faits  le  sont 
aux  idées.  Le  juste  est  le  motif  de  notre  existence,  l'utile  en 
est  la  condition.  Le  juste  est  Dieu  en  nous,  l'utile  est  le 
moi  de  chacun  de  nous. 

L'utile  est  un  fait  profond  et  ineffaçable,  mais  il  faut  le 
mettre  à  sa  place.  S'il  y  a  un  Juste ,  nous  avons  été  créés 
pour  le  poursuivre  et  pour  le  réaliser.  S'il  y  a  un  Juste, 
que  l'utile  s'élève ,  s'agrandisse  pour  l'atteindre  et  pour 
l'embrasser  ,  ou  qu'il  se  subordonne  à  lui.  Le  juste  et 
l'utile,  le devoiret  l'intérêt.  Dieu  etle  moi,  voilà  les  forces 
du  monde  moral ,  forces  dont  l'harmonie  produit  l'ordre  , 
et  dont  aucune  ne  peut  être  sacrifiée. 

On  s'étonne  de  ces  combinaisons  ,  dont  la  base  profonde 
se  dérobe  à  notre  vue;  mais,  sans  vouloir  tout  comprendre 
et  tout  expliquer ,  ne  peut-on  pas  admettre  qu'à  l'exemple 
dés  deux  Forces  dont  la  combinaison  fait  la  consistance  du 
monde  physique  et  prévient  le  retour  du  chaos,  l'âme  li'- 
mainc  est  sollicitée  par  une  force  de  pesanteur  qui  !a  re- 
tient, par  une  force  d'impul-.iou  qni  l'élancé;  qucsedéta- 
cj^er  d'elle*même,  s'absorber  daus  la  source  de  sou  4tre  , 


s'a'ndiquer  en  faveur  de  Dieu  ,  est  la  loi  de  sa  vie  supérieure, 
comme  se  concentrer,  se  possi'der,  s'appartenir,  est  la  loi 
de  sa  vie  inférieure  ;  qu'un  contact  mystérieux  unit  ces 
deux  forcesà  leurs  limites  respectives  ,  qu'une  unité  secrète 
existe  entre  elles,  et  qu'au  terme  de  la  perfection  morale  , 
comme  en  Dieu  qui  en  est  la  source,  ces  deux  lois  n'en  sont 
plus  qu'une  ? 

{La  fin  à  un  prochain  numéro.) 


MELAI\GES. 

Intervention  irheguliÈre  du  ministre  de  l'instructiow 
vuBLiQUE  DAiTs  l'éducation  RELIGIEUSE.  —  M.  le  ministi'c 
de  l'instruction  publique  et  des  cultes  a  adressé  à  MM.  les 
recteurs    des  académies  une  circulaire   en  date  du  a  no- 
vembre ,  pour  les  prévenir  qu'il  va  pourvoir  à   ce  que  les 
écoles    primaires   de  tout  le  royaume  soient  fournies  des 
livres  élémentaires  que  nécessite  l'instruction  qui  se  donne 
dans  ces  écoles  ;  savoir   des  livres  de   lecture  et  des  In'rcs 
propres  à  l'éducation  religieuse.  Ces  petits  ouvrages  seront 
délivres  gratuitement  aux  enfans  indigent.  Rien  de  mieui 
jusqu'ici.    IMais  on  demandera,  qui  a  fait  choix  des  livres 
en  question?  M.  le  ministre  lui-même,  d'après  l'avis  du 
conseil  royal  d'inslruclinn  publique.   C'est  fort  bien  sans 
doute,  quant  auTi  alphabets j  le  gouverucraenl  est  tout-à- 
fait  compétent  pour  choisir  les  rudiroens  de  lecture  qu  il 
veut  introûiiirg  dans  ses  propres  écoles.  Mais  l'est-il  égale- 
ment pour  intervenir  dans  l'instruction   reUgieuse  des  en- 
fans  par  des  livres  de  son  choix?  En  aucune  fiçon  ,  disons- 
le  franchement.  Il  ne  l'est  ni  en  droit ,  ni  en  fait.  L'instruc- 
tion  religieuse  appartient  à  l'autorité  religieuse  et  non  à 
l'autorité  laïque  :  c'est  une  chose  qui  est  sentie  de  tout  1« 
monde  aujourd'hui  ;  par  conséquent,  ce  n'est  pas  le  conseil 
d'instruction  publique,  mais  le  clergé  qu'il   faut  consulter 
pour  faire  choix,  même  pour  les  écoles  du  gouvernement, 
d'ouvrages   élémentaires  de  religion.   Or.   les  consistoires 
Israélites  ont  seuls  été  consu!té4  dans  cette  circonstance. 
Ici  la  fausse  position  qui  résulte  pour  l'admiiiisti  ation  d» 
l'union  de  l'Eglise  et  de  l'Etat,  se  montre  dans  tout  son 
jour.  N'est-il  pas  bien  étrange  de  voir  le  même  ministrtf 
taire   l'éducation  religieuse  des   enfans  de  trois  manières 
différentes,  et  donner  de  la  même  n^ain,  aux  uns,  des  livres 
de  son  choix  qui  enseignent  h   suprématie  du  Pape  sur 
l'église;  à  d'autres,   des  livres,  également  de  son  choix, 
qui  nient  cette  suprématie  ;  à  d'autres  enfin  ,  des  ouvrages 
qui  conduisent  à  regarder  comme  autant  d'impostures  la 
plupart   des  instructions  renfermées  dans  les  premiers.  Il 
nous  semble  que  le  gouvenwmcnt  aurait  dii  sentir  à  quel 
point  ilmettait  par  là  en  saillie  sa  parfaite  iiic<mipétenceàs« 
mêler  de  nos  intérêts  religieux,  et  que,   puisqu'il  veut  en- 
coie  tenir  en  main  les  rênes  dos  Églises  de  France,  il  aurait 
tout  au  moins  dû  faire,  pour  les  catholiques  et  les  protcs- 
tans,  ce   qu'il   fait  pour  les   israëlites,  consulter  pour  U 
choii  des  ouvrages  d'enseignement  religieux  ,   les  évêque! 
i't  les  consistoires.  En  suivant  cette  marche,  la  seule  consé- 
quente dans  un  pays  où  l  Etat  n'adopte  pas  de  religion, 
il  eut  peut-être  fait  des  choix  différens  de  ceux  que  nous 
trouvons  indiqués  dans  la  circulaire  de  M.  de  Montalivet.  An 
reste,   tout  ceci  nous  prouve  combien   nous  est  nécessair» 
cette  liberté  d'enseignement  que  la  Charte  nous  a  donnée; 
et  que  l'Université  nous  dispute  encore. 

Nouvelles  du  CHOLisaA.  —  Les  lettres  et  les  journaux  d< 
Londres  annonçaient  hier,  comme  très-positive  ,  l'irruplior 
du  choléra  sur  les  côtes  d'Angleterre ,  à  Sunderland.  Au 
jourd'hui  ,  nous  recevons  ,  sur  ce  sujet ,  des  nouvelles  plu 
rassurantes  qui  permettent  de  douter  que  les  malades  don 
il  était  question,  et  dont  le  nombre  est  resté  borné  à  6 
fussent  réellement  atteints  du  choléra  épldémique.  Il  paraî 
d'ailleurs  que  ce  n'est  pas  la  première  fois  que  des  symp 
tomes  semblables  à  ceux  de  celte  maladie  se  sont  montr» 
dans  la  même  ville. 

Le  Gérant.    DLKAULT. 


imprimerie  de  Skllicue  ,  rue  des  Jeûneurs,  d. 


TOME  1".  ~  ^"°  n. 


16  NOVEMBRE  1831. 


L 


EUR 


9 


JOUllNAL  RELIGIEUX, 


PolJtsciiie,   Philosophique   et   Littéraire 


PARAiSSAXT  TOIS  LFS  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Maith.  XIII.  38. 


On  s'abonne  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii  ,  et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.  —  Prix:  iS  fr.  pour  l'année  , 
S  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  cl  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  alïranchis. 


MM.  les  Souscripteurs  au  Stmevr  ,  dont  r abonnement 
expire  le  3o  novembre  prochain ,  sont  pries  de  le  renou- 
veler par  lettres  a  [franchies ,  s'ils  ne  veulent  pas  éprou- 
7-er  de  retard  dans  Cenvoi  du  Journal. 


REVUE   POLITIQUE. 


BULLETIN    DE    LA    SEMAINE. 


Les  huit  derniers  jours  n'ont  été  marqués  jjar  aucun  fait 
vraiment  nouveau.  En  Angleterre  ,  l'attention  publique  se 
partage  entre  la  réforme,  les  unions  politiques  qui  s'orga- 
nisent ,  soit  pour  la  défense  du  bill  ,  soit  surtout  pour  ni- 
veler radicalement  les  droits  politiques  de  toutes  les  classes 
de  la  société  anglaise  ,  et  l'apparition  du  choléra-morbus  à 
Sunderland ,  apparit'on  dont  nous  avions  cru  pouvoir  dou- 
ter au  premier  moment;  mais  qui  s'est  confirmée  par  de 
nouvelles  victimes  ,  et  qui  a  été  annoncée  officiellement, 
vendredi  dernier  ,  à  notre  gouvernement. 

Le  roi  de  Hollande  fait  toujours  attendre  sa  réponse  au 
dernier  protocole  de  la  conférence  de  Londres,  et  l'on  en 
est  encore  aux  coiijccturcs  sur  ce  qui  peut  causer  ce  silence 
prolongé,  au  mome..-. où  les  puissances, dont  ce  monarque 
pouvait  espérer  l'appui,  paraissent  bien  décidées  à  conser- 
ver la  paix.  En  effet,  la  Prusse ,  l'Autriche  délivrent  de 
nombreux  congés  et  renvoient  leur  landwehr  j  la  Russie 
rappelle  dans  l'intérieur  la  garde  impériale. — On  assure  que 
le  roi  de  Prusse  ,  prince  très-éclairé ,  se  dispose  à  doter  son 
peuple  de  quelques  franchises  importantes  ,  notamment  de 
la  liberté  de  la  presse  littéraire  ,  et  de  la  publicité  de  fait 
des  Etats-Généraux.  Puisse  cette  espérance  être  bientôt  réa- 
lisée ,  et  Dieu  veuille  qu'au  lieu  d'avoir  toujours  à  gémir 
Mir  des  révolutions  violentes,  nous  ayons  à  nous  réjouir  de 
voir  un  gouvernement  repondre  aux  besoins  qu'il  sait 
apercevoir  dans  les  populations  dont  le  bonheur  lui  est 
confié  ! 

Ce  n'est  malheureusement  pas  ainsi  que  l'empcreui   de 


Pvussie  semble  disposé  à  cq  agir  à  l'égard  de  la  Pologne.  Ou 
le  dit  irrésistiblement  poussé  par  le  parti  de  la  vieille  Russie 
à  traiter  avec  la  plus  grande  rigueur  ce  malheureux  pays,  qui 
aura  vraisemblablement  beaucoup  perdu  pour  son  avenir  à 
sa  révolution  de  novembre  dernier.  / 

;  En  Suisse  ,  nous  trouvons  toujours  lecantoti  de  Neùfchâ- 
tel  subissant  les  tristes  conséquences  de  sa  fausse  position  po- 
litique, et  de  la  passion  qui  intervient  dans  les  débats  des 
deuï  principaux  partis. 

A  l'intérieur,  rien  d'important  n'a  signalé  cette  semaine. 
Toujours  çà  et  là  quelques  émeutes  à  propos  des  contribu- 
tions indirectes,  qui  du  reste  ont  fourni  au  fisc  le  mois  der- 
nier un  revenu  supérieur  à  celui  des  mois  précédens.  L'in- 
dustrie a  repris,  dit-on,  quelque  activité;  mais  nous  n'en 
sommes  pas  moins  à  l'entrée  de  l'hiver  ,  en  présence  d'une 
masse  de  misères  plus  grande  que  jamais;  et  si  la  bienfai- 
sance privée  ne  vient  à  l'aide  de  tant  de  malheureux,  si  les 
riches  ne  prennent  souci  que  de  leurs  plaisirs  et  de  leurs 
jouissances  de  luxe,  il  est  bien  à  craindre  que  le  pauvre  peu- 
ple n'ait  à  souffrir  des  maux  inouïs,  nonobstant  les  i8  mil- 
lions accordés  récemment  au  gouvernement  pour  des  tra- 
vaux publics.  On  parle  de  vastes  projets  industriels  qui 
fourniraient  du  pain  à  cette  foule  uffarnée.  Plaise  à  Dieu 
qu'ils  soient  promptement  réalisés  ! 


APPEL   AUX    HOMMES  DBOITS  ET  ÉCLAIRES  DES   DIFF^HENS  PARTIS 
POLITIQUES. 

(V"  Article.  —  Le  parti  de  l'ai'enir.  —  Suite.) 

Nous  avons  montré,  dans  notre  précéder  t  article,  d'abord, 
que  l'amélioration  des  mœurs  est  la  première  condition  de 
tout  perfectionnement,  soit  intellectuel,  soit  politique  ,  soit 
même  matériel  ;  ensuite  ,  que  les  hommes  de  l'avenir  ne 
possèdent  aucun  moyen  d'améliorer  les  mœurs  :  d'oîi  il  ré- 
sulte qu'ils  sont  incapables  de  réaliser  leur  principe  fond.i- 
mental ,  le  progrès  ,  et  que  ,  pareils  à  des  voyageurs  égarés, 
plus  leur  marche  est  rapide,  plus  ils  s'exposent  à  ^'éloigr.çr 
du  but  qu'ils  veulent  atteindre. 


82 


LE  SEMEUR. 


Parvcmis  jusqu'ici  ,  nous  dcinandoas  :  Les  hommes  de 
l'avenir  ne  Irouvciaicnl-ils  pas  celte  base  essentielle  qui  leur 
manque  ,  s'ils  faisaient  entier  l'elciuent  religieux  dans  leur 
système?  c'est-à-dire  ,  ne  p'jurraient-il.»  pas  espérer,  en  re- 
courant à  l'Evangile  ,  de  rendre  la  nation  plus  morale,  et 
par  conséquent  plus  éclairée,  plus  libre  et  plus  heureuse? 

On  a  du  leniaïquer  ,  pour  pou  qu'on  ait  fait  une  étude 
sérieuse  de  l'hislolre,  que  pai  tout  où  le  Christianisme  a  paru', 
il  a  changé  le  caractère  moral  de  ceux  qui  l'ont  accueilli. 
Le  monde  s'étonna,  sous  les  pi-Cmiers  Césars,  à  la  vue  de  ce 
peujjle  de  chrétiens  qui  offrait  le  modèle  des  vertus  les  plus 
liautes  parmi  des  générations  profondément  immorales  et 
corrompues.  Il  se  demanda  comment  les  serviteurs  de 
Christ  pouvaient  avoir  celte  immense  charité  dans  un  siècle 
où  régnait  le  plus  ignoble  égoïsmc;  cet'e  pureté  de  mœurs 
au  milieu  delà  dépravation  universelle;  cette  religion  de 
l'obéissance  aux  lois,  quand  tout  l'empire  se  débattait  sous 
les  mains  sanglaiiles  de  l'anarchie;  celle  prodigieuse  supc- 
j-iorité  morale  enfii ,  que  les  philosophes  se  prirent  à  ca- 
lomnier, parce  qu'ils  étaient  incapables  de  la  comprendre. 
Le  mêmfc  Evangile  exerça  une  influence  non  moins  éton- 
nante sur  les  barbares  qui  se  mêlèrent  aux  populations  ro- 
maines; il  transforma  ces  guerriers  farouches  en  hommes 
paisibles  et  laborieux  ;  il  mit  à  la  place  de  leurs  habitudes 
nomades  le  besoin  d'une  vie  sédentaire  ;  il  leur  donna  des 
mœurs  nouvelles  qui  permirent  de  reconstituer  l'ordre  so- 
cial. Au  seizième  siècle  ,  lorsque  l'esprit  de  la  chevalerie 
s  éteignait  dans  nue  hideuse  dissolution  ,  lorsque  l'Eglise 
elle-même  offrait  l'exemple  des  plus  cvniques  déréglemens, 
le  Christianisme  ,  s'étant  affranchi  des  ténèbres  qui  le  cou- 
vraient, réforma  les  mœurs  publiques  elpi-ivées,  en  même 
teteps  que  les  croyances  ,  dans  tous  les  lieux  où  il  parvint 
a  s  établii-.  Depuis  cetta  époque,  si  l'on  compare  l'un  à 
l'auti-e  certain?  pays,  l'Ecosse  à  l'Irlande,  la  Suisse  à 
1  Italie,  la  Hollande  à  l'Espagne,  l'Amérique  du  nord  à  l'A- 
iiiériquc  du  sud,  on  trouve  chez  les  peuples  qui  connaissent 
le  vcrilable  Evangile  une  moralité  infiniment  supérieure  à 
celle  des  peuples  qui  ne  le  connaissent  pas.  De  nos  jours 
enfin  ,  les  doctrines  révélées  s'en  vont  encore  déraciner  au 
loin  les  vices  des  tribus  sauvages,  abolir  leurs  coutumes  san- 
guinaires, leur  inspirer  de  nobles  vertus,  créer  des  hommes 
nouveaux. 

De  ces  témoignages  historiques  on  peut  déduire  une  vé- 
rité fort  importante,  c'est  que  la  puissance  morale  du  Chris- 
tianisme s'applique  à  tons  les  temps  et  à  tous  les  genres  de 
coiTuplion.  Quelle  diversité,  en  effet,  et  quelle  distance  de 
la  putréfaction  de  Rome  sous  les  empereurs  à  la  férocité 
des  barbares;  de  cette  férocité  aux  mœurs  dissolues  du 
moyen-âge;   de  ces  niœuis  dissolues   aux   vices  dévelojjpés 

{lar  la  civilisation  moderne;  de  ces  vices  enfin  aux  passions 
)!'utâles  des  peuplades  sauvages  de  l'Afrique  ou  du  conli- 
iién't  améi-icain  I  Pouitant  un  seul  et  même  Evangile  a  suffi 
pour  réprimer  ces  manifestations  si  divijses  du  mauais 
couir  de  l'homme,  ces  formes  si  variées  de  notre  démmali- 
sation.  De  même  que  Jésus-Clii  ii-t  ,  pendant  qu'il  allait  de 
lieu  en  lieu  sur  la  terre  faisant  du  bien  ,  guérissait  tous  les 
gî-nrcs  de  maladie  par  quelques  paroles  qui  étaient  accora- 
p  Ignées  d'une  force  divine  ,  de  même  son  Evangile  ,  par- 
<  oiirant  aussi  le  monde  comme  une  dix  in  lé  bienfaisante  , 
jK'ul  guérir  toutes  les  maladies  morales,  au  moyen  de  quel- 
ques faits  qui  sont  accompagnés  de  l'Esprit  cie  Dieu. 

Celle  grande  leçon  que  nous  donne  l'histoire,  il  est  facile 
de  la  présenter  sous  une  autre  face,  en  montrant  ciue  le 
même  Evangile  a  été  suffisant ,  non-seulement  pour  régé- 
nérer les  hommes  à  différentes  époques,  mais  encore  pour 
corriger  les  différens  vices  de  chaque  homme  en  particu- 
lier. Que  l'on  veuille  réprimer  l'avarice  d'un  vieillard  ,  les 
passions  impétueuses  d'un  jeuue  homme,  les  défauts  d'un 


enfant;  que  l'on  se  propose  d'inspirer  des  sentimens  d'a- 
moiir  à  un  égoïste,  des  habitudes  de  •empérance  à  un 
homme  déréglé  ,  le  désir  de  bien  faire  à  un  malfaiteur,  le 
besoin  du  travail  à  un  oisif,  de  la  reconnaissance  à  un  in- 
grat ;  qu'on  ait  pour  but  de  remplacer  le  malaise  d'un 
conu'  malade  par  le  contentement  et  la  paix,  les  ambitions 
effrénées  par  l'humilité,  le  parjure  par  le  respect  du  ser-» 
ment,  la  vénalité  par  l'indépendance  de  caractère,  en  un 
mot  les  mauvaises  mœurs  par  de  bonnes  mœurs  ;  dans 
toutes  ces  diverses  positions  individuelles,  il  n'v  a  pas  deux 
ou  plusieurs  manières  d'agir,  il  n'y  en  a  qu'une  également 
Jouissante  contre  toutes  les  espèces  de  vices,  contre  toutes 
les  formes  de  l'immoralité,  dans  tous  les  âges,  dans  toutes 
les  conditions,  sous  toutes  les  latitudes,  c'est  Dieu  régéné- 
rant le  cœur  de  l'homme  par  l'Evangile.  Donnez  à  un  être 
humain  quelqu'il  soit  de  sincères  croyances  religieuses,  ren- 
dez-le réellement  Chrétien,  et  vous  aurez  tout  obtenu. 

On  pourrait  appuyer  cette  observation  sur  un  grand 
nombre  de  faits  incontestables.  Aux  Etats-Unis,  quel  est  le 
moyen  qui  a  corrigé  ,  dans  les  cinq  ou  six  dernières  années, 
deux  à  trois  cent  mille  individus  livrés  aux  plus  honteux 
excès  de  l'intempérance?  L'Evangile.  Dans  la  même  con- 
trée, quelle  est  la  force  morale  cjui  a  produit  de  si  éton- 
nantes réformes  parmi  les  détenus  des  maisons  pénitentiaires 
et  les  personnes  secourues  dans  les  établissemens  de  cha- 
rité? L'Evangile.  En  Ecosse,  qu'est-ce  qui  inspire  à  la  po- 
pulation des  campagnes  ces  habitudes  de  prévoyance  et  d'é- 
conomie d'autant  plus  remarquables  qu'elles  contrastent 
avec  les  habitudes  complètement  opposées  des  Irlandais  ? 
L'Evaflgile.  Qu'est-ce  qui  donne  à  cette  population  un  ca- 
ractère à  la  fois  paisible  et  indépendant,  une  dignité  per- 
sonnelle qui  s'allie  avec  le  plus  inviolable  respect  pour 
l'ordre  établi?  L'Evangile.  En  Angleterre,  quelle  est  la 
puissance  qui  a  changé  une  partie  des  malheureuses  femme» 
de  la  prison  de  Newgate  et  de  beaucoup  d'autres,  qui  a  re- 
tiré de  leur  avilissement  des  milliers  de  prolétaires  mêlés  à 
une  populace  misérable  et  abrutie,  qui  a  créé  une  multitude 
innombrable  d'institutions  de  bienfaisance,  et  qui  leur  a 
fait  obtenir  des  succès  toujours  croissaus?  L'Evangile.  Eu 
Suisse,  en  Allemagne,  dans  tous  les  pays  où  le  vrai  Chris- 
tianisme possède  quelque  influence,  comment  est-on'par- 
venu  à  donner  aux  classes  inférieures  une  éducation  solide, 
le  besoin  de  lectures  sérieuses  et  les  moyens  de  le  satisfaire, 
des  mœurs  et  du  bien-être  matériel  ?  Par  l'Evangile.  Dans 
les  hôpitaux  et  dausles  prisons,  dans  les  ateliers  et  dans  les 
écoles  de  ces  contrées,  quelle  est  la  voix  que  l'on  fait  reten- 
tir pour  déraciner  les  vices,  pour  réprimer  les  défauts, 
pour  combattre  les  inclinalions  immorales,  pour  améliorer 
les  coeurs,  pour  inspirer  la  pratique  du  bien?  La  voix  de 
l'Evangile.  L'influence  morale  dcsdottrines  chiétieunes  est 
si  bien  reconnue  dans  les  pays  qui  possèdent  l'Evangile,  que 
lorsqu'on  vient  à  parler  d'un  malfailciir  repentant,  d'un 
criminel  corrigé  ou  de  tout  autre  changement  remarquable, 
il  est  inutile  d'ajouter  :  Ce  malfaiteur,  ce  criminel  est  de- 
venu Chrétien;  cela  s'entend  de  soi-même.  La  croix  du 
Christ  n'y  est  pas  seulement  regardée  comme  la  puissance 
la  plus  forte,  mais  comme  la  seule  puissance  capable  de 
transformer  le  caractère  humain. 

Cette  vérité  d'expérience  n'aurait  rien  de  sui'prenant 
pour  les  hommes  du  siècle,  s'ils  prenaient  la  peine  d'exa- 
miner la  différence  qui  existe,  sous  le  rapport  moral,  entre 
la  philosophie  et  l'Évangile.  La  philosophie  procède  par 
voie  d'argumentation  ;  elle  disserte  fort  savamment  sur  les 
passious  et  sur  les  vices;  elle  pionve  très-bien  que  le  mal 
est  un  mal.  Mais  que  produit-elle  avec  toutes  ses  théories 
scientifiques?  Rien  ou  peu  de  chose;  elle  ne  change  point 
l'homme  vicieux  par  la  raison  qu'elle  ne  lui  donne  pas  la 
volonté  de  bieu  agir,  et  encore  moins  la  force  de  le  liiire. 


LÉ  SÉMTîUR. 


83 


lors  mûuie  qu'il  le  voudrait.  K'est-ce  pas  un  pauvre  travail 
que  de  prouver  à  l'homme  orgueilleux  que  l'orgueil  côt  un 
défaut,  à  l'homme  iritemj)éraut  que  riMt<'uip(''iaure  est  lui 
vice,  quand  ou  ne  leur  otlre  pas  eu  même  temps  de  solides 
motifs  pour  vouloir  se  corriger,  et  les  moyens  de  le  pou- 
voir? Or,  c'est  là  précisément  le  travail  des  philosophes; 
moyens  et  motifs,  tout  leur  manque;  ils  fout  des  disciples 
Irès-itistruits  sm-  la  vertu,  mais  très-peu  veitueux.  L'Evan- 
gile suit  une  tout  autre  marche;  il  ue  raisonne  guère  sur 
les  devoirs;  il  agit  sur  le  cœur,  sur  la  volonté  de  l'homme 
beaucoup  plus  que  sur  sou  intelligence.  Il  puise  une  force 
morale  toute  particulière  dans  un  grand  fait  histiu'ique,  le 
sacrifice  de  Jésus-Christ  pour  l'expiation  du  péché;  il  a  un 
mobile  supérieur  et  qui  u'ajipartient  qu'à  lui,  l'amour;  il 
fait  valoir  le  plus  puissant  des  motifs,  le  désir  d'être  heu- 
reux dans  l'éteruité;  il  possède  enfin  un  levier  furnaturel, 
l'Esprit  môme  de  Dieu  qui  vient  habiter  dans  le  cœur  de 
l'homme.  Eu  deux  mots,  la  philosophie  argumente,  l'Evan- 
gile coNvtriTiT.  S'il  fallait  en  offrir  des  exemples,  nous 
pourrions  citer,  d'une  part,  toutes  les  écoles  philosophiques 
anciennes  et  modernes  sans  aucune  exception  ;  et  d'autre 
part,  toutes  les  communions  vraiment  clirétiennes  qui  ont 
existé  depuis  dix-huit  cents  aus. 

Ajoutons  que  ,  par  cela  même  qu'ils  suivent  la  voie  de 
démonstration  ,  les  philosophes  doivent  diviser  l'homme 
en  plusieurs  parties  ,  pour  les  modifier  séparément.  Sem- 
blables à  un  artiste  qui  veut  accoi  der  un  instrument  de  mu- 
sique, ils  vont  successivement  d'une  corde  à  l'autre,  et  ds 
protendent  corriger  l'être  humain  pièce  à  pièce  comme  un 
appareil  mécanique.  Alors  qu'arrive-t-il  ?En  supposant  que 
l'on  parvienne  à  vaincre  le  mal  dans  l'une  de  ses  mauifcs- 
fcitions  ,  il  reparait  sous  une  autre  forme  ,  parce  que  la 
source  même  du  mal  n'a  pas  été  atlaquée.  On  a  coupé  i:ne 
branche  sur  un  arbre  sauvage;  mais  cet  arbre  n'en  produit 
pas  des  fruits  moins  âpres  qu'auparavant,  parce  que  la  ra- 
cine et  la  sève  n'ont  point  changé  de  nature.  C'est  là  un 
lait  dont  nos  propres  souvenirs  nous  rendront  témoignage, 
si  nous  les  consultons  de  bonne  foi.  Wavons-nous  pas  ré- 
primé souvent  tel  vice  ou  telle  passion  ,  sans  en  être  véri- 
tablement améliorés  ?  Notre  cœur  était  tout  aussi  mauvais 
qu'avant  ,  notre  caractère  tout  aussi  peu  moral  ;  les  déco- 
lations  extérieures  avaient  changé,  le  fond  était  resté  le 
mémo.  Ainsi  nous  vovons  les  hommes  à  différons  âges ,  et 
des  peuples  entiers  à  différens  siècles,  qui  modifient  leurs 
mœurs  sans  les  perfectionner  ;  ils  deviennent  autres  ,  ils  ne 
deviemient  pas  meilleurs.  Nous  l'avons  déjà  observé  ,  en 
comparant  la  France  actuelle  avec  la  France  de  89  ,  et 
nous  revenons  ici  par  un  nouveau  chemin  à  cette  eonclu- 
siou  ,  que  les  vices  ont  pu  varier  dans  les  diverses  «classes  du 
peuple  français ,  mais  que  le  vice,  en  général,  ne  s'est 
point  affaibli.  L'Evangile  jjrocède  encore  ,  sous  ce  point  de 
\ue,  d'une  manière  tout  opposée  à  celle  des  philosophes. 
Il  ne  divise  jas  l'homme  en  fragmens  détachés,  en  pièces 
de  rapport ,  d  s'empare  de  l'homme  tout  entier  ;  il  ne 
poursuit  pas  le  mal  dans  ses  différentes  formes ,  il  s'attacnic 
i  la  source  du  mal  ;  il  ne  blanchit  pas  seulement  les  dehors 
du  tombeau  ,  il  y  p  nètre  pour  e[i  arracher  la  pourriture.  Il 
a  donc  une  puissance  moiale  dont  la  philosophie  n'offre 
pas  même  une  image  décolorée  ,  et  l'examen  des  preuves 
intrinsèques  nous  conduit  au  même  lésultat  que  l'examen 
des  piciives  historiques  ,  c'est  que  l'Evangile  seul  est  ca- 
pable d'améliorer  l'être  humain. 

Nous  avons  insisté  sur  les  diverses  réflexions  qui  précè- 
dent, parce  qu'elles  doivent  répondre  à  ce  reproche  banal 
de.quelqucs  hommes  de  l'avenir,  que  le  Christianisme  est 
itié ,  qu'd  dfaic  mn  temps,  qu'il  ne  peut  plus  rien  pour 
afvvriger  les  vices  de  la  civilisation  moderne. 

Nou  ,  le  Christianisme  n'est  point  usé,  puis(juc  chez  tous 


les  chrétiens  ,  nu  Américpie  ,  dans  la  Grande-Bretnr'ne ,  eu 
Suisse,  en  Allemagne  ,  c'est  lui  qu'il  faut  bénir  pour  uno 
grande  partie  du  bien  qui  se  fait  et  du  niai  qui  ne  se  fait 
pus.  Rien  n'est  plus  admirable  ,  en  vérité  ,  que  cette  suffi- 
sance de  jeune  homme  qui  juge  du  monde  entier  par 
l'Europe,  de  toute  l'Europe  par  la  France,  de  toute  la 
France  par  sa  capitale,  et  de  toute  la  capitale  par  deux  ou 
trois  coteries  de  gens  inconnus  ;  c'est  l'histoire  de  l'enfant 
d'Aspasie  qui  gouvei-nail  toute  la  Gièce.  On  va  dans  une 
salle  d'athénée  ou  de  spectacle  ,  ou  cause  avec  les  amis  de 
son  quartier  ,  on  ne  jette  qu'en  courant  un  coup-d'œil  sur 
les  églises  ca'holiques  ,  et  comme  ou  ne  connaît  pni  sonne 
qui  s'occupe  sérieusement  de  l'Évangile,  c'est  une  affaire 
détiiiitivenient  arrêtée  :  l'Evangile  est  mort,  il  est  si  bien 
mort  qu'il  est  déjà  enseveli,  et  qu'on  publie  chaque  malin 
ion  oraison  funèbre.  Q.ie  répondre  à  cela?  Faut-il  eu  pren- 
dre peine  ou  pitié? 

Figurez-vous  un  Américain  nouvellement  débaïqué;  qui 
tombeiait  à  l'improviste  dans  l'un  des  salons  où  l'on  an- 
nonce en  phrases  sonores  l'enlerremeut  du  Christianisme. 
A  coup  sur  il  croirait  assister  à  une  parade  d'assez  mauvais 
goût ,  lorsqu'il  enteudi-ait  dire  que  le  siècle  ne  veut  plus  de 
l'Evangile,  et  que  la  morale  de  Christ  est  en  arrière  dc^ 
idées  de  notre  époque.  Parlez  pour  vous  ,  répondrait-il  ,  et 
non  pour  le  siècle,  qui  ne  vous  a  pas  nommes  ses  représen- 
taus.  Deux  ou  trois  quartiers  de  Paris  ne  forment  pas  le 
globe  teriestre,et  quelques  centaines  de  jeunes  gens  ne 
sont  pas  le  genre  humain.  Dans  ma  patrie  ,  ajouterait-il ,  les 
réveils  religieux  convertissent  en  une  semaine  au  christia- 
nisme plus  d'àuics  que  vous  n'êtes  tous  eusemble  ;  les 
missionnaires  font  plus  de  prosélytes  en  un  mois'que  vous 
n'en  pourriez  faire  en  dix:  ans.  C'est  l'Evangile  qui  main- 
tient nos  mœurs,  qui  préside  à  nos  progrès ,  qui  perfec- 
tionne notre  caractère  national ,  qui  est  la  vie  de  notre 
corps  politique  ;  que  venez-vous  doue  prétendre  qu'il  est 
eu  arrière  des  idées  de  l'époque?  Nous  croyons  être  aussi 
avancés  que  les  Français  ,  et  vous  dites  même  fort  souvent 
que  nous  le  sommes  davantage.  Si  vos  discours  ue  sont 
qu'une  plaisanterie,  je  vous  plains;  s'ils  sont  séiieux  ,  je 
vous  plains  encore.  Ainsi  parlerait  un  Américain,  puis  un 
Anglais,  puis  un  Allemand,  puis  tous  les  représentans  des 
nations  les  plus  fiarissantes  et  les  plus  policées  du  globe. 
Cette  objection  collective  en  vaudrait  bien  une  autre. 

Et  pourquoi  donc  le  Christianisme  serait-il  inciapable  de 
corriger  les  vices  de  notre  civilisation?  L'homme  ne  reste- 
t  il  pas  homme,  quelque  civilise  qu'il  soit,  et  ses  facultés 
morales  changent-elles,  dès  qu'il  est  mieux  logé  ou  mieux 
vêtu  ?  Un  Erançais  du  dix-neuvième  siècle  a-t-il  un  autre 
cœur,  une  autre  âme  qu'un  Piomaiu  du  deuxième  siècle  , 
qu'un  Franc  du  cinquième  siècle,  qu'un  Suisse  du  seizième 
siècle  ,  qu'un  Ecossais  de  nos  jours  ?  Aurait-on  la  bonté  de 
nous  dire  nettement  ce  qui  empêcherait  l'Évangile  de  faire 
en  Fi-ance  aujourd'hui  ce  qu'il  a  fait  dans  tous  les  temps  et 
■à  tous  les  degrés  de  civilisation  ? 

Mais  venons  nous-mêmes  à  quelques  détails  particuliers. 
Quels  sont  les  vices  dont  la  réforme  est  indispensable  à  nos 
progrès  en  tout  genre?  D'abord  l'egoïsme.'E\\h'\izti\  qui- 
conque est  devenu  chrétien  sur  la  face  delà  terre,  a  vu 
s'affaiblir  ses  penchans  égoïstes  sous  l'influence  de  l'amour  ; 
les  Français  ne  ressemjileraient-ils  point  aux  autres  hom- 
mes? Ensuite  la  vanité.  Or,  le  disciple  de  Christ  apprend  à 
être  humble,  dès  qu'il  se  convertit;  il  ne  peut  même  pas 
ne  pas  l'être ,  lorsqu'il  croit  aux  doctrines  de  la  révélation  ; 
les  Français  ont-ils  une  nature  autrement  organisée  que 
celle  de  toute  l'espèce  humaine?  En  troisième  lieu,  l'im- 
moralité'. Oscrait-ou  soutenir  nue  les  Chrétiens  n'offrent 
pas ,  dans  toutes  les  contrées  ou  il  en  existe  ,  l'exemple  de 
la  pureté  des  mœurs  et  du   respect  pour  le   lien   conjugal? 


84 


LE  SEMEUR. 


Par  quelle  raison  les  Français  seraient-ils  inaccessibles  à  ce 
«jliaugemcnt  moral  que  l'Évangile  produit  partout  ailleurs? 
En  quatrième  lieu  ,  V intempérance ,  X imprévoyance  ,  le 
manque  d'ordre  et  d'économie  dans  les  classes  inférieures. 
Nous  avons  vu  que  le  Christianisme  fait  des  hommes  sobres, 
prévoyaos,  économes  et  rangés  ,  dans  les  Etats-Unis,  en 
Ecosse  ,  et  en  d'autres  lieux  ;  pourquoi  les  Français  ne  su- 
biraient-ils pas  la  même  réforme  ,  s'ils  étaient  placés  sous 
la  même  influence  ?  Parcourez  enfin  toute  l'échelle  de  nos 
mauvaises  mœurs  ,  tous  les  vices  ,  toutes  les  passions  qui 
régnent  au  milieu  de  nous  ,  et  vous  trouverez  constamment 
ces  deux  choses  :  l'une  qu'il  y  a  hors  de  la  France  des  vices 
et  des  passions  absolument  semblables  ;  l'autre  que  ces 
vices  et  ces  passions  ont  été  victorieusement  combattus  par 
la  puissance  de  l'Évangile.  Il  faut  donc  toujours  demander 
à  ceux  qui  piétendent  que  le  Christianisme  ne  peut  riea 
dans  notre  pays ,  s'ils  regardent  les  Français  comme  au- 
dessus  ou  au-dessous  du  reste  des  hommes. 

Ou  dira  que  la  foi  religieuse  est  la  condition  essentielle 
de  la  puissance  morale  du  Christianisme  ,  et  que  c'est  pré- 
cisSment  la  foi  religieuse  qui  nous  manque.  Sans  doute  , 
mais  cette  objection  même  n'est  qu'un  argument  de  plus 
pour  nous  j  car  si  vous  reconnaissez  qu'il  ne  nous  manque 
pis  autre  chose  que  la  foi  religieuse  pour  éprouver  les 
bienfaits  moraux  du  Christianisme ,  nous  demandons  pour- 
quoi vous  imaginez  de  nouvelles  théories  ,  de  nouvelles  doc- 
trines, au  lieu  de  consacrer  tous  vos  efforts  et  tous  vos 
soins  à  rallumer  le  flambeau  de  la  foi.  Que  penserait-on 
d'un  malade  qui  dirait  :  Il  y  a  un  remède  qui  me  guérirart 
infailliblement;  la  preuve,  c'est  qu'il  a  guéri  des  milliers 
d'autres  individus  ,  aussi  malades  que  moi  j  mais  comme  je 
n'ai  pas  ce  remède  sous  la  main  ,  je  ne  me  mettrai  point  en 
peine  de  le  chercher,  et  je  vais  essayer  de  me  guérir  avec 
certaines  drogues  d'empyriques  qui  sont  à  ma  portée  :  ne 
serait-ce  pas  là  puissamment  raisonner  ?  Telle  est  cependant 
la  substance  de  l'objection  qu'on  nous  oppose  :  la  foi  reli- 
j^ieuse  guérirait  nos  maladies  morales  j  nous  sommes  obligés 
de  l'avouer,  puisqu'elle  les  guérit  dans  tous  les  cœurs 
d'homme?  où  elle  pénètre,  et  que  nous  ne  sommes  pas  diffé- 
rées de  tout  le  monde  ;  mais  comme  nous  ne  possédons  pas 
cette  foi  religieuse ,  nous  ne  ferons  rien  pour  l'obtenir,  et 
nous  allons  propager  d'autres  systèmes  qui  nous  guériiont^ 
s'ils  le  peuvent.  Cette  argumentation  n'cst-elle  pas  solide  , 
et  la  sagesse  du  siècle  ne  s'y  montre-t-ellc  pas  avec  toute  sa 
logique  et  toute  sa  profondeur  ? 

Pour  affaiblir  cette  réponse,  il  faudrait  prouver,  non  que 
la  foi  religieuse  nous  manque  ,  mais  qu'il  est  impossible  de 
la  rallumer  parmi  les  Français  :  car  il  est  clair  que  si  un 
malade  était  certain  de  ne  pas  trouver  le  remède  qui  peut 
le  puérir,  il  en  chercherait  un  autre  moinsefBcacc.  Mais  cette 
certitude,  où  est-elle?  Ici  revient  avec  plus  de  force  encore 
la  question  que  nous  avons  déjà  faite  :  pourquoi  serait-il 
impossible  de  donner  la  foi  religieuse  aux  Français,  tandis 
qu'elle  existe  et  se  propage  chez  d'autres  peuples  civilisés  ? 
De  quel  droit,  par  quelle  règle  place-t-on  les  Français  en 
dehors  de  l'humanité  ?  sont-ils  plus  ou  moins  que  des 
hommes?  soi.t-ils  anges  ou  démons  ?  c'est  là  le  point  qu'il 
serait  essentiel  de  discuter,  mais  on  s'en  garde  bien  ;  il  est 
plus  facile  de  faire  de  pompeuses  déclamations  que  d'avoir 
de  la  logique  ,  et  l'on  produit  un  merveilleux  effet ,  quand 
on  dit  avec  emphase  devant  des  auditeurs  bénévoles  : 
l'Evangile  est  mort ,  il  ne  peut  plus  lien  pour  nous. 

Au  reste,  il  nous  tardait  de  resserrer  encore  le  cercle  de  la 
discussion,  afin  de  combattre  les  opinions  anti-chrétieunes. 
Laissons  les  contrées  étrangères  qui  nous  ont  fourni  de  si 
grands  exemples;  pbiçons-nous  au  milieu  de  la  France  elle- 
même.  "N'y  a-t-il  pas  des  Français  qui  croient  sincèrement 


au  Dieu  Sauveur,   et  qui  montrent  dans  leurs   paroles  et 
dans  leurs  actions  la  puissance  morale  deleur  foi  religieuse? 
N'y  a-t-il  pas  des  Français,   disons  même  plusieurs  milliers 
de  Français,  qui  sont  de  venus  plus  dévoués,  plus  humbles, 
plus  chastes,  jjIus  tempérans,  meilleurs    enfin   sous   l'in- 
fluence du  Christianisme?  Si   quelqu'un  doute  de  ce  fait, 
qu'il  ouvre  les  yeux  ;  les  Chrétiens  ne  sont  pas   tellement 
rares  en  France  que  leur  lumière  soit  complètement  obs- 
curcie par  les  ténèbres  qui  les  environnent.  Comment  donc 
ose-t-on  déclarer  impossible  pour  tous  les  Français  une  ac- 
tion morale  qui  s'est  exercée  sur  une  pai'tie  d'entre  eux  ? 
Comment  le  moyen  qui  a  pu  améliorer  les  moeurs  de  quel- 
ques-uns  nous  est-il   représenté    comme   ne  pouvant   plus 
améliorer  les  mœurs   de  personne  ?  Pour  nous  empêcher 
de  conclure  ici  du  particulier  au  général,  il  faudrait  prou- 
ver clairement  que  le  général  diffère  du  particulier,  et  c'est 
ce  qu'on  ne  fait  pas.  Nous  croirons ,  nous,  jusqu'à  la  preuve 
du  contraire  ,  que  les  Français,  pris  en  masse  ,  ont  le  même 
cœur  ,  le  même  esprit  ,  les  mêmes  besoins  ,  la  même  civi- 
lisation qu'une  partie  des  Français   indistinctement  choisie 
dans  tous  les  rangs ,  et  que  ce  qui  a  transformé  les  uns  en 
hommes  nouveaux  pourrait  aussi  transformer  les  autres  , 
si  l'on  y  employait  des  efforts  plus  vastes  et  plus    sou- 
tenus. 

Il  y  aurait  une  épreuve  décisive  à  faire,  et  les  chrétiens 
s'y  soumettraient  volontiers.  Que  tous  les  philosophes  qui 
ont  répandu  leur  doctrine  en  France,  depuis  quarante  ans, 
lassemblent  les  individus  qu'ils  ont  réellement  améliorés 
par  leurs  écrits  ou  par  leurs  discours,  et  nous  rassemblerons 
aussi  les  nôtres.  Mais  qu'on  y  prenne  garde  !  nous  ne 
demandons  pas  de  vagues  hypothèses ,  nous  voulons  des 
réalités  vivantes;  ne  nous  dites  pas:  nous  avons  perfec- 
tionné les  mœurs;  mais  amenez-nous  des  personnes  qui 
déclarent  positivement  et  à  haute  voix  qu'elles  se  sont 
corrigées  de  leurs  vices ,  qu'elles  ont  eu  plus  de  désin- 
téressement,  plus  de  respect  pour  la  parole  jurée,  plus 
de  pureté,  plus  de  tempérance  ,  plus  de  vertus  privées  et 
publiques  ,  après  avoir  entendu  vos  leçons  et  lu  vos  caté- 
chismes du  citoyen.  Nous  vous  amènerons  ,  de  notre  côté, 
des  hommes  qui  répètent  à  qui  veut  l'entendre  qu'ils  ont 
subi  une  ti-ansformation  radicale  par  l'influence  de  la  foi 
chrétienne,  et  qui,  non  seulement  le  disent,  mais  le  prou- 
vent par  leur  conduite.  Eh  bien!  philosophes,  économistes, 
théophilantropes ,  utilitaires,  saint-simonieiis  et  autres, 
acceptez  cette  épreuve  ,  puis  nous  nous  compterons  !' 

C'est  une  chose  vraiment  curieuse  que  l'impuissance  des 
écoles  philosophiques  mise  en  parallèle  avec  la  puissance 
des  doctrines  du  Christianisme.  Qu'est-ce  que  les  philosophes 
ont  fait  pour  les  mœurs  depuis  l'jSg?  nous  ne  le  voyons 
que  trop.  Ils  possèdent  poiu'tant  d'immenses  moyens  ma- 
tériels, des  presses  infatigables  ,  des  chaires,  des  journaux; 
ils  ont  des  orateurs  et  des  missionnaires  en  grand  nombre  ; 
et  malgré  tout  cela  ils  auraient  peine  à  trouver  un  seul 
homme  ,  oui  un  seul ,  véritablement  changé  ,  radicalement 
amélioré  par  eux.  Les  chrétiens,  au  contraire,  faibles  roseaux 
que  de  longs  orages  avaient  déracinés  du  sol ,  les  chrétiens 
qui  ne  sont  que  d'hier,  presque  sans  moyens  matériels, 
poursuivis  par  des  préjugés  de  toute  espèce  ,  jusque  dans 
leur  propre  camp,  les  chrétiens  peuvent  en  appeler  au  té- 
moignage de  plusieurs  milliers  de  frères,  que  l'Evangile  a 
retires  de  la  corruption  de  leur  siècle  et  de  leur  propre 
cœur.  Ainsi  les  philosophes  ont  montré  le  néant  des  forces 
humaines;  les  chrétiens  sont  de  vivans  exemples  de  la  force 
divine  qui  est  dans  le  Christianisme. 

Hommes  droits  et  éclairés,  qui  voulez  un  avcnii'  de 
bonnes  mœurs  ,  comparez  et  jugez! 


LE  SEMEUR. 


85 


LEGISLATIOIV. 

FiiîçoNS  SUR  Lrs  PUISONS ,  yrcscntces  en  forme  de  cours  au 
public  de  Berlin  ,  en  iSi^  ,  par  le  docteur''^ .  II.  Julils; 
om'rage  traduit  de  l'allemand,  par  11.  Lagakmitte  , 
avocat  ;  accompagne  de  plusieurs  notes  du  traducteur  et 
de  M.  MiTTiir.MAiEU ,  professeur  à  l'Université  de  Hei- 
delberg.  1  vol.  iii-B"-  Chez  F.  G.  Lcvraiilt,  libraire,  rue 
de  la  Harpe,  n"8i.  Prix  :  i5  fr. 

Nous  ne  trouvons  dans  l'antiquité  païenne  la  trace  d'au- 
cun effort  qui  ait  eu  pour  but  l'amélioration  des  prisons  ou 
la  réforme  morale  des  détenus.  Cicéron  nous  présente, 
dans  sa  chifiiùioïc  Oraison  contre  P'errès ,  un  affreux  ta- 
bleau d'une  prison  do  la  Sicile,  dont  la  direction  était  con- 
fiée au  licteur  Sestius.  «  Il  prélevait,  dit-il  ,  sur  les  soupirs 
»  et  les  souffrances  des  malheureux  détenus  ,  une  taxe  dé- 
»  terminée  :  pour  l'entrée  ,  disait-il  à  ceux  qui  venaient  les 
»  visiter,  tu  payeras  tant;  pour  l'autorisation  d'apporter  de 
»  la  nourriture,  tant. — Personne  ne  s'y  refusait. — Combien 
»  me  donneras-tu  pour  tuer  ton  fils  d'un  seul  coup?  pour 
»  ne  pas  le  faire  languir?  pour  ne  pas  l'exposer  à  plusieurs 
»  coups  répétés  ?  pour  qu'il  meure  sans  sentir  ni  souffrance, 
»  ni  peine  ?  — Pour  ces  flweurs  aussi  ou  donnait  de  l'argent 
»  au  licteur.  »  Sallusle  raconte  de  son  côté  que  la  principale 
prison  de  Rome ,  appelée  T ullianuni  ,  était  négligée  et 
obscure,  qu'elle  exhalait  une  odeur  infecte  ,  que  l'aspect  en 
était  terrible,  et  (ju'il  s'y  trouvait  un  cachot  placé  à  en- 
viron douze  pieds  sous  terre  et  fermé  par  le  haut  par  des 
voûtes  de  pierre.  L'histoire  ne  nous  offre  aucun  fait  conso- 
lant à  opposer  à  ceux  que  nous  vouons  de  rappeler ,  si  nous 
en  exceptons  la  libération  des  prisonniers  détenus  pour  des 
.causes  légères,  lors  de  la  célébration  des  Panathénées  chez 
les  Grecs,  et  des  Lectisternia  ou  festins  des  dieux,  chez  les 
Romains.  Nous  trouvons  au  contraire  que,  d'après  les  lois 
d'Atliènes  ,  une  note  d'infamie  était  attachée  pour  toute  la 
vie  à  ceux  qui  avaient  subi  la  peine  de  la  prison  ,  et  mémo 
à  leurs  en  fa  us. 

Il  appartenait  au  christianisme  cjui ,  comme  le  remarque 
M.le  docteur  JuliuSjxadéterminéeupeudemotstoutel'éten- 
»  due  des  devoirs  de  l'homme  envers  son  proclxain,  »de  lui 
enseigner  aussi  quelles  sont  ses  obligations  à  l'égard,  des 
prisonniers  :  y'eto/i"  en /jrjVon,  a  dit  Jésus-Clirist,  et  vous 
m'êtes  venu  voir.  Je  vous  dis  en  vérité,  qu'en  tant  que 
vous  l'avez  Jait  à  l'un  de  ces  plus  petits  de  mes  frères , 
vvus  me  l'avez  fait.  (  Matthieu  XXV  ,  3G  ,  4o-)  Et  Saint- 
Paul  ,  qui  n'a  fait  que  développer  les  leçons  du  Sauveur , 
écrivait  aux  Hébreux  :  Souvenez-vous  de  ceux  qui  sont  dans 
les  liens ,  comme  si  vous  y  étiez  avec  eux  (  Hébreux  XIII , 
3)  ;  précepte  qu'il  sut  lui-même  mettre  en  pratique,  comme 
le  prouvent  les  tendres  soins  qu'il  rendit,  dans  la  prison  de 
Rome  ,  à  l'esclave  Onésime ,  qui  y  était  enfermé  avec  lui , 
et  dont  il  dit',  en  le  nommant  son  fils  ,  qu'd  l'a  engendré , 
étant  dans  les  chaînes ,  et  qu'il  le  chérit  particulièrement. 
(  Philémon,  lo  ,  i6.  ) 

Les  chrétiens  se  souvini'^ut  du  devoir  qui  leur  avait  été 
prescrit  par  leur  Maître.  Nous  trouvons,  dès  le  second  siè- 
cle ,  des  faits  qui  attestent  le  soin  qu'ils  mirent  à  l'accomplir. 
Lucien ,  d'autant  plus  digne  d'être  cru  ,  lorsqu'il  rend  in- 
volontairement hommage  au  christianisme  ,  qu'il  l'attaque 
d'ordinaire  d'une  manière  indécente  et  blasphématoire  , 
rapporte,  dans  son  écrit  sur  la  mort  du  philosophe  cynique 
Peregrinus  Proteus,  qui  fut  mis  en  prison  pour  avoir  fré- 
quenté pendant  quelque  temps  les  chrétiens  ,  que  ceux-ci 
tirent  diverses  démarches  pour  obtenir  du  gouverneur  ro- 
main sa  liberté,  et  que  n'ayant  pu  y  réussir,  ils  cherchèrent 
du  moins  à  adoucir,  de  toutes  manières,  sa  captivité.  «  Il 
»  en  YËuait  métuc  des  villes  d'Asie  ,  dit-il  ,  qui  étaient  en- 


)>  voyés  par  les  communautés  chrétiennes  pour  défendre 
»  cet  lïomnie  et  le  consoler.  On  ne  saurait  se  faire  une  idée 
1)  de  l'activité  qu'ils  déploient,  lorsqu'il  s'agit  de  leurs  in- 
»  tel  èls  communs.  C'est  ainsi  qu'alors  Peregrinus  reçut  de 
»  grandes  sommes  d'argent  ,  sous  prétexte  qu'il  était  en 
»  prison.  C'est  leur  premier  législateur  (  Jésus-Christ  )  qui 
»  leur  a  persuadé  de  se  traiter  entre  eux  comme  des  frères.» 
Au  commencement  du  siècle  suivant,  nous  voyons  Per- 
pétue ,  qui  fut  emprisonnée  et  plus  tard  mise  à  mort  à 
cause  de  sa  foi,  servie,  durant  sa  détention  ,  par  les  dia- 
cres Tertius  et  Pomponius.  Ils  obtinrent,  à  prix  d'argent, 
qu'on  lui  permit  de  séjourner  pendant  quelques  heures 
dans  une  meilleure  partie  de  la  prison.  Les  diaconesses 
s'associaient  à  ces  soins  pieux  ,  ainsi  qu'où  peut  le  con- 
clure d'un  écrit  du  sophiste  Libanius ,  de  la  fin  du  qua- 
trième siècle.  Un  fait  plus  intéressant  encore,  c'est  la  re- 
commandation adressée  aux  diacres  par  Cvpi'ien  ,  évêque 
de  Cartilage,  de  visiter  dans  les  prisons  les  fidèles  qui  souf- 
frent pour  la  foi ,  comme  l'ont  pratiqué  leurs  devanciers  , 
de  les  fortifier  par  leurs  conseils  et  par  la  lecture  des  Sain- 
tes Ecritures  ,  comme  aussi  de  racheter  les  prisonniers  que 
le  sort  de  la  guerre  a  fait  tomber  entre  les  mains  des  bar- 
bares et  entraîner  dans  les  déserts  de  l'Afrique;  il  offre  lui- 
même  pour  cet  objet  des  sommes  considérables. 

Après  "avoir  rappelé  ces  faits ,    qui  montrent  de  quelle 
manière  le  christianisme  a  fait  naître  l'intérêt  pour  les  pri- 
sonniers, M.  le  docteur  Julius  raconte  comment ,  par  sou 
influence,    le  système  des   prisons  lui-même,   si  complète- 
ment négligé  par  le  paganisme,  fut  amélioré  sous  Constan- 
tin et  ses  successeurs ,  au  moven  de  lois  bienfaisantes  rendues 
sur  cet  objet  en  34o,  353,  354,  ^'ji  ,  38o,  388,  409,  4 '9  ^^ 
52g.  «Après  avoir  triomphé  de  l'ancienne  législation  romai- 
1)  ne,  dit-il,  l'esprit  religieux  et  moral  de  l'Evangile  s'en  ser- 
»  vit  commed'un  élément  fécond  de  civilisation.  »  Mallieu- 
reusementcel  esprit  s'affaiblit  dans  les  siècles  suivans,  et  l'on 
vit  décroître,  dans  la  même  proportion  l'intérêt,  pour  les  dé- 
tenus. On  ne  saurait  lire  sans  horreur  la  description  des  ca- 
chots du  moyeu  âge;  une  absence  complète  de  tout  sentiment 
d'humanité  n'a  pas  suffi,  ilafallu  unraffinement  de  cruauté  , 
pour  inventer  ces  souterrains ,  où  l'on  descendait,  au  moyen 
de  cordes,  les  malheureux  qui  devaient  y  être  renfermés, 
et  où,  ne  se  bornant  pas  à  les  priver  delà  liberté,  ou  semblait 
vouloir  encore  les  exposer  à  tous  les  genres  de  souffrances. 
Ce  n'est  qu'à  une  époque  assez  rapprochée  de  la  nôtre  , 
qu'on  rencontre  de  nouveau  de  la  sympathie  pour  les  maux 
des  détenus.  Les  noms  de  Claude  Bernard  ,  de  Vincent  de 
Paulect  de  Jean  Howard  se  présentent  presque  seuls  sous  la 
plume  jusqu'à  ce   que,  de  nos  jours  ,  le  réveil  de  la  piété 
dans  quelques  pays  de  l'Europe  et  en  Amérique,  ait  de  nou- 
veau ,  comme  au   temps  de  Saint-Paul  et  de   la  primitive 
Eglise,  remis  en  mémoire  aux  chrétiens  le  commandement 
de  visiter  les  prisonniers  et  le  devoir  de  s'occuper  de  leur 
conversion   et  de  leur  salut.  Il   faut   en   effet  la  conviction 
qui  anime  le  chrétien ,  que  celui  qui  aura  ramené  un  pe- 
cheur  de  son  égarement  sauvera   une  âme  de  la  mort  et 
couvrira  une  multitude  de  péchés  (  Jacques  ,  V  ,  20  )  pour 
pei-suader  à  un  homme  de  choisir  pour  objets  de  sa  sol- 
licitude les  êtres  les  plus  dégradés  et  les  plus  éloignés  en  ap- 
parence de  toute  régénération  morale.  Celui  qui  s'occupera 
de  la  réforme  des  prisons  ,  sans  être  animé  de  cette  pensée  , 
pourra  bien  conseiller  quelques  mesures  utiles  relatives  à  la 
sauté,  au  logement  ou  à  l'instruction  des  détenus  ;  mais  il 
n'ira  pas  au-delà  ,  ou  s'il  l'essaie  ,  il  sera  bientôt  découragé^ 
par  le  manque  de  succès,  parce  qu'il  ignore  le  seul  mo^T 
d'obtenir   un   succès   véritable.    C'est   un   reproche  qi^u  f 
n'adressera  ni  à  l'auteur  de  l'ouvrage  qui  nous  cocupe,  pt;i 
sou  traducteur  :  tous  deux  insistent  avec  force  sur  la  nései- 
!!  site  de  travailler  à  leur  réforme  ,  eu  leur  annonçant  les  ^^- 


>>  '"^vriD'a, 


86 


LE  gEWEUR. 


rites  qui  peuvent  seules  les  préparer,  ixàdepouillerVhomine 
»  ancien,  pour  commencer  une  vie.  nouvelle.  »  (  Préface  , 
pitp.  XXX.  )  Et,  comme  pour  enseigner  de  quelle  manière 
seulement  cette  vie  nouvelle  pcutcommencer  pourriiomme 
déchu  ,  RI.  le  docteur  Julius  cileavcc  approbation  ce  mol  de 
M.  Zellcr,  le  respectable  directeur  de  l'établissement  d'or- 
phelins de  Beuggen  :  «  Avec  Jésus-Christ  et  sa  Parole,  il  fout 
»  que  la  prison  la  plus  hideuse  ,  fut-elle  un  second  NeAVgate, 
»   se  transforme  en  une  demeure  chrétienrjc.  « 

Notre  auteur  consacre  une  introduction  fort  étetidue  à 
présenter  :  i°  le  nombre  et  la  nature  des  ciimes  dans  les 
différons  états  et  leur  rappoi  t  avec  la  popuLitioa;  a"  le 
rapport  du  nombre  des  crimes  à  la  croyance,  à  l'instruc- 
tion et  à  la  richesse  des  peuples;  3°  le  nombre  et  l'état  des 
prisons.  11  pose  ainsi  les  bases  de  ce  qu'il  no,  unie  une  science 
lia  prisons.  Nous  ne  connaissons  sur  ce  sujet  aucun  travail 
aussi  riche  que  le  sien  en  recherches  statistiques  :  il  appro- 
fondit la  matière  ,  et  sait  tirer  du  rapprochement  des  di- 
vers faits  des  solutions  générales  du  plus  haut  intérêt.  C'est 
.ainsi  qu'il  cite  une  remarque  faite  par  M.  Browne  ,  sur  la 
prison  de  Norwich ,  remarque  qu'on  pourrait  sans  doute 
appliquer  à  toutes  les  prisons  ,  c'est  que  même  les  prison, 
nicrs  qui  ont  appris  à  lire  et  h  écrire  ,  montrent  en  général 
une  ignorance  déplorable  des  vérités  et  des  prpceptes  du 
christianisme,  et  que  parmi  les  autres  il  en  est  qui  n'ont 
pas  plus  de  connaissance  des  élémens  de  la  religion  que  le 
sauvage  le  plus  farouche.  Un  travail  statistique  j  auquel  on 
ne  s'est  pas  encore  livré  et  qui  pourrait ,  s'il  était  fait  avec 
suin,  jeter  un  grand  jour  sur  des  questions  morales  trop  peu 
étudiées  ,  consisterait  àrecherchcr  quelle  est  sur  les  détenus  , 
déclarés  coupables  des  diverses  sortes  de  crimes  et  de  délits 
prévus  par  la  loi ,  la  proportion  de  ceux  qui  ont  reçu  une 
.instruction  religieuse  complète,  et  qui  ont  lu  la  Bible;  ou 
^aurait  sans  doute  lieu  d'être  surpris  du  nombre  infiniment 
petit  de  personnes  de  cette  catégorie,  atteintes  par  des  con- 
damnations ,  même  dans  les  pays  où  la  lecture  de  la  Bible 
est  une  chose  beaucoup  moins  rare  que  chez.  nous. 

Les  conditions  d'une  bonne  prison  sont  la  sûreté,  la  salu- 
brité, la  facilité  de  la  surveillance  ,  la  classification  de,  dé- 
tenus, l'introduction  du  travail  et  celle  de  l'instruction. 
Sous  tous  ces  rapports ,  il  y  a,  dans  la  plupart  des  prisons 
de  l'Europe,  d'immenses  progrès  à  faire.  M.  Livingston  , 
aux  Etats-Unis,  etMM.  CharlesLucas  et  Appert,  en  France, 
ont,  dans  ces  derniers  temps,  appelé  l'attention  sur  les 
avantages  du  système  pénitentiaire,  qui  satisfait;!  toutes  ces 
conditions;  mais  il  s'écoulera,  nous  le  craignons,  bien  des 
années  avant  qu'on  n'en  vienne  chez  nous  à  introduire 
dans  ic  régime  des  prisons  des  améliorations  qui  nous  pa 
raissenl  cepcnd  ait  bien  urgentes.  ;  ___^_^ 

Nous  nous  permettrons  en  particulier  d  insister  sur  les 
précautions  qu'exige  la  salubrité.  Le  renouvellement  de 
l'air  est  surtout  très-important.  La  négligence  à  cet  égard  a 
souvent  eu  des  conséquences  terribles.  L'histoire  a  consigné 
dans  ses  annales  ce  qui  eut  lieu  à  Oxford  aux  assises  de 
1551  ,  qu'on  a  nommées  les  Assises  noires  {Black  assises  ). 
Les  prisonniers  qui  comparurent  à  la  barre  ,  les  4  ,  5  et  (i 
juillet,  communiquèrent  par  leurs  exhalaisons,  aux  juges  , 
aux  jurés  et  aux  spectateurs  ,  un  typhus  que  l'air  corrompu 
delà  prison  leur  avait  fait  contracter,  et  qui,  depuis  cette 
époque  jusqu'au  ii  août,  fit  périr,  à  Oxford  et  dans  les 
environs  ,  5io  personnes.  Howard  ,  d.ms  son  voyage  de  dé- 
"  couverte  sur  l'état  des  prisons,  ou  comme  l'appelle  Edmond 
Buike,  dans  «  son  tour  du  monde,  entrepris  par  la  charité 
»  chrétienne,»  retrouva  presque  partout  celte  fièvre  des 
prisons,  produite  par  l'accumulation  d'un  grand  nombre 
d'hommes  dans  un  espace  étroit  et  par  le  défaut  de  pro- 
preté. Il  obtint,  en  1774,  un  stalutqui  ordonnait  d'aviser  aux 
moyens    d'en  préserver  les    détenus.  L'introduction  dans 


les  prisons  des  ventilateurs,  inventés  par  Haies,  a  été 
l'un  des  plus  efficaces  :  depuis  qu'on  s'en  sert  à  Newgate  , 
la  mortalité  annuelle  y  a  diminué  dans  la  proportion  de 
100  à  7.  On  sera  elfrayé  d'apprendre  ,  comme  cela  résulte 
du  beau  lile'rnoire  sur  la  niortalilc  dans  les  prisons  ,  publié 
par  M.  Villermé ,  qu'en  comparant  la  mortalité  des  mal- 
heureux renfermés  dans  un  grand  nombre  des  prisons  de 
France ,  avec  la  mortalité  commune  dans  tout  le  royaume  , 
on  trouvera  qu'ils  ont  perdu,  pendant  le  temps  de  leur 
eniprisonnenienl ,  les  chances  ordinaires  de  17,  -25  ou  35  an- 
nées de  vie.  Combien  le  châtiment  réel  infligé  aux  40,000 
individus  que  contiennent  les  prisons  françaises,  ne  va-t-il 
donc  pas  au-delà  de  celui  que  la  loi  prononce,  et  combien 
n'importe-t-il  pas  de  porter  promptement  remède  à  un  si 
grand  mal  ! 

Un  autre  mal  non  moins  grand  ,  qui  mérite  de  fixer 
toute  l'attention  du  législati'iir  ,  c'est  la  démoralisation  tou- 
jours croissante  des  détenus  par  les  leçons  qu'ils  reçoivent 
de  ceux  qui  sont  plus  dépravés  qu'eux.  Un  membre  de  la 
Société  anglaise  pour  la  réforme  des  prisons ,  visitant  celle 
de  Friboug,  en  Brisgau  ,  et  remaïquant  que  dans  cet  éta- 
blissement les  prisonniers  condamnés  pour  des  fautes  légè- 
res étaient  réunis  aux  plus  grands  Ec<'lérats  ,  fit  observer 
à  son  guide  qu'il  devait  être  pour  les  détenus  une  école  de 
crime.  «Non,  répondit  celui-ci,  c'est  encore  pis ,  c'est 
»  l'université  oii  l'on  s'occupe  de  le  perfectionner.  »  Le  sa- 
vant auteur  du  Traite  de  droit pe'nal,  M.  Roisi  ,  allant  au- 
delà  de  cette  assertion  ,  n'a  pas  craint  de  dire  que  «  si  l'otv 
»  compte  le  nombre  d'hommes  que  la  société  a  dû  envoyer 
»  à  l'échafaud  ,  uniquement  pour  les  crimes  que,  pendant 
»  leur  réclusion  ,  ils  avaient  appris  à  commettre  et  à  vou- 
»  loir  commettre  ,  il  est  presque  permis  de  demander  si  l'a- 
»  bolition  de  toute  pénalité  n'aurait  pas  été  un  meilleur 
»  moven  de  protection  pour  les  citoyens.»  La  classification 
des  détenus  est  donc  un  devoir  de  l'Etat.  Elle  est  obligatoire 
pour  lui,  dans  l'intérêt  du  prisonnier,  parce  que  la  loi  qui  le 
prive  de  la  liberté,  ne  permet  pas  plus  do  le  démoraliser 
par  les  compagnons  qu'on  lui  donne  ,  que  d'abréger  sa  vie 
par  le  lieu  où  ou  l'enferme;  et  dans  l'intérêt  de  la  société  , 
à  laquelle  on  s'expose  à  rendre,  à  l'expiialion  de  la  peine  , 
des  membres  plus  dangereux  qu'ils  ne  l'élaicuit,  quam)  on 
les  en  a  retranchés  pour  un  temjjs.  Platon  a  senti  la  nécessité 
de  cette  mesure  et  l'a  proposée  pour  sa  république.  La  lé- 
gislation romaine  ne  connaissait  que  la  séparation  des  sexes, 
elle  moyen-âge  ne  nous  présente  de  distinction  qu'entre  les 
prisons  des  débiteurs  et  celles  des  criminels;  mais  cette 
double  classification,  qu'on  ne  trouve  môme  pas  dans  beau- 
coup de  prisons  modernes,  est  loin  d'être  suffisante.  Plus 
les  subdivisions  seront  nombreuses,  moins  on  aura  à  crain- 
dre les  funestes  effets  de  la  réunion  des  détenus:  dans  la 
prison  d.i  INLaidslone,  dans  le  comté  de  Kent ,  la  plus  grande 
prison  de  l'Angleterre,  les  prisonniers  sont  répartis  en 
trente  huit  classes. 

Il  est  sans  doute  inutile  d'insister  sur  les  avantages 
qu'il  y  a  à  établir  des  écoles  dans  les  prisons,  et  à  assujé- 
tir  les  condamnés  au  travail.  On  les  soutrait ,  par  ce  der- 
nier moven,  à  l'habitude  de  l'oisivc^té  ;  on  les  préserve 
des  dangers  que  pourrait  avoir  pour  eux  ,  à  la  sortie  de  la 
prison,  l'ignorance  de  toute  occupation  par  laquelle  ils 
pourraient  gagner  leur  vie;  on  les  préserve  d'une  partie 
di  s  maladies  que  peut  causer  la  réclusion,  après  une  vie 
souvent  très-agitée;  on  leur  donne  le  moyen  de  gigner,  pen- 
dant la  durée  de  leur  détention  ,  un  petit  pécule  qui  leur 
sera  très-utile  quand  ils  rentreront  dans  la  société,  et  l'Etat 
peut  en  outre  prélever  sur  le  produit  de  leur  ti-avail  une 
partie  des  frais  que  leur  entrelien  occasionne.  La  prison  de 
l'état  de  Veimont  ,  aux  Etats-L^nis  ,  a  presque  entièrement 
ouvert  ses   dépenses  par  l'introduction  du  tissage  dans  le» 


LE  SEMEUR. 


87 


iitelieis  qu'on  y  a  établis.  ISI.  le  docteur  JuVms  iccomni.iiidc 
de  choisir  de  prctV'rcnce  le  {jonre  do  travail  le  plus  capable 
de  seconder  ramélioratioii  morale  des  prisonniers,  dont  il 
est  nécessaire,  selon  lui,  de  rompre  les  habitudes.  I!  voudrait, 
par  exemple,  qucle  faussaire,  l'escroc,  l'homme  habitué  aux 
intrigues  et  aux  détours  subtils,  fussent  assujOtis  à  des  tra- 
vaux rudes,  fatigans,  de  nature  ii  a\,ir  sur  leur  constitution 
physique,  et  qu'on  réservât  au  lirigand  de  grand  chemin  , 
ail  voleur.avec  effraction,  au  vagibond,  des  occupations 
sédentaires,  qui,  sans  exiger  un  grand  exercice  de  ses  fa- 
cultés intellectuelles,  nécessitassent  cependant  toute  sou  at- 
îention,  comme  les  métiers  de  cordonnier  ,  de  tailleur,  de 
tisserand. 

Quant  au  treadinill  ,  ou  machine  à  fouler ,  inventé  par 
l'ingénieur  Cubitt,qui  avait  déjà  été  introduit  en  i825  dans 
54  prisons  de  l'Angleterre  et  du  pays  de  Galles,  d'où  il  a 
été  transjjorté  sur  le  continent ,  et  qui  doit  l'être  aujour- 
d'hui dans  un  beaucoup  plus  grand  nombre  ,  il  est  mainte- 
nant reconnu  que  s'il  peut  avoir  des  inconvéniens  pour  la 
santé  des  femmes ,  il  n'en  a  pas  pour  celle  des  hommes, 
si  on  n'impose  pas  aux  prisonniers  un  travail  au-dessus  de 
leurs  forces  :  16,0^6  pieds  sont  la  plus  grande  dislance  qu'il 
convienne  de  leur  fiiie  parcourir  dans  l'espace  d'un  jour  , 
«t  il  est  nécessaire  d'allouer  à  ceux  qu'on  y  emploie  une 
portion  de  nourriture  plus  forte  qu'aux  autres.  De  tous  les 
i-eprochcs  faits  s.\i  treadmiU ,  les  mieux  fondés  sont  qu'il 
n'apprend  absolument  rien  au  prisounier  ,  qu'il  lui  ote  la 
lécompense  qu'où  aime  à  retirer  de  tout  travail,  cellede  voir 
réussir  son  ouvrage,  et  qu'étant  une  occupation  toute  ma- 
•chinale,  il  le  dégrade  au  heu  de  le  relever.  M.  Julius  pense, 
en  conséquence,  qu'il  ne  faut  y  employer  que  les  prisonniers 
soumis  à  une  détension  trop  courte  pour  qu'on  puisse  leur 
apprendre  un  métier,  ou  ne  s'cu  servir  que  comme  peine 
<lisciplinaire. 

Nous  ne  pouvons  suivie  notre  auteur  dans  l'examen  des 
■différens  plaus  qu'on  a  pi'oposés  pour  la  construction  des 
prisons  ,  quoique  l'histoire  des  progrès  de  l'architecture  , 
considérée  dans  cettcupplicatiou  spéciale ,  soit  pleine  d'inté- 
rêt et  que  nous  reconiiaissLous  l'extrême  importance  d'un 
plan  qui  remplisse  toutes  les  conditions  désirables  pour  la 
sûreté,  la  salubrité  et  la  surveillance.  Ou  sera  sui'pris  de 
>oir  figurer  parmi  les  hommes  qui  ont  rendu  des  services 
sous  ce  l'apport ,  le  101  Charles  IX ,  de  sanguinaire  mémoire, 
<jui  défendit  de  construire  des  prisons  plus  bas  que  le  rez- 
de-chaussée.  Le  carré  formé ,  que  l'on  avait  long-temps 
considéré  comme  la  meilleure  forme  d'uue  prison  ,  parce 
qu'on  ne  s'en  était  occupé  que  sous  le  point  de  vue  de  la 
sùieté  ,  fut  plus  tard  remplacé  par  le  carré  ouvert,  auquel 
on  préféra  dans  la  suite  le  plan  circulaire ,  sur  lequel  a  pré- 
valu denos  jouis  le  plan  rayonnanf,  inventé  en  Aug!eteri-e 
pari'architecte  George  Ainslie ,  et  dont  la  première  appli- 
cation sur  le  continent  a  été  faite  pour  la  construction  du 
pénitencier  de  Genève. 

Il  est  impossible  d'épuiser,  dans  un  article  de  journal  ,  le 
vaste  sujet  de  l'amélioration  des  prisons  et  celui  plus  vaste 
«ncore  de  la  régénération  des  piisouniers.  Convaincus 
comme  M.  le  docteur  Julius,  que  cette  régénération  n'est 
possible  que  par  le  christianisme  ,  nous  ne  reconnaissons  pas 
a  l'Etat  les  capacités  nécessaires  pour  s'en  occuper  avec  suc- 
cès. Les  faits  encourageans  qu'on  pourrait  citer  sous  ce  rap- 
port sont  dûs  ,  sous  la  bénédiction  de  Dieu,  à  des  efforts 
individuels  et  non  à  des  mesures  légales.  C'est  aux  chrétiens 
à  profiter  de  toutes  les  facilités  que  la  loi  présente  pour  in- 
fluer sur  les  détenus;  et  si  ces  facilités  sont  à  peu  près  nul- 
les, comme  c'est  le  cas  en  France,  à  reporter  toute  leur 
sollicitude  sur  les  malheureux  [qui  sortent  de  prison  :  ils 
ne  sont  d'ordinaire  accueillis  que  par  les  anciens  compa- 
gnons de  leurs  crimes,  qui  veulent  les  entraîner  à  de  nou- 


velles fautes ,  et  tout  le  monde,  excepté  ces  hommes,  les 
craint  et  les  repousse.  Ali!  quelecœurdes  chrétiens  soit  tou- 
ché pour  eux  de  compassion  ;  et  que  ,  pour  l'amour  de  Celui 
qui  a  consacré  les  derniers  momeiis  de  son  séjour  sur  la  terre 
à  convertir  un  criminel,  et  qui  a  mis  tous  les  hommes  sur 
une  même  ligne  dev  ,nt  son  tribunal ,  parla  déclaration 
qucceluitjiii  liait  son  foère  est  tin  meurtrier  {  i  Jean  III,  i5), 
que  celui  qui  regarde  une  Jemme  pour  la  com'oiler  a  déjà, 
commis  adultère  avec  elle  dans  son  cœur  {Mdllh.  V ,  28  1 
et  que  c'est  au  cœur  que  Dieu  a  égard,  ils  se  souviennent, 
ainsi  ([ue  les  y  invite  M.  Julius,  «  de  cette  vigne  du  Seigneur, 
»  qui  a  besoin,  comme  t.mt  d'autres,  du  zèle  et  des  efforts 
»  réunis  d'un.grand  nombre  d'ouvriers.  » 


DE   L'L'TILITARSSME. 

QUATRIÈME  ET  DERNIER  ARTICLE. 

Nous  sommes  parvenus  à  celte  double  conclusion  que 
l'intérêt  personnel  est  nafoit,  la  conscience  une  idée  tous 
deux  également  ineffaçables,  et  qu'il  ne  faut  point  souper  à 
exclure  l'un  par  l'autre  ,  mais  à  les  concilier. 

Les  concilier  !  mais  qui  les  a  jamais  conciliés  ?  En  considé- 
rant ces  deux  mobiles  d'une  manière  abstraite  et  hors  de  la 
vue  des  fiits,  nous  avons  pu  concevoir  entre  ces  deux  puis 
s»nces  un  traité  de  paix  ,  une  espèce  d'harmonie  ;  mais  dans 
la  pratique,  l'antipathie,  l'inimitié  reparaît  toujours.  Le  moi 
cherche  toujours  à  faire  invasion  sur  le  terrain  du  devoir  • 
quand  ce  n'est  pas  à  force  ouverte  ,  c'est  furtivement  ou  par 
des  détours.  Il  se  présente  comme  un  auxiliaire  du  devoir  ; 
il  s'offre  à  remplir  les  mêmes  offices,  à  faire  les  mêmes  cho- 
ses ,  et  dans  un  certain  sens  il  en  est  capable  ;  en  conséquence 
on  le  reçoit  ;  mais ,  introduit  dans  la  place  ,  il  s'en  rend  le 
maître;  el  l'âme  se  croit  encore  aux  ordres  de  la  conscience 
et  du  dévouemcnt,qu'elle  obéit  depuis  long-temps  à  un  au- 
tre chef.  Au  fond  ,  si  l'on  prend  le  bien  dans  un  sens  non 
matériel ,  mais  spirituel  ;  si  l'on  voit  dans  le  bien  ,  non  des 
œuvres  seulement,  mais  un  sentiment  intérieur ,  une  vie 
morale,  on  s'aperçoit  bien  que  toute  conciliation  réelle  est 
impossible,  et  que  l'un  des  deux  principes  tend  sans  relâ-' 
che  à  la  destruction  de  l'autre. 

Comment  sortir  de  cet  embarras?  Est-il  une  des  uéceîsi- 
tés  de  notre  nature?  Le  Créateur  a-t-il ,  à  dessein  ,  jeté 
dans  notre  âme  les  élémens  de  ce  perpétuel  conflit?  Ceux- 
là  ne  le  pensent  pas,  qui  affirment  que  l'homme,  à  son 
origine  ,  était  élevé  au-dessus  de  ces  funestes  débats  ,  alors 
que ,  complètement  heureux  ,  maître  de  la  nature  sans  com- 
bat et  sans  danger,  certain  de  son  avenir  parce  qu'il  était 
certain  de  l'amour  de  Dieu ,  vivant  en  Dieu  comme  dans 
son  élément,  af/ranchi  de  désir  comme  de  crainte,  n'ayant 
rien  à  disputera  personne  parce  qu'il  avait  tout,  l'homme 
sentait  confondus  on  lui ,  ou  plutôt  ne  sentait  point  distincts 
cl  séparés  en  lui  les  deux  élémens  dont  la  rivalité  fait  au- 
jourd'hui son  malheur  et  sa  honte.  Alors  cette  dualité  dont 
nous  nous  plaignons  était,  par  l'harmonie  et  la  fusion  des 
deux  principes,  une  admirable  et  divine  unité.  L'homme 
ne  sentait  pas  le  moi,  peut-être  ne  sentait-il  pas  même  le 
devoir:  tout  était  confondu,  mêlé,  noyé  dans  l'amour. 

L'amour  de  Dieu  avait,  et  aura  toujoms  ceci  de  particu- 
lier, que  les  deux  principes  dcal  nous  parlons  s'incorporent 
l'un  dans  l'autre  cl  ne  font  plus  qu'un.  L'amour  de  Dieu 
est  tout  ensemble  le  inoinp'ie  et  l'anéantissement  du  moi. 
Un  vif  sentiment  de  bonheur,  une  jiuissance  indéfinie  de 
détachement ,  en  forment  ensemble  h  caractère  essentiel. 
Obéir  à  Dieu  est  le  suprême  devoir,  mais  aussi  la  suprême 
iohcité.  Aimer  ,  c'est  en  même  temps  tout  donner  el  tOTt 
avoir;  ou  donne  soti  cœur  ,  mais  la  récompense  du  don  s<> 


88 


LE  SEMEUR. 


trouve  dans  le  dou  lui-même  ;  el  le  sacrifice  du  moi,  dans 
qe  mvsl.crieux  état  do  l'âme  ,  est  lui-môme  le  délice  du  moi. 
Tel  est,  disent  ceux  dont  nous  rapportons  l'opinion,  l'élut 
normal  de  l'âme  humaine;  une  cause  funeste  a  scindé  celte 
unité  j  l'homnie  est  double  maintenant,  travaillé  par  deux 
lois  opposées  ,  malheureux  en  obéissant  à  l'une ,  parce  qu'il 
ne  cesse  pas  de  sentir  l'autre. 

Il  re^.onnaîtrait  et  goûterait  une  espèce  de  bonheur,  loiit- 
à-l'ait  du  mcmeordic  que  celui  de  l'animal,  s'il  pouvait 
étouffer  le  principe  de  la  conscience,  et  s'abandonner  sans 
réserve  à  l'égoïsme  ;  mais  il  ne  peut  :  au  sein  de  sa  dégra- 
dation ,  il  sent  à  chaque  moment  l'aiguillon  de  la  conscience; 
si  elle  ne  le  domine  plus,  elle  le  blesse  du  moins;  et  géué 
par  elle,  il  ne  peut  faire  un  mouvement  sans  en  ressentir 
à  l'instant  même  les  poignantes  atteintes.  Ces  atteintes,  ce 
n'esl  pas  seulement  le  remords  qui  s'attache  à  une  injuslicc 
positive,  mais  le  douloureux  malaise  qui  remplit  une  vie 
sans  amour,  sans  dévouement,  sans  abnégation.  Car  en- 
core aujourd'hui ,  dans  son  élat  de  déchéance,  l'homme  csl 
contraint  de  sentir  que  cela  seul  remplit  la  vie,  que  cela 
seul  lui  donne  une  vraie  valeur. 

On  comprendra  facilement  que  pour  établir  l'harmonie 
et  l'unité  dans  la  vie  humaine,  il  faudrait  la  reportera  l'é- 
tat qu'elle  a  quitté  ,  la  rendre  paifaitemeut  heureuse  pour 
la  rendre  parfaitement  libre.  11  fjudrait  meltre  l'âme  en 
possession  d'une  telle  mesure  de  bonheur  ,  d'un  bonheur 
tellement  indépendant  des  événemens  extérieurs  ,  le  lui  as- 
surer d'une  manière  tellement  irrévocable,  le.lui  décerner 
à  un  titre  tellement  gratuit  ,  que  l'âme  ,  pour  trouver  dé- 
sormais de  l'occupation  et  de  l'emploi,  fût  réduite  à  aimer. 
Il  faudrait  la  précipiter  tout  entière  dans  le  bonheur  ,  pour 
la  précipiter  tout  entière  dans  l'amour. 

Ce  bonheur,  qui  renferme  tout  ou  remplace  tout ,  ce  bon- 
lieur  dont  l'actyiisition  ne  coûte  rien,  n'est  le  prix  d'aucun  ef- 
fort, le  salaire  d'aucune  œuvre;  les  chrétiens  l'^.ppellent  le  sa- 
lut. Ils  l'ont  reçu  de  Dieu  par  Jésus-Christ.  Possesseurs  du  sa- 
lut, ils  ont  toute  la  somme  de  bonheur  que  l'égoïsme  le  plus 
immense  et  le  plus  insatiable  eût  pu  jamais  désirer.  El  ils  l'ont 
ce  salut,  à  titre  de  pardon  ;  et  ce  pardon,  ils  le  reçoivent 
comme  prix  d'une  expiation  ;  et  cette  expiation,  c'est  l'of- 
fensé lui-même  qui  y  pourvoit  et  qui  s'en  chaige  ;  c'est  le 
sang  de  l'Hommc-Dieu  qui  leur  vaut  cette  immense  et  ir- 
révocable félicité.  Ce  bonheur  ,  pour  lequel  il  n'ont  rien 
donné,  a  coûté  à  Dieu  plus  qu'un  monde,  plus  que  tout 
l'univers;  elle  lui  a  coûté  l'abaissement ,  les  souffrances  et 
la  mort  de  sou  bien  aimé.  L'amour  divin  éclate  dans  toute 
sa  puissante  énergie  en  cette  même  œuvre  dont  le  résultat 
est  le  bonheur  le  plus  accompli.  - 

Le  moi  rassasié  se  tait  ;  l'égoïsme  abdique;  l'amour,  pré- 
cédé par  la  joie  ,  s'assied  en  vainqueur  sur  le  trône  de  l'âme; 
l'âme,  déprcoccupée  du  moi,  s'occupe  de  Dieu  ;  n'ayant  plus 
de  désirs  à  former,  de  crainte  à  nourrir,  elle  se  dévoue  ; 
elle  se  donne  sans  effort ,  sans  réserve  ,  sans  retour  sui-  clle- 
inême ,  sans  arrière-pensée  d'intérêt  :  que  pourrait-elle  pré- 
tendre qui  ne  lui  ait  été  donné  ,  qui  ne  lui  soit  assuré  ?  L'in- 
capacité même  de  mériter  sert  et  fortifie  le  dévouement  ; 
ne  pouvant  spéculer  sur  un  amour  tout  gratuit  ,  on  va  au- 
devant  de  lui  par  l'amour.  Sans  doute  une  telle  vie  a  ses 
progrès,  ses  phases  diverses;  mais,  quoi  qu'il  eu  soit, 
cette  divine  combinaison  décide  l'ascendant  et  assuie  le 
triomphe  définitif  du  principe  moral ,  ou  ,  si  l'on  veut ,  de 
l'élément  désintéressé  dans  notre  âme;  et,  l'impulsion  une 
fois  donnée,  elle  tend  sans  cesse  vers  cette  noble  unité  que 
le  péché  avait  rompue  ,  et  que  Dieu  seul  pouvait  rétablir  à 
force  d'amour  (i). 

Ici  se  trouve  la  solution  de  l'insoluble  problème;  ici  se 
terminent  ces  oscillations  fatigantes  ,  ces  accommodemens 
toujours  ébauchés  et  jamais  achevés  entre  l'intérêt  et  la 
conscience.  Ici  l'utilitaire  et  l'ascétique  se  rencontrent  dans 
Je  même  homme.  La  controverse  pénible  où  nous  nous 
sommes  engagés  occupe  peu  le  thrétiea  en  tant  que  chré- 

(i)  Le  silence  que  nous  gardons  sur  le  Saint-Esprit  ne  vient  ni  d'oubli 
ni  de  méconnaissance  ;  mais  nous  devioas  nous  borner  ici  à  décrire  le  mode 
de  renouvellement  moral  auquel  ilpréside. 


tien;  il  est  plus  savant  là-dessus  que  le  plus  savant,  puisqu'il 
aime.  C'est  en  effet  la  seule  issue.  jNations  et  individus, 
tant  que  le  Cliristianisme  ne  les  aura  pas  changés,  n'auront 
point  en  morale  de  svàtème  conséquent  et  solide,  mais  seu- 
lement des  lambeaux  mal  cousus  de  la  robe  de  Socrate  et 
du  manteau  d'Epicuie.  Scientifiquement  parlant ,  il  n'y  a 
de  morale  que  dans  l'Evangile,  parce  que  l'Evangile  seul 
a,  de  prime  abord,  enlevé  la  graiiJe,  l'éternelle  difficulté 
qui  a  arrêté  tous  les  moralistes.  C'est  un  examen  que  nous 
proposons  à  ceux  qui,  parmi  nous  ,  s'occupent  sérieusement 
de  philosophie. 

MÉLAI\GESi 

Cour  DE  CASSATION.  —  M.  Roger,  prêtre  de  l'arrondisse- 
ment de  Dreux  ,  avant  été  appelé  devant  les  tribunaux  pour 
cause  politique,  refusa  de  répondre  etsoutiut  que  l'autorisa- 
tion préalable  du  conseil  d'état  était  nécessaire  pour  le 
poursuivre.  Ce  système,  accueilli  par  la  cour  royale  de  Paris, 
a  été  rejeté  par  la  cour  ds  cassation,  sur  ce  fondement,  que 
le  salaire  et  le  serment  ne  suffisent  point  pour  conférer  le 
caractère  de  fonctionnaire  public  ,  sous  l'empire  d'une  loi 
qui  proclame  la  liberté  des  cultes.  Cette  décision  de  la  cour 
suprême  est  un  pas  de  plus  vers  la  séparation  de  l'Église  et 
de  l'État. 

Pétition  pour  l'abolition  du  célibat  des  prêtres.  — On 
lit  dans  le  journal  de  Fi'ancfort:  «  La  Chambre  des  Députés 
de  Bade  a  reçu  le  27  octobre  et  renvoyé  à  la  commission 
des  pétitions  ,  une  pétition  signée  par  "258  prêtres  catho- 
liques ,  demandant  l'abolition  du  célibat.  Les  signataires 
exigent  cependant  que  leurs  signatures  ne  soient  pas  ren- 
dues publiques,  n 

ISous  croyons  ce  fait  digne  d'être  signalé  ,  car  il  ne  s'agit 
plus  ici  de  ces  vœux  individuels  que  des  ecclésiastiques  ro- 
mains ont  de  tout  temps  exprimés  pour  l'abolition  de  leur 
célibat  ;  ce  ne  sont  pas  moins  de  a58  prêtres,  du  même  pays, 
qui  demandent  celle  abolition  d'un  commun  accord.  Sans 
doute  les  pétitionnaires  s'adressent  à  une  autorité  incom- 
pétente en  matière  de  discipline  religieuse,  et  eu  cela  nous 
ne  saurions  approuver  leur  démarche;  mais  nous  croyons 
devoir  prendre  note  de  celte  nouvelle  protestation  contre 
les  décisions  anli-évangéliqucs  de  Grégoire  VU  ,  qui ,  po- 
litique habile  plus  que  prédicateur  fidèle  du  texte  sacré,  ne 
craignitpasdedouncr  un  grand  accompllssementà  ces  paroles 
de  l'apùtre  Paul  :  Or  l'Esprit  dit  expressément  qu  aiioc  der- 
niers temps  quelques-uns  se  révolteront  de  la  foi,  s' adonnant 
aux  esprits  séducteurs  et  aux  doctrines  des  démons  ;  en- 
seignant des  mensonges  par  hypocrysie  ,  et  ayant  une 
conscience  cautérisée  ;  défendant  de  se  marier  .  comman- 
dant de  s'abstenir  des  viandes  ,  etc.  (  1.  thim.  IV,  i — 3.) 
Voilà  la  véritable  autorité  à  laquelle  devraient  s'adresser 
les  prêtres  du  duché  de  Bade.  Ces  paroles  expliqueront 
aussi  suffisamment  à  l'Avenir,  pourquoi  la  fausse  dicipltne 
de  Grégoire  s'en  va  dépérissant  comme  toute  œuvre 
humaine  ;  et  le  Globe  qui  a  pris  occasion  du  mtme 
fait  ,  et  des  plaintes  qu'il  a  provoquées  de  la  part  d'une 
feuille  catholique  pour  renouveler  ses  déclamations  contre 
l'impuissance  de  la  loi  chrétienne,  y  trouvera  une  nouvelle 
preuve  de  ses  éternelles  méprises  au  sujet  de  cette  loi. 

.SuspE:«saoN  du  Journal  l'Avenir,  —  Après  trei^  mois 
d'existence  ,  Y  Avenir  s.uf'pend  sa  marche.  Les  rédacteurs  de 
ce  journal  annoncent  que  ,  calomniés  et  persécutés  au  sein 
de  leur  Église  ,  ils  vont  à  Rome  demander  au  Saint-Père 
de  se  prononcer  sur  eux  ,  et  qu'à  leur  retour  ils  reprendront 
on  cesseront  la  publication  de  leur  feuille,  selon  la  sentence 
qu'aura  prononcée  à  leur  égard  la  cour  pontificale.  Féné- 
lon,  en  brûlant  son  livre  ,  avait  déjà  donné  le  triste  exemple 
de  faire  dépendre  la  vérité  et  l'erreur  d'une  sentence 
d'homme.  Nous  aimons  au  reste  à  reconnaître  les  services 
que  V Avenir  avait  rendus  à  la  cause  de  la  liberté  religieuse 
et  delà  liberté  d'enseignement. 

Le  Gérant,    DLHAULT. 

,1  I..  -  --■^-.. 

Iraprimene  de  Sexlicce  ,  rue  des  Jeâneurs ,  d.    i4* 


TO:^IE   1  ■.  -   1^"  12. 

23  ÎSOVEMBRE  1831. 

\i  -^t.  ,.• 

LE  SEMEUR 

JOURNAL  RELIGIEUX. 


9 


Politiqiie^   Philosopîiâqoe   et    Littéraire 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  tliamp  ,  c'est  le  monde. 
Matûi.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  u"  ii,et  chez  tous  les  Libraires  ut  Directeurs  de  posle. — Prix:i5  fr.  pour  l'année   • 
fr.  pour  G  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  1  fr.  pour  G  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
es  lettres ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


MM.  les  Souscripteurs  au  Skmeuu,  dont  ^abonnement 
vpire  le  3o  novembre  prochain ,  sont  pries  de  le  renou- 
eler  par  lettres  affrancJdes ,  s'ils  ne  veulent  pas  éprou- 
er  do  retard  dans  l'envoi  du  Journal. 


SHHSÏ 


REVUE   POLITIQUE. 

PPEL  AUX    HOMMES  DROITS  ET  ÉCLAIRES  DES   DIFFiRENS  PARTIS 
POLITIQUES. 

(WV  Article.  —  Le  parti  de  l'avenir.  —  Suite.) 

En  s'adressant  aux  hommes  de  l'avenir,  il  importait  sur- 
3ut  de  leur  prouver  que  les  théories  philosophiques  sont 
aipuissantes  pour  améliorer  les  mœurs  ,  et  que  l'Evangile 
5t  le  seul  moyen  d'atteindre  ce  but.  Ou  pourrait  même 
arrêter  ici  et  leur  dire  :  Que  prétendez-vous  faire  d'un 
leuplc  sans  moralité?  Quel  genre  de  perfectionnement  lui 
onuerez-vous?  S'il  n'a  point  de  mœurs,  ses  lumières  ne  se- 
ont  que  de  fausses  clartés  pires  que  les  ténèbres  j  ses  libér- 
és politiques  aboutiront  au  despotisme  ou  à  l'anarchie;  son 
•ien-ètre  matériel  ne  servira  qu'à  l'entraîner  dans  une  dé- 
loralisation  plus  profonde;  et  ce  peuple  deviendra  ce  que 
ut  Rome  dans  les  dernières  années  de  la  république ,  un 
ffroyable  ramas  de  sophistes  et  de  démagogues  ,  éclairés 
ans  conscience  ,  riches  sans  principes  et  libres  sans  vertu. 
3ù  serait  alors  le  progrès,  et  qu'auriez-vous  obtenu  de  vo- 
re  décevant  système  de  perfectibilité?  Recourez  donc  à 
'Evangile,  puisqu'il  n'existe  pas  d'autre  puissance  capable 
l'améliorer  nos  mœurs  ;  ou  bien,  renoncez  au  titre  d'hom- 
nes  d'avenir,  de  partisans  du  progrès  ,  et  dites  à  toutes  vos 
;spérances  un  irrévocable  adieu. 

Nous  aurions  assurément  le  droit  de  tenir  ce  langage,  et 
1  subsisterait  jusqu'à  ce  que  l'on  eilt  clairement  déraonU-c 
pi'il  est  possible  de  rendre  une  nation  plus  morale  sans  la 
Foi  religieuse,  et  par  la  seule  influence  des  théories  philoso- 
phiques. Mais  nous  irons  volontiers  plus  loin,  nous  creu- 


serons plus  ava;it  dans  ces  graves  matières;  car  elles  sout 
encore  bien  peu  explorées,  et  notre  cause  ne  peut  que  gagner 
à  être  vue  sous  toutes  ses  faces. 

Après  avoir  parlé  des  mœurs  ,  nous  parlerons  donc  des 
lumières.  Le  parti  de  l'avenir  peut-il  donner  de  vraies  lu- 
luicvcs  à  la  France?  et  s'il  ne  le  peut,  les  chrétiens  le  pour- 
ruit.i!-iU?  Telle  est  la  question  que  nous  alloiii  examiner. 

On  doit  rendre  cette  justice  aux  hommes  de  l'avenir, 
qu'ils  sentent ,  en  général ,  le  besoin  de  propager  le  bienfait 
de  l'instruction  populaire.  Ouvrez  des  écoles,  disent-ils 
sans  cesse,  éclairez,  instruisez  le  peuple  ;  s'il  faut  des  sacri- 
fices d'argent,  nous  les  ferons;  si  même  il  faut  des  disposi- 
tions pénales  pour  contraindre  le  peuple  à  sas'oir  lire,  nous 
y  consentirons  ;  répandre  les  lumières  est  une  dette  sacrée 
des  gouvernans  envers  les  gouvernés.  Ces  maximes  et  ces 
vœux  sont  fort  louables  ;  mais  do  même  que  les  philosophes, 
après  avoir  logiquementprouvé  qu'il  faudrait  être  vertueux, 
ne  donnent  pas  la  volonté  ni  la  force  de  le  devenir,  de 
même,  nous  le  craignons  beaucoup,  nos  économistes,  après 
avoir  développé  très-judicieusement  leurs  théories  sur  la 
propagation  des  lumières,  ne  font  qu'une  œuvre  à  peu  près 
stérile,  parée  qu'ils  n'ont  point  de  levier  cjui  remue  puis- 
samment, soit  les  maîtres ,  soit  les  élèves  ,  parce  qu'ils  man- 
quent des  mobiles  nécessaires  pour  entraîner  les  masses,  et 
pour  transformer  leurs  idées  spécul  :tives  en  faits  réels. 

Citons  des  preuves  positives,  et  parlons,  en 'premier 
lieu,  de  ce  qu'on  pourrait  nommer  le  matériel  des  lumiè- 
res, ou  l'instruction  proprement  dite;  puis  nous  viendrons 
à  l'éducation.  • 

Si  l'on  compare  le  nombre  des  élèves  qui  fréqtientent  les 
écoles  primaires  en  France  ,  proportionnellement  à  la  po- 
pulation ,  avec  celui  des  autres  contrées ,  on  éprouve  la  plus 
pénible  surprise ,  car  il  faut  reconnaître  que  notre  pays, 
qui  prétend  marcher  à  la  tête  du  monde  entier,  n'occupe 
sous  ce  point  de  vue  qu'une  place  très-inférieure.  L'Améri- 
que du  nord  ,  l'Ecosse ,  une  partie  de  l'Allemagne ,  la 
Suisse,  la  Hollande,  l'Angleterre,  quelques  états  même  du 
nord  de  l'Europe,  comptent  un  nombre  relatif  d'écoliers 
bien  plus  considérable  que  la  France.  Il  n'y  a  guères  que 
les  pays  où  domine  encore  le  catholicisme  du  moyen  âge  , 


90 


LE  SEMEUR. 


l'Espagne  ,  le  Portufjal  ,  une  partie  de  l'Italie  et  de  l'Au- 
triche qui  soient  placés  plus  bas  que  nous  sur  celte  échelle 
de  l'instruction  primaire.  Voilà,  certes,  un  fait  qui  donne 
lieu  à  de  sérieuses  réflexions. 

Si  l'on  calcule  ensuite  le  nombre  des  Français  qui  ne 
savent  pas  lire  ,  on  voit  qu'il  renferme  au  moins  un  tiers  de 
!a  population;  plusieurs  recensemens  des  jeunes  gens  appelés 
sous  les  drapeaux  eu  font  foi.  Dans  quelques  départémcns 
on  trouverait  des  villages  entiers  où  trois  à  quatre  indivi- 
dus seulement  savent  lire.  Un  rapport  officiel ,  sorti  des  bu- 
reaux du  ministère  de  l'instmclioa  publique  ,  nous  apprend 
qu'il  existe  un  très-grand  nombre  de  communes  encore 
privées  d'écoles  primaires.  Et  ce  déplorable  état  de  choses, 
il  faut  bien  le  dire ,  tend  à  s'aggraver  plutôt  qu'à  s'affaiblir 
dans  les  pays  de  fabriques,  et  généralement  dans  les  classes 
ouvrières  ,  parce  que  la  baisse  du  prix  de  la  main  d'œuvre 
contraint  les  pères  de  famille  à  employer  les  forces  de  leurs 
enfans  aussitôt  qu'ils  le  peuvent,  et  que  de  plus,  par  un 
odieux  abus  qui  a  été  détruit  en  Angleterre  ,  mais  qui  se 
maintient  en  France,  les  chefs  des  ateliers  d'industrie  ont 
le  droit  de  faire  travailler  ces  malheureux  enfans  seize  heu- 
res par  jour.  INous  avons  eu  souvent  l'ocrasion  de  coiisUiler 
que  le  nombre  des  enfans  qui  savent  lire  est  proportion- 
nellement plus  considéi-able  dans  les  plus  pauvres  villages 
que  dans  les  villes  de  fabiiques. 

Ce  sont  là  ,  non  de  vaines  allégations,  mais  des  faits  trop 
bien  établis.  Il  est  facile  d'écrire  ou  de  proclamer  en  ter- 
mes pompeux  ,  que  le  peuple  français  est  le  peuple  normal 
du  globe;  c'est  un  plaisir  d'amour-propre  qu'on  se  donne 
à  bon  marché  ;  mieux  vaudrait  pourtant  le  clirc  moins  et  le 
mériter  davantage.  On  prétend  aussi  que  notre  pays  est  la 
terre  philosophique  par  excellence;  nous  en  sommes  fâchés 
pour  la  philosophie.  Il  est  positif  que  les  Français  ne  sont 
point  en  avant,  mais  fort  en  arrière  de  la  plupart  des  au- 
tres peuples  chrétiens  sous  le  rapport  de  l'instruction  ;  et 
s'il  est  vrai,  comme  l'avancent  quelques  hommes  de  l'aveuir, 
que  leurs  théories  intelle<  tuelles  et  politiques  soient  mieux 
réalisées  chez  nous  que  partout  ailleurs  ,  nous  devons  en 
concluie  que  ces  théories  ne  sont  rien  moins  que  favorables 
as  progrès  des  lumières  ,  et  que  les  écoaomistes  se  condam- 
nent par  leur*  propres  discours. 

Observons  encoie  que  s'ils  ont  laissé  la  France  au-dessous 
de  tant  d'autres  Etats, ce  n'est  pas  leur  manque  de  zèle  qu'on 
en  doit  accuser,  mais  l'impuissance  de  leurs  systèmes, dans  les- 
quels la  religion  n'entre  point  comme  mobile.  La  Conven- 
tion avait  ordonné  que  toutes  les  communes  fussent  pour- 
vues d'écoles  primaires ,  et  elle  avait  alloué  une  somme  an- 
nuelle de  60  millions  pour  cet  objet.  Tout  cela  était  fort 
beau  sur  le  papier  ,  mais  rien  ne  s'ensuivit.  Les  pauvres 
frères  de  la  Doctrine  Chrétienne  ,  dont  nous  ne  prétendons 
pas  du  reste  approuver  en  tout  le  mode  d'ensiiignement  , 
ces  fi'èrcs  qui  parlent  peu  et  qui  n'ont  pas  de  millions  à  ré- 
pandre, ont  fait  plus  pour  l'instruction  populaire  que  toutes 
les  assemblées  législatives  de  la  république  et  de  l'empire  , 
depuis  1789  jusqu'à  i8i4.  Les  hommes  à  théories  scienti- 
fiques ont  épuisé  toutes  leurs  forces  à  publier  des  lois  et 
des  ordonnances  ,  à  organiser  des  comités  ,  à  verser  quelque 
peu  d'argent  pour  établir  des  écoles  ,  à  écrire  des  livres  sur 
les  avantages  de  l'instruction  ;  mais  de  ce  zèle  verbeux  et  Ic- 
giferant  qu'est-il  résulté?  Nous  l'avons  vu  ,  c'est  que  la 
France  occupe  la  sixième  ou  septième  place  sur  l'échelle  de 
J'iustruction  primaire,  et  que  maintenant ,  bien  loin  de 
s'élever,  elle  tend  à  descendre  encore. 

Que  si  nous  portons  nos  regards  sur  un  point  opposé,  et 
qu'au  lieu  d'examiner  l'état  de  l'instruction  dans  un  ^saysoù 
le  christianisme  n'a  presque  plus  d'influence  ,  nous  l'obser- 
vions dans  les  contrées  oii  règne  l'Evangile,  nous  trouve- 
rons une  tout  autre  série  de  faits.  L'Etal  de  jXew-Yoïk  qui 


de  tous  les  pays  du  globe  ,  renferme  peut-être  le  plus  de 
véritables  chrétiens,  comparativement  à  sa  population  ,  est 
également  celui  qui  compte  le  plus  grand  nombre  d'enfans 
dans  les  écoles  publiques;  la  proportion  est  au  nombre  des 
écoliers  en  France  ,  comme  un  quart  est  à  un  quinzième  , 
de  SOI  te  que  sur  1000  individus ,  il  y  à  'iSo  élèves  dans  l'E- 
tat de  New-York  et  seulement  G()  dans  notre  pavs.  Il  est 
vrai  que  dans  le  premier  la  liberté  de  l'enseignement  per- 
metau  zèle  des  hommes  religieux  de  porter  tous  ses  fruits 
pour  l'instruction  populaire.  Après  la  Nouvelle-Angleterre, 
l'Ecosse  tient  le  premier  rang  parmi  les  j)euples  chrétiens, 
et  elle  ne  mérite  pas  moins  celte  place  éminente  par  l'ins- 
trnclion  de  ses  habitans.  Ensuite  viennent  plusieurs  cantons 
Suisses  qui  appartiennent  à  la  réforme  ,  la  Prusse  et  d'au- 
tres états  de  l'Allemagne  ,  où  les  écoles  sont  assez  nombreu- 
ses et  les  moyens  d'éducation  assez  faciles  pour  qu'on  ait  pu 
rendre  obligatoire  à  tous  les  enfans  l'instruction  élémen- 
taire. On  ferait  des  observations  du  même  genre  dans  toutes 
les  contrées  où  la  réformation  a  rallumé  le  flambeau  de  l'E- 
vangile. En  France  même,  si  l'on  compare  l'Alsace  à  la  Bre- 
tagne, sous  le  rapport  de  l'instruction  primaire,  la  différence 
est  énorme.  Ainsi,  les  premières  notions  intellectuelles  sont 
d'autant  plus  répandues  chez  un  peuple  que  le  christianisme 
y  est  mieux  connu;  et  elles  le  sont  d'autant  moins,  comme 
on  le  voit  en  France  et  dans  le  midi  de  l'Europe  ,  que  le 
christianisme  y  est  obscurci,  soit  par  le  scepticisme,  soit  par 
les  superstitions  romaines.  Cette  loi  est  tellement  générale  , 
qu'on  pourrait  la  présenter  sous  une  forme  mathématique, 
en  disant  que  le  degré  d'instruction  d'un  peuple  et  le  nom- 
bre des  enfans  qui  suivent  les  écoles  sont  toujours  en  raison 
directe  de  l'influence  de  l'Evangile,  et  en  raison  inverse  de 
l'influence  du  catholicisme  moaacal  ou  de  la  philosophie 
sceptique. 

Ces  deux  actions  opposées  l'une  à  l'autre  tienneut  à  des 
causes,  non  accidentelles  ,  mais  permanentes,  non  relati- 
ves ,   mais  universelles.  La  plupart  des  économistes    sont 
amis    des    hommes   de  la    môme   manière    que  l'était  Je 
père  de  Mirabeau  ,  par  des  phrases  et  point  par  des  actions; 
les  chrétiens,  au   contraire,  parlent  moins  et  agissent  da- 
vantage, parce  qu'ils  ont  en  eux  un  véritable  amour  pour 
leurs  semblables;  les  premiers  ouvriront  donc  des   écoles 
dans  leurs  livres ,  les  autres ,  dans  toutes  les  communes  de 
leur  pays.  De  plus,    les  instituteurs  sans  foi  religieuse  ne 
sont  ordinairement  que  des  mercenaires  qui  vendent  l'ins- 
truction au  plus  haut  prix  possible;  c'est  pour  eux  simple- 
ment un  métier,  et  toute  la  peine  qu'ils  peuvent  en  retran-  ' 
cher,  sans  se  compromettre,  ils  la  retranchent.  Les  institu- 
teurs chrétiens  se  dévouent  dans   leurs  fonctions   qu'ils   re- 
gardent comme  sacrées;  soins ,  fatigues,  ni  veilles  ne  leur 
coûtent,  demandez-le  aux  directeurs  de  l'institution  deBeue- 
gen  et  de  tous  les  élabhssemens  fondés  par  des  amis  de  l'E- 
vangile. Enfin,  et  c'estlà  le  point  principal,  le  Christianisme 
excite,  chez  tous  ceux  qui  le  reçoivent,  non  seulement  le 
désir  ,  mais  un  impérieux  besoin  de  savoir  lire,  et  les  chefs 
de  famille  chrétiens  ne  connaissent  pas  d'obligation  plus  in- 
dispensable que  celle  de  donner  ou  de  faire  donner  à  leurs 
enfans  les  moyens  de  lire  la  Parole  de  Dieu.  Onen  trouve 
un  exemple  singulièrement  remarquable  dans  le  voyage  du 
capitaine  AoizeZ'Ke,  qui  représente  les  indigènes  des  îles  Sand- 
wich s'occupant,  du  matin  au  soir,  jusque  dans  le  palais  de 
la  reine  ,  à  étudier  l'alphabet.  Ce  voyageur  qui  n'aime  pas 
les  missions  n'a  vu  dans   cette  ardeur  de  science  qu'un  ta- 
bleau risiblc;   nous  n'en  sommes  guère  surpris  de  la  part 
d'un  m;aiu  qui  parle  des  Saintes-Ecritures  avec  le  ton  dé- 
gagé des  encyclopédistes  ;  mais  nous  recueill  .ns  un  fait  pré- 
cieux à  constater  ,   et  nous  demandons  si  tous  les  philoso- 
phes ensemble  auraient  pu  produire  chez  "les  indigènes  de 
ia  Polynésie  ,  hrmmes,  enfans  ,  vieillards,  la  millième  par- 


LE  SEMEUR. 


91 


tic  de  ce  besoin  d'apprendre  à  lire,  lors  niênic  qu'ils  y  au- 
raient employé  tout  un  siècle,  au  lieu  de  dix  à  douze  ans 
que  les  missionnaires  chrétiens  ont  passés  dans  les  îles  de  la 
Mer  du  Sud.  Econoniistcs,  point  de  vei-biagc;  apprene?,- 
nous  eoninu'irt  vous  auriez,  pt^rsnadé  aux  insulaiips  ilc  Sand- 
Avicfi  di-  coiisacier  ks  jours  et  les  nuits  à  l'étude  d'un  livre 
d'alphabet  I 

Présentons  une  deinière  preuve  en  faveur  de  l'influence 
intellectuelle  duCbrislianisnie  dans  \esEcolcs  duDimarfche. 
11  V  a  cinqiuinto  ans  ,  lorsque  biillaient  comme  d'inutiles 
météores  les  coryphées  de  l'encyc  lopéd'e  ,  un  homme  obs- 
cur ,  M.  Riiihcs  de  Gloccster  l'assemblait,  le  dimanche, 
quelques  enfans  pauvres  autour  de  lui.  Il  leur  apprenait  à 
lire  ,  à  prier  Dieu ,  et  il  leur  parlait  du  Sauveur  de  leurs 
âmes.  Cet  exemple  fut  bientôt  suivi  par  des  chrétiens  qui 
puisaient.!  la  même  source  que  M.  Raikes  l'amour  de  l'hu- 
manité. Tl  existe  aujourd'iuii  des  écoles  du  Dimanche  depuis 
les  bnidi  de  lOréiioque  jusqu'à  ceux  du  Gange,  et  depuis 
Gibraltar  jusqu'au  Groenland  ,  dans  tous  les  lieux  habités 
par  des  amis  de  l'Evangile.  Cette  institution  chrétienne  est 
devenue  l'entreprise  la  plus  vaste  cl  la  plus  puissante  que 
l'on  ait  jamais  créée  pour  répandre  les  lumières,  et  elle 
parviendra  sans  doute  à  résoudre  ce  problème  dont  on 
avait  inutilement  cherché  la  solution  ,  celui  de  savoir  com- 
ment il  est  possible  de  donner  aux  classes  inférieures  et  le 
besoin  et  les  moyens  de  s'éclairer. 

Au  mois  de  mai  de  celle  année,  la  Société  britannique  des 
Ecoles  du  Dimanche  comptait  10, i6i  écoles,  i07,5/|5  insti- 
tuteurs et  i.oCr2,65(3  élèves.  Les  Etats-Unis  comptaient,  à 
la  même  époque,  7,244  écoles,  64,3i5  instituteurs  et 
451,075  élèves.  Eu  réunissant  les  élèves  de  ces  deux  états 
pour  les  seules  écoles  du  Dimanche  ,  on  voit  que  leur  nom- 
bre est  de  beaucoup  supérieur  à  celui  des  enfans  qui  fré- 
quentent toutes  les  écoles  primaires  de  noire  pavs  ,  puisque, 
d'après  les  tableaux  statistiques  de  M.  Charles  Dupin,  le  total 
des  élèves  en  France  est  de  1,116,0775  et  ce  chiffre  , 
on  peut  en  être  certain  ,  malgré  le  dernier  rapport  sur 
l'instruction  publique  ,  rapport  fondé  sur  les  tableaux  tou- 
jours exagérés  des  recleurs  d'académie  ,  ce  chiffre  a  plutôt 
diminue  qu'il  ne  s'est  accru  depuis  cinq  ans ,  à  cause  de 
l'extension  de  la  misère  et  des  charges  publiques;  en  sorte 
<[ue  la  Grande-Bretagne  seule  ;  qui  a  une  population  bien 
moindre  que  celle  de  la  France  ,  compte  autant  d'élèves 
dans  ses  écoles  du  Dimanche  que  nous  dans  toutes  nos 
écoles.  Ajoutons  que  les  171,0(50  instituteurs  de  la  Grande- 
Bretagne  et  des  Etats-Unis  remplissent  gratuitement  leurs 
fonctio:ts  j  et  si  l'on  suppose  que  l'enseignement  de  chacun 
d'eux  vaudrait  3  fr.  par  dimanche  (  sans  parler  ici  de  ces 
hommes  éminens  dont  aucun  salaire  ne  pourrait  rétribuer 
,  les  services  ) ,  il  en  résulte  qu'il  faudrait  une  somme  an- 
nuelle de  plus  de  dix-huit  millions  pour  avoir  un  nombre 
égal  d'instituteurs.  Et  quelle  est  donc  la  puissance  colossale 
qui  a  fait  établir  ces  écoles  du  Dimanche  ,  qui  les  a  rem- 
plies de  cette  multitude  immense  d'élèves ,  et  qui  fait  surgir 
partout  des  homiues  dévoués,  prêts  à  donner  un  enseigne- 
ment gratuit?  C'est  l'Evangile.  La  cause,  les  moyens  d'ac- 
tion, les  effets,  les  instituteurs,  les  élèves,  tout  lui  appar- 
tient; tout  a  été  fait  par  lui  ,  et  rien  n'aurait  été  fait  sans 
lui.  O  philosophes,  demandait  un  chrétien,  où  sont  vos 
hôpitaux?  Nous  demanderons  à  notre  tour:  O  économistes, 
où  sont  vos  écoles  du  dimanche? 

Nous  voudrions  parler  aussi  des  écoles  d'adultes  et  d'au- 
tres établissemens  d'instruction  fondés  par  des  chrétiens; 
mais  il  est  temps  de  terminer  cette  première  partie  de  no- 
tre travail.  Nous  croyons  avoir  prouvé  qu'en  se  bornant 
même  au  matériel  des  lumières,  à  la  simple  connaissance  de 
l'alphabet ,  les  amis  de  l'Evangile  sont  incomparablement 
les- plus  propres  i  réaliser  ce  vœu  des  hommes  de  l'avenir. 


Examinons  encore  en  peu  de  mots  une  autre  question  non 
moins  importante. 

Enseigner  .à  lire  aux  classes  inférieures  est  une  bonne 
chose  ,  eu  principe  ;  mais  si  l'on  s'arrête  là  ,  c'est  quelque- 
fois ini  mil  plutôt  qu'un  bien.  Qu'est-ce  en  effet  que  l'art  de 
lire?  Evidemment  ce  n'est  pas  lebutde  l'éducation  ,  ce  n'est 
qu'un  moyen  de  l'acquérir;  c'est  un  instrument  qui  peut 
être  bon  ou  mauvais,  selon  l'usage  qu'on  en  voudra  fiirc; 
c'est  une  force  ,  neutre  d'abord  ,  mais  qui  devient  puissante 
pour  améliorer  ou  pour  démoraliser  les  individus,  suivant 
la  direction  qu'elle  reçoit. 

Or,  eu  France  ,  quels  sont  communément  les  objctsd»i 
lecture  dans  les  classes  populaires?  Avant  tout,  les  feuilles 
périoJicpies ,  dont  les  plus  répandues  ne  sont  pas  toujours 
les  plus  dignes  de  l'être.  Puis,  des  almanachs  remplis  d'as- 
sertions absurdes,  et  des  chansons  obscènes  colportées  dans 
les  hameaux  par  des  chanteurs  de  carrefour.  Ensuite  quel- 
ques volumes,  et  presque  toujours  les  plus  mauvais,  de 
Voltaire  et  de  Rousseau.  En  outre,  des  romans  licencieux 
ou  impies ,  qui  salissent  l'imagination  quand  ils  n'attaquent 
pas  la  foi  religieuse.  Enfin  des  livres  de  toute  espèce,  inu- 
tiles pour  la  culture  de  l'esprit,  dangereux  pour  les  mœurs. 
Tel  serait  l'inventaire  de  la  plupart  des  petites  bibliothèques 
dans  les  campagnes  et  dans  les  habitations  d'ouvriers;  tel 
est  le  répertoire  des  cabinets  de  lecture  dans  lesquels  vont 
s'approvisionner  les  gens  du  peuple.  Veut-on  trouver  des 
écrits  d'une  autre  sorte?  Il  ne  manquera  pas  non  plus  de 
chaumières  où  l'influence  du  curé  a  fait  entier  les  œuvres 
d'une  superstition  nauséabonde,  des  légendes  et  des  récits 
de  faux  miracles.  Ce  n'est  guère  que  chez  les  Chrétiens  que 
l'on  trouverait  la  Parole  de  Dieu  et  cjuelques  autres  bons 
livres.  Il  suit  de  là  que  pour  le  plus  grand  nombre  des 
Français  déclasse  inférieure,  la  lecture  est  un  instrument 
de  corruption  ,  une  source  d'immoralité  bien  plus  qu'un 
moyen  d'acquérir  de  soudes  lumières. 

L'expérience  le  confirme.  Allez  vous  enquérir  parmi  la 
population  ouvrière  des  villes  et  dans  les  campagnes  ,  quels 
sont  les  hommes  les  plus  démoralisés,  les  plus  incrédules, 
les  plus  ridiculement  orgueilleux  ,  et  qui  violent  avec  le 
moins  de  pudeur  leurs  obligations  sociales  et  domestiques. 
On  vous  indiquera  ceux  que  le  peuple  nomme  ,  dans  sou 
langage  naïf,  des  savans ,  c'est-à-dire  des  individus  qui 
connaissent  l'alphabet,  et  qui  lisent  de  m:uivais  livres.  Se- 
raient-ce  là  les  lumières  qu'il  faut  donner  au  peuple?  Et  si 
l'on  suppose  qu'à  force  d'allocations  au  budget ,  de  lois^  de 
dispositions  pénales  et  de  comités,  la  plupart  des  Français 
parviennent  à  savoir  lire,  qu'auront-ils  gagné,  eux  et  la 
France  ? 

L'erreur  fondamentale  des  économistes,  qui  essaient  de 
perfectionner  les  hommes  sans  la  foi  religieuse  ,  consiste  à 
croire  qu'il  suffit  de  cultiver  l'esprit  d'un  peuple  pour  ren- 
dre ce  peuple  plus  morah  Ils  oublient  qu'un  homme  très- 
éclairé  a  souvent  beaucoup  plus  de  vices  qu'un  homme 
ignorant,  et  que  ce  qui  est  vrai  d'un  individu  peut  l'être 
aussi  jde  plusieurs  milliers  ^d'individus.  Athènes,  après  le 
siècle  de  Périclès  ,  était  certainement  plus  éclairée  que  du 
temps  d'Aristide;  en  avait-elle  plus  de  mœurs?  Rome  ,  sous 
le  règne  d'Héliogabale,  possédait  sans  doute  plus  de  lu- 
mières qu'avant  les  Scipions  ;  possédait-elle  plus  de  vertus? 
Si  les  économistes  avaient  mieux  étudié  le  caractère  hu- 
main ,  ils  auraient  vu  qu'il  ne  suffit  j)as  d'éclairer  nu  peuple 
pour  l'améliorer,  mais  qu'il  faut ,  au  contraire,  l'améliorer 
pour  le  bien  éclairer;  en  d'autres  termes,  que  ce  ne  sont 
pas  les  idées  de  l'esprit  qui  corrigent  les  sentimens  du  cœur, 
maisles  sentimensdu  cœur  qui  corrigent  les  idées  de  l'esprit. 
Vauvenargues  disait  que  les  grandes  pensées  viennent  d*^ 
cœur,  il  aurait  pu  ajouter  que  les  vraies  lumières  vieijnènt 
I  de  la  conscience.  Une  conscience  faussée  rend  le  juge^iicnt 

A    .  • 


92 


LE  SEMEUR. 


faux,  une  conscience  droite  le  redresse.  Ce  sont  là  des  vé- 
rités d'expérience  ,  dont  nous  trouverons  tous  la  preuve  eu 
nous-mêmes,  si  nous  prenons  le  soin  de  l'y  chercher. Qu'est- 
ce  donc  que  les  ccononiistes  sans  religion  peuvent  atlenihc, 
des  lumières  qu'ils  répandront  parmi  le  peuple  français,  eux 
qui  sont  incapable;  de  poser  le  seul  fondement  des  vraies  et 
solides  lumières,  l'amélioration  des  mœurs?  Belle  décou- 
verte, en  vérité  ,  que  de  prendre  l'iininme  à  rebours  pour 
le  faire  entrer  dans  la  voie  du  progrès  I 

Ji'argumcnt  que  l'on  va  puiser  dans  les  tableaux  de  la 
justice  criminelle  ne  renverse  aucune  de  nos  raisons.  Que  la 
classe  qui  ne  sait  pas  lire  fournisse  les  deux  tiers  des  assassins 
et  des  voleurs  de  grand  chemin,  qu'est-ce  que  cela  prouve? 
Nous  pourrions  dire  ,  de  notre  côté  ,  que,  sur  cent  banque- 
routiers ,  il  y  en  a  quatre-vingt-dix-neuf  qui  savent  lire.  On 
aurait  droit  de  nous  répondre  que  ce  n'est  point  parce  qu'ils 
savent  lire  qu'ils  font  banqueroute,  mais  qu'il  doit  néces- 
sairement y  avoir  un  plus  gi-and  nombre  de  banqueroutiers 
dans  cette  classe,  parce  que  ceux  qui  ne  savent  pas  lire 
n'cntrcpi-cnnent  pas  des  affaires  de  négoce.  Eh  bien  !  nous 
répondrons  aussi  qu'il  doit  y  avoir  plus  de  meurtriers  et  de 
brigands  parmi  ceux  qui  ne  savent  pas  lire,  par  la  raison 
que  celte  classe  est  composée  des  hommes  les  plus  misé- 
rables du  pavs  ;  ce  n'est  point  leur  ignorance  de  l'art  de 
lire,  mais  leur  misère,  leur  inconduite,  qui  les  poussent  au 
crime;  et  lorsqu'on  avance  une  telle  preuve  en  faveur  de 
l'influence  morale  des  demi-lumières  que  reçoit  le  peuple 
fi-ançais,  on  ne  fait  qu'un  grossier  paralogisme. 

De  tout  ce  qui  précède  il  faut  conclure  que  la  culture  de 
l'cspi  il,  pour  avoir  quelque  valeur,  doit  être  accompagnée, 
sinon  précédée  ,  de  la  culture  des  facultés  morales  ;  que 
l'instruction  est  fort  peu  de  chose  sans  l'éducation;  que  ne 
faire  ([u'cnseigner  à  lire  au  peuple,  c'est  une  œuvre  stérile, 
s'il  ne  lit  pas,  une  œuvre  mauvaise,  s'il  lit  des  livres  perni- 
cieux; que  ce  dernier  cas  est  le  plus  ordinaire  en  France 
pour  la  grande  majorité  des  lecteurs  de  toutes  les  classes  , 
puisqu'on  rencontre  cinquante  mauvais  livres  pour  un  bon; 
qu'ainsi  les  hommes  de  l'avenir  ,  bien  loin  de  donner  de 
vraies  lumières  à  leur  pays,  ne  lui  donnent  que  des  lumières 
fausses  et  souvent  dangereuses.  Et  qu'on  ne  s'y  trompe  pas  ! 
ce  n'est  point  une  lacune  réparable  dans  le  système  des 
hommes  sans  religion  ;  c'est  une  nécessité  de  leur  système. 
Ils  ne  peuvent  rien,  nous  l'avons  assez  vu,  pour  le  perfec- 
tionnement des  mœurs;  ils  manquent  des  mobiles  indis- 
pensables pour  faire  mettre  en  pratique  leurs  leçons  de 
vertu.  En  supposant  qu'ils  publient  de  bons  livres,  si  tou- 
tefois ils  peuvent  en  écrire  de  lions  avec  des  principes  irré- 
ligieux,  ils  n'ont  aucun  moyen  d'engager  les  classes  infé- 
rieures à  les  lire  ,  encore  moins  à  suivre  leurs  préceptes  ;  un 
peuple  sans  mœurs  préférera  toujours  des  romans  licen- 
cieux à  des  ouvrages  de  morale.  En  un  mot ,  les  hommes 
de  l'avenir  sont  engagés  dans  une  voie  sans  issue;  car  ne 
pouvant  agir  que  sur  Tesprit  et  point  sur  le  cœur,  le  pro- 
grès qu'ils  veulent  obtenir  est  la  plus  chimérique  des  chi- 
mères. Au  lieu  de  la  bienfaisante  clarté  du  jour,  ils  ne 
présenteront  au  peuple  que  ces  lueurs  fatales  qui  conduisent 
vers  un  abîme  le  voyageur  égaré. 

Dans  les  pays  qui  ont  conservé  la  foi  religieuse ,  rien  de 
pareil  n'est  à  craindre.  Là  ,  le  perfectionnement  moral  pré- 
cède et  dirige  le  développement  intellectuel.  Les  mœurs  , 
qui  se  puisent  à  une  tout  autre  source  que  dans  un  livre 
abécédaire,  sont  la  règle  et  la  garantie  d'une  heureuse  cul- 
ture de  l'intelligence.  En  apprenant  à  lire  ,  le  peuple  ap- 
prend aussi  à  reprimer  ses  passions  ,  à  combattre  ses  vices  , 
à  pratiquer  SCS  devoirs,  et  il  ap;^)rcnd  toutes  ces  choses, 
non  point  par  la  connaissance  matérielle  de  l'art  de  lire, 
mais  par  la  puissante  influencedcs  vérités  évangéliques.  Là, 
e  peuple  possède  le  livre  des  livies  ,  celui  dont   1^  lectur^ 


est  déjà  bienfaisante  pour  le  premier  âge,  et  ne  l'est  pas 
moins  pour  le  dernier,  la  Parole  de  Dieu.  Savoir  lire  est 
un  instrument  qui  lui  est  précieux  en  cela  surtout  qu'il  lui 
donne  les  moyens  d'.ijyprofnndir  ses  croyances  religieuses  et 
de  coiniaître  la  volonté  divine.   Là   encore/  des  hommes 
éminens  par  leur  science  autant  que  par  leur  piété ,  publient 
des  milliers  de  volume»  et  de  brochuies  destinées  à  propa- 
ger de  solides  lumières,  des  connaissances  utiles  ,  des  idées 
justes,  de  nobles  vertus  parmi  toutes  les  classes  de  l'état  so- 
cial ;  et  ces  ouvrages  comptent  de  nombi'eux  lecteurs  parce 
qu'ils  s'adressent  à  des  chrétiens.  En  une  seule  année  ,  dans 
les  Etats-Unis  ,  les  publications  morales  et  religieuses,  par- 
ticulièrement composées  pour  la  jeunesse  des  écoles,  s'élè- 
vent à  neuf  cent  mille  exemplaires  qui  se  répandent  ,  à 
l'aide  des  bibliothèques   populaires,  jusque  dans  les  plus 
pauvres  cabanes  et  dans  les  habitations  les  plus  écartées.  I-à 
enfin  ,  on  s'efforce  d'agir  sur  la  conscience  en  même  temps 
que  sur  l'esprit;  on  s'occupe  de  l'éducation  plus  encore  que 
de  l'instruction  ;  l'art  de  lire  n'y  est  point  considéré  comme 
une  panacée   universelle  qui  se  suffit  à    elle-même,  mais 
simplement  comme  un  levier  dont  l'action  doit  être  soumise 
à    une  puissance  supérieure,    à    la  piété  chi'ctienne.    Nous 
voyons  alors  qu'il  est  essentiel  que  tous  sachent  lire;  nous 
comprenons  que  de    telles  lumières   sont  un    bienfaifs  En 
France,  nous  ne  trouvons  que  le  comraencenaent  de  l'œu- 
vre ,  et  elle  produit  dos  efl'ets   tout   différons,   par    cela 
même  qu'elle  n'est  que  commencée;  comme  un  ruisseau 
qui ,  comprimé  à  sa  source  ,  inonde  et  ravage  les  campagnes, 
tandis  qu'il  les   aurait  fertilisées,   s'il  avait  suivi  son  cours 
natuiel. 

Hommes  de  l'avenir,  nous  désirons  autant  que  vous  la 
propagation  des  lumières  ;  nous  voulons  comme  vous  éclai- 
rer ,  instruire  tous  les  membres  de  la  grande  famille  fran- 
çaise. Mais  nous  avons  de  plus  que  vous  le  fondement  des 
vraies  lumières  ,  les  mœurs,  et  le  fondement  des  mojurs,  l'E- 
vangile. LTnissez  donc  vos  efforts  aux  nôtres,  et  vous  ne 
verrez  plus  de  si  cruels  mécomptes ,  de  si  tristes  désenchan- 
temcns  succéder  à  vos  plus  belles  espérances  ! 


QUELQUES  DETAILS  SUR  LE  CHOLERA 
A  BERLI\. 

{Extrait  d'une  lettre  particnlicre.) 

n  Lorsque  la  maladie  ,  après  avo  r  franchi  Lj  ♦Vontièic 
russe,  gardée  en  vain  par  un  cordon  militaire,  s'approcha 
de  nous,  répandant  au  loin  la  terreiir  ,  l'imagination  devint 
active  à  créer  un  affreux  tableau  de  ce  que  sei'ait  notre 
capitale.  Nous  nous  représentions  les  boutiques  fermées, 
les  rues  désertes,  le  petit  nombre  de  personnes  que  leurs 
affaires  ou  le  soin  de  leur  sauté  forceraient  de  sortir,  s' évi- 
tant à  la  rue,  et  parfumant  l'air  de  vinaigre  et  de  chlore. 
Nous  venions  de  lire  la  description  de  la  peste  de  Milan 
par  Alaiizoni ,  et  nous  nous  attendions  à  en  voir  les  hor- 
reurs se  répéter,  quoique  à  un  moindre  degré,  chez  nous  ; 
enfin  ,  comme  si  j'avais  eu  soif  d'images  alliistantes,  je  me 
mis  pour  la  première  fois  à  lire  l'introduction  du  Deca- 
meron  de  Bocace.  La  peste  de  Florence  est  décrite  dans 
cette  introduction. 

»  Tout  cela  ne  m'empêcha  pas  de  me  dire  que  ,  quand 
une  maladie  contagieuse  ou  épidémique  n'attaque,  pendant 
toute  sa  durée,  que  deux  ou  tros  pour  cent  de  la  popula- 
tion ,  comme  à  Moscou,  et  lorsque  sur  ce  nombre  il  y  a 
encore  beaucoup  de  persotuics  qui  échappent  à  la  mort  , 
la  chose  est  sérieuse,  sans  doute,  mais  le  désastre  bien  moins 
grand  que  celui  d'une  peste.  A  mesure  que  la  maladie 
avançait,  on  reprenait  courage;  on  commença  même  à  faire 
du  mot  choléra  le  texte  d'une  foule  de  plaisanteries. 

M  Cependant  la  nouvelle  du  premier  cas  de  maladie /u^j/h 


LE  SEMEUR. 


93 


coup  de  foudre;  on  se  hâta  de  faire  des  provisions  pour  n'être 
que  le  moins  possible  ohli;;é  d'envoyer  ses  domestiques 
dans  tes  magasins  j  on  acheta  foicc  vinaigre;  plusieurs  per- 
sonnes fermèrent  leui-s  maisons  (  à  l'ordinaire  elles  sont 
ouvertes  tout  le  jour  ,  parce  qu'il  n'y  a  pas  de  portiers  ). 
Enfin,  bien  qu'on  eût  attendu  lu  maladie  d'un  jour  à  l'autre, 
la  consternation  fut  générale. 

»  Mais  cela  ne  dura  pas  long-temps.  Le  gouvernement  fit 
publier  tous  les  jours  le  dénombrement  des  malades  et  des 
morts  pour  éviter  les  exagérations;  on  vit  que  les  progrès 
du  mal  n'étaient  pas  aussi  formidables  qu'on  l'avait  cru 
d'abord,  et  quand  on  apprit  par  des  faits  que  la  contagion 
n'était  nullement  absolue  ,  mais  tout-à-fait  relative  et  con- 
ditionnelle, on  se  lassura  de  plus  en  plus.  Alors  commença, 
entie  les   initiés  et   même   entre  les    gens  du  monde ,  la 

frande  querelle  de  la  contagion  et  de  la  non-contagion. 
;ilc  dure  encore,  mais  le  nombre  des  partisans  de  la  non- 
contagion  augmente  de  jour  en  jour,  et  celui  de  leurs  anta- 
gonistes diminue.  La  même  chose  est  arrivée  partout  où  le 
choléra  a  régné;  au  commencement  tout  le  monde  était 
contagioniste,  et  plus  tard  presque  personne  ne  l'était  plus. 
Toutefois,  les  cas  où  la  contagion  est  évidente  sont  trop 
nombreux  pour  qu'on  puisse  la  nier.  Jugez-en  vous-même  : 
lorsque  le  choléra  n'était  encore  qu'eu  Pologne  et  en  Russie, 
le  gouvernement  avait  établi  des  cordons  sanitaires;  ces 
cordons  ont  bordé  souvent  un  village  infecté,  situé  au-delà 
de  la  froulière;  pendant  des  mois  entiers  la  maladie  n'a  ni 
passé  la  fiontièrc,  ni  attaqué  le  cordon  ,  et  puis  elle  a  éclaté 
derrière  le  cordon.  Souvent  on  a  réussi  à  constater  qu'il 
y  avait  eu  communication  ,  et  qu'un  individu  venant  d'un 
endroit  infecté  s'était  glissé  à  traveis  le  cordon  et  nous 
avait  apporté  le  mal.  Dans  nombie  de  villages  ,  il  n'y  a  eu 
que  quelques  malades  ,  tous  dans  la  même  maison  ,  et  en  la 
cernant  on  a  étouffé  la  maladie,  ces  clôtures  étant  toujours 
plus  faciles  dans  un  village  que  dans  ime  ville.  Ajoutez  que 
le  choléra  fait  des  sauts  et  des  bonds ,  qu'on  ne  voit  jamais 
dans  une  maladie  purement  épidémiquc.  Par  exemple  ,  il 
a  passé  sans  intermédiaire  connu  de  Beilin  ou  de  Steltin  à 
Hambourg,  et  d'ici  à  Magdebourg:  quelles  distances!  Tout 
cela  ne  parle-t-il   pas  un  peu  en  faveur  de  la  contagion? 

»  Mais  si  je  suis  persuadé  que  c'est  à  tort  qu'on  la  nie  en- 
tièrement, je  le  suis  aussi,  et  tous  ceux  des  médecins  qui  ne 
se  laissent  pas  empoi  ter  par  l'esprit  de  paiti  le  sont  de 
même,  qu'elle  n'est  que  très-relative,  qu'elle  n'a  lieu  que 
là  où  elle  trouve  une  prédisposition  tiès-marquée,  pré- 
disposition, créée  le  plus  souvent  par  des  excès  ou  des  im- 
prudences ,  par  des  infractions  du  régime,  que  tous  les 
médecins  ,  contagionistcs  ou  non  ,  s'accordent  à  prescrire  , 
et  dont  le  résumé  est  de  se  vêtir  chaudement  (  ceinture 
de  laine  autour  du  corps  ,  surtout  sur  le  bas  ventre  ),  de 
vivre  sobrement  ,  de  faire  un  exercice  modéré,  d'éviter  les 
rcfroidissemeus,  et  autant  que  possible  les  agitations  de 
l'esprit. 

»  J'ai  ditplns  haut  quela  prédisposition  provenaillcplus 
souvent  d'une  imprudence.  Eu  effet ,  partout  où  l'on  a  pu 
se  procurer  des  données  certaines  sur  la  conduite  des  ma- 
lades avant  l'irruption  de  la  maladie,  cette  assertion  s'est 
trouvée  confirmée  :  les  uns  avaient  mangé  des  choses  indi- 
gestes ;  la  femme  et  trois  enfans  d'un  professeur  ont  été  at- 
taqués, et  sont  morts  après  avoir  mangé  du  melon  et  avoir 
couché  dans  des  chambres  récemment  lavées  ;  une  dame  de 
ma  connaissance,  étant  déjà  un  peu  incommodée,  a  pris  chaud 
et  froid,  et  a  commis  eu  outre  l'imprudence  de  boire  de 
la  bière  blanche  :  elle  estmortcdans  l'espace  de  neuf  heures. 
Son  mari,  sa  fille,  une  amie  qui  est  de  ma  famille  ,  l'ont 
soignée  jusqu'à  sa  mort  et  se  portent  cependant  très-bien. 
D'autres  sont  tombés  malades  à  la  suite  d'une  colère  vio- 
lente ;  enfin  on  a  observé  presque  toujours  qu'une  cause 
déterminante  avait  précédé  la  maladie.  Il  n'y  a  qu'un  infi- 
niment petit  nombre  de  ceux  qui  ont  soigné  les  malades  qui 
aient  été  atteints.  Je  parle  des  malades  hors  des  hôpitaux; 
il  est  évident  que  ceux  (jni  sont  employés  dans  les  hôpitaux 
sont  plus  exposés,  parce  qu'ils  sont  continuellement  dans 
une  atmosphère  plus  ou  moins  viciée. 
I  «  Vous  voyez,  cher  ami,  qu'il  y  a  aussi  bien  des  argumens 

1        pour  les  épidémistes;  il  y  en  a  même  encore  un  très-impor- 
I        tant  dont  je  n'aipas  parlé  :  c'est  que  ce  sont  presque  toujours 


les  villages  qui  se  trouvent  situés  dans  les  endroits  liamides 
qui  ont  été  atteints  de  préférence  et  où  l'on  a  le  plus  souf- 
fert ;  ceux  dont  la  situation  est  élevée  ont  été  épai'gnés  en- 
tièrement ou  n'ont  eu  que  peu  de  malades.  Aussi ,  plusieurs 
médecins  inclinent-ils  à  penser  que  le  choléra  est  une  es- 
])è(:e  de  fièvx-e  de  marais;  enfin  je  dois  dire  que  les  bate- 
liers ont  été  presque  partout  les  premières  victimes,  et 
qu'on  les  considère  comme  les  principaux  conducteurs  du 
mal  :  le  fait  est  que  le  choléra  a  suivi  presque  partout  les 
rivières  navigables  ou  les  canaux.  Il  était  à  cinq  milles 
d'ici ,  et  avant  d'y  arriver  il  a  suivi  un  canal  et  deux  ri- 
vières pendant  l'espace  d'une  quinzaine  de  railles.  A  Berlin, 
le  premier  malade  a  été  un  batelier. 

»  L'intensité  delà  maladie  diminue  évidemment  à  mesure 
que  celle-ci  s'avance  vers  l'occident.  Voilà  sept  semaines 
qu'elle  dure  ici,  et  le  nombre  des  morts  n'a  pas  encore  atteint 
un  demi  pour  cent  de  la  population. Nous  espérons  que  nous 
en  sommes  à  la  moitié,  et  la  seconde  moitié  est  toujours 
moins  fertile  que  la  première  en  malades  et  surtout  en  dé- 
cès. Al'heure  qu'il  est,  la  proportion  des  morts  aux  guéris  est 
encore  sur  la  totalité  de  troi'a.  un;  mais  notez  bien  qu'on 
ne  porte  dans  nos  listes  aucun  de  ceux  chez  qui  la  maladie 
n'a  pas  pu  éclater  entièrement,  parce  qu'on  l'a  combattue 
avec  succès  dès  les  premiers  symptômes  :  ce  nombre  est  assez 
grand.  Un  argument  de  plus  en  faveur  des  épidémistes  , 
c'est  le  malaise  dont  sont  encore  attaquées  une  si  grande 
quantité  de  personnes  ,  malaise  qui  cependant  cède  bientôt 
à  un  régime  sévère ,  au  thé  de  camomille  ou  à  un  remède 
équivalent. 

»  Un  étranger  qui  n'en  saurait  rien,  ne  se  douterait  pas 
qu'il  règne  une  maladie  pareille  à  Berlin.  Les  rues  sont  tout 
aussi  fréquentées  ,  chacun  vaque  à  ses  affaires,  les  temples 
sont  ouverts  et  il  y  a  plus  de  monde  peut-être  qu'à  l'ordi- 
naire. Les  spectacles  sont  ouverts  aussi ,  mais  un  peu  moins 
fréquentés.  Ou  ne   voit  que  peu  de  grandes   soirées.  » 

Les  détails  que  l'on  vient  de  lire  confirment ,  à  plusieurs 
égards ,  ceux  cpii  avaient  déjà  été  donnés  par  les  feuilles  al- 
lemandes sur  le  peu  d'extension  de  l'épidémie  dans  les 
deux  capitales  de  la  Prusse  et  de  l'Autriche.  Us  nous  font 
espérer  que  chez  nous  celte  affection,  qui  a  fait  tant  de  ra- 
vages dans  l'orient,  sera  considéi'ableiuent  neutralisée, dans 
sa  propagation  et  dans  son  intensité,  par  la  sobriété  qui  ca- 
raclérisc  en  général  notre  peuple.  Mais  n'oublions  pas  ce- 
pendant que  c'est  Dieu  qui  dirige  les  coups  de  'c  terrible 
messager  demort,  et  n'imitons  pas  ces  habitans  de  Berlin  , 
qui  passèrent  à  deux  fois  de  la  crainte  la  plus  vive  à  une 
complète  insouciance,  s'abandonnant,  en  présence  d'une  ca- 
lamité publique,  à  des  plaisanteries  qui  accusenthautement 
notre  folle  légèreté. 

La  nouvelle  du  premier  malade  est  un  coup  de  foudre 
pour  CCS  mêmes  personnes  cjui ,  la  veille  ,  prenaient  le  nom 
du  fléau  pour  texte  de  leurs  jeux  de  mots  I  Pourquoi  tant 
d'épouvante  après  tant  d'indifférence?  Ahl  ce  changement 
subit  en  dit  bcauLOup  sur  l'état  du  cœur  humain.  Oublieux 
de  son  Créateur  ,  tant  qu'il  n'en  reçoit  que  des  bienfaits 
temporels ,  terrassé  de  crainte  dès  qu'il  se  voit  en  face  de 
l'Eternité ,  l'homme  dont  l'Evangile  n'a  pas  apaisé  la 
conscience,  ne  sait  que  fuir  quand  apparaît  le  danger;  et 
si  quelque  mobile  d'orgueil  ne  vient  le  distraire  et  étouffer 
les  murmures  d'une  âme  mal  assurée,  il  est  prêt  à  roni|)re 
avec  le  monde  entier,  à  repousser  la  main  de  sou  sembla- 
ble pour  échapper  au  mal  qu'il  redoute.  Ce  n'est  certes  pas 
ainsi  que  se  montraient  les  chrétiens  des  premiers  siècles,  à 
l'approche  et  au  milieu  des  épidémies  les  plus  meurtrières. 
Ecoutons  Denis  d'Alexandrie  nous  racontant  qutdques  traits 
de  la  conduite  de  ses  frères  pendant  une  terrible  épidémie, 
qui  ravagea  au  3"  siècle  les  populations  du  littoral  africain 
(le  la  Méditerranée.  Les  Chrétiens  de  ces  pays-là  sortaient 
d'une  affreuse  persécution  ,  et  venaient  de  participer  à 
tous  les  maux  d'une  famine.  «  Bientôt ,  écrit  le  pasteur 
d'Alexandrie  ,  bientôt  est  venue  la  peste ,  pour  les  païens  Ij 
lléau  le  plus  funeste  et  le  plus  terrible,  mais  pour  nous  un 
sujet  particulier  d'exercice  et  d'épreui'e.  Plusieurs  de  nos 
frères  ,  négligeant  le  soin  de  leur  santé  par  l'excès  de  la 
charité  qu'ils  avaient  pour  les  autres,  ont  sacrifié  leur  vie 
avec  joie  en  pansant  les  malades  et  eu  demeurant  continuel- 
II  lemeut  auprès  d'eux  pour  l'amourde  Jésus-Christ.  Plusieurs, 


94 


LE  SEMKUIl. 


après  en  avoir  guéri  d'autres  par  leurs  soins  ,  ont  contracté 
leur  rnaîadiu  et  sont  morts  à  leur  place.  C'est  ainsi  que  les 
meilleurs  de  nos  frères,  des  prêtres,  des  diacres,  des  plus 
pieux  d'onlic  le  peuple  nous  ont  été  enlevés;  mais  ce  genre 
de  mort  a  un  prix  que  l'ardeur  de  la  piété  et  la  fermeté  de 
la  foi  qu'il  exige  ne  rendent  guère  inférieur  à  celui  du 
martyre.  » 


CATHOLICISME  ET  PROTESTAIVTISME. 

Chacun  de  ces  noms  a  deux  significations ,  l'une  tradition- 
nelle,  usuelle  et  vulgaire,  l'autre  plus  étendue  et  plus  phi- 
losophique. 

Selon  l'idée  la  plus  répandue,  le  catholicisme  et  le  pro- 
testantisme sont  deux  faits  historiques,  deux  institutions 
actuelles  ,  deux  Églises,  chacune  en  possession  d'un  certain 
domaine,  chacune  recounaissablc  à  de  ceitaius  dogmes  reli- 
f  ieus  et  à  certaines  pratiques  extérieures. 

Le  philosophe,  qui  reconnaît  la  préicnce  de  ces  faits,  et 
qui  est  obligé  de  leur  donner  des  noms,  ne  se  fait  pas  un  de- 
\oir  de  leur  en  imposer  d'autres  que  ceux  que  leur  ont  at- 
tachés les  siècles  et  un  usage  universel.  Mais  il  va  plus  loin  , 
el  il  observe  que  ccsfiiiis  sont  l'expression  d'idées  ,  expres- 
sion coutingcnte,  arbitraire,  muable,  expression  toujours 
plus  étroite  que  le  principe. 

IjC  ])hilosophe  observe  que  le  catholicisme  et  le  protes- 
laiilisme  sont  deux  dispositions  essentielles  de  l'esprit  hu- 
maine. Dans  l'adoption  de  nos  croyances  de  tout  genre,  ce 
qui  nous  détermine ,  c'est  l'autorité  ou  la  preuve.  Chacun 
puise  plus  ou  moins  à  ces  deux  sources  de  conviction  ;  car 
il  est  presque  également  difficile  de  résister  à  l'entraîne- 
ment de  l'opinion  dominante  ,  et  de  ne  pas  lui  rej'user  une 
partie  au  moins  de  notre  liberté  intellectuelle.  Toutefois  on 
peut  dire  que,  considérée  sous  le  rapport  des  différents 
modes  de  croire,  l'humanité  se  partage  en  deux  camps.  Eu 
fait,  et  comme  de  fondation,  c'est  l'autorité  qui  a  Je  dcs- 
.sus. 'Beaucoup  plus  de  ciioscs  se  croieutet  se  pratiquent  sur 
la  foi  d'autrui  que  sur  la  foi  des  preuves.^  Est-ce  que  l'esprit 
humain  se  souviendrait  confusément  d'avoir  cru  autrefois 
sans  preuves,  alors  que  Dieu  lui  parlait  au  fond  de  son  cœur 
dans  une  langue  maintenant  ignorée?  Se  souvient-il  d'avoir 
jadis  I  espiré  'la  vérité  comme  d  respire  l'air  qui  l'environne? 
et,  séduit  par  ce  souvenir,  va-t-il  demander,  par  mstmct, 
ides  intelligences  dégradées  les  convictions  qu'il  pu  sait 
sans  effort ,  sans  volonté  peut-être,  ausemde  l'intelligence 
inmiortelle?  ou  bien  faut-il  simplement  voir  dans  ce  peii- 
cliaiit  un  symptôme  de  paresse  d'esprit,  de  làchet.:  intellec- 
tuelle? Qu'il  nous  suffise  d'avoir  signalé  ce  penchant ,  qui 
nous  porte  à  donner  force  au  iiombic  ,  à  nous  armer  de  la 
foi  d'autrui,  à  croire  parce  que  d'autres  ont  cru(i);  et  ap- 
pliquons à  ce  penchant  le  nom  très-convenable  de  catholi- 
cisme •  nous  retrouvons  le  catholicisme  dans  le  berceau  du 
penie  humain  et  parmi  les  élémens  actuels  de  la  pensée  hu- 
maine. Le  catholicisme  est  vaste  comme  le  monde,  vieux 
comme  notre  espèce,  et  divers  comme  les  applications  de 
notre  intelligence  et  les  objets  de  nos  convictions. 

C'est.à  lui  qu'appartient  la  Icgiti  mité  dans  le  domaine  de  la 
scienccQiiiconqueproteslc  contre  ce  hardi  monopole  est  qua- 
lifié d'espi  it  indocile  et  rebelle.  Mais  de  ces  esprits,  il  s'en  ren- 
contre toujours.  La  chaîne  de  ces  rebellions  généreuses  qui 
jovendiquent  les  droits  de  la  pensée  individuelle  ne  s'est 
jamais  interrompue.  Jamais  le  monde  n'a  été  vide  de  pro- 
testant. Socrate  était  protestant.  Descartes  était  protestant. 
Avant  lui ,  Luther  l'avait  été,  seulement  dans  une  autre 
sphère. 

Mais  s'il  y  a  toujours  eu  des  protestans ,  le  protestantisme 
n'a  pas  toujours  eu  force  de  doctrine  et  ascendant  reconnu. 
Le  catholicisme  a  long-temps  tenu  sous  une  dure  servitude 
la  grande  majorité  des  intelligences ,  et  les  protestations 
n'ont  été  qu'individuelles  et  indirectes.  Aujourd'hui  le  pro- 
testantisme ,  au  lieu  de  se  borner  à  prendre  ses  réserves 
dans  un  tel  ou  tel  cas  donné,  s'est  produit  comme  un  large 

I .  I   OuOduDiqui:,  rjuoit  semper,  tjiiod  ah  omnibus. 


jirincipe  ,  applicable  à  tout  ce  qui  est  susceptible  d'examen- 
Jje  protestantisme  ,  en  politique  ,  en  religion  ,  en  littératu- 
re ,  est  le  droit  de  s'isoler  de  la  communauté  des  croyances, 
pour  voir  si  l'on  pourra  s'y  rattacher  ,  et  jusqu'à  quel  point. 
C'est  le  droit  de  séparer  sa  fortune  intellectuelle  de  la  for- 
tune indivise  et  des  croyances  publiques,  pour  la  compter 
de  nouveau  el  se  rengager  de  nouveau,  mais  avec  connais- 
sance de  cause,  dans  l'association.  Le  protestantisme,  c'est 
l'individualisme  dans  la  pensée.  Le  protestantisme ,  c'est 
une  forme  de  la  liberté. 

Or ,  la  liberté  n'étant  qu'un  moyen ,  comme  on  l'a  fort 
bien  dit  dans  ce  journal  ,  le  protestantisme  non  plus  n'est 
qu'un  moyen.  On  ne  se  sépare  pas  pour  se  séparer,  but  con- 
tradictoire à  toutes  les  indications  naturelles  et  aux  ii'.ten- 
tions  visibles  de  la  Providence.  On  se  sépare  pour  se  ré- 
unir ;  l'individualisme  doit  ramener  au  socialisme;  le  pro- 
testantisme au  vrai  catholicisme;  la  liberté  à  l'unité.  11  y  a 
deux  erreurs  ,  l'une  des  catholiques  qui  veulent  l'être  par 
anticipation  ,  l'autre  des  protestans  qui  ne  veulent  pas  de- 
venir catholiques  ;  l'une  des  partisans  de  l'unité  sans  la  li- 
berté ,  l'autre  des  sectateurs  de  la  liberté  sans  l'unité. 

Nous  vivons  dans  le  temps  de  la  plus  grande  ferveur  du 
protestantisme.  Depuis  la  grande  crise  du  seizième  siècle,  rien 
de  pareil  ne  s'était  vu.  Après  cette  mémorable  époque  , 
l'esprit  humain  ,  comme  s'il  eût  cédé  à  la  loi  de  la  pesan- 
teur ,  était  retombé  plus  ou  moins  dans  ses  habitudes  catho- 
liques ;  la  religion  réformée  ellenaèrae  s'était  comme  enca- 
drée dans  l'autorité.  Nous  ne  craignons  pas  de  dire  qu'au- 
tant que  les  souvenirs  historiques  et  les  circonstances  le 
permettaient ,  les  réformés  étaient  devenus  de  fort  bons  ca- 
tholiques ,  et  ils  le  sont  encore  presque  partout.  Mais  la 
nouvelle  crise,  si  la  prévention  ne  nous  abuse,  est  plus 
forte  ,  plus  large  et  plus  profonde  que  la  première.  Visible- 
ment le  monde  est  protastant. L'Eglise  romaine,  elle-même, 
ébranlée  dans  ses  foudemens ,  cherche  un  appui  dans  le  rai- 
sonnement, dans  l'expérience,  dans  l'examen  ,  et  ment  par 
là  à  son  principe  même.  L'esprit  critique  a  tout  démoli 
en  politique  ;  là  moins  qu'adieurs  encore  on  veut  enten- 
dre parler  de  légitimité;  et  malheursuseineut ,  dans  cette 
carrière  surtout,  oa  en  est  à  l'œuvre  négative  ;  on  juge 
tout,  on  n'affectionne  rien;  l'enthousiasme  et  Ihabitude 
n'ont  pas  encore  jeté  leur  ciment  entre  les  pierres  déjointes 
du  nouvel  édifice.  La  catholicisme  de  la  littérature  ,  l'école 
classique  ,  a  succombé;  le  protestantisme  littéraire  ,  sous  le 
nom  d'école  romantique,  en  a  pris  la  place.  Chose  éton- 
nante !  telle  est,  en  littérature  ,  la  violence  de  cette  fièvre 
protestante,  que  par  un  extrême  on  retourne  à  l'autre  en 
quelque  manière.  C'était  religion  de  croire  telle  chose; 
c'est  maintenant  religion  de  ne  rien  croire;  la  liberté  est 
comme  imposée,  el  tourner  des  yeux  de  regret  vers  les  an- 
ciens modèles,  c'est  une  espèce  d'hérésie. 

Si  quelque  part  on  aperçoit  une  résistance  sensible  à  celte 
tendance  protestante  ,  c'est  dans  l'Eglise  protestante.  Le 
catholicisme  romain ,  pour  se  sauver  ,  essaie  de  se  faire  pmj- 
testant;  les  héritiers  de  Luther  et  de  Calvin  se  font  catho- 
liques. Ils  ne  se  considèrent  plus  comme  les  représeiitans  du  , 
principe  de  l'indépendance  intellectuelle,  mais  comme  pro- 
priétaires d'une  Eglise  compacte,  caractérisée  par  des  dogmes 
distinctset  des  croyances  immuables,  eu  un  mot  comme  une 
religion  ,  ce  que  le  protestantisme  n'est  pas.  Fille  du  libre 
examen  ,  il  s'en  faut  peu  que  cette  Eglise  ne  désavoue  son 
père.  On  entend  parler  ,  en  Allemagne  surtout ,  de  la  néces- 
sité de  réunir,  de  liguer  (  contre  le  catholicisme  sans  doute) 
les  dilférentes  familles  de  la  leligion  protestante.  On  met  au 
jour  des  projets  d  .ùsociatioi-  ,  de  confédération,  dont  je  ne 
sais  point  comprendre  le  but.  Est-ce  une  ligne  en  faveur  du 
principe  de  libre  examen?  Ce  principe  a  vaincu.  Est-ce  une 
alliance  pour  la  défense  des  doctrines?  Ignore-t-ou  qu'à  cet 
égard  l'anarchie  ma!  déguisée  par  l'uniformité,  règne  daus 
l'Église  de  Luther  et  dans  celle  de  Calvin?  Ne  voit-on  pas 
quels  élémens  hétérogènes  on  veut  contraindre  à  s'associer? 
Ne  sent-on  pas  qu'une  telle  association  ne  serait  plus  Ta 
protectrice  d'intérêts  spirituels  communs  ,  et  quepar  consé- 
quent elle  se  trouverait,  de  force,  réduite  à  la  défense  d'in- 
térêts matériels?  Et  ces  intérêts  matériels,  où  sont-ils?  Je 
ne  les  vois  pas. 

Certainement  une  confédération  comme  celle  qu'on  pro- 


LE  SEMEUR. 


95 


pose  serait  sans  objet.  L'iie  afsociatioii  ii'cit  concevable 
qu'entre  des  intérêts  ou  des  affections  de  nature  semblable. 
Ceux  (jui  ont  un  même  intérêt  peuvent  se  confédorei;  ceux 
qui  éprouvent  une  même  affection  peuvent  s'unir  ;  hors  de 
la  ,  l'isolement  vaut  mieux.  Nous  ne  luc'prisons  point  les 
établifscmens  re!i(;ien\  que  nos  pères  nous  ont  lofjués  ;  for- 
més dans  nu  esprit  do  foi  ,  ils  a])partiennent  à  ceux  qui 
portent  dans  leur  cirur  la  même  foi  ;  ceux-ci  ne  sont  point 
oblifjés  de  s'en  détac  lier  ;  ce  serait  soitir  de  cbcz  f  ux  ;  si 
(pielcpi'un  doit  s'en  retirer,  ce  sont  ceux-là  seulement  à  qui 
cette  foi  est  devenue  étrangère.  M.iis  nous  ne  voyons  nulle 
utilité  h  des  alliances  factices,  à  des  combinaisons  arlifiiielles 
entre  des  masses  composées  de  mille  élemens  liélérogènes  , 
sans  aucun  point  commun  ,  pas  inèDae  celui  des  intérêts  ma- 
tériels, et  contraintes  de  poursuivre  ensemble  un  but  qu'elles 
ne  connaissent  niênic  pas. 

Ce  besoin  d'unité  extérieure  ,  ce  catbolicisme  faux  éton- 
nera bien  davantage  ,  si  l'on  prend  garde  qu'il  s'allie,  cliez 
un  grand  nombre  de  ceux  qui  l'éprouvent,  à  l'indiffcrcuce 
religieuse,  ou  au  scepticisme  ,  ou  aux  divergences  les  plus 
considérables  en  matière  d'opinions  religieuses.  On  ne  sau- 
rait trop  admirer  que  l'unité  religieuse  ou,  pour  mieux 
dire  ecclésiastique,  compte  parmi  ses  défenseurs  une  multi- 
tude d'incrédules  déclarés.  Un  faux  protestantisme,  qu'où 
y  fasse  attention,  s'allie  merveilleusement  avec  uu  faux  ca- 
tholicisme. Ceux  qui  sont  protcstans  pour  tout  nier  se  font 
catholiques  pour  tout  liei-.  Ennemis  d'une  liberté  qui 
amènerait  la  lumière  et  d'une  lumière  qui  promet  de  nou- 
veaux combats  pour  leur  âme ,  ils  ont  bâte  qu'on  enveloppe 
toutes  les  discussions  religieuses  dans  le  manteau  d'une 
tompeuse  unité;  et  ils  regardent  avec  raison  celte  unité  lé- 
gale comme  une  capsule  où  le  cbristianisnio  réel  viendra  se 
nger(i). 

Catholiques,  vos  dangers  ne  sont  pas  dans  le  protestan- 
tisme ;  protest;ins ,  vos  dangers  sont  encore  moins  dans  le 
catholicifme  ;  et  les  uns  et  les  autres,  vous  avez  un  autre  en- 
nemi ;  c'est  l'athéisme  qui ,  du  sein  de  la  confusion  de  toutes 
les  idées  et  du  tumulte  de  toutes  les  passions  ,  élève  si  tête 
hideuse  et  proméue  des  regards  satisfaits  sur  un  siècle 
sans  foi.  Catholiques  et,  protestans,  tels  cjue  l'histoire  vous 
a  faits,  ce  n'est  pas  à  vous  cju'il  appartient  de  former  une 
ligue  dans  un  but  (juelconque;  la  force  de  cohésion  vous 
manque;  vous  n'êtes  plus  que  les  formes  vides  d'êtres  au- 
trefois vivans.  Ni  à  vous  ,  ni  à  la  politique  ,  ni  à  la  science 
n'appartient  le  monde.  Il  appartient  à  la  seule  chose  qui  ait 
encore  de  la  force  dans  le  moment  présent  :  au  christia- 
nisme.' Au  christianisme,  vrai  catholicisme  et  vrai  protes- 
tantisme de  l'humanité;  au  christianisme  ,  qui  est  tout  à  la 
fois  la  liberté  et  l'unité,  dans  toute  la  vigueur  de  ces  deux 
nobles  termes.  C'est  lui ,  puissance  spirituelle,  lien  de -foi 
et  .i'amonr  ,  communauté  intime  et  profonde ,  c'est  lui 
qui  prépare  la  saiuta  ligue  ,  la  confédéiatiou  sacrée  que 
vous  avez  rêvée  ,  cette  confédération  ou  le  catholique,  le 
protestant  et  le  païen  régénérés  perdent  leurs  dénomina- 
lious  superficielles  pour  n'être  tous  ensemble  que  les  hé- 
rauts de  la  justice ,  le  sel  de  la  terre  ,  et  les  messagers  de 
Celui  qui  nous  a  appelés  des  ténèbres  à  sa  merveilleuse  lu- 
mière. 

(i)  Ce  VI  rs  fameux  :  .1  Tout  protestant  est  pape  une  Bible  à  Id  main,  u 
est  devenu  faux.  Une  foule  de  protestans  protestent  contre  la  Bible  même. 
Mais  enfin  ce  vers  a  exprimé  une  rérilé  :  le  protestant  véritable  était  pape 
une  Bible  à  la  main.  Quant  au  chrétien,  il  est  j.ape  une  Bible  à  la  main,  la 
prière  dans  le  cœur,  et  le  Saint-Esprit  i  ses  eûtes.  Au  reste  ,  une  observa- 
tion trouve  ici  sa  place  naturelle.  Historiquement ,  le  principe  du  protts- 
lantisme  de  Luther  et  de  Calvin  a  été  de  n'admatre  d'autre  autorité  que 
celle  de  la  Bible  ;  mais  ,  philosophiquement ,  le  principe  emportait  davan- 
tage. Aussi  ,  après  avoir  examiné  le  Catholicisme  au  moyen  de  la  Bible  , 
on  a  examiné  la  Bible  avtc  la  raison.  Plus  tard,  Kant  est  venu,  qui  a  exa- 
miné la  raison  avec  la  raison  même.  Un  protestant,  à  prendre  ce  mot  dans 
toute  la  force  de  sa  signiQcation  ,  est  un  homme  qui  examine  avant  de  se 
soumettre.  On  voit  que  nous  n'allons  pas  si  loin  que  l'écrivain  qui  profes- 
sait récemment  qu'il  est  contraire  à  la  liberté  de  se  soumettre  après  avoir 
examiné ,  et  que  ceux  qui  examinent  pour  en  venir  à  croire  ,  c'est-à-dire 
qui  cherchent  pour  trouver .  t  qui  marchent  pour  arriver,  condamnent  leur 
esprit  a  uu  esclavage  honteux. 


MELANGES. 

Projet  de  la  loi  helatif  a  la  comtraikte  par  coups. 
—  Nous  avons,  dans  l'un  des  premiers  numéros  de  ce 
journal,  fait  connaître  les  résultats  d'une  enquête  fiiite  aux 
Etats-Unis  sur  l'emprisouiiement  pour  dettes,  et  montri- 
(•[ue  l'opinion  qui  commence  à  prévaloir  parmi  les  hommes 
éclairés  de  ce  pays  est ,  que  l'emprisonnement  pour  dettes 
doit  être  aboli  pour  tous  les  cas  où  il  n'v  a  eu  ni  fraude ,  ni 
intention  de  fraude  delà  part  du  débiteur,  soit  en  con- 
tractant la  dette,  soit  en  décLrant  qu'il  est  dans  l'impossi- 
bilité de  la  payer.  Nous  regrettons  que  ce  priuripc  n'ait  pas 
prévalu  dans  le  projet  de  loi  relatif  ,'i  la  contrainte  par 
corps  présenté  par  M.  le  garde-des-sceaux  à  la  chambre  des 
pairs,  et  que  le  gouvernement  persiste  .avoir  dans  le  fait  de 
l'insolvabilité  nu  déiit  qui  doit  être  puni  par  la  loi.  La  dé- 
tention poil-  dette  commerciale  était  jusqu'ici  de  cinq  ans  , 
quelleque  fut  l'importance  cle  ladette.  Ou  comprend  mieux 
encore  la  gravité  de  cette  peine,  si  l'on  réfléchit  que  la  loi 
ne  punit  que  d'un  emprisoiiiieineiU  d'un  an,  au  moins,  et  de 
cinq  ans  au  plus,  les  vols  simples,  les  larcins  et  les  filouteries, 
la  fabrication  d'un  faux  passeport  et  la  falsification  d'uu 
passeport  véritable  ,  et  qu'elle  ne  prononce  qu'un  empri- 
sonnement de  six  mois  à  deuxans  contre  quiconque  aura  em- 
pêclié  un  ou  plusieurs  citoyens  d'exercer  leurs  droits  civi- 
ques, ou  favorisé,  excité  ou  facilité  la  débauche  et  la  cor- 
ruption de  la  jeunesse.  D'après  le  projet  de  loi,  la  dé- 
tention cessera  de  plein  de  droit  après  uu  au,  lorsque  le 
montant  de  la  condamnation  piincipaie  ne  s'élèvera  pas  ù 
.5oo  fr.  ;  après  deux  ans  ,  lorsqu'elle  ne  s'élèvera  pas  à  1000 
fr.;  après  trois  ans  ,  lorsqu'elle  ne  sélcvera  pas  a.  3ooo  fr.  ; 
..près  quatre  ans  ,  lorsqu'elle  ne  s'élèvera  pas  à  Coco  fi-.  ; 
après  cinq  ans,  lorsqu'elle  sera  de  5ooo  fr.  et  au-dessus.  Elle 
cessera  aussi  de  plein  de  droit,  le  jour  où  le  débiteur  aur.t 
commencé  sa  soixante  -  dixième,  et  dans  certains  cas  sa 
soixante-douzième  année.  Eu  outre,  le  débiteur  élargi  faute 
de  consignation  d'alimens  ,  ne  pourra  plus  être  incwcéré 
pour  la  même  dette,  tandis  qu'il  suffit  actuellement  que  le 
créancier  rembourse  au  débiteur  les  frais  par  lui  fait  pour 
obtenir  sou  élargissement ,  et  qu'il  consigne  d'avance  six 
mois  d'alimens,  pour  qu'il  ait  le  droit  de  faire  arrêter  de 
nouveau  le  débiteur  élargi  pour  cette  cause.  Le  projet  de 
loi  contient  encore  quelques  autres  améliorations  de  détail. 
La  législation  relative  aux  droits  des  créanciers  dans  la  plu- 
part des  pays  est  fort  iniparfiitc.  Pcudaut  un  temps  pro- 
longé elle  leur  permet  presque  partout  de  disposer  pour 
des  sommes  uisignifiantes  de  la  liberté  de  leurs  débiteurs. 
La  société  de  Londres  pour  l'élargissement  des  débiteurs 
emprisonnes  pour  des  sommes  légères  a  pu,  dans  les  dix 
premières  anuces  de  sou  existence,  rendre  à  la  liberté 
19,063  détenus  pour  dettes ,  et  moveuuant  une  somme  de 
4i),3o3  hv.  st.  6  sh.  i  1/2  p.  (  1,231,000  fr.  ),  ce  qui  pré- 
sente une  moyenne  d'environ  G5  fr.  par  débiteur.  Ces  iq  o63 
débiteurs  avaient  11,399  femmes  et  32,871  eiiiau?.  l}u'ou 
juge  par  la  de?  cousécjuences  des  lois  qui  poursuiventle  mal- 
heur au  heu  de  s'attacher  uniquement  à  i^unir  la  fraude 
cjuand  elle  existe.  Nous  voudrions  que  les  chambres  aman- 
dassent  le  projet  de  loi  ,  en  le  remplaçant  par  uu  seul  ar- 
ticle ainsi  conçu  :  «L:i  contrainte  p;ir  corps  est  abolie,  sauf  le 
cas  de  mauvaise  foi.  « 

Sur  utf  FAUX  pruvcipe  e'mis  a  la  tiudune,  au  s^jet  de  la 
îROPOsmoN  DE  M.  deBricqieville.— Dans  la  séance  de  la 
chambre  des  députés  du  14  du  courant,jiVI.  Salverte,  mon- 
tant a  la  tiibune  pour  appuyer  la  proposition  de  M.  de  Bric- 
quevilie,  a  commencé  par  poser  en  principe,  que  si  le  be- 
som  et  le  droit  de  conservation  pouvaient  être  sacrifiés  par 
1  individu  au  devoir  ou  à  rhonncm  ,  i!  eu  devaii  .'tre  autre- 
ment quand  il  s'agissait  de  la  sùivt-i  .].;  corps  social.  Cette 
distinction  entre  la  morale  de  l'i;;ci;vîdu  et  celle  de  l'éfit 
est  mie  funeste  tradition  du  passé  qui  a  déjà  fait  bien  dii 
mal  a  1  humanité,  et  c^;:.fj  biquelle se  soulève  la  conscience 
du  chrétien.  \ou!o;r  ^  amcci -e  deux  morales  différentes  , 
selon  qnil  s  a(;,t  d'êtres  individuels  ou  d'êtres  collectifs, 
est  une.,l,ut  ontre  laquelle  nous  ne  saurions  réclamer  trop 
liaut.  Nouo  dirons,  au  nom  du    code   éternel  de  i,    'oi  de 


96 


LE  SEMELK. 


Dieu,  aux  oialeuri  cL  aux  journaux  qui  ont  parlé  dans  le    ' 
même  seus  que  M.  Salverte,  que  la  nation  n'a  pas  plus  le 
droit  de  se  sacrifier  l'individu  ,   que  l'individu  ii'u  celui  de 
s'immoler  le  bonheur  national;  cariàoii  la  justice  manque  en 
principe ,  ce  n'est  pas  le  nombre  qui  la  rétablit,  et  un  peuple 
doit  plutôt  courir  des  danjjcrs  et  souffrir  dos  maux  réels, 
que  les  éviter  en  portant  atteinte  à  la  loi  morale.  Or,  dans 
la  circonstuiice  qui  a  provoqué  l'cmiisiou  du  détestable  pa- 
radoxe que  nous  combattons ,  c'était  porter  alteiute  à  cette 
loi  que  de  frapper  iudistinctcment  tous  les  membres  cou- 
pables ou  uou  de  l'ancienne  l'amille  royale  et  leurs  descen- 
dans,  et  nous  ne  pouvons,  en  conséquence,  qnu  déplorer  la 
décision  de  la  cliuinbre.  Pourquoi  des  questions  de  ce  genre 
sont-elles  si  difficiles  à   résoudre?   Pourquoi  les  principes 
généreux  émis  par  quelques  députés  n'ont  ils  pu  triompher 
des  préjujjés  du  patriotisme  (  car  le  patriotisme  livré  à  lui- 
même  est  aveuyle  comme  tous  nos  seutimens  isolés  de  celui 
qui  doit   les  dominer  tous  )?    C'est  ,    nous-  le  craignons, 
parce  que  la  justice  s'est  offerte  aux  yeux  des  partisans  de  la 
loi  \oli:e,  bien  plus  comme  une  théorie  que  comme  l' ex- 
pression   positive   de   la  volonté  de  Dieu,  et  qu'il  est  cou- 
vcim  que  les  théories  doivent  céder  le  pas  aux  faits  de  détail. 
Mais  si  l'on  était  bien  persuadé  que  la  loi    morale  est  im- 
muable et  inflexible  comme  Celui  dont-elle  émane,  et  si  l'on 
avait/oi  rcdle  à  la  providence  de  ce  Dieu,  qui  gouverne  le 
monde  selon  celte  loi,  quatre  séances  n'eussent  pas  été  né- 
cessaires pour  résoudre  la  question  qui  vient  d'occuper  nos 
députés.  Aulicu  d'imiter  la  chambre  de  181G,  on  eut  aussi 
effacé  son  œuvre,  et  après  avoir  obéi  à  la  justice  ,  on  eût 
remis  l'avenir  à  la  main  qui  seule  en  dispose. 

Des  objets  D'tCllA.NGE  DANS  LE  COMMEECE  AVEC  LES  PEU- 
PLES SAUVAGES. —  On  ne  saurait  trop  déplorer  la  fâcheuse 
influence  que  les  navires  employés  aux  voyages  de  long 
cours  exercent  sou\  ent  sur  les  sauvages  habitaus  des  îles 
qu'ils  visitent.  Outre  l'exemple  des  vices  les  plus  grossiers 
st  donné  aux  naturels  par  les  matelots,  et  la  mauvaise 


qui  est 


is  pa 


toi  dont  on  use  sans  scrupule  dans  les   rapports  qu'on  en- 
tretient avec  eux,  on  les  corrompt  encore  par  les  objets 
d'échange  qu'on  leur  porte.- 11  arrive  souvent  qu'on   n'a  à 
leur  offrir  que  des  armes  à  feu,   des  munitions  et  de  l'eau- 
de-vie,  pour  l'eau,  les  vivres  et  le  bois  dont  on  désire  s'ap- 
provisionner sur  leurs  côtes,  tandis  qu'on  pourrait  profiter 
de  ces  échanges  pour  les  faire  jouir  de   quelques-uns  des 
avantages  réels  de  la  civilisation,  et  pour  leur  communiquer 
ainsi  des  notions   utiles.   On  n'apprendra  pas  sans   intérêt 
que  M.  le  capitaine  Finch,  commandant  du  Fincennes,  l'un 
des  vaisseaux  de  la  marine  des  États-Unis,   s'est  fait  la  loi 
de  ne  jamais  donner  d'armes  aux  sauvages,  de  peur  du  leur 
faciliter  par  là  les  guerres  qu'ils    entretiennent  de  tribu  à 
tiibu.  Ayant  rencontré  àNukuhiva,  l'une  des  îles  Washing- 
ton, le  vaisseau  français  La  Duchesse  de  Berry,  et  sachant 
que  le  c^ipitair..;  n'avait  à  bord  d'autres  objets  d'échange 
([ue  des  mousquets  et  de  l'eau-de-vic,  le  capitaine  Finch  fit 
f  me  par  se^  propres  chaloupes  les  approvisionnemens  dont 
ce   iiaviie  avait  besoin,   et  offrit  au   capitaine  français  dos 
étoffes  de  colon  et  des  outils  pour  les  échanges  qu'il  serait 
dans  le  cas  de  faire  pendant  le  reste  de  son  \oyage.  Il  visita 
successivement  les  Taipiis,  les  Teiis,  les  Taioas  et  les  Ilapas, 


(pii  habitent  differcns  quartiers  de  l'île  deNukuhiva,  et  qui 
se  hvreul  à  de  continuelles  hostilit-Js,  et  les  exhorta  à  vivre 
en  paix  les  uns  avec  les  autres.  J.es  chefs  de  ces  peuplades 
le  remercièrent  du  conseil  qu'il  leurdonnait,  et  exprimèrent 
leur  élonnemeiit  de  ce  qu'aucun  des  navires  qui  les  avaient 
visités  auparavant  ne  leur  en  avait  jamais  donné  un  pa- 
reil. 


AI\XOI\CE. 

Revïe  européenne,  par  les  Rédacteurs  du  Correspondant. 
—  ïome  1",  N"  I  ,  2  et  3.  —  On  s'abonne  à  Pans ,  rue 
des  Saints-Pères  ,  n"  75. 

Une  feudle  bi -hebdomadaire  consacrée  à  traiter  toutes 
les  questions  du  jour,  en  mêmetemps  que  les  questionsgéné- 
lalc»  de  l'histoire,  de  la  philosophie  et  de  la  religion  ,  cl 


tout  cela  dans  l'iiilcrèt  et  du  point  de  vue  du  catholicisme 
Je  plus  absolu,  parut  pendant  un  peu  plus  de  deux  aus  sous 
le  titre   Lr  Correspondant.   Cette  feuille  était  écrite   avec 
talent,  et  demeura  toutefois  presqu'ignorée,  soit  parce  que 
les  doctrines  plus  ecclésiastiq;  «?-5   que  religieuses  dont  elle 
était  l'organe,  n'éveillent  aujourd'hui  que   bien  peu  d'in- 
térêt ,  soil  parceque  resserrés  dans  nu  cadre  élroitetpressés 
par  le  temps ,  les  rédacteurs  nepouvaient  donner  à  des  idées 
peu  comprises  du  public,  les  dé'  eloppcmeus  qui  en  eussent 
favorisé    l'intelligence.     Frappés    surtout    de    ce    dernier 
désavantige  ,  ils  viennent  récemment  de  renoncer  aux  dé- 
bals de  la   politique  du  jour  ,   et  se  concentrant  <)ans   la 
sphère  plus  paisible  de  la  science,  placés  en  dehors  du  bruit, 
ils   recueillent   maintenant  à    loisir    leurs    propres    médi- 
latiOU^-et   les    travaux   des   savans    catholiques  ,   pour  eu 
éclaii\.,  et  en  appuyer  leurs  théories  sociales  et  religicust^s. 
C'est  avec  un  vif  intérêt  que  nous  avons  lu  les  trois  pre- 
miers numéros  de  la   Revue  Européenne ,  qui  succède  au 
Correspondant ,    et    quelqu'éloigués  cjue   nous   soyons  de 
partager    les    doctrines     sous   l'inspiration    desquelles    est 
écril  ce  nouveau  recueil  ,  nous  n'hésitons  cependant  pas  à 
le  placer  bien  au  dessus  des  autres  publications  d'un  genre 
analogue  que  nous  possédons  en  France.  Tandis  que  celles- 
ci  ne  sont  que  des  collections  de  dissertations  et  de  fliits  sans 
lien  entr'eus,  et  que  réunissent,    pêle-mêle,  le  goût  ou  les 
svmpalhies  mobiles   et  souvent  opposées  du  scepticisme,  la 
nouvelle /lei'He  s'annonce  comme  marchant  vers   un  but, 
celui  de  préparer  les  esprits  à  l'ordre  nouveau  vers  lequel 
s'avance  aujourd'hui  la  société.  Mais  nous  le  disons  à  regret, 
si  la  pensée  des  rédacteurs   s'élève  plus   haut   et   aperçoit 
mieux  et  plus   loin  que   celle  de  la  plupart  de   nos   autres 
écrivains,  elle  n'est  pas  encore  a  la  hauteur  duChristianisme; 
car  n'en  déplaise  à  certaine  école,  elle  est  trop  politique  et 
pas  assez  religieuse.  Sans  doute  c'est  au  Christianisme  seul 
qu'ilappartieutderésoudre  ce  grand  problème  social  contre 
lequel  viennent  échouer  toutes  les  théories  philosophiques 
et  politiques;   mais  le  Christianisme  a  mieux  encore  à  faire 
qu'à  ramener  l'ordre  matériel  dans  la  société,  ou  plutôt  ce 
n'est  ici  que  la  conséquence  de  sa  véritable  mission  ;  et  la 
tâche  d'un  journal  qui  veut   pailer  au    nom   du   Christia- 
nisme, est  avant   tout,    de  prêcher  la  bonne  nouvelle     du 
salut,  de  la  reconciliation  de  l'homme   avec    Dieu    par   la 
médiation    de  Jesus-Christ.    Tout  le   reste  doit    venir  en 
seconde  ou  en  troisième  ligue,  comme  conséquence,  et  non 
comme  but.  Nous  pensons  aussi  que  la  Rei'Ue  Européenne 
proclame  une  grande  erreur,  eu  disant   qu'il    faut  aujour- 
d'hui ramener  à  la  foi  par  la  science.  Cette  erreur  est   celle 
de  beaucoup   d'esprits  distingués  ,   et  vient  de  ce  que  leur 
religion  est   bien  plus  une  science   que   la  foi  chrétienne. 
Sans    doute   les  études   scientifiques  sont   quelquefois   un 
moven  de  réconcilier  l'esprit  avec  le  dogme  et  avec  les  faits 
historiques  de  la  Bible;   elles   sont  propres  à  dissiper  les 
préjuges  du  demi-savoir,  et  peuvent   frayer  dans   qut-lques 
cas  une  voie  à  la  foi.  Mais  î'expér  cnce  démontre  que  c'est 
là  toute  leur  influeuce  ,  et   il  serait  malheureux,  en  effet, 
pour  11  foule  de  ceux  qui   ne  peuvent  se  livrer  à  l'étude, 
que  celle-ci  fut  jamais   la   condition   de  leur   régénération 
religieuse  et  de  leur  bonheur  à  venir.  Qu'on  se   garde  de 
croire  que  nous  méconnaissons  la  valeur  de  la  science:  loin 
de  là  ,  amis   de  la   vérité  ,   parceque  nous  savons   qu'elle 
vient  de  Dieu  ,  toute  recherche  de   la  vérité  est  précieuse 
à  nos  veux  ;  mais  nous  ne  nous  dissimulons  pas  la  portée  de 
celle  science  trop  vantée  ,   nous  y  voyons  une  tributaire  et 
non  une  divinité,  et  nous  ne  lui  demandons  que  ce  qu'elle 
peut  nous  donner.  Si   la    foi  chrélienne  était  une  simple 
crovaiice  ,  une  pure  adhésion  à  des  vérités  historiques  ou 
log'^ques  ,   nous  recommanderions  la  science  à  ceux  qui  ont 
le   malheur    de    ne   pas  croire  ,   parceque   la  science  leur 
suffirait  pour  vérifier  ces  faits  ou  nos  raisonnemens.  Mais  la 
foi    est   tout    autie   chose  :    c'est     une    relation    intime  , 
vivante  et  personelle  entre  l'âme  humaine  et  son  Dieu  ,  «t 
c'est  à  Dieu  seul   qu'appartient   la   puissance  d'établir  une 
pareille  relation,  par  le  ministère  de  sa  Parole  écrite. 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


Imprimerie  de  Selligce  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.    i4- 


TOME  1". 


î^f'  lo. 


30  NOVEMBRE  1831. 


LE  SEMEIJ 


JOUlliSAL  RELIGIEUX, 


PolitîcjiBe,   Philosophique   et    Liitëraire, 


rARA!SSAi\T  TOUS  LES  IVIERCREDIS. 


Le  cliamp  ,  c'esl  le  monde. 
Matth.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  i'»e  Martel,  n°  ii,et  chci  tous  les  Libraires  el  Directeurs  de  posle. — Prix:i5  îr.  pour  l'année 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


MM.  les  Souscripteurs  au  Semeur ,  dont  V abonnement  II 
expire  le  3o  novembre  prochain ,  sont  priés  de  le  renou- 
veler par  lettres  affranchies ,  s'ils  ne  veulent  pas  éprou- 
ver de  retard  dctns  Cenvoi  du  Journal, 


REVUE    POLITIQUE. 

BULLETIN   DE    LA    SEMAINE. 

Les  affreux  événemens  qui  ont  eu  lieu  à  Lyon,  les  ai  , 
32  et  23  novembre,  sont  déjà  connus  de  nos  lecteurs.  Des 
milliers  d'ouvriers,  privés  de  pain  ,  se  sont  livrés  à  des 
excès  qui  ne  peuvent  qu'augmenter  leur  misère,  au  lieu  de 
la  faire  cesser, et  se  sont  laissé  aller,  comme  par  un  aveugle 
entraînement,  à  porter  le  meurtre  et  la  désolation  dans  une 
ville  où  ils  ne  rencontraient  que  des  concitoyens.  Par  une 
de  ces  contradictions  que  présente  sans  cesse  le  cœur  hu- 
main, ils  se  sont  vantés  de  n'avoir  pas  pillé,  et  ils  ont  porté 
le  scrupule  à  cet  égard  au  point  de  fusiller  ceux  de  leurs 
camarades  qu'ils  surprenaient  attentant  à  leur  profit  à  la 
propriété d'autrui,  et  en  même  temps  cependant  ils  se  van- 
taient aussi  de  se  venger  des  fabricans  qui  ne  peuvent  pas  les 
payer  assez,  et  ils  jetaient  dans  le  Rhône  les  magnifiques 
étoffes  de  soie  enlevées  des  maisons  qu'ils  dévastaient,  ou  en 
alimentaient  de  grands  feux  allumés  surlesplaces  publiques. 
n  paraît  certain  que  plusieurs  centaines  de  morts  sont  restés 
sur  le  carreau,  tant  du  côté  des  ouvriers  que  de  celui  de  la 
garde  nationale  et  de  la  troupe  do  ligne.  On  assure  qu'un 
girde  national  a  tué  dans  la  mêlée  son  père  ouvrier.  Il  y 
avait  parmi  les  insurgée  des  enfans  de  dix  à  quinze  ans  eu 
assez  grand  nombre.  Et  tandis  que  ces  choses  se  passaient 
à  Lyon,  nous  avons  la  certitude,  qui  le  croirait!  qu'on 
jouait  au  billard  dans  l'un  des  cafés  de  la  ville.  Quel  être 
misérable  que  l'homme  livré  à  ses  passions  !  mais  aussi  quel 
être  méprisable  que  l'homme  léger ,  qui  s'isole  au  milieu 
des  masses  et  qui  ne  cherche  qu'à  s'étourdirsur  les  afflictions 
publiques  !  Il  n'appartient  qu'à  Dieu  de  rétablir  la  pais 


détruite  dans  cette  populeuse  cité;  et  nous  ne  saurions  avoir 
grande  confiance  en  un  calme  apparent  qui  ne  serait  que 
le  résultat  de  la  lassitude  de  mal  faire  ou  de  l'impuissance 
de  faire  le  mal  plus  long-temps.  En  effet,  quels  rapports 
de  confiance  pourra- t-il  y  avoir  pendant  plusieurs  années 
entre  des  fabricans  et  des  ouvriers  qui  se  sont  rencontrés 
les  armes  à  la  main ,  à  moins  que  l'Eternel  lui-même  n'in- 
tervienne et  n'inspire  aux  uns  et  aux  autres ,  au  lieu  des 
dispositions  mauvaises  de  leur  nature  rorrompue ,  les  sen- 
timens  pacifiques  de  son  Evangile?  Les  deux  Chambres  ont 
voté  des  adresses  au  Roi  pour  l'assurer  de  leur  concours 
dans  ces  graves  circonstances.  Il  importe  de  porter  remède 
à  la  situation  malheureuse  des  ouvriers.  Deux  mesures 
nous  paraissent  surtout  urgentes.  La  première  consisterait' 
à  diminuer  les  charges  locales  qui  pèsent  sur  eux  dans  cette 
grande  cité ,  et  qui  sont  énormes.  La  seconde  serait  de 
supprimer  la  loterie  de  Lyon,  dont  les  mises  faites  surtout 
par  les  ouvriers  s'élèvent  annuellement  à  près  de  cinq  mil- 
lions. —  S.  A.  R.  M.  le  duc  d'Orléans  et  M.  le  Ministre  de 
la  guerre  sont  partis  pour  Lyon.  Des  députations  sont  ve- 
nues à  leur  rencontre  jusqu'à  Trévoux.  L'aspect  de  la  ville 
est  plus  rassurant. 

Le  public,  dont  toute  l'attention  était  absorbée  par  ces 
graves  événemens  a  à  peine  eu  le  loisir  de  remarquer  les 
discussions  sur  le  projet  de  loi  relatif  à  la  révision  du  Code 
Pénal  cfui  ont  eu  lieu  à  la  Chambre  des  Députés  ,  l'entrée 
dans  la  Chambre  des  Pairs  des  membres  nonvellemeot 
nommés,  et  les  dispositions  belligérantes  manifestées  par 
le  Roi  de  Hollande  ,  dans  son  adresse  aux  Etats-Généraux. 

On  a  reçu  l'importante  nouvelle  que  Bagdad  a  été  pris 
d'assaut  par  les  troupes  du  sultan,  et  que  Daud-Pacha  a  été 
fait  prisonnier. 

APPEL  AUX   HOMUES  DROITS  ET  ÉCLAIRES  DES  DIFFÏBENS  PAUTH 
POLITIQUES. 

(VII*  Article.  —  Le  parti  de  f avenir.  —  Fin.) 

Nous  avons  examiné,  dans  nos  précédens  articles,  les 
deux  grandes  questions  du  perfectionnement  des  mœurs  et 


98 


LE  SEMEUR. 


des  progrès  des  luiniùrcs,  Nous  avons  vu  que  les  mœurs  ne 
peuvent  réellement  s'améliorer  et  les  vraies  lumières  se 
rrpandie  que  par  le  moyen  de  la  foi  chrétienne.  Abordons 
maintenant  une  troisième  question  ,  moins  importante  selon 
nous  que  les  deux  autres,  mais  qui  l'est  beaucoup  plus  aux 
yenx  dfi  la  plupart  des  hommes  de  l'avenir,  celle  du  per- 
fectionnement des  inslilutiunspolilif/iœs.  (jue  peut-on  faire, 
sous  ce  point  de  vue  ,  sans  l'Evangile?  et  que  pouriait-on 
fiiirc  avec  l'Evangile  et  par  lui? 

Cette  discussion  présente,  au  premier  abord,  de  graves 
difficultés,  à  cause  du  grand  nombre  d'opinions  diverses  et 
même  contradictoires,  qui  se  proclament  toutes  les  vrais 
organes  du  parti  de  l'avenir.  Il  n'y  a  pas  de  si  mince  publi- 
cistc  qui  n'ait  ses  théories  particulières,  son  plan  de  consti- 
tution ,  ses  rêves  de  perfectibilité  politique,  ses  projets  d'un 
édifice  social  tout  nouveau.  C'est  une  multitude  de  petits 
centres ,  de  planètes  presque  imperceptibles ,  qui  se  tracent 
une  circonférence  arbitraire ,  qui  rouîent  dans  un  oibite 
isolé ,  au  lieu  de  se  rattacher  à  un  centre  commun  qui  gou- 
vernerait tout  le  système.  C'est  une  autre  tour  de  Babel,  où 
laconfcision  des  idées  remplace  la  confusion  des  langues;  e 
quand  on  essaie  d'eu  retirer  quelques  principes  supérieurs, 
on  est  tout  surpris  de  n'y  voir  que  des  intérêts  personnels  , 
éparpillés  et  contournés  de  mille  manières  différentes. 

Dans  cet  iiiforme  cahos,  nous  n'avons  pu  découvir  que 
deux  vues  ou  maximes  générales.  L'une  consiste  à  réclamer 
l'abolition  piogressive  de  tous  les  privilèges  ,  de  toutes  les 
distinctions  de  naissance  ,  de  fortune  ou  de  rang;  elle  se  ré- 
sume en  un  seul  mot:  Egalité.  L'autre  demande  qu'onabroge 
successivement  toutes  les  lois  prohibitives  et  préventives  , 
toutes  les  restrictions  qui  gênent  l'exercice  de  l'activité  in- 
dividuelle ,  qui  entravent  le  développement  des  idées  et  des 
industries  particulières;  on  peut  résumer  aussi  tout  cela  en 
un  seul  mot  :  Liberté.  Il  s'en  faut  de  beaucoup  cependant 
que  CCS  deux  maximes  fondamentales  soient  complètement, 
admises  et  expliquées  de  la  même  manière  par  tous  les  liom- 
mcs  de  l'avenir;  mais  dans  l'impossibilité  où  nous  som- 
mes de  trouver  un  ensemble  parfaitement  homogène,  il 
doit  nous  être  permis  de  négliger  les  opinions  de  détail , 
pour  nous  attacher  uniquement  aux  principaux  tJaits  qui 
caractérisent  le  parti. 

La  c^uestion  que  nous  avons  posée  plus  haut  revieut  donc 
à  celle-ci  :  En  dehors  de  la  foi  chrétienne  ,  peut-il  y  avoir 
une  base  solide  et  de  véritables  progrès  pour  rt'^a/Zte'et  pour 
la  liherlé?  Ces  deux  besoins  de  notre  épocjue  ne  seraient-ils 
pas  réalisés  et  garantis  par  l'Evangile  beaucoup  mieux  que 
par  tout  autre  moyen? 

L'égalité  est  la  passion  de  la  France.  Mccurs  ,  lumières  , 
gloire,  libertés  politiques,  intérêts  matériels,  tout  est  su- 
boidonnéà  cetinstinct  nationak  Etablissez  de  lourds  impôts, 
enchaînez  la  presse,  entravez  l'enseignement,  multipliez 
les  lois  préventives,  les  Français  vous  le  permettront  peut- 
être  ;  jnais  ne  touchez  point  à  l'égalité.  C'est  l'air  que  la 
France  veut  respirer;  c'est  l'élément  qui  la  fait  vivre.  Na- 
poléon le  savait  bien  ,  et  il  n'est  resté  si  long-temps  popu- 
laiie  que  parce  que  tous  les  Français  étaient  égaux  sous  son 
règne,  et  pouvaient  prétendre  à  tout.  Le  peuple  se  conso- 
lait de  son  esclavage  ,  en  voyant  les  classes  supérieures  sou- 
ijaises  au  même  joug  que  lui ,  et  l'armée  oubliait  les  fatigues 
de  vingt  campagnes  ,  en  apprenant  que  le  fils  d'un  aubei- 
giste  était  passé  vo\  deNaples.  Le  dernier  gouvernement  a 
péri  pour  avoir  adopté  une  marclxe  contraire.  C'est  le  dou- 
ble vote,  c'est  la  tentative  de  rétablir  le  droit  d'aînesse  qui 
l'ont  perdu  dans  l'opin'on.  La  censure  tant  de  fois  renou- 
velée lui  a  fait  moins  de  tort  que  la  simple  perspective  du 
retour  des  privilèges  de  la  noblesse  et  du  haut  clergé;  et 
cette  cpée,  qui  n'était  pourtant  c{ue  suspendue  sur  la  tête  de 
la  France,  cette  épéedor.t  les  Bombons  n'osèrent  jamais  rom- 


pre le  fil ,  a  tué  la  restauration.  Sans  l'égalité  ,  les  Français 
croient  ne  rien  avoir  ;  avec  elle ,  ils  se  persuadent  toujours 
qu'ils  n'ont  rien  perdu. 

Assurément  si  l'Evangile  était  contraire  à  ce  besoin  d'é- 
galité ,  il  aurait  pour  la  France  un  tort  inexpiable.  Il  se 
présenterait  en  vain  comme  la  seule  puissance  capable  d'a- 
méliorer les  mceurs  ,  de  répandre  les  lumières,  de  garantir 
le  bien-être  matériel;  s'il  renversait  l'égalité  politique,  il 
serait  irrévocablement  condamné.  Les  ennemis  du  chris- 
tianisme ne  l'ignorent  pas.  Aussi  l'une  des  accusations  qu'ils 
reproduisent  le  plus  souvent  contre  lui ,  c'est  de  lui  repro- 
cher d'être  fovorable  aux  privilèges.  Ils  confondent,  le;  uns 
par  manque  de  lumières ,  les  autres  par  une  tactique  adroite , 
la  religion  de  Christ  avec  la  religion  romaine;  la  hiérarchie 
du  catholicisme  leur  sert  merveilleusement  à  décrier  l'Évau- 
gile  ,  et  ils  ne  manquent  pas  de  citer  l'abbaye  du  moyeu 
âge,  en  parlant  du  château  féodal.  Quelle  religion  pour  le 
dix-neuvième.siècle  et  pour  notre  pays  I  C'est  la  doctrine  de 
l'inégalité;  c'est  l'arsenal  de  tous  les  droits  divins,  jusqu'à 
celui  du  plus  pauvre  gcntillàtre  de  Bretagne;  c'est  l'apolo- 
giste des  privilèges  les  plus  rhoquans  ;  c'est  l'auxiliaire  de 
la  tyrannie.  Après  qu'on  a  débité  toutes  ces  pauvres  décla- 
mations, qu'en  arrive-t-il?  On  a  trompé  les  iguorans  ,  et 
c'est  un  succès  comme  un  autre;  mais  on  a  usé,  pour  y  par- 
venir, d'une  indigne  manœuvre  qui  finira  par  couvrir  de 
honte  ceux  qui  l'emploient  I  Non  ,  l'Évangile  n'est  pas  une 
religion  d'inégalité!  Non  ,  il  n'est  pas  le  défenseur  des  pri- 
vilèges! Non  ,  il  ne  prête  pas  aide  et  secours  à  la  tyrannie  ! 
S'il  y  a  quelque  égalité  dans  le  monde,  c'est  par  lui  ,  au 
contraire,  qu'elle  est  venue;  il  est  le  principe,  le  soutien, 
le  conservateur,  le  promoteur  de  toute  égalité  juste  et  lé- 
gitime. 

Quand  le  christianisme  parut  sur  la  terre,  les  hommes  , 
chez  aucun  peuple,  n'étaient  égaux  entre  eux;  il  y  avait  par- 
tout quelques  maîtres  et  des  milliers  d'esclaves.  Jésus-Christ 
et  les  apôtres  proclamèrent  les  jjremiers  que  tous  les  êtres 
humains  sont  égaux  devant  Dieu,  et  cette  grande  maxime 
de  l'égalité  religieuse  fut  la  source  de  l'égalité  civile.  Elle 
retentit  d'abord  dans  le  temple ,  puis  sur  la  place  publique. 
Après  avoir  été  dans  les  croyances,  elle  pénétra  dans  les 
mœurs,  et  s'introduisit  enfin  dans  les  lois.  On  la  vit  se  dé- 
velopper de  siècle  en  siècle,  se  propager  de  peuple  à  peu- 
ple sur  les  traces  de  l'Evangile.  Sous  l'influence  du  dogme 
chrétien  de  l'égalité  ,  les  esclaves  devinrent  serfs,  les  serfs 
bourgeois,  et  les  bourgeois  citovens.  Ce  principe  a  suivi 
la  marche  de  toutes  les  œuvres  de  Dieu  ;  il  s'est  étendu  pas 
à  pas ,  il  a  grandi  par  degiés,  toujours  plein  de  vie  et 
de  force ,  comp\Mmé  quelquefois  par  les  circonstances  ou 
les  passions  humaines  ,  jamais  anéanti.  Le  catholicisme  lui- 
même,  bien  qu'il  ait  altéré  l'Evangile  en  plusieurs  points  , 
eu  avait  assez  retenu  pour  servir  la  cause  de  l'égalité;  car 
ce  dogme  est  tellement  inhéreut  au  christianisme  ,  que  , 
n'en  eût-on  conservé  cju'uiie  image  imparfaite  et  décolorée, 
cette  image  contribuerait  encore  à  rendre  les  hommes 
égaux ,  de  même  qu'un  rayon  du  soleil ,  bien  qu'obscurci  et 
brisé  à  travers  plusieurs  enveloppes,  porte  encore,  partout 
où  il  pénètre,  un  peu  de  lumière  et  de  chaleur. 

C'est  une  étrange  prétention  que  de  ne  vouloir  faire  re- 
monter qu'à  l'époque  de  1789  les  principes  d'égalité 
qui  sont  dans  nos  mœurs  et  dans  nos  lois.  La  Constituante  a 
reconnu  et  sanctionné  l'état  de  choses  existant;  elle  ne  l'a 
pas  créé.  L'Évangile  avait  promulgué  ,  avant  cette  assem- 
blée, la  véritable  déclaration  des  droits  de  l'homme.  Cette 
déclaration  avait  déjà  porté  ses  fruits  pendant  dix-huit  siè- 
cles; les  peuples  chrétiens  avaient  marché;  la  révolution 
française  n'a  point  ouvert  la  route,  elle  n'y  a  fait  qu'un  pas 
de  plus.  Comparez  les  Francs  du  cinquième  siècle  avec  les 
Fiançais  du  temps  de  Louis-lc-Gros,  et  ceux-ci  avec  les  gé- 


LE  SEMElJft. 


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néralions  du  règne  de  Louis  X\  I.  Il  y  a  coites  une  diffé- 
rence bien  plus  grande  d'ujjf  de  ces  époques  à  l'autre  (jue 
de  la  derniùre  à  celle  où  nous  sommes.  Faire  table  rase  de 
tout  ce  qui  était  avant  la  Constituante,  et  s'imaginer  qu'elle 
a  construit  une  France  toute  nouvelle  ,  c'est  un  jeu  d'esprit 
fort  ingénieux  peut-être,  mais  en  thèse  sérieuse ,  ce  n'est 
qu'un  absurde  mensonge  historique.  L'égalité  surtout  s'é- 
tait posée  dans  l'oidrc  social  comme  un  fait  dominant  ,  elle 
subsistait  dans  plusieurs  institutions,  elle  régnait  dans  les 
cœurs  comme  un  impérieux  besoin  ,  long-temps  avant  qu'il 
fut  question  d'assembler  les  Etats  généraux.  L'origine  de  ce 
principe  est  dans  le  christianisme,  non  dans  les  lois  humai- 
nes, cl  ce  n'est  pas  sur  la  tei  re  ,  mais  dans  le  ciel  qu'il  faut 
en  chercher  le  fondement.  Les  hommes  sont  devenus 
égaux  ,  parce  que  Dieu  a  dit  qu'il  les  regarde  comme  égaux; 
s'il  n'avait  point  parlé,  la  législation  et  la  philosophie  se- 
raient restées  muettes  sur  cette  grande  question. 

Parcourez  en  effet  les  écrits  de  tous  les  philosophes  des 
temps  antiques;  en  est-il  aucun  qui  ait  proclamé  le  dogme 
de  l'égalité?  Trouverez-vous  dans  Platon  ou  dans  l'auteur 
des  Tusculanes  un  seul  argument  contre  l'esclavage?  Le 
philosophe  athénien  ne  répondait-il  pas  froidement  au  peu- 
ple de  Delos  qui  se  plaignait  de  la  servitude  :  C'est  une  loi 
que  le  plus  faible  subisse  le  joug  du  plus  fort  ;  nous  n'avons 
pas  fait  cette  loi  ;  elle  est  aussi  vieille  que  le  monde?  Lors- 
qu'on vante  les  institutions  démocratiques  de  Sparte  et  de 
Rome,  ignore-t-on  que  ces  républiques  renfermaient  des 
troupeaux  d'esclaves  ,  qui  n'étaient  pas  des  hommes ,  mais 
des  choses  devant  la  loi  civile?  Dans  les  temps  modernes  , 
les  rois  n'ont-ils  pas  puisé  tous  les  préambules  de  leurs 
chartes  de  franchise  ,  les  prêtres,  tous  les  motifs  de  leur  in- 
tervention en  faveur  des  classes  inférieures ,  les  philoso- 
phes tous  leurs  argumens  contre  les  inégalités  politiques 
dans  les  doctrines  de  la  Parole  de  Dieu  ?  Nos  derniers  pu- 
blicistes  ont-ils  présente  ,  sur  cette  matière  ,  un  seul  raison- 
nement nouveau?  L'ont-ils  appuvée  par  des  motifs  plus  so- 
lides ?  Ont-ils  fait  autre  chose  que  reconnaître  ce  qui  était 
dans  les  idées ,  que  sanctionner  par  la  loi  humaine  ce  qui 
filait  dans  les  mœurs  ? 

Quant  aux  applications  du  principe  de  l'égalité,  l'époque 
de  93  suffit  pour  nous  apprendre  comment  les  hommes  qui 
n'ont  point  de  foi  religieuse,  sont  capables  d'y  réussir.  Ils 
avaient  écrit  sur  les  portes  de  toutes  les  maisons  commu- 
nales le  mot  égalité ,  et  l'on  ne  vit  jamais  des  inégalités  plus 
monstrueuses.  C'était  alors  la  lie  du  peuple  qui  formait  la 
classe  privilégiée  ,  et  pour  avoir  changé  de  mains,  les  privi- 
lèges n'en  étaient  devenus  que  plus  intolérables.  Les  chif- 
fonniers de  Paris  pouvaient  dire  comme  ce  personnage  du 
banquet  de  Xénophon  :  «  Depuis  que  je  suis  pauvre  ,  j'ai 
acquis  de  l'autorité,  je  menace  les  autres ,  les  riches  me  cè- 
dent le  pas,  je  suis  presque  roi.  »  A  cette  époque  il  fallait 
avoir  été  duc  ou  baron  pour  être  dans  la  caste  des  Parias.  Les 
montagnards  n'avaient  pas  nivelé  l'échelle  sociale;  ils  l'a- 
vaient seulement  retournée. 

L'irréligion  devait  produire  de  tels  résultats  ,  et  si  elle 
ressaisissait  la  même  puissance ,  les  mêmes  faits  ne  tarde- 
)  aient  pas  à  reparaître.  On  peut  voir  ici  que  l'Évangile  ne 
se  borne  pas  à  être  la  source  de  l'égalité  politique,  il  en  est 
encore  la  garantie  et  le  plus  ferme  soutien.  Cela  s'explique 
par  deux  raisons.  D'abord  l'Évangile  pose  un  contrepoids 
que  l'incrédulité  ne  pose  point  ;  en  proclamant  que  tous  les 
hommes  sont  égaux  ,  il  proclame  aussi  le  devoir  de  l'obéis- 
sance aux  lois  établies;  en  abolissant  les  distinctions  fausses, 
il  maintient  les  distinctions  réelles  ,  et  il  rabaisse  l'orgueil 
de  l'homme  en  même  temps  qu'il  lui  fait  connaître  sa  di- 
gnité. Il  réprime  donc  cette  fièvre  de  nivellement  absolu  , 
celte  fureur  d'ambition  désordonnée  qui  détruit  toute  vraie 
égalité  sociale  ;  car ,  ainsi  que  l'observe  Montesquieu ,  «  au- 


tant  que  le  ciel  est  éloigné  de  la  terre  ,  autant  le  véritable 
esprit  d'égalité  l'est-il  de  l'esprit  d'égalité  extrême.  »  {Es- 
prit des  lois,  livre  VIII,  cliap.  III.  ) 

En  outre,  dans  la  religion  chrétienne,  l'égalité  est  un 
dogme  qui  tient  à  toutes  les  autres  doctrines  révélées,  au 
lieu  que  dans  les  systèmes  d'irréligion,  l'égalité  est  un  fait 
ail)itiaire  qui  ne  tient  à  rien.  Un  disciple  de  Christ  se  re- 
garde nécessairement  comme  l'égal  de  qui  que  ce  soit, 
parce  qu'il  se  juge  pécheur  autant  que  lui ,  parce  qu'd  sent 
qu'il  a  besoin  ,  comme  lui ,  d'une  grâce,  d'un  pardon,  d'un 
Rédempteur  pour  être  sauvé.  Mais  l'inciédule,  après  avoir 
effacé  tout  ce  qui  nous  identifie  comme  pécheurs,  comme 
créatures  immortelles,  comme  objets  d'une  même  miséri- 
corde, ne  saurait  plus  voir  son  égal  dans  l'homme  qui  lui 
est  inférieur  par  le  talent,  par  la  naissance,  par  la  fortune  , 
par  la  force  physique.  Pour  les  chrétiens,  ces  différences 
n'ont  que  peu  de  valeur  ,  parce  qu'ils  croient  à  des  ressem- 
blances bien  autrement  profondes  qui  les  placent  au  même 
niveau  que  tous  les  hommes;  mais  pour  les  incrédules  qui 
nient  ces  ressemblances,  ils  doivent  tenir  compte  de  ces  dif- 
férences, lors  même  qu'ils  voudraient  les  oublier.  Dans  le 
premier  cas,  il  est  impossible  de  prétendre  que  tous  les 
hommes  ne  sont  pas  égaux  ;  dans  l'autre,  il  est  impossible  de 
reconnaître  qu'ils  le  sont.  Un  chrétien  mentirait  à  sa  foi, 
s'il  admettait  des  inégalités  radicales  entre  les  créatures  hu- 
maines; un  incrédule  mentirait  à  son  irréligion,  s'il  n'en 
admettait  point.  Aussi  le  saint-simonisme,  qui  n'est  qu'un 
matérialisme  déguisé,  pose-t-il  la  théorie  d'inégalité  la  plus 
complète,  tout  en  déclamant  contre  les  privilèges,  tandis 
que  le  christianisme  réalise  et  développe ,  dans  tous  les 
lieux  où  il  est  vivant ,  l'égalité  politique  la  [lus  étendue. 

Si  l'on  veut  trouver  ces  réflexions  appliquées  dans  la  vie 
réelle,  qu'on  aille  d'abord  chez  tel  homme  de  finances  libé- 
ral et  incrédule,  puis  dans  une  maison  de  chrétiens.  D'un 
côté,  on  entendra  de  belles  maximes  accompagnées  d'une 
morgue  insolente ,  et  les  serviteurs  seront  traités  comme  les 
esclaves  des  Antilles;  de  l'autre,  ils  seront  legardés  comme 
des  FRÈRES,  comme  des  âmes  aussi  précieuses  que  celles  des 
maîtres,  et  le  chef  de  la  maison  priera  pour  eux  comme 
pour  ses  propres  enfons.  Etendez  ce  fait  de  la  famille  à  la 
commune,  et  de  la  commune  à  l'état,  donnez  les  mêmes 
principes  à  (eus  les  htbilans  d'un  pays,  et  jugez  si  l'égalité 
n'y  sera  pas  plus  solidement  établie  et  mieux  réalisée  que 
partout  ailleurs! 

Notre  conviction  pourra  sembler  étrange  à  ceux  qui 
n'ont  jamais  médité  sur  ce  grave  sujet;  mais  c'est  pour  nous 
une  vérité  qui  nous  paraît  aussi  évidente  qu'un  axiome  de 
géométrie,  que  l'existence  de  l'égalité  politique  est  irrévo- 
cablement unie  à  celle  de  l'égalité  religieuse.  L'une  est  fille 
de  l'autre;  ellene  subsistera  qu'avec  sa  mère;  elle  partagera 
même  toutes  ses  vicissitudes.  Si  l'égalité  religieuse  s'enra- 
cine fortement  dans  les  cœurs  par  la  foi  chrétienne,  l'égalité 
politique  ne  sera  pas  moins  fortement  enracinée  dans  les 
lois  et  dans  les  habitudes.  Si  la  première  est  bannie,  la  se- 
conde la  suivra  dans  l'exil.  Si  l'une  est  frappée,  l'autre  le 
sera  du  môme  coup  ;  et  si  l'une  périt,  l'autre  ne  lui  survi- 
vra pas  ;  elles  seront  ensevelies  toutes  deux  dans  le  même 
tombeau.  Hommes  de  l'avenir,  réfléchissez-y  sérieusement, 
et  n'oubliez  pas  que  si  l'égalité  politique  est  fille  de  l'égalité 
religieuse  ,  l'égalité  religieuse  .est  fille  du  christianisme.  Le 
premier  chaînon,  la  clef  de  la  voûte  est  dans  l'Évangile  ; 
vous  êtes  devenus  égaux  par  lui;  vous  cesserez  de  l'être  sans 
lui. 

La  question  dé  la  liberté  donne  lieu  à  des  remarques  du 
même  genre.  Quelle  que  soit  la  définition  de  ce  mot  ,  sous 
quelcjne  point  de  vue  qu'on  envisage  la  liberté,  elle  doit 
avoir  pour  base  des  principes  supérieurs  aux  circonstances, 
et  elle  ne  peut  se  développer  que  par  les  mœurs.  La  liber- 


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LE  SEMFA'R. 


van 
pe 


té ,  comme,  la  définit  Montesquieu  ,  consiste  à/aire  ce  qu'on 
DOIT  vouloir.  Quel  est  donc  celui  qui  ne  veut  que  ce  qu'il 
doit'^  C'est  l'homme  moral,  l'homme  de  conscience  ,  le  ci- 
toven  qui  règle  sa  conduite,  non  sur  des  intérêts  et  des  pas- 
sions, mais  sur  des  maximes  élevées  et  permanentes.  La  li- 
berté, selon  d'autres  écrivains  ,  consiste  à  faire  ce  que  les 
lois  permettent.  Quel  est  celui  qui  se  renferme  religieuse- 
ment dans  lesbornesde  la  légalité?  C'est  encore  l'homme  mo- 
ral ,  l'homme  de  conscience  et  de  principes.  La  liberté  , 
d'après  une  troisième  définition,  consiste  à  faire  tout  ce 
qui  ne  nuit  pas  à  autrui.  Quel  est  celui  qui  ne  fait  pas  à 
son  prochain  ce  qu'il  ne  voudrait  pas  qu'on  lui  fasse  à  lui- 
même  ?  C'est  toujours  l'homme  consciencieux ,  qui  subor- 
donne à  la  loi  du  devoir  ses  vues  personnelles  et  son  avan- 
tage particulier.  La  liberté  ne  repose  donc  que  sur  les 
mœurs,  ou  si  l'on  veut  une  expression  consacrée  par  un 
grand  publiciste,  sur  la  vertu. 

Or     nous  avons   suffisamment  établi  que  les  mœurs  ne 
subsistent  et  ne  se  perfectionnent  que  par  la  foi  religieuse; 
que,  sans  la  foi,  la  moralité  publique   tombe  et  se  flétrit, 
comme  une  plante  qui  n'a  plus  de  racine;  qu'il  n'y  a,  dans 
les  théories  philosophiques,  aucune  puissance  capable  d'a- 
méliorer les  hommes  ;  qu'en  un  mot,  la  religion  et  les  bonnes 
mœurs  sont  dans  le  même  rapport  que  la  cause  à  l'effet.  Il 
est  donc  évident,  puisque  les  mœurs  n'existent  pas  sans  l'E- 
npile,  et  que  la  liberté  n'existe  pas  sans  les  mœurs,  qu'un 
uple  ne  saurait  être  et  rester  véritablement  libre,  s'il 
n'est  pas  chrétien.   Pour  avoir  le  droit  de  nier  cette  consé^ 
quence,  il  faudrait  prouver  l'une  de  ces  deux  choses,  ou 
bien  qu'il  est  possible  d'avoir  des  mœurs  sans  le  Christia- 
nisme,  ou  bien  qu'il  est  possible  d'avoir  de  la  liberté  sans 
les  mœurs.  Des  mœurs  sans  le   Christianisme  I   c'est  une 
hypothèse  que  nous  avons  reconnue  fausse  de  tout  point. 
De  la  liberté  sans  les  mœurs  !   c'est  un  rêve  d'écolier,  une 
utopie  de  tribun  de  bas  étage.  On  peut  défier  tous  les  hom- 
mes irréligieux  de  sortir  de  ce  dilemme  :  Vous  voulez  éten- 
dre les  libertés  politiques  ;  nous  aussi  ;  mais  vous  ne  les  éten- 
drez qu'en  donnant  de  bonnes  mœurs  à  toutes  les  classes  de 
la  nation.  Vous  êtes  donc  obligés  de  vouloir  le  perfection- 
nement des  mœurs;  nous  aussi;  mais  comment  les  perfec- 
iionnerez-vous  ?  Les  amis  de  l'Évangile  répondent  •  Par  la 
foi  chrétienne.  Mais  les  hommes  sans  religion,  quelle  ré- 
ponse feront-ils?  Il  n'y  a  pas  de  déclamation  qui  puisse  ren- 
verser des  vérités  aussi  rigoureuses.  Quand  vous  réclamez 
le  progrès  des  libertés  publiques,  nous  demandons:  où  sont 
les  mœui'3  qui  en  doivent  être  le  fondement?  Quand  vous 
parlez  des  mœurs,  nous  demandons  où  sont  vos  moyens,  vos 
forces  pour  les  améliorer. 

Supposons,  afin  de  mettre  ces  principes  dans  tout  leur 
jour, que  l'élatactuel  de  choses  soit  porté  à  l'extrême. D'une 
part,  les  progrès  de  f  incrédulité  briseront  le  dernier  frein 
de  la  conscience  ,  développeront  tous  les  vices,  exciteront 
toutes  les  ambitions,  produiront  un  peuple  toujours  plus 
égoïste,  plus  vain,  plus  intempérant,  plus  immoral.  D'autre 
part,  les  progrès  de  la  liberté  livreront  de  plus  en  plus 
chaque  individu  à  lui-même,  renverseront  toutes  les  bar- 
rières qui  l'empêchent  d'abuser  de  son  indépendance,  et  le 
rendront  maître  presque  absolu  de  toute  sa  conduite.  Que 
résulterait-il  de  cette  double  progression  ?  Plus  d'immo- 
ralité et  moins  d'entraves;  plus  de  passions  et  moins  de 
force  publique  pour  les  contenir  ;  plus  de  vices  et  moins 
d'obstacles  pour  les  réprimer;  des  citoyens  plus  portés  à 
faire  le  mal  ,  et  en  même  temps  plus  libres  de  l'accomplir! 
Où  en  serions- nous  ?  Quel  abîme  de  misères  ,  de  forfaits  et 
de  calamités  1  Et  c'est  là  pourtant  le  terme  où  nous  ont 
déjà  une  fois  conduits  certains  hommes  qui  voulaient  renou- 
veler en  France  la  république  romaine  de  Marius  ,  lorsque 
des  citoyens  sans  religion  et  sans  vertu  ne  savaient  employer 


leur  extrême  indépendance  qu'à  satisfaire  les  plus  hideuses 
passions!  La  même  cause  produira  toujours  les  mêmes  effets, 
et  il  n'est  pas  possible  que  des  êtres  irréligieux  ,  par  consé- 
quent immoraux  ,  s'ils  deviennent  libres  de  tout  fiein  ,  s'ils 
sont  abandonnés  à  leur  propre  volonté,  ne  tendent  à  rejiro- 
duire  les  crimes  de  cette  effroyable  époque.  Encore  une  fois, 
point  de  mœurs  ,  point  de  vraie  liberté.  Dites-nous  donc  si 
vous  pouvez  avoir  de  bonnes  mœurs  sans  1  Evangile  ;  là  est 
l'objet  fondamental  de  la  question. 

La  France,  par  une  espèce  d'instinct,  sent  tout  ce  que 
nous  venons  d'exprimer;  elle  ne  s'en  rend  pas  compte, 
peut-être,  mais  elle  le  manifeste  visiblement.  Considérez 
ses  craintes  et  ses  défiances  ,  chaque  fois  que  les  citoyens 
sont  plus  complètement  livrés  à  leur  indépendance  person- 
nelle. Pourquoi  de  tels  sentimens  ?  Parce  que  la  France 
a  moins  de  foi  dans  la  moralité  des  individus  que  dans  les 
barrières  qui  les  retiennent;  elle  ne  croit  pas  aux  principes 
de  vertu  des  hommes  irréligieux;  elle  croit  à  la  peur  que 
leur  inspire  le  Code  Pénal.  C'est  en  vain  qu'on  essayerait 
d'avancer  dans  les  voies  de  la  liberté  sans  s'enquérir  des 
mœurs,  comme  si  elles  n'étaient  qu'un  hors-d'œuvre.  La 
nation  irait  chercher  un  asile  à  l'ombre  du  despotisme;  elle 
élèverait  sur  ses  pavois  un  maître  au  bras  de  fer,  plutôt  que 
de  supporter  long-temps  les  conséquences  d'une  liberté  sans 
règle  qui  se  transformerait,  par  l'absence  de  bonnes  mœurs 
et  de  principes  élevés,  en  une  sanglante  anarchie.  Nous  le 
répéterons  jusqu'à  ce  qu'on  le  sache  ,  vous  voudriez  en  vain 
faire  faire  de  vrais  progrès  à  la  liberté  ,  tant  que  vous  serez 
incapables  de  perfectionner  les  mœurs. 

Pour  qu'un  peuple  devienne  plus  libre  ,  il  faut  qu'il  com- 
mence par  en  devenir  plus  digne,  et  Dieu  ne  consent  à 
étendre  ses  droits  politiques  qu'à  mesure  qu'il  est  plus  ca- 
pable de  les  exercer.  Que  la  force  matérielle  diminue,  nous 
ne  la  regretterons  pas  ;  mais  il  est  nécessaire  que  la  force 
morale  augmente  dans  la  même  proportion.  Que  chaque 
citoyen  puisse  exprimer  librement  ses  opinions,  développer 
ses  taleris  et  son  industrie,  qu'il  acquière  enfin  une  com- 
plète indépendance,  nous  le  voulons  bien;  mais  il  n'en 
jouira  long-temps  que  s'il  devient  plus  dépendant  de  sa 
conscience  et  de  ses  principes.  Détruisons  les  lois  préven- 
tives qui  entravent  l'activité  individuelle,  mais  qu'il  s'éta- 
blisse une  prévention  d'un  autre  genre  dans  le  cœur  même 
de  la  nation.  L'homme  a  besoin  d'un  frein  quelconque,  de 
la  puissance  brutale  à  défaut  de  la  vertu,  ou  de  la  vertu 
à  défaut  de  la  puissance  brutale.  Nous  comprenons  qu'une 
société  humaine  subsiste  ,  quand  elle  est  soumise  à  l'une  ou 
à  l'autre  de  ces  deux  forces;  mais  qu'elle  se  conserve,  quand 
toutes  deux  sont  anéanties,  nous  ne  le  comprenons  point. 

Il  suit  de  là  que  l'Evangile,  source  de  toute  vertu  solide, 
est  éminemment  favorable  aux  progrès  de  la  liberté.  Il 
permet  d'abolir  successivement  les  garanties  extérieures  qui 
se  trouvent  dans  les  restrictions  légales  ,  parce  qu'il  donne 
une  puissante  garantie  intérieure  dans  la  moralité  des  indi- 
vidus. Il  autorise  un  peuple  à  réclamer  une  plus  grande 
somme  de  droits  politiques,  parce  que  ce  peuple  est  devenu 
plus  digne  de  les  obtenir.  S'il  existait  dans  le  monde  une 
société  dont  tous  les  membres  fussent  de  véritables  chré- 
tiens, elle  ne  serait  pas  esclave ,  comme  on  l'a  prétendu; 
elle  aurait,  au  contraire,  les  formes  les  plus  libérales  qu'il 
soît  possible  d'imaginer;  et  nous  sommes  tout  aussi 
incapables  de  concevoir  la  tyrannie  chez  un  peuple  qui  est 
réellement  chrétien  que  la  liberté  chez  un  peuple  qui  ne 
l'est  pas. 

L'histoire  de  toutes  les  époques,  surtout  celle  de  l'époque 
actuelle,  appuierait  de  preuves  incontestables  les  réflexions 
qui  précèdent;  mais  le  raisonnement  suffit  dans  une  cause 
aussi  évidemment  juste  pai-  elle-même.  Qne  les  hommes 
qui  veulent  sétieusement  que  la  liberté  s'enracine  et  fasse 


LE  SEIVIEIT.. 


lOt 


des  progrès  parmi  nous,  s'attachent  donc  à  propager  la  foi 
Lhrctiennc;  nous  no.  connaissons  aucun  autre  moyen  d'y 
réussir.  «  Si  le  Fils  vous  affranchit,  disait  le  Dicu-Sauveui', 
k'ous  serez  véritablement  lidbes;  n  et  cette  parole,  qui- 
sera  tHernrJlonieiit  vraie,  doit  s'appliquer  ù  la  liberté  jioli- 
Lique  autant  qu'à  la  liberté  morale. 

Il  resterait  une  dcrnii're  question  à  discuter  avec  le  parti 
de  l'avenir,  celle  du  hicn-élre  matériel;  mais  nous  l'avons 
déjà  examinée,  en  nous  adressant  au  parti  du  présent.  Il 
est  clair,  d'aiUeuis,  que  ce  bien-être  serait  l'infaillible  ré- 
sultat de  l'amélioration  des  mœurs ,  du  progrès  des  lu- 
mières et  du  perfoclionnemcnt  des  institutions  politiques. 
Quand  toutes  ces  choses  n'existent  pas  ,  il  ne  saurait  y  avoir 
qu'un  bien-être  précaiie  et  imparhaitj  quand  elles  existent, 
comment  le  peuple  qui  les  possède  ne  serait-il  pas  heureux 
cl  florissant  ? 

Hommes  de  l'avenir,  si  vous  aimez  votre  pays ,  si  les 
mots  de  liberté,  d'égalité,  de  civilisatio.n  ,  de  bonheur  na- 
tional fout  vibrer  vos  cœurs  d'un  généreux  frémissement^ 
écoutez  notre  appel.  Rien  n'est  plus  facile,  sans  doute,  que 
de  s'étourdir  contre  nos  paroles  et  de  les  rejeter  avec  dé- 
dain ;  mais  si  ces  paroles  sont  vraies,  elles  doivent  être  en- 
tendues. Quand  un  peuple  lutte  contre  un  roi ,  c'est  le 
peuple  qui  ne  meurt  pasj  mais  quand  il  lutte  con'rc  la  vé- 
rité, c'est  le  peuple  qui  meurt. 


VOYAGES. 

VOYAGE     DE    MM.    ZWICK    ET    SCHILL   PARMI     LES     TRIBUS    DE 
KALMOUKS    DU    GOUVERNEMENT    d'aSTRAGAN. 

PREMIER    ARTICLE. 

Plusieurs  tribus  de  Kalmouts  errent  depuis  long-temps 
dans  les  steppes  d'Astracan,  sur  les  deux  rives  du  Volga. 
Les  Frères  Moraves  fondèrent,  en  1764  ,  sur  l'invitation  de 
l'impératrice  Catherine  II ,  un  petit  établissement  allemand 
au  confluent  de  ce  fleuve  et  de  la  Sarpa  ou  Sarna  ,  dans  le 
but  de  s'occuper  de  leur  conversion  au  Christianisme  ,  et 
ils  lui  donnèi-ent  le  nom  de  Sarepta.  Sa  position  sur  la  graude 
route  commerciale  de  Moscou  à  Astracan  ,  près  de  la  fron- 
tière de  l'Asie  et  de  l'Europe  ,  semblait  bien  choisie.  Mais 
cet  établissement  eut  beaucoup  à  souffrir  de  ses  incommodes 
voisins  qui  le  pillèrent  plus  d'une  foisj  en  1823,  Sarepta 
fut  dévasté  par  un  incendie  qui  consuma  les  deux  tiers  des 
habitations.  La  jalousie  du  clergé  grec  força,  vers  la  même 
époque,  les  Frères  à  renoncer  à  leurs  projets  mission- 
naires. Il  réclama ,  comme  une  sorte  de  privilège  ,  le 
droit  exclusif  de  travailler  à  convertir  les  payens  de  l'em- 
pire ,  et  ne  voulut  pas  permettre  qu'ils  fussent  reçus  dans 
une  autre  communion  que  celle  de  l'église  grecque  ortho- 
doxe. Sarepta  n'est  donc  plus  aujourd'hui  qu'une  colonie 
d'artisans ,  et  a  cessé  d'être  un  établissement  mission- 
naire. Elle  a  maintenant  4oo  habitans  allemands  et  n'en  a 
jamais  eu  plus  de  5oo  j  mais  la  population  générale ,  en 
y  comprenant  les  Russes  et  les  Kalmouks,  est  de  1,200 
âmes.  Heureusement  la  distribution  des  Saintes  -  Ecri- 
tures ,  faite  d'accord  avec  la  Société  Biblique  de  Russie, 
n'avait  pas  été  défendue,  et  on  accorda  aux  Frères  Moraves 
la  permission  de  répandre  parmi  les  tribus  de  leur  voisi- 
nage les  portions  de  la  Bible  qui  avaient  été  traduites  en 
kalmouk.  C'est  dans  ce  but  que  MM.  Zwick  et  Schill  en- 
treprirent le  voyage  dont  nous  allons  rapporter  quelques 
circonstances. 

Quelque  dégradées  que  soient  aujourd'hui  ces  tribus  , 
elles  excitent  un  genre  particulier  d'intérêt ,  comme  parlant 


seules  encore  ,  d'après  Pallas  et  d'autres  auteurs  ,  l'ancien 
langage  de  ces  Mongols  qui  subjuguèrent,  dans  le  treizième 
siècle,  les  plus  belles  contrées  de  l'xlsie.  On  croit  aussi 
qu'elles  ont  conservé,  en  grande  partie,  les  mœurs",  le  cos- 
tume et  la  religion  de  leurs  ancêtres.  Comme  les  Bheels  de 
l'Tndc,  elles  ont  leurs  bardes,  leurs  nobles  et  leurs  insti- 
tutions féodales,  et  elles  paraissent  s'accorder  avec  eux  dans 
la  vénération  qu'elles  ont  pour  le  cheval.  Selon  nos  voya- 
geurs ,  les  Kalmouks  russes  sont  partagés  eu  cinq  orda 
ou  hordes  ,  dont  chacune  est  soumise  à  un  khan  ou  chef  : 
les  Derbèdes  et  les  Torgotes  résident  ordinaiiement  sur  la 
rive  gauche  du  Don  ,  et  s'étendent  vers  l'Orient  jusqu'à  la 
Sarpa  j  les  Erkèdes  et  les  Baganzoks  ,  entre  la  Sarpa  et  le 
Volga,  et  les  Coschudes  sur  l'Aklnbak,  à  l'est  du  Volga. 
Mais  ils  changent  ordinairement  de  résidence  en  hiver,  à 
cause  de  leurs  troupeaux.  Ce  fut  vers  les  camps  des  Tor- 
gotes que  se  diiigèrent  d'abord  nos  voyageurs.  M.  Zwkk 
décnt  ainsi  la   contrée    qu'ils  habitent  : 

«Les  steppes  du  gouvernement  d'Astracan  qui  s'éten- 
dent au  nord  de  la  Mer  Caspienne  sur  les  deux  rives  du 
Volga  ,  peuvent  être  rangés  parmi  les  parties  les  plus 
désci  tes  de  l'empire  de  R^ussie.  On  y  voit  seulement  er- 
rer des  Tartares  et  des  Kalmouks  ,  qui  y  font  paître 
leurs  troupeaux.  Le  terrain  est  presqu'entièremeut  com- 
posé d'un  argile  jaunâtre  sans  pierrei,  et  il  est  abon- 
damment imprégné  de  différens  sels.  Ce  fait ,  aussi  bien 
que  les  lacs  salés  et  la  grande  quantité  de  coquilles  que 
l'on  liiouve  encore  à  la  surface  de  la  terre,  confirment  l'opi- 
nion de  quelques  savans  qui  pensent  que  ces  steppes  ser- 
vaient autrefois  de  lit  à  une  mer  qui ,  dans  quelque  con- 
vulsiou  de  la  nature  ,  s'est  écoulée  dans  îa  Méditerranée  par 
les  détroits  de  la  mer  de  MJrraara.  D'après  cette  supposi- 
tion, la  Mer  Caspienne  ,  la  Mer  Asof,  la  Mer  Noire  et 
toutes  les  autres  mers  du  voisinage  auraient  continué  à 
subsister  comme  étant  les  parties  les  plus  profondes.de  cet 
océan  primitif,  tandis  que  les  autres  eaux  qui  couvraient  le 
pays  se  seraient  écoulées.  Il  n'y  a  pas  d'autres  montagnes 
parmi  ces  steppes  que  le  Mont-Bogdo,  qui  est  très-éievé; 
elles  sont  généralement  entrecoupées  de  petites  collines  , 
de  sorte  que  l'horizon  n'est  jamais  étendu.  La  végétation 
est  très-pauvre 5  on  voit  çà  et  là  daus  les  vallées  des  endroits 
plus  fertiles ,  mais  elles  ne  produisent  guèr-es  que  des  herbes 
s  liées  qi;i  ne  sont  bonnes  que  pour  les  chameaux.  Dans  les 
steppes  les  phis  méridionaux  le  thermomètre  reste  souvent 
pendant  des  semaines  de  suite  à  3o  degrés  de  Réaumur , 
sans  qu'il  se  montre  au  ciel  un  seul  nuage  ;  l'hiver  il  fait 
un  froid  si  rigoui'eux  que  le  thermomètre  marque  autant 
de  degrés  au-dessous  du  point  de  congélation,  et  l'on  en 
souffre  d'autant  plus  qu'il  n'y  a  point  de  montagnes  pour 
gai'antir  de  l'air  glacé  qui  descend  ,  comme  un  torrent  ir- 
résistible, des  hautes  montagnes  de  l'orient. 

»Il  arrive  souvent,  pendant  les  grandes  chaleurs  ,  que  les 
rayons  du  soleil ,  réfléchis  par  la  surface  échauffée  des  step- 
pes, et  l'éfractés  par  la  légère  rosée  qui  s'élève  de  la  terre, 
occasionnent  une  illusion  d'optique  par  laquelle  les  objets 
qui  ne  sont  pas  à  portée  d'être  vus  sont  peints  d  .ns  l'aii'  au 
bord  du  brouillard,  comme  s'ils  s'élevaient  auprès  d'un 
courant  d'eau.  Les  images  s'abaissent  par  degrés  à  mesure 
que  le  spectateur  approche,  jusqu'à  ce  qu'enfin  l'eau  s'éva- 
nouisse et  que  le  paysage  réel  apparaisse  à  une  plus  grande 
distance  ,  et  plus  petit  qu'on  ne  le  voyait  dans  le  brouil- 
lard ,  et  le  voyageur  fatigue  ,  qui  avait  espéré  d'arriver 
bientôt  au  lieu  du  repos,  le  voit  s'éloigner  d'autant  plus 
rapidement  qu'il  s'en  approche  avec  plus  d'ardeur.  » 

Les  habitans  des  déserts  de  la  Perse  et  de  l'Arabie  n^îi-  /' 
ment  cette  illusion  d'optiqne  Sehrab  (l'eau  du  désert 8^^ 
ceux  du  Rajpootana  l'appellent  Chittrani  (jle  tableau).  Y«st 
jj  évidemment  à  cela  que  le  prophète  Ésaïe  fait  allusion  li^»» 


'-i  ■  .-2 


102 


LE   SEMEUR. 


un  p.'issage  dont  on  ne  saisit  pas  toujours  toute  ir.  '  caulc:  «Le 
tiSehrah  deviendca  un  étang,  etla  tencaltcréc  Jcviendra des 
»  sources  d'eaux.»  (Esaïe, xxxv)Lcs  traducteurs,  qui  igno- 
raient que  c'était  là  le  nom  particulier  de  ce  phénomène  , 
paraissent  avoir  lu  Sehia  (le  désert)  au  lieu  de  Sehrah  et 
ont  rendu  ce  mot  par  les  lieux  secs.  Un  voyageur,  M.  le 
colonel  Tod,  qui  avait  observé  dans  les  Indes  ce  phéno- 
mène ,  et  celui  encore  plus  singulier  des  See-kote  (  châ- 
teaux en  l'air  ) ,  avait  long  -  temps  imaginé  que  la  na- 
ture du  sol  entrait  pour  beaucoup  dans  ces  apparences 
trompeuses  ;  il  s'est  convaincu  depuis  qu'elles  se  retrouvent 
sur  des  terrains  de  tous  genres  ;  mais  il  persiste  à  croire  que 
les  terres  couvertes  d'incrustations  saline*  tendent  à  aug- 
menter l'efrct  de  l'illusion,  et  c'est  précisément  là,  comme 
nous  l'avons  déjà  fait  remarquer,  la  nature  du  terrain  des 
steppes  du  Volga. 

Nous  ne  pouvons  nous  décider  à  abandonner  ce  sujet 
sans  nous  arrêter  un  moment  sur  cet  admirable  passage  du 
prophète  Esaïc ,  qui  n'a  pu  être  bien  compris  de  ceux  de 
nos  lecteurs  qui  ne  le  connaissaient  pas  déjà,  et  qui  ne  sont 
pas  fitmiliarisés  avec  le  style  des  Saintes-Ecritures.  Dans  ce 
chapitre  xxsv ,  le  prophète  présente  le  tableau  des  bienfaits 
de  l'Evangile  et  des  changemens  qu'il  doit  opérer  sur  la  face 
de  la  terre  et  dans  le  cœur  de  ceux  qui  recevront  avec  foi 
la  bonne  nouvelle  du  salut,  par  la  foi  en  Jésus-Christ:  <<  Le 
»  désert  et  le  lieu  aride,  dit-il,  se  réjouiront,  et  le  lieu 
»  solitaire  fleurira  comme  une  rose...  Les  yeux  des  avcu- 
»  gles  seront  ouverts  ,  et  la  langue  du  muet  chantera  en 
»  triomphe j  cai-  des  eaux  sourdront  au  désert,  et  des  tor- 
i>  rcns  au  lieu  solitaire.  »  Immédiatement  après  ce  passage 
vient  celui  que  nous  avons  déjà  cité,  et  combien  ne  de- 
vieni-il  pas  plus  frappant  ct*plus  remarquable  ,  si  l'on 
adopte  le  nouveau  sens  que  nous  avons  indiqué  :  ce  qui 
n'était  pour  le  voyageur  fatigué  qu'une  trompeuse  appa- 
rence qui  lui  faisait  sentir  plus  vivement,  et  les  privations 
du  désert  et  l'éloignemenl  où  il  se  trouvait  encore  du  lieu 
du  repos,  deviendra  une  précieuse  réalité.  Nous  tous  , 
pauvres  voyageurs  dans  le  désert  aride  de  ce  monde  ,  com- 
bien de  fois  n'avons-nous  pas  été  le  jouet  de  semblables  illu- 
sions I  De  loin,  nous  avons  cru  trouver,  à  telle  ou  telle  sta- 
tion de  notre  pénible  pèlerinage,  la  paix  et  le  bonheur  après 
lesquels  nos  cœurs  soupiraient;  nous  nous  sommes  appro- 
chés, tout  s'est  évanoui ,  et  là  où  nous  avions  vu  des  sources 
d'eau,  nous  n'avons  plus  trouvé  qu'une  terre  altérée.  Mais 
il  n'en  est  plus  ainsi  de  celui  qui  a  cru'à  l'Evangile  ;  la  source 
d'eau  qu'il  a  vu  jaillir  dans  le  désert  lui  apparaît  toujours 
plus  abondante  et  plus  belle,  et  il  y  puisera  la  paix  etla 
félicité  jusqu'à  l'heure  de  la  mort  et  pendant  toute  l'é- 
ternité. 

Les  principaux  animaux  qui  habitent  ces  déserts  sont  des 
chevaux  sauvages  ,  des  antilopes  (  Anielopa  sngax)  en  grand 
nombre,  des  renards,  des  loups  ,  le  Dipus  jerhoa  et  le 
Mus  jaculans.  Les  serpents  et  les  lézards  y  sont  très-com- 
muns. Ou  croit  qu'il  ne  se  trouve  de  scorpions  que  sur  le 
Monl-Bogdo;  mais  on  voit  partout  des  millepieds  de  six  ou 
huit  pouces  de  long,  des  tarentules,  et  l'unimal  encore 
plus  venimeux  auquel  on  a  donné  le  nom  de  Phalariglum 
oroMeo/iief  et  quelesKalmouk  s'appellent  £e/Z'«.s.$«/7jC/jarra. 
Ce  qui  fixa  surtout  l'attention  de  nos  voyageurs,  ce  furent 
des  essaims  de  sauterelles  qui  obscurcissaient  souvent  l'air 
de  leurs  bruyantes  légions  et  qui  dévastaient  tout  sur  leur 
passage.  «  Un  soir,  vers  le  coucher  du  soleil ,  disent-ils, 
»  nous  vîmes  accourir  du  midi  comme  une  colonne  ef- 
»  fravante  qui  avait  plus  d'un  verst  de  largeur  et  qui  de- 
»  meura  plus  d'inie  heure  à  défiler.  Comme  ce  phénomène 
»  remarquable  eut  lieu  à  peu  de  distance  de  notre  voiture, 
i)  nous  allâmes  nous  mettre  au  milieu  de  cet  essaim ,  pour 
1.  observer  ces   insectes  de  plus  prèsj   ils  formaient  une 


»  sorte  d'arche  impénétrable  au-dessus  de  nos  têtes.  Le  bruiÇ 
»  qu'ils  faisaient  en  volant  ressemblait  à  celui  d'une  chute" 
»  d'eau  un  peu  éloignée,  accompagné  d'un  léger  cliquetis.» 
Ils  font  ailleurs  la  description  d'un  autre  essaim  qui  avait 
plusieurs  versts  de  large  ;  «  Les  têtes  des  sauterelles  étaient 
»  toutes  tournées  vers  l'occident,  et  dans  cette  direction 
»  elles  dévoraient  chaque  brin  d'herbe  avec  une  effrayante 
»  voracité.  Leurs  ailes  brillaient  au  soleil  comme  de  l'ar- 
»  gent  ou  du  verre,  et  réfléchissaient  une  lumière  trem- 
»  blante.  Lorsque  nous  passions  à  travers  leurs  rangs  ,  elles 
»  se  levaient  en  épais  nuages  ,  avec  un  cliquetis  assez  fort, 
»  qu'elles  produisaient  en  frappant  leurs  ailes  l'une  contre 
»  l'autre,  et  elles  bourdonnaient  autour  de  nous  en  grou- 
»  pes  irréguliers ,  comme  la  neige  lorsqu'elle  tombe  à  gros 
1)  flocons.  L'espace  qu'elles  nous  laissaient  était  d'environ 
»  vingt  pas  plus  large  que  ce  qui  nous  eut  été  strictement 
»  nécessaire;  et  à  mesure  que  nous  avancions;  il  était  ini- 
»  médiatement  rempli,  à  la  même  distance  derrière  nous  , 
»  comme  par  des  nuages  qui  seraient  tombés.  Elles  étaient 
»  si  légères  que  nous  avions  de  la  peine  à  les  attraper  , 
»  surtout  dans  la  chaleur  du  jour  ;  car  elles  sont  toujours 
»  plus  actives  quand  le  soleil  brille.  Plusieurs  de  ces  saute- 
»  relies  étaient  dans  leur  pemier  état ,  elles  sont  alors  d'une 
«  couleur  orange  foncé;  d'autres  avaient  atteint  presque 
»  tout  leur  développement.  Au  bout  de  peu  de  jours,  elles 
»  avaient  presque  toutes  accompli  leur  transformation  et 
»  elles  étaient  en  état  de  s'élever  dans  les  airs  comme  leurs 
»  compagnes ,  pour  chercher  de  nouveaux  districts.  » 

Cette  espèce  de  sauterelles  (  Gryllus  migratorius  )  a  de 
trois  à  quatre  pouces  de  longueur.  Les  ailes  ,  qui  ne  cou- 
vrent pas  d'abord  tout  le  corps,  le  dépassent  de  beaucoup  , 
lorsqu'elles  ont  atteint  tout  leur  accroissement.  Ces  insec- 
tes ne  dévorent  pas  seulement  toute  l'herbe  ,  mais  aussi  le^ 
tiges  des  arbrisseaux,  les  plantes  marines,  et  jusqu'au  feutre 
qui  couvre  les  tentes  ,  si  on  les  laisse  s'y  établir.  Cette  es- 
pèce sert  encore  de  nourriture  en  Arabie  aussi  bien  que  le 
Gryllus  cristatus  que  mangeait  Jean  Baptiste  dans  le  désert, 
et  que  les  nations  de  l'Orient  préparent  de  différentes  ma- 
nières. Les  Kalmouks  s'en  abstiennent  par  suite  de  scrupu- 
les que  leur  inspire  le  Buddhisme,  mais  on  dit  à  nos  voya- 
geurs qu'on  recherchait  beaucoup  la  chair  des  loups,  des 
chiens,  des  antilopes  ,  des  moutons  et  des  autres  animaux 
qui  s'étaient  nouriis  de  sauterelles. 

Ce  n'est  pas  seulement  l'intérêt  que  présentent  ces  détails 
qui  nous  a  engagés  à  les  reproduire;  c'est  surtout  le  jour 
qu'ils  répandent  sur  les  nombreux  passages  de  la  Bible  où 
les  sauterelles  sont  représentées  ,  à  si  juste  titre ,  comme  un 
des  plus  grands  fléaux  qui  puissent  désoler  les  peuples. 
Elles  sont  appelées  dans  le  prophète  Joël  Vannée  du  Sei- 
gneur,  à  cause  de  l'ordre  parfait  qui  règle  leur  marche;  il 
compare  le  bruit  qu'elles  font  à  celui  d'une  puissante  ar- 
mée qui  se  prépare  au  combat.  L'usage  qu'ont  encore  au- 
jourd'hui les  Orientaux,  et  surtout  les  classes  pauvres  de 
l'Orient,  de  se  nourrir  de  sauterelles,  nous  prouve  aussi 
qu'il  résulte  de  ce  qui  est  rapporté  dans  les  Evangiles  de  la 
manière  de  vivre  de  Jean  Baptiste,  qu'il  vivait  comme  les 
pauvres  du  pavs,  et  non  pas,  ainsi  qu'on  l'a  cru  long-temps, 
en  homme  sauvage ,  et  pour  ainsi  dire  dans  un  état  de  na- 
ture. 

Dans  un  second  article  ,  nous  emprunterons  au  voyage 
de  MM.  Zwick  et  Schill  quelques  renseignemens  sur  les 
mœurs  des  Kalmouks  du  gouvernement  d'Astraean. 


INDUSTRIE. 

De  l'exploitation  de  la  piebbe  a  fusil. 
M.  Benoiston  de'Châteauueuf  a  avancé  dans  son  Mémoire 


LE  SEMEUR. 


10.Î 


•  l'Influence  de  certaines  professions  sur  te  de\'eloppement 
lapiithisie  pulmonaire,  que  toutes  les  industries  qui  ticu- 
it  ù  ce  qu'où  uouimc  l'ait  de  la  guerre,  tuent  ceux  ([ui 
exeiccnt.  Nous  crovons  cclt''  assertion  un  peu  hasardéej 
^il-!  est  vraie  de  quelques  iiidustiies  ,  elle  ne  l'est  pas  de 
ites.  M.  Benoiston  de  Chàteauneuf  ne  s'est  attaché  ,  dans 
travail  que  nous  avons  cité,  à  démontrer  la  justesse  de 
i  assertion  que  relativement  à  l'exploitation  de  la  pierre 
Fusil.  Nous  reproduirons  quelques-uns  des.  f.iits  intcres- 
is  qu'il  a  publiés ,  en  nous    permettant  d'exprimer  le  de- 
qu'il  cteude  ses  recherches  aux  autres  professions  qu'il  a 
nalées  comme  fatales  à  la  santé  de  l'homme  j  celles  qu'on 
aites  jusqu'ici  ne  sont  que  très-imparfaites. 
Il  y  a  un  peu  plus  d'un  siècle  que  l'on  substitua  la  pierre  à 
mèche  dans  les  armes  à  feu.  Le  caillou  propre  à  cet  usage 
qui ,  pour  cette  raison  ,    est  distingué  des  autres  par  le 
m  de  silex  pyromachus ,   se  trouve  en  abondance  dans 
département  de  Loir-et-Cher  ,  aux  environs  de  la  com- 
jne  de  Meusnes,  dans  une  plaine  de  plus  d'une  lieue  car- 
i  d'étendue,  et  cette  exploitation  est  la  plus  considérable 
plutôt  la  seule  qu'il   y  ait  en  France  ;  car  celles  de  Lye 
ndre  )  ^.de  Maysse   (  Ardèche  )  ,  de  Ccrilly  (  Yonne)  ,  de 
lugival  et  de  la  Rocheguvon   (Seinc-et-Oise  )   méritent  à 
ine  d'être  nommées.  Ce  sont  donc  les  ti'ois  cents  familles 
:  la  commune  de  Meusnes  et  quelques  autres  de  celle  de 
)uffy,  qui  en  est  voisine  ,  qui  fabriquent  cette  prodigieuse 
lautité  de  pierres  à  fusil  que  l'on  emploie  en  France  et 
le  l'on  en  exporte.  Pour  sefaire  une  idée  de  leur  travail  , 
faut  savoir  qu'il  n'y  a  point  de  villes  de  guerre  dout  l'ap- 
ovisionnement  n'en  exige  plusieurs  millons ,  que  le  gou- 
rnement  en  enlève   dix  millions  par  an  ,  et  que  l'on  en 
voie  près  de  280  millions  en  Allemagne ,  en  Espagne ,  en 
3llande  ,  en  Suisse ,  en  Italie  et  en  Turquie. 
C'està  quarante  ou  cinquante  pieds  deprofondeur  qu'on 
«contre  ordiuaiiement  le  silex,  disposé  en  couches  hori- 
utales,    que  recouvre   un    sol   d'une  qualité   médiocre, 
uatre  ou  cinq  ouvriers  se   réunissent  et  mettent  en  com- 
un  leurs  travaux  et  leurs  espérances.  Ils  creusent  d'abord 
1  puits  dont  l'ouverture  a  trois   pieds  de  largeur ,  autant 
;  longueur  ,  et   dont   la  profondeur  n'excède   pas  neuf 
eds.  Ce  premier  puits  terminé ,  ils  pratiquent  au  fond  une 
pèce  de  niche,  à  l'extrémité  de  laquelle  ils   ouvrent  un 
coud  puits ,  dont  les  dimensions  sont  les  mêmes  que  celles 
1   premier  ,  et  qui  communique   à  un  troisième  par  un 
•océdé  semblable.  Ils  répètent  la  même  opération  jusqu'à 
:   qu'ils  soient  arrivés  au  banc  de  cadlou.  On  peut    donc 
représenter  tous  ces  puits  comme  formant  imc  espèce 
escalier ,  dont  chaque  degré  h  pour  hauteur  la  profondeur 
un  puits  et  dont  la  surface  est  formée  par  le  fond  ou  terre- 
eiu  de  chacun.  Les  ouvriers  y  descendent  comme  les  ra- 
oucurs  montent  dans  les  cheminées ,  à  l'aide  des  épaules 
des  genoux.  Parvenus  à  la  carrière  ,  ils  percent  en  diffé- 
:ns  sens  des  galeries  horizontales  et  si  basses  que  l'on  n'y 
Hit  travailler  qu'à  genoux.  Quand  ils  ont  détaché  un  cer- 
in  nombre  de  morceaux  de  silex,   un  ouvrier,  placé  au 
md  de  chaque  puits  ,  les  jette  à  celui  qui  est  au-dessous  • 
nsi  lancés  de  main  en  main  ,  les  cailloux  arrivent  à  l'en- 
ée  de  la  carrière,  où.  on  les  met  en   un  seul  tas.  On  les 
u-tagfi  ensuite  en  autant  de  lots  qu'il  y  a  d'ouvriers      et 
lacun  emporte  le  sien  chez  lui. 

Alors  commence  en  famille  un  second  travail,  celui  de 
taille  des  pierres  à  fusil  proprement  dites.  Lorsque  l'ou- 
rier  a  fait  choix  d'un  bon  bloc  de  silex ,  il  s'assied  à  terre 
place  sur  sa  cuisse  gauche  ,  et  le  frappe  à  petits  coups 
rec  une  masse  de  ifer  à  tête  carrée  ,  qui  ne  pèse  pas  deux 
vies,  pour  le  rompre  en  petits  morceaux.  Prenant  alors 
«ec  sa  main  gauche,  qu'il  tient  élevée  en  l'air  ,  un  de  ces 
lorceaux,  il  eu  détache  avec  un   marteau  d'acier  à  deux 


points,  qui  ne  pèse  pas  une  livre  ,  des  écailles  d'un  pouce 
et  demi  dclargueur  à  peu  près,  de  deux  pouces  et  demi  de 
longueur,  et  de  deux  lignes  d'épaisseur  vers  le  milieu. 
L'ouvrier  ajipuie  successivement  sur  le  tranchant  de  son 
ciseau  les  parties  de  la  pierre  qui  doivent  en  former  les 
flancs,  et  frappe  dessus  de  petits  coups  avec  sa  roulette. 
Jja  pierre  se  détache  sur  le  champ  d'elle-même  :  il  n'y  a 
plus  qu'à  la  raffiler.  Les  écailles  épaisses  ou  trop  encroûtées 
de  terre  calcaire  sont  réservées  pour  les  pierres  à  briquet: 
on  les  appelle  des  grolles.  Les  femmes  et  les  cnfuns 
prennent  part  à  celte  fabrication  facile  ;  un  seul  ouvrier 
pourrait  fahricjuer  par  jour  huit  à  neuf  cents  pierres  de  dif- 
férentes grosseurs. 

Le  cent  de  pierres,  dont  on  distingue  une  vingtaine  d'es- 
pèces, se  vend  5o  à  (5o  centimes.  Le  gouvernement  paie 
lafr.  le  millier  celles  qu'il  achète;  mais  comme  il  exige  des 
proportions  régulières  ,  et  qu'elles  sont  toutes  vérifiées  à 
l'aide  d'une  mesure  en  fer  ,  la  difficulté  de  les  obtenir 
cause  l'élévation  du  prix.  Cependant  l'acquisition  d'une 
carrière  et  les  frais  de  son  exploitation  sont  si  coûteux 
que  le  caillouteur,  en  mourant,  ne  laisse  rien  ou  peu  de 
chose  à  sa  famille. 

De  plus,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit ,  cette  industrie 
fait  mourir  longtemps  avant  l'âge  ceux  qui  l'exercent  ,  et 
il  n'est  pas  pour  eux  de  vieillesse.  La  cause  d'une  mort 
aussi  précoce  est  la  phthisie  pulmonaire  produite  par  l'ins- 
piration continuelle  de  la  poussière  qui  s'échappe  du  silex  , 
quand  on  te  taille  en  pierres  à  fusil.  Cette  maladie  est  en 
quelque  sorte  devenue  endémique  dans  la  commune  de 
Meusnes.  Il  résulte  de  tableauM  nécrologiques  dressés  sur  le 
mouvement  de  la  population  dans  cette  commune  ,  et  qui 
compreiment  l'un  une  période  de  3o  ans  avant  l'établisse- 
ment de  la  fabrication  des  pierres  à  fusil,  et  l'autre  une  pé- 
riode également  de  3o  ans  postérieure  à  cet  établissement, 
que  dans  la  première  les  décès  annuels  étaient  avec  lu 
popuîaiion  dans  le  rapport  de  1  à  33.  î4.  qu'une  géuération 
ne  se  trouvait  rédui'tc  à  la  moit.é  qu'au  bout  de  18  ans  .et 
que  la  vie  moyenne  était  de  24  ans  3  mois  j  et  que  dans  la 
seconde,  le  rapport  des  décès  avec  la  population  était  de 
I  à  33.  60,  aulieu  de  i  à  33.  24  ,  qu'une  génération  se 
trouvait  réduiteàla  moitié  avant  5  ans,  au  lieu  de  18  ans  et 
que  la  vie  moyenne,  raccourcie  de  5  ans,  n'allait  pas  au-de- 
là de  If)  ans  2  mois. 

Ces  fiits,  dont  l'importance  sera  plus  grande  encore  si 
on  peut  les  corroborer  de  faits  du  même  genre  relatifs  à 
plusieurs  industries  qui  tiennent  à  l'art  de  la  guerre  , 
augmente;. t,  s'il  est  possible,  l'effroi  que  ce  fléau  inspire 
naturellement.  Il  n'est  pas  seulement  meurtrier  par  les 
effets  qu'il  produit  j  il  l'est  encore  par  les  moyens  à  l'aide 
desquels  on  le  prépare.  Ce  n'est  toutefois  pas  en  faisant  le 
tableau  de  ce  que  la  guerre  à  d'horrible  qu'on  peut  espérer 
la  voir  cesser  à  jamais;  il  y  aura  des  liaînes  nationales  et  des 
luttes  de  peuple  à  peuple  aussi  long-tomps  qu'il  y  aura  des 
haîncs  individuelles,  et  que  les  passious  mauvaises  sou- 
lèveront le  cœur  des  hommes.  "«  D'où  viennent  parmi  vous 
«  les  dissentions  et  les  querelles?  »  demande  Saint-Jacques. 
Et  il  repond:  «  N'est-ce  pas  de  ceci,  savoir  ,  de  vos  désirs 
«  déréglés,  qui  combattent  dans  vos  membres?  Vous 
«  desirez  ,  et  vous  n'obtenez  pas  ce  que  vous  souhaitez  • 
«  vous  êtes  envieux  et  jaloux,  et  vous  ne  pouvez  rien 
«  obtenir;  vous  avez  des  querelles  et  vous  faites  la  guerre.» 
(  Jacques  IV  ,  I  ,  2.  )  Ce  n'est  que  quand  les  hommes  , 
comme  le  dit  un  autre  apôtre,  w  s'aimeront  les  uns  les  autres 
«  d'un  cœur  pur  avec  une  grande  affection,  »  (  i  Pierre  i, 
22  )  que  les  guerres  disparaîtront  de  la  terre  ;  et  ils  ne 
peuvent  s'aimer  ainsi  ,  qu'après  s'être  soumis  à  l'Évangile 
de  Jésus-Christ. 


i04 


LE  SEMEUR. 


MELAF^GES. 

Schisme  ai.  sein  du  saint-simonisme. — Nous  avons  roc", 
il  V  a  quelques  jours,  la  circulaire  suivante,  adressée  par  le 
directeurdu  G/oie  à  tous  les  sectateurs  du  Saint-Simouisuie. 
Cette  pièce  uoas  a  paru  assez  digtio  d'attention,  par  le  ridi- 
cule du  style  et  par  le  fait  important  qu'elle  révèle  ,  pour 
la  communiquer  à  nos  lecteurs: 

•  Nous  vous  avons  fait  savoir  la  transformation  qu'avait  éprouvée  ia 
hiérarchie  Saiut-Sinionienne.  Depuis  lurs  la  situation  s  est  plus  clairement 

dessinée.  .        r  •  -, 

»  Dans  l'ort;anisation ,  telle  que  nous  1  avions  tait  connaître ,  la  supré- 
matie appartenait  à  notre  père  E>faktir-  ;  toutefois  la  position  manquait 
de  netteté.  Depuis  lors  le  père  Enfantin  s'est  posé  comme  seul  cljrf  île 
la  religion  Sainl-Simonienne,  comme  seul  capable  de  nous  ;;ouvirrier  ilans 
1ère  nouvelle  souverainement  pacifique  et  vraiment  religieuse  dans  la- 
quelle nous  enlr.ns.  Il  a  assigné  au  pèie  Olinde  Kodrigues  la  direelion  des 
travaux  industriels,  et  a  dit  au  père  Bazard  que  la  phase  da.is  laquelle  fa 
profonde  raison  avait  rendu  à  la  doctrine  tant  de  services  éminens  était 
accomplie  ;  mais  que  .  tout  en  se  déclarant  seul  chef  de  la  religi.m  Saiiil- 
Simonicnne  ,  il  réclamait  de  lui  une  palernité  tutélaire  de  sagesse  et  de 

conseil. 

))  Après  de  graves  et  solennels  débats  au  sein  du  Colt'ge,  la  religion  de 
tous  les  mcmbies  du  Collège  parut  éclairée  ,  et  tous  reconnurent  l'auti  rite 
du  PÈRE  Enfantin.  Ils  avaient  senti  alors  que  quicon.jue  se  séparerait  de 
lui  tomberait  aussitôt  dans  [hdrdsie  et  dans  l'impuissance.  A  la  suite 
d'une  mémorable  séante,  qui  eut  lieu  le  vendredi  1 1  novembre ,  le  père 
Bazard  avait  paternellement  engagé  les  per-onnes  qui  l'affectionnaient  le 
plus  à  accepter  cette  autorité;  iiuant  à  lui,  il  sentait  le  besoin  de  se 
recueillir,  afin  de  bien  comprendre  sa  situation;  et,  en  effet,  en  ce  moment 
il  s' abstient  {\). 

»  Les  divers  degrés  ont  été  réunis,  d'abrrd  le  laelle  1 3  novembre,  sous 
la  direction  de  deux  membres  du  Collège,  pour  être  édifiés  sur  l'avènement 
lie  l'autorité  nouvelle,  et  ils  ont  acclamé  au  père  Enfantik. 

X  Toutefois ,  il  est  arrivé  que  depuis  lors  divers  membres  du  Collège  ont 
senti  leur  fui  chanceler  ;  et.  dans  une  réunion  générale  de  la  famille  ,  qui 
a  eu  lieu  le  19,  ils  ont  déclaré  se  retirer  du  sein  de  la  seule  hiérarcliit-  qui 
.subsiste.  Il  était  en  effet  inévitable  qu'au  moment  où  le  père  Bazard  éprou- 
vait le  besoin  de  la  méditation  pour  comprendre  la  position  du  Sa,nt-Si- 
raonisme,  pour  sen'.ir  l'autorité  nouvelle,  les  hommes  qui  par  la  nature  de 
leur  caractère  lui  ressemblent  plus  particulièriment  senlis-ent  en  eux  la 
même  hésitation  et  éprouvassent  comme  lui  le  besoin  dun  temps  d'arrêt. 

j)  Cette  crise  a  été  douloureuse  comme  tout  enfantement,  mais  elle  nous 
ouvre  une  carrière  nouvelle  :  car  la  vois  de  notre  père  Eseastin  va  ral- 
lier autour  de  nous  le?  altistes  et  les  femmes,  les  êires  d'amour  et  de  poé- 
sie ;  et  celle  du  père  Olinde  Rodrigues  groupera  autour  de  nous  les  indus- 
triels de  toutes  les  classes ,  les  hommes  de  la  paix  ,  les  hommes  de  l'écono- 
mie, les  hommes  du  culte. 

j)  Dieu  est  avec  nous  ,  car  nous  sommes  unis  ;  nous  avons  un  père  su- 
prême, une  hiérarrhe.  Nous  ne  repoussons  personne.  Nous  avons  la  con- 
fiance que  bientôt,  à  force  de  témoigner  aux  hommes  chéris  qui  se  séparent 
de  nous ,  pour  s'éparpiller  ou  entrer  dans  l'inaction  ,  combien  nous  éprou- 
vons de  reconnaissance  pour  les  grands  services  qu'ils  ont  rendus  à  l'huma- 
nité, nous  les  relierons  à  nous.  Et  certes  la  femme,  la  femme  LIBRE,  que 
nous  appelons  de  tous  nos  vœux  et  de  tous  noseflorU,  contribuera  puissam- 
meul  à  cet  acte  religieux. 
Jevous  embrasse. 

Le  Membre  du  Collège,  directeur  du  Globe , 
MiCHïL  CHEVALIER. 

Ainsi  voilà  déj.à  la  division  dans  toijs  les  degrés  de  cette 
hiérarchiCi  qui  se  donne  commeappeléeà  la  réalisation  défi- 
nitive de  l'âge  d'or  de  riiumanité.  Quand  on  veutplacer  sur 
la  terre  et  dans  des  institutions  humaines  l'ordre  parfait  et 
le  bonheur  suprême  de  notre  race  ,  il  faut  savoir  rendre  un 
schisme  impossible  ,  et  l'on  a  droit  de  se  demander  ce  que 
c'est  qu'une  prétendue  religion  qui  s'annonce  comme 
devant  relier  les  hommes  eu  une  association  universelle.. 
et  qui  ne  peut  conserver  réunis  les  premiers  élémcns  dont 
ils  la  composent.  Le  schisme  nenous  étoime  pas  au  sein  de 
l'Église  chrétienne,  parceque  l'Evangile  lui-même  l'annonce 
elle  présente  comme  une  conséquence  de  la  corruption  na- 
turelle de  l'homme  ;  mais  il  est  contradictoire  à  l'idée  fon- 
damentale de  l'institutioa  du  saint-simonisme  qui  se  donne 
coname  définitive. 

Lettre  de  la  reine  d'otaiiiti  au  président  des  etats-ukis. 
—On  a  publié,  aui  Etats-Unis,  la  lettre  suivante,  adressée 
au  président  par  la  reine  d'Olahiti ,  et  datée  de  l'île  de 
Raiatea  : 

<  Président, 

»  A  cause  de  votre  bienveillance ,  je  vous  écris  cette  let- 
tre. Vous  nous  avez  précédemment  envoyé  un  vaisseau  de 
guerre,  commandé  par  le  capitaine  Joues  :  il  nous  a  traités 

(i)  Le  Globe  du  a8  novembre  nous  apprend  que  ces  mots  veulent  dire 
que  «  le  père  Bat<ird  3  protesté  t\  s'est  retiré,  k 


avec  une  grande  bonté.  Vous  venez  maintenant  de  nous 
envoyer  un  autre  vaisseau  de  guerre,  commandé  par  le  ca- 
pitaine Finch  :  sa  bonté  pour  nous  a  aussi  été  très-grande! 
nous  sommes  tiès-contons  de  sa  visite.  Je  vous  écris  pour 
vous  exjirimer  ma  reconnaissance,  et  pour  vous  faire  con- 
naître l'état  actuel  de  nos  affaiies. 

»  Je  suis  une  fonime ,  la  prcinitie  reine  qui  ait  régné  à 
Otaliiti  ;  mon  nom  est  la  reine  Pomare  I'^".  Je  suis  fille  de 
Pomarc  II.  Quand  il  mourut,  le  gouvernement  tomba  en 
partage  à  mon  jeune  fière.  Il  est  mort;  le  gouvernement 
m'est  toni'ué  en  partage.  Je  suis  jeune  et  inexpérimentée. 

»  ?\ous  avons  renoncé  au  culte  des  idoles  et  embrassé 
celui  du  Seigneur,  que  vous  adore2.  aussi  j  c'est  dans  l'annét 
1814  que  nous  avons  embrassé  le  chrislianisme. 

»  Nous  avons  des  missionnaires  dans  notre  îlej  ils  s'ap- 
pliquent à  nous  enseigner  ce  qui  peut  contribuer  à  notre 
bonheur.  Quelques-uns  sont  avec  nous  depuis  plus  de  3oans. 
»  IS'ous  avons  des  lois  qui  nous  régissent.  Je  ne  peux  pas 
vous  en  envoyer  une  copie,  parce  que  je  suis  en  visite  ches 
mon  grand-père,  à  l'île  de  Raiatea. 

»  Otahiti  et  Eiméo  sont  les  plus  grandes  îles  de  mes^états; 
elles  n'ontpasun  grandiiombre  d'habitans,  environ  10,000. 

»  Mon  île  n'est  pas  riche  ;  on  y  récolte  surtout  de  l'arrovtf- 
root  et  de  l'huile  de  coco.  Nous  avons  cependant  abondance 
de  vivres  et  d'escellens  ports  pour  les  vaisseaux.  Beaucoup 
de  vaisseaux  américains  touchent  à  Otaliiti;  dites-leur  de 
continuer  à  y  toucher  :  nous  les  accueillerons  bien. 

»  Toutes  les  sortes  de  cotonnades  sont  recherchées  ici  pour 
le  commerce,  les  blanches,  les  imprimées,  les  bleues.  Les 
schàles,  les  rubans,  les  haches  sont  aussi  de  bonnes  marchan- 
dises à  apporter,  pour  se  procurer  des  vivres  en  échange. 
»  Nous  avons  un  nouveau  pavillon  ,  qui  nous  a  été  donné 
par  le  capitaine  Lawes,  qui  commande  le  vaisseau  de  guerre 
anglais  le  Satellite.  Veuillez  le  traiter  avec  bonté,  si  voui 
le  rencontrez  sur  les  mers,  ou  s'il  arrive,  dans  un  tempi 
encore  éloigné,  qu'il  vous  visite  :  c'est  ce  que  nous  faison 
pour  le  vôtre. 

»  Le  capitaine  Finch  a  fait  à  moi ,  à  ma  mère,  à  ma  tant 
et  à  d'autres  de  beaux  présens,  de  votre  part;  J3  vous  ei 
remercie.  Nous  sommes  toujours  satisfaits  de  voir  des  vais 
seaux  américains  à  Otahitl.  Continuez  à  nous  envoyer  vo 
vaisseaux  sans  vous  défier  de  nous;  nos  ports  sont  bous,  e 
nous  avons  abondance  de  vivres. 

»  Soyez  heureux ,  Président  des  Etals-Unis  d'Améi'ique 
que  votre  gouvernement  soit  de  longue  durée  I 

»  La  Reine  Pomare  I".  » 

Pendant  le  séjour  du  navire  américain  dans  le  port  d 

Raiatea,  eut  lieu  dans  cette  île  une  assemblée  dont  l'objt 

était  d'examiner  la  convenance  qu'il  pouvait  y  avoir  à  er 

voyer  des  naturels  convertis  au  christianisme  dans  ces  d 

verses  îles,  pour  v  propager  la  connaissance  de  l'Evangih 

Huit  indigènes  s'étaient  fait  inscrire  pour  cette  mission;  < 

il  s'agissait  d'examiner  s'ils  y  étaient  propres.  Plusieurs  dii 

cours  furent  prononcés  à  cette  occasion.  L'un  des  orateui 

fit  allusion  à  la  visite  du  capitaine  Finch  :  «  Un  grand  vaii 

»  seau  de  guerre  est  dans  notre  port,  dit-il;  il  est  venu  d 

»  loin  dans  une  bonne  intention  et  pour  notre  bien.  L'ol 

»  jet  de  son  voyage  est  de  s'informer  de  notre  état ,  et  <i 

»  nous  engager  à  rechercher  nos  vrais  avantages.  Les  ofl 

»   ciers  à  bord   ont  leur  récompense  ;  ils  sont  couverts  > 

»  couronnés  d'or  :  ils  portent  de  l'or  sur  leurs  épaules  1 

n  de  l'or  sur  leur  tête.  (Il  faisait  allusion  aux  galons  et  ai 

»  épaulettes  de  l'uniforme.)  Mon  sentiment  est  que  noi 

»   devons  aussi  envoyer'  un  vaisseau  à  ceux  qui  sont  pli 

»   ignorans  et  plus  pauvres  que  nous ,  pour  leur  faire  c 

))  bien.  Ceux  a'entre  nous  qui  partiront  pour  cette  expéd 

»  tion  ne  seront  pas ,  comme  nos  amis ,  couronnés  d'orpoi 

»  leur  récompense.  Non  ;  ils  n'en  recevront  peut-être  ai 

»  cune  en  ce  monde ,  et  cependant  ils  seront  couronné 

»  Gui ,  ils  auront  la  couronne  de  la  vie  éternelle,  qui  lei 

»  sera  donnée  par  leur  Seigneur  et  Maître  Jésus-Christ. 

C'est  ainsi  que  la  foi  chrétienne ,  même  dans  les  îles  loi) 

taines  où  elle  n'a  pénétré  que  depuis  peu  de  temps ,  tei 

aussitôt  à  se  propager  et  devient  agissante  par  la  charité! 

^  ^^''""'f   DEHAULt. 
Imprimerie  de  Sellicce  ,  rue  des  Jeûneurs,  c.   i/J- 


TO.^IE   I 


iV'  l^. 


7  DECEMBRE  1831. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique 5   Philosophique   et    Littéraire, 


h 


PARAISSAI^T  TOLS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Maith.  XIII.  38. 


n  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  nie  Mirtel.n"  ii.et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.— Prix:  i5  fr.  pour  l'année 

.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année,   i   fr.  pour  G  mois,   et  5o  c.  pour  trois  mois.  

lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent  ,  doivent  être  affranchis. 


FELIX  IMEFF. 

elui  dont  nous  venons  entretenir  nos  lecteurs  avait  placé 
oire  ailleurs  que  la  généralité  des  hommes  ;  ce  n'était 
l'eus  cju'ri  attendait  sa  récompense  :  il  ne  savait  pas  ai- 
les intérêts  d'un  jour  à  l'objet  immortel  de  sa  soUici- 
.  Son  nom  ne  brdla  pas  dans  les  camps ,  à  la  tribune 
ans  les  académies  ;  il  ne  prodigua  pas  son  éloquence 
int  les  grands  de  la  terre.  Homme  simple  et  rempli 
e  ardente  charité ,  sa  vie  ne  fut  consacrée  qu'au  prltre 
nontagnes;  il  porta  l'Evangile  sur  les  rochers  et  dans 
gion  des  neiges  j  il  répandit  l'instruction  dans  les  cha- 
:t  les  chaumières, 
ns  remonter  à  des  circonstances  inutiles   à  rapporter, 

dirons  que  Félix  Neff  passa  son  enfance,  avec  sa  mère, 

un  village  près  de  Genève(  1  ).  Après  avoir  reçu  quelques 
is  de  latin  du  pasteur  de  la  paroisse,  il  étudia  seul  la 
nique,  l'histoire  et  la  géogi'aphie.  La  lecture  de  Plu- 
ue  lui  inspira  l'amour  des  grandes  actions  qu'il  conserva 
lurs.  J.-J.  Rousseau,  avec  lequel  il  eiit  beaucoup  de 
lort  pour  la  manière  vive  et  originale  de  sentir  ,  sans 
ndant  partager  ses  erreurs  ,  était  encore  un  de  ses  au- 
5  de  prédilection.  Placé  comme  apprenti  chez  un  jardi - 
•fleuriste,  il  fit,  à  seize  ans,   un  petit  traité  sur  les  ai-- 

et  la  culture  qui  leur  est  propre,  déjà  remarquable 
l'ordre,  la  précision  et  l'esprit  d'observation.  Des  épreu- 
,'obligèrent  à  s'enrôler  à  dix-sept  ans  dan»  la  garnison 
jenèvej    à    dix-neuf    ans  il  était    sergent    d'artille- 

Les  exercices  de  cette  arme  ne  contribuèrent  pas 
is  que  les  travaux  de  la  campagne  à  endurcir  son  corps 
le  préparer  pour  des  fatigues  plus  utiles.  Pendant  ces 
ies  qui  sembleraient  pe  ducs,  il  acquit  des  connaissances 
-  lesquelles  le  temps  et  les  moyens  lui  avaient  manqué, 
ocation  le  conduisit  à  apprendre  les  mathématiques,  et 

Les  traits  de  cette  biographie  sont  presque  tous  empruntés  à  une 
Te  sur  Félix  Neff,  qui  vient  de  paraître.  (Cbe»  J.-J.  Ri-ler  ,  rue  de 
loire ,  n°  6.  Pri\  :  1  fr.  a5  c.  )  Nom  nous  félicitons  d'avoir  pu  y  ajou- 
aelques  détails  tirés  de  plusieurs  feniUes  da  journal  de  Neff,  qui  nous 
t«e«m<BDDiqH^. 


son  goût,  les  sciences  naturelles.   Une  mémoire  et  une  in- 
telligence rares   lui  rendaient  l'étude  facile  j    il    travaillait 
avec  plaisir  j   sa   conversation  était  Intéressante;   il  disai 
beaucoup  ,  très-bien  et  en  peu  de  mots. 

Vers  cc-xe.  époque ,  eut  lieu  en  Neff  une  crise  morale  qui 
décida  de  toute  sa  vie.  L'esprit  d'analyse  et  de  justesse  qui 
le  caractérisait  lui  découvrait  lefond  des  actions  les  plusprô- . 
nées,  et  lui  faisait  voir  les  siennes  propres  dans  toute  leu 
nudité.   Forcé  de   reconnaître   que  ses  meilleures  œuvres 
n'avaient  pour  cause  et  pour  but  que  le  moi  ,  il  se  troublait 
et   son  angoisse  augmentait  eucoie  par   son    incrédulité. 
Souvent  il  faisait  à  Dieu  cette  prière  :  «  O  mon  Dieu!  quel 
»   que  tu  sols ,  fais  mol  connaître  ta  vérité  ,  daigne  te  mani- 
»  fester  à  mon  cœuri  s  Mais  déjà  11  était  exaucé  :  cette  soi 
de  vérité,  de  réalité,  n'était  qu'un  appel  de  Celui   qui  uc 
se  laisse  jamais   sans  témoignage  auprès  des  hommes.  Nef, 
se  mit  à   lire  la  Bible,  qu'il  reconnut  bientôt  pour  le  seuf 
livre  qui  lui  peignit  le  véritable  état  de  son  âme.  Il  crut  cel 
qu'elle  enseigne  sur  la  miséricorde  de  Dieu ,  qui   a  donné 
son  propre  Fils  pour  sauver  les  pécheurs.  Il  devint  chré- 
tien. 

Dès  ce  moment,  Neff  résolut  de  consacrer  sa  vie  à  annon- 
cer l'Evangile  du  Sauveur,  Chez  lui ,  l'action  suivait  de 
près  la  pensée,  I!  se  mit  à  parcourir  les  villages  des  envi- 
rons de  Genève,  où  il  avait  beaucoup  de  relations,  lisant  et 
expliquant  la  Parole  de  Dieu  dans  toutes  les  maisons.  Son 
genre  simple  ,  ses  comparaisons  presque  toujours  tirées  des 
sujets  et  des  travaux  de  la  campagne  ,  le  mettaient  à  la  por- 
tée de  tous;  il  répandait  le  goût  de  la  piété  partout  oh  ii 
allait.  Plein  de  zèle,  11  ne  s'épaignait  pas  lui-mêm».  On  l'a 
vu  gravir  le  Jura  dans  sa  partie  la  plus  escarpée ,  pour  visi- 
ter un  pauvre  berger,  originaire  des  vallées  du  Piémont, 
qui  manifestait,  à  travers  une  écorre  épaisse  et  grossière, 
quelques  étincelles  de  vie  religieuse.  En  1819  ou  1820,1! 
visita  un  prisonnier  dans  la  prlsoB  de  Lausanne,  et  eut  la 
joie  de  le  voir  vcdIt  à  la  foi. 

NefF  se  voua  entièrement  à  la  carrière  d'évangéllstc.  Il 
en  remplit  les  devoirs,  d'abord  à  Grenoble ,  puii  à  Mens, 
dans  le  département  de  l'Isère ,  où  sa  prédication  porta 
beaucoup  de  fruits.  Ce  n'étaient  pas  soideiueat  les  péekeurs 


106 


LE  SEMipR. 


scandaleux  qui  éprouvaient  le  besoin  du  pardon  et  de  I.i  rc- 

fjén»' ration  ;  des  honnêtes  gens  aussi ,  sentant  que,  «puisque 
»  tous  ont  péclié,  tous  sont  sous  l.icondaiii  nation  »,se  conver- 
tissaient à  Dieu.  Le  culte  ùoniestique  s'clablit  bientôt  dans 
les  familles  ,  et  on  organisa  même  des  réunions  d'édification 
auxquelles  les  voisins  étaient  admis.  Il  s'en  forma  une  de  ce 
genre  chez  un  homme  naguère  ivrogne  et  dissipateur,  que 
la  grâce  de  Dieu  avait  coi  rigé  de  ces  vices  ,  en  changeant 
son  cœur.  Elle  fut  d'abord  peu  nombreuse  j  mais  quelques 
semaines  après,  le  local  ne  suffisait  plus  pour  tous  ceux  qui 
désiraient  y  être  admis.  Tout  s'y  passait  avec  ordre  et  sim- 
plicité. On  y  chantait  les  louanges  de  Dieu;  on  y  lisait 
quelque  portion  de  l'Ecriture  Sainte;  puis  un  menuisier  ou 
un  tisserand  présentaient  en  patois  leursmodestes  réflexions, 
et  la  réunion  se  terminait  par  une  prière  faite  sans  pré- 
paration par  l'un  des  assistans. 

Neff  ne  redoutait  aucune  fatigue;  il  prêchait  plusieui's 
fois  dans  un  jour,  sans  jamais  répéter  les  mêmes  discours  ; 
lorsqu'on  l'engageait  à  ménager  sa  santé,  il  répondait  qu'il 
ne  pouvait  croiser  les  bras  et  se  livrer  au  repos,  quand  il 
voyait  tant  d'ouvrage  et  si  peu  d'ouvriers.  Tous  ses  instans 
étaient  remplis.  En  hiver,  il  allait  quelquefois,  par  des 
temps  affreux  ,  ayant  de  la  neige  jusqu'aux  genoux  ,  visiter 
ses  paroissiens.  Si  ceux  à  qui  il  voulait  faire  connaître  l'E- 
vai.'gile  ne  savaient  pas  lire,  il  entreprenait  aussitôt  la  pé- 
nible tâche  de  le  leur  apprendre,  et  c'était  avec  une  dou- 
ceur et  une  patience  admirables,  qu'il  leur  montrait  les 
lettres  et  leur  faisait  épebn-  les  syllabes.  Ses  visites  aux  ma- 
lades étaient  très-froquentes.  Il  leur  prodiguait  les  soins 
les  plus  affectueux;  il  écoutait  patieiument  le  récit  de 
leurs  maux;  il  les  aidait  de  ses  connaissances  en  botanique 
pour  faire  les  remèdes  ordonnés  par  le  médecin  ,  et  il  allait 
même  quelquefois  chercher  les  plantes  ou  arracher  les  raci- 
nes indiquées.  ^ 

En  1823,  on  offrit  à  Neff  la  place  de  pasteur  des  Hautes- 
Alpes.  Sa  grande  activité  le  portait  à  désirer  un  champ  de 
travaux  aussi  étendu  et  aussi  varié  que  celui  de  ces  monta- 
gnes. Il  entrevoyait  tout  ce  qu'un  chrétien  pouvait  entre- 
prendre dans  cette  contrée  pour  l'instruction  et  pour  l'a- 
mélioration des  mœurs  ;  aussi  la  considération  du  sacrifice 
de  toutes  les  commodités  de  la  vie  et  des  efforts  sans  cesse 
renouvelés  qu'il  faudrait  faire  pour  vaincre  l'ignorance  ef 
surtout  les  habitudes ,  ne  l'empêchat-elle  pas  d'accepter  ce 
poste  difficile. 

Les  églises  du  Qucias  et  de  Freissinière ,  qui  lui  furent 
confiées  ,  sont  divisées  en  cinq  groupes  et  séparées  par  de 
grandes  distances.  Ces  distances  sont  moindres  en  été,  parce 
qu'on  peut  traverser  les  montagnes;  mais  en  hiver  il  faut 
suivre  les  vallées,  ce  qui  allonge  singulièrement.  Sa  nou- 
velle paroisse  avait  de  quinze  à  dix-huit  lieues  de  diamètre; 
élh;  avait  environ  douze  aniiexes,  à  plusieurs  desquelles  on 
ne  pouvait  arriver  que  par  des  chemins  de  chèvre.  Afin  de 
n'en  négliger  aucune,  Neff  se  décida  à  n'avoir  aucune  de- 
meni-e  fixe.  Il  ne  couchait  jamais  trois  jours  dans  le  même 
lit,  mais  se  promenait  do  montigue  en  montignc  pour 
vi.sitcr  ses  paroissiens. 

Les  vallées  sauv.iges  des  Ilaiitcs-Alpcs  ont  été  peuplées  , 
il  y  a  six  cents  ans  ,  par  les  disciples  du  courageux  Yaldo  , 
qui  y  cherchèrent  une  retraite,  pour  échapper  aux  persé- 
cutions de  l'Eglise  Romaine.  Mais  le  fanatisme  les  y  pour- 
suivit encore  :  leur  simplicité  ,  leur  innocence,  leur 
pauvi-eté,  non  plus  que  les  glaciers  et  les  piécipices  ne  les 
miient  à  l'abri  de  sa  rage  ,  et  le  sang  de  ces  généreux  martyrs 
al-rosa  plus  d'une  fois  les  sombres  cavernes  qui  leur  servaient 
de  leinpies.  On  voit  encore  les  ruines  des  murs  et  des  foi'ts 
qu'ils  avaii'ut  élevés  pour  se  préserver  des  surprises  de  leurs 
cnncnns.  Massaciés  sans  miséricorde,  1rs  Vaudois  fuient 
prcfijuo  anéantis  en  l'iauce;  la  vallée  de  Freissinière  est  la 


seule  oii  ils  se  soient  maintenus;  encore  furent-ils  forcé 
d'abandonner  ;i  l'avidité  des  inquisiteurs  la  meilleure  por 
tion  des  terres  qu'ils  avaient  défrichées,  I^es  plus  fidèle 
d'entre  eux  se  retirèrent  au  pied  des  glaciers  et  foiidèren 
le  village  de  Dormillousc  ,  à  ce  qu'il  paraît  vers  le  commen 
cément  du  treizième  siècle.  Ce  hameau  suspendu  au  flan 
d'un  mont,  comme  l'aire  d'un  aigle  ,  servit  de  citadelle  ai 
résidu  de  ce  malheureux  peuple,  qui  s'y  est  conservé  san 
mélange  jusqu'à  ce  jour.  Dormillouse  a  toujours  été  consi 
déré  par  l'Eglise  Romaine  comme  un  levain  de  réforme 
et  par  les  Vaudois  du  Piémont  comme  un  refuge  dans  leui 
plus  grandes  détresses.  Un  auteur  catholique  l'appelle  1 
pstit  Genève  des  Alpes.  Quarante  familles  environ  en  coni 
posent  toute  la  population  protestante. 

L'œuvre  d'un  évangéliste  dans  les  Alpes  ressemble  beau 
coup  à  celle  d'un  missionnaire  chez  les  sauvages  ;  car  le  pe 
de  civilisation  qu'il  y  trouve  est  pour  lui  un  immense  ob: 
tacle.  Dans  la  vallée  de  Freissinière ,  la  plus  arriérée  soi 
ce  rapport,  instruction,  bâtisse,  agriculture ,  tout  était 
créer  quand  Neff  y  arriva.  Beaucoup  de  maisons  n'ont  poit 
de  cheminées  et  presque  pas  de  fenêtres;  la  cuisine,  foi 
étroite,  n'est  qu'un  cloaque  obscur.  Toute  la  famille  ,  per 
dant  les  sept  mois  d'hiver ,  croupit  dans  le  fumier  d'ur 
étable,  qu'on  ne  nettoie  qu'une  fois  par  an.  La  nom 
riture  et  les  habits  soutaussi  grossiers  et  aussi  malpropres  qu 
le  logement.  On  ne  cuit  du  pain  qu'une  fois  l'année  ;  il  e 
de  seigle  pur  grossièrement  moulu  et  non  tamisé.  Ce  pai 
manque- t-il  sur  la  fin  de  l'été  ,  on  cuit  des  gâteaux  sous  . 
cendre,  comme  chez  les  Orientaux.  Si  quelqu'un  toml 
malade,  on  n'appelle  pas  le  médecin.  On  ne  sait  faii 
ni  bouillon  ,  ni  tisane.  Neff  a  vu  ces  gens  donner  ,  dans  l'ai 
deur  de  la  fièvre  ,  du  vin  et  de  l'eau-de-vie  I  Heureux  si  ] 
souffrant  obtient  une  cruche  d'eau  près  de  son  grabat  !  Li 
femmes  y  sont  traitées  avec  dureté  ,  comme  chez  tous  l( 
peuples  encore  barbares;  elles  ne  s'asseoient  presque  jamai 
elles  s'agenouillent  ou  s'.iccroupissent  à  la  place  où  elles  i 
trouvent;  elles  ne  se  mettent  point  à  table  et  ne  mangei 
point  avec  les  hommes;  ceux-ci  leur  donnent ,  par-dessi 
l'épaule ,  sans  se  retourner  ,  quelques  pièces  de  pain  et  d 
pitance,  qu'elles  reçoivent  en  baisant  la  main  et  faisant  i 
révérence.  Dans  la  partie  de  la  vallée  dite  L.i  Combe ,  l'hi 
rizon  est  si  borné  qu'on  n'y  voit  pas  le  soleil  pendant  si 
mois.  Les  habitans  de  ce  hameau  étaient  si  sauvages  à  l'ai 
rivée  de  Neff,  qu'à  la  vue  d'un  étranger,  fut-ce  un  paysan 
ils  se  cachaient  dans  leurs  chaumières  ;  les  jeunes  gens  sur 
tout  étaient  inabordables.  Avec  tout  cela,  ce  peuple  parlici 
pait  à  la  corruption  générale  ,  autant  que  ses  moyens  le  h 
permettaient:  le  jeu  ,  la  danse,  les  juremens  les  pins  gros 
siers,  les  procès,  les  querelles,  l'ivrognerie  s'y  rencontraier 
comme  paitont  ailleurs  ;  les  rixes  sanglantes  y  étaient  trè; 
fréquentes  La  piété  éclairée  avait  disparu;  le  repos  ,  ph 
funeste  que  la  persécution  ,  avait  amené  un  grand  relâche 
ment. 

Ce  qui  manquait  surtout,  c'était  l'instruction;  la  lor 
gueurdc'  liivers  aurait  permis  à  ces  montagnards  d'y  cor 
sacrer  beaucoup  de  temps;  mais  leur  extrême  pauvreté  leu 
en  ôtait  les  moyens.  Les  rochers  qu'ils  habitent  sont  si  ari 
des  et  le  climat  est  si  durj  que,  malgré  l'extrême  simplicit 
de  leurs  mœurs,  on  compi-end  à  peine  comment  ils  peuvcn 
subsister,  Quelquesmisérables  champs,  suspendus  aux  bord 
des  précipices,  couverts  de  blocs  de  granit,  encombre 
ch  que  année  davantage  par  les  ravins  et  les  avalanches  ,  e 
ou  le  seigle  ne  mûrit  pas  toujours  ;  quelques  prairies  cou 
vertes  de  neige,  souvent  pendant  huit  mois  ,  et  où  la  fau 
peut  à  peine  jouer  entre  les  monceaux  de  pierres  ;  de  mai 
gros  pâturages  ,  que  les  brebis  partagent  avec  les  chamois 
composent  toutes  leurs  pro;^u-iétés  ,  dont  le  revenu  suffit 
peine  pour  payer  les  impôts  qui ,  par  la   négligence  des  ré 


LE  SEMEUR. 


107 


artiteurs  ,  n'ont  point  été  propoitionnos  à  riiifci'lililc  tlu 
)l  et  <!ii  cliiii:it. 

NcFf])rit  cette  vallco  en  affection,  et  ressentit  nn  désir 
l'dcnt  d'être  pour  ce  pauvre  peuple  un  nouvel  Oherlin. 
,es  maîtres  d'école  qu'il  y  trouva  savaient  à  peuic  lire  j  on 
;ur  donnait  ,  au  nom  de  tous  les  habitans  ,  un  louis  pour 
inq  ou  six  mois.  Nefif ,  après  avoir  ,  pendant  le  premier 
ivcr  ,  donné  lui-même  des  leçons  à  tous  ceux  qui  ,  tant 
ratidsqae  petits  ,  voulurent  en  recevoir,  fit  venir,  ran:iée 
livante,  des  maîtres  plus  instruits,  qu'il  plaça  à  La  Combe, 

Doiinillousc  et  à  Trièvc  ,  et  il  persuada  aux  paysans  de 
;ur  accorder  un  salaire  un  peu  plus  élevé.  C'était  quelque 
hose  que  d'avoir  des  régcns  ;  mais  il  fallait  \in  local  dans 
liaque  hameau  ,  surtout  à  Dormillousc  ,  où  les  élèves  se 
•cuvaient  en  plus  grand  nombie.  Jusque  là  on  avait  tenu 
is  écoles  dans  d'humides  et  obscures  établcs  ,  où  les  éco- 
ers,  enfoncés  dans  le  fumier  ,  sans  cesse  interrompus  par 
;  babil  des  gens  et  le  bêlement  des  bestiaux  ,  étaient  obli- 
és  de  défendre  leurs  cahiers  contre  les  poules  et  les  chè- 
res qui  sautaient  sur  les  tables  et  coiitreles  gouttes  d'une  eau 
oussequi  distillait  delà  toiture.  Neff  proposa  de  construire 

Dormillousc  une  salle  dans  une  espèce  de  grange ,  qui 
tait  un  bâtiment  comniuu,  et  son  projet  étant  adopté,  il 
iiit  lui-même  la  main  à  l'œuvre  avec  les  plus  adroits.  Cha- 
[ue  maison  fournit  un  homme  et  un  âne  pour  porter  les 
aatériaux  j  car  dans  ces  contrées  on  n'a  jamais  vu  de  voi- 
ure,  et  U^serait  impossible  de  s'en  servir.  Dans  une  semaine, 
i  chambre  fut  maçonnée  et  plafonnée. 

L'amélioration  des  mœurs  de  ces  pauvres  montagnards 
le  larda  pas  à  être  remarquée  de  leurs  voisins.  Leur  assi- 
luité  aux  services  publies  et  particuliers,  leur  empresse- 
lient  à  se  procurer  des  recueils  de  sermons  pour  les  lire 
ntre  eux  les  dimanches  où  ie  pasteur  ne  pouvait  se  rendre 
lans  leurs  villages,  montraient  certainement  de  bonnes  dis- 
lOsitions.Ce  n'était  cependant  pas  encore  là  la  vie  sj)irituel- 
e.  Cène  fut  qu'enavril  i8a3|queNeffvit  un  réveil  leligieux 
éritable  se  manifester  dans  plusieurs  endroits ,  entre  au- 
res  dans  ie  pauvre  hameau  de  Minsa?.  Les  impressions  sé- 
ieuscs  qu'il  y  remarqua  se  propagèrent  dans  tous  les  villa- 
;es  de  la  vallée  avec  une  rapidité  qu^oii  ne  peut  expliquer 
[u'en  attribuant  toute  cette  œuvre  à  l'Eternel.  Partout  on 
)araissait  sentir  l'horreur  du  péché  ,  la  nécessité  de  la  re- 
jentance  et  le  besoin  de  la  grâce  de  Jésus-Christ.  Frappé  , 
;tonné  de  ce  réveil  subit,  Netf  lui-même  avait  peine  à  se 
econnaitre.    «  Les  rochers,  les  glaciers   même,   tout  me 

>  semblait  animé ,  écrivait-il,  et  m'offrait  un  aspect  riant. 

>  Ce  pays  sauvage  me  devint  agréable  et  cher  ,  du  moment 

>  qu'il  fut  habité  par  des  frèies,  »  11  profita  de  ces  disposi- 
,ions  pour  établi;-  à  Freissinière  une  société  biblique.  Le  co- 
mité fut  composé  de  dix  habitans  des  divers  hameaux  ,  et 
1  prit  soin  de  pourvoir  de  Bibles  les  familles  qui  eu  man- 
[juaient  :  on  leur  donna  la  faculté  de  les  payer  à  divers  ter- 
mes, portés  ,  pour  les  plu;  pauvres  ,  à  deux  ou  trois  ans. 

Au  milieu  de  ses  prédications  ,  de  ses  visites  et  de  travaux 
de  toute  espèce,  Neff  trouvait  encore  le  temps  de  s'occuper 
des  affaires  teniporelics  de  ses  paroissiens.  A  Dormillouse , 
on  n'avait  pas  l'usage  d'arroser  les  prairies;  on  le«  voyait 
souvent  arides  et  couvertes  de  sauterelles.  Déjà  l'année  ^nc- 
cédcute,  Neft  avait  dit,  eu  montrant  la  rivière  :«  Vous 
«  Élites  de  celte  eau  comme  de  celle  du  salut  :  Dieu  vous 
u  envoie  l'une  et  l'autre  en  abondance  ,  et  vos  prairies  , 
«  comme  vos  cœurs  ,  languissent  dans  la  sécheresse.  »  Cette 
année,  la  neige  ayant  manqué  ,  et  la  terre  étant  déjà  des- 
séchée au  printemps,  il  proposa  d'ouvrir  des  canaux  d'ar- 
rosacc.  Il  apprit  alors  qu'autrefois  il  yen  avait  eu;  que  le 
manque  de  soins  les  avait  mis  hors  de  service  ;  que 
plusieurs  propriétaires  s'opposaient  à  ce  qu'on  les  rétablit  ; 
euin  que  comblés,  par  les  ravins  et  les  avalanches,  il  y  aurait 


trop  d'ouvrage  à  les  refaire.  «  D'ailleurs,  ajoutait-on, 
«  l'eau  serait  pour  les  plus  forts  et  les  plus  ingambes,  les 
«  autre:  n'en  auraient  jamais  leur  part.  »  Neff  leva  ce  diT- 
nier  obstacle  eu  uonuuant  un  commissaire  pour  la  distri- 
bution des  eaux;  puis  il  demanda  aux  propriétaires  inté- 
ressés s'ils  voudraient  s'opposera  une  chose  si  éminemment 
utile;  ils  n'osèrent  rien  objecter  etseréscrvèreutseulepient 
de  travailler  eux-mêmes  dans  la  partie  qui  traversait 
leurs  propriétés.  Tout  étant  concilié  ,  il  les  prévint  que  dès 
le  lendcm  liu  on  mettrait  la  main  à  l'œuvre,  et  lui-mèini; 
alla  aussitôt  visiier  les  anciennes  traces  des  canaux  et  sougi-r 
à  ce  que  l'on  pourrait  faire.  A  la  pointe  du  jour,  il  réveilla 
ses  travailleurs,  qui  n'étaient  pas  accoutumés  à  aller  aussi 
nijtin  à  l'ouvrage  pour  la  chose  publique.  «Nous  nous  reii- 
«  dîmes,  »  dit-il  dans  le  journal  qu'il  a  laissé,  «sur  les  traces 
«  à  peine  reconnaissabics  du  grand  canal.  Il  y  eu  a  pour 
«  trois  jours  ,  disaient  les  uns  ;  pour  six  ,  disaient  les  autres. 
«  Pas  autant,  leur  répondis-je  ;  et  divisant  aussitôt  mes 
«  hommes  par  escouades ,  avec  un  piqueur ,  je  les  repartis 
«  sur  une  certaine  étendue,  donnant  à  chacun  la  tâche 
«  dont  je  le  jugeai  capable.  A  dix  heures,  on  voulait  s'en 
«  aller  pour  le  déjeuner  ;  je  m'y  opposai  etje  le  fis  apporter 
«  pour  moi  comme  pour  les  autres.  On  continua  le  travail  ; 
«  dans  quelques  endroits  il  fallait  élever  des  digues  de  huit 
«  piedsde  haut;  dans  d'autres,  creuser  à  plus  d'une  toise  au 
«  travers  des  lits  rocailleux  de  trois  ou  quatre  torrens  fort 
«  rapides.  J'avais  quarante  hommes  en  cinq  ou  six  pelotons  ; 
«  j'allais  de  l'un  à  l'autre,  dirigeant  tout  et  les  excitant  au 
«  travail  ;  et  à  quatre  heures  après  midi  l'eau  airivail  à  la 
«  prairie  aux  cris  de  joie  de  tous  les  assistans,  dont  les  plus 
«  vieux  n'avaient  jamais  vu  ce  canal  eu  usage.  » 

Lesjourssuivans,  encore  à  la  demande  de  Neff  on  creusa  un 
long  canal  dans  le  travers  de  la  montagne,  pour  alimenter 
les  trois  fontaines  du  village;  il  fallut  pour  cela  miner  et 
faire  sauter  des  rochers  granitiques,  et  construire  des 
aqueducs  très-profonds. 

La  pomme  de  terre  est  la  principale  nourriture  des 
habitans  de  ces  montagnes;  mais  ou  la  cultivait  si  mal  qu'il 
fallait  en  couvrir  le  pays  pour  en  avoir  suffisamment.  Ne 
pouvant  les  fiiire  renoncer  à  leur  routine,  Neff  se  mit  à  par- 
courir la  vallée  pendant  plusieurs  jours, allantd'unchampà 
l'autre  et  ôtant  lesoutils  des  mains  des  ouvriers  pour  planter 
lui-même  â  sa  façon.  C'était  beaucoup  qu'on  le  laissât  faire; 
ces  pauvres  gens  croyaient  leur  terrain  perdu,  en  voyant 
mettre  les  pommes  de  terre  à  une  distance  six  ou  sept  fois 
plus  prande  qu'ils  n'avaient  accoutumé,  et  dès  que  le  pasteur 
était  parti ,  chacun  plantait  à  la  vieille  mode.  L'exemple 
étant  le  seul  moyen  de  réussir  au  milieu  des  paysans,  Neff 
cultiva  des  pommes  de  terre  dans  un  jardin  qu!  était  à  sa 
disposition  ,  et  quand,  au  moment  de  la  récolte,  ils  virent, 
au  lieu  du  mince  résultat  qu'ils  attendaient,  jusqu'à  soixante- 
dix  tubercules  à  une  seule  plante,  ils  le  prièrent  tous  de 
leur  enseigner  sa  méthode. 

Au  mois  de  novembre  de  la  même  année ,  Neff  ouvrit 
une  école,  qu'il  dirigea  lui-mêma,  pour  les  jeunes  gens  les 
plus  iuteliigens  et  les  mieux  disposés,  ceux  surtout  qui  se 
destinaient  à  l'état  d'instituteurs  ou  qui  l'exerçaient  déjà. 
Comme  an  printemps  chacun  devait  retourner  à  ses  occu- 
pations, il  leur  donna  de  quatorze  à  quinze  heures  de  leçons 
par  jour.  La  lecture,  l'écriture  et  l'arithmétique  prenaient 
une  grande  partie  du  temps  ;  la  géographie  et  le  chant  sacré 
servaient  de  récréation.  Neff  enseigna  même  aux  plus  avan- 
cés un  peu  de  physique  et  de  géométrie,  dont  jusqu'alors 
ils  avaient  ignoré  même  les  noms.  Il  dut  employer  les 
moyens  les  plus  simples  pour  être  compris  :  une  boule  en 
buis,  traversée  par  un  axe,  sur  laquelle  il  avait  tracé  les 
principaux  cercles,  quelques  pommes  de  terre,  la  chandelle 
et  souvent  les  tètes  de  ses  écoliers  lui  servaient  à  leur  rendre 


108 


LE  SEMEUR. 


sensibles  le  mouvement  de  la  terre  et  celui  des  corps  cé- 
lestes. En  leur  montiant  la  carte,  objet  tout  nouveau  pour 
eux,  il  les  entretenait  de  l'bistoirc  et  de  l'état  religieux  de 
chaque  peuple,  et  il  excita  ainsi  en  eu\  un  grand  intérêt 
pour  l'œuvre  des  missions  parmi  les  païens.  Dès  l'hiver  sui- 
vant, douze  de  ces  jeunes  gens  furent  en  activité  comme 
maîtres  d'école. 

L'àpreté  du  climat  des  Hautes-Alpes,  des  courses  couli- 
nuclles  et  des  privations  de  toute  cspèi;e   ne  parurent  pas 
Influer  beaucoup  sur  la  santé  de  Nef!'  pendant  les  tjois  pre- 
miers liivers  de  son  st'jour  chez  les  Vaudois.   Mais  dans  l'été 
de  1826,  il   éprouva   un    grand  affaiblissement  d'estomac, 
causé  probablement  par  l'usage  d'allmens  grossiers,  par  une 
extrême  irrégularité  de  régime,   peut-être  aussi,    et   celte 
opinion  était  la  sienne,  par  la  malpropreté  des  ustensdcs  de 
cuivre  dont  on  se  sert  dans  ces  contrées.  Une  foulure  au  ge- 
nou, contractée  en  traversant  les  débris  d'une  énorme  ava- 
lanche, faillit  arrêter  tout-à-fait  ses  travaux.  Il  les  poursuivit 
cependant  encore  quelque  temps 5   mais  il  dût  eufiu  céder 
aux  instances  de  ses  amis,  qui  jugeaient  mieux  son  état  que 
lui-même,  et  il  partit  pour  Genève  où  il  arriva  très-souffiaut. 
Il  y  écrivit  plusieurs  méditations  religieuses,  qui  ont  été 
imprimées  à  un  grand  nombre  d'e\-eniplaires  et  qu'on  ne 
peut  lire  sans  en  retirer  une  vraie  édification.  Après  beau- 
coup d'essais  infructueux,  on  lui  ordonna  les  eaux  de  Plom- 
bières et,  margré  sa  faiblesse,  il  s'y  rendit.   Il  y  prêcha  plu- 
sieurs fois,  et  ses  prédications  furent  fort  suivies.  Il  retourna 
à  Genève  sans  avoir  éprouvé  de  soulagement.  L'histoire  de 
ses  souffrances  toujours  croissantes  serait  aussi  instructive 
que  celle  de  sa  vie  active.  Au  commencement  d'avril  1829, 
il  ne  fut  plus  permis  de  douter  de  sa  fin  prochaine.  La  foi, 
qui  lui  avait  inspiré  le  dévouement,  lui  donna  la  patiente  et 
la  joie  chrétienne  sur  son    lit  de  douleur.    Chaque  souffle 
qui  s'échappait  desa  poitrine  haletante  semblait  accompagné 
d'une  prière.  Dans  les  dernières  heures   de   son  existence 
terrestre,  il  semblait  qu'on  vit  errer  sur  sa  bouche  son  âme 
impatiente  de  l'éternité.  Il  y  entra  le  12  avril.  11  n'était  âgé 
que  de  trente-et-un  ans. 

Peu  de  jours  avant  sa  mort,  il  reçut  de  ses  amis  des  Ilau- 
les-Ali;es  une  lettre  qui  vaut  sans  doute  une  oraison  f  nièbre; 
«  C'est  nous,  lui  écrivaient-ils,  qui  sommes  la  cause  de  votre 
»   longue  maladie.   Si  nous  avions  été  plus  prompts  à  vous 
»   écouter,  vous  n'auriez  pas  eu  besoin  de  tant  vous  fetiguer 
»   dans  les  neiges,  ni  d'épuiser  votre  poitrine  et  toutes  les 
)>   forces  de  votre  corps.  Oh  I  que  de  peine  il  vous  a  fallu 
»   pour  nous  faire  comprendre  quelque  chose  j   vous  vous 
»  êtes  oublié  vous-même,  comme  notre  bon  Sauveur  pour 
»   nous  autres...  Cher  pasteur,  sensibles  à  l'affection  que 
»   vous  nous  avez  toujours  témoignée,  nous  voudilons  tous, 
M   du  fond  du  cœur,  vous  être  utiles  en  quelque  chose.... 
»  Nous  pouvons  dire,  en  sincérité,  que  si  notre  sang  vous 
»   était  utile,  nous  le  donnerions,  et  nous  ne  ferions  pas  plus 
»  pour  vous  que  vous  n'avez  fait  pour  nous...  Que  le  Sei- 
»   gneur  vous  bénisse  et  vous  donne  la  patience  dans  ces 
1)   longs  momens   d'épreuve;    qu'il   vous  comble  de  mille 
»  bénédictions  d'en  haut  et  vous  récompense  de  tant  de 
»  peines  que  vous  avez  prises  pour  nous!  Votre  récom- 
»  pense  est   dans  le  ciel  :  une  coaronne  immortelle  vous 
»   attend...    Nous    finissons   en    nous  recommandant  à  vos 
»   prières;  nous,  quoi([ue  faibles,  ne  vous  oublions  pas  dans 
»  les  nôtres.  Toutes  les  familles,  sniis  exception,  depuis  la 
»   cîme  de  Romans  jusqu'au  pied  des  Influs,  vous  saluentj 
»   vous  verrez  les  noms  de  quelques-uns  sur  cette  lettre. 
»  Nous  sommes  vos  faibles,  mais  tout  dévoués  frères.  » 
«  Celui  qui  a  fait  pousser  trois  brins  d'herbe  là  où  il  n'en 
»   venait  que  deux  auparavant,  a  bien  mérité  de  sa  patrie», 
disait  Swift.  Que  dirons-nous  donc  de  celui  qui  a  fait  pro- 
duire à  des  cœurs   d'hommes  des   fruits   bien  autreiiient 


précieux  que  ceux  qu'on  peut  arracher  à  un  sol  aride? 
Rien  autre  que  ce  que  Ncff  eut  dit  de  lui-même,  et  que 
saint  Paul  avait  dit  avant  lui  :  Gloire  à  Dieu  !  car  «  celui 
»  qui  plante  n'est  rien  ni  celui  qui  arrose;  mais  c'est  Dieu 
»  qui  donne  l'accroissement.  »  (i  Cor.  III,  ■j.)  Sans  doute  le 
chrétien  est  seul  capable  de  se  dévouer,  comme  Neff  l'a  fait, 
loin  de  la  vue  du  monde,  aux  intérêts  présens  et  éternels  de 
quelques  centaines  d'hommes  grossiers  et  à  demi-barbares; 
mais  c'est  Dieu  qui  fait  le  chrétien,  et  qui  opère  en  lui  la 
volonté  et  l'exécution. 


LE  CARACTERE  CHRETIEN. 

IV  Article.  —  Principes  qui  tendent  à  le  former. 

Dans  un  premier  article,  nous  avons  cherché  à  esquisser 
les  principaux  traits  du  caractère  chrétien;  nous  nous  pro- 
posons dans  celui-ci  de  l'expliquer  par  les  principes  mêmes 
qui  tendent  à  le  former.  Ce  sujet  est  tout  ausii  import;.nt 
que  celui  que  nous  avons  traité  précédemment  ;  puisque  s'il 
est  nécessaire  de  connaître  les  résultats  positifs  auxquels  con- 
duit le  Christianisme  ,  il  ne  l'est  pas  moins  de  savoir  quels 
sont  les  ressorts  qu'il  fait  mouvoir ,  pour  accomplir  son 
œuvre. 

Disons  d'abord  que  c'est  moins  par  des  théories  que  par 
des  faits,  que  l'Evangile  opère  la  régénération  murale  de 
l'homme.  En  générai  on  peut  dire  que  les  théories  ont  fai- 
blement contribué  jusqu'ici  à  l'amélioiation  des  mœurs  et 
au  viai  Ijonheur  de  l'humunité.  Elles  demeurent  d'ordi- 
naire dans  l'esprit,  sans  descendic  dans  la  conscience,  et  l'on 
a  vu  plus  d'un  exemple  d'hommes  intellectuellement  lort 
éclairés  et  moralement  très-corrompus.  Et  pourquoi?  C'est 
que  déterminer  la  raison  à  admettre  en  théorie  certaines  no- 
tions plus  ou  moins  vraies,  ou  imprimer  une  direction  nou- 
velle à  la  volonté,  sont  deux  choses  fort  différentes.  L'homme 
consent  assez  volontiers  à  grossir  le  trésor  de  ses  idées,  ou 
même  à  échanger  ses  opinions  contre  des  opinions  qui  lui 
paraissent  meilleures;  pour  faire  cet  échange,  il  ne  faut  pas 
un  effort  considérable.  Mais  ne  lui  demandez  pas  le  sacri- 
fice d'une  seule  des  idoles  de  son  cœur  ;  car  si  vous  n'avez 
rien  à  lui  offrir  pour  la  remplacer,  ou  si  les  motifs  que  vous 
lui  proposez  pour  le  porter  à  s'affranchir  de  ses  passions,  ne 
sont  pas  plus  puissans  que  l'intérêt  même  qui  le  retient  dans 
leur  dépendance  ,  c'est  en  vain  que  vous  ferez  appel  à  sa 
raison  ;  il  préférera  vous  donner  sa  vie,  que  de  vous  aban- 
donner ce  qu'il  aime  autant  que  la  vie. 

Que  de  gens  que  leur  conscience  a  convaincus,  qu'en  se 
livrant  à  tel  ou  tel  désordre  ou  en  caressant  tel  ou  tel  pen- 
chant criminel,  ils  se  rendent  coupables,  extrêmement 
coupables,  et  qui  cependant  niaiiquenl  de  la  force  morale 
né  essaire  pour  rompre  avec  le  mal  et  pour  obéir  à  leur 
conviction?  Que  de  gens  qui  ont  assez  de  lumières  pour  être 
persuadés  qn'd  est  de  leur  plus  pressant  devoir  de  renon- 
cer à  leur  orgueil  ,  de  mettre  un  frein  à  leur  ambition  ,  de 
devenir  tempérans,  de  maîtriser  des  passions  qui  les  dégra- 
dent, mais  qui, semblables  à  des  esclaves  accablés  sous  la  pe- 
santeur de  leurs  chaînes,  n'ont  pas  le  courage  de  les  briser, 
et  demeurent  dans  la  servitude?  Il  n'est  besoin  que  de  s'être 
étudié  tant  soit  peu  soi-même,  pour  savoir  que  l'obéissance 
ne  suit  pas  toujours  le  commandement,  et  qu'être  éckiré 
sur  le  devoir  ce  n'est  pas  encore  le  remplir.  Que  faut-il  done 
penser  de  celte  maxime  favorite  de  beaucoup  de  gens  ,  que 
l'homme  ne  commet  le  péché  que  par  ignorance ,  et  qu'il 
fait  le  bien  du  moment  qu'il  le  connaît,  sinon  qu'elle  est, 
parmi  les  opinions  erronées  ,  l'une  des  plus  légères  et  des 
plus  formellement  contredites  par  l'expérience;  l'accueillir, 
c'est  admetlre  que  des  principes  seuls  sont  capables  de 
changer  le  cœur  de  l'homme,  et  que  la  volonté  humaine 
qui  est  corrompue  ou  tout  au  moins  affaiblie  ,  comme  pres- 
que chacun  en  convient,  est  assez  forte  pour  i^e  vaincre  elle- 
même  et  se  redresser,  ce  qui  revient  à  dire  que  l'homme 
est  tout  à  la  fois  fort  et  faible,  vertueux  et  vicieux,  maître 
et  esclave. 

L'homme  est  bon  ou   il  est  mauvais ,   mais  il  ne   saurait 


LE  SKMEIR. 


109 


(?tie  l'uA  et  l'autre  à  la  fois.  Ses  facultés  intellectuelles  et 
morales  sont  si  intimement  et  si  indissolublement  unies, 
qu'en  atteignant  l'une  d'entre  elles  le  mal  doit  nécessaire- 
ment avoir  vicié  losautres;  car  en  lui, pensées,  volontés,  affec- 
tions, imagination  ,  seiisilMlité,  tout  e^t  lié  et  vient  conver- 
ger à  l'unité  du  moi.  Si  l'on  admet  que  l'homme  est  cor- 
rompu, à  quelque  degré  que  ce  soit ,  comment  se  repré- 
senter que  cette  corruption  s'est  réfugiée  dans  un  coin  de 
son  âme  où  elle  a  borné  ses  ravages,  et  qu'elle  a  respecté  et 
laissé  intact  le  reste  de  son  être  moral?  Comme  aussi,  si 
l'homme  est  naturellement  bon  ,  comment  croire  que  le 
bien  ne  se  trouve  que  dans  une  partie  de  lui-même  et  non 
pas  dans  l'autre,  dans  son  intelligence,  par  exemple,  et  non 
pas  dans  sa  faculté  d'aimer,  dans  sa  faculté  d'aimer,  et  non 
pas  dans  SJ  faculté  de  vouloir?  Il  est  é\ideut,  selon  nous  , 
que  le  bien  est  partout  ou  qu'il  n'est  nulle  part  ;  mais  l'on 
ne  peut  s'inscrire  en  faux  contre  la  corruption  morale 
de  l'homme  ,  sans  fermer  les  yeux  à  l'évidence  j  donc  c'est 
le  mal  qui  est  partout  et  le  bien  nulle  part. 

Qu'on  nous  comprenne  bien  toutefois ,  nous  ne  nions  pas 
que  riiomme  ne  soit  susceptible  d'idées  grandes  ,  de  senti- 
niens  généreux ,  d'actions  louables  ;  pour  mettre  eu  doute 
ces  faits  ,  il  faudrait  récuser  le  témoign^ige  de  l'b.istoire ,  et 
nous  prions  qu'on  n'oublie  pas  que  nous  sommes  ici  dans  la 
question  de  l'orjrc  moral  et  non  pas  dans  celle  de  l'orJrc 
social.  Nous  parlons  du  bien  tel  que  la  loi  divine  le  com- 
mande, tel  que  la  sainteté  immuable  de  Dieu  et  son  éter- 
nelle justice  l'exigent ,  du  bien  pur  de  tout  alliage  ,  de 'a 
vertu  pratiquée  sans  orgueil ,' de  l'obéissance  rendue  par 
-amour  pour  Dieu,  de  l'action  morale  rapportée  à  la  gloire 
du  Créateur,  qui  est  le  principe  et  qui  doit  être  la  fin  de 
toutes  les  existences,  de  la  vie,  en  un  mot,  consacrée  au 
service  du  Dieu  qui  a  tout  donné  à  l'homme  et  sans  lequel 
l'homme  ne  serait  pas  cl  ne  posséderait  rien.  De  cette  vertu, 
la  seule  réelle  et  qui  mérite  ce  nom  aux  yeux  de  Dieu,  nous 
soutenons,  avec  l'Ecriture,  que  l'homme  n'en  est  plus  ca- 
pable; et  il  n'en  est  plus  capable  ,  parce  qu'il  s'aime  lui- 
même  plus  que  D.eu  et  que  Vamour  des  créatures  est 
venu  usurper  dans  son  âme  la  jjlacequi  était  due  au  Créateur. 
Par  cet  attachement  aux  choses  sensibles,  par  ce  culte  delà 
vanité  ,  il  a  rompu  les  relations  qui  existaient  primitive- 
ment entre  lui  et  Dieu,  il  s'est  privé  de  la  vie  divine;  il  n'a 
plus  obéi  ,  parce  qu'il  n'a  plus  été  inspiré  par  l'amour. 
A-Ussi  long-temps  que  vous  ne  l'aurez  pas  guéi'i  de  cette 
maladie  profonde,  invétérée,  qui  a  tari  chez  lui  les  sources 
de  la  vie,  les  lemèdes  extérieurs  que  vous  cmployerez 
pour  le  rendre  moral  ,  ne  seront  que  d'inutiles  palliatifs  , 
sans  effets  durables.  Pour  améliorer  l'homme,  commencez 
par  changer  son  cœur.  Or,  pour  qu'il  puisse  triompher  du 
principe  de  corruption  qui  est  en  lui  et  qui  ,  se  mêlant  à 
tout  ce  qu'il  fait,  à  tout  ce  qu'il  dit ,  à  tout  ce  qu'il  pense, 
a  tout  ce  qu'il  sent,  le  constitue  coupable  devant  la  justice 
divine  et  le  rend  incapable  du  souverain  bonheor ,  il 
faut  qu'une  puissa:ice  supérieure  à  sa  foice ,  qui  n'est  que 
faililesse,  vienne  l'arracher  à  son  esclavage  ,  le  rende  à  la 
liberté,  purifie  ses  affections  ,  réforme  son  caractère,  régé- 
nère tout  son  être.  Voilà  l'o^avie  que  se  propose  le  Chris- 
tianisme, et  cette  œuvre  il  l'accomplit  par  un  fait  historique 
hors  de  l'homme,  la  redemj:tion,  et  par  un  fait  moral  dmis 
l'homme,  la  nouvelle  naissance  ou  la  régénération. 

L'Evangile  publie  un  fait  inouï  dans  les  annales  de  l'hu- 
manité et  même  dans  celles  de  la  création,  un  fait  qui,  non 
seulement  confond  les  pensées  de  l'homme  ,  mais  qui  ab- 
sorbe les  plus  hautes  conceptions  des  anges  ,  c'est  la  mort 
expiatoire  du  Fils  de  Dieu;  abîme  de  justice  et  d'amour  , 
où  l'innocent  paie  pour  les  coupables,  où  le  juge  devient 
Sauveur,  oà  le  Créateur  prend  la  place  des  créatures  ,  où 
Dieu  se  sacrifie  pour  les  hommes!  Mais  en  se  sacrifiant  pour 
tux,  il  a  montré  tout  à  la  fois  combien  il  les  aimait  et  com- 
bien la  sainteté  et  l'inviolabilité  de  sa  loi  lui  étaient  chères; 
il  a  déployé  sa  miséricorde  et  fait  éclater  sa  justice;  il  a 
exécuté  la  menace  prononcée  contre  le  péché  et  il  a  épargné 
les  pécheurs;  il  a  châtié  en  pardonnant  et  pardonné  en 
châtiant;  son  éternelle  justice  a  été  solennellement  vengée 
et  soa  amour  pour  ses  créatures  a  été  mis  pour  toujours 
à  l'abri  du  reproche  de  faiblesse  et  de  lâche  condescendance; 
i)  a  glorifié  dans  la  croix  celles  de  ses  perfections  qu'il  im- 


portait le  i)lus  à  l'homme  de  connaître  ,  et  maintenant  la 
sainteté  et  l'amour,  la  justice  it  la  miséricorde,  rapproche'cs 
et  i'éuni<  s  par  l'ccuvre  du  Rédempteur  proclament  à  la  face 
d(!  la  création  tout  entière,  d'une  part,  que  Dieu  ne  tient 
pas  le  coupable  pour  innocent  et  que  hors  de  Christ  sa  jus- 
tice atteint  infailliblement  les  coupables,  de  l'autre,  c^u'il 
est  prêt  à  accueillir  .avec  amour  et  .à  sauver  les  .Ames  acca- 
blées sous  le  poids  de  leurs  transgressions  et  qui  soupirent 
après  le  pardon  et  la  délivrance. 

Embrassez  cette  bonne  nouvelle  de  grâce;  croyez  à  la  ré- 
demption, non  comme  à  tout  autre  fait  historique,  mais  en 
vous  eu  faisant  l'application  à  vous-même,  et  en  vous  consi- 
dérant comme  y  éUuit  le  premier  intéressé;  acceptez  pour 
votre  propre  âme  les  résultats  magnifiques  de  la  mort  du 
Sauveur,  c'est-à-dire  recevez  le  pardon  qui  en  est  la  consé- 
quence, goûtez  la  paix  qui  en  découle,  participez  à  la  récon- 
ciliation qu'elle^accomplit  et,  quand  vous  aurez  trouvé  dms 
la  foi  .T  ce  mystère  d'amour  la  réponse  à  tous  les  doutes  de 
votre  esprit,  la  satisfaction  de  tous  les  besoins  de  votre  cœur, 
la  fin  de  toutes  les  angoisses  de  votre  conscience,  vous  nous 
direz  vous-même  ce  qui  se  passe  dans  une  âme  d'homme  qui 
CI  oit  à  la  Rédemption,  et  nous  n'aurons  plus  besoin  de  vous 
en  instruire,  La  rédemption  par  la  mort  du  Christ  aura  pro- 
duit son  effet  en  vous  :  vous  serez  un  homme  noiweau.     ' 

Représentez-vous,  en  effet,  ce  que  doit  éprouver  un  homme 
sérieux  qui  se  place  ,  avec  sa  conscience  ,  en  présence  de  la 
croix  du  Rédempteur  du  monde.  Comprenez- vous  qu'il 
puisse  conserver  les  idées  relâchées  qu'il  s'était  foites  du  pé- 
ché, lorsqu'il  ne  le  considérait  que  comme  une  conséquence 
de  la  foiblesse  de  l'homme,  ou  comme  une  suite  de  son  état 
d'miperfection  ?  Non,  il  l'envisagera  comme  un  mal  réel, 
comme  une  violation  de  la  loi,  comme  un  outrage  envers  la 
majesté  de  Dieu  ,  ccmime  un  objet  de  réprobation  aux  yeux 
du  Saint  des  saints.  La  justice  divine  lui  ajiparaîtra  sainte, 
immuable,  inviolable  dans  ses  arrêts.  Lacroix  lui  apprendra 
à  haïr  le  mal  de  la  haine  que  Dieu  lui  porte,  et  à  aimer  la 
sainteté  de  l'amour  dont  Dieu  lui-même  ,  qui  est  saint  par 
essence,  l'affectionne.  Il  se  sentira  humilié  à  la  pensée  que 
sa  icbellion  contre  son  Créateur  a  eu  pour  effet  de  rendre 
nécessaire  le  sacrifice  du  Saint  et  du  Juste  et  il  sera  réjoui 
en  apprenant  que  les  angoisses  du  Fils  de  Dieu  sont  devenues 
le  source  de  sa  paix  ,  et  l'abaissement  du  Seigneur  des  sei- 
gneurs, son  triomphe  et  sa  gloire.  Vous  n'avez  pas  besoin 
d'employer  auprès  de  lui  beaucoup  d'arguniens  pour  lui 
piouver  qu'il  doit  être  humble  :  les  humiliations  de  Jésus- 
Christ  lui  en  disent  là-dessus  plus  que  tous  les  motifs  de  la 
morale  humaine.  Vous  pouvez  vous  épargner  la  peine  de 
cherchera  le  convaincre  qu'il  doit  aimer  Dieu  :  il  a  dans  la 
mort  de  son  Sauveur  la  preuve  la  plus  inouïe  de  la  charité 
du  Créateur  ,  et  le  motif  le  plus  puissant  à  l'aimer  de  tout 
sou  cœur  et  de  toutes  les  forces  de  son  âme.  Pour  le  porter 
au  renoncement  et  lui  inspirer  l'esprit  de  sacrifice  ,  quelle 
éloquence  pourriez-vous  mettre  en  œuvre,  qui  ne  soit  fai- 
ble et  ne  devienne  puérile  même,  à  côté  du  fait  de  l'incom- 
préhensible dévouement  du  Sauveur?  Pour  tuer  l'égoïsme 
en  lui  et  embraser  son  âme  du  feu  de  la  charité,  quel  moven 
pourriez-vous  employer,  qui  put  remplacer  la  vertu  de  l'a- 
mour de  Jésus-Christ?  Et  quand  le  Fils  éternel  du  Père  meurt 
pour  rendre  possible  l'exercice  de  la  miséricorde  ,  et  par- 
donne ,  en  expirant,  à  ses  bourreaux,  qui  Jsourra  croire  à 
tant  de  miséricorde  et  à  un  pardon  acquis  à  un  aussi  grand 
prix,  sans  étouffer  dans  son  âme  tous  les  desijsde  vengeance, 
sans  pardonner  à  ses  ennemis,  sans  les  aimer,  sans  leur  rendre 
le  bien  pour  le  mal? 

C'est  ainsi  que  tous  les  motifs  à  la  sainteté  et  à  la  vertu 
se  trouvent  renfermés  dans  la  rédemption  et  découlent  de 
la  mort  de  Jésus-Christ.  Dans  tous  les  âges ,  la  foi  à  ce  mys- 
tère de  justice  et  d'amour  a  produit  des  effets  moraux 
qu'aucune  autre  doctrine  au  monde  ne  saurait  revendiquer; 
et  nous  défions  qui  que  ce  soit  de  citer  un  seul  individu  , 
depuis  l'origiue  du  Christianisme ,  qui  ait  possédé  la  foi 
des  chrétiens,  et  dont  la  vie  et  les  affections  ne  soient  pas 
devenues  pures  et  saintes  par  l'influence  de  cette  doctrine 
de  pardon  et  de  vie.  ,    ^^^>!v 

En  attaquant  le  mal  dans  sa  racine  et  eu  donnant  le  coup     ^^K 

de  mort  à  tous  les  penchaiis    vicieux  à  la  fois,  le  ■Gtestiav-       -^^ 

li   nismc  procède  d'une  manière  toute  différente  {Jfelâ.m«irâte-}v  .    ^ 


110 


LE  SEMEUR. 


philosophique.  Pour  améliorei  l'homme ,  cellc-cis'adressc 
a  chacun  de  ses  peuchans  en  particulier  et  les  combat  suc- 
cessivement, tandis  que  l'Evangile  s'occupe  d'abord  de  pu- 
rifier le  coeiu- ,  implante  un  principe  nouveau  dans  l'âme 
et,  poura\oir  de  bons  fruits  ,  change  la  sève  de  l'arbre. 
Sans  doute  ,  il  ne  détruit  pas  subitement  toutes  les  incli- 
uatioiiâ  vicieuses,  et  il  ne  crée  pas  instantanément  ce  ca- 
ractère chrétien  que  nous  avons  admiré;  mais  il  affaiblit 
considéiableraent  la  force  des  pcnchans  au  mal  et  ne  leur 
permet  plus  de  leprendre  l'empire  qu'ils  avaient  usurpé; 
d'ailleurs,  en  communiquant  le  principe  de  la  sainteté,  qui 
est  l'amoin-  de  Dieu  ,  il  jette  dans  l'âme  un  germe  fécond  , 
qui  tend  à  un  développement  toujours  plus  grand  et  qui 
doit  finalement  amener  la  restauration  glorieuse  de  l'imjge 
de  Dieu  dans  l'homme. 

Ajoutons  que  l'impression  produite  sur  le  caractère  du 
chrétien  par  la  foi  au  Rédempteur  est  rendue  profonde  et 
durable  par  l'action  de  l'Esprit  de  Dieu.  Le  mal  est  si  invé- 
téré dans  l'homme  qu'il  ne  cède  qu'à  l'influence  de  cet  agent 
régénérateur.  Il  le  faut  pour  élever  l'homme  au-dessus  de 
lui-même  et  pour  le  rendre  capable  de  triompher  dune 
nature  corrompue.  Cet  Esprit  de  grâce  accompagne  la  lec- 
ture de  la  Parole  de  Dieu ,  répond  à  la  prière ,  ouvre  le 
cœur  aux  doctrines  du  salut,  les  y  fait  pénétrer  avec  effi- 
cace, en  conserve  et  en  fortifie  l'impression,  agueriit  l'âme 
dans  SCS  luttes  contre  les  tentations,  imprime  en  elle  les  traits 
du  caractère  moral  de  Dieu,  et  accomplit  l'œuvre  de  sa  ré- 
génération. 

L'àmc,  ainsi  impressionnée  par  le  sentiment  de  l'amour 
divin  ,  obéit  par  reconnaissance  et  se  sanctifie  pour  plaire  à 
Dieu.  La  loi  morale  lui  devient  chère  ;  elle  peut  l'accomplir, 
parce  qu'elle  en  a  le  désir  et  parce  que  Dieu  lui  en  donne 
la  force.  La  vie  de  Jésus-Christ,  qui  est  le  modèle  sans  tache 
de  toute  perfection,  devient  l'objet  de  sou  étude  attentive. 
Elle  y  trouve  des  directions  pour  tous  les  cas  possibles,  et 
c'est  à  l'école  de  ce  divin  maître  qu'elle  apprend  à  faire 
l'application  des  principes  qu'elle  a  puisés  au  pied  de  la 
croix.  Le  chrétien  reconnaît  les  droits  de  Dieu  sur  lui,  la 
justice  de  ses  ordonnances,  l'i inviolabilité  de  sa  loi.  Il  sait 
qu'à  la  pratique  de  ses  commandemens  est  attaché  le  bon- 
heur et  qu'il  est  de  son  intérêt  le  mieux  eiitcnilu  de  s'y 
conformer;  il  est  convaincu  que  la  félicité  du  ciel  est  insc- 
paiablede  la  r.'-génération  complète  de  son  être  et  que  sans 
la  sanctification  personne  ne  verra  le  Seigneur;  il  sent  que 
les  bienfaits  de  Dieu  dat;s  la  nature  et  dans  la  Providence  et 
ses  dons  dans  la  grâce  l'obligent  à  un  amour  sans  bornes, 
à  une  soumission  entière,  à  une  confiance  illimitée,  à  une 
obéissance  parfaite.  Mais  tous  ces  motifs  viennent  se  con- 
fondre pour  lui  dans  ce  grand  motif,  qui  donne  à  tous  les 
autres  un  aiguillon  puissant  :  Dieu  m'a  aimé,  lorsque  je  ne 
l'aimais  pas  ;  je  ne  m'appartiens  donc  plus  à  moi-même, 
mais  au  Sauveur,  qui  est  mort  et  ressuscité  pour  mon  éter- 
nelle rédemption. 

Eu  nous  résumant,  nous  trouvons  que  le  grand  principe 
ele  la  vie  chrétienne  est  l'amour  de  Dieu,  que  cet  amour  est 
le  plus  puissant  motif  à  la  sainteté,  que  la  rédemption  opé 
rée  par  Jésus-Christ  est  le  seul  moyen  de  l'allumer  dans 
l'âme,  et  que  ce  n'est  que  dans  la  foi  à  l'Evangile  que 
l'homme  peut  puiser  les  forces  dont  il  a  besoin  pour  com" 
battre  avec  succès  le  penchant  qui  le  porte  au  mal,  et  pour 
létiblir  dans  son  âme  l'image  de  Dieu  effacée  par  le  péché. 

Dans  un  prochain  et  dernier  article,  nous  considérerons 
le  viai  type  du  caractère  chrétien  dans  la  vie  de  Jésns- 
Clui-l.  qui  est  le  modèle  accompli  de  toute  perfection. 


VOYAGES. 

OYA'it    DE    WM,    2WICK    ET    SCBILL    PARMI     LES     TRIBUS    DE 
KAl.rJOVKS    DU    GOUVERNEMENT    d'aSTRACAN. 

DEUXIÈME   ET  DERNIER  ARTICLE. 

I!  <st  à  regretter  que  ces  steppes,  qui  paraissent  si  riches 
eu  lIiJcIs  iiitt.'iessans  pour  le  naturaliste,  soient  si  rarement 
\itlté«  par  les  Européens;  mais  ce  voyage  présente  des 
^  ftii  îilli-s  auxquelles  l'hospitalité  asiatique    ne  peut  remé- 


dier. Dans  ces  déserts  où  ,  pendant  des  journées  entières , 
on  ne  trouve  ni  une  habitation  ni  une  goutte  d'eau,  et  où 
les  tribus  de  bergers  changent  fréquemment  de  résidence  , 
le  voyageur  est  sans  cesse  en  danger  de  périr,  s'il  ne  s'est 
pas  pourvu  d'un  guide  expérimenté.  Les  marchands  de  bes- 
tiaux et  les  colporteurs  russes,  à  qui  l'amour  du  gain  fait 
mépriser  les  dangers,  les  fatigues  et  les  besoins  de  tous 
genres  ,  se  hasardent  seuls  à  y  pénétrer. 

Il  est  d'autres  obstacles  et  d'autres  périls  qui  ne  tiennent 
pas  uniquement  à  la  nature  du  pays.  Les  différens  clans 
sont  souvent  en  guerre  les  uns  avec  les  autres.  Des  haines 
héréditaires  donnent  lieuà  des  combats  continuels  et,  comme 
aux  jours  des  patriarches ,  les  puits  sont  une  occasion  de 
disputes  toujours  renaissantes  dans  ces  arides  déserts.  C'est 
presque  toujours  de  ces  puits  que  les  lieux  dans  lesquels  ils 
sont  placés  tirent  leurs  uoms.  La  l''alléc  des  Vers,  par 
exemple  ,  est  ainsi  nommée  parce  que  l'eau  du  puits  qui 
s'y  trouve  est  pleine  de  vers;  le  Chargaihn  Chuduk ,  ou 
la  7''onto/«(:;f/eP/«n'empruntepassonnom  d'arbres  de  cette 
espèce  croissant  dans  le  voisinage,  car  on  n'eu  trouve 
pas  à  une  grande  distance  ;  elle  le  doit  à  ce  que  ce  puits  a 
autrefois  été  entouré  de  planches  de  pin.  L'eau  de  ces  puits 
est  souvent  amère,  et  même  quelquefois  si  mauvaise  qu'on 
ne  peut  la  boire.  Durant  une  de  leurs  haltes  ,  les  Tartares 
qui  accompagnaient  nos  voyageurs ,  fatigués  des  discussions 
interminables  qu'il  leur  fallait  avoir  avec  les  Russes  elles 
Ralniouks  sur  l'usage  d'un  puits,  en  creusèrent  un  nou- 
veau. Ils  trouvèrent  à  environ  dix- huit  pieds  de  profondeur, 
trois souices  d'eau  douce  qui  remplirent  bientôt  le  puits  a 
cinq  ou  six  pieds  de  hauteur.  Leur  joie  fut  d'autant  plus 
grande  que  l'eau  de  l'ancien  puits  était  devenue  amcre. 
lout  le  monde  vint  à  celui  qu'ils  avaient  cîeusé,  et  l'on  re- 
cherchait l'amitié  de  leurs  gens  pour  obtenir  un  peu  d'eau. 
Mais  leur  triomphe  ue  fut  que  de  courte  durée;  car  au  bout 
de  peu  de  jours ,  l'eau  du  nouveau  puits  fut  encore  plus 
amère  que  celle  de  l'ancien.  Ces  deux  puits  furent  appelés 
par  les  Kalmouks  ,  en  l'honneur  des  deux  voyageurs , 
Neineseh  Chuduk  (les  puits  allemands) ,  et  ce  nom  se  con- 
servera probablement  pendant  des  générations,  en  souve- 
nir de  leur  visite. 

Nous  étonnerons-nous  après  cela  de  voir  que  dix-sept 
cents  ans  après  la  mort  de  Jacob,  dont  le  nom  et  la  mémoire 
étaient  en  si  grande  vénération  parmi  ceux  qui  s'honoraient 
de  descendre  de  lui ,  on  se  souvint  encore  dans  tout  le  pays 
que  c'était  ce  patriarche  qui  avait  fait  creuser  le  puits  qui 
se  trouvait  auprès  de  Sichar  ,  et  que  la  Samaritaine  le  dési- 
gnât sous  son  nom,  dans  sou  entretien  avec  le  Sauveur: 
(i  Notre  père  Jacob,  lui  dit-elle,  nous  a  donné  ce  puits.  » 
Ecoutons  la  rtiponse  qui  lui  fut  faite  :  «Quiconque  boira  de 
»  cette  eau  aura  encore  soif;  mais  celui  qui  boira  de  l'eau 
»  que  je  lui  donnerai  n'aura  jamais  soif;  mais  l'eau  que  je 
»  lui  donnerai  deviendra  en  lui  une  source  d'eau  qui  jail- 
1)  lira  jusqu'à  la  vie  éternelle.  »  Quand  nous  lisons  ces  dis- 
putes pour  des  puits,  et  le  soin  jaloux  avec  lequel  ceux  qui 
les  possédaient  empêchaient  les  étrangers  d'y  puiser  de 
l'eau,  combien  nous  paraît  plus  frappante  et  plus  belle  la 
métaphore  par  laquelle  est  si  souventexpriméedansnos  Saints 
Livres,  l'offre  gratuite  et  universelle  de  la  miséricorde  di- 
vine :  «  Si  quelqu'un  a  soif  qu'il  vienne  à  moi  (c'est-à-dire  à 
»  ma  source),  et  qu'il  boive.  Vous  tous,  qui  êtes  altérés, 
»  venez  aux  eaitx.   » 

Nos  voyageurs  arrivèrent  au  camp  du  prince  Erdeni ,  qui 
était  composé  d'environ  cent  tentes  dressées  dans  une, 
petite  vallée,  au  centre  de  laquelle  se  trouvaient  quelques 
puits.  Au  nord  de  ces  puits  étaient  les  tentes  royales,  c'est- 
à-dire  celle  d'Erdeni  lui-même  ,  la  salle  de  justice,  et  la 
tente  de  la  princesse  Miugmer,  fille  du  prince;  au  sud, 
étaient  les  Churulls  (  les  temples  ) ,  et  la  demeure  du  grand- 
prétre  ou  Lama;  les  tentes  des  prêtres  inférieurs  ou  Gj- 
lons  formaient  un  vaste  demi-cercle  autour  des  premières, 
et  elles  étaient  elles-mêmes  entourées  de  celles  des  ministres 
et  des  serviteurs  du  prince.  Les  portes  de  toutes  les  tentes 
étaient  tournées  vers  le  principal  temple  et  vers  l'intérieur 
du  demi-cercle. 

Nos  voyageurs  trouvèrent  Erdeni  dans  l'intérieur  de  sa 
tente,  assis  sur  un  coussin  ,  à  la  manière  des  orientiux.  Sa 
femme  était  à  sa  droite  etson  jeune  fils  à  sa  gauche,  dans  les 


LE  SEMEUR. 


m 


bras  de  sa  tiounicc.  Le  [)iince  était  vêtu  d'un  liablt  kal- 
mouk  (le  drap  bleu;  il  avait  des  paiitaloiis  blancs  et  un 
bonnet  de  velours  bordé  do  martre.  Il  jouait  de  la  doinbrc, 
ou  guitare  kalmoiikc.  La  piincesse  portait  un  vêtement 
bleu  et  blanc  par  dessus  un  jupon  de  soie  rouge,  orné  de 
fleurs  d'or  j  elle  avait  siir  la  tète  un  bonnet  kalmouk,  haut 
cl  carré,  en  mousseline  d'or  de  Peise  ;  il  était  bordé  de 
martre  comme  celui  de  son  mari. 

MM.  Zwitk  et  Scliill  avaient  reçu  de  Pélersbouig  des 
lettres  du  ministre  des  affaires  étrangères  pour  les  chefs  des 
différentes  hordes.  Erdeni  lut  deux  fois  avec  beaucoup  d'at- 
tention celle  qu'ils  lui  présentèrent ,  et  leur  demanda  en- 
suite leurs  noms  et  le  but  de  leur  voyage.  Il  s'informa 
aussi  avec  beaucoup  d'hitérèt  de  ses  anciennes  connais- 
sances ,  les  missionnaires  Schmidt,  df  Pctersboutg,  et  Loos 
de  Sarepta.  Après  qu'on  eut  pris  du  thé  et  du  tchigan , 
ou  lait  de  jument  aigre,  qui  est  l'aliment  le  plus  recheiché 
des  riches  Torgotes,  les  voyageurs  se  retirèi-ent. 

Aune  seconde  visite,  ilsélalèrent  les  présens  qu'ils  avaient 
apportés  et  qui  consistaient  en  étoffes  do  Sarepta  ,  en  tabac 
et  en  pain  d'épice.  Son  Altesse  témoigna  en  être  satisfaite. 
Erdeni  et  sa  femme  fumèrent  sur  le  cliamp  nue  portion  du 
tabac  ;  ils  envoyèrent  au  Lama  la  moitié  du  p:iiu  d'épice, 
et  en  distribuèrent  une  partie  à  ceux  qui  étaieut  préseus. 
Quanta  l'objetdeleur  voyage,  qui  était  de  répandre  parmi  les 
•  ujets  d'Erdeni  les  fragmens  de  la  Bible  traduits  en  kalmouk, 
le  prince  répondit  poliment  ,  mais  en  évitant  de  se  pronon- 
cer j  il  allégua  la  nécessité  de  consulter  le  Lama  ,  et  tint  les 
voyageurs  en  su-pens  pendant  près  d'un  mois,  sans  leur  faire 
une  réponse  définitive.  A  la  fin  ,  il  leur  donna  une  lettre  qui 
autorisait  ceux  de  ses  sujets  qui  le  désireraient,  à  recevoir 
des  livres  des  étrangers ,  et  il  daigna  lui-même  en  accpter 
deux  exemplaires.  Il  ne  se  trouva  pas  dans  tout  le  camp  un 
seul  individu  qu'on  put  engager  à  suivre  son  exemple,  ce 
qu'on  ne  peutattribuer  qu'à  l'influence  des  Gilons.  11  paraît 
qu'ils  étaient  parvenus  à  persuader  aux  Kalmouks  qu'en  ac- 
ceptant ces  livres,  ils  mettraient  eu  péril,  non-seulement 
leur  religion  ,  mais  encore  leur  indcpendaine;  que  les  Pvus- 
ses  les  forceraient  à  iabourer  la  terre ,  leur  feraient  payer 
des  taxes  et  les  enrôleraient  comme  les  Cosaques  Nous  n'a- 
vons pas  besoin  de  faire  sentir  toute  l'absurdité  de  ces  rap- 
ports ;  ces  bons  Allemands  n'avaient ,  comme  nous  l'avons 
dej!i  dit ,  d'autre  but  que  de  répandre  les  Saintes-Ecritures, 
et  bien  loin  d'être  des  émissaires  du  gouvernement  ou  de 
l'Eglise  russe ,  ils  avaient  eux-mêmes  étéles  victimes  de  l'in- 
tolérance de  cette  Eglise  qui  avaitmis  obstacle  à  la  continua- 
lionjde  leurs  travaux.  Cette  opinion  se  répandit  néanmoins 
dans  la  plupart  des  hordes  qu'ils  visitèrent  et  d  n'est  pas 
étonnant  que,  se  faisant  d'avance  une  idée  aussi  fausse  du 
christianisme  qu'on  cliercliait  à  leur  faire  connaître,  ces 
peuples  s'attachassent  plus  foi  tement  encoreà  leur  ancienne 
i"eIigion,  qu'ils  regardaient  comme  la  garantie  de  leur  indé- 
pendance. 

Pour  donnera  nos  lecteurs  une  idée  de  ce  qu'est  cette  reli- 
lion  ou  cette  nom'm  ,  comme  ils  l'appellint,  qui  leur  est  si 
cbère,  nous  dirons  seulement  que  la  science  des  prêtres  se 
borne  à  lire  des  prières  et  des  livres  sacrés  dans  la  langue 
duThibetque  très-peu  d'entre  eux  comprennent,  et  que 
c'est  par  une  machine  que  s'accomplissent  leurs  actes  de 
dévotion.  Nos  lecteurs  ont  sûrement  entendu  parler  des 
moulins  à  prières  des  aveugles  sectateurs  du  (irand-L:inia. 
Voici  la  doscriptiort  qu'en  donnent  nos  voyageurs  : 

«  Le  Kurdu  ou  machine  à  prières  ,  se  compose  de  cvlin- 
dres  en  bois  de  différentes  grandeurs  ,  creux  et  remplis  do 
manuscrits  en  Tangout.  Ils  sont  ornés  de  raies  rougos  et 
<le  caractères  sanscrits  dorfï  qui  présentent  ordinairement  la 
formule  Om-ma-ni-bad  mel-chum ,  dont  on  n'a  jamais  pu 
découvrir  la  signification.  Chacun  de  ces  cylindres  est  fixé 
sur  un  axe  de  fer,  qui  traverse  une  machine  carrée  qui  pei.t 
se  fermer.  On  peut  mettre  la  machine  en  mouvement  nu 
moyen  d'un  cordon  ;  le  cvlindre  touinc  alors  sur  son  axe 
comme  une  meiile  de  moalin.  Avant  l'incendie  qui  a  eu 
lieu  à  Sarepta,  nous  avions  deux  grands  Kurdiis  de  ce 
genre,  garnis  de  manuscrits  langoiit  de  toute  espèce,  roulés 
i'unsurrautrc  dans  l'intérieur  des  cylindres,  et  qui  auja;ciit 
formé  une  longueur  de  plusieurs  cor; uii:ics  de  pieds.  Les 
moulins  à  prières  rendent  de  bien  rlus  grands  services  q-;'.' 


les  rosaires  :  ceux-ci  ne  sont  bons  qu'à  aider  à  prier  ;'  et 
les  Mongols  croient  que  c'est  une  œuvre  méritoire  de 
mettre  respectueusement  en  mouvement ,  par  le  vent  ou 
par  quelque  autre  moteur,  les  écrits  qui  contiennent  dos 
prières  ou  d'autres  documcns  religieux  ,  afin  que  le  bruit 
de  ces  lambeaux  de  théologie  puisse  arriver  jusqu'aux 
dieux  et  attirer  leurs  bénédictions.  L-s  moulins  à  prières 
contenant  ordinairement  la  formule  tangout,  que  nous 
avons  citée  et  qui  est  utile,  à  ce  qu'on  prétend  ,  à  toutes  les 
créatures  vivantes,  et  celle-ci  y  étant  répétée  jusqu'à  dix  mille 
fins,  il  résulteen  une  multiplication  de  force  semblable  à  celle 
qu'on  obtient  par  les  niacliines;  et  la  prière  pouvant  ainsi 
se  iiianufacturer  en  quelque  sorte,  comme  tout  autre  objet, 
il  n'est  pas  surprenant  que  l'on  trouve  généralement  dans 
les  maisons  des  Mongols  de  ces'  instrumens  ,  dont  l'in- 
génieuse invention  permet  d'assiéger  le  ciel  avec  aussi  peu 
de  peine  que  possible!» 

Le  volume  publié  par  MM.  Zwick  et  Schill  pourrait 
nous  fournir  un  grand  nombre  d'autres  citation;  intéres- 
santes ;  mais  nous  craignons  d'avoir  déjà  dépassé  les  limites 
qui  nous  sont  assignées,  et  nous  nous  bornerons  à  dire,  eu 
finissant,  qu'il  présente  les  Kalmouks  sous  un  jour  beau- 
coup plus  favorable  qu'on  n'aurait  pu  s'yattendrejd'aprèsles 
relations  imparfaites  de  Clarke,  Bell  et'Pallas.  Les  hommes 
de  cette  nation  qui  sont  entrés  au  service  de  Russie  ont 
assez  prouvé  qu'ils  sont  très-susceptibles  d'être  civilisés.  Le 
prince  SeredDscheh,  colonel  dans  l'armée  russe  et  cbcva- 
lierde  plusieurs  ordres ,  se  distingue  honorablement  des 
autres  princes  Kalmouks  par  ses  connaissances  et  ses  ma- 
nières; il  a  déjà  beaucoup  fait  pour  la  civilisation  de  ses  su- 
jets, qui  le  craignent  encore  plus  qu'ils  ne  l'aiment ,  parce 
qu'ils  regardent  tous  les  essais  qu'il  tente  comme  autant 
d'innovations  dangereuses.  Il  s'est  fixé  sur  la  rive  gauche 
du  Volga  ,  dans  un  grand  château  construit  en  bois,  qu'il 
a  fortifié  à  la  manière  des  Russes.  On  trouve  dans  l'intérieur 
des  meubles  d'acajou,  des  glaces,  des  pendules  et  un  piano. 
Pendant  le  diner  du  prince,  une  troupe  de  musiciens  kaî- 
uiouks,  dirigés  par  un  Russe,  exécutent  avec  beaucoup 
d'accord  des  marches  et  des  syu>plionics  allemandes. 
M.  Zwickfut  admsà  la  table  de  cet  homme,  aussi  distingué 
p.u-  ses  lalens  que  par  son  rang,  et  il  fut  charmé  du  ton 
aisé  de  sa  conversation  ;  elle  eut  lieu  en  russe,  auquel  succé- 
daient quelquefois  lekalmouk,  le  tartareet  même  l'allemand. 


CIVE    SOLEIVrVITE    SAI.\T-SIM0IVIEIV.\E. 

Jamais  peut-être  le  vide  mortel  de  l'incrédulité  ne  se  fit 
plus  sentir  que  de  nos  jours;  jamais  il  ne  tourmenta  davan- 
tage de  son  isolement  et  de  ses  dégoûts  une  société  tout  en- 
tière ;  jamais  surtout  il  ne  se  montra  en  traits  plus  expressifs 
chez  les  hommes  qu'une  raison  plus  élevée  ou  qu'une  sensi- 
bilité plus  pi  ofonde  appellent  à  traduire  a  la  loule  les  im- 
pressions qu'elle  éprouve  plus  faiblement  et  sans  s'en  ren- 
dre compte ,  sa  souffrance ,  et  les  funestes  conséquences 
de  son  défaut  de  fortes  croyances  morales.  La  génération 
actuelle  est  un  pauvre  malade  qu'on  a  privé  successivement 
de  tout  ce  qui  pouvait  alimenter  sa  vie,  et  qui,  tout  agoni- 
sant ,  perdant  chaque  jour  une  de  ses  illusions ,  se  voit  en- 
touré de  faux  docteurs,  tous  empressés  à  lui  oltiir  à  l'envi 
les  excitans  les  plus  funestes,  qui  ne  raniment  en  lui  que  la 
fièvre,  ou  à  combattre  les  symptômes  extérieurs  de  son 
mal,  sans  songer  à  en  tarir  la  source.  Les  uns  ,  poètes  ou 
romanciers  ,  réveillent  une  sensibilité  morale  presque 
éteinte,  par  les  peintures  les  plus  nues  da  vice  et  du  crime; 
les  autres,  économistes  ou  hommes  politiques,  veulent  ren- 
dre des  forces  et  de  la  santé  au  patient,  en  se  contentant 
d'arranger  sa  chambre  de  manière  à  ce  qu'il  v  soit  plus  a 
l'aise. 

Entre  tous  ceux  qui  ont  vu  la  plaie  de  leur  siècle  se  dis- 
tinguent les  Saint-SiniOiiiens  ;  ils  n'ont  pas  sondé  cette 
plaie,  ils  ne  l'ont  p  is  suivie  jusqu'au  fond  du  ccour  humain, 
mais  ils  en  ont  assez  bien  saisi  les  caractères  exteneurs  ou 
p^  itôt  les  conséquences  sociales.  Ils  ont  peint  le  désordre 
Lomnic  ils  le  semaient,  en  C'.:onomistos ,  qui  ne  cherchent 
rien  en  eux,  mais  tout  au  dehors,  dans  les  insîitulio'is,  d?iis 


ij2 


LE  SEMEUR. 


les  mœurs  Kcnéialcs  ,  dans  les  conuaissances  scientifiques. 
Leurs  éludes  les  portaient  à  observer  cette  face  supeihcielle 
du  mal  mais  elles  les  laissaient  là.  Ils  ont  eu  des  paroles  eiier- 
piques  et  touchantes  pour  décrire  ia  triste  condition  des 
classes  inférieures;  ils  ont  signalé  avec  vérité,  sous  plus  d'un 
rapport,  les  charges  qui  résultent  pour  ces  classes  indus- 
trieuses de  l'oisiveté  de  beaucoup  de  riches,  aiais  lorsqu  ils 
ont  voulu  aller  plus  avant,  lorsque  arrivés  à  sentir  la  néces- 
sité d'un  lien  moral  pour  le  salut  d'une  société  que  le  plus 
liideu\  époïsnie  mine  et  dissout,  ils  ont  voulu  parler  à  cette 
société  de  foi ,  de  religion  ,  atteints  du  mal  de  tous,  aussi 
dépourvus  que  leurs  auditeurs  de  ces  convictions  dont 
ils  sip-nalcut  le  besoin,  ils  ont  monté  leurs  tètes  jusquau 
délire,  ont  rêvé  je  ne  sais  quel  monstrueux  amalgame  de 
subtili'tés  mystiques  et  de'  politique  matérialiste,  et  se  sont 
coordonnés  aussitôt  en  une  association  hiérarchique,  en 
une  théocratie  paiit'neiste  ,  c'est-i-dire ,  athée,  qu  ils  ont 
proclamée,sans  hésiter.la  constitution  définitive  de  1  avenir. 
Dès-lors,  leur  langage  a  pris  un  singulier  caractère  de  de- 
sordre et  d'obscucilé  qu'ils  nomment  de  l'inspiration  ,  mais 
qui  ne  rappelle  que  la  fièvre. 

Les  Saint-Sinioiiieiis  sont  un  exemple  frappant  de  ce  que 
peut  l'orgueil  pour  égarer  des  hommes  d'ailleurs  éclairés  et 
doués  de  logique.  A  force  d'avoir  répété  gloire  à  nous!  et 
d'avoir  humé  la  Tumée  de  leurs  propres  eucensemeus,  le 
vertige  les  a  saisis,  et  leur  langue  a  échappé  à  l'empire  de 
leur  raison. Se  disant  dire  sages,  ils  sont  Ue^'enus  fous  {Kom. 
1  22.)  Qu'on  lise,  pour  s'en  convaincre,  dans  le  Globe  du 
28  "novembre,  le  récit  d'une  prétendue  solennité  religieuse 
qui  avait  eu  lieu  la  veille  à  la  salle  Taitbout  : 

»  Hier  la  famille  Sainl-Simonienne,  entourée  du  public  qui  se 
presse  à  nus  [iix-dicalions,  a  assisté  à  une  scène  piofuudément  eiu- 
nreinte  (lu  caractère  religieux,  et  dans  laquelle  clacun  de  ses 
membres  a  senti  décupler  son  amour  el  son  respect  pour  Noxac 
PÉRii  siPiitME ,  parceque,  dans  un  de  ces  iiiouvemeus  sublime.'  que 
Dieu  réseive  à   ceux  qu  il  a  marqués  au  liont  de  sou  sceau,  lia 


ceiiede  plusieins  de  ses  nunibres  qu',  tour  à  tour.subilcinent  ius- 
piiés  pai  le  draine  qui  se  passait  sous  leurs  yeux,  ont  exprime 
avec  clïiisiou  leurs  sentimens.  Ue  ce  juur  la  religion  est  devenue 
pour  nous  un  lait  praliqur,âoul  chacun  de  nous  s  est  senli  pénètre 
coTiinie  par  une  teiidie  inspiration. 

A  midi  KoTfiE  TtRE  svrBÈME  Enfantin,  su  vi  du  pe^e  Olmde 
Jiodrimtes  e^!  venu  s'asseoir;  un  lauteiiil  vide  élait  place  a  cote 
du  «ie^n,  syinbo'e  de  loppel  que  nous  adressons  a  la  lemme.  Le 
père  ohnde  liodrigucs  s'est  assi,  à  sa  dioite.  L  a.^semblee  el..il 
fort  nombreu.i'j  tous  les  couloirs  et  1  escalier  etaieal  encombrés. 
M  Enfantin  demeuré  Père  suprême  de  l'association, de- 
puis la  retraite  de  son  collègue,  M.  Bazard,^  ouvert  la  séance 
par  un  discours  que  l'espace  ne  nous  permet  pas  de  repro- 
duire mais  qui  annonçait  aux  auditeurs  que  le  baint-bimo- 
nismeenlraild^i'' i^i  ère  nouvelle  de  développement,  qu'a- 
près avoir  sape  i  ;.i;^.en  ordre  politique,  après  avoir  eusei- 
p-né,  il  allait  réaliser,  organiser  l'ordre  nouveau. 
1  «  Nous  allons,  dit  l'orateur,  pratiquer  de  toutes  nos  forces 
Tpar  les  voies  exclusivement  pacifiques  ,  l'émancipation  mo- 
>,  iTale,  intellectuelle  et  physique  de  l'industrie,  c'est  a  dire 
>,  des  industriels;  nous  allons  fonder  le  culte  :  »  (Le  culte  en 
effet  pour  les  Saint  Simoniens  ,  est  l'industrie.  Quel  ren- 
versementd'idées!)...  ^ 

«  ..  Nous  sommes  donc  maintenant  apôtres. 
tt  Une  de  nos  facer.  s'est  momentaiicment  obscurcie,  c  est 
celle  de  la  science  dudogme.  (Celle  que  représentait  M.  B;.- 
zard:  le  mot  obscurci  est  a  remarquer).  Une  autre  s  est  cle- 
vceet  va  gr.andir  brillante;  c'est  celle  an  V industrie  ,  du 
culte;  elle  est  représentée  par  Olinde  Ilodrigues,  etc.  » 

Ce  dernier  a  pris  alors  la  parole  ,  et  après  avoir  fait  son 
histoire  particulière, après  s'être  proclamé  le  plus  religieux 
des  Saint-Simoniens  après  le  Père  suprême,  il  a  fait  un  ap 
pel  aux  capitalistes,  aux  industriels,  aux  artistes,  pourqu  ils 
vinssent  concourir  :i  la  fondation  de  l'industrie  et  du  crédit 
Saint-Simonieiis  que  lui ,  chef  du  culte,  vient  d'instiluer. 
M.  Rodiiguesalu  ei.s  lile  un  acte  d'association  financière, vc 
litable  Iraïté  commercial,  qu'on  n'eût  jamais  pu  croire,  avant 
«  siè^cle  de  finance  ,    voir  entrer  dans  les  attnbutionad  un 


chef  de  culte.  Cette  innovation  ressemble  à  une  inspiration 
du  génie  matérialiste  de  notre  âge. 

Après  AL  Piodrigues  est  venu  M.  Barraiilt,  orateur  d'un 
vrai  talent,  au  langage  chaleureux  et  poétique,  qui  afaitua 
nouvel  ajjpel  aux  artistes  et  aux  industriels. 

Mais  ce  qui  mérite  surtout  l'attention  de  nos  lecteurs , 
c'est  un  incident  qui  a  termine  la  séance.  Nous  laisserons  au 
(jlohe  le  soin  de  le  leur  faire  connaître;  car  nous  craindrions 
d'altérer  le  singulier  caractère  de  cette  scène,  en  essayant  de 
la  1  îproduirc  nous-mêmes  : 

«  :>ariault  avait  parlé;  le  père  Ekf.intin  et  le  père  Rodrigues 
s'étaivut  levés  jiour  sortir  de  l'assemblée,  lorsque  Reynaud  se  te- 
nant dt  loula  demande  à  parler. 

»  Lorsque  notre  PERE  Enfantin  a  pris  possession  del'autorilé 
supicme  ,  le  père  Bazard,  qui  jusque  là  avait  partagé  la  supréma- 
tie avec  lui  ,  a  prati'sle  ,  et  s'est  rttiré.  Peu  après,  plusieurs  mem- 
bres de  la  hiéraicliie  Saint-Simonieune  ont  ^;o/t'i/ede  même,  et 
se  sont  écartés  du  sein  de  la  lamille.  Rejuaud  n'a  pas  taidéà  se 
raainresler  aussi  comme  proteslunt.  Toutefois  il  était  resté  parmi 
nous;  el  BOtre  père  Esfantin  ,  qui  aïnit  pour  lui  une  affection 
toute  pai  ticulièi  e  ,  qui  l'avait  initié  à  noire  loi  ,  qui,  au  commen- 
cement de  1831  ,  l'avait  appelé  près  de  lui  du  fond  de  la  Cer»«, 
oùil  exerçait  les  fouctionsii  i  génieur  des  mines,  lui  avait  dit  avec 
bonté  ,  dans  la  réunion  de  la  famille  qui  eut  lieu  le  samedi  19  no- 
veivibre  :  «  Je  lexliorleà  remplir  ,  à  l'égard  de  mes  actes,  soit 
»  dans  nos  réunions  de  lamille  ,  soit  en  public  ,  la  mission  de  haut 
n   protestantisme  que  j'avais  réservée  à  Bazard.  » 

«  Reynaud  s'est  levé,  et  avec  une  voiï  relenlissanle,  dans  l'alti- 
tude d  un  liorame  e\trèracuient  animé,  gesticulant  avec  véhémen- 
ce ,  il  a  déclaré  prolester  contre  l'acte  du  père  Olinde  Rodiigues, 
•  Car,  a-  t-il  dit ,  malgré  l'asseï  tion  du  père  Olinde  Rodrigues  , 
"  l'argent  ue  peut  avoir  encoi  e  de  puissance  morale  ,  puisque 
))  vous,  père  Eisfantin  ,  dap  es  les  termes  posés  par  vous,  vous 
))  délriisrz  la  morale  ancienne  sans  avoir  la  morale  nouvelle. 
»  Vous  n'avez  pas  de  morale,  particulièrement  en  ce  qui  concer- 
»  ne  les  rapports  de  l'Iiomme  el  de  la  femme.  « 

«  Celte  protestât  on  inutteudua  a  profondément  étonné  l'as- 
semblée. 

»  Ici  a  commencé  un  drame  qui  a  duré  une  heure  et  demie, 
auquel  ont  pris  part  ,  avec  noire  Père  Enfa.'Jtin  et  Reynaud,  le 
père  Rodrigues  ,  Lauient,  E  Talabot  et  Baud  ,  et  dont  il  nous 
est  impii.-sible  de  rcprodiiiic  l'eflel  cclalaut. 

«  Mais  rieu  n'égale  la  puissance  calme  et  bienveillante  qu'a 
manifestée  NOTRE  tere  Enfantin  ,  si  ce  n'est  l'admiration  res- 
pecuieuse  qu'il  a  bientôt  inspirée  au  public  qui,  comme  tous  les 
publics  de  l'époque  actuelle,  a  naturellement  une  prédilection 
marquée  pour  les  proies  tuns  ;  puisque  toute  fœuvre  politique  du 
siècle  se  réduit  encoi  e  àprulestcr^ontve  le  pas-é. 

«  Toui  à  tour  moralisant  Reynaud  et  le  rele\anl  avec  ten- 
dresse, don, inant  la  foule  qui,  depuis  plusieurs  heures  com- 
primée dans  l'élroiti'  enceinte  dj  la  salle,  sagiiail  impuissante, 
commandant  ses  applaudissemenls  ,  il  révélait  à  tous  le  Ponlile 
de  lavenir  répandant  à  Ilots  autour  de  sa  personne  saci  ée  la  con- 
fiance el  la  vénération.  Tous  les  yeux  étaient  fixés  sur  sa  face, 
qui  layonniit  d  un  calme  majestueux.  Ses  paroles  étaient  avide- 
ment accueillies  ;  cl  lorsqu'il  disait  comment  la  MORAr,E  de  lave-, 
nir,  eu  ce  qui  concerne  les  rapports  de  l'Iiomine  et  de  la  femme  , 
c'était  le  (irincipe  d'egalilé ,  'S association  ;  et  lorsqu'il  annonçait 
à  ceux  qui  venaient  à  nos  prédilcatioos  sans  y  apporter  les  senti- 
mens que  méiitent  des  hommes  qui  ont  renoncé  à  leur  repos,  à 
leur  lortuue  ,  à  une  existence  honorée,  pour  .se  vouer  ,  a  ti  avers 
raille  entraves  ,  à  l'amélioration  du  sort  de  leurs  semblab'es  , 
qu'il  les  diper.sait  de  leur  munie  curiosité.  Reyn.iud  se  calmait  à 
sa  voix .  Tous  ses  lils  a  t'endaieiil  le  iconient  de  se  jeter  dans  ses  bras, 
lorsqu'il  a  dit  à  Baud,  qui  lui  avait  demandé  la  permission  de  par- 
ler ,  qu'il  la  lui  accordait. 

K  Lo  sque  Baud  a  eu  dit,  notre  Père  Enfantin  s'est  levé,  et 
bientôt  tousses  lils  étaient  ddos  ses  bras.  Reynaud  lui  même, 
après  un  instant  d  hésitation,  s'est  jeté  à  son  cou  avec  transport.  » 
Qu'à  la  lecture  d'une  pareille  scène  et  de  ces  paroles  dé- 
lirantes ,  les  hommes  qui  ne  connaissent  de  sérieux  que  la 
question  du  jour  bornent  toutes  leurs  réflexions  à  placer 
le  morceau  dont  il  s'i'git  entre  deux  pièces  de  théâtre  qui  font 
assaut  de  S'iigularité;  pour  nous.  Chrétiens,  nous  trouvons 
là  quelque  chose  qui  nous  serre  le  coeur.  Nous  ne  pouvons 
voir,  :ans  une  profonde  pitié ,  des  hommes  qui  souffrent 
d'un  mal  dont  nous  avons  souffcrt  comme  eux  ,  mais  qui 
n'ont  pas  le  secret  de  ce  mal ,   se  jeter  si  loin  de  la  vérité , 

seule  condition  dt  leur  bonheur  présent  et  à  venir. 

' Le  Gérant,    DEHAULT. 


imjirMnw it  «It  SiiLitu»  .  lue  iJ«  Jetoean  ,  »-   'i- 


TOME  1' 


TS"  15. 


l/i  DECEMBRE  1831. 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Politique 9   Pliilosophique   et   Littéraire 


PARAÎSSAKT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
J/alth.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  el  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année 
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Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


REVUE   POLITIQUE. 

DU    FOnMALlSME    POLITIQUE. 

Le  formalisme  religieux  que  le  Christianisme  était  venu 
détruire,  dont  l'Evangile  semblait  devoir  à  jamais  prévenir 
l'invasion,  et  qui  pourtant  finit  par  inonder  l'Eglise  où  il  a 
universellement  régné  pendant  des  siècles,  est  de  nos  jours 
condamné  et  abandonné,  du  moins  en  théorie;  car,  en  fait 
et  en  pratique  ,  il  exerce  encore  sur  les  masses  un  empire 
immense  qu'il  partage  avec  l'incrédulité,  qui  est  à  la  fois  sa 
fille  et  sa  mère.  On  a  reconnu  que,  loin  d'être  la  religion  , 
il  n'en  est  qu'un  trompeur  simulacre;  que  ,  substituant  le 
culte  à  la  morale  et  une  froide  et  stérile  orthodoxie  à  la  foi 
vivante  et  active,  usurpant  la  place  de  la  vraie  piété,  trans- 
formant l'Evangile  en  un  vain  rituel ,  et  réglant  minutieu- 
sement l'extérieur  de  l'homme,  il  le  laisse  au  fond  tel  qu'il 
est.  La  philosophie  unit  maintenant  sa  sentence  de  ré- 
probation à  l'irrévocable  et  tout  puissant  anathème  dont  le 
frappèrent  dès  le  commencement  le  Sauveur  et  les  Apôtres. 

A  côté  du  formalisme  religieux  qui  tombe,  s'élève  un 
formalisme  non  moins  fuueste ,  le  formalisme  politique  ; 
tant  la  pauvre  humanité  est  exposée  à  être  le  jouet  de  l'er- 
reur et  de  l'illusion  ,  lorsqu'elle  cesse  d'écouter  et  de  suivre 
docilement  le  guide  céleste  qu'elle  a  reçu.  Nous  appelons 
formalisme  politique  la  disposition  ,  aujourd'hui  générale  , 
à  ne  chercher  le  bien-être  et  le  perfectionnement  social  que 
dans  les  institutions  et  les  intérêts  matériels ,  en  ne  tenant 
presque  aucun  compte  des  croyances  et  des  mœurs;  et  à 
considérer  l'Etat  et  le  genre  humain  comme  une  sorte  de 
machine  vivante,  une  espèce  d'organisme,  que  la  person- 
nalité seule  fait  mouvoir.  Ce  nouveau  formalisme  a  la  même 
origine ,  et  produit ,  dans  une  autre  sphère  ,  les  mêmes 
maux  que  le  formalisme  religieux.  Si  celui-ci  dénature  la 
foi  et  la  piété,  et  met  en  péril  l'avenir  de  l'homme,  celui- 
là  nuit  essentiellement  à  la  sécurité  et  à  la  prospérité  pu- 
bliques,il  compromet  l'avenir  de  la  société.  A  aucune  autre 
époque  l'homme  ne  s'est  tant  occupé  de  son  état  et  de  ses 
■  apports  sociaux,  du  développement  de  ses  destinées  ter- 
restres, et  n'a  tant  parlé  d'améhorations  et  de  progrès.  Ja- 


mais concert  aussi  unanime  d'efforts  et  de  vœux.  Rien  n'a 
été  omis  de  ce  qui  paraissait  pouvoir  conduire  au  but  désiré 
cil  en  rapprocher  plus  ou  moins;  on  a  essayé  de  tous  les 
systèmes,  tenté  toutes  les  directions  et  toutes  les  voies;  in- 
dustrie, commerce  ,  agriculture,  législation,  administration, 
gouvernement,  économie  domestique  et  publique  ont  tour 
à  tojir  été  préconisés  comme  étant  la  source  ou  la  base  du 
bien-être  universel  où  l'on  aspira,  comme  rpaliMni  !<><!  uto- 
pies des  philosophes  et  des  puhlicistcs.  Toutes  les  forces  dont 
l'homme  dispose,  science,  pouvoir,  richesse,  se  sont  pla- 
cées au  service  de  la  haute  politique.  On  n'a  reculé  devant 
aucun  obstacle;  tout  a  été  ébranlé;  guerres,  révolutions, 
tout  a  été  mis  en  œuvre.  Sans  doute  de  grands  résultats  ont 
été  obtenus  ;  mais  sont-ili  proportionnels  aux  travaux  et  aux 
combats  qu'ils  ont  coûtés?  Le  calme,  le  bonheur  des  peu- 
ples vont-ils  s'accroissant  à  mesure  qu'avancent  la  démoli- 
tion et  la  réorganisation  sociales  ?  La  paix,  la  félicité  publi- 
ques reposent-elles  sur  des  fondemens  plus  solides?  L'avenir 
est-il  parfaitement  serein?  Est-il  envisagé,  attendu  avec 
confiance  et  avec  espoir?  Marche-t-ou  avec  sécurité  vers 
des  destinées  meilleures? — Pourpeu  qu'on  réfléchisseàl'état 
actuel  des  esprits  et  des  choses,  on  reconnaît,  on  sent  que 
le  mouvement  qui  emporte  la  société  et  la  pousse  en  avant 
n'est  point  régulier,  qu'il  manque  quelque  rouage  essentielà 
ce  vaste  mécanisme,ou,pour  parler  le  langage  saint-simonien, 
quelque  principe  de  vitalité ,  quelque  élément  de  conser- 
vatiou  et  de  bien-être  à  cet  être  collectif:  k  défaut  du  rai- 
sonnement et  de  l'observation  ,  on  en  serait  averti  par 
l'instinct  des  masses  ,  par  le  malaise  et  l'inquiétude  qui  les 
tourmentent.  Lorsque  ,  éclairé  par  l'ïilvangile  et  par  l'his- 
toire, on  a  compris  que  le  bonheur  public,  aussi  bien  que 
le  bonheur  privé ,  ne  fait  qu'un  avec  la  vertu  ,  qu'il  en  sort 
comme  le  fruit  sort  de  l'arbre  ,  et  que ,  par  conséquent ,  la 
foi  et  la  moralité  sont  le  vrai  remède  du  mal  qui  nous  dé- 
vore ,  on  tremble  que  tant  d'efforts  ,  de  sacrifices ,  de  souf- 
frances et  de  sang  versé  ne  soient  à  pure  perte  ou  ne  don- 
nent que  de  faibles  et  urdifs  résultats  ,  eu  voyant  les  chefs 
de  l'opinion,  les  di  icteurs  ie  la  société,  ^parer,  dan» 
l'homme,  l'être  soci>:i  de  1'   :ie  moral  et  immortel. 

Les  grandes  questioni  de  liberté,  d'ordre,  de  perfection» 


114 


LE  SEMELR. 


iiement,  qui  se  dobatlent  à  la  tribune,  remplissent  les  livres, 
les  journaux,  les  conversations;  elles  ont  envahi  la  littéra- 
ture et  le  monde;  la  presse  leur  est  presque  exclusivement 
consacrée.  Lisez  ,  écoutez  ;  il  n'est  question  que  d'intéiêls 
matériels,  d'institutions,  de  lois,  de  garanties  contre  les  em- 
piètemons  dn  pouvoir  ou  contre  les  erreurs  et  les  passions 
populaires.  Dans  la  lutte  des  opinions  diverses,  on  u'oublie 
qu'une  chose,  et  malheureusement  la  seule  nécessaire,  que 
rien  ne  peut  suppléer,  et  qui  pourrait  à  la  rigueur  suppléer 
presque  tout  le  reste  :  la  religion  et  les  mœurs.  Par  une  il- 
lusion, par  un  aveuglement  inconcev.nble,  les  partis  nesem- 
hlent  s'accorder  que  sur  ce  point-là.  Tous  prétendent  chan- 
ger le  soit  de  l'homme  et  sa  destinée,  sans  changer  l'homme 
lui-même.  On  veut  régler  son  insatiable  besoin  d'activité  , 
non  datis  sa  source  ,  mais  en  hd  imposant  des  barrières  et 
des  limites;  on  s'efforce,  non  de  prévenir  ses  écarts,  mais  de 
les  réprimer;  non  de  diriger  par  des  principes  fixes  ses  in- 
téiôts  et  ses  passions ,  mais  de  les  contenir  ,  de  les  contre- 
balancer, de  les  neutraliser  les  uns  par  les  autres.  Mais  le 
torrent  renverse  à  la  longue  les  digues  qu'on  lui  oppose  et 
qui  l'avaient  arrêté  un  instant;  ou  ne  saurait  le  maîtriser 
qu'en  lui  traçant  sou  cours  ,  et  alors  il  fertilisera  les  cam- 
pagnes qu'il  dévastait  auparavant.  Oh  cherche-t-on  la  so- 
lution du  grand  problème  social  :  concilier  avec  l'ordre  et 
le  bien  g(''néral  le  ()lus  de  liberté  individuelle  possible  ,  avoir 
un  pouvoir  fort  sans  despotisme  et  la  liberté  sans  inquiétude 
et  sans  anarchie?  Toujours  dans  les  formes  de  gouverne- 
ment, dans  les  diftérens  systèmes  d'administration  et  de 
législation,  dans  la  combmaison  des  intérêts  et  des  forces, 
c  est-à-dire  dans  l'exlérieur  dcl'homme  ;  c'est  là  qu'on  place 
le  salut  des  peuples,  comme  le  formalisme  voit  le  salut  des 
âmes  dans  des  pratiques  et  de  simples  observances.  Malgré 
les  témoignages  de  l'expérience  et  les  prévisions  du  raison- 
nement, on  s'obsline  à  poursuivre  celte  chimère  avec  une 
ardeur,  une  bonne  foi,  qui  feront  un  jour  l'étonnement 
de  la  postérité.  Il  semble  à  notre  siècle  que  le  bien-être 
social  ne  peut  avoir  d'autre  base  ou  ,  pour  mieux  dire,  qu'il 
n  est  pas  autre  chose,  que  ces  formes  de  gouvernement ,  ces 
institutions  politiques  et  civiles,  objets  de  tant  de  discussions 
et  de  combats.  Ainsi  l'on  prend  une  partie  des  moyens  pour 
la  fin.  Quand  consentira-t-on  à  reconnaître  et  à  appliquer 
celte  grande  loi  de  lanature  et  de  la  Providence  :<e//7jCMme, 
tel  son  sort  ?  qaaud  s'apercevra-t-ou  qu'il  est  impossible 
d'améliorer  réellement  sa  condition,  sans  améliorer  son 
état  moial ? 

iVîéIcz,  combinez  les  données  de  la  raison  et  les  résultats 
de  l'ex[)érience  ,  modifiez  vos  constitutions  ,  réformez  vos 
codes,  encouragez  les  sciences,  l'industrie,  le  commerce 
l'agriculture;  vous  aurez,  il  est  vrai,  perfectionné  quelques- 
uns  des  élémens  de  la  pj'ospérité  publique ,  mais  vous  ne 
l'aurez  pas  fondée  encore  sui-  des  bases  assez  lai-ges  et  assez 
solides,  \()us  ne  l'aurez  pas  telle  que  vous  pourriez  et  que 
vous  espériez  L'avoii-  ;  vous  vous  êtes  volontairement  privés 
du  principal  élément  delà  paix  et  de  la  félicité  individuelle 
et  sociale  ,  de  l'élément  moral  auquel»  vous  ne  songez  pas 
dont  il  semble  ,  à  vous  etitendre  ,  que  vous  n'ayez  que 
faire. 

.  Parloi-.t  où  il  manque  essentiellement,  l'état  social  ne 
saurait  être  calme,  stable  et  prospère;  il  est  sans  cesse  com- 
promis par  les  ambitions  désordonnées  qui  s'agitent  aux 
.soniniiti's.etparl'iuquiélude,  le  mécontentement,  le  mauvais 
vouloir,  les  passions  des  masses.  Supposez  au  contraiie  l'é- 
lément moral  universellement  répandu,  agissant  dans  toute 
son, énergie;  la  justice  et  la  bienveillance  remplissant  les 
coeurs;  changez  l'homme,  changrzsa  conduite  en  chanpeant 
SCS  dispositions  intérieures  dans  les  divo.i-ses  liasses  des  fou- 
vcrnans  et  des  gouvernés,  inspirez-lui  l'amour  du  devoir  et 
l'amour  du  bipu:  dès-lora  l'étal  social  est  lenouvclé;    vous 


obtenez  l'ordre  sans  despotisme  et  la  liberté  sans  licence  ; 
vous  avez  paix  ,  sécurité,  confiance  ,  esprit  public,  activité  , 
stabilité,  progrès  continu  dans  les  institutions,  les  lois,  l'in- 
dustrie; vous  possédez  tous  les  élémens  de  bien-être,  toutes 
les  conditions  nécessaires  au  développement  des  libertés  et 
delà  félicité  nationales;  vous  trouvez  plus  que  vous  ne 
cherchiez  ,  plus  que  vous  n'espériez.  L'ordre  public  a  pour 
base,  non  plus  cette  obéissance  extérieure  qui  n'est  que 
crainte  ou  que  calcul ,  ce  respect  de  la  loi,  r|ui  n'est  que  le 
respect  de  la  force;  mais  la  libre  et  sainte  obéissance  que  la 
conscience  s'impose  à  elle-même.  Le  perfectionnement  so- 
cial a  pour  principe,  non  plus  l'ambition  ,  l'avidité  des  ri- 
chesses ou  de  la  gloire,  mais  une  bienveillance  vigoureuse, 
universelle,  constamment  active,  qui  s'attache  avec  autant 
de  courage  que  de  persévérance  à  la  poursuite  de  toutes  les 
améliorations,  de  toutes  les  réformes  utiles.  Tous  les  inté- 
rêts généraux  sont  assurés ,  tous  les  droits  individuels  sont 
garantis,  chacun  fait  du  bonheur  des  autres  une  partie  es- 
sentielle du  sien. 

Nous  ne  prétendons  pas  que  l'état  moral  de  l'homme  et 
par  suite  son  état  social  atteignent  jamaiscet  idéal  de  perfec- 
tion. Mais  l'homme  peut  et  doit  travailler  à  eu  approcher 
de  plus  en  plus.  C'est  le  but  vers  lequel  il  tend  sous  la  di- 
rection de  la  Providence;  et  nous  soutenons  que  sa  r.'géné- 
ration  sociale  est  intimement  unie  à  sa  régénération  mo- 
lale,  qu'elle  en  dépend,  et  ne  saurait  eu  être  détachée. 

Ce  n'est  point  là  simplement  une  opinion,  un  produit 
do  la  raison  spéculative  ;  c'est  une  donnée  positive  de  l'ex- 
périence ,  la  leçon  constante  de  l'histoire  ,  un  fait  qui  se 
révèle  en  tout  temps  et  en  tout  lieu.  On  a  toujours  vu  les 
nations  s'élever  ou  décliner  selon  qu'elles  ont  été  plus  ou 
moins  fidèb  s  au  fragment  de  vérité  morale  ,  principe  pri- 
mitif de  leur  aggrégation,  condition  de  leur  grandeur  et 
de  leur  force;  on  les  a  vues  se  dissoudre  dès  que  ce  lien 
secret,  cette  cause  d'adhésion  et  do  vitalité  est  v<3nne  à  leur 
manquer.  Ce  grand  fait  hislorique  peut  se  vérifier  chez 
tous  les  anciens  peuples,  quelle  qu'ait  été  d'ailleurs  la  forme 
de  leurs  gouvernemens, depuis  la  pure  démocratie  jusqu'au 
despotisme  le  plus  absolu.  Il  se  manifeste  dans  les  Kalifats 
de  Bagdad  et  de  Cordoue ,  comme  dans  les  républiques  de 
la  Grèce  et  de  Rome  ;  et  les  succès  des  missions  évangé- 
liques  parmi  les  peuplades  de  l'Afrique,  de  l'Améiique  et 
des  îles  de  la  mer  du  Sud,  en  sont  do  nos  jours  une  écla- 
tante confiimalion. 

Toutes  les  grandes  améliorations  soialesonteu  pour  pr( - 
mlère  origine  l'introduction  ,  ou  la  généralisation  et  la  mise 
en  œuvre  de  quelque  vérité  ,  de  quelque  vertu,  auparavant 
inconnue  ou  privée  d'action.  Le  perfectionnement  des  in- 
stitutions civiles  et  politiques,  le  progrès  social  en  un  mot  a 
toujours,  de  près  ou  de  loin,  le  progrès  des  idées  morales 
pour  principe  et  pour  fondement.  Le  Christianisme  par 
exemple,  révélation  pure  et  complète  de  la  vérité  morale  , 
a  changé  la  société  eu  changeant  l'hommes  ,  agi  sur  les  in- 
stitutions en  agissant  sur  les  mœurs ,  et  atteint  les  gouverne- 
mens sans  paraître  s'en  occuper. Une  fois  en  effet  les  idées, 
les  principes,  les  sentimens  généraux  modifies  ,  il  faut  bien 
que  les  constitutions  et  les  lois  se  modifient  aussi,  qu'elles 
se  dépouillent  d'elles-raéines  de  ce  qu'elles  ont  de  vicieux  , 
d'injuste,  d'oppressif ,  ou  qu'elles  soient  renversées  par  le 
nouvel  esprit  qui  anime  le  corps  social. 

Qu'on  n'aille  pas  croire  toutefois  que  nous  considérons 
comme  peu  importantes  la  constitution  d'un  peuple  ,  sou 
administration,  sa  législation.  Nous  reconnaissons  tcut  ce 
que  valent  les  institutions  civiles  et  politiques;  nous  savons 
combien  elles  peuvent  contribuer  ou  nuire  à  la  prospéiilé 
publique,  au  développement  de  rinduslrie ,  des  richessps 
et  même  des  mœurs  nationales.  Mais  c'est  par  une  ei  reur 
déplorable  qu'on  en  veut  faire  le  tout  de  l'homme  et  de  la 


LE  SEMEUR. 


il5 


^ocict^i.  A  nos  yuux  ,  loin  de  coiistiluor  l'unique  éU'mcnt  du 
bien-être  et  du  perf  ctioiiiicment  sorial ,  elles  n'en  sont  pas 
même  l'élément  principal.  Nous  attendons  mille  fois  plus  de 
l'élément  moi  al,  dont  aujourd'hui  l'on  dédaigne  ou  l'on 
néglige  de  tenir  compte.  Chercher  la  régénération  delà  so- 
1  iété  dans  son  organisation  extérieure  est  nne  illusion  aussi 
pernicieuse  qu'elle  est  générale,  et  nous  ne  saurions  mieux 
la  qualifier  que  par  l'expression  de  foimalisme  p()liti([up. 

S'il  est  donc  vrai  que  la  rénovation  politique  qui  s'opère 
ne  peut  se  consolider  et  se  compléter  que  par  une  rénova- 
tion morale;  s'il  est  vrai  que  le  bien  public  s'affermira  et 
s'accroîtra,  que  le  progrès  social  deviendia  plus  facile, 
plus  rapide,  plus  universel,  à  mesure  que  s'élèvera  la  règle 
générale  des  mœurs,  et  que  se  répandront  les  principes  de 
justice  et  de  bienveillance  ;  s'il  est  vrai  que  tous  les  autres 
moyens  d'améliorer  le  sort  de  l'homme  et  l'état  de  la  société 
seront  à  jamais  insuffisans  sans  celui-là  ,•  hâtez-vous  de  lui 
rendi'e  l'importance  et  îa  place  qu'il  mérite,  de  le  mettre 
en  première  ligne  dans  vos  plans  et  dans  vos  tiavaux.  Tour- 
nez-vous avec  respect  et  s»umissiou  vers  le  Livre  Saint  au- 
quel le  monde  doit  déjà  tant,  qui  vous  révèle  à  la  fois  les 
miséricordes  et  les  lois  divines  ,  qui  vous  ouvre  le  trésor 
de  lumière  et  de  sagesse  qu'il  renferme ,  et  qui  vous  don- 
nera plus ,  infiniment  plus  que  vous  ne  lui  aurez  demandé  ; 
car  il  assurera  vos  destinées  éternelles  et  vos  destinées  ter- 
restres. 


LEGISLATIOIV. 

Histoire  des  Colonies  pénales  de  l' Angletekbe  dans  l'Aus- 
tralie, par  M.  Ernest  de  8los!eville,  conseiller  de  pré- 
fecture de  Seine-et-Oise.  Un  vol.  in-S".  Chez  Adrien  Le. 
clère  et  C'',  quai  de»  Augustins,  n.  35.  Prix  :  7  fr. 

PREMIER    ARTICLE. 

Divers  essais  de  colonisation  pénale  ont  été  tentés  par  les 
Français;  mais  il  faut  convenir  qu'ils  n'ont  pas  été  couronnés 
de  succès.  De  la  Roche,  lieutenant  général  du  Canada,  dé- 
posa ,  dès  1 558  ,  à  l'île  de  S^ble  ,  sur  les  côtes  de  i'Acadie , 
quelques  condaminés  extraits  des  prisons  de  France.  Long- 
temps après  ,  Law  fit  transporter  plusieurs  convois  de  mal- 
faiteurs sur  les  bords  du  Mississipi.  En  1^63  ,  on  choisit  les 
rives  du  Jiourraux,  dans  la  Guyane,  pour  y  déporter  des 
mendians  plus  encore  que  des  condamnés.  L'assemblée  con- 
stituante désigna  Madagascar  comme  lieu  de  déportation  ; 
mais  cette  disposition  législative  resta  inexéculée.  Le  direc- 
toire appliqua  la  peina  de  la  déportation  à-des  prêtres  qu'il 
enveloppa  dans  une  même  proscription  avec  ses  plus  redou- 
tables adversaires,  et  les  fit  conduire  à  Sinamary.  Le  Code 
pénal  consacra  ce  châtiment:  dans  les  huit  premières  années 
de  sou  existence,  cent  onze  condamnations  furent  prononcées 
sans  que  leur  exécution  put  avoir  lieu  j  enfin  ,  par  une  or- 
duunauce  de  1817,  la  maison  centrale  du  Mont-Saint-Michel 
fut  affectée  aux  condamnés  à  la  déportation ,  qui,  au  nombre 
d'environ  cinquante,  se  trouvaient  disséminés  dans  diverses 
prisons. 

L'une  des  dispositions  du  projet  de  loi  relatif  aux  réfor- 
mes à  introduire  dans  le  Code  pénal,  qui  vient  d'être  dis- 
cuté par  la  chambre  des  députés  ,  avait  pour  objet  de  pro- 
noncer que  la  peine  de  la  déportation  est  abolie;  elle  l'était 
jusqu'à  présent  de  fait, si  non  de  droit,  puisque  la  Fiance  n'a 
pas  de  lieu  où  elle  puisse  envoyer  les  condamnés.  Les  orateurs 
qui  ont  soutenu  celte  proposition  ont  surtout  fait  valoir  le 
motif  qu'il  ne  doit  pas  y  avoir  de  mensonge  dans  les  lois,  pas 
plus  dans  les  lois  pénales  ou  dans  les  lois  cisiles  que  dans  les  lois 


politiques,  et  que  c'est  un  mensonge  que  d'i  (oiisacrcr  une 
peine  qui  est  inexécutable.  Malgré  ce  que  ce  raisonnement 
avait  de  plausible,  la  chambre  a  adopté  un  amendement  de 
M.  Odilon-Bariot,  ainsi  conçu  :  «  Tant  que  le  gouverne- 
»  ment  n'aura  pas  établi  un  lieu  de  dépoi  tation  fixé  par  la 
»  loi,  la  peine  de  la  déportation  sera  remplacée  p.ir  celle  de 
»  la  détention. B  Ainsi,  tout  en  satisfaisant  auxcxigcnces  ac- 
tuelles, la  loi  nouvelle  sera  encore  favorable  au  système  de 
la  déportation ,  comme  moyen  de  remédier  aux  vices  du 
système  pénal  actuel'.  Nous  savons  que  la  dcportalion  qui , 
en  iSifj  et  1827,  a  été  recommandée  pour  les  forçats  libérés 
par  quarante  et  un  conseils  généraux  de  départemens  ,  a 
rencontré  des  adversaires  redoutables ,  parmi  lesquels  nous 
citerons  M.  le  marquis  Barbé-Marbois,  M.  le  duc  de  Broglie 
et  M.  Charles  Lucas,  qui  en  ont  signalé  les  iucouvéniens 
dans  des  écrits  remarquables.  Le  dernier  de  ces  écrivains 
propose  de  travailler  à  la  réforme  de  notre  système  pénal  à 
l'aide  du  système  pénitentiaire  qu'il  a  fait  connaître  en 
France  dans  un  ouvrage  d'un  haut  intérêt.  ÎS^ous  ne  nous 
proposons  pas  de  le  suivre  ici  dans  la  discussion  qu'il  a  en- 
tamée; nous  dirons  seulement  qvie  le  système  pénitentiaire, 
dont  nous  sommes  de  sincères  admirateurs,  ne  nous  p:iraît 
pouvoir  être  réalisé  que  sous  l'influence  du  christianisme,  et 
que  partout  où  l'élément  de  la  foi  à  l'Evangile  iieserapas  em- 
ployé pour  opérer  la  régénération  des  détenus,  et  où  l'on  n'en 
conservera  que  les  formes  extérieures  qui  lui  sont  propres, 
il  sera  privé  de  la  plupart  de  Ses  avantages.  Nous  ne  com- 
prenons pas  comment  il  serait  actuellement  possible  chez 
nous  de  se  servir  de  la  religion  pour  agir  sur  le  morale  des 
prisonniers;  ce  ne  serait  pas  le  devoir  du  gouvernement 
dans  un  pays  où  il  n'y  a  pas  de  religion  de  l'Etat,  et  où  par 
conséquent  aucune  religion  ue  mérite  la  préférence  sur  lec 
autres;  il  n'aurait  d'ailleurs  probatlenient  pas  la  pensée  de 
s'en  servir  pour  la  réforme  des  détenus. 

Le  système  de  la  déportation  repose  sur  iiu  autre  principe: 
ceux  qui  le  préconisent  ,  reconnaissant  que  la  loi  ne  saurait 
avoir  prise  sur  l'être  moral  que  par  des  circonstances  tout 
extérieures,  s'attachent  à  diriger  ces  circonstances  ;  ils  veu- 
lent, par  l'éloignement  de  la  patrie  cl  par  le  déclassement  des 
habitudes  ,  mettre  le  condamné  à  même  d'exploiter  la  demi- 
liberté  qui  lui  est  accordée  ,  pour  recommencer  la  vie  sous 
de  nouveaux  auspiceset  pour  remplir  les  devoirs  auxquels  il 
s'était  soustrait,  au  sein  d'une  société  nouvelle  qui,  vu  l'état 
de  chute  de  tous  les  membres  qui  la  composent,  n'est  pas  en 
droit  de  le  repousser  de  son  sein  ,  à  moins  qu'il  ne  rompe 
le  contrat  qui  en  fait  la  base.  Nous  savons  que  des  hommes 
partis  comme  malfaiteurs  de  la  contrée  qui  les  rejette,  n'ar- 
rivent pas  gens  de  bien  au  lieu  où  on  les  transporte,  et  nous 
ne  nous  dissimulons  pas  combien  doit  être  faible  le  lien 
social  d'une  association  comme  celle  dont  il  s'agit;  mais  nous 
n'en  sommes  pas  moins  convaincus  que  l'état  de  société  a 
pour  ceux  qui  en  jouissent  des  avantages  moraux  incontesta- 
bles.'La  loi  doit  veiller  à  la  sûreté  delà  société  qu'elle  rpgitj 
c'est  pour  cela  qu'elle  pronouce  le  retranchement  des  mem- 
bres qui  la  troublent  ;  mais  tout  en  veillant  à  la  défense  des 
intérêts  communs  ,  qu'elle  se  garde  de  dégrader  et  de  dé- 
clarer à  jamais  infâmes  ceux  qu'elle  atteint;  que  plutôt  elle 
montre  la  possibilité  du  relèvement  en  môme  temps  qu'elle 
coustate  la  chute.  Elle  réalisera  ainsi  ,  dans  l'oidre  de  faits 
auquel  elle  préside  ,  ce  que  la  loi  de  l'Evangile  opère  dans 
l'ordre  moral.  En  même  temps  que  le  christianismie  pro- 
clame (i  qu'il  n'y  a  point  de  juste,  non  pas  même  un  seul  , 
u  que  les  hommes  se  sont  toui  égarés  et  tous  corrompus  » 
(Rom.  m,  10,  i'2),et  f{u*il  présente  ainsi  l'humanité 
comme  étant,  aux  yeux  du  Dieu  de  sainteté,  dans  un  état 
d'avilissement  bien  autrement  grand  que  des  hommes  cri- 
minels ne  peuvent  l'être  aux  yeiix  d'hommes  pécheurs, 
il  appelle  ces  créatures  déchues  a  aspirer  à  la  bourgeoisie  des 


116 


LE  SEMEUR. 


deux;  il  leur  aiiiioiice  qu'elles  peuvent  être  «  délivrées  delà 
»  servitude  de  la  corruption  pour  être  dans  la  liberté  glo- 
»  rieuse  des  enfans  de  Dieu;  »  elle  va  même  jusqu'à  faire 
voir  àceuxquineinéritaient  que  «le  salairedupéclié»,  qu'ils 
peuvent  êt,re  «héritiers  de  Dieu  (Roin.  VII,  17.  ai).»  La  loi 
pénalepeut  suivre,  dans  l'ordre  de  choses  auquel  elle  se  rap- 
porte ,  ces  iudicatious  de  la  loi  divine.  Qu'elle  montre  à 
l'iiominesa  vocation  sociale  en  même  temps  qu'elle  le  rejette 
de  la  société.  Si  elle  n'a  pas,  comme  l'Evaiipile,  une  force 
qui  régénère  à  mettre  eu  œuvre,  elle  peut  du  moiis,  comme 
lui,  annoncer  à  celui  qui  veut  changer  de  vie  un  avenir 
meilleur,  et  lui  faire  eutendre  des  paroles  de  réhabilitation 
de  relèvement. 

Nous  ne  considérerons  pas,  en  ce  moment,  les  questions 
légales  relatives  à  la  déportation,  n'y  étant  pas  appelés  par 
l'ouvrage  dcM.  de  Blosseville  qui  est  tout  historique.  Nous 
nous  bornerons  à  lui  emprunter  quelques  faits  peu  connus 
sur  les  colonies  pénales  que  l'Angleterre  a  créées. 

Sous  le  règne'd'Élisabeth,  les  juges  reçurent  le  droit  de 
prononcer  la  peine  de  la  déportation;  mais  aucune  loi  n'en 
réglait  encore  le   mode ,  et  ce  n'est  que  sous   Jacques  I" 
qu'elle  fut  réellement  appliciuée.  En   1718,  le  parlement 
adopta  un  bill  qui  ordonnait  de  déporter  dans  les  colonies 
de   l'Amérique  septentrionale    les   individus  condamnés  à 
une  détention  de  trois  ans  et  au-dcs  us;  mais  jamais  mesure 
ne  fut  plus  mal  réalisée.  Des  hommes  spéculant  sur  les  mi- 
sères  de  l'humanité  ,   se  chargeaient   de   transporter    aux 
moindres  frais  possibles  le  rebut  de  la  population  dans  les 
provinces  américaines.  Après  des  traversées  accompagnées 
souvent  de  déplorables  circonstances,  les  capitaines  de  na- 
vires retrouvaient  les  frais  de  passage  eu  louant  les  services 
des  déportés  à  des  planteurs  qui  les  employaient  sur  leurs 
habitations.  Toute  surveillance  de   l'autorité  cessait  et  l'on 
exigeait  seulement  des  capitaines,  à  leur  retour,    des  actes 
authentiques  constatant  qu'ils  avaient  disposé  des  condam- 
nés conformément  au  vœu  de  la  loi.  «C'était  une  véritable 
«traite  des  blancs,  »  nous  dit  M.  de  Blosseville.  La  province 
de  Maryland  avait  surtout  été  choisie  pour  recevoir  les  dé- 
portés. Mais  comme  ces  coutiées  se  peuplaient  rapidement 
par  des  émigrations  volontaires,  les  colons  firent  entendre 
de  nombreuses  plaintes  sur  le  tort  qu'on  leur  faisait  en  les 
forçant  d'accueillir  le  rebut  de  l'Angleterre.   Ou  pourrait 
en  effet  appliquer  à  la  société  artificielle  qu'on  formait  eu 
jetant  au  milieu  des  planteurs  honnêtes  et  laborieux   du 
Maryland,  les  criminels  de  la  Grande-Bretagne  ,  la  défini- 
tion de  Beccaria ,   qui  heureusement  n'est  pas  vraie  de  la 
société  eu  général  :  «  Les  hommes  se  réunissent  en  société 
»  pour  se  défendre  les   uns  contre  les  autres.  »  Peut-on 
s'étonner  que  ce  grief  ait  été  l'une  des  causes  de  l'insurrec- 
tion de  l'Amérique  anglaise?  Franklin  ne  disait  pas  trop, 
lorsqu'il  s'écriait  avec  indignation  :  «  En  vidant  vos  prisons 
»  dans  nos  villes,  en  faisant  de  nos  terres  l'égoût  des  vices 
»  dont  les  vieilles  sociétés  de  l'Europe  ne  peuvent  se  ga- 
»  rantir ,  vous  nous   avez  fait  un  outrage  dont  les  mœurs 

»  agrestes  et  pures  des  colons  auraient  dû  les  garantir 

»  Eh!  que  diriez-vous ,  si  nous  vous  envoyons  des  serpens 
»  à  sonnettes?  » 

Qui  ne  serait  d'accord  avec  M.  Rossi,  que  la  déportation, 
si  l'on  prend  ce  mot  dans  le  sens  d'une  peine  consistant  à 
transporter  une  grande  masse  de  condamnés  dans  un  même 
lieu  déjà  peuplé,  tel  qu'une  île,  une  colonie,  pour  y  demeu- 
rer soit  à  perpétuité,  soit  à  temps  ,  est  une  peine  d'une 
tendance  immorale;  et  que  dès-lors  peu  importe  de  savoir 
si  elle  possède  ou  non  les  autres  qualités  qui  sont  requises 
dans  une  bonne  peine?  L'Angleterre  a  été  punie  d'avoir 
méconnu  cette  règle  dans  ses  premiers  essais  de  déportation. 
Mais  il  n'en  résulte  pas  que  la  déportation  soit  immorale  et 
impraticable  dans  d'autres  circonstances.  Instruit  par  l'expé- 


rience de  ses  devanciers,  le  ministère  de  George  III ,  lors 
qu'il  fut  de  nouveau  question  de  plans  pour  la  déportation, 
établit  en  principe  qu'elle  devait  précéder  l'émigration  ,  en 
sorte  que  les  colons  volontaires  qui  se  transporteraient,  dans 
l;i  suite  du  temps,  dans  une  colonie  destinée  à  recevoir  des 
condamnés,  ayant  pu  apprécier  d'avance  les  avantages  et 
les  inconvénieus  d'un  pareil  contact,  ne  fussent  plus  admis- 
sibles à  élever  des  plaintes  contre  leur  association  avec  le 
rebut  de  la  population  anglaise. 

En  1770,  Cook  avait  exiiloié  1\  Nouvelle-Hollande,  et 
rcconim  le  premier  la  partie  Est  de  celte  terre,  dont  la 
surface  est  plus  grande  que  celle  de  l'Europe.  Joseph  Banks  , 
l'un  de  ses  savans  compagnons  de  voyage,  proposa  avec 
instance  Botany-Bay,  dont  le  nom  indique  les  richesses  vé- 
gétales, comme  éminemment  propre  à  recevoir  un  établis- 
s(  nient  pénal.  Le  droit  des  gens,  que  l'on  consulté  si  peu 
dans  les  rapports  avec  les  peuples  sauvages,  ne  devait  pas  être 
blessé  par  cette  occupation ,  puisque  la  population  ,  extrê- 
mement clairsemée  de  ces  côtes  ne  possédait  ni  habitations 
fixes,  ni  champs  cultivés  ,et  que  s'établir  sur  un  point  delà 
terre  immense  où  elle  traînait  une  vie  misérable,  c'était 
promettre  à  son  avenii',  sans  nul  détriment  actuel ,  quelques- 
uns  des  avantages  de  la  civilisation.  Le  premier  ministre, 
lord  Sydney,  dont  le  nom  fut  donné  à  la  première  ville  de 
l'Australie,  goûta  beaucoup  ce  projet,  qui  fut  adopté  sans 
exploration  nouvelle.  Le  capitaine  de  vaisseau  Arthur  Phil- 
lip  fut  nommé  gouverneur  en  chef  de  tout  le  territoire 
appelé  la  Nouvelle-Galles  du  sud. 

Le  gouvernement  fit  armer  onze  navires  qui  mirent  à  la 
voile  le  i3  mai  1787,  et  arrivèrent  à  Botany  Bay  les  18  et  20 
janviei"i788.  Ils  portaient  563  hommes  et  19a  femmes 
condamnés  à  la  déportation  ,  et  18  enfans  qu'on  avait  laissés 
à  leurs  pareiis ,  et  étaient  «iiargés  en  outre  d'instrumens 
aratoires ,  de  vivres  et  de  munitions  de  toute  espèce  pour 
deux  années.  On  reconnut  bientôt  que  Cook  s'était  beau- 
coup trop  abandonné  à  son  imagination  dans  sa  description 
de  Botany-Bay,  et  qu'il  était  impossible  d'y  former  un  éta- 
blissement. Le  gouverneur  explora  les  côles  pour  découvrir 
un  lieu  plus  propre  à  ce  but ,  et  il  jeta  les  fondemens  de  la 
capitale  d'un  nouvel  état  dans  l'une  des  anses  d'un  immense 
havre  un  peu  plus  au  nord,  qu'il  nomma  le  port  Jackson  , 
et  qui  est  l'un  des  ports  les  plus  n.agnifiques  du  {;lobe.  La 
Pérouse,  qui  faisait  alors  le  voyage  scientifique  autour  du 
monde,  dans  lequel  il  périt,  arriva  dans  ces  parages  en 
même  temps  que  la  flotte  anglaise  et  fut  témoin  du  débar- 
quement. 

Les  commencemens  de  la  nouvelle  colonie  ne  furent  pas 
heureux  :  les  condamnés  piovenant  presque  tous  de  Lon- 
dres et  des  villes  manufacturières ,  se  trouvèrent ,  à  peu 
d'exceptions  près  ,  inhabiles  aux  travaux  des  champs  et  à 
la  construction  des  édifices.  En  outre ,  le  gouvernement 
parut  long-temps  négliger  de  s'occuper  de  pourvoir  aux 
besoins  avec  l'activité  nécessaire.  La  famine  la  plus  cruelle 
éclata  à  plusieurs  reprises  dans  la  colonie  durant  les 
premières  années,  parce  que  les  approvisionuemens  n'ar- 
rivaient pasl  plusieurs  personnes  moururent  de  faim.  Mais 
ce  qui  est  plus  propre  que  tout  le  reste  à  donner  une 
idée  exacte  de  l'impéritie  que  montrèrent  les  hommes 
chargés  de  la  colonisation ,  c'est  l'oubli  qu'on  fit  à  Lon- 
dres d'envoyer  à  Sydney  les  registres  relatifs  aux  con- 
damnés, tellement  que  lorsque  ceux  qui  étaient  arrivés  les 
premiers  au  terme  de  leur  condamnation  ,  prétendirent 
avoir  droit  à  la  liberté ,  le  gouverneur  fut  dans  l'impossi- 
bilité de  vérifier  si  leurs  réclamations  étaient  fondées.  Par 
une  sorte  de  transaction  ,  on  reçut  le  serment  de  tous  ceux 
qui  affirmèrent  avoir  épuisé  leur  peine.  Il  ne  s'en  présenta 
qu'un  petit  nombre,  et  l'événement  prouva  que  nul  n'avait 
voulu  tromper  l'autorité. 


LE  SEMEUR. 


117 


Il  n'est  pas  à  dire  pour  cela  que  l'élat  de  la  m&ralité  à   la 
lUVcllc-Gallcs  fut  lucillour  qu'on  ne  devait  s'y  attendre, 
gouverneur  ayant   annoncé   que  le  mariajjc  ohticndiait 
e  protection   spéciale,  de  nombi-cuses  demandes  se  suc- 
lèrcut   rapidement  :  les   nouveaux  é[)Oux  avaient  pensé 
'un  aRVanchissement  immédiat  en  serait  la  conséquence, 
çus  dans  leurs  espérances,  plusieurs  en  sollicitèrent  d'un 
mmun  accord  l'ainiulation,  sans  pouvoir  l'obtenir.  «  L'é- 
galité d'infortune,  dit   M.    de  Blosseville  ,   n'avait    pas 
éparpné  à  la  colonie  nouvelle  ces  mariages  d'intéiéts  qui 
caractérisent  la  vieillesse  des  nations.  »  Ce  n'est  pas  tout  : 
i  vols  étaient  très-fréquens  ;    la  justice  criminelle   dut 
écéder  à  Sydney  la  justice  civile.  Durant  le  premier  mois 
i  suivit  le  débarquement,  la  cour  de  justice  criminelle, 
u  fut  aussitôt  établie,  eut  à  prononcer  six  condamnations 
mort,   dont  une  seule  cependant  fut  exécutée.  Pendant 
le  maladie  contagieuse  qui  éclata  parmi  les  Convicts,  on 
t  plusieurs  fois  des  hommes  qui  n'avaient  plus  que  quel- 
les heures  à  vivre,  soustraire  les  misérables  vêtemens  de 
urs  compagnons  morts  auprès  d'eux.  Maintenaut  encore 
consommation  des  liqueurs  spiritueuses  n'est  égale,  toute 
oportion  gardée,  en  aucun  autre  lieu  du  monde.  La  pas- 
)n  du  jeu  se  joint  à  celle  de  l'ivrognerie.  On  a  vu  des  plan- 
urs  perdre  dans  une  seule  soirée  la  ferme  qui  promettait 
leurs  vieux  jours  l'aisance  et  la  liberté.  L'esprit  des  habi- 
ns  est  singulièrement  processif;  ou    aura  peine  à  croire 
le  dans  un  état  dont  les  archives  renferment  si  peu  de 
intrats  civils,    la  profession  d'homme  de  loi  conduit  en 
î\i  d'années  à  la  fortune.  Il  a  fallu  fonder  un  dépôt  pénal 
our  les  déportés  reconnus  incorrigibles.    Néanmoins  ces 
•lonies,  et  surtout  celle  de  Van  Diemen  sont  infestées  par 
îs  bandes  de  déportés  fugitifs,  qui  attaquent  souvent  les 
lanteurs  à  main  armée,  taudis  que  d'autres  déportés  léga- 
uient  libérés ,  au  lieu  de  se  créer  un  avenir,  ont  adopté 
:s  mœurs  vagabondes  des  lazzaroni  napolitains. 

Malgré  ces  difficultés  nombreuses  ,  et  celles  qui  résultent 
e  ce  que  chaque  année  de  nouveaux  condamnés  sont  jetés 
ans  la  colonie,  la  conduite  à  la  fois  ferme  et  humaine  du 
auverneur  Phillip  et  de  la  plupart  de  ses  successeurs  a 
levé  les  établisscmens  qui  se  sont  promptement  accrus  à  la 
louvelle-Galles  et  à  la  terre  de  Yan  Diemen  à  un  hautde- 
rc  de  prospérité.  Il  serait  impossible  d'en  raconter  les  dé- 
eloppemens  successifs;  nous  ne  citerons  que  quelques  faits 
ue  nous  fournira  encore  l'ouvrage  intéressant  d^  M.  de 
Hosseville. 

En  1791,  dix  matelots  et  doux  soldats  de  marine  se  fixè- 
ent  à  Sydney  comme  premiers  colons  volontaires.  Ils  obtin- 
ent  chacun  uue  concession  de  soixante  acres  et  se  marièrent 
vecdes  femmes  déportées.  On  remarquait  quelquefois  chez 
es  co«i'j'ct^  émancipés  une  activité  que  rien  n'avait  pu  faire 
Dupçonner  pendant  la  durée  de  leur  peine.  Le  sentiment 
le  l'intérêt  personnel  réveillait  chez  eux  des  facultés  assou- 
lies.  C'est  ainsi  que,  vers  le  mêmetemps,  an  planteur  nom- 
lé  James  Ruse  qui  ,  admis  le  premier  à  la  hberté  ,  avait 
aiiné  un  établissement  dans  la  colonie,  déclara  au  gouver- 
leur  que  le  produit  de  sa  propriété  suffisant  à  ses  besoins  , 
l  pourrait  désormais  se  passer  de  toute  espèce  de  secours. 
la  1793,  l'un  des  convicts  libérés  forma  un  service  régulier 
le  paquebots ,  qui  obtint  un  plein  succès,  entre  Sydney  et 
'aramatta.  Au  bout  de  peu  d'années,  on  vit  se  former  un 
isprit  public  dont  le  gouvernement  sut  tirer  parti  et,  fait 
)ien  digne  de  remarque  si  l'on  considère  quels  souvenirs 
levaient  parler  à  la  plupart  des  planteurs,  après  plusieurs 
ucendies  causés  par  la  malveillance,  la  nécessité  d'une  pri- 
son construite  en  pierres  s'étant  fait  sentir,  une  souscrip- 
tion fut  promptement  remplie  pour  cet  objet  :  contribu- 
lious  en  argent,  prestations  en  nature,  tout  fut  librement 
accordé.    On   n'apprendra  pas  non  plus  sans  étoimement 


qu'à  Hobar^rTown  ,  capitale  de  la  terre  de  Van  Diemen, 
qui  a  reçu  aussi  une  colonie  pénale,  un  émancipé  a  été  élu 
directeur  de  la  banque  qu'on  y  a  formée  :  il  est  à  remarquer 
que  plusieurs  émigrés  irréprochables  s'étaient  mis  sur  les 
rangs  et  qu'il  obtint  la  préférence,  quoique  la  majorité  des 
suffrages  appartint  aux  colons  volontaii  ;<.  Â'endant  long- 
temps le  quart  du  revenu  colonial  fut  cous  i':ré  à  l'instruc- 
tion publique;  cette  proportion  n'existe  piu.s,  parce  que  les 
revenus  se  sont  accrus  plus  vite  que  les  besoins  n'ont  aug- 
menté ;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  sur  aucun  point 
du  globe  autant  de  soins  ne  sont  donnés  à  l'instruction  pin- 
maire  qu'à  la  Nouvelle-Galles.  Dans  chaque  village  naissant , 
un  édifice  tt  un  terrain  défriché  sont  destinés  à  un  institu- 
teur soldé  par  l'Etat  et  qui  ne  doit  recevoir  de  rétribution 
scolaire  que  suivant  les  facultés  desparcns  de  sesélèves.  En 
outre,  des  écoles  du  dimanche  sont,  dans  la  plupart  des  dis- 
tricts, ouvertes  à  tous  les  âges  ;  il  y  a  une  école  lancastrienne 
publique  ,  un  établissement  d'orphelines  et  de  jeunes 
filles  pauvres  qu'il  fallait  soustraire  au  mauvais  exemple 
de  leurs  parens ,  une  maiconde  refuge,  une  école  de  jeunes 
servantes,  un  dispensaire  et  plusieurs  sociétés  savantes. 

Aujourd'hui  la  population  de  la  colonie  est  de  5o,ooo 
âmes  ,  dont  trois  cinquièmes  sont  des  convicts  ou  des  éman- 
cipés ,  tandis  que  le  reste  se  partage  à  peu  près  également 
en  colons  volontaires  et  en  habitans  libres  nés  dans  l'Aus- 
tralie. On  a  renoncé  à  y  transporter  les  malfaiteurs  dont  la 
peine  doit  durer  moins  de  sept  ans  ;  tous  ceux  qui  y  sont 
envoyés  sont  condamnés  à  sept  ans ,  à  quatorze  ans  ou  à  vie. 
Le  territoire  de  la  Nouvelle-Galles  se  divise  déjà  en  dis 
comtés  ;  Sydney  ,  la-^apitale,  à  9,000  habitans,  occupant 
i,5oo  maisons  ,  presque  toutes  construites  en  pierres  de 
taille;  elle  a  un  marché  et  une  halle.  Les  autres  villes  de 
quelque  importance  sont  Paramatta, Windsor,  New-Caslle, 
Bathurst.  Wilberforce ,  Pitt ,  Castlereagh  et  Richmond 
ne  sont,  encore  que  des  cités  naissantes.  Le  service  delà 
poste  et  celui  des  voitures  publiques  sont  régulièrement 
établis.  Plusieurs  moulins  sont^mùs  par  la  vapeur.  L'agricul- 
ture a  fait  d'immenses  progrès.  La  culture  du  lin  et  l'éduca- 
tion des  bêtes  a  laine  sont  des  élémens  de  prospérité.  On 
évaluait,  il  y  a  quelques  années ,  à  750,000  !iv.  st.  la  valeur 
totale  des  propriétés.  La  colonie  a  des  manufactures  de  draps 
communs,  de  poterie  grossière,  de  chapellerie  ,  de  corda- 
ge. Un  passage  à  travers  les  Montagnes  Bleues  ayant  été  dé- 
couvert en  i8i3,  on  construisit  aussitôt  des  routes  pour 
pénétrer  dans  l'intérieur  du  pays ,  et  dès  les  premiers  mois 
de  i8i5  ,  des  voitures  chargées  purent  y  être  conduites  à 
une  étendue  de  cent  milles. 

L'Australie  a  aussi  sa  littérature.  Au  nombre  de  srs  histo- 
riens, elle  compte  M.  Wentworth,  auteur  delà  Statistique 
des  élablissemens  anglais  de  la  Nouvelle-Galles  et  de  la 
terre  de  F^an-Diemen  ;  cet  ouvrage  est  parvenu  en  Angle- 
terre à  sa  troisième  édition.  Les  presses  coloniales  ont  pro- 
duit deux  traités  fort  répandus  sur  la  culture  de  la  vigne  et 
l'éducation  des  troupeaux.  Miss  Woolstonecraft  a  publié 
les  Droits  de  la  femme.  On  doit  des  poésies  nationales  , 
dont  on  discute  le  mérite  dans  les  salons  de  Sydney,  au 
jeune  Thompson  et  au  vénérable  Michaël  Robinson.  L'an- 
née dernière  on  a  publié,  si  nous  ne  nous  trompons  , pour 
la  première  fo'\s,l' ^Imanach  de  Hobart-Town ,  eu  un  petit 
volume  de  27a  pages  in-24.  H  contient  la  liste  de«  fonc- 
tionnaires, les  lois  et  règlemens  de  la  colonie  ,  et  des  re 
seignemens  statistiques  d'un  grand  intérêt,  et  est  ornéile 
gravures  passables. 

Le  gouvernement  colonial  publie  depuis  long-temps,  jtour 
faire  connaître  ses  actes,  une  feuille  hebdomadaire  intitiiféc 
Gazette  deSydney  et  Moniteur  de  la  Nouvelle-Galles;  m; 
en   1806,  le  papier  ayant  entièrement  manqué  à  Sydney, 
elle  dût  cesser  de  païaître  pendant  plusieurs  mois.  Awjour- 


-1 


iV"""  si 

tikéc  .     -/ 


118 


LE  SEMEUR. 


d'hui  on  publie  cinq  journaux  dans  la  Nouvelle-Galles  et 
deux  dans  la  terre  de  Van  Diemeu.  C'est  nii||  mine  que 
M.  de  Blosscville a  trop  ucjîligé  d'exploiter.  M. Dûment  d'Ur- 
ville,  commandant  de  la  corvette  V Astrolabe,  qui  publie 
maintenant  le  récit  de  son  voyage  de  découvertes,  a  com- 
niii  au  contraire  de  quelle  importance  il  était  de  recueillir 
sur  les  peuples  nouveaux  ou  peu  connus  les  documens  na- 
tionaux qu'ils  possèdent.  Il  consacre,  par  exemple,  tout  le 
troisième  volume  de  la  partie  historique  de  son  ouvrage  à 
ce  qu'il  nomme  une  Collection  des  Chroniques  de  la  Noii- 
^•elle-Zelancle.  Pics  de  3oo  pafjes  contiennent  des  extruits 
étendus  du  Missionary  Register,  «  où  l'on  trouve,  dit-il , 
)>  des  documcus  fort  iutéressans  pour  la  f;éogiaphie  sur  des 
»  régions  qui  n'ont  guère  été  visitées  jusqu'à  ce  jour  que 
>.  par  les  pieux  députés  du  Christianisme.  La  Nouvelle- 
»  Zélande  ,  ajoute-t-il,  est  surtout  dans  ce  cas  :  les  voyages 
..  de  M.  Marsden  ont  peut-être  jeté  plus  de  jour  sur  l'état 
»  moral  etpo'itique,  et  principalement  sur  l'intérieur  de  ce 
»  pays  que  toutes  les  relations  précédentes.  Il  est  impossible 
).  de  ue  pas  prendre  le  plus  vif  intérêt  au  récit  naïf  et  véri- 
))  diquc  des  pénibles  excursions  de  ce  courageux  ecclésias- 
)>  tique  au  travers  de  peuplades  aussi  redoutables.  C'est 
))  pourquoi  nous  n'avons  pas  hésité  à  donner  en  entier  la 
«  traduction  de  ces  voyages.  Nous  y  avons  ajouté  tous  les 
!)  passages  du  Missionary  Register  qui  nous  ont  paru  offrir 
»  uu  rapport  même  indirect  avec  les  moeurs  ou  l'histoire 
..  du  pavs.  »  M.  Marsden  est  chapelain  principal  de  la  co. 
lonie  de  Sydney,  où  il  réside  depuis  plus  de  trente  années  , 
et  nous  saisissons  avec  empressement  cette  occasion  de  faire 
(  onnaître  le  témoignage  honorable  qui  lai  est  rendu,  ains; 
qu'à  l'œuvre  qu'il  poursuit,  par  M.  le  capitaine  Dumont 
d'i  rville.  Cet  illustre  marin  a  tire,  pour  l'Australie,  des 
journaux  qu'on  y  public,  le  même  parti  que  du  Missionary 
Register  pour  la  Nouvelle-Zélande.  Il  a  ainsi  jeté  beaucoup 
de  jour  sur  l'état  de  ces  deux  pays ,  que  les  rapports  des 
Aovageuis  ne  font  qu'impai'faitement  connaître. 

Dans  un  prochain  article  nous  terminerons  ce  qui  nous 
reste  à  dire  sur  les  colonies  pénales  de  l'Angleterre,  et  nous 
mettrons  alors  à  profit  quelques-uns  des  documens  recueillis 
p  ir  le  commandant  de  l'Astrolabe  et  par  d'autres  voya- 
rcurs. 


LES  DEUX  VIES. 

l^a  Bible,  et  après  elle  notre  propre  expérience,  nous  ap- 
pienneut  que  l'homme  peut  vivre  de  deux  vies  parfaite- 
ment distinctes.  L'une ,  et  c'est  la  seule  que  connaissent  la 
plupart  des  hommes,  est  la  vie  que  le  temps  limite,  ali- 
mente et  dévore  ,  la  vie  des  intérêts  que  chaque  jour  nous 
crée  et  nous  enlève  tour  à  tour.  Elle  commence  et  finit  sur 
cette  terre j  elle  ne  s'entretient  que  de  ce  monde,  elle  y 
liouve  tous  ses  buts  et  tous  ses  ressorts,  elle  en  partage 
cmnplélement  l'inst  d^ilité  ,  les  vicissitudes,  elle  s'use  et 
s'éteint  comme  tout  s'use  et  disparaît  dans  la  sphère  qui  la 
renferme.  C'est  la  vie  du  fini. 

L'autre  échappe  aux  limites  de  l'espace  et  du  temps;  sa 
durée  est  l'élcrnité ;  les  intérêts  dont  elle  se  compose  ,  son 
but,  ses  ressorts,  appartiennent  à  une  région  ou  rien  ne 
s'use,  où  rien  ne  périt;  elle  commence,  il  est  vrai,  sur  cette 
terre,  mais  elle  n'en  vient  pas,  elle  n'en  porte  pas  l'image, 
•■Ile  en  est  indépendante;  celui  qui  la  possède  vit  ici-bas 
comme  étranger  et  vovagenr,  faisant  un  usage  légitime  de 
tout  ce  dont  il  a  besoin  pour  son  passage  et  pour  accomplir 
sa  tâche  temporelle  ,  mais  n'arrêtant  pas  aux  choses  finies  et 
périssables  un  cœur  qui  a  soif  d'infini  et  d'éternité.  L'Ecri- 
tui'c  réserve  plus  particulièrement  à  ce  second  mode  d'exis- 


tence le  nom  de  vie.  Par  opposition  au  premier  nous  l'ap- 
pellerons vie  de  l'infini. 

Ainsi  que  nous  le  disions  en  commençant ,  les  hommes 
ne  connaissent  aujourd'hui  que  le  premier  mode  d'exis- 
tence. Ils  s'y  arrêtent,  ou  plutôt  ils  voudraient  s'y  arrêter; 
ils  y  concentrent  toute  leur  attention  ,  toute  leur  intelli- 
gence, toute  leur  activité.  Aussi  la  science,  les  beaux-arts 
et  généralement  les  œuvre»  de  l'humanité  portent-elles  ra- 
rement, surtout  de  nos  jours,  d'autre  empreinte  que  celle 
du  présent  et  de  ses  mobiles  intérêts;  on  y  racoiinaîttou- 
jours  les  conséquences  d'une  continuelle  méprise  sur  le 
but  primitif  de   notre  activité  intellectuelle  et  morale. 

Livré  à  lui-même  ,  l'être  intelligent  et  sensible  se  trouve 
souvent  à  l'étroit  dans  la  sphère  où  il  s'est  renfermé,  et 
aspire  à  une  existence  plus  élevée,  plus  pure  et  plus  stable; 
il  peut  éprouver  un  profond  besoin  d'infini,  et  faire  effort 
pour  le  satisfaire  ;  mais  alors  encore  il  s'égare  dans  le  champ 
où  il  veut  s'élancer,  et  ses  tàtonnemens  prouvent  qu'il  est 
impuissant  pour  recouvrer  par  lui-même  le  bien  qu'il  a 
perdu. 

Toutefois  la  foule  supporte  et  aime  même  le  présent  mal- 
gré ses  nombreuses  misères  ;  vivre  de  cette  vie  bornée,  de 
tontes  ces  impressions,  de  toutes  ces  idées  que  les  choses  vi- 
sibles et  passagères  lui  donnent,  suffit  le  plus  souvent  à  son 
intelligence  et  à  sa  sensibilité. 

Et  cependant  quelle  triste  condition  que  celle  de  l'homme 
réduit  à  cette  existence  ,  où  ce  qu'il  aime  est  aussi  fragile 
que  lui-même  ,  où  il  ne  peut  compter  sur  aucune  joie  du- 
rable !  Pour  qu'elle  fut  supportable  ,  il  a  fallu  que  le  prin- 
ce du  mensonge  qui  veut  nous  le  faire  aimer  et  nous  y 
retenir,  la  couvrit  du  réseau  désillusions.  C'est  un  aveu 
qu'on  obtient  aisément  de  tout  le  monde.  Quels  sont,  en  ef- 
fet, les  êtres  les  mieux  partagés  parmi  ceux  dont  toutes  les 
idées  et  toutes  les  affections  aboutissent  à  cette  terre?  Ceux 
qui  conservent  des  illusions,  ceux  qui  n'ont  pas  encore 
connu  les  réalités  de  cette  vie  ,  les  enfans ,  les  jeunes  gens. 
Ainsi  donc  ce  sont  les  illusions ,  c'est-à-dire  le  faux ,  le  néant 
d'un  rêve  ,  l'ignorance  qui  permettent  à  l'homme  quelques 
jouissances  dans  son  exil,  qui  lui  donnent  les  années  qu'il 
regrette.  Il  iuit  de  là  que  sa  vie  est  un  mid,  si  elle  n'est  un 
étourdissement  continuel  ,  et  que  vérité  et  malheur  sont 
synonymes  pour  l'être  qui  attend  tout  de  ce  monde.  Cela 
est  si  vrai,  que  si  tous  les  voiles  qui  nous  dérobent  la  réalité 
en  nous  et  autour  de  nous,  venaient  à  être  levés  ,  si  nous 
voyons  à  découvert  ce  qui  se  passe  au  fond  de  chaque  cœur , 
l'égoïsme  ,  les  jalousies,  les  secrètes  inimitiés  ,  les  turpi- 
tudes des  hommes  avec  lesquels  nous  faisons  échange  de 
paroles  bienveillantes  ou  affectueuses,  si  surtout  nous  sen- 
tions que  rien  de  ce  qui  se  passe  en  nous  ne  leur  échappe, 
ce  monde  dans  toute  sa  nudité  serait  sans  exagération  un 
véritable  enfer. 

Qu'on  se  place  sérieusement  en  présence  de  ces  faits  ,  et 
qu'on  nous  dise  si  l'on  croit  que  ce  soit  là  le  sort  que  Dieu 
a  fait  à  l'humanité,  si  ce  n'est  qu'un  état  d'imperfection? 
Ah!  qui  ne  verra  plutôt  dans  cette  triste  condition  ce  que  la 
révélation  chrétienne  nous  y  montre  ,  un  désordre  ,  uu  dé- 
placement,  une  chute.  Oui ,  l'homme  est  tombé  d'une 
sphère  supérieure  dans  cette  basse  région  où  toute  sa  vie 
se  concentre  aujourd'hui;  et  il  était  naturel  qu'après  avoir 
quitté  le  bonheur  selon  la  vérité,  il  en  cherchât  un  autre 
par  la  seule  voie  qui  lui  restait,  par  le  mensonge. 

Pour  quiconque  ouvre  les  yeux  à  ces  humiliantes  vérités 
il  ne  reste  que  deux  partis  à  prendre  :  ou  les  refermer 
aussitôt,  et  se  plonger  plus  avant  que  jamais  dans  les  illu- 
sions et  les  agitations  du  monde  ,  faire  peut-être  encore 
l'expérience  de  ce  que  peuvent  valoir  les  promesses  des 
hommes  qui  ,  prenant  la  civilisation  pour  le  tout  de  l'hu- 
manilc  ,  fondent  toutes  leurs  espérances  sur  les  progrès  des 


LE  SEMEUR. 


IlO 


I  iLMicos  physiques  et  des  institutions  sociales  ;  ou  profiter  3e 
ette  découverte,  cllaisser  éciiapper  dcson  âme,  malgré  les 
ijjpositious  de  l'orgueil,  cet  aveu  de  la  faiblossccl  de  la  iiii- 
èrc  humaine  ,  ce'cri  de  la  conscience  :  Que  faut-il  que  je 
asse  pour  être  sau^'é? 

Celui  qui,  dans  l'angoisse  de  son  cœur,  désespérant  de 
ui-nième  et  desliommcs,  confessera  ainsi  sa  détresse  et 
■licrriiera  p\iis  liautquerc  monde  un  lihérateur,  \titroiH'cra; 
es  chrétiens  ont  une  bonne  nouvelle  à  lui  annoncer,  et  il 
l'aura  qu'à  s'en  faire  l'application  pour  retrouver  la  paix 
:t  le  bonheur  selon  la  vérité.  Cette  nouvelle  est  l'Evangile 
le  Jésus-Christ. 

Tous  ceux  qui  croient  à  ce  message  de  Dieu  ,  et  qui  ont 
iccepté  la  main  que  Christ  leur  tend  pour  les  relever  de 
eur  chute,  renaissent  à  celte  existence  sublime  qui  avait  été 
lonnéc  à  l'hamanité  et  qu'elle  avait  perdue.  Ils  retrouvent 
a  vie  du  bonheur  par  la  vérité  ,  la  vie  des  progrès  réels,  la 
■ie  de  l'infini.  Ici  l'horizon  est  sans  bornes;  l'intelligence  et 
a  sensibdité  ne  s'usent  plus  dans  la  misérable  sphère  dont  le 
101  s'est  fait  le  centre:  l'une  découvre  et  proclame  les  titres 
nnombrables  de  Dieu  à  notre  adoration  ;  l'autre  se  vivifie 
).ir  l'amour  de  l'Etre  souverainement  aimable;  la  science  , 
es  beaux-arts  s'élèvent  à  leur  véritable  vocation  ,  et  cessent 
l'être  des  instrumeus  d'égoïsnieet  de  vanité. 

Mais,  il  fautl'avouer,  aussi  longtemps  que  le  thiétien  de- 
neure  sur  la  terre  ,  il  pirticipe  encore  à  quelques  dc- 
'lés  aux  misères  qui  sont  le  partage  des  âmes  endormies 
les  autres  hommes.  Il  est  né  à  l'heureuse  vie  de  l'éternité  ; 
uais  encore  enfant,  elle  ne  domine  pas  tellement  en  lui 
ur  les  anciennes  habitudes  de  sa  nature  terrestre,  que  celle- 
i  demeure  dans  une  parfaite  surbordination  ;  il  y  a  lutte 
usqu'au  moment  où  se  termine  la  vie  du  corps;  ce  n'est  qu'a- 
nrs  que  le  chrétien  entre  dans  la  jouissance  paisible  et  sans 
in  de  sa  vie  légéuérée.  Plus  de  liens  qui  le  gênent  dans  son 
ssor;  son  âme  gravite  librement  vei  s  Dieu,  sou  centre  cter- 
icl  ,  sa  lumière  infaillible,  et  la  source  inépuisable  de  sa 
élicilé. 

Que  devient  l'homme  qui  ne  vécut  jusqu'alors  que  d'illu- 
lons  et  qui  n'aima  que  ce  qui  finit?  Le  mensonge  le  quitte 
n  même  temps  que  cette  vie  ,  et  son  âme  imniorlelle  entre 
ans'uneère  éternelle  de  vérité.  Lecteur,  quand  le  mensonge 
ui  vous  aveugle  ,  vous  étourdit  et  vous  amuse  ,  disparaîtra 
our  toujours ,  qu'aurez-vous  pour  le  remplacer  ? 


CORRESPOIVDAIVCE. 

EPISODE    DES    JOUP.IVEES    DE    LYOW. 

Bien  que  les  malheureuses  journées  de  Lyon  soient  déjà 
Ht  loin  de  nous,  les  détails  qu'on  va  lire  ne  laisseront  pas, 
;  nous  semble,  d'exciter  l'intérêt  de  nos  lecteurs;  les  uns 
îr  la  précision  avec  laquelle  ils  présentent  la  situation  des 
ivriers  en  soie  de  cette  ville,  les  autres  en  nous  faisant 
sister  à  des  scènes  dont  les  journaux  exclusivement  ijoli- 
ques  n'ont  pu  tenir  compte  et  qui  peuvent  servir  néan- 
oins  à  caractériser  le  drame  dont  elles  font  partie. 
La  lettre  dont  nous  extrayons  les  passages  suivans  ,  nous 
t  parvenue  trop  tard  pour  être  insérée  dans  notre  pré- 
dent  numéro: 

.  Un  ouvrier  qui  m'est  bien  connu ,  homme  pieui ,  m'a  produit  sus  livres 
mnntré  UD  compte  exact  d'où  il  résulte  ce  qui  suit  ;  il  [jos.sède  deux 
'tiers  qui  occupent  trois  personnes,  lui ,  sa  f  mme  et  une  apprentie.  Du 

novembre  j83o  au  5  novembre  i83i  ,  il  Gl  iSâ;  aunes  d  étoffe  de 
le  unie  L'aune ,  dont  la  façon  valitil ,  il  y  a  qwclques  années .  rS,  8o  et. 
îuic  90  centiin<'S ,  lui  a  été  paiee  de  4o  à  6a  centimes  ,  mais  rai'enient  ce    I 


dernier  prix,  le  plus  souvent  45  centimes  ;  m'anmoins,  en  les  comptant 

l'une  dans  l'autre  à  5o  ceiitirnes,  il  aurait  gagné 7/8  f-    5o  c. 

dont  il  faut  déduire  i3  coniimes  par  aune  pour  frais  divers, 

^a'oir j33       55 


restent .';4  |  f.    95  c. 

qui  font  par  jour  entre  1  f.  49  et  i  f.  5o  c.  .  qu'il  faut  partager  entre  trois 
personnes.  Il  y  a  tout  ju5te  assez  pour  Ks  nourrir;  encore  faut-il  qu'elles 
s'abstiennent  de  vin  et  de  viande  i  il  ne  reste  rien  pour  les  loger ,  les  vê- 
tir, etc. 

1.  ...J'orcupe  le  premier  étage  d'une  grande  maison  sur  le  quai  du  Rhône , 
an  coin  d'une  ruelle ,  dans  la  partie  la  plus  centrale  et  la  plus  spacieuse  de 
la  ville.  J'ai  quelques  pièces  qui  donnent  sur  1,-  quai ,  une  salle  à  manger 
sur  la  ruelle  ,  cl  une  petite  cour  intérieure.  Le  martli ,  à  deux  heures,  la 
fusillade  continuant ,  nous  avions  abandonné  les  pièces  qui  donnent  sur  le 
quai,  et  nous  étions  retirés  dans  la  salle  à  matiger,  d'où  nous  avions  une 
vne  imparfaite  du  combat  par  la  ruelle  ;  il  est  vrai  que  nous  résistions  à 
la  curiosité  de  le  regarder  de  trop  près  :  nous  n'étions  pas  rassurés  sur  les 
inlentioDs  des  ouvriers  ;  nous  l'étions  d'autant  moins ,  que  le  quartier  que 
j'habite  est  peuplé  de  riches  tt  de  négocions.  Ce  qui  importail  le  plus,  c'est 
que  les  ouvriers  ne  fussent  pas  attaqués  des  fenèlres  de  la  maison.  Nous 
n'étions  pas  s  ins  quelque  inquiétude  à  cet  égard  :  car  nous  avions,  à  un  étage 
supérieur,  un  garde  national,  jeune  homme  assez  ardent,  qui  eut  aisément 
pu  se  laisser  aller  à  q  iclque  imprudence.  Nous  le  conjurâmes  de  se  tenir 
tranquille.  Il  nous  le  promit.  Nos  instances  fu-enl  appuyées,  un  moment 
api  es,  par  un  argument  terrible  :  des  fenêtres  d'une  maison  située  sur  le 
quai ,  on  avait  tiré  sur  les  ouviiers  ;  ces  m  ilheureux  n'en  furent  pas  plus 
lot  les  maîtres ,  qu'ils  y  mirent  le  feu...  Chaque  heure  nous  apportait  quel- 
que nouvel  avertissement  de  nous  tenir  prêts  à  tout ,  et  de  chercher  notre 
paix  en  Dieu,  non  dans  la  pensée  que  Dieu  ne  permettrait  pas  que  n.ius 
eussions  à  souffrir,  ou  m 'me  à  mourir,  mais  dans  la  pensée  que,  quoiq  l'il 
put  arriver  dans  la  vie  ou  dans  la  mort ,  D^ea  était  notre  Sauveur,  et  le 
deva  t  être  éternellement. 
•  Savez  vous  qui  nous  donna  l'exemple  à  tous?  Ce  fut  ma  petite  fiilc  â^éc 
de  six  mois. En  la  voyant,  au  milieu  d'un  feu  continuel  et  d'un  danger  véA. 
sourire  dans  les  bras  de  sa  mère  ,  «  c'est  ainsi ,  disions-nous,  que  nous 
devons  être  entre  les  mains  de  notre  Père  céleste,  u  Bloqués  dans  notre 
maison,  sortir,  aller  aux  informai!  ms .  rcg.iider  même  n'était  pas  sans 
imprulence;  aussi  f  lisions-nous  d'inutiles  conjectures,  et.  sans  vouloir 
pénétrer  ce  que  D  eu  nous  cacliait,  c'était  assez  pour  nous  de  n  ^us  re- 
metire  entre  ses  mains...  On  frappe  à  la  porte  de  la  maison;  le  portier 
n'ouvre  p;is  :  les  coups  redo'iblent  et  s  ni  accompagnés  d'un  bruit  .  f- 
frayant,  de  cris  furieux,  de  vitres  cas-ées  ,  etc.  Le  portiei  et  sa  femme 
montent  chez  moi  toit  tremblans.  «  Faut -il  ouvrir?  —  Oui.  —  Non  dit 
un  Italien  qui  s'était  retiré  chez  nous  —Il  fa  i  ouvrir,  réprimes-nons 
avec  force  .  mon  frère  et  moi  ;  je  vais  aller  au  balcon  prévenir  les  ouvn.is 
quon  va  leur  ouvrir.  1.  Ma  femme  me  supplia  de  n'en  rien  faire  et  c'est 
eu  ce  moment  sans  doute  qu'on  jeta  du  quai  dans  toutes  nos  chambres 
des  pieries,  dont  une  fort  grosse,  a.rès  avoir  (rappé  la  paroi  latérale  puis 
le  fond  d'une  pièce  profonde  de  vin^l  pieds ,  fut  renvoyée  enco.-e  en  av-ml 
a  une  certaine  distance.  Il  n'y  avait  rien  à  faire  :  on  enfonçait  h  coups  de 
h.iclie  la  porte  de  h  maison.  Le.  ouvri  rs  se  précipitent  dans  l'intérieur  et 
arrivent  a  ma  porte;  ils  frappenl.  Ce  fut  notre  plus  ma.iviis  moment 
Mais  notre  parti  éait  pris  :  mon  frère  ouvre....  Alors  entrent  vivement 
mais  sans  violence,  six  ou  huit  hommes  armé.^.  Notre  promptitude  à  ouvrir 
les  av,iil  calmes.  ..Ouvrez-nous  les  pièces  sur  le  quai.— Où  est  votre  chef:' 

—  Voici  notre  capitaine.  —  Capitaine  .  je  ne  vous  ai  po-nt  fait  de  re.isl 
tance  ;  respectez  ma  maison  et  ceux  qui  s'y  trouvent.  —  On  ne  touchera 
rien  ;  ou  ne  vous  fera  aucun  mal  ;  je  vous  en  réponds  sur  ma  tête  •  si  l'un 
de  mes  gens  vous  prend  quelque  chose ,  plaignez -vous  à  n  oi.  —  Vous  ne 
pouvez  pas  être  sur  de  tous  vos  hommes  :  faites-mol  le  plaisir  de  m'appur 
ter  la  clef  du  secrétaire  et  une  montre  en  or  suspendue  à  la  cheminée  de 
la  chambre  a  couch-r.,,  -  Il  va ,  revient  et  me  les  remet  en  disant-  «  J'ai 
ferme  la  ch.imbre  à  coucher  parce  qu'il  m'a  paru  que  c'est  là  que  sô.t  les 
objets  précieux.  Nous  nous  tenons  dans  le  salon...  ^  Je  demandai  a  un  ou 
vrier  de  m  apporter  des  pinces  d'argent  qui  étaient  sur  la   cheminée  du 
salcn:  il  me  les  apporta  aussito  .  —  Les  voilà  établis  sur  notre  balcon  et 
sans  doule  continuant  de  là  le  combat.  .Ce  n'.stpasici  le  plusmau,a.s 
moment,  me  dit  mon  frère:  tout  à-lheure  les  troupes  viendront  les  de 
busquer.  et  l'on  se  battra  peuî-être  dans  ton  appartement.  „  Deux  hommes 
de  renfort  frappent  à  la  porte;  le  capilaine  I.  u.  ouvre.  .Que  vouler-vous  » 

-  Nous  joindre  à  vous.  -  Avez  vous  d,s  munitions?  _  Sans  cela  nou 
ne  viendrions  pas.  -  Et  vous  (  se  to.r.,  it  vers  un  de  ses  gensl  ave. 
vous  des  cartouches?  -  Oui.  -  Tous?  1.  aacoup?  _  Oui.  1  Cest  ton' 
je  n'ai  pa^  besom  de  plus  de  monde»;  e.  il  leur  ferma  la  porte.De  nouveau.' 
botes  se  présentaient  ainsi  de  temps  en  lem,,s.  Je  demande  un  homme 
pour  veiller  a  la  porte;  on  m'en  donne  un.  Nous  entenJons  un  coup  J. 
fiisil  tue  tout  près  de  nous,  et  ce  nous  semble  dans  notre  appartement. 
En  effet  un  ouvrier  avait  laissé  partir  sou  coup  |,ar  mégarde  dans  notre 
salon,  et  la  balle  ava  t  été  s'enfoncer  dans  la  paroi  ;  aussitôt  se.'  c.-mara.lc, 


120 


LE  SEMEUR. 


lui  enlèvent  son  arme.  Le  capitaine  étBit  sorti  un  moment  ;  en  rentrant  il 
■vient  s'asseoir  près  de  nous.  ■  C'est  une  chose  affreuse,  dit-il  en  jiM-anl  ; 
j'ai  fait  la  guerre  long-temps ,  mais  je  n'ai  jamais  vu  ce  que  je  vois  aujour- 
d'hui ,  des  Français  tuant  des  Français.  Un  de  ses  hommes  vint  lui 
dire  un  mot  à  l'oreillej  11  se  leva  et  à  l'instant  tous  partirent  de  la  maison. 
Après  leur  départ ,  nous  examinâmes  l'appartemi-nt.  Rien  ne  manquait. 
Dans  le  salon  il  y  avait  quelques  dégâts  ;  nous  trouvâmes  huit  carreaux 

cassés ,  des  pierres  dans  toutes  les  chambres  et  sur  le  balcon 

»  Mercredi,  à  sept  heures,  le  quai  se  couvrit  de  monde.  Nous  descendî- 
mes ;  nous  assistâmes  à  l'horrible  spectacle  de  la  vengeance  exercée  sur  la 
maison  \uriol,  l'une  de  celles  où  les  troupes  s'étaient  abritées  pour  tirer 
sur  les  ouvriers.  Vous  avez  vu  cela  dans  les  journaux  ;  mais  aucun  récit  ne 
peut  vous  en  donner  une  idée.  Quelques  hommes  de  la  classe  la  plus  pauvre, 
sans  bas ,  couverts  de  haillons ,  portant  des  figures  qui  semblaient  armoncer 
les  plus  sinistres  desseins ,  armés  de  fusils ,  et  cernant  la  maison  ;  d'autres 
se  précipitant  dans  les  appartemens,  cassant  les  vilres  à  coups  de  bayon- 
nettes  et  de  sabres,  pillant  pour  piller,  ne  dérobant  rien  ,  et  menaçant  de 
la  mort  quiconque  d'entre  eux  serait  surpris  retenant  quelque  chose  pour 
lui-même,  tout  au  plus  jetai  t  à  que'ques  mendions  plus  mis  irables  qu'eux 
quelques  restes  qui  sans  doute  ne  valaient  pas  la  peine  d'être  anéantis , 
faisant  de  tout  ce  qui  avait  quelque  prix  un  feu  de  joie  sur  la  place ,  tout 
cela  avec  des  gestes  et  des  paroles  plaisantes  (i)  ;  tout  ce  peuple  riant  par 
envie  ,  par  légèreté  ou  par  faiblesse  ;  à  peine  çà  et  là  quelques  personnes 
laissant  échapper  tout  bas  des  témoignages  d'indignation  que  la  prudence 
faisait  aussitôt  réprimer  ;  cet  affreux  pouvoir  exercé  sans  obstacle  sur  cette 
maison ,  et  en  menaçant  bien  d'autres  ;  et  contre  de  tels  forfaits ,  la  ville 
entière  sans  défense ,  les  ouvriers  maîtres  partout ,  et  leurs  intentions  in- 
connues.. Il  y  eut  alors  quelques  heures  d'une  attente  horrible  et  que  je  ne 
puis  vous  peindre. 

Ah  I  si  le  peuple  français  pouvait  comprendre  de  tels 
averlissemens,  et  recevoir  instruction  de  Dieu  !  Qu'est 
toute  cette  catastrophe  qu'un  choc  des  péchés  d'une  classe 
contre  ceux  d'une  autre?  Peuple  français!  tous  tes  maux 
viennent  de  ton  irreligion.  A  toi  comme  à  chaque  individu 
l'Evangile  dit  :  Crois  au  Seigneur  Jésus  et  tu  seras  sauvé. 
Vois  combien  de  délivrances  Dieu  t'a  déjà  accordées, t'appe- 
lant  à  lui  tour  à  tour  par  la  justice  et  par  la  miséricorde. 
Heureux  le  peuple  dont  l'Eternel  est  le  Dieu  (Osée). 


MELANGES. 

De  l'empbunt  du  Pape.  —  Chose  étrange',  le  Pape  em 
pruute,  et,  qui  plus  est,  à  des  conditions  fort  onéreuses.  C" 
n'est  pas  ainsi  qu'en  agissaient  ses  prédécesseurs ,  quand  ils 
avaient   besoin  d'argent;    tantôt,  comme  lorsque  Bouifa- 
ce  VIII  eut   inventé  le  jubilé  séculaire,  ils  arrêtaient  qu'il 
se  célébrerait  tous  les  cinquante  ans  ,   puis  tous  les   trente- 
trois  ans,  puis  enfin,  tous  les  vingt-cinq  ans;  tantôt  ils  mul- 
tipliaient les  lieux  de  pèlerinage  ou  imaginaient  de  nouvelles 
choses  défendues  ,  qui  devenaient  permises  moyennant  des 
dispenses,    qui  s'acquéraient  à  prix  d'argent,  en  soite  que 
l'argeiit  rendait   licite  aux  riches  ce  qui  demeurait  interdit 
aux  pauvres:  tantôt  ils  fesaient  publier  la  Taxe  de  la  chan- 
cellerie romaine  (2)  où  l'on  trouve   à  quel  prix   on  peut 
être  absous  des  plus  grands  crimes;  tantôt  enfin  ils  faisaient 
vendre  des  indulgeiices  avec  un  grand    apparat.  Au  lieu 
d'envoyer  à  Paris  un  banquier  romain  ,   chargé  de  traiter 
avec  un  banquier  israélite  ,    pourquoi  le  Pape  n'a-t-il  pas 
chargé  quelque  nouveau  Tetzcl  de  ses  intérêts?  Il  faut  bien 
le  dire,  le  trafic  des  indulgences  et  des  dispenses  ne  va  plus 
si  bien  qu'autrefois;  et  quoiqu'il  ne  s'agisse  pas  aujourd'hui 
a  Rome  de  projets  pareils  à  l'achèvement  de  la  basilique  de 
Saiut- Pierre  ou  à  une  expédition  contre  les  Turcs  ,  ces  an- 
ciennes ressources  financières  ne  sont  pas  suffisantes  ,  et  le 

(i)  Le  lundi  soir,  21 ,  l'un  de  nos  amis  vint  nous  dire  qu'il  avait  tu,  a  la 
Croix-Rousse,  des  ouvriers  dansant  an  son  du  violon  ;  et  nous  entendîmes 
Bous-mcmes  jouer  au  billard  dans  i.n  café.  Ces  faits  passent  toute  ima- 
gination. 

(?)  L'édition  de  Rome  est  de  1 5 1 4  ;  la  première  édition  ronnue  àt  Paris 
est  de  i5io. 


Pape  en  est  réduit  à  essayer  de  son  crédit.  Remarquons  en 
passant  qu'il  encourage  ainsi  le  prêt  à  intérêt  que  l'Eglise 
romaine  a  long-temps  confondu  avec  l'usure  et  qui  est  en- 
core considéré  diversement  par  les  docteurs  Je  cette  Eglise. 
Ces  faits  méritaient  d'être  signales  à  l'attention  de  nos  lec- 
teurs^ puisqu'ils  jettent  du  jour  sur  l'esprit  de  notre  temps. 

Séparation  DE  l'Eglise  ET  de  l'Etat.  —  Le  comité  de 
la  Société  américaine  desEcoles  du  dnuanche  vient  d'ouvrir 
un  concours  pour  le  meilleur  mémoire  sur  la  constitu- 
tion des  Etats-Unis  ,  considérée^  surtout  relativement  à 
la  séparation  de  l'Église  et  de  l'Etat.  Les  concurrcns  doi- 
vent montrer  les  maux  qui  résulteraient  de  leur  union.  Il 
est  intéressant  de  voir  cette  Société,  qui  a  rendu  des  servi- 
ces immenses  à  l'instruction  religieuse  et  élémentaire,  sou- 
tenir ainsi  le  principe  que  l'État  n'a  pas  la  mission  de  s'oc- 
cuper en  quoi  que  ce  soit  de  propager  la  connaissance  de  la 
religion.  Nous  n'en  sommes  pas  là  en  France  où,  dans  le 
projet  de  loi  sur  l'instruction  primaire  ,  soumis  en  ce  mo- 
ment aux  chambres,  la  religion  fait  encore  partie  de  l'en- 
seignement qui  sera  donné  ,  au  nom  de  l'Etat ,  dans  les 
écoles  primaires  fondées  par  lui.  Ne  serait-il  pas  étonnant 
que  le  peuple  le  plus  incrédule  ,  confiât  à  l'Etat  le  soin 
d'inoculer  nne  croyance  religieuse  aux  enfans  delà  nation, 
tandis  que  le  peuple  le  plus  religieux  lui  refuse  le  droit  de 
s'en  occuper?  Ou  plutôt  ne  serait-ce  pas  là  une  preuve  de 
plus  de  l'ncrédulité  du  premier  et  de  la  foi  du  second  ?  Le 
dépôt  que  l'un  confie  à  Dieu  et  au  zèle  de  l'Église  , l'autre 
ne  le  croit  en  sûreté  qu'en  le  confiant  au  pouvoir  temporel. 


ANNONCES. 

Discours,  par  A.  Vinet.  i  vol.  in-S".  Chez  J.  J.  Risleb  , 
rue  de  l'Oratoire,  n"  6.  Prix  :  2  fr.  5o  c. 

Discours  chrétiens,  par  J.  H.  GrandPiebbe,  ministre  du 
Saint  Evangile,  i  vol.  in-S".  Chez  J.  J.  Risleb,  rue  de 
l'Oratoire  ,  n°  6.  Prix  :  1  fr.  5o  c. 

Nous  nous  empressons  d'annoncer  ces  deux  volumes ,  écrits 
tous  deux  dans  un  même  but,  et  qui  s'adressent  au  même 
public  ,  à  ce  public  de  nos  jours ,  si  différent  du  public  du 
siècle  passé  ,  qui  rejetait  tout  sans  daigner  même  examiner, 
tandis  que  celui  d'aujourd'hui  porte  dans  l'appréciation  des 
doctrines  religieuses  le  sérieux  qui  s'introduit  peu  à  peu 
dans  toutes  les  études,  et  qui  est  la  première  condition 
pour  arriver  à  la  connaissance  de  la  vérité.  A  ce  public-'.à, 
cependant,  il  faut  parler  un  langage  qui  ne  le  transporte 
pas,  d'un  seul  bond,  dans  un  ordre  d'idées  entièrement 
nouveau  ;  il  faut  partir  du  point  où  il  se  trouve  pour  le  faire 
avancer  vers  le  but  auquel  il  s'agit  de  le  conduire.  C'est  ce 
que  nos  deux  auteurs  ont  parfaitement  compris.  Hommes 
de  leur  temps  et  cependant  aussi  disciples  de  cette  vérité 
qui  est  la  même  pour  tous  les  temps  ,  ils  savent  faire  des 
circonstances  politiques  où  nous  nous  trouvons,  et  des  doc- 
trines philosophiques  qui  usurpent  dans  beaucoup  d'esprits 
la  place  que  devrait  occuper  l'Evangile  ,  des  échelons  pour 
monter  à  ce  fait  qui  nous  a  manifesté  l'amour  éternel  du 
Créateur,  et  à  ces  doctrines  qui ,  parce  qu'elles  ont  Dieu 
même  pour  auteur,  dominent  toutes  les  théories  et  anéan- 
tissent tous  les  systèmes  qui  leur  seraient  contraires.  Ecrits 
avec  une  grande  force  de  style,  remarquables  par  une  logique 
serrée,  mais  en  même  temps  très  à  la  portée  d'esprits  même 
peu  familiarisés  avec  les  raisonncmeus  philosophiques ,  el 
répondant,  par  ce  dernier  mérite  ,  aux  exigences  de  toul 
enseignement  chrétien  ,  ces  discours  prendront  une  place 
distinguée  parmi  les  publications  de  ce  genre,  et  ils  sa 
tisferont  aux  besoins  d'une  classe  de  lecteurs  dont  on  ne 
s'est  pas  encore  assez  occupé. 

Le  Gérant,   DEIIAULT. 
hiipDmerie  de  Seliicbe  ,  lUe  des  Jeûneurs,  b.   14. 


TOME  1".   -  K'  16, 


21  DECEMBRE  1831. 


IjE  SEjMEIJR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Match.  Xm.  38. 


On  s'abonne  a  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  cbei  tous  les  Libraires  et  Direcliurs  de  posle.— Prix:  i5  fr.  pour  l'année 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  ^  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  rnoL":.  — 
Le»  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  aUranchis. 


REVUE    POLITIQUE. 

AH>«L    AUX    HOMMES  DBOtTS  ET  ÉCLAIRES  DES  DIFF£REMS  PAIITIS 
POLITIQUES. 

(VIII*  Article.  —  Réponse  à  une  objection.) 

Nous  avous  promis  de  répondre  à  une  objection  que  les 
hommes  des  différens  partis  politiques ,  et  quelques-uns 
m.ênic  de  ceux  qui  tiennent  encore  à  la  religion,  ne  se  las- 
sent pas  de  reproduire  chaque  fois  qu'on  essaie  de  déve- 
lopper les  bienfaits  du  Chistianisme.  Cette  objection,  la  voici: 
Rien  ne  permet  d'espérer,  dans  l'état  de  choses  actuel,  que 
le  peuple  français  devienne  chrétien  j  la  France  ne  veut 
plus  de  Ja  crois  de  Jésus-Christ,  et  toute  amélioration  politi- 
-qiie  ou  matérielle ,  fondée  sur  l'établissement  du  règne  de 
l'Evangile,  n'est  qu'un  rêve  sans  avenir. 

Avant  d'examiner  ce  grave  sujet)  présentons  quelques 
remarques  préliminaires. 

Tout  homme  de  bonne  foi  reconnaîtra  ,  d'abord ,  qu'il  ne 
peut  s'agir  ici  d'une  impossibilité  métaphysique  ou  absolue, 
Jnais  simplement  d'une  impossibilité  relative  ou  d'une  ex- 
trême difficulté.  Pour  avoir  le  droit  de  prétendre  qu'il  est 
absolument  impossible  d'espérer  que  le  peuple  fi-ançais  re- 
vienne à  Jésus-Christ,  il  faudrait  [trouver  que  cette  espé- 
rance est  contradictoire  dans  son  principe  ou  dans  ses  ter- 
mes, et  c'est  ce  qu'on  ne  fait  pas. 

Observons  ensuite  qu'en  parlant  de  la  restauration  de 
l'Evangile  ,  nous  n'avons  jamais  supposé  que  la  France  tout 
tntière ,  sans  en  excepter  un  seul  individu ,  pourrait  devenir 
sincèrement  chrétieune.  Cette  unanimité  de  foi  religieuse 
ne  s'est  vue  chez  aucun  peuple,  à  aucune  époque  de  l'his- 
toire ecclésiastique;  elle  contredirait  les  déclaratiotis  les  plus 
formelles  de  la  Parole  de  Dieu.  Nous  u'avons  pas  même 
voulu  dire  que  la  majorité  des  Français  adopterait  les  doc- 
trines évaugéliquesj  car  il  faut  reconnaître  encore  que  les 
véritables  chrétiens  n'ont  été  nulle  part,  depuis  dix-huit 
siècles,  en  majorité.  Mais  on  doit  nous  accorder  aussi  que 
celte  majorité  M*est  pas  indispensable  pour  obtenir  les  iip- 
»CBS«  bienfaits  que  nous  avons  signalés  dans  nos  précédons 


articles  j  il  suffit  d'une  forte  minorité.  S'il  y  avait  en  France 
^d  tiei's  ou  seulement  un  quart  de  la  population  qui  fût  réel- 
lement religieux  ,  tout  changerait  de  face  ,  et  les  dix  mil- 
lions de  chrétiens  imposeraient  sans  nul  doute  une  grande 
partie  de  leurs  maximes,  de  leurs  idées  ,  de  leurs  lois  et  de 
Igiir»  habitudes  ans  vingt  millions  de  Français  qui  ne  le  se- 
raient pas.  L'exemple  de  l'Ecosse  et  des  Etats-Unis  résout 
celte  question. 

Déclarons  enfin  que  nous  n'attachons  qu'une  importance 
très-secondaire  aux  conjectures  purementhumaines  qui  von  t 
être  présentées  à  nos  lecteurs.  Nous  u'avons  pas  besoin , 
quanta  nous,  de  chercher  sur  la  terre  des  raisons  de  croire 
que  l'Evangile  triomphera  des  obstacles  qui  lui  sont  op- 
posés. Notre  espérance  est  assise  plus  haut;  elle  s'appuicsur 
ia  céleste  origine  du  christianisme,  et  nous  sommes  assurés 
que  cette  œuvre  ne  périra  point ,  parce  qu'elle  est  de  Dieu. 
Mais  un  tel  motif,  très-logique  et  péremptoire  pour  les 
disciples  deChrist,  n'est  qu'un  cercle  vicieux,  une  pétition 
de  principes  pour  les  hommes  qui  ne  croient  pas  à  la  divi- 
nité de  la  religion  chrétieane.  Force  nous  est  donc  de  nous 
placer  sur  leur  terrain  et  de  discuter  avec  eux  jusqu'il  ce 
qu'ils  arrivent  à  croire  avec  nous. 

Les  trois  partis  politiques,  auxquels  nous  nous  sommes 
adressés  précédemment ,  s'accordent  à  soutenir  par  des  mo- 
tifs plus  on  moins  spécieux,  mais  fort  différens  les  uns  des 
autres,  qu'il  est  impossible  de  rallumer  en  France  le  flam- 
beau de  la  foi  chrétienne. 

Nous  trouvons,  d'abord,  les  hommes  du  passé  qui  repro- 
duisent toutes  les  vieilles  accusations  de  l'Eglise  romaine  du 
seizième  siècle  contre  le  véritable  Christianisme.  Il  faut,  di- 
sent-ils, des  formes  et  des  cérémonies  qui  parlent  à  l'imagi- 
nation du  peuple  français.  Vouloir  propager  l'Evangile  au 
milieu  de  nous,  en  détruisant  la  plupart  des  pratiques  exo»- 
rieures,  c'est  une  tentative  qui  ne  saurait  aboutir  à  autre 
chose  qil'à  effacer  le  peu  qui  nous  reste  de  seotimens  rc- 
ligieni. 

Quelques  mots  doiveni  suffire  jK)ur  répondre  à  l'objec- 
tion du  Catholicisme  ultramontam.  Si  l'Evangile  n'était 
qu'une  ihéophilantropie  creuse  et  vide,  ou  un  froid  sys- 
tème de   rationalisme,    on   comprendrait  ces   inquiJtude» 


122 


LE  SEMECR. 


Quand  une  religion  ne  sait  point  parler  h  la  conscience,  il 
faut  qu'elle  parle  à  l'imayiiiatiou  ;  pour  suppléer  au\ 
réalités  qui  lui  manquent  ,  elle  doit  avoir  de  sédui- 
santes apparences  ;  ïien  n'est  plus  évident.  JMais  notre 
Evangile,  à  nous,  n'est  point  de  la  tliéophilantropic  ni  dti 
rationalisme,  c'est  nne  doctrine  religieuse  qui  se  compose 
de  faits  positifs,  qui  frappe  à  la  porte  des  cœurs  avec  la 
plus  sublimes  promesses  ,  qui  emploie  ,  pour  la  conversion 
des  ànies,  les  mobiles  les  plus  puissans.  Que  nous  importe 
l'imagination j  quand  la  conscience  est  réveillée,  quand 
elle  demande  avec  angoisse  un  Dieu  Sauvcui?  Ce  qui  trompe 
les  ultramontains,  c'est  qu'ils  confondent  notre  Evangile 
avec  uu  protestantisme  abâtardi  ,  qui  ne  laisse  debout  que 
des  spéculations  pbilosophiques  et  une  pbraséologie  détlii- 
matoirc.  Qu'ils  apprennent  donc  que  nous  sommes  plus 
éloignés  qu'eux-mêmes  peut-être  de  cette  religion  morte  ; 
qu  ils  sucbent  que,  pour  remuer  les  générations  actuelles, 
nous  avons  les  mêmes  leviers  qui  ont  fait,  dans  tous  les 
temps  et  chez  tous  les  peuples,  lu  force  du  Christianisme. 

L'expérience  prouve  que  la  bonne  nouvelle  de  Jésus- 
Christ  crucifié  n'a  pas  besoin  d'être  accompagnée  de  céré- 
monies fastueuses:  elle  captive,  entraîne,  subjugue  les 
cœurs  par  sa  propre  puissance,  et  elle  exerce  d'autant  plus 
d'énîpire  qu'elle  est  plus  dépouillée  de  tout  omcmant  ex- 
térieur. Le  monde  n'a  pas  été  converti  par  des  spectacles  q.ii 
séduisaient  les  imaginations;  le  polythéisme  a  succombé,  noa 
sous  des  croix  d'or ,  non  sous  des  crosses  pontificales,  mais 
sous  le  glaive  de  la  Parole.  Dans  notre  siècle,  les  hommes 
ne  se  convertissent  pas  autrement  qu'aux  jours  de  l'Ef^lise 
prnnitive;  les  missionnaires  delà  Polynésie  étaient  de  pau- 
vres ministres  de  Christ,  qui  n'avaient  que  la  Bible,  beau- 
coup d'amour  et  l'appui  de  Dieu. 

Mais  sanscherchcrauioin  des  exemples,  la  France  même, 
la  France  d'aujourd'hui  ne  nous  montre-t-clle  pas  qu'il  n'y 
a  rien  de  plus  stérile  ,  pour  l'avancement  du  Christianissne, 
<{ue  la  pompe  des  cérémonies  et  des  fêles  religieuses?  La 
restauration  s'est  épuisée  pour  rendre  au  culte  catholique 
son  ancienne  splendeur;  elle  a  salarié  des  légions  dc.mis- 
sionuaires;  elle  a  prodigué  l'or,  les  dignités,  les  croix. 
Qu'en  est-il  résulté?  Uu  dégoût  toujours  croissant,  une 
répugnance  toujours  plus  prononcée  contre  les  formes  du 

.  Catholicisme;  on  a  vu  s'élever  un  plus  grand  nombre  d'en- 
nemis de  la  religion;  la  hairie  a  descendu  jusque  dans  les 
classes  populaires ,  et  le  plâtre  dont  on  avait  rebl.mchi 
l'Eglise  romaine  est  retombé  sur  la  tête  des  hommes  im- 
prudens  qui  avaient  cru  raffermir  l'édifice  par  ces  vaines 
apparences  extérieures. 

Que  si  ,  au  contraire  ,  on  eût  annoncé  l'Evangile  simple- 
ment, fidèlement,  sans  ostentation,  n'en  aurait-oi!  pas 
obtenu  des  résultats  tout  opposés?  Uu  fait  peut  répondre 
à  cela  ,  c'est  que  ,  depuis  quinze  ans,  le  nombie  des  vrais 
catholiques  a  diminué  en  France,  tandis  que  le  nombre 
des  vrais   chrétieiis   s'est  augmenté.   Bien  loin   donc  d'ad- 

.  mettre  avec  les  hommes  du  passé  que,  sans  les  formes  cé- 
rémoniellcs  ,  le  peuple  français  ne  viendra  pas  à  l'Evangile, 
nous  croyons  que  ce  sont  les  formes  qui  l'empêchentsuitout 
d'y  venir,  et  que  la  foi  religieuse  aura  beaucoup  g:igné  , 
si  elle  réussit  à  perdre  ces  oripeaux  du  moyen  âge  ,  qui  ne 
vont  plus  à  nos  lumièi'cs,  à  nos  mœurs,  ni  a  notre  étal  de 
civilisation. 

Après  les  hommes  du  passé  arrivent  ceux  du  présent.  Ils 
nous  disent  avec  le  ton  de  suffisance  des  gens  d'all'aires  :  Que 
pailcz-vous  de  la  foi  chrétienne?  et  quel  avenir  pouvçz- 
vous  lui  prometti'e?  Nous  n'avons  pas  même  le  temps  d'y 
songer.  Le  dogme  n'est  plus  rien  dans  ce  siècle  éminem- 
ment'positif,  dans  noti'c  pays  surtout.  Les  questions  politi- 
ques, les  intérêts  industriels,  la  fortune  ,  les  places,  voilà 
les  dieux  de  la  France;  elle  n'en  veut  p»?  ù'autres. 


Cette  manière  de  raisonner  ne  doit  pas  nous  surprendre 
de  la  part  de  ceux  qui  l'emploient.  Quand  on  ne  s'occupe 
point  de  religion,  il  est  si  facile  de  se  persuader  que  per- 
sonne ne  s'en  occupe  I  Quand  on  manque  de  foi  chrétienne, 
il  est  si  naturel  de  penser  que  tout  le  monde  en  manque  I 
L'esprit  humain  est  ainsi  fait;  hommes  et  choses,  il  mesure 
tout  d'après  lui ,  comme  un  œil  malade  ne  voit  dans  toute 
la  nature  qu'une  seule  couleur. 

Mais  c'est  précisément  parce  qu'ils  ne  regardent  leur  siè- 
cle qu'à  travers  leur  point  de  vue  personnel,  que  les  gens 
d'afiaires  et  de  places  tombent  dans  une  complète  illusion. 
Tout  occupés  à  faire  mouvoir  quelques  rouages  particuliers  , 
ils  n'observent  pas  l'ensemble  du  mouvement  social.  S'ils 
le  considéraient  de  plus  haut  et  de  plus  loin  ,  ils  ne  tar- 
deraient pas  à  y  découvrir  une  puissante  réaction  spiritua- 
listc.  Le  matérialisme  est  attaqué  dans  toutes  ses  anciennes 
positions,  dans  la  philosophie,  dans  l'histoire,  dans  la  poé- 
sie, dans  les  beaux-arts,  dans  la  politique  elle-même.  Les 
générations  qui  s'élèvent  s'en  vont  chercher,  jusque  dans 
les  chroniques  du  moyen  âge,  une  vie  nouvelle;  il  leurfaut 
un  Dieu,  des  croyances,  des  émotions,  de  l'avenir.  Elles  ne 
veulent  plus  vivre  seulement  de  pain  ,  elles  demandent  une 
nourriture  qui  satisfasse  les  besoins  de  leurs  âmes.  Les  ques- 
tions religieuses  redeviennent  les  questions  du  jour  ;  et  la 
France  des  t!ncyclopédistes  ne  ressemble  pas  plus  à  la  nôtre, 
sous  ce  rapport,  que  la  leur  ne  ressemblait  à  celle  de 
Louis  XIV.  Qu'il  y  ait  des  personnes ,  et  même  en  grand 
nombre,  qui  ferment  les  yeux  à  ce  vaste  mouvement,  il 
n'importe  guère;  la  plupart  des  passagers  peuvent  dormir, 
mais  le  vaisseau  n'en  marche  pas  moins. 

Les  liommes  du  présent  devraient  avoir  reconnu,  d'ail- 
leuis,  qu'en  accordant  une  attention  exclusive  aux  intérêts 
matériels ,  ils  compromettent  ces  intérêts  eux-mêmes  ;  s'ils 
ne  le  savent  pas  encore,  ils  l'apprendront.  Pour  avoir  mis 
l'industrie  et  l'accroissement  des  richesses  publiques  à  la 
première  place  ,  en  ont-ils  obtenu  plus  de  bien-être  ,  et  la 
prédominance  des  questions  politiques  a-t-ellc  beaucoup 
servi  la  cause  de  la  liberté?  On  sentira  de  plus  en  plus  que 
le  meilleur  moyen  d'acquérir  une  prospérité  durable  con- 
siste à  ne  pas  rap[)récicr  au-delà  de  ce  qu'elle  vaut,  et  que 
le  scci'ct  d'être  heureux  dans  ce  monde  c'est  de  chercher 
antre  chose  que  ce  bonheur  matériel.  On  se  convaincra  que, 
I  ourle  bien  même  des  intérêts  et  des  libertés  sociales,  il  ne 
fîutpas  s'v  absorber,  parce  que  les  uns  et  les  autres  ont  besoin 
de  trouver  au  dehors  des  soutiens  et  des  garanties  ;  en  sorte 
qu'au  lieu  de  conclure,  avec  les  hommes  du  présent,  que 
la  France  repousscia  l'Evangile,  pai'ce  qu'elle  s'al tache 
avant  tout  au  positif,  nous  croyons  que  ce  positif  bien  en- 
tendu la  forcera  d'y  recourir.  Laissons  les  événemcns  suivre 
leur  cours,  et  de  tristes  expériences  éclairer  le  pays;  elles 
arriveront  assez  vite.  Puisse  t-il  seulement  n'attendre  pas 
de  trop  funestes  catastrophes  pour  se  persuader  que  tout 
repose  sur  la  foi  religieuse  :  mœurs ,  cdncat.ou  ,  liberté, 
industrie,  prospérité  nationale! 

Aux  hommes  du  présent  succèdent  les  hommes  de  l'a- 
venir. IjCur  argumentation,  sans  être  plus  solide,  est  plus 
spécieuse  que  celle  des  deux  autres  partis,  et  elle  mérite 
un  exanren  plus  étendu.  Comment  ramener  les  Français  , 
nous  disent-ils,  à  de  vieilles  croyances  qui  s'éteignent  de 
toutes  parts  comme  des  lampes  taries  ?  La  religion  chré- 
tienne est  de  l'ancien  régime;  elle  est  en  arrière  des  idées  de 
l'époque^  elle  ne  répond  plus  à  nos  besoins  actuels;  ce  se- 
rait rétrograder  qued'y  revenir,  et  les  peuples  ne  rétrogra- 
dent point. 

Nous  avon's  déjà  observé  ailleurs  que  l'objection  ,  pré- 
sentée sous  cette  forme  ,  place  notie  pays  dans  une  position 
exceptionnelle  ,  et  que  les  homme^  de  l'avenir  devraient 
expliquer  les  motifs  qui  les  autorisent  à  faire  une  pareille 


LE  SEMEUR. 


123 


exception,  aviml  d'eu  tirer  les  conséquences.  11  y  a  de  nos 
jours  des  peuples  non  moins  avancés  en  civilisation  (pic  le 
peuple  fiançais,  et  qui  marchent  avec  le  Christianisme j 
pour  eux  ,  ce  n'est  pas  une  religion  rétrograde ,  mais  une 
religion  de  progrès  j  l'Evangile  est  la  micc  Ininiiicuse  qui 
les  précède  dans  toutes  les  voies  des  aniéliinalions  mo- 
rales, intellectuelles  et  phvsiqucs.  Qu'est-ce  donc  qui  per- 
met de  placer  la  Fiance,  noii-sculeiuciit  à  jiart ,  mais  en 
contradiction  avec  le  reste  du  genre  humain  ?  Quelles  sont 
les  idées  qui  nous  élèvent  si  fort  au-dessus  des  Américains 
ou  des  AnjjUiis?  Pourquoi  ce  qui  les  fait  avancer  nous  ferait-il 
rétrograder?  En  quoi  consiste  cct'e  miraculeuse  antériorité 
des  Français  qui  laisse  loin  derrière  elle  tous  les  hahitans  du 
globe;  et  sur  quoi  se  fonde  cette  magique  prééminence  cpii 
ne  se  montre  ni  dans  nos  mœurs  ,  ni  dans  nos  institutions  , 
ni  dans  notre  état  social  ,  ni  dans  nos  livres,  ni  dans  nos 
habitudes,  ni  en  rien  que  l'oeil  puisse  voir  et  l'esprit  saisir? 
Il  ne  serait  pas  inutile  peut-être  de  répondre  netlcnicnt  à 
ces  questions. 

Ce  que  nous  apercevons  de  plus  clair  dans  les  rnisonne- 
mcns  des  hommes  de  l'avenir,  c'est  une  monstrueuse  er- 
reur de  fait.  Ils  confondent,  par  une  ignorance  ou  par  une 
mauvaise  foi  que  rien  ne  justifie  ,  le  Christianisme  avec  le 
Catholicisme  romain;  ils  mettent  sur  la  même  ligne  Jésus- 
Christ  et  les  papes  ;  ils  ne  jugent  la  Parole  de  Dieu  que  sur 
les  altérations  qu'elle  a  subies ,  et  ils  condamnent  la  reli- 
gion chrétienne  pour  les  choses  qu'elle  a  condamnées  elle- 
même  plus  fortement  qu'eus  et  avant  eux  :  ils  agissent  en 
cela  de  la  même  manière  qu'un  insensé  qui  voudrait  punir 
le  magistrat  des  crimes  de  tous  les  accusés  qui  comparais- 
sent à  la  barre  de  son  tribunal. 

Cette  erreur,  ou  plutôt  cette  folie  de  quelques  hommes 
de  l'avenir  ,  explicjue  leurs  objections.  Il  est  évident  qu'il 
y  aurait  en  effet  une  longue  marche  rétrograde  à  fliire  pour 
revenir  aux  indulgences^  aux  absolutions  sacerdotales,  aux 
pèlerinages,  aux  reliques,  à  toutes  ces  formes  qui  sont  de- 
venues, comme  s'exprimait  un  ancien  sur  le  polytiiéisme, 
la  risée  de  nos  petits  enfans.  Mais  quel  est  le  rapport  qui 
existe  entre  la  foi  chrétienne  et  tout  ce  bagage  des  siècles 
d'ignorance?  Quel  rapport  entre  les  doctrines  si  pures  de 
l'Evaugile  et  de  si  grossières  superstitions?  Comparerez- 
vous  ,  s'il  est  permis  de  substituer  à  l'œuvie  de  Dieu  un 
chef-d'œuvre  humain  ,  comparcrez-vous  le  fétiche  du  sau- 
vage avec  la  Minerve  de  Phidias ,  ou  une  enseigne  de  tré- 
teaux avec  un  tableau  de  Piaphaël  ?  Par  pudeur  ,  hommes 
de  l'avenir  ,  ne  confondez  plus  les  cérémonies  de  l'Eglise 
romaine  avec  les  enseignemens  de  l'Evangile. 

Nous  trouverions  ici  uu  moyen  de  nous  mettre  d'accord. 
Vous  dites  que  le  Christianisme  s^en  va  dépérissant  et  s'é- 
teignant chaque  jour;  nous  disons  la  même  chose  du  Catho- 
licisme. Vous  prétendez  que  la  religion  chrétienne  a  perdu 
toute  chance  de  succès  dans  l'avenir;  nous  le  croyons  comme 
vous  de  la  religion  romaine.  Vous  ajoutez  que  notre  siècle 
est  en  avant  de  ces  doctrines  religieuses  ;  nous  pensons  que 
le  siècle  est  en  avant  de  ces  formes  religieuses.  Il  n'y  aurait 
dans  tout  cela  qu'un  mot  de  changé,  et  vous  le  changeriez 
vous-mêmes,  si  vous  preniez  le  soin  de  lire  une  seule  fois 
avec  attention  la  Parole  de  Dieu. 

Mais  considérons  de  plus  près  le  système  qui  nous  est 
opposé.  Les  peuples,  dit-on  ,  avancent  toujours  dans  leurs 
idées  religieuses  ;  c'est  une  progression  continue  qui  n'aura 
d'autre  terme  que  la  vie  de  l'espèce  humaine.  Notre  état 
religieux  actuel,  quel  qu'il  soit,  le  scepticisme  même  est 
doue  un  progrès,  et  il  est  impossible  que  la  France  recule 
jusqu'à  une  doctrine  qui  a  paru  sur  la  terre,  il  y  a  dix-huit 
cents  ans. 

Nous  n'admettons  pas  cette  progression  continue;  il 
nous  semble,  au  contraire,  que  les  peuples  ont  souvent 


l'étrogradé  bien  plus  (pi'ils  n'ont  avancé  dans  leurs  idées 
religieuses.  Les  monumens  historiques,  cl  surtout  les  mys- 
tères de  l'antiquité  ,  prouvent  que  le  monothéisme  à  pré- 
cédé en  plusieurs  lieux  le  polytlicisme.  La  théogonie  d'Or- 
phée et  de  ses  coiUemporains  était  plus  pure  que  la  mvlho- 
logie  du  siècle  de  Périclès.  La  religion  des  anciens  Gutbres 
était  sii]->éricure  au  culte  idolâtre  des  Perses  du  temps 
d'Alexandre.  Dans  l'histoire  du  Christianisme,  les  absurdes 
superstitions  du  moyen  âge  ne  sont  pas  ,  h  notre  avis  ,  un 
perfectionnement  de  la  doctrine  des  premiers  Pères  de 
l'Eglise,  et  la  religion  de  Mahomet,  toute  postérieure 
qu'elle  soit  au  Cliristianisine  en  Orient,  lui  est  sans  doute 
bien  inférieure  sous  tous  les  rapports.  Que  devient  donc 
cette  progression  constante  et  non  interrompue?  De  quel 
droit  ose- 1- on  soutenir  que  toute  révolution  dans  les 
idées  religieuses  est  nécessairement  un  progrès?  Qu'est- 
ce  t|ue  cette  théorie  philosophicjue  qui  se  résout  eu  un 
calcul  do  chronologie,  et  qui  pose  cet  étrange  argument  : 
Tel  système  de  religion  est  venu  après  tel  autre,  donc  il 
vaut  mieux.  On  s'étonne,  en  vérité,  que  des  hommes  qui 
se  glorifient  de  ne  rien  croire  du  Christianisme  aient  une 
foi  assez  robuste  pour  faire  d'une  règle  d'arithmclif{uc  la 
loi  du  monde  religieux  et  moral  ! 

Paria  négation  du  principe,  nous  nions  la  conséquence. 
Puisque  les  peuples  reculent  à  certaines  époques  au  lieu 
d'avancer;  puisqu'une  religion  qui  vient  après  une  autre 
n'est  pas  toujours  meilleure,  mais  pire  quelquefois;  puis- 
qu'enfln  il  ne  s'agit  pas  de  comparer  les  dates,  mais  d'exa- 
miner les  doctrines ,  nous  n'avons  pas  le  moindre  motif 
de  penser  que  le  scepticisme  actuel  soit  un  progrès,  et  parce 
que  tel  svstème  religieux  est  le  plus  nouveau ,  il  ne  nous 
est  pas  démontré  du  tout  qu'il  soit  supérieur  à  tous  les 
autres.  Si  les  Orientaux  redevenaient  chrétiens,  nous  ne 
crevons  pas  qu'ils  reculeraient,  et  si  les  prosélytes  du  culte 
de  la  raison  suivaient  la  même  route  ,  ils  auraient  encore 
plus  à  gagner  que  les  mahométans.  La  chronologie  n'a  que 
faire  dans  une  pareille  discussion. 

Il  est  inutile  de  s'arrêter  au  classement  des  périodes  or- 
ganiques et  critiques  de  l'école  saint-simonienne.  Pour  ne 
parler  que  de  la  grande  réforme  du  seizième  siècle,  cette 
école  l'a  jugée  absolument  à  faux.  Elle  trouve  un  com- 
mencement de  dissolution  dans  une  restauration  ,  et  elle 
croit  que  les  réformateurs  se  sont  éloignés  de  l'Évangile, 
tandis  qu'ils  y  sont  revenus.  C'est  raisonner  comme  un  his- 
torien qui  prétendrait  que  le  roi  de  Sparte  ,  qui  rendit  aux 
lois  de  Lycurgue  leur  ancienne  puissance ,  a  détruit  ces 
lois;  ou  comme  un  aveugle  qui  s'imaginerait  qu'on  éteint 
un  flambeau  ,  quand  on  le  rallume.  Citer  d'aussi  pauvres 
argumens  n'est-ce  pas  le  plus  simple  moyen  d'y  répondre  ? 

Les  hommes  de  l'avenir  nous  disent  d'une  manière  va- 
gue et  tranchante  à  la  fois  que  le  Christianisme  est  en  ar- 
rière des  idées  du  siècle;  mais  nous  leur  demanderons  ;  en 
arrière  de  quelles  idées  ?  Le  siècle  a-t-il  des  notions  plus 
élevées  et  plus  sublimes  de  Dieu?  A-t-il  des  preuves  plus 
positives  de  l'immortalité  de  l'âme?  La  philosophie  connaît- 
elle  mieux  que  l'Evangde  le  cœur  de  l'homme  ?  Explique- 
t-cUe  l'origine  du  mal  d'une  manière  plus  satisfaisante? 
Existe-t-il  parmi  nous  une  doctrine  religieuse  qui  donne 
des  consolations  plus  efficaces,  de  plus  nobles  espérances? 
S'il  y  a  des  diifîcultés  et  des  mystères  dans  le  Christianisme, 
n'y  en  a-t-il  point,  et  de  plus  grands,  dans  le  déisme,  dans 
le  matérialisme,  dans  l'athéisme,  et  dans  toutes  les  opinions 
religieuses  ou  irréligieuses  possibles?  S'il  faut  citer  des 
noms  propres ,  les  hommes  du  siècle  sont-ils  des  penseurs 
plus  profonds  et  de  meilleurs  philosophes  que  Bacon  , 
Pascal ,  Newton  et  Leibnitz  ?  Nous  aurions  beaucoup  de 
reconnaissance  pour  celui  qui  exposerait,  une  à  une,  les 
idées  et  les  théories  nouvelles  qui  laissent  le  Christianisme 


124 


LE  SEÎWEUR. 


en  arrière:  jusqu'à  présent,  par  une  smgal.ere  ignorance 
peut-être  ,  nous  n'avo.is  pas  Pnerçu  ,  dans  tout  e  domaine 
de  la  philosophie,  une  seule  idée  qui  ne  laissât  le  Christia- 
nisme en  avant. 

Est-ce  qu'on  vent  parler,  non  des  théories  philosophiques, 

mais  des  questions  politiques  et  sociales?  Nous  ne  voyons 
pas  encore  en  quoi  l'Évangile  n'est  plus  à  la  hauteur  du 
siècle.  Nous  croyons  avoir  établi  que  la  dignité  de  l'homme, 
l'égalité  civile,  la  liberté,  le  respect  de  tous  les  droits  trou- 
vent dans  le  Christianisme  les  plus  solides  garanties;  et  nous 
serions  également  très-reconnaissans  d'apprendre  quel  est 
le  perfectionnement  social  auquel  s'oppose  la  foi  chrétienne; 
quel  est  le  droit  juste  et  légitime  que  l'Evangile  ne  favorise 
pas;  quelle  est  la  liberté,  liberté  de  pensée,  d'opinion  ,  de 
culte,  d'industrie  qu'il  n'accepte  pas.  Qu'il  s'agisse  même 
de  cette  association  universelle  de  l'humanité,  dernier  terme 
des  conceptions  philanthropiques  ,  csl-i!  un  système  reli- 
gieux qui  permettra  d'en  approcher  de  plus  près  que  celui 
du  Christianisme? 

Si  l'Ëvangile  n'est  en  arrière  ni  de  la  philosophie,  ni  de 
la  politique  ,' l'accusera-t-on  de  l'être  sous  le  point  de  vue 
des   intérêts  matériels?  C'est  ici  que  certains  hommes  de 
l'avenir  triomphent,  par  l'effet  de  cette  confusion  que  nous 
avons  signalée  entre  l'Église  chrétienne  et  l'Eglise  catho- 
lique. Rien  de  plus  curieux  que  de  les  entendre  soutenir 
que  le   Christianisme   est    ennemi  du  travail ,   qu'il  s'op- 
pose aux  progrès  du  bien-être  physique,  et  qu'il  condamne 
toute  amélioration   matérielle,  tout  perfectionnement  qui 
ne  concerne  que  ce  monde.  Ils  appuient  ces  étonnantes  ac- 
cusations par  l'exemple  des  anachorètes  de  la  Thébaïde,  des 
moines  du  temps  féodal  et  des  fainéans  de  toutes  les  époques. 
Allez  !  rhéteurs  oisifs!  pour  la  peine  d'un  mensonge  aussi 
absurde,  nous  ne  voudrions  vous  condamner  qu'à  partager 
pendant  un  an  les  travaux  d'un  morave  d'Allemagne,  d'un 
presbytérien  d'Ecosse  ou  d'un  Chrétien  de  l'une  des   déno- 
minations  religieuses  d3s   États-Unis.    Vous    nous  diriez  , 
après  cette  épreuve,  si  les  Chrétiens  sont  ennemis  du  tra- 
vail,  et  s'ils  ne  fabriquent  pas  aussi  bien  que  les  jiisciples  de 
Saint-Simonl 

Résumons-nous.  En  adoptant  l'Evangile,  la  France  n  en- 
trerait point  dans  une  voie  rétrograde,  mais  dan»-une  voie 
de  perfectionnement.  11  n'y  a  pas  une  seule  idée,  pas  une 
seule  amélioration  politique  ,  pas  un  seul  intérêt  matériel 
qui  ne  fut  secondé  par  la  foi  chrétienne,  bien  loin  d'en  être 
compromis  ;  et  cjuaud  on  se  fonde  sur  je  ne  sais  quelle  in- 
suffisance du  Christianisme  ,  pour  en  déduire  qu'il  est  im- 
possible d'y  ramener  le  peuple  français  ,  on  part  d'un  prin- 
cipe faux  pour  arriver  à   une  conclusion  qui   ne  l'est  pas 

moins. 

Cependant,  après  avoir  répondu  aux  objections  des  divers 
partis  politiques,  nous  sommes  loin  de  nous  dissimuler  tout 
ce  qu'il  y  a  de  difficultés  et  d'obstacles  dans  l'ceuvrcd'évan- 
géliser  la  France.  L'irréligion  a  jeté  dans  notre  sol  de 
profondes  racines.  Le  Catholicisme  a  soulevé  des  haines 
puissantes  et  une  extrême  défiance  contre  la  foi  chrétienne. 
D'ailleurs,  le  caractère  français  n'est  pas  naturellement  re 
iigieux  ;  il  a  besoin  d'être  plus  fortement  remué  que  celui 
de  tout  antre  peuple  pour  devenir  sérieux  sur  les  intérêts 
d-e  l'éternité.  Mais  si  1  œuvre  est  difficile,  la  force  du  Chris- 
tianisme est  grande.  L'homme,  quelles  que  soient  les  cir- 
constances où  il  se  trouve  placée  ne  peut  abdiquer  entière- 
ment sa  nature,  ni  les  besoins  de  sa  conscience,  ni  les 
craintes  qui  l'agitent,  ni  le  désir  d'être  heureux.  La  doc- 
trine de  l'expiation  ,  cet  immense  levier  du  monde  moral, 
a  converti  l'empire  romain  qui  offrait  assurément  plus 
d'obstacles  que  la  France  de  nos  jours  ;  elle  a  réveillé  ,  par 
la  voix  dès  réformateurs,  l'Europe  qui  s'était  endormie  dans 
des  ténèbres  de  mort  ;   celte  même  doctrine  nous  promet 


encore  aujourd'hui  de  nobles  succès  cl  des  victoires  éclu- 
tantes.  Déjj;  l'oeuvre  est  commencée  parmi  nous;  le  feu  est 
allume  ,  selon  la  Parole  de  Christ,  et  il  ne  s'éteindra  point. 


LEGISLATIOIV. 

Histoire  des  Colonies  pénales  de  l'Angletebbe  dans  l'Aes-' 
TiiALiE,par  M.  Ernest  de  Slosseville, conseiller  de  pré- 
fecture de  Seine  et-Oise.  Un  vol.  iii-8°.  Ciicz  Adrien  Lc- 
clère  et  C,  quai  des  Augustins,  n.  35.  Prix  :  -  fr. 

DEUXIÈME    ET    DEBNIEK    ARTICLE. 


«  C'est  un  fait  digne  de  remarque,  dit  M.  de  Blosscville, 
»  que  la  plupart  des  sociétés  ont  eu  pour  fondateurs  les  hom- 
1)  mes  les  moins  propres  à  vivre  en  société.  »  Cette  assertion 
est  exacte,  et  il  serait  flicile  de  le  démontrer  ;  mais  hâtons- 
nous  d'ajouter  que  l'œuvre  de  ces  hommes  s'est  en  général 
bornée  à  vaincre  des  difficultés  physiques  ou  à  faire  préva- 
loir \i  droit  de  la  force  ,  et  qu'ils  ont  le  plus  souvent  légué 
à  leurs  successeurs  le  soin  de  créer  l'œuvre  sociale  propre- 
ment dite.  La  tâche  d'un  Numa  ne  saurait  appartenir  à  un 
Romulus.  Ces  noms  ne  rappellent  pas  seulement  les  rois  qui 
les  ont  portés;  ils  nous  paraissent  aussi  caractériseï  l'esprit 
et  les  travaux  des  deux  premières  générations  de  tout  peu- 
ple qui  passe  du  simple  état  d'agglomération  à  un  véritable 
état  social.  Les  colonies  pénales  de  la   Nouvelle-Galles  du 
Sud  sont  entrées,  par  les  émigraiions  volontaires  et  par  les 
naissances,  dans  cette  seconde  phase  de  leur  existence  ,  et 
leurs  progrès  y  sont  d'autant  plus  rapides  que  le  souvenir 
des  institutions  de  la  mère-patrie  et  les  liens  qui  les  y  ratta- 
chent leur  épargnent  à  beaucoup  d'égards  les  tâtonneinens 
et  les  mécomptes.  Nous  avons  déjà  montré  quelle  est  au- 
jourd'hui leur  prospérité  matérielle;  il  ne   sera  peut-être 
pas  sans  intérêt  d'étudier  de  plus  près  encore  cette  associa- 
tion étrange  et  de  considérer  les  élcmens  dont  elle  se  com- 
pose. 

Le  gouvernement  anglais  a  voulu  profiter  des  facilités 
que  lui  offi'aient  les  émigrations  volontaires  pour  se  dé- 
cJiarger  de  la  plus  grande  partie  des  frais  d'entretien  des 
ccnvicls.  Pour  obtenir  une  concession  de  G^o  acres  ,  un 
émigré  doit  justifier  d'un  capital  de  5oo  liv.  st.,  et  propor- 
tioiuiellcment  un  planteur  peut  obtenir  jusqu'à  2,5Go  acres, 
en  contractant  l'obligation  de  se  cliarger  d'un  conviât  par 
chaque  centaine  d'acres.  D'un  autre  côté,  tout  acquéreur 
([ui,  dans  l'intervalle  de  dix  ans  après  son  acquisition,  a,  par 
l'emploi  cl  l'entretien  de  convicts ,  soulagé  l'Etat  d'une 
charge  égale  à  dix  fois  le  montant  de  son  prix  d'achat ,  en 
estimant  a  i()  liv.  st.  l'entretien  annuel  d'un  convïrt  ,  est 
remboursé  de  cette  valeur  ,  mais  sans  intérêts.  Il  ne  reste 
guère  ainsi  à  la  charge  de  la  colonie  que  les  convicts  incor- 
rigibles que  nul  planteur  n'ose  employer  et  dont  on  forme, 
sous  le  nom  de  clearing-gangs  ,  des  compagnies  de  défri- 
cheurs, travaillant  sous  des  chefs  et  soumis  à  la  plus  sévère 
discipline  ;  sans  aucun  contact  avec  ces  hommes,  chaque  co- 
lon peut  faire  entreprendre  ses  défrichemens  à  un  prix  ar- 
rêté d'avance  avec  l'autoi'ilé. 

A  l'expiration  de  leur  peine  ,  les  convicts  passent  dans  la 
classe  des  e/;ifi/(c//j«;  ils  obtiennent  une  concession  de  terrain, 
jouissentdo  touslesdroitsdecitovensdela  colonie,  et  devien- 
nent les  égaux  des  planteurs  dont  ils  étaient  jusque  là  les  su- 
bordonnés. On  comprendra  sans  peine,  d'un  côté, comment 
l'amour-proprc  des  émigrés  volontaires  doit  être  froissé 
parcelle  assimilation,  et,  de  l'antre,  comment  l'orgueil 
des  émancipés  les  porte  à  se  prévaloir  de  tous  les  avantigcs 
de  leur  position  nouvelle  et  à  repousser  comme  des  préten- 
tions aristocratiques  les  distinctions  que  leurs  anciens  maî- 
tres cherchent  à  établir.  Comme  ils  forment  aujourd'hui  la 
clr-sse  la  plus  riche  et  la  plus  active,  ils  savent  faire  valoir 
l'importance  qu'on  est  obligé  de  leur  reconnaître  ,  et  ilj 
soutiennent  avec  raison  que  !a  condition  essentielle  de  la 
société  qu'il  s'agit  de  former  étant  l'-^iibli  du  passé ,  c'est  un 
crime   de    lèse-colonie  que  .d'enfreindre,  par    d'intcrmi- 


LE  SEMEl'R. 


^25 


nables  récriminations,  la  première  loi  de  l'association  dont 
on  a  librement  choisi  de  fiiic  partie.  En  vain  le  gouverneur 
Macquarie  voulut  il  faciliter  un  ra|)proclienient  entre  les 
deux  partis  en  accneillant  tous  les  Colons,  (jueiijuo  lut  leur 
oi-igine,  avec  une  égalité  complète  d'égards,  en  les  admet- 
tant indistinctement  à  sa  table  et  eu  l'ermant  sa  maison  à 
quiconque  refusait  d'imiter  sa  tolérance:  il  ne  put  vaincre 
les  résistances,  et  aujourd'hui  encore  la  désuniou  continue. 
Les  efforts  du  gouvernement  anglais  pour  y  mettre  un  ter- 
me, en  envoyant  à  la  Nouvelle- Galles  un  commissaire 
chargé  d'en  constater  les  cau>cs ,  n'ont  fait  que  la  rendre 
plus  tranchée  :  on  a  eu  l'imprudence  de  publier  les  notes 
qu'il  avait  recueillies;  c'était  fouinir  de  nouveaux  motifs  à 
la  haine  des  partis. 

Une  troisième  classe,  distincte  des  deux  autres,  qui  de- 
vient tous  les  jours  plus  nombreuse  et  qui  liuira  saus  douU- 
par  dominer  le  reste  de  la  colonie  par  la  force  numérique  et 
Ja  prépondérance  financière,  quoique  des  distinctions  d'o- 
rigine maintiennent  encore  dans  son  sein  quelques  divi- 
sions ,  qui  tendent  sans  cesse  à  s'éteindre,  est  celle  des  hom- 
mes libres  nés  dans  l'Australie  :  ils  préfèrent  le  commerce 
et  la  navigation  à  la  culture  des  tet  res  ,  parce  qu'ils  sont  ha- 
bitués à  la  considérer  comme  le  dégradant  attribut  des  coii- 
victs.  Cette  défaveur  ne  peut  être  que  passagère;  il  est  im- 
possible que  l'accroissement  de  la  population  ne  rende  bien- 
tôtà  l'agriculture  la  considération  qu'elle  mérite.  Les  blancs 
nés  dans  le  pays  offrent  à  l'ordre  public  les  garanties  que 
leurs  pères  ne  présentaient  pas  ;  il  est  rare  qu'on  en  voie 
comparaître  devant  les  cours  de  justice,  même  pour  des 
motifs  peu  gi'aves. 

Telle  est  la  population  *dc  la  Nouvelle-Galles  du  Sud  , 
ainsi  que  nous  la  fait  connaître  M.  de  Blosseville.  M.  Du- 
raont  d'Urville ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit ,  saus  nous 
révéler  précisément  des  faits  nouveaux  sur  l'état  moral  et 
politique  du  pays,  nous  permet,  par  les  extraits  des  jour- 
naux de  la  colonie  qu'il  a-  insérés  dans  le  récit  de  son  voyage , 
d'en  mieux  saisir  les  traits  caractéristiques.  h'AiisIra/asiaii 
et  le  Motiitor,  auxquels  il  fait  surtout  des  emprunts,  sont 
deux  feuilles  d'opposition  qui  ont  réclamé  avec  une  grande 
énergie  pour  la  Nouvelle-GalL-s  du  Sud  ,  une  assemblée 
représentative  et  le  jugement  par  jury.  Cette  dernière  in- 
stitution a  été  obtenue;  mais  pour  remédier  aux  dangers 
qu'elle  pourrait  avoir  dans  la  situation  actuelle  de  la  société, 
la  compétence  du  jury  u'est  jamais  admise  que  du  consente- 
ment des  deux  parties  :  si  l'une  d'elles  le  refuse  ,  la  cause 
es|,  portée  devant  uu  juge  et  deux  assesseurs.  Le  gouverne- 
ment n'a  pas  trouvé  à  pi  opos  d'accorder  encore  à  la  colonie 
une  assemblée  représentative;  il  ne  la  croit  pas  mûre  pour 
cette  institution  ,  quoique  vingt-quatre  colons  ,  dont  les 
fortunes  réunies  s'élèvent  à  pSo.ooo  liv.  st.  se  soient  enten- 
dus pour  la  demander.  En  1824,  ou  a  formé,  pour  quatre 
ans,  UD  conseil  législatif,  composé  de  cinq  membres  au 
moins,  et  de  sept  au  plus,  dont  la  nomination  appartient 
au  roi;  en  1829,  le  nombre  de  ses  membres,  a  été  porté  à 
quinze,  savoir,  le  gouverneur,  le  premier  juge,  l'archidiacre, 
le  secrétaire  colonial ,  l'avocat-général ,  le  collecteur  des 
douanes,  l'auditeur-général  des  comptes,  un  officier  supé- 
rieur ,  six  habitans  notables  et  un  capitaine  de  marine.  Cette 
Qiganisation  nouvelle  a  fait  taire  une  partie  des  plaintes; 
cependant  la  grande  majorité  des  colons  continue  à  deman- 
der une  assemblée  législaùve  élective;  on  ne  diffère 
guères  que  sur  le  nombre  démembres  dont  elle  devrait  être 
composée.  Le  Monilor  cherche  à  prouver  qu'il  y  a  bien 
trois  cents  colons  capables  de  devenir  les  législateurs  de  la 
colonie.  Ce  journal ,  qui  est  écrit  avec  talent,  mais  avec  pas- 
sion, excite  les  colons  à  ne  pas  s'en  reposer  sur  les  plus  riches 
pour  leur  procurer  les  libertés  qu'ils  réclament,  mais  à  agir 
eux-mêmes  dans  leur  propre  cause;  nous  pensons  qu'il  ne 
sera  pas  sans  intérêt  pour  nos  lecteurs  d'avoir  un  éch  intillon 
de  l'opposition  que  font  nos  antipodes: 

«  Le  peuple  ne  doit  attendre  aucun  appui  de  l'aristocra- 
tie; ce  serait  trop  espérer  de  la  bassesse  de  la  nature  hu- 
maine. Il  n'aime  lui-même  la  liberté  qu'en  ce  qu'elle  con- 
tribue à  son  propre  pouvoir  et  à  sa  prospérité.  C'est  par  le 
même  motif  que  l'aristocratie  déteste  la  liberté  en  ce  que 
chaque  pas  que  le  peuple  gagne  vers  le  pouvoir  est  regardé 
par  elle ,  bien  que  ce  ne  soit  pas  notre  manière  de  penser, 


comme  autant  d'enlevé  au  sien.  Pourquoi  donc ,  ô  colons  de 
la  J\ouvelle-Galles,  vous  flattez-vous  du  vain  espoir  de 
voiries  Mac-Artiiur,  les  Jamison  ,  les  Cox,  les  Jones,  les 
VVolstonccraflet  les  Biown  s'avancer  pour  vous  conduire 
vers  ic  trône  et  à  la  banc  des  deux  Chambres  ?  Renfermés 
chaque  jour  .avec  le  gouverneur,  ou  l'ami  du  gouverneur, 
oui  ami  de  l'^mi  du  gouverneur,  revêtus  des  magistra- 
tures promus  aux  rangs  du  conseil  ou  des  comités  ,  maî- 
tres de  choisir  des  terres,  quand  d'autres  ne  savent  où 
en  trouver,  ou  ne  peuvent  s'en  procurer  quand  ils  eu 
ont  découvert,  ayant  le  pouvoir  de  faire  établir  des  im- 
pots sur  certains  produits  coloniaux,  de  manière  à  élever 
la  valeur  de  leurs  propres  domaines  par  suite  même  de  ces 

nouvelles  taxes quels  insensés  vous  êtes,  ô  colons  de 

1  Australie  !  d'imaginer  que  de  pareils  individus  puissent 
être  de  vrais  patriotes  !..  D'ailleurs,  6  stupides  cultivateurs, 
qu'y  a-t-il  donc  de  si  remarquable  dans  les  noms  que  nous 
venons  de  prononcer,  qui  puisse  vous  faire  augurer  que 
votre  gracieux  souverain  et  son  auguste  parlement  prête- 
ront plutôt  l'oreille  à  leur  voix  qu'à  votre  propre  voix, 
qu  à  celle  du  peuple  !  Des  personnages  comblés  de  titres  et 
de  dignités  ,  comme  les  Noithumberland  ,  les  Norfolk  ,  les 
Suffolk,  les  Warwick,  les  Essex  ,  les  Bathurst  et  les  Li- 
verp(>ol  ,  parmi  les  pairs  d'Angleterre  et  comme  les 
Canuing  ,  les  Peel ,  les  Mackintosh  ,  les  Biougham  , 
les  Bright,  les  Forhcs ,  les  Denham  et  les  Ridley  dans 
la  chambre  des  communes ,  se  sentiront-ils  mieux  dis- 
posés pour  votre  cause  ,  en  voyant  votre  pétition  signée 
par  des  officiers  ou  des  ex-officiers  civils  et  militaires,  que 
si  elle  l'était  par  des  tanneurs  ,  des  fabricans  de  savon  , 
des  chapeliers ,  des  cordonniers  ,  des  chandeliers  ,  des  dis- 
tillateurs, des  brasseurs,  des  marchands  et  de  petits  pro- 
priétaires de  3o  ou  40  acres  de  terrain  ?  Hors  du  pays  il  n'y 
a  plus  d'aristocratie.  S'il  s'agit  des  autres,  les  sentimens  lé- 
gitimes du  cœur  humain  reprennent  leur  cours  naturel: 
nous  osons  assurer  que  l'aristocratie  elle-même  ,  en  portant 
ses  regards  sur  une  autre  nation ,  se  sent  plus  intéressée  au 
soit  du  peuple  qu'à  celui  de  la  noblesse.  Outre  cela,  com- 
bien la  noblesse  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud  doit  sembler 
méprisable  aux  nobles  et  aux  gentilshommes  de  l'antique 
et  vénérable  Angleterre?  L'allusion  même  que  nous  faisons 
de  nos  gueux  pai-veuus  à  une  vraie  noblesse  doit  exciter 
leur  dérision.  Quelle  absurdité  donc  de  votre  part,  petits 
cultivateurs,  marchands  et  fabricans  de  Sydney  et  de  Para- 
matta,  vous  qui  formez  le  corps  même  delà  communauté, 
d'imaginer  que  votre  voix,  dans  une  assemblée  constitution- 
nelle de  notre  comté  de  Cumberland,  ne  sera  pas  écoulée, 
parce  que  les  débris  du  régiment  de  la  Nouvelle  Galles,  qui 
se  révolta  contre  le  gouverneur  Bligh,  et  les  banqueroutiers 
de  l'Angleterre,  niaîties  aujourd'hui  des  plus  riches  pâtu- 
rages de  la  colonie,  affectent  de  se  tenir  à  l'écart  de  ces  as- 
semblées ,  et  sont  décidés  à  y  porter  obstacle ,  de  peur  que 
le  monopole  du  pain  et  du  poisson,  dont  ils  ont  joui  jus- 
qu'aujourd'hui par  des  intrigues  de  cour  et  des  tripotages 
politiques  ne  leur  soit  ravi  pour  toujours,  par  l'établisse- 
ment du  jugement  par  jury  et  d'une  assemblée  législative 
de  cent  ou  deux  cents  membres  choisis  par  vous!  » 

Qui  ne  reconnaîtrait  dans  ces  luttes  une  nation  qui  a  hérité 
des  passions  politiques  de  notre  vieille  Europe?  Et,  en  ef- 
fet, ne  vient-elle  pas  de  voter  des  félicitations  au  peupi* 
français  au  sujet  du  succès  de  la  révolution  de  juillet,  qu'elle 
n'a  appris  que  cette  année?  Mais  qui  ne  s'appercevrait  en 
même  temps  que  les  quarante-quatre  ans  écoulés  depuis  Va 
fondation  de  cette  colonie  ont  suffi  pour  la  rendre  impro- 
pre à  la  destination  qu'on  lui  avait  d'abord  dounée?  «  C'ctl 
»  une  société  dont  la  croissance  est  plus  rapide  que  celle 
»  d'un  homme  ,  dit  M.  de  Blosseville  ,  et  le  jour  ne  tarder» 
»  sans  doute  pas  à  naître  où  les  familles  d'émancipés  clles- 
»  mêmes,  oubliant  leur  origine,  feront  entendre  à  leur 
»  tour  à  la  mère-patrio,  les  griefs  de  Franklin.  Mais  de  loug- 
»  temps  l'espace  ne  manquera  ,  sur  le  cinquième  cont 
n  nent ,  à  aucune  variété  de  population  ;  et  les  conda 
»  pourront,  pendant  bien  des  générations,  occupe^ 
i>  vant-garde  des  défrichemens.   »  i 

Nous  venons  de  considérer  les  desseins  dès  homii|ps;.  H 
est  temps  de  rechercher  si  nous  ne  pouvons  pas  aussi 
vrir  en  partie  le  dessein  de  Dieu,  en  permettant  ce 


Î26 


LE  SEMEUR. 


lier  établissement.  Nous  ne  nous  trompons  sans  doute  pas, 
en  supposant  qu'il  a  voulu  oMVir  à  ces  mallieureux  dcportcs 
des  occasions  inattendues  d'eulcndrc  son  Evangile  et  de  se 
convenu-  a  lui.  Plusieurs  des  ministres  aiijjlicans  qui  rési- 
dent uuiiombie  de  donz:e,à  la  Nouvelle-Galles  ,  sont  des 
liomîaesd'uii  grand  mérite  ;  nous  avons  déjà  fait  connaître 
l'un  d'eux,  le  respectable  INI.  JNIarsdcn.  M.  de  151osscvilie 
vante  aussi  les  efforts  actifs  des  missionnaires  weslcyeiis,  Il 
parait  CRIC  les  travaux  de  ces  chrétiens  n'ont  pas  été  inutiles, 
et  que  ia  vraie  piété  se  trouve,  à  quelque  degré ^  à  Syd- 
ncv  ,  comme  partout  où  l'Evangile  est  prêché;  on  peut 
le  "c'onciure  de  quelques  plaisanteries  du  journal  le  Blu- 
iiitor  qui  ,  après  avoir  séparé  les  femmes  et  les  jeunes  filles 
en  deux  classes,  dont  la  première  comprend  celles  qui  ai- 
ment les  bals ,  les  concerts  et  les  spectucics,  et  la  seconde , 
celles  qui  préfèrent  les  idées  sérieuses ,  demande  si  l'archi- 
di&crc  n'aurait  pas  assez  de  zèle  pour  ordonner  aux  chape- 
lains d'ouvrir  les  églises  un  soir  par  semaine  en  faveur  de 
ces  dernières ,  ajoutant  qu'eu  tout  cas,  les  ministres  métho- 
distes se  trouveront  heui-eux  de  pouvoir  leur  rendre  ce 
service.  Ajoutons  à  ce  témoignage  involontaire  celui  de 
M.  ÎNlarsden  :  a  Souvent  mon  âme  est  confondue  d'admira- 
»  tion  dit  il,  quand  je  médite  sur  les  voies  mystérieuses  de 
»  l'amour  de  notre  Dieu;  il  est  donc  vrai  qu'il  a  amené 
»  ici ,  pour  être  sauvés  ,  de  malheureux  condamnés  qui , 
»  dans  leur  patrie  ,  avaient  rejeté  le  conseil  de  sa  miséri- 
»  corde  à  leur  épard?  »  Ces  malfaiteurs  convertis  ont 
formé  à  Sydnev  une  société  biblique  qui  a  pour  but  de 
répandre  les  Saintes  -  Ecritures  parmi  les  colons  et  qui 
poursuit  cette  tâche  avec  activité.  L'un  de  ses  membres, 
M.  Threlkweld  a  traduit  l'Evangile  selon  Saint-Luc  dans 
la  langue  des  indigènes. 

Les  missionnaires  qui  travaillent  à  la  conversion  des  na- 
turels de  la  Nouvelle-Gilles  du  Sud  et  de  Van-Diemen 
appartiennent  presque  tous  à  la  Société  des  missions  wes- 
leyiniies.  Ce  soni  MM.  Walker,  Leigh ,  Horton ,  Har- 
per  Carwosso  et  Schofield.  Ils  ont  divisé  tout  le  pays  dont 
ils  ont  entrepris  la  régénération  morale  en  quatre  districts  , 
dans  lesquels  ou  compte  déjà  cpiatorze  stations  qu'ils  visitent 
rcfulièremeut  et  où  ils  out  fondé  plusieurs  écoles.  Le  con- 
tacl  des  Conviais  avec  les  aborigènes  a  eu  des  iésultats  bien 
differens:  ils  leur  ont  communiqué  plusieurs  de  leurs  vices, 
entre  antres  celui  de  l'ivrnguer.e.  Par  une  singularité,  dont 
roljscrvalion  ne  doit  pas  être  négligée  par  les  philologues, 
les  sauvapes  qui  en  eut  dans  les  environs  de  Sydney  et  qui 
ont  à  iieine  appris  quciqacs-unos  des  locutions  anglaises  les 
plus  lia'jilucUcs,  n'igncrcnt  aucun  des  mystères  de  ce  voca- 
bulaire des  prisons  ,  qui  forme  un  dialecte  à  part  dans  la 
îan»ue  nationale.  Le  principal  obstacle  à  l'influeuce  salu- 
taire cjue  les  missionnaires  désirent  exercer  sur  les  indigènes, 
c'est  la  vie  nomade  que  ceux-ci  mènent;  ils  forment,  au  reste, 
une  race  physiquement  et  moralement  abâtardie. 
•  Nous  aimons  à  considérer  les  colonies  pénales  de  l'Austra- 
lie et  les  établissemens  libres  qui  se  trouvent  sur  différens 
points  de  cette  vaste  contrée,  et  en  particulier  sur  les  bords 
de  la  rivière  des  Cygues ,  comme  des  postes  avancés  de  la 
civilisation  ,  où  le  Christianisme  peut  préparer  ses  plans 
pour  de  nouvelles  conquêtes.  Nons  ne  regardons  pas  même 
comme  étrangères  aux  vues  de  la  Providence  les  fréquentes 
évasions  de  convicls  du  Porl-Jackson  ,  qui  ,  se  réfugiaut 
dans  les  nombreuses  îles  de  l'Océanie,  s'y  préparent,  quoi- 
qu'à  leur  propre  insu,  à  devenir,  bientôt  peut-être,  d'utiles 
interprètes  pour  les  missionnaires  qui  y  débarqueront  après 
eux.  Mais  sans  anticiper  sur  les  événemcns,  comment  ue 
pas  admirer  tous  les  avantages  que  la  colonie  de  Sydney  a 
déjà  présentés  pour  la  fondation  d'élabîissemens  mission- 
naires dans  les  îles  de  la  mer  du  Sud  et  notamment  dans  la 
Nouvelle-Zélande? M.  Marsden,  qu'on  a  appelé  avec  raison 
l'apôtre  de  l'Austraiie  ,   conçut  l'idée  de  porter  l'Evangile 


pour 

fin  de  i8i4,  accompagné  de  trois  missionnaires  qui  avaient 
résolu  de  s'y  établir  avec  leurs  familles.  D'autres  mission- 
naires, appartenant  à  la  même  société  et  à  la  société  des 
missions  wesleyennes  y  ont  dès-lors  fondé  diverses  stations  , 
et  quoique  chaque  année  ait  vu  se  renouveler  des  massacres 


aux  environs  et  jusque  dans  l'intérieur  de  ces  établissemens» 
une  perspective  encourageante  s'ouvre  aujourd'hui  devau' 
les  évangélistes  de  la  Nouvelle-Zélande;  des  conversions 
nombreuses  et  réelles  ont  déjà  été  leur  récompense.  Les 
immenses  travaux  auxquels  ils  se  sont  livrés  auraient  été 
impossibles  s'il  n'y  avait  eu  sur  quelque  côte  voisine  un  port 
où  ces  travaux  eussent  pu  être  conçus  et  préparés.  Dieu  le 
savait;  et  pour  frayer  la  voie  à  ses  serviteurs,  il  a  retiré  de 
dessous  le  glaive  déjà  prêt  aies  frapper,  des  hommes  qui 
formaient  la  lie  des  sociétés  humaines  et  la  balayure  des 
cachots,  et  les  a  choisis  pour  fonder  une  colonie  florissante 
qui  devait  servir  à  l'avancement  de  sa  gloire  et  au  salut  de 
plusieurs  peuples.  Il  y  a  dans  ces  dispensatious  de  Dieu 
quelque  chose  qui  étonne  et  qui  fait,  plus  encore  peut-être 
que  les  directions  ordinaires  de  son  amour,  admirer  à  de 
cf^tivcs  créatures  comme  nous  le  sommes,  cette  sagesse 
qui   gouverne  le  monde  et  qui  est  toujours  la  même. 


L'IIVCARIVATIOIV  *. 

La  plus  grande  objection  que  la  raison  ait  élevée  contre 
le  dogme  ,  ou  plutôt  contre  le  fait  de  la  Rédemption  ,  c'est 
l'incompréhensibilité  même  de  ce  mystère  de  la  révélation; 
mais  d'abord  il  nous  paraît  injuste  d'intenter  contre  l'Évan- 
gile une  accusation  qu'd  prévient  lui-même  et  qu'il  annule 
en  nous  proposant  la  maiiifcslalion  de  Dieu  en  chair 
comme  un  mystère  ir.accessible  à  la  raison.  S'il  nous  ensei- 
gnait cette  doctrine  comme  une  vérité  fort  simple ,  toute 
naturelle  et  que  l'esprit  humain  serait  capable  de  com- 
prendre et  d'analvser,  on  aurait  dro  tde  lui  reprocher  c'ètre 
incompréhensible  ;  mais  comme  il  nous  la  donne  partout 
pour  mvstérieuse ,  et  qu'il  nous  déclare  en  cent  endroits 
qu'elle  est  infiniment  au-dessus  de  la  raison ,  et  que  même 
la  raison  ,  dans  son  état  actuel  d'égarement  et  de  ténèbres , 
ne  peuty  voir  autre  chose  qa  un  scandale  cliine Jolie ,\\  n'y 
a  plus  lieu  à  se  choquer  d'une  obscurité  partielle  que  l'Evan- 
gile lui-même  avoue  ,  et  qu'il  ne  prétend  pas  que  l'homme 
puisse  dissiper  complètement.  D'ailleurs  ,  demanderai-je  , 
pourcjuoi  exiger  de  la  religion  des  preuves  et  un  genre  d'é- 
vidence dont  elle  n'est  pas  susceptible  ?  Chaque  ordre  de 
sciences  ,  se  plaçant  sur  le  terrain  qui  lui  est  propre  ,  se 
prouveà  sa  manière,  et  fournit  des  argumens  particuliers  qui 
ne  sont  bons  que  pour  lui ,  et  qui  se  refusent  souvent  par 
leur  nature  à  être  employés  dans  le  domaine  d'autres  scierv- 
ces.  Ainsi  les  mathématiques  s'appuient  sur  des  démons- 
trations rigoureuses,  l'histoire  en  appelle  au  témoignage, 
la  morale  et  la  religion  parlent  au  sentiment  et  s'adressent 
avant  tout  à  la  conscience.  N'est-  il  donc  pas  déraisonnable 
et  même  injuste  de  prétendre  que  la  science  du  salut,  abdi- 
quant sa  nature,  do.t  emprunter  aux  sciences  exactes  leurs 
calculs  et  leurs  démonstrations,  et  se  faire  maîtresse  de  phi- 
losophie ?  J'aimerais  autant  que  l'on  demandât  à  un  pro- 
fesseur de  mathématiques  dé  prouver  les  élémensd'Fuclide 
parle  sentiment;  il  n'y  aurait  pas  plus  d'absurdité  dans 
cette  dernière  prétention  que  dans  la  première. 

On  pourrait  prouver  jusqu'à  l'évidence  que,  dans  les 
trois  quarts  au  moins  des  choses  que  l'homme  croit ,  c'est 
par  la  foi  et  le  sentiment  qu'il  est  guidé  plutôt  que  par  le 
raisonnement ,  et  que  ce  qu^il  connaît  des  êtres  ou  des  ob- 
jets qui  l'entourent,  et  avec  lesquels  il  se  trouve  en  relation, 
c'est  moins  leur  essence,  leur  nature  intrinsèque,  que  les 
rapports  qu'ils  ontavec  lui. Quelle  part  a  le  raisonnement, 
je  vous  prie,  dans  l'amitié, dans  la  nianière  dont  naissent  et 
se  développent  en  mous  les  affections  qui  nous  unissent  à 
des  parens  ou  à  des  amis ,  et  en  général  dans  les  sympa- 
thies que  nous  éprouvons  pour  tels  ou  tels  de  nos  sembla- 
bles ?  Quelle  part  a  le  raisonnement  dans  la  plupart  de  nos 
croyances  historiques?  Quelle  part  a-t-il  dans  les  actes  et  les 
circonstances  de  notre  vie  habituelle?  — Vous  respirez  à  cha- 
que seconde  l'air  qui  pénètre  dans  vos  poumons  pour  y  vivi- 
fier la  masse  de  votre  sang,  et  dont  la  privation  entraîne- 

*  Nous  extrayons  ces  réflexions  d'un  discours  prononcé  dimanche  der- 
nier dans  la  Chapelle  chrétienne  des  Ga'.eries  de  Fer  (  Boulevart  des  Ita- 
liens ). 


LE  SEMEUR. 


127 


railsuliltcinciU  la  cessation  de  votre  vie  animale;  mais  est- 
il  jamais  entré  dans  votre  pensée  de  chercher  à  analyser 
l'atinosplu'rc  et  de  séparer  les  parties  qni  la  composent? 
Non,  vous  savez  qne  vous  ne  pouvez  vivre  sans  air,  mais 
vous  i{;norez  les  élémens  primilii^  et  constitutifs  de  ce  corps  , 
ou  si  vous  les  connaissez  par  l'étude  de  la  chimie,  avouez 
que  ce  n'est  pas  cette  connaissance  qui  vous  fait  vivre  ,  c'est 
ini  hesoin  de  votre  organisation  physi([ue,  fondé  sur  les 
rapports  de  l'air  avec  elle,  c'est  l'usage  que  vous  laites  de 
Torginc  de  la  respiration  pour  attirer  cet  air  en  vous  et 
j)Our  le  rejeter. —  Ainsi  encore  vous  savez  que  le  feu  ,  lors- 
que vous  vous  tenez  aune  certaine  dist:uice  de  lu-,  produit 
nue  douce  chaleur  ([ui  est  salutaire  à  votre  corps ,  que  si 
vous  en  approchez  de  trop  près  il  vous  brûle  ,  et  tout  cela 
se  fait  sans  (|ue  vous  ayez  pénétré  par  l'analyse  ou  le  rai- 
sonnement la  nature  du  feu;  encoi'e  ici  vous  ne  saisissez 
qu'un  rapport  et  pas  antre  chose.  Il  en  est  de  même  à  l'é- 
gard des  mystères  de  l'Évangile  et  en  particulier  de  celui  de 
l'incarnation;  il  nous  est  impossible  d'en  approfondir  la 
nature,  Biais  nous  pouvons  en  connaître  les  rapports  avec 
notre  âme.  Le  coriirnent  du  mystère  nous  est  caclié ,  et  que 
nous  importe  d'ètie  éclairé  à  cet  égard?  C'est  là  le  coté 
obscur  du  fait,  etil  ne  nous  est  pas  donné  de  le  comprendre, 
parce  qu'il  tient  essentiellement  à  la  nature  de  l'Etie  infini 
et  incompréhensible  ,  qui  se  révèle  dans  le  mystère.  Mais 
iii pourquoi  dn  mvstère  est  accessible  à  notre  raison;  c'est 
là  ce  qu'il  nous  importe  de  connaître,  c'est  là  le  côté  lumi- 
neux qu'il  nous  est  permis  de  considérer  ,  et  sur  lequel  la 
Bdîle  appelle  même  notre  plus  sérieuse  attention  ;  en  un 
mot,  il  ne  nous  appartient  pas  de  juger  du  moyen  que  Dieu  a 
trouvé  bon,  dans  sou  éternelle  sagesse,  d'employer  pour  no- 
tre salut,  mais  il  est  de  notre  compétence  de  reconnaître  la 
nécessité  de  ce  moven  et  d'en  faire  l'essai  sur  notre  âme. 

Or,  c'est  précisément  sur  ce  pourquoi  du  mystère,  sur 
cette  tiécessilé  As  la  rédemption,  sur  le  besoin  que  vous 
devez  éprouver  de  cette  œuvre  de  grâce  ,  et  sur  l'influence 
qu'elle  peut  exercer  snr  votre  régénération  et  votre  éternel 
bonhein- ,  que  je  voudrais  vous  présenter  quelques  ré- 
flexions. Vous  êtes  pécheurs;  j'admets  cette  vérité  comme 
un  fait,  et  je  ne  m'arrêterai  pas  à  la  prouver.  Votre  cons- 
cience et  votre  expérience  de  tous  les  jours  doivent  vous 
en  diie  à  cet  égard  plus  que  toutes  niis  paroles;  vous  avez 
violé  la  loi  d'un  Dieu  saint  et  juste,  et  comme  transgrcs- 
scurs  vous  mciritez  la  condamnation  prononcée  par  cette 
loi  ,  qui  ne  peut  pas  plus  changer  que  Dieu  ne  change  lui- 
même.  Coupables  vous  avez  donc  besoin  d'un  pardon  qui 
mette  la  paix  dans  votre  conscience,  et  qui  vous  rassure  sur 
les  conséquences  terribles  de  vos  péchés;  asservis  au  mal  ,  il 
£iut  que  vous  obteniez  votre  liberté  et  que  vous  soyez  rais 
dans  un  état  d'âme  tel  que  vous  puissiez  espérer  le  bonheur 
qui  n'est  possible  que  par  la  sainteté.  Or,  cherchez  dans  la 
création  l'être  assez  bon  ,  assez  puissant,  assez  parfait  pour 
opéi'er  votre  réconcialilion  et  votre  délivrance.  Montez  aux 
cieux ,  descendez  dans  les  abîmes,  inti'rrogez  le  passé,  le 
présent,  l'avenir,  appelez  à  grands  cris  votre  libérateur, 
adressez-vous,  j'y  consens,  à  la  plus  noble  et  à  la  plus  par- 
faite des  créatuies  qui  soit  sortie  des  mains  de  Dieu  ,  voiti  ce 
qu'elle  vous  répondra  ,  et  sa  réponse  sera  souverainement 
raisonnable:  «Je  ne  possède  rien  que  je  n'aie  reçu;  mon  exis- 
tence est  une  existence  empruntée  comme  celle  de  toute 
créature;  si  j'ai  persisté  clans  l'obéissance,  je  le  dois  à 
mon  Dieu,  sa  loi  me  le  commandait,  sa  grâce  seule  m'en 
a  rendu  capable.  Répondie  pour  une  seule  créature  devant 
l'éternelle  justice  ,  expier  les  péchés  d'un  seul  être  m'est 
impossible,  puisque  je  ne  saurais  nie  dépouilleretme  dessai- 
sir en  faveur  de  qui  que  ce  soit  d'une  justice  sans  laquelle 
je  ne  puis  subsister  devant  le  Saint  des  saints:  comment  donc 
serais-je  capable  de  satisfaire  pour  des  milliers  de  pécheurs 
ui  auraient  à  faire  la  même  demande  ?  Remettre  la  peine 
ue  aux  transgresseurs,  est  un  droit  qui  n'appartient  qu'au 
souverain  législateur.  11  y  aurait  de  ma  p.irt  témérité, 
crime  ,  sacrilège,  orgueil  abominable  et  digne  de  la  malé- 
diction de  mon  Dieu,  à  penser  cpi'en  vertu  d'un  être  fini  et 
borné  comme  je  le  suis  et  qui  ne  vit  que  de  grâce.  Dieu 
consentira  à  se  relâcher  de  son  immuable  justice  età  pardon- 
ner, n  Cette  réponse  supposée  de  la  plus  parfaite  des  intel- 
ligences, que  le  Seigneur  à  appelée  a  l' existence,  renferme 


:i 


la  première  raison  qui  peut  nous  faire  comprendre,  pour- 
quoi le  Sauveur  de  nos  âmes  doit  être  Dieu  et  non  pas  inie 
créature. 

Mais  le  pardon  n'est  qu'une  partie  de  l'œuvre  du  salut  ; 
la  régénération  ,  qui  en  estia  conséquence,  est  indispensable 
pour  assurer  votre  bonheur.  En  vain  auriez-vous  trouvé  le 
moyen  do  vous  soustraire  à  la  condamnation  que  vos  péchés 
ont  méritée  ;  si  votre  cœur  n'était  pas  changé,  vous  ne 
pourriez  pas  espérer  le  salut;  car  Dieu  est  charité;  le  ciel 
est  un  séjour  ou  règne  la  sainteté;  la  société  dont  on, y 
jouit  est  celle  des  Justes  parvenus  à  la  perfection  ;  la  loi  qui 
régit  la  cite  célesie  est  celle  de  l'éternel  amour.  La  raison 
s'accorJe  avec  la  Bible  pour  proclamer  celte  solennelle  vé- 
rité ,  que  sans  la  sanctification  nul  ne  verra  le  Seigneur. 
Or ,  quelle  œuvre  n'est-ce  pas  que  celle  de  changer  le  cœur 
de  l'homme?  Il  s'agit  de  substituer  l'amour  de  Dieu  à  l'a- 
mour du  monde,  de  remplacer  des  afiéctions  terrestres  par 
des  affections  spirituelles,  de  faire  régner  l'humilité  là  où  l'c- 
gnait  l'orgueil,  d'inspirer  l'amour  de  la  sainteté  et  l'horreur 
du  mai,  de  chasser  la  mort  par  la  vie,  l'égoïsmepar  la  charité, 
et  d'élever  sur  les  ruines  du  péché  l'édifice  de  la  foi ,  de 
l'espérance  et  de  l'amour.  Cette  régénération  morale  ,  cfui 
n'est  rien  moins  qu'une  création  nouvelle  ,  est  d'autant  plus 
difficile  (  si  toutefois  l'on  peut  parler  de  difficultés  quand 
il  est  question  de  Dieu)  que,  dans  la  première  création  , 
Dieu  n'eût  qu'à  dire  :  i)ue  la  lumière  soit,  et  la  lumière  fut; 
que  le  monde  paraisse,  et  le  monde  sortitbrillant  de  gloire 
des  profondeurs  du  néant;  tandis  que  dans  la  seconde  créa- 
tion ,  qui  est  la  régénération  ,  l'iiomme  lutte  avec  Dieu  et 
oppose  d'incroyables  résistances  à  l'action  de  sa  grâce  :  à  son 
amour  il  ne  répond  souvent  que  parla  froideur,  à  ses 
prcmcses  c[uc  par  l'incrédulité,  à  ses  appels  cpie  par  la  lé- 
gèreté ,  à  ses  sommations  de  renoncer  à  toute  idole  que  par 
un  attachement  nouveau  à  ces  mêmes  idoles.  Si  donc  lors- 
que Dieu  voulut  créer  la  première  fois,  il  ne  se  déchar- 
gea sur  personne  que  sur  lui-même  du  soin  d'appeler  ce 
monde  à  l'existence  ,  comment  aurat-il  pu  confier  à  un  au- 
tre bras  qu'à  sa  toute  puissance  ,  l'œuvive  immense  de  la 
restauration  de  l'homme  abîmé  dans  le  péché  :  seconde 
ra'soii  qui  doit  nous  faire  comprendre  pourquoi  le  Sauveur 
de  nos  âmes  doit  être  Dieu  et  non  pas  une  citaturc. 

Ce  n'est  pas  tout,  l'œuvre  de  la  sanctification  suppose  la 
persévérance,  et  rend  nécessaire  à  chaque  instant  do  notre 
vie  le  secours  dn  Ciel.  Faibles  comme  nous  le  sommes,  nous 
avons  besoin  d'être  fortifiés  contre  cette  puissance  du  mal 
qui  nous  fait  incessamment  la  guerre;  nous  avons  besoin 
d'être  guidés  dans  nos  tentations  ,  soutenus  dans  nos  com- 
bats, relevés  dans  nos  chutes,  consolés  dans  noi  tristesses 
encouragés  dans  nos  épreuves,  affranchis  des  teiTcurs  du 
jugement,  rendus  triomphans  au  lit  de  la  mort.  Or  ,  à  quel 
autre  qu'à  Dieu  ,  à  un  Dieu  infini  en  puissance  comme  en 
bonté,  pourrions-nous  confier  avec  sécurité  tant  et  de  si 
grands  intérêts?  Et  si  nous  n'étions  pas  assurés  que  le  Sau- 
veur de  notre  âme  possède  la  toute  -  science  pour  con- 
niiître  jusqu'à  nos  moindres  besoins,  l'immensité  pour  nous 
accompagner  et  nous  garder  pai  tout,  la  tonte-présence  pour 
entendre  chacune  de  nos  prières  et  jusqu'à  nos  soupirs  les 
plus  secrets,  la  puissance  sans  bornes  pour  répondre  à  toutes 
nos  supplications  ,  nous  défendre  contre  tous  nos  ennemis 
et  nous  délivrer  de  tout  mal ,  où  serait  notre  paix,  et  quelle 
assurance  pourrions-nous  avoir?  Troisième  i*isou  qui  doit 
nous  faire  comprendre  pourquoi  le  Sauveurdc  no's  âmes 
doit  être  un  Dieu  et  non  pas  une  créature  ? 

Considérez  enfin  que  des  créatures  rachetées  et  glorifiées 
doivent  à  leur  divin  libérateur  reconnaissance  infinie  , 
amour  sans  limites,  confiance  parfaite,  obéissance  entière, 
soumission  absolue,  foi,  adoration  ;  car  le  don  du  salut  est 
infiniment  plus  grand  que  celui  de  l'existence  ,  puisque 
l'existence  sans  le  salut  n'est  rien  moins  que  rétcrnellc 
m  sère.  Celui  donc  qui  sauve  fait  plus  que  celui  qui  crée, 
et  mérite  par  conséquent  plus  de  reconnaissance  et  d'a- 
mour. Or,  dans  la  supposition  que  Dieu  a  remis  à  un  autre 
que  lui,  et  qni  ue  soit  pas  lui,  l'accomplissemoiit  de  l'œuvre 
glorieuse  de  la  rédemption  de  riiommc,  il  faudiait  dire 
qu|il  a  légitimé  et  sanciionné  ridulàtrie,  en  consentant  à  ce 
qu  an  être  sorti  de  ses  mains  reçut  le  culte  qui  n'estdù  qu'à 
lui  seul.  Et  vous  mêmes,  objets  d'une  misciicorde  inSuie, 


128 


LE  SEMEUR. 


dans  quelle  perplexité  ne  vous  Uouvcnez-vous  pas,  presses 
d'un  côté  par  l'impérieux  besoin  de  rendre  à  votre  misé- 
ricordieux Rédempteur  amour  pour  amour,  et  vie  pour 
vie  et  craifjnant  de  l'autre,  qu'en  donnant  essor  aux  senti- 
mcns  de  votre  reconnaissance,  vous  ne  deveniez  criminels 
et  impies  aux  veux  de  votre  Créateur,  et  que  vous  ne  vous 
attiriez  sa  juste  colère?  Quatrième  et  derjnère  raison  qui 
doit  nous  faire  comprendre  pourquoi  le  Sauveur  de  nos 
âmes  a  dû  être  Dieu  et  non  pas  une  créature  ? 

De  même  qu'on  peut  prouver  que  l'œuvre  du  salut  de 
l'homme  n'est  possible  qu'à  Dieu,  de  même  il  y  a  des  raisons 
qui  servent  à  montrer  que  ce  Dieu  Sauveur  devait,  pour 
accomplir  la  rédemption,  devenir  homme  en  revêtant  l'hu- 
nianité  j  car  la  parole  divine  ne  dit  pas  seulement  que  le 
mystère  de  lapictdest  grand,  parce  que  Dieu  s'est  chargé  du 
Salut  de  l'homme,  mais  aussi  parce  que  leSulut  de  l'homnic 
a  été  opéré  par  Dieu  manifesté  en  chair.  Et  ces  raisons,  je 
vais  chercher  à  vous  les  exposer  aussi  clairement  qu'il  me 
sera  possible. 

Qui  est-ce  qui  a  péché?  L'homme.  Qui  s'agissalt-il  de  re- 
concilier avec  Dieu?  L'homme.  Par  qui  la  satisfaction  ou 
l'expiation  exigée  par  la  loi  devait-elle  être  fournie?  Par 
l'homme.  Le  Fils  de  Dieu,  descendant  du  ciel  sur  la  terre  , 
chargé  d'un  message  de  grâce  et  de  miséricorde  auprès  des 
pécheurs,  aurait  pu  sans  doute  y  paraître  autrement  qu'en 
emprnntantla  nature  humaine;  mais  alors  l'obéissance  qu'il 
avait  à  rendre  à  la  loi,  la  mort  qu'il  venait  subir,  la  récon- 
ciliation qu'il  voulait  opérer,  auraient  eu  pour  résuit \t, 
non  de  sauver  l'homme,  mais  touie  autre  créature  plu- 
tôt que  l'hommejcar  l'homme  ayant  péché  ,  c'est  l'homme 
qui  devait  ôtre  puni,  c'est  dans  l'homme  et  pour  l'homme 
que  l'expiation  devait  être  faite.  Ainsi  ,  d'une  part,  ce  qui 
aurait  manqué  aux  mérites  de  Jésus  homme  se  trouve  dans 
les  mérites  infinis  de  Jésus-Dieu;  et  de  l'autre,  les  mérites 
infinis  de  Jésus  Dieu,  pour  profiter  à  l'homme,  ont  dû  lui 
êti-e  acquis  par  l'humanité  de  son  Sauveur.  Voilà  pourquoi, 
dit  l'Écriture,  Christ  na  pas  revêtu  la  nature  des  Anges  , 
mais  celle  de  la  postérité  d'Abraham. 

Ce  Dieu  en  chair  est  le  Dieu  qu'il  faut  à  notre  âme  pour 
la  rassurer  et  lui  inspirer  de  la  coufianie.  Le  Dieu  caché  ,  qui 
habite  une  lumière  inaccessible,  entouré  de  l'éclat  de  sa  ma- 
jesté et  des  terreurs  de  sa  justice,  nous  trouble  et  nous 
effraie;  nous  n'osons  nous  appiocher  de  lui;  un  abîme 
incommensurable  ,  profond  de  toute  la  profondeur  de  nos 
péchés ,  nous  en  sépare ,  il  nous  est  impossible  de  le  fraa- 
chir.  Mais  la  Parole  s'incarne,  le  Fils  éternel  du  Père  se 
fait  homme  ,  et  voilà  cet  abîme  immense  comblé.  Dieu  est 
devenu  visible;  il  s'est  rendu  accessible  à  l'homme;  l'homme 
réconcilié  ne  craint  plus  sa  présence  ;  il  vient  à  lui  sans  dé- 
fiance, sans  timidité,  avec  joie.  «  Celui  qui  m'a  vu,  dit  Jé- 
sus-Christ, a  vu  mon  Père,  « 

Je  ne  comprends  pas,  d'ailleurs,  sans  cette  incarnation, 
une   partie    importante    de    l'œuvre     du    relèvement   de 
l'homme.  Pour  le  retirer  de  l'abime  où  il   est  plongé,  et 
pour  le  conduire  à  la  gloire  ,  il  filiait  lui  communiquer  des 
lumières  qui  lui  manquaient,  lui  donner  la  direction  dont  il 
avait  besoin  ,  lui  signaler  les  écueils  qu'il  rencontrerait  sur 
la  route  ,  lui  montrer  comment  il  parviendrait  à  les  éviter, 
faire  briller  à  ses  yeux  le  modèle  d'une  sainteté  dont  il  avait 
perdu  jusqu'à  l'idéal  ,  lui  laisser  l'exemple  d'une  vie  divine 
toute  consacrée  au  service  du  Créateur.  Mais  pour  lui  don 
ner  toutes  ces  choses,  il  fallait  pouvoir  entrer  en  rapport 
avec  lui  ,  lui  parler  un  langage  qu'il  comprit,  lui  prêcher 
une  vertu  assortie  à  sa  nature  ,  et  des  devoirs  compatibles 
avec  sa  condition  sur  cette  terre.  Or,  si  le  Fils  de  Dieu  n'a- 
vait pas  vécu  parmi   les  hommes,   l'Evangile  n'aurait  pas 
été  promulgué  ,  la  vie  de  Christ  n'aurait  pas  été  connue,  et 
le    fidèle    léconcilié    avec   Dieu     et    devenu  héritier    du 
royaume  céleste  ,   perdu   au  m. lieu  du   labyrinthe  de  ce 
monde  ,  s'y  serait  trouvé  isolé,  orphelin  ,  et  n'auiait  su  ni 
à  qui  s'adresser,  ni  à  qui   regatder  ,  pour  être  soutenu  et 
encouragé  dans  son  pèlerinage   terrestre.  Il  avsit  donc  be- 
soin d'un  guide  céleste  ,  d'un  modèle  divin  ;   et  ce  guide  et 
ce   modèle,  le  Fils  de  Dieu  ,   devenu  homme,  les  lui  a 
fournis. 

Que  de  souffrances,  que  de  misères  de  toute  espèce  dans 
ce  monde,  sur    lequel  repose  la  nialédiction  du  péché! 


Depuis  les  pi-emiers  cris  de  l'enfant  qui  naît  à  l'existence, 
jusqu'à  la  dernière  agonie  du  mourant,  que  de  douleurs! 
Porter  ses  peines  au  pied  du  trône  d'un  Dieu  qui  les  con- 
naît par  sa  toute -science  est  sans  doute  un  grand  soulage- 
ment; mais  les  déposer  dans  le  sein  d'un  Sauveur  qui  les 
connaît  par  expérience,  n'est-ce  pas  une  immense ,  une 
ineffable  consolation  ?  Eli  !  bien  ,  de  toutes  nos  afflictions ,  il 
n'en  n'est  aucune  que  Christ  n'ait  voulu  goûter.  lia  éprouvé 
les  embarras  de  la  pauvreté ,  il  a  enduré  la  souffrance  de  la 
faim  ,  de  la  soif,  de  la  fatigue;  il  a  été  abandonné  et  trahi 
par  ses  plus  intimes  amis,  injurié  ,  persécuté,  calomnié  par 
ses  ounnmis  ;  il  a  connu  le  deuil  et  les  déchiremens  de  la 
séparation  ;  il  a  passé  par  les  angoisses  et  par  la  mort  ;  je 
m'approcherai  donc  de  lui  avec  confiance, comme  pouvant 
compatir  à  mes  infirmités. 

Comprenez-vous  maintenant  pourquoi  il  fallait  que  le 
Sauveur  de  l'humanité  fut  vrai  Dieu  et  vrai  homme, 
homme  et  Dieu  tout  ensemble,  et  que  s'il  n'avait  été  que 
l'un  ou  l'autie.il  n'aurait  pas  pu  accomplir  l'œuvre  de  notre 
Rédemption.  Voilà  le  côté  lumineux  du  mystère,  et  avouez 
que  vous  avez  ici  autant  de  raison  de  croire  que  vous  pouvez 
en  désirer  dans  une  pareille  matière;  ne  m'en  demandez 
pas  davantage,  car  je  n'en  sais  pas  davaiiUige,  la  Parole  de 
Dieu  ne  m'en  a  pas  appris  davantage.  Souvenez-vous  que 
c'est  moins  avec  l'esprit  ou  la  faculté  critique  et  raisonneuse 
de  nous-mêmes  qu'avec  le  cœuret  par  l'aniour  que  nous  de- 
vons sonder  les  mystères  du  Christianisme.  I\lystères  d'à 
mour,  ils  demandent  à  être  embrassés  avec  amour. 

Si  vous  ne  vous  mettez  à  leur  étude  qu'avec  votre  rai- 
son ,  vous  les  rappetissez  et  ils  vous  échappent;  mais  si, 
avant  de  les  contempler  ou  tout  en  les  contemplant,  vous 
consultez  les  besoins  de  votre  conscience  et  vous  écoutez 
les  cris  de  votre  cœur,  alors  ils  s'agrandiront  toujours  a 
vos  veux  ;  vous  y  verrez  resplendir  la  gloire  du  Dieu  qui  est 
tout  à  la  fois  Sainteté  et  Charité;  vous  les  trouverez  dignes 
de  lui  et  faits  pour  votre  âme. 


MELANGES. 

Deel.  —  Voie!  la  stcomle  fois  depuis  l'ouverture,  de  la  session  législa- 
tive ,  que  des  personnalités  éehnngées  à  la  tribune  amènent  une  rencontre 
entre  les  membres  de  la  Chambre  des  Députés.  Deux  hommes  charges  par 
leurs  concitoyens  He  travailler  au\  intérêts  de  la  nation  ,  viennent  encore, 
après  de  déplorables  discussions  qui  n'intéressent  que  leur  amour  propre 
individnel  ■  de  condescendre  à  un  préjugé  barbare  et  insensé  ,  et  leurs  té- 
moins, membres  de  la  même  chambre,  achèvent  ce  triste  épisoJe  en  décla- 
rant par  la  voie  des  journaux  ,  cjue  l'honueur  est  sali  fait.  Nous  ne  ra- 
menons pas  l'attenli  in  du  public  sur  c  ■  fait,  uiiiquemeiU  pour  stigmatiser 
un  arte  souverainement  iinmiral,  injis  pour  faire  remarquer  combien  est 
faible  et  illusoire  la  puissance  morale  des  lumièn-s  philosophiques  ,  et  com- 
bien Rousseau  et  tous  ceux  qui  après  lui  ont  flétri  le  duel,  et  en  ont  démon- 
tré la  folie  ,  la  cruauté  ,  ont  peu  fait  pour  le  bannir  de  nos  mœurs  ,  puis- 
qu'il est  encore  regarde  comme  la  sauvegarde  de  l'hoimeur  par  des  hommes 
mêmes  que  leurs  lumières  cl.leurinlluence  appellent  à  nous  donner  nos  lois. 
C'est  qu'il  faut  plus  que  de  belles  pages  ,  plus  que  des  raisonnemens  sans 
réplique  pour  déraciner  du  cœur  humain  le  principe  qui  conduit  au  duel  : 
il  faut  une  puissance  qui  sort  du  domaine  de  la  philosophie  et  de  la  civili- 
sation ,  une  puissance  qui  remplace  en  nous  l'amour  exclusif  du  moi  par 
l'amour  régénératrur  de  Dieu  et  de  nos  frères.  C'est  en  vain  .  sans  cela  , 
qu'on  essayera  encore  de  repousser  les  combats  individuels  en  les  classant 
da  *  les  habitudes  rétrogrades  des  âges  prccédens  Ce  n'est  pas  ici  une 
affaire  de  morale  chronologique  à  la  façon  Sainl-Simonienns ,  mais  de 
reorale  éternelle,  et  jamais  un  homme  converti  à  Dieu  ne  s  est  cru  en 
droit  de  sacriher  au  monde  cette  loi  du  passé  comme  de  l'avenir  :  Tu  ai- 
met-as  ton  prochain  comme  toi  incmc.  Qu'on  nous  permette  de  rappeler 
un  fait  qui  pourra  montrer  par  quel  genre  de  déclaration  on  aurait  dû  rem- 
placer dans  les  joumeaux  celle  cpie  les  témoins  du  dernier  duel  y  ont  fait 
insérer,  L'année  dernière  une  renconlre  eut  lieu  entre  le  duc  deWeîlington 
et  le  comte  Winchelsea;  ce  dernier  fit  rayer  son  nom  de  la  liste  des  mem- 
bres d'une  société  religieuse  dont  il  était  l'un  desvice-présider.s ,  et  écrivit 
au  secrétaire  de  cette  société,  que  s' étant  rendu  coupable  d'une  violation 
des  lois  de  Dieu  et  des  hommes ,  il  comprenait  qu'il  serait  inconvenant  qut 
son  nom  ligurat  en  tète  de  celte  institution.  On  demande  que  les  député» 
qui  acceptent  des  fonctions  du  gouvernement  se  soumettent  à  une  ré- 
cleclion.  Ne  pourrail-ou  pas  demander  que  ceux  qui  mettent  lenr  ben- 
ncur  à  la  merci  des  préjugés  vulgaires  en  tissent  autant. 

Macbixe  a  excavation. —  M.  Graham  de  la  Louisiane  vient  d'invent«r 
une  machine  qui  peut  avoirdes  résultats  incalculables  pour  la  civilisation; 
c'est  un  instrument  mu  par  la  vapeur  et  deitiné  à  creuser  ia  terre,  qu'il 
enlève  et  jette  de  côté.  Cette  machine  promet  surtoot  de  faciliter  et  d'ami- 
linrer  considérablement  le  creusement  des  canaux  ;  avec  une  force  de  huit 
chevaux  seulement  elle  fait  l'ouvrage  de  3oo  hommes.  ^^^^ 

Le  Gérant,    Dt.HA.ULT. 

Imprimerie  ie  ScLLiscE  ,  rue  des  Jeàneity ,  a.   14. 


iOME  1^ 


IV"  17, 


28  DECEMBRE  1831. 


JOURNAL  religieux;  ' 


Politîciise,   Philosophique   et    Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LFS  HIERCHEDIS. 


Le  champ  ,  c'esl  le  monde. 
Mailh.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  posle. — Pri\:i5  fr.  pour  l'année. 
3  fr.  pour  G  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  1  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquels  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affninchis. 


REVL'E    POLITIQUE. 

IPP£L   \V)L    HOMMES  DROITS  ET  lîCLAlBES  DES   DIFFERENS  PARTIS 
POLITIQUES. 

(IX'  et  deriiier  Article.  —  Résumé.) 

A  une  époque  où  toutes  choses  passent  et  s'oublient  si 
vite;  lorsque  les  évéacmeiis  du  jour  dévorent  si  rapidement 
leux  de  la  veille  ,  cl  sont  cux-aièines  aussitôt  dévorés  par 
les  préoccupation.s  du  lendemain;  lorsque  chaque  heure , 
pour  ainsi  dire,  amène  une  question  qui  soulè\e  les  plus 
vifs  débats,  il  ne  faudrait  pas  s'étonner  si,  après  cette  longue 
iéiie  d'articles,  beaucoup  de  lecteurs  avaient  perdu  de  vue 
la  plupart  des  réflexions  que  nous  y  avons  développées.  Il 
îst  donc  nécessaire  ,  avant  de  mettre  fin  à  ce  travail  ,  d'en 
présenter  une  courte  analyse,  et  nous  trouverons  peut-être, 
par  ce  rapprochement  de  nos  idées,  le  moyeu  d'en  faire 
jaillir  de  nouvelles  lumières. 

L'Evangile  :  tel  a  été  notre  point  de  départ,  notre 
principe  fondamental,  le  centre  autour  duquel  ont  con- 
vergé toutes  nos  réflexions.  Et  cet  Évangile,  nous  l'avons 
assez  dit,  n'est  point  la  parole  sacerdotale,  ni  la  parole  phi- 
losophique, mais  la  Parole  de  Dieu.  Nous  demandons  moins 
que  personne  le  rétablissement  de  formes  tombées  en  dé- 
suétude; nous  repoussons  de  toute  l'énergie  de  notre  foi 
religieuse  les  enseignemens  d'hommes  qui  ont  altéré  les 
pures  doctrines  du  Christianisme;  nous  ne  croyons  pas  à  la 
puissance  des  cérémonies  extérieures ,  et  nous  serions  les 
premiers  à  combattre  les  empiétemens  du  pouvoir  spirituel 
dans  les  affaires  politiques,  si  ce  pouvoir  redevenait  mena- 
çant. Nous  ne  voulons  pas  davantage  de  celte  religion  pu- 
rement rationnelle,  qui  conserve  le  nom  de  protesUnt^sme, 
pour  tenir  encore  à  l'Evangile  ,  ne  fût-ce  que  par  une  dé- 
■omination  historique;  religion  impuissante,  parce  qu'elle 
est  infidèle,  qui  inutile  le  dogme,  torture  la  lettre  et  ren- 
verse les  faits  les  plus  impoitans;  religion  qui  ne  garde  que 
des  spéculations  philosophiques  exprimées  par  des  mots 
ehrjîtiecs,  et  qui  se  meut  sans  avoir  de  vie  en  elle-même. 
L'Evangile  dont  nous  parlons ,    c'est  la  doctrine  tout  en- 


tière du  salut  gratuit  par  Jésus  crucifié;  c'est  l'ensemble  des 
révélations  et  des  faits,  des  promesses  et  des  réalités,  qui 
humilient  l'homme  par  la  connaissance  de  sa  profonde  mi- 
sère, et  le  relèvent  en  même  temps  par  la  manifestation  de 
l'immense  amour  du  Dieu  Sauveur.  Notre  Evangile  est 
véritablement  la  bonne  nouvelle  ,  qui  a  réjoui,  dans  tous 
les  siècles,  des  milliers  d'âmes  d'une  joie  ineffable  et  glo- 
rieuse ;  notre  Evangile,  c'est  le  symbole  des  dogmes  fonda- 
mentaux sur  lesquels  sont  d'accord,  d'une  extrémité  du 
monde  à  l'autre,  tous  ceux  qui  sentent  battre  dans  leur 
poitrine  un  cœur  de  chrétien.  Nous  devons  insister  sur  ces 
explications  ,  afin  que  nos  lecteurs  sachent  bien  ce  que  nous 
sommes,  et  qu'ils  s'abstiennent  de  nous  confondre  ,  soit 
avec  l'Eglise  romaine  ,  soit  avec  le  rationalisme.  Si  quel- 
qu'un d'eux  persiste  dans  cette  erreur,  nous  aurons  le  droit 
de  dire  qu'il  a  voulu  se  ti'oiuper. 

De  ce  poiut  de  vue  nous  avons  examiné  les  différens  par- 
tis politiques.  L'idéc-mère  qui  nous  a  dirigés,  c'est  que  les 
maximes  fondamentales  de  chacun  de  ces  partis  sont  jnstts 
dans  leur  principe,  et  qu'elles  ne  cessent  de  l'être  que  dans 
leur  mode  d'application.  Le  passé  ,  le  présent  et  l'avenir 
sont  en  effet  trois  grands  anneaux  qui  doivent  toujours  te- 
nir l'uuà  l'autre  dans  l'existence  des  peuples  comme  dans 
celle  des  individus;  on  ne  les  séparerait  pas  impunément. 
En  dehors  du  passé,  il  n'y  aurait  plus  de  base  pour  l'ordre 
social;  en  dehors  du  présent,  il  y  aurait  suicide  ;  en  dehors 
de  l'avenir,  il  ne  resterait  que  l'immobilité  des  brutes.  Ce 
qui  montre,  d'ailleurs,  que  ces  trois  partis  ont  des  maximes 
inhérentes  aux  besoins  permanens  de  notre  nature  morale  , 
c'est  qu'ils  se  l'etrouvent  partout,  dès  qu'il  y  a  révolution  , 
et  sous  toutes  les  formes  de  gouvernement.  Ils  existaient  du 
temps  de  Solon  comme  de  nos  jours,  et  le  sultan  de  Cons- 
tautinople  est  en  face  de  ces  ti  ois  opinions  auasi  bien  que 
les  gouvernemens  des  cantons  helvétiques. 

Tout  cela  étant  posé,  nous  avons  essayé  d'établir  que  la 
religion  chrétienne,   si  elle  était  généralement  répandue  , 
réaliserait  le  bien  dans  chaque  parti ,  et  n*exclu»rait  que  le 
mal;  en  d'autres  termes,  qu'elle  accomplirait  ce  qu'il  y  a  di 
juste  dans  les  principes  ,  tout  en  corrigeant  ce  qu'il  y  a  ^r 
vicieux  dans  les  applications.  '" 


130 


LE  SEMEUR. 


Les  Iioinmcs  du  passé  veulent  une  relijjion  et  une  classi- 
fication hiérarchique;  rien  de  plus  h'gitime  jusqnes-là.  Mais 
la  icli|;ion  ,  ils  ne  la  trouvent  que  dans  le  catholicisme,  et 
la  classification  hiéraixhique,  ils  ne  la  voient  que  dans  les 
privilc(jes  nobiliaires.  Or,  comme  notre  siècle  rejette  obs- 
tinément et  les  formes  surannées  de  l'Eglise  catholique  ,  et 
les  vieilles  prétentions  des  héiitiers  de  la  noblesse  féodalL-  , 
il  anive  que  le  parti  du  passé,  pour  ne  savoir  pas  appliquer 
ses  propres  besoins  à  ceux  de  l'époque  actuelle  ,  obscurcit 
lui-même  la  légitimité  de  ses  principes,  et  les  frappe  d'im- 
puissance. Mais  l'Evangile  saurait  les  faire  prévaloir,  parce 
qu  il  donnerait  une  leligion,  sans  les  formes  qui  la  caloni- 
nient,  et  une  classification  sociale,  sans  les  privilèges  qui  la 
compromettent.  Il  accomplirait  donc  ce  qui  doit  être  ac- 
compli; il  n'abandonnerait  que  ce  qui  doit  périr. 

Les  hommes  du  présent  demandent  l'ordre,  la  stabilité, 
les  intéiéts  matériels.  Leurs  vœux  sont  justes,  mais  ils  sont 
incapables  de  les  réaliser.  L'ordre  ne  subsiste  que  par  la 
force  matérielle  ou  par  l'amour  social.  Oi-,  le  parti  du  pré- 
sent ne  peut  plus  avoir  une  grande  force  matérielle  ,  et  i' 
n  a  pas  en  lui  les  moyens  de  créer  l'amour;  il  doit  donc  v 
avoir  désoidre  dans  l'état  de  choses  actuel.  L'Evangile  seul 
ofhirait  les  conditions  de  l'or Jre ,  à  défaut  du  despotisme 
dont  on  ne  veut  plus,  parce  qu'il  formerait  des  citoyens 
fidèles  aux  lois,  dévoués  et  généreux.  Il  produirait  aussi  la 
stabilité  dans  les  institutions,  en  donnant  aux  idées  ,  aux 
habitudes  et  aux  mœurs  une  base  solide.  Et  par  la  réalisa- 
tion de  l'ordre  et  de  la  stabilité,  les  intérêts  matériels,  si 
gravement  compromis  depuis  la  révolution  de  juillet ,  re- 
piendraient  un  développement  rapide  et  prospère.  Ainsi  le 
Christianisme  satisf.'rait  tous  les  besoins  des  hommes  du 
prcscnlj  et  la  France  y  trouverait  ce  qu'elle  cherche  eu 
vam,  depuis  un  demi-siècle,  dans  le  perfectionnement  de 
ses  l()is  politiques. 

IjCs  hommes  de  l'avenir  réclanaeut  le  progrès  eiv  toutes 
choses  :  dans  les  mœurs ,  dans  les  lumières,  dans  les  institu- 
tions, dans  le  bien-être  national.  Il  n'y  a  personne  qui  ne 
doive  applaudir  à  cette  noble  tendance  vers  une  perfecti- 
bilité toujours  pins  étendue;  mais  en  y  regardant  de  près, 
ce  ne  sont  là  que  de  belles  théories  qui  s'évanouissent  dans 
l'application.  Les  hommes  de  Favenir  n'ont,  dans  leuis  sys- 
tèmes, aucune  force  capable  d'améliorer  les  mœurs  ni  d'é- 
tendre les  vraies  lumières  ;  ils  sont  impuissans  dès  lors  à 
ptrfoctionner  les  institutions  sociales,  et  le  bonheur  qu'ils 
promettent  n'est  qu'un  rêve  démenti  pjr  une  constante  ex- 
périence. L'Evangile,  au  contraire,  par  la  force  qui  lui  est 
propre,  serait  assez  puissant  pour  améliorer  et  même  pour 
changer  radicaloment  les  mœurs  ;  ce  premier  progrès  en 
amènerait  un  autre  dans  le  développement  des  vraies  lu- 
mières; avec  les  lumières  et  les  mœurs,  les  libertés  politiques 
pourraient  s'.igrandir;  et  toutes  ces  conditions  étant  rem- 
plies ,  il  en  résulterait,  comme  une  conséquence  naturelle 
et  facile,  l'accroissement  du  bien-être  matériel.  Si  donc  le 
parti  de  l'avenir  vent  sincèrement  transformer  ses  théories 
en  réalités,  il  doit  recourir  à  la  puissance  de  l'Evangile. 
Hors  de  là,  il  tournera  sans  ce.se  dans  un  cercle  vicieux. 

En  dernière  analyse,  tout  ce  que  demandent  les  hommes 
droits  et  éclairés  des  différeus  partis  politiques,  trouverait 
appui  et  force  dans  la  religion  chrétienne.  Nul  de  ces  par- 
tis n'obtiendrait  une  satisfaction  exclusive;  il  n'y  aurait  de 
privilège  pour  aucune  opinion  ,  mais  toutes  seraient  écou- 
tées et  respectées.  (!)es  diverses  puissances  morales  se  modi- 
fieraient l'une  par  l'autre,  comme  les  puissances  du  monde 
physique,  et  il  s'établirait  aussi  entre  elles  équilibre  et  har- 
monie, sous  l'autorité  suprême  de  la  Parole  de  Dieu. 

Pour  montrer  u'une  manière  encore  plus  sensible  com- 
bien ces  réflexions  sont  applicables  à  notre  situation  pré- 
sente, nous  allons  emprunter   un   piineipe  à  l'un  des  pluj 


jirofonds  penseurs  des  temps  modernes,  au  philosophe  de 
KicnigsLerfr.  Kant  établit,  dans  ses  traités  de  morale, 
qu'une  action  ne  doit  être  jugée  absolument  bonne  qu'au- 
tant qu'il  n'y  aurait  aucun  inconvénient  à  ce  qu'elle  fût 
fiite  par  toutes  les  créatures  intelligentes.  Si  l'on  transporte 
ce  principe  de  l'ordre  moral  dans  l'ordre  politique,  on  peut 
dire  qu'une  opinion  ne  doit  être  jugée  absolument  bonne 
qu  autant  qu'il  n'y  aurait  aucun  inconvénient  à  ce  qu'elle 
fût  admise  par  tous  les  membres  de  la  société.  Examinons 
donc  ce  qui  arriverait  si  tous  les  habilans  de  la  France  de- 
venaient hommes  du  passé,  ou  hommes  du  présent,  ou 
hommes  de  l'avenir,  ou  enfin  de  fidèles  disciples  de  Jésus- 
Christ. 

Si   tous  les  Français  se  transformaient   en  hommes  du 
passé,  notre  pays  descendrait  au  niveau  de  l'Espagne  ,   et 
même  au-dessous;  car  cette  péninsule,  bien  cju'elle  paraisse 
immobile,  participe  eu  quelque  chose  au  mouvement  euro- 
péen. Nous   aurions  force  prêtres  et  couvens  ,    des  gentils- 
hommes à  foison,  peu  ou  point  d'industrie  nidctommerce, 
une  agriculture  arriérée  ,  une   population  servilc  et  misé- 
rable, et  l'on  nous  donnerait  des  processions  et  des  reliques 
pour  nous  consoler  des  mépris   du  monde   entier.    Notr. 
Souverain  maître  serait  le  pape;  notre  code  ,  les  prétention 
de  la  noblesse  ;  notre  littérature,  des  recueils  de  légendes 
et  notre  étal  social,  un  abrutissement  universel. 

Si  tous  les  Français  pouvaient  se  transformer  en  hommes 
du  piésent  ,  l'égoïsme  ,  l'ambition  et  la  vie  matérielle  de 
viendraient  les  dieux  suprêmes.  Nous  aurions  un  peuple 
de  solliciteurs,  d'agioteurs,  de  banc[uiers,  d'industriels  et 
de  marchands.  Soif  de  richesses  et  de  plaisirs  sensuels ,  avi- 
dité de  places,  intrigues  et  bassesses  pour  se  les  arracher  , 
lutte  perpétuelle,  entre  les  parvenus  et  ceux  qui  voudraient 
parvenir  à  quelque  chose,  telles  seraient  nos  idoles  et  nos 
tendances.  Plus  de  grandeur  d'àme,  plus  d'idées  généreuses, 
nulle  dignité  dans  le  caractère  ,  aucun  mouvement  vers  un 
meilleur  ordre  de  choses;  ce  serait  l'Autriche,  mais  bien 
plus  abâtardie  que  nous  ne  la  voyons.  Noble  terre  de  France! 
que  tu  serais  pauvre  au  milieu  de  tant  de  biens  matériels  ! 
El  devant  celte  Europe  qui  marche  vers  de  plus  hautes  des- 
tinées, quelle  honte  pour  toi ,  et  quel  avilissemeull 

Si  tous  les  Français  se  changeaient  en  hommes  de  l'ave- 
nir ,  où  en  serions-nous?  Les  cjuatre-vingt-treize  gouverne- 
mens  qui  se  sontsuccédés  à  Buenos-Avrès  dans  l'espace  d'une 
seule  année  ne  nous  offrent  qu'une  faible  image  de  la  per- 
tuibatioa  générale  qui  régnerait  dans  noire  pays.  On  ferait 
chaque  jour  de  nouvelles  expériences  et  des  cssa  s  aventu- 
reux sur  le  corps  social  ;  les  innovations  formeraient  toute 
la  chaîne  de  notre  vie  politique,  et  l'on  ne  connaîtrait  pas 
de  plaisir  plus  grand  que  celui  de  promulguer  d'autres  lois  , 
si  ne  n'est  peut-être  le  plai-ir  de  les  renverser.  Institutions , 
principes,  mœurs ,  usages  ,  intérêts,  tout  ce  qui  constitue 
la  force  et  la  prospérité  d'une  association  politique  ne  serait 
plus  qu'un  sable  mouvant ,  cjui  reproduirait  pour  les  parti- 
sans de  l'avenir  les  mirages  trompeurs  du  désert  ;  et  la  France 
ressemblerait  à  un  homme  qui ,  au  lieu  de  suivre  une  mar- 
che paisible  et  réglée,  prétendrait  faire  un  long  voyage  par 
une  succession  non  interrompue  de  tours  siu"  la  corde  et  de 
sauts  périlleux. 

Les  résultats  de  ces  diverses  hypothèses  sont  tellement 
évidens  ,  que  nous  en  appelons  sans  crainte  au  témoignage 
de  ceux-là  même  qui  pourraient  se  croire  intéressés  à  u  être 
pas  d'accord  avec  nous.  Quiconque  possède  quelques  lu- 
mières et  un  peu  de  bonne  foi  n'hésitera  pas  à  reconnaître 
que  toute  la  France  ne  pourrait  se  concentrer  dans  l'un  ou 
l'autre  de  nos  trois  partis  politiques,  sans  qu'il  s'ensuivit 
presque  aussitôt  d'immenses  désordres  et  d'effroyables  cala- 
mités. 
Si  l'on  supposait  maintenant  que  tous  les  Français  fus- 


LE  SEMEUR. 


Î3l 


sent  (hangiis  en    fidèles   disciples  de  Jésus-Christ iNIais 

tctic  pensée  est.  trop  grande  pour  notre  imagination  ,  trop 
Jiaiite  pour  notre  intelligence;  un  peu]ile  tout  entier  de  vé- 
ritables chrétiens  olïrirait  un  spectacle  d'ordre,  de  dévoue- 
ment ,  de  jiiogiès,  de  prospérité  publiijue  et  particulière 
dont  rien  n'approche  à  aucune  époque  des  annales  du  genre 
humain  ,  et  nous  avouons  que  nous  sommes  incapables  d'es- 
quisser le  tableau  de  cette  félicité  inconnue.  Un  peintre 
doit  trouver  ses  couleurs  dans  la  nature;  un  écrivain,  ses 
idées  dans  l'insloiie  ou  dans  son  expérience;  ici,  nous  ne 
saurions  oir  emprunter  les  traits  de  l'idéal  qu'il  faudrait 
créer.  Abaissons-nous  donc  jusqu'à  une  hypothèse  plus  ac- 
cessible, et  supposons  que  la  moitié  seulement  des  Français 
«oient  devenus  réellemeul  chrétiens.  Nous  aurions  alois  trois 
ou  quatre  t'ois  autant  de  citoyens  dévoués  ,  d'hommes  géné- 
reux ,  de  fonctionnaires  intégres,  de  respectables  chefs  de 
famille  qu'il  en  existe  aux  Etats-Unis  ou  en  Ecosse;  nous 
■posséderions  trois  ou  quatie  fois  autant  d'écoles  giatuites 
pour  la  jeunesse,  de  publications  utiles,  et  de  moyens  de 
perfectionnemcutdans  toutes  les  voies  de  l'activité  humaine. 
Toutes  les  opinions  seraient  satisfaites  en  ce  qu'elles  ont  de 
légitime;  le  passé  conserverait  ses  droits  ,  le  présent  ses  ga- 
ranties, et  l'avenir  ses  espérances.  Le  peuple  français  ne 
serait  inférieur  à  aucun  autre  sous  ie  rapport  des  travaux 
matériels  et  des  beaux -arts;  il  serait  supérieur  à  tous  en  mo- 
ralité, en  liberté  ,  en  lumières  ,  en  bien-être.  La  misère 
des  classes  Inférieures,  triste  fruit  da  vice  et  de  l'intempé- 
rance, beaucoup  plus  que  du  manque  de  travail,  disparaî- 
trait successivement  par  l'effi't  des  habhtudes  de  prévoyan 
ce  ,  d'économieet  de  sobriété.  L'égoïsme  des  classes  moven_ 
nés  ,  qui  se  montr-e  sousdcs  traits  si  odieui  dans  la  oncur. 
rence  commerciale  et  administrative,  ferait  place  à  des  sen- 
timens  plus  fialeruels.  On  trouverait  encore  sans  doute 
plus  d'une  erreur  à  déplorer  ,  plus  d'un  défaut  à  réprimer, 
plus  d'un  délit  à  punir  ,  même  chez  de  fidèles  serviteurs  de 
Christ;  car  les  plus  avancés  sont  bu  n  imparfaits,  etils  le  sa- 
vent mieux  que  qui  ce  soit;  mais  il  y  aurait  entre  la  société 
actuelle  et  la  leur  cette  différence  ,  que  le  mal  serait  pour 
eux  l'exception  ,  tandis  que  le  bien  l'est  aujourd'hui  pour 
nous.  Un  tel  ordre  de  choses  ne  serait-il  donc  qu'un  vain 
songe,  une  supposition  chimérique?  et  Dieu  n'accordera-t- 
il  jamais  à  nos  gemissemens  et  à  nos  prières  qu'elle  devienne 
une  vérité  ? 

Mais  sans  approfondir  les  voies  du  Seigneur,  qui  ne  sont 
pas  nos  voies  ,  il  résulte  des  quatre  hypothèses  piécédentes 
que  l'Evangile,  en  le  supposant  généralement  admis,  ren- 
drait la  Fiance  heureuse  et  glorieuse  ,  au  lieu  qu'une  ojii- 
nion  quelconque,  placée  dans  le  même  cas,  la  rendrait 
malheureuse  et  méprisée.  Que  les  cœurs  honnêtes,  que  les 
esprits  sérieux  de  tous  les  partis  examinent  maintenant  ce 
qu'ils  ont  à  faire  ,  qu'ils  décident  avec  bonne  foi  s'ils  doivent 
encore  se  tenir  éloignés ,  ou  se  rapprocher  enfin  de  Jésus- 
Christ! 

A  cette  preuve  de  raisonnement  on  pourrait  en  ajouter 
une  autre  puisée  dans  les  déceptions  et  les  mécomptes  que 
les  diverses  opinions  politiques  ont  éprouvés  depuis  quarante 
ans.  Leurs  propres  souvenirs  suffisent  pour  leur  appreudre 
lout  ce  qu'il  y  a  de  vide  et  de  faux  dans  leurs  espérances. 

Hommes  du  passé,  vous  avez  eu,  sous  la  restauration  , 
quelques  années  de  force  et  de  triomphe.    Vos  agens  ,  vos 
bnctionnaires  ,  vos  amis  enlaçaient  toute  la  France  comme 
DUS  un  vaste  réseau.  Vous  aviez  des  armes  et  de  l'or  ,  des 
ois  et  des  juges,  des  dignités  pour  vos  créatures,  de^  pri- 
ons pour  vos  adversaires.  Il  ne  vous  manquait  rien  ,   à  ne 
ansidérer  que  l'apparence  des  choses ,  pour  donner  à  notre 
lys  le  catholicisme  et  la  hiérarchie  dout  vous  déplorez  la 
line.  Qu'avez-vous  donc  obtenu  avec  toute  cette  puissan- 
1 ,  avec  ces  immenses  moyens  de  séduction  ?  i,es  fétos  ca- 


tholiques reprirent ,  il  est  vrai  ,  une  partie  de  leur  ancienne 
splendeur;  on  vit  un  roi  et  des  fils  de  roi  marcher  à  la  suite 
despi  êtres  dans  les  rues  de  la  capitale;  vos  missionnaires  eii- 
vahiieul  les  provinces  ;  nosétablisscmens  d'éducation  furent 
dirigés  par  des  hommes  choisis  dans  les  ordres  monastiques; 
il  y  eut,  eu  un  mot ,  .à  la  surface  de  la  société,  un  vaste 
changement  de  décoration.  Mais  la  piété  rentra-t-elle  dans 
les  cœurs?  Mais  les  sentimens  religieux  pénétrèrent-ils  plus 
avant  dans  les  consciences?  A  la  même  époque  vous  avez 
établi  le  double  vote  et  proposé  le  droit  d'aînesse  pour 
fonder  une  nouvelle  hiérarchie;  vos  écrivains  ont  prôné 
les  privilèges  de  la  noblesse;  vos  ministres,  vos  pairs  et 
vos  députés  ont  essayé  maintes  fois  d'y  revenir.  Qu'avez- 
vous  encore  obtenu?  Le  besoin  d'égalité  a -t-il  disparu  de 
notre  sol?  L'excès  même  de  ce  besoin  s'est-il  affaibli?  A'^on, 
vous  êtes  forcés  d'en  convenir  ,  hommes  du  passé  ,  vos  ef- 
forts et  vos  combats  n'ont  abouti  qu'à  susciter  plus  d'enne- 
mis contre  le  catholi'.isme  et  contre  les  privilèges  nobiliai- 
res ,  et  par  un  contre-coup  inévitable  ,  plus  de  haine  contre 
toute  religion  et  toute  hiérarchie.  Votre  règne,  incessam- 
ment troublé  par  des  luttes  \iolcntes ,  par  des  conspirations, 
par  les  attaques  de  la  presse  et  les  débals  de  la  tribune,  votre 
règne  a  fini  par  une  épouvantable  catastrophe;  vos  doctri- 
nes ont  été  écrasées  par  la  mitraille  populaire  ,  noyées  dans- 
le  sang  français;  et  de  l'édifice  que  vous  aviez  construit  pen- 
dant plusieurs  années  avec  tant  de  peine  et  de  persévérance, 
il  ne  restait  plus,  après  tiois  jours  ,  qu'un  souvenir  de  co- 
lère et  de  mépris.  Que  pouvez-  vous  donc  attendre  ?  Qu'osez- 
vous  espérer?  Que  feriez-vous,  lors  même  que  la  Providen- 
ce vous  rendrait  la  force  que  vous  avez  perdue?  Hommes 
du  passé,  sachez  du  moins  vous  instruire  par  vos  mécomp- 
tes et  par  vos  malheurs  ! 

Illusions  et  déceptions,  telle  est  votre  histoire  aussi,  hom- 
mes du  présent!  Depuis  89,  vous  cherchez  l'ordre  ,  et  vous 
ne  l'avez  trouve  que  sous  le  despotisme  impérial  ;  chaque 
fois  que  vous  faites  deux  pas  vers  la  liberté,  vous  en  faites 
un  vers  le  désordre.  Vous  voulez  établir  des  institutions 
durables ,  et  vous  avez  eu  ,  en  moins  d'un  demi-siècle,  une 
dixaine  de  constitutions,  qui  toutes  se  proclamaient  sta- 
bles à  perpétuité  ,  et  qu'on  a  vues  tomber  au  moindre  choc, 
comme  des  feuilles  mortes  au  souffle  de  l'automne.  Vous 
demandez  surtout  que  les  intérêts  matériels  deviennent 
florissans  ,  et  les  quarante  dernières  années  vous  ont  donné 
la  terreur,  la  famine  ,  le  maximum  ,  la  banqueroute  du  Di- 
rectoire ,  trois  ou  quatre  grandes  crises  commerciales,  sept 
aiiS  de  guerre  civile  avec  la  Vendée ,  vingt  ans  de  guerre 
étrangère  et  deux  invasions.  Direz-vous  que  la  Providence 
ne  vous  a  pas  fait  connaître  par  des  leçons  assez  frappantes 
que  vous  êtes  incapables  de  réaliser  vos  maximes  dans  notre 
état  social ,  et  qu'il  vous  est  nécessaire  de  recourir  à  une 
puissance  plus  élevée  ,  à  des  principes  plus  forts  que  les 
vôtres?  Et  pour  ne  parler  que  du  temps  actuel ,  ouest 
l'ordre?  où  est  la  stabilité  des  institutions?  la  prospérité  du 
pays?  vous  êtes  placés  pourtant  à  la  tête  de  l'administra- 
tion; toutes  nos  affoires  extérieures  et  intérieures  sont  entre 
vos  mains  ;  l'Europe  et  la  France  vous  laissent  librement 
agir;  les  électeurs  vous  ont  envoyé  une  majorité  complai- 
sante. Et  après  un  an  et  demi  ,  la  défiance  règne  encore 
partout,  nos  institutions  menacent  ruine,  la  misère  n'a  fait 
que  s'accroître  ,  le  commerce  et  l'industrie  dépérissent ,  et 
la  taxe  des  pauvres  s'établit  sous  d'autres  noms  dans  la  plu- 
part des  départemcns.  Votre  organe  le  plus  accrédité,  le 
Journal  des  Débats ,  dhail ,  il  y  a  quelques  semaines,  que  la 
France  était  exposée  à  une  nouvelle  invasion  de  barbares  , 
et  que  ces  barbares  ne  viendraient  pas  des  plaines  de  la 
Tartarie  ,  mais  des  faubourgs  de  nos  villes  manufacturières; 
il  présentait  la  nation  comme  séparée  en  deux  camps  enne- 
mis, et  il   demandait  qu'on   ne  laissât  ni   droits  politiques 


132 


LE  SEMEUR. 


ni  armes  nationales  ,  à  qui  ne  possède  lieii  ,  c'est-à-dire 
qu'il  y  eût,  d'un  côté  des  maîtres  ,  et  de  l'autre  des  ilotes , 
d'uu  coté  des  castes  supérieures  ,  et  de  l'autre  des  parias  ; 
d'implacables  adversaires,  par  conséquent ,  de  l'un  et  de 
l'autre  côté.  Voilà  donc  où  vous  en  êtes  léduits  ,  hommes 
du  présent  !  voilà  votre  dernier  mot  !  Ali  1  ne  rcconnaîlrcz- 
vous  pas  enfin  ,  et  sans  attendre  d'irréparables  malheurs  , 
qu'il  manque  à  votre  système  une  base  ,  à  votre  morale  un 
appui  que  la  religion  seule  pourrait  vous  donner? 

Et  vous  enfin  ,  hommes  de  l'avonir,  quels  n'ont  pas  été 
vos  mécomptes  et  vos  désentliantcmens  !   Combien  de  rê- 
ves trompés!   d'espérances   flétriesl   de  nobles  pensées  qui 
ont  dû  s'éteindre  dans  le  fond  de   vos  cœurs!  Vous  avez 
tressailli  d'orgueil  et  de  joie,  au  i4  juillet  1789;  vous  pro- 
mettiez à  la    France'  un    nouvel   âge  d'or,  et  quatre  ans 
après,   celte   même  France,    ivre    et   sanglante,   dressait 
d'une  main  des  milliers  d'échafauds  ,  et  frappait  de  l'autre, 
dans  les  rangs  ennemis,  ses   propres  erifans.   Au    18  bru- 
maire ,  vos  cris  de  triomphe  saluaient  le  vainqueur  d'Italie 
cl  d'Egypte;  vous   alliez   obtenir  la  vraie  liberté,  celle  qui 
porte   une  lance  victorieuse  ,   la  liberté  qui  s'appuie  sur  la 
force    cl  en  i8o4,   la  basilique  de  Paris  voyait  sacrer  un 
empereur,  un  maîlre  plus  despole  que  ne  le  fut  jamais 
T.ouis  XIV.  La  gloire  vous  restait  du  moins,  et  vous  aviez 
des  drapeaux   conquis   sur   tous  les  champs  de  bataille   de 
l'Europe  pour  essuyer  les  pleurs  de  la  liberté.  Mais  il  vint 
un  jour  oii  celte  gloire  même  s'évanouit,  et  eu  i8i4,  vous 
"étiez  revenus  à  la  déclaration  de  Louis  XVI  aux  Etats-Gé- 
néraux ,  avec  vos  rêves  de  moins  et  les  cosaques  à  Paris  de 
plus.  Enfin  ,  sans  rappeler   ici  les  quinze  années  d'une  ics- 
lauratiou  ,  qui  ne  fui  qu'une  longue  suite  de  regrets  amers 
et  d'illusions  déçues,    comme  il  brillait  sur  vos  tètes,  ra- 
dieux et  pur  ,  le  soleil  de  juillet  !   quelle  aurore  d'un  heu- 
reux  avenir  !  quelle  perspective  d'une   prospérité  jusqu'a- 
lors  inconnue  !   Quelle    grandeur,    quelle    gloire,    quelle 
liberté,  quelles  vertus  patriotiques  s'offraient  à  vos  imagi- 
nations enivrées   d'espérances!   Eh  bien!  vous  baissez  au- 
jourd'hui des  fronts  mornes;  vos  plus  doux  songes  ont  été 
cruellement  trompés  ;  vos  cœurs  se  ferment,   desséchés  et 
abattus;  vos  âmes  désenchantées  sont  remplies  d'amertume; 
vous  reconnaissez  avec   douleur  que  les  trois  grandes  jour- 
nées ne  vous  ont  pas  f  lit  une  patrie  plus  glorieuse  ,  plus 
forte,  plus  prospère ,  mais  qu'elles  l'ont  laissée  fliible  au 
dehors  ,  et  l'ont  rendue  plus  pauvre  et  plus  agitée  au  de- 
dans. Vous  accusez,  il  est  vrai,  de  ces  déplorables  mécomp- 
tes   les  hommes  du   pouvoir;   mais   celte  explication  n'est 
pas  suffisante    et,  dans  son   isolement,  ce  n'est  là   qu'une 
illusion  ajoutée  à  tant  d'autres  qui  vous  ont  séduits. Toute 
la  France   vous   dira  que   vous  mêmes,   si   vous  aviez  été 
appelés    à    la    direction    des  affines  ,    vous    n'auriez    pu 
qu'augmenter  encore  notre  état  de  malaise  et  de  dépérisse- 
ment. Ouvicz  enfin  les  yeux ,  hommes  de  l'avenir;  le  re- 
mède aux  blessures  de  la  France  n'est  pas  en  vous;  et  aussi 
long-temps  que  vous  refuserez  ,  par  un  vain  orgueil  ou  par 
un  triste  aveuglement,  de  chercher  ce  remède  ailleurs  que 
dans  nos  théories,  vous  ne  ferez  que   rouler  le  rocher  de 
Sysiplie,  celte   pierre  fatale  qui  retombe  toujours,  et  sous 
laquelle  ont   déjà  péri  ,  misérablement  éciaiés,  un  si  grand 
nombre  d'entre  vous  ! 

Nous  terniinerons  ici  la  tâche  que  nous  avions  entreprise. 
—  Au  milieu  de  taut  de  passions  qui  se  combattent  avec 
achai'ijement,  lorsque  des  voix  si  fortes  et  si  relentissantes 
s'élèvent  de  toutes  parts,  nous  n'osons  pas  espérer  que  la 
nôtre  ,  si  f  ubie  et  si  peu  connue,  trouve  de  nombreux  échos 
sur  la  terre  de  France.  Mais  n'y  eût-il  qu'un  seul  Français 
de  plus  qui  vienne  à  comprendre  que  l'Evangile  est  le  véri- 
table moyen  de  guérir  les  maux  de  sa  patrie,  et  qui  ap- 
plique eu  même  temps  cet  Evangile  à  la  guéiisou  de  son 


propre  cccur,  avec  quelle  ri^connaissance  vous  bénirions  le 
Seigneur  de  nous  avoir  donné  la  force  d'achever  ce 
travail  ! 

DU  RESPECT  DES  MORTS, 

CONSIDÉRÉ  COMME  PBEUVE  DE  l'iMMORTALITe'  DE   l'aMe(i). 

Le  respect  des  morts  est  un  sentiment  naturel,  universel. 
II  se  produit  chez  les  hommes  à  des  degrés  très-inégaux  et 
sous  des  formes  très-diverses:  aucun  ne  l'ignore  absolu- 
ment. 

Un  cavalier,  dans  l'ardeur  du  combat  ou  l'enivrement 
de  la  victoire,  pousse  son  cheval  par-dessus  les  cadavres. 
J'admets  qu'il  le  fasse  sans  hésitation  ,  sans  répugnance.  Est- 
ce  à  dire  que  tout  respect  des  morts  lui  est  étranger  ?  Nulle- 
ment; une  passion  actuelle,  spéciale,  forte,  étouffe  un 
sentiment  lointain,  général,  confus.  Otez  la  passion  :  don- 
nez au  même  homme,  hors  du  champ  de  bataille  par  sim- 
ple passe-temps,  un  cadavre  à  fouler  aux  pieds  :  probable- 
ment il  n'en  fera  ri  jn  ;  à  coup  sûr  il  hésitera  ;  et  s'il  le  fait, 
ce  sera  par  bravade,  pour  répondi'c  à  un  défi  :  autre  passion 
dont  le  triomphe  atteste  le  sentiment  qu'elle  a  surmonté. 

Des  fossoyeurs  bouleversent  un  cimetière  avec  une  com- 
plèle  indifférence  ;  ils  manient  ,  reùiucut,  jettent  çà  et  là  les 
osscmens  sans  y  plus  regarder  qu'à  la  terre  et  aux  pierres 
auxquelles  ils  sont  mêlés.  Au  lieu  d'ossemens  ,  couvrez  celle 
plaine  de  cadavres  récents;  mettez  les  fossoyeurs  à  cheval  ; 
demandez  leur  de  fouler  aux  pieds  ces  morts;  ils  reculeront. 
Dans  leur  métier  ,  l'habitude  avait  étouffé  l'instinct;  hors  du 
métier,  l'habilude  manque  ,  l'instinct  reparaît. 

Ce  sont  des  tribus  anthropophages  qui  ne  veulent  pas 
quitter  le  sol  où  reposent  les  osscmens  de  leurs  pères. 

C'est  le  propre  des  sentimens  naturels  et  universels ,  apa- 
nage inaliénable  de  l'humanité  ,  qu'ils  cèdent  souvent  à  la 
nécessité  ,  à  la  passion  ,  à  l'intérêt,  aux  accidens  spéciaux  du 
caractère  ou  de  la  destinée  des  hommes  ;  et  que  cependant  ils 
subsistent  au  fond  de  l'âme  humaine,  même  à  s\>n  insu  ,  et 
reparaissent  quand  la  cause  qai  les  offusquait  vient  à  s'é- 
carter. Ils  peuvent  se  taire,  jamais  s'abolir.  Le  respect  des 
morts  a  cette  vertu. 

Supposez  un  homme  en  qui,  iudépendamment  de  toute 
passion  ,  de  toute  situation  particulière  ,  le  respect  des  morts 
semble  aboli,  qui  se  montre  incapable  de  le  ressentir  ou 
seulement  trop  lent  à  en  éprouver  quelque  atteinte,  lacons- 
ciencedugenrehumain  déclarera  qu'il  ya  làdépravalion.  Ce 
sentiment  est  si  bien  inhérent  à  riiumanité  que  ,  là  où  il  pa- 
raît manquer,  non  par  accident  mais  pal-  nature,  le  carac- 
tère de  l'humanité  paraît  perverti. 

Le  développement  de  ce  sentiment  au  contraire,  l'exten- 
sion de   son  empire,    le  respect   croissant  du  respect  des 

(1)  Nos  lecteurs  nous  sauront  gré  sans  doute  d'avoir  accui  illi  dans  nos 
colonnes  ces  réiltsions  sur  Y ImmortalM de  [dîne  ,  que  l'un  de  nos  lil'é- 
raleurs  Us  plus  distingués  a  bien  voulu  nous  a liesser.  Sans  doute  ,  il  y  a 
loin  des  tâlonnemens  de  Socrate  qui  le  inencrL'nl  il  cette  conclusion  :  «  Il 
1)  fiut  ijue  la  mort  soit  de  deux  choses  l'une,  ou  l'anéantissement  absolu 
»  et  la  destruction  de  toute  conscience  ,  ou ,  comme  on  le  dit ,  un  simple 
)i  changement,  le  passage  de  l'âme  d'un  lieu  dans  un  autre  u  ,  à  la  révéla- 
tion de  Jésus- Christ ,  qui  «  a  mis  en  évidence  la  vie  et  l'immortalité  par 
»  l'Evangile  (2.  Tim.  1  ,  10.)  ;  »  mais  il  est  intéressant  de  rechercher  . 
après  que  cette  révélation  a  été  donnée  au  monde ,  comment  des  faits 
moraux  ,  dont  l'observation  avait  été  négligée  avant  que  la  lumière  de 
l'Evangile  lès  eût  éclairés  d'un  nouveau  jour,  concordent  av.c  les  déclara- 
tions de  Celui  qui  ,  selon  la  belle  expression  de  saint  Paul ,  n  a  détruit  la 
»  mort  ».  C'est  sous  ce  rapport  surtout  que  ce  morceau  n'est  pas  étranger 
au  but  de  n^  travaux. 


LE  SEMEUR. 


133 


morts,  si  je  puis  ainsi  parler,  est  considéré  comme  un  symp- 
lôuic  favorable  de  l'état  des  mœurs  ,  un  développement  de 
notre  nature  morale  ,  un  progrès  de  l'humanité. 

On  peut  donc  tenir  cefaitpour  ceitain,  que  le  respect  des 
morts  est  un  sentiment  naturel,  universel,  léfjilime  et  obli- 
gatoire dans  la  crovance  du  genre  humain. 

Quelle  en  est  la  source?  la  nature?  D'où  vient-il  et  que 
veut-il  dire? 

Je  remarque  d'abord  qu'il  n'a  rien  de  j)ersonncl  ni  à  ce- 
lui qui  réprouve,  nia  celui  qui  en  est  l'objet.  Sans  nul 
doute  les  relations,  les  affections  du  vivant  au  mort  l'cxal-' 
tent  et  le  perpétuent.  Il  n'en  a  pas  besoin  pour  naître  j  il 
subsiste  par  lui-même,  sans  le  secours  d'aucun  sentiment 
étranger.  On  respecte  morts  ceux,  qu'on  ne  connaissait  pas 
vivaiis. 

Il  y  a  plus  :  la  conscience  du  génie  luimaiu  veut  que  toute 
animosité  personnelle  ,  tout  sentiment  haineux  ,  cède  et 
tombe  devant  celui-là.  Elle  peut  comprendre  le  meurtre 
d'un  ennemi  ,  elle  s'indigne  de  l'outrage  à  son  cadavre  ,  à 
son  tombca:i. 

Elle  va  bien  plus  loin  :  elle  prononce  que  le  respect  des 
morts  est  indépendant  de  leur  caractère  moral ,  de  l'estime 
accordée  à  leur  mémoire.  Vous  n'aimiez  pas  cet  homme  j 
bien  plus ,  vous  le  détestiez;  bien  plus  ,  vous  le  méprisiez  , 
fct  à  bou  droit:  n'emporte;  il  est  mort,  vous  lui  devez  un 
certain  respect.  Quoi?  autant  qu'à  l'homme  de  bien  qui 
n'est  plus  ?  non  :  la  conscience  humaine  ,  qui  tient  compte  Je 
tout  ce  qu'elle  voit,  a  des  mesures  infiniment  variées  ;  vous 
devez  aux  restes,  aux  funérailles  ,  au  nom ,  à  la  tombe  de 
1  liomme  de  bien  ,  un  respect  qui  se  nourrit  et  s'accroil  de 
tous  les  scntimens  que  réveille  sa  mémoire.  Le  coupable 
mort  n'a  auprès  de  vous  aucun  titre  sinon  qu'il  est  mort  , 
mais  c'en  est  un. 

Ceci  est  donc  évident  :  le  respect  des  morts  ne  dérive 
d'aucun  sentiment,  d'aucun  jugement  sur  leur  personne  ;  il 
est  indépendant  de  toutes  les  différences  qui  distinguent 
les  hommes  pendant  leur  vie.  C'est  à  la  qualité  d'homme, 
à  l'être  humain  en  général ,  abstraction  faite  de  toute  con- 
sidération individuelle  ,  qu'il  s'adreise.  L'humanité  dans 
la  jnort,  tel  est  son  unique  objet. 

Je  dis  Vhuntaïutc,  c'est-à-dire  ce  qu'il  y  a  d'identique 
de  permanent  dans  l'homme,  et  non  ce  qui  change  ,  ce  qui 
passe,  sa  nature  et  non  sa  destinée.  11  s'élève  bien,  à  l'as- 
pect de  la  mort,  des  cmetions  qui  naissent  d'un  letour  sur 
la  condition  humaine,  fugitive,  précaire,  douloureuse.  Cet 
homme  tenait  sans  doute  à  la  vie  ;  il  lui  eu  a  coûté  beaucoup 
de  mourir;  il  avait  des  parens,  des  amis.  Sa  douleur,  leur 
douleur  émeut  d'une  pitié  confuse  ceux  qui  rencontrent  sou 
convoi:  mais  regardez  bien  ;  est-ce  la  pitié  qui  fait  qu'ils 
s'arrêtent,  qu'ils  ôteut  leur  chapeau,  qui  leur  donne  cet 
air  ]-ccucilli  que  vous  voyez  apparaître  ,  ne  fût-ce  que 
comme  l'éclair  ,  sur  la  physionomie  même  des  plus  indif- 
férens,  de  ceux  qui  se  hâtent  de  passer?  non  :  la  pitié  nait 
en  effet  à  ce  spectacle  et  s'associe  au  respect;  mais  elle  ne 
le  constitue  point  ;  elle  eu  demeure  essentiellement  dis- 
tincte. La  pitié  s'adresse  au  vivant ,  soit  à  celui  qui  vivait 
tout  à  l'heure,  soit  à  ceux  qui  lui  survivent;  le  respect  va 
au  mort.  C'est  le  sort  de  l'homme  sur  la  terre  qui  suscite 
l'attendrissement;  c'est  sa  qualité  d'homme  qui  commande 
le  respect. 

Retirez  toutes  les  causes  qui  provoquent  la  pitié  ;  que  le 
mort  n'ait  point  de  parens  ,  point  d'amis;  qu'il  n'ait  eu  lui- 
même  aucune  peine  à  mourir  ;  qu'il  y  ait  vu  ,  au  contraire, 
un  bonheur,  une  délivrance;  que  tous  les  assislans  le  sa- 
chent avec  certitude,  pensent  comme  lui  et  le  jugent  bien 
heureux  d'être  mort  :  la  pitié  ne  naîtra  plus  ;  le  respect 
demeurera  tout  entier. 

Ai-je  besoin  da  dire  que  ce  n'est  pas  non  plus  un  retour 


intéressé  de  l'homme  sur  lui-même,  le  calcul  spontané 
d'une  prévoyance  instinctive,  un  témoignage  anticipé  de 
respect  pour  lui-même  quand  il  mourra  à  son  tour?  Il  faut 
bien  voir  dans  le  respertdes  morts  un  effet  de  la  sympathie 
de  l'individupoursanatureeu  général  ;lui ,  homme  qui  vit, 
il  respecte  ,  dans  cet  homme  qui  est  mort,  riiuiuanité  qui 
leur  est  commune.  Tontes  nos  sympathies  ont  une  source 
pareille  :  elles  n'en  sont  pas  moins  désintéressées  ,  c'est-à- 
dire  étrangères  à  toute  recherche  de  quelque  avantage  per- 
sonnel ,  à  tou'e  intention  de  l'individu  ,  se  prenant  pour  but 
lui-même,  et  lui  seul.  Le  respect  des  morts  ne  diffère  point 
en  ceci  des  autres  sentimens  qui  nous  lient  à  nos  semblables, 
de  la  sociabilité,  de  la  bienveillance,  de  la  pitié  :  comme 
ceux-là  ,  l'homme  l'éprouve  pour  l'homme  ,  parce  qu'ils 
sont  hommes  l'un  et  l'autre ,  mais  sans  aucun  dessein  ,  sans 
aucun  calcul  de  retour,  sans  autre  raison  que  ce  fait  même 
de  la  similitude  de  leur  nature  ,  qui  le  lui  fait  éprouver. 

Mais  es  sentiniRus  qui  prennent  leur  source  dans  la  simi- 
litude de  nature,  comme  ils  résident  dans  un  individu, 
de  même  c'est  à  un  individu  qu'ils  s'adressent  :  possible» 
entre  tous  les  hommes,  ils  deviennent  réels  pour  un 
homme  ,  non  seulement  parce  qu'il  est  homme  ,  mais  parce 
qu'il  est  lui-même  un  tel  homme  et  non  pas  un  autre. 
L'individualité  les  provoque;  ils  la  supposent,  la  contien- 
nent, la  révèlent;  ils  varient  en  raison  des  mérites  de  l'in- 
dividu. Or,  on  vient  de  le  voir,  les  caractères  distinctifs  de 
l'individu  n'entrent  pour  rien  dans  le  respect  des  morts , 
pas  mâme  sa  moralité  :  ce  sentiment  répond  à  la  seule  qua- 
lité d'homme  ,  à  l'être  humain  ,  abstraction  faite  de  toute 
considération  individuelle  :  serait-ce  qu'en  effet  ,  dans  la 
crovance  instinctive  de  l'humanité  ,  là  où  la  mort  a  passé  , 
tout  individu  a  disparu?  le  mort  ii'est-il  plus  rien  qu'un 
fymbole  de  l'homme  arrivé  à  sa  dernière  destinée  ?  le  res- 
pect qui  s'adresse  à  ses  restes ,  à  sou  nom  ,  à  sa  tombe,  ue 
s'adresse-t-il  qu'à  l'humanité  en  général  ,  non  à  lui,  à  au- 
cun être  réel  ? 

Ceci  est  le  cœur  de  la  question.  Je  n'ai  feit  encore  que 
distinguer  ce  sentiment  des  autres  ,  le  circonscrire  en  quel- 
que sorte  au  dehors  ;  il  faut  maintenant  pénétrer  au  dedans, 
voir  ce  qu'il  est  lui-même  et  ce  qu'il  contient. 

Un  fait  me  frappe  d'abord  comme  élément  premier  et 
fondamental  du  respect  des  morts ,  comme  la  première 
cause  qui  le  provoque;  c'est,  à  la  vue  de  la  mort;  un  sen- 
timent soudain  et  profond  de  la  grandeur  de  l'événement, 
^^ul  doute  que  la  gravité,  ïx  solennité  de  la  mort  ne  soit 
l'idée  qui  préoccupe  tout  à  coup  les  hommes  à  la  vue  d'un 
cadavre,  d'un  convoi,  d'un  tombeau  ;  qui  leur  inspire  ce 
recueillement  involontaire  ,  premier  symptôme  du  respect. 
Tous  frémissent  de  ce  que  cet  homme  est  mort.  Pourquoi 
frémir?  Pour  qui?  est-ce  uniquement  comme  terme  de  la 
vie  que  la  mort  apparaît  si  grande  ,  si  solennelle?  est-ce 
uniquement  pour  ceux  qui  vivent  encore,  et  parce  qu'elle 
les  a'tteiudra  tous  ,  que  l'iiomme  frémit  à  sou  aspect?  Non  : 
il  voii  dans  la  mort  bien  autre  chose  que  le  terme  de  la  vie , 
et  il  s'en  trouble  pour  d'autres  que  pour  les  vivaus.  Elle 
est,  dans  l'instinct  de  sa  pensée,  l'entrée  dans  un  avenir 
inconnu  ,  une  porte  qui  s'ouvre  sur  des  ténèbres  impéné- 
trables, immenses;  pour  celui  qui  est  mort,  la  solution 
d'un  problème  décisif,  la  révélation  d'un  mystère  auquel 
se  rattache  toute  sa  destinée.  Elle  est  bien  plus  grave  à 
raison  de  ce  qu'elle  commence  qu'à  raison  de  ce  qu'elle 
finit,  et  pour  l'homme  qu'elle  a  frappé  que  pour  ceui 
qu'elle  poursuit  encore.  Écoutez  ceux  qui  ne  voient  dans 
la  mort  que  la  fin  de  la  vie  ,  les  incrédules  ,  les  poète* 
épicuriens,  Lucrèce,  Horace,  tint  d'autres  :  ils  peu- 
vent la  détester  ou  la  craindre;  elle  a  perdu  pour  eus. 
sa  solennité.  Le  genre  humain  ,  pour  qui  elle  est  solennelle, 
0  en  pressent  donc  de  bien  autres  résultats  ;  et  dans  le  rré- 


134 


LE  SEMEUR. 


iiiissemeiU  qui  le  saisit  à  son  aspect,  il  y  a  ,  d'une  part , 
conscience  de  la  prandeur  de  révénement  dans  l'avenir  et 
pour  tous  les  hommes;  de  l'autre,  respect  pour  celui  qui 
vient  de.  tomber  dans  ce  redoutable  mystère,  de  subir  un 
si  grand  événement. 

Bien  loin  donc  que  le  respect  des  morts  ne  s'adresse  qu'à 
riiomme  en  jjénéi-al  ,  et  non  à  un  homme;  bien  loin  que 
l'individu  n'y  soit  que  le  type  de  l'humunilé  ,  dès  le  premier 
pas  au  contraire  l'individu  se  rencontre,  premier  objet  du 
sentiment  et  de  la  pensée  Les  traits  sous  lesquels  il  appii- 
raissait  sur  la  terre  ,  qui  ,  pendant  sa  vie,  le  distinguaient 
des  auties  hommes  sont  effaces;  ce  n'est  ni  comme  puis- 
sant ou  faible,  ni  comme  heureux  ou  malheureux  ,  ni  même 
comme  digne  d'estime  ou  d'affection  ,  que  l'imagination  le 
considère  ;  et  pourtant  c'est  bien  sur  lui  ,  être  individuel  , 
appelé  à  une  destinée  propre  et  spéciale  ,  que  porte  le  sen- 
timent des  spectateurs.  Les  formes  de  sou  existence  ter- 
restre se  sont  évanouies  :  mais  une  individualité  plus  in- 
time, plus  durable  ,  lui  demeure  et  est  l'objet  du  respect. 

Je  vais  plus  loin  :  je  pénètre  au-delà  de  cette  impression 
généiale  par  où  le  respect  des  morts  commence:  le  senti- 
ment une  fois  né,  je  cherche  quels  autres  sentimens , 
quelles  croyances  instinctives  le  constituent  et  s'y  laissent 
démêler.  J'y  découvre  :  i"  une  certaine  affection,  une  cer- 
taine considération  de  l'homme  pour  le  corps  de  l'homme; 
2"  l'idée  confuse  ,  mais  puissante,  que  les  morts  sentii'aient 
la  négligence,  le  mépris,  l'outrage  ,  qu'en  les  oubliant  on 
les  affligerait,  qu'en  les  insultant  on  les  offenserait,  qu'il 
subsiste  encore  ,  entre  eux  et  nous,  quelque  lien  ,  quelque 
société  ,  des  relations  auxquelles  s'attachent  des  sentimens  , 
des  devoirs  auxquels  nous  ne  saurions  manquer  sans  blesser 
des  droits. 

Le  respect  de  l'homme  pour  le  corps  de  l'homme  nait 
du  souvenir  de  rame  et  de  son  union  avec  le  corps.  La  pré- 
sence de  l'àme  consacre  sa  maison  ;  une  sorte  de  ten- 
dresse et  d'égard  s'y  attache  quand  elle  en  est  sortie,  comme 
aux  vêtcmens  qu'a  portés  un  ami  ,  aux  lieux  qu'il  a  Iiabités. 
Ceux  qui  ne  croient  pas  à  l'àme,  ne  respectent  pas  le 
corps. 

La  croyance  à  la  sensibilité  des  morts  entre  évidemment 
dans  le  respect  qu'ils  inspirent.  Elle  a  des  degrés  infinis, 
tantôt  ridiculement  grossière,  tantôt  follement  exallée, 
enfantant  ici  les  praliqp.es  les  plus  barbares,  là  les  plus 
mystiques  égaremens .  Elle  existe  cachée,  mais  réelle, 
dans  le  respect  des  morts  le  plus  passager,  le  plus  involon- 
taire, réduit  à  sa  plus  modeste  expression  .  L'idée  'obscure 
d'une  relation  encore  sentie  et  qu'accompagne  un  droit 
pour  le  mort,  un  devoir  pour  les  vivans  ,  est  inhérente  à 
ee sentiment:  quiconque  s'acquitte  du  devoir  croit  satisfiire 
à  quelqu'un;  quiconque  y  aura  manqué,  s'il  le  reconnaît  et 
s'en  repent,  croira  avoir  manqué  à  quelqu'un .  A  cette 
croyance  se  joint  même  le  sentiment  que,  les  morts  ne 
pouvant  réclamer  ni  se  faire  rendre  eux-mêmes  ce  qui  leur 
est  dû,  la  dette  n'en  est  que  plus  sacrée.  Qu'est-ce  à  dire? 
les  morts  jouissent-ils  ou  soulfrent-ilsdonc  de  tout  ce  que 
léilr  accordent  ou  leur  refusent  les  vivans?  l'homme  ne 
sait  que  répondre.  Comnieiit  celui  qui  n'est  plus  de  ce 
monde  peut-il  être  encore  affecté  de  ce  qui  s'y  passe?  quelle 
société  peut  l'unir  encore  à  ceux  qui  y  sont  restés?  l'homme 
ne  le  coiiçoit  point,  et  dès  qu'il  cherche  a  le  concevoir,  il 
s'égare.  Cependant  il  y  croit,  et  ne  peut  pas  plus  échapper 
i  l'instinct  de  sa  nature  que  dépasser  les  limites  ossiguéas  à 
ja  science.  Et  reniarquez  que  cet  instinct  n'a  point  de  pré- 
tentions scieiiti(i([iies;  il  se  sufKt  à  lui-même:  quand  il  se 
développe  dans  l'àme,  au  moment  où  l'homme,  pour  lui 
obéir,  s'acquitte  envei's  les  morts  de  quelque  devoir,  aucune 
curiosité,  aucun  doute  ne  le  préoccupe;  il  n  a  nui  besoin  de 
savoir  quel  mode  de  communication  est  possible  entre  eux 


et  lui:  il  agit  en  vertu  d'une  foi  irréfléchie  dont  il  se  content*' 
certain,  sans  s'inquiéter  de  la  route  ni  du  moyen,  que  son 
acte  a  un  objet,  que  ses  sentimens  iront  à  leur  but.  C'est 
seulement  loi-sque  d'acteur  l'homme  devient  spectateur, 
lorsqu'il  observe  sa  nature  au  lieu  de  la  suivre  et  s'interropc 
au  lieu  de  se  croire,  c'est  alors  que  s'élèvent  eu  lui  les  be- 
soins avec  les  problèmes  scientifiques,  et  qu'il  entreprend, 
dans  la  vue  de  la  science,  de  franchir  des  limites  au-delà 
desquelles  ses  croyances  instinctives  ne  le  portaient  point. 

Regardez  dans  l'àme  de  cette  femme,  de  cçtle  fille,  de 
cette  mire,  qui  vont,  auprès  d'un  tombeau,  offiir  à  un 
mort  chéri  tant  de  marques  de  tendresse  et  de  respect  : 
croient-elles  savoir  ,  sur  son  état  et  ses  relations  avec^lles  , 
ce  que  cherchent  les  philosophes  ?  nullement:  les  ques- 
tions qu'ils  agitent  n'existent  pas  pour  elles;  si  elles  les 
voyaient,  comme  les  philosophes  ,  elles  seraient  tourmen- 
tées du  besoin  ,  et  aussi  de  l'impossibilité  de  les  résoudre: 
essayez  de  les  soulever  dans  leur  pensée  :  demandez-leur 
comment  elles  se  figurent  que  le  parfum  de  ces  fleurs 
qu'elles  cultivent,  la  fraîcheur  de  cet  ombrage  qu'elles  en- 
trctiennent ,  vont  charmer  l'être  à  qui  s'adressent  leurs 
soins  :  vous  les  vei'rez  saisies  de  trouble  ;  et  si  une  exaltation 
passionnée  ne  les  possède  ,  vous  n'en  recevrez  que  <les  ré- 
ponses timides,  contradictoires;  peut-être  même  leurs 
paroles  démentiront-elles  formellement  leurs  actes;  peut- 
être  s'accuseront-elles  de  faiblesse  et  d'erreur.  Avant  votre 
intervention,  eJles  ne  croyaient  pas  en  savoir  davantage; 
elles  ignoraient  ce  qu'elles  ignorent,  mais  elles  ne  le  cher- 
chaient point  ;  elles  adhéraient  fortement  à  une  foi  simple, 
naturelle,  et  jouissaient  de  ses  lumières  sans  rien  deman- 
der de  plus,  sans  étendre  au-delà  de  sa  portée,  leurs  re- 
gards ni  leur  ambition. 

Tel  est  le  vrai  caractère  des  croyances  primitives  et  spon 
tanées  de  l'homme:  elles  n'ont  pointde  réponse  aux  doutes, 
point  do  solution  des  problèmes  qu'élève  Ja  science;  elles 
existent,  elles  inspu-ent,  elles  affirment,  mais  ne  peuvent 
et  ne  prétendent  rien  de  plus.  Ainsi  dans  le  respect  des 
morts  est  évidemment  contenue  la  croyance  :  i"  à  l'immor- 
talité de  l'être  humain;  2"  à  l'individualité  de  l'être  im- 
mor'.el  ;  3"  à  la  persistance  d'un  certain  lien  .  d'une  certaine 
société  entre  ceux  qui  sortent  du  monde  actuel  et  ceux  qui 
y  demeurent.  Une  foi  instinctive  ,  base  d'un  sentiment  uni- 
versel et  invincible,  atteste  au  fond  de  l'àme  ces  trois  faits, 
rien  de  moins,  rien  déplus.  Ne  lui  demandez  pas  de  les 
expliquer,  de  les  systématiser  j  au-delà  de  la  sim])le  affir- 
mation du  simple  fait,  elle  n'a  rien  à  vous  dire.  Su- 
blime et  modeste  à  la  fois,  elle  révèle  l'avenir  et  ne  tente 
pas  de  le  dévoiler. 


LES  BOHÉMIENS  DE  FRIEDERICHSLOHRA. 

Il  n'est  aucun  de  nos  lecteurs  qui  ne  connaisse  ,  an  moins 
de  réputation, celte  population  nomade  répandue  sur  toute 
la  surface  de  notre  Europe,  et  qui ,  sous  les  noms  de  Bohé- 
miens et  d'Égyptiens  en  France,  de  Zigeiiner  en  Alle- 
magne ,  de  Gypsy  en  Angleterre ,  de  Gilanjs  en  Espagne, 
et  de  Zingani  en  Italie,  parcourt  tous  les  p;iys ,  vivant  à  la 
belle  étoile,  avec  les  habitudes  et  les  mœurs  des  sauvages 
les  plus  grossiers,  et  se  procurant  des  moyens  d'existence 
en  exploitant,  tour  à  tour,  par  l'adresse  de  ses  jongleurs 
et  par  ses  diseuses  de  bonne  aventure  la  curiosité  ou  la 
crédulité  de  la  foule. 

L'origine  de  ce  peuple  est  mystérieuse.  M.  Balbi  ,  dans 
son  Allas  Etiinographifjiie,  regarde  cependant  comme  dé- 
montré qu'il  descend  des  Ziiiganes  du  Sinily,  auxquels 
appartiennent  les  Indiens  connus  sous  les  noms  de  Bazi- 
goiirs,  de  Pantchipiri  et  de  Correwas.  Il  pense  qu'ils  eut 


LE  SEMEUR. 


135 


quitté,  il  y  a  quatre  siècles,  les  euviroiis  du  DelUi  ilc  l'Iu- 
dus.  Leur  idiome  se  subdivise ,  selou  lui,  eu  plusieurs 
dialectes  qui  diflèreiit  beaucoup  les  uns  des  autres  par  les 
mots  étrangers  qu'ils  ont  empruntés  aux  langues  des  peu- 
ples parmi  lesquels  ils  demeurent.  Ceux.  d'Italie  et  d'iispa- 
gne  pai'aissent  avoir  oublie  leur  langue  et  se  sont  Foimé  un 
langage  factice  appelé  gi?r;g-t>(i3«  ou  zirigiienzn  ,  coiuiioié 
de  quelques  mots  inventes  et  d'auti  es  empruntés  à  resj)a- 
gnol  et  à  l'italien,  mais  dont  ils  ont  altère  lu  signification 
ou  interverti  les  syllabes  ,  afin  que  ce  fut  un  langage,  intelli- 
gible à  eux  seuls.  On  compte  plus  de  loo  ooo  Bohémiens 
dissémines  en  Europe;  ds  sont  surtout  nombreux  en 
Turquie,  en  Russie  et  en  Autriche;  il  y  eu  a  10,000  eu 
France,  dont  3ooo  en  Alsace.  Ils  ont  une  sorte  de  piélé- 
rence  pour  les  animaux  morts  de  maladie;  aussi  voient-ils 
arriver  avec  plaisir  les  épidémies.  Les  Bohémiens  pa- 
raissent iiulifférens  pour  tontes  les  croyances;  ils  changent 
de  culte  autant  de  fois  qu'ils  changent  de  patrie  adoptive  , 
et  plusieurs  se  sont  tour  à  tour  fait  circoncire  chez  les 
maliométuns  et  baptiser  chez  les  chrétiens.  Lors  de  leur 
première  appaiitiou  en  Europe^  ils  se  firent  passer  pour 
dos  chrétiens  d'Egypte,  et  racontèrent  (pie  leurs  ancêtres 
n'ayant  pas  voulu  accueillir  Jésus-Christ ,  lorsqu'il  s'enfuit 
en  Egypte  avec  ses  païens  ,  ils  avaient  été  condamnés,  à 
cause  de  cette  faute,  à  sept  années  d'une  vie  errante. 
L'ignorance  de  ces  tcmps-la  fit  accueillir  cette  fable;  ils 
obtinrent  même  des  sauf-conduits  et  furent  reçus  partout 
avec  hospitalité.  Mais  li  mensonge  fut  découvei  t  et  leur 
conduite  les  rendant  indignes  de  Ta  tolérance  qu'on  avait 
d  aboid  eue  {Xjureux,  ils  furent  bannis  de  la  plupart  des 
pays  où  ils  avaient  pénétré.  Une  ordonnance  des  Elats 
d  Orléans  de  i56i  portait  qu'ils  seraient  exiei  minés  par 
le  fer  et  h  feu ,  s'ils  ne  quittaient  le  territoire  fiançais.  Il 
Ku  toutefois  impossible  de  les  expulser  eutièremeiit. 

Ces  êtres  malheureux,  sans  religion  ,  ignorans  du  nia- 
nage  ,  descendus  au  dernier  degré  de  la  dégradation  mo- 
rale ,  résistèrent  toujours  aux  tentatives  qui  fuiert  faites,  à 
toutes  les  époques,  pour  les  civiliser,  et  sont  un  exemple  de 
plus  a  ajouter  à  tous  ceux  que  imus  présentent  l'Afrique  et 
1  Amérique  de  l'impossibilité  presque  complète  d'amélio- 
rer le  sort  des  sauvages  en  généi  al  par  les  seuls  moyens 
que  possède  la  civil  sition.  Les  Ilottentots,  les  habitans  do 
la  Polynésie,  plusieurs  tribus  de  l'Amérique  du  nord  ,  les 
Chiroquois,  par  exemple  ,  se  refusèrent  à  tout  changement 
dans  leurs  habitudes  ,  à  toute  participation  aux  avantages 
matériels  de  notre  genre  de  vie,  et  demeurèrent  stalion- 
naires  sous  le  rapport  social  ,  jusqu'au  moment  où  'c  pm- 
Christianisme  eut  mis  dans  leurs  âmes  le  mobile  de  tous  les 
progrès;  leur  régénération  sociale  ne  put  précéder,  mais 
suivit  immédiatement  leur  régénération  morale.  Ou  a  pu 
voir  ,  par  les  détails  que  nous  avons  donnés  sur  Félix  Ncff , 
quel  changement  ce  zélé  chrétien  parvint  à  apporter  dans 
les  mœurs  et  dans  l'industrie  des  rudes  et  ignorans  habitans 
de  la  vallée  de  Freissinière ,  après  que  leurs  cœurs  eurent 
été  changés  par  l'Évangile  de  gi  àcc.  Aujourd'hui  nous  rap- 
procherons de  ce  fait,  dont  le  souvenir  est  encore  récent 
pour  nos  lecteurs,  un  récit  qui  nous  donne  l'espoir  de  voir 
aussi  le  même  miracle  s'opérer  chez  les  Bohémiens  ,  et  nous 
trouverons  déjà  dans  les  débuts  de  l'œuvre  chrétienne  en- 
treprise parmi  eux  des  résultats  qui  promettent  un  succès 
que  ni  le  grand  Frédéric  ,  ni  l'impératrice  IVIarie-Thérèsc  , 
ni  Joseph  II,  ne  parvinrent  jamais  à  obtenir  (i). 

Le  premier  de  ces  princes  voulant  défendre  le  vagabon- 
dage aux  Bohémiens  qui  erraient  dans  ses  états,  leur  assigna 
plusieurs  villages  dans  lesquels  ils  devaient  vivre  eu  peti'tes 
couimunautés.  Ces  mesures  aboutirent  à  peu  de  chose;  car 
les  Bohémiens  ayant  obtenu  jwr  hi  nu  établissement  fixe  au 
centre  de  l'Allemagne  en  profitèrent  pour  faire  des  excur- 
sions dans  le  pays,  qu'ils  tinrent  dans  un  état  d'inquiétude 
continuelle.  Il  y  a  trois  ans  qu'un  voyageur  ,  aiiimé'de  l'es- 
prit de  charité  de  l'Evangile  ,  ayant  visité  le  village  de 
Friederirlulohra,  dans  la  contrée  de  Nordhausen  ,  où  se 
trouvent  répandus  environ   trois  cents  de  ces  malheureux, 

(  I  )  Pliisii  urs  (les  faits  qui  suivent  «ont  empruntés  au  Journal  des  Mis- 
sions. l.'ial(^r(:-l  qu'ils  présentent  nous  a  engagiîs  à  les  reproiluirc. 


fut  tellement  touché  de  leur  condition  misérable  et  de  leur 
profonde  dégradation  ,  qu'il  publia'  aussitôt  le  récit  de  ce, 
qu'il  avait  vu,  afin  d'exciter  eu  leur  faveur  la  sollicitude 
cluéllennc.  Les  chrétiens  de  Bi.rraen  les  firent  visiter  par 
deux  d'entre  eux  pour  recueillir  de  nouveaux  renselgiie- 
mens  sur  leur  état.  Ceux-ci  profitèrent  des  relations  qu'ils 
eurent  avec  les  Bohémiens  pour  leur  faire  connaître  la 
source  de  leur  misère  morale  et  physique,  et  les  renvoyèrent 
airjugement  de  leur  propre  conscience  ,  qui  devait  les  con- 
vaincre d'injustice,  de  mensonge  ,  de  tromperie  et  de  li- 
bertinage. L'un  d'eux  avoua  que  tel  était  en  effet  l'état  de 
son  c(i(;iir;  un  autre  demanda  si  les  voyageurs  n'étaient  pas 
des  naturalistes  ,  puisqu'ils  paraissaient  si  bien  connaître 
les  pensées  de  l'iuunme. 

L'année  dernière,  les  chrétiens  de  Naumbourg,  petite 
ville  prussienne  voisine  de  Friederichsiohra,  y  envoyèrent 
M.  Bl  iiikeiibnurg  avec  la  mission  de  s'occuper  de  la  régé- 
nération religieuse,  et  par  là  même  morale  et  sociale  des 
Bohémiens.  Friederichsiohra  est  un  village  situé  dans  une 
belle  vallée,  habité  par  une  vingtaine  de  familles  protestan- 
tes et  environ  soixante  familles  catholiques.  Les  Bohémiens 
sont  lo.'^és ,  ou  plutôt  entassés  chez  ces  derniers  ,  auxquels 
ils  paient  un  loyer  fort  élevé.  Une  seule  chambre  est  sou- 
vent occupée  par  quatre  fimilli  s.  On  n'aperr-oit  dans  ces 
élables d'hommes  aucune  espèce  de  meubles  ;  la  terre  leur 
sert  à  la  fais  de  chaise  ,  de  lit  et  de  table.  Ce-  pauvres  gens 
ne  sont  vêtus  que  de  haillons  qu'ils  trouvent  ou  qu'on  leur 
donne.  Il  n'y  a  parmi  eux  que  peu  de  voleurs  de  profoE- 
sion  ;  ils  ne  se  laissent  en  général  aller  à  dérober  que  lors- 
qu'ils sont  pressés  par  la  faim.  Les  femmes  et  les  enfans 
mendient  pour  vivre  ;  on  ne  leur  confie  aucun  ouvrage  ,  et 
ils  ne  cherchent  pas  à  s'en  procurer,  préférant  pourvoir 
à  leur  entretien  par  tontes  sortes  de  movens  jilus  pénibles 
que  le  travail  même.  Ceux  qui  habitent  à  Friederichsiohra, 
ou  dans  les  '  ameaux  voisins  de  Gerderoda  et  de.N(ederor- 
scliel  accueillent  en  hiver  ceux  cjui  campent,  pendant  la 
belle  saison  ,  dans  les  forêts  ,  et  qui  ne  se  couvrent,  durant 
leur  vie  nomade  ,  de  presque  aucun  vêtement.  Au  retour 
du  piintemps,  ces  malheureux  se  hâtent  de  retourner  dans 
les  bois  pour  se  soustraire  à  toute  surveillance  ,  et  ils  ne 
cessent  d'inquii'ter  la  contrée  d'.ileiUonr   par  leurs  lapines. 

M.  Blankeiibourg  est  aujourd'hui  fixé  depuis  dix-huit  mois 
au  milieu  de  ces  parias  de  l'Europe.  Il  eut  d'aboi  d  beau- 
coup de  peine  à  gagner  leur  confiance,  parccqu'on  le  leur 
avait  représenté  comme  chargé  par  le  gouvernement  prus- 
sien de  les  fane  jeter  dans  une  maison  de  correction  où  ils 
seraient  forcés  au  travail.  Ils  l'évitaient  avec  soin;  les  enftins 
même  s'enfuyaient,  quand  ils  le  voyaient  venir.  Mais  il 
réussit  enfin  à  persuader  aux  principaux  d'entre  eux  que 
c'était  iinlc[uemcnt  par  charité  qu'il  s'établissait  dans  leur 
village.  L'un  d'eux  se  mit  à  pleurer  de  joie  en  entendant 
cette  assurance,  et  dit  qu'il  s\'tait  imaginé  qu'il  n'y  avait 
plus  personne  au  monde  qui  les  aimât.  Ils  lui  promirent  de 
disposer  leurs  compignons  à  écouter  ses  conseils  et  ils  tin- 
rent parole.  Leur  chef  continue  à  lui  témoigner  beaucoup 
d'amltié;c'est  un  vieillard  qui  s.  it  assez  bien  maintenir  l'or- 
dre dans  sa  troupe. 

M.  Blankenbouig  a  procuré  de  l'ouvrage  aux  Bohémiens; 
il  les  emploie  à  creuser  des  fossés  dans  la  forêt;  c'est  un  tra- 
vail qui  ne  pourra  êtreachevé  avant  deux  ans.  Jamais  on  n'au- 
rait pu  obtenir  d'eux, par  la  force, de  l'entreprendre;  lâcha- 
nte de  leur  ami  les  y  a  déterminés,  et  il  arrive  tous  les  jours 
d'autres  Bohémiens  qui  demandent  du  travail.  AL  Blaii- 
kcnbourg  travaille  avec  eux  pour  les  eni  ourager  par  sou 
exemple  autant  que  par  ses  discours;  ces  rapports  continuels 
qu'il  entretient  avec  eux  lui  rendent  plus  facile  de  saisir  les 
occasions  de  leur  parler  de  leurs  intérêts  éternels. 

M'»=Blankenliovirg  aide  son  mari  avec  une  charité  égale  à 
la  sienne.  Elle  est  déjà  parvenue,  à  force  de  patience,  à  ap- 
prendre à  tricoter  à  onze  jeunes  filles.  Elle  consacre  une 
grande  partie  de  son  temps  à  tailler  et  à  coudre  des  vête- 
mens  pour  les  enfaiis.  Une  école  vient  d'être  ouverte  par 
les  soins  des  deux  épnnx,  pour  ces  pauvres  petits  malheu- 
reux,dans  une  maison  achetée  dans  le  village  de  Friederichs- 
iohra, au  moyeu  d'une  souscription.  Les  enfans  y  demeu- 
rent; il  aurait  été  impossible  en  effet  d'exercer  sur  eux  une 
influence  durable  s'ils  étaient  retournés  chaque  soir  au  sein 


136 


LE  SKMEUR. 


do  leurs  familles, od  ils  ne  pouvaient  recevoii'  que  de  dange- 
reux exemples.  On  les  voyait  souvent,  pendant  les  pie- 
mieis  mois,  avant  que  la  pension  n'eût  été  établie,  venir 
dès  le  matin  demander  du  pain,  leurs  mères  les  ayant  quit- 
tés pour  mendier  tout  le  jour,  sans  leur  avoir  laissé  aucune 
nour-.ilure.  Il  était  impo'ssible  de  leur  pcrmetlie  d'empor- 
ter leurs  vètemens  neuh,  parcequ'ils  levenaient  le  lende- 
main malpropres  et  couverts  de  vermine.  Leur  séjour  con- 
tinuel dans  la  maison  d'école  remédie  à  ces  inconvéniens. 
Ces  heureux  commencemcns  permettent  d'espérer  des 
succès  plus  grands  encore.  M.  et  M""  Blankenbourg  ne  se 
proposent  pas  seulement  un  but  de  civilisation;  ils  veulent 
surtout  faire  connaître  le  Sauveur  aux  pauvres  Bohémiens^ 
et  ils  attendent  de  Dieu  les  forces  nécessaires  pour  persévé- 
rer dans  cette  tàclie  difficile.  C'est  par  amour  qu'ils  se  sont 
mis  à  l'œuvre  et  c'est  par  amour  qu'ils  continueront  l'œuvre 
entreprise.  Nous  ferons  part  a  nos  lecteurs  de  ce  que  nous 
pourrons  apprendre  de  plus  sur  leurs  travaux. 

11  y  a  quelques  années  qu'un  autre  essai  pour  la  régéné- 
ration morale  des  Bohémiens  fut  tenté  eu  Angleterre  par 
M.  Cosins  et  d'autres  membres  de  la  Société  des  /Vmis.  ha 
veuve  et  l'enfant  d'un  Bohémien  condamné  à  mort  pour 
avoir  %  olé  un  cheval  furent  les  premiers  objets  de  leurs  soins. 
Ils  réussirent  à  arracher  à  la  vie  vagabonde  plusieurs  fa- 
milles de  Gypsies,  qui  avaient  dressé  leurs  tenU'S  dans  les 
environs  de  Southampton  ;  les  enfaiis  furent  placés  en  ap- 
prentissage chez  divers  ouvriers  et  l'instruction  religieuse 
qui  leur  fut  donnée  porta  ses  fruits.  C'est  une  preuve  de  plus 
du  double  secours  que  prête  l'Evangile:  après  avoir  excité 
ceux  qui  se  consacrent  à  ces  œuvres  de  reforme  à  agir  ,  il 
dispose  ceux  sur  qui  se  porte  leur  sollicitude  à  céder  à  l'in- 
fluence qu'on  veut  exercer  sur  eux. 


MELA1\GES. 

Du     VROJET     DE     LOI    SUR      l'eNSEIGNEMENT     PRIMAIRE.      

M.   Dauiiou,  rapporteur  de  la  commission  chargée  d'exa- 
miner le  projet  de  loi  relatif  .à   l'instruction  piiuiiire,  a   lu 
son  rapport  sur  ce  sujet  dans  l'une  des  dernières  séances  de 
la  Chambre  des  Députés.  Le  Moniteur  ne  donnant  pas  le 
projet  de  loi   amendé  par  la  commission  ,   il  n'est  pas  facile 
de  saisir ,  d'après  le  rapport  seulement ,  toute  la  portée  des 
modificatiousqui  y  ont  été  introduites;  elles  nous  paraissent 
cependant  généralement  heureuses.   La  commission    pro- 
pose de  laisser  fort  incomplète  l'énumératiou  des  objets  que 
l'instruction    primaire  peut  embrasser ,   afin  qu'elle   n'ait 
rien  de   restrictif,   et  que  radministration  communale  et 
l'industrie   privée  la  puissent  étendre  ou  circonscrire  cou- 
formémnr.t  aux  intérêts  locaux.  Elle  propose  ,  en  outre  , 
de  retirer  à  l'Université  toute  intervention  dans  le  régime 
des  petites  écoles  et  de  délivrer  celles-ci  d'un  faux  système 
décentralisation,  pour  leur  rendre  le  caractère  coniinunal 
nue  leur  nom  même   leur  assigne.  Pour  ne  rien  préjuger  , 
dans  un  projet  relatif  aux  écoles  primaires  ,  sur  la  question 
des  associations  en  généra! ,  elle  eu  a  écarté   toute  disposi- 
tion qui  put  compromettre  on  les  intérêts  publics  ou   les 
droits  privés;   que    les  instituteurs  appartiennent  ou  non   à 
quelque  société,  elle  ne  voit  en  eux  que  des  individus  jouis- 
lant  de  la  même  liberté  et  soumis  aux  mêmes  règles  dans 
l'exercice  de  leur   profession.    Nous   voyous  avec  peine  la 
commission  se  joindre  au  gouvernement  pour  imposer  aux 
instituteurs  la  nécessité  d'un  certificat  de  capacité,  qui  de- 
vra être  délivré  par  un  jury  départemental.  Cette  nécessité 
nous  paraît  inconciliable  avec  la  pleine  liberté  promise  par 
laCharleà  cette  industrie. — Il  nous  semble  aussi  que  la  com- 
mission aurait  du  ne  pas  comprendre  la  religion  parmi   les 
objets  essentiels  et  indispensables  de  l'instruction  piiraaire: 
nous  n'avons  pis  besoin  de  répéter  que  nous  la  regardons 
comme  la  base  de  toute  éducation  ;  mais  nous  ne    voulons 
pas  que  la  loi  la  retienne  dans  son  domaine  ;  c'est  un  dépôt 
dont  la  garde  ne  saurait  lui  être  confiée.  Il  y  a  envahisse- 
ment  de   la  loi  des    qu'elle    va  jusqu'à  la   conscience  de 
l'homme  ;  on  a  beau  remplacer  ,  comme  le  fait  M.  le  rap- 
porteur, les  mots:  Instruction  morale  et  religieuse  ^m'  ceux 
de  :  Morale  civique  et  religieuse,  on  a  beau  établir   qu'en 


ce  qui  concerne  la  participation  des  entans  à  l'instruction 
relgieuse  ,  le  vœu  des  païens  sera  partout  consulté  et  suivi, 
on  a  beau  même  obliger  l'instituteur  de  veiller  à  ce  que 
chaque  élève  la  reçoive  des  ministres  du  culte  que  ses  pa- 
reils professint;  dès  qu'on  statue  quoique  ce  soit  sur  ce 
sujet,  on  empiète.  En  fait  de  religion,  la  mission  de  l'Etat 
n'est  pas  de  faiie,  mais  de  laisser  fiire;  sou  intervention  , 
quelque  indirecte  qu'elle  soit ,  est  toujours  fatale.  Nous  n'a- 
vons pas  besoin  d'ajouter  que  la  commission  viole  encore 
ces  principes  en  admettant  au  nombre  des  membres  do 
droit  de  chaque  comité  d'instruction  primiirc  le  curé  can- 
toiinal  et  un  ministre  de  chacun  des  autres  cultes  qni  rési- 
dera dans  le  canton.  Uii  ecclésiastique  ne  saurait  remj^lir  des 
fonctions  civiles  en  raison  de  sa  qualité  ecclésiastique.  La 
Cour  de  cassation  a,  en  effet,  déclaré  récemment  qu'il  n'est 
pas  fonctioanaii  e  public. 

D'un  Musée  Ethnographique.  —  Une  ordonnance  du 
lo  mars    1828  porte  la  création  d'un  Musée  Ethnographi- 
que, destiné  à  recevoir  les  richesses  rapportées  de  tous  les 
pays  du  monde  parles  voyageurs  qui  les  visitent.  Cette  or- 
donnance n'a  pas   encore   reçu  d'exécution ,   quoique  sou 
importance  soil    sentie  par  les  savans  ,   et  qu'ils  réclament 
avec  instance  la  formation  d'un  établissement  qni  peut  offrir 
de  si  grands  secours  pour  la  classification  des  peuples  ,  l'his- 
toire, la  géographie,  l'étude  des  monumens ,  des  leligions 
et  des  mœurs,  et  la    science   nouvelle  de  la  linguistique. 
Nous   legrcttons  que  le  gouvernement  ait  refusé  de  faire 
l'acquisition  de  la  collection  d'antiquités   que  M.    Lamare 
Picquot  a   rapportée   de  l'Inde  ,  cl  qui  eût  été  si  propre  à 
faire  partie  du  Musée  projeté  ;  ce  voyageur  ne  demandait 
cependant  qu'à  rentrer  dans  ses  frais  de  voyage.  Il  serait  à 
regretter  que  la  France  se  vit  enlever  cette  collection  comme 
elle  a  déjà  été  privée   des  monumens   égyptiens  qu'on  lui 
avait  offerts,  il  y  a  quelques  années,  et  que  notre  savant 
Champollion  a  été  obligé  d'aller  étudier  à  Turin.  Quand  on 
songera  sérieusement  à  former  le  nouveau  Musée  ,  c'est  aux 
missionnaires   cju'on   devra   nécessairement   avoir    recours 
pour  se   procurer  les  objets  propres  à    faire  connaître   la 
plupart  des  peuples  sauvages;  non  seulement  ils  pénètrent 
dans  des  contrées  qui  n'ont  jamais  été  visitées  au  uoui  de  la 
science  ;  mais  ils  ont  encore  sur  les  simples  voyageurs   un 
immense  avantage  ,  celui  de  résider  parmi  les  tribus  aux- 
c[uelles  ils  vont  porter  l'Evangile  ,  tandis  que  ceux-ci  n'ap- 
prennent guères  à   les   connaître  qu'eu  passant.  Les   mis- 
sionnaires protestaiis  français,  que  la  Société  des  Missions  , 
présidée  par  M.  l'amiral  Ver-lluell,  a  envoyés,  il  y  a  trois 
ans  ,  parmi  les  Béchuanas  du  Sud  de  l'Afrique,  forment  en 
ce  moment  un   établissement  beaucoup  plus  avancé  dans 
l'intérieur  que  la  Nouvelle-Lattakon  ,  et  au-delà  de  tous  les 
points  marqués  sur  les  cartes  les  plus  récentes.  Leurs  pré- 
cieuses communications  sur  les  peuplades  qu'ils  ont  visitées 
permettent  d'espérer  que  le  futur  Musée  Ethnographique 
sera  enrichi ,  par  leurs  soins ,  de  tout  ce  qui  peut  contribuer 
à  faire  connaître  cette  partie  de  l'Afrique.    Nous  pensons 
qu'on  ne  négligera  pas  dedonner  place,  auprès  des  objets 
provenant  des  peuples  sauvages  ,  à  la  traduction  de  la  Bible 
dans  les  langues  de  ces  peuples,  et  qu'on  aura  soin  de  dis- 
tinguer les  objets  aiUéiieurs  à  cette  traduction   des  objets 
qui  lui  sont  postérieurs  :  il  s.u'a  intéressant  de  voir  comment 
le   fait   delà  publication  de  la   Bible  ouvre,  pour  tous   les 
pays  qui  la  possèdent  dans  leur  propre  langue  ,  une  période 
nouvelle,   et   comment    les    vètemens,   les   meubles,    les 
instrumens  ,  les  produits  de  toute  espèce  portent  le  cachet 
de  la  civilisation  ,  aussitôt  que  les  peuples  ont  accueilli  les 
enscignemcns  du  Chiistianisme, 


AI^l\Oi\CE. 

Examen  du  Budget  de  i83'2  ,  etc.  ,  par  Emile  Pereire, 
br.  in-B".  Au  Bureau  de  la  Revue  Encyclopédique ,  rue  des 
Saints-Péres  ,  n»  2G. 


Le  Gérant,   DLliAULT. 


ImprimerK  ii  Skilicbe  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.    \\. 


TOME  1".  --  W    18. 


Fl  JANVIER  1832. 


SEMEU 


JOURNAL  RELIGIEUX. 
Politique,   Philosophique   el   Littéraire 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDrS. 


Le  champ  ,  c'esl  le  mond«. 
Matth.  Xm.  38. 


-.»h- 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  nie  Martel ,  n»  n,«  chez,  toas  les  Libraires  el  Directeurs  de  pos!e.— Prix:  .5  fr.  pour  lannée. 
-8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étran-er,  on  ajoutera  2^.  pouo  Vannée,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
i.ti  lettres  ,  paquets  el  envois  d'argent .  doivent  être  affr.mchis. 


REVUE   POLITIQUE. 

coup-d'oeil  sur  l'année  qui  vient  de  finir. 

Tandis  qu'une  foule  insouciante  du  passé  couiuif.  de  l'ave- 
.nir  ,  s'assimilant  à  l'enfance,  ne  songe  qu'à  s'amuser  du 
bruit  et  de  la  dissipation  qui  signalent  la  transition  d'une 
année  à  l'autre,  les  hommes  qui  vivent  déjà  moins  au  jour 
le  jour  ,  ceux  dont  l'attention  cherche  dans  l'année  écoulée 
les  promesses  de  l'année  qui  commence ,  portent  leurs 
regards  en  arrière,  et  font  comparaître  devant  leur  propre 
tribunal,  pouvoirs,  partis,  évenemens,  tout  hormis  eux 
seuls.  Chaque  groupe  politique  se  faisant  organe  de  l'opi- 
nion générale  absout  ou  condamne  ce  qui  s'est  fait  dans  les 
douze  derniers  mois  de  conforme  ou  de  contraire  à  ses  vues 
et  à  ses  exigences. 

Nous  ne  voulons  pas  non  plus  nous  éloigner  de  cette 
période  de  noire  vie  sociale  sans  y  chercher  aussi  des  ins- 
tructions. Mais  ,  grâces  à  Dieu,  ce  ne  sera  pas  pour  plaider 
une  cause  à  laquelle  nous  lieraient  les  intérêts  périssables 
d'un  parti;  ce  ne  sera  pas  pour  y  lire  les  promesses  incer- 
taines d'un  avenir  de  quelques  mois  ou  de  quelques  années; 
ce  sera  pour  trouver  encoi  e  là  de  quoi  plaider  auprès  de  la 
génération  contemporaine  la  cause  des  intérêts  éternels 
de  l'humanité  ,  et  pour  y  voir  les  premiers  signes  de  cette 
grande  et  belle  rénovation  de  toutes  choses  que  la  lumière 
évangélique  nous  révèle  et  dont  elle  fait  apercevoir  les 
symptômes  précurseurs  dans  les  orages  de  ce  siècle. 

L'année  liiSo  nous  avait  ramenés  dans  ce  mouvement 
révolutionnaire  dont  l'objet  est  de  repartir  entre  tous  des 
droits  qui  jusqu'alors  avaient  été  le  priviléj;e  de  quelques- 
uns.  Elle  avait  vu  l'esprit  d'émancipation  reprendre  tout 
j  son  essor  ,  renverser  à  Paris  un  pouvoir  qui  venait  de  lui 
déclarer  guerre  ouverte,  rompre  en  Belgique  des  liens  an- 
tipathiques à  des  partis  d'ailleurs  très-opposés,  soustraire 
la  Pologne  à  l'autorité  d'un  souverain  étranger ,  commen- 
cer en  Suisse  la  réforme  d'institutions  trop  Favorables  au 
patriciat.  En  un  mot,  les  peuples  de  l'Europe  marchaient 
de  ni)u\'e.iu  dans  cette  voie  d'affranchissement  que  89  leur 
avait  ouverte  et  dont  les  avaient  successivement  détournés 


Bonaparte  et  le  congrès  de  Vienne.  Mais  ils  y  étaient  ren- 
trés sans  se  proposer  d'autre  but  que  la  liberté  elle-même, 
et  avec  toutes  les  illusions,  et  l'impctueux  aveuglement 
qui  résultent  de  celte  méprise;  la  plupart  sans  antres  vues 
qi>e  celles  du  xviii"  siècle,  et  sans  autie  symbole  de  foi  que 
celui  des  dioitsde  l'homme  et  de  la  souveraineté  du  peuple; 
les  auU-es  sous  l'influence  de  leurs  haines  nationales  et  d'un 
mélange  de  seutimens  patriotiques  et  religieux  encore  plus 
ou  moms  empreints  de  l'esprit  du  moyen  âge. 

L'année  qui  vient  de  finir  a  vu  la  même  impatience  du  joug 
cl  du  privilège  se  manifester  chez  d'autres  populations  :  en 
Angleterre,  où  le  gouvernement  cherche  à  introduire  des 
réformes  qui  puissent  en  prévenir   une  manifestation  vio- 
lente et  révolutionnaire  ;  en  Italie  ,  où  les  besoins  politiques 
ont  plus  de  vivacité  que  d'énergie  et  de   profondeur;    et» 
Allemagne,  où  son  essor aétéjusqn'àpréseniassez  modéré. 
Notre  inlenlion   n'est  pas  de  rappeler  ici  tons  les  soulève- 
mcns,   toutes   les  émeutes,  toutes   les  révolutions  qu'a  vus 
l'année  i83i.  Nous  ne  voulons  que  reconnailre  un  fait  qui 
nous  paraît  être  un  des  caractères  dominans  de  l'époque  où 
nous   vivons;    c'esf.   ce  besoin   général   de  s'affranclnr   de 
toute    entrave  ,   de   protester    contre     tout    privilège    ex- 
clusif.    Chaque    jour,    depuis     dix-huit    mois  ,     nous     le 
révèle  chez  quelque  peuple  qui  ne  l'aVait  pas  encore  mani- 
festé. Il  se  montre  à  propos  de  tout,  et  rallie  à  une  même 
bannière  les   honunes  les  plus  opposés  d'ailleurs  par  leurs 
croyances  ,  leurs  mœurs,  leurs  lumières  el  leurs  prt-jugés 
nationaux.  La  Pologne  lui  a  rendu  témoignage  par  son  hé- 
roïque défense  ,  Bristol  par  ses  déplorables  représailles.  A 
Bruxelles,  il  a  armé  les  philosophes  républicains,  les  catho- 
liques romains,  les  partisans  de  la  France,  pour  repousser 
uu  roi,  le  protestantisme  et  la  Hollande. 

Ce  premier  tait,  qui  nese  trouve  nulle  part  plus  nettement 
caractérisé  que  dans  notre  révolution  ,  appartient  évidem- 
ment à  l'âge  auquel  est  parvenue  la  société  européenne  ,  et 
lui  ouvre  les  portes  d'un  nouvel  avenir.  Il  est  dans  l'ordre 
du  développement  que  la  Providence  assigne  à  noire  et- 
pèce;  il  forme  un  des  degrés  de  notre  progression  sociale. 
Si  nous  le  considérons  en  lui-même  ,  c'eU-à-dire  ,abstiat- 
I    lion  faite  de  la  manière  dont  il  se  produit  généralement  au 


138 


LE  SF.MEtiB. 


tlcliois ,  uoiis  reconnaissons  en  lui  la  conséquence  d'une  «les 
grandes  \ériti's  morales  qiic  l'Evangile  a  [>opularisées.  Mais 
si  nous  l'envisafjeoiis  dans  la  manière  dont  il  se  mani'estc 
sous  nos  veux  depuis  89,  et  partic\ilièrenient  depuis  dix- 
huit  mois,  nous  trouvons  qu'isolé  des  autres  fruits  du  Chiis- 
tianisme,  il  a  contractéalliance  avec  toutes  les  misères  phy- 
siques et  morales  de  notre  temps  ou  ,  disons  mieux,  de  noire 
nature  déchue.  C'est  à  la  philosophie  du  siècle  passé  que  le 
fait  dont  nous  parlons  doit  sa  réalisation  actuelle  ;  mais  il 
lui  doit  aussi  d'avoir  été  dépouillé  de  son  carac'.ère  clné- 
ticu  ,  et  de  n'être  guère  explçité  que  par  l'orgueil  et  par 
tout  l'égoïsme  d'une  génération  souffrante  et  irreligieuse. 

Nous  avons  pu  nous  convaincre  ,  en  effet ,  depuis  la  rcvo"^ 
lution  de  juillet ,  que  si  rEu;-opc  est  travaillée  d'un  profond 
besoin  de  s'affianchir  complètement  de  l'ordre  social  du 
nioycn-àge  ,  elle  n'a  pas  les  élémens  d'un  nouvel  ordre. 
Elle  souffle  ,  et  chaque  classe  ne  sentant  que  le  malaise  de 
sa  situation  actuelle  n'a  d'autre  idée  que  de  renverser  ce 
qui  lui  paraît  la  cause  immédiate  de  sa  souffrance.  Les  ou- 
vriers de  Lvon  sont-ils  privés  de  pain  ,  ils  s'en  prennent  aux 
fabricans  avec  toute  la  violence  et  tout  l'aveuglement  que 
donne  le  sentiment  qui  les  domine.  Presque  nulle  part 
nous  ne  voyons  les  vices  qui  existent  dans  les  rapports  des 
gouvernans  et  des  gouvernés,  des  classes  inférieures  et  des 
classes  su;»érieûres,  être  corrigés  par  des  voies  paisibles. 
Partout  'des  camps  ennemis,  partout  la  haine,  partout  la 
violence  et  un  appel  a\ix  armes.  Aussi  que'le  est  la  consé- 
quence de  ce  second  fait  ?  de  voir,  lorsque  la  victoire  est  de- 
meurée ail  parti  du  plus  grand  nombre ,  le  mal  augmenter 
plutôt  que  disparaître. 

Certes  nous  jouissons  en  France  de  plus  de  franchises  que 
nous  n'osions  en  espérer  ,il  y  a  deux  ans,  et  nulle  part  peut- 
être,  si  ce  n'est  en  Anglcteire  ,  la  tranquillité,  l'ordre  ,  le 
hien-être  général  ne  sont  plus  en  péril.  Qu'on  nous  com- 
prenne bien,  nous  ne  faisons  point  ici  le  procès  de  la  liberté. 
Aujonrd'h'ji  plus  que  Jamais  nous  eu  sentons  tout  le  piix. 
Mais  nous  lisons  dans  l'histoire  de  la  dernière  année  ,  dans 
la  polémique  des  journaux  ,  dans  les  discussions  si  person- 
nelles et  si  aigres  de  nos  chrimbres  ,  dans  tout  le  mouve- 
ment politique,  dans  toutes  les  manifestations  de  caractères 
individuels  que  nous  avons  vu  passer  sous  nos  yeux,  que  la 
liberté  ne  saurait  profiler  à  la  France  s'il  ne  s'y  opère  un 
changement  radical,  et  si  la  réforme  des  institutions,  en  la 
supposant  progressive  et  aussi  complète  qu'on  peut  le  dé- 
sirer ,  n'est  accoiupognée  d'une  réforme  générale  des  senti- 
mens  qui  régissent  aujourd'hui  notre  société.  Il  faut  qu'à 
l'égoïsme  succède  l'amour  de  tous  ,  à  l'ambition  et  au  luxe 
la  modération  et  la  simplicité  ,  au  besoiii  de  bien  parler  ce- 
lui de  bien  agir  ,  à  lu  vanteric  riiumililé  ,  aux  mœurs  et  aux 
paroles  libres  des  mœurs  pures  et  des  paroles  bienséantes  j 
et  pour  tout  cela  il  n'y  a  qu'un  moyen  ,  la  Foi  chrétienne. 
Nous  ne  cesserons  de  le  dire,  la  véritable  Charte  de  l'affran- 
.rfiissement  des  peup'es  est  l'Evangile,  bonne  nouvelle  d'une 
délivrance  sans  laquelle  il  n'y  a  pas  de  liberté  politique 
qui  ne  soit  une  arme  déplus  fournie  aux  mauvaises  inclina- 
tions qui  nous  asservissent  ;  l'année  i83i  a  été  faite  pour 
détruire  bien  des  illusions  sur  la  valeur  des  institutions  et 
sur  la  confiance  que  méritent  les  hommes.  Mais  pour  que 
cette  leçon  ne  soit  pus  stérile  ,  il  fait  qu'elle  ramène  chacun 
en  particulier  sur  lui-même  ,  et  qu'elle  lui  fasse  voir  son 
véritable  portrait  moral  dans  ces  discussions  de  tribune  , 
dans  ces  fureurs  populaires,  dans  toutes  ces  attaques  livrées 
sous  nos  yeux  ,  pendant  le  cours  de  l'année  précédente  ,  au 
nom  de  Ja  vanité,  de  toutes  les  convoitises  du  cœur  humain, 
de  la  misère  matérielle,  de  l'égoïsme  enfin,  qui  lésume  à 
lui  seul  l'ensemble  des  désordres  de  noire  vie. 

Oui  ,  cette  année  donne  de  sérieux  avcrlissemens  à  notre 
génération  tout-entière  et  à  chacun  de  nous  individuelle- 


ment. Ouvrons  les  yeux ^  sortons  du  bruit  et  de  la  dissipa- 
tion ,  qui  nous  empêchent  d'écouter  la  voix  de  notre  con- 
science; ayons  le  courage  de  voir  la  vérité  en  face,  tandis 
qu'il  est  encore  temps  et  que  cette  vue  peut  nous  pro- 
fiter. N'attendons  pas  le  jour  où  nous  la  venons  malgré  nous, 
car  il  sera  trop  tard.  Le  temps  fuit,  emportant  les  momeus 
de  la  pitience  et  des  appels  de  Dieu  j  après  ces  momcns 
viendra  l'éternité,  qui  ne  promet  ni  ne  menace  plus,  mais 
qui  accomplit  et  réalise.  Aujourd'hui  nous  entendons  en- 
core cette  voix  qui  nous  dit  :  Venez  a  moi ,  vous  tous 
qui  éles  travaillés  et  charge's  ,  et  je  \'0us  soulagerai  ,  et  vous 
trouverez  le  repos  de  vos  âmes.  Celui  qui  croit  en  moi  a  la 
vie.  Le  Livre  éiernel ,  contre  lequel  les  siècles  ,  les  passions, 
tous  les  sarcasmes  et  toutes  les  logiques  des  faux  sages  ont 
inutilement  épuisé  leur  puissance  de  destruction;  ce  Livre 
qu'on  nous  dit  être  la  sagesse  d'un  autre  âge  ,  mais  une  folie 
pour  le  nôtre,  et  qui  répond  à  ses  accusateurs  par  ses 
conquêtes  modernes,  trop  ignorées  de  notre  France;  ce 
Livre  possède  seul  le  secret  et  le  remède  de  tous  nos  maux. 
Pécheurs  inquiets  et  troublés  en  présence  de  la  justice 
divine,  il  nous  parle  de  pardon  cl  de  paix  ;  esclaves  d'in- 
clinations égoïstes  et  désordonnées,  il  nous  délivre  et  nous 
rend  la  liberté  d'accomplir  la  loi  de  notre  conscience  ;  êtres 
mortels,  entourés  de  biens  périssables,  et  cependant  êtres 
ayjdes  de  bonheur  ,  d'infini  ,  de  stabilité  ,  l'Evangile  nous 
offre  j  de  la  part  même  de  Dieu  ,  toute  une  éternité  d'un 
bonheur  sans  mélange  comme  sans  limite. 

Ah!  si  notre  génération  voulait  remettre  ses  destinées  au 
Dieu  de  l'Evangile,  au  seul  vrai  Dieu,  que  Christ  nous  fat  con- 
naître! Mais  le  moment  approche.  Les  Chrétiens  savent  et 
peuvent  dire  à  ce  monde  qui  se  débat  dans  ses  souffrances, 
que  le  moment  n'est  pas  éloigné  où  les  magnifiques  promesses 
du  règne  de  Dieu  sur  la  terre  s'accompliront.  Les  signes  du, 
temps  se  dessinent  davantage  de  jour  en  jour  dans  l'histoire 
contemporaine.  Tandis  que  les  royaumes  chancèlent  sur  leur» 
bases,  tandis  que  la  désorganisation  sociale  s'accroît,  les  dis- 
ciples de  Christ,  brisant  chaque  jour  quelqu'une  des  barriè- 
res qui  les  tenaient  dispersés,  ressèreiit  les  liens  de  leur  éter- 
nelle fraternité,  se  multiplient  presqu'à  l'insu  du  monde,  et 
d'un  commun  accord, par  tme  commune  impulsion,  travail- 
lent plus  que  jamais  sur  toute  la  surface  du  globe  à  la  pré- 
paration de  ces  temps  où  toute  la  terre  sera  couverte  de  la 
connaissance  de  Dieu,  comme  le  fond  de  la  nier  de  ses  eaux. 
Mais  nous  savons,  liélàs!  aussi  qu'avant  cette  époque  de 
paix,  d'ordre  et  de  bonheur,  T'iumanité  doit  subir  de  ter- 
ribles épreuves,  et  la  Parole  divine  ne  l'annoncerait  pas  que 
les  nuages  amoncelés  aujourd'hui  sur  nos  têtes  nous  en  aver- 
tiraient assez.  N'est-îl  pas  trop  probable  qu'un  orage  effrayant 
est  prêt  à  fondre  sur  nous?  chacun  en  a  plus  ou  moins  la 
conscience.  Cette  année  qui  commence  en  est  toute  chargée. 
Il  nous  faut  un  refuge.  Où  le  chercher?  Le  malheureux  qui, 
au  moment  du  naufrage,  se  voit  prêt  à  être  englouti  par  les 
flots  ,  s'adresse-t-il  à  ses  compagnons  de  voyage  ?  Non  ,  il  les 
sait  tout  aussi  menacés,  tout  aussi  împuissans  que  lui.  Son  re- 
gard se  tourne  vers  le  ciel.  Agissons  eu  de  même  dans  ce 
moment;  tout  homme  est  aussi  impuissam  pour  sauver  les 
autres  qu'ill'estpoui' conjurer  l'orage.  Que  chacun  s'adresse 
à  Dieu,  au  Dieu  de  l'Evaagile,  pour  lui-même  et  pour  tous. 
Là  seulement,  mais  là  bien  ceriaînemeiit,  il  trouvera  aide  et 
délivrance. 

LITTERATURE. 

DE    LA    POESIE    SACRiE. 

Partout  la  poésie  a  fait  partie  du  cortège  de  la  religion.  A 
ce  point  où  le  dogme,  accueilli  (>ar  la  conscience  ou  sanc- 
licnné  par  l'esprit,  a  passé  dans  le  cœur  ou  s'est  emparé  de 


LE  SE.llEtll. 


S  1  1  F  ?'°^'  : '""^  ''^  "Pl-o---  «l^  la  Po<!sie  sacrée  ,  les  deus 
.ci,ons  Je  1  E,-I,se  chret,enn.,nous  faisons dro.t  d'ayanceà  tou,« 
lom.  Nous  „  am.mon.  sur  chacune  qu'un  f.i-  eénéral  résultaïd" 
r  lequel  chacune  de  ce.  Egides  repose:  nous  navomgatd    fui 

IZ\^  '"T  ^''  '-"Poé-^i^  Le  pnncipedech  c^e  de  cTs 
,  s  dans  sa  pureté  ,  est  vra.  :  el  la  poésie  qui  en  résulte  e^t  ^aie 
s  chacune  d.  ces  poési.s  réfléchit  ua  cote^dirtérent  de  la  y  Trè! 


njpnalmn,  la  parole  or,l„,ai,-o  ,  ,„.  st.ff;sa,.t  nins  à  l'àn.c 
.<p«rt....,  ,nv,H,.„-  le  secours  cl,.c..tu.  h,M;juc  >mslcri<M.so, 
est  ellc-mone  „„e  sorte  de   reli.;ioM  ,  ,i„  cla,:  vers  l'iti' 
l'Ie  et  vers    I  ,..(..„.  Tontetois ,  la]  vraie  reli,^ion   est  la 
0  q.n  puisse  se  vaille:-  d'avoir,  dans  toute  I,.   force  du 
r>e,  une  poésie  sacnc,  parte  que  la  vraie  lelif^ion  est  la 
eq»>  .•cmuclàu.e  daus  ses  dernières  proFou'deurs,  et 
^asse  tcndie  a  la  fo,s  vers  un  nièuie  ohjet  toules  ses  facul- 
Auprès  des  cantiques  sans  art  dont  s'éd.He  le  pâtre  cliiv- 
dans  une  église   de  villa{;e,  à   peine  peut-ou  appeler 
le  relijpeuse  les  chants  inspirés  par  nue  autre  crovauce 
ilenitude  de     inspiration  se  rencontre  avec  la  plénitude 
.  vc.-ite  ;  et  d  y  a  peu  d'exafjératiou  à  dire  que  la  poésie 
^e  est  exclusivement  propre  i  la  reliî;ion  chrétienne. 
;  encore  .c.  vont  se  présenter  des  distl.u  lions.  L'F^dise 
)hquc  a  des  chants  d'église,  chants  m.jostueux  et  sôlcn- 
ou  éclate,  comme  dans  tout  l'ensemiile  de  cette  rcli- 
•  ^  'deccaractéiistiq-ie  du  catholicisme.  Chez  les  catl.o- 
^s  rigides  I  idée  de  religion   s'absoibc  et  se  perd  dan. 
;d  Eglise  L  individualisme  étant  comprimé,  la  religion 
personnifiant  pas  dans  chaq„c  fidèle,  la  voiv  de  cht- 
idele  se  tau,  pour  ainsi  dire,  devant  la  grande  voix  de 
nmunaule  ou  n  en  est  que  l'écho  soumis.  La  poésie  sa- 
des  catholiques  correspond  aux  grandes  cathédrales 
icremens,  ausaceidoce;  elle  dédaigne  en  quelque  sorte 
iche  du  laïque,  se  retire  sur  les  lèvres  du   prêtre    et 
lie  rarement  un  écho   hbrc  et  universel  dans   la  v'oiv 
Jeles  assembles.   Chez  les  catholiques,  de  même  que 
Eglise  qui  croit,  c'est  auss.  l'Eglise  qui  chante.  Lespoë- 
ligicux  de  cette  communion  semblent  l'avoir  senti- 
chants  respirent  la  solennité  ecclésiastique;  la  pompé 
r  langage  demande,  ce  semble,  le  vaste  retentissement 
=fs  golh.qaes  et  l'mtonation  des  vol..  cléricales.  Ces 
,  sont  rarement  populaires;  et  lorsque,  dans  un  but 
lesag,    pas  mam tenant  d'examiner,  où  a  essayé  ré- 
t-nt  de  leur  donner  ce  caractère  inaccoutumé,  on  a  pu 
ivial,  puéril,  mondain  même:  on  n'a  pas  été  populaire 
,oe.sie  sacrée  populaire  appartient   à   la  reliLu   de 
idua  isme    au  protestantisme  chrétien.  Le  protestaa- 
Fait  de  la  poésie  comme  de  la  foi  le  bien  commun  de 
.e  chrétien  protestant  dispose  de  son  âme:  li  lui  ap- 
e  tout  ce  dont  l'Eglise  romaine  se  réserve  le  mono- 
il  se  tait  hghse.  si  je  puis  parler  ainsi  ;  el  chacune  des 
deles  est  un  temple  ,  un  temple  complet,  pourvu  de 
ppareil  nécessaire  à  la  célébration  du  culte  mtéricur  • 
sanctuaire,  l'encensoir,  le  confessionnal,   et  surtout' 
re.  Loi-squede  ce  temple  mystique  s'élève  une  voix 
le  VOIX  humaine,  c'est  la  voix  d'une  âme,  exprimant 
aille  puisqu'elle  exprime  une   individualité:  car  la 
morale  n'est  que  dans  l'individu.  Et  même  daus  les 
consacrés  du  cullepublic,  c'est  encore  l'individualité 
aine;  les  croyans  rassemblés  ne  chantent  eu  commun 
que  diacun  d'eux  a  pu  chanter  dans  sa  deaieure  •  ce 
»s  1  Eglise  ,  personne  idéale,   qui  chante  pour  tous  - 
antent  réellement,  et  leurs   acceus  associés  forment 
^de  1  Eglise;  en  sorte  que  le  chant  protestant  réunit 
te    a   la    solennité ,    et    respire    tout   à  la    fois     la 
et  Ja   sympathie  (i). 

bien  remarquable  toutefois  que,  lorsque  Calvin  et 
i  élevèrent  en  France  l'étendard  de  la  réforme  ,  peu 
5>e  se  mêla  a  ce  puissant  mouvement  des  conscien- 
U-il  attribuer  cette  singularité  à  une  absence  de  pénie 
remarquable  a  toutes  les  époques  de  la  littérature 
e  Sans  doute  en  partie;  et  il  faut  ..jouter  que,  pro- 
^U  par  un  effet  d  un  principe  analogue,  le  caractère 
efo.me  française  fut  essentiellemeut  théolopique 
jue,  oratoire  et  trcs-peu  idéal.  Positifs  et  précis 
on  ne  le  fut  ailleurs,  les  réformateurs  français  ne 
;ieut  pas  en  poètes;  leur  œuvre  porta  la  respec- 


iâ9 


fjua  ,  a  pa.ler  huiimineme.it,  d'intéresser  à  sa  cause  une  de- 


facultés,  un  do 
jusqu'à  dire  qui 


nlini 


besoins  de  notre  nature.  N<ms  n'allons  pas 
Il  poésie  demeura  toiu-ii-fait  étrangère  au 


mouvement  de  la  reforme;  cola  ne  se  pouvait  pas;..rn  émc 
1  n.i  des  premiers  caractères  qui  la  dis't,„g,ièreait,'ce  A  t  de 
restituer  auv  troupeaux  le  chant  sacré,  dont  l'Elise  càlho 
ique  auribuait  le  privilège  à  ses  prêtres  ;  une  des  c  rein - 
stances  les  plus  remarquées  de  îa"^ réforme  consista  tra. 
(luire  en  lingue  vulgaire,  à  l'usage  de  tous  les  fidèles  les 
cantiques  du  roi-prophète;  c'était  même  alors  mon'trer 
du  penchant  pour  la  nouvelle  religion  que  de  chanter  les 
psaumes  français. 

Quelle  différence  néanmoins  entre  la  France  et  l'Alle- 
magne. Jiii  Allemagne  ,  lemouvement  de  la  réK.rmation  fut 
poétique.  La  gr:.ud.-ur  poétique  se  mêle,  dans  Luther,  à  la 
g.andeur  morale.   Lui-même  était  poète,   et   ce    fut  aux 
maies  accords  de  sa  lyre  que  ses  compatriotes  se   rassem- 
berent  amour  de  la  bannière  de  la  liberté  évangélique.  Le 
!  au  cclcbre  :  Eute  .este  Burgfst  unser  GoU  ,lA  Mar- 
seda,se  delà  Reformation.   Il  consolait  dans  les  détresses 
delapaavrete,dansles  douleurs  d'une  longue  maladie  et 
cla    e     e^T"'''  '^"  '^r^"' j^nv ,  les  fidèles''  de  toutes  les 
Classes    et. d  un  autre  cote,  renouvelant  d'antiques  piodipes 
il  guidait  au  combat    pour  la  plus  sacrée  des  libertés,  les 
compagnons  du  grand  Gustave.  Peuple  lyrique  par  excel 
leuce.l  Al  emand  imprima  un  caractère  lyrique  l  sa  réfo  - 
malion  reli.i^ieiisp    fVit»  m.,„..„ :.  ..  i  /^  ,-.  ... 


,     •  ,' —  «-aiuLicii;  lyrique  a  sa  retor- 

malion  religieuse.  Cette  œuvre  naquit  et  grandit  au  milieu 
de  chants  tout  a   la    fois  sacrés  et  'populaires.   La  religion 
empara  d  ..,,  ,diome  énergique  et  naïf,  noble  et  familier, 
intime  et  majestueux,  lui  donna  les  mérites  qui  lu,  man- 
quaient encore,  le  fondit  sans  rési  tance  avec  le  langage 
éminemment  populaire  ,  éminemment  universel  de  la  Bible  • 
et  cette  nouvelle  langue ,  doublement  consacrée  par  le  génie 
et  par  la  religion  dans  l'admirable  version  des  Saintes-Ecri- 
tures, donna  iDour  jamais  le  ton  i  cette  immense  profusion 
■le  cantiques  dont  jouit  encore  aujourd'hui  le  public  chré- 
tieu  de  1  AHemagne    On    peut  dire  que  la  beauté   du  tvpe 
prmii  it,  la  beauté  de  la  laiifjue  ,  communiquent  du  charme 
el  de  la  puissance  a  ceux  mêmes  de  ces  chants  religieux  ou 
manque  le  s«^ud.   talent;  et  combien  dé  fois  n'ont-elles 
pas  servi  d  auxiliaires  a  un  talent  réel  !  On  ne  peut  ouvrir  un 
seul  de  ces  volumineux  recueils  où  les  cantiques  se  pressent 
par  milliers,  san.  rencontrer  des  strophes  hcureusesf  pleines 
d  effusions  eutramaiites  et  d'une   toichanle  simplicité-   et 
on  ne  sait  pas  jusqu'à  quel  point  ces  doux  chants  ,  perpé- 
tues d  âge  eu  âge,  et  légués  par  les  pères  aux  enfans  ,  ont 
contribue  a  entretenu-  eu  Allemagne   les  dispositions  reli- 
gieuses   que   nous   y   trouvons   répandues    encore  aujour- 

Au  X  VIÏ'  siècle,  la  vraie  poésie  semblaits'ètre  retirée  dan, 
le  chant  sacre.  Rien  peut-être  à  cette  époque  n'a   plus  de 
valeur  littéraire    que  les  cantiques  de  Paul  Gerhard  et  de 
A/c/iter.  Ceux  du  premier  sont  remarquables  par  un  carac- 
tère d  enthousiasme  et  de  grandeur;   et  sous   ce    double 
rapport ,  Gerhard  n'a  de  rival  que  Klopslock  ,  plus  profond 
que  lui ,  mais  en  revanche  moins  populaire.  Richtei  a  toute 
I  nitimile  feuclonicnne  avec  celte  précision  de  doctrine  et 
cette    soumission  à  la  Parole  qui   manquent  souvent  à  Fé- 
nelon.  Ces  deux  poètes  sont  populaires  en  Allemagne:  les 
cantiques  de  Gerhard  :  Maintenant  les  forets  reposent,  et 
Chef  coui'ert  de  blessures  ,  sont  dans  la  mémoire  et  dans  la 
bouche  de  tout  le  monde.  Ou  ne   connaît  guère  moins  les 
beaux  cantiques  de  Richter:  La  vie  intérieure  des  chrétiens 
est  sans  éclat.  Il  en  coûte  d'être  chrétien,  et  plusieurs 
autres.  Cette  branche  de  christianisme  se  dessécha  ;lorsque 
le  christianisme  biblique  cessa  d'elle  eu  honneur.  On  doit 
peu  de  chose,  en  fait  de  poésie  sacrée  ,   à  celte  religiosité 
romanesque  et  senlimeniale  que  le  néologisme  a  fait  naître. 
Les  beautés  de  la    nature    en  sont  le  thème  obligé;   une 
douceur  fade ,  une  pieuse  afféterie  en  sonl  les  caractères  les 
plus  habituels.  On  y  chercherait  en  vain  les  sentimeus  forts 
et  les  idées  précises  du  christianisme;  une  molle    rêverie, 
des     1  eux  communs  de   morale,  une  funeste  complaisance 
de  1  homme  pour  lui-même  ,  des  vuesjcommunes  et  faibles 
sur  Dieu,  sur  sa  loi  ,  sur  la  vie  ,  v  remplissent  mal  ia  place 
de  ces  dogmes  austères  et  touchaus  doués  d'une  infatigable 


iho 


Le  semeur. 


fécondité  et  d'une  perpétuelle  jeunesse.  On  n'a  peut-être 
pas  assez  remarqué  que  cette  religion  de  la  n;iture  est  un 
commencement  de  panthéisme,  comme  elle  fut  pour  les 
peuples  anciens  le  pohit  de  départ  du  polythéisme.  Dieu  se 
perd  dans  l'univers  j  sa  personnalité  s'elface;  et  en  ayant 
l'air  de  le  rapprocher  de  l'homme,  on  l'en  éloigne  bien 
plutôt.  C'est  ce  qu'éprouva  l'aimable  et  intéressant  Nova- 
lis;  des  ténébreux  déserts  du  panthéisme,  il  cria  à  Jésus, 
il  chercha  dans  le  ciol,  à  la  droite  du  Père,  celui  que  Beth- 
léem avait  vu  naître,  que  Jérusalem  vit  moiinr;  cl  les 
chants  où  ,  jeune  encore,  mais  tout  près  de  sa  fin  ,  il  exhala 
sa  tendresse  pour  cet  ami  trouvé  au  bord  du  tombeau  ,  au 
terme  d'une  jeunesse  qu'avaient  blanchie  la  pensée  et  la 
douleur  ,  ces  chants  sont  entre  les  plus  beaux  q,ue  le  christia- 
nisme ait  jamais  inspirés  à  une  âme  poétique. 

La  poésie  anj^laisc  est  moins  exposée  que  la  poésie  alle- 
mande à  se  nourrir  de  sa  propre  substance;  elle  ne  déhisse 
jamais  entièrement  les  faits  sensibles  ;  pareille  à  un  arbre, 
elle  se  nourrit  à  la  fois  de  l'air  et  de  la  terre.  Les  chants  re- 
ligieux de  l'Angleterre  sont  anglais:  la  nature  de  ce  pays, 
.son  climat,  ses  aspects,  sa  position  insulaire  ,  son  individua- 
lité en  un  mot ,  reparaissent  souvent  parmi  les  émotions  re- 
ligieuses et  les  idées  chrétiennes  qu'elle  exprime.  Les 
hymnes  de  TT'atts,  de  Cowper,  de  Montgomery,  de  Tévêque 
i/e/'i-r,etde  tant  d'autres  encore,  prouvent  que  cette  poésie 
estplus  nourrie  d'histoire,  desouvenirs.d'.illusonsct  même 
d'images,  et  malgré  tout  cela,  plus  concise  que  celle  des 
Allemands.  Les  vastes  entreprises  des  missions  ont  renouve- 
lé ce  fonds  d'images ,  de  scènes  et  de  tableaux  ;  ia  mer ,  les 
îles,  les  aspects  des  climats  étrangers,  les  périls  de  ces  voyages 
lointains,  jettent  la  variété  la  plus  intéressante  dans  ces 
hvnnies  d'espérance,  d'exhortation,  de  prière  ou  d'adieu. 

Je  n'ai  rien  à  apprendre  à  mes  lecteurs  sur  la  poésie  sa- 
crée des  Fiançais.  Nous  avons  beaucoup  à' Odes,  cl  de  fort 
belles  ,  peu  do    Cantiques.  Rarement  les  hymnes  de  J.-B. 
Rousseau   et  peut-être  même  ceux  de  Racine  serviront  :i 
l'édification   individuelle  d'une  âme  chrétienne.  Les   pro- 
lestaiis  français  ne  sont   pas  riches  ,   quoique  ces  derniers 
temps  ont  proportionnellement  beaucoup  produit  (i).   De 
très-beaux  talens,  parmi  les  catholiques  français  sont  entrés 
dans  la   voie   protestante.  Je   n'ai    pas   besoin  de   nommer 
M.  de    Lamartine.    Il    a   prouvé  ,   dans   la  dernière     pièce 
<le  son    premier  recueil  de    Me'ditations ,    avec  quelle  Su- 
périorité il  pourrait  'oucher  la    lyre  hébraïque  j  les  chœurs 
d'Âthalie  ont  trouvé  un  terme  de  comparaison.  Catholique, 
mais  indépendant  ,  il  a  suivi  l'impulsion  de  son  génie  et  de 
son  âme  ,  et  déposé  librement  toute  son  individualité  dans 
ses  chants.  Malheureusement  pour  l'âme  de  ses  lecteurs  et 
pour  son  propre  talent ,  il  a  cessé  de  puiser  dans  le  Chris- 
tianisme positif.  Il  prête  plus  l'oreille  aux  mystérieux  con- 
certs des  mondes  qu'aux  accens  de  la  sagesse  révélée.  Ad- 
mirable  encore   à  reproduire  certains  traits  de  la   vérité 
ovangélique  ,  if  ne  va  pas  au  centre ,  il   ne  s'attache  pas  au 
fait  principal ,  il  a  l'air   de    l'éluder  ou   de  ne  le  pas  com- 
prendre.   Il   est  très-reniarquable  que  les   idées  de  cons- 
cience,   dé   loi,    de    péché,    de    responsabilité   manquent 
presque  totalement  dans    sa    poésie.   Or   il   est  très- vrai, 
bien  que  cela  puisse  au  premier  coup-d'œil   sembler  pa- 
radox  il ,  que  la   religion  de  la  conscience  est   la  Seule  qui 
personnalise  Dieu  ,  et    que,   comme    nous  l'avons  avancé 
plus  haut,  la   religion  de  la  nature  (  et  c'est  celle    de  M. 
de   Lamartine  )  conduit  bon  gré  mal  gré   au  panthéisme. 
Aussi  la    tendaiice  panthéiste  est  frappante  chez  ce  poète. 
Il   se  fatigue  dans  FimmcOsité  ;  il  s'épuise  dans  des  extases 
qui,    cherchant    le    Créateur,    ne    l'alteignent  jamais    et 
expirent  bien    loin    de  son  trône.  Au  milieu   de  ces  forces 
de  la   nature,  de  ces  harmonies  des  éloraens ,  de   ces  voix 
mvstérienses  de   tous  les   objets  crées,  de  ce  poétique  tu- 
multe d'imiges  souvent  sublimes,  le  lecteur  ravi,  ébloui  , 
mais  fatigué  ,  le  lecteur  que  cette  nourriture  affame,  cher- 
che,  dans  l'angoisse  de  son  cœur  et  dans   lé  trouble  de  sa 
conscience  ,  l'Etre   sccourable  aux  pieds   duquel  s'asseyait 


Marie.  Il  laisse  à  l'âme  satisfiite  le  Dieu  des  Méditations  c 
des  Harmonies ,  ce  Dieu  qui  ne  sera  jamais  l'objet  d'une  fc 
viuilable  ni  la  source  d'une  consolation  réel'e  ;  et  il  va  dt 
mander  à  l'Evangile  le  Dieu  fort  et  vivant ,  et  surtout  I 
Dieu  manifesté  eu  chair. 

Il  y  a,  je  crois  ,  une  grande  confusion  ,  une  grande  incf 
bérence  dans  les  idées  religieuses  de  M.  .Sainte-Beuve.  Ti>ut 
fois  il  a,  de  temps  en  temps,  abordé  les  questions  de  & 
ordre  avec  la  conscience.  L'idée  du  péché  ,  de  l'imputatic 
ne  lui  est  pas  étrangère  :  a-t-il  saisi  celle  de  la  grâce?  J'( 
doute.  S'il  la  saisissait  jamais,  il  nous  donnerait  de  beai 
cantiques.  Il  a  de  l'intimité;  il  connaît  le  fort  et  le  faib 
de  la  vie,  et  la  poésie  des  choses  communes;  il  pourr; 
moduler  des  chants  pour  lésâmes  simples;  mais  il  n'a  p 
pris  encore  assez  de  leçons  chez,  l'Ami  des  s  mples. 

La  perfection  relative  d'un  poète  religieux  exigerai 
surtout  dans  nos  temps,  nu  vrai  talent  d'écrivain,  une  co 
rection  sévère  de  langage,  une  profondeur  de  pensées  sa 
métaphysique,  une  veine  facile  sans  aucune  diffusion  ,  u 
couleur  biblique  sans  pédanterie,  ce  qui  ne  peut  résuit 
que  d'une  étude  cordiale  de  livres  sacres  ,  une  intelligen 
vive  des  besoins  moraux  de  l'époque  ,  une  individual 
entière  et  franche  ,  et  toute  la  largeur  de  vues  que  col 
porte  le  Christianisme.  Etre  chrétien  sans  nuance,  cliréti 
dan.s  la  plus  simple  acception  du  mot,  est  une  condili 
première  pour  réussir  dans  la  poésie  sacrée.  Si  quelqu' 
dans  l'Eglisi!  de  nos  jours  réunit  ces  dons  précieux  ,  ne 
lui  faisons  appel  ;  nou;  le  prions  de  donner  une  cxpressi 
distincte  à  toute  cette  poésie  muette  qui  s'afjite  au  fond  c 
âmes  icligieuses  ,  et  sollicite  un  organe. 


(i)  Parmi  les  canliriuts  de  M.  Malan  .  de  Genève  ,  q  li  ont  eu  lanl  de 
S>H-c(S,  il  111  t'^l  pinsH'iirs,  entrr  autres  W^rnt;  attcnf.^  et  li-  Chant  du  soir, 
•jui  nioiiueiu  ce  que  pourrait  faire  cet  auteur  s'il  pouvait  attendri?  plus  pa- 
tiemimnl  l'inspiralioii. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

Discours,  par  A.  Vinet;  i   vo!.  in-S"  de  xij  et    i6o  pag 
ChezRisler,  rue  de  l'Oratoire ,  n"  6.  Prix  :  a  fr.  5o  c. 

PREMIEB    ARTICLE. 

Si  les  besoins  religieux  de  l'homme  sont  au  fond  parte 
et  toujours  les  mêmes,  s'ils  réclament  aujourd'hui  les  i 
mes  vérités  qu'à  toutes  les  époqms  de  l'histoire,  et  s'il  n 
pas  de  différence  sous  ce  rapport  entre  le  savant  et  l'ig 
raiit ,  entre  l'Européen  civilisé  et  le  sauvage  habitant  de  I 
friqiic  ,  la  culture  d'e  l'intelligence  appelle  néanmoins  qi 
que  iiiodification  dans  la  manière  de  présenter  ces  véril 
dans  la  méthode  d'enseignement  à  choisir.  C'est  ce  qu'a  j 
faitement  senti  l'auteur  de  ce  petit  volume.  Joignant  à  i 
foi  vivante  une  raison  éclairée  et  une  grande  puissance 
logique  ,  connaissant  par  sa  propre  expérience  les  objecti 
que  l'esprit  philosophique  de  notre  siècle  oppose  à  l'ace 
tation  des  vérités  révélées ,  habitué  à  se  rendre  compte 
la  valeur  de  chaque  difficulté  ,  M.  Vinet  s'i  st  senti  plus  i 
cialement  porté  à  réhabiliter  la  pure  doctrine  de  la  n 
aux  yeux  des  hommes  qu'une  lumièr-  tout  Imtii: 
trompe  sur  son  compte.  On  croira  difficilement  que 
discours  qu'il  publie  aujourd'hui  aient  été  préparés  p 
la  chaire,  tant  ils  s'éloignent  par  la  méthode  ,  la  précisi 
et  en  général  par  la  nature  du  stvle  ,  des  formes  ordina 
de  la  pi  édication  ;  on  serait  en  droit  de  les  considérer  con 
aiitaiil  de  chapitres  d'un  traité  de  philosophie  chrétieii 
Mais  que  ce  mot  de  philosophie  n'effraie  personne; 
tout  en  s'élevant  à  la  liautenr  des  plus  forts  adversaire: 
la  foi ,  l'auteur  n'a  eu  garde  de  se  perdre  dans  les  nu; 
de  In  métaphysique,  il  n'a  pas  cessé  d'être  parfaiten 
clair  et  parfiitement  à  la  poi  tée  de  toute  personne  qu 
et  qui  réfléchit. 

Il  n'a  emprunté  de  la  philosophie  que  sa  méthode  , 
rend  d'ailfeurs  l'argumenlalion  plus  forte,  plus  lumiii 
])ir  l'ordre  (ju'clle  v  introduit  et  fjui  la  sinijilifie  par 
heureuses  gerréralisations  en  ramenant  Janiulttiide  des 
de  détail  à  quelques  faits  ou  principes  supérieurs. 

«'  Si  la  philosophie  ,  comme  science  ,  ne  nous  inspir' 
une  confiance  bien  grande,  dit  M.  Vinet,  il  n'en  est  pi 
même  de  la   philosophie   comme   méthode  ou  de    l'c 


LE  SEMEUR. 


IM 


philosophiquc/Il  y  a  au.si  une  ph.losoplnc  chrc   enne     u 
?e.'m.'.c  dans  des  l,miU-s  précises  ;  elle  a  ^""  "     î''   «^.^  ",.;! 
p,édiaUio..el,ius.,.>e  dans  k  v.e,  et  de  uns  J«  '      ■■";      '^ 
^onsdéjàvneapplKpu.eauchr,sl,an,sn,..n..ca.U^^^^^ 

(juedc  convenan.  e  S.  c'est  u.i  moyen,  d  faut  1  ^'"P'"^"    /^ 

?emps  nous  averfssenl.  La  sociélc  est  évidemment  dans  un 

A"  'de  cr.se.  Ja.ua,s  l'impuissance  .le  la   sagesse    """■'">'•' 

onsollde.-  le  n-pos  des  pl^u^les  et  le  bo-Lcur    de     h..m 

nité  ne  lut  mieux  constatée.  La  phdosoplne     'l^'  «' l''"-  P  ; 

lésespoi.-  ses  anciennes  voies,  se  jette  a^  ec  abandon  dans    e 

mv-sticLe.Dans  son  besoin  de  cpieUp-eaulie  umieie  <jue  a 

hernie     elle  s'adresse  à  elle-même  des  révélations ,  elle  se 

do      e'des  cboses  à  croire;  elle  ks  croira  aussi  long-tcmP 

qu'on  peut  croire  ce   M"'"-'  ■'  =»v*="'-  "^ "''  j'  "?"'    n?e l 
Montrer  «  ce  M-  n'est  jamais  monté  an  co^ur  de  1  homme  . 
c'est  à  nous  de  lui  rendre  to.ijou.s  plus  sensible  ,  *='  P"'^^«_ 
satistdre   ce  besoin  obscur  qui  commence  a  avou    la  cous 
detë  de  so-même  ;  ce  besc^m  de  rattacher  la  science  a  quel- 
que chose  de  révélé ,  et  la  raison  a  la  toi.  » 
'  Des   quatorze  discours  qui   composent  ce  volume     seg 
ont  pour   objet  de  p.ouver  la  vérité  de  la    doctrine  ch.e- 
tieuue,  de  définir  si  nature,  de  faire  sentir  son  excellen  e 
et  de  réduire   à  leur  juste  valeur  les  objections   qu  ou   lu 
opposl;  les  sept  autres  envisagent  le  christianisme  dans  so" 
apîvication  ,  et  nous  montrent  nos  devoirs  et  les  ecueils  de 
i;  route   Pour  aujourd'hui,  nous  nous  arrêterons  aux  pie- 
;;iers      c'est-à-dii'e  àla  partie  apologétique  de  l'ouv.ge 
Persuadés  que  ce  que  nous  pouvons  faire  de  •«'-  '^  P"" 
celui-c,  comme  pour  le  lecteur ,  est  de  laisser  parler  1  autr 
lu:..nême,  nous  nous  bornerons   a  citer  et  "«^^ j;^!';.^^^ 
tout  l'espace  qui  nous  reste  a  des  fragmens  de   ce  piecieux 
travail  : 
Les  bel!Giot«s  dé  l'homme  et  la   beligion  de  DiEtJ. 


«  Partout  où  la  croix  est  plantée  les  religions  humâmes 
S'enfoncent  et  s'abîment;  car  le  moindre  effet  de  cette  au- 
guste religion  est  de  dégoûter  de   toutes   es  autres.  Aucun 
ûouveau  culte  ne  s'établira  sur  la  terre  ;  le  christianisme  a 
fermé  irrévocablem  nt  le  champ  des  inventions  eu  matière 
de  religions   posilivcs.   Mais  à  son  ombre ,  et  dans   le  sein 
même   de  la  chrétienté,  végètent  certaines  rehgious  sans 
histoire  ,  sans  forme  et  sans  nom ,  qui  tiennent  lieu  du  chr.s- 
ùanisme  à   beaucoup   de  personnes.  Ces  religions  ,  qui     u, 
doivent  toutes  bien  Juis  qu'elles  ne  pensent .  ne  sont  autre 
chose  qu'un  effort  d«  différentes  facultés  de  1  «me  pou    m3 
mettre  par  elles-mêmes  en  communicat.on  avec  la  D.vinite. 
C'est  l'imagination  ,  le  sentiment,  la  raison  et  la  consoence, 
cherchant  ensemble,  ou  chacune  pour  soi,  a  satisfaire   le 
besoin  qu'elles  ont  de  Dieu.  Et  il  est  a   remarquer  que  ces 
Swerse^  religions  sont  plus  particulièrement  celles  de  ces 
esprits  cultivés  qui   voudraient  trouver  un  terrain  neut.e 
entre  le  christianisme,  qui  leur  paraU  trop  s.mpk  et  tiop 
peu  rationnel,   et  l'athéisme   qm  les  épouvante.  Or,    nous 
voulons  rechercher  s.  ces  religions  sont  plus  en  état  quele 
paganisme  grossier  desatisfaire  les  diffcrens  besoins  de  1  ame 

humaine.  ,         ...  ,       ,        ■   ,   j„ 

.  Quels  sont,  en  matière  de  religion,  les  besoins  de 
rhonmie  ?  Il  est  ignorant  des  choses  divines  :  il  Im  faut  une 
relipion  qui  l'éclairé.  Il  est  triste  d.  s  maux  de  celte  vie  et  de 
l'incertitude  de  son  sort  à  venir  :  il  lu,  ftiut  une  religion 
qui  le  console.  Enfin  ,  il  est  pécheur -il  lu.  faut  une  reh- 
pion  qui  le  régénère.  Cherchons  ces  divers  caractères  dans 
les  quatre  religions  de  l'imagination  ,  de  la  pensée,  du  sen- 
timent et  de  la  conscience.  .  n        j 

»  A.  quelques-uns  la  D.vinité  se  produit  dansée  qu  elle  ade 
propre   i  frapper   r,mag.iiation.  Ce   n'est  pas   l'.-ss.  uce  de 
l'Etre  des  ètr.s ,  ni  son  caractère  moi  al,  m  sa  volonté  ,  qui 
les  occupent  principalement,  mais  cette  partie  de  son  être 
par  laquelle  il   s'est,  en  quelque  maniè.e,  rendu  sensible  a 
!ms  iwards.   C'est  le  monde,   c'est-à-dii«,  c'est  le  temps  , 
l'espace,    les   formes,   oii  se  réfléchissent   son   clern.te,  sa 
prandeur  et  sa  puissance.  Quel  charme  et  quelle  beauté  ii  a- 
lou'e  pas  à  la  splendeur  des  cieux  étoiles,  à  la  sauvage  har- 
monie des  mers  courroucées,  au  riant  réveil  des  champs  et 
des  bois  sous  les  feux  de  l'aurore,  la  pensée  de  1  amc  univer- 
sell-  qui  circule  silencieusement  dans  tous  les  êtres,  et  qui 


semble  révéler  son  immortelle  vie  et  fane  éclater  sa  vox 
divine  dans  tous  l.s  mouvemens  et  dans  tous  les  bruits  de 
l'univeis  '  Souvent  l'homme  s'absorbe  dans  laconteniplalio.i 
de  ces  merveilles,  s'unit  par  son  enthousiasme  au  concert 
de  la  création  ;  son  imagination  se  repaît  de  Dieu  ,  et  il  croil 
avoir  de  la  religion.  (C'est  celle  de  Rousseau  dans  ses  letires 
à  Malesherbes.)  , .     i.i 

»  Ouand  l'imagination  a  été  delà  sorte  ébranlée.  I  homme 
est  il  plus  semblable  11  Dieu?  est  il  plus  digne  de  Dieu  :  Lt 
pour  ne  pas  aller  encore  si  loin ,  en  a-t-il  plus  de  paix  et  de 
consolation?  Non  ;  le  charme  est  fugitif  :  de  ces  hauleurs 
oi.  l'imagination  l'élève  ,  l'homme  retombe  sur  lui-même  , 
et  il  n'v  trouve  pas  Dieu;  et  le.,  grands  speclaLloo  auxquels 
il  a  assisté  ne  servent  qu'à  lui  fai.e  sentir  quelle  énorme 
disproportion  se  trouve  ent.e  T univers  ,  tout  plein  de 
Dieu  ,  et  son  âme  qui  en  est  toute  vide. 

>  D'autres ,  en  plus  petit  nombre  ,  cherchent  a  se  mettre 
en  rapport  avec  la  Divinitépar  l'iiiteUigence.  Décomposer 
les  attributs  de  D.eu  ,  chercher   à  hs  mettre   d  accord ,   .se 
rendre  compte  des  rapports  du  Créateur   avec  la  création  , 
en  un  mot ,  se  former  sur  Dieu  et  sur  les  choses  divines  un 
corps  de  doctrine  régulier,   telle  est  la  tAche  qu  ils  s  .mpo- 
scni-  et  il  faut  convenir  que  ces  travaux  sont  un  bien  noble 
exercice  de  la  pensée.  Mais  un  premier  défaut   de  cette  re- 
liplon,  c'est  qu'elle  est  moins  une  religion  qu  une  étude. 
D'ordinaire  l'homme  qui  la  choisit  chc.clie  moins  a  satis- 
faire un  besoin  de  son  âme  qu'une  curios  te  de   son  esprit. 
Absent  de  lui-même,  s'isolant  des  choses  qu'il  contemple  , 
afin  de  les  mieux  contempler,    l'application,    la  pratique  , 
ses  rapports  personnels  avec  ces  hautes  vérités     ne  1  occu- 
pent que  faiblement  ;   et  le  plus  souvent ,  il   n  est  m  emu  , 
ni  changé  par   les  idées  qu'il  acquiert    Et .  au  reste,  com- 
ment pourrait-il  être  changé  p.r  des  choses  qui  <îemeu.ent 
toujours  incertaines  pour  son  esprit?    Le  champ  des    idées 
rehVieuses  ,  lo.squ'on  y  entre  sans  autre  guide  que  la  raison, 
n'esJ  que  1^  champ  des   problèmes  et    des   co""-;';!"^''"";.; 
Plus  on  s'y  enfonce,  plus  l'obscurité  augmente;  et  1  on  tinit 
par  y  perdre   jusqu'à  ces   notions  primitives ,  jusq-^  =»  «* 
croyances  d'instinct  qu'on  possédait  avant  d  v  entrer    C  est 
l'ex'pêrience  de  tous  les  systèmes    de    toutes  !««  «cole.  et  de 
tous  1rs  âges.  L'histoire  de  la  philosophie  nous  apprend  que 
ces  recherches  ,  lorsqu'on  s'y  livre  sans  précaution  ,  menen 
à  des  questions  terribles  et  jusqu'au  bord  des  =»b.me  .  C  e 
là  que    fi,ce  à  face  de  l'infini,  le  philosophe  voit  les  lealites 
se  dissoudre,  les  certitudes  les  plus  universelles  s  evano.ui . 
son  individualité  même  devenir  un  problème.  C  est  la  qu  u 
voit  monde  et  pensée  ,  observation  et  observateur,  homme 
et  Dieu  ,    s'engloutir  et  se  perd.c  à  ses  veux  épouvantes 
dans    l'immensité  d'un  horrible  chaos;  c'cst_  la   que  ,   saisi 
d'une  mystérieuse  horreur,  il  redemande  d  un  regard   in- 
quiet le  monde  des  êtres  finis  et  des  idées  intelligibles    qu  il 
voudrait  n'avoir  jamais  abandonné.  Ainsi  sa  religion,  toute 
p  usée  ,  ne  l'a  m  éclairé  ,  ni  converti  ,  m  console;   et  il  se 
Trouve  aussi  éloigné  du  but  qu'avant  ces  laborieuses  reclier- 

''  '«'"c'est  ce  que  sentent  fort  bien  beaucoup  de  personne» 
qni  ,  rejetant  ces  spéculations  oiseuses ,  ne  veulent  connaî- 
tre de  relipion  que  celle  du  sentiment.  C  est  la  bonne,  di- 
sent-elles; et  il  est  certain  que  toute  religion  qu.  ne  part  pas 
du  cœur  est  un  culte  stérile  et  vain.  Examinons  toutetois. 
Ou  parle  d'une  religion  de  sentiment.  Sans  aucun  doute, 
ce  sentiment  est  l'amour  ,  et  un  amour  qui  a  Dieu  pour  ob- 
jet. Dans  ce  cas  ,  il  faut  convenir  que  la  meiUeu.-e  .el.giou 
ist  Bussi  la  plus  rare,  ou  que  l'amour  dont  on  P.»''  «  e*^  "> 
sentiment  Wen  slérile,   une  alfectiou  pour  ainsi  duc   sans 


conséquence.  .  .     i    ,.„i; 

»  A  quoi  se  réduit  l'amour  ,  et  ,  par  conséquent,  la  leli- 
Sion  desentime.it,  chez  la  plupart  des  personnes  qu.pa.;a.^^^^^ 
Ll  s'en  rapprocher  le  plus?  Est-ce  -V^-D-" 'l^'J^'/;;, 
vrir  son  cœu^  à  Fémotion  fug.tive  qu  éveille  la  vue  '•e  ses 
bienfaits  répandus  dans  toute  la  nature?   Aime-t-ou   Dieu 
rque    suivant  le  degré  <|e -ns.bil.té  dont  on  est  dou 
on  se  laisse  aller  à  un  attendrissemenl  involoutai.e  à  la  pe.i 
ste  de  cette  paternité  immense  qui  embrasse  tous  les  etie. 
anlnt     depms  le  séraphin  jusqu'au  ver^.  On  peut  ep-w^ 
ver  cet  e  espèce  d'amour  et  ..'êt.e  P""",':  '«"e^V^,  ^"'^ 
chose  est  pîouvé  ,   c'est  que  telle   sensibilité jm^pa^ 


^ 


1^2 


LE  SEMEUn. 


fréquemment  par  des  larmes  laisse  souvent  dans  la  cœur 
une  l;irj;e  place  à  ré|;oïsnie  ,  et  que  nos  seiuhlalilcs  ne  se 
icssciileut  pas  toujours  à  leur  profil  de  rattendrissement 
que  nous  avous  c])rouvé  loin  d'eux.  L'amour,  le  véritable 
:iim)ur  de  Dieu  ,  c'est  l'amour  de  sa  vérité,  de  sa  sainteté  , 
«lésa  volonté  tout  eut  ère  ;  le  véritibie  amour ,  c'est  celui 
qui  se  réHéchit  dans  l'obéissance  ;  Ifl  vérit  ible  amour,  c'est 
celui  (jui  remua  la  conscience  et  qai  la  paiifie. 

»  Ceci  nous  conduit  à  la  quairièine  des  relij;ions  que 
riiomme  se  fait  à  lui-même:  celle  de  la  conscience.  C'est 
Lien  ici  qu'à  notre  tour  nous  pourrions  due:  c'est  la  boi'.ne. 
Car  qu'est-ce  (pie  la  conscience,  sinon  l'impulsion  qui  nous 
porte  à  faire  la  volonté  de  Dieu  ,  h  lui  ressembler;'  et  que 
nous  mauquo-l-il  quand  nous  sommes  arrivés  la  ?  Félici- 
tons ceux  ((ui  se  sont  ai  i  étés  à  la  religion  de  la  conscience  , 
et  rejjrettoiis  que  le  nombre  en  soit  trop  petit.. Qu'ai-je  dit 
les  féliciter?  Y  pensons-nous  bien?  Avons-nous  bien  réflé- 
chi sur  la  carrière  qui  s'ouvre  devant  leurs  pas  1'  La  religion 
de  la  conscience!  N'est-ce  pas  celle  qui  prescrit  de  vivre 
pour  Dieu,  de  ne  rien  faire  que  pour  Dieu?  de  nous 
Aouer,  corps  et  âme  ,  entièrement  à  lui?  iN'est-ce  pas  celle 
qui  nous  apprend  que  lui  refuser  quelque  chose  c'est  le  lui 
dérober,  parce  que,  de  droit  souverain,  tout  lui  appar- 
tient, en  nous  et  hors  de  nous?  N'est-ce  pas  celle  qui  nous 
apprend  que  nous  ne  pouvons  rien  faire  de  trop  pour  lui, 
et  que  ,  par  conséquent ,  tons  les  efl'orts  de  l'avenir  ne  peu- 
vent, de  notre  part ,  combler  un  seul  des  vides  du  passe? 
N'est-ce  donc  pas  celle  qui  condamne  absolument ,  irrévo- 
cablement noue  vie,  et  qui  nous  présente  devant  lui,  non 
comme  des  cnfaus,  non  pas  même  comme  des  supplians, 
mais  comme  des  condamnés  et  des  victimes?  Daesà  pré- 
sent que  la  religion  de  la  conscence  est  la  bonne!  Oui  , 
pour  les  consciences  larges,  indulgentes  à  elles-mêmes, 
sans  délicatesse  et  sans  pureté;  mais  plus  vous  aurez  d'atta- 
chement à  vos  devoirs,  de  scrupule  .a  les  bien  remplir, 
plus  l'idée  que  vous  vous  faites  de  la  loi  divine  sera  sévère 
et  complète,  plus  cette  religion  sera  terrible  pour  vous;  et, 
loin  de  vous  offrir  des  consolations  ,  elle  vous  enlèvera  une 
à  une  toutes  celles  que  vous  voudriez  tirer  de  vous-mêmes. 
Quittez  pour  un  moment  les  scènes  du  présent  et  l'enceinte 
de  la  chrétienté  ,  observez  d'un  coup  d'œil  les  religions  des 
peuples  ,  entrez  dans  tous  les  temples  ,  regardez  sur  tous  les 
autels  :  qu'y  voyez-vous  ?  du  sang.  Du  sang  pour  honorer  la 
Divinité  !  Ah!  il  faut  vous  le  dire  :  ce  sang  est  là  pour  mille 
vertus  négligées  ,  mille  devoirs  violés ,  mdlc  attentats  com- 
mis; ce  sang  est  le  cri  de  mille  consciences  qui  demandent 
il  la  nature  entière  une  réparation  impossible;  ce  sang  est 
le  solennel  et  terrible  aveu  des  vérités  que  je  vous  propose. 
Et  voulez-vous  vous  faire  une  idée  de  ce  besoin  d'expiation? 
Sachez  donc  que  l'impossibilité  de  résoudre  le  problème  , 
l'angoisse  de  tourner  éternellement  dans  un  cercle  sans 
issue,  a  porté  l'homme  à  une  espèce  de  désespoir  ,  et  que 
ce  désespoir  est  devenu  barbare!  A  force  de  chercher  une 
difne  \ictime,  l'homme  est  arrivé  jusqu'à  l'homme;  le 
ssnp  humain  a  coulé  dans  les  sanctuaires...  et  le  tourmeut 
ji'a  point  cessé,  et  le  sang  n'a  rien  effacé!  A  quelle  vic- 
time, dès  lors,  l'homme  eùt-il  pu  s'adresser?  à  un  Dieu. 
Mais  cette  chose-là  eût-elle  pu  monter  au  cœur  de 
l'homme? 

»  C'est  en  vain  que  l'homme  a  convoqué ,  pour  la  recher- 
che du  bien  suprême ,  sa  raison  ,  sou  imagination  ,  son  cœur 
Pt  sa  conscience.  Partout  sont  restées  de  larges  et  de  pro- 
fondes lacunes.  Le  triple  objet  de  toute  religion  ,  d'éclairer, 
de  consoler  et  de  régénérer,  u'a  été  rempli  ni  par  l'une 
ou  l'autre  de  ces  religions ,  ni  par  toutes  à  la  fois.  S'agit-il 
de  la  religion  de  l'imagination?  C'est  le  charme  de  quelques 
instans  fugitifs,  ce  n'est  ni  la  lumière,  ni  l'appui,  ni  la  sanc- 
tification de  l'âme.  Essayons-nous  de  la  religion  de  la  pen- 
sée? Sa  seule  prétention  raisonnable,  qui  est  d'éclairer,  elle 
la  remplit  si  mal,  qu'elle  ne  fait  guère  qu'épaissir  nos  ténè- 
bres en  matière  de  religion.  Nous  adressons-nous  à  la  religion 
<lu  sentiment?  Elle  ctfleure  l'âme;  elle  n'en  atteint  pas  les 
profondeurs;  elle  ne  la  régénère  pas.  Enfin  la  meilleure  de 
loutes  les  religions,  celle  de  la  conscience,  nous  a  démontré 
par  son  excellence  même  ,  l'impuissance  de  l'homme  à  se 
pourvoir  lui-même  d'une  religion.  Elle  nous  a  appris  que  , 
jiour  être  unis  à  Dieu  ,  il  nous  faut  deux  choses  qu'çlle  ne 


donne  point  et  qu'aucune  de  nos  facultés  ne  saurait   nous 
donner  :  pardon  et  RiiGÉNiiBATion. 

»  Saluons  de  nos  bénédictions  celle  religion  .  seule  com- 
plète, qui  répond  à  tous  les  besoins  de  l'homme,  en  offrant 
à  chacune  de  ses  facultés  un  aliment  inépuisable;  religion 
de  l'imagination,  à  laquelle  elle  ouvre  demignifiques  per- 
s[)ectives;  religion  du  cœur,  qu'elle  attendrit  par  la  mani- 
festation d'un  amour  au-dessus  de  lout  amour;  religion  de 
Il  pensée  ,  qu'elle  attache  à  l'aspect  du  système  le  plus  vaste 
et  lemiL'iix  ordonné;  religion  delà  conscience  ,  qu'elle  rend 
à  l;i  fois  plus  délicate  et  plus  tranquille  ;  mais  pardessus  tout, 
religion  de  la  grâce  et  de  l'amour  de  Dieu.  Saluons  avec 
admiration  cette  religion  qui  concilie  tous  les  contrastes  ; 
religion  d  •  justice  et  de  grâce,  de  crainte  et  d'amour,  d'o- 
béissmce  et  de  liberté  ,  d'activité  et  de  repos ,  de  foi  et  de 
raison.  Voilà  la  religion  qui  n'était  jamais  montée  dans  le 
coeur  de  l'homme,  même  dans  la  plus  grande  cnlture  de 
son  sens  moral  et  d:ms  le  plus  vaste  développement  de  sou 
intelligence,  ou,  comme  s'exprime  l'apôtre,  tjue  les  princes 
de  ce  momie  n'ont  point  connue.  » 

Un    CARACTERE    DU    CHRISTIANISME. 

«  Est-il  dans  la  nature  des  choses  qu'une  doctrine  dont 
les  principales  idées  ne  sont  point  susceptibles  d'être  prou- 
vées, encore  moins  découvertes  par  la  raison  ,  est-il  dans  la 
nature  des  choses  qu'une  telle  doctrine  vive  dans  tous  les 
tcm]is  et  s'introduise  dans  toutes  les  nations ,  et  non  seule- 
ment cela,  mais  qu'une  telle  doctrine  devienne  dans  ce» 
temps  et  chez  ces  nations  ,  le  principe  vivifiant  de  la  mo- 
rale et  l'auxiliaire  bienveillant  des  progrès  de  l'esprit  hu- 
main ? 

»  Veuillez  répondre  ;  mais  souveuez-vaus  que  les  exem- 
ples que  vous  citerez  ne  doivent  manquer  d'aucune  des 
conditions  énumérées  dans  ma  question  II  s'agit  d'une  doc- 
trine dout  les  idées  ne  sauraient  être  ni  prouvées  ni  décou- 
vertes par  la  raison.  Il  s'agit  d'une  doctrine  qui  soit  capable 
d'embrasser  tous  les  temps  et  toutes  les  nations.  Il  s'agit 
d'une  doctrine  qui  soit  le  principe  directeur  de  la  conduite 
de  ceux  qui  l'adoptent.  Il  s'agit  d'une  doctrine  favorable  à 
la  loi  de  progression  de  l'esprit  humain  et  à  la  marche  as- 
cendante de  la  civilisation.  Quatre  conditions,  dont  chacune 
est  essentielle. 

»  Je  vois  bien  une  doctrine  commune  à  tous  les  temps 
et  à  toutes  les  nations  :  c'est  celle  de  l'existence  de  Dieu  et 
de  l'immortalité  de  l'âme,  deux  dogmes  inséparables  ,  dont 
la  réunion  forme  ce  qu'on  a  appelé  religion  naturelle.  Elle 
est  naturelle,  en  effet,  en  ce  que  la  nature  semble  en  avoir 
partout  e:i5eigné  les  élémens  à  l'âme  humaine.  Elle  est 
partout  l'un  des  premiers  produits  cbs  sa  raison,  l'un  des 
premiers  résultats  de  son  activité  intellectuelle.  Elle  est  1:» 
conclusion  d'un  raisonnement  si  simple  et  si  rapide,  que 
le  raisonnement  disparaît  pour  ainsi  dire,  et  que  l'âme 
semble  avoir  obtenu  ces  vérités  par  intuition.  Elle  est  uni- 
verselle, si  l'on  veut,  mais  parce  qu'elle  est  naturelle: 
et  c'est  à  une  religion  positive  <pie  nous  demandons  ce  ca- 
ractère d  universalité.  Or,  aussitôt  que  la  religion  naturelle 
prétend  revêtir  des  formes  déterminées,  l'unanimité  cesse; 
aucune  force  humaine  ne  saurait  l'établir.  La  religion  na- 
turelle, aussitôt  qu'elle  se  fait  positive,  cesse  de  pouvoir 
être  la  religion  du  genre  humain. 

«Mais  du  moins  ,  dira-t-on  ,  si  une  religion  positive  ne 
peut  être  universelle,  peut-être  regagnera-t-elle  du  côté  du 
temps  ce  qu'elle  perd  du  côté  de  l'espace.  Accordons-le  par 
supposition  ;  mais  qu'on  avoue  que  ce  n'est  plus  que  la  moi- 
tié de  la  condition  que  nous  avons  posée  ;  nous  n'avons  pas 
parlé  de  tous  les  temps  seulement,  mais  de  tous  les  lieux  ; 
ainsi ,  lorsqu'on  nous  ferait  voir  une  religion  positive  maî- 
tresse d'un  coin  du  globe  depuis  l'origine  du  monde  jusqu'à 
nous,  nous  serions  en  droit  de  rejeter  cet  exemple.  Accep- 
tons-le toutefois,  par  accommodation  et  faute  de  mieux.  Il 
y  a  des  doctrines  religieuses  d'une  étonnante  antTquité  ; 
avec  quelques  variations  dans  les  détails,  les  idées  fonda- 
mentales ,  les  idées  mères  sont  restées  ;  et  elles  paraissent 
immuables  comme  la  constitution  physique  du  peuple  qui 
les  professe,  inamovibles  comme  le  sol  qui  le»  -porte.  Si 
l'univeisalité  leur  manque  ,  la  perpétuité  doit,  eu  un  cer- 


LE  SEMEUR. 


m 


laiii  sens,  leur  être  accordoo.  M::h  soiit-clles,  comme  je 
l'ai  doiiiaiiilL',  propres  à  servir  de  mobile  moral,  et  fjvora- 
hlcs  au  dévelop[)euieiit  naturel  et  proijressiF  de  l'esprit  liu- 
mairi  ?  Non  ;  les  unes  n'ont  aucune  torrespondancc  avec  la 
vie,  les  auties  jiervertisseut  le  cœur  et  les  relations  sociales, 
et  toutes  enchaînent  l'esprit  humain  dans  des  formes  im- 
muahles;  toutes  ofFrent  le  pliénouiène  d'un  peuple  (pii  , 
sur]>ris  ,  pourrait-on  croire  ,  par  une  subite  conjjcM  ition  , 
pirde  dans  les  périoiles  les  plus  avancées  de  son  existence 
l'altitude,  les  m<eurs,  les  opinions,  le  costume,  les  insti- 
tutions, le  lan(;at;e  ,  toute  la  manière  d'être  au  milieu  de 
laquelle  l'a  saisi  cette  soudaine  catalepsie.  Que  si  l'on  pré- 
tend ,  au  cfintraiie  ,  que  c'est  l'esprit  du  penpli;  qui  a  dé- 
terminé sa  f.ii  ,  et  que  ses  mœurs  ont  fait  sa  religion,  alors 
cette  religion  n'est  pas  celle  que  nous  avons  demandée  , 
savoir  une  doctrine  capable  d'influer  sur  la  vie  et  de  déter- 
miner la  conduite. 

»  Eu  parcourant  les  différentes  religions  connues  qui  se 
sont  partagé  les  peuples,  nous  n'en  trourerons  aucune  qui 
satisfasse  à  toutes  les  conditions  que  nous  avons  posées.  Il 
manque  au  mahométisme ,  outre  qu'il  doit  ses  progrès  à  la 
puissance  du  glaive  ,  de  favoriser  le  mouvement  progressif 
de  l'esprit  humain;  au  contraire  ,  il  le  comprime.  11  lui 
manque  d'être  propre  à  pénétrer  dans  tous  les  pays  j  car  il 
a  pour  nécessaire  cortège  la  polygamie  et  le  despotisme,  an- 
tipathiques à  la  civilisation.  Il  manque  à  la  religion  del'In- 
dostan  d'être  morale,  intellectuelle,  favorable  à  la  culture; 
il  lui  manquerait  partout  son  sol  et  son  ciel ,  pour  lesquels 
seuls  elle  est  faite.  L'uni\'ei'salité  manque  tellement  à  la  re- 
ligion juive,  qu'elle  n'en  veut  pas,  qu'elle  la  lepousse;  c'est 
une  religion  toute  nationale,  toute  locale  :  hors  de  la  Pales- 
tine, elle  est  exilée.  Il  manque  à  toutes  les  autres  religions 
tout  ce  qui  manque  à  celles  que  nous  venons  de  nommer  : 
l'universalité,  la  perpétuité  ,  la  moralité  ,  et  la  sympathie 
pour  le  progrès.  Ceci  est  déjà  une  réponse  à  la  qucstiou  que 
nous  .ivons  posée. 

»  Mais  en  consultant  la  nature  même  des  choses ,  imlé- 
pcudamment  des  renseignemens  de  l'histoire,  on  obtiendra 
la  même  réponse.  Nul  homme  ne  peut  donner  à  l'humanité 
une  religion.  S'agit-il  de  religion  naturelle?  c'est  la  nature 
qui  la  donne;  et  un  homme  peut  tout  au  plus  en  formuler 
les  dogmes,  en  rédiger  les  eiiseigncmens  :  il  ne  fait  que  res- 
tituer à  l'humanité  ce  qu'il  a  reçu  de  l'humanité.  S'agit-il 
d'une  religion  positive,  j'entends  une  religion  dont  la  rai- 
son humaine  n'eût  pas  d'elle-même  découvert  les  dogmes? 
je  demande  quelle  portée  de  eœur,  d'imagination  ,  de  rai- 
sou,  quelle  étendue  de  génie,  quelle  merveilleuse  divination 
on  suppose  à  un  homme  pour  admettre  que  ces  dogmes  de 
son  invention,  ces  dogmes  que  la  nature  n'a  pas  enseignés, 
seront  admis  en  tout  pays  ,  conserveront  leur  à-propos  eu 
tout  temps,  s'appliqueront  à  tous  les  états  de  l'humanité  et 
de  la  société  ,  en  un  mol  pourront  constituer  et  conslitue- 
«•ont  en  effet  la  religion  du  geure  humain. 

»  On  parle  avec  un  peu  d'indiscrétion  d'hommes  qui  de- 
vancent leur  siècle,  et  qui  imprimcut  leur  caractère  indivi- 
duel aux  générations.  Ce  sont ,  la  plupart  du  temps  ,  des 
hommes  qui  ont  mieux  compris,  ramené  à  des  formes  plus 
précises  ,  exprimé  avec  plus  d'énergie  les  opinions  domi- 
nantes de  leur  époque.  Ils  ont  constaté  ce  que  leur  siècle 
portait  dans  son  sein.  Ils  ont  concentré  dans  le  verre  ardent 
de  leur  génie  des  rayons  de  vérité  qui  ,  dispersés  dans  le 
monde ,  n'avaient  pu  encore  l'embraser.  Mais  leur  génie  , 
espress-.on  fidèle  et  forte  d'un  temps  et  d'un  pays  ,  qui  les 
ont  faits  ce  qu'ils  sont,  u'était  point  immense  comme  le  gé- 
nie de  l'humanité.  Hommes,  ils  ont  fait  œuvre  d'hommes, 
œuvre  partielle,  relative,  bornée.  Qu'un  être,  s'isolant  de 
«on  pays,  de  son  temps,  je  vais  plus  loin,  de  son  individua- 
lité, devine  le  fait,  l'idée,  le  dogme  qui  remuera, convertira, 
vivifiera  l'homme  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  lieux... 
cet  être  n'est  pas  un  homme,  c'est  un  Dieu, 

»  Tenons  donc  pour  certain  que  ,  s'il  y  a  dans  le  monde 
une  religion  positive  qui ,  propre  à  diriger  la  vie  ,  et  favo- 
•'able  a  la  marche  progressive  de  l'esprit  humain  ,  ne  trouve 
de  limites  dans  aucune  circonstance  de  lieux  et  de  temps, 
une  telle  religion  est  de  Dieu, 

»  Cela  posé  ,  nous  cherchons  s'il  y  a  une  telle  religion. 
»  H  y  a  un  peu  plus  de  dixdiuit  cents  ans  que  ,  dans  un 


coin  obscur  de  ce  monde  ,  un  homme  parut.  Je  ne  dis  pas 
qu'une  longue  suite  de  ])iophètes  avaient  annoncé  la  venue 
de  cet  homme  ;  qu'une  longue  suite  demiracles  avaient  mar- 
qué d'un  sceau  divin  la  nation  où  il  devait  naître  et  la 
Parole  même  qui  l'ciuiouçait;  que  des  hauteurs  d'un  loin- 
tain avenir  il  avait  projeté  son  ombre  aux  pieds  de  nos  pre- 
miers parens  exilés  du  jiaradis  ;  qu'en  un  mot  un  ensemble 
iniposaiit  de  preuves  l'entoure  et  l'autorise.  Je  dis  seule- 
ment qu'il  prêcha  une  religion.  Ce  n'était  pas  la  religion 
naturelle  ;  les  dogmes  de  l'existence  de  Dieu  et  de  l'immor- 
talité de  l'àme  sont  partout  supposés  dans  ses  paroles  ,  ja- 
mais enseignés,  jamais  prouvés.  Ce  n'étaient  pas  des  idées 
déduites  logiquement  des  données  primitives  de  la  raison  ; 
ce  qu'il  enseigne,  ce  qui  fait  le  fond,  le  pro])ie  de  sa  doc- 
trine, ce  sont  des  choses  qui  confondent  la  raison  ,  vers 
lesquelles  la  raison  n'a  point  de  route,  point  d'accès  :  il 
prêche  un  Dieu  en  terre  ,  un  Dieu  homme,  un  Dieu  pau- 
vre ,  un  Dieu  crucifié  ;  il  prêche  la  substitution  de  riiinoccnt 
au  coupable,  un  rachat,  un  sacrifice;  il  prêche  une  nou- 
velle naissance  sans  laquelle  l'homme  ne  saurait  être  sauvé  ; 
il  prêche  une  vocation  générale,  une  élection  exclusive.  Je 
ne  vous  adoucis  point  ses  enscigiiemens;  je  vous  les  livre 
dans  leur  nudité;  je  ne  cherche  point  à  les  justifier.  Non  , 
vous  pouvez  ,  si  cela  vous  plaît ,  vous  étonner,  vous  effa- 
roucher de  ces  dogmes  étrauges  ;  ne  vous  y  épargnez  pas  ; 
mais  quand  vous  aurez  assez  admiré  leur  étrangeté,  je  pro- 
poserai, moi,  autre  chose  à  votre  admiration.  Ces  dogmes 
étranges  ont  conquis  le  monde.  A  peine  éclos  dans  la  pauvre 
Judée  ,  ils  ont  envahi  la  savante  Athènes,  la  riche  Corintlie, 
la  superbe  Rome.  Ils  ont  recueilli  des  confesseurs  dans  les 
ateliers,  dans  les  prisons,  dans  les  écoles,  dans  les  tribu- 
naux ,  sur  les  tiôu  'S.  Vainqueurs  de  la  civilisation  ,  ils  ont 
triomphé  de  la  barbarie.  Ils  ont  fait  passer  sous  le  même 
jongle  Romain  dégradi':  et  le  Sicanibre  sauvage.  Les  formes 
de  l'état  social  ont  changé;  la  société  s'est  fondue  ,  renou- 
velée :  ils  ont  duré.  Bien  plus:  l'Eglise  qui  les  professait  lc< 
a  voulu  effacer  en  commençant  par  les  altérer;  maîtresse 
des  traditions  ,  dépositaire  du  savoir,  elle  a  usé  de  se>  avan- 
tages contre  les  dogmes  qu'elle  devait  défendre  :  ils  ont 
duré.  Partout  et  toujours,  il  s'est  trouvé  des  âmes,  dans 
les  cabanes  et  dans  les  palais ,  à  qui  un  Rédempteur  a  été 
doux  et  la  régénération  nécessaire.  Aucune  doctrine  ,  d'ail- 
leurs, ni  philosophique,  ni  religieuse,  ne  durait;  chacuna 
faisait  son  temps  ;  chaque  temps  avait  son  idée  ;  et  comme 
l'a  développé  un  célèbre  écrivain  ,  le  sentiment  religieux  , 
abandonne  à  lui-même,  se  choisissait  ,  selon  le  temps,  des 
formes  qu'il  brisait  quand  le  temps  était  passé.  Le  dogme  de 
la  croix  s'obstinait  à  reparaître.  S'il  ne  se  fût  emparé  que 
d'une  seule  classe  de  personnes  ,  c'était  déjà  beaucoup  ,  c'é- 
tait inexplicable  peut-être;  mais  vous  trouvez  des  sectateurs 
de  la  croix  dans  les  camps  et  dans  la  vie  civile,  chez  les  ri- 
ches et  les  pauvres .  parmi  les  esprits  hardis  et  les  esprits 
timides,  parmi  les  savans  et  parmi  les  ignorans.  Ce  dogme 
est  bon  pour  tous,  partout ,  toujours.  Il  ne  vieillit  jamais. 
Ceux  qui  l'embrassent  ne  se  trouvent  point  en  arrière  de 
leur  siècle  :  ils  le  comprennent,  ils  en  sont  compris;  ils 
marcheut  avec  lui  ;  ils  le  servent.  La  religion  de  la  croix  ne 
paraît  nulle  part  disproportionnée  à  la  civilisation;  au 
contraire,  la  civilisation  a  beau  avancer,  elle  trouve  tou- 
jours le  christianisme  devant  elle.  N'allez  pas  croire  que  le 
christianisme  complaisant  éliminera  quelque  idée  pour  se 
mettre  d'accord  avec  le  siècle  ;  non ,  c'est  de  son  inflexibi- 
lité qu'il  est  fort;  il  n'a  pas  besoin  de  rien  céder  pour  être 
en  harmonie  avec  tout  ce  qui  est  beau ,  légitime  et  vrai  ; 
car  il  en  est  lui-même  le  type  accompli.  Il  est  le  même  au- 
jourd'hui qu'au  temps  des"  réformateurs ,  qu'au  temps  des 
Pères  de  l'Eglise,  qu'au  temps  des  Apôtres  et  de  Jésus- 
Christ.  Ce  n'est  pourtant  pas  une  religion  qui  flatte  l'homme 
naturel;  et  les  mondains,  en  s'en  éloignant ,  rendent  assez 
témo'giiage  que  le  christianisme  est  une  doctrine  étrange. 
Ceux  qui  n'osent  le  rejeter  s'efforcent  de  l'adoucir.  On  le 
dépouille  de  ses  rudesses,  de  ses  jiijthes ,  c.ouuwi  on  se  plaît 
à  les  nommer;  on  le  rend  prescjue  raisonnable;  ma:s,  chose 
singulière  !  quand  il  est  raisonnable,  il  n'a  plus  de  force , 
et,  semblable  en  ceci  à  l'une  des  plus  mei veilleuses  créa- 
tures du  monde  animé,  s'il  perd  son  aiguillon,  il  est 
mort     Le  zèle,    la    ferveur,    la    sainteté,  l'amour    dispa- 


14& 


LE  SEMEUR. 


raissciit  avec  ses  dogiiK^s  étranges;  le  sel  de  la  lei  ro  a  perdu 
sa  saveur  ,  el  l'on  ne  sait  avec  quoi  la  lui  leudce.  A.u con- 
traire ,  apprenez  vous  d'une  manière  géiiérah  que  quelque 
part  il  y  a  un  réveil  ,  que  le  christianisme  se  ranime  ,  que  la 
foi  devient  vivante,  que  le  zèle  abonde?  îNe  demandez  pas 
sur  quel  terrain,  ne  demandez  pas  dans  quel  système  crois- 
sent ces  précieuses  plantes.  Vous  pouvez  répondre  d'avance 
(pie  c'est  dans  le  sol  rude  et  rabotcuN;  de  l'ortliodoxie ,  à 
l'ombre  de  ces  mystères  qui  confondent  la  raisou  humaine  , 
et  qu'elle  aimerait  tant  à  écarter  d'elle. 

»  C'est  donc,  parmi  les  religions,  la  seule  qui  soit  éternel- 
lement jeune.  Mais  peut-être  la  nature  physique  fera  ce  que 
ne  fait  point  la  nature  morale.  Peut  être  les  climats  arrête- 
rout  cet  ange  qui  porte  à  travers  les  cieux  l'Evangile  éter- 
nel. Peut-être  a.ic  certaine  organisation  corporelle  est-elle 
une  condition   pour  l'adoption   de   l'Evangile.    Mais  vous 
passez    avec    cette   Parole   de   l'Européen  à  l'Afiicaiu,  du 
Nèpre  au  Groënlaiidais .  de   l'Atlantique  à  la  mer  du  Sud. 
Partout  ce   message   était   attendu  ;  partout   il  remplit  un 
ride  senti  ;  partout  il  complète  la  vie  et  la  renouvelle.  L'âme 
de  l'esclave    nègre   reçoit  les  mêmes  impressions  que  celle 
d'Isaac  Newton.   La   haute  intelligence  de  celui-ci ,  la  stu- 
pidité du    nègre,  ont  au   moins   en    commun    une  grande 
peusée. —  Et  partout,  remarquez-le  bien,    les  effets  sont 
les   mêmes.  La   croix  jette  une  clarté   qui  illumine   tout  , 
comme  par  instinct,  sans  raisonnement  péniblr;  on  pénètre 
partout  les  mêmes  conséquences,  on  reconnaît  partout  les 
mêmes  devoirs  ,  et ,  avec  des  formes  diverses  ,  ou  commence 
partout  une  même  vie.  Partout  où  le  christianisme  s'intro- 
duit,  l'homme  civilisé  se  rapproche  delà  nature,  le  sau- 
vage s'élève  à  la  civilisation;  ils  font,  chacun  de  leur  côté, 
en  sens  inverse,  quelques  pas  vers  un  point  commun,  qui 
est  celui  de  la  vraie  sociabilité  et  de  la  vraie  civilisation.  » 


LETTRE  DE  M.  DE  CHATEAUBRIAND  A  LA  REVUE  EUBOPEENNE. 

Le  dernier  numéro  de  la  Revue  Européenne  renferma 
une  lettre  semi-politique  el  seini-religieuse  ,  dans  l.iquelle 
l'auteur  du  Génie  du  Christianisme,  tout  en  laissant  percer 
çaetliises  vives  antipathies  personnelles  contre  le  gouverne- 
ment, esquisse  à  sa  manière,  avec  toute  la  vigueur  et  le 
grandiose  de  son  style  ,  les  caractères  généraux  de  notre 
époque,  cette  dé.sorganisation  qui,  après  avoir  commencé 
par  les  idées  religieuses  ,  s'est  étendue  successivemont  aux 
i-elations  sociales  et  nous  menaceia;t  d'un  nouveau  cahos  si 
le  principe  éternel  de  l'ordre,  l'Evangile,  n'était  encore  là 
pour  nous  en  garantir.  Nous  transcrivons  entre  antres  les 
deux  passages  suivaiis,  l'un  sur  la  courte  vue  des  hommes 
qui  ne  lisent  l'histoire  qu'à  la  lueur  de  l'intelligence  philo- 
sophique, te  second  sur  rextiiiction  du  pouvoir  tenipor- " 
des  p'.ipes  et  l'imminence  dune  résurrection  de  l'Eglii 
chrétienne  : 

«  Je  suis  persuadé  <pi'il  n'y  a  d'autre  vérité  fondamentale 
dans  le  monde  que  la  vérité  chrétienne,  et  vous  êtes  de  mon 
opinion.  Au-delà  de  cette  vérité,   il  n'existe  rien,  et  si  elle 
pojvaitêtre  abandonnée, l.i  société  retombeiaitdans  le  chaos. 
»  Quelques  esprits   voltairiens  leslent  encore,  avec  d'au- 
tres esprits  qui    ne  se  sont  jamais  occupés  de  philosophie  : 
pour  les  uns  et  les  autres,  le  mot  de  Chiistiainsme  ne  ré- 
veSlle  que  des  idées   moqueuses  ou  absurdes;  un  chrétien 
leur  par.iitou  un  imbécile  ou  un  fourbe.  Mais  si  les  sortant 
du  cercle   étroit  où   ils    renferment  le  christianisme,  vous 
les  faites  entrer  dans  l'espace   immense    des    destinées   hu- 
maines;   SI  vous  leur  demandez    comment ,  suis   la  vérité 
chrétienne,    dans   ses  trois  ra])ports  intellectuel ,   moral   et 
politique,  ils  ex|)liquciit  la  nature  de  Dieu,  de  Tliomme  et 
de  la  société,  non  seulement  ils  ne   savent   que   répondre, 
mais  ils  ne  vous  comprennent  plus;  ils  vous  nient  des  mys- 
tères   religieux   pour   les  remplacer   par  des    mysti'res  de 
déisme,  d'athéisme,  de  matérialisme,  ciuit  fois  plus  difficiles 
a  admetti  e  que  la  doctrine  de  la  Chute  et  de  la  Rédemption. 
»    Loin  d'avoir  un  avantage  sur  nous,  c'est  donc  nous  qui 
en  avons   un  sur  eux,  car  nous  entrons  dans  leur  système  , 
et  ils  n'ont  pas  une  idée  que  nous  n'ayons.  Mais  eux  ,  ils  ne 
L'uvciit  nous  suivre  dans  les    légions   de  la  lumière  évan- 


rel 

lise 


pe 


géliquc;  ih  ne  peuvent  savoir  comment  le  monde  politique 


et  historique  matériel  s'est  moulé  snr  le  monde  moral  et 
intellectuel  chri-ticn  ,  comment  depuis  1800  ans  une  vérité 
incarnée  dans  l'Orient  est  devenue  l'axe  sur  lequel  a  tour- 
né la  sphère  SO' lale.  Ce  n'est  donc  pas  notre  vue  qui  est 
bornée,  c'est  la  leur;  nous  apercevons  tout  ce  qu'ils  aper- 
çoivent; ils  ne  voient  pas  ton'  ce  que  nous  voyons. 

n  Je  n'ai  fait.  Messieurs,  qu'ébaucher  dans  mes  Etudes  his- 
toriques le  vaste  sujet  de  la  société  chrétieMue  :  explorateur 
d'une  mer  dont  toutes  les  plages  n'étaient  pis  sondées,  j'ai 
reconnu  quelques-uns  des  détroits  qui  conduisent  à  un  autre 

océan 

»  La  société  religieuse ,  Messieurs ,  ne  suivra  pas  cett« 
progression;  elle  S'  transfigurera  comme  le  chef  divin  à  la 
fois  sa  source  et  sou  svmbole,  mais  elle  ne  disparaîtra  pas 
pour  toujours,  parce  q  le  son  principe  est  la  vie  sans  ternie. 
Le  christianisme  i  omiuença  dans  les  catacombes,  perça  la 
terre  pour  monter  dans  h'S  temples,  élargit  la  vérité  philo- 
sophique retenue  prisonnière  depuis  trois  mille  ans  dans  ces 
temples,  se  répandu  avec  elle  dans  les  villes,  gagna  les  cam- 
pagnes et  s'étendit  de  proche  en  proche  sur  le  globe.  Au- 
jourd'hui il  se  replie,  quitte  peu  à  peu  la  foule  ,  rentre 
dans  les  églises,  d'où  il  redescendra  dans  les  catacombes 
pour  en  sort'r  de  v)ouve:au.  J'ai  vu  Jérusalem  et  Rome  ; 
j'ai  entendu  les  diverses  sectes  chrétiennes  entonner  leurs 
(antiques  autour  du  S  lint-Sépnlcre,  non  loin  du  Jourdain, 
dans  la  terre  des  miracles,  au  milieu  des  ruines  des  siècles; 
j'ai  ouï  les  hymnes  chantés  aux  tombeaux  des  Saints  Apôtres, 
au  bord  du  Tibre  ,  parmi  les  cercueils  des  Césars  et  les 
châsses  des  mntyrs,  et  j'ai  senti  ce  qu'il  y  avait  à  la  fois  de 
transformable  et  d'éternel  dans  le  christianisme^  Uu  tableau 
surtout  est  resté  dans  ma  mémo  r.-, 

»   Le  16  avril  iSag,  j'assistais ,  à  Rome,  au  Miserere  du 
jeudi-saint,  dans  la  cliapelU;  Sixtine.  Le  jour  s'affaiblissait; 
les  ombres  faisaient  disparaître  par  degrés  les   fresques  des 
voûtes;    on    n'apercevait  plus   au  fond   du  sanctuaire   que 
quelques  grands  traits    du  pinceau  de   Michel-Ange,   dans 
Le  Jugement  dernier.  Les  cierges,  tour  à  tour  éteints,  lais- 
saient échapper  de  leur  lumière  étouffée  une  fumée  lé<îère, 
image  assez  naturelle  de  la  vie  qui  s'évapore  et  que  l'Ecri- 
ture comp.ire  à  une  petite  vapeur.  Les  cardinaux  étaient  à 
genoux;   le  nouveau    pape ,  Pie  VI1[ ,    qui  devait    bientôt 
mourir,  était  prosterné  au  même  autel  où  quelques  s  maines 
avant  j'avais  vu  son  prédé-  essenr,  Ijéon  XII.  La  prière  de 
pénitence  et  de  miséricorde,  succédant  aux  exclamations  du 
Prophète,  s'élevait  par  intervalles  dans  le  silence  et  la  nuit, 
l'orne  chrétienne  était  là  avec  tous   ses  souvenirs  ;  ma^s  au 
lien  de  ces  pontifs  puissans,  de  ces  prêtres   ijiii  déposaient 
les  monarques,  un   pauvre   vieux   pape    paralytique,    des 
princes  de  l'Eglise  sans  éclat, annoiiçaienl  I  1  fin  d'une  puis- 
sance temporelle  qui  civilisa  le  monde  moderne.  Les  chefs- 
d'(Euvrcs   des    arts    s'effaçaient  avec  elle   sur  les  murs   du 
Vatiian  à  demi  abandonné. Une  double  tristesse  s'emparait 
du  spectateur  ;  la  Rome  de  saint  Pierre  ,  en  commémorant 
l'agonie  du  Christ,  avait  l'air  de  célébrer   la  si, •nue,  de  re- 
dire  pour  la  nouvelle  Jérusalem,  les  paroles  que  Jéréniie 
adressait  à    l'antique  Sion  :   Quomodà  sedet  sola  civitas?... 
l  iœ  Sion  lugent  eu  quod  non  sini  qui  venianC  ad  solenini- 
tatem. 

»  Mais  ce  n'était  là  qu'une  transformation  ,  non  une  fin. 
Le  christianisme  retournera  à  l'obscurité  des  cryptes  qu'a- 
vaient reproduite  nos  basiliques  du  moyen-âge;  il  se  re- 
plongera dans  le  tombeau  du  Sauveur  pour  y  rallumer  son 
flambeau,  pour  y  ressusciter  au  jour  glorieux  d'une  nou- 
velle Pâques,  et  changer  encore  une  fois  la  face  de  la  terre.» 
Ou  conçoit  que  M.  de  Chateaubriand  ait  senti  ce  besoin 
d'une  transfiguration  de  l'Eglise,  en  voyant  reile-ci  dans 
les  d(;bris  du  catholicisme  romain.  S'il  la  voyait  dans  l'en- 
semble invisible  de  ceux  qui  croient  de  cœur  à  l'Evangile, 
il  n'aurait  à  désirer  que  leur  multiplication  et  leurs  progrès 
spirituels.  Le  christianisme  n'est  pas  à  la  fois  transformable 
et  éternel  ,  il  n'est  qu'éternel;  ce  qui  change  c'est  l'habit 
rloiit  l'homme  le  rcvet  ;  disons  mieux,  sous  lequel  le  plut 
souvent  il  le  cache  et  le  déguise. 

Le  Gérant,    DEIIAULT. 

imprimera  de  Sellicue  .  luc  des  Jeùneui-s  ,  n.    i^- 


TOME  1"  .  —  IV    19. 


11  JANVIER  1832, 


LE  SEMEI] 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Pliilosopliîqiïe   et   Lïlléraire 


PARAISSAl^T  TOUS  LES  MERCREDIS. 


'Le  champ  .  c'est  le  monde. 
Matih.XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  j(urnjl,rue  Martel ,  n"  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  Je  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année, 
fr.  pour  G  mois,  5  fr.  pnur  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
•5  lettres,  paquels  et  C..,ois  d'argent,  doivent  être  affranchis. 


REVUE    POLITIQUE. 

l'homme    dans    nos    ASSEMBLEES    LEGISLATIVES 

Rien  n'est  moins  connu  qne  l'homme  considéré  connue 
rc  moral.  Tel  savant  qui  décrirait  avec  une  minutieuse 
cactitude  les  mœurs  d'ime  republique  d'abeilles  ,  ignore 
)mplétement  la  véritable  nature  du  caractère  humain, 
'homme  est  pour  lui-môme  une  énigme  dont  il  ne  cherche 
as  à  savoir  le  mot,  et  lorsqu'on  vient  à  lui  parler  de  notre 
at  de  corruption  or;gi[icllc  ,  de  la  dépravation  de  notre 
Bur.  il  s'étonne  ou  il  se  récrie,  comme  si  ce  n'était  là  qu'un 
eu  commun  de  prédicateui-,  une  phrase  convenue  de  sé- 
linairc,  une  exagération  de  trappiste.  Tout  examiner,  tout 
;ndier  ,  en  s'excej>tant  elle  même,  voilà  l'histoire  de  l'hu- 
lanité. 

Il  ne  serait  pas  difficile  de  développer  les  causes  de  cet 
ubli  presque  universel,  mais  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  nous 
tendre  sur  ce  sujet.  Nous  avons  annoncé  ,  dès  la  première 
îuille  du  Semeur,  que  nous  nous  proposions  dépeindre 
'uoMME,  l'homme  tel  qu'il  est ,  tel  qu'il  se  montre  autour 
cnous,  avec  ses  défauts  ,  ses  péchés  et  ses  vices.  Nous  ve- 
ons  aujourd'hui  remplir  une  partie  de  cette  promesse,  en 
onsidérant  l'homme  dans  nos  assemblées  législatives. 

Nous  le  choisissons  là  plutôt  qu'ailleurs  ,  parce  que  nous 
ourrons  appuyer  nos  réfle.xions  sur  des  faits  généralement 
onuus.  Il  s'agira  de  choses  cjui  se  passent  à  la  clarté  du  so- 
iil,  en  présence  de  toute  l'Euiope  ,  et  nous  rapporterons 
Mplement  ce  que  tout  le  monde  peut  observer  aussi  bien 
ue  nous. 

Avant  d'entrer  en  matière  ,  il  convient  de  dire  que  nous 
'avons  pas  en  vue  la  Chambre  des  Députés  actuelle  plutôt 
u'une  autre.  Toutes  nos  assemblées  législatives  se  ressem- 
lent,  à  notre  avis,  quand  on  les  envisage  ,  non  dans  leur 
iractère  politique,  mais  dans  leur  caractère  moral.  La  der- 
ière  vaut  les  précédentes,  ni  plus  ni  moins  j  beaucoup 
hommes  y  sont  nouveaux  ,  l'homme  y  reste  le  même  ,  et 
BUS  n'entendons  ni  la  prendre  seule  à  partie  ,  ni  la  mettre 
ors  de  cause. 

Pour  apprécier  la  moralité  d'une  assemblée  politique  ,  il 


suffirait  pcul-étre  d'interroger  les  hommes  des  différentes 
opiuions  sur  ce  qu'ils  pensent  les  uns  des  autres.  Ils  doivent 
eu  effet  se  connaître  entre  eux  bien  plus  intimement  que  ihj 
les  connaît  le  piofauc  vulgaire  ;  celui-ci  n'assiste  que  de  loin 
à  la  représentation  ;  ceux-là  sont  dans  les  coulisses  et  voient 
jouei-  les  machines.  Or  ,  les  membres  des  différcns  partis 
s'estiment  peu,  se  haïssent  beaucoup,  et  la  haine  sans  estime 
s'appelle  en  français  du  mépris.  Demandez  à  un  député  des 
centres  ce  qu'il  pense  d'un  député  de  l'extrême  gauche  ,  il 
vous  répondia  que  ce  membre  de  l'opposition  affiche  uu 
patriotisme  qu'il  n'a  point,  qu'd  est  dévoré  d'une  ambition 
efhénée  ,  et  qu'il  veut  tromper  le  pays  pour  parvenir  à  ses 
fins.  Interrogez  ensuite  le  député  de  la  gauche  pour  savoir 
le  jugement  qu'il  porte  sur  le  déi)uté  tninistérieî  ,  il  l'accu- 
sera de  vénalité  ,  de  servilité,  d'égo'isme  ,  de  mauvaise  fn  . 
Les  accusations  sont  à  peu  près  les  mêmes  ,  il  n'y  a  que  les 
bancs  d'où  elles  partent  qui  soient  changés. 

Ces  seutiinensse  déguisent  ordinaiiement  sous  un  vernis 
de  politesse;  en  France,  la  bonne  compagnie  ne  se  jette  pas 
en  face  toutes  ses  vérités.  Quelquefois  cependant  (  et  on  l'a 
vu  surtout  dans  la  Chambre  actuelle  )  le  fond  des  cœurs  se 
découvre,  la  haine  éclate  ,  le  mépris  se  montre  ,  des  paroles 
de  dédain  se  prononcent  ,  et  alors  opposition  et  ministère 
se  traînent  réciproquement  au  pilori  de  l'opinion  publinuc. 
Parfois  encore  la  querelle  s'individualise,  et  les  deux  adver- 
saires vont  terminer  les  disputes  de  la  tribune  par  un  coup 
de  pistolet  en  champ  <  los.  On  appelle  cela  dans  notre  pavs 
satisfaire  à  l'honneur.  Les  champions  reviennent  ensuite 
car  CCS  combats  sont  toujours  fort  iunocens  dans  leurs  effvt.s, 
et  ils  se  ha'isscnt  un  peu  plus  qu'auparavant ,  sans  s'estiniti 
davantage. 

Il  est  vrai  qu'on  avoue  sur  tous  les  bancs  que  certains 
députés,  en  très-petit  nombre,  ne  méritent  pas  ces  accusa- 
tions générales  de  mauvaise  for,  d'arrière-pcnsée  et  d'é- 
go'isme; on  reconnaît  qu'ils  jouent  cartis  sur  table  et  qu'ils 
n'aspirent  à  rien.  Mais  comment  sont  ils  jugés?  Hélas.'  au 
dire  de  la  plupart,  ce  sont  Je  bonnes  gens  à  théories  creuses, 
des  métaphysiciens  sans  portée  ,  des  hommes  engoués  de 
vertus  antiques  dont  on  ne  sait  que  faire  aujourd'hui.  Un 
philosophe  prétendait  que  l'on  se  rend  justice  imi  moins  une 


iu6 


LE  SFJWEtiR. 


fois  dans  sa  vie  ;  nos  hommes  politiques  se  la  rendent  tous 
les  jours;  car  ils  proclament  in(jénuement  qu'il  faut  beau- 
coup d'intrigues  ,  encore  plus  d'ambition  et  fort  peu  de 
franchise,  pour  parvenir  à  quelque  chose;  et  comme  ils 
veulent  tous  parvenir  ,  ils  se  disent  à  eux-mêmes  de  très- 
claires  vérités. 

On  nous  objcctora  que  la  différence  des  opinions  fait  por- 
ter des  jiigcmens  faux,  et  que  les  hommes  des  divers  partis 
ne  doivent  pas  être  crus  sur  parole  dans  tout  ce  qu'ils  avan- 
cent les  uns  contre  les  autres.  Cela  est  possible,  mais  voici 
la  réponse  que  nous  empruntons  à  l'un  des  écrivains  les  plus 
cininens  des  Etats  Unis:  «Tous  les  hommes,  dit  le  docteur 
Dn  ight,  s'accusont  niutuelienient  d'égoïsmc  et  de  corrup- 
tion. Le  reproche  est  juste,  ou  il  ne  l'est  pas.  S'il  est  juste, 
la  discussiot;  est  finie;  s'il  ne  l'est  pas,  la  fausseté  même  du 
reproche  prouve  la  corruption  de  celui  qui  le  fait.»  Ce  di- 
lemme s'applique  fort  bien  aux  membres  de  nos  assemblées 
législatives.  Les  liommes  de  toutes  les  opinions  s'accusent  les 
uns  les  autres  d'une  âpre  ambition  et  de  mauvaise  foi.  L'ac- 
cusation est  VI aie  ou  non.  Si  elle  est  vraie,  tout  est  dit;  si 
elle  n'est  pas  vraie,  cet  odieux  mensonge  est  la  meilleure 
preuve  de  la  dépravation  morale  de  ceux  qui  ne  craignent 
pas  de  l'employer  pour  atteindre  leur  but. 

Ainsi,  eu  se  bornant  à  interroger  les  hommes  politiques 
eux-mêmes,  et  sans  sortir  de  l'enceinte  législative,  on  pour- 
rait déjà  y  apprendre  ce  qu'il  faut  penser  de  l'homme  mo- 
ral. Les  prétendues  hyperboles  du  puritanisme  s'y  présen- 
teraient sous  la  forme  de  déploialiles  réalités,  et  l'orateur 
chrélien  déviait  même  en  adoucir  l'expression  pour  que  le 
vrai  parût  vraisemblable.  • 

Dans  l'homme  revêtu  de  fonctions  législatives,  comme 
dans  toute  créature  humaine  qui  n'est  pas  iw'e  de  nouveau 
par  cette  intervention  supérieure  que  Jésus-Christ  aj)pelait 
le  baptême  de  feu  et  d'esprit,  le  principal  trait  de  caractère, 
c'est  l'e'^oisnie;  et  cet  égoïsme  se  subdivise  chez  nos  législa- 
teurs en  deux  branches:  vaidlë  et  vénalité. 

La  vanité  se  montre  particulièrement  dans  l'extrême  im- 
poi  tante  que  l'on  attache  an  Jail  personnel.  Rien  de  plus 
grave  pour  chaque  député  que  le  tait  personnel.  Sans  aucun 
doute  l'homme  qui  remplit  des  fonctions  publiques  doit,  dans 
l'intérêt  même  de  ces  fonction-,  repousser  toute  atteinte 
portée  injustement  à  sa  réputation;  mais  qu'il  y  a  loin  de 
ce  qu'exige  ce  devoir  aux  continuelles  réclamations  que  la 
susceptibilité  personnelle  élève  au  milieu  des  débats  législa- 
tif?. Ouvrez  le  3Ioniieur:  le  fuit  personnel  remplit  d'inter- 
minables séances,  il  domine  tout;  les  discussions  les  plus  uti- 
les, les  plus  nécessaires  aux  intérêts  généraux  du  pays  sont 
suspendues  ou  ajournées  à  cause  du  fait  personnel.  On  attend 
avec  impatience  le  budget;  qu'importe!  ne  faut-il  pas  que 
tel  législateur  réponde  longuement  à  une  personnalité  qui 
n'intéresse  que  lui?  Le  peuple  souffre;  qu'importel  tel  dépu- 
té ne  doit-il  pas  saisir  l'occasion  d'écraser  un  adversaire  po- 
litique? Le  sang  coule  dans  les  discordes  civiles;  qu'importe 
encore!  on  n'y  verra  qu'une  affaire  de  portefeuille,  et  s'il 
arrive  à  un  orateur  de  laisser  échapper  une  expression  équi. 
voque,  de  lon^js  éclats  de  rire  viendront  interrompre  le  cri 
des  douleurs  nationales. 

Ce  trait  de  caractère  ne  se  manifeste  pas  moins  dans  la 
discussion  des  différens  projets  de  loi.  Quand  il  s'agit  d'une 
mesure  législative  ,  si  minime  qu'elle  puisse  être,  qui  per- 
met de  prononcer  des  phrases  éloquentes  et  retentissantes 
mje  foule  d'orateurs  escaladent  la  tribune  ;  on  y  débite  des 
discours  à  grand  effet,  et  Ta  vanité  s'en  retourne  sur  son 
banc  ,  applaudie  et  radieuse.  Mais  s'agit  -  il  d'un  projet  de 
loi  qui  ne  donne  pas  lieu  à  ces  éclats  d'éloquence,  fût  -  il 
d'ailleurs  beaucoup  plus  intéressant  que  l'autre  pour  la  masse 
des  citoyens  ,  chacun  reste  à  sa  place  ,  et  l'on  écoute  à  peine 
e  rapporteur  obligé.  D'on  l'on  pourrait  conclure  que  les  tl 


députés  sont  là  pour  faire  leurs  propres  affaires  plutôt  que 
celles  du  pays,  et  qu'il  y  a  une  tribune  dans  lu  chambre 
moins  pour  nous  que  pour  eux. 

Quant  à  la  vénalité  ,  c'est  chose  reconnue  et  flagrante  , 
malgré  fontes  les  dénégations  des  hommes  politiques.  Noui 
ne  prétendons  pas  dire  que  la  vénalité  ait  toujours  le  carac. 
tèrc  de  cette  basse  et  ignoble  coi  ruption  qui  se  laissait  ache- 
ter par  un  ministre  tel  que  Valpole.  La  vénalité  ,  de  même 
que  la  flatterie  ,  a  ses  raffinemens  et  ses  délicatesses.  On  ne 
se  vend  plus  à  l'argent ,  nous  voulons  le  penser;  mais  on  s« 
vend  à  la  gloire  ,  à  la  populirité  ,  à  un  portefeuille  ;  on  se 
vend  à  son  département ,  au  sourire  d'un  auguste  person- 
nage, aux  intérêts  de  sa  famille;  on  se  vend  à  la  peur,  auj 
opinions  systématiques  d'un  parti.  Les  moyens  de  séductior 
sont  différens,  mais  les  effets  le  sont-ils?  et  pour  affiiijiei 
qu'une  conscience  est  vénale  ,  faut-il  savoir  autre  chose  sinoi 
eju'elle  s'est  vendue? 

Pour  peu  qu'on  sache  lire  les  déba's  de  nos  assemblées  lé 
gislatives,  ces  divers  modes  de  séduction  se  montrent  san: 
\  oile  et  sans  déguisement.  En  général ,  si  l'on  connaît  la  po 
sition  d'un  député,  ses  relations  publiques  et  particulières 
son  genre  d'industrie  ,  le  département  qui  l'a  envoyé,  il  es 
facile  de  dire  d'avance  quelle  sera  son  opinion  sur  un  proje 
de  loi  quelconque.  Di-puté  de  Paris,  il  parlera  pour  les  en 
trcpôls  à  l'intérieur;  député  d'un  département  maritime,  i 
parlera  contre.  Propriétaire,  il  votera  pour  les  dégrèvemen 
en  faveur  de  la  propriété;  industriel ,  il  réclamera  la  dimi- 
nution des  impôts  indirects ,  à  moins  toutefois  qu'une  epies- 
tion  de  parti  n'y  soit  mêlée;  membre  de  l'opposition  ,  il 
trouvera  toujours  matière  à  sa  mordante  critique,  même 
dans  les  mesures  les  plus  sages;  ministériel ,  il  ne  saura  rien 
attaquer,  pas  même  un  projet  de  loi  contraire  au  bien  jju 
blic.  Il  y  a  quelques  exceptions,  sans  doute,  mais  peu 
nombreuses.  Nous  clierchons  dans  ces  assemblées  le  désin- 
téressement ,  la  générosité  ,  rabuégation  ,  et  nous  avoii 
grand'peinc  à  les  y  trouver.  Toutes  les  passions  montent; 
la  tribune;  mais  la  voix  de  la  conscience,  de  cette  conscience 
forte,  inébranlable,  supérieure  aux  événemens  et  aux  en 
gagcmens  de  partie  s'y  fait-elle  entendre  souvent? 

Des  intérêts  généraux  qui  est-ce  qui  s'en  soucie  sérieuse 
ment,  quand  son  intérêt  personnel. n'y  entre  pour  rien  ' 
Amour  de  l'humanité  ,  vertu  chiétienne,  sublime  passioi 
de  Vincent  de  Paule  et  de  Wilbetforce  ,  qui  est-ce  qui  écouti 
tes  saintes  inspirations?  Le  dévouement  est  un  moyen  ,  noi 
un  but;  le  patriotisme  est  trop  ordinairement  un  piédesta 
sur  lequel  on  monte  pour  atteindre  à  un  poste  élevé;  pui; 
on  le  repousse  ,  comme  Sixte-Quint,  devenu  pape  .  jeta  ai 
vent  sou  bâton  de  vieillesse.  Est-il  besoin  de  rappeler  ic 
les  perpétuelles  palinodies  de  nos  hommes  politiques,  sui- 
vant eju'ils  sont  au  pouvoir  ou  dans  les  rangs  de  l'opposi- 
tion? et  devons-nous  supposer  que  nos  lecteurs  aient  si  pei 
de  mémoire?  » 

Pourtant  les  membres  des  assemblées  législatives  forment, 
en  général,  l'élite  de  la  nation.  Plusieurs  d'entre  eux  pos- 
sèdent de  grandes  lumières  et  des  connaissances  approfon- 
dies ;  quelques-uns  sont  doués  de  hautes  capacités  intellec- 
tuelles; nouvelle  preuve  que  la  culture  des  facultés  de  l'es- 
prit ne  fait  pas  des  consciences  droites  ,  et  qu'on  peut  être 
fort  peu  moral  ,  tout  en  étant  très-éclairé. 

Observons  encore  que  tous  les  hommes ,  quels  qu'ils 
soient,  paraissent  meilleurs  eju'ils  ne  le  sont  réellement.  Les 
discours  et  les  actes  révèlent  l'intérieur  du  loeur  humain  , 
mais  ne  le  révèlent  pas  tout  entier.  Il  y  a  des  secrets 
d'orgueil ,  de  vanité  ,  de  vengeance,  de  colère,  d'avarice  , 
qui  se  cachent  à  tous  les  yeux  dans  les  abîmes  de  la  cons- 
cience ;  et  nous  appliquons  cette  remarque  ,  non-seulement 
aux  hommes  les  plus  dépravés,   mais  aux  plus  vertueux. 


LE  SEMEUR. 


\^ 


a/ 


Lors  donc  que  Unt  de  vices  paraissent  au  grand  jour,  que 
doit-il  en  être  de  ce  qui  se  passe  dans  le  fond  des  cœurs? 

A  quoi  sert,  dii'a-l-on,  de  sonder  ainsi  nos  plaies  mo- 
rales? Cela  sert  à  deux  choses,  il  nous  semble;  d'abord  ,  à 
inonlrer  qu'en  parlant  de  l'extrême  coi'ruplion  de  l'iiommc, 
nous  n'allons  point  au-delà,  mais  nous  icstons  plutôt  en  de- 
çà de  la  vérité;  ensuite  ,  à  faire  sentir  le  besoin  d'une  com- 
plète régénération  du  cœur  humain. 

Or,  cette  régénération  ,  elle  est  possible  par  la  foi  chré- 
tienne; par  tout  autre  moyen  ,  elle  ne  l'est  pas.  Ilonimcs 
du  siècle  ,  réiléchisscz  donc,  sérieusement  sur  ce  que  vous 
avez  à  faire  pour  assurer  le  bien-ctrc  et  le  repos  de  la 
FrauccI 


ECONOMIE  PUBLIQUE. 

Letter,  etc.  Lettre  de  J.  Fenniinore  Cooper  au  général 
Lafayette  ,  sur  les  dépenses  publiques  des  EtUs-Unis 
d'Amérique.  Br.  in-S".  Chez  Baudry  ,  rue  du  Coq-Saint- 
IIouoic,  n"  9.  Prix  :  2  fr. 

D'étranges  doctrines  ont  été  soutenues  ,  ces  jours  passés  , 
à  la  tribune  de  la  Chambre  des  Députes  ,  à  l'occasion  de  la 
liste  civile.  Un  ministre  a  prétendu  que  le  luxe  faisait  la 
prospérité  des  peuples  civilisés;  un  dépu",é  a  ajouté  qu'on 
appauvrirait  la  classe  ouvrière  ,  si  on  forçait  les  classes  éle- 
vées à  réduire  leurs  dépenses.  A  peine  a-l-on  répondu  par 
quelques  paroles  graves  à  ces  assertions  inconsidérées.  Un 
orateur  a  cependant  osé  déclarer  que  le  luxc  qui  fait  circuler 
les  capitaux  de  manière  à  encourager  les  fâcheuses  habitudes 
qui  ruinent  et  dépravent  une  nation  est  immoral  et  désas- 
treux, et  lui  opposer  ce  qu'il  a  nommé  le  luxe  national,  qui 
consiste  en  établissemens  utiles  à  tous  les  citoyens ,  comme 
les  ponls,  les  routes,  les  canaux.  Considérées  sous  le  rapport 
moral,  les  questions  que  soulèvent  la  liste  civile  et  le  budget 
seraient  sans  doute  aussi  fécondes  qu'envisajjées  du  point  de 
vue  politique.  Le  Christianisme,  dont  l'application  aux  re 
lations  sociales  d'un  peuple  aurait  pour  résultat  sa  plus 
grande  prospérité  possible,  ne  dit  pas  un  mot  en  faveur  du 
luxe;  il  prêche  au  contraire  avec  force  la  simplicité  des 
mœurs.  Les  principes  qu'il  établit  doivent  être  vrais  pour 
les  nations  comme  ils  sont  vrais  pour  les  individus,  puisque 
une  nation  n'est  qu'une  association  d'individus.  Nous  pro- 
lestons donc  contre  le  préjugé  qui  fait  mettre  au  nombre 
des  exigences  d'une  civilisation  avancée  ce  besoin  d'inutile 
magnificence  qu«  l'Evangile  range  parmi  les  vices  ,  et  que 
l'histoire  nous  montre  déjà  au  berceau  des  peuples  :  loin 
d'être  un  progrès  focial,  il  fait  partie  de  ces  hochets  que  les 
nations  jetteront  loin  d'elles,  quand  elles  auront  grandi  sous 
l'influence  chrétienne.  Nous  désirons  que  la  considération 
ne  soit  plus  acquise  à  la  somptuosité  ,  mais  au\  vertus  et 
aux  talens  ,  et  qu'à  cet  effet  ou  cesse  de  proclamer  le  luxe 
l'une  des  nécessités  du  pays.  On  nous  a  dit  que  s'il  était 
banni  de  la  maison  du  prince,  il  serait  bientôt  aussi  banni 
de  la  maison  des  citoyens  :  noHS  aimons  effectivement  à 
croire  que  l'exemp'e  royal  trouverait  des  imitateurs  ,  mais 
nous  verrions  un  bien  et  non  pas  un  mal  à  ce  qu'il  eu  fût 
ainsi.  Les  services  rendus  doivcntsans  doute  être  rémunérés, 
et  nous  ne  sommes  pas  partisans  ,  dans  la  rétribution  des 
emplois  publics  ,  d'une  parcimonie  qui  en  éloignerait  les 
hommes  capables;  mais  il  y  a  loin  de  là  aux  traitemeus 
cxorbitans  accordés  souvent  à  de  minces  services. 

La  supériorité  du  système  économique  des  Etats-Unis  sur 
ceux  des  gouverncmens  d'Europe  est  presque  devenue  ua 
lieu-commun;  on  admire  généralement  la  légèreté  du  far- 
deau qui  pèse  sur  les  citoyens,  et  qui  n'empêche  pas  cepen- 
dantd'obtenirdeprodigicux  résultats.  La  Revue  Britannique 
a  contesté  ,  dans  une  de  ses  dernières  livraisons  ,  la  justesse 


de  cette  opinion  :  elle  prétend  qu'elle  repose  sur  une  erreur 
et  qu'elle  annonce  une  ignorance  complète  de  ce  qui  se 
passe  aux  Etats-Unis.  M.  Fennimorc  Cooper,  l'un  des  écri- 
vains les  plus  distingués  de  ce  pays,  qui  se  trouve  en  ce  mo- 
ment a  Paris  ,  a  relevé  le  gant  que  la  Revue  avait  impru- 
demment jctéidans  la  brochure,  écrite  en  anglais,  que  nous 
annonçons,  il  rectifie  ce  qu'il  y  avait  d'erroné  dans  l'article 
auquel  il  répond,  et  il  donne  sur  sa  patrie  des  renseigncmens 
statistiques  d'un  haut  intérêt.  Nous  ne  prendrons  pas  part 
au  débat;  il  vaut  mieux  nous  borner  à  recueillir  les  faits 
les  plus  saillans  qui  en  résultent. 

Les  dépenses  publiques  des  Etats-Unis ,  en  1823  ,  com- 
prennent les  chapitres  suivans  : 

Liste  civile (i) 1,323,966  dollars. 

Affaires   étrangères..     .     .  207,060 

Objets   divers 1,570,656 

Dette  publique 12, 383, 800 

Marine 3,3 12,931 

Département  de  la  guerre.       4>730)6o5 

Pensions g52,836 

Indiens ;  589,  iSg 

^5,071,013  dollars. 

La  population  des  Etats-Unis  était  au  i'^'' juillet  i83i  de 
i3,25o,ooo  âmes  :  le  total  des  dépenses  publiques,  réparti 
entre  tous  les  habitans  ,  donne  donc  175  i/3  cents  ou  9  fr. 
45  cent,  par  tête.  Mais  il  suffit  de  jeter  un  coup-d'œil  rapide 
sur  ce  budget,  pour  s'apercevoir  qu'il  renferme  des  dé- 
penses extraordinaires  qui ,  ne  faisant  pas  partie  des  dé- 
penses fixes  du  gouvernement  fédéral ,  doivent  en  être 
déduites ,  si  l'on  veut  avoir  une  idée  exacte  du  système  éco- 
nomique des  Etats-Unis.  Le  chapitre  de  la  Dette  Publique 
co'mprend  ,  à  lui  seul ,  près  de  la  moitié  du  budget ,  et  l'on 
sait  cependant  que  la  dette  tout  entière  sera  éteinte  en 
i835.  Sur  les  12, 383, 800  dollars  qui  figurent  sous  ce  titre  , 
2,542,776  dollars  se  rapportent  au  service  des  intérêts;  les 
9,841,024  dollars  restans  ont  été  employés  au  rembourse- 
ment de  partie  du  capital  de  la  dette,  qui  provient  des  frais 
de  la  guerre  de  l'indépendance  et  de  la  dernière  guerre 
avec  l'Angleterre  ,  et  de  l'acquisition  des  Florides  et  de  la 
Louisiane.  La  dette  était,  au  i"'' janvier  i83i  ,  réduite  à  39 
millions  de  dollars,  et  10  millions  de  dollars  étaTJt  annuelle- 
ment consacrés  au  paiement  des  intérêts  et  à  l'amortisse- 
ment, ce  chapitre  toutenticr  sera,  dans  quatreans,  rayé  du. 
budget.  A  cette  époque,  la  contribution  de  chaque  citoyen, 
ne  sera  plus  que  do  100  cents  ou  5  fr.  35  cent. 

Il  ne  faut  toutefois  pas  oublier  que  les  vingt-quatre  états 
cpii  composent  l'Union  Américaine  étant,  non  pas  des  pro- 
vinces ou  des  départeniens,  mais  des  états  indépendans  ,  il» 
ont  chacun  ,  outre  le  budget  fédéral ,  leur  budget  particu- 
lier ,  comme  ils  ont  leur  constitution  spéciale.  Le  budget 
particulier  de  l'état  de  New-York  ,  qui  est,  sans  contredit , 
le  plus  grand  et  le  plus  Important  des  états  d'Amérique, 
s'élève,  en  prenant  la  commune  de  cinq  années,  à  35o,ooo 
dollars;  et  la  population  de  cet  état  étant  au  \"  juillet  iSSi 
de  deux  millions,  la  part  de  chaque  citoyen  est  de  17  i/a 
cents  ou  g5  centimes. 

Nous  avons  maintenant  tous  les  élémens  nécessaires  pour 
apprécier  le  montant  des  contributions  d'un  citoyen  de 
New -York.  Il  paie  actuellement 

9  fr.   45  c.  au  budget  fédéral , 
95  c.  au  budget  spécial. 

Total.   10  fi'.  4°  C- 

(i)  On  entend  par  Liste  cii'ile.  en  Amérique,  les  Irailemcns  de  tous  l«s 
emiiloyés  civils,  les  dépenses  du  congru»,  les  frais  de  bureau,  etc. 


*/i8 


LE  SEMEUR. 


En  .835  ,  après  l'ratinction  <Ie  la  dette,  il  ne  paiera  plus 
que  5  fi-.   35  c.  au  budget  fédéral, 

g5  c.  au  budget  spécial. 


Total.  ()  fr.   3o  c. 


Les  dépenses  fédérales  seront  aussi  successivement  rédui- 
tes par  la  cessation  de  diverses  chaiges  temporaires.  C'est 
ainsi  que  les  pensions  accordées  à  plus  de  iG.ooo  vétérans  , 
qui  ont  servi  dans  la  révolution,  s'éteindront  peu  à  peu  ; 
c'est  ainsi  encore  que  ,  lorsqu'on  aura  achevé  de  construire 
les  forleiesses  pai-  lesquelles  il  est  nécessaire  de  protéger 
certaines  frontières,  le  budget  du  département  de  la  giicire 
ssra  considérablement  diminué. 

On  se  fait  d'ailleurs  étrangement  illusion,  lorsqu'on  s'i- 
magine qnc  le  peu  d'importance  des  charges  et  la  prospé- 
rité'des  Etats-Unis  proviennent  de  ce  que  c'est  une  jeune 
contrée;  il  serait  au  contraire  facile  de  prouver  que  colle 
c  rconstance  même  rend  beaucoup  plus  lourde  les  contribu- 
tions. Les  Etats-Unis  embrassent  vingt  degrés  de  longitude 
et  viiif't  degrés  de  latitude,  leur  surface  égale  celle  delà 
France,  du  Portugal  ,  de  l'Espagne  ,  de  l'Italie  ,  de  l'Al- 
lemagne, de  l'Aulricbeelde  la  Turquie  d'Europe  réunies  et 
la  population  de  cette,  immet.se  étendue  de  pays ,  où  l'on 
rencontre  tous  les  degrés  de  la  ci  vdisation,  depuis  celui  oii  la 
hache  n'a  pas  encore  abattu  un  seul  arbre  des  forêts  jusqu'à 
celui  où  l'on  cultive  tous  les  arts,  ne  s'élève  pas  à'  qua- 
torze millions  d'âmes.  On  devrait  donc,  pour  se  faire 
une  juste  idée  des  dépenses  publiques,  baser  ses  calculs  sur 
la  superficie  et  non  pas  sur  la  population;  car  l'organisa- 
tion étant  partout  complète  ,  il  est  évident  que  le  maintien 
de  l'ordre  et  l'administration  de  la  justice  ne  coûteraient 
pas  beaucoup  plus,  si  la  population  ,  au  heu  d'être  encore 
si  peu  considérable ,  s'élevait  déjà  à  cent  millions  d'Iiabi- 
tans.  11  faut  en  effet  avoir  aujourd'hui  trente  cours  de  dis- 
trict ,  à  cause  de  l'étendue  du  pays  ,  tandis  que  s'il  n'était 
pas  plus  grand  que  la  France,  il  suffirait  d'en  avoir  trois 
ou  quatre  pour  le  même  nombre  d'habitans.  Il  faut  trans- 
porter à  grands  frais  ,  à  travers  un  pays  sauvage,  des  trou- 
pes et  des  munitions,  jusqu'aux  postes  militaires  les  plus 
éloignés,  qui  sont  à  une  distance  aussi  grande  de  Washing- 
ton que  l'est  celle  de  Paris  à  Saint-Pétersbourg.  On  pour- 
rait multiplier  ces  exemples  à  l'infini. 

La  neuvième  partie  de  toutes  les  dépenses  fédérales  est 
annuellement  couverte  par  la  vente  de  terres  appartenant 
à  l'Etat  et  qui  sont  livrées  à  la  culture  par  ceux  qui  les  ac- 
quièrent ;  quoique  celle  espèce  de  recettes  ne  soit  pas 
une  taxe,  puisque  celui  qui  paie  devient  en  échange  pro- 
priétaire, les  sommes  qui  ont  celle  origine  sont  compi'ises 
dans  1  évaluation  que  ÏNl.  Cooper  a  faite  des  contributions 
de  chaque  citoyen.  Les  autres  recettes  proviennent  2>rcsque 
uniquement  des  droits  de  douane. 

Les  employés  des  Etals-Unis  sont  bien  payés  ;  leur  traite- 
ment est  même  en  général  plus  élevé  que  ne  l'est  en  Eu- 
rope celui  des  hommes  qui  occupent  des  places  équivalen- 
tes. Si,  malgré  cela,  il  y  a  aux  Etats-Unis  une  si  forte  écono- 
jnie  sur  les  salaires,  il  faut  l'altribuerà  ce  que  dans  ce  pays 
il  n'v  a  aucune  sinécure;  on  y  exige  d'un  fonctionnaire  in- 
finiment plus  que  chez  nous. 

Le  service  militaire  y  est  beaucoup  plus  facile.  Le  gouver- 
nement fédéral  n'a  que  6ooo  hommes  sur  pied  ;  en  effet  , 
les  institutions  étant  fondées  sur  les  intérêts  généraux,  il 
n'est  pas  besoin  du  secours  de  la  force  pour  le  maintien  de 
l'ordre.  On  accorde  i  cpiuidaut  paie  entière  à  un  corps  d'of- 
ficiers suffisant  pour  une  aruiéc  di!  terre  et  de  mer  considé- 
rable ,  qu'on  ap])ollerait  sous  les  armes,  en  cas  d'invasion  ou 
rl'insurrecton.  Chaque  Etat  a  d'ailleurs  des  lois  particuliè- 
jles  pour  le  service  militaire;  il  est  rare  qu'on  exige  des  ci- 


toyens plus  de  deux  jours  d'exercice  par  an.  Personne  n'est 
obligé  de  fiire  partie  des  corps  réguliers:  ils  ne  se  compc"- 
sent  que  de  volontaires.  On  ne  voitguères  de  sentinelles  en 
Améiiqueqii'à  la  porte  des  piisons,  dans  les  villes  où  il  y 
a  garnison  et  à  bord  des  vaisseaux  de  guerre.  En  cas  de  ser- 
vice actif,  le  gouvernement  fournit  tout  ce  qui  est  néces- 
saire à  l'équipement.  La  paie  du  soldat  américain  est  alors 
]ilus  élevée  que  celle  du  soldat  d'aucun  autre pavs  du  monde: 
il  reçoit  5  dollars  par  mois  ou  go  centimes  par  jour.  Le  gou- 
vernement fédéral  a  des  arsenaux  sur  différens  points  da 
pays.  L'Etat  de  New-York  en  possède  onze,  et  son  artillerie 
est  forte  de  32o  pièces  do  canon. 

Les  frais  du  culte  ne  figurent  ni  dans  le  budget  fédéral  ni 
dans  les  budgets  particuliers  des  divers  Etats.  Ce  sont  les 
membres  des  différentes  Eglises  qui  s'imposent  volontaire- 
ment eux-mêmes  pour  y  pourvoir.  On  est  convaincu  aux 
Elats-Unis  qu'il  serait  al-sur Je  de  ftiire  contribuer  à  l'entre- 
tien d'un  culte  quelconque  des  citoyens  qui  v  sont  étrangers; 
et  cependant  i!  n'est  aucun  pavs  an  minidc  où  la  religion  soit 
plus  florissante.  En  beaucoup  d'endroits,  on  loue  les  places 
des  églises,  et  le  revenu  qu'elles  donnent  est  suffisant  pour 
le  traitement  des  pasteurs.  Cette  location  est  un  peu  moins 
chère  que  celle  des  chaises  dans  les  églises  catholiques  de 
France;  elle  n'est  donc  pas  un  impôt  de  plus;  bien  au  coni- 
traire  ,  elle  remplace  les  nombreux  millions  qui  figurent 
au  budget  pour  les  cultes.  On  peut  évaluer  à  552, 8oo  dollars 
les  frais  des  divers  cultes  dans  l'Etat  de  New-York. 

L'instruction  de  la  jeunesse  est  aussi  une  des  fortes  dépen- 
ses étrangères  aux  deux  budgets.  On  ne  sait  pas  généraliimcnt 
que  la  proportion  des  enfans  aux  adultes  est  beaucoup)  plus 
forte  en  Amérique  qu'en  Europe.  Sur  les  onze  millions  de 
blancs  des  Etats-Unis,  2,5oo,ooofréqurntont  probablement 
les  écoles.  Aussi  peut-on  dire  que  dans  l'Etat  de  New-York 
lesalairedes  maîtres  d'école  excède  de  5o  pour  loo  le  budget 
de  l'Etat,  c'est-à-dire  les  traitemens  réunis  du  gouverneur, 
des  législateurs,  des  juges  et  de  tous  les  autres  fonction- 
naires. Cette  dépense  s'élèvt  à  58o,52o dollars  par  an. 

L'entretien  des  pauvres,  qui  sont  tous  ou  des  malades,  ou 
des  infirmes,  ou  des  orphelins,  ou  des  veuves  chargées  de 
famille,  ou  des  étrangers,  coule  annuellement,  dans  l'Etat 
deNevF-York,246,'j52  dollars.  Ces  trois  sommes  rénnies  fiii>- 
luent  ensemble  1,880,072  dollars,  qui,  repartis  entre  les 
deux  millions  d'habitans  de  l'Etat  de  New-York,  donnent 
pour  chacun  nue  dépense  de 3  fr.  65  c. 

La  contribution  pour  le  budget  fédéral  est  de     g        ^5 

Celle  pour  le  budget  de  l'Etat  de  New-York 

de 95 


ToTAi 14  fr.  5o  c. 


Ainsi,  au  moyen  d'une  contribution  de  \'\  fr.  5  c.  par 
tôle,  les  citoyens  de  cet  Etal  jouissent  des  avantages  du  gou- 
vernement fédéral  et  du  gouvernement  spécial ,  rembour- 
sent annucllemenl  le  quart  de  la  dctie  nationale,  paient  le 
clergé  ,  soutiennent  les  pauvres  et  envoient  tous  leurs  enfans 
à  l'école! 

Ces  faits  sont  intéressans  et  nous  savons  d'autant  plus  de 
gréa  M.  Cooper  de  les  avoir  jjubliés  que  l'on  connaît  à  peine 
en  France  le  régime  intérieur  des  États-Unis.  Nos  biblio- 
thèques possèdent  peu  d'ouvrages  sur  l'histoire  de  celte 
contrée  qu'attendeutde  si  grandes  destinées.  Eu  Angleterre 
même,  on  a  quelque  peine  à  se  procurer  tous  les  documeiis 
qui  s'v  rapportent,  tellement  que  M.  Grahame  ayant  voulu 
publier  ,  il  y  a  quelque  temps-,  un  ouvrage  sur  les  Coni- 
menceinens  et  lesprogrès  des  Etals-Unis,  il  dut  aller  à  Goct- 
tingue,  pour  compléter  ses  recherches,  dans  la  bibliollièque 
de  celte  ville,  qui  est  plus  riche  en  ouvrages  sur  l'Amérique 
que  ne  le  sont  toutes  celles  de  l'Angleterre  cl  de  la  France. 


LE  SEMEUR. 


149 


Ce  pays  présente  d'ailleui-s,  sous  beaucoup  d'autres  rap- 
ports que  celui  de  sou  système  économique  ,  un  spectacle 
intércssaut  aux.  esprits  observateurs.  Les  uns  admirerontla 
l'écondité  de  son  sol  qu'arrosc'nt  des  fleuves  immenses,  et 
que  n'ont  pas  encore  Ritigué  de  nombreuses  moissons  ,  et 
cette  progression  juscpi'aiors  inouïe  d'une  jiopulalion  qui 
se  voit  sans  cesse  obli(;éc  à  de  4iouveaux  enipiélernens  sur 
les  limitesdu  désert.  Les  autres  contcmplerontavcc  surprise 
le  degré  d'industrie  et  de  civilisation  auquel  est  si  rapide- 
ment arrivée  cette  terre  naguèrcs  incoiiniie  et  sauvage  ,  et 
qui  ne  se  distingue  plus  de  notre  vieille  Europe  que  par 
l'absence  des  anciens  édifices  et  des  ruines  qui  atteslentr  le 
souvenir  des  siècles  passés.  Quant  à  nous ,  le  trait  de  ce  vaste 
tableau  qui  nous  intéresse  le  plus  vivement,  c'est  l'esprit 
religieux  que  manifeste  ,  eu  toutes  circonstances  ,  ce 
peuple  auquel  il  est  donné  de  présenter  le  premier  l'exemple 
d'une  lolérance'parfaite  qui  ,  bien  loin  d'engendrer  l'indif- 
férence et  11  froideur,  s'allie,  au  contraire,  avec  le  zèle  le 
plus  pur  et  le  plus  ardent.  C'est  un  fait  que  nous  avons  déjà 
eu  plus  d'une  occasion  de  signaler  et  sur  lequel  nous  revieu 
droiis  encore  souvent. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

Discours,  par  A.  Viivet;  i  vol.  in-8'  de  xij  et    160  piges. 
CliezRisler,  rue  de  l'Oratoire,  n"  6.  Prix  :  1  fr.  5o  c, 

DEUXIÈME    ET    DERNIER    ARTICLE. 

Les  discours  de  M.  Viuet  constituant,  par  leur  forme 
comme  par  leur  doctrine,  un  enseignement  cbrétien  qui 
répond  parfaitement  à  notre  principale  mission  ,  nous  ne 
saurions  mieux  f.iire  que  de  continuer  ici  les  citations  que 
nous  avons  commencées  dans  notre  précédent  numéro. Avant 
d'aborder  la  seconde  partie  de  l'onviage  ,  qu'il  nous  loit 
permis  de  reproduire  encore  quelques  fragmens  d'un  dis- 
cours qui  appartient  à  la  partie  apologétique. 

La  Foi. 

.  «Les  religions  humaines  et  la  religiou  de  Jésus-Ghrisl  sont, 
,  --  sur  le  principe  de  la  foi,  dans  la  vérité  philosopluque  ,  avec 
^  cette  extrême  différence  qu'il  n'v  a  dans  les  jjremières  qu'un 
Jaible  et  inutile  commencement  de  vc'rité  ,  et  que  dans  la 
seule  religion  do  Jésus-Christ  se  trouve  la  vérité  dans  toute 
sa  plénitude  et  dans  toute  son  énergie. 

^^  »  Je  dis  d'abord  que  les  religions  b.umaines  ont  rendu 
témoignage  à  la  vérité  philosophique  en  plaçant  la  foi  à 
leur  base,  ou  plutôt  qu'elles  sont  elles-mêmes  un  hommage 
à  la  vérité,  en  ce  que, par  leur  existence  seule,  elles  ont  pro- 
clamé la  nécessité  et  la  dignité  de  la  foi. 

»  Si  je  ne  vois  la  marque  des  dons  dans  ses  mains  ,  et  si 
je  ne  mets  le  doigt  dans  la  marque  des  clous  et  ma  main 
dans  son  cote',  je  ne  le  croirai  point.  Ce  mot  de  Thomas  est 
le  mot  favori  du  vulgaire  des  raisonneurs.  La  sagesse  dont 
ils  se  piqnentconsiste  à  ne  rien  croire  que  sur  le  témoignage 
immédiat  des  sens  ou  apiès  une  démonstration  rigoureuse. 
Ils  ne  seraient  point  en  faute  s'ils  se  bornaient  à  prétendre 
qu'on  ne  peut  croire  sans  fjuclquc  raison  de  croire.  Mais 
ces  raisons  de  croire  se  peuvent  trouver  ailleurs  cpic  dans 
le    rapport  des    sens    ou   dans    l'évidence    uialhéinaticpie. 
Combien  de  choses  dont  ni  les  sens  ni  le  laisonnemenl  ne 
peuvent  nous  j)rocurer  la  connaissance  ,  et  que  toutefois  il 
faut  croire  !  Les  vérités  les  plus  fondamentales  ,  celles  sur 
lesquelles  repose  la  vie  entière,  sont  d'une  telle  nature  que 
qui  entreprendrait  de  lesdémontrer  ne  ferait  piobablement 
que  les  obscurcir.  Si  nous  attendions  toujours  pour  agir  la 
preuve  de  la  bonne  foi  des  autres  ou  l'expérience  person- 
nelle d'un   fait  quelconque  ,  crovez-vous  que  nous  agirions 
fort  souvent?  Eh  bien  !  cette  force  qui  supplée  l'évidence, 
cette  force  qui  ,  au  moment  oii  l'homme  ,   s'avauçanl  dans 
l'océan  de  la  pensée  ,   commence  à  perdre  pied  et  se  sent 
surmoulé  par  les  eaux  ,  celte  force  qui  le  prend  alors  ,  le 
soulève,  le  soutient ,  et  le  fait  nager  à  travers  l'écume  du 


doute  jusqu'au  port  tranquille  et  pur  de  la  certitude  ,  c'est 
l.iyi)/  La  foi  n'est  pas  l'adhésion  forcée  et  passive  d'uu 
esprit  vaincu  par  des  preuves  j  c'est  une  force  de  l'âme  aussi 
inexplicable  dans  sou  principe  qu'aucune  des  qualités  nati- 
ves qui  distinguent  l'homme,  force  qui  n'attend  |)as  que  la 
vérité  vienne  à  elle,  mais  qui  la  provoque,  lui  fait  appel, 
l'oblige,  pour  ainsi  dire,  à  se  lever  devant  elle. 

»  La  foi  n'est  pas  non  plus  la  crédulité;  l'homme  le  plus 
crédule  n'est  pas  toujours  celui  qui  croit  le  mieux.  La  cré- 
dulité n'est  que  la  servile  complaisance  d'un  esprit  faible, 
tandis  que  la  foi  réclame  tout  le  ressort  et  toute  la  vigueur 
de  l'ànie. 

1)  Ou  ne  s'avancerait  pas  trop  en  disant  qu'elle  est  le  point 
de  départ  de  toute  action  ,  puisqu'agir  c'est  quitter  la  posi- 
tion calme  du  présent  et  porter  la  main  sur  l'avenir  ;  mais 
ce  qui  est  sûr  au  moins,  c'est  ipie  la  foi  est  la  source  de  tout 
ce  qui  porte  aux  veux  des  hommes  un  caractère  de  dignité 
et  de  force  Les  aines  vulgaires  veulent  voir,  toucher,  pal- 
l)er  ;  les  autres  ont  l'œil  de  la  foi  el  elies  sont  grandes. 
C'est  toujours  pour  avoir  eu  foi  aux  autres,  à  soi-même,  au 
devoir  ou  à  la  Divinité  que  les  hommes  ont  fait  de  grandes 
choses.  Dans  les  grandes  crises,  dans  les  grandes  détresses  , 
la  chance  favorable  a  été  pour  celui  qui  a  espéié  contre 
toute  espérance.  Et  l'on  peut  mesurer  la  grandeur  des  indi- 
vidus et  des  peuples  exactement  à  la  grandeur  de  leur  foi 
A  quoi  a  pu  tenir  la  longue  durée  de  certaines  formes  de 
gouvernement,  ùecertainesinstitutionscju'aujourd'hui  nous 
trouvons  si  peu  conformes  au  droit  et  à  la  raison  ?  A  la  Foi 
des  peuples,  à  un  sentiment  peu  raisonné,  mais  énergique 
et  profond,  à  une  sorte  de  religion  politique.  Il  est  bon 
qu'un  gouvernement  soit  juste,  qu'u.ie  dvnastie  soit  bien- 
faisante, qu'une  institution  soit  raisonnable;  mais  la  foi 
peut  jusqu'à  un  certain  point  suppléer  ces  choses,  et  ces 
choses  ne  suppléent  pas  toujours  la  foi. 

»  Les  religions  ont  rendu^hominage  à  une  vérité,  satis- 
f lit  à  un  besoin  ,  en  fouinissant  aux  hommes  un  objet  de 
foi  supérieur  par  sa  nature  à  tous  les  autres.  Je  ne  parle 
que  de  leur  intention;  car  en  réalité,  ([ii'ont-olles  fait?  Zlles 
ont  II  onipé  le  besoin  qu'elles  prétendaient  satisfaire. 

»  Et  d'abord,  elles  étaient  de  pures  inventions  humaines. 
Ce  n'est  pas  que  la  foi ,  considérée  comme  mobile  d'action 
et  source  d'énergie,  ait  absolument  besoin  de  reposer  sur 
la  vérité.  Mais  ce  qui  est  faux  ne  saurait  durer,  et  doit  faire 
place  tout  au  moins  à  une  nouvelle  erreur.  La  foi  à  des  in- 
ventions humâmes  peut  être  ferme  et  vive  tout  le  temps  qu'il 
v  a  proportion  entre  ces  inventions  et  le  degré  de  culture 
des  esprits;  celte  époque  passée,  la  foi  s'évapore  graduel- 
lement ,  laissant  à  sec,  pour  ainsi  dire  ,  une  classe  après  l'au- 
tre de  la  société. 

»  Sons  un  antre  rapport,  la  foi  des  païens  est  encore  moins 
recommandable.  Elle  est  entièrement  étrangère  au  perfec- 
tionnement de  Ihomme  moral  ;  souvent  même  elle  y  est  di- 
rectement contraire.  Elle  se  propose  de  consoler  l'homme, 
plus  souvent  de  le  dominer  ;  nulle  part  elle  n'a  pour  dernier 
but  de  le  régénérer.)) 

»  Dirons-n'jus  C[uelqne  chose  de  la  foi  des  déistes  ?  Pour 


l'apprécier  au  plus  juste  dans  une  épocpie  comme  la  nôtre  , 
il  faudrait  pouvoir  la  dépouiller  d'abord  de  ce  qu'elle  a  in- 
volontairement emprunté  à  l'Evangile.  Le  déisme  de  nos 
jours  est  plus  ou  moins  coloré  de  christianisme;  c'est  poura 
quoi  il  ne  va  pas  nécessairement,  comme  celui  de  l'antiqui- 
té, se  fondre  et  se  dissoudre  dans  le  fatalisme.  Mais,  quel 
qu'il  puisse  cire,  el  à  le  prendre  dans  ses  meilleurs  exem- 
plaires, avouons  que  la  foi  du  déiste  n'est  qu'une  opinion  , 
une  opinion  très  vague  ,  très  chancelante,  et  qui,  commis 
mobile  d'action,  ne  vaut  pasla  foi  des  païens.  Que  ledéismfv 
ait  au  moins  des  fakirs,  qui  se  fassent,  pour  plaireà  leur  di- 
vinité, écraser  sous  les  roues  de  son  char,  et  nous  avouerons 
que  le  déisme  est  une  religion. 

Aussi  ne  vovons-nous  pas  sans  une  espèce  de  plaisir  lès 
incrédules  de  nos  jours,  ne  sachant  cjue  faire  de  leur  religion 
naturelle,  et  poursuivis  du  besoin  de  croire ,  s'adresser  fran- 
chement à  d'autres  objets  ,  et  se  faire  ,  chose  remarquable  " 
une  religion  sans  divinité.  Je  ne  parle  pas  ici  des  avares  , 
qui  ,  selon  saint  Paul  ,  sont  de  véritables  idolâtres,  ni  des 
sensuels,  qui,  selon  le  nu' me  apôtre  ,  font  de  leur  ventre 
1   leur  dieu.  11  est  des  âmes  qui  sont  tonibéejmoms  bas  ,  qui  , 


150 


LE  SEMEUR. 


moiiis  infidèles  à  leur  orij;ine,  ont  conservé  le  besoin  ,  la 
soif  de  l'infini ,  mais  qui  en  ont  désappris  le  vrai  nom.  Ce 
besoin  de  divinité  et  de  reli{;ion  qui  les  tounnente  a  leur 
insu,  leur  fait  chercher  sur  la  terre  quelque  objet  d  adora- 
tion ;  car  il  fuit  que  l'hoinine  adore  quelque  chose.  Il  est 
difficile  de  dire  comment  on  parvient  à  revêtir  d'un  carac- 
tère d'infini  des  objets  dont  la  nature  finie  doit  incessam- 
ment nous  frapper;  mais  il  est  sûr  que  cette  illusion  est  fré- 
quente. L, -s  uns  font  de  la  science  l'i^jet  de  leur  culte 
passionné;  les  autres,  évoquant  devant  eux  le  génie  de 
l'humanité,  ou,  comme  ils  disent,  son  idéal,  vouent  a  son 
perfectionnement,  à  son  triomphe,  également  idéal ,  tout 
ce  qu'ils  ont  d'affection  ,  dépensée  et  de  force.  D'autres  en- 
core, et  c'est  dcnosjours  leplusgiand  nombre,  se  sont  laitune 
religion  de  la  liberté  politique;  le  triomphe  de  certains 
principes  de  droit  dans  la  société  est  pour  eux  ce  qu'est  pour 
le  Chiéiien  le  règne  de  Dieu  et  la  vie  éternelle  ;  ils  ont  leur 
culte,  leur  dévotion,  leur  fanatisme;  et  ces  mêmes  hommes 
qui  sourient  avec  pitié  du  mysticisme  des  sectes  chrétien- 
nes ,  ont  aussi  leur  mysticisme  ,  moins  tendre,  moins  spiri- 
tuel ,  mais  plus  inconcevable. 

»  En  dépit  de  lous  les  efforts  contraires  et  de  toutes  les 
prétentions  ,  chacun  a  sa  religion,  n'en  doutez  pas,  chacun 
a  son  culte;  chacun  déifie  quelque  chose;  et  quand  ou  ne 
sait  quelle  idée  encenser,  on  se  déifie  soi-même. 

))  C'est  par-là  que  l'infidélité  a  commencé  dans  le  jardin 
d'Eden;  et  comme  c'a  été  son  commencement,  c'est  son 
dernier  terme.  Au  fond,  toutes  les  autres  apothéoses,  si 
nous  y  regardons  de  près,  reviennent  à  celle-là.  Dans  la 
science,  dans  la  raison,  dans  la  liberté,  c'est  à  soi-même 
qu'on  rend  hommage  ;  néanmoins  la  foi  en  soi-même  se 
produit  aussi  comme  un  culte  à  part,  qu'il  vaut  la  peine 
d'observer.  Il  consiste  dans  le  cercle  vicieux  le  plus  absurde. 
Le  sujet  et  l'objet  se  confondant  en  une  même  individua- 
lité, l'adorateur  s'adore,  lecroyant  croit  en  lui;  c'est-à-dire, 
puisque  le  culte  suppose  toujours  un  rapport  d'inégalité  , 
que  le  même  individu  se  trouve  inférieur  à  lui-même,  et, 
puisque  la  foi  suppose  luie autorité,  que  l'autorité  se  soumet 
a  l'autorité  même.  Ce  renversement  d'idées  ne  nous  frappe 
plus,   depuis   que  nous  avons  fait  entrer  dans  notre  esprit 

I  inconcevable  opinion  que  nous  sommes  quelque  chose  par 
nous-mêmes,  et  que  la  branche  peut  subsister  indépendam- 
ment du  tronc;  dès  lors  il  faut  bien  que  nous  soyons  à  la 
fois  au-dessus  et  au-dessous  de  nous-mêmes  ,  que  le  moi  se 
trouve  l'arbitre  du  moi .  et  pi'.is  à  son  tour  le  moi  serviteur 
du  moi.  C'est  ainsi  que  vivent  par  choix  et  par  système  des 
hommes  qui  passent  pour  sages.  Ils  ont  foi  en  eux-mêmes, 
à  leur  sagesse,  à  leur  force,  à  leur  volonté,  à  leur  vertu  ; 
et  lorsque  cette  foi  est  parvenue  à  s'enraciner  fortement 
dans  le  cœur,  elle  est  capable  de  produire  au  dehors  de 
très-grands  effets.  J'ai  dit  grands  ;  mais  je  vous  renvoie, 
là-dessus,  à  l'apôtre  saint  Paul,  qui  nous  déclare  que  «  ce 
»  qui  est  grand  devant  ics  hommes  est  abomination  devant 
»   Dieu.  » 

«  Et  ne  croyez  pas  môme  qu2  cette  foi  ait  toujours,  dans 
sa  sphère  propre,  toutes  les  prérogatives  qu'on  lui  attribue. 

II  est ,  je  l'avoue  ,  des  âmes  inflexibles  ,  que  l'âge  roidit  en- 
core, et  qui  meurent  dans  leur  superstition;  fanatiques,  jus- 
qu'à la  fin,  de  lumières,  de  civilisation  et  de  liberté.  Mais 
la  plupart  se  désabusent  et  se  déprennent  avant  de  mourir; 
en  en  a  vu  plusieurs  se  rire  de  leur  premier  culte  et  rouler 
sous  leurs  pieds  avec  dédain  les  débris  de  leurs  anciennes 
idoles.  L'âme  se  rassasie  aisément  de  ce  qui  n'est  pas  vrai;  et 
le  dégoût  alors  se  proportionne  à  l'entliousiasme.  Vous  y 
viendrez,  vous  qui  croyez  à  !a  régénération  de  l'espèce  hu 
maine  par  la  liberté  politique  ;  vous  qui  n'avez  pas  vu  que 
jusqu'à  ce  que  l'homme  se  soit  rendu  esclave  de  Dieu,  il  n'y 
a  point  pour  lui  de  liberté  ;  vous  gémirez  sur  vos  rêves, 
que  les  passions  populaires  auront  peut-être  ensanglantés. 
Vous  y  viendrez,  vous  qui  étiez  siirs  de  votre  générosité 
native,  de  la  libéralité  de  vos  sentimeiis,  de  la  pureté  de  vos 
intentions,  vous,  en  un  mot ,  qui  aviez  foi  en  vous-mêmes. 
Quand  mille  cliutes  humiliantes  vous  auront  convaincus  de 
votre  faiblesse ,  quand  ,  désabusés  sur  les  autres,  vous  le  se- 
rez encore  sur  vous-mêmes,  quand  vous  direz  comme  Bru- 
tus  :  O  vertu  ,  tu  n'es  qu'un  fantôme!  que  vous  restera-t- 
il?  ce  qui  est  resté  à  tant  d'autres  :  les  plaisirs  de  l'égoïsme 


ou  de  la  sensualité,  dernier  fond  de  toutes  les  erreurs,  ré- 
sidu impur  de  tous  les  faux  systèmes;  à  moins  toutefois 
qu'il  ne  vous  soit  donné  alors  d'accepter,  en  échange  de  la 
foi  qui  vous  délaisse,  une  foi  meilleure  qui  ne  délaisse  ja- 
mais. 1) 

M.  Vinet  termine  ce  discours  par  une  esquisse  rapide  des 
caractères  de  la  foi  chrétienne.  Il  démontre  que  si!,  à 
l'exemple  des  autres  croyances,  cette  foi  rend  hommage  à  un 
besoin  do  l'âme  humaine,  elles  a  sur  ces  dernières  l'im- 
mense avantage  de  salisfiire  pleinement  ce  besoin  ;  qu'elle 
fournit  à  l'homme  un  principe  d'énergie  qui,  par  son  in- 
tensité ,  la  généralité  de  son  application  ,  l'élévation  de  sa 
tendance,  sa  certitude  enfin,  la  distingue  essentiellement  de 
toute  autre  foi ,  et  en  fait  un  tvpede  perfection  qu'aucune 
invention  humaine  ne  réalisa  jusqu'ici.  Pour  ces  dernières 
pages,  nous  devons  renvover  le  lecteur  à  l'ouvrage  ;  car 
en  nous  laissant  aller  au  plaiser  d'y  puiser  encore  des  ci- 
tations, nous  prendrions  sur  le  peu  d'espace  qui  nous  reste 
pour  des  fragmens  d'un  autre  discours. 

Sun    LE    TRINCIPE    DE    LA    MORALE    CHRETIENNE. 

«  S'il  y  a  une  morale  religieuse,  c'est-à-dire  un  système  de 
devoirs  envers  le  Créateur,  il  faut,  n'cst-il  pas  vrai,  un 
mobile  quelconque  en  nous  pour  nous  porter  à  la  pratique 
de  ces  devoirs?  On  en  convient,  Peut-il  y  avoir  un  autre  mo- 
bile que  l'un  des  deux  suivans ,  l'intérêt  et  le  dévouement? 
Non  ,  il  n'est  pas  possible  d'en  concevoir  un  troisième.  Eh 
bien  !  à  ces  deux  mobiles  répondent  deux  systèmes  que  nous 
allons  examiner. 

»  D'après  le  premier  de  ces  systèmes,  chaque  homme  ar- 
rive dans  le  monde  avec  des  facultés  entières  ,  des  obliga- 
tions qui  y  correspondent ,  et  l'attente  d'un  sort  propor- 
tionné à  la  manière  dont  il  aura  employé  ces  facultés  et 
rempli  ces  obligations.  Il  y  a  un  contrat  tacite  entre  Dieu  et 
lui.  Il  y  a  un  engagement  réciproque.  L'homme  promet 
l'obéissance  et  Dieu  le  bonheur.  Qui  fera  le  bien  sera  récom- 
pensé, qui  fera  le  mal  sera  puni.  C'en  est  assez  pour  nous 
faire  pratiquer  tous  nos  devoirs. 

»  \,' intérêt  ail  donc,  dans  ce  premier  système  ,  le  mobile 
qu'on  nous  propose  ;  un  intérêt  sans  doute  très-élevé  ,  et  le 
plus  immense  de  tous  ,  mais  un  intérêtcnfin.  Or,  qui  ne  voit 
du  premier  regard,  combien  ce  mobile  est  insulfisantetdé- 
fectueux?  Et  d'abord  ,  ce  principe  introduit  dans  la  morale 
un  clément  étranger,  on  peut  même  dire  hostile,  puisque 
la  vertu  est  essentiellement  le  sacrifice  du  moi.  Ce  principe 
ne  manifeste  pas  d'abord  tout  ce  qu'il  a  de  contraire  à  la 
morale  ;  mais  laissez-le  agir  ,  et  bientôt  il  aura  tout  envahi  ; 
bientôt  il  vous  fera  connaître  que  le  résultat  fiiit  toute  la 
valeur  des  actions;  que  le  produit  net  ou  la  perte  définiti- 
v.e  leur  donne  leur  caractère  essentiel  ;  le  bien  n'est  plus 
bien  par  lui-même:  il  n'est  bien  qu'en  tant  qu'il  assure 
le  bonheur;  le  vice  également  n'est  plus  vice  en  lui-même: 
il  n'est  vice  qu'en  tant  qu'il  expose  au  malheur.  On  n'a 
qu'à  attacher  des  promesses  au  vice,  il  deviendra  vertu; 
des  menaces  à  la  vertu  ,  elle  deviendra  vice.  Et  pourtant , 
si  la  morale  n'est  pas  un  vain  mot,  il  faut  que  la  vertu, 
détachée  de  ses  espérances  ,  soit  encore  quelque  chose  ; 
que  le  vice  détaché  de  ses  dangers,  soit  encore  quelque 
chose.  Ce  n'est  pas  tout:  n'oublions  pas  qu'il  s'agit  d'une 
morale  religieuse  ,  de  devsirs  dont  Dieu  est  l'objet  ;  mais  le 
premier  de  tous  ces  devoirs,  le  seul  à  bien  dire,  c'est  l'a- 
mour; la  loi  n'est  accomplie  que  par  l'amour:  or  ,  jamais 
l'intérêt,  porté  à  sa  plus  haute  puissance,  jamais  l'égoïsme 
le  plus  perfectionné  ne  s'élèvera  jusqu'à  l'amour;  on  peut, 
par  intérêt,  donner  tout  son  bien  pour  la  nourriture  des 
pauvres  et  son  corps  pour  être  brûlé;  mais  on  ne  peut  pas 
plus  ,  par  calcul  ,  se  décider  à  aimer,  qu'on  ne  saurait  du 
choc  de  deux  glaçons  tirer  la  moindre  étincelle. 

Dégoûtés  de  cette  morale  tout  égoïste,  d'autres  esprits  ont 
rêvé  un  autre  système.  Ils  ont  absolument  exclu  l'intérêt  , 
et  ont  prétendu  cultiver  la  vertu  pour  la  vertu  même.  «  La 
vertu  ,  disent-ils  ,  n'est-elle  pas  ,  indépendamment  des  biens 
qu'elle  procure,  digne  de  recevoir  tous  nos  hommages  et 
d'occuper  toutes  nos  pensées?  Dieu ,  qui  est  la  vérité,  la 
beauté  ,  la  bonté  suprême  ,  a-t-il  besoin  de  nous  encourager 
par  des  promesses ,  de  nous  effrayer  par  des  menaces  pour 
obtenir  notre  obéissance?  Nous  rougirions,  en  le  servant, 


LE  SEMEUR. 


f5t 


(Je  coiUi-  ù  d'autres  impulsions   que  celles   qui  résultent  de 
ses  perfections  mêmi-s.  » 

«Qui  de  nous  ne  souscrira  do  bon  to.-ur  à  ce,  système  éle- 
vé Priais  d'un  autre  côte,  qui  le  réalisera?  Il  est  beau  ,  ce 
système  ,  il  est  noble  ,  il  est  vrai;  il  n'a  qu'un  seul  défaut  , 
c'est  d'être  impraticable.  TrèveauM  raisonnenienset  laissons 
parler  les  faits.  Où  sont-ils  ceux  qui  servent  Dieu  par  pur 
anionr?  Que  dis-je  ,  où  sont-ils  ceux  qui  aiment  Dieu  ?  Ne 
cherchons  point  à  nous  abuser:  ces  émotions  fuj^itivcs   que 
nous  fait  éi>rouver  la  pensée  du  Créateui-  ou  li  vue  de  ses 
œuvres  merveilleuses  ,  ces  impressions  supeificiellcs  ,  étran- 
pères  d'ailleurs  à   tant  de  cœurs,  tout  cela    n'est  point  de 
l'amour.  Si  nous  u'aimous  Dieu  que  quand  nous  nous  plai- 
sons à  lui  subordonner  nos  pensées,  nos   afi'ections,    nos 
vœux  ,  notre  vie  entière;   si  nous  n'aimons  Dieu  que  lors- 
que nous  avons  perdu ,  noyé  notre  volonté  dans  la  sienne  ; 
si  nous  n'aimons  Dieu  que  lorsque  l'ofl'enser  nous  paraît , 
dès  ici-bas,  le  plus  grand  des  malheurs,  l'unique  malheur  , 
et  lui  plaire  la  plus  grande,  la  seule  félicité;  si  nous  n'aimons 
Dieu  que  lorsque  notre  cœur  met  entre  les  créatures  et  lui 
la  même  distance  qu'il  y  a  mise  Uii-même...  qui  est-ce  qui 
l'aime  ?  Il  est  vrai    que  le  mondain  s'éciie  assez  souvent  : 
J'aime  Dieu  sans   doute,  et  qui  est-ce  qui  no  l'aime  pas? 
mais  rien  précisément  ne  marque  mieux  l'égarenicnt  de  notre 
creur  que   la  témérité   de  cette  prétention.  Celui  qui   com- 
mence à  aimer  Dieu  est  le  premier  à  s'effrayer  de  son  indif- 
férence pour  Dieu. 

»  Faites  ceci  et  vous  vivrez,  nous  disent  la  plupart  des 
moralistes  et  même  les  Ecritures  de  l'Ancien-Testament. 
C'est-à-dire,  (si  nous  avons  égard  à  la  spiritualité,  à  la  per- 
fection de  la  loi)  :  faites  l'impossible,  et  vous  vivrez;  faites 
l'impossible,  si  vous  ne  voulez  périr. 

»  Il  fallait  bien  qu'une  telle  morale  fût  enseignée  dans 
ce  monde  ;  il  fallait  même  que  Dieu  la  fît  prêcher  dans 
l'ancienne  alliance  :  il  faut  encore  de  nos  jours,  qu'elle 
soit  prcchée  parmi  ceux  qui  résistent  à  l'Evangile  ,  parce 
qu'il  faut  qu'on  apprécie  le  rachat  d'après  la  dette  et  le  re- 
mède d'après  le  mal.  Il  faut  que  ceux  qui  lepousseiU  Jésus- 
Christ  apprennent  combien  ilssontloin  d'accomplir  la  loi,  et 
combien  ds  ont  besoin  qu'un  autre  y  satisfasse  pour  eu!i.De 
cette  mauière ,  la  loi  ou  la  morale  est  vraiment  itii  précepteur 
qui  mène  à  Christ. 

»  Mais  pour  celui  que  le  sentiment  de  ses  péchés  et  de  son 
impuissance  a  mené  à  Christ  commence  un  autre  régime, 
une  autie  morale.  La  loi  lui  avait  dit  -.faites  ces  choses 
et  vous  vivrez  ;  l'Evangile  lui  dit  :  vous  vivrez, J'aites  donc 
ces  choses.  Eu  deux  mots  ,  dans  la  morale  oïdinaire  ,  l'o- 
béissance précède  etproduit  le  salut  ;  dans  la  morale  de  i'E- 
vangile,  le  salut  précède  et  produit  l'obéissance. 

»  On  commence  par  nous  déclarer  q;ic  nous  sommes  sau- 
vés, non  par  nos  œuvres,  mais  indépendamment  de  nos  œu- 
vres, mais  avant  nos  œuvres.  Ou  nous  soulage  par  là  de 
l'intolérable  fardeau  que  faisaient  peser  sur  nous  les  obliga- 
tions et  les  teireurs  de  la  loi.  On  met  notre  cœur  à  l'aise  et 
au  large.  On  lui  rend  la  liberté.  Et  de  cette  liberté,  quel 
usage  en  tait-il?  C'est  ici  qu'est  la  beauté  du  svstème  évan- 
gélique.  Joyeux  de  ses  terreurs  dissipées,  heureux  de  sou 
affranchissement,  tranquille  sur  sou  avenir,  mais  surtout 
admis  enfin  à  contempler  Dieu  dans  la  complète  manifesta- 
tion de  son  amour,  sùrde  Dieu  dont  labonté  ne  connaît  point 
de  repentir,  disons  tout  en  un  mot,  conquis  par  la  recon- 
naissance ,  il  se  sent  saisi  du  désir  de  tout  faire  pour  celui 
qui  l'a  aiiné  le  premier,  et  qui  s'est  tlonné  lui-même  pour 
lui.  //  aime  beaucoup  parce  qu'il  lui  a  e'té  beaucoup 
pardonne.  Négligera-t  il  la  loi  ?  Au  contraire,  elle  lui  de- 
viendra plus  chère  et  plus  sacrée  ;  mais  il  la  cultivera  dans 
un  autre  esprit,  comme  la  loi  d'amour  d'un  père  et  d'un 
sauveur. 

»  D'ailleurs,  quand  la  morale  ordinaire  ,  j'entends  celle 
qui  repousse  le  dogme  de  l'expiation  ,  serait  en  état  de  pro- 
duire les  mêmes  effets,  les  mêmes  œuvres  que  la  morale 
évangéKque  ,  celle-ci  n'en  aurait  pas  moins  un  caractère 
éclatant  de  supériorité.  Car  ,  aius4,xjue  l'a  judicieusemei.t 
remarqué  un  écrivain  moderne,  la  Vertu,  ôuns  l'une,  n'est 
que  le  moyen;  dans  l'autre,  elle  est  le  but.  Dans  l'une,  Dieu 
est  servi  comme  moven  de  bonheur,  dans  l'autre,  il  est  adoré 
pour  liii-inèaie.  Dj:is  l'une,  nous  ne  pouvons  nous  dégager 


de  vues  mercenaires;  dans  l'-aulrc,  nous  n'obéissons  qu'à 
une  impulsion  généreuse  et  pure.  Dans  l'une  ,  il  y  a  crainte 
servile;  dans  l'autre,  il  y  a  crainte  filiale.  Dans  l'une,  d  y  a 
intérêt  et  par  conséquent  esclavage;  dans  l'autre,  tout  est 
amour,  c'est-à-dire  liberté. 

»  V^ous  pouvez  juger  si  c'est  une  doctrine  immorale  que 
celle  qui  enseigne  que  tous  nos  efforts  ne  sauraient  nous  ob- 
tenir le  salut,  et  qu'il  n'y  a  rien  à  faire  pour  le  mériter. 
Vous  savez  maintenant  que  cette  doctrine  est  celle  de  1  a- 
mour;  et  de  l'amour  en  deux  sens  à  la  fois  :  il'uu  amour 
miséricordieux  de  h  part  de  Dieu,  d'un  amour  de  recon- 
naissance de  la  part  de  l'homme.  Ce  n'est  pas  un  marche, 
c'est  une  libre  alliance  entre  Dieu  qui  nous  a  aimés  le 
premier  et  nous  qui  l'aimons  à  cause  de  son  amour  même. 
Ouoi:  le  devoir  nous  est-il  moins  sacré  depuis  que  nous  ai- 
mons celui  qui  nous  l'impose?  Quoi!  la  loi  nous  est-e  le 
moins  connue,  depuis  que  nous  connaissons  mieux  celui 
qui  nous  la  donne  ?  Quoi  !  haïssous-nous  moins  le  pêche 
depuis  que  son  expiation  a  coûté  le  sang  le  plus  P"'"  «Je  1  u- 
nivers?  Quoi!  nous  sentirons-nous  moins  obligés  d  obéir 
depuis  que  nous  connaissons  toute  l'immensité  de  l'amour 
du  Père  ?  Une  doctrine  qui  double  la  gravité  de  tous  les  de- 
voirs,  l'énergie  de  tous  les  préceptes,  l'instance  de  tous  les 
motifs,  est-ce  une  doctrine  immorale,  ou  n'est-elle  pas  plu- 
tôt ,  comme  nous  l'avons  dit  ea  commençant ,  la  meilleure , 
la  seule  bonne  morale  ? 

«Cette  doctrine,  qu'on  nous  signale  au  xix«  siècle  comme 
un  paradoxe  choquant ,  est  la  même  qu'ont  protessce  tous 
les  vrais  chrétiens  depuis  Jésus-Christ,  la  morale  de  Saint- 
Paul  et  de  Saint-Jean  ,  la  morale  de  Fénélon  et  de  Pascal , 
la  morale  de  Newton  et  d'Oberlin,  la  morale  chrétienne. 
C'est  cette  morale  à  laquelle  Dieu  prépara  pendant  qua- 
tre mille  ans  l'humanité  malade  et  déchue;  c'est  cette  mo- 
rale dont  la  mort  du  Christ  a  mis  en  lumière  les  majestueux 
fondemens  ,  depuis  long  temps  posés  dans  l'ombre  ;  c  est 
la  morale  de  l'avenir,  c'est  la  morale  de  l'humamte,  qm 
n'en  peut  supporter  aucune  autre  » 


MELANGES. 

Abolition  uuiiARiAr;E  par  LisSAiNT-SnioMEXS.-— Onsait 
que  le  Saint-Simonisme  a  lapréteiition  de  donner  à  l'huma- 
nité une  morale  plus  parfaite  que  la  morale  chrétienne  ; 
mais  jusqu'ici  cette  morale  était  demeurée  eu  germe  dans 
quelques  principes,  dont  quelques-uns  n'étaient  que  des  em- 
prunts faits  à  l'Évangile,  et  dont  le  reste  ,  véritable  pro- 
priété de  l'école,  n'avait  pas  encore  reçu  de  dévcloppemens. 
Au  premier  rang  ,  parmi  les  principes  de  cette  dernière  ca- 
tégorie ,  se  présente  la  théorie  des  nouvelles  relations  so- 
ciales des  deux  sexes  ,  théorie  que  nous  ferons  connaître 
prochainement ,  d'après  deux  brochures  que  nous  venons 
de  recevoir,  st  dont  nous  rendrons  compte.  En  attendant, 
nous  en  signalerons  la  valeur  par  une  de  ses  conséquences, 
qui  est  avouée  au  grand  jour  ,  depu'S  quelque  temps ,  par 
la  hiérarchie  constituée  sous  la  suprématie  de  M.  Eiilantin. 
Voici  les  paroles  que  prononçait,  il  y  a  peu  de  jours  ,  un 
des  jeunes  prédicateurs  de  cette  secte  : 

«Leprincipe  fondamental delamoralcchrétiennc,  en  tant 
qu'elle  règle  les  rapports  des  sexes,  c'est  l'amour  exclusif. 
La  loi  du  mariage  chrétien  ,  c'est  l'union  à  tout  jamais  in- 
dissoluble des  époux.  Selon  le  christianisme  ,  compris  et 
pratiqué  à  la  rigueur,  l'homme  vierge  et  la  femme  vierge, 
vierges  tous  deux  de  corps  et  de  pensée  ,  doivent  trouver  , 
de  prime-abnrd  ,  à  travers  toute  l'humanité,  celui  ou  celle 
qui  devra  fairj  le  bonheur  de  toute  leur  vie. 

«  Je  ME  hautement  tout  ce  que  ces  principes  et  cette  mo- 
rale ont  d'absolu.  Eu  d'autres  termes  ,  je  nie  que  Vamoii 
exclusfd'im  seul  homme  pour  une  seule  femme  et  pou;- 
toute  leur  vie  soit  une  loi  ou  même  la  tendance  nniversellr 
dans  l'humanité.  Je  me  que  ce  précepte  soit  confornie  ee 
applicable  à  la  nature  de  /oiiMiommc  et  de  toî/^e  femmet 
sans  exception.  »  » 

Quelles  pénibles  n'flexions  ne  font  pas  naître  ces  paroles. 
Ne  faut-il  pas  j  our  les  hasanier  s'y  sentir  autorisé  par  la 
monde  auquel  on  les  ad''-'<p''  V.t  nVn-ie-t-on  ou'on  oserait 
dire  ces  choses  en  prése 


adresse?  Et  p'ciise-t-on  qu'on   w 
encG  d'unaviJitoire  chrélicn?  Sjj 


t5    .  V--râP^*V* 


152 


LE  SEMEUR. 


nons-nous,  si  nous  voulons  comprendre  tant  de  lundiesse  , 
que  les  jeunes  gens  qui  tiennent  ce  langage,  n  ..ni  guère 
sons  les  veux  ,  dans  la  société  ,  que  des  manages  de<  .des  par 
la  fortune ,  par  le  rang  ,  ou  par  des  mchnations  entachées  de 
tout  rcpoïsnic  de  notre  mauvais  cœur.  Comment  concevoir 
des  liaisons  durables  et  heureuses  avec  un  pareil  spectac  e 
sous  les  yeux  ,  et  peut-on  trouver  fort  étrange  que,  Kmte  de 
connaître  le  véritable  secret  des  mallieurs  domestiques  le 
Saint-Simonisme  en  cherche  le  remède  dans  la  dissolubiiite 
du  mariage,  au  gré  de  mobiles  sympathies  qui  font  trop  sou- 
vent de  celui-ci  un  joug  insupportable.  .       ,    „ 

Dés  qu'on  cesse  de  voir  dans  l'union  conjugale  1  associa- 
tion de  deux  êtres  immortels,    qu'une  affection  dévouée  et 
profonde  invile  à  se  donner  l'un  a  l'autre  pour  traverser  en- 
semble ,  sous  le  regard  de  Dieu  ,  les  années  de  leur  vie  ter- 
restre   en  travaillant  réciproquement  à  leur  bonheur  éter- 
nel   dés  qu'on  cesse  de  comprendre  celte  union  comme  une 
institution  établie  de  Dieu  lui-même  pour  servir  de  base  a   | 
l'édifice  social  ,  on  est  engagé  sur  cette  pente  rapide  au  bas 
de  laquelle  le   Saint-Simonisme  vient  d'arriver,  et  qui  con-   | 
duit  au  cahos.  La  loi  sur  le  divorce  ,  en  séparant  la  morale   | 
de  la  société  civile  de  celle  du  christianisme  ,   nous  a  places 
sur  cette  pente. 

Missions  évangéliques,  —  La  Sociétédes  Missions  Evan- 
"éliques  de  Paris  vient  de  recevoir  les  nouvelles  les  plus 
réiouissautesdes  missionnaires  qu'elle  a  envoyés  porter  1  E- 
v.inpile  et  tous  ses  bienfaits  .lux  sauvages  habitans  du  sud  de 
l'Afrique.  M.  Rolland  ,  l'un  d'eux  ,  lui  écrit  qu'il  a  pénètre 
dans  l'intérieur  du  pavs  à  quatre-vingt  lieues  au  delà  de  la 
JVouvelle-Latakou  ,  dernier  endroitdésigné  parnoscartes  les 
plus  récenles.  11  a  rencontré  dans  toute  cette  contrée  des-tri- 
bus  sauvages  très  désireuses  de  posséder  au  milieu  d'elles  des 
missionnaues  chrétiens  ;  les  chefs  lui  ont  fait  généralenicnl 
l'accueille  plus  prévenant ,  et  l'un  d'eux  lui  a. donne  un 
terrain  considérable  pour  y  fonder  une  station  ,  promet- 
tant de  venir  s'établir  près'de  lui  avec  toute  sa  tribu.  Dans 
lemomentactuel ,  M.  Rolland  est  vraisemblablement  occupé 
a  bâtir  sur  ce  terrain  une  église  et  une  maison  d'école  ,  de 
concert  avec  son  collègue,  M.  Lcmue  ,  qu'il  devait  aller 
chercher  à  la  Nouvelle-Lalakou  ;  ces  zélés  chrétiens  seront 
partis  de  cette  ville  avec  une  provision  de  livres  cléme.ilai- 
res  et  de  Nouveaux-ïestamens,  traduits  dans  la  la'.igue  des 
Béchuanas  par  M.  Moffat ,  missionnaire  anglais  dans  celte 
résidence.  La  même  Société  a  reçu  la  nouvelle  de  1  heu- 
reuse arrivée  d'un  quatrième  missionnaire,  M.  Pehssier  , 
a.u  Cap  de  Bonne-Espérance.  11  doit  se  rendre  aussi  très  in- 
cessamment chez  les  Béchuanas. 


AMI\ONCES. 

Lettres  et  documens  officiels  relatifs  aux  derniers  eve- 
NEMENS  DE  LA  GbÈce  ,  etc. ,  publiés  par  plusieurs  mem- 
bres de  l'ancien  comité  grec  de  Paris;  i  vol.  de  3i3  pages 
iij-8°.  Chez  Firmin  Didot. 

Déjà  avant  l'assassinat  du  comte  Capodistrias  ,  la  Grèce 
était  menacée  de  tous  les  maux  de  l'anarchie  par  les  dissen- 
sions et  les  haineuses  rivalités  des  familles  nobles.  Ces  famil- 
les ou  du  moins  un  grand  nombre  d'entre  elles ,  ne  s'étaient 
mises  à  la  télé  de  la  i  évolution  qu'en  vue  de  recueillir  l'hé- 
ritape  du  sultan;  elles  ne  voulaient  la  liberté  de  leur  patrie 
que  pour  y  jouir  à  l'aise  de  leurs  vieilles  prérogatives  féo- 
dales, pour  y  remplacer  le  despotisme  turc  par  leur  despo- 
tisme aristocratique.  Les  chefs ,  dévorés  d'ambition  person- 
nelle, se  disputaient  le  pouvoir;  et,  semblables  aux  grands 
vassaux  du  moyen  âge  ,  avec  la  soumission  à  l'autorité  ecclé- 
siastique de  moins  ,  étaient  prêts  à  faire  de  chacune  de  leurs 
prétentions  particulières  un  motif  de  guerre  civile.  Les  go u- 
vcrnemens  qui  se  succédèrent  en  Grèce  pendant  la  guerre 
de  l'indépendance  ne  parvinrent  jamais  à  concentrer  en  eux 
tonte  l'aiitorilé  nécessaire  pour  donnei-  une  direction  forte 
et  uniforme  aux  prodigieux  efforts  qu'opposait  la  nalion 
à  l'eniveini  commun.  Les  choses  en  vinrent  au  point  qu'une 
scission  s'opéra  dans  l'assemblée  nationale.  Ibrahim  allait  en 


profiter  lorsque  les  meneurs  des  deux  partis  sentirent  toute 
l'imminence  du  péril,  et  se  rapprochèrent.  Il  sortit  de  ce 
rapprochement  une  constitution  qui  remit  le  pouvoir  exé- 
cutilaux  mains  d'un  seul.  «  Celte  disposition  mit  en  mou- 
vement toutes  les  prélenlio.is,  dit  M.  Féburier,  dans  une 
lettre  adressée  récemmenl  à  l'ancien  comité  grec;  mais  leur 
nombre  ,  leur  vivacité,  cl  sans  doute  aussi  des  mouvcmens 
patriotiques,  amenèrent  l'engagement  de  ne  donner  le  pou- 
voir à  aucun  de  ceux  qui  devaient  concourir  à  le  donner, 
et  dcs-lors  des  vœux  suk  ères  pour  le  bonheur  du  pays  firent 
chercher  fraiichement  le  plus  capable  de  l'amener  avec  lui. 
Après  beaucoup  (le  réflexion  ,  les  yeux  se  portèrent  unani- 
mement sur  le  comte  Capodistrias  ,  dont  la  réputation  était 
déjà  très-populaire  en  Grèce.  » 

Les  divers  paitis  politiques  ont  apprécié  très-diversement 
l'administration  de  Capodistrias;  h  s  nombreuses  pièces  que 
nous  avons  sous  les  yeux  concourent  à  prouver  que  le  pré- 
sident eût  exclusivement  en  vue  l'intérêt  du  peuple  grec 
et  qu'il   prit  les   lêaes  du  gouvcrneine.nt  avec  la  ferme  ré- 
solution de  travailler  à  son  bonheur.  Pour  cela  il  avait  une 
double  tâche  à  remplir  :  il  devait  mettre  un  frein  à  l'ambi- 
tion  des  chefs  et ,  d'un  autre  côté  ,  fairi;  peu  à  peu  l' éduca- 
tion   d'un    peuple  qui  sortait  de  la  servitude   avec  toute 
la    dégradation   qu'elle   imprime.    Il   avait   la    conscience 
non  seulement  des  difficultés,  mais  aussi  de.s  dangers   de 
cette     tâche,    et  l'événement  n'a  que    trop    prouvé  qu'il 
n'avait  pas  affronté,  en   l'acceptant,  un   péril  imaginaire. 
L'espace   nom   manque   pour   rapporter   tout   ce  que    ré- 
pondent Ifes  faits  aux  accusateurs  du  piésideatdc  la  Grèce, 
et  nous  ne  pouvous   à  cet  égard  que   renvoyer   le  lecteur 
aux  documens  que  nous  annonçons.  Quant  à  nous,  ils  nous 
ont  convaincus  de  sa  probité  et  de  son  parfait  désintéresse- 
ment; ils  nous  ont  éclairés  sur  une  vie  sur  laquelle  nous  con- 
servions des  doutes  ,  et  le  fragment  qui  suit,  tracé  p  ir  une 
plume  dont  nous  connaissons  la  sincérité  ,  nous  donne  la  clef 
de  ce  courage  inébranlable  qui  caractérisa  Capodistriasdans 
sa  périlleuse  carrière  :  «  Je  n'oublierai  jamais,  écrit  M.  D... 
»   pasteur  de  Genève,  une  conversation  avec  M.  Capodistrias 
»   où    il  se    laissa    entraîner  avec  une   effusion    qui    tenait 
»   delà   co.ifiance,   à  montrer  son  âme  si   simplement  et  si 
»   profondémenl  chrétienne;  j'ai  rarement  entendu  rendre 
»   avec   autant  de    force  et  avec  un  accent  plus  rempli  de 
»  persuasion   des  sentimens   évangéliques  plus  purs;  cette 
»   impression  qui  m'est  restée  m'a  révélé  comme  le  secret 
»   de  toute   sa  conduite,   que   l'on  ne  comprendra  jamais 
»  d'une  manière  juste  ou  complète  ,  en  s'arrêtant  aux  seules 
»  vues  de  la  politique.  » 

Wons  pourrons  revenir  une  autre  fois  sur  quelques- uns 
des  faits  que  ce  volume  nous  fait  connaître  et  surtout  sur  les 
établisseniens  d'utilité  publique  et  d'éducation  fondés  par  le 
président.  Ajoutons  ,  avant  de  terminer,  cpi'il  fait  aussi 
connaître  en  détail  la  situation  financière  de  la  Grèce,  les 
périls  qui  la  menacent ,  la  nécessite  de  lui  prêter  encore  le 
secours  de  la  bienfaisance  nationale  et  particulière.  Une 
lettre  de  M  Evnard  montre  qu'un  subside  de  quelques  cent 
mille  francs  peut  éviter,  dans  ce  moment,  de  grands  mal- 
heurs à  cette  nation  et  de  longs  regrets  à  l'Europe. 

Extraits  DE  Lettres  chrétiennes  ,  un  vol.  in- 1 a.  Chez 
Risler,  rue  de  l'Oratoire  ,  n.6.  Prix  :  3  fr. 

Ces  l'Utres  étaient  ensevelies  dans  le  volumineux  recueil 
des  œuvres  d'une  dame  célèbre  que  quelques  excès  de 
mysticisme  et   la  haine  d'un    parti    puissant  ont  mise    en 


ceanx 
et  l'é- 


prande  défaveur.  Il  eût  été  dommage  que  des  mon 
d'un  véritable  mérite  restassent  dans  ce  tombeau,  < 
diteur  qui  a  pris  la  peine  de  les  en  tirer  a  droit  à  la  re- 
connaissance des  personnes  que  leur  expérienie  met  a 
même  de  recueillir  de  ce  petit  volume  les  fruits  d'édification 
qui  l'ont  dédommagé  lui-même  d'un  travail  long  et  sou- 
vent fastidieux.  Un  avant-propos  où  leméi'itedu  style  se 
joint  à  tout  le  génie  d'un  cœur  pieux  a  particulièrement 
captivé  notre  attention. 

Le  Gcranl,    DLHAULT. 
i  imprimerie  de  .Scllioue  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.   \\. 


TOME  1". 


I\"  20. 


18  JAIWIER  18âi. 


SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, ^ 
PolUîque,   Philosopliique   et   Littéraire 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCllEDIS. 


Le  cliamp  ,  c'est  le  inonde. 
Maith.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal, nie  Martel ,  n"  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Direotiurs  de  posle. — Prix;i5  fr.  pour  l'année-. 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pi^ur  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  1  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres,  paqiiels  et  c..,ois  d'argent,  doivent  être  afiV.incbis. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

Sun  l'application  de  la  méthode  d'odservation  et 

d'iNDI  CTIOX    A    LA    THEOLOGIE    CUBETIENNE. 

Les  sciences  Ji.iuuclles  n'ont  {jucic  fait  de  progrès  que  de- 
puis que  Bacon  les  a  arrachées  h  des  spéculations  stériles,  et 
lanienées  sur  la  voie  de  l'expérience  ;  depuis  qu'on  a  recon- 
nu que  c'est  par  l'observation,  et  non  par  le  simple  raison- 
nement, qu'on  arrive  à  des  décoiiveiles  réelles;  que  la  mé- 
thode à  priori ,  lorsque  tout  son  rôle  ne  se  borne  pas  à  frayer 
des  routes  nouvelles  à  l'expérimentation,  cstsouverainement 
nuisible  au  progiès  des  vraies  connaissances  ;  et  que  les  tht'o- 
ries  les  |»liis  ingénieuses  ne  valent  pas  un  seul  fait  bien  con- 
staté. Il  n'y  a  que  fort  peu  de  temps  qu'on  a  tenté  la  même 
réforme  dans  les  sciences  psychologiques  et  morales.  L'école 
écossaise  a  ouvert  les  voies;  et  nous  crovons  qu'on  n'avancera 
siircment,  à  travers  les  ruines  dcsmillieis  de  systèmes  qui  se 
sont  succédés  les  uns  aux  autres,  qu'en  suivant  la  route  qu'elle 
a  frayée  ,  qu'en  fondant  la  psvehoiogic  sur  les  faits  de  con- 
science ,  comme  Bacon  fonda  les  sciences  physiques  sur  les 
faits  d'observation.  Nous  venons  proposer  d'étendre  à  l'ob- 
jet d'étude  le  plus  dédaigné  de  nos  jours  et  sans  contredit 
le  plus  intéressant,  cette  méthode  si  féconde  et  si  sûre.  La 
théologie  resin  livrée  au  vieil  esprit  de  théorie  qui  en  éloigne 
les  hommes  de  notre  époque  ,  et  qui  frappa  si  long-temps 
de  >térihté  les  efforts  les  plus  pL'rsévérans  de  rintcltigencc 
humaine.  Nous  sommes  convaincus  qu'il  est  possible  de  la 
rattacher  au  principe  régulateur  qui  domine  déjà  toutes  les 
sciences  ,  de  \.i  faire  entier  dans  la  seule  voie  qui  conduise;! 
des  lésidlats  positifs  et  que  notre  siècle  consente  à  suivre. 
Le  Cliristianisme  n'est  au  fond  qu'un  fait ,  le  plus  grand,  le 
plus  fécond  dont  le  monde  ait  été  léniom  ,  le  j)lus  digne  par 
conséquent  de  l'attention  de  tous  les  hommes  éclairés  et  con- 
sciencieuv.  En  l'étudiant  sous  ce  point  de  vue,  on  demeure 
fi.lèleaii\  principes  de  la  philosopliie  inoderiie.  on  reste  sur 
le  lenain  de  l'expéi  ii  nce,  le  seul  qu'on  suit  disposé  à  cultiver 
de  no»  jours^  et  le  seul  qui,  à  vr.ti  dire,  ait  donné  jusqu'ici 
des  fruits  réels. 

jl  .'axiome  fondanieiilal  de  la  philosophie  est  que  la  prciu' 


de  nÇt  doit  l'emporter  sur  tout  autre  preuve  ,  que  le  véri- 
tableoffice  delà  raison  n'est  pas  de  pénétrer  et  d'expliquer 
par  sa  propre  force  la  nature  phvsique  ou  morale,  mais  d'es>- 
aminer  ce  qui  est,  ce  qui  se  passe,  soit  dans  l'intérieur  de 
riionime,  soit  hors  de  lui  ;  d'admettre  toutes  les  observations 
hie.i  co'-'tsl.atées,  quelque  extraordinaires  qu'elles  soient  et 
en  opposition  avec  les  idées  reçues;  de  n'en  sacrifier  aucune 
au  plus  brillant  système,  d'avancer  toujours  dans  ses  inves- 
tigations, avec  la  ferme  résolution  de  laisser  tomber  les  théo- 
ries les  plus  ingénieuses  et  en  apparence  les  plus  satisfaisantes 
et  les  plus  solides,  en  présence  d'un  seul  fait  démontré  qui 
vient  les  heurter  dans  leur  base;  et  ensuite  de  tirer  ou  de 
recueillu'  par  voie  d'induction  les  vérités  que  les  faits  recè- 
lent ,  les  lois  auxquelles  les  phénomènes  obéissent. 

Que  les  témoignages  de  l'expérience  et  les  résultats  qu'elle 
don  ne  choquenlnoti'e  attente  et  nos  opinions  antérieures,  que 
les  phénomènes  et  les  faits  nous  étonnent  par  quelque  chose 
de  mystérieux  ,  d'insolite,  d'extra-naturel;  qu'ils  nous  pa- 
raissent en  desharmonie  avec  les  observations  les  mieux  fai- 
tes et  les  vérités  les  plus  certaines;  qu'ils  nou>  semblent 
sortir  de  ce  que  nous  sommes  conveiuis  d'aj)pe!er  le  cours 
général  de  la  nature  et  du  cercle  d'opérations  où  nous  ju- 
geons qu'elle  se  renferme;  que  nous  les  trouvions  inexplica- 
bles,  incompréhensibles,  contradictoires  même,  parce  que 
nous  ne  pouvons  les  ranger  dans  nos  classifications  artifi- 
cielles, ni  les  rapporter  aux  lois  déjà  connues  que  nous 
sommes  disposés  à  croire  les  seules  qui  président  aux  trans- 
form liions  des  êtres,  aux  révolutions  et  à  la  marche  dil 
monde  :  ce  n'est  pas  un  motif  suffisant  deles  rejeter.  Redou- 
ijlez  decirconsfiection,  répétez  vos  observations  et  vos  études, 
rien  de  mieux;  mais  n'allez  pas  jusqu'à  affirmer  que  ce  qui 
heurte  ou  dérange  vos  idées  ,  ce  que  vous  ne  saunez  conce- 
voir ne  saurait  être.  Vous  n'êtes  pas  juge  de  la  nature  du  fait 
ou  du  phénomène,  vous  ne  l'êtes  que  de  sa  réa.lité.Riendeplus 
déraisonnable,  de  plusanti-philosophiquc  ,  de  plus  contraire 
au  progrès  des  vraies  connaissances,  que  cette  disposition  à 
déclarer  d'avanccincroyable  et  impossible  tout  ce  qui  s'écarte 
des  opinions  communes  et  de  l'eNpcrience  journalière.  Que_ 
seraient  devenues  les  sciences  si  cette  disposition  eût  prcvalu, 
si  elle  ciit  été  érigée  en  principe  et   eu  règle?    Quels  soRt, 


l'oh 


LE  SF.MEliR. 


parmi  les  faits  et  les  observations  qui  ont  préparé  ou  amené 
les  découvertesdontclles  se  glorifient  àsijuste  titre,  ceux  qui 
ne  se  sont  pas  offerts  d'abord  avec  cette  apparence  d'ctran- 
gelé,  avec  ce  caractère  paradoxal,  qui  repoussait  la  croyance 
et  soulevait  les  préjugés  scientifiques  et  populaires,  parce 
qu'il  semblait  les  luettrc  en  opposition  avec  d'autres  obser- 
vations et  d'autres  fiiits  sur  lesquels  on  ne  pouvait  conserver 
des  doutes ,  avec  des  opinions  qui  étaient  et  devaient  être , 
«fans  l'état  des  choses,  considérées  connue  des  vci'ités  in- 
contestables? La  physique  ,  l'astronomie,  la  géographie  , 
l'histoire  naturelle,  toutes  les  branches  de  la  science  ,  en 
fourniraieiit  au  besoin  la  prcuve.Qnedc  découvertes  impor- 
tantes ont  été  retardées  par  ce  penchant  à  croire  anéantir  les 
fait.-  en  leur  opposant  des  impossibilités  apparentes ,  et  ce 
mot  qu'on  prétendait  transformer  en  argument  sans  répli- 
que :  c'est  incroyable  et  par  conséquent  inadmissible.  On 
l^eut  même  dire  que  les  faits  qui  sont  du  domaine  de  l'expé- 
rience journalière  et  universelle  présentent  tous  plus  ou 
moins,  et  quelquefois  à  un  haut  degré ,  ce  caractère  qui, 
aux  yeux  de  bien  des  gens,  est  une  raison  suffisante  pour  se 
refuser  à  croire.  L'habitude  le  voile  aux  regards  ,  mais  il  se 
découvre  de  suite  à  la  réflexion.  Le  niystérieux,  l'incom- 
préhensible enveloppe  toutes  les  opérations  de  la  nature. 
La  germination,  l'assimilation,  la  reproduction,  la  fructi- 
fication ,  l'influence  de  la  volonté  sur  les  organes,  l'action 
des  objets  extérieurs  sur  l'âme,  le  mouvement ,  la  vie,  la 
mort;  ces  phénomènes  si  simples  en  apparence  n'en  sont 
pas  moins  pour  nous  des  mystères  impénétrables  ,  et  comme 
des  abîmes  sans  fond.  Si  nous  les  observions  pour  la  première 
fois,  ils  nous  étonnci'aient  autant .  et  pins  peut-être,  que 
ceux  qui  par  leur  rareté  nous  paraissent  les  plus  extl'aordi- 
iiaircs  et  les  plus  merveilleux.  On  coimaît  ce  trait  d'un  roi 
de  Siam  qui,  après  avoir  long-temps  écouté  avec  intérêt  ce 
qu'un  ambassadeur  hollandais  lui  racontait  de  l'Earope , 
l'iuten  ompit  avec  une  sorte  de  colère  et  co mure  s'il  eût 
craint  d'être  pris  pour  dupe  ,  dès  qu'il  en  vint  à  dire  que 
dans  sou  pays  l'eau  se  durcissait  à  certaines  époques  de  ma- 
nière .à  porter  hommes,  chevaux  et  voitures. 

Si  donc  la  preuve  de  fait  doit  toujours  l'emporter  sur  la 
preuve  de  simple  raisonnement,  il  n'est  pas  moins  incontes- 
table que  ,  dans  l'examen  des  faits,  nous  ne  devons  jamais 
laisser  influencer  notre  décision  par  des  considérations  ti- 
rées de  leur  nature  intrinsèque  ,  et  que  nous  ne  sommes 
compétens  qu'à  prononcer  ,  par  l'observation  ou  le  té- 
moignage, s'ils  sont  vrais  ou  faux.  Ces  deux  gi'ands  prin- 
cipes de  la  philosophie  moderne  n'en  font  môme  qu'un,  car 
le  second  n'est  au  fond  qu'un  corrollairc  ou,  pour  mieux 
dire,  une  application  du  premier. 

Il  est  temps  d'appliquer  aussi  à  la  théologie  chrétienne 
cette  méthode  regardée  ,  à  si  juste  titre  ,  comme  la  plus  fé- 
conde, on  même  comme  la  seule  qui  puisse  assurer  la  mar- 
che progressive  des  scieixes.  Loin  de  s'y  refuser,  elle  le  ré- 
clame et  s'y  prête  paifaitement.  Elle  somme  la  pliilosophie 
de  suivre  dans  ses  recherches  religieuses  la  même  voie 
qu'elle  tient  dans  tous  ses  autres  genres  d'études,  etd'avan- 
ccravec  persévérance  et  fermeté,  sans  se  laisser  rebuter  par 
la  nature  des  investigations  ,  ni  détourner  par  les  lésultats 
plus  ou  moins  inattendus  qu'elle  pourra  obtenir,  ni  arrêter 
par  la  crainte  de  les  proclamer. 


BlISTOiJlE   IVATURELLE. 

DES    DirFLBKNTEi    RACES    HUMAINES. 

L.i  science  a  de  tous  temps  oppose  des  difficultés  à  la  vral- 
se.nbianoe  des  faits  que  la  B.ble  nous  révèle  sur  l'histoire 
physique  et  morale  de  l'iiumanité.  Mais  ces  difficultés,  que 


le  dix  huitième  siècle  sut  multiplier  avec  tant  de  profusion 
et  avec  une  assurance  qu'il  ne  puisait  que  dans  sa  haine 
contre  la  parole  sainte  ,  la  science  se  charge  aussi  de 
les  faire  disparaître  peu-à-peu  j  clic  ajoute  chaque  jour  par 
là  à  l'admiratiou  que  nous  inspire  le  monument  colossal 
et  immuable  de  la  révélation  c.'irétiennc,  qui  a  vu  passer 
devant  lui  et  se  briser  tour-à-tour  contre  sa  base  toutes  les 
théoiies  et  tontes  les  attaques  d'un  savoir  incomplet.  L'op- 
position qui  se  montrait  souvent  entre  les  connaissances  des 
savans  et  les  déclai'ations  de  la  Bible  venait  de  deux  sources; 
tantôt  de  l'imperfection  des  sciences  elles-mêmes ,  tantôt 
d'uiK!  étude  incomplète  de  ces  déclarations  ;  et  l'ignorance 
d<!s  inquisiteurs  a  seule  pu  trouver  une  hérésie  dans  l'admi- 
rable découverte  de  Galilée. 

Le  temps  n'est  pas  loin  où  leschronologistesetleshistoricns 
croyaient  trouver  dans  les  monumens  et  dans  les  livres  des 
peuples  orientaux  les  preuves  incontestables  d'une  antiquité 
presque  sans  limites  pour  ce  globe  et  pour  ses  habitans.  Et 
voici  qu'aujourd'hui  des  travaux  plus  complets  sur  la  con- 
stitution de  notre  planète,  sur  les  terrains  qui  en  composent 
la  surface,  sur  les  débris  végétaux  et  animaux  qui  se  trou- 
vent dans  les  diverses  couches  du  sol,  nous  apprennent 
que  l'homme  est  le  plus  jeune  des  êtres  terrestres  et 
que  l'époque  de  sa  créaMon  ne  doit  pas  remonter  au- 
delà  ùe  celle  que  fixe  notre  chronologie  sacrée.  Les  mo- 
numens qu"  nous  restent  de  la  civilisation  orientale  pa- 
raissaient à  nos  prédécesseurs  porter  les  traces  d'un  âge  biei» 
antérieur  aux  six  mille  ans  qui,  d'après  les  données  du  Pen- 
tatcuque  ,  seraient  aujourd'hui  l'âge  du  genre  humain  ;  et 
voici  que  la  lecture  des  hyéroglyphes  vient  renverser  tout 
cet  échafaudage  d'hypothèses  et  de  calculs.  Géologie,  inscrip- 
tions ,  monumens  astronomiques ,  mythologie  ,  tout  ce  qui 
avait  fourni  des  armes  à  l'école  autichrétieunc  ,  sert  aujour- 
d'hui à  faire  ressortir  l'éternelle  vérité  des  récits  de  M.oïs«, 
en  même  temps  que  le  caractère  fabuleux  et  plus  moderne 
des  autres  traditions  de  l'antiquité. 

Mais  parmi  1rs  questions  sur  lesquelles  la  science  humaine 
s'est  mise  en  opposition  avec  la  Bible  ,  il  eu  est  une  dans  le 
domaine  de  l'histoire  naturelle  ,  qui  mérite  un  gra,nd  intérêt, 
et  qui  attend  encoie  sa  solution  scientifique.  Nous  voulons 
parler  du  problème  de  l'origine  du  genre  humain  ,  qui  peut 
se  poser  en  ces  termes  :  L'humanité  doscend-elle  d'une  seule 
et  n\ême  souche  ou  de  plusieurs?  Nous  n'avons  pas  la  pré- 
tention dedonner  ici  au  monde  savant  une  solution  qui  ré- 
clame déplus  fortes  et  de  plus  vastes  études  que  celles  que 
1  l'.ous  avons  faites  ,  et,  nous  osons  le  dire  ,  que  celle  s  qui  ont 
été  faites  jusqu'à  ce  jour  ,  surtout  en  France;  nous  désirons 
seulement  présenter  sur  ce  sujet  quelques  considéj-ationsqui 
nous  semblent  propres  à  affaiblir  tout  au  moins  les  objections 
que  beaucoup  de  naturalistes  opposent  encore  à  l'unité  d'o- 
rigine de  notre  espèce.  Commençons  par  rappeler  les  fait.t 
et  les  difficultés  qu'ils  jjrésentent  ;  nous  verrons  ensuite  si 
ces  difficultés  ont  toute  la  valeur  qui  leur  a  été  doiiuée 
par  quelques  écrivains. 

Des  différences  très  frappantes  et  nombreuses,  surtout 
pour  qui  les  étudie  attentivement,  distinguent  les  habitans  di  s 
diverses  parties  du  globe  ,  et  les  ont  fait  classer  par  les  na- 
turalistes, en  groupes  généraux  et  particuliers  qu'ds  ont  dé- 
signés- communément ,  les  premiers  par  les  noms  d' aspèces 
ou  de  races ,  les  seconds  par  celui  de  variétés.  Nous  ne  d(^- 
vons  pas  nous  arrêter  à  exposer  ,  non  pins  qu'à  examiner 
les  diverses  classific;itioi;.s  proposées  pa\  les  auteurs ,  depuis 
celles  qui  n'admettent  que  trois,  quatre  ou  cinq  r^ces. 
(Cnvier  ,  Ptudolphi ,  Blumenbach,,  Lacépède),  jusqu'à  celles 
qui  en  préscnteni  onze  et  même  davant.ige  (  Dosmnuliuset 
Bory  de  Saint-Vincent).  Nous  pourrions  cependant  nioi.- 
trer  déjà  dans  les  divergences  rem.irquablcs  des  observa- 
tours,  sous  le   rapport  du   nombre  dos   races   et  sous  celui 


LE  SKMEUR. 


155 


de  Iciii- dctcnniiiatioii  ,  im  coir.nioiicemcntc!epr»';soniptioii 
cil  faveur  de  leur  uiiilo  fondaïuoiiude  et  originelle.  Mais 
prenons  la  <  lasslficitioii  la  p'us  simple,  sinon  la  plus  com- 
plète, celle  de  1\1.  Cuvicr ,  et  voyons  tout  ce  qni  caiactcrisc 
et  ce  qui  distingue  les  trois  races  qu'admet  ce  cclcbre 
naturaliste. 

La  race  blanclic  ou  caiicnsiijtie ,  celle  dont  nous  faisons 
partie  ainsi  que  les  peuples  de  l'Asie  mineure,  de  la  Perse, 
delaSvrie,  de  l'AlViquc  septentrionale  et  de  la  presqu'île 
occidentale  de  l'Inde ,  doit  être  étudiée  au  pied  du  Caucase, 
car  c'est  là  qu'elle  présente  son  plus  beau  type  ,  et  que  les 
traditions  fixent  son  berceau.  Sa  couleur  est  très  \ariable  ; 
blanche  dans  nos  pays  tempérés ,  et  plus  encore  dans  le  nord, 
clic  est  brune  che^  les  maures  et  presque  noire  dans  l'Inde. 
Les  cheveux,  longs  et  fins,  varient  du  blond  au  noir,  les  veul 
du  bleu  au  noir.  La  tête  présente  une  prédominance  mar- 
quée du  crâne  sur  la  face.  Le  premier  est  arrondi  et  élevé, 
celle-ci  ovale  et  généralement  régulière. 

La  race  nègre  ,  qui  occupe  toute  la  partie  de  l'Afrique 
située  entre  l'Atlas  et  le  Cap  de  Bonne-Espérance  ,  et  qu'on 
retrouve  encore  avec  de  légères  modifications  dans  la  terre 
de  Van  -Dienien,  présente  un  type  de  conformation  qui , 
par  son  analogie  éloignée  avec  celui  du  singe  ,  indique 
une  dégradation  et  une  inrériorité  par  rapport  à  la  race  pré- 
cédente. La  couleur  de  sa  peau  varie  du  jaune  foncé  au  noir 
J'ébène;  ses  cheveux  sont  courts,  laineux  et  crépus.  Le 
a'âne  est  aplati ,  fuyant  en  arrière,  d'une  moindre  capa- 
cité que  celui  de  l'européen;  en  échange,  la  face  est  plus 
développée  ;  les  organes  du  goût  et  de  l'odorat  le  sont  aussi 
davantage;  les  mâchoires  sont  avancées,  les  lèvres  saillan- 
tes, le  nez  aplati.  Le  tronc  est  mince,  surtout  aux.  hanches; 
la  plante  du  pied  est  plus  applatic,  la  jambe  plus  arquée,  le 
mollet  plus  petit ,  en  un  mot  les  conditions  de  la  situation 
vciticale  moins  complètes  que  chez  nous;  aussi  le  nègre  pré- 
sentc-t-il  dans  son  allure  quelque  chose  de  mal  assuré.  La 
coloration  de  la  peau  se  retrouve  dans  le  sang,  et  dans  les 
divers  organes  intérieurs  oii  ce  liquide  abonde. 

La  r-!ce  mongole  ,  répandue  de  l'orient  de  la  Mer  Cas- 
pienne à  la  Mer  du  Sud,  eu  Chine  ,  dans  la  Tarîarie  cliluoi- 
»c  ,  la  Sibérie,  le  Japon  ,  présente  un  teint  olivâtre  ,  des 
cheveux  noirs,  très  courts  et  peu  épais  ,  peu  ou  même  point 
de  barbe.  La  tête  a  proportionnellement  plus  de  largeurque 
de  loupueur;  le  visage  est  plat ,  les  pommettes  sont  saillan- 
tes, les  yeux  obliques  ,  larges  et  écartés.  Le  corps  est  assez 
Ibrt ,  mais  les  membres  sont  grêles. 

M.dcLacépède  admettait  encore  une  race  américaine  cl 
luic  race  hj'perbore'enne  j  mais  leurs  caractères  tiennent  de 
(  eux  des  trois  typesprécédens;  la  premièresemble  dériver  de 
la  race  mongole,  qui  a  vraisemblablement  fourni  deshabitans 
à  l'Amérique  ;  quant  à  la  seconde,  qui  comprend  tous  les 
peuples  septentrionaux  conuus  sous  les  noms  de  Samoïedcs 
en  Asie,  de  Lapons  en  Europe  ,  de  Groënlandais  et  d'Es- 
quimaux au  nord  du  nouvel  hémisphère,  plusieurs  auteurs 
la  considèrent  avec  raison  comme  un  abâtardissement,  sous 
l'infiuence  d'un  climat  rigoureux,  de  quelqu'une  des  deux 
races  caucasique  ou  mongole.  Les  Malais  de  la  I\Iei  du 
Sud  paraissent  provenir  des  races  nègre  et  mongole,  dont  ils 
réunissent  en  effet,  jusqu'à  un  certaiu  point,  les  formes  prin- 
cipales. 

On  sait  que  dans  les  classifications  des  divers  corps  de  la 
nature,  les  seuls  groupes  qui  soient  véritabiemeut  fournis 
par  cette  dernière  sont  les  espèces;  car  les  genres,  les  or- 
dres et  les  classes  ne  sont  que  des  généralisations  toujours 
plus  ou  moins  arbitraires,  tandis  que  les  espèces  peuvent  se 
définir  rigoureusement.  Tout  animal ,  par  cela  même  qu'il 
se  reproduit  et  se  perpétue  dans  le  temps,  indépendamment 
des  circonstances  extérieures,  avec  des  caraaères  identiques 
et  toujours  distincts  de  ceux  des  autres  animaux  ,  constitue 


uùc  espèce.  Or,  plusieurs  naturalistes,  appliquant  cette  dé- 
finition à  l'homme,  ont  soutenu  que  la  transmission  des 
différences  caractéristiques  des  principaux  groupes  de  l'hu- 
manité, de  génération  en  génération,  faisait  de  ces  groupes 
autant  d'espèces  essentiellement  distinctes,  opinion  qui  re- 
pousse nécessairement  l'idée  d'une  communauté  de  souche. 
D'autres,  moins  hardis,  n'ont  pas  osé  prouoncer  le  mot 
espèces ,  et  se  sont  bornés  à  celui  de  races.  La  première 
question  à  résoudre  serait  donc  celle  de  savoir  si  les  princi- 
paux groupes  de  l'humanité  constituent  véritablcineiil  au- 
Unt  d'espèces.  Oy  ,  de  bonne  foi,  possédons-nous  aujour- 
d'hui tous  les  renseignemens  qui  nous  seraient  nécessaires 
pour  nous  prononcer  comme  naturalistes  sur  une  pareille 
question?  Ne  faudrait-il  pas,  avant  tout,  que  non^  sussions. 
de  source  certaine  ,  que  l'humanité  a  toujours  été  part?igéc 
en  plusieurs  sections  ,  et  que  les  traits  que  nous  regardoi^s 
comme  spécifiques  dans  chacune  de  celles-ci ,  ne  sont  pas 
postérieurs  à  l'origine  du  genre-humain?  Ne  faudrait-il 
pas  que  nous  connussions  toutes  les  influences  auxquelles 
les  diverses  portions  de  ce  dernier  ont  été  soumises  dès  le 
commencement ,  par  quelles  circonstances  hygiéniques  elles 
ont  passé  antérieurement  aux  plus  anciennes  observations 
que  nous  possédions  sur  leurs  différences?  Or,  bien  loin 
d'asseoir  leur  système  sur  les  données  fondamentales  que 
nous  réclamons  ici ,  les  adversaires  de  l'unité  du  genre  hu- 
main repoussent  les  traditions  que  la  haute  antiquité  nous 
fournit  sui-  son  origine  et  sur  son  histoire.  On  opposi-. 
à  CCS  traditions  l'analogie  de  ce  qui  s'est  toujours  passé 
postérieurement  aux  siècles  sans  analogues  auxquels  elles 
seules  nous  font  remontei-. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  faire  ressortir  toute  la  légèreté 
qu'd  y  a  à  rejeter  ainsi  le  témoignage  de  la  plus  ancienne 
comme  de  la  plus  respectable  des  autorités  ,  du  seul  livre 
aui  soulève  pour  nous  le  voile  placé  devant  les  premiers 
tobleaux  de  notre  histoire.  Nous  ne  voulons  en  ce  moment 
que  constater  un  fait ,  c'est  que  la  science  ne  trouve  dans  sa 
propre  histoire  ,  si  haut  qu'elle  puisse  remonter,  aucun  élé- 
ment pour  résoudre  incontestablement  l.i  question  qui  nous 
occupe  ;  car  l'analogie  ne  peut  à  elle  seule  nous  donner  cel^e 
solution. 

Mais  nous  allons  même  plus  loin  :  nous  nions  que  les  faits 
actuels  justifient  pleinement  la  doctrine  de  la  pluralité  pri- 
mitive des  espèces  humaines  ;  nous  ne  prétendons  pas  qu'ils 
établissent  le  contraire  ,  mais  nous  les  tenons  comme  trop 
incomplets  pour  en  tirer  une  conclusion  à  cet  égard. 

Ce  ne  sont  pas  seulement  les  trois  grandes  races  dont 
nous  avous  rappelé  plus  huit  les  traits  distinctifss,  qui  se 
perpétuent  ainsi,  de  génération  en  génération,  avec  des  ca- 
ractères particuliers.  Le  même  fait  se  retrouve  chez  les 
peuples  d'une  même  race  et  jusque  daus  les  faniilles  ;  le 
juif,  par  exemple,  est  reconnaissable  entre  toutes  les  nations 
au  milieu  desquelles  il  est  dispersé;  les  trsits  de  l'Espagnol 
ou  du  Portugais  sont  bien  faciles  à  distinguer  de  ceux  de 
l'Allemand  ,  ceux  de  l'Anglais  le  sont  de  ceux  du  Fran- 
çais ,  etc.  :  en  sorte  que  les  partisans  de  la  pluralité  des 
souches  seraient  rigoureusement  obligés  d'admettre  pres- 
que autant  de  f^vmdles  primitives  qu'il  y  a  dépopulations 
sensiblement  distinctes  les  unes  des  autres.  Oseront-ils  éirr! 
assez  logiciens  pour  cela(i)? 

(\)  Nous  n'ignorons  pas  que  le  croisement  des  espèces  pourrait  explique!' 
celle  grande  variélé  de  lypes  que  nous  fournissenl  les  differens  peuples .  et 
c'est  ain-i  qu'on  rend  compte,  en  tffet.de  quelques-yns  de  ces  types  ;  mais 
qu'on  y  prenne  garde,  les  estèoes  qui  auronl  pris  part  à  ce  rroisemenl  vont 
se  dcnalnrer  cl  ûnironl  par  se  détruire,  en  sorle  que  ce  que  nous  nommons 
aujourd'hui  la  rac'  caucasique  ne  sera  p'us  qu'un  mélange  d  espèces  et  des 
variéiés  qui  seront  résultées  de  ce  mélange  .  ce  qui  va  droit  a  ancanlu- 
loOte  distinction  de  races  primitives.  En  un  mol .  il  faut  opter  entre  1  aa- 
mission  d  un  très-grand  nombre  de  familles  originelles  ,  rcqui  nest  pas 
dans  la  pensée  des  naturalistes  que  nous  combattons  ,  et  1  oban™"  "«  '* 
pluralité  des  espèces,  en  cherchant  une  ttulre  explication  des  dillereiices 
que  présentent  les  races  et  les  variétés. 


f56 


LE  SEIWELE. 


Les  difFérences  qui  séparent  les  races  humaines  sont,  dil- 
OU  ,  tellement  giandes  qu'elles  ne  sauraient  être  attribuées 
à  l'influente  du  climat,  non  plus  qu'à  tout  autre  circonstance 
extéiSeure;   elles  se  perpétuent  malgré  le  changement  de 
CCS  circonstances,   et  l'on  ne  vit  jamais  la   transformation 
d'une  race  eu  une  autre,  même  après  une  émigration  de  plu- 
sieurs siècles.  Que  les  naturalistes  qui  tiennent  ce  langage 
voient  dans  les  caractères  particuliers   de   chaque  race  tout 
ce  qu'il  faut  pour  placer  à  la  tète  de  leurs  classifications  zoo- 
logiques le  genre  homme  divisé  en  plus  ou  moins  d'espèces, 
selon  les  vues  particulières  de  chacun  d'eux,  nous  n'avons 
rien  h.  dire,  pourvu  qu'ils  ne  se  croient  pas  autorisés  par  là 
à  conclure  de  l'état  actuel  à  l'état  primitif  de  l'humanité. 
Nous  leur  accordons  volontiers  que  le  nègre  est  distingué 
de  l'européen  du  nord  par  des  différences  fort  tranchées  et 
telles  que  le  zoologiste  doit  y  attacher  une  grande  impor- 
tance, tant  qu'il  reste  dans  son  étioite  sphère  de  raisonne- 
ment;   nous  leur  accordons  même  que  ces  différences  exis- 
tent depuis  un  giand  nombre  de  siècles,  comme  nous  l'attes- 
tent les  bas-reliefs  des  ruines  de  Persépolis  et  le  portrait  que 
trace  Hérodote  d'un   Éthiopien  de  stm  temps;  nous  leur 
accordons  enfin  que  la  transformation  d'une  race  eu  une 
autre  est  un  fait  qui  n'a  jamais  été  constaté,  et  nous  conve- 
nons qu'on  peut  traiter  de  fable, avec  Blumenbach, l'exemple 
que  Demanet  rapporte  d'une  colonie  de  Portugais  établie 
en    Afrique,  qui    aurait    acquis    les    traits    et    l'ensemble 
du  type  nègre.  Mais  peut-on  déduire  sérieusement  de  cela 
que  ce  n'est  pas  à  des  circonstances  postérieures  à  la  naissance 
du  frenrc-humain  ;  que  c'est   de  prime-abord  que  chaque 
race  a  revêtu  son  caractère  physiologique  actuel? loin  de  !;i; 
et  pour  ne  rester  que  dans  la  sphère  de  l'histoire  natm-elle, 
nous  pensons  que  les  faits  mettent  l'observateur  sur  la  voie 
d'une  conclusion  opposée. 

Il  n'est  pas  bi'soin  ,  ce  nous  semble  ,  pour  que  la  difie- 
rence  des  races  s'explique  par  celle  des  cliui;it3,    des  habi- 
tudes, etc.,  que  ces  causes  produisent  sous  nos  yeux  ou  dans 
le  cours  d'un  certain  nombre  de  siècles  la   métamorphose 
d'une  race  en  une  autre;  car  ce  n'est  pas  de  ce  qui  est  pos- 
sible maintenant  qu'il  doit  être  question,  mais  de  ce  qui 
était  possible  dans  le  premier  âge  de  l'humanité.  Nous  de- 
vons nous  contenter  aujourd'hui  de  voir  un  changement  de 
climat,  de  sol,  d'habitude  ,  de  nourriture,  déterminer  un 
changement  notable  dans  la  couleur  de  la  peau  ,  dans  l'état 
des  cheveux,  dans  la  physionomie;  car  personne  ne  pourra 
contester  que  ce  ne  soient  là  des  commencemens  de  trans- 
formation ,  qui ,  pour  une  raison  que  nous    dirons  tout  à 
l'heure,   nous  paraissent  ne  pouvoii-  pas  être  poussés  pltis 
avant.  Comparez  dans  nos  climats  les  traits  des  citadins  qui 
vivent  à  l'abii  des  intempéries  de  l'air,  de  l'ardeur  du  so'cil, 
et  qui  iouisseul  d3  tous  les  avantages  matériels  de  la  civilisa- 
tion , comparez-les  à  ceux  de  l'Iiabitantiles  camp  ignes,  qui 
gagne  son  pain  à  l'ardeur  du  soleil,  et  sur  lequel  l'atmosphère 
exerce  librement  son  action!   quelle  différence  déjà    non- 
sculcmeiil  dans  la  couleur,  dans  l'épaisseur  de  la  peau,  mais 
dans  les  traits  du  visage,  d  \ns  le  développement  iiioport^ion- 
iiel  des  diverses  parties  du  corps  I  Les  femmes  et  les  jeunes 
filles  maures,  qui  habitent  les  v  illes  ,  sont  aussi  blanches  que 
nos  Européentiesdu  nord. Piien  de  plus  variable,  sous  le  rap- 
port de   il  coloiation  ,  que  les  ti  ibus  arabes.  Celles  qui  se 
trouvent  dans  le  voisinage  du  Sénégal  sont  presque  noires  ; 
«elles  de  Madagascar  sont  à  peu  près  blanches.  Un  observa- 
teur de  TAmérique  septentrionale  assure  que  ses  compa- 
triotes, bien  qu'issus  des  nations  Igs  plus  blanches  de  l'Eu- 
rope, bien  que  se  mélangeant  très-souvent  avec  de  nouvelles 
migrations  d'Européens,  tt  participant  à  tous  les  avantages 
de  notre  civilisation,  ont  déjà  subi  un  changement  particu- 
Gulier;  non-iculement  leur  peau  est  plus  foncéeque  la  nôtre, 
iiAM  leurs  cheveux  acquièrent  plus  d'épaisseur  à  chaque  gé- 


nération ,  et  frisent  très-difficilement.  Nous  lisons  dans  la 
collection  des  voyages  de  Hewkestwort  (t.  ii.  p.  874)  ,  l'ob- 
servation suivante  sur  l'action  physiologique  du  climat  des 
Indes  occidentales.  Lorsque  deux  liabitans  de  l'Angleterre  , 
après  s'être  mariés  dans  leur  patrie  se  rendent  aux  Indes 
occidentales,  les  enfans  qu'ils  ont  après  un  séjour  d'un  cer- 
tain temps  dansce  pays  présentent  la  couleur  et  la  physiono- 
mie des  créoles.  Si  ces  mêmes  individus  retournent  en  An- 
gleterre ,  les  enfans  qui  naissent  depuis  cette  époque  res- 
semblent aux  Européens.  L'on  a  remarqué  aussi  que  les 
nègres  transportés  dans  l'Amérique  du  nord  ,  acquièrent, 
apiès  quatre  générations  ,  des  cheveux  épais  et  longs  de 
quatre  ou  cinq  pouces. 

Certains  usages  populaires  peuvent  également  modifier 
la  conformation  générale  ou  partielle  du  corps  humain. 
Parmi  eux  nous  citerons  cette  habitude  si  répandue,  surtout 
chez  les  nations  sauvages,  de  pétrir  la  tête  des  nouveaux-nés 
de  manière  à  lui  donner  tantôt  cette  forme  alongée  que  [iré- 
seiite  celle  des  bonzes  chinois,  tantôt  la  disposition  conique 
ou  carrée  de  celle  des  Japonais,  etc.  On  cite  une  nation  al- 
gonquine  qui  portait  le  nom  de  Tête  de  houle,  à  cause  de  la 
conformation  donnée  à  la  tête  dans  l'enfance  par  les  mères. 
Plusieurs  autres  caractères  de  conformation  proviennent 
des  altitudes;  telle  est  la  disposition  arquée  des  jambes  chez 
les  peuples  qui  se  tiennent  assis  à  la  manière  des  tailleurs  ; 
et  ce  qu'il  y  a  de  remarquable  c'^esl  que  l'on  a  plusieurs  fois 
observé  que  des  modifications  acquises  par  l'art  ou  par  l'ha- 
bitude se  perpétuaient  par  la  génération. 

Ce  petit  nomfjre  de  faits  suffira,  nous  l'espérons ,  pour 
donner  quelque  idée  de  l'influence  que  les  climats,  les  loca- 
lités et  les  usages  exercent  pour  modifier  l'organisme  humain, 
et  pour  faire  sentir  que  les  différences  caractéiisliques  des  ra- 
ces et  des  peuples  peuvent  très-bien  reconnaître  pour  cause 
la  diversité  des  circonstances  au  milieu  desquelles  vivent  ces 
races.  Pourquoi  doue  ces  circonstances  ne  iiansforment-ellcs 
pas  une  race  en  une  autre?  pourquoi  des  Européens  ti'aiis- 
portésen  Afrique,  n'acquièrenl-ils  pas,  après  plusieurs  géné- 
rations, les  caractères  du  type  nègre?  Pourquoi  tout  le  chiui- 
gement  qu'ils  subissent  ne  va-t-il  jamais  jusqu'à  effacer  com- 
plètement le  type  originel?  Ce  n'est  peut- être  pas  à  la  science 
humaine  qu'il  appartient  de  répondre  parfaitement  à  cette 
question,  qui  concentic  en  elle  seule  toute  la  difficulté  du 
sujet;  mais  voici  une  considération  qui  peut,  ce  nous  sem- 
ble, ôter  quelque  force  ;'>  l'argument  qii'ou  veut  en  tirer 
contre  la  révélation  chrétienne.  L'homme,  différent  en  cela 
de  la  plupart  des  animaux,  étant  appelé  à  vivre  sur  toute  la 
surface  du  globe  a  dû  recevoir  une  organisation  susceptible 
des'approprier  aux  climats  et  à  la  nature  des  diverses  locali- 
tés. Au  commencement  cette  organisation  était  encore  vierge 
de  toute  action  modificatrice  extérieure  ,  et  dès-'ors  plus  dis- 
posée à  recevoir  l'influence  des  premières  circonstances  qui- 
agiraient  sur  elle  pendant  un  certain  teuips.  Or,  notre  tra- 
dition sacrée ,  plus  conséquente  qu'on  ne  s'en  est  douté  , 
nous  apprend  que  la  vie  des  hommes,  pendant  plusieurs  siè- 
cles encore  après  le  déluge,  était  beaucoup  plus  longue 
qu'elle  ne  l'est  devenue  depuis.  C'est  ,  enontre  ,  à  la  même 
époque  qtt'elle  fixe  ladispcrsion  du  genre  humain. Dès  lors  il 
estaisé  deconcevoir  combien  cettedouble  circonstance  d'une 
organisation  encore  presqiuî  à  son  état  natif  et  d'une  vie  ti'ès 
prolongée  a  dû  laisser  d'énergie  à  l'influence  des  nouvelles 
circonstances  atmosphériques,  etc.,  que  le  grand  calaclvsmc 
du  déluge  avait  sans  doute  amenées  à  sa  suite.  Mais  une  fois 
que  le  corps  humain  eût  subi  ces  influences ,  qu'il  en  eût  été 
profondément  modifié,  qu'il  eût  reçu  du  climat ,  du  sol , 
etc.  ,  cette  première  empreinte  spéciale  qui  fait  le  caractère 
de  chaque  race,  pouvait-on  s'attendre  à  ce  que  son  01  gaui' 
sation  conserverait  la  même  flexibilité  ,  la  même  aptitude  à 
être  faronnéepar  les  faits  extérieurs  avec  lesquels  die  serait 


LE  SEWÊUR. 


157 


mise  en  rapport?  Evidemment  non,  car  les  conditions  de 
l'état  primitif  n'existaient  plus  ;  riuimaiiitc,  dispersée  dès 
son  premier  âge  sur  les  diver»  points  du  globe  ,  y  avait  con- 
tracté,pendant  la  longue  existence  de  ses  patriarches,  comme 
nne  seconde  nature  ,  par  laquelle  elle  s'était  appropriée  au 
climat  sons  lequel  elle  avait  à  vivre  j  elle  avait  rempli  les  in- 
tentions providentielles  du  Créateur  j  son  éducation  physique 
élaitFaitP,  et  ne  pouvait  pas  plus  être  recommencée  que  celle 
de  tout  homme  irrivé  à  l'âge  m  ùr. Toute  l'action  qu'un  climat 
nouveau  et  un  genre  de  vie  inaccoutumé  pouvaient  encore 
exercer  sur  elle,  devait  se  borner  à  ces  modifications  dont 
nous  avons  signalé  plus  haut  quelques  exemples,  et  qui  sont 
pour  nous  comme  les  dernières  indications  de  l'influence  de 
la  nature  sur  notre  organisation. 

Voilà,  ce  nous  semble,  où  les  faits  et  les  inductions  qu'on 
peut  en  tirer  nous  conduisent  sur  la  question  de  l'origine 
des  races  humaines  et  de  la  peisistancc  actuelle  de  leurs 
traits  distinctifs,  sous  quelque  latitude  qu'on  les  transporte. 
I/histoirc  naturelle  du  genre-humain  ,  vue  d'une  manière 
plus  large  et  plus  philosojjhique  qu'elle  ne  l'a  généralement 
été  par  les  physiologistes  modernes,  n'est  nullement  hostile 
à  la  révélation  chrétienne.  D'autres  faits  encore  pourraient 
le  prouver,  mais  la  longueur  de  cet  aiticle  nous  contraint  de 
nous  arrètei'  ici.  Disons  cependant  encore  que  la  haute  rai- 
son de  Rant  l'avait  conduit  à  une  conclusion  tout-à-fait 
conforme  à  la  nôtre  sur  la  question  des  races  humaines. 

Une  autre  fois  nous  pourrons  examiner  en  particulier 
quelques  unes  des  observations  de  détail  sur  lesquelles  se 
sont  appuyés  les  partisans  de  la  pluralité  des  espèces  hu- 
maines. Nous  examinerons  entre  autres  jusqu'à  quel  point 
il  est  vrai  que  les  facultés  intellectuellos  du  nègre  sont  infé- 
lieures  à  celles  de  l'Européen. 


LE  CARACTERE  CIIRETIEi\. 

HV  ET  DEnrsicH  Article.  —  Sa  perfection  dans  la  personne 
de  Jésus-Christ. 

Quel  est  cet  ètie  extraordinaire  dont  les  écrivains  du 
Nouvcau-ïestament  nous  ont  retracé  l'histoire  et  décrit  la 
vie  ?  C'est  un  homme  (  que  le  chrétien  ne  s'alarme  pas  si 
nous  le  considérons  un  instant  comme  tel),  c'est  un  homme 
qui  a  conçu  un  plan  qui  n'est  jamais  entré  dans  l'esprit 
d'aucun  des  sages  de  l'anliquité  ,  celui  d'éclairer  ,  de  régé- 
nérer et  de  rendre  heureux  le  monde  entier.  Guidé  par  les 
principes  de  la  plus  paie  bienveillance  et  rempli  d'un 
amour  viiite  comme  l'humanité  qu'il  embrassait ,  il  tend 
pendant  toute  sa  vie  vers  le  butqu'ils'était  proposé  et  ne  le 
pei  d  jama  s  de  vue.  Il  aurait  pu  jouir  dei  honneurs  du 
monde,  m  is  il  les  dédaigne;  il  lui  eût  été  facile  de  profiler 
de  l'enthousiasme  que  ses  concitoyens  manifestaient  pour 
lai  ,  afin  de  >'éle\  er  au  commandement  et  de  se  faire  un 
parti  dans  la  nation,  mais  il  repousse  constanmient  les  of- 
fres qu'on  lui  fait  à  cet  égard  ,  et  il  préfère  aux  grandeurs 
de  la  leri  e  la  gloire  d'une  vie  consacrée  au  soulagement  de 
l'humanité  souffrante.  La  forci'  de  son  âme  ,  la  noblesse  de 
son  caractère,  la  spiritualité  de  ses  affections  ,  l'élévation 
habi.uelc  de  ses  pensées,  en  font  un  être  supérieur  à  ce 
monde  et  qui  ne  lessemblc  à  aucun  des  êtres  qui  l'habitent. 
On  n'aperçoit  chez  lui  aucune  des  passions  qui  ont  terni  la 
gloire  des  plus  belles  vies  :  c'est  une  innocence,  une  gran- 
deur, une  majesté  et  en  même  temps  nne  simplicité  et  nne 
candeur  qui  surprennent.  Placé  dans  les  circonstances  les 
plus  critiepies  ,  constamment  en  butte  à  des  haines  et  à  des 
persécutions,  sa  douceur  ne  se  dément  pas  un  instant;  il 
n'est  pas  possible  de  surprendre  ijans  tout  le  cours  de  sa 
vie  le  plus  petit  mouvement  de  colère,  le  moindre  ressenti- 
ment,  la  plus  légèie  impatience.  Son  âme  toujours  calme 
et  jouissant  d'une  paix  profonde  ne  sait  ce  que  c'est  que 
«l'élre  troublée  par  la  crainte  on  par  l'inquiétude.  Il  dort 


aussi  tranquille  sur  une  mer  en  tourmente,  e(  traverse  aussi 
calme  une  multitude  en  fureur  que  s'il  ne  courait  aucun 
danger  ,  que  s'il  se  trouvait  dans  la  société  de  ses  disciples. 
Quand  tout  semble  se  liguer  pour  le  perdre  et  pour  faire 
échouer  les  plans  charitables  qu'il  a  conçus,  quand  il  est  sur 
le  point  de  mourir  avant  que  d'avoir  pu  réaliser  ses  desseins, 
on  ne  voit  pas  qu'il  soit  surpris  et  déconcerté  ;  c'est  alors  , 
au  contraire  ,  qu'il  manifeste  la  plus  ferme  confiance  en 
Dieu  et  l'invincible  assurance  que,  tôt  ou  tard  et  quoi  qu'il 
arrive,  sa  cause  triomphera.  On  chercherait  vainement  en 
lui  l'indice,  le  plus  léger  indice  des  faiblesses  humaines;  il 
serait  impossible  de  découvrir  dans  sa  vie  une  seule  faute  , 
dans  ses  affections  un  seul  sentiment  répréhensible  :  c'est 
ainsi  que  chacune  de  ses  vertus ,  prise  à  part,  nous  pénètre 
d'admiration,  et  que  chacun  des  traits  de  son  caractère, 
lorsepi.'  nous  le  considérons  isolément,  nous  étonne  et  nous 
COiif  intl. 

Qiu-  sera-ce,  si  après  avoir  jeté  les  yeux  sur  les  principales 
beautés  de  ce  caractère  céleste,   nous  l'étudions  dans  son 
magnifique  ensemble  et  dans  sa  divine  harmonie?  Qu'il  est 
rare  de  trouver  chez  les  hommes,  même  chez  les  plus  pieux 
et  les  plus  saints  d'entre  les  hommes,  le  sage  tempérament 
et  le  parfait  équilibre  qui  nous  frappent  dans  la  vie  de  Jé- 
sus-Christ! Celui  qui  possède  à  un  haut  degré  la  piété  et  la 
vie   spirituelle  manque  souvent  de  zèle  et  d'activité  et  ne 
comprend  pas  toujouis  les  devoirs   de  la  vie  pratique;   le 
Chrétien  zélé  pour  la  gloire  de  son  maître  et  la  cause  de 
l'Evangile,   ne  mesure  pas  toujours  ses  démarches  par  la 
prudence;  l'indifférence  pour  les  choses  du  monde  prend 
quelquefois  les  apparences  de  l'austérité  et  de  la  rigueur  ; 
l'humililé  et  la  débonnairetc,  lorsqu'elles  ne  sont  pas  tem- 
pérées par  une  certaine   fermeté  de  caractère,  sout  assez 
voisines  de  la  mollesse  et  ele  la  lâcheté.  Mais ,  en  Jésus  , 
chac[ue  vertu  est  une  perfection  et  l'ensemble  de  ses  vertus 
la  souveraine  perfection.  Il  était  humble  sans  faiblesse, grand 
sans  orgueil ,  pieux  sans  oisiveté  ,  prudent  sans  crainte  des 
hommes,  mort  au  monde  sans  misanthropie  et  sans  humeur, 
il  commande  à  la  natureelcaline  les  ondes  en  fureur  d'une 
met"  agitée,  et  on  le  voit,  le  moment  d'après,  appeler  à  lui 
et  recevoir  de  petits  enfans  dans  ses  bras.  Il  est  servi  par  les 
anges  dont  il  reçoit  les  hommages ,  et  il  lave  les  pieds  de  ses 
disciples.  Il  s'élève  avec  liberté  et  avec  énergie  contre  lei 
erieuis  et  les  vices,  et  il  est  doux  et  plein  de  condescen- 
dance envers  les  pécheurs.  Il  fuit  le  monde  et  les  étoiirdis- 
sans  plaisirs  du  moiiele ,  mais  il  prend  part  à  une  innocente 
joie  et  assiste  aux  noces  de  Cana.  Il  passe  des  nuits  entière* 
à  prier,  et  ses  journées ,  depuis  l'aube  jusqu'au  soir,   ne 
sont  remplies  que  d'œuvrcs  de  miséricorde  et  de  bienfii- 
sance. 

Ce  caractère  de  Jésus  est  unique  dans  l'histoire  de  l'hu- 
manité ;  rien  ne  peut  être  mis  en  parallèle  avec  lui  ;  les  ca- 
ractères les  plus  nobles  pâlissent  à  côté  de  celui  du  Fils  de 
jMarie  ;  jiisipi'à  ce  jour  il  est  demeuré  irrépréhensible  etjui- 
m,  table. 

IMais  cet  être  dont  tout  homme  qui  a  médité  sa  vie  doit^ 
à  l'exemple  du  F^icairc  savoyard, xcconusiiWG  la  pureté,  la 
justice,  la  parfaite  sagesse,  cet  être  que  le  déisme  place  lui- 
même  au-dessus  de  tous  les  sages ,  a  dit ,  ne  l'oublions  pas , 
et  dans  un  sens  qu'il  n'est  pas  possible  de  contester  ,  la 
liible  à  la  main  ,  qu'il  était  le  Fils  de  Dieu  ;  il  n'a  pas  rc'- 
garde'  comme  une  usurpation  d'élre  égal  à  Dieu  ;  il  a  même 
[ait  de  sa  divinité  la  base  de  sa  doctrine.  Que  ceux  c(ui  croient 
à  sa  mission  de  sage  et  qui  se  déclarent  ses  admiratcuis,tout 
en  ne  tenant  compte  de  ce  qu'il  dit  de  sa  personne,  son- 
gent qu'il  n'y  a  cependant  pas  de  milieu  :  ou  bien  ce  der- 
nier fait  relève  ,  sanctifie  ,  explique  toute  cette  vie  de  pcj- 
fcction,  ou  bien  il  en  fait  l'imposture  la  plus  achevée,  la 
plus  monstrueuse  qui  se  puisse  concevoir.  Si  Jésus  ne  dit 
pas  vrai  en  affirmant  que  lui  et  le  Père  sont  ln,  que  celui 
qui  l'a  vu  a  vu  son  Père  ,  ce  serait  sanctionner  l'hypocrisie 
que  de  lui  continuer  notre  vénération  ,  et  l'on  a  peine  à  con- 
cevoir rinconséepience  de  ceux  qui  le  font  mentir  sur  c 
point  essentiel  et  qui  le  recommandent  en  même  temps 
l'estime  et  à  la  reconnaissance  de  l'humanité.  Quel  orguci 
quelle  anibition  ne  supposerait  pas  l'usurpation  du  titre  q| 
Jésus-Christ  se  donne  ,  et  n'y  aurait  il  pas  là  de  qu^i  twrf 
S  à  tout  jamais  la  vie  d'ailleurs,  la  plus   admirable,  puisqu 


-85S 


LE  SI'IÀiEUR. 


( c  seiivt  c;i  faire  ime  vie  de  dissimulation  ,  une  série  11)11 
„;ieironip:.e  de  mensonses  d'autanl  plus  o  licM  qu'lisv 
.aient  miei.v  soutenuset  plus  hubile.neat  comU.iies  .  iMn, 
1'  ncTiblo  pureté  de  sou  cii-actùre  et  la  sainteté  de  sa  vie  me 
son'iuisùi-  gv.-ant  de  la  vérité  de, ses  pa-oles  ;  je  croisa 
louï  ce  qu'il  a  dit  ;  je  ne  puis  pas  ne  p:.s  y  croire,  sans  résister 
;,  l'évidence  de  la  preuve  m^irale  la  plus  convaincante,  sans 
tomber  eu  coiitradiciion  avec  nioi-mè:ne. 

Ou'on  Y  réfléchisse  bien  :  on  n'est  pas  1  esclave  d  une 
..asTion  sans  en  avoir  beaucoup  d'autres.  L^s  vices  ticii.ieut 
étroitement  l'un  h  l'antre  pu-  des  chaînons  invisibles  ,  et  se 
corroborent  mutacllcment.  Ou  n'a  jamais  vu  d  homme  qai, 
dominé  par  une  habitude  criminelle,  ait  été  pur  dans  tout 
le  reste  de  sa  condnae.  Celui  qui  a  recours  au  nionsougc  , 
.soit  par  oiiïueil,  soit  par  intérêt,  devient  facilement  injuste; 
car  pour  ai  river  a  ses  fins ,  qui  sont  la  satisf.iction  de  ses 
désirs  ambitieux  ou  de  son  avarice ,  il  tentera  toute  espèce 
de  moyens,  sans  se  montrer  trés-scrupuleuv  dans  le  clioi.. 
qu'il  eii  fera.  L'ambition  a  toujours  pour  compa;jnc  la  bn- 
Kiic.  les  cabales;  elle  n'existe  pis  sans  jalousie;  il  tant 
qu'elle  domine;  elle  se  plaît  à  humilier,  et  plus  le  but  au- 
quel  elle  aspire  est  élevé,  plus  les  lessorts  qu  elle  fait  mou- 
voir sont  éneiffiquas  ;  et  il  est  bien  ditticile  quelle  ne  se 
trahisse  pas  dans  quelqu'une  de  ses  démarches. 

Faisons  maintenant  l'apphcation  de  ces  principes  a  Jésus- 
Ciirist.  Si ,  comme  le  soutiennent  les  incrédules  il  n  est  pas 
vrai  qu'il  soit  le  Fils  de  Dieu,  ce  qu'il  n'a  cessé  de  protester, 
pendant  toute  sa  vie,  il  faut  due  qu'il  a  été  un  imposteur,  et 
qu'il  s'est  rendu  coupabl",  d'impiété  et  de  sacrilège  ,  en  se 
faisant  passer  pour  le  Fils  de  Dieu  ,  et  en  demandant  pour 
sa  personne  le  culte  et  les  hommages  qui  ne  sont  dus  qu  au 
Créateur  (i).  Mais  alois,je  le  demande,  a-t  il  pu  n  être 
l'esclave  que  du  mensonge?  n'a-t-il  pas  dû  avoir  d  autres 
vices?  et  s'il  les  a  eus ,  comment  se  fait-il  qu'ils  ne  se^soient 
jamais  montrés,  qu'on  11e  les  ait  jamais  découverts;  com- 
ment comprendre  que  Jésus-Christ  soit  parvenu  a  jouer  si 
bien  le  rôle  de  la  vertu  ,  et  d'une  vertu  si  simple,  si  pure, 
si  candide,  au  milieu  d'une  vie  aussi  publique  ,  aussi  agit.-e 
que  la  sienne,  jusqu'au  dernier  moment,  sans  jamais  être  de-  ; 
masqué?  Il  y  a  dans  cette  supposition  quelque  chose  qui  re- 
pua„c  au  sens  moral  et  qui  est  profondément  antipathique 
àcësentimcnt  universel  de  vénération  qu'excite  le  caractcc 
de  Jésus-Christ ,  même  chez  les  hoinmes  qui  Im  relusent  le 
titre  de  Fils  de  D,en  et  de  Rédempteur  du  monde.  L.  école 
rationaliste  fi)  l'a  bien  senti;  c'est  pourquoi ,  pour  dimi- 
nuer une  partie  de  l'odieu-i,  qui  doit  nécessairement  peser 
sur  la  personne  de  Jésus-Christ,  quand  on  me,  contre  ses 
propres  déclarations,  qu'il  soit  le  Fils  de  Dieu /elle  a  eu 
recours  au  système  de  l'accommodation. 

D'après  ce  système  ,  Jésus-Christ  trouvant  parmi  ses  com- 
patriotes juifs  certains  préjugés,  qu'il  n'aurait  pas  été 
prudent  de  heurter  de  front,  a  du  les  ménager,  les  ad- 
mettre, s'y  accommoder ,  zhn  qu'a  la  fiweur  de  l'ascen- 
dant qu'il  obtiendrait  par  ce  moyeu  sur  l'esprit  de  la 
nation  juive  ,  il  put  parvenir  plus  sûrement  à  faire  em- 
brasser sa  religion.  Ainsi  les  Juifs  attendiitu  depuis  long- 
tcnq  s  le  Messie  que  leur  promettaient  les  prophètes,  il  était 
de  la  sagesse  d'un  docteur  aussi  éclairé  que  Jésus-Christ  de 
profiter  de  cette  circonstance  favorable  à  ses  projets  et  de 
se  donner  lui-même  pour  le  Messie  promis,  sauf  à  les  dé- 
tromper plus  tard,  lorsqu'ils  auraient  cru  à  sa  doctrine.  ^ 

Mais  d'abord  nous  nions,  qu'à  l'époque  où  Jésus  parût, 
les  Juifs  eussent  l'idée  d'un  Messie  Fils  de  Dieu  ,  tel  que 
le  Nouveau-Testament  uous  le  fait  connaître.  Qu'ils  atten- 
dissent un  libérateur  puissant ,  glorieux,  c'est  ce  dont  tout 
le  monde  convient;  mais  qu'ils  espérassent  en  un  Sauveur 
é'gal  en  puissance  et  en  sagesse  à  Dieu,  possédant  la  même 
essence  que  lui ,  et  ayant  droit  aux  mêmes  hommages ,  c'est 
ce  qu'il  faudrait  prouver  ,  et  c'est  ce  qu'il  est  impossible  de 

(1)  JeanXIV.g,  elV,  i3. 

(a)  On  appelle  ainsi  en  Allemagne  les  Ihéologieus  qui  préleniienl  que  la 
.  raison  est  juge  souverain  ,  nn  STiilcmenl  des  preuves  qm  éublis-enlla 
divine  origine  de  la  revclalion  ,  mais  encore  de  la  révélatioH  elle-mêoie, 
el  qui,  au  moyen  d'une  critique  audaeieuse,  retranchent  de  l'Evangile  tous 
Ms  mystères  qu'il  renferme.  Celte  école  a  mallieureus.menlde  aomin-eux. 
iîcctples  en  France. 


prouver.  Jésus-Christ  n'avait  donc  pas  à  s'accommoder  à  une 
opinion  qui  n'existait  pns. 

Nous  nions  ensuite  qu'il  se  soit  jamais  accommodé  aux 
erreurs  de  ses  compalrioles;  et  ici  encore  nous  en  appelons 
au  lémuiginge  do  l'histoire.  Qu'on  nous  cite  un  fait  qui 
révèle  en  Christ  la  moindre  t.'iidance  à  ménager  des  erreurs 
fiiiiesles  ,  di's  préjugés  dangereux.  Pour  nous,  en  ouvrant 
au  hasard  l'Evangile,  nous  nous  faisons  fort  d>'.  montrer, 
que  ,  toute  sa  vie  ,  il  a  lutté,  et  lutté  avec  persévérance, 
contre  tous  les  genres  d'erreurs,  de  superstitions  et  de  pré- 
jugés ,  et  que  même  il  n'est  tombé  vict.me  de  la  rage  de  ses 
persécuteurs  que  parce  qu'il  n'a  pas  réjiondu  à  leiirattente, 
que  parce  qu'il  s'est  constamment  refusé  à  échanger  sa  qua- 
lité de  Messie  spirituel  contre  celle  de  Messie  temporel.  Est-ce 
bien  là  ,  demanderons-nous  avec  confiance  ,  la  conduite  d'un 
homme:  adroit  et  politique  ,  qui  flatte  les  passions  pour  les 
faire  servir  à  l'accomplissement  de  ses  projets? 

Qui  ne  voit  enfin  qu'appliquer  le  système  de  l'accommo- 
dation à  Jésus  Christ,  ou  dire  qu'il  a  joué  le  rôle  d'un  im- 
posteur, c'est  intente;'  contre  lui  la  môme  accusation  sous 
une  forme  différente ,  c'est  rabaisser  également  et  ternir 
son  caractère  moral?  Le  mensonge,  sous  quelque  nom 
qu'on  le  déguise,  ne  saurait  jamais  devenir  une  arme  pour 
étendre  le  règne  de  la  vérité.  Il  répugnera  toujours  à  un 
être  moral  d'y  avoir  recours,  môme  pour  défendre  la  meil- 
leure el  la  plus  juste  des  causes;  d'abord,  parce  qu'il  y  a 
incompatibilité  entre  l'erreur  et  la  vérité,  et  que  les  té- 
nèbres ne  peuvent  pas  devenir  auxiliaires  de  la  lumière  ; 
ensuite  ,  parce  que  celui  qui  aime  la  vérité  a  foi  à  la  vérité, 
et  sait  que  tôt  ou  taivl  elle  triomphera  par  une  force  qui 
lui  est  propre  et  qu'elle  n'a  besoin  d'emprunter  à  personne. 
Et,  sérieusement,  si  Jésus  s'était  donné  pour  le  Messie 
promis,  par  accommodation  aux  idées  des  Juifs  ,  et  s'il  avait 
persisté,  pendant  trois  années  et  demie,  à  s'arroger  ce  titre 
et  cette  qualité  ,  mériterait-il  encore  notre  respect  et  notre 
confiance,  même  comme  docteur?  ne  perdrait-il  pas  à  nos 
yeux  toute  sa  grandeur  ?  pourrions-nous  encore  l'aimer  ? 
Non  ,  et  voici  la  conséquence  à  laquelle  on  est  forcé  de  se 
soumettre  :  ou  bien  Jésus  Christ  a  été  un  être  immoral,  et 
alors  il  faut  déchirer  ,  les  unes  après  les  autres,  toutes  les 
pages  de  l'Evangile  et  anéantir  les  archives  dans  lesquelles 
a  été  déposée  l'histoire  d'une  vie  qui  a  fait  l'admiration  de» 
siècles,  et  qui  commande  encore  le  respect  de  l'incrédule 
moderne;  ou  bien  il  a  été  le  plus  saint  des  êtres  qui  ont 
vécu  sur  celle  terre  ,  et  alors  il  faut  croire  qu'il  est  le  Fils 
de  Dieu  ,  puisqu'on  ne  saurait  sans  inconséquence  sup- 
poser ,  dans  un  être  aussi  parfait  que  lui,  l'iuleiilion  d'a- 
voir voulu  tromper.  Qu'on  tourneet  retourne  cet  argument 
de  tontes  les  minières,  il  conduira  toujours  au  même  ré- 
sultat. La  vie  de  Christ  et  son  caractère  sont  inexplicables 
par  des  causes  naturelles;  et  il  n'y  a  que  la  divinité  de  sa 
personne  qui  puisse  donner  le  mot  de  cette  énigme. 

Vous  vous  scandalisez  des  miracles  rapportés  dans  les 
Evangiles,  déistes  du  xix"  siècle!  Mais  étudiez  cette  vie 
surnaturelle  du  Fils  de  Marie  ,  et  vous  vcl  rez  qu'elle  est  le 
plus  grand  des  miracles,  et  que,  comme  telle  ,  elle  les  ex- 
plique tous. 


TRADITIONS   DE  II A W AH 


SlfB  LA  MORT   D0  CAPPr AJtKE  C0l>n  . 

On  ne  connaît  en  général  les  détails  de  la  iiiOI'lda  capi- 
taine Cook  que  par  la  relation  du  lieutenant  Kif^g-qui  l'ac- 
compagna dans  le  voyage  où  il  périt.  M.  Ellis  ,  qui  a  fait  un 
séjour  prolongé  dans  les  îles  Sandwich  elen  p.irtic\lherdan5 
l'île  de  Hawaii,  ou  Owhyhee,  où  eut  lieu  ce  terrible  événe- 
ment, s'est  appliqué  à  recueillir  tous  les  soiivenifs  qOe  les 
habitansen  ont  conservés.  Il  s'est  entretenu  avec  plusieurs 
vieillards,  qui  en  furent  témoins,  et  il  a  trouvé  que  leurs 
récits  concordaient  entre  eus  sur  tous  les  faits  essentiels.  On 
sait  que  Cook  avait  déjà  quitté  l'île,  mais  qu'il  fut  obligé  de 
relàcîier  une  seconde  fois  dans  la  baie  de  RcâTakckua  pour 
réparer  on  accident  survenu  à  l'un  de  ses  iiffvii'es,  et  que 
cïest  alors  qu'éclata  la  mésintelligence  qui  eut  de  si  cruelle» 


LE  SE7»3.EUR. 


i5« 


suites.  Voici  comment  les  iiKlifjèues  iv.couteiil  la  querelle  : 

«  L'i't  langer  n'était  pas  «lins  son  tort ,  carnosgcnsavaient 
volé  sa  cliaU)up(>  ;  il  voulut  s'uniparcr  <ie  notre  roi,  l'ame- 
ner à  boni  de  sou  vaisseau  et  l'y  retenir  jusqu'à  ce<[u'oii  la 
lui  eût  retulue.  Ttinndpu,  notre  roi ,  s'avançait  avec  A'rt- 
peiia  Kiikc  (0  vers  le  livago;  nos  gens,  qui  savaient  ce  qui 
avait  eu  lieu,  l'entourèrent  et  voulurent  l'empêcher  tl('  con- 
tinuer sa  route.  Sa  rcmnie  le  suppliait  aussi  de  ne  pas  aller 
à  bord.  Pendant  qu'd  licsitaii,  un  lioninie  arriva  encourant 
de  l'antre  côté  di-  la  liaie,  etsejeta  au  niilieudc  ia  foule,  en 
criaiit  :a  II  vaguerre!  Icsétrang'crs  ont  commence  lagucrrej 
»  ils  ont  tii('  d'une  chalotqic  sur  un  do  nos  canots  et  tué  un 
»  clicl' !  »  Cette  nouvelle  irrita  vivement  quelf[ucs-uiis  des 
nôtres  et  efirava  les  chefs  qui  craignirent  (\ac  ha[>c7ia  Kiikc 
ne  fît  mourir  le  roi.  '^os  gens  s'armèrent  de  pierres,  de  bâ- 
tons et  de  lances.  Kanona,  lu  reine,  pria  son  mari  de  ne  pas 
aller  plus  loin  ;  tous  les  chefs  en  firent  autant.  JjO  roi  s'assit. 
Le  capitaine  paraissait  agité;  il  pressait  le  pas  pour  remon- 
ter dans  sa  chaloupe,  quand  un  des  nôtres  l'attaqua  avec  sa 
lance.  Il  se  retourna,  et  blessa  avec  sou  fusil  à  deux  coups 
l'homme  qui  le  frappait.  Quelques-uns  de  nos  gens  le  pour- 
suivirent alors  à  coups  de  pierres  ,  ce  qui  fut  vu  des  siens, 
qui  firent  feu  sur  nous.  Le  capitaine  criait  à  ses  compagnons 
de  cesser  le  feu  ;  mais  ils  ne  puicnt  l'entendre  à  cause  du 
bruit.  Il  paraissait  vouloir  se  retourner  de  nouveau  vers 
nous  pour  nous  parler  ,  hirsqu'il  fut  frappé  au  dos  d'un  coup 
de  palioa  et  eu  même  temps  transperce  d'un  coup  de  lancej 
il  tomba  dans  l'eau,  ajoutent  les  indigènes,  et  ue  parla 
plus,  » 

Cette  version  s'accorde  par.faitement  avec  celle  du  lieute- 
nant King,qui  rapporte  que  «  pendantqueCookétaittour- 
»  né  du  côté  des  iniligènes ,  ils  ne  se  portèrent  à  aucune 
»  violence,  mais  que  lorsqu'il  se  fut  retourné  pour  donner 
»  SCS  ordres  aux  chaloupes,  ilfut  pjrcé  dans  le  dos  et  tomba, 
>•  le  visage  dans  l'eau.  » 

M.  Ellis  demanda  aux  naturels  d'Hawaii  ce  qui  les  avait 
portée  à  voler  la  chaloupe,  puisqu'ils  possédaient  eux-mê- 
mes un  si  grand  nomb'e  de  canofs.  Ils  répondirent  qu'ils  ne 
i  avaient  pas  prise  pour  naviguer  d'une  île  à  l'autre ,  leurs 
canots  étant  phis  commodes  et  plus  faciles  à  diriger,  mais' 
parce  qu'ils  s'étaient  aperçus  que  les  diverses  pièces  qui  la 
composaient  étaient  clouées  les  unes  aux  autres  ;  c'est  à  cause 
de  cela  qu'ils  volèreut  lo  bateau  ;  ils  le  miient  en  pièces  le 
Iciidrmain  de  l'événement,  pour  faire  des  hameçons  avec 
les  clous.  Ils  attachent  un  grand  prix  aux  clous,  etquoiqu'ils 
ne  soient  pas  tombés  dans  i'ét;'niige  erreur  des  naturels  des 
îles  de  la  Société  qui  en  enfouirent  dans  la  terre,  dans  l'espoir 
qu'ilsgermeraiciit  comme  les  pommesde  terre,  ils  attailient 
encore  plus  de  prix  aujourd'hui  à  un  clou  dout  ils  peuvent 
faire  un  liameçon  .à  leur  façon  qu'à  un  hameçon  tout  fait. 

Il  paraît  au  surplus  que  les  insulaires  de  Hawaii  se  fai- 
saient d'étranges  idées  du  capitaine  Cook.  P;u'ini  les  rois 
dont  ils  ont  conservé  le  souvenir  figure  un  certain  Rono 
ou  Orono,  qui  tua  sa  femme  dans  un  accès  de  colère,  mais 
qui  éprouva  eusuile  un  tel  désespoir  du  crime  qu'il  avait 
commis  qu'il  en  perdit  la  raison.  Il  parcourait  l'île  en  furieux 
et  se  jetait  sur  tous  ceux  qu'il  rencontrait.  Quelque  temps 
après,  s'étant  embarqué  dans  un  canot  pour  Otahiti,  il  lut 
mis  au  nombre  des  dieux  par  ses  compatriotes,  qui  établi- 
rent des  luttes  annuelics  en  son  honneur.  Lors  de  l'arrivée 
de  Cook,  ils  supposèrent  que  le  dieu  Rono  était  revenu; 
les  prêtres  ornèrent  le  capitaine  d'une  étoffe  sacrée  dont  ou 
ne  revêtait  que  les  statues  du  dieu;  ils  le  conduisirent  dans 
leurs  temples  et  lui  sacrifièrent  des  animaux  pour  le  rcudro 
propice;  le  peuple  se  prosterna  devant  lui  dans  les  villages 
qu'il  traversa.  ÎVIais  quand,  dans  la  scène  que  nous  avons 
rapportée,  ils  virent  couler  son  sang  et  entendirent  ses  gé- 
missemens,  ils  s'écrièrent:  «  Non,  ce  n'est  pas  Roiiol  »  Quel- 
c^ues-uns  s'imaginèrent  cependant  encore  après  sa  mort, 
qu'il  »e  pourrait  bien  qu'il  fut  le  dieu  supposé,  et  ils  s'at- 
tendaient à  le  voir  reparaître  au  milieu  d'eux.  V  n  arracha 
la  chair  de  dessus  ses  os,  et  on  la  brûla,  comme  on  a  cou- 
tume do  lo  faire  pour  les  chefs  après  leur  mort.  Une  partie 
de  SCS  os  fût  plus  tard  remise  au  capitaine  Clarke;  mais  les 
thcls  qui  s'eiaicnt  empares  des  autres  refusèrent  de  les  reii- 

(i)  L<rs  naturtli  pjoiiosiccnl  aiîiMÎc  naa»  Ju  cai>itainc  Cû<ik. 


dro,  malgré  les  ordres  du  roi;  croyant  posséder  les  ossemeijs 
d'un  d,eu,  ils  les  déposèrent  dans  le  temple  dédié  à  Rono, 
à  l'autre  extrémité  de  l'île.  Ou  leur  y  rendit  des  honneuis 
religieux  ;  cliaquc  année,  les  prêtres  les  portaient  eu  pro- 
cessioa  dans  d'autres  temples  ou  même  quelquefois  tout 
autour  de  l'île,  [lour  recueillir  les  offrandes  du  peuple 
pOLir  le  culte  du  dieu  Roua.  On  les  conservait  dans  une 
corbeille  d'osier,  ornée  de  plumes  rouges,  dont  les  naturels 
font  beaucoup  de  cas. 

31.  Eihs  a  lait  d'iinitdes  efforts  pour  découvrir  si  les  os- 
semcns  du  capitaine  Cook  existent  encore  et,  dansée  cas 
quel  e^t  lo  lieu  oix  ils  sont  cachés  aujourd'hui;  les  naturels 
s'accordent  tous  à  dire  qu'ils  étaient  autrefois  sous  la  gardi; 
des  prêtres  de  Rono;  mais  leurs  réponses  sur  ce  qu'ils  sont 
daveiuis  depuis  l'abolition  de  l'idolâtrie  dans  l'île  de  Hawaii, 
en  1819,  sont  peu  satisfaisantes;  ils  paraissent  éviter  ce  sujet 
de  couversation.  Il  est  probable  cependant  qu'ils  furent  à 
cette  époque,  où  le  culte  de  Rono  cessa,  de  môme  que  celui 
de  tous  les  autres  dieux,  confiés  à  la  garde  de  quelque  chef 
ou  déposés  par  les  prêtres  dans  quelque  caverne  dont  ils 
ne  confièrent  le  secret  à  personne.  liCs  naturels  rendirent 
aussi  un  culte  à  divers  objets  que  les  gens  de  l'équipage 
avaient  laissés  dans  l'île;  on  remarque  dans  le  nombre  un 
traîneau,  qui  fut  adoré  sous  le  nom  d'Opailauarii 

Ou  est  généralement  d'accord  sur  le  lieu  où  le  capitaine 
fut  tiTo.  JNl.  Ellis  y  alla  plusieurs  fois ,  et  quoiqu'il  eût  à  cha- 
que excursion  qu'il  y  fit  des  guides  différons,  ils  lui  indi- 
quèrent tous  la  même  place.  Plusieurs  cocotiers  croissent 
près  du  rivage;  on  lui  en  fil  remarquer  deiLX  qui  portaient 
encore  les  traces  des  balles  qui  lesavaient  traversés,  lorsque 
les  Anglais  firent  feu  des  chaloupes.  En  i8a5,  lord  Byron  a 
élevé  un  monument  en  lave  du  volcan  d'Hawaii  à  l.ï  mé- 
moire du  célèbre  marin  qui ,  un  demi-siècle  avant,  l'avait 
précédé  dans  ces  mers. 

Qui  n'apprendrait  avec  intérêt  que  les  îles  Sandwich, 
dont  la  découverte  est  due  au  plus  illustre  des  navigateurs 
modernes,  présentent  aujourd'hui  un  tout  autre  aspect  qu'à 
l'époque  où  Cook  reconnut  leur  exist<*nGe?  Depuis  fTy  où 
jl  y  périt,  jusqu'en  i8'2o  où  les  chrétiens  d'Amérique  y  eu- 
voyèrent  des  missionnaires,  elles  n'ont  été  que  rarement 
visitées;  mais  alors  commença  pour  ces  îles  une  ère  nouvelle. 
Par  une  de  ces  coïncidences  qu'on  no  peut  attribuer  qu'à  la 
Providence  divine ,  l'idolâtrie  y  fut  abolie  par  le  roi  Rilio. 
riho  daus  le  temps  même  où  les  missionnaires  étaient  en 
route  pour  y  porter  l'Evangile,  do  sorte  qu'en  y  arrivant 
ils  reconnurent  que  Dieu  leur  avait  frayé  les  voies  et  avait 
renversé  un  obstacle  immense,  contre  lequel  leurs  travaux 
auraient  peut-être  pendant  long-temps  été  infructueux. 
Quoique  Rihoriho  fût  encouragé  dans  la  réforme  qu'il  ac- 
complit par  ce  qu'il  avait  appris  du  renversement  des  idoles 
d'Otaliiti,  il  n'était  cependant  guidé  dans  sa  conduite  que 
par  des  motifs  personnels.  Il  voulait  diminuer  l'influence 
des  prêtres ,  être  dispensé  des  frais  énormes  qu'exigeait  le 
culte  des  idoles,  et  sut  tout  améliorer  le  sort  de  ses  femmes, 
qui ,  comme  toutes  les  personnes  de  leur  sexe ,  étaient,  d'a- 
près les  idées  rehgienses  des  îles  Sandwich,  dans  un  état  d'in- 
fériorité très  marqué,  tellement  qu'il  leur  était  défendu 
de  prendre  leurs  repas  avec  les  hommes,  et  même  de  faire 
cuire  leurs  provisions  au  même  feu  qu'eux;  elles  devaient 
aussi  se  contenter  d'une  nourriture  beaucoup  plus  grossière 
que  leurs  maris.  En  1819,  Rihoriho  réunit  les  principaux 
chefs  à  un  grand  festin  ;  il  envoya  dansla salle  où  les  femmes 
étaient  rassemblées  les  mets  recherchés  qui  leur  étaient  in- 
terdits et,  à  la  surprise  des  convives  qui  n'étaient  pa,s  dans 
le  secret,  il  alla  se  mettre  à  table  avec  elles ,  violant  ainsi  la 
loi  du  tahouel  narguantles  dieux,  auxquels  il  déclara  qu'on 
ne  rendrait  plus  de  culte  dans  ses  états,  et  dont  il  fit  brûler 
les  temples.  Hevalteva,  grand-prêtre  du  dieu  delà  guerre, 
abdiqua  sa  charge  ;  mais  d'autres  prêtres  de  Hawaii  se  ral- 
lièrent autour  de  KakuaokalanijV un  des  chefs,  qui  voulut 
combattre  en  faveur  de  l'idolâtrie.  Il  fut  défait  et  tué  dans 
une  grande  bataille,  et  Rihoriho  put  réaliser  tous  ses  plans. 

C'est  dans  ces  circonstances  extraordinaires  que  les  pre- 
mieis  missionnaires  américains  arrivèrent  à  Hawaii.  Quelle 
ne  fut  pas  leur  surprise  en  apprenant  ce  que  Dieu  avait 
opéré  dans  cette  île  pondant  leur  traversée  .'^  Ils  s'appcrçu- 
reut  cependant  bientôt  que  le  changement  n'était  pas  eu 


160 


LE  SEMEUR, 


réalité  aussiRiand qu'il  pouvaitlepaïaitieaupremiLM- abord. 
La  plupart  des  naturels  n'avaient  p:«  renonce  a  leur   culte 
par  une  conviction  raisonnée  et  sincère  de  la  folie  et  de  1  a- 
bominalion  de  l'idolâtrie;  ils  avaient  seulement  code  a  1  au- 
torité du  roi  et  à  .elle  fureur  de  destruction  qui  s  emp?rc 
s.  aiséuvntde  la  populace  ;  un  grand  nombre  avaient  sous- 
trait leurs  idoles  aux  recherclies,  et  les  adoraient  en  secret. 
Le  roi  lui-même  ne  parut  pas  voir  avec  plaisir  1  arrivée  des 
missionnaires;  .1  ne  leur  accorda  pas  sans  difficulté  I  auto- 
risation  de  s'établir  dans  ses  Etals.  Cepend.int,  ap  es  qu  .1 
eut  eu  le  temps  de  s'assurer  des  intent.ons  de  ces  hommes 
excellens   il  consentit  à  écouter  leurs  instructions.  Ses  sujets 
.mitèrent  son  exemple,  et  aujoiud'hui ,  quoique  douze  ans 
,^  se  soient  pas  encore  écoule.,  depuis  le  moment  ou  débar- 
quèrent dan^cesiles  les  premiers  députes  du  cUr.stianistne, 
iTms  luibitans  ont  abandonné  le  culte  des  idoles ,  non  pUu 
mr  crainte  du  prince  qui  les  gouverne   mais  parce  que  leur 
c«ur  a  accueilli  les  vérités  de  l'Evangile;  des  Eglises  chn- 
^^nnes  s'élèvent  dans  tous  les  lieux  dont  la  population  est 
l»,..hle  •  des  écoles  oui  été  ouvertes  et  sont  suivies  par 
Xsie  5o  o^^^  enfans  ou  adultes;  leur  langue  a  passé  ,  par 
W soins  des  missionnaires,  du  rang  obscur  de  langue  seu- 
;:ment  parlée  ,  a,,    rang  supérieur  de   langue  écrite;  près 
de   a  moitié  du  Nouveau- reslament  a  ete  imprimée  dans 
Tctte  lanruc  àpcinc  formée;  la  vie  sociale    fondée  sur  les 
bonn'-s  mœius    a  remplacé  les  l..abitude.,  de  la  vie  sauvage, 
rt  ce  peuple  prend  vraiment  rangpiirnii  les  nations.  Il  a  un 
ITS^nJa  régulier ,  dont   le   roi  Ta.:ena>ncka  est  au 
jourd'hni  le  chef,  des  lois  et  des  institutions ,  propres  a  as- 
surer sou  bonheur.  . 

Les  naturels  ne  peuvent  encore  anjourdhui  songer  sans 
tristesse  au  malheureux  sort  du  capitaine  Look.  M.  Ellis 
avant  un  iour  montré  à  plusieurs  chefs  qui  étaient  venus  le 
voir  lesVravures  qui  accompagnent  1  édition  in-lolio  des 
vovapes  de  Cook,  ils  parurent  extrêmement  émus  loisqu  il 
leur  fit  voir  celle  qui  rcprésonle  sa  mort.  Karaimoku  ,  l'un 
d'eux  s'essuya  plusieurs  fois  les  veux ,  qui  se  lemplissaicut 
touiou'rs  de  nouveau  de  larmes.  Quand  ils  surent  que  des 
missionnaires  s'étaient  fixes  dans  les  îles  de  la  Socété  long- 
tcmiM  avant  qu'il  n'eu  fut  venu  dans  les  îles  buudwich ,  ils 
demandèrent  si  c'était  parce  qu'ils  avaient  tué  le  capitaine 
Cookqu'onnelesavaitp^  visites  plus  lot. 

Une  station  missionuai.c  a  été  fondée  dans  le  village  de 
la  baie  de  Rearak.-kua  oà  Cook  périt;  une  église  et  une  école 
sont  bâties  sur  le  rivage,  presque  à  l'endroit  même  ou  il 
succomba  sons  les  coups  de  ses  assassins.  iV«i  ic,  cliel  de  ce 
Villapp.  et  Kapiolani  son  épouse  ,  sout  tous  deux  convertis 
au  christianisme.  Kapiolani  ca  l'une  des  femmes  les  plus 
distinguées  de  CCS  îles;  on  peut  dire  qu  clic  es  !e  premier 
écrivain  dont  elles  puissent  se  glorifier;  car  elle  travaille  a 
une  histoire  de  sa  vie  et  de  sou  temps  qui  est  deja  lort  avan- 
cée •  sa  maison  est  bâtie  à  l'européenne,  et  1  ou  a  peine  a  se 
persuader  que  les  maîtres  qui  l'habitent  n  étaient,  il  y  a 
quelques  années ,  que  de  misérables  sauvages. 

Un  vovafeur  américain  ,  M.  Stewart,qui  vient  de  pu- 
blier le  recil  de  son  vovagc  d.ans  la  mer  du  Sud  ,  a  vu,  dans 
ce  villape  ,  Kanonn,  veuve  du  roi  Taraiopu,  qui  régnait  à 
Hawaii ,'  lorsque  Cook  fut  tué,  et  dont  le  roi  actuel  est  l'ar- 
rière petit-fils.  C'est  une  femme  de  haute  stature  ;  son  air 
est  v.Miérable;  ses  traits  expriment  la  bonté;  ses  cheveux 
sont  d'une  blani:heur  éclatante;  elle  paraît  être  âgée  d'en- 
viron quatre-vingts  ans.  quoiqu'on  assure  qu'elle  n'a  pas 
cet  âge.  Kaiiona,  qui  fut  témoin  du  malheureux  sort  de 
l'illus'tre  marin  qui  a  découvert  ces  îles  ,  a  vécu  assez  long- 
temps pour  eu  tendre  prêcher  la  bonne  nouvelle  du  salut  dans 
sa  patrie;  bien  plus,  elle  a  accueilli  les  promesses  de  l'E- 
vangile dans  sa  propre  âme,  et  .ayant  éprouvé  cette  conver- 
sion du  cœur  f(ue  produit  le  Saint-Esprit,  elle  est  devenue 
membre  de  l'Église  chrétienne.  Malgré  sou  grand  âge,  elle 
a  voulu  apprendre  h  lire,  et  elle  ne  laisse  pas  passer  nn  seul 
jour  sans  lire  quelqu'une  des  parties  de  la  Kihie  liannitcs 
daus  sa  langue  natale  par  les  missionnaires. 

Ouel  contraste  entre  la  première  scène  que  nous  avons 
retracée  et  les  faits  que  nous  venons  de  rapporter  I  El  ce- 
pendant, ces  faits  eux-mêtues  ne  donnent  qvi'unc  idée  très- 
impaifiiledfla  révolution  opéréedans  la  condition  morale, 
i.nlelloctuclle  et  sociale  des  habitansdes  îles  Sandwich.  l/E- 


vangile  a  tout  changé,  en  même  temps  qu'il  changeait  l'ii» 
térieur  des  cœure. 


MELANGES. 

Effoiits  e.n  FAVEun  DE  l'abolition  de  l'esclavage.  — 
M.  Clarkson  ,  l'un  des  hommes  qui  ont  fait  les  efforts  les 
plus  généreux  et  les  plus  soutenus  pour  Tabolitiou  de  la 
traite  et  de  l'esclavage ,  vient  de  visiter  les  principales  villes 
de  la  côte  méridionale  de  l'Angleterre,  dans  le  but  d'y  plai- 
der la  cause  des  mal  heureux  nègres  des  colonies  de  la  Grande- 
Bretagne  et  d'y  exciter  la  sympalhie  en  leur  faveur.  On  sait 
que  depuis  plusieurs  années  les  chrétiens  de  ce  pays  pro- 
voquent par  des  pétitions  nombreuses  et  énergiques  une 
mesure  législative  qui  déclare  l'homme  libre  dans  les  colo- 
nies coiimie  il  l'est  dans  la  mère  patrie;  ils  ne  peuvent  ce- 
pendant espérer  d'obtenir  ce  résultat  que  si  l'opinion  publi- 
que les  seconde.  Dans  le  but  d'éclairer  cette  opinion  si 
puissante  de  nos  jours,  M.  Clarkioij  a  tenu  des  réunions 
publiques  dans  les  lieux  qu'il  a  parcourus,  et  y  a  exposé 
avec  beaucoup  de  vérité  et  d'éloquence  les  maux  que  souf- 
frent les  esclaves  et  les  terribles  conséquences  morales  que 
l'esclavage  a,  non  seulement  pour  ceux  qui  y  sont  soumis, 
mais  aussi  pour  les  propriétaires  des  nègres. 

Cause  singulière  de  réduction  d'une  i>rime  d'assu- 
rance. —  Les  journaux  ont  quelquefois  parlé  des  Sociétés 
(le  Tempérance  formées  aux  Étals-Unis  ,  dont  les  membres 
prennent  l'engagement  de  renoncer  à  l'usage  des  liqueurs 
fortes.  Leur  succès  a  été  prodigieux;  nous  en  ferons  in- 
cessamment connaître  les  principaux  résultats.  Nous  ne 
citerons  aujourd'hui  qu'un  seul  fait  qui  s'y  rapporte,  et 
que  nous  empruntons  à  nos  journaux  d'Am''rique  qui 
viennent  de  nous  parvenir.  U Alhany  Argus  rapporte  que 
la  Marlha ,  Aiilhuhnn  ,  c.ipitaine  Young,  est  partie  pour  la 
pèche  de  la  baleine  dans  l'Océan  Pacifique.  Ce  baleinier, 
approvisionné  pour  un  voyage  de  dix-huit  mois  ,  n'a  ,'i  bord 
qu'une  très  petite  quantité  de  liqueurs,  dont  on  ne  se  servira 
que  comme  remède,  s'il  en  est  besoin;  la  provision  ordi- 
naire qu'on  emporte  pour  les  voyages  eiitie|iris  dans  le 
même  but  est  de  quinze  à  vingt  bin  iqiies.  Les  Compagnies 
d'Assurance  de  New-York  et  d'Albany  ont  réduit  la  prime 
d'assurance  de  5  pour  loo  ,  parce  que  le  navire  ne  sera  pas 
exposé  aux  risques  qui  résultent  souvent  de  l'état  d'ivresse 
des  équipages.  Outre  l'économie  pécuniaire,  quels  avantages 
ne  résulleiont  pas  de  cette  réforme  pour  la  moralité  des 
matelots  ,  qui  y  ont  tous  adhéré  I 

Irrégularité  du  service  de  la  poste  pour  les  journaux. 
—  Nous  recevons  de  fréquentes  réclamations  de  nos  abon- 
nés ,  qui  se  plaignent  de  n'avoir  pas  reçu  tel  ou  tel  numéro 
du  Semeur;  nous  n'en  soin  jics  pas  surpris  ,  car  nous  lisons 
souvent  dans  les  autres  feuilles  deParis  et  des  départemens, 
des  plaintes  semblables  sur  l'irrégularité  qui  régne  dans  le 
service  de  la  posle  pour  les  journaux.  Il  importe  de  la  faire 
cesser  ,  et  nous  y  coiiti  ibucions  volontiers  pour  notra  part, 
en  nous  concertant  à  cet  égard  avec  nos  confrères;  mais 
pour  cela  il  faut  que  nous  puissions  f  lire  valoir  les  réclama- 
tions en  forme  de  ceux  qui  souffrent  de  ces  négligences. 
Nous  invitons  ceux  de  nos  souscrqîteurs  qui  sont  dans  ce 
casa  nous  les  adresser  yz-rt/ico  aussitôt  qu'un  uuméro  de 
notre  journal  ne  leur  sera  pas  parvenu.  Plus  de  mdle  jour- 
naux s'impriment  aux  Etats-Unis  ,  dont  la  population  n'est 
pas  de  quaior?.c  m  liions ,  et  on  les  transporte  avec  une 
grande  régularité,  pour  moins  de  deux  sous,  sur  tous  les 
points  de  cette  immense  contrée,  à  une  distance  souvent 
aussi  grande  que  l'est  celle  de  Naples  à  Saint-Pétersbourg, 
et  cela  à  travers  nn  pavs  où  beaucoup  de  routes  sont  nou- 
vellement construites  et  oii  les  frais  sont  nécessairement 
très-i  oiisidéiables.  Nous  ne  vovoiis  pas  pourquoi  on  n'en 
ferait  pas  autant  en  France  où  l'on  lit  moins  de  journaux 
qu'en  Âinéiiquc,  ipioique  la  population  soit  plus  forte, 
et  où  l'on  a,  ce  semble,  beaucoup  de  difficultés  de  moins  et 
de  lacililés  de  plus.  Remarquons  en  outre  (pie  les  journaux 
américains  ne  sont  pas  assujettis  à  un  droit  de  timbre. 

Le  Gérant,    DEIIAULT. 


tmpnip.iTit  de  .Sri.Licon  ,  riio  des  JeùiiiMtrs ,  n.    i^. 


TOME  1".  —  1^'  21. 


25  JAIVVIER  1832. 


SEMEUR 


JOUllNAL  RELIGIEUX. 
Politique,   PliîlosoplHC{iie   et  't.îttëraire, 


PARAISSANT  TOLS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Mailh.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  MarleUn"  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  posle. — Prix:i5  fr.  pour  l'anné*. 
8  il.  pour  (î  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'élran^'er,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  Iroit  moLs.  — 
Lts  lettre!)  ,  paquets  et  t.,, ois  d'argent  ,  doivent  être  alfr.inchis. 


REVUE    POLITIQUE. 

An  Appeal  to  tue  Patbiot  and  Christian  on  the  importance 
or  the  gospel  to  tue  well  deing  and  pebpetttity  of  oub 

l-REE  INSTITUTIONS. 

Appel  aux  amis  de  l/i  patrie  et  du  christianisme  sur  l'im- 
portance de  f  E\.'aiigilc  pour  la  prospérité  et  la  perpétuité 
de  nos  institutions  libres;  par  le  docteur  Brownlee. 
New-York,  i  83i. 

Pendant  que  le  Semeur  publiait  un  appel  aux  hommes 
droits  et  éclairés  des  dirféreiis  partis  politiques  ,  le  docteur 
brownlee  faisait  paraître  aux  Etats-Unis  un  ouvrage  sur  le 
mcine  sujet.  Sa  brochure  vient  de  nous  parvenir  ,  et  nous 
ci'ovons  devoir  en  présenter  une  courte  analyse  à  nos  lec- 
teurs. Les  roHex.lons  et  les  faits  contenus  dans  cet  écrit  mé- 
ritent une  attention  d'autant  plus  sérieuse  que  l'auteur  les 
a  tracés  au  milieu  d'un  peuple  qui  jouit,  depuis  un  demi- 
siècle.  Je  la  double  influence  du  christianisme  et  de  la  li- 
berté. Nous  résumerons  lette  brochure,  en  laissant  parler, 
autant  que  possible^  l'autour  lui-même. 

Trois  maximes  fondamentales  sout  développées  par  le 
docteur  Brownlee  : 

Point  de  libertés  réelles  sans  vertus  civiques  et  morales  ; 

Point  de  vertus  civiques  et  morales  sans  la  piété  chré- 
tienne j 

l'oint  de  piété  chrétienne  sans  la  [)i'édication  de  l'Evan- 
gile ,  sans  l'observation  du  dimanche  ,  et  sans  l'emploi  des 
autres  moyens  d'eX'angélisation  indiqués  dans  la  Parole  de 
Uieu. 

I.  Qu'il  puisse  exister  un  gouvernement  et  des  formes 
sociales  en  dehors  du  Christianisme  ,  c'est  ce  que  nous  ne 
contestons  pas;  mais  la  question  est  de  sa\oir  si  ce  gouver- 
nement ne  serait  pas  beaucoup  plus  solidement  établi  et  ces 
formes  plus  libérales  chez  un  peuple  de  .  hrétiens. 

On  nous  accordera  d'abord  que  des  principes  de  moralité 
sont  absolument  nccessaiirs  dans  un  pays  libre  ,  soit  pour 
les  gouvcrnans,  soit  pour  les  gouvernés. 

Qna  pourrai t-on  attendre  des  hommes  chargés  de  fonc- 


tions législatives,  s'ils  n'avaient  point  de  vertu?  Ils  feraient 
des  lois,  non  dans  l'intérêt  général,  mais  dans  l'intérêt  par- 
ticulier de  leur  ambition  et  de  leur  coterie.  Dépouillez  nos 
législateurs  de  tout  principe  moral ,  de  tout  sentiment  <ie 
conscience,  de  toute  crainte  de  Dieu  ,  et  vous  y  trouverez 
une  nouvelle  Convention. 

Que  faudrait-il  également  attendre  des  hotnmes  revètas 
du  pouvoir  judiciaire  ou  exécutif,  s'ils  n'avaient  point  de 
moralité  ?  An  lieu  d'être  les  premiers  défenseurs  de  l'ordre 
social,  ils  en  seraient  les  premiers  ennemis;  an  lieu  d'ôtre 
les  pères  du  peuple,  ils  eu  deviendraient  les  corrupteurs  et 
les  tyrans.  Olez  la  vertu  de  l'enceinte  dos  tribunaux,  et  vous 
aurez  des  Laubardemont .  des  Jcifrie  ,  des  Fouquier-Tain- 
ville. 

Cette  observation  s'applique  avec  une  égale  force  aux 
membres  du  jury.  Le  juré  prononce  sur  l'honneur  et  sur 
les  plus  grands  intérêts  des  citoyens.  Supposez  qu'il  soit  im- 
moral,  accessible  à  la  corruption  ou  à  la  peur;  supposez 
qu'il  n'ait  pas  un  profond  sentiment  de  la  présence  et  de  la 
justice  de  Dieu  ,  il  ne  pourra  remplir  aucun  de  ses  devoirs. 

Et  les  défenseurs  du  pays  ,  ceux  qji  portent  les  armes 
pour  la  protection  de  tous,  seroiU-ils  autre  chose  que  des 
iastrumeiis  passifs  du  despotisme,  ou  des  prétoriens  insolecs, 
s'ils  n'ont  pas  de  solides  règles  de  conduite  et  des  principes 
de  vertu  ? 

Un  antre  objet  plus  grave  encore, la  presse,  nous  montre 
l'indispensable  nécessité  de  ces  mêmes  principes.  La  presse 
a  un  pouvoir  immense,  soit  pour  le  bien,  soit  pour  le  mal; 
clic  peut  devenir  le  plus  ferme  boulevart  de  la  liberté  ou  le 
plus  dangereux  auxiliaire  d.;  la  licence.  Elle  peut  servir  d.î 
faïuil  pour  éclairer  la  marche  et  les  progrès  des  nations,  ou 
de  torche  pour  incendier  tout  l'édifice  des  institutions  po- 
litiques. C'est  l'œil  de  la  société  et,  selon  qu'il  veille  pour 
des  principes  bons  ou  mauvais,  il  peut  devenir  le  bienfaiteur 
ou  le  corrupteur  de  l'espèce  humaine.  Combien  D'im- 
porte-t-il  donc  pas  que  les  rédacteurs  des  journaux  soient 
pénétrés  de  sentimeus  vertueux  ,  patriotiques  et  rraiment 
religieux? 

Le  peuple  enfin  i/a-t-il  pas  besoin  d'avoir  une  moralité 
I  solide  et  profonde  pour  maintenir  ses  droits  et  ses  hb^lfét? 


i62 


LE  SF.MEtR. 


Possédant  le  pouvoir  électif,  s'il  est  ignorant  et  immoral ,  il 
se  laissera  sécluin-  par  l'intrigue  et  acheter  par  la  fortune. 
La  liberté  se  transformera  eu  licence  ,  la  majesté  des  cours 
do  justice  sera  outragée  ,  la  sainteté  du  serment  sera  foulée 
aux  pieds,  les  lois  seront  violées  et  avilies,  l'esprit  i'égoïsme 
et  d'insubordination  réussira  par  degrés  à  tout  env;diir.  La 
force  des  baïonnettes  sera  opposée  à  la  force  du  pt-nplo  ;  et 
de  ces  luttes  sans  cesse  renaissantes,  de  celte  anarchie,  sur 
gii-a  enfin  un  despote  qui  placera  son  sceptre  de  fer  sur  les 
débris  sauglans  de  la  libeité. 

Pour  éclnpper  à  ces  déplorables  résultats ,  il  faut  qu'il  y 
ait,  dans  les  cœui's  de  ceux  qui  gouvernent  et  de  ceux  qui 
obéissest,  des  principes  supérieurs,  des  maximes  fixes  de 
morale,  des  règles  immuables  de  conduite.  Mais  comment 
les  répandre  dans  les  masses  d'un  peuple  ?  Comment  leur 
ouvrir  un  libi'e  accès  chez  les  millions  d'hommes  qui  com- 
posent une  nation?  Nous  répondons:  par  la  piété  chré- 
tienne. 

I[.  Tous  les  autres  moveus  par  lesquels  on  a  voulu  pro- 
«luiic  une  vaste  régénération  morale  ont  été  rccoinuis  im- 
puissans  ou  insuffisans.  I^es  leçons  et  les  livres  des  plnloso- 
pli«s^  utiles  sans  doute  dans  une  sphère  stdiordonnée  ,  sont 
inc^ables  de  poser  un  nouveau  pruicipe  de  vie  dans  le 
cfjEur  déprave  de  riionimc.  Les  meilleurs  argumens  demeu- 
rent presque  toujours  stériles  dans  la  pratique,  et  la  raison 
échoue  contre  l'aveugle  tyrannie  des  passions.  Ij'cxpérienic 
l'a  prouvé  :  les  cfi'orls  humains  ne  peuvent  pas  planter  dans 
l'homme  ce  germe  spirituel  qui  se  manifeste  par  dos  fruits 
de  sainteté.  Dieu  seul  peut  révedler  ceux  qui  sont  moi  ts 
Jaus  leurs  péchés. 

Quelle  a  été  l'influeuce  de  Socratc  et  u*  Platon  ,  de  Cicé- 
ron  et  de  Sénèque  sur  les  populations  de  la  Grèce  et  de 
Rome  ?  Quels  sont  les  bienfaits  produits  par  l'éloquence  des 
moralistes  modernes  et  par  les  savantes  leçons  des  philan- 
thropes économistes?  Quel  est  enfin  le  caractère  moral  d'une 
grande  partie  de  la  jeunesse  studieuse  ,  après  qu'elle  a  été 
imbue  de  toute  la  science  et  de  toute  la  phdosophie  des  éco- 
les? Les  systèmes  de  moralité  humaine  ,  on  le  doit  recoii- 
jiaître,  n'ont  jamais  crcéla  viespiiituelle,et  depuis  les  temps 
de  Socrate  jusqu'à  nos  jours,  ils  n'ont  produit  aucune  véri- 
table régénération. 

Ce  que  la  morale  philosophi([ue  ne  peut  nous  donner,  le 
demanderons-nous  à  laloi  civile?  la  loi  ne  moralise  Y>n5;  elle 
a  des  menaces  et  des  peines  ;  elle  punit  le  crime  et  le  pré- 
vient quelquefois,  mais  elle  est  incapable  de  changer  le  creur 
humain. 

Il  v  a  d'ailleurs  beaucoup  de  fautes  et  de  vices  que  la  loi 
ne  saurait  punir.  Ainsi  l'avarice,  la  prodigalité,  la  licence 
des  mœurs,  la  vénalité  dans  les  élections  sont  en  dehors  de 
la  pénalité  légale.  Ces  \  ices,  par  une  inviolable  loi  de  notre 
nature,  en  entraînent  d'antres  plus  grands  ,  plus  fuiio^^tes 
pour  la  chosepubli([iic.  El  l'Elat  se  trouve  h;ei/lùt  ronduil 
sur  le  bord  de  l'.diime  ,  sans  avoir  aucun  moy;;n  d'éviter  la 
catastrophe,  qui  le  menace. 

Ajoutons  que  la  loi  civile  est  impuissante  pour  inqiiier 
l'amour  et  la  pratique  de  la  vertu.  Ou  ne  fia  jamais  sortir 
d'un  Code  la  reconnaissance,  la  charité,  la  fidélité  dans  les 
relations  conjugales,  le  pardon  des  injures,  le  rcspei  t  des 
m.iximes  de  la  conscience. 

Hors  decesdeux  movens  que  reste-t-il?  Anrat-on  recours 
à  la  terreur?  Mais  tout  ce  qui  est  violent  ne  dure  pas;  cl 
qu^pculfaue  la  terreur  pour  rendre  un  peuple  moral? 
l-roiive-t- on  plus  de  moralité,  plus  d'obéissance  et  de  vertu 
dans  les  états  despotiques?  Dégrader  l'homme  et  avilir  son 
caractèrft  ,  c'est  un  pauvre  moyen  de  l'améliorer.  I^a  force 
physique  oppose  une  barrière  momentanée  aux  p.:ssions , 
mais  elle  u'arrachc  pas  la  racine  qui  les  f.iit  naître,   et   leur 


énergie,  long-temps  comprimée,  n'eu  devient  que  plus  fu- 
rieuse, le  jour  où  cette  barrière  est  brisée. 

Il  faut  donc,  pour  régénérer  l'espèce  humaine,  un  moyen 
plus  puissant,  plus  direct,  plus  intime  que  tous  ceux  qui 
précèdent.  Ce  uïoyen  ,  c'est  I'Ëvamgile  de  Jeîus-Christ.  Il 
éveille  ''ans  la  conscience  le  sentiment  de  la  présence  de 
Dieu  ;  il  donne  ,  par  rintcrvcution  supérieure  qui  l'accom- 
pagne, de  nouvelles  pensées ,  île  nouveaux  désirs,  un  cœur 
nouveau  ,  une;  ànie ,  une  vie  nouvelle  à  celui  qui  le  reçoit.  Il 
change  l'homme  faux  en  homme  sincère  ,  l'avare  en  homme 
bieiifiisant,  le  vagabond  en  citoyen  laborieux,  l'intempérant 
en  homme  sobre  ,  le  violateur  des  lois  en  homme  paisible  et 
ami  de  l'ordre. E'  s'il  arrive  que  cette  salutaire  et  fainte  in- 
fluence pénètre  dans  les  masses,  elle  transforme  Icsélémens 
de  licence  ,  de  discorde  et  de  guerre  civile  eu  movens  de  pa- 
triotisme, d'amour,  de  dévouement  et  de  bien-être  public. 
L'Evangile  chasse  les  ténèbres  qui  couvrent  l'âme.  Il  in- 
spire un  esprit  de  liberl''  pour  toutes  choses;  il  app-lle  cha- 
que homme  à  réfléchir  sur  ses  droits  ;  il  lui  communique  un 
sentiment  profond  de  sa  dignité  personnelle,  comme  être 
destiné  à  l'immortalité;  il  l'affranchit  moralement  et  socia- 
lement; il  lui  enseigne  à  vivre  dans  la  tem])érance,  dans  la 
justice  et  dans  la  piété;  il  lui  ordonne  enfin  de  craindre  Dieu, 
d'honorer  les  magistrats  ,  d'aini'i"  tous  les  hommes. 

L'Évangile  n'est  pas  simplement  un  système  rationnel  , 
ni  un  assemblage  d'inductions,  de  syllogismes  et  de  consé- 
quence;. Il  ne  se  borne  pas  à  dire  ce  qui  est  juste,  h  mou- 
li ur  ce  qui  est  bien;  il  le  fait  pratiquer  h  l'aide  de  l'Esprit- 
.*<aiiit  dont  il  est  rinstrumeiU.  C'est  de  cet  Esprit  que  vien- 
nent toutes  les  grâces  qui  régénèrent  l'âme  ,  toutes  les  inspi- 
rations généreuses,  tous  les  sentimens  d'amour,  toute  la  mo- 
ralité du  chrétien.  Par  lui,  on  devient  capable  d'être  en  bé- 
nédiction à  sa  famille,  à  son  pays,  au  genre  humain  tout 
entier. 

Qu'on  étende  maintenant  la  série  des  régénérations  indi- 
viduelles jusqu'à  en  faire  une  régénération  nationale,  ilpa- 
raîtra  évident  que  l'Evangile  doit  dissiper  Tignorance,  af- 
faiblir le  vice,  prévenir  les  crimes,  inspirer  l'obéissance  aux 
lois ,  augmenter  la  force  de  la  justice  ,  produire  de  bons  ci- 
toyens. L'antagonisme  devient  harmonie  ,  la  haine  am(j_ar, 
l'égoïsmc  dévouement,  et  l'esprit  de  révolte  esprit  de  paix 
et  de  soumission.  Aussi  loin  que  rp^vangile  propage  son  in- 
fluence, il  unit  la  grande  fimille  humaine  par  des  liens  que 
le  temps  ni  l'éternité  même  ne  briseront  point.  L'esprit  de 
l'Évangile  est  l'amour  ,  et  l'amour  ne  périra  jamais. 

Tels  soni  les  bienfaits  de  la  piété  chrétienne,  bienfaits  que 
la  Parole  de  Dieu  a  promis,  que  l'histoire  a  signalés,  que 
l'expérience  de  chaque  jour  confirme.  Nous  demandons 
maintenant  ce  qu'on  doit  faire  pour  éveiller  et  répandre 
cette  piété. 

HI.  Ce  qui  importe  avant  tout,  c'est  de  donner  une  édu- 
cation chrétienne  aux  enfans.  Si  les  chefs  de  famille  ,  pénc- 
trés  des  saintes  obligations  qu'ils  ont  à  remplir,  s'appliquaii  nt 
de  bonne  heure  à  présenter  les  vérités  évangéliques  à  l'es- 
prit et  au  cœur  de  leurs  enfans,  s'ils  employaient  à  cette 
lâche  iniportaule  beaucoup  de  zèle,  de  persévérance  et  de 
prières  ,  ils  donucrai(;ut  à  leur  jeune  famille,  avec  les  secours 
de  Dieu  ,  des  habitudes  de  piété  ,  des  croyances  relig  euses; 
et  ces  bonnes  impressions  venant  à  sai  tir  des  cercles  domes- 
tiques pour  se  manifester  dans  le  pays  ,  on  aurait  une  race 
(riioinnies  CLlairés,  probes,  vertueux  ,  gloire  et  ornement 
de  leur  patrie  dans  les  jours  de  prospérité  ,  sa  force  et  son 
appui  dans  les  jours  d'infortune! 

Il  n'importe  pas  moins,  pour  propager  la  foi  chrétienne, 
d'avoir  de  bons  instituteurs.  C'est  à  eux  que  notre  jeunesse, 
que  notre  avenir  est  confié;  ce  sont  eux  qui  préparent   nos 
législateurs  ,  nos  hommes  d'état,  nos  juges,  nos  magistrats 
u)s  concitoyens.  L'instruction  nationale  ne  saurait  ôtrn  ap- 


LE  SEMEUR. 


J63 


prdciée  ;i  une  trop  hauto  valcui'.  Que  les  hommes  qui  sont 
cliargésd'iiibtiiiire  nos  enfans  dans  les  écoles  Ofdinaiies  et 
dans  les  écoles  du  diiuandic  couvrent  donc  le  sol  du  jiays  et 
(ju'il  fassent  leur  devoir.  Les  richesses,  ni  la  biavonrc  mili- 
taire ,  ni  riiidiistrie,  ni  les  coïKjuétes  ne  peuvent  donner  a 
DOS  libertés  un  aussi  ferme  appui  que  les  instituteurs  de  la 
jeunesse. 

l>'iniportauce  de  la  prédication  de  l'Evanf^ilc  doit  être 
é};ale;nent  sentie  dans  le  sujet  qui  nous  occupe.  Un  pastcui' 
fidèle  est  l'ambassadeur  de  Christ  auprès  des  sociétés  luunai- 
ues  j  il  annonce  au\  hommes  la  volonté  de  son  Maître;  il 
éveille  en  eux  des  scnlimens  de  piété  ;  il  les  encourap;eà  la 
])ratique  dts  bombes  œuvres.  Il  ne  se  sert  point  d'armes  tci'- 
rcslres;  il  n'environne  point  son  minislèrc  d'un  appareil 
fastueux  ;  il  ne  \cut  aucune  part  dans  les  affaires  purement 
politiques.  Ilenseif;nc  avec  humilité  et  en  même  temps  avec 
sévérité  les  révélations  de  Dieu  ;  il  élève  la  voix  devant  les 
jp-ands  et  les  petits,  les  maîtres  et  les  serviteurs^  et  il  leur 
appoi'te  un  message  de  délivrance  et  de  paix  ,  de  j^râceet 
de  sanctification.  Sans  la  prédication  de  l'Evanjjile  ,  sans  un 
ministère  de  la  Paiolc  consciencieux  ,  ferme  et  fidèle  ,  la 
piété  chrétienne  est  privée  du  moven  le  plus  efficace  d'éten- 
dre sa  bienfaisante  influence. 

N'oublions  pas  que  tout  ce  qui  précède  doit  être  secondé 
par  l'observation  du  jour  du  Seigneur.  Ce  jour  est  un  puis- 
sant levier  entre  les  mains  du  disciple  do  Christ,  père  de 
famille,  instituteur  ou  pasteui .  Il  vient  au  secours  de  tous 
les  autres  moyens  d'évangélisation,  qui  seraient  incomplets 
et  souvent  stérdes  sans  lui. 

S'il  n'y  avaitpas  un  jour  fixe,  un  Dimanche  régulièrement 
établi ,  comment  réunir  le  peuple  pour  l'instruction  publi- 
que? Comment  lui  donner  les  conseils  ,  les  a^ertissemens 
dont  il  a  besoin?  On  peut  dire  qu'il  n'y  a  aucune  loi  humaine 
quelconque  dont  les  effets  soient  comparables  à  celle  loi  si 
simple  :  «Souviens-toi  du  jour  du  repos  pour  le  sanctifier.» 
Le  dimanche  établit  des  rapports  fraternels  entre  toutes 
les  classes  d'individus;  il  les  unit,  eu  qualité  d'êtres  lespon- 
sables  et  immortels ,  dans  un  grand  intérêt  commun  ;  il  les 
assemble  et  les  place  dans  une  paifaiîe  égalité  en  présence 
du  Tout-Puissant.  Là,  le  riche  et  le  pauvre  s'entre-rencon- 
trent,  joig-nent  leurs  prières  ,  implorent  les  mêmes  grâces , 
se  réjouissent  des  mêmes  espérances.  Là,  l'indigent  apprend 
à  mieux  connaître  sa  dignité,  le  riche  sa  petitesse,  le  savant 
son  ignoiance  ,  le  maître  ses  devoirs,  le  serviteur  ses  droits. 
Ce  n'est  pas  tout  :  l'institution  du  dimanche  est  le  seul 
moyen  que  l'on  ail  pu  trouver  de  communiquer  des  lumiè- 
res et  de  l'instruction  à  de  grandes  masses  d'individus.  Les 
amis  de  l'humanité  doivent  y  réfléchir  sérieusement. 

Enfin,  une  expérience  constante  prouve  que  partout  où 
le  jour  du  Seigneur  est  fidèlement  observé,  il  établit  de  la 
décence  dans  les  manières,  de  la  régularité  dans  les  habitu- 
des ;  il  répand  l'amour  de  la  paix  et  du  bon  ordre,  augmente 
la  somme  des  véritables  jouissances  de  toutes  les  classes  de 
citoyens,  et  donne  à  tous  et  à  toutes  choses  un  air  de  fête  et 
de  sérénité. 

Si  l'espace  nous  permettait  d'invoquer  le  temoignape  des 
faits  historiques,  nos  réflexions  eu  recevraient  une  nouvelle 
évidence. 

Parcourez  les  registres  des  prisons  de  Londres,  écoutez 
les  récits  naïfs  des  criminels  condamnés  par  nos  cours  de  jus- 
tice ,  vous  verrez  que  le  premier  pas  qui  entraîna  ces  mal- 
heureux dans  la  ciirrière  du  crime,  ce  fut  l'oubli  des  m- 
sUuctions  chrétiennes  qu'ds  avaient  reçues  de  leurs  parens,  le 
mépris  de  la  maison  de  Dieu  ,  la  profanation  du  dimanche. 
Quels  sont  les  états  de  l'Union  où  il  se  commet  le  moins 
de  crimes?  Quels  sont  les  districts  où  l'on  rencontre  le  plus 
de  citoyens  éclairés  et  vertueux?  Toujours  et  partout  ce  sont 
les  états  et  les  districts  où  la  prédication  ,  l'observalioii  du 


jour  du  Seigneur  et  les  autres  modes  d'évatigélisation  sont 
le  plus  fidèlement  accomplis. Dans  quelles  parties  de  l'Union 
se  comm('t-il  le  plus  grand  nombre  de  crimes  et  de  dé  ■ 
lils?Toiijours  là  où  ilya  peude  piété,  peu  de  pasteurs, peu 
d'écoles  chrétiennes,  peude  respect  pour  le  dimanche.  On 
pourrait  appliquer  ces  remarques  ,  non  seulement  à  chaque 
contrée,  mais  à  chaque  village,  à  chacjue  rue,  à  chaque  fa- 
mille ,  à  chaque  individu.  Bannissez  de  cette  heureuse  ré- 
publi(pic  l'Evangile,  le  ministère  sacré,  le  dimanche;  rem- 
placez tout  cela  par  l'irrt  ligiou  ou  par  les  superstitions  mo- 
nacales ;ct  cette  contrée  perdra  bientôt  ses  libertés,  son  bon- 
heur ;  et  elle  tombera  au  niveau  de  l'Espagne  ou  de  l'Amé- 
rique du  Sud! 

Au  temps  de  la  guerre  d'indépendance  ,  la  nation  améri- 
caine comptait  une  nombreuse  classe  d'hommes  qui  étaient 
animés  de  sentimeus  larges  et  généreux  ,  qui  pratiquaient 
les  prmcipes  de  morale,  parce  qu'ds  avaient  reçu  une  édu- 
cation chrétienne  et  adopté  les  dogmes  de  notre  sainte  reli- 
gion. Leur  patriotisme ,  leur  amour  de  la  liberté  ,  leur  dé- 
vouement furent  en  exacte  proportion  avec  leur  foi  reli- 
gieuse. 3Iais  si  celte  classe  d'hommes  avait  été  aussi  igno- 
rante, aussi  superstitieuse  que  les  populations  du  Mexique 
et  des  autres  états  du  Sud  ,  ils  auraient  souillé  leur  glo- 
lieuse  émancipation  par  des  révoltes  et  des  massacres,  et 
ils  seraient  bientôt  retombés  sous  leur  ancien  joug  ou  sous 
le  sabre  d'un  despote. 

La  Grande-Bretagne  peut  citer  des  époques  oit  son 
peuple  a  montré  le  plus  grand  zèle  pour  la  défense  de  ses 
libellés  contrôles  empiétemens  de  la  tyrannie.  Ces  combats 
politiques  obtinrent  toujours  un  succès  proportionné  à 
l'impulsion  religieuse,  à  la  piété  qui  régnait  dans  le  pays. 
Sous  la  restauration  des  Stuarts,  ce  furent  les  Chrétiens  les 
plus  zélés  qui  soutinrent  avec  le  plus  d'énergie  la  lutte  sou- 
levée entre  les  partisans  de  la  liberté  et  les  fanatiques  apolo- 
gistes du  droit  divin  et  de  la  monarchie  absolue.  Charles  II 
et  sa  cour  ne  parvinrent  jamais  à  corrompre  ni  à  effrayer 
ces  intrépides  défenseuis  des  droits  de  la  nation. 

A  ces  faits  historiques ,  nous  pourrions  opposer  le  con- 
traste des  peuples  qui  sont  demeurés  ou  retombés  sous  la 
tyrannie,  parce  qu'ils  ne  connaissaient  point  l'Evangde. 
Nous  pourrions  aussi  rappeler  ces  hideuses  et  sanglantes 
saturnales  qui  ont  signalé  le  règne  de  l'athéisme.  Mais  ce 
que  nous  avons  dit  doit  suffire  pour  montrer  aux  esprits  les 
plus  prévenus,  la  salutaire  influence  du  Christianisxiie  sur 
le  bien-être  des  nations  et  sur  le  maintien  de  leurs  liberté 
politiques. 

Il  suit  de  là  que  les  amis  éclairés  de  leur  patrie  doivent 
consacrer  tous  leurs  moyens ,  employer  toutes  leurs  forces 
à  répandre  l'Evangile  et  à  soutenir  les  institutions  reli- 
gieuses qui  en  sont  l'appui.  C'est  pour  eux  le  devoir  le 
plus  solennel  et  le  plus  sacré;  nous  espérons  qu'ils  ne  failli- 
ront pas  à  l'accomplir. 


LEGISLATIOIV. 

I.  Des  colonies,  avant  et  après  la  révolution  de  i83o  ,  et 
observations  nouvelles  sur  le  régime  qui  leur  convient; 
par  L.  Fabien,  mandataire  des  Français  de  couleur  de 
Li  Martinique;  broch.  in-S".  Chez  Dandely,  passage 
des  Panoramas  ,  n.  43-  P''^  =  2  fr. 

II.  Patronés  ou  Libres  de  Savante.  Réclamations  en 
leur  faveur,  par  un  homme  de  couleur;  br.  in-12.  Chez 
Dezauche,  rue  du  Faub.-Montmartre  ,  n.  n.Prix  :  75  c. 


Nous  avons  indiqué,  dans  un  précédent  article  ,  les  bases 
du  système  colouial,  fondé  tout  entier  sur  la  division  de  la 


16& 


LE  SEMEUR. 


population  en  trois  castes,  dont  la  caste  intermédiaire, 
celle  des  hommes  de  couleur  libres ,  sert  à  agrandir  l'espace 
qui  séparele  blanc  du  nègre.  Les  hommes  de  couleur  aspi- 
rent à  une  parfaite  égalité  avec  les  blancs;  ceux-ci,  au 
coatra're  ,  ne,  veulent  renoncer  à  aucun  de  leurs  anciens 
privilèges.  Il  v  a  donc  lutte  entre  les  deux  partis.  Nous 
avoDS  lu  la  plupart  des  nombreuses  brotliures  que  tous 
di-ux  publient  en  ce  moment  où  la  léjjislature  va  être  ap- 
pei  e  k  constituer  d'une  manière  définitive  le  régime  des 
oo'.>niesj  et  il  nous  a  paru  qu'il  ne  serait  pas  sans  intérêt 
-?■  Trir  à  nos  lecteurs  quelques  reuseignemens  sur  l'état 
politique  et  social  de  celte  classe  de  nos  concitoyens ,  qui 
C6i  presque  aussi  considérable  ^à  la  Martinique  et  à  la  Gua- 
d'-lonpe,  que  celle  desblanft. 

Remarquons  d'aboid^ue  parmi  les  hommes  de  couleur 
lib  '-s,  il  en  est  plusieurs 'milliers  auxquels  on  conteste  la 
liberté  à  laquelle  ils  prétendent  avoir  droit.  Le  Code  Noir 
di-  i685  n'admet  ponit  d'intci médiaire  entre  l'homme 
Lhie  fet  l'esclave.  Les  articles  67  et  Sg  de  ce  Code  sont  po- 
s  i  f ^  à  cet  égard.  Nous  allons  ler*  transcrire: 

Abt.  57.  «  Déclarons  l'affranchissement  fait  dans  nos 
I»  il  s  tenir  lieu  de  naissance,  et  les  esclaves  affranchis 
«  n  avoir  besoin  de  nos  lettres  de  naluralité  -pour  jouir  de 
■>  r  vantage  de  nos  sujets  naturels  du  royaume,  encore 
»  qu'ils  soient  nés  dans  les  pays  étrangers. 

Art.  59.  «  Octroyons  aux  affranchis  les  mêmes  droits, 
n  piivileges  et  immunités  dont  jouissent  les  personnes 
»  l.b^sj  voulons  que  le  mérite  d'une  liberté  acquise  pro- 
»  duiseeneux,  tant  pour  leur  personne  que  pour  leurs 
»  biens ,  les  mêmes  effets  que  le  bonheur  de  la  liberté  na- 
ît tarelle  cause  à  nos  autres  sujets.   » 

Ce  Code  u'autoiise  pas  les  administrateurs  coloniaux  à 
inteivenir  dans  les  affranchissemeiis  ;  il  donne,  au  con 
traire,  toute  latitude  au  niiîlrc  qui  veut  affranchir  son 
esclave. Ce  n'est  que  plus  tard  que  des  régicniens  coloniaux 
et  des  lettres  min  -térielh^s  oni  .  onféré  aux  gouverneurs  le 
pouvoir  d'accorder  ou  de  refuser  leur  j'Uiesion.  Ceux-ci 
exploitant  souvent  ce  pouvoir  à  leur  profit  et  se  faisant 
payer  le  consentement  dont  on  avait  besoin,  il  arriva  que 
les  maîtres  qui  voulaient  donner  la  liberté  à  leurs' esclaves  ^ 
cherchèrent  à  se  soustraire  à  la  taxe  illégale  qu'on  perce- 
v.iit  sur  leur  humanité  ,  et  se  contentèrent  de  leur  remet- 
tre un  désistement  sous  seing-privé  ou  par  acte  notarié; 
les  escl  .ves  affranchis  de  cette  manièic  reçurent  le  nom 
iepalronés.  Mais  bientôt  des  réglemens  locaux  m;reiit  à 
ce  genre  d'affranchissement  de  nombreux  obstacles;  le 
couvernemeut  alla  jus(|u'a  ordonner  la  saisie  de  toutes  les 
persoui.es  que  l'on  pouvait  supposer  s'appartenir  et  à 
s'attribuer  iniquement  le  droitde  les  vendre  comme  épaves  ; 
on  nomme  ainsi  les  bestiaux  c,<jai  es  dont  on  ne  connaît  pas 
le  maître.  Il  n'y  a  guèrcs  plus  de  trois  ans  que  le  gouverne- 
ment colonial  vendait  encore  à  son  profit  les  individus  dé- 
clarés épaves,  et  il  a  f.ilhi  une  dépêche  ministérielle  du  2 
mai  i8^8,  pour  faire  cesser  cette  ignoble  et  monstrueuse 
spéculation. 

Mais  eu  s'opposant  à  ens  actes  de  violence ,  le  gouverne- 
ment de  la  restauration  n'a  fait  qu'une  demi-justice;  car  il 
n'a  pas  fixé  l'état  des  m  llieureux  qu'il  défendait  de  rejeter 
dans  l'es,  lavage.  Celui  qm  lui  a  succédé  en  i83o  a  institué  la 
classe  des  patrcnés ,  ou  libres  de  savane,  qui.  jusque 
là,  n'avait  eu  aucua  carai  1ère  légal.  Cette  classe  comprend  : 
1°  Les  iudividus  à  qui  leurs  luaitres  ont  donné  la  liberté 
et  qui  n'ont  pas  obtenu  du  gouvernement  la  patente  ou  le 
titre  de  manumission  j 

2"  Ceux  qui,  étant  né»  dans  la  colonie  ,  ont  été  dans  les 
colonies  étrangères,  oî'  ils  se  sont  procuré  des  patentes  de 
tiberlé,  qu'on  leur  rcfusjit  dans  leur  pays; 


3"  Ceux  qui  ont  été  dans  les  pays  étrangers  avec  leur> 
maîtres,  et  y  ont  été  affranchis  pour  leurs  bons  services  • 

4'  <'eux  qui  ont  obtenu  des  patentes  de  liberté  du  général 
Rocli  imbeau,  et  qui  n'ont  p  ts  pu  faire  ratifier  leur  titre  par 
le  geiK-ral  Villarel-Joyeuse; 

5°  Tous  les  desceudans  des  femmes  patronées ,  car  le 
système  colonial  veut  que,  dans  cette  classe  ,  les  enfans  sui- 
ve ,t  la  condition  de  leur  mère. 

A  iisi  ,  il  ne  suffit  pas  aujourd'hui  qu'un  maître  aitdonné 
la  liberté  à  son  esclave  ,  il  ne  suffit  pis  non  plus  que  l'esclave 
ail  piyé  sa  rançon  pour  que  ses  fers  soient  brisés;  il  faut 
BHOie  que  le  gouvernement  confirml^  la  liberté  ,  et  jus- 
qu'ici li  ne  l'a  fait  que  partiellement  ei  da.is  un  nombre 
de  cas  tics  limité.  M.  le  Ministre  de  !.i  Mann.;  a  déclaré  à  la 
(Jli.inibre  des  Députés  que  plus  deSnoo  patronés  réclament 
leur  patente  de  liberté;  la  p  upart  d'eiilre  eus  ne  sont  pas 
dépourvus  de  moyens  d'existence,  comme  le  disent  ceux 
qui  veulent  perpétuer  l'esclavage  ;  il  en  est  beaucoup  ,  au 
contraire,  qui  n'attendent  que  la  régularisation  de  leurs 
tities  pour  se  marier  et  pour  élever  des  él.iblisseraens  dans 
les  colonies;  eh  bien  !  par  les  difficultés  qu'on  leur  oppose  . 
et  l'arbitraire  dont  on  use  envers  eux,  on  les  retient  dans 
un  ét.it  d'ilotisme  pire,  à  quelques  égards,  qie  l'esclavage 
même  ,  puisque  l'esclave  a  la  protection  de  sou  maître  , 
taudis  que  le  patroné  n'a  ni  celle  d'un  p;aître ,  ni  celle  de;- 
lois  coloniales.  «  11  n'est  pas  libre  ,  d't  M.  Fabien ,  et  il  n'a 
»  pas  de  maître;  il  n'est  pas  esclave  et  il  n'est  pas  citoyea^ 
»  il  est  soldat  et  il  n'a  pas  de  pairie.  »  La  loi  sur  l'état  des 
personnes  ne  sera  complète  ,  elle  ne  répondia  aux  justes 
réclamations  des  hommes  de  couleur  que  lorsqu'elle  recon- 
naîtra libres  tous  les  individus  qui  jouissent  de  la  liberté  de 
fait,  lorsqu'elle  dira  que  la  volonté  du  maître  suffit  pour 
rendre  la  hberté  à  son  esclave  ,  et  que,  comme  le  propose 
M.  Bissette  ,  dans  un  mémoh-e  qu'il  vient  d'adresser  au  Mi- 
nistre île  la  Marine  et  des  Colonies,  elle  accordera  à  tout 
esclave  la  faculté  de  se  racheter,  eu  payant  sa  propre  valeur 
à  son  maître,  d'après  un  tarif  basé  sur  le  montant  de  l'ac- 
quisition première ,  et  oii  la  somme  uéceasaire  au  rachat 
décroîtra  proportionnellement  à  chaque  année  d'esclavage. 
La  loi  sera  alors  complète,  disons-nous  ,  mais  seulement  si 
on  la  considère  comme  mesure  transitoire,  en  attendant  que 
le  moment  soit  venu  où  un  grand  acte  législatif  que  nous 
réclamons  de  tous  nos  vœux  ,  déclarera  l'esclavage  entière- 
ment et  à  jamais  aboli. 

Nous  n'avons  parlé  jusqu'ici   que  de  la  classe  des  patro- 
nés  ;  elle  est  la  plus  malheureuse  en  effet  ,  et  elle  a  par  là  le 
plus  de  droits  à  notre  sollicitude.  Les  hommes  de  couleur, 
dont  on  ne  conteste  pas  l'état  de  liberté ,  méritent  cependant 
aussi,  par  les   vexations    qu'ils  éprouvent  et    l'infériorité 
dans  laquelle  on  veut  les  retenir,  que   nous  pladions  leur 
cause.  Malgré   les  dénégations  des  colons,  il   est  constant 
qu'ds  sont  encore  aujourd  'luii  exposés  à  de  cruelles  humi- 
liations, et  que  les  blancs  refusent  de   leur  reconnaître  des 
droits  égaux  aux  leurs.  Rien  ne  peut  donner  une  idée  plu» 
exacte  de  la  passion  avec  laquelle  ceux-ci  s'entêtent  à  faire 
respecterla  supériorité  qu'ils  s'arrogent  ,que  l'adresse  qu'ils 
présentèrent,  en  1823,  au  général  Donzelot,  alors  gouver- 
neur de  la   Martinique,  i\  l'occasion  delà    brochure   inti- 
tulée :  De  la    situation  des  hommes  de  couleur,  qui  servit 
de  prétexte  aux  persécutions  exercées  contre  MM.  Bissette, 
Fabien  et  Voluy.  Les  habitans.  disent-ils  dans  celte  lettre, 
monument  curieux  de  l'orgueil  colonial ,  o  sont  prêts  À  se- 
»  conder  de  leurs  moyens  les  mesures  que  votre  Excellence 
»  sera  dans  le  cas  de  prendre  pour  faire  rentrer  dans  le  rang 
»   que  les  lois  et  ordonnances   leur  ont   assigné  ceux  qui 
»   veulent  s'en  écarter.  Les  blancs  ne  consentiront yaMa/s 
»  i  se  voir  les  égaux  des  mulâtres...  Ils  attribuent  ce  qui 
»  arrive  aux  idées  négropkiles  et  à  la  conduite  de  plusieurs 


LE  SEWErR. 


165 


nrsonnes  qui  entourent  votif  Excclleiico,  et  qui  se  sont 
tiri-  V aiiiiiiiuh'ersion  de  la  colonie.  Les  liabitans  de  la 
[arliiiique  sont  décidés  à  inainlenir  et  à  déj'cndrc,h  quel 
'te prix  que  ce  soit,  l'état  actuel  delà  législation,  cl  à  ne 
mais  laisseï'  porter  aucune  atteinte  aux  re'glemens  colo- 
Hiujc.  Si  le  gouverucnieiit  avait  un  jour  le  piojct  d'y 
ire  quelque  changement....  nous  sommes  fernicnieiit 
•soins  de  n'admettre  aucune  niodiFication...  Pour  pi-n 
Li'on  s'en  écarte,  l'édifice  colonial  est  attaqué,  et  les 
ibilans  ayant  pris  la  ferme  résolution  de  se  (ie'/e/frfre, 
ils  >uccomljent,  la  colonie  sera  perdue  pourlaFrance.  » 
'esprit  qui  règne  dans  cette  pièce  se  letrouve  encore 
.  entier  aux  colonies,  et  l'on  comprend  ,  après  l'avoir 
cette  exclamation  de  M.  Bissette  :  «  Nos  oppresseurs 
it  dccidé  que  le  temps ,  au  lieu  d'avancer,  rétrograderait 
niir  nous  ;  que  leur  système  serait  fortifié  ,  au  lieu  d'être 
loucil  »  Aujourd'hui,  comme  en  i823,  les  colons  accu- 
les hommes  de  couleur  libres  d'une  conspiration  nio- 
et  permanente  ,  et  ceux-ci  reprochent  aux  colons  d'ni- 
kbr.ibles  et  insupportables  violences.  Aussi  ne  sommes 
5  pas  surpris  d'apprendre  qu'à  la  Martinique,  à  la  Gua- 
lupe  et  à  Marie  G, liante,  les  partis  sont  en  présence  les 
des  autres,  et  qu'ils  peuvent  en  venir  aux  mainsacha- 
instant.  Les  brochures  que  nous  avons  sous  les  yeux  con- 
nent  une  foulcdefaits  qui  moutreiujusqu'oii  va  la  liaine 
sépare  les  deux  cistes.  -Nous  n'en  citerons  qu'un  petit 
abic. 

.isqu'à  ces  derniers  temps  ,  descaationnemens  de  retour 
sut  exigés  des  hommes  de  couleur  libres  pour  obtenir  laj 
ur  de  passer  en  France  et  souvent  celte  faveur  u'ctai, 
accordée.  Cette  mesure  tyrannique  ,  qui  remonte  à  l'an 
1787,  subsistait  encore  à  l'époque  de  la  révolution  de 
5,  et  le  sieur  Hvppolite,  auquel  on  l'avait  appliquée, 
ictuellemeiit  en  réclamation  pour  obtenir  le  icmbour- 
ent  d'une  somme  de  mille  francs  qu'on  a  fuit  payer  à  ce- 
}ui  l'avait  cautionné  à  la  Martinique, 
ors  du  l'arrivée  de  l'amiral Dupotet  à  la  Martinique,  le» 
imes  de  couleur  de  cette  île  ont  demandé  et  n'ont  cessé 
iemander  depuis  ,  que  les  élections  des  sous-olficiers  et 
;icrs  de  la  garde  nationale  fussent  faites  par  les  garde* 
oiiaiix  eux-mêmes,  ou  autrement,  que  le  gouverneur  en 
iinât  parmi  les  hummes  de  couleur.  M.  Dupotet  crut  de. 
•  en  référer  à  M.  Vatable  ,  gouverneur  et,  créole  de  la 
ideloupc,  et  celui-ci  lui  répondit  que  les  colons  ne  con- 
tiraient  jamais  à  ce  que  des  hommes  de  couleur  fussent 
ciers.  L'amiral  céda  à  celte  influence  et  donna  des  grades 
isi  grand  nombre  de  blancs  que,  s'il  recevait  aujourd'hui 
dre  d'élire  des  hommes  de  couleur,  il  serait  forcé  de  ré- 
idre  que  la  chose  est  impossible,  parce  qu'il  y  a  déjà  trop 
fficiecs. 

d.  Duqucsne,  lieutenant  de  juge  au  Port-Royal  de  la 
rtinique,  et  M.  Boitel  ,  secrétaire  archiviste  du  conseil 
vé,  ayant  leçu  àdiner,  les  aget  3i  juilleti83i,  plusieurs 
inmes  de  couleur  recommandables,  afin  de  consacrer  par 
acte  le  prineipe  de  fusion  qui  devrait  être  la  base  du 
tème  colonial,  ces  deux  modestes  réunions  mirent  toute 
:olonie  en  rumeur.  On  cita  MM.  Duqucsne  et  Boitel  de- 
at  le  conseil  privé  ,  qui  décida  qu'ils  cesseraient  iminé- 
ttemenl  leurs  fonctions.  Ils  ont  dû  quitter  l'île  et  sont  en 
moment  en  France.  Ils  se  sont  empressés  de  faiie  con- 
itre  au  ministre  ce  qui  s'est  passé.  Mais  quel  a  été  le  ré  ■ 
laide  cette  communication  ?  Au  lieu  de  confirmer  M. 
iquesne  dans  ses  fonctions ,  le  gouvernement  l'a  envoyé  à 
Lhivicrs  ,  et  il  a  supprimé  la  place  de  secrélaire-archiviste 
:i:pée  par  M   Boilel. 

Félix  Félicien  ,  faisant  son  service  dans  la  compagnie  de 
leurs-pompiers  à  Saint-Pierre-Martinique,  eut  une  dis- 
Mion  avec  un  colon  blanc,  qui  fut  se  plaindreà  M.  Champ- 


.3  fr.   5 


>i  c. 


valier  ,  pro.  uieur  du  roi.  Celui-ci  fit  arrêter  Félicien  par 
des  gend.irmes  et  le  fit  conduire  à  la  geôle.  Le  gouverneur 
en  est  instruit  par  le  procureur  du  roi,  et  sur  leurs  ordres, 
sans  jugement,  le  mdheurcux  sapeur-pompier  fut  attaché 
comme  un  i rimmel  et  fouetté  aux  quatie-piqiiets(i),  comme 
on  fouette  les  esclaves.  Mais  ce  n'est  pas  tout  encore;  il  faut 
que  les  fiais  decoiidu'te  ,  de  geôle  et  du  bourreau  qui  a 
fouette,  soient  payés.  Alors,  mais  seulement  alors,  le  pro- 
cureur du  roi  rctoiiuait  que  Félicien  est patronéet  qu'il  doit 
être  traité  cnmmc  un  homme  libre;  il  ordonne  en  consé- 
quence au  gid,;  i,' fjire  payer  lemallieureux  sapeur-pom- 
pier, avant  de  le  mettre  eulibei-té.  Voici  le  compte  acquitté 
du  geôlier  : 

Compte  de  frais  de  geôle  du  nommé  Félicien,  lequel  est  en- 
tré le  i3  août ,  après  midi. 

Entrée  et  sortie,  ou  gîte  et  geôle,     i  fr.  70  c. 

Prise ,    d'après  la  taxe.      ...      5  » 

Correction  (  29  coups  de  fouet  à 

"").  I        35 

Une  journée  de  nourriture  com- 
me libie,  a  1  fr.  .jS  c.      ...      I        25 

Cinq    joiiinees     de     nourriture 

comme  esclave  ,  à  85  c.     .     .     4       25 

Pour  acquit, 

Signé  MoNiEB. 

Ainsi  Félicien  a  été  fouettécomme  esclave  et  apjvé  comme 
homme  libre. 

Nous  pourrions  multiplier  ces  citations  à  l'infini,  si  nous 
voulionsaborderles  faits  jiarticuliers,  tandis  que  nous  n'avons 
voulu  citer  que  ceux  où  les  autorités  coloniales  sont  inter- 
venues eu  quelque  manière  ;  nous  nous  sommes  limités  à 
ceux-ci,  parce  qu'il  est  au  pouvoir  du  gouvernement  de  faire 
cesser  ces  vexations  et  qu'il  lui  appartient  de  ne  rien  négli- 
ger pour  favoriser  tout  ce  qui  peut  affaiblir  les  préjugés  de 
couleur;  pi.issel'exemple  que  nous  le  conjurons  d'exiger  des 
fonctionnaires  publics  être  imité  par  les  colons!  Ce  n'est 
qu'ainsi  que  les  colonies  pourront  échapper  à  de  grands 
malheurs.  Il  est  peu  de  faits  qui  donnent  autant  que  leur 
histoire  de  justes  idées  de  l'étendue  de  cet  orgueil  qui  a  jelé 
de  si  profondes  racines  dans  le  cœur  de  l'homme  et  qui  ne 
peut  en  disparaître  que  k-i-sque  un  autre  principe  s'en  em- 
pare :  ce  principe  nouveau  c'est  celui  delà  charité,  qui  est 
le  lien  de  la  perfection  (Col.  III ,  i  ^)  ;  ce  n'est  que  par  lui 
que  les  distinctions  d'esclar'e  et  de  libre,  de  blanc  ,  de  mu- 
lâtre et  de  noir,  cesseront  entièrement  ;  il  faut  se  sentir 
appelés  à  être  membres  de  la  même  famille  spirituelle  pout' 
se  soustraire  à  des  préjugés  qui  trouvent  sans  cesse  de  nou- 
veaux alimens  dans  fa  nature  corrompue  de  l'homme» 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

Discours  chrétie«s  ,  par  J.-H.  GrandPierbe,  Ministre  du 
Saint-Evangile,  i  vol.  in-8°  de  vij  et  ii5  p.  Chez  RisleP;,. 
rue  de  l'Oratoire,  n"  6.  Pris  :  i  fr.  5o  c. 

Parmi  les  exemples  de  conduite  que  nous  fournil  l'Ecri- 
ture-Sainte,  il  en  est  peu  qui  aient  été  plus  mal  compris 
qne  celui  de  l'apôtre  Paul  sejaisant ,  comme  il  le  dit ,  totit  U 

(i)Onnescrait  pas  une  idéejusie  en  Europe  d'un  quatre-piquets.L'diwaïuç 
ou  la  femme  est  couché  à  plal-ytnlre  |iar  terre  ;  ses  mains  et  ses  pirdtSQii^ 
attachés  à  quatre  piquets  de  fer  qui  tienneni  au  pave  et  qui  sont  places  a 
une  cei  laine  distance  l'un  de  l'aulrc.  Le  patienl  esl  cteodu  sans  pouToir  5S 
remuer,  et  les  coups  lui  sont  appliqués  avec  toute  la  force  du  bfas;cfc4<f'« 
Û   coup  cmpoi  le  la  peau,  et  le  sang  coule. 


Ifift 


LE  SKMEUR. 


tons.  On  s'en  est  aiUonsé  pour  motiver  Lien  des  itifiJclités, 
et  la  cli:iire  clii;'tienne  olle-mènie,d'où  la  véiitc  sculi- devrait 
descendre,  n'a  que  trop  fréquemment  iransiffé  avec  l'er- 
reur, sons  prétexte  de  suivre  cet  exemple.  Ce  qu'il  y  a  de 
plus  malheureux  dans  celte  fausse  imitation  de  l'un  des  plus 
beaux,  effets  de  la  charité  ,  c'est  tpi'elle  a  presque  toujours 
pour  cause  l'absente  d'une  foi  réelle  et  le  besoin  de  plane 
au  monde. 

Mais  s'il  est  des  ministres  delà  religion  assez  mallicureux 
pour  parlersousTuispiraliondccesentimont,  et  porte  n'étu- 
dier les  dispositions  niteilectueiles  et  morales  de  leur  audi- 
toire, qu'en  vue  de  savoir  ce  qu'il  fuit  dire  ou  taire  pour 
captiver  son  suffrage,  il  en  est  d'autres  et,  grâce  à  Dieu,  le 
nombre  s'en  accroit  chaque  jour,  qui,  dominés  nniqu  ment 
4iar  le  besoin  de  glorifier  ce  Dieu  auquel  ils  ont  ceu  et  de  lui 
l'afiier  î'ainoLa  der  hommes,  savent  avrc  tout  le  discerne 
lîient  de  la  charité  qui  les  anime,  mettre  à  profit  les  dispo- 
sitions dont  lions  p'ibons  tout-à-l'heure,  aussi  b:eii  que  les 
événemenscouteiuporains,  pour  frayer  une  voie  plus  Kicile 
aux  vérités  immuables  de  l'Evangile  éternel.  Et  ce  qu'il  y 
a  de  remarquable,  c'est  que  la  prédication  des  premiers  , 
de  quelque  talent  qu'elle  soit  empreinte,  litiit  pir  lasser  le 
public  ,  tandis  que  celle  des  seconds  ,  quelque  opposition 
qu'elle  rencontre  dans  les  préjugés  et  dans  les  goiïts  du 
monde,  éveille  et  captive  cependant  de  plus  eu  plus  sou 
attention  et  son  iiilérèl  (i). 

Tel  est,  en  effet,  le  caractère  des  discours  véritable- 
m2nt  chrétiens  que  vient  de  publier  M.  GraudPierre.  Ecrits 
pour  un  auditoire  généralement  composé  de  personnes  qui 
apparlicnnent  aux  classes  éclaiées  de  la  société  (a),  ils  ren- 
dissent à  l'élévation  de  vues  et  de  style  que  réclamait  cet 
auditoire,  toute  la  simplicité  et  toute  la  fidélité  qu'exige,  à 
son  tour  ,  et  plus  impérieusement  encore  ,  la  sérieuse 
vocation  d'évangéliste.  Netteté  des  idées ,  lucidité,  logique  , 
connaissance  parfaite  des  objections  que  notre  siècle  tait 
contre  la  révélation  chrétienne,  juste  appréciation  des  pro- 
grès sociaux,  des  événemens  coutemparains ,  de  la  v.ileur 
réelle  de  la  liberté,  de  l'industrie,  de  la  science  et  de  tous  les 
bienfjits  de  la  civilisation  moderne  ,  tels  sont  les  mérites 
qui  recommandent  ces  discours  à  l'esprit  des  lecteurs  sé- 
rieux; mais  un  mérite  plus  grand  encore  les  rendra  pré- 
cieux pour  ceux  de  ces  lecteurs  dont  l'àme  est  travaillée  par 
le  doute  et  par  l'angoisse  morale  qu'il  engendre  j  c'est  la 
lumière  qu'ils  trouve.ont  dans  ce  petit  nombre  de  pages  ; 
c'est  la  chaleur  vivifiante  dont  une  foi  profonde  les  a  im- 
prégnées. 

Cinq  discours  composent  ce  petit  volume  ;  leurs  titres 
suffiraient  déjà  pour  les  recommander  à  l'intérêt  de  nos 
abonnés;  les  voici  :  —Les  Dogmes  chrétiens  justifiés  aux 
veux  de  la  raison — La  vraie  Liberté.— Les  Signes  des  temps. 
—Le  Chrétien  dans  les  temps  de  calamité  publique.— Quel- 
ques caractères  de  la  Morale  chrétienne. 

Parmi  les  citations  qui  prcsenteraiut  un  grand  intérêt , 
nous  choisissons  le  passage  suivant  du  discours  sur  les  signes 
du  temps: 

«  11  est  évident  que,  quoique  en  général  lésinasses  soient 
irréligieuses,  le  Icvaiiide  l'Evangile  qui  y  a  été  jeté,  pénètre 
peu  à  peu  ici  et  là  ,  et  que  plus  d'une  âme  a  déjà  éprouvé 
sa  salutaire  influence.  On  commence  à  se  retourner  vers  les 
doctrines  du  salut;  des  esprits  droits  ,  des  cœurs  sincères  en 
viennent  à  soupçonner  que  ce  Christianisme  antique  ,  qui  a 
créé  la  civilisation  moderne,  qui  a  rendu  aux  femmes  leur 
rang  et  leur  dignité  dans  la  société,  qui  a  aboli  l'esclavage 

(i)  Nous  avons  dit ,  en  parlant  de  la  [loésii-  sacrée,  que  eelte  poésie  ne 
se  rencontre  réellement  que  dans  la  plénitude  de  la  foi.  Nous  pourrions 
en  dire  autant  de  l'éloquence  sacrée.  Une  foi  toute  biblique  ,  simple  et  vi- 
.  vante,  peut  seule  être  éloquente ,  et  le  devient  en  effet  cbeî  le  chrétien  le 
,  moins  cultivé.  Ce  qui  ne  procède  pas  de  cette  source  amusera  l'esprit ,  sé- 
duira pour  un  inslant  l'imagination,  eflKureia  peut-être  le  cœur  ,  mais  ne 
se  saisira  jamais  de  l'âme  tout  entière. 

(3)  Celui  de  1j  Cbapelle  rlirétienne  non  salaride par  l'Etat,  ouverte 
depuis  uft  an  Boulevarl  des  Italiens,  galeries  de  fer.  Il  y  a  ime  prédication 
dans  ce  local  tous  les  dimanches,  à  10  ip  h.  du  matin. 


partout  oix  il  n'existe  plus,  et  qui  tend,  de  jour  en  jour  c 
vautagc,  à  le  faire  disparaître  partout  où  il  existe  encore,  < 
a  propagé  les  lumières,  répandu  l'instruction,  donné  11a 
sauce  à  toutes  les  institutions  philanthropiques  ,  et  qui  n' 
jamais  devancé  par  les  progrès  de  la  société  ,  parce  qu'il 
a  tous  prévus,  ipi'il  les  féconde  et  les  sanctifie  tous,   ils 
viennent,  dis-je,  à  soupçonner  que  ce  Christianisnie  poi 
rait  bien  renfermer  p.iur  la  génération  actuelle,  le  seci 
de  la  paix  et  de  la  vie;  et  en   dépit  J'ime  science  fans 
ment  aimi  nommée  qui ,  pour  acconiiiioder  l'Evangile 
goût  du  siècle  ,   le  rapp  'tisse  et  en  élague  péniblement 
dogmes  qui  en  sont  la  sève  et  la  vie(i),  en  dépit  d'une  éc< 
nouvelle  qui  le  calomnie  avec  haine,  parce  ([u'elle  ne 
jamais  connu  ,  jamais  étudié,  les  hommes  dont  nous  parle 
voient  clairement  que  ,  si   le  christianisme  est  une  réalit 
c'est  tel  que  les  apôtres  l'ont  prêché  .  tel  que  l'Eglise  prit 
tive  l'a  cru  et  pratiqué,  tel  ({u'il  estencoie  vivant  eu  ce 
qui  le  puisent,  non  dans  leur  cerveau  ,  mais  là  où  Dieu 
déposé,  dans  SI  Parole. 

«Pour  féconder  ce  mouvement  religieux, pour  fournir 

iiliment  vraiment  substantiel  à  ces  âmes  qui  sont  avides 

paix  et  de  lumière  ,  quelle  magnifique  institution  ,  Cjue  ce 

de  cette  Sociéié  biblique  ,  qui,  après  avoir  pris  naissai 

dans  un  petit  canton  de  l'Angleterre,  n'a  eu  besoin  que 

quelques  années  ,  pour  embrasser  le  monde  entier  et  pc 

jeter  des  racines  dans  toutes  les  pirties  de  l'Europe  ,  ji 

qu'en  Asie  ,  en  Amérique  et  dans  les  îles;  institution  vi 

ment  généreuse ,  parce  qu'elle  est  confiante  en  Dieu  ,  et  1 

a  juré  de  ne  se  reposer  cjiie  quand  elle  aurait  placé  une  Bi 

clins  chaque  famille  des  hommes  I  Déjà  par  ses  soins,  h 

millions  d'exemplaires  de  la  P.irole  divine  oiUétérépanc 

en  près  de  1 5o  langues,  dans  la  plupart  desquelles  il  n'exisi 

pas  de  version  des  Saintes-Ecritures  ('2),  avant  sa  formatii 

et  les  travaux  entrepris  nouvellement  pour  donner  leLii 

des  livres  à  d'antres  peuples,  dans  la  langue  desquels  il 

pas  encore  été  traduit,  feront  que  dans  peu  d'années 

pourra  dire  ,  que  le  commencement  de   ce   siècle  a  vu 

oracles  de  Dieu  traduits  et  imprimés  en  plus  de  langue! 

répandus  à  un  plus  grand  nombre  d'exemplaires  que  d 

les  dix-hnit  siè  les  qui  l'ont  précédé.  Et  quel  esprit  huma 

tpielle  imagination  d'homme  est  capable  de  calculer  les 

sullals  immenses  que   toutes  ces    Bibles,  données  avec 

par  des  hommes  qui  prient  et  qui  aiment  les  âmes,  doiv 

avoir  pour  notre  époque  et  pour  celle  qui  la  suivra?  Cai 

Bible  est  dans  le  monde  ;  elle  est  lue   inainlenaul  par 

hommes  de  tous  les  rangs  et  de  tous  les  états  ;  elle  est  i 

ditée  par  le  pauvre  dans  son  humble  demeure,  et  par 

riche  dans  son  cabinet;  aucune  puissance  humaine  ne  p 

l'empêcher  de  produire  ses  effets  :  elle  les  produira  infai 

blement.  Hommes  du  siècle,  nous  en  appelons  à  vous; 

pliquez-nous  ce  signe  des  temps.  Dites-nous  comment  i 

fait  que  cet  Evangile  ,  qui  a  été  persécuté  par  les  empere 

lomiiins,  torturé  par  les  sectes  et  les  hérésies ,  défiguré 

les  superstitions,  mis  de  côté   par  l'indifférence  et  la 

deur,  dédaigné  par  la  sagesse  humaine,  injurié  et  parc 

par  la  philosophie  du  siècle  dernier,  et  cpii ,  dans  ce  sit 

qui  se  vante  beaucoup  plus  que  tous  les  autres,  de  lumic 

et  de  progrès,   ne  devait  pas,  selon  toutes  les  apparenc 

faire  fortune,  dites-nous  comment  il   se  foi t  qu'il   repai 

dans  sa  simplicité  première  ,  qu'il   se  multiplie  à  l'infi 

qu'il  envahit  le  monde  et  qu'il  est  recherché  et  lu  iuco 

parablement  davantage  que  dans  tous  les  autres  âges? 

vous  n'avez  aucune  solution  à  nous  donner  de  ce  probict 

nous  vous  dirons  ,   nous  qui  croyons  à  la  Parole  de  Di( 

que  c'est  là  le  commencement  de   l'accomplisseiUcnt 

(1)  Le  néologisme. 

(2)  Nous  n'avon.s  voulu  psrler  ici  que  des  traraux  de  la  Société  bibli 
britannique  et  étrangère.  Chaque  Sociélé  biblique  du  Continent  e 
l'Amérique  a  en  outre  fait  son  œuvre ,  et  les  rapports  publics  P»' 
Sociétés  renferment  des  faits  du  plus  hnul  inléièt,  non  .seulement  si 
nombre  des  Bibles  disir  buées  dans  leur  .sphère  particulière,  mais  en 
su.  les  heureux  résultats  de  la  lecture  de  la  Parole  de  vie.  On  p'-iu  «e 
cur.r,  rue  Montorgueil ,  n"  Ci5  .  les  Rapports  et  Bulletins  de  1j  Soi 
biblique  de  Pans. 


LF  SEMEUR- 


407 


rades  divins  qui  nous  asMircnt  que  la  terre  sera  coin'erle 
'e  la  connaissiiiice  de  l'Klernd  ,  comme  le  fond  de  la  mer 
'est  par  les  eaux  qui  le  couvrent ,  que  toutes  les  nations 
'e  la  terre  ont  e'te  données  en  héritage  h  Christ  ,  et  qu'il 
aiit  qu'il  règne  jusqu'à  ce  qu'il  ail  mis  tous  ses  ennemis 
ans  ses  pieds. 

nCnr,  npprciie/.  lo,  si  vous  ne  le  snvez  pas  encore, ce  n'est 
>as  il  l'Eiiiope  que  se  sont  liornés  ces  Iravanx  iniuu-iiscs. 
,a  iliariléel  la  jalousie  de  l'I-!j;iise  de  (^iicst  ont  clé  grandes 
oninie  le  inoTidc.  Six  cent  null,oiis  de  payens  sont  devenus 
'objet  de  sa  sollicitude  et  de  s<^s  soins;  elle  a  entendu  la 
-oix  de  son  chef,  et  elle  est  volée  au  secours  des  idolàties. 
aujourd'hui  l'habitant  du  sud  de  l'Afi  iqnc  et  rE.-qii:rr.;;;i 
lu  Labrador,  r[n<lou  des  bords  du  Gange  et  !e  Malais  de 
'Océan  pacifique,  l'Indien  de  l'Aniéiique  et  le  nè;;ie  des 
;ôtes  Africaines,  le  jNIdioniétan,  le  Juif,  entendent  prodi- 
iier  la  bonne  nouvelle  du  salut.  Us  ont  des  Bibles  dans  leur 
propre  langue,  des  églises  ,  des  écoles,  des  prédicateurs  , 
les  instituteurs,  des  arts,  des  métiers ,  des  imprimeries, 
jne  civilisation  (i). 

«Les  faitsquc  je  viens  de  rappeler  sommairement  ne  sont 
pas  seulement  attestés  par  les  hommes  que  Dieu  emploie 
:omme  instrumens  pour  opéier  ces  heureux  changeinens , 
mais  encore  par  des  personnes  neutres,  qui  n'ont  aucun 
intérêt  humain  à  les  embellir,  par  des  voyageurs  qui  les  ont 
trouvés  sur  leur  route  ,  sans  les  chci  cher  et  comme  par  ren- 
contre. Si  vous  vouliez  vous  instruire  à  cet  égard  ,  si  vous 
vouliez  donner  à  des  lectures  graves  et  intéressantes  une 
partie  de  ce  temps  ([ue  vous  perdez  souvent  en  lectures 
frivoli'S,  en  passe-temps  et  en  démarches  de  pure  conve- 
nance, vous  seriez  bientôt  éclaires,  et  vous  vous  étonneriez 
que  tant  et  de  si  grandes  merveilles  se  passent  aujourd  hui 
dans  le  momie ,  sans  que  vous  l'ayez  su ,  sans  que  vous  l'ayez 
même  soupçonné. 

«Maisje  veux  vous  accorder  que  ces  révolutions  moiales 
et  spirituelles  qui  s'accomplissent  dans  le  cœur  et  la  vie  des 
païens,  s'opérant  hors  de  votre  horizon  ,  ne  peuvent  pas 
vous  frapper  autant  que  si  vous  les  aviez  sous  les  yeux. 
Vous  voudriez  être  témoins  oculaires  de  ces  conversions 
produites  par  la  Parole  de  Dieif.  Que  vous  êtes  inattentifs 
et  distraits!  En  France,  à  Paris,  piirnii  vos  relations,  dans 
votre  famille  peut-être,  il  vous  est  loisible  do  contempler 
les  merveilles  de  la  grâce  de  Dieu  dans  la  régénération  îles 
âmes.  Car  le  cœur  des  hommes  a  besoin  d'être  renouvelé 
parmi  nous,  comme  en  Afrique  et  aux  Indes  ,  et  l'Evangile 
qui  seul  a  la  puissance  de  le  changer  ,  le  change  à  Paris  , 
lomme  dans  les  îles.  Et  qu'auriez-vous  vu  ,  je  vous  prie  ,  du 
temps  de  Jésus-Christ,  que  vous  ne  puissiez  voir  aujourd'! un? 
Vous  est-il  permis  même  de  regretter  les  jouis  de  la  chair 
du  Fils  de  l'homme?  Suppose?,  qu'au  lieu  de  vivre  dans  la 
<  apitaledc  la  Frani  e,  au  xix'  siècle,  vouseussiez  vécu  à  Jéru- 
salem ou  d.ins  la  Gahlcc,  il  y  a  dix-huit  cents  ans,  que!  spec- 
tacle aurait  frappé  vos  regards?  Des  aveugles  qui  recou- 
vraient la  vue,  des  boiteux  qui  marchaient,  des  sourds  qui 
entendaient,  des  morts  qui  sortaient  de  leurs  tombeaux  à 
lu  voix  du  Fis  de  Dieu,  c'est  à-dire,  en  uii  mot,  plus  de 
miracles  opérés  sur  les  corp-;  que  dans  les  âmes  ,  parce  que 
i.lgneau  de  Dieu  ,  qui  ott;  les  péchés  du  monde  ,  n'avanl 
pas  encore  été  immolé  ,  l'Esprit  S  lint  qui  vivifie  les  âmes 
n'avait  p  s  encore  été  donné,  et  c'est  la  suis  doute  ce  rpie 
le  Sauveur  voulait  faire  comprendre  à  ses  disi  iples,  peu  de 
temps  avant  de  les  quitter,  birsqu'il  leur  disait  :  llvous  est 
a\'nntageujc  que  je  m'en  aille;  car  si  je  ne  m'en  vais  ,  le 
Consoliiteur  ne  viendra  point  h  vous  ;  mais  quand  il  sera 
venu  ,  vous  ferez  de  plus  grandes  choses  que  celles  ci, 
parce  que  je  m'en  l'ais  à  mon  Père.  Eli  bien  ,  aujourd'hui 
que  voyez-vous?  Des  aveugles  spiiituels  qui  recouvrent  la 
vue,  des  sourds  spirituels  qui  entendent,  des  paralyt-ques 
sp  rituels  qui  marclient  ,  des  morts  spirituels  qui  ressusci- 
tent; et  s'il  faut  pins  de  puissance  pour  guérir  une  âme  et 
la  sauver  que  pour  guéni'  un  coips  et  lui  rendre  la  santé, 
reconnaissez  à  ce  signe  des  temps  cjue  Jésus-Christ  est  ici  pir 

(i)  r.e  Journal  lies  f'iisions  ei'iiugéUques  ,  qui  paiait  IO';s  IcS  mo'-i  , 
nu-  de  rOiiitoii-c-iln-l, ouvre,  n°  6,  fait  connailie  l'Iiisloire  des  [jrogrès  du 
règne  de  Dieu  parmi  lespeuplis  p;  iens    ' 


son  Esprit,  par  sa  grâce, par  sa  Parole,  vivant,  agissant, 
(  onve:  tissant ,  légénéiant ,  comme  il  v  a  dix-huit  siècles,  et 
ne  dcultndez  plus  oii  est  le  rovaimie  de  Dieu?  Car  voici  , 
je  vous  le  dis  ,  que  le  royaume  de  Dieu  est  au  milieu  de 
vous.  » 


EI\SEIGIVEME\T  PUBLIC 

COURS    d'h'Sïoibe   de    i,a    philosophie   modeitoe  , 

PAB     M.    JOITFFBOY. 

M.  Joiiffrov  mérite  ccriainement  de  prendre  r.ing  ,"i  la 
suite  de  ,\IM.  rvover-Collard  et  Cousin  ,  parmi  les  hommes 
qui  ont  sorti  la  philosophie  française  de  l'ornière  où  l'avait 
engagée  l'école  de  Condillac.  Il  a  contribue  pour  une 
bonne  part  à  dégoûter  les  esprits  du  matérialisme  tles  phy- 
siologistes, et  à  les  lamener  à  l'étude  des  faits  intellectuels  et 
moraux,  en  les  initiant  aux  piogrès  qu'avaient  déjà  faits 
dans  cette  direction  les  penseurs  de  l'école  écossaise.  L'excel- 
lente préface  placée  en  tète  des  Esquisses  de  Philosophie 
Morale  de  Dugald-Stewart  et  dans  laquelle  il  résume,  avec 
la  netteté  de  pensée  et  avec  la  méthode  qui  caractérisent  tout 
ce  C[ui  sort  lie  sa  plume,  les  principes  généraux  de  cette 
dernière  école  ,  a  sans  aucun  doute  exercé  une  action  salu- 
taire sur  l'intelligence  d'une  foule  de  jeunes  gens.  Celui 
même  qui  trace  ces  ligues  se  rappelle  qu'au  temps  où  il  en 
éta.t  encore  à  d.  battre  dans  son  esprit  les  questions  du  ma- 
térialisme et  du  spiritualisme,  il  dût  à  M.  Jouffroy,  non  point 
wnc  conviction  arrêtée  et  inébranlable,  mais  une  vue  plus 
précis',  et  plus  juste  de^  preuves  ph!losophic(ues  qui  ctabliî- 
Si  ut  les  deux  natures  de  l'homme;  il  lisiitalors  dans  l'ancien 
G/oie,  avec  autant  de  plaisirquc  d'avidité,  les  lucides  argu- 
mentati>ns  sur  lesquelles  le  professeur  actuel  de  philoso- 
phie établissait  l'immatérialité  de  l'âme  par  l'indivisibilité 
du  MOI.  Mais  il  doit  ajouter  qu'il  clienha  vainement  dans 
ces  utiles  travaux  l'assurance  morale  dont  son  âme  avait 
besoin.  lia  philosophie  ne  lui  donna  que  des  opinions,  et  lui 
refusa  toujours  la  foi.  L'Evangile  de  Jésus-Christ ,  grâce  à 
l'action  de  l'Esprit  qui  l'a  dicté,  put  seul  convertir  pour  lai 
en  un  fait  vivifiant  cette  immortalité  qui  n'était  encore 
qu'une  idée  de  son  esjiiit  et  une  espérance  incertaine  de  son 
cœur. 

Mais  cet  Evangile  fit  plus  encore  que  de  mettre  en  e\'i- 
dence  ,  a  ses  yeux  ,  la  vie  et  l'immortalité;  car  cela  ne  suf- 
fisait pas,  et  notre  conscience  nous  le  tlit  à  tous  ;  il  lui  ré- 
véla ce  que  nul  homme  ne  pouvait  lui  apprendre  ,  ce  que 
nulle  philosophie  ne  peut  découvrir,  savoir  ce  que  devaient 
être  pour  lui  cette  vie  et  cette  immortalité.  Pendant  ce 
temps  M.  Jouffroy,  plus  entraîné  par  l'activité  et  par  la 
poi  lée  de  son  intelligence  qu'attentif  et  initié  aux  vérita- 
bles besoins  de  sou  âme  ,  a  continué  à  chercher,  à  la  lueur  de 
la  raison  humaine,  une  solution  complète  du  problème;  de 
notre  destination  présente  et  à  venir.  Or,  nous  ne  vovou'î 
pas  qu'aujourd'hui,  app.-lé  à  l'enseignement  dans  une  chaire 
de  la  laculté  des  Lettres  ,  il  apporte  l'ieii  autre  a  son  audi- 
toire que  le  même, fonds  d';V/f'e.sq;ie  nous  lui  connaissions,  il 
va  plusieurs  années  ;  l 'est  qu'il  était  arrivé  sur  les  limites 
du  champ  de  la  science  en  matière  religieuse  ,  et  rju'il  n'a 
pu  trouver  davantage  dans  cette  sphère  bornée;  il  n'a  pu 
qu'y  recueillir  quebpics  formules,  quelcpies  classifications 
srieiilifiques  de  ]>lus.  Si  nous  ne  savions  pas  tciit  ce  qu'il  va 
d'obstacles  dans  l'homincà  l'acceptation  de  vériti-s  qui  l'Iin- 
mdicntàtouségards,  nous  nous  élouneriousqu'aprèstant  de 
vaines  tentatives  pour  obtenir  de  la  raison  une  parfiite  cer- 
titude sur  iKilre  sort,  M.  Jouffroy,  voyant  la  révélation  sur 
s>u  chemin,  la  rejette  bien  loin  de  lui,  comme  il  vii-ut  de  le 
fine  dans  une  de  ses  dernières  leçons.  La  minière  dont  il  a 
tiailé.ce  suji't  eu  général,  réclame  quelques  rcHexious  de 
noire  part.  Commençons  par  résumer  la  siibst  nce  de  son 
raisonnement  : 

«  Je  n'ai  ,  a-t-il  dit ,  aucune  objection  à  faire  conti-e  la 
11  possibdilé  d'une  révélation  ;  mais  ceux  qui  nient  la  com - 
11  pctc'iue  de  la  raison  humiinesnr  celle  question  ,  soutien- 
11  lient  lion  seulement  la  possibilité  ,  mais  encore  lu  réalité 
»   d'une  révélation.  Or,  celte  révélation  ne  pautavo'r  ben^ 


168 


LE  SEMEUR. 


»  que  de  deux  niaiiièies  :  ou  bien  je  la  reçois  moi-inéme 
u  de  Dieu;  ou  bien  je  la  reçois  d'un  autie  lioniine  qui  nie 
«  la  tiansaiet  D;ims  le  premier  cas,  celle  revclitio:i  n'a  pu 
»  se  faire  que  p  ir  l'introduction  de  qucKpies  idées  nouvelles 
»  dans  mon  inlell  gence  ;  et  il  faudrait  que  je  reconnusse  à 
«  certains  sijïnes  que  ces  idées  me  viennent  de  Dieu.  Et  ici, 
»  aussi  bien  que  dans  le  deuxième  cas,  c'est  la  raison  qui 
»  est  juge 5  elle  est  en  effet  appelée  à  prononciu- sur  des 
»  faits,  et  cela  par  les  procèdes  qui  lui  sont  propres.  Il  faut 
11  que  la  raison  justifie  d'abord  la  révélation  ,  pour  la  rece- 
11  voir  ensuite,  de  sorte  que  ,  en  ilernière  aualyse,  c'est  à 
11  notre  raison  que  nous  croyou-;.  Ainsi  donc  i  eux  qui  abais- 
»  sent  et  (ieti  uiseiit  la  raison  abaissent  et  dcTUlSéUt  le  ion- 

»  dtment  de   outc  révélation 

). » 

H  va  dans  cet  exposé,  que  nous  croyons  d'ailieui's  inutile  de 
continuer  jusqu'à  la  fin,  une  méprise  complète  sur  la  révé- 
lation :  1°  quanta  sou  but;  '2"  quant  à  sou  objel  ;  3°  quanta 
lamaiiièie  dont  elle  s'opère.  Et  comineuten  serait-il  autre- 
ment? i-oiivous-nous  parler  d'une  chose  qui  nous  est  étran- 
gère eu  des  ternies  plus  cl  liis  que  cet  aveiijjle-ué  qui  ,  en-  i 
teudaut  parler  de  la  couleur  rouge  cl  de  son  éclat,  s'écria  : 
«  Je  comprends  maintenant;  le  ronge  est  comme  le  sou 
»  de  la  tompetle.  »  —  De  même  celui  qui  n'a  pas  reçu  la 
révélation  doitse  borner  à  dire  qu'il  n'y  croit  pas,  et  ne  point 
se  hasaider  à  décrire  le  rôle  que  doit  jouer  la  raison  iui- 
niaire  dans  un  fait  encore  inconnu  pour  lui. 

Si  uous  éludions  la  révélation  dans  son  but,  nous  verrons 
que  ce  n'est  point  à  une  curiosité  scientifique  que  la  Parole 
de  DiCu  s'adresse,  mais  que  c'est  aux  beso.ns  morau^j  ,  aux 
facultés  atfectives  les  plus  subbmi'S  de  notre  âme  qu'elle 
yieiit  offrir  ralimcnt  qui  1  ur  convient.  En  tète  de  ces  be- 
soins moraux  se  trouve  i"  celui  d'une  cause  suinèiue  de  tout, 
qui  serve  depointd'appui  ininiuableà  notre  faiblesse;  a"  le 
.Ijesoiu  d'une  pureté  morale  et  d'une  justice  tout  autiement 
parfaites  quecelbs  que  nous  souiuiis  capables  d'atteindre; 
j^enfin,  une  sorte  d'existence  que  notre  court  pèlerinage  sur 
la  terre  est  loin  de  satisfaire. 

k  Appliquée  à  la  solutiou  de  ces  grands  problèmes,  la  raison 
la  plus  puissante  ne  peut  nous  arracher  complètement  au 
sceplic  snie...  cl  cependant,  louli'  àine  d'homme,  qu'elle 
soit  servie  par  une  raison  puissante  ou  par  une  intelligence 
borriée,  ne  peut  sans  douleursentir  les  besoins  que  nous  ve- 
nons d'énoncer  prives  d'aliment.  Les  nourrir  ,  voila  le  but 
de  la  révélation;  son  objet,  ce  sont  les  dogmes  contenus 
dans  la  Bd)le,  et  qui  s'y  trouvent,  iio;i  comme  des  tlieories 
justiciables  du  raisonininent ,  mnscomme  des  faits  réels  ra- 
oonlés  avec  détail  et  répondant  a  chacun  des  besoins  les  plus 
élevés  (le  notre  élre  :  c'est  un  Dieu,  créateur  tout  puissant , 
nu  Dieu  qui  a  compté  tous  les  cheveux  de  nos  tètes;  c'est 
l'honinie  créé  d'aboi d  pur,  heureux  et  libre,  perdant  sa 
pureté  et  sa  félicité  par  une  désobéissance,  ce  qui  explique 
l'existence  simultanée  dans  cet  être  de  l'iucapacilé  morale 
et  de  la  soif  de  pureté,  enfin,  c'est  un  Dieu  fut  homme  pre- 
rtiut  sur  lui  tontes  les  fautes  coniinises  [lar  rhumaiiite  ,  re- 
cevant la  malédiclioii  due  a  ces  f  lutes  ,  et  revêtant  de  Sa  jus- 
tice infinie  toute  àmj  coupable  qui  s'applique  son  sacrifice 
CKpiataire. 

11  existe  une  foule  de  preuves  historiques,  géologiques 
et  archéologiques  des  grands  faits  qui  constituent  l'ob- 
iet  de  la  révélation;  et  liien  ceitaincmcnt  ces  preuves 
sont  uc(  essibli'S  à  la  raison  humaine  ,  circonstance  qui  con- 
damne tout  homme  qui  les  repousse.  Cependant  unlioninie 
pourrait  les  connaîlre  toutes  sans  pour  cela  avoir  reçu  la 
lévelatioii  ;  il  faut  pour  que  ce  phénomène  s'opère,  que 
l'Espril  de  />ù'H,  appelé  à  la  fois  l' Esprit  de  Liiiniérc , 
l'EspiU  de  J' éritd ,  l'Eipiit  consolateur,  en  pénétrant  dans 
une  âme  ,  lui  fùsse  voir  dans  chacun  des  faits  révélés  ce  qui 
répond  à  chacun  de  ses  besoins  religieux.  La  raison  peut 
bicu  ariivcr  à  constater  le  passagi'  de  Jésus  8ui'  la  tei  re  ,  et 
voir  eu  lui  l'homme  le  plus  jiislç  ,  le  plus  sage,  le  plus 
prand  ,  dans  toute  l'acception  dé  ce  mot,  qui  ail  jamais 
existe,  mais  ce  n'est  que  pir  l'Esprit  qu'on  peut  dire  que 
Jésus  est  le  Christ,  le  Fils  de  Dieu,  le  Sain'eur, 

Quel  rôh;  remplit  donc  la  raison  daiis  le  phénomène  de  la 
révélation  ?...  Elle  reste  témoin  d'un  fait  dont  alors  elle  ne 


peut  douter.  Elle  reconnaît  clairement  que  ce  fait  n'est  pas 
le  résultat  de  son  action  et  de  sa  puissance;  mais  elle  n'est 
ici  ni  abaissée  ,  ni  détruite  ;  car  elle  ne  cesse  pas  d'êti  e  sou- 
veraine dans  son  domaine  propre,  en  s'avouaut  toutefois 
inférieure  à  l'influence  puissante  à  laquelle  l'âme  a  obéi. 

Or  celui  dont  la  raison  n'a  pas  été  témoin  d'un  tel  phé- 
nomène (et  remarquons  bien  que  chacun  ne  peut  l'être  que 
poursoi)  peut-il  le  dcci-ire  avec  vérité?  Ci'la  nous  paraît  im- 
possible. Nous  engageons  donc  M.  Jouffroy,  s'il  veiil  rester 
clair  et  vrai  ,  à  ne  dire  maintenant  rien  autre  chose  sur  la 
révélation  que  ces  mots  :  Je  ne  crois  pas  à  la  révélation. 
Mais  nu!s5fi-t,-;l  en  même  temps  sentir  que  tant"  sa  science 
psychologique  n'appaise  pas  les  besoins  de  sa  naluie  morale; 
puisse-t-il  ,  cessant  de  croire  à  romnipotence  di  si  raison, 
chercher  une  nourriture  plus  solide  auprès  de  <J'  iui  qui  lui 
révélera  les  paroles  de  la  paix  et  de  la  vie  élerneile!  o  Qui 
connaît  ce  qui  est  en  l'homme ,  sinon  l'esprit  de  l'homme 
qui  est  eu  lui?  De  même  nul  ne  connaît  ce  qui  est  en  Dieu, 
sinon  l'Esprit  de  Dieu.  »  (  I  Cor.  II.  \  i .). 


MELANGES. 

Actes  de  la  police  et  de  l'autorité  judiciaire  costre 
LES  saint -siMONiENS.  —  Apres  avoir  prêché  et  propagé  li- 
brement leurs  doctrines  par  la  parole  et  par  la  presse  pen- 
dant plusieurs  années ,  les  Saint-Simoniens  ne  pouvaient 
guères  s'attendre  à  l'événement  de  dimanche.  Le  procu- 
reur du  roi  est  venu  en  personne  et  assisté  delà  force  armée, 
fermer  la  salle  de  leurs  prédications,  au  moment  où  un 
public  nombreux  y  était  réuni;  pourquoi  attendre  ce  mo- 
ment et  s'exposer  à  l'irritation  qu'une  telle  mesure  pouvait 
provoquer  ,  et  qu'elle  allait  provoquer  en  effet  si  le  prédi- 
cateur, M.  Barrault,  n'en  cùf  arrêti  l'explosion  par  des  pa- 
roles pacifiques?  Mais  à  supposer  qu'on  se  fut  décidé  un 
peu  tard,  pourquoi,  et  ceci  est  bien  plus  grave,  pourquoi 
cette  brusque  application  de  l'art.  291  du  code  pénal  à  une 
assemblée  qu'une  longue  tolérance  scinbl.iit  autoriser ,  et 
qui  publiait  tous  ses  actes?  Les  Saiut-S  moiiens ,  dans 
leuis  prédications  du  dimanche,  attaquaient,  il  est  vrai,  l'ordre 
social  actuel ,  mais  non  par  des  provocations  directes  à  la 
révolte,  au  désordre,  non  par  des  actes  perturbateurs  du 
ropos  public;  ils  l'attaquaient  par  des  doctrines  d'autant 
moins  dangereuses  qu'elles  sont  plus  étranges,  et  qui,  si  elles 
sont  fausses,  tomberont  sans  le  secours  du  code,  et,  si  elles  sont 
vraies,  triompheront  en  dépit  de  lui  et  de  tout  autre  oppo- 
sition. L'article  i\)\  est  une  de  ces  armes  qui  ne  devraient 
plus  figurer  que  dans  l'histoire  de  la  législation  parce 
qu'employées  sans  nécessité  elles  blessent  des  droits  impre- 
scriptibles. 

Nous  ne  dirons  rien  sur  les  poursuites  dirigées  contre 
MM.  Enfintin  et  Rodrigues  ,  sinon  que  l'inlerrogatoire 
qu'on  leur  a  fait  subir  est  de  la  dernière  insignifiance  ,  et 
qu'il  ne  justifie  aucune  des  accusations  d'escroquerie  qui  ont 
circulé  dans  le  public,  accusations  qu'on  accueille,  en  {gé- 
néral ,  avec  beaucoup  trop  de  facilité.  —  Au  inomenl  oii 
ces  poursuites  -ont  survenues,  nous  nous  disposiinis  à  rendre 
compte  de  quelques  brochures  siint-simonieinies  qui  nous 
révèlent  les  causes  de  la  scission  de  la  soc  été  Bazard- 
Enfantin.  Nous  avions  des  paroles  sévères  à  adresser,  à  celle 
occasion,  aux  chefs  de  la  hiérarchie  actui'lle;  mis  nous  ne 
nous  sentons  pas  libres  de  le  faire  aussi  long-temps  qu'ils  on  l 
à  soutenir  des  attaques  d'un  autre  genre.  Si  l'autorité  veut 
servir  la  doctrine  saint-simonicnne,  elle  n'a  qu'a  la  (ombaltrc 
par  les  moyens  coéicilifs  ;  elle  verra  tout  au^sitôl  les  véri- 
tables adversaires  lui  céder  le  champ  de  bitulli'.  M  lis  alors 
a  qui  sera  la  victoire?  L'erreur  peut  trioinpIiiM'  des  réqui- 
sitoires, de  la  prison  et  de  la  force  matérielle;  elle  ne 
triomphe  jamais  de  la  vérité. 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


lfn|>rimerie  de  Sullicue,  iik"  des  Jeûneurs,  n.    i^. 


TOME  1^'.  —  IV    22. 


i^r  FEVRIi^R  1832. 


LE  i^EMEUR 


JOURNAL  ilELTGIEUX, 


Polkîque,   PliilosophJque   et    Littéraire 


PAiîAÎSSANT  TOUS  LIS  MKUCREDIS. 


-% .: 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
.Uatth.  Xni.  38. 


On  .s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel.  n°  ii,  el  e!ie/.  lous  Its  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Pri\:  i5  fr.  poA  l'année, 
fr.  pour  G  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'élranfter,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  (rois  mois.  — 
s  lettres,  paquets  et  C^tuis  d'argent,  doivent  être  affranchis. 


IIISTOmE. 

;  craistlamsme  et  son  histoire  ,  dans  leurs  kappobts  avec 
l'Époque  actuelle  (  1  ). 

■Uoe  des  idées  les  plus  essentielles  et  les  plus  grandes  de 
ipoque  à  laquelle  nous  sommes,  qui  peut-être  ue  Êiil  en- 
re  que  se  dessiner  Icfjèremeiit  dans  beaucoup  d'esprits  , 
ais  qui  deviendra  toujours  plus  la  pensée  fondamentale 
!  ceux  qui  méditent  et  qui  croient ,  c'est  que  dans  la  nou- 
"lie  période  qui  s'ouvre  devant  nous,  il  ne  devra  plus  tant 
avoir,  si  je  puis  ainsi  parler ,  une  histoire  personnelle,  des 
;uples  ,  mais  une  grande  histoire  de  l'iuiniauité.  Notre 
)oque  est  le  point  oii  les  nombreux  fils,  venus  de  part  et 
autre  ,  se  réunissent,  et  d'où  ils  ressort  "lit  eu  un  seul  cor- 
;au.  Et  qu'est-ce  que  cette  période  nouvelle,  si  ce  n'est  l'ac- 
implissement  des  destinées  du  Christianisme?  Tandis qne 
lelques  philosophes  aperçoivent  f.iiblement,  depuis  hier, 
lelque  chose  de  cette  vaste  centratisatiou  des  races  hu- 
aines  ,  le  Christianisme,  ouvrant  les  annales  d'jii  peuple 
li  a  crucifié  son  divin  et  éternel  fondateur,  y  montre  ai-i 
onde  l'annonce  de  ce  grand  fait  de  l'humanité  ,  adressée 
;ux  mille  ans  avant  l'ère  actuelle  au  chaldéen  Abraham  , 
iiand  il  lui  fut  dit  :  «  Tout£s  les  familles  de  la  tebre  se- 
)nt  bénies  en  toi  ;  (2)»  el  proclamée  avec  plus  de  clarté  en- 
tre ,  deux  cents  ans  plus  lard,  par  un  vieillard  mourant,  à 
:s  fils  assemblés  autour  de  sa  couche,  lorsque  jetant  un  re- 
»rd  prophétique  sur  leur  avenir,  et  leur  annonçant  cet  En- 
syé  qui  doit  sortir  du  milieu  d'eux,  il  ajoute  :  «  C'est  à  lui 
n'appartient  l'assemblée  des  i'evples;  (3)  »  parole  de  pai.v, 
ne  ce  personnage  mystérieux,  lorsqu'il  paraît  ici-bas,  répiUo 
ses  disciples  avec  ces  expressions  plus  éclatantes,  s'il  cstpos- 
ble  :  «  Il  y  aura  un  seul  troupeau  et  uu  seul  berger. (4)»  Les 

(1)  Nous  extrayons  ctt  intcres-sant  morceau  de  la  première  jeçon  d'un 
lars  public  sur  l'histoire  de  la  réforaation  en  Allemagne  ,  que  fait  en  ce 
.iment,  à  Genève,  M.  Mrrle-d'.\ui>ignë.  Cctt'  leçon  vient d'clre  publii'e 
us  le  t'trc  suivant  :  Discows  sur  t  c'iuilc  île  l'Idstoir^  du  Christianisme 

son  uLilité  pour  V  époque  actuelle.  Br.  in-8°.  Genève,  i832.  A  Paris, 
Kl  Rister,  me  de  l'Oratoire  ,  n.  6. 

(j)  GiH.  XII,  3.     ^3}  Gen.  XLiX,    0.     {\)  Jcjm  X.  16. 


religions  de  l'antiquité  rendaient  impossible  cette  vaste  as- 
semblée des  nations.  Semblables  aux  langues  de  Babel,  elles 
étaieut  autant  de  murs  ,  qui  séparaient  les  peuples  les  un» 
des  autres.  Celaient  des  dieux  nationaux  qu'adoraient  les 
tribus  de  la  terre.  Ces  dieux  n'allaicn'  qu'au  peuple  qui  le« 
avait  faits.  Ils  n'avaient  plus  de  points  de  contact,  plus  de 
f  yn-^^t-Oîie. ,  as.ec  une  autre  D.ition.  Le  mensonge  a  mille 
faces  étranges  qui  ne  se  ressemblent  pas  ;  la  vérité  seule  est 
une  ,  et  peut  seule  unir  les  races  de  la  terre.  L'idée  d'un 
loyaume  universel  de  vérité  et  do  sainteté  resta  étran- 
gère à  l'ancien  monde  ,  et  si  quelques  sages  en  eurent  un 
vague  et  obscur  pressentiment,  ce  ne  fut  pour  eux  qu'un 
idcal,  sans  qu'il  leur  fût  possible  de  présumer  même  ce 
qui  pourrait  en  faire  une  réalité.  Christ  paraît  cl  accomplit 
aussitôt  ce  que  les  religions  et  les  sages  du  monde  n'avaient 
pas  même  pu  prévoir.  Il  fonde  un  royaume  spirituel, auquel 
tous  les  peuples  sont  appelés.  Il  renverse,  selon  l'expression 
énergique  de  son  Apôtre,  les  «  clôtures»,  les  «  parois  mi- 
toyennes, »  qui  séparaient  les  peuples  ,  et  «  il  réunit  les  uns 
et  les  autres  j  pour  former  un  corps,  un  seul  homme  noii- 
t'ea!(,  devant  Dieu  (i).»  Le  Christianisme  n'est  plus,  comme 
les  anciennes  religions,  une  doctrine  appropriée  à  aa  cer- 
tain degré  de  développement  des  nations;  c'est  une  vérité 
descendue  du  ciel  .^ur  la  terre,  qui  peut  agir  à  la  fiiis  sur  les 
hommes  de  toute  culture  et  de  tout  climat.  Il  apporte  à  la 
nature  humaine  ,  quels  que  soient  ses  aspérités  ou  les  façon- 
neinens  divers  que  les  lettres  et  la  philosophie  lui  aient  fait 
subir,  le  principe  d'une  vie  nouvelle  et  vraiment  divine.  £t 
c'est  cette  vie  qui  doit  être  à  la  fois  le  grand  moyen  de 
développement  pour  tous  les  peuples  cl  le  centre  de  leur 
unité.  A  peine  a-t-il  paru,  que  le  vrai  cosmopcAisme  com- 
rai'nce  à  exister  dans  l'univers.  Des  citoyens  de  Li  JuJée,  du 
Pont,  de  la  Grèce,  de  l'Egypte ,  de  Rome  ,  jusqu'à  cette 
heure  ennemis  les  uns  des  auties,  s'embr.isseut  comme  dvs 
frères.  Le  Christianisme  est  cet  arbre  dont  parle  l'Étritwe 
el  dont  «  les  feuilles  guérissent  tons  lis  peuples (2).  »  Il  agit 
à  la  fois  sur  les  états  les  plus  opposés  de  la  société  humaine. 
Il  régénère,  il  vivifie  le  inonde  pourri  d^sCés.irs,  elbientlt 

(1)  Fph.  II.     (-j)  Ai.or.  XXII. 


i^ô 


LÉ  SËMEtR. 


après  il  aJoiicit  cl  civilise  les  peuples  barbares  du  Noul.  Et 
à  l'heure  où  je  parle,  il  produit  les  mêmes  effets  sur  le  ci- 
tadin de  Londres  ,  de  Beilin,  de  Pans ,  et  sur  le  sauva{;c  da 
Groenland  ,  de  la  Cafrerie  et  de  Sandwich.  Le  filet  est  jeté 
sur  toute  la  terre  j  elle  jour  arrivera  où  une  n»ain  divine  y 
tiendra  captives  toutes  les  races  des  pcupbs.  Hommes  du 
siècle  I  qui  avez  aperçu  que  nous  sortons  de  la  période  des 
peuples,  et  entrons  dans  celle  de  l'humanité ,  n'allez  pas 
vous  fabriquer  une  enseif^ne  chétive ,  pour  réunir  les  na- 
tions. Christ  est  cet  étendard  dont  parle  un  prophète  (i), 
et  autour  duquel  doivent  se  grouper  les  peuples  ! 

Mais  si  plusieurs  des  hommes  de  nos  jours  saluent,  à  cette 
heure,  l'aurore  d'une  réorganisation  nouvelle,  d'autres,  au 
contraire,  n'y  voient  qu'une  époque  de  dissolution.  Et  ces 
deux  opinions,  opposées  en  apparence ,  sont  dans  un  parfait 
accord  ;  cai'  pour  qu'il  y  ait  réoi'ganisation ,  il  faut  qu'il  v  ait 
dissolution.  Il  a  été  prouvé  maintenant  que  les  deux  grandes 
forces  de  l'homme  ne  pouvaient  résoudre  le  problème  de 
l'humanité.  La  hiérarchie  l'avait  entrepris  :  elle  n'a  pu  l'ac- 
complir, et  la  main  de  fer  de  Rome  a  été  brisée.  La  philoso- 
phie hum  une  s'est  jetée  à  sa  place  et  a  dit  :  Je  le  ferai.  Mais 
la  confusion  dos  peuples  a  augmenté  d'ûue  manière  épou- 
vantable. Reste  la  puissance  de  Dieu,  ou  le  Christianisme, 
qui  déjà  ,  pendant  que  les  puissances  humaines  essayaient 
leurs  efforts,  a  posé  partout  les  bases  de  l'édifice  nouveau. 
Il  le  fera. —  «  De  nos  jours,  vous  écriez-vous,  les  hommes 
marchent  au  hasard  !  Toutes  les  doctrines  de  salut  pour  les 
peuples  sont  incertaines...  »  —  Il  est  vrai  :  tout  semble  au- 
jourd'hui se  dissoudre.  Mais,  ô  hommes,  écoutez  votre 
maître,  un  maître  âgé  de  dix-huit  siècles,  qui  a  assisté  plus 
d'uf)c  fois  à  la  dtcidence  et  à  l'élévation  des  peuples  ,  à  la 
décomposition  el  à  la  recomposition  du  monde,  qui  a  été  le 
grand  principe  organique  des  nations.  Ecoutez  ce  qu'il  a 
été  ,  pour  savoir  ce  qu'il  sera  ,  et  ce  qu'il  a  fait ,  pour  savoir 
ce  qu'il  doit  faire.  Le  Christianisme  est  autre  que  les  reli- 
gions des  hommes  !  Dans  celles-ci  ,  c'est  l'homme  cjui  Jonne 
de  la  force  à  la  religion  ;  dans  le  Christianisme  ,  c'est  la  reli- 
ffion  qui  donne  de  la  force  à  l'homime.  C'est  quand  la  républi- 
que compte  ses  jours  de  gloire,  que  les  dieux  de  Rome  brillent 
«lu  plus  grand  éclat.  Mais  que  la  corruption  atteigne  la  vie 
domestique,  que  l'ambition  particulière  et  la  vénalité  at- 
taquent la  viç  politique,  la  religion  vermoulue  dans  ses 
bases  s'abaisse  ,  et  disparaît  avec  elles.  Jupiter  tombe  ,  et  est 
enseveli  sous  les  ruines  de  son  Capitole.  Le  Christianisme, 
au  contraire  ,  indépendant  de  l'homme  ,  demeure  ferme  lors 
des  chutes  des  nations  (ses  annales  le  témoignent),  et  re- 
nouvelle le  monde  par  sa  puissance.  Quand  toutes  lés  for- 
mes sociales  de  l'humanité  sont  détruites,  comme  à  l'époque 
de  l'invasion  des  Barbarqs  ,  la  religion  de  Jésus-Christ  leste 
debout  sur  leurs  ruines,  et  sa  main  lépand  au  milieu  du 
<ha(S  la  semence  d'où  doit  cioîlrc  une  humanité  nouvelle. 
iVe  daignez  pas  le  triste  état  où  le  monde  se  trouve  à  cette 
heure.  L'histoire,  et  en  particulier  celle  que  nous  devons 
rous  raconter,  vous  montrera,  que  c'est  lorsque  la  corrup- 
tion a  le  plus  étendu  dans  le  monde  ses  ravages  ,  que  la  force 
divine  du  christianisme,  qui  n'a  pas  ses  racines  dans  les  en- 
J.radl!îs-de  rinimanité,  s'élève  avec  le  plus  de  pouvoir. 
L'Esprit  de  Dieu  se  meut  sur  le  chaos  ,  2t  il  en  fera  sortir 
une  nouvelle  terre. 

Mif.s  il  y  a  plus  ,  l'histoire  du  Clirislianismc  vous  ap- 
prendra quelle  est  la  voie  qu'il  suit  pour  accomplir  sa  tâche. 
Elle  vous  montrera  son  action,  non  pas  tant  dans  une  in- 
Hjience  continue,  mais  dans  une  saccessiou  de  luttes  et  de 
combats.  L'essence  du  Christianisme,  c'est  le  combat  avec  le 
monde.  Aussi  l'Eglise  véiitable  de  Cîirisl  at-elle  paru  ,  dès 
lecoBimencemciit,  comme  «  mililante  »  au  milieu  des  peu- 
Ci  )  Esiiu',  IX'. 


pies.  Déjà  deux  ennemis  se  sont  présentés  successivement  à 
elle,  et  ont  été  vaincus,  bien  qu'ils  parussent  devoir  facile- 
ment l'écraser.  D'abord  elle  a  eu  à  combattre  au-delion 
l'idolâtrie  et  les  vices  du  paganisme.  Le  paganisme  est  tom 
bé.  Mais  à  peiné  cette  victoire  était-elle  remportée  ,  que  le 
mal  seprécipita  dans  lé  sein  de  l'Eglise.  Pendant  que  le^ 
hommes  donnaient,  selon  la  prédiction  du  divin  et  éternel 
fondateur  du  Christianisme,  l'ennemi  vint  qui  «  sema  de 
l'ivraie  parmi  le  blé.  (i)  »  Le  mal  ne  cessa  de  s'accroître, 
L'Eglise  avait  été  fondée  pour  chérc'ner  le  ciel ,  et  l'on  n'^ 
cherchait  plus  que  la  terre.  Alors  l'Eglise  véritable  secoui 
la  poussière  des  morts.  Revêtue,  comme  en  un  instant,  de' 
armes  spirituellbs  que  Dieu  a  fliites  pour  elle  ,  elle  comnien 
ça  une  guerre  d'autant  plus  terrible  qu'elle  était  intestine 
Rome,  vigoureusement  attaquée,  chancela,  et  la  couronne 
tomba  de  sa  tête  :  c'est  le  combat  que  nous  avons  à  vou: 
laconter.  Il  reste  au  Christianisme  à  remporter  une  dernière 
victoire.  Un  ennemi,  qui  n'est  ni  du  dehors  ni  du  dedans 
commelefurentles  deux  premiers,  ou  plutôt  qui  est  en  mémi 
temps  l'un  et  l'autre,  se  présente  pour  soutenir  le  derniei 
assaut;  c'est  l'esprit  incrédule  et  antichrétieii  du  siècle 
Plus  puissant,  plus  terrible  encore  que  les  deux  premier 
adversaires,  i!  jette  sur  le  Christianisme  ce  regard  de  dédain 
que  les  dieux  du  Capitole  laissèrent  tomber  un  jour  sur  li 
citoyen  de  Tarse,  qui  paraissait  chargé  de  chaînes  à  leur 
pieds, et  que,  quinze  siècles  plus  tard,  Léon  et  la  cour  poni 
pcuse  de  JMédicis,  firent  pénétrer,  en  souriant,  dans  la  cel 
Iule  obscure  d'un  moine  augustin.  Disons  mieux  :  l'espri 
aulichrétien  du  monde,  qui  élève  maintenant  si  haut  se 
bannières,  ne  soupçonne  pas  même  encore  l'ennemi  qu 
doit  le  renverser  et  le  vaincre.  Et  cependant  il  sera  vaincu 
et  le  géant  redoutable  du  siècle  ,  qui  déshonore  le  Dieu  de 
batailles  rangées  d'Israël ,  frappé  au  front,  tombera,  le  vi 
sage  contre  terre,  sous  la  pierre  de  l'ennemi  qu'il  a  nié 
prisé. 

Dcmandera-t-on  par  quelles  armes  cette  victoire  sar. 
remportée?  Ici  l'histoire  du  Christianisme  vous  lépondi 
encore.  Elle  vous  montrera  que  le  Christianisme  a  déj 
opéré  deux  fois  la  régénération,  au  moins  partielle,  di 
monde  ,  par  les  doctrines  qui  lui  sont  entièrement  propres 
Pi  étendre  que  le  sys'ème  religieux  qui  doit  amener  1 
grande  solution  après  laquelle  tous  soupirent,  est  composi 
de  ces  quelques  idées  générales  de  religion,  qui  se  retrnu 
vent  dans  le  judaïsme  rabbiuique,  le  mahoinétisme  et  I; 
phdosophie  même  païenne,  est  une  étrange  erreur;  car  i 
est  évident  que  ces  idées  n'ont  amené  aucune  régénération 
au  milieu  des  p.;uples  qui  les  ont  connues.  C'est  dans  ce  qui 
le  Christianisme  a  de  particulier  qu'est  sa  force.  Il  fait  seii 
tir  à  l'homme  le  contraste  étonnant  qui  se  trouve  entri 
toute  sa  vie  et  la  loi  de  la  sainteté.  Il  fait  naître  en  lui  le 
désir  d'être  délivré  d'un  état  si  misérable.  Il  lui  révèle  Ici 
œuvres  magnifiques  qu'a  accompliespour  l'en  sortir,  la  mi 
séricorde  d'un  Dieu  —  la  mort  de  la  croix.  Il  public  uiit 
amnistie  entière  au  milieu  du  monde,  par  les  ordres  du  Roi 
du  monde.  Or,  nous  maintenons  deux  choses.  La  premiè- 
re ,  que  cette  nouvelle  d'une  grâce  pleine  ,  d'une  parfaite 
amnistie  proclamée  sur  la  terre  ,  cette  province  reVielle  do 
l'empire  du  Roi  des  rois ,  est  seule  capable  de  toucher,  de 
changer  les  cœure  des  hommes,  et  de  les  plier,  par  l'amour, 
à  l'obéissance  du  Souverain  qui  les  réclame.  Dites  vous- 
mêmes  ,  politiques  du  siècle  I  qe.c  conseilleriez  vous  à  un  roi 
pour  rétablir  la  paix  et  l'obéissance  au  milieu  d'un  peuple 
rebelle?  Des  catéjjories,  des  stipulations,  des  échafau  Is?  ou 
une  amnistie  généreuse  Cl  sans  réserve,  propre  à  gagner 
tous  les  cœurs  ?  —  Et  nous  mainlenoni  une  seconde  cli  >3e  : 
c'est  que  la  soumission  du  cœur  à  Dieu  ,  la  puissance  iulé" 

(i)  ^iallll.  XIII,  a5. 


LE  SEMEITR. 


171 


ieure  du  Clirisli.iiiisine  ,  est  la  seule  ,  à  cette  heure  ,  qui 
misse  {jucrirlus  peuples  malades.  Tous  les  liens  sont  roiu- 
)us.  L'esprit  frondeur  et  réfroïsme  débordent  de  toutes 
)aits.  Il  n'v  a  <]iie  deux  moyens  pour  rétablir  l'oidre  et  la 
)aix  au  uiil  lu  des  masses  qui  se  soulèvent  et  s'agitent  :  les 
ncsurcs  extOiieures  et  violentes  de  la  com[)ression  ,  ou  la 
>uissancc  iiit«Ti.;ui-c  et  persuasive  du  christianisme.  Que  dis. 
e?  il  n'en  reste  qu'un.  Le  premier,  les  peuples  ont  montré 
on  impuissance.  Trois  jours  ont  suffi.  Le  Christianisme,  en 
Ictiuisant  l'epoïsmo  ,  et  eu  pla(;ant  dans  tous  l'amour  de 
lieu  et  l'amour  dos  hommes,  résoudra  seul  le  problème 
ictucl,  et  seul  établira  parmi  les  natious,  avec  la  liberté, 
ordre  et  la  paix.  Ces  deux  vérités ,  que  la  nature  des  choses 
lous  enseifi;ne ,  l'histoire  nous  les  confirmera.  Elle  nous  ré- 
vélera ,  quant  à  la  piemière  ,  b  puissance  inouïe  des  doc- 
rines  chrétiennes.  Elle  nous  prouvera  que  ces  doctrines 
jcuvent  accomplir  uiie  véritable /;«/mg'c-'Hei/e  de  l'humanité. 
Et  quant  à  la  seconde  vérité,  l'histoire  contemporaine  ellc- 
néwe  nous  instruira.  Demaiidez-lui  quelles  sont  les  nations 
)ù  se  trouvent  le  plus  réunis  l'ordre  et  la  liberté  ,  la  liberté 
;t  l'ordre?  Et  elle  vous  répondra  ,  en  vous  indiquant  les 
>euplcs  au  milieu  desquels  l'Evangile  est  le  plue-  hauto- 
uent  proclamé  ,  le  plus  universellement  cru  («).  Mais  sur- 
tout l'histoire  vous  montrera  que  c'est  par  une  puissance 
^ui  n'est  pas  a  d'homme  ,  »  qu'ont  été  opérées  les  régéné- 
rations partielles  ,  symboles  et  avant-coureurs  de  la  régéné- 
l'ation  universelle  que  le  Christianisme  annonce.  Dites  que 
:ette  puissance  est  Dieu,  ou  l'Esprit  de  Dieu,  ou  même  la 
Providence  :  peu  importe  le  nom  ,  mais  le  fait  est  certain  : 
il  est  venu  quelque  chose  d'eu  haut.  IJétat  du  monde  est 
Lcl  à  cette  heure  ,  que  quiconque  ne  croit  pas  à  cette  puis- 
>ancc  en  dehors  du  monde  ,  doit  en  désespérer.  Mais  pour 
nous,  messieurs  ,  rien  ne  nous  effraie.  «Que  l'on  me  donne, 
JLsait  Archimèdc  ,  un  poiut  hors  du  monde  et  je  l'enlèverai 
lie  ses  pôles!  »  Le  Christianisme  est  ce  point  hors  du  monde, 
qui  le  déplacera  un  jour  tout  entier,  et  le  fora  tourner  sur  un 
iixo  nouveau  de  justice  et  de  pais.  Il  y  aura  une  grande 
action  de  l'Esprit  de  Dieu  sur  les  peuples.  Ce  sont  là  les  plus 
;tntiques  promesses.  La  guerre  de  Troie  venait  de  finir,  et 
Home  u'était  pas  encore  fondée ,  lorsqu'au  milieu  de  la  na- 
tion ,  à  laquelle  Dieu  avait  confié  les  germes  de  la  religion 
pour  toutes  les  nations  de  la  terre,  retentirent  ces  mois 
prophétiques:  «  L'Esprit  sera  versé  d'en  haut,  et  la  paix 
sera  l'effet  de  la  justice,  (a)  » 

Demaudez-vous  à  connaître  les  obstacles  que  doit  ren- 
contrer ce  renouvellement  de  l'humanité,  afin  de  pouvoir 
les  écarter  avec  sagesse  ?  —  L'histoire  du  christianisme  vous 
les  montrera.  Ils  ont  été  les  mêmes  dans  tous  les  temps.  Une 
sagesse ,  dirai-je?  ou  une  folie  toute  terrestre  et  charnelle, 
qui  se  moque  des  choses  divines,  et  qui  voudrait  rapetisser 
Dieu  et  son  règne  jusqu'aux  étroites  dimensions  de  son  com- 
pas ;  un  despotisme  sacerdotal  qui  prétend  exploiter  seul  les 
choses  du  ciel ,  qui  ne  veut  entendre  parler  ni  d'examen  ni 
de  recherche  de  la  Parole  divine,  et  qui  matérialise  la  reli- 
gioa  ;  un  fanatisme  qui  s'oppose  de  toutes  ses  forces  à  la 
connaissance  de  la  vérité,  qui,  ennemi  de  la  liberté,  vou- 
drait fermer  la  bouche  à  ceux  qui  la  profèrent ,  qui  travaille 
à  soulever  l'opinion  contre  le  Christianisme  et  les  chrétiens, 
quel  que  soit  du  reste  le  nom  que  ce  fanatisme  porte  ,  et 
qu'il  s'appelle  juif ,  païen,  dominicain  ,  ou  faussement  phi- 
losophique et  libéral  :  tels  sont  les  principaux  obstacles  que 
l'histoire  du  Christianisme  vous  signale. 

Demandez-vous,  avec  le  siècle,  des  progrès,  du  moiH'c- 
mentf  L'histoire  vous  moulrera  que  le  Christianisme  est  la 

(  1  j.Vuyei  sur  ce  sojet  notre  Appel  aux  liatnmes  de  l'avenir,  dans  le  n'  3 
lin  Semeur,  que  l'auteur  a  bien  touIu  citer. 
(a)  Esaie,  XXXH. 


religion  des /irog/v'.? ,  et  que  c'est  par  des  progrès  continuels 
qu'il  appelle  l'homme  h.  la  liberté  et  à  la  gloire  des  enfuis 
de  Dieu., Seulement  remarquons  bien  qu'il  est  deux  sphèi'es, 
dans  lesquelles  les  progrès  peuvent  s'opérer  :  ou  dans  la 
religion  destinée  à  renouveler  l'homme,  ou  dins  l'homme 
appelé  à  être  renouvelé.  L'homme  du  siècle  place  les  pro- 
grès dans  la  religion.  La  religion  les  place  dans  l'homme.  Le 
Christianisme ,  émane'  tout  entier  de  Dieu,  est  immuable 
comme  son  auteur.  Ce  qui  doit  faire  des  progrès  continuels, 
ô  homme  I  c'est  toi-même,  c'est  cette  vaste  société  chré- 
tienne qu'éclaire  la  vérité.  Le  soleil  ne  se  perfectionne 
pas,  mais  il  perfectionne  l'arbuste  qui,  vivifié  par  lui, 
devient  un  arbre  majestupux.il  eu  est  de  même  du  Christia- 
nisme et  de  l'homme.  L'Evangile  place  le  but  vers  lequel 
la  société  chrétienne  doit  tendre  ,  au-delà  du  voile  qui  sé- 
pare les  deux  mondes  :  il  l'appelle  ainsi  à  des  progivs  bien 
plus  immenses  que  ne  le  font  les  systèmes  humains  ,  et  lui 
donne  une  tâche  qui  ne  peut  être  accomplie  que  dans  l'é- 
ternité. 

Parlerez -vous  de  lumières?  Dli"cz-vous  que  nous  sommes 
parvenus  à  un  siècle  où  il  y  a  trop  de  lumièi  c ,  pour  que  le 
Christianisme  triomphe?  L'histoire  du  Christianisme  vous 
montrera  qu'il  ne  craint  pas  cette  lumière,  quoique  sou- 
vent ,  hékis  1  elle  ne  soit  pas  la  véritable.  Je  ne  vous  parlerai 
pas  de  l'époque  actuelle ,  où  il  relève  la  tête  avec  plus  d'é- 
nergie que  jamais  :  elle  doit  être  hors  do  la  question.  Je  ne 
vous  parlerai  pas  de  la  Réformalion  ,  précédée  d'un  demi- 
siècle  par  les  grands  événemens  qui  signalèrent  la  renais- 
sance des  lettres.  Nous  allons  bientôt  nous  eu  occuper.  Mais 
voyez  ce  que  l'histoire  du  Christianisme  vous  raconte  dès 
ses  premières  pages.  Le  siècle  d'Auguste,  dans  lequel  Jésus 
naquit,  est  l'un  des  plus  brillaus  de  l'espèce  humaine.  C'est 
le  grand  jour  que  le  Christianisme  choisit  pour  paraître. Un 
sYslèmc  religieux,  qui  avait  duré  aussi  long-temps  que  la  n.i- 
tiou  ,  s'écroulait  sous  les  attaques  de  la  raison  du  siècle  :  et 
c'est  à  ce  moment  que  le  Christianisme  se  présente  ,  pour 
être  sondé  et  attaqué  de  même.  Railleries  des  hommes  d'es- 
prit,  mouvemens  do  l'éloquence,  guerre  plus  lente  de  la 
philosophie  et  du  savoir  ,  il  provoque  tout  ;  il  supporte  le 
choc  ,  —  et  rien  ne  l'ébranlé.  Bien  loin  de  là ,  il  avance ,  il 
amène  les  pensées  captives  sous  l'obéissance  du  Dieu  qu'il 
annonce  et,  triomphateur  céleste  sur  le  théâtre  de  la  gloire 
humaine,  il  range  souvent  autour  de  son  char  ceux  qui 
ont  été  d'abord  ses  plus  redoutables  ennemis.  Le  Christia- 
nisme est  la  véritable  lumière  :  il  est  le  soleil  qui  s'élèvn 
au-dessus  de  toutes  les  lueurs  d'ici-bas.  «  Je  suis  la  lumière 
du  monde  ,  »  dit  Jésus-Christ. 

»  Enfin,  le  siècle  parlora-t-il  de  V avenir?  Ne  voudra-t-on 
donner  d'attention  à  une  doctrine,  qu'autant  qu'elle  a  de 
Va'.-enir? — L'avenir,  Messieurs,  il  est  au  chiistianisme. 
Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  ni  de  hier  qu'il  le  réclame,  comme 
les  prophètes  éphémères  de  nos  jours.  11  y  a  quatre  mille 
ans  qu'il  l'a  dit.  Le  dix-seplième  siècle  a  été  celui  du  passé. 
Le  dis-huitième,  celui  du  présent.  Le  dix-neuvième  estce- 
lui  de  l'avenir  :  il  est  donc  celui  du  Christianisme.  Les  hom- 
mes éclairés  et  sincères  ne  peuvent  pas  rester  plus  long- 
temps étrangers  aux  antiques  paroles  de  l'avenir  ,  déposées 
dans  le  Livre  des  peuples.  Suivant  dans  l'histoire  l'accom-' 
plissement  des  oracles  de  Dieu  ,  ils  arriveront  jusqu'à  ceux 
qui  annoncent  que  a  toute  la  terre  sera  remplie  de  la  con- 
naissance de  l'Eternel;  •'  que  «son  séjour  ne  sera  que 
gloire I  (i)»  Depuis  que  les  hommes,  qui  étaient  la  bouche 
de  Dieu,  ont  dit  ces  paroles,  tout  a  marché,  et  tout  marche 
Diaintenant  vers  leur  accomplissement  glorieux.  Le  Chris- 
tianisme est  en  marche,  et  il  ne  reculera  pas.  Sa  tâche  esta 
peine  ébauchée  ,  mais  ill'aclièvera.  Il  accomplira  sur  la  terre 

(i)  Esaie  X!-. 


172 


LE  SEMEUR. 


une  grande  révoliit'oii  qui  en  cli:ingcra  l'existence.  Les 
temps  ne  sont  peut  être  pas  loin  ,  où  ses  destinées  vont  se 
hâter.  Une  nouvelle  histoire  commence.  Christ  ouvre  au 
monde  les  p  )rtcs  d'un  avenir  nouveau.  L'on  entendra  un 
jour  «  de  gran.!c5  voix,»  comme  parle  un  prophète,  <\u\ 
diront  :  «  La  royaumes  du  monde  sont  soumis  à  notre  Sei- 
gneur et  à  sou  Clirist  (i).  » 


SOCIÉTÉS  DE  TEMPERAIVCE. 

Si  l'on  recherchait  l'origine  des  divers  usages  de  la  vie  so- 
ciale, on  arriverait  sans  doute  à  des  résultats  inattendus 
sur  leschangemeus  qui  so  sont  opérés  dans  les  habitudes  et 
dans  les  mœurs  à  la  suite  de  telle  ou  telle  découverte  ,  et 
l'on  aurait  lieu  d'être  surpris  de  l'immense  portée  morale 
qu'ont  eue  et  qu'ont  peut-être  encore  dos  circonstances,  in- 
signifiantes en  apparence,  auxquelles  il  ftiut  cependant,  si 
on  les  examine  de  près,  attribuer  une  influence  plus  puis- 
saute  sur  le  sort  des  individus,  des  familles  et  des  nations 
que  celle  exerrée  par  des  cvénemcns  politiques  célèbres  et 
par  de  violentes  secousses  sociales. 

Qui  se  serait  doute  ,  par  exemple  ,  lorsqu'un  alchimiste 
mahometan,  tout  entier  à  la  recherche  d'un  dissolvant  uni- 
versel, au  moyen  duquel  il  pût  opérer  la  transmutation  des 
métaux,  découvrit  l'aholiol,  des  résultats  que  cette  décou- 
verte aurut  sur  la  moralité  et  la  prospérité  des  peuples? 
Elle  uc  sorlil  pas,  en  effet,  du  domaine  de  la  philosophie 
hermétique  jusque  vers  la  fin  du  treizième  siècle  ,  où  l'ou 
commença,  en  Italie  et  en  Espagne,  à  vendre  de  l'esprit-de- 
vin,  imprégné  de  certaines  herbes,  comme  un  lemède  puis- 
sant dans  diverses  maladies.  Un  peu  plus  tard  ,  les  Génois  ti- 
rèrent une  liqueur  spirilueuse  du  grain  et,  la  faisant  passer 
pour  un  spécifique  puissant,  ils  la  vendirent,  par  petites  bou- 
teilles, à  un  prix  élevé,  sous  le  nom  d'aqua  vitœ  ou  à' eau- 
de-vie.  On   ne    la  considéra  jusqu'au  seizième  siècle    que 
comme  un  médicament,    et  on  ne  la  vendait  que  chez  les 
apothicaires.  Vers  cette  époque,  on  eut  l'idée  d'en  fournir 
aux  ouvriers  qui  travaillaient  dans  les  mines  de  la  Hongrie, 
comme  nu  préservatif  contie  les  effets  du  fVoid et  de   l'hu- 
mid.té.  L'usage  s'en  introduisit  presque  en  même  temps  en 
Irlande  :  parmi  les  ordonnance:;  de  Henri  viii ,  s'en  tiouvc 
une  qui  ne  permet  pas  à  plus  d'un  fabricant  de  liqueur  spiri- 
tueusc  des'etablir  dmsles  villes  de  son  royaume.  Sous  leiè- 
fue  de  Marie  ,  sa  fille  ,  un  acte  du  parlement,  de  i55G,  qui 
la  qualifie  de    «  boisson  dont  il  n'est  pas  bon  de  boire  et  de 
faire  usa^e  journellement»  défendit  même  entièrement  d'en 
distiiler.Nous  voyons  cependant,  quelques  années  après,  en 
i58i    les  soldats  anglais  ,  qui  soutenaient  la  cause  de  la  Hol- 
lande dans  les  Pays-Bas,  en  boire  comme  cordial,  et  c'est  de 
cette  époque  que  date  sa  f  ibricalion  vn  grand  ,    tant  sur  le 
coulincni  qu'en  Angleterre. —  Dans  ce  dernier  pays,  l'us.ige 
de  la  bière  prévalut  cependant  parmi  le  peuple  jusqu'au  rè- 
gnedeGuiUaumeiii  ctdc  Mariej'c  gouveniementayantalors 
encouragé  la  distillation  par  diverses  mesures,  la  coiisoniiiia- 
lion  des    iqucurs  spiritueuscs  devint  excessive.  Smollet  ra- 
-  coule  que  les  detaïUans  de  genièvre  ,  qu'il  nomme  nue  mix- 
\tion  empoisonnée,  invitaient  les  passans,  par  des  éciiteai'x 
placés  sur  le  devant  d.T  leurs  boutiques   à  s'enivrer  pour  la 
'oagalelle  d'un  penny,  ;ijoiitaiit  que  pour  deux  pennies  ils 
pouvaient  se  rendre  tout  à  fait  soûls,  et  qu'on  fournirait 
gratis  de  la  pa  Ile  à  ceux  q(!i  si'raicnt  dans   cet  état,    pour 
y,  reposer  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  rétablis.  Legouvcinement 
fut  effrayé  de  ces  résultats;  il  essaya  de  mettre  de  nouveau 
des  entraves  à  la  distillation  j   mais  il  n'y  réussit  que  Irnte- 

(i)  Apor.  X! 


ment  et  ce  n'est  qu'en  i'j5i  que  la  consommation  de  la' 
bière  ,  qui  avait  diminué  dans  la  même  proportion  que  celle 
du  genièvre  avait  augmenté,  s'éleva  de  rechef  au  niveau  don^ 
elle  était  descendue.  La  bière  redevint  la  boisson  favorite 
des  ouvriers  anglais  ;  mais  les  restrictions  pour  la  vente  du 
genièvre  ayant  été  abolies  en  iSa^  ,  l'usage  de  cette  liqueur 
laenace  de  reprendre  le  dessus;  la  consommation  en  a  aug- 
menté en  deux  ans  de  douze  millions  de  gallons  (i);  elle 
est  aujourd'hui  de  quarante  millions  de  gallons. 

Ce  n'est  fju'après  la  révolution  qui  amena  l'indépendance 
des  colonies  anglaises  de  l'Amérique,  que  l'usage  des  liqueurs 
fortes  commença  à  se  proitager  dans  ce  pays.  Le  gouverne- 
ment ayant  accordé  aux  soldats  ,  pendant  la  durée  de  la 
guerre  de  l'émancipation,  une  ration  il'eau-de-v  ie  par  jour, 
ils  rapportèrent  dans  leurs  foveis  l'habitude  d'en  boire, et  la 
communiquèrent  à  leurs  familles  et  à  leurs  voisins  ;  elle  ne 
tarda  pas  à  devenir  l'une  des  plus  impérieuses  nécessités  de 
la  vie  dans  toute  l'étendue  des  Etats-Unis,  et  l'on  dut  bientôt 
considérer  l'ivrognerie  comme  un  vice  national  dans  l'Améri- 
que du  Nord.  Les  choses  en  viineiit  au  point  qu'avant  i8a8, 
soixante-douze  millions  de  gallons  de  liqueurs  spiritneuses 
suffisaient  à  peine,  dans  une  seule  année  ,  à  une  population' 
de  douze  millions  d'âmes!  Cette  quantité  paraîtra  encore 
plus  effrayante  ,  si  l'on  se  rappelle  qu'il  résulte  des  dénom- 
bremeiis  faits  en  1810  et  en  1820.  que  les  femmes  et  les  cii- 
faus  âgés  de  moins  de  16  ans  formaient, à  ces  deux  époques, 
les  trois  quarts  de  la  population  totale.  On  pourrait  croire 
cette  évaluation  exagérée  ;  elle  est  cependant  le  résultat 
d'un  travail  fait  avec  beaucoup  de  soin  pir  M.  Cranch,  pre- 
mier juge  du  district  de  Colombie,  qui  cite  beaucoup  de 
faits  pr.rticuliers  à  l'appui  des  résultats  généraux  auxquels' 
il  est  arrivé.  I!  nous  apprend,  par  eseinple,  qu'à  Washing- 
ton, ville  dont  la  population  est  de  moins  de  19,000  âmes, 
il  y  a  224  personnes  patentées  pour  ia  vente  des  liqueuis 
spiritueuscs;  la  consommation  v  est  annuellement  de  6  î|'2 
gallons  par  individu.  Des  recherches  semblables  faites  on 
trente  trois  villes  des  Etats-Unis  ,  ont  donné  le  même  ré- 
sultat, cjuant  à  la  consommation. 

M.   Craucli   p.ouve  encore  que  les  E!at-;-Unis  perdent 
annuellement  g4,4'i5,ooo  dollars  par  suite  de  l'intempé- 
rance qui  y  règne.  Voici  comment  il  établit  son  calcul  : 
72,000.000  gpllons  de  liqui'urs  spiritneuses  ,        DjUars. 

à6G  ^  cents 48,000,000 

Il  y  a  aux  Etats-Unis  373,000  ivrognes  ,  qui 
ne  gagnent  pas  les  deux  tiers  de  ce  qu'ils  gagne- 
raient s'ils  étaient  sobres;   perte   de  cent  jours 
de  travail  pour  chacun  d'eux,  à    oc.  par  jour,    lâ, 000, 000' 
Il  est  prouvé  que  sur  10  ivrognes  il  en  meurt 

I  par  an,  par  suite  d'intempérance, et  qJc  la  vie 
moyenne  est  raccourcie  de  10  ans  pour  les  per- 
sonnes de  cette  classe  II  est  probable  que  s'iU 
avaient  été  sobres,  ils  auraient  gagné,  luu  dans 
l'autre,  outre  leurs  frais  d'entretien,  .'io  doll.irs 
par  an  ;  perte  du  travail  ,  pendant  dix  ans  ,  de 

St.Soo  hotnmes,  à  5o  dollars  par  an.     .     .     .    i8,-')o,oJo 

Les  frais  de  procédure  criminelle  sont  an- 
nuellement, aux  Etats-Unis,  de  8,007,000  dol- 
lar ;  les  trois  quarts  des  crimes  qui  s'y  coui met- 
tent étant  le  résultat  de  l'intompérauce  ,  les 
trois  quarts  de  cette  somme  doivent  être  portés 

en  compte;  soit .     6,52^,000 

Les  secours  accordes  aux  familles  réduites  à 

II  pauvreté  par  suite  de  rintempérance  du  chef 


Report. 


88,2;  5,000 


(1)  La  contenance  il'iin  £;.illon  «'gale  à  peu  p'é»  celle  de  froi^  l.lr«f  «t 
dtini. 


LE  SEMEUR. 


17a 


Reporté.     .     .     .  88,275,000 
on  de  quelques-uns  des  mcDibi'cs,  peuvent  être 

évalués  à 5,700,000 

Le  nombre  des  dotciius  d.ms  les  prisons  des 
Etats-Unis  est  de  12,000;  les  trois  qiwrts  d"entre 
eux  ont  été  condanm 'S  pour  des  fautes  com- 
mises dans  un  état  d'ivresse;  les  (jains  de  9,000 
détenus  ,  évalués  à  5o  dollars  par  an  ,  auraient 
été  de 4jo,ooo 


Perle  totale  pour  les  Etals-Unis. 


I>.  94vi'i5,<'00 


L'évaluation  faite  en  i8i5des  maisous  et  des'pioprîet?^ 
de  la  république  américaine  s'élevait  à  1,771,312,903  dol-' 
ïars;  si  l'on  admet  que  leur  valeur  s'est  accrue  depuis  lors 
dans  la  même  proportion  que  la  population  ,  elic  est  aujour- 
d'hui de  2,5u),oog,'i22  dollars.  La  perte,  que  le  yice)de  l'i- 
vrognerie ferait  éprouver  aux.  Etats-Unis,  dans  l'espace  de 
trente  ans,  s'il  continuait  à  être,  pendant  tout  ce  temps, 
aussi  dominant  qu'd  l'était  avant  1828,  dépasserait  donc  de 
313,740,778  dollars  la  valeur  actuelle  de  toutes  les  maisons 
et  propriétés  de  cette  immense  contrée  I  En  pren.int  pour 
point  de  départ  l'état  de  choses  actuel,  et  en  supposant  que 
l'accioissement  probable  de  la  population  ne  so:t  pas  siîivi 
d'nne  égale  progression  dans  les  effets  de  l'intempéiance  , 
rtn  peut  évaluer  comme  suit  quelques-uns  de  ses  icsultats, 
dans  le  même  espace  de  temps  :  un  luilliou  de  délits ,  cinq 
mille  meurtres  ,  un  million  cent  vingt-cinq  mille  morts  pré- 
maturées. L'usage  des  liqueurs  fortes  produit  souvent  une 
disposition  à  la  fulie,  iiou-seulemeut  dans  ceux  qui  ont  l'ha- 
bitude de  cette  boisson,  mais  encore  dans  leurs  enfans  et 
leurs  petits-cnfans  ;  il  cause  toujours  un  affaiblissement  des 
tbrces  physiques,  de  la  vue  et  de  rintelligoncc.  Ces  effets 
continueraient  aussi  à  se  faire  sentir. 

11  n'y  a  que  cinq  ou  six  ans  que  les  chrétiens  d'Améiiqtie 
furent  frappés  des   terribles   conséquences  de  ce  v  ice,  qui 
menaçait  de  saper  les  fondemens  de  la  prospérité  nationale, 
et  dont  les  résultats,  d'après  les  déclarations  de  la  Parole  de 
Dieu,  s'étendent  au-delà  de  la  vie  présente;  ils  se  sont  li- 
vrés dès-lors  à  d  énergiques  efforts  pour  «irêter  ses  pro 
grès.   Excités  par  la  considération  que  î'^angélisat'On  des 
Etats-Unis  rencontrait  ,  autant  que  leJP  prospérité  tempo- 
relle, d'immenses   obstacles  dans^l^brutissement  produit 
par  l'ivrognerie,  ils  ont  résolu  d^  ne  rien  négliger  pour  ar- 
rêter ce  fléau.  Le  préjugé  que,  prises  avec  modération  ,  les 
hqueu;s  spiritacuscs  sont  utiles,  peut-être  même  nécessai- 
res, dans  un  climat  tel  que  celui  de  l'Amérique,  s'était  fort 
répandu,  et,  comme  beaucouj)  de  personnes,  sobres  d'ail- 
leurs, s'y  conformaient,    elles  fournissaient  involontaire- 
ment aux  intompérans  un  prétexte,  au  moyen  duquel  ils  ex- 
cusaient leur   conduite.   Les  chrétiens  établirent  donc  en 
principe  que  contribuer  à  la  prolongation  d'un  état  de  cho- 
ses qui  a  des  résultats  tels  que  ceux  que  nous  avons  indiqués 
est  un  crime,  et  que  celui-là  y  contribue,  qui  ne  renonce 
pas  entièrement   à   l'usage   des   liqueurs  spiritueuscs.   En 
1826,  se  forma  à  Boston  la   Société  Américaine  de   Ter/i 
pr'rance  ,  dont  on  ne  peut  devenir  membre  qu'en   signant 
l'cDg.-'gement  de  s'abstenir  entièrement  de  ces  liqueurs,  ex- 
cepté dans  les  cas  de  maladie  où  elles  auraient  été  prcscri- 
t  -5  p  r  i:n  médecin  ,  membre  lui-même  d'une  Société   de 
i'ejupérance.  Cette  société,  formée  par  des  hommes  recom- 
mandablrs  par   leur  caractère   et  leur  position  sociale  ,  a 
«grandi  avec  une  rapidité  dont  aucune  autre  institution  ne 
présente  d'exemple  ;  ses  succès  sont  d'autant  plus  remarqua- 
bles qu'elle  n'avait  à  faire  valoir  que  des  considérations  re- 
ligieuses et  morales  ,   et   qu'elle  se  proposait  de  combattre 
l'une  des  passions  les  plus  grossières,  et  qui  devait,  ce  sem- 
V\«,  offiir  le  moins  cic  prisé  h  des  motifs  de  re  gi'iirc.  On 


vit  ccjicndant  bientôt  tous  les  hommes  qui  avaient  à  cœur 
le  bonheur  de  leur  patrie  se  grouper  autour  d'elle  et  la  se- 
conder de  tout  leur  pouvoir.  Les  hommes  de  lois  des  prin- 
cipales villes  publièrent  des  statistiques   des   délits   et   des 
crimes,  dans  lesquelles  ils  fusaient  ressortir  les  fautes  com- 
mises dans  un  état  d'ivresse;  plusieurs  académies  de  méde- 
cine se  prononcèrent  pour  la  cause  de  la  tempérance  ;  celle 
du  Now-IIampshire  déclara  même  que  ses  membres  s'inter- 
diraient à  l'avenir  l'usage  des  liqueurs  ;  une  résolution  sem- 
blable fut  prise  par  les  avocats  do  trots  comtés  ;  deux  jour- 
naux, le  National  Philanthropisl  cl  h' Journal  of  Humanily  ' 
furent  publiés  dans  le  but  de  propager  les  principrs  de  la 
Société;  divers  écrits  populaires,  ayant  la  même  tendance, 
furent  répandus  à  des  centaines  de  millieis  d'exemplaire, 
dans   torft  m*  pays.  Un  prix  fut  fondé  pour  la  solution  de 
cette  (juestioii«:  a  Est-il  permis  .à  un  chrétien  de  faire  usage 
»   de  liqueurs  spiritueuscs  ,    ou  d'en    vendre  ?  »  Quarante- 
liiémoires  furent  envoyés  au  concours;  le  prix  fut  remporté 
par  M.  Stuart ,  professeur  de  littérature  à  Andover,  qui , 
comme  tous  les  concurrcns  ,  à  l'exception  d'un  seul ,  avait 
résolu  la  question  négativement.  En  adoptant  ce  1  ésultat  , 
la  Société  de  Tempérance  s'engageait  à  faire  un  appel  à  la 
piété  et  au  patriotisme  des  distillateurs  et  des  marchands  <Ài 
liqueurs,  et  de  leur  demander  de  sacrifier  leurs  intérêts  pé- 
cuniaires aux  intérêts  temporels  et  éternels  de  leurs  conci- 
toyens. Elle  l'a  fait,  <  t  eu  cela,  commo  dans  tout  \i  reste 
de  ses  travaux,  elle  a  obtenu  iafiaiment   plus  q.i'i!  n'était 
humainement  possible  d'espérer. 

Voici  quelques-uns  des  résultats  dont  elle  peut  se  réjouir, 
après  cinq  ans  de  prières  et  d'efforts.  Il  y  a  aujourd'hui  dans 
dix-neuf  Etats  de  l'Union   des   sociétés  générales  ,  dont  les 
travaux  s'étendent  à  tout  l'Etat;  les  Etats  du  îjaine,  d'Ala- 
biiuid  ,  de  la  Louisiane,  de   l'Illinois  et  du  Missoun. sont  la.i 
seuls  où  des  sociétés  générales  n'ont  pas  encore  été  formées; 
il  y  a  eu  outre  en  Amérique  plus  de  3, 000  Sociétés  locales , 
dont  les  membres  sont  au  nombre  de  plus  de  Soo.ooo;  pLs 
de  3,000  de  ces  membres  étaient  dei  ivrognes  de  profession. 
L'influence  de  ces  sociétés   n'est  pas  limitée  aux  personnes 
qui  ont  souscrit  l'cug-igement  qui  leur  sort  de  lien  ;  elle  s'c- 
lend  à  une  foule  d'autres  qui,  psr  fausse'  honte,    craignent 
de  se  réunir  à  des  associations  jç  c^  genre,  et  qui  cependant 
ont  prislarésolutioïKdirsjecoiipjrnierau  principe  que  celles- 
ci  Iravaiilentà  fcsire  prévaloir.  Le  secrétaiie  du  dép'Si  teinent 
de  la  guerre  a  supprimé  les  rations  de  liqueur  qu'on  uccor-. 
dait  abusivement  aux    troupes;   il  n'a  maintr-nu  que  celles 
qu'on  leur  accorde  les  jours  de  service  extraor  Jmaii ,;,  parce 
qu'elles  sont   réglées  par  une  loi.  Le  secrétaire  du  dépirle- 
ment  de  la  marine  a  autorisé  les  capitaines  dei  ■■  :;i>-.e-u:x  u-; 
guerre  à  accorder  un  supplément  de  paie  à?  %i\cents  par 
[  ration  de  liqueur  aux  hommes  de  l'équipage  qui  y  renonce- 
raient de  leur  plein  gré;  ou  est  disposé  à  croire  que  ies  idées 
de    tempérance  font  des  piogiès  parmi  les  rn^iins,  quand 
on  sait  que  sur 48(3  hommes  à  bord  de  la  fiégate  h  Brandy ^ 
wine ,  326  ont  renoncé  à  la  ration,  pour  recevoir  la  paie 
supplémentaire.  La  même  amélioration  se  remaraiie  dàns' 
la  marine  marchande  :  en  m.oins  de  dix-huit  mois,    cent  cin- 
quante navires,  qui  n'étaient  pas  .approvisionnés  de  liijuetus, 
sont  sortis  du  prirt  de  Boston  ;  et  il  v  a  maintenant  sur  nier 
pkis  de  quatre  cents  navires  qui  n'ont  pas  uueseule, barrique 
d'eau-de-vie  à  bord.  Ou  a  senti  le  besoin  d'agir  aussi  sur  ius 
jeunes  gens  et  de  les  mettreengirde  contre  le  vice  du  l'ivro- 
gnerie; on  va  former  en  conséquence  dos  sociétés  de  icnipi^- 
rance  dans  les  9,oG3  écoles  de  distriLt  de  l'Etal  do  N;;'.v-Yod 
qui sonifréquentéespar  environ  Soc, 000  élèves.  Cetcses^jliJ  , 
sera  sans  doute   imité   dans  les  auirrs  Etats.  Plus  de  ^joow' 
marchands  de  liqueurs  ont  renoncé  à  ce  commerce;  piçs  d-i 
100  aubergistes  refusent  de  fournir  de  !a  liqueur  aux  Vttyj- 
[,surs,  et  plus  de  1,000  di^,ti!l.it'";uis  ont  fermé  leurs  él;H(i-.J«- 


nu. 


LE  SEMEUR. 


semens  j  quelques-uns  y  out  été  forcés  par  la  diminution  de 
la  consommation  ;  d'autres  l'ont  fait  par  conviction  et  no 
consentiraient  jiour  rien  au  monde  à  les  rouvrir.  Le  prési» 
dent  des  États-Unis  a  déclaré  publiquement  que  ,  dans  une 
vaste  étendue  de  pays  qu'il  a  dernièrement  traversée,  la 
«onsommation  de  liqueurs  fortes  a  diminué  de  moitié. 

Quelques  faits  particuliers  sont  plus  fiappans  encore  que 
ces  faits  généraux.  Une  société  de  tempérance  s'est  formée 
daris  une  ville  du  Maine,  dont  la  })opalatiou  est  de  looo 
âmes  ;  on  consommait  annuellement  10,000  gallons  de 
liqueur,  et  il  y  avait  dix-sept  détaillaus  patentés  dans  cette 
petite  ville;  aujourd'hui  il  n'y  en  a  plus  un  seul  et  la  cou- 
sommation  est  réduite  à  aoo  gallons;  on  y  comptait  cin- 
quante-trois ivrognes;  il  n'y  en  a  plus  que  vingt-neuf,  les 
vingt-quatre  antres  s'étant  complètement  corrigés.  A  Lyme, 
dans  le  New-Hampsliire  ,  où  l'on  vendait  annuellement 
fi, 000  galloiiS,  on  n'en  vend  plus  que  (joo  dans  le  même 
espace  de  temps.  Dans  une  ville  de  l'Etat  de  Vermont , 
les  personnes  qui  ont  renoncé  à  l'usage  des  liqueurs  spiri- 
tueuses  out  économisé  8,000  dollars  dans  une  seale  année.  Il 
serait  facile  de  multiplier  ces  exemples. 

L'influence  de  la  Société  s'est  aussi  fait  sentir  dans  les 
pays  étrangers  :  des  sociétés  de  tempérance  se  sont  for- 
mées en  Llande,  en  Ecosse,  en  Angleterre,  eu  Suède  et 
dans  plusieurs  îles  de  la  Mer  du  Sud.  A  Oahu  ,  l'une  des 
îles  Sandwich ,  il  v  eu  a  une  composée  de  plus  de  mille 
membres. 

Nous  le  demandons,  à  quelle  cause  faut-il  attribuer  de 
tels  lésultats?  Auiait-il  suffi  de  proclamer  l'immoralité  de; 
l'usage  général  pour  exciter  tous  ces  Américains  à  renoncer 
à  une  habitude  qui  avait  jeté  de  profondes  racines  dans  les 
mœurs,  pour  les  faire  consentir,  non  pas  seulement  à  une 
réforme  partielle,  mais  à  une  abstinence  complète;  pour 
leur  persuader  de  s'élever  au-dessus  du  préjugé  et  d'af- 
fronter le  ridicule  ;  pour  les  engager  à  travailler  au  change- 
ment de  vie  de  ceux  de  leurs  concitoyens  qui  étaient  tom- 
bés le  plus  bas  dans  le  vice?  Non,  il  aurait  peu  servi  de 
parler  seulement  à  la  raison,  de  produire  des  calculs  ,  de 
dresser  des  listes  statistiques  ;  il  a  fallu  un  autre  lt;vier,et  ce 
levier,  c'est  l'Evangile.  C'est  en  en  appelant  à  ses  déclara- 
tions ,  c'est  en  s'occupant  à  convertir  l'homme  tout  entier, 
et  non  pas  en  se  bornant  au  conseil  de  renoncer  à  un  vice 
isolé ,  qu'on  a  commencé  une  réforme  morale  dont  les 
effets  s'étendent  de  jour  en  jour  ,  et  dont  il  est  impossible 
d'apprécier  les  conséquences  pour  l'Amérique,  lorsqu'elle 
auia  atteint  ses  dernières  limites. 


RELIGIOIV  DE  L'IîVDOSTAIV. 


PREMIER    ARTICLE. 

Le  caractère  d'immobilité  qu'on  a  généralement  attribué 
aux  tuteurs  et  aux  institutions  des  Indous  est  très-sujet  à 
contestation.  Et  d'abord  ,  rien  ne  serait  plus  faux  que  de  se 
représenter  les  cioyances  de  ces  peuples  comme  un  seul 
système  de  théologie.  Quoi  qu'on  en  ait  dit  ,  ces  croyances 
ont  leur  histoire,  tout  aussi  pleine  de  variations  et  de  luttes 
«Je  tous  genres,  que  celles  dos  Européens,  avec  cette  diffé- 
rence toutefois  que,  dans  l'Inde,  les  essais  de  réforme  qui 
ftircnt  tentés  n'eurent  pas  pour  objet,  comme  au  sein  du 
Cliristianisme  ,  de  rappeler  la  religion  à  sa  pureté  pii- 
Mjitivc,mais  de  l'accommoder  aux  mœurs  du  temps.  En 
effet ,  les  brahmanistcs  orthodoxes ,  qui  s'appuient  sur  les 
Vé(las,ne  donnent  plu?  ceux  des  préceptes  de  ces  livres  qui 
«ontrastent  avec  les  habitudes  actuelles  comme  des  pié- 
»cptes  obligatoires  de  nos  jours  ,  alléguant  qu'ils  out  été 
«feslinés  à  l'àgu  plus  parlait  qui  a  précédé  le  nôtre.  Cette 
«XCII3C  des  réformateurs  brahraanisies  est  très  digne  d'atten- 


tion. Non  seulement  ulle  piocède  d'une  tradition  qui  con- 
firme le  témoignage  historique  de  la  Bible  sur  la  chute  de 
l'homme  ,  mais  elle  contient  encore  l'aveu  de  l'impuissance 
oii  il  se  trouve  depuis  lors  de  pratiquer  une  loi  qu'il  regarde 
comme  bonne. 

Parmi  les  révolutions  qu'a  subies  la  religion  de  l'Inde,  les 
plus  remarquables  sont  les  deux  grandes  hétérodoxies  du 
Bouddhisme  et  du  Djaïuisme.  Nous  avons  trouvé  chez  hs 
sectateurs  de  ces  deux  systèmes  religieux  ,  aussi  bien  que 
chez  ceux  qu'on  continue  a  désigner  sous  le  nom  de  Brahma- 
lli^t(•s  orthodoxes  ,  des  traits  si  propres  à  jeter  du  jour  ,  soit 
sur  la  manière  presque  toujours  uniforme ,  dont  l'homme 
abandonne  à  ses  [)ropres  inspirations ,  dégrade  et  pervertit 
les  vérités  révélées  1  t  le  culte  de  la  Divinité  ,  soit  sur  l'ori- 
gine vraisemblable  de  quelques  doctrines  et  de  quelques 
institutions  dont  le  Christianisme  fut  infecté  de  bonne  heure, 
que  nous  croyons  bien  faiie  d'esquisser  ici  tjuelques-uns  de 
ces  traits.  Non&profiterons  pour  cela  des  précieuses  instruc- 
tions que  nous  offre  un  travail  récemment  publié  par 
M.  Docliiuger ,  sur  la  vie  contemplative  ,  ascétique  et 
monastique  chez  les  Induits  et  chez  les  peuples  Boud- 
dhistes (1). 

Comaiençons  par  ce  qui  concerne  les  croyances  brahma- 
niques. 

Les  sectateurs  de  ce  système  reconnaissent  comme  sa- 
crés plusieurs  livres,  qui  diffèrent  non  seulement  de  titres^ 
mais  de  doctrine,  dn  moins  à  beaucoup  d'égards.  Les  plus 
anciens  et  les  plu^  révérés  sont  les  quatre  f'édas  qui  passent 
pour  l'œuvie  de  Brahma  lui-même.  Selon  les  orthodoxes, 
leur  autorité  est  absolue,  et  s'il  nous  est  difficile  d'accorder 
celte  opinion  avec  l'abandon  que  font  aujomd'hui  les  théo- 
logiens qui  la  professent  de  quelques  principes  de  ces  mêmes 
livres,  nous  n'avons,  pour  la  comprendre,  qu'à  jeter  les 
veux  sur  les  rationalistes  de  nos  jours,  qui  savent  aussi  croire 
à  l'autorité  divine  de  la  Bible  ,  tout  en  mettant  de  côté  les 
doctrines  que  leurs  préjugés  ou  leur  raisnn  y  t.ouvent 
de  trop. 

Après  les  Védas  viennent  ]e Dhannasastra  ou  code  des 
devoirs,  attribué  à  Meuou  ,  qui  jouit  aussi  d'une  grande 
autorité, et  qui  s'appuie  partout  sur  les  Védas  ;  puis  quel- 
ques poèmes  dont  on  ne  conuait  que  des  fragmens  ,  le 
llaniayana,  le  Mihabarata  et  lesPouranas  qui  datent  d'une 
époque  plus  récente. 

Il  y  a  deux  théologies  dans  le  brahmanisme  ,  celle  du 
vulgaire,  qui  est  la  théologie  pratique  ,  et  celle  des  sages  ou 
la  théologie  mystique.  Cette  distinction  se  retrouve  dans  tous 
les  livres  religieux  de  l'orthodoxie  ,  rnêiiiE  dans  les  Védas. 
La  religion  vulgaire  enseigne  le  polythéisme,  présente  les 
œuvres  comme  le  vrai  moven  de  salut,  et  promet ,  après 
cette  vie  de  jouissances  proportionnées  aux  mérites  de  ces 
œuvres,  mais  des  jouissances  d'une  durée  limitée,  après 
laquelle  il  faut  subir  la  renaissance.  La  religion  mystique 
enseigne  le  panthéisme,  attache  peu  de  prix  aux  œuvres  eu 
elles-mêmes,  et  présente  comme  seul  moyen  de  salut  la 
contemplation  de  l'Etre  Suprême  ,  contemplation  qui  pro- 
cure la  science  de  Dieu,  et  par  elle  l'absorption  entière  ea 
lui;  cette  absorption  exempte  de  la  renaissance. 

Cette  distinction  n'est  pas  purement  arbitraire ,  et  n'a 
pas  été  imaginée  uniquement  ,  ainsi  qu'on  pourrait  être 
tenté  de  le  croire,  au  premier  abord  ,  par  l'orgueilleuse 
ambition  des  castes  savantes.  Elle  a  sa  source  dans  la  nature 
même  de  l'homme  ;  c'est  la  double  conséquence  de  sou 
besoin  de  pais  et  de  son  orgueil;  et  cette  conséquence  se 
retrouve,  bien  que  sous  des  dehors  variés,  partout  où 
l'Evangile  n'a  pas  rétabli  les  véritables  rapports  de  l'âme 
humaine  avec  son  Dieu.  Portons  nos  regards  en  nous  et 
autour  de  nous.  Ne  voyons -nous  pas  la  religion  des  œuvres 
mortes  chez  la  multitude  de  ceux  que  leurs  affaires  terres- 
tres ou  le  caractère  de  leur  intelligence  portent  plutôt  vers 
l'activité  extérieure  que  vers  la  méditation?  Ne  voyons- 
nous  pas  qu'ils  attachent  à  ces  œuvres  toute  leur  gloire, 
toutes  leuis  espérances,  qu'ils  cherchent  à  asseoir  sur  elles  . 
exclusivement  la  paix  que  leur  conscience  leur  demande? 
Celte  religion  des  œuvres  considérées  en  elles-mêmes  est 
celle   des  masses,  et  c'est  pour  cela   qu'au  temps  d'jgoo- 

(i)  Iq-8°.  Strasbourg,  i83i.Ch  /.tïvrault. 


LE  SEMEUR. 


175 


r.uire,  une  église  aiubitiouse  a  pu  trouver  dans  cette 
tendance  fuiissoe  de  nos  besoins  lelijjieux  une  base  pour  la 
puissance  qu'elle  s'ai  rofje.iit  sur  la  multitude.  Elle  put 
soumettre  pour  un  temps  celte  multitude,  en  lui  jetant  des 
formules  de  prières  à  reptjter,  en  lui  imposant  des  cérémo- 
nies, en  lui  taisant  même  de  tous  nos  devoirs  une  monnaie 
pour  paver  le  ciel,  en  lui  créant  ainsi  de  prétendus  méri- 
tes ,  aux(piels  le  cœur  était  étranger,  mais  qui  servaieul  à 
tlatter  l'orgueil  et  à  endorutir  la  conscience.  D'un  autre 
côtelés  sages,  nous  voulons  dire  les  pliilosoplics ,  se  sont 
fait  un  autre  genre  de  religion,  celle  de  l'étude ,  de  la 
contemplation.  La  plupait  s  y  sont  absorbés  tout  entiers; 
ils  y  ont  oublié  leur  conscience  et  cultivé  leur  orgueil ,  et 
perdus  ou  dans  les  uuages  de  la  métaphysique ,  ou  daus 
ceux  d'uu  mysticisme  quelconque,  ils  ont  aussi  regardé 
avec  dédain  la  foule  et  son  activité  matérielle  j  ajoutant 
d'ailleurs  que  sa  religion  devait  lui  étie  laissée  ,  comme  le 
seul  moveu  de  bonheur  qui  fut  à  sa  portée,  et  comme  une 
barrière  contre  le  désordre. 

Il  est  au  reste  bien  remarquable  que  toutes  les  fois  que 
l'esprit  humain  a  voulu  poi;>^er  au  dernier  tei  me  ses  «pé- 
culations  sur  la  nature  et  sur  son  Auteur,  il  ait  été  poussé 
dans  l'abîme  du  panthéisme;  je  dit  abîme  ;  car  à  ce  terme 
où  tout  esteuDieu  et  où  tout  est  Dieu,  pour  me  servir  des 
evpressions  mômes  d'une  école  moderne  de  panthéisme 
pratique  ,  l'on  voit  aussitôt  disparaître  toute  distinctiou  du 
bien  et  du  mal,  toute  responsabilité  morale,  et  ce  n'est 
plus  que  par  des  subtilités  et  desinconsécjuences  qu'où  peut 
se  rattacher  so.-raèmc  aux  éternels  priLicipes  de  la  con- 
science du  genre  humain.  Les  savans  et  profonds  panthéistes 
de  l'Allemagne  moderne,  notamment  de  l'école  de  Ilcgel , 
t'euic  qui  chez  nous  ont  suivi  leurs  traces,  ceux  qui ,  avec 
beaucoup  moins  de  savoir  ,  mais  par  pure  envie  d'occuper 
une  place  qu'ils  croient  vacante,  prétendent  satisfiiire  avec 
leur  capacité  et  leurs  inspirations  de  matérialistes  aux  be- 
soins d' une  soûété  qui  souffre  avant  tout  de  sou  matérialisme, 
tous  ces  hommes  en  sont ,  helas  I  malgré  les  lumières  qui 
les  distingueut  des  Brahmanes  ,  sur  la  même  ligne  qu'eux, 
quant  à  la  vérité,  à  la  paix  et  au  bonheur.  JMais  ce  n'est 
pas  seulement  par  ces  traits  généraux  que  nous  pouvons 
lapprocher  les  deux  religions  qu'enseignent  les  livres  sacrés 
des  Brahmanes,  des  deux  fausses  routes  que  prennent,  au 
juilieu  de  nous  ,  tous  ceux  qui  ne  suivent  pas  Kdèlcnient  la 
ligue  que  trace  l'Evangile.  En  descendant  dans  les  détails, 
nous  retrouvons  des  analogies  remarquables  enlie  les  pra- 
tiques religieuses  de  l'Lidostan  et  celles  qui  se  sont  intro- 
duites successivement  dans  l'Eglise  ,  eu  opposition  avec  les 
doctrines  du  vrai  Christianisme;  nous  en  trouvons  aussi 
entre  ceux  des  sectateurs  de  Brahma,  qui  pensent  par  la  con- 
templation s'élever  au-dessus  de  la  foule  des  croyaus  ,  et  les 
ascètes  que  l'orgueil  spirituel  porta  de  tous  temps  à  s'isoler 
delà  société  pour  atteindre  aussi,  par  la  contemplation, 
une  existence  talon  eux  plus  purç  que  celle  des  autres 
(".hrétiens. 

Les  actes  de  dévotion  ne  sont  pas  les  mêmes  pour  les 
quatre  castes  du  peuple  indou.  Celle  des  Brahmanes  est 
privilégiée  et  tient  les  trois  autres  sous  tutelle.  Considérée 
■comme  un  chaînon  intermédiaire  entre  les  dieux  et  les 
hommes  ,  c'est  par  cette  caste  que  le  peuple  communique 
avec  la  divinité.  Quant  à  ce  dernier,  ses  actes  de  dévotion 
sont  d'obéir  aux  Brahmanes  et  de  se  servir  d'eux  pour  tout 
ce  qui  concerne  la  religion,  de  leiu"  faire  des  aumônes  ,  de 
les  respecter,  de  les  défendre,,de  hua-  remettre  le  soin 
d'attirer  sur  lui  la  bénédiction  divine. 

Lss  âmes  des  morts  ont  besoin  pour  être  heureuses  que 
leurs  descendaiis  leur  rendent  des  honneurs  funèbres. 

Une  grande  efficacité  est  attribuée  à  la  lectuic  des  livres 
sacrés  ,  a  la  récitation  des  Védas  et  suitout  des  formules 
de  prières  qui  y  sont  contenues.  «  Un  Brahmane  qui  sait 
par  cœur  le  Rigvéda  n'encourra  aucune  punition,  eut-il 
rnêiue  tué  les  habit;ins  des  trois  mondes  ,  et  se  fut-il  nourri 
d'alimeiis  quelconques.  En  récitant  trois  fois  avec  dévotion 
les  chapitres  du  liig,  du  Yudschur  ou  du  Sama  avec  les 
Upanischadas  ,  il  sera  délivré  de  tous  péchés  »  (Code  de 
Meaou.) 

Les  prières,  les  invocations,  tous  les  mots  sacramentels 
et  les  œuvres  en  général,  ont  dans  cette  ciovaiice  religieuse 


une  efficacité  indépendante  de  l'état  intellectuel  de  celui 
qui  les  prononce  ou  qui  s'en  acquitte. 

J^a  doclrinj  des  œuvres  Surrérogatoiresse  retrouve  aussi 
chez   les    Lidous.   Ils  croient   que   toutes  les   (cuvres   que 

I  homme  accomplit,  sans  y  être  forcé,  lui  acquièrent  un  sur- 
croît démérite,  à  l'aideduqucl  il  peut  effiicer  des  péchés.  Le 
Code  de  Menou  indique  à  la  dévotion  des  crovans  quelques- 
unes  de  ces  œuvres.  C'est,  par  exemple,  de  réciter  un  cer- 
tain nombre  de  fois  des  passages  des  Védus,  de  faire  des  au- 
mônes aux  pauvres  et  surtout  aux  Brahmanes,  de  donner 
même  sa  fortune  à  l'un  de  ceux-ci,  de  lui  faire  une  pen- 
sion viagère,  de  lui  bâtir  une  maison.  Les  pèlerinages  jouis- 
sent aussi  d'une  grande  réputation  comme  œuvres  de  ce  genre. 

II  en  est  de  même  de  la  vie  solitaire  dans  les  forêts,  accom- 
pagnée des  privations  et  des  dangers  qu'elle  présente.  Les 
mortifications  qui  doivent  servir  d'œuvre  surrérogatoire 
portent  le  nom  de  tapas. — !Xoas  bornerons  là  nos  citations 
fiour  aujourd'hui.  Le  défaut  d'espice  nous  y  oblige.  Dans 
un  prochain  article  nous  aurons  d'autres  exemples  à  ajouter, 
surtout  eu  nous  occupant  des  sectes  hétérodoxes. 


REPONSE  A  UNE  OBJECTION. 

Un  abonné  du  Semeur  écrit  à  l'un  de  nous  qu'il  s'étonne 
de  la  prééminence  que  nous  donnons  à  la  religion  sur  tous 
les  autres  élémens  de  la  vie  ,  et  demande  si  ce  n'est  pas 
plutôt  il  la  philosophie  qu'appartient'  ce  premier  rang.  Ce 
n'est  point  une  objection  voltairienne  que  nous  fait  ici 
notre  abonré;  il  n'accuse  pas  la  religion  d'erreur;  mais, 
dominé  par  une  idée  que  M.  Cousin  a  beaucoup  répandue 
dans  notre  public,  savoir  que  la  religion  ne  possède  que  le 
sentiment  obscur  et  instinctif  des  vérités  que  la  philosopiiie 
connaît  et  développe  par  la  réflexion,  il  juge  que  c'est  à 
cette  dernière  que  revient  la  fonction  supérieure  que  nous 
réclamons  pour  la  vérité  révélée. 

Comme  il  est  fort  probable  que  d'autres  lecteurs  de  notre 
journal  partagent  à  cet  égard  les  opinions  de  l'école  éclec- 
tique, et  nous  auront  adressé  tout  bas  les  mêmes  remar- 
ques ,  nous  avons  pensé  que  l'ami  qui  nous  fait  l'objection 
citée  plus  haut  ne  trouvera  pas  mauvais  que  nous  lui  ré- 
pondions par  une  voie  qui  portera  nos  explications  à  ce 
sujet  à  tous  ceux  par  qui  elles  pourraient  être  réclamées. 

Ces  explicalioas  sont  fort  simples  et  réclament  peu  de 
mots. 

Pour  accepter,  en  connaissance  de  cause,  ua  dogme,  soit 
philosophique,  soit  religieux,  comme  l'arbitre  suprême  de 
notre  vie,  il  faut  que  ses  titres  à  notre  confiance  soient  tels 
que  nous  lui  livrions  notre  existence  tout  entière,  avec  l'inti- 
me et  profonde  persuasion  qu'il  saura  en  éclairer  et  en  ré- 
gler toutes  les  circonstances  sans  exception ,  et  que  nous 
trouverons  toujours  paix  et  bonheur  sous  sa  conduite. 
Quels  sont  ces  titres,  et  qui  les  possède,  de  la  religion  ou 
de  la  philosophie?  Ces  titres  sont  d'abord  de  ne  laisser  sans 
solution  aucune  des  questions  qui  se  rapportent  à  notre 
destinée  ,  en  d'autres  termes  ,  de  nous  dire  positivement 
pour  quelle  cause  nous  sommes  dans  ce  monde,  vers  quel 
but  nous  devons  marcher  ;  pourquoi  notre  cœur  n'est  jamais 
satisfait,  et  comment  nou^;  poumons  le  satisfaire  ;  puis,  après 
nous  avoir  éclairés  sur  ces  diverses  questions,  nous  devons 
trouver,  d'une  manière  ou  de  l'autre  ,  la  force,  le  pouvoii- 
d'agir  en  conséquence  des  directions  que  nous  aurons 
reçues.  La  philosophie  répond-elle  à  ces  deux  conditions, 
sans  lesquelles  notre  confiance  ne  saurait  lui  être  acquise? 

Quel  philosophe  osera  dire  queoui  ?  Qui  peut  se  faire  il- 
lusion à  cet  égard  ?  Quoi  de  plus  vague,  de  plus  sujet  à  varia- 
tions que  ce  que  la  science  parvient  a  conclure  de  ses  raison- 
ncmens  sur  la  cause  première, sur  la  nature,  sur  l'homme? 
Quoi  déplus vacillaiitqiie  la  lumière  qu'elle  projette  sur  les 
grandes  questions  de  l'origine  et  de  1  existence  du  m  d  ,sur 
l'immoit.dité  de  l'àine.  Quand  est  ce  enfin  que  la  philosn- 
phieapu  dire  a  l'homme,  avec  le  ton  d'une  autorité  incon- 
testable :«  Créé  p;.r  un  Dieu,  cause  absolue  et  première  de 
toutes  choses,  voici  le  caractère  réel  de  ce  Dieu  dans  ccqn'il 
t'importe  d'en  savoir;  voici  le  but  de  ton  existence;  voici 
le  chemin  que  tu  dois  suivre;  je  te  donnera:  la  force  de  le 


176 


LE  SEMEUR. 


parcourir.  »  Et  comment  l.i  sagesse  Imuii aine  pounait-ellc 
p.irlei'  avec  cette  assurance?  N'est-elle  pas  toujours  obligée 
d'appeler  celui  mcuic  dont  elle  prétend  définir  et  régler 
toute  l'exisleiice  .  à  constater  la  vérité  de  chacun  de  ses 
dires  ?  Cette  souveraine  ne  commencc-t-clle  pas  toujours  par 
se  soumettre  à  l'intelligence  qu'elle  veut  gouverner?  Il 
n'en  t-st  pas  de  même  de  la  religion  ,  nous  voulons  dire  du 
ChristiaiiisMie.  iVIessjger  céleste  et  véritable  souverain,  il 
vient,  sans  se  soucier  d'être  app  ouvé  de  notre  laison^  nous 
dire  quel  est  notre  Créateur,  ce  qu'il  voulut  en  nous  pia 
çant  sur  la  terre  j  il  met  devaiit  nos  veux ,  non  des  raisoii- 
uemens  avec  leurs  conclusions,  mais  des  laits.  Puis  ,  après 
avoir  mis  an  évidence  la  vie  el  l' immortalité ^ar  l'Evangile 
de  Jésus-Christ,  il  accomplit  la  se>  onde  condition  que  nous 
exigions  tout  :i  l'heure  de  la  philosophie  ;  il  ajoute  a  la  lu- 
mière la  force.  Oui  ,  et  nous  ne  saunons  trop  le  répéter  à 
qui  n'en  a  pas  encore  fait  rexpérieuce  ,  le  Christianisme 
(îonne  à  celui  qui  l'accepte  de  cœur  plus  que  la  vérité,  plus 
qu'une  sagesse  infaillible;  il  lui  procure  le  secouis  de  l'Es- 
prit même  de  Dieu  ,  qui  opère  en  nous  le  vouloir  et  l'exé- 
cuiion.lja  philosophie,  eu  nousp  irlantdc  progrès  et  de  per- 
fectionnement, nous  lais^era  toujours  au  même  point  de 
progrès  et  de  perfectionnement  moral ,  avec  un  peu  d'or- 
gueil de  plus.  Que  dis-je?  Elle  nous  empêchcia  d'entrer 
dans  la  voie  du  vraiprogrès,  car  elle  nous  trompe  sur  notre 
point  de  départ  et  suila  route  à  tenir,  en  nous  dissimulant, 
sous  le  mol  imperfection,  la  dégradation  de  la  nature  hu- 
maine. L'Evangile,  au  contraire,  commom  c  par  dirchirer 
le  voile  que  l'orgueil  jette  sur  notre  point  de  départ  ;  il  nous 
montre  le  vrai  but,  le  viai  chemin,  le  vrai  piogics,  puis, 
nous  disant  comme  Jésusau  paralytique  :  a  liève  toi  et  m.ar- 
che,  »  il  fait  mariher  ,  en  effet,  celui  qui  cioità  ses  paroles. 
Ainsi  l'Evangile  seul  réunit  les  deux  conditions  (jue  nous 
(icmandioMsà  la  doctrine  qui  mérite  le  gouvernement  su- 
prême de  la  vie  humame:  solution  certaine  de  la  grande 
question  de  la  destinée  de  l'homme,  et  puissance  de  le  faire 
arriver  au  but  qu'elle  lui  propose. 


MELA^GES. 

Co^VENTIOPr  ENTRE  LA   EbANCE  ET   l' ANGLETERRE  POUR    LA 
SUITRESSION    DE    LA    TRAITE    DES   NEGRES.  INouS  avOllS  plus 

d'une  fois  déploré  les  maux  de  la  traile  ,  qui  se  poursuivait 
avec  une  incroyable  audace,  malgré  les  lois  destinées  à  la 
réprimer;  giàce  au  principe  que  le  pavillon  couvre  la  mar- 
chandise ,  les  négriers  échappaient  aux  croiseurs  français  à 
l'abri  du  drapeau  britannique,  et  aux  navires  anglais  en  ar- 
borant les  couleurs  de  la  Eraiice.  Il  n'y  avait  qu'un  moyen 
de  déconcerter  la  traite ,  c'était  le  droit  de  visite  accordé  , 
dans  les  latitudes  où  elle  se  fait ,  aux  vaisseaux  de  guerre  sur 
les  navu'Ci  de  commerce.  La  Erauce  et  l'Anglctei  re  vien- 
ueut  de  s'accorder  ce  droit  réciproque,  en  l'entouiaut  de 
garaulies  destinées  à  en  piévenir  les  abus  :  il  ne  pourra  être 
exercé  que  par  des  bàtimens  de  guerre  dont  les  commau- 
daus  auront  au  moins  le  grade  de  capitaine  ou  de  liente- 
«laiit;  le  nombre  de  ces  bâtimens  sera  déterminé  chaque 
année  ;  les  gouveiuemens  conviendront  d'un  s'gual  parti- 
culier qui  sera  réservé  aux  croiseurs  munis  d'une  autorisa- 
tion spéciale  ,  et  les  vaisseaux  capturés  seront  livrés  sans 
délai  à  la  juridiction  de  la  nation  a  laquelle  ils  aiipartiennent. 
Nous  nous  réjouissons  de  ce  traite,  ou  l'humanité  a  fait 
taire  l'orguepl  iialionul;  mais  nous  continuerons  à  rc,  lamcr 
de  tout  notre  pouvoir  l'abolition  de  l'esclavage,  que  des 
lois  barbares  soutieuneul  encore,  quoiqu'il  soit  ne  de  la 
traite  que  des  lois  plus  humaines  condamnent  et  pour- 
suivent. 

Testament  de  M,  Etienne  GiKArj).  — M.  Etienne  Gi- 
rafy  est  mort  le  37  décembre  dernier,  à  Thiladelphie , 
âgé  de  85  ans.  Ke  à  Pci  igucux  ,  en  Eraïuc ,  de  païens 
pauvres,  il  s'embarqua,  comme  mousse,  à  boid  d'un  bâ- 
timent de  Bordeaux,  qui  le  laissa  à  New-York  ;  sou  in- 
telligence pour  le  commerce  ne  larda  pas  à  se  développer, 
et  il  est  devenu  le  négociant  le  plus  riche  du  monde.  Il  a 
laissé,  en  mourant,  dix-iicnf  millions  de  dollais,  environ 
ceiit  millions  de  francs.  Il  a  légué  deux  millions  de  dollars, 
(11,000,000  fi .)  pour  l'élection  d'un  grand  collège  pour  l'é- 


tat de  Pensylvauie;  3oo,ooo  dollars  pour  la  construction 
d'un  chemin  de  fer  entre  Danville  et  Potlsville  ;  5oo. 000 
dollais  pour  des  travaux  dans  les  bassins  du  j  01 1  de  Phila- 
delphie; une  somme  égale  à  la  ville  de  New -York,  etc.,  etc. 
Les  IcfjS  aux  membies  de  sa  famille  et  à  ses  amis  sont  peu 
considérables;  ils  ne  sont  pas  déplus  de  10,000  dollars, 
excepte  deux,  dont  l'un  est  de  20,000  dollars ,  el  l'autre  de 
5o,oo<i  dollars. 


A."^[^-ONCES. 

Abcbives  du  Christia\  sme  au  XIX*  siècle,  recueil  pe'rio.h- 
que,  fondé  en  181  ri  paraissant  les  \"  de  chaque  mois  , 
par  livraisons  de  (roi::  feuilles  in-S".  On  s'aboiin.;  ihez 
Puisler  ,  rue  de  l'OriLoiie,  n"  G.  Prix  de  l'abonnement 
annuel  :  6  francs. 

Ce  journal  puirsuit  dp;)iiis  quatorze  ans  son  utile  car- 
rière. Eondé  à  une  cpoqu  •  où  les  dsciples  de  l'Evangile, 
alors  peu  nombreux  ei;  France,  n'avaient  pas  enc;>re  fait 
entendre  leur  voix  avec  la  liberté  et  la  force  qui  leur  con- 
viennent, il  a  lepiemi'i' servi  d'organe  à  ceux  qui  sentaient 
le  besoin  d'appeler  au  Christianisme  les  hommes  étrang^irs 
.à  ses  promesses.  Les  rédai leurs  des  Archives  sont  proles- 
taiis;  ils  se  sont  donc  ad'essés  plus  particulièieinent  aux 
membres  de  leur  égbse,  dont  l'existence  ,  garantie  par  la 
Chaile  ,  était  cependiut  encore  peu  assurée;  travaillant 
h  la  fuis  à  affermir  leur  position  extérieure  et  à  améliorer 
leur  état  religieux ,  ils  ont,  avec  le  secouis  de  Dieu,  s.:- 
condé  et ,  à  qiielques  ég  'r'.s ,  provoqué  le  luouvemeiit  re- 
maïquible  qui  se  poursuit  aujourd'hui  dans  l'Eglise  protes- 
tante de  France.  Leur  recueil  a  servi  et  sert  encLirc  de  lieu 
entre  les  chrétiens  protestans;  les  nouvelles  qu'il  donne 
sur  les  progrès  du  Christianisme  dans  toutes  les  parties  du 
monde,  et  l'analyse  qu'il  présente  de  la  plupart  des  ou- 
vrages religieux  qui  se  publient  en  France,  et  môme  des 
livres  les  plus  remarquables  qui  s'impriment  à  l'étranger, 
11-  rendent  indispensable  a  tous  ceux  qui  veulent  suivre  les 
progrès  et  étudier  les  caractères  Je  la  foi  réformée.  Les  i-é- 
dacleurs  ont  augmenté  de  n\pitié  le  volume  de  leur  jourual 
sans  en  augmenter  le  prix.  Ils  ont  aussi  agrandi  le  plau 
qu'ils  avaient  d'abord  adopté.  On  chercherait  en  vain  ail- 
leurs les  faits  nombreux  qu'ils  publient  ;  ou  voit  qu'ils  met- 
tent à  profit  pour  les  rassembler  les  journaux  religieux  de 
l'Allemagne,  de  la  Suisse,  de  l'Angleterre  et  de  l'Amérique, 
et  qu'ils  sout  secondés  par  beaucoup  de  correspondans 
pour  les  nouvelles  qui  regardeut  la  France,  Nous  recom- 
mandons à  nos  lecteurs  ce  journal  dont  le  prix  annuel  n'est 
que  de  6  fr. 

Le  Chant  de  paix  ,  par  l'Auteur  des  Chant»  deSiow.  Br. 

in-8'  de  47  pages.  A  Paris,  chez  Risler,  rue  de  l'Oratoire, 

u"  6.  Prix  :  i  fr. 

Ce  petit  poëme  est  l'appel  d'un  chrétien  à  son  aacicn 
compagnon  d'études,  dont  il  a  cessé  de  recevoir  des  nou- 
velles depuis  qu'il  s'est  rangé  sims  la  bannière  du  pur  Evan- 
gile. Une  chaleur  toute  ehrétieniie  circule  dans  ces  vers, 
qui  ont  d'ailleurs  l'attrait  d'une  poésie,  non  pittoresque,  et 
fortement  imagée,  mais  pleine  de  sève  et  souvent  d'un  co- 
loris assez  vif. 

Nouveau-Chkistianisme. — Lettres  d'Eug.  Rodrigues  sur  la 
religion  et  la  politique.  V Education  du  genre  humain  , 
de  Lessing,  t>aduito  pour  la  première  fois  par  E.  Ro- 
diigues.  un  volume  in-S*.  Au  bureau  du  Globe,  rue 
Moiisigiiy  ,  n.  6. 

Ceux  de  nos  lecteurs  qui  seraient  tentés  de  conjiaîtrc 
l'ouvrage  de  Saint  Simon,  où  se  trouve  sa  dernière  pensée 
sur  l'avenir,  celui  dans  lequel  ses  disciples  disent  prendre 
les  matériaux  de  l'édifice  lourd,  massif,  et  cependant  sans 
solidité  qu'ils  élèvent,  au  nom  de  ce  philosophe,  sur  les  rui- 
nes luiitginaires  du  Christianisme  ,  trouveront  dans  ce  vo- 
lume de  quoi  salislaire,  à  cet  ég,u'd,  leur  curiosité. 

E'.uutum.  —  Dans  notre  dernier  numéro,  p.  168,  l'^'eo- 
loiiuo,  ligne  34,  au  lieu  àc.  sorte  WicisoiJ. 

Le  Gérant,    DEHAULT. 


TOME  1  ^ 


^"  23. 


8  FEVRIER  1832. 


LE  SEMEUR, 


•s 

■A 


JOURNAL  RELIGIEUX, 
Politique,   Philosophique   et   Littéraire 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matt!i.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Pri,\:i5  fr.  pour  l'année. 
1  £r.  peur  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année ,  1  £r.  pour  6  mois ,  et  5o  c.  pour  trois  mBis.  .— 
«s  lettres,  p.nquets  et  c..»ois  d'argent,  doivent  être  affranchis. 

•  ! 


REVUE    POLITIQUE. 

LOMPTt-REHDU    Lt    LA    JUSTICE    CBIMID£LL£    POU»     l83a. 

On  a  déjà  examiné  daus  cette  feuille  l'erreur  de  ceux  qu" 
ttribueut  à  l'iiisliuction primaire  une  grande  influence mo- 
ale.  Beaucoup  de  gens  se  persuadent  qu'il  suffild'apprcndre 
u  peuple  à  lire ,  à  écrire  et  à  compter  ,  pour  le  rendre 
aeilleur.  Cette  opinion  a  été  soutenue  mên^c  dans  les  Cham 
ires  et  dans  les  séances  de  la  Société  royale  des  prisons  ;  il 
emble  que  ce  soit  un  point  convenu  ,  une  vérité  incontes- 
able ,  un  fait  d'expérience  qui  n'a  plus  besoin  de  preuves, 
jt  lorsqu'on  se  plaint  de  l'immoralité  des  classes  popu- 
aires  ,  il  y  a  une  réponse  toujours  prête  et  que  l'on  donne 
ivec  une  assurance  presque  risible  :  Instruisez  le  peuple, 
;nvoyez  les  enfans  à  l'école  ,  enseignez-leur  la  lecture  ,  l'é- 
;nture,  le  calcul,  et  l'immoralité  disparaîtra.  On  dirait  qu'il 
e  trouve,  sous  ces  premiers  élémcns  de  l'instruction,  je  ne 
ais  quelle  puissance  occulte  et  miraculeuse  qui  produit  in- 
"ailliblement  des  hommes  nouveaux. 

Cette  opinion  ne  supporte  pas  un  examen  sérieux.  Il  est 
:lair  que  l'art  tout  matériel  de  lire  et  d'écrire  ne  crée  point, 
pso  facto  ,  des  sentimcns  de  justice  et  de  moralité.  Il  n'est 
îas  moins  évident  que,  si  l'on  emploie  cet  art  à  lire  de  mau- 
vais livres  ,  il  devient  un  instrument  de  dépravation  bien 
jIus  qu'un  moyen  de  perfectionnement.  11  est  positif  enfin 
jue  le  ii0H)bre  des  mauvais  livres  en  circulation  est  beau- 
;oup  plus  considérable  que  celui  des  livres  utiles.  Quant  à 
a  puissance  de  faire  des  miracles  ,  en  produisant  des  effets 
liamétialcment  opposés  aux  causes ,  nous  ne  l'attribuons 
pas  du  tout  à  l'instruction  primaire  :  notre  foi  aux  idées  du 
iiècle  ne  va  point  jusque  là. 

Mais  voici  des  faits  qui  donnent  wae.  nouvelle  force  à  nos 
réflexions.  Le  Compte  rendu  de  la  justice  criminelle  pour 
i83o  nous  montre,  comme  ceux  des  autres  années  ,  que  les 
provinces  les  moins  éclairées  de  la  France  fournissent  rela- 
tivement le  moins  d'accusés.  La  proportion  des  accusés  avec 
la  population  est,  pour  tout  le  royaume,  de  i  sur  4)576  ha- 
bitans.  Treiito  dcpailemens  ont  dépassé  ce  terme  moyen  ;  ce 
sont,  à  1  exception  de  lu  Corse,  les  départcmens  les  plus 


éclaifcîs  de  la  France,  tels  que  ceux  du  Bas-Rhin  ,  du  Haut- 
Rhin,  du  Rhône ,  de  la  Seine  ,  et ,  en  général  ,  les  dépaite- 
mens  f  itués  le  long  des  grands  fleuves  les  plus  fréc^uenlcs  et 
des  piiucipales  voies  de  communications.  Ce  sont  ,  au  con- 
traire, les  départcmens  de  l'intérieur  ,  ceux  qui ,  d'après  les 
calculs  de  M.  Charles  Dupin,  envoient  le  moins  d'cnfansaux 
écoles,  et  qui  sont  1rs  plus  isolés  de  la  civilisation  ,  tels  que 
ceux  de  la  Creuse,  de  la  Loire,  où  l'on  commet,  toutes  choses 
égales  ,  le  moins  de  crimes  contre  les  personnes  et  contre 
les  propriétés.  Le  département  ai.  la  Creuse  uc  compte 
qu'un  accusé  sur  12,647  individus  ;  celui  de  la  Loire,  un 
sur  n,385j  celui  de  la  Meurthe,  un  sur  io,Go6.  Une  autre 
observation  qui  résulte  des  tableaux  de  la  justice  criminelle, 
c'est  que  l'on  trouve  relativement  un  plus  grand  nombre  de 
crimes  contre  les  personnes  dans  la  classe  de  ceux  qui ,  d'a- 
près leur  état  ou  leur  fortune,  devraient  avoir  rc<^u  l'instrac- 
tion  la  plus  complète. 

Ou  pourrait  conclure  de  là  que  les  moyens  actuels  de  ci- 
vilisation, les  grandes  routes,  les  canaux,  les  manufactures, 
les  vastes  centres  de  population  exercent  une  influence  dé- 
favorable à  la  moralité  des  classes  populaires,  et  que  les 
écoles  n'opposent  qu'une  digue  impuissante  à  celte  dépra- 
vation progressive;  de  sorte  que  nos  perfcctionnemcns  si 
vantés  ue  seraient,  en  dernière  analyse,  que  dos  agens  plus 
actifs  de  démoralisation. 

Les  amis  de  l'humanité  ,  ceux  qui  ont  des  sentimcns  de 
patriotisme  ,  non  dans  leurs  paroles  ,  mais  daus  le  cœur  , 
doivent  y  réfléchir.  Us  reconnaîtront  bientôt  que  la  France 
a  besoin  d'un  tout  autre  levier  moral  que  l'instruction  pri- 
maire ;  et  ce  levier,  ils  le  trouveront  dans  l'Evangile.  L'ex- 
périence prouve  que  la  foi  chrétienne  (et  qu'on  le  remarque 
bien,  nous  ne  disons  pas  les  formes  chrétiennes,  mais  la  foi) 
est  le  seul  moyen  d'opposer  une  puissante  bai  lièrcaux  vices 
de  la  civilisation  ,  et  de  créer  des  hommes  véritablement 
nouveaux. 

DES    EIGUEUnS    CONTKE    LA    PRESSE. 

Ou  ne  tue  pas  les  idées  à  coups  de  canon  ,  disait  un 
hoiume  d'esprit.  On  ce  les  tue  pas  davantage  à  coups  de 
procès  et  d:;  réquisitoires.  La  pensée  humaine,   vraie  o« 


178 


LE  SEMEtR. 


avec  1( 


fausse,  bonne  ou  mauvaise,  n'imporlc  ,  ne  se  laisse  pas 
étrangler  entre  deux  guichets.  Elle  s'échappe  des  catacoiu- 
bes,  sort  des  cachots  de  l'inquisition  ,  et  brise  les  Venoax 
des  Bastilles  politiques.  Elle  devient  mêiue  d'autant  plus 
puissante  qu'elle  est  1)1  u>  comprimée,  et  il  y  a  telle  opinion 
qui  n'a  dû  sa  force  et  ses  piogrès  qu'aux  obstacles  qu'elle  a 
été  obligée  de  vaincre.  Conmieiit  donc  comprendre  les 
moyens  de  rigueur  que  le  pouvoir  ne  cesse  d'employer  con- 
tre la  presse  quotidienne?  Comment  s'expliquer  cette  mal- 
lieureuse  obstination  .'i  transformer  en  espèces  de  crimes  des 
idées  politiques  qui,  si  elles  sont  mauvaises ,  auraient  été 
suffisamment  condamnées  par  le  bon  sens  de  la  majorité  des 
lecteui-s  ,  et  si  elles  ne  le  sont  pas  ,  se  reproduiront  malgré 
les  condamnations  judiciaires?  Comment  surfont  justifier 
ces  procédés  acerbes,  ces  moyens  préventifs  diiigés  contre 
des  écrivains  que  l'opinion  publique  ,  quoi  qu'on  fasse  ,  ne 
confondra  jamais  avec  des  criminels  pris  en  flagrant  délit? 
Certes  nous  sommes  loin  d'approuver  les  écarts  de  la 
presse.  Nous  déplorons  plus  (jue  personne  le  dévergondage 
avec  lequel  on  att.ique  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  digue  de 
ect,  le  trône  ,  l'ordre  public  .  et  jusqu'aux  vérités  de  la 

ipii  et  aux  saintes  maximes  de  la  morale.  Nous  gémis- 

so^^es  extravagances  qui  compromettent  la  liberté  de  la 
presse,  et  qui  la  calomnient  aux  yeux  des  honnêtes  gens. 
Mais,  en  supposant  même  que  ce  fut  sur  les  paroles  les  plus 
coupables  que  se  portât  toujours  la  sévérité  du  pouvoii',  eu 
supposant  que  sa  susceptibilité  politique  et  morale  fut  tou- 
jours celle  de  la  conscience,  nous  croyons  que  le  meilleur 
moyen  de  mettre  un  terme  à  ces  écarts  ,  serait  de  les  livier 
à  eux-mêmes;  prétendre  les  arrêter  par  des  rigueurs  juri- 
diques est  un  f.uix  calcul  dont  on  a  eu  tout  lécemmciit  de 
nouvelles  preu\es.  L'erreur  n'a  jamais  péri  que  par  le  sui- 
cide. Nous  croyouî  en  particulier  qu'il  n'y  a  pas  de  ^OlC 
plus  sùie  pour  donner  ;i  certains  journalistes  une  importance 
et  ung  popularité  qu'ils  ne  méritent  pas,  que  dç  les  empri- 
sonner avant  le  jugement,  comme  on  forait  de  vagabonds 
sans  aveu.  On  aurait  jnstementapprécié  tel  folliculaire  qui 
devient  un  personnage  intéressant,  loFsqu'on  le  voit  en 
butte  à  des  rigueurs  cjui  ne  sont  pas  nécessaires  au  maintien 
de  l'ordre.  Le  cœur  humain  est  ainsi  fait;  il  prend  parti 
pour  le  faible  maltraité  ,  celui-ci  cùt-il  d'ailleurs  mille 
fois  tort. 

La  plupart  des  journaux  ont  déjà  présenté  des  réflexions 
du  même  genre.  Nous  ne  pouvions  pas  nou  plus  garder  le 
silence,  nous  disciples  de  Christ,  nous  qui  avons  foi  dans 
la  puissance  de  la  vérité  ,  et  qui  craignons  que  les  erreurs, 
en  religion  et  en  politique,  n'acquièrent  de  la  lorce  par  cela 
même  qu'elles  sont  poursuivies.  Nous  voudrions  qu'on  ne 
liât  pas  les  mains  même  aux  folies  du  siccle;  cai  avec  des 
mains  libies ,  ces  tobcs  ne  vivraient  pas  loug-teinps. 

De    la    LlBEETt    IIELICIÇUSE, 

Cette  liberté  gagne  du  terrain,  même  dans  le  canton  de 
Vaud,  qui  avait  acquis  une  triste  célébrité  par  son  intolé- 
rance religieuse.  Quelques-uns  de  nos  lecteurs  connaissent 
la  loi  du  10  mai  i8'24  ,  loi  vandale  et  digne  d'un  pavs  d'in- 
quisition, qui  prononçait  la  peine  de  la  prison  ou  du  ban- 
nissement conti'e  les  dissidens  qui  se  réuniiaient  pour  célé- 
brer un  service  religieux.  La  révolution  qui  s'est  faite  dei- 
nièrement  dans  ce  pays  n'a  pas  amené  jusqu'ici  l'abrogation 
de  la  loi  dont  nous  parlons,  par^c  que  le  peuple  ignorant  et 
trompé  voyait  encore  des  ennemis  politiques  dans  la  per- 
sonne de  ces  chrétiens  inoffensifs,  qui  n'ont  d'autre  tort 
que  celui  de  croire  sincèrement  à  toutes  les  doctrines  fonda- 
mentales de  l'Evangile,  et  de  travailler  à  la  propagation  de 
leur  foi.  Mais  les  préjugés  s'affaiblissent  de  plus  en  plus 
dans  les  classes  populaires  du  canton  de    Vaud  ;   la  vérité 


gr.-.ndit,  et  les  idées  de  tolérance  pénètrent  dans  l'espiit  des 
plus  obstinés.  Ou  en  a  vu  un  exemple  remarquable  dans  la 
séance  du  Gi'and-Conseil  du  10  janvier  ,  an  sujet  d'une  péti- 
tion contre  la  loi  du  20  mai.  Aucun  orateur  n'a  osé  défendre 
celte  loi  ;  aucun  n'a  eu  le  courage  de  soutenir  une  cauic 
qui  était  pourtant  ,  il  y  a  quelques  années  ,  un  nnycn  sur 
de  popul.iiilé  ;  ceux-là  même  qui  l'avaient  demand»'e  et 
j  nslifiée  ont  eu  honte  de  leur  œuvre  et  ont  abandonné 
sans  défense  ce  monument  d'intolérance.  La  pétition  a  été  prise 
en  considération  à  une  grande  majorité,  et  il  y  a  tout  lieu 
de  croire  qu'il  ne  se  passera  pas  une  année  ,  avant  que  la 
législation  du  canton  de  Vaud  soit  lavée  de  la  loi  du  ao 
mai. 

Pendant  que  la  liberté  religieuse  fait  de  tels  progrès  chez 
an  peuple  voisin,  nous  voyons  encore  dans  notre  pays 
l'article  291  du  Code  pénal  suspendu  comme  un  glaive  sur 
les  assemblées  où  l'on  s'occupe  de  sujets  de  religion.  On  n'a 
pas  craintde  l'invoquer  contre  les  réunions  des  Saint-Simo- 
niens;  c'est  un  anachronisme.  Espérons  que  la  pudeur  na- 
tionale ,  à  défaut  d'une  mesure  législative  qui  avait  été  an- 
noncée,  fera  justice  de  cet  article  attentatoire  à  la  libellé 
des  cultes  Quant  aux  Saint-Simoniens,  nous  regrettons  foit 
que  leurs  prédications  aient  été  suspendues,  car  elles  nous 
donnaient  chaque  semaine  la  preuve  vivante  qu'il  n'y  a  de 
vérité  ,  de  moralité ,  de  dignité  même  que  dans  lûs  principes 
du  Christianisme. 


LEGl5LATIO\. 

Du  SYSTÈME  DE  COLONISATION    SLIVl    PAR  LA  FbANCE.    AlcEI'.V 

l'ar  M,  A.  C.  DE  LachariÈre.  Br.  iii-8"  de  87  pages.  Paris, 
iSSa.  Chez  Delaunay  et  Levavasseur  ,  au  Palais  -  lioyal. 
Prix  :  2  fr. 

M.  de  Lacliarière  examine  ,  diins  cette  brochure  ,  quelles 
causes  ont  toujours  empêché  "a  Fiance  d'obtenir  du  succès 
dans  la  fondation  de  ses  colonies.  Il  les  trouve  ,  en  partie  , 
dans  le  caractère  même  de  notre  nation,  qui  ne  possède  pas 
cet  esprit  de  suite  et  cette  persévérance,  sans  lesquels  il  est 
impossible  de  fonder  des  choses  giandes  et  durables  :  «non 
»  seulement, dit-il, 'e  nio;udi-e  obstacle  suffit  pour  la  rebuter, 
»  mais  le  succès  même  ne  peut  souvent  empêcher  le  dégoiU 
))  denaitr>>,  et  l'abandon  d'en  être  le  résultat.  «Il  indique  coni- 
me  uae  autie  cause  les  vices  de  notre  gouveinoment,  ;inqui  1 
il  reproche  de  n'avoir  point  d  ité  les  colonies  d'inslltlltl()ll^ 
locales  et  spéciales,  de  n'avoir  point  appelé  les  habilaiis  à 
participer  à  la  discussion  de  leurs  intéiéls^  à  la  confection 
de  leurs  lois  ;  mais  d'avoir,  au  contraire,  suivi,  à  leur  égard, 
le  principe  de  la  centralisation  dans  sa  plus  grande  rigueur. 
Les  choses  so;it  poussées  au  point  que,  s'il  s'agit,  par  exem- 
ple ,  de  rétablir  ,  à  la  Mlrtimque  ou  à  la  Guadeloupe  ,  un 
pont  emporté  p.ir  une  crue  d  eau  ou  de  faire  tout  autre 
construction  d'une  nécessité  urgente  ,  il  faut  que  le  devis, 
fait  sur  les  lieux  par  les  ingénieurs  des  ponts  el  1  haussées  , 
soit  envoyé  an  ministère  de  la  maiine  pour  y  être  appiouvc; 
ce  n'est  que  lorsqu'il  est  de  letoui' ,  si  toutefois  il  ne  s'est 
pas  égaré  ,  après  avoir  couru  les  chances  de  deux  naviga- 
tions et  avoir  parcouru  quatre  ou  cinq  mille  lieues  ,  qu'il 
peut  être  mis  à  exécution.  Voilà  un  fait  digne  de  servir  de 
pendant  à  l'histoire  de  ce  chêne  mort  qui  n'a  pu  êtt  ecoupé,; 
dans  une  des  38,  i35  communes  de  France  ,  qu'après  que 
l'autorisation  en  eut  été  sollicitée  en  suivant  les  nombreux 
chaînons  de  la  hiérarchie  administrative,  et  qu'elle  eut  été 
accordée  par  une  ordonnance  royale  ,  insérée  dans  un  des 
derniers  numéros  du  Bulletin  des  Lois.  Un  second  inconvé- 
nient de  la  centralisation  ,  c'est  que  la  commission  qui  éla- 
bore en  Fi"ance  des  projets  pour  les  colonies,  ne  connaissant 
pas  suffisamment  les  besoins  locaux,  elle  doit  sans  cesse  faire 
et  défaire  ,  et  que  ces  tàtounemens  continuels  ne  peuveiit 
manquer  d'affaiblir  le  respect  pour  les  lois.  M.  de  Lucha- 
rière  cite  un  curieux  exemple  de  l'ignorance  des  localités 


LE  SE>IE€R. 


179 


qii'."  supposent  certains  actes  de  l'autorito.  Le  j;im\  unic- 
iiiont,  avant  voulu  s'occupi^r,  il  y  a  quelques  aiiiii'L>,dc  I  a- 
iiiciioralion  de  l'agriculture  aux.  colonies  ,  fit  publier  un 
f;r(>s  im'uioire,  tout  l'cmpli  de  conseils  iiupiatlialiles  :  ou  y 
leconimandait,  par  exemple,  aux  liabitans  do  se  livrer  à  la 
culture  de  la  pomme  de  terre  pour  la  nourriture  des  ate- 
liers ,  tandis  que  ce  tubercule  ne  réussit  pus  dans  les  pays 
chauds,  et  que  les  colonies  possèdent  en  abondance  diverses 
|)lantos  qui  peuvent  rendre  le  même  service  ,  entre  autres 
le  manioc,  celle  de  toutes  les  plantes  connues  qui,  dans  une 
portion  de  lerre  donnée  ,  peut  nourrir  le'plus  graïul  nom- 
bre d'iiomnies.  On  conseillait  ensuite  l'introduction  d'un 
poisson  d'eau  douce,  appelé  goromis.  Telle  était  sa  Iccou- 
dité  ,  assurait-on,  qu'introduit  dans  les  rivières,  il  rempla- 
cerait la  morue  qu'on  n'aurait  plus  besoin  de  tirer  du  de- 
hors. Or  ,  il  faut  savoir  que  les  rivières  de  ces  lies  ne  sont 
que  des  torrens  ,  et  que  la  Guadeloupe  seule  consomme 
''i,r)(j(j,ooo  kdog.  de  morue  par  an. 

En  voilà  assez  pour  montrer  que  les  plaintes  de  M.  de  La- 
«harièie  sont  fondées,  et  que  lescc)lons  ont  dro:tde  deman- 
der le  changementd'un  système,  quidonne  lieu  à  d'intei  mi- 
nables lenteurs  et  à  de  déplorables  méprises;  il  est  naturel 
qu'ils  rc'clamentdans  le  régime  des  colonii  s  des  modifications 
qui  leur  accordent  une  part  dans  leurs  propres  affaires.  Au 
reste,  nous  sommes  assez  portés  à  croire  que  ce  n'est  pas  en 
vue  des  intérêts  de  ce  giuye  que  iM.  de  Lachailère  sollicite 
surtout  l'établissement  de  législatin-es  locales,  auxquelles 
soit  attribué  le  droit  de  voter  les  lois  de  régime  iutéi  ieui-. 
Il  nous  explique  lui-même  où  il  en  veut  venir,  en  nous  ap- 
prenant qu'il  entend  par  là  toutes  celles  qui  statuent  sur  des 
objets  spéciaux  aux  colonies,  tels  que  l'esclavage,  l'état 
lies  personnes  non  libres  et  tout  ce  qui  concerne  cette  classe, 
les  formalités  de  V affranchissement, cic,  et  en  proposant 
en  même  temps  de  maintenir  fort  élevé  le  cetis  pour  l'élec- 
tion et  l'éligibilité ,  tandis  que  les  hommes  de  couleur  ne 
peuvent  jouir  réellement  des  droits  politiques,  que  si  l'on 
fait  des  électeurs  à  loo  fr.  et  des  éligib'es  a  3oo  fi-.  La  ma 
jorité,  dan^  ce  cas,  serait  encore  du  côté  des  blancs;  mais 
du  moins  les  dioits  politiques,  ac^'oidés  aux  hommes  de 
<'ouleur,  ne  seraient  pas  complètement  illusoires.  Même 
alors  cepcnd.mt,  nous  ne  voudrions  pas  voir  confiés  à  des 
législatures  locales  les  intérêts  que  RI.  de  Lacliarière  l'egardc 
comme  devant  être  tout  particulièrement  de  leur  ressort. 
Dans  les  questions  relatives  à  l'esclavage  et  à  l'aftianchisse- 
ment,  les  blancs  et  les  hommes  de  couleur  libres  seraient 
toujours  à  la  fois  juges  et  partie;  on  ne  peut  les  considéier 
comme  les  tuteurs  des  esclaves;  cette  qualité  est  inconcilia- 
ble avec  celle  de  maître.  Tant  que  l'esclavage  existera  aux 
colonies,  il  est  de  toute  nécessité  que  celles-ci  soient,  à  cer- 
tains égards  dans  un  état  d'interdiction  politique;  on  ne  peut 
pas  plus  les  abandonner  à  elles  mêmes  qu'on  ne  peut  accor- 
der radministratlon  de  ses  biens  àmi  homme  dans  les  idées 
duquel  s'est  introduit  le  désordre;  car  lorsqu'un  homme  en 
est  venu  à  admettre  que  d'autres  hommes  sont  sa.  propriété , 
sa  marchandise,  ses  meubles,  il  doit  nécessairement  s'être 
opéré  chez  lui  un  bouleversement  moral  et  iniellectuel,  qui 
le  rend  incapable  d'exercer  une  équitable  influence  sur  des 
êtres  que  son  intérêt  et  son  orgueil  le  porteront  toujours 
;«  retenir  sous  sa  dépendance. 

Comment  douter  de  ce  bouleversement  d'idées  chez  les 
colons  en  général  ,  lorsque  nous  en  trouvons  des  preuves 
évidentes  dans  la  brochure  de  M.  de  Lacharière  ,  au- 
quel il  faut  cependant  reconnaître  de  hautes  capacités,  et 
dont  les  écrits  annoncent ,  aussi  souvent  qu'ils  ne  traitent 
pas  des  questions  coloniales,  un  penseur  profond  et  un  ha- 
bile écrivain?  Malgré  ces  qualités ,  n'en  appelle-t-il  pas  à 
notre  sympathie ,  à  nos  idées  de  justice  et  d'humanité,  pour 
nous  persuader  de  protester  avec  lui  contie  la  conduite  des 
ïutorités  anglaises  ,  lesquelles  refusent  de  livrer  les  esclaves 
français  qui  ont  eu  le  bonheur  de  s'enfuir  de  la  Martinique 
rru  de  la  Guadeloupe  ,  et  d'arriver  ,  à  travers  mille  périls , 
(Uni  quelque  mauvais  canot,  à  Antigues  ,  à  Sainte-Lucie  ou 
irla  Dominique  ?  Ne  se  plaint-il  pas  amèrement  de  ce  que 
ces  autorités -ont  accordé  quelques  secoursà  ces  malheureux, 
e.t,. alléguant,  entre  autres  raisons,  que  si  la  désertion  con- 
tinuait à  être  encouragée,  elle  contrarierait  le  vœu  de  la  re- 
èigion  et  de  la  nature  elle-même,  en  détruisant  la  propor- 


tion entre  le  nombrc.dcs  homincs  et  celui  des  femmes,  ne  va- 
t-il  pnsjiiS(]u'ù  s'écrier  que  la  Chambi  e  devrait  à  celle  occasion 
fiire  entendre  sa  \o\x  ,  que  ce  serait  un  noble  usage  de  son 
droit  d'initiative?  Nous  n'exagérons  pas,  M.  de  Lacharière  a 
osé  écrire  des  ligues  telles  que  celles-ci  :  «  L'esclavage  étant 
»  admis  dans  les  îles  françaises  et  anglaises,  elles  esclaves 
«  y  étantconsidéréscomme  une  |)ropriété.  refusera  un  fran- 
)i  çais  de  lui  remettre  son  esclave,  c'est  refuser  de  lui  reniet- 
»  tre  sa  propriété  ,  ce  qui  est  contra  rc  à  tous  les  principes 
»  du  droit  des  gens...  »  Eh  î  quoi  ,  rhumanité  de  la  lut^on 
la  porto  à  ouvrir  le*  bras  aux  étrangers  comdamnés  pour  dé- 
lits politiques  qui  cherchent  un  asde  sur  son  sol  ;  elle  de- 
mande à  grands  cris  que  la  France  entière  soii  une  vdlc  de 
refuge  pour  la  liberté  et  le  malheur;  et  c'est  ce  moment 
que  vous  choisissez  pour  demander  qu'un  peuple  vo-sin  ne 
permette  pis  au  pauvre  nègre,  qui  s'est  soutrait,  peut  être 
tout  sanglant,  au  fouet  d'un  maitrecruoi ,  d'amarrer  sa  bar- 
que sur  les  côtes  de  ses  îles?  Vous  vouh  z  que,  vagabond  et  fu- 
gitif comme  Ca'iii  ,  mais  plus  malheureux  que  lui,  puisque  la 
couleur  de  sa  peau  l'accuse  ,  au  lieu  de  le  préserver  comme 
la  marque  que  l'Eternel  mit  sur  Ca'in ,  il  ne  puisse  rencon- 
trer aucun  homme  qui  ne  suit  son  ennemi  !  Lorsque  M.  de 
Lacharière  i.ttaque  le  traité  par  lequel  la  Franco  et  l'Angle- 
terre s'accordent  réciproquement  le  droit  d(?.  visite  des  vais- 
seaux des  deux  nations  soupçonnés  de  rinfàme  trafic  des 
noirs,  il  demande  :  «  Est-ce  que  les  consciences  sont  soli- 
«  daires  ?  »  Nous  lui  demanderons  à  notre  tour,  en  l'enten- 
danl  proposer  que  l'Angleterre  se  constitue  gendarme  des 
colons  français  :  a  Doit-il  v  avoir  complicité  entre  les  na- 
»  lions  ?  » 

M.  de  Lacharière,  pour  soutenir  sa  proposition  de  lé- 
gislatures locales,  cite  l'exemple  des  Anglais,  qui  en  ont 
établies  au  Canada ,  à  la  Nouvelle  Ecosse  ,  à  la  Jamaïque  ,  à 
Antigues ,  à  la  Barbade.  Il  aurait  dû  aj  'uter  que  le  gouver- 
nement britannique  n'a  pas  abandonné  à  ces  législatures  le 
sort  des  esclaves,  mais  que  celle  question  fonlamentale 
continue  à  être  du  ressort  du  Parlement;  c'est  au  Parle- 
ment el  non  aux  léglslatuies  coloniales  que  sont  adressées, 
chaque  année  ,  les  nombreuses  pétitions  qui  demandent  l'a- 
bolllion  de  l'esclavage;  c'est  à  sa  barre  que  triomphera 
bientôt  cette  sainte  cause,  tandis  qu'il  serait  impossible 
qu'elle  eut  jamais  aux  colonies  la  moindre  chance  de  suc- 
cès. A  en  croire  M.  de  Lacharière,  la  législature  de  la  Jamaï- 
que seconde  admirablement  et  prévient  même  les  vues 
d'amélioration  du  gouvernement,  et  s'il  existe  quelque 
mésintelligence  en  tre  elle  et  lui,  il  faut  l'attribuer  uniquement 
à  une  cause  accidentelle  qu'il  expose  comme  suit  :  «  Maln- 
»  tenant ,  dit-11 ,  il  faut  savoir  qu'il  existe  en  Angleterre 
»  plusieurs  sectes  assez  fanatiques.  Une  de  ces  sectes  a  voulu 
»  exploiter  les  missions.  Le  gouvernement  pense  qu'elle 
»  est  utile  à  la  colonie,  veut  qu'on  lui  accorde  toute  pro- 
»  teçtion  ,  et  qu'on  lui  livre  les  nègres.  La  législature  veut 
»  s'en  tenir  aux  pasteurs  ordinaires,  et  croit  que  ces  sec- 
»  taires  troublent  la  raison  des  noirs,  leur  inspirent  la  ter- 
1)  reur  ^  l'hypocrisie  ,  une  obéissance  sans  bornes  à  leurs 
»  volontés,  et  veulent  en  un  mot  prendre  la  place  des 
»  maîtres ,  et  faire  servir  le  ciel  à  leurs  intérêts.  Elle  re- 
s  pousse  une  triste  parodie  du  Christianisme,  plus  propre 
B  a  produire  le  mal  que  le  bien.  » 

Qui  ne  croirait ,  d'après  ce  récit,  qu'il  s'agit  ici  de  quel- 
ques fanatiques  ou  de;  quelques  inlrigans  <[ui,  par  des  dé- 
marches inconsidérées,  ont  mérité  la  défiance  des  colons; 
loin  de-là  cependant  :  les  missionnaires  qui  se  vouent  à 
l'instruction  des  esclaves  de  la  Jamaïque  appartiennent  à 
l'Eglise  des  Frères  Moravesetà  la  Société  ^Vesleyenne  :  les 
établissemens  des  premiers  remontent  à  l'année  1754,  et 
ceux,  des  seconds  à  l'année  1789. 

Malgré  le.s  difficultés  qu'ils  ont  toujours  éprouvées  de  la 
part  des  planteurs  et  les  dangers  qu'ils  ont  souvent  courus, 
ils  ont  persévéré  dans  leur  pénible  tâche.  En  1827,  et  c'est 
saiii doute  à  cela  que  INL  de  Lacharière  fait  allusion  ,  la  lé- 
gislature de  la  Jamaïque  voulut  mettre  des  restrictions  à  la 
liberté  que  les  missionnaires  avaient  eue  jusque  là  d'in- 
struire les  esclaves.  Le  projet  de  loi  fut  rejeté  par  le  gou- 
vernement, et  M.  Husklsson  exposa  au  lieutenant-gouver- 
neur ,  d;ms  une  lettre  du  aa  septembre  de  la  même  année  , 
les  motifs  du  rejet.  Cette  lettre  d'un  homme  dont  la  mé- 


180 


LE  SEMEUR. 


moii-e  est  si  honorable  justifie  complctoment  les  mission- 
naires  des  reproches   dont  M.    de  Lacharière  s'est  rendu 
l'organe;  nous  croyons  doue  bien  f.iire  d'en  citer  un  frag- 
ment :  «Ces  clauses,  écrit  l'ancien  ministre  des  colonies, 
»   me  paraissent  avoir  été  dictées,  je  dois  le  dire,  par  un 
»   esprit  d'intolérance  envers  les  missions   religieuses   qui 
»   ont  existe  pendant  long-temps  à  la  Jamaïque,  sans  êtie 
»   pénées    ni  persécutées.  Sans  avoir  aucune  prédilection 
n  personnelle  pour  les  doctrines  des  Wesleyens ,  des  Mo- 
rt  raves  ou  des    autres  dissidens  protcstans ,  j'ai   toujours 
»   entendu  dire  aux  personnes  bien  instruites  de  l'état  «les 
i>   colonies,  capables  d'en  jugerct  aussi  impartiales  que  moi 
«   sur  ce  sujet,  que  les  missionnaires,  surtout  dans  les  lo- 
»   calités  où  l'Église  n'a  pas  d'établissement  régulier  ,  ont 
«   contribué    essentiellement  à   l'instruction    religieuse    et 
»   moj-ale   des  esclaves,    leur   enseignant,    comme   fusant 
1)   partie  de  cette  instruction,  à  être  contens  de  leur  sort , 
»   paisibles  etobéissans  à  leurs  maîtres.  Ou  partage,  je  crois, 
»   généralement  dans  ce  pays   cette  opinion  favorable  sur 
»   l'utilité  de   leurs  travaux",   et  je  suis    certain  qu'aucun 
))   sentiment  n'y  seiait  plus  général  que  celui  de  l'indigna- 
n   tioii,   si  l'on' essayait  de  punir  et  de  dégrader  ces  con- 
n   sciencicux  prédicateurs  du  Christianisme  ,  quelle  que  soit 
>)   leur  dénomination  ,  sans  autre  raison  que  des  actes  tels 
»   que  ceux  que  les  clauses  en   question  défendent  et  éri- 
»   gcnt  eu  délits.  J'en  ai  ,  j'en  suis  sûr,  dit  assez  pour  vous 
»  convaincre  que  le  gouvernement  ne  sanctionnera  jamais 
«  de  telles  lois.  » 

Qu'on  compare  ce  témoignage  de  l'un  des  hommes  poli- 
tiques les  plus  distinguos  de  notre  temps  avec  les  paroles  de 
mépris  de  M.  de  Lacharière,  et  qu'on  juge!  A-u  surplus  ,  le 
délégué  de  la  Guadeloupe  paraît  n'avoir  pas  attendu  lui- 
même  un  grand  effet  de  ce  qu'il  rapporte  des  missionnaires 
de  la  Jamaïque.  Pour  mettre  ses  lecteurs  à  même,  déjuger 
quelle  conduite  il  est  possible  qu'ils  tiennent  ,  il  raconte 
quelle  est  celle  des  missionnaires  d'Otahiti.  «  Si  l'on 
»  compare,  dit-il,  l'état  de  cette  petite  société,  lorsqu'elle 
»  fut  découverte  par  Wallis ,  et  ensuite  visitée  par  Cook, 
»  avec  celui  dans  lequel  elle  se  trouva  maintenant,  la 
»  différence  e.st  affligeante.  Les  amusemens  innocens  aux- 
1)  quels  les  Otahiticns  étaient  accoutumés  ont  été  proscrits 
)>  par  les  missionnaires  et  remplacés  par  l'indolence  gU'a- 
»  p-.thie.  Cette  i-implicité  de  caractère  qui  faisait  excuser 
»  leurs  fautes  ,  s'est  changée  en  ruse  et  en  liypociisic.J^'i- 
')  vrogiierio,  la  misère  ,  les  maladies  ont  diminué  la  popn- 
»  latioii  d'une  manière  effrayante.  Ce  qui  en  reste  n'occupe 
)>  plus  que  le  plat  pays,  et  se  trouve  soumis  aux  sept  éta- 
)>  blissemi'ns  des  missionnaires  qui  se  sont  emparés  du  peu 
T  de  commerce  qu'ils  faisaient ,  tiennent  les  boutiques  et 
»  ont  établi  un  monopole  sur  tous  les  bestiaux  de  l'île.  La 
»  populat  o  1  qui ,  en  1797,  s'élevait  à  i6,o5o  habitaiis,  est 
î)  maintenant  réduite  a  5,ooo.  Telle  est,  depuis  l'arrivée 
»  des  missionnaires,  la  situation  d'une  île  si  favorisée  de  la 
I)  nature,  que  la  description  qu'en  firent  les  premiers  navi- 
1)  pateurs  qui  la  visitèrent ,  semblait  plutôt  convenir  à  la 
»  fable  qu'à  la  réalité.  Les  missionnaires,  du  reste  ,  impo- 
»  sent  à  leurs  insulaires  un  grand  nombre  de  pratiques 
»  religieuses ,  et  se  vantent  de  leur  avoir  enseigné  une 
1)  nouvelle  religion.  » 
/  Il  semble  impossible  d'accumuler  plus  de  faussetés  en 
aussi  peu  de  lignes.  Reprenons  l'une  après  l'autre  ces  di- 
verses accusations. 

Nous  savions  bien  que  l'esclavage,  par  l'excès  du  travail 
imposé  aux  nègres  et  par  les  mauvais  traitemcns  qu'on  leur 
fait  subir,  est  une  effrayante  cause  de  mortalité;  avant  mê- 
me que  M.  de  Lacharière  nous  eut  raconté  que  souvent 
sur  son  habitation,  sur  latjucUe  il  a  cent-dix  esclaves,  tout 
Je  monde  est  malade,  à  cause  de  l'excès  du  travail,  nous 
avions  appris  de  M.  de  Humbold  que  les  colonies  anglaises 
des  Antilles,  qui,  selon  les  registres  des  douanes,  sans  par- 
ler des  nègres  morts  dans  la  traversée,  ont  reçu  en  loG 
ans  (  de  1G80  à  1786)  2,i3o,ooo  nègres  des  côtes  d'Afrique, 
outre  ceux  introduits  par  fraude,  n'ont  plus  aujourd'hui 
que  700,000  nègres  et  mulâtres,  liljres  et  esclaves,  ce  qui 
piéiciite  un  affreux  décroissement  de  la  population;  mais 
d  appartenait  à  iVL  de  Lacharière  de  nous  montrer  que  les 
iju-ssions  chrétiennes  ont  des  résultats  semblables.   Qu'il  sa- 


che, car  nous  ne  voulons  attribuer  son  assertion  qu'à  des 
renseignemens  inexacts,  que  les  causes  de  mortalité  à  Otahiti 
sont  connues  et  que  les  missions,  loin  de  les  avoir  produites 
ou  développées ,  les  ont  au  contraire  combattues  et  fait  dis- 
paraître; ce  sont  les  guerres  entre  les  tribus,  devenues,  de- 
puis l'introduction  des  armes  à  feu  ,  encore  plus  fréquentes 
qu'elles  ne  l'étaient  avant ,  la  licence  des  mceurs,  l'horiible 
usage  de  l'infanticide  qui  était  poussé  à  un  tel  point  qu'une 
femme,  mère  de  neuf  cnfans,  ena  tué  huit,  et  qu'une  autre 
femme  en  a  tué  dix-sept,  les  sacrifices  humains,  l'usage  des 
liqueurs  spirilueoses,  et  deux  maladies  contagieuses  portées 
dans  l'île,  l'une, en  1790,  par  l'équipage  du  Vancouver,  et 
l'autre,  en  1807,  par  le  baleinier  anglais,  la  Britannia.  Ces 
deux  maladies  ont  exercé  de  terribles  ravages;  la  dernière 
a  attaque  presque  tous  les  habitans.  Sans  l'arrivée  des  mis- 
sionnaires la  plupart  de  ces  causes  auraient  continué  à  agir 
et  le  peuple  d'Otahiti  se  serait  entièrement  éteint.  Le  Chris- 
tianisme, en  les  faisant  disparaître,  a  sauvé  la  nation.  Les 
premières  conversions  des  indigènes  ont  eu  lieu  en  i8i3; 
l'idolâtrie  fut  abolie  dans  l'île  en  i8i5,  et  déjà  en  i8ao, 
l'accroissement  de  la  population  se  faisait  sentir.  De  5, 000 
âmes,  nombre  indiqué  par  M.  <le  liacharièrc,  d'après  les 
capitaines  Beechey  et  Kotzebue,  elle  s'est  déjà  élevée  à 
10,000;  elle  a  donc  doublé  en  douze  ans,  sous  la  douce  in- 
fluence de  l'Evangile. 

L'infanticide  et  les  sacrifices  humains  donnent  quelque 
idée  de  ce  que  devaient  être  autrefois  les  mœurs  des  Otahi- 
ticns; M.  de  Lacharière  aurait  dû  nous  dire  quels  sont  les 
amuscraen;  innocens  qui  leur  font  contraste,  et  que  les 
missionnaires  ont  proscrits.  Il  affirme  qu'ils  ont  été  rempla- 
cés par  l'indolence  et  l'apathie  ,  et  il  est  constant  cependant 
que  les  professions  de  charpentier,  de  serrurier,  de  tour- 
neur, de  maçon,  de  fileur  et  de  tisserand  sont  aujourd'hui 
exercées  par  les  naturels;  qu'on  recueille  dans  l'île  du  sel  par 
l'évaporalion  ,  qu'on  y  cultive  le  coton ,  le  tabac  ,  la  canne  a 
sucre,  et  que  les  appareils  nécessaires  pour  la  fabrication 
du  sucre  y  ayant  été  envoyés  eu  1818,  par  la  Société  des 
Missions  de  Londres,  on  en  fait  d'excellent.  Plus  de  trente 
navires  touchent  chaque  année  à  Otahiti  pour  y  renouveler 
leurs  approvisionncmeus,  tandis  queïurubully  étant  arri- 
vé en  i8o3,  ne  put  se  procurer  qu'un  seul  cochon.  Les 
naturels  ne  possédaient  alors  que  de  mauvaises  pirogues , 
tandis  qu'aujourd'liui  la  reine  est  propriétaire  d'un  vais- 
seau-marchand anglais,  et  que  plusieurs  chefs  ont  fait  con- 
struire, sous  la  direction  d'ouvriers  européens ,  sept  navires 
de  quarante  à  soixante-dix  tonneaux,  qui  «ervent  au  com- 
merce, toujours  plus  florissant  ,  qui  se  fait  avec  les  autres 
îles  de  la  Mer  Pacifique. 

Il  est  faux  que  les  missionnaires  a  eat  établi  un  moriopole 
sur  tous  les  bestiaux  de  l'île.  Avant  1818,  il  n'y  avait  aucun 
animal  de  cette  espèce  à  Otahiti;  les  missionnaires  en 
importèrent,  cette  année-là,  un  certain  nombre,  et  on  y  a 
aujourd'hui  plus  de  trois  cents  têtes  de  bétiil;  la  plupart 
des  chefs  en  possèdent. 

Qu'il  nous  soit  permis  d'opposer  encore  ,  avant  de  finir, 
aux  calomnies  si  légèrement  accueillies  par  M.  de  Lâcha 
rière,  l'important  témoignage  d'un  célèbre  marin  ,  M.  Du- 
periey,  qui  a  visité  Otahiti  vers  le  même  temps  que  M.  Je 
capitaine  Kotzebue  :  «L'île  de  Tahiti»  ,ccr;vit-l,  pendant 
son  séjour,  au  ministre  de  la  marine  (i)  «  est  aujourd'hui 
»  bien  différente  de  ce  qu'elle  était  du  temps  de  Cook.  Les 
1)  missionnaires  de  la  Société  de  Londres  ont  totalement 
»  changé  les  moeurs  et  les  coutumes  de  ses  habitans.  L'ido- 
»  latrie  n'existe  plus  parmi  eux,  et  ils  professent  généra- 
»  lement  la  religion  chrétienne.  Les  femmes  ne  viennent 
»  plus  à  boid  des  bdtimens;  elles  sont  même  d'une  léservc 
»  extrême  ,  lorsqu'on  les  rencontre  à  terre.  Les  mariages 
»  se  font  comme  en  Europe,  et  le  roi  lui-même  s'est  assu- 
»  jetti  à  n'avoir  qu'une  épouse.  Les  femmes  sont  admises  à 
»  la  table  de  leurs  maris.  La  Société  infâme  des  Arréoy  (2) 
»  n'existe  plus;  les  guerres  sanglantes  que  ces  peuples  se  li- 
»  vraicnt  et  les  sacrifices  humains  n'ont  plus  lieu  depuis 
»    i8i6(3).  Tous   les  naturels  savent  lire  et  écrire;  ils  ont 

(i)  Celte  lellre  a  éléinsérée  daus  le  Monitpurdii  1°' avril  1824- 
l'i)  Proslilution  aboniinalile  décrite  par  Cook  dans  son  f^ojage  autour' 
du  monde,  de  i-G8à  1771. 

(3)  N'jus  avons  déjà  dit  que  c'est  en  i8i5  que  l'idoUlric  fut  abolis. 


LE  SEMEUR. 


181 


»  entre  les  mains  dos  livres  de  religion  ,  traduits  dans  leur 
»  langue  et  imprimés  ,  soit  à  Taliiti ,  à  Uijt'ta  ou  a  Eiméo. 
I)  De  hclles  églises  ont  clé  construites,  et  tout  le  peuple  s'y 
»  rend  deux  fois  par  semaine  avec  une  grande  dévotion  , 
»  pour  entendre  le  prédicateur.  L'on  voit  souvent  plusieurs 
»  indigènes  prendre  note  des  passages  les  plus  intéressans 
»  du  discours...  »  M.  Duperrey  raconte  aussi  ([uc ,  pendant 
son  séjour,  eût  lieu  l'assemblée  annuelle  de  la  population 
entièi'c  pour  la  discussion  des  articles  d'un  Code  de  lois. 

«  Telle  est,  depuis  l'arrivée  des  missionnaires  ,  »  dirons- 
nous  à  notre  tour,  en  nous' servant  des  exp.-essions  de  M.  de 
Lacliarière,  «  la  situation  de  cette  île.  »  Nos  lecteurs  auront 
sans  doute  autant  de  pciue  que  nous  à  comprendre  <oui- 
ment  il  est  possible  de  dénaturer  à  ce  point  les  faits,  et  de 
lépandre  ainsi  à  pleines  mains  la  calomnie  et  le  mensonge  ; 
nous  n'accusons  pas,  nous  le  répétons,  M.  de  Lacliarière, 
mais  nous  le  plaignons  d'avoir  été  si  mal  informé.  Nous 
aimons  à  croire  qu'il  est  homme  d'Iiomieur,  et,  si  sa  bro- 
chure, comme  on  nous  l'assure,  a  été  distribuée  à  tous  les 
membres  de  la  Chambre  des  Députés ,  il  sei'a  de  son  devoir, 
après  qu'il  aura  été  forcé  de  reconnaître  qu'il  s'est  trompé  , 
de  rectifier  les  faits  qu'il  a  avancés ,  dans  un  nouvel 
écrit ,  auquel  il  importera  de  donner  la  même  publicité  ,  et 
d'effacer  ainsi  les  odieuses  imputations  qu'il  a  dirigées 
contre  le  caractère  d'hommes  irréprochables,  qui  méritent 
l'admiration  ,  et  non  pas  le  mépris.  Nous  consacrerons  un 
prochain  article  à  l'histoire  de  la  révolution  morale  d'Ota- 
hiti  ;  il  y  trouvera  des  matériaux  nombreux  pour  la  rétrac- 
talion  que  nous  lui  demandons  de  f;«ii-e. 

li  nous  reste  à  dire  un  mot  du  titie  de  la  brochure  de 
M.  de  Lacharière.  Ce  litre  nous  avait  fait  supposer  que 
l'auteur  s'occupait  surtout  de  la  colonisation  d'Alger  ;  mais 
celte  question  n'y  est  traitée  qu'en  passant.  Elle  n'est  qu'un 
prétexte,  et  doit  seulement  servir  de  passeport  à  ce  que 
M.  de  Lacharière  avait  à  cœur  de  dire  sur  les  affaires  de  da 
Martinique  et  delà  Guadeloupe. 


L'EXISTENCE  DU  MAL. 

PIŒM1EH    ARTICLE. 

L'exi'^lencc  du  mal  moral  dans  le  monde  a  été  reconnue 
dans  tous  les  temps  par  tout  ce  qu'il  y  a  eu  d'hommes 
observateurs  et  sérieux.  Ijong-lcmps  avant  Jésus-Ciirist , 
les  sages  de  la  Grèce  et  de  Rome  avaient  parlé  de  la  cor- 
iTjplion  de  la  nature  humaine  en  termes  formels  ,  et  l'on 
trouve  sur  ce  point  dans  leurs  ouvrages  des  confessions 
qui  scandaliseraient  beaucoup  de  personnes  ,  si,  au  lieu  de 
les  rencontrer  dans  les  écrits  d'un  Cicéron  ,  d'un  Âristote 
ou  d'unSocrate,  elles  les  lisaient  dans  la  Bible.  Le  pre- 
miei',  par  exemple  ,  a  dit  que  l'homme  «  était  entraîné 
»  par  un  penchant  irrésistible  à  faire  ce  que  la  loi  lui 
»  défend  ,  et  que  la  race  humaine  tout  entière  était  cor- 
»  rompue.  »  Un  autro  a  confesse  que  personne  ne  naissait 
sans  défaut,  et  que  celui-là  le  était  plus  vertueux  ,  qui  avait 
le  moins  de  vices,  et  le  prince  des  philosophes  a  soutenu 
que  les  enfacs  eux-mêmes  n'élaîent  pas  naturellement 
bons. 

Au  reste,  ce  fait  qui  n'a  point  échappé  à  l'attention  des 
payens ,  quoique  prives  du  flambeau  de  la  révélation , 
frappe  encore  aujourd'hui  ,  et  des  hommes  qui  croiraient 
faire  injure  à  l'humanité,  en  la  considérant  comme  déchue 
d'an  état  prinailif  d'innocence ,  se  surprennent  quelquefois 
à  faire  d'étranges  aveux  sous  ce  rapport.  Ou  n'entend 
partout  que  des  plaintes  sur  la  corruption  du  siècle.  Cha- 
cun sait  fort  bien  dire  ,  dans  l'occasion  ,  qu'il  n'v  a  rien 
de  plus  rare  parmi  les  hommes  que  la  bonne  foi  et  la 
sincérité  ,  et  que  l'intérêt,  l'égoïsmc  et  l'ambition  l'ègnent 
presque  sans  pai'tage.  En  effet,  si  l'homme  naît  bon  , 
pourquoi  ces  difficultés  que  l'on  rencontre  lorsqu'on  veut 
former  des  relations  ,  contracter  des  amitiés  ,  pourquoi  ces 
recommandations  que  l'on  doimo  ,  ces  j^récaulions  que 
l'on  prend  ,  pourquoi  tant  de  soupçons  et  d(!  défiances? 
Si  l'homme  naît  bon  ,  pourquoi  ces  systèmes  d'éducation 
qvi'  se  succèdent  les  uns  aux  autres  avec  tant  de  rapidité  , 


et  dont  les  plus  récens  accusent  d'impuissance  cl  renver- 
sent ceux  qui  ont  eu  la  vogue  avant  eux  ;  pourquoi  ces 
tristes  découvertes  dans  le  caractère ,  dès  l'âge  le  plus 
tendre  ;  pourquoi  ces  travers  de  la  jeunesse ,  pourquoi 
ces  craintes  des  parens,  lorsqu'ils  voient  Icui-s  cnfans  sur 
le  point  d'entrer  dans  le  monde  ;  pourquoi  lunt  de  tristes 
exemples  de  la  faiblesse  humaine  et  do  la  puissance  des 
passions?  Si  l'homme  est  naturellement  bon,  pourquoi 
toutes  ces  tentatives  d'améliorer  sa  condition  morale  qui , 
Quoique  faites  par  des  hommes  de  principes  souvent  très- 
aifférens ,  et  qui  mettent  en  œuvre  des  moyens  très  variés, 
témoignent  cependant  toutes  ,  que  l'humanité  n'es«%)as  ce 
qu'elle  doit  être? 

Mais  l'homme  est  si  orgueilleux  qu'il  lui  en  coûte  d'ap- 
peler le  mal ,  mal  ,  et  de  lui  donner  le  nom  de  péché  que 
la  révélaliou  divine  lui  a  appliqué.  Il  cherche  à  se  faire 
illusion  sur  sa  viaie  nature  ,  et  à  s'étourdir  sur  ses  consé- 
quences réelles.  Il  n'envisage  le  mal  que  comme  une 
faiblesse  inhérente  à  la  nature  humaine;  il  l'appelle  imper- 
fection, limitation;  il  ne  veut  y  voir  que  le  résultat  né- 
cessaire d'un  manque  de  forces  que  le  Créateur  a  refusées  à 
1  homme,  et  il  no  peut  consentir  à  y  reconnaître  une  dé- 
viation de  l'ordre,  une  Violation  de  la  loi,  un  état  de 
chute,  de  culpabilité,  le  péché  proprement  dit.  Et  c'est 
parce  que  cette  vue  du  mal ,  cette  connaissance  réelle 
du  péché  lui  manque,  qu'il  a  cherché,  dans  tous  les  temps, 
a  se  l'expliquer  d'une  manière  qui  ne  mit  pas  en  souffrance 
son  orgueil  et  qui  lui  épargnât  la  dure  nécessité  de  s'humi- 
lier et  de  se  repentir  devant  Dieu. 

Pourquoi  l'homme  est-il  ce  que  nous  le  voyons  aujour- 
d'hui? se  sont  demandé  les  philosophes  anciens.  Pourquoi 
cet  empire  qu'exercent  sur  lui  les  passions  et  celte  prépon- 
dérance de  la  chair  sur  l'esprit  ?  A  celte  question  ils  ont 
répondu  :  C'est  qu'il  n'est  pas  un  esprit  pur,  mais  un  com- 
posé d'esprit  et  de  matière.  Le  corps  ou  la  matière  s'oppose 
au  plein  développement  de  ses  facultés  ,  l'empêche  de  voir 
les  c'aoses  sous  leur  vrai  point  de  vue,  obscurcit  sa  raison. 
fausse  sou  jugement ,  c'est  seulement  lorsque ,  dégagée  de 
la  prison  du  corps  qui  la  tient  enfermée,  l'âme  pourra  s'é- 
lancer dftns  les  régions  de  la  vérité,  qu'elle  deviendra 
pure  comme  la  lumière  dont  elle  sera  entourée.  Il  ne  faut 
pas  avoir  beaucoup  réfléchi  pour  voir  que  cette  hypo- 
thèse n'explique  rien  et  qu'au  lieu  de  lever  la  difficulté  , 
elle  la  complique.  Car  si  le  péché  a  sa  source  dans  la  naturC; 
il  est  évident  que  Dieu  en  est  l'auteur ,  puisque  Dieu  est  le 
créateur  du  corps  comme  il  est  le  créateur  de  l'esprit;  la 
conséquence  est  inévitable.  Nous  ne  sommes  plus  alors  res- 
ponsables ni  coupables;  lorsque  nous  faisons  le  mal,  nous 
agissons  conformément  à  la  iiatuie  que  Dieu  nous  a  donnée  ; 
nous  ne  sommes  autre  chose  que  ce  qu'il  nous  a  fiil  être. 
Voyez  les  épouvantables  conséquences  de  celte  doctrine 
pour  la  morale  :  une  fois  qu'on  nie  la  responsabilité  de 
l'homme,  on  nio  tout.  Ce  système  d'ailleurs  est  loin  de  ren- 
dre raison  des  faits.  S'il  est  des  vices  qui  para  sscnt  avoir 
leur  siège  dans  l'organisation  physique,  tels,  par  exemple  , 
que  la  colère  ,  à  laquelle  sont  plus  particulièrement  sujets 
les  têmpéramens  sanguins,  la  sensualité  pour  laquelle  ont 
plus  de  penchant  les  individus  chez  lesquels  il  y  a  suia- 
bondance  d'humeurs ,  il  est  d'autres  passioi:s  ,  Icllc 
que  l'égoïsmc,  l'orgueil,  la  jalousie,  que  l'on  no  peut 
point  mettre  sur  le  compte  du  tempérament  et  qui  doivent 
être  imputées  à  l'âme  comme  naissant  eu  elle  et  se  dévelop 
pant  en  elle.  D'ailleurs  ,  quelle  singulière  idée  ,  que  d'é- 
tablir ainsi  eu  nous  une  sorte  d'antagonisme  natn.rel.' 
L'homme  ne  forme-t-il  pas  un  tout,  une  seule  ot  même 
individualité  et  lui  esl-il  permis,  dans  tel  ou  tel  cas  donné,  de 
renier  l'une  des  parties  de  lui-même  pour  se  détliarger  de 
la  responsabilité  des  actes  qu'il  a  commis  ?  Et  remarque;, 
que,  dans  l'opinion  que  nous  comballons  ,  on  est  olligé  d-- 
convenir,  à  la  vue  dés  faits,  que  c'est  lo  corps,  c'est-à-dire  lu 
partie  la  plus  faible  el  la  moins  excellente  ,  qui  a  obtenu 
l'empire  sur  l'âme  ,  la  partie  de  nous  mêmes  ,  incompara- 
blement la  plus  forte  et  la  plus  excellente.  Qui  no  reconnaî 
trait  ici  un  désordre,  une  dépravation  morale  et  non  pa-.- 
snilcinetil  un  résultat  naturel  de  l'œuv  re  du  Ciéatour?' 
.Si  l'on  en  croit  une  autre  classe  de  moralistes;  c'est  <i 
'   h  mauvaise  éducation  que  les  hommes  donncutet  rcçoiv-c 


Jlfii^ 


182 


LE  SEMEUR. 


.H  non  pas  dans  la  m  itière  ,  que  gît  la  cause  de  leur- corrup- 
tion, î/iiomine  naît  bon  ,  a-t-on  répété  dans  le  siècle  dCi- 
tiier,  sur  lautoiiti'  il'ini  écrivain  célèbre ,  et  si  l'on  pouviiit 
])arvcnir  à  lui  donner  une  éducation  parfaite,  il  dcmeurc- 
i  ait  toute  sa  vie  tel  C[n'il  était  en  sortant  des  mains  du  Ciéa- 
leur.  Mais  avouez  d'abord  ,  qu'd  est  pins  qu'étonnant  que  , 
depuis  six  mille  ans  bicnlôl  ,  qu'on  s'occupe  d'éducation 
dans  le  monde,  on  n'ait  point  encore  réussi  à  couso.rver  à 
l'Iiorame  celte  pureté  oiif;ifielle  qu'il  n'a  point  perdue, 
au  dire  de  l'auteur  d'Emde  et  de  son  école.  Car  que  le  plus 
jpand  nombre  des  instituteurs  et  des  pères  et  mères  se 
fussent  trompés  dans  la  méthode  «m'ils  ont  employée  pour 
l'orrner  le  creur  et  l'espi  it  de  leurs  élèves  et  de  leurs  eufaus, 
tcla  sera. t encore  concevable;  mais  que  tous,  saiis  exception 
«■t  maljTré  les  expériences  de  Icuis  devanciers,  aient  échoue 
dans  cette  entreprise  ,'  et  qu'à  travers  tant  de  gcnérat.ons , 
après  tant  d'efforts  ,  l'histoire  ne  nous  offre  pas  un  ^seul 
excinplc  ,  à  l'exception  de  la  vie  de  Jésus-Chnsl ,  d'un  ; 
vertu  pure  et  sans  tache,  voilà  qui  est  incompréheusiblo  , 
si  l'on  admet  que  nous  naissons  naturellement  bons,  et 
qu'il  s'agit  moins  dans  l'éducation  qu'on  nous  donne  de 
nous  corriger  des  défaits  que  nous  apportons  avec  nous  au 
monde  que  de  nous  conservei-  notre  innocence  héréditaire. 

Il  faut  être  juste  cependant  et  se  garder  d'exagération  ; 
nous  convenons  qu'une  bonne  éducation  a  pour  effet  oi- 
ilinaire  d'en  affaiblir  la  force  et  d'en  empêcher  l'explosion 
au-dehors;  mais  le  mal  existe  avant  toute  éducation,  et 
])our  s'en  conv:iincre  il  n'est  besoin  que  d'observer  attenti- 
vement l'enfant  qui  n'a  pas  encore  subi  l'influence  d'un 
système  d'éducation  (piclcon  |ue  ,  et  qui  n'a  point  pu  réflé- 
chir sur  la  bonté  ou  sur  les  vices  de  la  méthode  employée  a 
son  égard;  or  nous  disons  que  cet  enhint  révélera  aux 
veux  de  l'observateur  même  le  plus  superficiel ,  des  dis- 
positions à  la  colère,  à  la  dissimulation  ,  au  mensonge  ,  non 
pour  avoirapcrçu  cesdéfiuls  dans  ses  pareiis  et  parce  qu'un 
esprit  d'imitation  le  porte  à  les  copier  ,  mais  parce  qu'il  est 
entraîné  au  mal  par  un  penchant  qui  lui  est  naturel.  Dais 
tous  les  cas  ,  l'éducation  considérée  dans  la  question  de 
l'existence  du  mal  n'est  en  dernière  analyse  qu'un  effet  et 
non  pas  une  cause  ;  car  l'on  sera  toujours  en  droit  de  de- 
mander aux  partisans  de  ce  système,  d'où  vient  que  tous  les 
hommes  ont  donné  ou  ont  reçu  une  mauvaise  éducation  , 
et  ils  seront  forcés  de  convenir  que  cela  même  est  une 
preuve  incontestable  de  la  misère  cle4'homme. 

On  est  autorisé  à  faire  la  môme  réponse  à  ceux  qui  diseot 
que  nous  nous  corrompons  par  les  mauvais  exemples  que 
nous  avons  sous  les  yeux;  car  si  l'homme  est  bon,  pourquoi 
donnet-il  un  exemple  qu'il  est  dangereux  d'imiter,  ou 
pourquoi  se  laisse  t  il  gagner  par  la  pernicieuse  iiiHuence 
du  mal  qu'il  voit  dans  les  aulresPOn  dira  sans  doute:  c'est 
parceque  doué  d'un  malheureux  esprit  d'imitation  et  en- 
traîné par  la  séduction  du  spectacle  de  la  société  au  milieu 
de  laquelle  il  vit ,  il  n'a  plus  la  force  maintenant  de  résister 
au  torrent  et  de  reconquérir  son  innocence.  Eh  bien  !  c'est 
précisément  cette  propension  à  s'abandonner  à  des  impres- 
sions mauvaises,  que  nous  appelons  penchant  au  mal,  et  nous 
soutenons  que  la  vue  du  vice  ou  de  la  mondanité,  aurait  peu 
de  prise  sur  nous  ,  si  notre  cœur  était  pur.  Mais  je  suppose 
qu'on  vous  accordât  que  l'homme  ne  se  détéiioie  plus  au- 
jourd'hui que  par  le  commerce  de  ses  semblables,  que  ga- 
gneriez-vous  à  cette  concession?  En  remontant  de  chaînons 
en  chaînons,  de  nos  contemporains  à  leurs  pères  et  de  ceux-ci 
à  leurs  devanciers,  ne  faut-il  pas  arriver  enfin  à  un  premier 
homme  qui  a  donné  le  mauvais  exemple,  et  ce  premier 
homme  était  et  ne  pouvait  être  que  corrompu. 

Ces  opinions  touchant  l'origine  du  mal  étaient  trop  peu 
satisfaisantes  ;  aussi  a-l-on  eu  recours  dans  noire  siècle  à  une 
autre  explication.  On  a  dit  :  L'homme  est  un  être  borné, 
et  un  être  borné  est  nécessairement  impaifait  ;  or,  de  l'im- 
perfection dans  sa  faculté  de  connaître,  dans  sa  faculté  de 
vouloir  ,  dans  sa  faculté  d'aimer  ,  résulte  l'erreur  et  de  l'er- 
reur le  mal.  Ce  raisonnement  a  quelque  chose  de  spécieux; 
mais  en  y  réfléchissant  un  peu,  on  reconnaît  qu'il  n'est  pas  aussi 
solide  qu'il  le  paraît  d'abord.  Que  l'homme  soit  un  être  impar- 
fait, c'est  ce  que  nous  accordons  sans  peine;  mais  que,  parce 
qu'il  est  imparfait,  il  soit  nécessairement  sujet  à faiie  le  mal, 
t'est  ce  que  nous  nions  ;  il  y  a  tout  un  abîme  entre  ces  deux 


idées  ,  imperfection  et  corruption.  Tout  être  qui  n'est  pas 
Dieu  est  imparfait  ;  mais  tout  être  qui  n'est  pas  Dieu  ,  n'est 
pas  mauv;iis  pir  cela  seulement  qu'il  n'est  pas  Dieu.  Dans 
l'inipcrfeclion  des  êtres  finis,  il  y  a  une  perfection  relative, 
et  cette  pi'i  f'eclion  consiste  pour  eux  à  demeurer  dans  l'or- 
die  et  à  remplir  la  destination  pour  laquelle  ils  ont  été 
créés.  Ainsi  ,  par  exemple,  les  anges  qui,  r.onsidirés  par 
rapporta  l'Jure  infini  qui  les  a  appelés  à  l'existence,  sont 
imparfaits,  imparfaits  en  connaissance,  imparfaits  en  amour 
et  imparfaits  en  justice  ,  sont  cependant  sans  péché,  parce 
qu'ils  aiment  leur  Créateur  de  toute  la  puissance  d'amour 
qu'il  leur  a  donnée  ,  et  qu'ils  accomplissent  de  la  volonté 
divine  tout  ce  que  Dieu  leur  en  a  donné  à  accomplir  ; 
d'après  ce  principe,  on  j)ourraiL  concevoir  l'homme,  qui  est 
moins  paitait  que  l'ange  sous  une  foule  de  rapports,  aimant 
Dieu  moins  que  lui  et  possédant  un  degré  de.  perfection 
moins  élevé  que  le  sien  ,  et  pourtant  l'aimant  de  toute  sa 
puissance  d'affection  ,  comme  il  le  lui  demande  ,  et  ne  se 
rendant  pjint  coupable  d'infidélité  envers  son  suprême 
législateur.  Car  être  imparfait,  c'est  posséder  des  qualités 
moins  émineiitesqu'une  autre  créature  placée  plus  haut  que 
nous  dans  l'échelle  des  êtres,  tandis  qu'être  pécheur,  c'est 
violer  les  rapports  qui  existent  entre  le  ( aéateur  et  la  créa- 
ture ,  c'est  sortir  de  la  voie  des  commandemens  de  Dieu. 
Je  vais  chercher  à  rendre  celte  vérité  plus  sensible  encore 
par  des  exemples.  Vous  voyez  devant  vous  beaucoup  de 
bien  à  faire;  vous  voudriez  étendre  votre  charité  à  des  mil- 
lions d'individus;  luiiis  vojsvous  trouvez  arrêté  dans  l'exé- 
rutioii  de  vos  pieux  projets,  parce  que  vous  manquez,  soil 
des  forces  physiques  ,  soit  des  moyens  matériels ,  soit  môme 
des  capacités  nécessaires  pour  cela  ;  c'est  chez  vous  imper- 
fection ,  1  imitation  ,  impuissante.  Vous  êtes  spectateur  des 
désordres  d'un  homme  plongé  dans  le  vice  ,  vous  êtes  per- 
suadé que  par  sa  conduite  il  se  rend  malheureux  et  criminel, 
Cl  vous  vous  sentez  un  ardent  désir  de  le  retirer  de  l'abîme 
où  il  s'enfonce  toujours  plus  profondément  ;  mais  vous 
n'avez  pas  prise  sur  son  âme  ;  mais  il  n'est  pas  dans  votre 
pouvoir  de  vous  rendre  maître  de  sa  volonté-;  encore  ici , 
c'est  chez  vous  imperfection,  limitation,  impuissance.  D'un 
autre  côté  ,  vous  sacrifiez  le  devoir  ,  Je  devo  r  impéiieux  , 
obligatoire,  à  un  intérêt  quelconque;  vous  écoutez  vos 
passions  plutôt  que  la  voix  de  Dieu  ;  vous  haïssez  quand  it 
faudrait  aimer  ;  vous  vous  laissez  aller  à  un  sentiment  rc- 
prchensible,  à  nu  mouvement  coupable  ;  ce  n'ist  plus  alors 
imperfection  seulement;  c'est  violation  de  la  loi  divine  , 
c'est  désordre,  c'est  mal ,  c'est  péché. 

Faites  bien  attention  à  ce  que  D.eu  demande  de  nous  ; 
ce  n'est  pas  un  degré  de  sainteté  que  nous  refuse  la  nature 
((ne  ii.ous  tenons  de  lui  ;  ce  n'est  ni  l'amour  dos  anges,  ni 
la  justice  des  archanges;  ce  qu'il  exige  de  nous  par  si 
loi,  c'est  ce  qui  est  souverainement  juste  et  raisonnable; 
c'est  ce  c[ue  nous-mêmes  ,  si  nous  possédions  encore  notre 
innocence  primitive,  nou;,  trouverions  tout  naturel ,  très- 
facile  et  infiniment  doux.  11  nous  commande  de  l'aimer , 
lui  ,  notre  créateur  et  notre  suprême  bienfaiteur  ,  de  tout 
noire  cœur,  de  toute  notre  dîne  et  de  toute  notre  pensée  ,  et 
notre  prochain  comme  nous  mêmes.  V.I  maintenant ,  si 
nous  ne  jiouvons  pas  même  cela,  si  cet  amour  est  étranger 
à  notre  cœur  ,  si  nous  ne  nous  sentons  aucune  disposition 
iiaturcîlle  pour  ce  culte  spirituel  qui  p'ut  seul  être  agréable 
.à  D.eu,  SI ,  pour  obéir,  nous  sommes  obligés  de  faire  des 
efforts  sur  nous-mêmes  et  de  lutler  continuellement 
contre  la  puissance  de  nos  passions,  c'est  la  preuve  que 
le  principe  charnel  a  pris  le  dessus  sur  le  principe  spiri- 
tuel ,  que  le  moi  a  remplacé  l'amour ,  que  l'intérêt  est- 
plus  fort  que  le  devoir ,  que  l'affection  pour  les  créatures 
et  les  choses  visibles  domine  à  l'exclusion  de  l'amour  sans 
bornes  qui  est  dû  au  Créateur;  or,  c'est  précisément  ce 
penchant  au  mal,  ce  principe  de  corruption,  qu'aucun 
liomme  sérieux  et  de  bonne  foi  ne  saurait  méconnaître, 
qu'il  s'agit  d'expliquer. 

N'est-il  pas  évident  que  les  différens  systèmes  que  nous 
venons  de  passer  en  revue  ne  donnent  pas  de  solution  sa- 
tisfaisante de  celte  difficulté?  Or  si  vous  rejelez  la  révéla- 
tion,  ne  voyant  en  vous  cpie  désordre  et  hors  de  vous  que 
contradiction,  il  vous  faut,  pour  être  conséquent  avec 
vous  môme  ^  ou  vous  jeter  dans  le  scepticisme  et  nier  Dieu  , 


LE  SEMEUR. 


185 


la  providence  ,  la  conscience,  rinimoitalité,  ou  bien  ,cc  qui 
est  à  peu  près  la  nu'ini^  chose,  croire  ;i  la  plus  palpable  des 
absurdités  ,  savoir,  (|iie  l'Hlic  souverainement  bon  ,  est  l'au- 
teur du  mal,  que  l'impur  est  procé  éde  l'Etre  infiniment 
pur,  cl  que  le  Dieu  qui  aime  l'ordre,  paice  qu'il  aime  la 
sainteté  et  la  justice,  a  créé  le  désordre.  Voilà, disciples  de 
la  raison,  la  dernière  couséquencc  à  laquelle  vous  êtes ,  de 
toute  nei  essitc  ,  forcés  d'arriver. 

Après  a'  -vv  ainsi  établi  (pie  les  explications  que  la  phi- 
losophie e'.-aie  de  donner  de  \'t  \istcnce  du  mal  sont  insou- 
tenables ,  11  >ii-!  montrerons  ,  dMs  un  second  article  ,  ce  que 
^a  Bible  nou?  enseijjnc  sur  ce  fait. 


RELIGIOIV  DE  L'mDOSTAI\. 

DEUXIEME    ARTICLE. 

Aux  œuvres  surrérogatoircs  dont  nous  avons  cité  quelques 
exemples  dans  notre  premier  article.  ,  nous  devons  ajouter 
un  grand  nombre  de  mortilicatioiis  les  unes  plus  exliaordi- 
naires  que  les  autres,  et  dont  plusieurs  se  terminent  même 
par  le  suicide. 

«  Que  l'anachorète  ,  dit  le  Code  de  Manon  (i) ,  se  roule 
sur  la  terre  ,  ou  qu'il  se  tienne  sur  la  pointe  des  pieds  du- 
rant toute  la  journée;  que  dans  les  chaleurs  de  l'été,  il 
s'entoure  de  cmcj  feux;  <pie  d.ins  la  saison  des  pluies,  il 
s'expose  sans  abri  aux  nuages  ;  que  dnus  la  saison  froide  ,  il 
porte  des  vétcmens  humides  ,  et  qu'il  augmente  graduelle- 
inentccs  pénitences,  qu'il  s'iiillige  dj^s  mortifications  de  plus 
en  plus  terribles,  et  cju'il  dessèche  ainsi  son  enveloppe  cor- 
porelle. » 

Le  Ram  lyana  et  le  Mahabhaiata  abondent  en  exemples  de 
ce  terrible  t^pas.  M.  Bochiiiger ,  dont  nous  couliuuous  à 
suivre  le  travail,  eu  cite  plusieurs.  Visvaniitra,  le  grand 
pénitent,  tient  les  bras  étendus  sans  support  ,  restant  im- 
mobile à  la  même  place;  il  s'entoure  de  cinq  feux  jour  et 
uuit  pendant  l'ardeur  de  l'été.  Dans  la  saison  pluvieuse  ,  il 
concbe  eu  plein  air;  pendant  la  saison  froide,  il  se  lient 
•  laus  l'eau. 

On  sait  que  de  nos  jours  on  voit  encore  des  mortifications 
d'un  genre  tout  aussi  pénible  et  non  moins  singulier  que 
celle-ci.  On  voit  des  péniteus  faire  vœu  de  rester  dans  telle 
ou  telle  position  pendant  un  temps  considéiable.Le  suicide 
par  ce  moyeu  ou  par  tout  autre  pratique  propre  à  épuiser 
les  forces,  mais  surtout  la  mort  par  le  feu,  élaient  eu  usage 
iteii  honneur  dans  les  anciens  temps.  ()ui  ne  sait  également 
combien  de  malheureux  se  font  écraser  sous  le  char  colossal 
de  Jaggeriiaut. 

Ces  mortifications  n'ont  pas  seulement  pour  but  de  solder 
le  compte  des  péchés,  mais  on  espère  encore  par  elles  forcer 
les  dieux  à  accorder  des  grâce»  extraordinaires ,  soit  dans 
>;ette  vie,  soit  dans  la  vie  à  venir.  Or,  il  n'est  pas  sans  intérêt 
de  savoir  que  ces  dieux  sont  eu  ef.'et  si  peu  disposés  à  accor- 
der leurs  grâces,  qu'ils  n'épargnent  méinc  rien  pour  empê- 
cher les  péniteus  de  s'acquérir  des  mérites  surrérogatoires 
à  leurs  yeux;  ils  emploient  à  les  en  delourner  toutes  sortes 
de  séductions.  C'est  une  véritable  rivalité  entre  ces  divini- 
tés de  basse  mythologie  et  les  mortels  qui  portent  leurs  vœax 
jusqa'à  conquérir  leurs  privilèges. 

«  Dans  l'ensemble  du  système  religieux  que  nous  venons 
d'exposer,  dit  M.  Bochinger  ,  l'unique  motif  présente  ii 
l'homme  pour  l'accomplissenieut  de  ses  devoirs  c'est  l'inté- 
rêt, c'est  la  crainte  d'un  châtiment  d'un  côté  et  l'espoir  des 
récompenses  de  l'autre.  Le  péché  et  la  vertu  ne  sont  estimes 
que  d'après  l'œuvre  extérieure;  on  n'a  aucun  égard  à  la 
plus  ou  moins  grande  pureté  de  riiueution  :  il  eu  est  de 
même  de  l'expiation  des  péchés;  la  religion  devient  une  es-, 
pèce  de  calcul;  la  somme  des  mérites  est  déduite  de  la  som- 
me des  fautes,  et  le  i estant  de  celles-ci  est  expié  dans  les 
lourmeiis  de  l'enfer.  S'il  y  a  excédent  de  méi  ites,  l'âme  passe 
au  paradis  d'India  et ,  après  que  le  temps  des  récompenses 
et  des  cl.âtiinens  expire,  l'homme  ren;  îl  sous  des  conditions 

(i)  C'est  par  erreur  qiit  ce  nom  a  ('ti:  écrit  Menou  djns  notre  lierDier 
numéro; 


plus  ou  mains  avantageuses  ,  selon  les  dispositions  que  sou 
âme  avait  précédemment  conlraitées.  Le  but  auquel  tend 
tout  le  système  est  évidemmenl  de  maintenir  le  culte  exté- 
rieur et  les  iiistitutionsciviles  etpolitiques  qui  s'y  rattachent. 
S'il  n'y  a  rien  là  qui  se  ressente  de  la  vie  coiitcmp!  itive  ,  on 
voit  pourtant  dans  les  œuvres  d'expiation,  et  surtout  dans 
les  mortifications,  des  traces  de  la  vie  iiscétique  et  soli- 
taire, dont  les  principes  fondamentaux  se  trouvent  dans  les 
doctrines  mysti([ues  du  système  du  Vedanta.    » 

C'est  cette  théologie  savante  qui  va  m  untenant  nous  oc- 
cuper. Nous  y  reconnaîtrons  la  corruption  du  monothéisme 
primitif  qui  fut  le  dogme  des  premiers  âges  de  l'espèce  hu- 
maine avant  que  l'orgueil  d'une  raison  ,  f[iii  ne  sait  ni  se 
renfermer  dans  son  domaine,  ni  s'éclairer  à  la  lumière  de  la 
raison  souveraine  ,  eut  porté  atteinte  à  la  sublime  simplicité 
delà  religion  patriarcliale. 

D'après  le  Vedanta,  corps  de  doctrine  fondé  sur  lés  Upa- 
niscliadas ,  il  u'existe  réellement  qu'un  seul  Etre  qui  a  la 
cause  de  son  existence  en  lui-même  de  tonte  éternité.  Il  e^st 
appelé  Swayambhu,  ou  aussi  Bialima  (i).  Gel  être  est  là 
cause  créatrice  et  niatcrielle  de  ce  monde  ;  créateur  et  créa- 
tion, moteur  et  matière  mise  en  mouvement,  tout  émane 
de  lui ,  tout  est  lui,  tout  rentre  en  lui  :  ainsi  que  Its  plantes 
surgissent  de  la  terre  pour  y  retourner,  de  môme  aussi  l'u- 
nivers émane  de  l'ebscuce  divine,  subsiste  en  elle  et  y  re- 
tourne. 

Si  les  créatures  s'attribuent  une  existence  individuelle 
hors  de  la  divin  té,  c'est  l'efrét  d'une  illusion  ou  d'une  puis- 
sance magique  par  laquelle  Dieu  lui-même  captive  leurs  sens. 
Dieu  est  la  cause  immédiate  de  tous  les  cliangemens  sans 
qu'il  eu  soit  jamais  af/ecté.  L'univers  n'est  qu'un  jeu  im- 
mense qui  se  passe  dans  l'esprit  suprême  par  des  raisons  in- 
compréhensibles. Co  dieu-univers,  a  la  fois  esprit  et  matièie, 
que  le  siint-simonisme  vient  de  transporter  en  France  à 
peu  près  tel  qu'il  l'a  trouvé  dans  l'Inde,  ce  dieu  rappelle  par 
son  caractère  tout  ce  que  l'esprit  humain  égaré  hors  de  son 
champ  d'investigation  peut  concevoir  et  réunir  d'idées  fan- 
tastiques etcontradictoires.  Ceux  qui  l'imaginèrent  lui  firent 
une  existence  tour  i  tourai  tive  et  contemplative;  ils  suppo- 
sèrent qu'il  passait  alternativement  par  des  périodes  de  con- 
ccntraiion  en  lui  même  et  par  des  périodes  d'expansion, 
dans  lesquelles  il  st-  manifestait  par  les  merveilles  de  la  créa- 
tion. Ces  périodes  furent  appelées  les  jours  et  les  nuits  de- 
Brahma.  Un  jour  de  cet  être  est  égal  à  plus  de  quatre  mil- 
liards de  nos  années.  Pour  lendre  compte  de  l'alliance  de 
l'invariabilité  et  de  l'inaltei  abilité  à  la  variabilité  dans  le 
caractère  de  leur  dieu,  les  Vedaiitins  distinguèrent  en  lui  une 
nature  suj)érieure  et  une  nature  inférieure.  Beaucoup  de 
snbtibtés  métaphysiques  viennent  conipliquar  cette  théo- 
logie, et  répondre  aux  difficultés  que  soulève  en  foule  la  ré- 
union de  l'esprit  et  de  la  matière  en  Dieu.  C'est  ainsi  que 
la  nature  et  l'esprit  sont  séparés  l'uu  de  l'autre;  de  sorte  que 
l'on  en  vient  à  distinguer,  après  n'en  avoir  fait  qu'un  seul 
être,  le  inonde  des  choses  visibles  et  les  forces  qui  le  régis- 
sent, de  l'esprit,  principe  immatériel,  doué  de  la  faculté 
d'observer,  de  contempler  la  nature,  de  jouir  de  ses  phéno- 
mènes et  doses  rc\olnlions,  mais  sans  avoir  dinHuence  sur 
elle.  La  force  de  création  appartient  à  la  nature  elle-même, 
qui  est  un  immense  organisme,  composé,  non-seulement 
de  la  matière,  mais  encore  des  forces  et  des  lois  qui  doivent 
viv^ifier  et  régler  ce  grand  corps  ;  elle  a  jusqu'à  sou  intelli- 
gence propre  et  a  la  conscience  d'elle-même,  sou  moi. 

On  voit  que  les  Védantins  ont  su  réunir  dans  leur  con- 
ception de  Dieu ,  de  cpioi  répondre  à  toutes  les  sectes 
philosophiques  :  aux  Epicuriens,  par  leurs  idées  sur  la 
nature  et  par  le  rôle  impassible  qu'ils  attribuent  à  1  esprit; 
aux  platoniciens  ,  par  leur  spiritualisme  panthéistique;  aux 
dualistes,  par  leur  distinction  des  deux  natures  de  Dieu;  en 
cesensdouc,  ils  sont  bien  autrement  complets  que  les  pan- 
théistes de  l'occident.  Les  Chrétiens  seuls  ont  peine  à  re- 
trouver, au  milieu  de  ce  cahos  scientifique  ,  quelques  traits 
défigurés  du  Dieu  d'Abraham.  Mais  ces  traits  presqu'effa- 
ces  leur  sont  encore  précieux  coumaede  nouveaux  témoigna- 
ges de  la  vérité  de  leur  histoire  sainte. 

(i)  Cs  nom  est  alors  neuli'«,  el  se  illsliiigue  por  là  Ju  nom  ma  culln  du 
dieu  iuféri>-ur  Brahma. 


iSti 


LE  SE  M  Et)  R. 


MIM^  J  11 — a-jinM 


C'est  aux  Védanli.is  que  les  Grecs  cuipiuntèrcnt  l'idée 
que  l'homme  est  en  petit  ce  que  l'univers  entier  ou  l'Être 
suprême  est  en  gràwd.  D'après  cette  doctrine,  il  faut  aussi 
distinguer  eu  nous'  une  nature  supérieure  et  une  uatuie 
inférieure.  La  première  cstràrae,  aUna:  elle  n'est  pas  dis- 
tincte de  l'àme  universelle,  car  il  n'y  a  qu'une  seule  âme 
pour  tous  les  êtres.  L'âme  de  l'hoirime  a  donc  tous  les 
attributs  de  la  nature  supérieure  de  Dieu  :  éternité,  incor- 
ruptibilité ,  science  et  puissance  infinie;  mais  par  suite  de 
rUlusion  produite  par  Dieu  ntéme,  elle  n'a  pas  lacon- 
sciencedesa  divinité,  se  trouvant  enfermée  dans  une  enve- 
loppe matérielle  qui  constitue  la  nature  inférieure  de 
l'homme  et  qui  devient  la  cause  de  tous  les  péchés  et  de 
toutes  les  souffrances.  Le  principe  divin  de  l'àme  se  trouve 
enveloppé  et  contenu  par  les  principes  plus  ou  moins {Jros- 
siers  qui  composent  la  nature.  Il  y  a  d'abord  le  corps  pro- 
prement dit,  ou  l'enveloppe  extérieure,  composée,  comme 
le  reste  de  la  création  ,  des  cinq  élémens  admis  par  le  Ve- 
danta  ,  la  terre,  l'eau  ,  le  feu  ,  l'air  et  l'éther.  Ce  corps  est 
luupi  de  cuiq  sens  dont  chacun  répond  à  l'un  de  ces  élé- 
mens. Sous  cette  première  enveloppe  s'en  trouve  une 
seconde,  subtile,  infiniment  petite  et  imperceptible  aux  sens, 
intermédiaire  entre  l'àme  et  le  corps  grossier  ;  il  est  le  siège 
du  manas,  du  bouddhi  et  de  l'ahankara,  c'est-à-dire,  des 
facultés  intellectuelles;  il  accompagne  l'âme  dans  toutes 
ses  transmigrations ,  et  ne  la  t£uitte  que  lors  de  la  délivrance 
complète,  lorsqu'elle  est  absorbée  dans  l'âme  universelle. 
C'est,  revêtue  de  ce  corps  subtil,  que  l'àme  reçoit,  après  la 
mort,  le  prix  de  ses  œuvres,  soit  dans  le  paradis  d'Indra, 
soit  dans  la  sombre  demeure  de  Yania ,  et  le  temps  des  pu- 
nitions ou  des  récompenses  étant  expiré  ,  ce  corps  ,  passant 
par  une  nouvelle  naissance,  s'allie  avec  un  corps  plus  gros- 
sier ,  dont  la  natuie  dépend  des  inclinations  et  des  dispo- 
sitions  précédemment   contractées    par  l'âme. 

Parmi  les  rapprochemens  ausf[uels  peut  donner  lieu  l'his- 
toire des  croyances  qui  composent  le  brahmanisme,  il  eu 
est  un  à  faire  entre  ce  système  religieux  et  le  pharisaïsme. 
Ceux  d'entre  les  juifs  qui  s'étaient  revêtus  de  ce  faux  man- 
teau de  sainteté, croyaient,  comme  les  sectateurs  de  Brahma, 
que  les  infirmités  coiporclles  étaient  la  punition  dos  péchés 
commis  dans  une  existence  aiitérieme  par  celui  qui  en  était 
atteint.  C'est  évidemment  celte  idée  superstitieuse  intro- 
duite en  Judée  qui  porta  les  disciples  de  Jésus-Christ  à  lui 
demander,  au  sujet  d'un  avcuglc-né  ,  si  c'était  pour  les  pè- 
ches de  ses  parcns  ou  pour  les  siens  propres ,  que  cet  liom- 
mc  était  né  privé  de  la  vue  ;  et  Ton  ne  saurait  bien  com- 
prend rela  réponse  du  Sauveu  i,  qu'en  se  rappelant  la  croyance 
particulière  qui  dic-lait  la  ciucstion  de  ses  disciples.  Autre- 
ment comment  concevoir  que  celui  dont  la  mission  essen- 
tielle c.ln\l  A' oler  le  peclic  du  monde  ,  et  d'un  m3ijdeoù  il 
règne  sur  toute  la  race  humanie  sans  exception,  comment 
concevoir  qu'il  put  dire:  uNi  celli-ci  napëché,  ni  sonpère, 
ni  sn  mère  ?  »  Il  est  évident  qu'il  ne  voulait  que  nir;r  une 
culpabilité  antérieure  à  l'infirmité ,  et  par  conséquent  à  la 
naissance  de  l'aveugle  (Jean,  IX). 

La  nature  ,  d'après  cette  doctrine  ,  est  douée  de  trois  quali- 
tés ou  instincts  qui  se  retrouvent  dans  l'homme,  ct^  sont  la 
cause  de  ses  actions.  Ce  sont  ces  instincts  qui,  poussant  cet 
être  à  s'attacher  au  monde  extérieur  et  aux  impressions  des 
sens,  le  jettent  dans  l'illusion  qui  lui  fait  croire  que  les  créa- 
tures ont  une  existence  l'éelle  hors  de  l'Etre  suprême  ou  du 
graii'l  tout.  Après  cela,  qui  penserait  encore  .(^'il  reste 
quelque  liberté  morale  pour  cette  âme  qu'emprisonnent 
aiusi  doux  enveloppes  fournies  par  la  nature ,  et  qui  d'ail- 
leurs n'a  pas  une  existence  distincte  de  l'âme  universelle  ? 
Eh  bien  !  le  sentiment  de  cette  liberté  et  de  la  responsabi- 
hlc  quien  résulte  est  tellement  indestructible  en  nous,  que 
les  \  édantins  ont  été  obligés  de  lui  faire  une  place  dans  leur 
théologie  ii  côté  de  tous  les  dogmes  qui  la  contredisent.  Ils 
admellciit  le  mal ,  et  le  définissent  «  la  soumission  volon- 
taire de  l'âme  à  l'empire  de  la  nature  inférieure.»  Celle  dé- 
finition est  très-défectueuse  ,  sans  doute,  et  donnerait  une 
idée  fori  peu  exacte  et  fort  peu  complète  du  mal  moral  j 
îuais  à  tout  prendre  elle  vaut  encore  mieux  que  celle  des 
philosojihes  du  xix°  siècle  qui ,  donnant  un  démenti  formel 
a  la  conscience,  disent  que  le  mal  n'est  que  l'imperfection, 
qu'une  simple  indication  de  pi  ogres  à  accomplir. 


Le  Védanta,  d'accord  en  ce|a  avec  le  Christianisme ,  re- 
présente les  maux  physiques  comme  des  conséquences  du 
péché;  seulement  il  y  aurait  beaucoup  à  reclifier  dans  la 
manière  dont  cette  croyance  générale  qu'a  laissée  dans  l'Inde 
la  révélation  patriarchale,  a  été  comprise  et  développée 
par  les  théologiens  de  l'école  qui  nous  occupe.  La  cause  du 
péché  étant  pour  eux,  non  dans  l'âme  elle-même,  mais 
dans  les  qualités  que  l'homme  tient  de  sa  nature  inférieure, 
le  seul  moyen  d'échapper  au  mal  était  dès  lors  d'échapper  à 
sa  nature  physique,  et  d'absorber  SQn,.^_jue  dans  la  contem- 
plation de  l'âme  universelle.  Aussi  le-suprême  bonheur  fut- 
il  mis  à  ce  prix  ,  et  la  vie  religieuse  par  excellence  devint  la 
vie  ascétique  ou  contemplative.  Par  elle  les  Védantins  pen- 
sent arriver  à  une  délivrance  entière  et  définitive  de  leur 
âme,  qui  va  se  réunir  pour  toujours  à  Dieu  ,  et  qui  n'a  plus 
à  subir  de  transmigrations. 

Se  plaçant  au-dessus  de  la  fouie  par  leurs  ambitieuses  pré- 
tentions, les  disciples  du  Védenta  laissent  avec  dédain  àcell- 
ci  sa  religion  de  pratiques,  de  vœux ,  de  sacrifices  .  de  mor- 
tifications, quine  procure  qu'un  bonheur  en  sous-ordre  et 
passager.  «  Savoir  qu'on  est  le  Créateur  et  que  tout  est  le 
Créateur,  disent  les  Upanishidas  ,  voLlà  la  substance  du 
Véda.  Quand  on  a  ce  degré  ,  plus  de  lectures  ,  plus  d'œu- 
vres  ;  c'est  l'écorce  ,  la  paille,  l'enveloppe  ;  il  ne  tant  plus  y 
songer  quand  on  a  la  substance  et  le  grain ,  le  Créateur.  » 

Ce  dédain  pour  le  culte  du  vulgaire  ne  se  trouve-t-il  que 
dans  l'Inde?  N'entendoas-nous  pas  de  nos  jours  les  p'é- 
tendus  sages  du  siècle,  tout  entiers  a  la  contemplation  de  leurs 
propres  idées  et  à  la  confiance  vraie  ou  fausse  qu'elles  leur 
inspirent,  affirmer  qu'il  faut  laisser  le  culte  au  peuple  ,  et 
que  le  philosophe  a  d'autres  besoins ,  d'autres  relations 
avec  la  Divinité.  Eu  regard  de  certaines  pratiques  reli- 
gieuses, on  pourrait  consentir  au  dédain  de  ces  philosophes 
pour  le  culte  du  vulgaire  ;  mais  est-ce  à  dire  que  ce  qui  est 
méprisable  pour  eux,  soit  bon  pour  celui-ci? Ce  genre  d'a- 
ristocratie, qui  a  sa  racine  dans  la  misère  du  cœur  humain  , 
bien  loin  de  provenir  d'une  vraie  supériorité,  est  au  contraire 
un  signe  d'infériorité  religieuse.  Commune  aux  ascètes  de 
rindoitan,  aux  sophistes  de  la  Grèce  et  de  Rome  ,  et  aux 
sectateurs  modernes  du  culte  de  la  raison  humaine  ,  cette 
manière  de  penser  prouve  que  l'humanité  ne  doit  pas  attea- 
drc  plus  des  spéculations  philosophiques  que  des  pratiques 
de  la  superstition.  Les  masses  se  trouvent  entre  des  hommes 
qui  se  soiitfait,  pour  leur  propre  usage,  des  idées  iuintelh- 
giblcs  à  qui  ne  peut  eu  faire  une  longue  étude,  et  des  céré- 
monies qui  ne  leur  en  imposent  plus.  A  qui  auront  elles 
recours  pour  satisfaire  les  besoins  de  leurs  âmes  immor- 
telles à  mesure  qu'ils  se  réveilleront?  A  l'Evangile,  qui 
enseigne  lasagesse  aux  simples,  et  que  ni  Newton  ni  Pascal 
ne  trouvèrent  cependant  inférieur  à  leur  haute  inteUi- 
gence. 

AÎ^!VO\CES. 

RÉUNION    GÉnÉBALE    DE    LA    FAMILLE.    SéaQCOS    dcS    ItJ    Cl    31 

novembre  ;  broch,  in-8°. 
Discussions  morales,  politiques  et  religieuses  ,   qui  ont 

amené  la  séparation  qui   s'est   effectuée  ,   en    novembre 

i83i  ,  au  sein  de  la  Société  Saint-Simonienne.  V  partie. 

Mariage. — Divorce.   Br.   in-S".    R.ue  des  Saints-Pères , 

u"  26. 

L'auteur  de  ce  dernier  écrit  est  M.  Bazard.  Il  y  met  au 
grand  jour  les  causes  qui  l'ont  contraint  de  se  séparer  de  son 
collègue  Enfantin.  Ces  causes  sont  surtout  la  doctrine  de 
ce  dernier  sur  le  mariage  et  le  divorce,  doctrines  effrayan- 
tes ,  scandaleuses,  dont  la  morale  publique  suffira  à  faire 
justice,  et  que  nous  rougirions  d'exposer  ici  dans  toute  leur 
^udité.  Nous  aimons  mieux  pour  cela  renvoyer  le  lecteur 
aux  deux  brochures  dont  nous  donnons  ici  les  titres.  Si  l'au- 
torité ,  au  lieu  de  déployer  des  mesures  de  rigueur  contre 
leSaint-Simonisme,  s'était  bornée  à  répandre  à  profusion 
ces  deux  pièces  imprimées,  elle  aurait  anéanti  tout  anssiôt, 
au  lieu  de  l'accroître,  l'intérêt  du  public  pour  une  doctrine 
qu'il  est  loin  de  connaître. 

Le  Gérant.   DEHAULT. 
jfupriHienc  du  .Selligue  ,   tue  des  Jcuneui'i ,  n.    14. 


TOME  1* 


1S°  24, 


15  FEVRIER  18S2. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL  RELIGIEUX 


Politique,    Philosopîiiqiie   et   Littéraire., 


PARAISSAIVT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  cliamp  ,  c'est  le  monde. 
Mateh.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  n,  et  chez  toos  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:  i5  Cr.  pour  l'année. 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  1  fr.  pour  6  mois ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres,  paquets  et  c..,ois  d'argent,  doivent  être  affranchis. 

■1^=»— ————— —^———^i— —————— ——  — — — ^— — ^— «<— «■ 


VOY.\GES. 

ToYÀGE  DE  MM.  XoMLi:»  ET  GvTZLAFF  DANS  LE  ROYAUME 
DE  SlAM. 

La  vaste  contrée  qu'on  désigne  qufllqncfois  soiiç  le  uom 
de  Presquile  au-delà,  du  Gange  ,  que  d'initres  géographes 
ont  nommée  Inde  extérieure  ,  et  à  laquelle  Malte-lirun  a 
donné  le  nom  nouveau  A' Indo-Chine  ,  n'est  guère  connue 
que  par  ses  côtes.  L'intérieur  a  donné  lieu  à  beaucoup  de 
conjectures  qui,  pour  la  plupart,  ne  sont  pas  encore  éclair- 
cies,  tellement  que  les  uns  admettent  l'existence  de  certains 
grands  fleuves  et  de  certaines  chaînes  de  montagnes  ,  que 
d'autres  lejettent,  et  qu'on  est  encore  dans  le  doute  sur  des 
lovaumes  entiers,  qui,  d'après  des  autorités  contradictoires, 
figurent  sur  quelques  cartet  et  ne  se  trouvent  pas  sur  d'au- 
tres. Les  missionnaires  chrétiens  qui  ont  pénétré,  depuis 
quelques  années, dans  ces  régions,  ont  ajouté  à  nos  connais- 
sances sur  cette  partie  de  l'Asie,  et  c'est  a  leurs  travaux  que 
nous  devrons  sans  doute  de  long-temps  encore  les  seules 
communications  qui  nous  seront  fiiites  sur  sa  topographie 
et  sur  les  mœurs  ^e  ses  habitans.  Deux  d'entre  eux  , 
MM.  Tortilin  etGutzlaff,  viennent  défaire  un  séjour  do 
près  d'un  an  dans  le  royaume  de  Siam,  sur  lequel  nous  n'a- 
vions jusqu'ici  que  des  notions  fort  vagues;  il  ne  sera  pas 
sans  intérêt  de  présenter  quelques  détails  sur  leur  voyage  , 
dont  les  lésuluts  promettent  d'être  très-importans  pour  les 
progrès  da  Christiaiiifme. 

On  sait  qu'une  «talion  missionnaire  a  été  fondée,  en  18 19, 
dans  lu  petite  île  de  Singapore  ,  qui  est  située  au  sud  de  la 
presqu'île  de  Malacù,  et  qui  appartient  aux  Anglais.  Un  col- 
lège missionnaire  y  a  été  ouvert  en  l'èi'i;  M.  Thomsen  y 
enseigne  le  Malais ,  et  M.  Milton  le  Siamois.  On  y  a  aussi 
établi  une  imprimerie  qui  rend  de  grands  services  pour  la 
propagation  de  l'Ecriture-Saints  dans  les  langues  de  l'O- 
rient. C'est  de  cette  île  que  partirent  MM.  Tomlin  et 
Gutziaff ,  après  s'être  préparés  au  voyage  qu'ils  projetaient 
par  les  études  qui  pouvaient  le  leur  rendre  plus  facile. 
Tous  deux  ont  une  cotiraissance  approfondie  du  Cliinois; 
M.  Gutziaff  est  médecin.  Leur  principal  but  était  de  distri- 


buer \a  Bible  en  langue  chinoise  aux  Chinois  fixés  en  grand 
nombre  dans  le  royaume  de  Siam.  En  effet ,  la  Chine  elle- 
mém-î  étant  inaccessible  aux  Européens,  et  les  missionnaires 
ne  i-  >uvant  en  conséquence  y  porter  l'EcritureSainte  ,  ils 
n'on'  d'autre  ressource  pour  l'y  introduire  que  d'en  distri- 
biit»  âes  cicuiplaires  aux  habitans  de  ce  pays  qui  se  sont 
établis  dans  les  contrées  voisines ,  et  qui  ,  s'ils  retournent 
dans  leur  patrie  ,  comme  cela  est  probable  d'un  certain 
nombre  au  moins,  les  y  imporierout  avec  eux.  Si  cette  sup- 
position ne  se  réalisait  pas  ,  les  missionnaires  auraient  du 
moins  réussi  à  faire  connaître  les  Livres  Saints  aux  Chinois 
expatriés  à  qui  ils  les  remettent,  et  ce  résultat  serait  suffisant 
pour  les  encourager  à  persévérer  dans  leurs  efforts. 

MM.  Tomlin  et  Gutziaff  s'embarquèrent  à  bord  d'une 
jonque  chinoise  et  firent  en  seize  jours  la  traversée  de  Sin- 
gapore à  Paiknam,  port  situé  stir  la  rive  droite  du  fleuve 
Maiiiam.  Ils  furent  témoins  ,  pendant  le  voyage,  des  céré- 
monies idolâtres  des  gens  de  l'équipage.  La  jonque  était 
sous  l'invocation  de  Ma-cha-po ,  la  déesse  favorite  des  ma- 
rins. On  prétend  qu'a\-ant  d'être  admise  au  rang  des  dieux, 
elle  avait  été  une  simple  mortelle,  qui  se  distingua  par  son 
roulage.  La  légende  rapporte  qu'avant  vu  eu  songe  son 
frète  exposé  sur  mer  au  danger  de  périr,  elle  courut  vers 
le  rivage,  l'aperçut  en  effet  qui  luttait  avec  les  flots,  se  jeta 
à  la  nage  et  le  sauva  :  delà  son  apothéose.  On  la  représente 
sous  les  traits  d'une  femme  de  haute  taille;  son  visage  est 
très  coloré  ;  elle  est  assise  dans  un  fauteuil  ;  deux  guerriers, 
dont  l'air  est  farouche  ,  se  tiennent  à  ses  côtés ,  dans  une  at  - 
tiliide  menaçante.  Lorsque  les  matelots  voulaient  obtenir 
de  la  déesse  un  vent  favorable,  ou  la  prier  de  calmer  la  mer 
agitée,  ils  lui  offraient  des  présens.  Un  jeune  garçon  qui 
cumulait  avec  les  fonctions  de  mousse,  celles  de  barbier  et 
de  piètre,  après  s'être  à  plusieurs  reprises  prosterné  profon- 
dément vers  le  vent,  plaçait,  d'abord  sur  l;  port,  puis  de- 
vant l'image  de  la  décss2,  du  thé,  des  confitures,  du  riz, 
des  prunes  et  du  sucre  candi;  il  brûlait  aussi  des  morceaux 
de  papier  en  son  honneui'.  Le  Tae  Kong,  ou  lieutenant  de 
vaisseau,  sonnait  pendant  ce  temps  l.i  cloche  poiir  réveiiler 
les  dieux  qu'on  supposait  assoupis.  Quand  les  oriatclots  vou- 
jaicnt  remercier  les  idoles  d'avoir  exaucé  les  requêtes  qu'il» 


486 


LE  SEMEim. 


Jciii'  avaient  prccctlemmcnt  adressées,  ils  doublaient  IcuiS 
offrandes  j  lorsqu'ils  reconnurent  le  voisinage  de  la  terre  , 
ils  jetèrent  à  la  mer  d'érïormes  paquets  de  papiers  peints, 
dorés  et  découpés  avec  soin,  et  qui  auraient  suffi  pour  f.iire 
la  cliarçc  d'un  homme.  Leur  dévotion  n'était  toutefois  pas 
Lien  profonde  j  car,  tandis  que  les  uns  s'acquittaient  des 
cérémonies  du  culte  avec  une  gravité  affectée,  les  autres  en 
>  iaient  ou  jouaient  aux  cartes  d'un  air  insouciant. 

En  vain  MM.  Tomlin  et Gutzlaff  voulurent  ils  détoinncr 
leurs  compagnons  de  voyage  de  ces  folies  j  en  vain  les  rai- 
lent-ils  en  état  de  comparer  le  culte  du  vrai  Dieu  avec  le 
culte  des  idoles,  en  leur  permettant  d'assistei-,  matin  et  soir, 
à  leurs  exercices  religieux;  en  vain  leur  parlèrent-ils  de  ce 
grand  Dieu,  qui  veut  sauver  les  hommes  et  qui,  à  cet  effet, 
a  envoyé  son  Fils  Jésus-Christ  dans  le  monde  ;  ils  ne  réussi- 
rent à  produiic  sur  eux  que  de  faibles  impressions. 

Lors<ju'on  eut  jtié  l'atjcre,  un  officier  de  police,  suivi  de 
quelques  subalternes,  vint  à  bord  de  la  jonque.  Chaque 
matelot  dut  payer  trois  dollars  ;  tous  les  chinois  sont  sujets 
à  cette  capitation  ,  lorsqu'ils  passent  la  frontière  de  Siam  ; 
ceux  qui  résident  dans  le  pays  doivent  payer  cet  impôt  tous 
les  trois  ans.  L'officier  chargé  de  recevoir  la  taxe  attache 
vin  cordon  autour  du  poignet  de  ceux  qui  l'ont  acquittée;  ils 
sont  tenus  de  le  porter  pendant  tout  le  temps  de  leur  séjour, 
et  il  leur  sert  de  quittance.  M.  Gutzlaff  se  rendit  auprès  du 
gouvei'neur  pour  lui  expliquer  le  but  du  vovage  qu'il  avait 
entrepris  avec  son  ami;  il  reçut  de  lui  les  passeports  dont 
ils  avaient  besoin. 

Nos  voyageurs  remontèrent  le  fleuve  et  arrivèrent  en 
deux  jours  à  Bankok,  capitale  du  royaume,  lis  étaient  re- 
commandés à  un  marchand  anglais,  nommé  Hunter,  qui 
les  conduisit  chez  le  capitaine  du  jjoit ,  et  le  pi  la  de  les  pré- 
senter au  Phra  RIang  ou  ministre  des  affaires  étrangères. 
M.  G-utzLiff  étant  médecin  ,  son  titre  était  tout  trouvé  ; 
mais  le  capitaine  ne  sut  trop  en  quelle  qualité  il  devait  in- 
troduire IM.  Tomlin;  il  sedécida  enfin  à  le  présenlcrConime 
le  prêtre  de  51.  Iluntcr.  Le  Phra  -  Klang  est  un  homme 
d'un  caractère  jovial  ;  il  fit  un  grand  nombre  de  cpicstioiis 
aux  deux  voyageurs,  s'étonna  beaucoup  de  ce  qu'ils  sa- 
vaient le  chinois  et,  ayant  appris  de  M.  Gutzlaff  qu'il  était 
né  en  Allemagne,  témoigna  toute  sa  surprise  de  n'avoir 
jamais  entendu  parler  de  ce  pays-là  ,  dont  le  capitaine  du 
port  lui-même,  malgré  toute  sa  science  géographique,  ne 
pût  lui  dire  la  situation.  Il  aurait  beaucoup  désiré  entendre 
les  missionnaires  prier  ,  et  il  poussa  ses  instances  à  cet  égard 
jusqu'à  leur  dire  qu'il  lui  paraissait  fort  convenable  qu'ib 
priassent,  après  être  heureusement  arrivés  au  terme  de  Itur 
vovage;  ils  cuicnl  beaucoup  de  peine  à  lui  faire  comprendre 
qu'ils  ne  priaient  pas  en  public  ,  et  qu'ils  avaient  déjà  re- 
mercié Dieu  de  les  avoir  protégés  pendant  la  traversée. 

Le  Pl'.ra-Rlang  avait  permis  aux  missionnaires  de  demeu- 
rer à  Bankok;  ils  louèrent  une  maison  dans  cette  ville  et  ne 
tardèrent  pas  à  être  visités  par  uii  grand  nombre  d'h^bi- 
tans  qui ,  sachant  que  M.  Gutzlaff  était  médL'<  in  ,  désiraient 
être  guéris  par  lui  de  diverses  maladies,  ou  qui,  ayant 
appris  que  les  deux  voyageurs  distribuaient  des  livres  chi- 
nois sur  uufc  nouvelle  religion ,  venaient  les  prier  de  les 
fiiirc  participera  leurs  dons.  Ces  paisibles  travaux  furent 
bientôt  interrompus  pal  les  bruits  calomnieux  qu'on  répan- 
dit sur  leur  compte.  On  prétendit  qu'ils  étaient  des  espions 
envoyés  daus  le  jjays  par  le  gouvernement  anglais,  qu'ils 
avaient  la  mission  de  convertir  les  Chino:s  à  la  religion 
chrétienne,  et  que,  lorsqu'ils  y  auraient  réifssi  ,  les  Anglais 
viendraient  et  se  ligueraient  avec  les  Chinois  pour  enlever 
lo  loyaume  aux  Siamois.  lie  roi  ayant  été  instruit  de  ce 
prétendu  complot ,  ordonna  que  quelques-uns  des  livres 
des  étrangers  fussent  traduits  par  des  savans  de  «es  états  , 
afin  qu'il  en  put  connaître  le  contenu.  Il   fit ,  qiiclquc  temps 


après,  déclarer  publiquement  qu'on  n'y  avait  rien  trouvé 
d'hostile  pour  le  pays  ni  de  contraire  aux  lois;  qu'a  la  vé- 
rité il  y  était  beaucoup  question  du  Dieu  des  étrangers,  e( 
qu'on  n'y  célébrait  pas  les  louanges  des  dieux  dupavs; 
mais  que  ce  défaut  n'était  pas  un  motif  d'accusation.  Vu 
peu  plus  tard,  un  nouvel  orage  éclata  contre  eux;  li 
gouvernement  voulut  s'emparer  de  tous  les  livi'<'s  qu'ils 
avaient  distribués;  on  menaça  d'un  châtiment  sévère  ceux 
qui  en  accepteraient  de  leurs  mains,  et  on  leur  déclara  h 
eux-mêmes  ,  qu'ils  devaient  quitter  le  pays  ;  mais  avant  ré- 
digé en  anglais  et  in  chinois  une  pétition  dans  laquelle  ih 
demandaient  à  être  confrontés  avec  leurs  accusateurs ,  el 
insistaient  pour  qu'on  leur  donnât,  dans  le  cas  où  l'on  per- 
sisterait à  vouloir  les  renvoyer  du  royaume  ,  une  déclaration 
des  motifs  de  leur  renvoi ,  qu'ils  pussent  présenter  à  leui 
gouvernement,  le  Phra-Klang  leur  déclara  qu'il  était  sa- 
tisfait de  leurs  explications  et  qu'ils  ne  seraient  plus  mo- 
lestés. Dès  lors  les  deux  missionnaires  purent  se  vouer  tout 
entiers  à  leurs  travaux. 

Ils  reconnurent  que  les  Chinois  qui  résident  à  Pankok . 
et  qu'ils  croyaient  n'être  qu'au  nombre  de  20,000,  sont  er 
e.Ffet  bien  plus  nombreux  ,  tellement  que  cette  ville  ,  doni 
ils  forment  plus  des  trois  quarts  de  la  population  ,  doit  plu- 
tôt être  considérée  comme  une  ville  chinoise  que  commi 
nue  ville  siamoise.  C'est  ce  qui  résulte  du  dénombremeni 
suivant ,  fait  en  1828  par  ordre  du  gouvernement  •• 

Chinois  payant  la   ta\e.      .......     3 10, 00c 

Desccndans  des  Chinois 5o,oot 

Cochinchinois i.oor 

Camhodjans 2,5o! 

Siamois .  8,oof 

Pégouans 5,00( 

Laos  ,  domiciliés  depuis  peu 7,001 

Laos,  domiciliés  depuis   long-temps,      .     .     .  9,oo( 

Birmans 2,oo( 

'i'avoyans 3,oot 

Malais •     - 3,oo( 

Catholiques  (Portugais,  etc.  ) 801 

Population  totale 4'")-^'>' 

On  ne  peut  voir  sans  surprise  l'étonnante  supériorité  de 
la  population   chinoise,  qui  résulte  de  ce  dénombrement; 
mais  il  faut  bien  en  admettre  l'exactitude,  puisqu'il  seiail 
impossible  de  comprendre  par  quel  motif  les  Siamois  se 
représenteraient   comme  inférieurs   eu  nombre ,    s'ils    ne 
Tétaient  pas  réellement.  Les  Chinois  ont  aussi  des  ctablisse- 
mens  considérables   dans   l'intérieur  du  pays  et  le  long  dos 
côtes.   Un   missionnaire  qui  se  fixerait  à  Bankok  pourrait 
facilement  les  visiter.  Les  relations  de  commeree  avec  la 
Chine,  la    Cochinchine,    l'empire   d'Aoam   et  les  îles  de 
l'Archipel  Indien  sont  fréquentes,  et  permettraient  de  f.uii- 
parvenir  des   Bibles  dans  ces   diverses  contrées  ,  si  une  sta- 
tion était  formée  dans- le  royaume  de  Siam.  Les  habitaiis 
paraissent  assez  disposés  à  examiner  les  idées  nouvelles ,  si 
l'on  en  juge  par  l'empressement  avec  lequel  ils  venaient 
demander  des  livres  à  MM.    Tomlin  et  Gutzlaff,   qui  leur 
distribuèrent  en  peu  de  mois  tous  ceux  qu'ils  avaient  ap- 
portés, quoiqu'ils  en  eussent  trente-deux  caisses.  Des  Chi- 
nois firent  plusieurs  journées  de  pherain  ,  dans  le  seul  but 
d'obtenir  le  don  d'une  Bible.  Les  malades  se  rendaient  aus- 
si en  grand  nombre  auprc-s  de  M.  Gutzlaff,  qui  fut  en  gé- 
néral fort   heureux    dans    ses   cures.    Il   avait    quelquefois 
jusqu'à  quarante  patiens  à  soigner  dans  un  seul  jour.  h'Eslii- 
Sa_y  ou  la  Faculté  de  médecine  chinoise  se  plaignit  de  ce 
qu'il    enlevait   leurs  pratiques   aux  médecins  de    la   ville. 
Parmi  ceux  qui    réclamaient   ses  soins   se  trouvaient  beau- 
oup  de  fumeurs  d'opium,  qui  désiraient  être  délivrés  dtl* 


p:issinii  qui  |os  dominait.  M.  Cnitzlnff  réussit  à  leur  inspirer 
(lu  (ii'fjoùt  pour  l'opiaru  en  lour  faisant  prendie  un  cmc- 
li(]MO  (.oinposé  de  tarlii!  et  de  laudanum. 
••  Ci's  divciscs  occupations  n(!  liienl  pas  perdre  dg  vue  a 
MM.  Tonilin  et  Gul/.laff  l'un  des  priiuipaux  objets  <pi'ds 
s'étaient  proposes  ci)  entreprenant  ce  voyage  ,  la  traduction 
du  Nouveau-Tcstamciit  en  langue  siamoise.  ;  ils  n'espi  raient 
j)as  pouvoir  donner  à  ce  tr.ivail  toute  la  perfection  qu  il 
f'.xice;  leur  intention  était  seulcniCt\t  de  l'ébauclicr,  de 
sorte  qu'il  put  rcccNoir  successivcnient  les  améliorations 
dont  une  connaissance  plus  approfondie  de  la  langue  leur 
aurait  fa;t  comprendre  la  nécessité  ,  et  servir  ainsi  de  base  a 
une  traduction  plus  pai  faite. Un  Chinois  et  un  Birman  Icsai- 
dirent  dans  ce  travail.  Ils  eurent  de  la  peine  à  o!)tenir  d'eux, 
de  la  simplicité  dans  les  expressions  ,  et  ne  parvinrciit  qu'a 
force  d'instances  à  les  f  lire  renoncerau  style  lleuri  qu'ils  aflei  - 
tionnaient.  Leur  traduction  a  été  achevée  pendant  leur 
séjour,  et  la  Société  Biblique  de  Londres  a  annoncé  qu'elle 
eu  faciliterait  volontiers  l'impression  ,  lorsqu'elle  aurait  clé 
revue  avec  soin.  jM.  Tomliu  s'est  occupé  en  outre  de  la 
composition  d'un  vocabulaire  siamois-anglais. 

Après  avoir  ainsi  fait  counailrc  le  but  du  voyage  de 
MtM.  Toiiiliu  et  Gutzlaff,  et  en  avoir  montré  les  résultats  , 
il  ne  sera  peut-être  pas  sa:is  intérêt  de  recueillir  quelques 
détails  sur  les  niœiiri  du  peuple  qu'ils  ont  visité. 

1)  Nous  avons  assisté  peudanl  quelques  instans,  raconte 
M.  Tomliu  ,  à  une  fétc  donnée  par  un  de  nos  voisins  chi- 
nois ,  qui  va  faire  construire  une  jonque.  La  quille  et  quel-. 
ques  planches  étaient  déjà  préparées  et  on  avait  choisi  ce 
jour  comme  favorable  pour  les  clouer.  Un  repas  devait  être 
offert  aux  ouvriers  ,  et  l'on  avait  placé  sur  deux  tables  , 
couvertes  d'une  étoffe  richement  brodée,  des  confitures  et 
d'autres  friandises  pour  les  dieux.  L'étrave  et  la  poupe 
étaient  ornées  de  guii  landes  et  de  drapeaux  de  diverses 
couleurs.  Comme  j'essayais  de  faire  sentir  au  propriétaire 
la  folie  (pi'il  y  a  à  faire  de  telles  offiandes  aux  idoles,  au 
lieu  de  témoigner  sa  reconnaissance  au  Dieu  véritable  ,  il 
éleva  la  main  vers  le  ciel ,  et  m.e  dit  qu'il  adorait  Sin-tien 
(le  Dieu  du  ciel),  nous  invitant,  pour  nous  en  convaincre, 
a  considérer  déplus  près  son  oblation.  Nous  nous  appro- 
châmes des  tables  ,  et  ne  fûmes  pas  pou  surpris  de  voir 
qu'elles  portaient  dos  insi  riptions  en  lettres  d'or,  qui  célé- 
braient les  louanges  de  Sin-tien  ,  et  exprimaient  la  recon- 
naissance qui  lui  est  due.  C'est  ainsi  qu'ils  mêlent  le  culte 
eu  seul  vi'ai  Dieu  avec  l'idolâtrie.  Cet  homme  était  venu 
nous  voir  quelquefois,  et  ayant  acquis  ,  comme  beaucoup 
d'autres,  quelques  notions  vagues  de  lu  vérité,  il  désire 
témoigner  au  moins  un  respect  extérieur  au  Dieu  souve- 
rain. On  attendit  jusqu'à  une  heure,  pirce  que  ce  moment 
passait  pour  le  plus  favorable  pour  clouer  les  planches;  dès 
qu'on  y  fut  arrivé,  les  coups  de  marteau  se  firent  entendre. 
Si  on  avait  choisi  tout  autre  heure  pour  la  cérémonie,  !e 
swt  de  la  jonque  aurait  été  fort  hasardé  j  et  si  l'on  avait 
choisi  l'heure  fataled'onze  heures ,  elle  aurait  iinmanqua. 
blemcnt  été  bientôt  exposée  à  quelque  grand  danger.  Les 
«uvriers  furent  fort  surpris  d'apprendre  que  les  Chrétiens 
n'ont  pas  des  jours  heureux  et  des  jours  malheureux;  le  soir, 
quatre  d'entre  eux  vinrent  nous  demander  des  livres,  ce 
qui  nous  réjouit  beaucoup,  après  les  folies  dont  nous  avions 
été  témoins. 

«  Nous  nous  proposions,  continue  M.  Tomliu,  d'assister 
l'après  midi  à  l'exercice  de  la  cavalerie  et  des  éléphans;  mais 
nous  fûmes  désapointés  à  cet  égard;  car  on  n'en  fit  sortir 
qu'une  demi  douzainedepetite  taille,  montés  par  des  Siamois 
a  moitié  nus,sans  aucun  équipement  militaire.  Cemécompte 
hit  largement  compensé  par  Je  plaisir  que  nous  eûmes  de 
voir  quelques  superbes  éléphans  qui  prenaient  leur  repas 
dans  les  écuries.  L'un  des  plus  grands  est  d'un  blanc  sale^il 


peut  avoir  de  dix  à  onze  pieds  de  haut ,  et  parait  avoir  un 
caractère  fort  doux.  Quelques-uns  des  éléphans  noirs  sont 
presque  sauvages;  ils  témoignèrent  le  déplaisir  (juë  leur 
causait  noire  visite.  Je  fus  très-frappé  de  la  taille  gigan- 
tesque et  de  la  force  de  ces  aniuiaux;  tous  ceux  (juc  j'ai  vus 
en  Angleterre  paraîtraient  auprès  de  ceux-ci ,  comme  un 
veau  auprès  d'un  bœuf. 

.  »  Nous  entrâmes  ensuite  dans  une  magnifi'jne  pagode 
remplie  d'idoles  doiées.  L'édifice  principal  forme  nu  grand 
carré,  au  milieu  dinpicl  s'élève  le  tcin[)le  ou  la  pagode 
pro2)rement  dite;  celle-ci  est  élancée  et  d'un  bon  style.  D'au- 
tres constructions  de  forme  pyiamidale  s'élèvent  tout  au- 
tour, en  sorte  que  l'ensemble  des  bàtimens  occupe  un 
espace  d'environ  deux  cents  verges  carrées.  Des  galeries  sont 
construites  antiiur  du  carré  principal  ,  et  on  y  voit  une 
nuiUitude  de  dieux  et  do  déesses,  qui  se  ressemblent  si  par- 
faitement qu'on  les  prendrait  tous  pour  des  jumeaux  et  des 
jumelles  :  tant  grands  que  petits  ,  jeunes  et  vieux,  nià'cs  et 
femelles,  il  y  en  avait  bien  de  cinqcent  àmillc.Tous  étaient 
dorés  et  la  plupart  pauvrement  vêtus  de  robes  d'une  étoffu 
jaune  comme  celle  dont  sont  faits  les  habits  des  prêtres. 
Une  idole  colossale,  d'environ  ircute  pieds  de  haut,  était 
placée  dans  un  local  particulier. 

))  Dans  un  édifice,  qui  servait  de  vestibule  du  cùté du 
nord,  nousviinesuneidoledcBouddiia  assis,  comme  Jupiter 
Olympien, sur  un  rocher  élevé. Plusieurs  dieux  et  demi  d:eux 
d'un  ordre  inférieur,  parmi  lesquels  ou  avait  représenté  un 
éléphant ,  étaient  places  à  ses  pieds  ,  dans  l'attitude  de  la 
prière.  Le  rocher  artificiel  imitait  assez  bien  la  nature,  et  a 
une  certaine  dislance  les  figures  en  relief  pouvaient,  pen- 
d.'inl  quelques  instans,  faire  illusion.  Li  pigodc  entière  a 
quelque  chose  d'imposant;  et  cependant  tout  ce  clinquant 
fa;tpar  la  main  des  hommes  oc  paraissait  plus  rien,  quand 
on  considérait  les  éléphans  ,  l'œuvre  étonnante  de  Dieu!» 

Visitant  un  jour  une  autre  pagode,  nos  voyageurs  y  ren- 
contrèrent un  jeune  prêtre  qui  voulut  plaider  auprès  d'eux 
la  cause  de  ses  idoles;  mais  ils  le  réduisirent  au  silence  en  le 
forçant  de  convenir  qu'elles  ont  des  yeux  et  ne  voient  pas  , 
des' oreilles  et  n'entendent  pas,  une  bouche  et  ne  parlent 
pas.  Comme  on  leur  montra  les  livres  sacrés  qu'on  conservait 
daiis  la  pagode,  ils  y  écrivirent  eu  chinois,  pour  laisser  au 
milieu  de  ces  épaisses  ténèbres  un  témoignage  rendu  à  la 
vérité  :  «  Le  Dieu  du  ciel  a  envoyé  son  Fils  Jésus-Christ 
»  pour  racheter  le  monde.  » 

Les  Siamois  ne  savent  pas  fixer  eux-mêmes  le  commence- 
ment de  l'année;  ils  se  règlent  sur  l'almanach  qu'on  leur 
envoie  de  Chine.  Il  arrive  dans  une  boîte  élégante  ,  qui  ne 
peut  être  ouverte  que  par  le  chef  des  talapoius  ou  prêtres, 
en  présence  du  roi  et  do  la  cour.  Le  grand-prêtre  présente 
à  cette  occasion  au  roi  un  hycroglyphc  dont  il  est  l'auteur 
et  (jui  annonce  le  sort  dupays  pendant  l'année  iuivante  :  on 
l'expose  ensuite  publiquement.  Le  liyéroglyphe  qui  lutei- 
posé  pendant  le  séjour  de  JMM.Tonalin  et  Gutzlaff  représente 
un  homme  ,  dont  les  yeux  sont  bandés  ,  assis  sur  un  paon, 
tenant  un  trident  à  la  main  droite  et  un  morceau  de  viande 
dans  la  bouche.  On  assure  que  cet  emblème  annonce  un 
événement  important,  dont  l'influence,  bonne  ou  mauvaise, 
se  fera  sentir  dans  toutes  les  classes  du  peuple.  Le  même 
jour,  les  ministres  d'état  renouvellent  leur  serment  de  fidé- 
lité, en  buvant  de  l'eau  d'un  vase,  dans  lequel  le  roi  plonge 
son  épée. 

Le  roi  de  Laos,  avec  lequel  le  roi  de  Siam  était  en  guerre, 
fut  fait  prisonnier  pendant  le  séjour  de  nos  voyageurs  à  Ban- 
kok.  Il  fut  exposé  publicfuement  avec  tous  les  membres  de 
sa  famille  dans  une  cage  de  fer.  Ses  deux  femmes  et  ses  neuf 
fils  ou  petits-fils,  dont  deux  étaient  de  très-jeunes  enfans  , 
étaient  enfermés  avec  lui.  Ils  avaient  des  chaînes  autour  du 
cou  et  aux  pieds.  Le  Phra-Rlang  et  d'autres  grands  person- 


188 


LE  SEMEUR. 


iiafjes  de  la  cour  avaient  été  chargés  d'inventer  les  souf- 
frances et  le  genre  de  supplice  qu'on  leur  ferait  subir.  On 
avait  placé  près  de  la  cage  une  chaudière  d'huile  qu'on  de- 
vait répandre  bouillante  sur  le  corps  du  roi,  après  qu'd  au- 
rait été  décliiré  à  coups  de  couteau  ;  du  côté  opposé  était 
un  gibet  auquel  on  devait  le  suspendre  après  sa  mort.  Ou 
avait  planté  une  longue  rangée  de  gibets  pour  les  deux  fem- 
mes et  les  enfans  du  roi.  Pendant  plusieurs  jours  on  célébra 
des  réjouissances  en  l'honneur  de  sa  capture.  Un  théâtre  fut 
dressé  sur  la  même  place  où  la  cage  dans  laquelle  il  était  en- 
fermé était  exposée  ,  et  les  spectateurs  pouvaient,  en  se  re- 
tournant, voir  la  scène  déchirante  ,  à  l'occasion  de  laquelle 
la  fête  avait  heu.  Le  malheureux  roi  mourut  de  chagrin 
avant  le  jour  fixé  pour  le  supplice.  Il  échappa  ainsi  à  l'af- 
freux sort  que  lui  destinaient  ses  ennemis  ,  qui  ne  purent 
exercer  leur  rage  que  contre  son  cadavre  qu'ils  décapitèrent 
et  exposèrent  sur  un  gibet  pour  être  dévoré  par  les  oiseaux 
de  proie  et  les  bètes  sauvages.  I-c  châtiment  des  membres 
de  sa  famille  fut  commué  en  une  prison  perpétuelle. 

M.  Tomlin  n'a  fait  qu'un  séjour  de  neuf  mois  en  Siam;  le 
dérangement  de  sa  santé  l'a  forcé,  au  bout  de  ce  temps,  à 
]^etournerà  Singapore.  M.Gutzlafi^y  est  demeuré  plus  long- 
temps ;  mais  il  a  suivi,  un  peu  plus  tard,  son  compagnon  de 
voyage  ;  les  dernières  nouvelles  qu'on  a  reçues  dé  lui  sont 
de  Malaca  ;  il  se  préparait  à  se  rendre  de  nouveau  en  Siam, 
d'où  il  voulait  passer  en  Cochinchine  ,  et  essayer  même  de 
pénétrer  en  Chine,  pour  y  répandre  les  Saintes  Ecritures. 
Les  faits  dont  il  a  été  témoin  pendant  son  premier  voyage 
montrent  suffisamment  que  dans  ces  contrées,  comme  par- 
tout on  l'idolâtrie  règne  encore,  elle  retient  l'esprit  de 
l'homme  dans  un  état  d'imbécilité  qui  lui  fait  accueillir 
comme  des  véiités,  toutes  les  niaiseries  de  la  superstition,  et 
qu'elle  ajoute  à  l'égoisn-îe  naturel  de  son  cœur  et  développe 
en  lui  l'esprit  de  cruauté  et  de  vengeance,  qu'il  est  habitué 
.■(attribuer  à  ses  dieux.  Combien  n'impoite-t-il  donc  pas 
d'enseigner  aux  Siamois  à  a  quitter  leurs  vaines  idoles  et  à 
»  se  convertir  au  Dieu  vivant  tpii  a  fait  le  ciel ,  la  terre  et 
))  la  mer  et  toutes  les  choses  qui  y  sont;  »  et  de  leur  an- 
noncer l'amour  dont  il  a  aimé  le  monde  ,  et  qui  lui  a  fait 
donner  son  Fils  pour  le  salut  de  ceux  qui  croient  en  lui  ! 


L'EXISTEI^CE  DU  MAL. 


DEUXIEME    ET    DEBNIEK    ARTICLE. 


Tandis  que  nulle  théorie  humaine  n'eft  capable  de  jeté 
la  lumière  dans  votre  âme  angoissée  par  des  doutes  sur  cett_ 
importante  question,  la  Bible  seule,  la  Bible  que  vous  nié 
prisez  peut-être,  renlérmc  le  mot  de  l'énigme  que  vou 
cherchez.  La  doctrine  de  l'Evanftile  sur  le  sujet  du  mal  ' 
comme  sur  toutes  les  autres  grandes  questions  qui  intéres- 
sent le  salut  de  l'homme,  est  la  seule  qui  s'accorde  avec  les 
faits  et  qui  sauve  l'honneur  du  gouvernement  de  Dieu  ,  en 
justifiant  sa  providence.  La  Bible  ,  en  effet ,  nous  enseigne 
avec  une  autorité  solennelle ,  qui  est  di  jà  une  sorte  de 
preuve  de  la  vérité  de  ses  etiseigiieraens,  que  l'homme  n'est 
plus  tel  maintenant  qu'il  était  en  sortant  des  mains  de  son 
Créateur  ;  qu'il  a  été  créé  innocent  et  pur  ,  mais  qu'il  e>t 
tombé  en  s'eloignant  de  Dieu  et  en  abusant  de  sa  hbei  té,  et 
qu'en  tombant,  d  a  entraîné  la  ruine  de  tous  ses  descendans. 
JDieu  créa  l'homme  à  sou  image  elril  le  créa  à  l'image  de 
Dieu.  Par  un  seul  homme  le  péché  est  entré  dans  le  monde, 
ci  par  le  péché  la  mort ,  et  la  mort  a  régné  sur  tous  ,  parce 
que  tous  ont  péché. 

Cela  vouséloiine,  ctcependanlvous  avez  tous  lesjours  sous 
les  veux  des  preuves  de  ce  fait  que  certifie  l'Ecriture.  Vous 
avez  vu  plus  d'une  fois  des  enfans  hériter  des  maladies  de 
leurs  parens  ,  et  ces  maladies  se  fixer  et  se  perpétuer  ,  dans 
carlaines  familles,  de  génération  en  génération;  il  y  a  plus, 


vous  avez  peut-être  même  vu  des  enfans  retracer  au  moral- 
le  caractère  de  ceux  qni  leur  ont  donné  le  jour  ,  comme  les 
traits- de  leur  visage  vous  rappelaient  les  traits  et  l'expres- 
sion du  visage  de  ces  derniers  I  Ces  observations  sont  par- 
faitement d'accord  avec  les  notions  d'une  saine  philosophie; 
et  de  même  que  nous  avons  dit  qu'il  répugnait  d'admettre 
que  l'Etre  souverainement  bon  et  parfaitement  pur  eût 
créé  le  mal  et  donné  naissance  à  la  corruption,  de  même  il 
est  impossible  que  d'une  source  impure  puisse  procéder 
quelque  chose  qui  soit  pur, l'effet  étant  toujours  en  lapport 
avec  sa  cause.  L'humanité  ayant  été  corrompue  dans  sa  souche 
première,  a  dû  l'être  dans  toutes  ses  branches  et  ses  ramifi- 
cationSjCt  le  premier  homme  pécheui',  et  sujet  à  la  mort  en 
punition  de  son  péché,  n'a  pu  avoir  qu'une  postérité  péche- 
resse et  mortelle  comme  lui.  Oui ,  les  maladies  de  l'âme  se 
transmettent  comme  celles  du  corps  (humiliante  vérité  !  qui 
peut  servir  à  faire  comprendre  la  grandeur  et  l'éti  ndue 
de  la  malédiction  que  Dieu  a  fait  tomber  sur  le  péché  I  ), 
et,  pécheurs  nous-même»,  le  triste  héritage  que  nous  léguons 
à  nos  enfans  est  celui  du  péché  1 

Qu'on  ne  dise  pas  que  nous  ne  saurions  être  coupables 
d'un  état  de  rébellion  dans  lequel  nous  ne  sommes  tombés  , 
que  parce  que  notre  premier  père  y  est  tombé  avant  nous; 
car  ce  n'est  pas  là  la  question.   Le   mal   existe,  c'est  un  fait 
qu'on  ne  saurait  nier;  or  ce  fait  a  des  conséquences  pour  ce 
monde  et  pour  le  monde  à  venir  :  pour  ce  monde,  la  mort 
corporelle,  et  pour  le  monde  à  venir,  la  mort  spirituelle  ou 
la  séparation  de  notre  âme  de  Dieu;  et  tant  que  nous  n'avons 
pas  embrassé  le  seul  et  unique  moyen  qu'il  y  ait  d'échapper 
à  ces  terribles  conséquences .  il  faut  que  nous  les  subissions. 
Quand  nous  voyons  un  homme  souffrir  d'une  maladie  lon- 
gue et  cruelle  que  son  père  a  eue  avant  lui  et  dont  il  e.Nt 
mort ,  il  ne  nous  vient  pas  dans  l'esprit  d'accuser  la  Provi- 
dence d'injustice  ;  pourquoi  donc,  dans  le  cas  dont  il  s'agit, 
intenterions-nous  cette  accusation  contre  Dieu  ,  puisqu'il 
gouvernelc  monde  des  esprits  d'après  le  même  principe  que 
le  monde  de  la  matière,  abandonnant   l'homme  aux  con- 
sé([uences  naturelles  et  nécessaires  de  l'état  spirituel  et  mo- 
ral dans  lequel  se  trouve  son  âme?  Or,  cette  âme,  que  nous 
présente-elle?  c'est  de  l'éloignement  pour  Dieu,  c'est  un  at- 
tachement excessif  aux  choses  de  la  terre,  c'est  une  opposi- 
tion  marquée  contre   la  volonté  divine,   c'est    delà    répu- 
gnance ou  tout  au  moins  de  l'indifférence  pour  la  sainteté 
parfaite,  c'est  l'absence,  en  un   mot,  de  toutes  ces  dispo- 
sitions  de  confiance  ,    d'amour  ,   de   soumission  ,    d'obéis- 
sance,  sans  lesquelles   on   ne   saurait  concevoir   de  souve- 
raine félicité,  môme  quand  Dieu  pourrait  et  voudrait  vous 
admettre  en  sa  sainte  présence. Or,  si  dès  ce  monde  nous  ne 
passons  pas,   par  la  foi,  la  repentance  et  la  régénération, 
de  cet  état  de  mort  à  un  état  de  vie  ,  si  dès  ce  monde  ,  le 
principe  de  la  maladie  mortelle  qui  consume  lolre  âme 
n'est  pas  efficacement  combattu  et  détruit,  comment  poui- 
rions-nous  êtreheureux  dans  l'éternité,  comment  pourrions- 
nous  ne  pas  y  être  malheureux? 

D'ailleurs,  est-il  bien  sûr  que  cette  corruption  doive  être 
rapportée  exclusivement  à  notre  premier  père  ,  et  que  nous 
en  portions,  malgré  nous,  le  fardeau  ?  Consultons  l'Ecriture: 
Co'iime  par  un  seul  homme  le  péché  est  entré  dans  le  mon/le, 
et  par  le  péché  la  mort,  de  même  aussi  la  mort  est  passée  sur 
tous  les  hommes  .  parce  <jie  tous  ont  péche'.  (  Rom.  v,  i a.) 
Le  texte  sacré  ne  dit  donc  pas  que  la  mort  a  passé  sur  tous 
les  hommes  ,  parce  que  le  premier  homme  a  péché  ,  mais 
parce  (jue  tous  ont  péché. 

Ainsi  la  faute  d'un  seul  est  devenucla  faute  de  tous,  et  tous 
sont  coupables  non  parce  que  leur  père  a  péché,  mais 
jtaice  qu'ils  ontpéché  eux-mêmes.  L'expérience  le  piouve  : 
que  votre  conscience  juge  et  prononce  ici.  Si  vous  n'étiez 
corrompus  que  par  le  fait  de  là  corruption  de  vos  parens, 
vous  pécheriez  avec  regret,  avec  douleur,  malgré  vous,  en 
luttant  et  en  ne  cédant  au  mal  qu'à  la  dernière  extrémité. 
Mais  est  -il  vrai  qu'il  en  soit  ainsi?  Qu'on  me  cite  un  homme, 
un  seul  homme  qui ,  du  moment  qu'il  a  eu  la  conscience  de 
son  état,  ait  appelé  un  libérateur,  se  soit  haï  lui-même  et 
ait  soupiré  après  la  sainteté,  etalors  je  dir.ii  que  l'homme  est 
esclave  malgré  lui ,  et  qu'il  déteste  ses  chaines.  Mais  jusques 
là  je  peissterai  à  soutenir,  avec  l'Ecriture,  qu'il  est  cou- 
pable. Je  n'en   veux  d'autre   preuve   que  la  manière  dont. 


LE  SEMEUR. 


189 


nous  accueillons  tous ,  avant  que  la  grâce  ait   touché  nos 
cœurs  et  les  ait  humiliés ,  la  prédication  de  la  ropentance 
et  d'un  Rédempteur.  Qii'éprouvons-nous,  quand  on  nous 
annonce,  sur  l'autorité  de  la  Parole  de  Dieu,  qu'étant  de- 
venus les  ennemis  de  Dieu,  par  l'éloignemcnt  de  notre  cœur 
pour  lui  et  par  nos  transgressions  ,  il  nous  faut  nous  con 
vertir?  N'avons-nous   pas  tous  une   excuse   toute  prèle  à 
alléguer  pour  nous  dispenser  de  nous  icndrc   à  la  voix  du 
Dieu  qui  nous  appelle?  Ne  disons-nous  pas,  les  uns,  qu'il 
ne  faut  rien  exagérer;  les  autres j  que  Dieu  n'exige  pas  de 
nous  l'impossible  j  ceux-ci  ,  qu'il  nous  a  mis  dans  ce  monde 
pour  jouir  et  non  pour  nous  attrister,  ceux-là;  qu'il  est  bon 
etqu'il  ne  nous  punira  pas  pour  des  faiblesses  pardonnables 
et  qui  tiennent  à   notre  nature;  tantôt,  que  nous  n'avons 
fîut  de  mal  à   personne  ,  et  que  la  miséricorde  de  Dieu  est 
grande;  tantôt,  que  si  Dieu  voulait  punir  les  pécheurs,  il 
faudrait  qu'il  anéantit  ce  monde  qui  n'est  rempli  que  de 
pécheurs?  Or,  que  prouvent  tous  ces  prétextes   que  nous 
sommes  si    ingénieux  à  inventer,  sinon  que  nous  aimons  le 
monde  et  nous-mêmes  plus  que  Dieu,  que  nous  ne  souf- 
frons pas  d'être  en  état  de  révolte  contre  lui ,  que,  bien  loin 
d'en  souffrir,  nous  cherchons  à  justifier  notre  rébellion  ,  à 
en  diminuer  le  crime,  et  à  la  parer  de  mille  couleurs,  que 
nous  sommes  pécheui-s,  le  sachant  bien,  et  que  nous  ne  vou- 
lons pas  naturellement  et  avant  que  Dieu  nous  en  ait  inspiré 
le  désir  par  sa  grâce,  revenir  à  lui ,  nous  réconcilier  avec  sa 
justice  et  changer  de  cœur  et  de  vie?  Voilà  ce   dont  tout 
homme  sincère  doit  convenir  ;  et  si  c'est  là  notre  état ,  je  le 
demande ,  nous  est-il  permis  de  mettre  en  question  notre 
culpabilité  ? 

Eh  bien  ,  c'est  nous ,   tels  que  la  Parole  de  l'éternelle 
vérité  nous  dépeint,    morts  dans  nos  fautes  et  dans  nos 
pe'che's ,  privés   de  la  vie  divine ,  ennemis  de  Dieu  en  pen- 
se'es  et  en  mauvaises  œuvres ,  condamnés  et  perdus ,  c'est 
nous  que,  dans  son  amour  infini ,  Dieu  a  aimés  ,  et  au  salut 
desquels    il     a  pourvu  ,    et    pourvu   d'une  manière   effi- 
cace. C'est  ici  le  triomphe  de  la  Providence  et  la  justifica- 
tion  éclatante   du   gouvernement  divin.  Dieu  permet  l'in- 
troduction du  péché  dans  le  monde  ,  parce  qu'd  ne  pouvait 
pas  ne  pas  créer  l'homme  libre;  mais  il  en  tire  sa  gloire  et 
l'éternelle  rédemption   des   âmes.  Sans  le  sacrifice  du  Fils 
de  Dieu ,   ce  monde  est  un   cahos   et  la  Providence  une 
énigme.  Mais  la  victime  immolée  sur  Golgolha  arrête  le 
bras  armé  de  la  justice  immuable  ,   et  devient  le  refuge  et 
l'espérance  des  pécheurs.  Dieu  nous   rend  en  Christ  tout 
ce  que  nous  avons  perdu  en  Adam  et  infiniment  davantage, 
et  les  maux  introduits  dans  le  monde  par  le  péché  sont  , 
pour  tous  ceux  qui  croient   en  Christ,  effacés  jusque  dans 
leurs  dernières    tiaces,   par   le  sang  du  Rédempteur.  Les 
ravages  causes  par  la  dc'sohéissance  de  l'homme  sont  grands 
et  terribles;  mais  les  fruits  de  l'obéissance  de  Cinlsl  et  les 
mérites  de  sa  rédemption  sont  Incalculables  dans  leurs  con- 
séquences. L'abîme  creusé  par  la  chute  de  l'homme  est  pro- 
fond, mais  l'amour  qui  est  venu  nous  en  arracher  est  un 
océan    sans   fbnd    et  sans   bornes  ,    parce    qu'il   est    infini 
comme   Dieu.  En   Adam  ,    nous  avons  été  privés  de  la  fa- 
veur de  Dieu;  mais  en  Christ,    l'amour  du  Père  nous  est 
rendu  ;   en   Adam  ,  nous   sommes  tombés  sous  la  malédic- 
tion ;    mais  en  Christ ,   nous  obtenons  la  justification  ;    en 
Adam,  nous  avons  perdu  l'image  de  Dieu;  en  Cinist,  nous 
la  recouvrons,  et  plus  glorieuse  que  dans  l'état  d'Innocence; 
en  Adam,  nous  sommes  devenus  enclaves;  en  Christ,  nous 
gommes  affranchis;   en  Adam,  nous  avons  été  assujettis  à 
la   mort  ;   en   Christ  ,   r.ous    trouvons  la  résurrection  et  la 
vie  ;   en  Adani,  nous  avons  été  chassés  d'un  paradis  tenes- 
U'e  ;   en  Christ,  nous  héritons  le  paradis  céleste  ,  l'étei-nelle 
vie ,   l'élernelle    félicité.  Et  tous   ces   dons   offerts    dès  ce 
monde  à  des  coupables  et  à  des  rebelles  sont  gratuits,  abso- 
lument giatuits;  le  plus  criminel,  dès  qu'il  se  repent  et 
I    qu'il  croit,  y  a  part;  tous  sont  invités  ,  nul  n'est  excepté  ; 
!    fincréJiihté  seule   et  la  propre  justice  s'excluent  elles-mé- 
j   me';.  Qui  peut  se  plaindre  encore?   Qu'y    avait-il   à   faire 
que  DiCu   n'ait  fait?   Après    avoir  donné  son  Unique  ^  lui 
I   reste  t-il  encore  quelque  chose  à  donner  ,    et  c[uand  on  ré- 
fléchit  que   par  Jésus-Christ   des   êtres  qui  ét.iieni  pn  dus 
sont  sauvés ,  des  âmes  qui  étaient  abîmées   dans  la   honte 
soBt    sanctifiées    et  glorifiées,    et   des  pécheurs   qui   au- 


raient maudit  Dieu  le  bénissent  de  siècle  en  siècle,  et 
seront  des  monumens  éternels  de  sa  puissance  et  de  son 
amour,  n'est-ce  pas  le  cas  de  s'écrier  avec  un  apôtre  ;  Liioù. 
le  péché  avait  abonde' ,  la  grâce  a  surabonde'  par  dessus. 
Le  salaire  du  pc'che ,  c'est  la  mort  ;  mais  le  don  de  Dieu  ! 
c'est  la  vie  e'ternelle  par  Je'sus-Christ.  O  profondeur  des 
richesses  de  la  sagesse  et  de  la  connaissance  de  Dieu. 
Grâce  à  Dieu ,  qui  nous  a  donne'  la  victoire  par  notre  Sei- 
gneur Jésus-Chi  ist  ! 

L'homme  donc  qui  périt  est  sans  excuse;  car  s'il  péi  11  , 
ce  n'est  pas  qu'il  n'ait  point  eu  de  Sauveur ,  mais  c'est 
qu  11  n'a  pas  voulu  du  Sauveur  que  Dieu  lui  offrait.  Per- 
sonne n'a  le  droit  de  dire  maintenant:  Je  suis  tiop  faible; 
comment  puis-je  faiie  la  volonté  de  DieuPcai-  la  Bible  l'é- 
pond  :  oui  ,  tu  es  faible,  mais  Christ  est  puissant ,  pour  ac- 
complir sa  force  dans  ton  infirndté  :  pourquoi  ne  \  iens-tn 
pas  à  lui  ?  Personne  ne  peut  s'excuser  sur  le  nombre  et  la 
grandeur  de  ses  péchés;  car  la  Bible  répond  :  Oui;  tu  l'es 
attiré  la  condamnation  par  tes  Iniquités;  mais  Christ  a  lové 
cette  condamnation,  en  se  chargeant  à  ta  place  de  la  malé- 
diction que  tu  as  encourue:  pouiqnoi  necrols-tu  pas  en  lui? 
Personne  ne  saurait  alléguer  la  puissance  des  liens  qui  le 
retiennent  au  monde,  et  le  nombre  des  tentations  qui  l'as- 
siègent: car  la  Bible  répond  :  Pouiqnoi  ne  l'attaches-tu  pas 
a  Cinist,  qui  a  vaincu  le  monde  et  qu'\  en  triomphe  en 
tous  ceux  qui  lui  ont  donné  leur  cœur?  Hors  de  lui,  il  n'v 
a  que  vide  ,  trouble,  esclavage,  mort  ;  mais  en  lui  ,  il  y  a 
paix,  vie  ,  liberté  ,  espérjiice. 

Croyez  donc  en  Jésus,  ô  vous  tous  qui  ne  vous  eus  point  - 
encore  réfugiés  vers  lui  ,  du  sein  de  ce  monde  où  lèguent 
lepéchéet  la  mort,  et  qui  demeure  pour  vous  un  Libvnuthe 
et  une  énigme  indéchiffrable  aussi  long-temps  que  vous 
n'avez  pas  cru  à  l'amour  du  Dieu  de  rÉvangllc.  Ne  sentez- 
vous  pas  le  besoin  de  croire  et  d'asseoir  le  fondement  vie 
votre  salut  sur  le  rocher  des  siècles?  Dites-le  :  depuis  que 
vous  aimez  le  monde  et  que  vous  le  servez  ,  le  monde  vous 
a-t-il  rendus  si  heureux?  avez-vous  réellement  été  consolés 
dans  vos  peines?  connaissez  vous  des  espéiances  solides? 
êles-vousenpaix  pour  votre  salul?  èles-vous  assurés  de  votre 
éternité?  Oh  non,  cela  est  impossible.  Il  n'y  a  de  paix 
réelle  ,  d'espérance  solide  ,  de  vie  véiltable  que  dans  la  foi 
du  Sauveur,  que  dans  l'assuiance  du  pardon  que  proclame 
l'Evangile,  que  dans  la  paix  de  Dieu  que  donne  le  Saint- 
Esprit,  que  dans  l'amour  de  Dieu  que  la  grâce  allume  dans 
le  cœur,  que  dans  cette  vie  nouvelle  d'espérance  et  de 
sainteté  que  possèdent  les  Chrétiens;  là  est  le  banh.nir,  Li 
seulement  et  nulle  part  ailleurs.  Cherchez  le  à  celle  source, 
auies  altérées  de  veillé  et  qui  soupirez  après  le  repos; 
cherchez-le  et  vous  le  trouverez  ;  car  celui  qiri  demande 
reçoit,  celui  qui  cherche  trouve  ,  et  Von  ouvre  h  celui  qui 
heurte.  C'est  la  la  promesse  infitillible  du  Dieu  qui  ne  peut 
mentir,  et  les  chrétiens  de  tous  les  siècles  attestenl  que  ce 
n  est  pas  en  vain  qu'on  en  demande  raccompllssenicn.t. 


HISTOIRE. 

Histoire  A^CIE^•^■E  et  moderne  de  l'Eglise  bes  Frères  df 
Bohême  et  de  Moravie,  par  A.  Bost.  2  vol.  in-8°.  Chef 
Risler,  libraire,  rue  de  l'Oratoire,  n°  6.  Pris  :  lo  f.-. 

I^es  chrétiens  dont  M.  Bost  retrace  l'histoire  ,  sont  les 
desccndans  d'un  peuple  qui  se  lattache  .  de  même  que  le-. 
Vaudois  du  Piémont,  à  l'Eglise  primitive,  aans  avo;r  j.iniai» 
fléchi  sous  le  joug  de  Rome.  De  l'illvric  et  de  la  Djlmiiie, 
oii  l'Eranglle  fut  annoncé  du  temps  des  Apôlres,  il  pénétra 
chez  les  Slaves,  qui  comprenaient  les  habitans  de  la  Moravie 
et  de  la  Bohême.  Des  persécutions  de  tous  genres  ne  tndè- 
renl  pas  à  atteindre  ces  aidens  confesseurs  du  ChiiSt.  Nous 
ne  suivrons  pa<  la  série  de  toutes  ces  persécutions,  mais  nous 
citerons  le  célèbre  martyr  Jean  Huss,  parce  que  l'Unité  des 
Frères  tire  son  origine  des  disciples  de  ce  fidèle  tenjorn 
de  la  vérité  en  Bohème.  Tout  le  monde  connaît  ranci  p^xy 
nonce  par  le  Concile  de  Constance  ;  mais  c'est  tojjouis  une 
chose  utile   que  de  rappeler  aux  chrétiens  la  iuaar6re  rf 


LE  SEMEUR. 


n.„isu-e  qai  vint  le  visite.  :  «  M.  -.J  -t   '«-;^h-'- 

„  aa^  veux  du  momie  ;  '«»'^<î'^^'="'' ^'^  ';,  ff',W  e  a  com- 
„   jTloirc.  A  l'ouïe  de  um  sentence    ma  ^l»'  '  .   '^  ^^        •  ^  „.,.. 

„  prouve  p.s  actuellement  la  momd.e  <^l;  '  ^'^.i'  ,  vo,e., 
../jour  de  sou  exccufou  ,  .1  ^f ''  .^^^  S  ircs-^-aible 
„lamets  mon  vêtemcul  de  noces  «Comme     .tM  ,^ 

Jnv  ses  jambes,  et  qu  d  av.a  4'-  'l^;  >.«,;,,  uomba;,t, 
pna  D;l>udeleFo.t.her,  ahnqu  ''    «  *''"  '^  ^.>,,  ^,,,,i   f„t  de- 

L  sujet  de  moquer,e  a  ^«,«;;"  "e  "^^^^^^^^^^  .le  sou  f^bive. 
uianderaubounoaudcvouk.ul  en  et     PI  J^^^^  ^^ 

,  r,.,stant  même  ou  d  ^  .^j^^^'  „^i,^  '  r  l-blesse.,  s'd 
lever  la  tète,  de  peu.  qu  d  "^  '"'^^  '  ^^  ,„vi-c  vieil- 
t„.da,t  ;  ma.s  au  moment  de  ^^-^^^ ^J,,  po.te.  le 
la,d  se  tcna.t  s.  courbe  que  ^^  l^"'^"^^[^  «^a  t  rioMou- 
coup.  Le  prédicateur,  en  voyauUela   cna  a    n^  ^ 

„..e Jneu.-,  vous  ave.  --"^^^^;  J.jf  "^i""  tête  blanchie, 
„seniez.lui  rua.nteuaut  ^^'^^X^WècUvemeut  aussi  haut 
„et  1:.  levez  vers  les  c.eux.«in  i  [^^^^"^'^  .     ..^nielsmon  es- 

q,Ml  put,  en  o-écna,.t  :  ^^^^^^^l,,  placée  sur  un 
„  prit  entre  tes  mauis.»  :5a  tcto  lom     , 

P"''*''-  ,  .•  .\,.,>nt  PU  Po!o<ïne,  et  lepe- 

^  L>  plupart  des  ^^^^^^^ ''S''^':^^J^" ^S^nl  demiu- 
tU  nouilM-e  de  ceu^  qm  ne  =  «'^Pf  ^'J,  fi^  e,  ccuk  qui  s'y 
,fr,.ent  cacbés.  Clva«es  plus  U  <i  «Ic^a  1    l  o^^'^^  ^^^^.^,.„^. 

éia.ent   rendus  se  .efuyie  e   t  ^J'J^  .^,,_  Nous  u'ea- 
•■''';rsesd;-tm^«''"^'^';'"''''^;!!::ër"s^Sa;^eor  et  ,  au  |   ^.ent  leur  ass;sua    ^^P';;;    ^j;  ^:^udi  oplmeeeclésiasUque, 


'"^"'^        Tî   c,  fit  soutenu  par  sa  foi ,   et  com- 
„,.rquable  dont  Jean  Ha       >  t  ^o  .^\       •„„  fit  pour  ob- 

^enVrent  iuut.les  ^'^^^J^^,,^,,  dép.te.  dans  sou  ca- 
tenir  sa  i-é-^"'^^''V""i  ^  réteudVt  être  plus  sage  que  tout  le 

G,ucd'^?«^^''^'"^";'T  '-  emMéè     qui  m'explique  1.  verue 

:     os  membres  de     :^-^"  ;  !.^,^.  '^^je  la  recevra,  volou Uers 

:  mieux  qae  je  ->  -^^^";'    '^  Vs  qi  accompaguérenl  1  an- 

„  de  sa  part.  -'  L^.  ^"-  ""^'^„^i,,  ,,  celles  qu.  p.  eceder  .  t 

,.„uce  de  la  sentence  .d>   .^^^  l^^^,     ,„  même  temps  qu  elles 

■exécution  fout  f''^'"'  ,    ,  '  ,ral  o.^  pour  le  marty.'.   bufin 

,e"  nV.sse.a  le  cœur  'l  ^^'^^^fj^anVuss,  et  le  fi.è.-entavc 

!  bourreau,  ^'«-^^''^ë  forte  planche  plantée  en  ter.:e  ;  d 

.l.s  cordes  moudlec,  a  .   e  K,        l        ^,^^^,,^^,,11.  aasp.ed, 

--^  ^T'^Tu'S^^^^^^^  '«  ^^'-'ii^r  t  qù;  r  s 

:„ix;   amhc^.a  lateu.  ,iou-e  et  rouiUce  ,  ce  qui.u 

Imtourdu  cou  "'V;  :.^;^:^Smveur  a  été  lié  p  .ur  .uo.  dune 
,li,-e  :  «  M^-i  '^^\'  .Ueet  ben  pK.s  du.'c;  pourquoi  moi, 

:  Kmônr'tso.  nom,   eceu.^  ■--;:;,,,       is  p,,,,       . 

eaux  com.«cnccre..t  -"'  '^"f^^oi,  rfe  menu  bo.s,  cl  ama  - 

ous  'cs  p.eds  q.>eUiu«  ^f  i^ife  et  du  ^vo,  bois  jusqu'à   la 

rent  autour  d^\'-^^,'^'=„^:,  ^  'y  mît  le  feu,  l^  comte  pala  - 

i-autcur  du  cou.  Avan  .  1*;  '     J ciieim  l'eNhorle.-eut  a  .c- 

1         ,.,„.h d  d'empire  de  fippcu'         r.„  ,„il,eii  dubu- 

r  ''^r  e    di^t.iues,  mais  .uutdement 

liMct-ei   seb  uu         ..„„,, ma  a 


,   r;u  de  Dh-u  ,  aie  pH't-  "                       ^  pousse  la  Uammc  ,      ._. ,  --           .  ,              ,(^  tamuies.  k.  c=t  <..—  -i  -  -       ^    , 

1      ,P  voix  iusqu  à  ce  que  le  ^ ^"^  '^      ^           ^^^^^.^  ^^  ^  ^^^.^^^  ^^^^  md.v.das  et  auv                      ^^^^^  ,^^  nio  lele»  de 

"    ,     f  n,ée  contre  son  v.sage,  la  pa.olc  ^^^     ,,.^^  ^,  des  «»«  «YVxè.nple  de  la  vie  ch.ét.enne  ; 

:1t. 'r:;:^^,  ^-e              ^^^^^^^^^  ,,,,.e  de  Prague  \   leurma.son,  en,y  clon^.a  U^^^^^  ^^^^^^^.^,^  ,  ,,„,p,., 

.         «-.c  rlp  maide  1  a""-^  ,.  •. ,,ri  Ip  même 

Aumo'.sdema 


...;.  ma,soa  ,  en  y  ^^^^^^^^^^  domestique  ,  compo-ô 
,U  devaient  vedle.  ''/f'}"'^^\\^,,,u  de  cautiques  cl  de  la 
de  la.lecture  de    a  B^c    au   d^  ^^  _^^^  .^^  ^^  ,^  ^„ 


""rmo;sdema,dcl'annéesmvamc^^..^^         ^^^^^^  devaient  veiller  .,  ce  quc^^  ^     -           ^^^^^i            l  de   ,. 

^"  Z.'vœuvredufidèle  JeauH     s   eP      ^^_^^,^^-,,,,,  ^^  ,^  i^^,^,^  de  '-^  B'bk    au   c           ^^^^^^^  ^^  ^^  ^^^       ^_^ 

compac»»'^           ,     e  et  une  jo.e  ^^\^, '^  ^^  le  peuple  de  b  pr.è.-e  ,  eut  Ve^%'=S"''VX°  .eut  s' enuetenir  avec  leurs 

^"'■'  '      ;  1  Je-  d'adm  rer.  La  liante  ..oble^sc  et  le  p     P  P  ^^^  ^^^  prédica^ns  ,  .Is  dc^a''=»»              ^^^^^  cntendu-et 

f.^rent  oblige- d  a'J              .  ^.g,,^    révoltes    de    ces  c so                ^^t^^_,^  serviteurs  ,  de  ce  qu   i^                          ^^  1^, 


c 

co 
de 
et 


.,. ......  iês  prédicafT^ns    ds  '^^^^^-,,,  entend..et 

■'hê^'^'de   Moravie  t-'-'^'j;;^ 'r^^^^nué-xul  uéan.uo;ns   |   eiil^ns  -^Vl^^^', ':^'"S^;US',   les  je"^  '   '"^^  ^^'''7  'r     v 

b.;::^t'.Sî:i::^î^^  ^'m,;  qu.  .u,.étaieut  assignés  pa, 

Bohé..L  et  la  Moravie    mal|.cjamam      ^,^^q^^.P^    ^^   , 

eux,  t.ouveren  "'^^^^'^f^^'^ions  secrètes, 
s'éd.fier  ensemble  ^^"^fi^^ifeme  siècle,  ces  germes  d 
Au  commencemenldu  d  X  l^»''  ,^  ^,.,„i  avec  un 
la  connaissance  «^'""S*^^"' «  %^i,,dépe  que  les  v.clo.i. 
'force  nouvel  e,  V^^  r^!^  ^^.L^  en  ^^oô  .^ 
de  Charles  Xll ,  ro  .^^^^^i^  ;„  eerta.n  no.«h.-e  d'ég  .se: 
protcstans  de  la  S.les.e  d  avo..  un  ce         ^  ^^^^^  ^.^^^^. 

i^a'on  appela  -^S'-- ^^f  ,£-'  '„'  f^ll  ,oiut\..  obstacle  su 
la  ,csl.e.nte  en  ' 7  '  V'^^'^^  ';f  ,..5,  e,.  Moravie  et  en  B 
fisant  au  .^ve.l  q^'  .if,,"'  ,Vec  persévérance  un  lie..,  < 
héme.  Les  Frè.^^es  ^^'^«'•«-l^^'^'^^^'f^rchrét.enne,  f  t  l'un  d'e.. 


'  u  -xvaieut   ainsi   ciai»' >-  ..commencèrent,    luaifjie 

1    'in  doctilnc  du  saUit  'aisaii  p  siècle,  avant 

S:.;     s£;  car  aucommenc^uen   du_.  ^  ^^  3^. 

!^"o"pcusât  à  Ln^':-  ^^d:.;;r::nt;E8l-sdesF.èrev- 


i,.c  nroteslans  ut;  i.,..--  ,     ,„.v  cmpci'eu'  "  ^»^"'''"  "     '. 
tor.neon.mputaceiefasau^         ^j     ^        ^-^'^"^  ^"..mnlà 
,i,ms  bornerons  a  citu 


^;;;.  Les  Frères  ^^^^^^^^^^^^^^  ^t  l'un  d'e.. 
iU  r"^--^SP'"ff"!.:i";SonF  temps  voyaîîé  pour  cet  c 
Christian  David  ,  qu.   »^ "";'"' «^    J'il  avait  découve. t 

jet ,  v.nt  leur  anno..ce.  ,  e.^  dJrét^o^.dre  a  leurs  vues.  Cet 
{,mideVEvangilc,cai»beder  P      ^^^_^   ^^  j^^^^^^^.  ,_,„, 

„„  jeune  *'^,'Sîf  «'  .^    ,^'/ù„  pL^nr  fidèle. 

„„e  terre,  ou  .1  avait  P»  «  "  'P/^,.^,,,  i„,  de  la  Moravie  . 

De  nombreuses  em.g.at.o   s  eu. e  ^^^  ^,,,étiens,. 

le   comte   de   Zmzcndorl  d  .ma  asu  ^^   ^^  ^^ 

uyaient  la  persécul.on  au  P^  >^^^  '^j,  j^^r  Maître. 

dJnnant  tous  leurs  b.ens  P°"   \. ff^.'^.hercher  ,  dans  V 

Nous  enfiaseons  «^f  ^^^'^„'^^,',,^,   et  h.lé.essans    dél 

vage  de  M.   Bost     ^f    "^^^.'^^^^  pu  donner  ic.  qu 

S:;>trs^vn.;  au  preimer  volume. 


eux. 


sOllS 


5^a^rïï3?s"»»sn:.ï>».."-- 


GUERNSEY     J 


LE  SEMEUR. 


19j 


RELIGIOI\S  DE  L'IIVDOSTAI^. 

IROISILME    H'    D1:KMI:.1    AKÏICLE. 

Le  Bouddhisme. 

T.fis  principes  ni#tiqiies  des  Védas  ,  en  faisant  de  hi  vie 
v()iitiMiipl:ilive  et  asc'éliquiî  la  condition  du  stipromo  bonheur, 
■illai'Mil  tout  droit  par  leurs  conséquences  nj;ourcuses  à  ren- 
verser le  syslènic  des  castes,  qui  tient  une  j)lace  si  essentielle 
dans  le  Brahmanisme  ,  et  la  paitie  vulgaire  on  pratique  de 
ce  système  relijjicux  courait  également  de  fjiands  risques 
eu  présence  de  ces  mémi^s  principes;  aussi  ,  tandis  que  les 
Ihahmaues  se  plaçaient  eu  dehors  et  au-dessus  du  reste  du 
peuple  par  leurs  privilèges,  tandis  qu'ds  se  constituaient  en 
race  privdégije,  beaucoup  de  dévots,  voués  :\  la  contempla- 
tion dans  la  solitude  ,  priicnt  en  mépris  cotte  étroite  et  a!)- 
solnc  séparation  héréditaire  ,  et  l'on  vit  sortir  du  sein  de 
cette  classe  d'ascètes  une  espèce  de  réformation  qui  dut 
trouver  faveur  auprès  des  castes  dont  elU;  brisait  le  joug  ^ 
car  elle  venait  offrir  à  tons  les  hommes  le  même  but.  les 
mêmes  conditions  de  bonheur;  elle  les  appelait  tous  indis- 
tinctement au  partage  des  mêmes  privilèges  religieux. 

Telle  fut  l'origine  du  Bouddhisme  ,  la  plus  remarquable 
des  hétérodoxies  issues  de  l'ancien  système  théolog'que  des 
Védas,  et  l'une  des  religions  qui  comptent  aujourd'hui  le 
plus  grand  nombre  de  sectateurs.  Le  personnage  qui  pro- 
clama le  premier  cette  croyance  nouvelle  ,  est  Bouddha 
Sakia  BIouiu,  le  sage  anachorète  Sama,  qu'on  se  contente 
de  désigner  aussi  par  la  seule  qualité  de  Bouddha  ou  de 
saint.  Quant  à  l'époque  où  parut  ce  personnage  ,  elle  est 
très-diversement  évaluée  par  les  historiens,  et  varie  d'un 
pays  à  l'autre,  ce  qui  peut  tenir  au  peu  d'accord  qui  existe 
également  entre  les  divers  peuples  bouddhistes  sur  le  vr.a 
fondateur  de  leur  religion.  Tout  ce  cjn'il  nous  importe  de 
savoir  à  cet  égard,  c'est  que  le  îoud'Jliisme  ,  d'après  l'opi- 
nion générale,  ne  remonte  qu'j  mille  ans  environ  au  -delà 
de  l'ère  chrétienne. 

«  Sakia  ,  dit  M.  Bochingcr  ,  n'inventa  pas  nu  système 
lout-à-lait  nouveau;  il  ne  fit  que  prononcer  d'une  manière 
l'orle  et  claire  ce  qu'une  grande  pai  tie  de  ses  contemporains 
avaient  obscurément  scuti  ;  il  se  fit  le  représentant  de  l'op- 
position contre  le  Brahmanisme,  qui  depuis  long-temps  s'é- 
tait formée  au  sein  même  de  celui-ci.  Point  de  distinction 
de  castes  sons  le  rappoit  religieux,  point  de  piètres  hérédi- 
taires et  privilégiés  ,  point  de  sacrifices  sanglans  ,  point  de 
salut  suprême  sans  la  vie  ascétique  ft  contemplative,  point 
d'exclusiou  d'âge,  de  ca^te,  ni  de  sexe,  par  rapport  à  cette 
dernière  :  voilà  les  principes  pratiques  du  Bouddhisme  pri- 
mitif, qui  le  rendirent  si  redoutable  à  la  race  brahmanique; 
mais  nous  devons  entier  dans  plus  de  détails  pour  donner 
une  idée  ex::cte  des  principes  bouddhiques. 

En  parlant  du  bouddhisme,  ou  ne  pourrait  user  de  trop 
de  circonspection.  Les  sources  mêmes  de  ce  système  sont 
nombreuses  et  variées  ,  et  tii'ent  leur  origine  de  pays ,  de 
siècles  et  d'auteurs  différens;  les  divers  fiagmens  connus 
sont  souvent  difficiles  à  accorder.  Il  faudrait  couuaîlre  à 
fond  toute  l'histoire  de  l'Asie  orientale,  avoir  accès  en  outre 
à  des  sources  encore  cachées  dans  les  monastères  thibélains 
et  chinois  pour  se  former  une  idée  précise  de  cette  tliéo 
logie.  Aussi  ue  peut-on  guère  qu'eu  esquisser  les  traits 
principaux. 

L'idée  fondamentale  qui  domine  dans  la  philosophie 
bouddhique,  comme  au  reste  dans  celle  des  Indous  en  gé- 
néral ,  c'est  que  l'existence  véritable  doit  avoir  nécessaire- 
ment le  cara,-tère  de  l'immuable  et  de  l'absolu  ;  en  sorte  que 
tout  ce  qui  varie;  ce  qui  est  limité,  n'est  qu'une  exi^tellcc 
illusoire,  une  manifestation  passagère  de  l'existence  réelle. 
Il  est  presque risible  de  voir  les  bouddhistes,  apiès  être  ar- 
rivés a  l'idée  de  celle  existence  immuable,  seule  vraie,  selon 
fcux  ,  par  le  retrancl.enient  successif  de  tous  les  attributs  qui 
contiennent  une  limitation  <{uelcoi:qiie  ,  n'avoir  plus  devant 
eux,  pour  jouir  de  celle  manière  d'exister,  qu'un  être  sans 
aucun  atlr.but  jiositif ,  et  avouer  par  les  noms  mêmes  qu'ils 
lui  donnent  que  le  i(//i/t' (suuya)  ou  /'<;'.<^(7ce(ak.isa)esl  tout 
c:e  qu'ils  ont  pu  atteindre  par  leur  métaphysique.  Si  les  nié- 
Ijphysiciciia  liianquaicnt  d'expériences  semblables  et  si  sur- 


tout ils  savaient  profiter  de  celles-ci,  nous  pensons  qu'ils  trou  • 
vcraieiit  ici  de  quoi  se  convaincre  que  jamais  science  ne  lut 
plus  /i'((/.i«'/HeHï  ainsi  nommée  que  cette  science.  Mais  pas- 
sons outre  ,  en  admettant  le  vui<le,  l'espace,  comme  repré- 
sentant l'être  absolu  :  Cet  être  dans  son  état  de  repos,  de 
stabilité  parfaite,  est  l'existence  iaiinalérieîle  ;  dès  qu'il  en- 
tre en  mauvemcnt,  en  aitioii,  seiuanifeste  le  mo  ide  maté- 
riel ave"  tous  les  attributs  du  fini.  Il  v  a  nécessité  absolue 
pour  l'être  de  passer  de  son  existence  abstraite  et  sans 
mouvement  à  l'activité;  la  création  n'est  que  la  manifesta- 
tion illusoire  de  cette  activité  qui  fait  place  à  sou  tour 
à  l'état  d'immobilité;  ou  plutôt  la  modification  de  l'êlio 
d'oii  résultent  les  mondes  e!  leurs  millions  de  phénomènes 
n'est  qu'une  pure  illusion,  îi  est  des  écoles  bouddhistes  f[iii 
ne  bornent  pas  tous  les  atUiLuits  de  l'être  à  l'immobilitc' , 
d'une  exisiencc  absolue  ma  s  qui  y  ajoutent,  ou  l'inlelli- 
gcnce  seule,  ou  l'intelligence  tt  la  volonté;  cette  dernière 
école  lui  donne  le  nom  de  Adinhoudiia,  Seigneur,  Dieu. 

Si,  laissant  la  défiuilion  de  l'existence  ou  de  l'être  absolu, 
nous  descendons  à  la  manière  dont  les  bouddhistes  ,  en  g' 
néral  ,  se  représentent  le  mouvement  par  lequel  se  pro- 
duisent ces  existences  inférieures  qu'ils  nomment  illusoires, 
nous  voyons  qu'adojtant  l'idée  des  émanations ,  ils  pensent 
que  l'Ktre  Suprême  produit  d'abord  de  lui-même  l'inlelli- 
gencc  ;  de  celle  ci  sortent  ensuite  cinq  autres  intcll-gcnces  , 
appelées  dhyanas  ou  bouddhas,  et  dont  chacune  engendre 
à  son  tour  une  intelligence  secondaire.  De  cette  dernière 
émanation  sortent  les  trois  forces  actives  représentées  par 
les  dieux  Braiima ,  Vichnou  et  Siva  ,  qui  finalement  pro- 
duisent le  monde.  Les  émanations  su[é,'ieuies  ne  sont 
K'gies  cji:e  par  la  nécessité,  aussi  ces  émanations  forment- 
elles  un  monde  idéal  ou  sans  couleurs,  exempt  des  rcvoln- 
tions  dont  les  mondes  inférieurs  sont  agités.  Dans  ceux-ci 
s'inlio  hiit,  au  c(nilraire,  un  élément  de  libellé,  et  l'on 
voit  une  chute,  une  perversion  j)rogressive.  Cependant 
chaque  être  conserve  en  soi  le  germe  divin  de  rexistcuce 
absolue,  et  se  sent  malheureux  ,  tant  qu'il  est  impliqué  dans 
le  monde  des  illusions  et  du  changement ,  dont  la  naissance, 
la  misère  et  la  mort  se  disputent  l'empire.  Il  doit  tendre  à  se 
relever  et  à  revenir  à  sou  état  primitif;  c'est  ce  qui  arrive 
1ers  qu'après  des  transmigrations  plus  ou  moins  nombreu- 
ses et  successives,  il  obtient  l'absorption  dans  l'existence 
absolue,  savoir  dans  le  vide,  selon  les  uns;  dans  l'intelli- 
gence ,  selon  d'autres  ;  dans  le  Seigneur,  ou  la  volonté  et 
l'inlelligence suprême,  selon  la  troisième  école. 

Tels  sont,  en  abrégé,  les  principes  fondamentaux  du 
bouddhisme;  il  est  facile  d'y  reconnaître,  à  côté  d'une  mé- 
taphysique qui  accuse  l'impuissance  de  l'esprit  humain  à  s'é- 
lever jusqu'à  la  conception  de  Dieu,  des  traces  non  équi- 
voques de  cette  doctrine  de  la  chute  de  l'homme  qui  se 
trouve  au  fond  de  tous  les  anciens  svstèmes  religieux ,  coiume 
dans  les  traditions  populaires  de  toutes  les  nations  de  la 
haute  antiquité.  jMais  cette  doctrine  ,  aussi  bien  que  celle  du 
péché  en  général,  se  trouve  faussée  par  le  système  d'idéa- 
lisme auquel  on  l'a  accommodée;  ici  les  raisounemenset  les 
subtilités  ont  tout  défiguré,  et  le  mal  moral,  tel  que  l'E- 
criture, d'accord  avec  notre  conscience,  nous  le  révèle, ne 
resscuible  point  au  mal  tout  imaginaire,  que  conçoivent  les 
bouddhistes.  Ou  nepcut  s  empêcher  de  reconnaître,  en  par- 
courant la  série  de  leurs  dogmes,  des  traces  nomb:euses  de 
vérité;  mais  cette  vérité  pâlie  et  dénaturée  est  évidemment 
venue  d'autre  part  ;  car  jamais  elle  ne  figure  dans  ce  système 
raisonné  à  titre  de  conclusion  ;  il  faut  nécessairement  eft 
chercher  l'origine  dans  les  révélations  primitives  que  les 
patriarches  répandirent  de  bonne  heure  dans  l'Orient; 
l'erreur,  au  contraire,  est  dans  les  spéculations  métaphy- 
siques qu'on  a  faites  sur  ce  premier  fond.  C'est  r e  dont  le 
lecteur  trouvera  la  preuve,  pour  peu  qu'il  y  réfléchisse  mû- 
rement ,  dans  le  peu  de  détails  que  lious  allons  encore  ajou- 
ter. 

Les  bouddhistes  vocnt  toute  la  cause  du  mal  physique, 
aussi  bien  que  du  mal  moral,  dans  l'illiisiou  qui  nous  fait 
croire  à  la  réalité  des  choses  de  ce  monde.  Qui  irapciroii 
ici  la  fdsificalion  d'une  des  graniles  vérûes  du  Christia- 
nisme? Fa  tes  de  cette  iilus  ou  une  illusion  mor.ile,  au  lieu 
d'une  ill^ion  intellectuellecnnime,  rentend  le  bouddhisme. 
Cl  vous  aurez  ccartJ'  de  cette  vérilc  tout  ce  qui  la  gâtait  et 


192 


LE  SEMEUR. 


la  rendait  moralement  stérile  j  n'cst-il  pas,  eu  effet ,  pai- 
tailemenl  vrai ,  selon  le  Christianisme  et  selon  la  conscience, 
(jue  nous  sommes  malheureux  parce  qu'au  lieu  d'attacher 
nos  affections  au  seul  bien  impérissable  ,.  nous  les  dounoiis 
avant  tout  aux  choses  qui  ne  sont  que  pour  un  temps.  Pour- 
suivons. Les  Bouddhistes  nous  disent  qu'd  nous  faut ,  pour 
atteindre  le  bonheur  suprême  ,  dégager  notre  intelligence 
de  cette  illusion,  eu  nous  apphi^uant,  parla  contcmplatiou, 
à  la  science  intuitive,  par  laquelle  nous  canuaîtroljs  l'Être 
absolu  et  seul  véritable.  Mettez  encore  ici  l'homme  moral 
au  heu  de  l'homme  intellectuel,  et  vous  aurez  une  maxime 
vraie  qui  vous  dira,  d'accord  avec  la  Bible  et  avec  votre 
conscience  :  Vous  qu'absorbent  tout  entiers  des  intérêts 
d'un  jour,  qui  trompent  votre  soif  de  bonheur,  sortez  de 
votre  dangereuse  illusion  ,  et  sachez  que  la  condition  de  ce 
bonheur  est  que  vous  aimiez  le  Seigneur  votre  Dieu  dé  tout 
votre  cœur,  de  toute  votre  âme  et  de  toute  votre  pensée  , 
et  que  vous  le  serviez,  lui  seul. 

Il  n'y  a  pas  jusqu'à  la  notion  primitive  d'un  médiateur 
entre  l'Etre  suprême  et  les  hommes  qui  ne  se  retrouve 
chez  les  Bouddhistes. Ce  sont  lesbhodissattwasou  émanations 
du  premier  degré,  celles  qui  furent  les  premiers  principes  de 
la  création  du  monde,  qui  se  chargent  de  cette  fonction .  Elles 
descendent,  non  seulement  sur  la  terre,  mais  jusque  dans 
les  sombres  régions  des  enfers  pour  sauver  les  malheureu- 
ses créatures,  leur  donnent  l'exemple  de  la  vertu,  leur 
enseignent  les  causes  de  leurs  misères  ,  les  moyens  de  vain- 
cre les  désirs  et  les  passions,  le  chemin  du  salut  suprême. 
Mais  tous  les  moyens  de  salut  qu'apportent  les  médiateurs 
consistent  dans  leurs  instructions  et  leurs  exemples;  ils  ne 
se  chargent  d'aucune  expiation;  car  le  mal  moral  n'est 
pou  ries  Bouddhistes  qu'un  défaut  de  science  et  non  la  viola- 
tion d'une  loi  sainte.  Leur  métaphysique  a  déiwturé  cette 
notion  d'un  Sauveur  que  toutes  les  nations  orientales  avaient 
héritée  des  patriarches, auxquels  la  promesse  en  fut  faite  dès 
le  commencement.  Aussi  voient-ils  dans  tous  leurs  saints 
des  médiateurs. des  sauveurs,  dans  le  sens  qu'ils  attachent  à 
ce  mot.  Ils  comptent  nécessairement  à  leur  tête  Sakia  le  ré- 
vélateur de  leur  religion;  on  le  représente  sous  la  figure  d'un 
homme  plongé  dans  la  contemplation  ;  et  bien  qu'il  soit 
considère  comme  rentré  dans  le  sein  de  l'Etre  absolu  ,  il 
reçoit  cependant  un  culte  particulier,  aussi  bien  que  tous 
.les  autres  sages.  Les  grands  lamas  du  Tliibet  sont  considé- 
rés comme  des  apparitions  des  grands  princes  et  des  saints 
personnages  qui  ont  encore  à  subir  des  trausiiiigrations 
avant  d'atteindre  l'absorption. 

Le  culte  consiste  en  prières  et  en  offrandes ,  qui  ne  doi- 
\  eut  jamais  être  sanglantes.  Bien  que  le  bouddhisme  ,  aussi 
bien  que  le  brahmanisme,  fasse  de  notre  existence  terrestre 
une  '>ure  illusion  ,  il  admet  néanmoins  une  morale  ,  et  une 
morale  même  plus  pure  que  celle  de  ce  système  religieux, 
11  recommande  la  bienveillance,  la  véracité  ,  la  chasteté, 
défend  le  meurtre  ,  la  haine  ,  la  calomnie  ;  en  un  mot ,  nous 
y  retrouvons,  comme  chez  tous  les  peuples  anciens  et  mo- 
dernei,  ;t  côté  de  mille  subtilités  dictées  par  l'orgueilleuse 
.jaisou  des  prétendus  sages,  les  lois  imprcscriptildes  de  la 
conscience. 

Nous  devons  nous  arrêter  ici ,  car  cet  article  dépasse  hs 
bornes  que  cette  feuille  nous  impose;  mais  ,  avant  de  finir, 
nous  recommanderons  au  lecteur  I'oun  r,.ge  de  1\L  Bo- 
<;liinger  comme  une  source  tout-à  fa.t  à  la  portée  des  per- 
sonnes qui  ne  peuvent  consacrer  beaucoup  de  temps  à  l'é- 
lude intéressante  des  jcligiuns  de  l'Indostan. 


MELANGES. 

De  la  Pkoposition  de  M.  Poptalis.  —  M.  Poiiaiisa 
développé,  dans  une  des  dernières  séances  de  la  Chaml.'ie 
des  députés,  une  proposition  tendant  à  l'abrogation  de  la 
\q\  du  i8  novembre  i8i4,  qui  ordonne  l'observation  des 
fêtes  et  dimanches.  Nous  pensons,  comme  l'honorable  dé- 
puté, que  la  loi  civile  ne  peut  prescrire  aucun  acte  religieux, 
et,  demandant  de  tout  notre  pouvoir  une  séparation  com- 
plète entre  l'Eglise  et  l'Etat,  nous  ne  comprenons  pas  com- 
ment l'Etjt  peut  prononcer  des  peines  de   police   cyrrcc- 


tionnelle  contre  ceux  qui  ne.  sanctifient  pas  les  jours  de  re- 
pos admis  par  l'Eglise.  Picgardant  la  sanctification  du  di- 
manche comme  un  acte  de  culte,  et  le  dimanche  lui-même 
comme  d'institution  divine,  nous  en  appelons  à  la  Parole 
Sainte  et  à  la  consciciiGe  du  chrétien  ,  mais  non  à  la  loi  du 
18  novembre  1814,  pour  obtenir  l'observation  de  la  loi  de 
Dieu,  qui  n'est  réellement  accomplie  que  par  ceux  qui 
ajoutent  au  repos  extérieur  cette  sanctification  que  les  codes 
ne  peuvent  pas  prescrire  ,  parce  qu'elle  est  toute  du  do- 
maine du  cœur. 

D'un  autre  côté,  silc  repos  religieux  esthorsde  la  portée 
des  lois,  hâtons-nous  d'ajouter  qu'elles  peuvent  et  que  même 
elles  doivent  fixer  des  jours  de  repos  civil,  oii  les  fonc- 
tionnaires publics  soient  dispensés  de  tout  travail  et  où  les 
citoyens  puissent  s'abstenir  des  occupations  de  leur  état, 
sans  eu  éprouver  de  préjudice.  Ainsi,  par  exemple,  il 
est  nécessaire  qu'à  certains  jours  de  l'année  le  négociant 
puisse  fermer  sa  caisse,  sans  qu'on  soiten  droit  de  l'accuser 
d'avoir  suspendu  ses  paiemens,  et  que  les  tribunaux  puissent 
vaquer,  sans  que  les  juges  encourent  le  reproche  de  refuser 
de  rendre  la  justice.  Ne  considérant  les  jours  de  rej)OS  que 
sous  le  rapport  civil  et  politique,  nous  soutenons  que  si  l'on 
veut  les  proportionner  aux  besoins  physiques  de  l'homme, 
on  devra  établir,  après  six  jours  de  travail,  un  jour  de  repos 
facultatif;  et  encore  ici ,  admirons  la  sagesse  de  ce  Dieu  qui, 
ayant  créé  l'homme  ,  sait  mieux  que  les  législateurs  humains 
quelle  est  l'étendue  de  ses  forces,  et  dont  la  division  des 
jours  en  nombre  septennaire  ,  aussi  ancienne  que  le  monde, 
a  favorisé  le  travail  ,  l'ordre  et  le  bonheur  social ,  tan- 
dis que  les  autres  divisions,  inventées  par  les  hommes, 
n'ont  jamais  réuni  toutes  les  conditions  nécessaires  ni  eu 
les  résultats  qu'on  en  espérait.  S'il  s'agit  ensuite  de  choisir, 
entre  les  sept  jours  de  la  semaine  ,  le  jour  du  repos ,  nous 
ne  voyons  pas  quels  motifs  feraient  donner  la  préférence  à 
l'un  d'entre  eux  sur  le  dimanche,  que  les  convenances  di- 
verses de  l'immense  majorité  des  citoyens  indiquent  aux 
législateurs. 

Plusieurs  des  orateurs  qui  ont  pris  part  à  la  discussion  ont 
montré  combien  leurs  sentimens  religieux  sont  superficiels, 
combien  ils  ressemblent  à  l'indifférence ,  et  dénotent  peu 
d'examen  des  matières  qui  ont  cependant  les  premiers  droits 
à  l'atleutiou  d'êtres  moraux  et  immortels.  De  graves  er- 
reurs ,  mais  des  erreurs  inévitables  pour  quiconque  ne  vit 
pas  de  la  vie  du  Christianisme  ,  ont  été  professées  avecla 
plus  grande  assurance  à  l'appui  d'une  proposition  qui  ne 
devait  être  débattue  que  sur  le  terrain  de  la  liberté  de  con- 
science. On  a  dit  et  répété  plus  d'une  fois  qu'un  père  de  fa- 
m.il!e  ferait  aussi  bien  de  travailler  le  dimanche  pour  nour- 
rir les  siens  que  de  prier;  on  a  mcmc  cité  comme  un  passage 
de  l'Ewitnre  je  ne  sais  quelle  sentence  qui  établit  que  celui 
qui  Irai,' aille  p/ve.  D'abord,  c'est  bien  inutilement  qu'on 
chercherait  une  pareille  maxime  dans  nos  Livres  saints;  elle 
ne  s'y  trouve  ni  par  sa  lettre  ni  par  son  sens;  travailler  et 
prier  sont  deuxchoses  totalement  distinctes  pour  Icchrélien. 
Ija  prière  est,  comme  ou  l'a  dit,  la  respiration  de  son  âme; 
par  elle  il  puise  à  la  source  de  la  force  spirituelle  et  de  toute 
bénédiction  ;  il  prie  à  titre  d'être  immortel;  il  ne  travaille 
pour  lui  et  pour  les  siens  que  pour  satisfaire  aux  conditions 
momentanées  de  sa  carrière  terrestre,  comme  un  voyageur 
satisfait  aux  besoins  de  la  route.  On  sent  dès-lors  que  le  jour 
où  il  lui  est  permis  de  laisser  le  fardeau  de  ces  soins  pour 
nourrir  et  fortifier  son  âme  p»r  la  prière  doit  être  à  ses  yeux 
d'un  prix  bien  supérieur  à  une  journée  de  travail  pour  l'ali- 
ment r/ui  périt.  Peiise-t-on  d'ailleurs  que  ces  heures  toutes 
consacrées  à  la  prière  soient  perdues  même  pour  ses  intérêts 
temporels?  Ah  I  bien  au  contraire  ;  car  il  y  puise  une  force , 
un  courage  ,  une  activité  qui  lui  rendent plus'légère  et  plus 
facile  la  tâche  de  son  travail  de  la  semaine.  Ceci  est  un  fait 
à  l'ajipui  duquel  les  exemples  ne  manqueraient  pas. 

Enfin  ,  si  nous  pensons  que  la  loi  ne  saurait  contraindre 
personne  à  observer  le  dimanche, nous  sommes  convaincus, 


d'un  autre  côté,  que  la  prospérité  et  le  bonheur  que  les  na- 
tions peuvent  attendre  de   Dieu,    sont  mesurés  sur  l'usage 


que  la  prosp< 
endre  de   Dii 
que  les  citoyens  font  de  ce  jour. 


Le  Gcrnni,    DEHAULT. 

linjjnuietie  de  .Sellicue  .   rue  if-  Joùneuri  ,  n.    if 


TOME  1' 


IS"  25. 


22  FEVRIER  1832. 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique  et   Littéraire 


PAUA1SSA\T  TOtS  LES  MERCREDI». 


Le  cliamp  ,  c'est  le  monde. 
Mailh.XIII.  38. 


■On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,  et  chez  lo'is  les  Libraires  et  Directeurs  de  posle. — Prix:  i5  fr.  pour  l'année. 
S  Tr.  pour  G  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
LfS  lettres,  paquets  et  C„,ois  d'argent,  doivent  être  affranchis. 


MM.  les  Souscripteurs  au  Sï.iiEVR,  dotil  l'abonnement 
expire  le  ug  février  prochain ,  sont  priés  de  le  renou- 
veler par  lettres  affranchies ,  s'ils  ne  veulent  pas  éprou- 
ver de  retard  dclns  Cenvoi  du  Journal, 


LITTERATURE. 

Le  Manuscrit  vest  ,  par  Gustave  Deouineau.  2  vol.  iu-8°. 
Chez  C.  Gosseliii ,  rue  Saiiil-Gcrmain-t^es-Pi'és ,  n"  y. 
Prii  :  l3  fr. 

Ce  qui  distingue  la  société  française  aujourd'hui  ,  c'est  la 
conscietjce  qu'elle  a  de  son  état  de  décomposition  si  prompte. 
Nous  ne  voulons  parler  ici  que  des  sommités  de  l'échelle. 
Les  classes  inférieures  jouent  sans  doute  leur  rôle  ,  sans 
néanmoins  s'en  apercevoir.  Mais  quiconque  a  dans  l'esprit 
quelques  vues  sur  les  conditions  de  duiée  des  états  sociaux, 
quiconque  a  dans  la  poitrine  quelijues  battemens  pour  le 
bonheur  des  peuples  ,  quiconque  enfin  s'occupe  avec  quel- 
que intérêt  de  sa  patrie  ,  est  maintenant  plus  ou  moins  con- 
vaincu que  les  masses  en  France,  excepté  le  désir  universel 
d'être  mieux  ,  n'ont  plus  de  désirs,  de  systèmes,  de  plans 
d'organisation,  détrompées  qu'elles  ont  été  dans  toutes  leurs 
espérances,  incapables  qu'elles  sont  d'imaginer  quelque 
chose  qu'elles  n'aient  pas  essayé  en  vain.  La  triple  philoso- 
phie sceptique  ,  indifférentiste  et- matérialiste  ,  qui  datait 
d'une  époque  déjà  éloignée  de  nous,  s'unit  sous  nos  yeux 
au  matérialisme  pohtique,  au  système  de  l'égoïsme,  de  l'in- 
térêt propre  et  bien  entendu.  Les  masses  avaient  encore 
cons,ervé  ce  que  Je  monde  appelle  une  foi  politique,  dernier, 
roais  faible  lien  de  notre  société  j  il  vient  de  se  briser  :  elles 
sont  maintenant  indifférentes  sur  la  religion,  indifférentes 
sur  la  politique,  indifférentes  sur  leur  sort  propre,  sur  ton  t  ce 
qui  ne  regirde  pas  les  besoins  journaliers  directement  et  à 
leur  point  de  vue.  Au  milieu  de  ces  ruines  l'affreux  induvi- 
dualisme  reste  seul  debout. 


Cet  état  frappe  tout  homme  tant  soit  jicu'penseiir ,  et  de 
là  vient  cet  esprit  de  criticisme  qui  surgit  de  toutes  parts; 
les  hommes  sboudcnt  qui  recherchent  et  constatent  le  mal, 
sinon  ses  causes  et  le  moyen  d'y  remédier.  Ici  ,  ce  sont 
quc-ques  douzaines  déjeunes  gens  à  la  parole  fiévreuse  ,  à 
l'éloquence  épileptiquf,qui  oui  trouvé  la  panacée  infaillible 
dans  l'abolition  de  la  propriété,  de  l'héritage,  dans  la  mora- 
lisation  de  l'argent ,  et  dans  les  incalculables  produits  mo- 
raux d'une  association  à  laquelle  chacun  de  ses  membres 
n'apporte  rien  personnellemeul  eu  morale  ,  oii  l'hérésie 
exerce  ses  ravages  avant  même  que  l'orthodoxie  soit  déci- 
dée; là,  ce  sont  des  hommes  qui  croient  ou  feignent  de 
croire  que  les  émeutes  sont  les  causes  du  malaise  ,  tandis 
que  c'est  le  malaise  qui  est,  eu  dernière  analyse,  la  cause  des 
émeutes;  plus  loin  ,  c'est  l'émeute  elle-même  qui  voit  le 
salut  de  la  France,  un  jour  dans  la  chute  de  quatre  tètes,  une 
autre  fflis  dans  le  brisement  de  queUjucs  mécaniques  ou  de 
quelques  croix,  ou  dans  la  plantation  d'arbres  de  la  liberté, 
et  qui  soutient  par  des  vociférations  ses  opinions  diverses  , 
jusqu'à  ce  qu'elles  cèdent  toutes  aux  argumens  des  baïon- 
nettes. Enfin,  chacun  voit  une  plaie  à  guérir  ,  et  si  la  voix 
qui  proclame  le  remède  ne  trouve  jamais  d'écho,  en  retour 
celle  qui  proclame  le  mal  eu  trouve  partout. 

Un  homme  de  talent  et  de  cœur,  connu  par  des  succès 
méiités,  M.  Gustave  Drouineau  ,  avait  déjà  tenté  des  ef- 
forts plus  louables  que  vraiment  éclairés,  en  signalant  dans 
Zi/-«e.s/ quelques  vices  fondamentaux  de  notre  civilisation  , 
eu  égard  à  la  direction  des  études  et  au  choix  des  profes- 
sions. Cette  fois  ,  il  a  fait  un  pas  immense  ;  il  a  compris  ,  en 
partie,  sinon  complètement,  que  c'était  dans  l'homme  et 
non  pas  autour  de  lui  ,  que  devaient  se  trouver  les  moyens 
de  bonheur  de  l'homme,  comme  individu  ,  et  par  suite  des 
hommes, comme  nations.  Cette  vérité,  que  M.  Drouineau  a 
saisie,  nous  le  croyons,  plu'ôt  par  le  cœur  que  par  l'esprit, 
s'est  transformée  pour  lui  ,  à  son  insu,  eu  cette  autie,  que 
l'homme  ne  peut  être  heureux  sans  croyance,  et  c'est  cette 
dernière  que  le  Mamiscrit  i'ert  tc\^il  à  rendre  évidente.  Pou 
arriver  à  so;i  but  et  populariser  davantage  la  pensée  q 
développe,  il  a  choisi  Ja  forme  du   roman.    «  Une  œi 


didactique  ,  dit-il  dans 


Face,   Pi'il  p!ui   satisfait 


loi 


LE  SEMEUR. 


»  amour-propre  d'auteur,  et  6ien  moins  rcmplimoii  but;  le 
1)  roman  est  un  instrument  commode,  flexible,  admirable  à 
)>  populaiiser  ses  pensées.  »  Or,  le  but  de  M.  Drouincau, 
un  mot  va  nous  l'apprendre  :  «  c'est  d'attaquer  le  matéria- 
»  lisme  du  siècle.  »  Certes ,  l'icn  n'est,  plus  louable ,  cl  il 
nous  semble  que  tous  les  viais  amis  de  l'iiumanité  doivent 
inscrire  dans  ses  annales  une  mention  honorable  pour  qui- 
conque entreprend  cette  tâche. 

Sans  nous  occuper  de  la  partie  dramatique  du  Manuscrit 
vert,  nous  nous  occuperons  de  ce  qui  est  plus  en  lappoil 
nvec  notre  spécialité  ,  sa  morale.  Nous  signalerons  d'aiioi'd 
comme  très- remarquable  la  seule  publication  de  ce  livre. 
En  effet ,  au  sortir  d'une  révolution  faite  eu  grande  partie 
contre  le  jésuitisme,  un  homme,  à  la  boutonnière  duquel 
se  montie  le  signe  d'une  participation  active  à  l'œuvre  de 
démolition  ,  un  homme  de  juillet,  et  de  plus  écrivain  essen- 
tiellement libéral,  se  lève  au  nom  de  la  religion!  Avant 
d'cnti'cr  dans  la  connaissance  de  ses  opinions  l'eligieuscs  , 
remarquons  ce  fait ,  ce  simple  fait ,  qui  en  dit  plus  que  beau- 
coup de  dissertations  soi-disant  philosophiques ,  et  qui  in- 
dique clairement  des  besoins  presque  univeisellement  sen- 
tis, quoique  encore  peu  manifestés.  Ces  besoins,  M.  Droni- 
neau,  qui  les  a  compris ,  a  voulu  les  faire  connaître  ,  et  il 
«eus  semble  qu'à  cet  égard  il  a  léussi.  Mais  comment 
peuvent-ils  être  satisfaits  ?  C'est  là  surtout  la  question  ini- 
poitante,  et  \  oici  ce  que  M.  Drouineau  va  nous  répondre  : 
«  IjCs  intérêts  dominent  exclusivement  aujourd'hui,  mais 
»  ils  se  sentiront  bientôt  insuffisans  et  ils  réclameront  des 
»  garanties  contre  eux-mêmes ,  et  ces  garanties  sont  dans  le 
»  Chiistianisme ,  mieux  compris  qu'il  ne  l'a  été  jusqu'à  ce 
i>  jour.   Nous   marchons    à   une  léaction    morale   et   reli- 

»  gieuse L'époque,  on  ne  peut  la  préciser,  mais  elle  est 

»  inévitable.  »  —  «  L'immobile  et  roide  austérité  du  catho- 
»  licisme  repoussée  ,  le  tendre  Christianisme  sera  mieux 
»  apprécié  ;  qu'on  l'étudié  :  tout  est  là.  On  s'en  est  éloi- 
»)  gné  ;  il  faut  v  revenir  et  l'ajipliqucr  aux  besoins  de  l'c- 
B  poque.  »  —  «  M.  de  Chateaubriand  était  mieux  iuspiié 
»  quand  il  disait  :  Le  Ckrislianisme  doit  toujours  dire  du 
n  siècle  qu  il  traverse  ;  vérité  féconde  ,  arme  contre  le  ca- 
î)   tholicisme  immobile  et  abâtardi.  » 

Tout  îe  livre  de  31.  Drouineau  tend  doue  à  prouver  par 
une  intrigue  et  des  situations  romanesques,  quoique  vraies, 
que  le  siècle  a  besoin  de  religion,  et  que  la  religion  seule 
possible ,  c'est  le  Christianisme  mieux  compris  qu'il  ne  l'a 
été  jusqu'à  ce  jour,  le  Cliristiaiiisme]apidiquc'  aux  besoins 
de  l'époque.  Disons ,  en  passant^  que  de  telles  vues  plaident 
avec  beaucoup  de  force  pour  l'absolution  de  l'auteur  d'avoir 
fait  un  roman. 

Mais ,  revenant  de  nouveau  et  cxcUisivcmcnt  à  la  noble 
tâche  que  se  propoic  l'auteur  du  3ïanuscrii  verl ,  nous 
sommes  frappés  du  vague  qui  règne  dans  la  partie  fonda- 
trice de  son  travail  j  la  partie  critique  nous  semble,  en 
échange  ,  très-bien  remjilie  j  il  signale  souvent  avec  justesse 
et  toujours  avec  bonne  foi  les  défauts  de  nos  mœurs  reli- 
gicuses  et  morales  ,  ou  plutôt  sans  religion  et  sans  mora- 
lité. Mais  quelle  est  la  voie  qu'il  propose  de  suivre  pour 
remédier  à  cet  état  de  choses  ?  Il  propose  le  Christianisme 
mieux  compris  qu'Une  l'a  clé  jusqu'à  ce  jour.  Nous  allous 
bien  plus  loin  ,et  nous  disons  clairement  ;  le  Ciiiistianismc, 
non  pas  mieux  compris  ,  mais  eomp/is ,  tout  simplement, 
car  nous  sommes  convaincus  qu'il  ne  l'a  jamais  été  p.ii-  les 
niasses.  Nous  soutenons  que  quiconque  n'a  jias  éprouve  dans 
son  cœur,  et  par  suite  dans  ses  actions  extéiicurcs  ,  l'in- 
fluence régéncralrico  de  l'Evangile  ne  2)eut  ni  le  juger,  ni 
le  connaître,  ni  le  comprendre.  Et  comme  il  est  évident 
qu'en  France  ,  l'immense  majorité  est  dans  ce,  cas,  abstrac- 
ton  faite  de  la  pratique  ou  du  délaissement  de  certaines 
cérémonies  dont  Dieu  seul   conu;ût  la  valeur   morale,  il 


s'ensuit  que  la  France  ne  connaît  pas  pins  la  sublimité,  la 
vitalité,  l'excellence  de  l'Evangile,  qu'un  homme  qui  ne 
considérerait  que  les  murailles  des  bâtimens  du  Louvre  uc 
connaîtrait  la  beauté  des  tableaux  qu'ils  renferment.  Ceci 
soitditpour  les  calhohques,  pour  les  protcstans  et  pour 
les  jansénistes ,  indifféremment.  M.  Drouineau  est  tombé 
dans  l'erreur  générale  j  il  cherche  le  christianisme  partout., 
cxepté  dans  le  Christianisme;  ou  ,  s'il  le  considère  un  in- 
stant, c'est  à  travers  ses  propres  erreurs,  naturelles  ou  d'é- 
ducation ,  ses  préjugés,  innés  ou  invétérés  chez  l'homme 
par  la  force  de  l'habitude.  Au  lieu  de  prendre  un  à  un 
chaque  principe  de  la  Parole  de  Dieu  ,  il  se  prend  aux  dé- 
veloppemens  que  ces  principes  ont  subis  chez  des  hommes 
intéressés,  aveugles  ou  abusés j  au  lieu  de  rechercher  si 
chaque  vérité  dé  la  Bible  contient  le  germe  du  bonheur  des 
individus  et  des  progrès  universels  des  peuples ,  il  s'attaque 
au  catholicisme  en  disant  :  Tu  as  vieilli.  Tu  ne  nous  conviens 
plus;  et  au  protestantisme  ,  en  disant  :  Tu  es  stationnairc. 
N'est-ce  pas  s'abuser  que  de  rendre  l'Evangile  coupable  des 
fautes  des  papes  ou  des  disciples  de  Luther  ?  .Si  le  papisme 
vieillit,  c'est  qu'il  s'est  éloigné  des  sources  delà  vie;  si  la 
réforme  s'arrête  ,  c'est  qu'elle  ne  suit  pas  d'assez  près  l'E- 
vangile, qui  est  toujours  en  avant  de  toute  l'humanilc.  On 
ne  peut  trop  le  faire  savoir,  la  classe  éclairée  ellc-mêmc,,_^, 
parmi  nous,  v<^ut  toujours  voir  le  règne  du  Cliiisl  dans  les 
majorités  superbes ,  illustres ,  titrées  ,  tandis  qu'il  a  toujours 
été  dans  les  minoiités  humbles  ,  inconnues  et  cachéesj  dans 
les  persécuteurs ,  tandis  qu'il  a  toujours  été  dans  les  per-v 
sécutés. 

Que  si  M.  Drouineau,  mû,  comme  il  l'est  ,  par  le  sincère 
désir  d'être  utile  à  ses  semblables,  eût  été  plus  avide  de  la 
vérité,  d'abord  pour  lui-même,  il  l'eût  trouvée  et  mani- 
festée pure  de  tout  alliage  ,  nue  et  tirant  toute  sa  puissance, 
de  sa  nudité.  Alors  un  but  moins  vague  et  plus  feiijic  que 
le  roc  eût  doublé- ses  efforts;  cette  richesse  d'imagination  , 
cette  suavité  de  poésie,  cette  énergie  de  style  qu'il  a  dé- 
ployées dans  le  Manuscrit  vert ,  enfin  toutes  les  ressources 
d'un  talent  aussi  jeune  que  naturel ,  il  les  eût  employées 
avec  plus  d'assurance,  avec  plus  de  zèle,  non  pas  à  ranimer 
la  foi  éteinte  de  la  superstition  ou  de  l'habitude  ,  mais  îa  foi 
du  cœur,  la  seule  foi  qui  mérite  ce  nom,  la  seule  que 
n'abandonnent  jamais  le  bien  et  le  bonheur.  Toutefois, 
M.  Drouineau  a  fait  une  bonne  action  ;  son  livre  lui  gagnera 
l'estime  de  tous  les  hommes  droits  et  probes.  Mais  qu'il  ne 
s'ai  rète  pas  en  chemin;  qu'il  ouvre  la  Bible,  qu'il  mette 
son  cœur  en  regard,  qu'il  oublie  alors  tout  ce  qu'il  sait , 
et  qu'il  supplie  l'Auteur  de  tout  don  parfait  et  de  toute 
glace  excellente  d'illuminer  son  intelligence  des  lueurs  de 
Celui  qui  est  la  lumière  du  monde.  Il  verra  que  la  doctrine 
de  Jésus  crucifié  est  toujours  jeune,  et  qu'elle  seule  est  la 
base,  le  milieu  et  le  sommet  d'un  édifice  religieux,  moral 
et  politique,  cjue  la  main  de  Dieu  élèvera  cet  taincmeut  bien- 
tôt, et  auquel  il  voudra  aussi  apporter  sa  pierre  I 


h\  COLO.\ÏE  DE  LIBKRIA. 

PIVEMIEIi  ARTICLE. 

Le  premier  transport  de  nègres  enlevés  de  la  côte  d'A- 
frique arriva  en  Virginie  en  lOai,  lorsque  ce  pays  formait 
une  colonie  anglaise.  Le  gouvernement  colonial  essaya 
presque  aussitôt  de  mettre  des  entraves  à  rintrodnctiou  des 
esclaves;  mais  les  lois  jnoposécs  2'ar  la  législature  ne  purent 
jamais  obtenir  la  sanction  qui  leur  était  néccs'.nrc  pour  être 
mises  en  vigueur;  les  conseillers  de  la  couronne  prétextèrent 
toujours,  pour   refuser    leur  adhésion,  qu'il  :re  pouvaient 


ta    ;, 'J  ,.-.y. '113     '' 

LE  SEMEUR. 


195 


)iisentir  à  des  mesures  ejui  feraient  tort  à  la  navlgiUon  cl 
i  commerce  de  l' Angleterre. 

A  l'opoquc  de  rémanclpatioii  des  Etats-Unis,  l'esclavage 
^ait  jeté  de  profondes  racines  dans  l'économie  po!iti(tuc 
es  États  du  Sud;  les  fondateurs  de  la  liberté  américaine 
•urent  qu'il  était  impossible  de  faire  de  l'abolition  immé- 
iatc  de  la  tiaite,  l'une  des  conditions  du  pacte  fédéral  ; 
lais,  voulant  cependant  préparer  son  abolition  future,  ils 
x.èrent  l'époque  à  laquelle  la  traite  ne  serait  plus  tolérée  ; 
lie  a  été  dès-lors  déclarée  crime  de  piraterie,  et  ceux  qui 
n  sont  convaincus  encourent  la  peine  capitale. 

Le  moment  viendra  aussi  où  l'esclavage  disparaîtra  de 
Améiique;  la  question  de  son  abolition  commence  à  être 
gitée  sérieusement  d?ns  les  feuilles  publiques  de  ce  pays  , 
t  des  pétitions  ont  été  signées  dernièrement  dans  plusieurs 
!tats,pour  que  le  gouvernement  s'en  occupe.  Il  est  impos- 
ible,  en  effet,  dans  une  contrée  où  l'on  est  accoutumé  à 
onsidérer  tous  les  faits  sous  le  rapport  du  droit  et  de  la 
loralité  ,  que  l'opinion  commence  à  reconnaUre  qu'un  état 
!e  chosi  s  quelconque  est  réprouvé  par  la  justice  et  l'huma- 
ité,  sans  que  les  hommes  religieux,  de  la  nation  s'avancent 
lour  soutenir  avec  énergie  les  exigences  de  la  conscience 
lublique  ,  dont  ils  ont  eux-mêmes  prépai'é  le  réveil.  Jus- 
u'ici  la  question  de  l'esclavage  n'avait  été  traitée  qu'avec 
eaucoup  de  circonspection j  on  craignait,  ce  semble,  les 
onséqucnces  que  trop  de  précipitation  pourrait  avoir,  et 
oîi  était  effrayé  des  difficultés  qu'on  rencontrerait  dans  cer- 
jins  Etats  ,  où  un  maître  n'a  pas  le  droit  d'affranchir  son 
sclave ,  quelque  disposé  qu'il  y  soit  d'ailleurs,  à  luoins 
u'il  ne  l'envoie  hors  des  limites  de  l'Etat ,  aussitôt  après 
u'il  l'a  déclaré  libre  ;  mais  on  paraît  se  prononcer  aujoui- 
'hui  avec  moins  de  retenue;  on  semble  reconnaître  qu'il 
lut  provoquer  quelque  grande  mesure  de  réforme. 

Dès  l'année  i'77,  un  Comité  de  législation,  nommé  dans 
Etat  de  Virginie,  pour  la  révision  du  code  de  lois  de  cette 
épublique  ,  proposa  de  déclarer  libres  tous  les  enfans  de 
lareiis  esclaves,  qui  naîtraientaprès  l'adoption  du  bill.  Sui- 
ant  le  plan  du  Comité,  ces  enfans  devaient,  après  être  de- 
Qeii!''^6,  pendant  le  premier  âge ,  au  sein  de  leurs  lamilles, 
tre  instruits  aux  frais  de  l'Etat ,  dans  les  professions  pour 
esquelies  ils  montreraient  le  plus  de  goùtj  il  était  question  , 
orsqueks  jeunes  hommes  a'^'aient  atteint  l'âge  de  vingt-un 
ns,  et  les  jeunes  filles  celui  de  dix-huit,  de  les  conduire 
lans  lepavs  que  l'on  jugerait  le  plus  propre  à  l'établissement 
l'une  colonie;  on  fournirait  aux  colons  des  armes,  des  outils, 
les  semences,  des  animaux  domestiques  et  tout  ce  qui  est  né- 
essairc  pour  créer  un  établissement  durable  ;  puis  on  les 
léclarerait  indépendans  et  libres,  en  leur  assurant  la  pro- 
ection  de  la  Virginie,  pour  tout  le  temps  où  ils  ne  pour- 
aient  se  défendre  seuls  contre  leurs  ennemis.  Ce  projet 
l'eut  pas  de  suite  immédiate,  quoiqu'il  n'ait  jamais  été 
ormellement  abandonné;  on  le  reprit,  au  contraire,  plu- 
icurs  fois,  et  même,  en  i8i6,  l'Assemblée  générale  invita 
e  pouvoir  exécutif  à  correspondre  avec  le  président  des 
Etats-Unis,  sur  les  moyens  de  fonder,  sur  les  côtes  d'A- 
■rique  ou  sur  le,  territoire  continental  de  l'Union,  un  re- 
:uge  pour  les  hommes  de  couleur  libres  qui  désireraient  s'y 
retirer,  et  pour  les  nègres  esclaves  qui  obtiendraient  dans 
la  suite  leur  affranchissement.  Les  États  du  Maryland  ,  du 
fennesse  cl  de  la  Géorgie  adoptèrent  des  résolutions  sem- 
Mables. 

L'Union  américaine  a  une  population  noire  dq  deux  mil- 
lions d'âmes,  qui  augmente  dans  la  même  proportion  que 
la  population  blanche,  cl  se  double  en  trente  ans.  Les  cinq 
sixièmes  des  noirs  sont  esclaves;  un  sixième  seulement  est 
libre.  Le  préjugé  de  couleur,  qui  établit  une  ligne  de  dé- 
marcation entre  les  descendans  de  Cam  et  les  descendans 
de  Sem  et  de  Japhcl .  existe  en  Amérique  comme  partout 


où  ces  races  habitent  ensemble,  quoiqu'il  s'y  manifeste 
moins  souvent  par  des  actes  de  violence,  et  que  les  Chré- 
tiens de  ce  pays  exercent  sur  les  rapports  entre  les  blancs 
elles  noirs  une  influence  très  salutaire.  Il  n'y  a  pas  cepen- 
dant de  mélange  entre  les  deux  races ,  et  rieu  ne  permet 
J'espércr  qu'une  fusion  complète  puisse  jamais  s'opérer 
entre  elles.  De  cet  état  d'infériorité  que  l'opinion  fait  peser 
sur  les  noirs  résultent  pour  eux  dos  difficultés  nombreuses  , 
qui  sont  à  leur  tour  une  cause  de  pauvreté  ,  et  qui  contri- 
buent souvent  à  favoriser  la  paresse,  à  entretenir  l'igno- 
rance et  à  développer  le  vice.  Il  est  cependant  prouve  que 
quand,  toutes  choses  d'ailleurs  égales,  l'esclavage  et  le  pré- 
jugé de  couleur  n'exercent  pas  leur  double  influence  démo- 
ralisante, les  noirs  sont  aussi  susceptibles  que  les  blancs 
de  se  développer  socialement  et  de  profiter  des  conditions 
favorables  à  la  moralité  ,  dans  lesquelles  la  Providence  les 
a  placés. 

M.  le  docteur  Findlay,  de  Neiv-Jersey  et  M.  Elias  Cald- 
well,  de  Washington  ,  eurent  les  premiers  l'idée  de  former 
une  Société  décolonisation,  qui  ouvrit  aux  nègres  de  l'Amé- 
rique une  terre  hospitalière  où,  entièrement  séparés  des 
blancs,  et  réunis  exclusivement  entre  eux,  ils  pussent  fon- 
der une  république  noire  et  montrer  au  monde  qu'après 
trois  siècles  de  servitude  et  de  malheur  ,  l'Africain  sait  rele- 
ver la  télé,  lorsqu'on  ne  le  force  pas,  par  de  nouvelles  hu- 
miliations, à  tenir  le  front  courbé.  Cette  société  s'est  orga- 
nisée vers  la  fin  de  i8i(3;  nous  allons  donner  quelques 
idées  de  ses  travaux, 

Elle  envoya  en  Angleterre  deux  agens  qui,  après  avoir 
recueilli  dans  ce  pays  beaucoup  de  renseignemens  auprès 
des  personnes  qui  s'y  occupent  de  la  colonie  de  Sierra- 
Léone  partirent  pour  Free-ïown  ,  sa  capitale,  où  ils  arri- 
vèrent au  mois  de  février  i8i8.  Us  avaient  l'intention 
d'acheter  des  terres  sur  la  même  côte ,  pour  y  fonder  l'élti- 
blissement  projeté ,  et  ils  se  firent  accompagner  par  deux 
colons  qui  coi;sentirent  à  leur  servir  d'interprètes  auprès 
des  chefs  qu'ils  voulaient  visiter.  Us  inclinaient  surtout 
pour  une  île,  située  à  une  centaine  de  milles  au  sud  de 
Sierra-Léonc,  qui  appartenait  au  roi  Sherbro ,  et  ils  se 
rendirent  su  ses  terres  pour  traiter  de  l'achat.  Sherbio  les 
attendait;  il  était  assis  squs  un  arbre,  entouré  des  membres 
de  son  conseil ,  et  assisté  de  Kong-Cotibei',  son  premier 
ministre.  Les  agens,  après  avoir  étalé  les  présens  qu'ils 
destinaient  au  chef,  lui  dirent  qu'ils  souhaitaient  acquérir 
des  terres  pour  les  descendans  d'Africains  ,  qui  habitaient 
une  contrée  éloignée,  et  qui  voulaient  venir  s'établir  paisi- 
blement dans  ses  états  Rong-Couber  fit,  au  nom  de  son 
maître  ,  une  réponse  assez  favorable;  mais  ne  voulant  rien 
conclure  dans  cette  entrevue,  il  élev^  ,  selon  les  usages  de 
la  diplomatie,  quelques  difficultés  qui  devaient  retarder  la 
fin  des  négociationSi  An  bout  d'une  huitaine  de  jours,  le 
chef  tint  un  grand  /^«/rti'er,  ou  une  assemblée  nationale  , 
dans  laquelle  il  fut  convenu  que  les  nègres  libres  qui  retour- 
neraient en  Afrique ,  obtiendraient  sur  ces  côtes  les  terres 
dont  ils  auraient  besoin ,  s'ils  apportaient  des  marchand  ses 
pour  les  payer. 

Le  Congrès  des  États-Unis  ayant  été  officiellement  informé 
du  résultat  de  ces  premières  démarches ,  autorisa  le  Prési- 
dent a  envover  dans  la  colonie  projetée  les  nègres  qu'on 
trouverait  abord  des  navires  négriers,  qui  seraient  pris  par 
des  vaisseaux  de  guerre  américains,  et  à  désigner  un  ou  plu- 
sieurs agens,  qui  devaient  résider  sur  la  côte  d'Afrique,  pour 
recevoir  les  nègres  à  leur  arrivée,  et  les  mettre  en  état  de 
gagner  leur  vie.  Le  Président  nomma  en  effet  deux  agens , 
MM.  Samuel  Bacon  et  Backsoii ,  et  la  Société  de  colonisation 
avant  confié  à  M.  Crozer  la  direction  supérieure  de  l'entre- 
prise ,  ils  partirent ,  le  20  février  1820,  pour  la  côte  d'A- 
frique ,  sur  un  navire  frété  par  la  Compagnie,  et  qui  avait 


196 


LE  SEMEUR. 


à  bord  quatre-vingt  huit  colons;  mais  cette  expédition  fut 
mallieureuse.  I-es  indigènes  refusèrent  de  tenir  le  marché 
fait  avec  eux  ,  et  les  colons  ,  après  avoir  été  exposés  ,  pen- 
dant plusieurs  semaines  ,  aux  intempéries  de  la  saison  plu- 
vieuse et  avoir  perdu  vingt-deux  d'entre  eux  et  les  trois 
ageos  qui  les  accompagnaient,  se  réfugièrent  à  Sierra-Léone, 
pour  y  attendre  des  instructions  et  des  secours. 

Au  mois  de  mars  1821  ,  MM.  Andrus  et  Wiltbergcr, 
agcns  de  la  Société  ,  et  MM.  Winn  et  E.  Bacon  ,  agcns  du 
gouvernement,  arrivèrent  à  Frce-Town  avec  vingt-huil  co- 
lons. Deux  d'entre  eux  explorèrent  la  côte  pour  choisir  uu 
lieu  convenable  à  un  établissement.  Ils  ti  ouvèrent  à  environ 
iroii  cents  milles  de  Sierra-Léone  ,  sin'  la  Côte  des  Graines, 
une  étendue  de  pays  élevé,  nommé  le  Gr^nd-Bassa,  qui  leur 
parut  réunir  les  conditions  si  importantes  de  la  salubrité  et 
de  la  fertilité.  Le  Grand-Bassa  forme  une  langue  étroite  de 
douze  lieues  de  long  ,  bordée  à  l'ouest  par  la  mer  et  à  l'est 
p;ir  le  Montserado  et  le  Junk  ,  deux  rivières  qui  ,  eu  se  rap- 
prochant, laissent  entre  elles  un  isthme,  le  seul  point  de 
communication  de  la  presqu'île  avec  le  continent.  Le  Cap 
Montserado  s'élève  en  promontoire  au  nord-ouest ,  et  le 
Juuk  ,  ayant  son  embouchure  au  sud  ,  y  forme  une  frontière 
naturelle.  Une  forêt  haute  et  épaisse,  embarrassée  de  brous- 
sailles et  de  vignes  ,  impraticable  pour  tout  autre  que  le 
sauvage,  en  couvrait  presque  tou^e  la  surface.  Les  Qucahs  , 
petite  tribu  pacifique  ,  les  Gurrahs  ,  peuple  plus  nombreux 
et  plus  tui'bulcnt,  et  les  Deys ,  tribu  guerrière  ,  habitent 
dans  le  voisinage.  Les  Condoës ,  peuple  redoutable,  dont  le 
nom  seul  est  la  terreui-  des  tiibus  maritimes,  demeure  plus 
avant  dans  les  terres.  Un  hameau  de  la  côte  appartient  à  un 
peuple  qui  diffère  de  tons  les  autres  par  le  langage  et  les 
mœuis,  et  dont  l'origine  est  très-distincte,  aux  Rrooaicn  , 
qui  sont  bien  connus  des  navigateurs  comme  les  marins  et 
les  pilotes  du  pays.  Ils  font  partie  d'une  tribu  nombreuse, 
dont  le  pays,  nommé  Settra-Kros  ,  est  situé  près  du  Cap 
Palmas.  La  coutume  oblige  tous  les  hommes  de  cette  tribu , 
.  à  l'exception  des  vieillards  ,  des  princes  du  sang  et  de  quel- 
ques autres  ,  à  se  disperser  le  long  de  la  côte,  à  bâtir  des 
villagcîs  près  des  ladcs  fréquentées  par  les  navires  négriers, 
et  à  v  demeurer  plusieurs  années,  jusqu'à  ce  qu'ils  aient 
réussi  à  se  procurer  quelques  articles  d'Europe  avec  lesquels 
ils  retournent  tout  gloritux  auprès  de  leurs  compatriotes.  Ils 
sont  le  peuple  le  plus  intelligent ,  le  plus  actif  et  le  plus  en- 
treprenant de  cette  partie  de  l'Afrique  ,  et  ils  ne  le  cèdent 
presque  à  aucune  autre  nation  sous  le  rapport  de  la  force 
cl  de  1;.  taille.  Le  village  qu'ils  ont  bâti  à  l'embouchure  du 
Montserado,  n'est  guère  habité  que  par  une  douzaine  de 
familles. 

Tel  était  le  pays  dont  les  deux  agcns  américains  dtsiraient 
faii'e  l'acquisition  ,  et  tels  étaient  les  voisins  que  les  colons 
devaient  y  trouver  ,  s'ils  s'y  établissaient.  Les  habitans  pa- 
raissaient favorablement  disposés  et  des  négociations  furent 
cnt;iméi!S  ;  elles  n'eurent  cependant  aucune  suite,  parce 
cjue  les  agcns  insistaient  pour  que  la  cessation  de  la  traite 
sur  la  côte  fut  l'une  des  conditions  du  marché.  Les  indi- 
gènes ne  vouircnt  jamais  y  consentir  j  ils  préteiidiient  que 
Id  traite  étant  le  seul  moyen  qu'ils  eussent  pour  se  procurer 
des  articles  d'Europe  ,  ils  ne  pouvaient  pas  y  renoncer,  et 
les  agens  retournèrent  à  Sierra-Léone,  sans  avoii'  rien  con- 
clu. MM.  Andnis  et  Winn  moulurent  dans  cette  colonie; 
M.  E.  Bacon  retourna  aux  Etats-Unis  pour  y  rendre  compte 
de  ia  mission,  et  M.  Wiltbeiger  demeura  seul  avec  les 
colons. 

En  i8'2i,  M.  le  docteur  Ayi'es, nouvel  agent  de  la  Société 
décolonisation,  et  M.  le  lieutenant  Stocklon,  commandant 
du  navire  américain  IWIligator  ,  lurent  chaigés  de 
renouci-  le  marché  pour  l'achat  du  Cap  Montserado.  Ils 
a-ucntuae  entrevue  ave*;  le  loi  Pierre  ,  qui  ,  apiès  beau- 


coup de  difficultés  ,  consentit  à  ce  qu'on  fit  un  Iwre,  c'est-à- 
dire  un  acte,  par  lequel  il  déclarait  céder  aux  étrangers  pour 
environ  trois  cents  dollars  ,  une  étendue  de  terrain  suffi- 
sante pour  leurs  besoins  immédiats.  On  lui  en  fit  lecture, 
et  il  y  apposa  son  chiffre. 

Tout  paraissant  eu  règle,  M.  le  docteur  Ayres  partie 
pour  Sierra-Léone,  afin  de  présider  aux  dispositions  de 
départ  des  colons  ;  mais  quelle  ne  fut  pas  leur  surprise  et 
leur  chagrin,  lorsqu'à  leur  airivée,  le  roi  Pierre  les  pria 
d'annuler  le  marché  et  de  i-eprendre  les  mai'cliandises 
qu'on  lui  avait  données  en  à  compte.  Plssieurs  chefs  voisins, 
irrités  de  n'avoir  pas  été  consultés  pour  cette  affaire,  mena- 
çaient de  le  tuer,  s'il  accueillait  les  étrangers  dans  le  pays. 
M.  le  docteur  Ayres  refusa  positivement  de  résilier  le  con- 
trat; il  insista  sur  son  bon  droit  et  encouragea  les  colons  à 
mettre  la  main  à  l'œuvre  pour  se  construire  des  maisons. 

Peut-être  auraient-ils  pu  continuer  paisiblement  leurs 
travaux,  si  uu  événement  imprévu  n'était  venu  réveiller 
toutes  les  passions  des  sauvages.  Quelques  semaines  après 
l'arrivée  des  colons  ,  un  navire  anglais,  ayant  à  bord  quel- 
ques esclaves  qu'il  \enait  d'enlever  d'un  vaisseau  faisant  la 
traite  ,  alla  en  dérive  par  la  rupture  de  ses  cables  et  fut  jeté 
sur  la  côte.  Les  indigènes  voulurent  essayer  de  s'en  empa- 
rer. Un  négrier  attendait  sa  cargaison  dans  une  baie  voisine, 
et  ils  espéraient  pouvoir  la  lui  fournir  par  cette  capture  , 
sans  autre  embarras.  Les  colons  volèrent  à  la  défense  des 
anglais  ,  et  il  s'ensuivit  une  bataille  dans  laquelle  deux  sau- 
vages ,  un  colon  et  un  soldat  anglais  furent  tués. 

M.  le  docteur  Ayres  fit  son  possible  pour  calmer  les  na- 
turels, qui  tinrent  un  grand  palaver,  dans  lequel  ce  qui  ve- 
nait de  se  passer  fut  examiné. 

L'irritation  de  la  tribu  des  Deys,  en  particulier,  était 
extrême;  elle  forma  le  projet  de  chasser  les  étrangers  du 
jjays.  Les  colons  furent  instruits  de  leurs  plans  pa*'  Bà  Caia, 
vieillard  nègre  qui  habitait  une  petite  île  située  à  l'embou- 
chure du  Montserado,  avec  plusieurs  centaines  de  nègres, 
qu'il  tenait  dans  un  état  dé  vasselage ,  dout  on  trouve  des 
tiaces  assez  fréquentes  en  Afrique.  Ba  Caia  était  favorisé  de 
l'amitié  de  Boatswain  ,  nègre  de  sept  pieds  de  haut,  qui  , 
après  avoir  servi,  dans  sa  jeunesse,  comme  matelot,  à  bord 
d'un  vaisseau-marchand  anglais,  était  retourné  dans  sa  pa- 
trie et  était  deveiui  le^  chef  d'une  ti'ibu  puissante,  qui  de^ 
meure  à  cinquante  milles  du  c<'p,  possède  une  ville  de  mille 
maisons ,  et  peut  mettre  sur  pied  huit  mille  gucriicrs. 
Boatswain  est  redouté  de  tous  ses  voisins  ;  il  est  doué  d'un 
génie  sauvage  cjui  a  quelque  chose  de  chevaleresque.  A  peine 
averti  par  Bâ  Caia  du  danger  que  courent  les  Américains, 
il  semct  en  route  ,  et  paraît,  en  un  clin  d'oeil  sur  les  bords 
du  Montserado,  accompagné  de  forces  suffisantes  pour  in- 
tervenir, les  armes  à  la  main,  si  les  parties  intéressées  refu- 
saient de  se  soumettre  à  ses  arrêts. 

Boatswain  convoque  les  chefs  et  les  principaux  colons, 
et  engage  ceux-ci  à  exposer  leurs  griefs.  Les  colons  se  plai- 
gnent de  la  mauvaise  foi  des  Deys,  cjui  rcfusciU  de  livrer 
toutes  les  terres  qu'ils  leur  ont  vendues  ,  et  se  sont  permis 
divers  actes  d'hostilité.  Une  discussion  animée  s'engage. 
Boatswain  dédaigne  d'y  prendre  part;  après  avoir  compris 
par  le  débat  de  quoi  il  s'agit,  il  se  lève  et  prononce  son  ju- 
gement:» Donnez  immédiatefticnl  aux  Américains,  dit-il 
»  aux  Deys,  les  teircs  que  vous  leur  avez  vendues  ,  et  dout 
»  vous  avez  reçu  le  prix.  Si  quelqu'un  n'est  pas  content  de 
»  ma  décision ,  qu'il  parle  I  »  Aucun  des  chefs  n'ayant  esé 
faire  la  moindre  objection  ,  il  se  tourne  vers  les  colons,  et 
leur  dit  :  «  Je  vous  promets  ma  protection.  Si  ces  gens  vous 
»  troublent  de  nouveau  ,  faites-moi  appeler,  et  s'ils  me  for- 
»  cent  à  revenir,  pourlqs  calmer,  je  le  ferai  en  leur  faisant 
»  sauter  la  tête  de  dessus  les  épaules  ,  comme  j'ai  ,  à  ma 
1)   dernière  visite  ,  fiit  sauter  celle  de  leur  vieux  roi  George.» 


LE  SEMEUR. 


197 


On  écliangca  des  présens  en  signe  de  paix  et,  le  jS  avril 
1822  ,  les  colons  prirent  solennellement  possession  du  pay*. 
M.  le  docteui-  Ayrcs  partit  à  cette  époque  pour  l'Amérique, 
afin  d'instruire  la  Société  des  besoins  de  la  Colonie  ,  dont  il 
laissa  la  direction  à  M.  Ashmun,  qui  venait  d'arriver  avec 
un  renfort  de  cinquante-cinq  colons. 

M.  Ashnuin  chercha  à  se  concilier  l'amitié  des  chefs;  il 
les  visita,  les  encouragea  à  faire  le  commerce  avec  les  co- 
lons, et  leur  offrit  de  icccvoir  un  certain  nombre  de 
leurs  sujets  pour  leur  enseigner  les  arts  de  la  civilisation. 
Le  bon  accord  n'était  toutefois  qu'apparent;  plusieurs  des 
clicfs,  dont  Boatswain  avait  déjoué  les  plans  hostiles ,  les 
reprenaient  en  secret.  Les  rois  Pierre  et  Bristol  prenaient 
seuls  dans  le  palaver  la  défense  des  colons  :  0  Ce  ne  sont 
»  pas  des  étrangers  et  des  ennemis,  disaient-ils.  Leur  cou- 
»  leur  ne  prouve-t-elle  pas  qu'ils  sont  nos  compatriotes  et 
»  nos  amis ,  et  qu'ils  ont  le  droit  de  demeurer  parmi  nous  ? 
»  Nés  loin  de  nos  côtes,  à  cause  des  malheurs  de  leurs 
»  pères  ,. ce  qu'ils  ont  appris  au  dehors ,  ils  le  feront  servir 
»  à  l'avantage  de  la  patrie  commune.  D'ailleurs  ils  sont  plus 
■>  nombreux  depuis  qu'un  nouveau  navire  leur  a  apporté 
»  des  compagnons  et ,  eu  cas  de  guerre,  ils  auront  le  des- 
»  sus.  «  Maison  lefusait  d'écouter  ces 'sages  conseils;  les 
Deys  frémissaient  de  rage,  en  les  entendant;  ils  accusaient 
le  roi  Pierre,  dont  la  domination  durait  depuis  plus  de 
trente  ans,  d'avoir  trahi  la  nation  en  vendant  le  pays,  et  ils 
se  demandaient  tout  bas  s'il  ne  convenait  pas  de  lui  infliger 
le  cliâtiment  que  méritent  les  traîtres.  George  et  Gover- 
nor  se  distinguaient  surtout  entre  les  plus  ardens  pour  la 
Ruerre.  Leur  avis  prévaUit ,  et  vers  la  fin  du  mois  d'octo- 
bre, ils  rassemblèrent  secrètement  leurs  forces. 

Les  colons  ne  paraissaient  pas  être  en  état  de  résister 
long-temps.  Les  maladies  et  la  rareté  des  vivres  ,  qui  avait 
obligé  de  réduire  les  rations  ,  les  avaient  épuisés  pour  la 
plupart.  Malade  lui-même,  M.  Ashmun,  instruit  des  des- 
seins des  sauvages,  voulut  essayer  de  parlementer.  Il  leur 
fit  dire  que  quoiqu'ils  cherchassent  à  tenir  leurs  plans  se- 
crets ,  il  en  était  parfaitement  informé  ,  et  que  s'ils  se  hasar- 
daient à  faire  la  guerre  aux  Américains  ,  sans  même  tcntci' 
de  régler  leurs  différons  à  l'amiable  ,  ils  verraient  à  quoi  on 
s'-cxpose  en  attaquant  des  hommes  blancs.  C'est  le  nom 
qu'on  donne  sur  la  côte  aux  hommes  civilisés  ,  quelles  que 
soient  leur  nation  et  leur  coulcui'. 

Les  sauvages  ne  fiient  pas  de  réponse.  Les  colons  se  pré- 
parèrent   en  conséquence  à  se  défendre  de  leur  mieux. 
Vingt-sept  d'entre  eux  seulement  étaient  en  état  de  porter 
les  armes;  ils  possédaient  quarante  fusils  et  quelques  petits 
canons.  Les  ennemis  parurent,  le  10  novembre,  au  nombre 
de  plus  de  huit  cents  hommes;  ils  eurent  d'abord  quelque 
avantage,  dont  ils  profitèrent  pour  piller  quelques-unes  des 
maisons    les   plus  écartées  du  village;  ils  massacrèrent  les 
femmes  qui  y  étaient  restées  et  enlevèrent  sept   petits    cn- 
fans.  Mais  quand  la  canonnade  commença,  !a  contusion  qui 
se  mit  parmi  eux  fut  extrême.  La  plupart  des  rois  de  la  côte 
possèdent,  il  est  vrai ,  de  petites  pièces  d'artillerie,  que  letu- 
vendent  les  négriers  qui  les  visitent  ;  mais  il  leur  faut  une 
demi-heure  pour  les  charger  et ,  en  voyant  que  les  colons 
liraient  plusieuis  -oups  par  mitmte  ,  ils  ne  pouvaient  s'ex- 
pliquer ce  fou  soutenu  qu'en  l'attribuant  à  quelque  sortilège. 
Comme  ils  étaient  si  serrés  les  uns  contre  les  auties  qu'ils 
formaient  presque  une  masse  compacte  ,  chaque  coup  por- 
tail la  désolation  au   milieu  d'eux.  Ils  poussèrent   d'horri- 
bles burlcmens,  qui  s'affaiblissaient  à  mesure  qu'ils  avançaient 
dans  leur  fuite  et  qui  se  perdirent  enfin  dans  l'épaisseur  des 
forêts.  Les  colons  reconnurent  que  Dieu  seul  était  l'auteur 
de  leur  délivrance  et  ils  consacrèrent  un  jour  entier  à  s'hu 
milier  devant  lui  et  à  lui.  offrir  des  actions  de  grâces  et  des 
prières. 


Les  naturels,  revenus  de  leur  effroi,  se  préparèrent  à  une 
nouvelle  attaque.  Ils  vinrent  avec  des  forces  encore  plus 
considéi-ablcs,ddns  la  nuit  du  3o  novembre;  miis  ils  furent, 
encore  cette  fois ,  repoussés  avec  perte.  Un  vaisseau  anglais, 
le  Prince  Rcgent,  passait  près  de  la  côte  pendant  le  com- 
bat; surpris  du  bruit  inaccoutumé  d'une  canonnade  sur  ces 
rives,  il  s'arrêta  jusqu'au  matin,  pour  en  apprendre  la  cause. 
Les  officiers  qu'il  avait  à  bord  consentirent  à  servir  d'in- 
termédiaires pour  la  paix  qui,  cette  fois,  fut  durable. 
Ces  deux  batailles  avaient  convaincu  les  sauvages  que  les 
colons  sont  invincibles,  et  la  bonne  intelligence  qui  s'éta- 
blit dès-lors  ,  n'a  jamais  été  troublée. 

Dans  l'assemblée  annuelle  de  la  Société  de  colonisation  , 
tenue  à  Washington,  le  20  février  1824  j  l'"*  colonie  reçut 
le  nom  de  Libéria,  parce  que  le  dessein  de  ses  fondateurs 
était  d'en  faire  un  refuge  pour  les  hommes  de  couleur  libres 
et  pour  les  esclaves  affranchis.  La  ville,  qui  devait  en  être 
la  capitale  et  qui  commençait  déjà  à  s'élever,  fut  nommée 
Monro\'ia,  en  l'honneur  du  président  Monroe ,  pendant 
l'admmistration  duquel  les  plans  dé  colonisation  avaient 
été  formés. 

Nous  avons  montré  les  difficultés  contio  lesquelles  la  co- 
lonie a  eu  à  lutter  ;  il  nous  reste  à  parler  de  son  déveirtp- 
pcment  et  de  ses  résultats. 


COR  RE  SPOKDAÎVCE . 

A  M .   le  Rédacteur  du  Semeur. 


Bordeaux  ,  i(3  février  i83j. 


Monsieur, 


Vous  n'avez  pas  attendu  à  aujourd'hui  pour  flétrir  dans 
votre  utile  journal  le  barbare  préjugé  du  duel.  Dnns  l'in- 
térêt de  la  morale  ,  je  viens  vous  donner  connaissance 
d'un  événement  de  ce  genre  qui  a  occupé  tout  Boideaux 
ces  jours  derniers  ,  et  qui  prouve  jusqu'à  quel  point  de  cv- 
nisme  et  de  brutalité  notie  pauvre  espèce  peut  aliei'  ,  lors- 
qu'elle ne  prend  pas  pour  guide  les  préceptes  évangéliques. 

ÊI.  A...  ,  l'un  de  nos  jeunes  gens  à  la  mode,  a  suborné 
la  femme  de  IM.  F...,  néy;ociant  espagnol  et  pèi  e  de  cinq 
cnfans.  Î.I.F...,  sûr  de  son  malheur,  a  donné  dans  la  rue 
des  sou.'ïlcts  et  des  coups  de  canne  à  ÎM.  A...  ;  là-dessus 
rendez-vous  et  duel  avec  les  circonstances  racontées  dans 
une  lettre  aux  journaux  de  cette  ville,  que  je  vous  envoie 
ci-joint: 

Après  avoir  servi  ile  seconds  Jjn.«  ure  aflaire  qui  s'est  mailiturd'iseineiu 
terminée  par  la  inorl  d'un  des  comballans,  et  des  bruits  assez  élrjn-'cs  s'é» 
',ant  répandus  dans  le  public  sur  la  conduite  que  nous  .ivons  tenue  sur  le 
lieu  du  combat ,  nous  croyons  devoir  tmprunler  la  voie  de  votre  journal 
pour  donner  à  ce  public  les  explications  que  notre  lioimeur  récljuif. 

Nous  n'entrerons  pasdans  le  détail  des  causes  qui  ont  mis  à  même  M.  A.  ■ 
d'avoir  une  rencontre  avec  M.  F...  Ces  cauves  soDt  trop  connues,  et  b-ur 
nature  ne  pouvait  permettre  à  M.  A...  de  ne  pas  accepter  un  cotnbat  à 
outrance. 

Ce  qu'il  no  is  iinpoile  seulement,  c'est  de  donner  l'expiicition  des  i:iot:fi 
qui  ont  réglé  notre  conduite. 

En  premier  lieu  .  nous  dirons  que  ni  i'un  ni  1  autre  n'avions  été  ,  hier  a  i 
soir,  choisis  pour  assister  à  cette  rencontre  ;  et  si  nou(  nous  _v  sommes  Irou- 
T»s.  ce  n'est  que  par  suite  des  sollicitations  que  nous  ont  faites  ce  malin  Ici 
deux  adversaires. 

Arrivé-s  sur  le  terrain.  les  conibalians  nous  ayant  déclaré  qu'ils  vou' 
laicnl  se  battre  à  mort,  nous  nous  sommes  occu()és  d'abord  de  régler  les 
condit'ons  du  combat  :  il  fut  convenu  que  les  deu\  adversaires  seracnî. 
obligés  de  marrhrr  l'un  sur  l'autre  jusqu'à  la  di;ianci  V  six  pa,  ,  q'i'jli 
eussent  tiré  ou  non. 

La  distance  mesurée  ,  des  mouchoirs  placés  p.iur  servir  de  limites  .  J.J 
pistolets  à  piston  furent  remis  par  nous  à  ces  deux  Messieurs  qui.  au  sii;iMJ 
i   donné,  ont  marché  l'un  sur  l'autre. 

M.  F...  syîint  tiré  lejremier,  à  une  dista.nce  Je  dix  pas,  a  manqué    -i 


198 


LE  SEMEUR. 


a  voulu  s'arrêlerpour  recevoir  le  roiii>  de  son  adversaire  ,  chose  que  nous 
n'avons  [lu  permellre  ,  les  eoiiveiilions  prc-éileiitcs  exigeant  que  rhaque 
combauaat  se  portai  sur  la  limite  fixée,  qu'il  eût  ou  qu'il  n'eût  pas  tiré. 

M.  F...  s'y  étant  porté,  M.  A...  a  voulu  tirer;  mais  la  capsule  n'ayant 
pas  pris,  les  témoins  en  ont  remis  une  autre,  et  M.  A...  ayant  tiré,  son  aâ- 
versaire  est  tombé. 

Ici  ,  les  personnes  qui  n'ont  que  (ie  faibles  données  sur  les  règles  qui 
régisscntles  rencontres  particulières,  disent  que,  le  pistolet  ayant  raté,  le 
coop  devait  ètte  considéré  comme  étant  parti.  Celle  manière  de  voir  est 
erronée;  ces  règles  établissant  qu'un  coup  df  pisti>lel  ne  peut  être  consi- 
déré comme  avant  élé  tiré  que  lorsque  la  balle  a  été  chassée  ,  on  ne  peut 
6tre  admis  à  vouloir  établir  qu'un  coup  est  parti ,  Inrsqu'ime  amorce  n'a 
pas  même  été  brûlée. 

yu'est-il  arrivé  aujourd'liui  ':■  Les  combatlans  avaient  des  pistolets  a  pis- 
Ion  ;  la  capsule  n'a  pas  même  été  écrasée  ;  on  ne  peut  donc  dire  que  le 
couf)  a  élé  tiré.  Dès  lors  iM.  A...  avait  le  droit  de  rearmer  et  de  lirer  de 
nouveau. 

Telles  sont,  Monsieur,  les  courtes  explications  que  nous  croyons  devoir 
donner  sur  les  motifs  qui  ont  guidé  notre  conduite,  étant  basés  sur  les  rè- 
gles du  duel.  Nous  croyons  qu'elles  doivent  suffir''  à  tout  homr^e  d'hon- 
neur. C'est  sans  crainte  que  nous  les  livrons  au  public.  Du  reste,  ces  expli- 
calions  sont  celles  que  nous  venons  de  donner  à  M.  le  procureur  du  Roi, 
qui  vient  de  nous  fl(re  appeler. 

De  Reicnac,  Comte  de  Lamahthonie, 

témoin  de  M.  A.  .  témoin  de  M.  F,  . 

La  conduite  des  deux  comb.ittans  est  barbare  sans  doute, 
mais  que  dire  de  la  manière  dont  les  deux  témoins  racon- 
tent l'alfaifc  ,  de  l'autorité  avec  laquelle  ils  définissent  les 
lois  du  duel,  et  du  sang-froid  avec  lequel  ils  établissent  qu'ils 
ont  commandé  un  assassinat  ;  il  y  a  de  quoi  se  désoler  de 
■voir  la  société  réduite  à  ce  point  de  relâchement  et  d'im- 
moralité. Que  faire  I  Appeler  à  grands  cris  le  secours  de 
l'Evangile  I 

Grâces  soient  rendues  aux  disciples  de  Christ  qui  iJe 
craignent  pas  de  mettre  la  main  à  l'œuvre  dans  des  cir- 
constances aussi  désespérées?  Veuille  l'Auteur  de  tout  bien 
seconder  vos  utiles  et  consciencieux  efforts  l 


Agréez,  etc. 


Un  de  %'os  Abonnés. 


MELANGES. 

Discussion  sur  le  budget  des  Cultes  —  Pour  !a  pre- 
mière fois,  depu  s  la  révolution  de  juillet,  on  a  porté  à  la 
tribune  la  question  des  cultes  non  sahriés  par  l'Etat. «Cette 
»  question  déborde  de  toutes  parts,  »  a  dit  à  la  Chambre  M. 
Dubois,  de  la  Loire-Inférieure  ,  le  principal  rédacteur  de 
l'ancien  Globe."  Elle  se  présentera  sous  mille  formes  di- 
»  verses,  tantôt  à  l'occasion  de  la  quotité,  tantôt  à  l'occasion 
»  du  mode  de  rétribution;  elle  sagiteia  dans  le  cercle  de 
j>  la  Charte  jusrju'à  ce  qu'ouftn  l.i  conviction  publique  , 
»  l'exemple  d'églises  émancipées,  vivant  de  la  foi  seule 
»  de  leurs  disciples  ,  raie  de  votre  budget  ce  que  la  consti- 
»  tution  y  aura  maintenu  en  vain.  C'est  une  question  de  ce 
»  siècle,  vous  n'y  échapperez  pas.  »  Nous  pensons  ,  comme 
M.  Dubois ,  que  nous  marchous  a  grand;  pas  vers  le  moment 
où  la  Chambre  n'aura  plus  à  s'occuper  d'un  budget  des  cul- 
tes, parce  que  l'État  n'en  paiera  plus  aucun.  Les  chrétiens 
n'ont  pas  besoin  que  ceux  qui  ne  croient  pas  contilbuent 
aux  frais  de  leur  culte,  et  ils  ne  veulent  pas  vendre  au 
gouvernement  pour  un  peu  dor  le  droit  de  se  mêler 
de  leurs  intérêts  religieux.  Déjà  ,  à  Paris,  sept  ou  huit  cha- 
pelles protestantes,  non  salariées  par  l'Etat ,  et  plusieurs 
dans  les  déparloinens,  ouvertes  depuis  dix-huit  mois,  sont 
une  protestation  de  ceux  qui  les  ont  fondées  contre  l'inter- 
vention du  pouvoir  civil  dans  les  affaires  du  culte,  et  une 
preuve  qu'une  religion  quia  des  disciples  peut  ti'ouver  toute 
seule  et  sans  se  mettre  sons  la  tutelle  de  l'Etat,  les  fonds 
nécessa.res  ii   sa   profession    publique.  Quant  aux  religions 


qui  n'ont  pas  de  disciples ,  nous  ne  voyons  pas  pourquoi  on 
leur  fourniiait  les  moyens  d'en  imposer  au  public  et  de  ca  ■ 
cher  leur  délaissement  sous  la  magnificence  dont  elles  s'en- 
veloppent ,  aux  frais  de  ceux  qui  les  rejettent.  M.  Eschasse  • 
riaux  a  présenté  à  la  Chambre  un  calcul  duquel  il  résulte 
que  les  Français  paient  le  culte  catholique  dans  la  propor- 
tion moyenne  de  i  fr.  20  c.  par  tête  de  catholique,  tandis 
que  la  contribution  pour  le  culte  protestant  n'est  que  de 
40  cent,  par  tête  de  protestant.  Tant  que  les  cultes  seront 
salariés  par  l'État ,  le  salaire  ne  devra  être  déterminé  que 
d'après  des  données  statistiques  ;  ou  devra  distribuer  égale- 
ment entre  tous  le  produit  de  l'impôt  pour  les  cultes  qui  est 
payé  par  tous.  Il  ne  s'agit  pas  de  savoir  si  une  église  a  plus 
qu'une  autre  besoin  de  pompe  et  d'une  hiérarchie  dont  les 
membres  ne  peuvent  se  passer  de  gros  salaires  ,  mais  seule- 
ment d'arriver  pour  toutes  au  même  quotient,  en  divisant 
les  sommes  qu'on  leur  accorde  par  le  nombre  des  membres 
qui  déclarent  en  faire  partie.  Nous  regrettons  qu'on  n'ait  pas 
fait  un  pas  de  plus  vers  ce  résultat,  d'un  côté,  eu  retran- 
chant du  budget  le  traitement  des  chanoines  ,  comme  on  a 
réduit  celui  des  archevêques  et  desévêques;  de  l'autre,  en 
accordant  aux  protestans  les  20,000  fr.  demandés  par  M, 
Coulmann,  pour  élever  deux  temples  dans  une  ou  deux  des 
nombreuses  communes  où  ils  sont,  encore  aujourd'hui,  ré- 
duits à  se  réunir  dans  des  granges  ou  en  plein  air  ,  comme 
leurs  pères  se  rassemblaient  au  désert.  Cette  prodigalité  pour 
le  clergé  catholique,  parce  qu'on  a  peur  de  son  influence  , 
comme  on  n'a  pas  eu  houte  de  le  confesser  tout  haut,  et 
cette  parcimonie  pour  le  culte  protestant,  qui  coûte  moins 
à  l'Etat  que  le  théâtre  de  l'Opéra,  sont  une  preuve  de  plus 
qu'il  est  désirable  de  rompre  un  contrat  qui,  en  y  regardant 
de  près,  se  convient  ni  a.  l'État  qui  paie,  ni  aux  cultes  qui 
sont  payés.  Que  le  Christianisme  »e  dégage  des  liens  qu'on 
lui  impose;  il  ne  peut  accepter  des  faveurs  qu'aux  dépens 
de  sa  liberté ,  et  po  jr  lui ,  la  liberté  ,  c'est  la  vie. 

De  l'Althadet  a  cinq  ckst  mille  exemplaires.  —  M.  le 
Ministre  de  l'Instruction  publique  vient,  dans  le  but  loua- 
ble d'encourager  l'instruction  élémentaire  ,  de  faire  impri- 
mera cinq  cent  mille  exemplaires  un  petit  ouvrage  intitulé  : 
Alphabet  el  premier  livre  de  lecture  à  l'usage  des  écoles 
primaires,  qu'il  fait  distribuer  gratuitement  dans  les  dépar- 
temcns  cil  rignorance  est  la  plus  générale,  et  oii  la  pau- 
vreté met  le  plus  d'obstacles  aux  progrès  de  l'enseignement. 
Nous  avons  examiné  avec  soin  ce  petit  livre,  et  nous  avons 
le  regret  de  devoir  dire  qu'il  ne  répond  sous  aucun  rapport 
à  sa  destination.  Ondirait  que  l'auteur  était  occupé  à  rédiger 
un  dictionnaire  des  mots  peu  usuels,  vieillis  ou  relatifs  aux 
sciences ,  quand  lui  est  venu  l'ordre  de  faire  un  a'phabet,  et 
qu'il  a  voulu  utiliser  pour  ce  travail  les  matériaux  qu'il  avait 
péniblement  recueillis.  Il  est  bien  probable  que  la  moitié  des 
mots  dont  il  a  fait  choix  pour  apprendre  à  lire  aux  petits  eii- 
faus  de  nos  villages  ne  seront  pas  prononcés  d'ici  a  cent  ans 
dans  les  neuf  dixièmes  des  communesdc  France;  il  en  est  plus 
du  quart  dont  les  maîtres  d'école  seraient  fort  embarrassés 
de  doinier  l'explication  à  leurs  élèves.  L'enseignement  de  la 
lecture  présente  par  lui-même  assez  de  difficultés  pour 
qu'on  doive  éviter  aux  enfans  la  fatigue  d'esprit  do  retenir 
des  mois  qui  ne  leur  présentent  aucun  sens.  Quel  mal  a 
donc  fait  le  mot  Papa,  en  possession  de  temps  immémorial 
du  privilège  de  donner  aux  enfans  la  notion  du  son  de  l'Aj 
parce  qu'il  est  le  premier  mot  qu'ils  prononcent  dans  pres- 
que toutes  les  langues,  pour  que,  dans  le  ,jremier  exercice 
du  nouvel  alphabet,  on  l'ait  remplacé  par  le  mot  Cana^? 
Ne  pouvait-on  donner  d'autre  exemple  pour  l'E  que  le  mot 
Oxigène,  et  pour  l'Y  que  le  mot  MjrriaDietre?  Je  défie  l'in- 
stituteur le  plus  habile  de  donner  à  des  enfans  de  sept  ou 
huit  ans  une  idée  bien  claire  du  sens  de  ces  mois  ,  poussât- 


LE  SEMEUR. 


199 


il  même  le  zèle  jusqu'à  leur  dire  que  l'oxigèue  est  un 
principe  acidiant ,  et  (juc  le  myi'i;imètrc  est  une  mesure 
itinéraire  égale  à  10,000  mètres,  qui  remplace  une  poste  et 
vaut  à  peu  près  5,  i3'i  toises,  c'cst-ù-dire  environ  deux  lieues. 
Les  autrei  exercices  du  syllabaire  sont  tout  aussi  chargés 
d'inuldes  difficultés;  nous  n'en  citerons  pour  exemples  que 
les  mots  acide,  carbone, suint,  OEJipe,  synthèse,  syncope , 
ic>incuJiion,pJilogistii/ue,  phoque,  tchène,  sciagraphic,  vxa- 
late  f  unau,  rectangle ,  hobereau ,  etc. 

L'auteur  a  été  poursuivi  par  ses  préoccupations  scientifi- 
ques jusque  dans  la  rédaction  des  exercices  pour  la  lecture 
de  phrases  entières;  les  principaux  chapitres  sont  sur  les 
astres,  sur  les  chemins  de  fer,  sur  les  télégraphes,  sur  la 
météoris^tioD ,  sur  le  baromètre  ,  sur  la  géographie  :  «  La 
i>  France,  dit-on  aux  petits  cufausdenos  villages,  a  viugt- 
»  sept  cours  royales,  vingt  sept  académies,  vingt  divisions 
»  militaires,  quatre-vingts  archevêchés  et  évêcliés;  »  et  l'on 
a  gi'and  soin  d'ajouter  en  note  que  «jusqu'à  présent  la 
i>  Corse  éçt  réunie  à  l'académie  d'Aix.  »  Enfin,  pour  que 
rieu  ne  manque  à  ce  premier  livre  de  lecture  ,  approuvé 
par  le  Conseil  royal  de  l'instruction  publique,  on  y  a  im- 
primé tout  au  long  la  Charte  de  i83û,  ce  que  M.  deMonta- 
livet  a  même  eu  soin  de  faire  anuoncer  dans  le  Monileur. 
Malgré  tout  noire  respect  pour  la  Charte,  l'idée  ne  nous  se- 
rait pas  venue  delà  mettre  en  contact  avec  l'alphabet.  Nous 
avions  pensé  jusqu'ici  qu'on  ne  pourrait  surpasser  M.  Jaco- 
ot,  qui  propose  pour  premier  livre  de  lecture  à  mettre 
entre  les  mains  des  enfans  le  premier  livre  de  Télémaque  , 
lequel  commence  ai  nsi  :  «Calypso  ne  pouvait  seconsoler  d  u  dé  - 
»  part  d'Ulysse.  Dans  sa  douleur  ,  elle  se  trouvait  malheu- 
»  rcuse  d'elle  immartelle.  Sa  grotte  ne  résonnait  plus  de  son 
a  chaut.  Les  nymphes  qui  la  servaient  n'osaieul  lui  parler. 
»  Elle  se  promenai',  souvent  seule  sur  les  gazons  fleuris  dont 
»  un  printemps  étenici  bordait  son  île....  »  Mais  l'Uuiver- 
sité  a  fait  mieux  que  cela;  c'est  un  vrai  tour  de  force  que 
de  proposer  de  remplacer  ces  phrases  par  celles-ci  :  «  Les 
»  Français  sont  égaux  devant  la  loi  ,  quels  que  soient  d'ail- 
»  leurs  leurs  litres  et  leurs  rangs.  Il  contiibueut  iudistinc- 
»  tement,  dans  la  proportion  de  leur  fortune,  aux  charges 
»  de  l'Etat.  Ils  sont  tous  également  admissibles  aux  emplois 
»  civils  et  militaires.  » 

Si  nous  ne  nous  trompons,  5Î.  de  Vatimesnil  avait,  pen- 
dant qu'il  était  ministre  de  l'instruction  publique,  fondé 
un  2>rix  de  10,000  fr.  pour  le  livre  le  plus  propre  à  servir 
de  premier  livre  de  lecture;  ce  concoui-s  u'a,  que  nous  sa- 
chions, eu  aucune  suite.  La  publication  qui  nous  occupe 
montre  cejiendant  qu'il  en  eutété  grand  besoin.  Quant  aux 
chrétiens,  ils  n'ont  que  faire  d'attendre  le  résultat  d'un 
concours  pour  choisir  le  livre  qu'ils  melirout  le  jiremier 
entre  les  mains  de  leurs  eufahs.  Ils  savent  que  l'Evangile  est 
celui  qu'ils  comprendront  le  mieux  ,  parce  que  personne  ne 
saurait  leur  parler  aussi  inlelligiblement  que  Dieu  lui-même. 
Qu'on  nous  permette  encore  une  remarque  avant  de  fjnir  : 
on  croit  assez  généralement  qu'un  abrégé  ou  une  histoire 
de  la  Bible  convient  uiieux  aux  enfans  que  la  Bible  entière, 
et  l'on  ne  remarque  pas  qu'en  voulant  la  mettre  à  leur  por- 
tée, on  les  prive  de  ces  détails  nombreux  qui  en  font  le 
charme  et  qui  sont  comme  autant  de  fils  par  lesquels  le 
Saint-Esprit  retient  dans  la  mémoire  des  enfans  et  des  sim- 
ples les  faits  et  lei  vérités  qui  s'en  échapperaient  immanqua- 
blement ,  s'ils  étaient  présentés  avec  plus  de  concision.  Nous 
avons  eu  occasion  de  faire  celte  expéiience  eu  lisant  une 
portion  considérable  de  la  Genèse  et  du  Nouveau-Testament 
à  uu  eufant  de  trois  à  quatre  ans.  U  était  frappé  et  rece- 
vait une  impression  vive  de  choses  desquelles  nous  n'au- 
rions attendu  que  peu  ou  point  d'effet  sur  une  si  jeune 
intelligence,  et  autant  les  faits  historiques  ,  racontés  dans 
la  Bible,  excitaient  son  intérêt,  autant  il  saisissait  peu  ce.< 


mêmes  faits,  quand  on  les  lui  lisait  tels  qu'on  les  affaiblit, 
en  voulant  les  mettre  à  la  portée  des  cnfànS,  dans  une  foule 
de  livres  à  leur  usage. 

Nous  ne  pouvons  terminer  ces  réflexions,  sans  déplorer  en- 
core que  la  somme  que  M.  le  Ministre  de  l'Instruction  publi- 
que destinait  à  propager  l'inslruction  élémentaire  ,  ait  reçu 
une  si  déplorable  application.  Il  semble  cependant  que  rien 
n  était  plus  facde  que  de  faire  examiner  ce  petit  livre  avec 
soin  avant  dese  décider  aie  répandre  avec  une  telle  prbfusiotï.' 

Double  suicide.—  Deux  jeunes  gens,  MM.  Victor- JEs- 

cousse  et  Lobras  ,  âgés  do  dix-neuf  ans  et  de  vingt  aus, 
viennent  de  s'asphyxier^  la  semaine  dernière,  poussés  à  cet 
acte  de  désespoir  par  le  dégoût  d'une  vie  sceptique,  dont 
ils  avaient  senti  de  fait  ou  par  l'imagination  ,  toute  l'amer- 
tume torturante.  M.  Escousse  avait  déjà  obtenu  des  succès 
littéraires.  Ou  a  trouvé  sur  sa  table  les  vers  suivans  : 

Adieu,  Irop  inféconde  terre, 
Fléaux  humains,  soleil  glacé  ! 
Comme  un  fantôme  solitaire , 
Inaperçu,  j'aurai  [lasié. 
•Vdieu,  [lalmes  immortelles, 
Vrai  songe  d'ime  ûme  de  feu! 
L'air  manquait ,  j'ai  fermé  les  ailes  : 
Adieu  ! 

Quelles  réflexions  pénibles  ne  viennent  pas  nous  assiéger  à  la 
vue  des  maux  qui  fondent  incessamment  sur  tant  d'âmes 
qui  vivent  sans  Dieu  et  sans  espérance  dans  ce  monde  ! 
Combien  ne  sont  pas  à  plaindre  ceux  qui  ne  savent  opposer 
aux  malheurs  que  le  plus  grand  des  malheurs  ,  une  catas- 
trophe par  laquelle  ils  se  précipitent  violemment  dans  une 
éternité  qu'ils  ue  connaissent  pas  I  II  semble  que  notre  siècle 
soit  plus  particulièrement  destiné  à  prouver  cette  vérité 
éternelle  que  sans  Dieu  la  vie  est  nianquée,  faussée  et  né- 
cessairement pleine  de  douleurs  cuisantes.  Certes,  les  signes 
moraux  de  travail  et  de  chargement  ne  furent  jamais  aussi 
remarquables  qu'ils  le  sont,  et  ces  deux  pauvres  jeunes  geii^ 
auraient  bien  des  imitateurs  aujourd'hui,  sans  une  sorte  d»- 
peur  de  la  mort  physique  et  de  crainte  vague  de  ce  qui  la 
suit.  Oh  !  puisse  un  tel  exemple  n'être  par  perdu  pour  ton» 
ceux  qni  en  sont  témoins!  Puisse  le  souvenir  de  ces  deux 
amis,  prédication  vivante  de  l'insuffisance  des  choses  de  la 
terre  ,  rappeler  sans  cesse  que  hors  de  l'atmosphère  évan- 
géliqiie  ,  atmosphère  de  pureté,  de  justice  et  d'amour,  il 
n'y  a  pour  l'âiue  qu'un  air  méphytique  et  immoral. 


ArVIVOlHJCES.^. 

Manuel  de  l'Instituteub  pbimaire,  ou  Principes  généraux 
de  Pédagogie,  etc.  Paris,  i83i.  i  vol.  iu-8°.  Chez  F.  G. 
Levrault,  rue  de  La  Harpe,  u"  81.  Prix  :  2  (r. 

Cet  ouvrage  substantiel  peut  être  de  la  plus  g's'aîîde  iiti- 
lité  aux  instituteurs  primaires,  qui  y  trouveront  un  résumé 
succinct  des  principes  les  plus  importaiis  de  la  pédagogie. 
Ils  ne  manqueront  pas  d'en  retirer  un  grand  fruit,  surtout 
si  l'esprit  pur  de  l'Evangile  vient  féconder  dans  leur  âme  les 
vues  qu'ils  devront  à  l'auteur  de  ce  manuel. 

Sous  une  forme  concise  et  aplioristique,  ce  livre  traite  de 
1  éducation,  de  rinstruclion,  de  l'organisation  intérieure  des 
écoles  ,  des  devoirs  spéciaux  des  instituteurs  et  des  movens 
de  les  remplir,  des  livres  à  l'usage  des  instituteurs  et  des 
élèves,  etc.  La  dernière  partie  renferme  un  précis  historique 
intéressant  de  l'éducation  et  de  l'instruction  primaire. 

Nous  en  transcrivons  le  passage  suivant ,  dont  le  contenu 
eu  dans  un  rapport  plus  direct  avec  le  but  de  ce  journal,  et 
qui  fait  connaître  succii)cicniciit  les  services  qu'à  rendus  à 


200 


LE  SEMEUR. 


l'éducation  Auguste  Heimanii  Frankc  ,    l'un  des  chrétiens 
les  plus  éminens  des  temps  modernes  : 

«  El  iieste-le-Pieus  ,  duc  de  Saxe-Gotha  ,  pensait  que  le 
perfuctioiincment  du  {jenie  humain  dépend  de  l'instruction 
bien  entendue  de  toutes  les  classes  de  la  société.  Il  fonda  en 
conséquence  des  écoles  essentiellement  pratiques  ,  et  c'est 
d'une  de  ces  écoles  ,  de  celle  de  Gotha  ,  que  sortit  Auguste 
Hennanu  Franke  (mort  en  1727).  Les  œuvres  de  ce  péda- 
gogue, le  plus  remarquable  de  son  époque,  excitent  autant 
d'admiration  que  de  reconnaissance.  Animé  de  l'esprit  du 
pieux  Spener  ,  dont  il  était  le  disciple  ,  il  commença  son 
œuvre  vers  la  fin  du  xvii°  siècle ,  en  catéchisant  des  enfans 
pauvres.  Il  sentait  vivement  de  quelles  améliorations  l'édu- 
cation de  la  jeunesse  et  de  ses  instituteurs  était  susceptible. 
U  regardait  comme  perdus  les  momens  qu'il  ne  consacrait 
pas  à  ces  puissans  intérêts  de  la  société.  Sans  fortune  ^  il  «e 
recula  pas  devant  les  difficultés  qui  s'opposaient  à  ses  pro- 
jets, et,  d'année  en  année,  il  vit  naître  par  ses  efforts  de 
nouveaux  établissemens  d'éducation  ,  réunis  à  Halle  sous 
l'humble  dénomination  de  Maison  des  Orphelins.  Les  insti- 
tuteurs formés  dans  cette  maison  i-épandirent  en  Allemagne 
l'esprit  et  la  méthode  dont  ils  étaient  pénétrés.  Partout  on 
fonda  des  établissemens  d'instruction  sur  le  modèle  de  ceux 
de  Halle,  et  il  est  impossible  de  méconnaître  dans  les  insti- 
tutions des  JVioraves  le  génie  de  l'illustre  Franke,  sous^les 
yeux  duquel  fut  élevé  leur  fondateur ,  le  comte  de  Zin- 
rcndorf. 

»  L'école  de  Franke  pensait  que  le  but  de  toute  éduca- 
tion doit  êtie  de  produire  une  foi  entière  en  Dieu  et  au 
Christianisme  j  que  c'est  là  l'unique  manière  de  glorifier  le 
Seigneur  et  de  former  de  bons  citoyens  ;  que  l'instruction 
produit  plus  de  mal  que  de  bien,  ji  elle  ne  s'appuie  pas  sur 
la  piélé.  Elle  admettait  que  les  enfans  sont  indislinctemeut 
enduis  au  mal  ,  d'où  elle  concluait  qu'il  faut  purifier  leur 
cœur  ,  en  les  privant.  d«  tout  ce  qui  peut  nuire  à  la  piété  , 
particulièrement  cfes  ptaLsiis  qui  n'affermissent  pas  dans  le 
bien. 

.1  Franke  et  ses  disciples  considéraient  la  piété  comme 
compatil;lc  avec  tous  les  états  ,  avec  toutes  les  situations  de 
la  vie  ,  avec  la  prudence  et  la  politique.  En  conséquence  , 
ils  ne  se  prononçaient  contre  aucun  état,  contre  aucune 
condition  sociale  ,  et  s'efforçaient  de  donner  à  leurs  élèves 
un  extérieur  agréable. 

»  Us  savaient  que  la  jeunesse  a  besoin  de  plaisns  et  de 
récréations.  Us  les  lui  firent  trouver  dans  des  exercices  du 
corps,  dans  des  travaux  mécaniques  utiles  et  amusans,  dans 
la  contemplation  des  curiosités  de  l'art  et  de  la  nature. 

»  Quoique  dans  les  établissemens  de  Franke  on  regardât 
1.1  religion  comme  la  base  de  toute  éducation,  on  n'y  négli- 
geait pas  les  autres  branches  de  l'eiiseignement  ;  mais  si  la 
religion  était  pour  tous  ,  le  reste  des  connaissances  n'était 
accordé  qu'en  raison  de  la  vocation  future  des  élèves  :  c'est 
ainsi  que  dans  Ics'écoles  primaires  on  donnait  des  leçons  de 
lecture  ,  d'écriture  et  de  calcul;  des  précis  d'histoire  natu- 
lelle  ,  de  physique  ,  de  géographie  ,  d'histoire  et  de  lé- 
gislation. 

1)  Afin  de  faire  fructifier  ces  principes  ,  on  représentait 
aux  élèves  des  écoles  noi;malci  qu'ijs  devaient  compte  à 
Dieu  de  leuis  travaux  futurs,  et  on  les  exerçait  à  la  catéchi- 
sation.  On  recommandait  aux  parens  et  aux  instituteurs 
une  surveUlancc  active  sur  la  jeunesse  ;  on  multipliait  les 
exercices  de  piélé,  les  chants  rpligieux,  les  exhortations  pa- 
ternelles, les  émotions  du  cœur. 

»  Quant  aux  élèves,  ils  étaient  divisés  en  plusieurs  classes, 
pour  chacune  desquelles  il  y  avait  des  salles  spacieuses,  mu- 
nies du  mobilier  nécessaire  et  dirigées  par  des  maîtres  ha- 
biles ,  qui  n'étaient  pas  attachés  à  une  classe  particulière  , 
mais  qui  traitaient  chacun  une  matière  spéciale  et  passaient 


en  consé(juence  d'une  classe  à  l'autre, conformément  au  plan 
général  des  études.  Les  écoliers  eux-mêmes  participaient 
aux  leçons  de  différentes  classes  ,  suivant  le  degré  et  la  na- 
ture de  leurs  connaissances.  Au  reste  ,  on  faisait  beaucoup 
travailler  les  élèves;  on  les  éclairait  par  l'intuition  ou  l'ob- 
servation sensible;  on  les  interrogeait  souvent;  on  leur  fai- 
sait répéter  leurs  leçons,  et  ou  s'assurait  de  leurs  progrès  par 
des  examens  périodiques. 

»  Les  principes  d'éducation  et  la  méthode  d"'enseignè- 
mcnt  de  Franke  ont  été  supplantés  par  d'autres  systèmes 
de  pédagogie.  Franke  n'en  est  pas  moins  le  précurseur  des 
meilleurs  pédagogues  modernes.  » 

Quelques  observations  de  M.  de  Sellok  sur  l'ouvrage 
INTITULÉ  :  Nécessité  du  maintien  de  la  peine  de  mort , 
tant  pour  les  crimes  politiques  que  pour  les  crimes  privés . 
i  vol.  in-i2,  de  245  pages.  Genève,  iB3i.  Chez  Charles 
Grnaz. 

M.  Urtis  avant  publié  dernièrement  un  ouvrage  sur  la 
nécessité  du  maintien  de  la  peine  de  mort ,  M  de  Sellon  , 
infatigable  à  plaider  la  cause  de  son  abolition  ,  a  cntrepr:.»'  la 
réfutation  de  ce  livre  qui, par  le  talent  de  son  auteur,  pou- 
vait retarder  le  moment  où  la  peine  capitale  sera  rayée  de 
nos  codes,  comme  on  en  a  déjà  rayé  la  torture  et  d'autres 
peines  barbares  ;  elles  datent ,  en  effet ,  d'un  temps  où  l'on 
admettait  le  principe  que  les  lois  ont  une  mission  de  ven- 
geance, tandis  qu'on  commence  à  reconnaître  aujourd'hui 
ce  que  les  chrétiens  soutiennent  depuis  long-temps ,  que  ia 
vengeance,  défendue  aux  individus,  ne  saurait  être  du 
droit  de  l'Etat,  qui  n'est  qu'une  association  d'individus, 
et  que  la  Ic^i  n'est  appelée  qu'à  empêcher  de  mal  faire. 
M.  de  Sellon  soutient  avec  raison  que  des  êtres /ài7//6fci  , 
quelles  que  soient  leur  supériorité  et  leurs  lumières ,  ne 
Aowanl  jamais  voter  ni  appliq  1er  des  Y>c'tncs  irréparables. 
Il  insiste  avec  raison  sur  la  responsabilité  qu'assument  des 
hommes  qui  enlèvent  à  leurs  semblables  la  possibilité  de  la 
repentance ,  et  les  lancent  au  tribunal  du  Juge  éternel  et 
dans  un  avenir  sans  fin  ,  dans  un  étal  de  corruption  morale 
auquel  ils  ne  savent  pas  s'il  n'était  pas  de  remède  1 

Ces  jours  passés,  a  eu  lieu,  à  Paris,  l'exécution  de  deux 
malheureux  condamnés  à  mort  pour  tentative  d'assassi- 
nat. «  Depuis  long  -  temps  leur  pourvoi  en  cassation  et 
»  en  commutation  de  peine  était  rejeté,  mais  ils  n'en 
»  savaient  rien  ,  et  ils  se  promenaient  fort  tranquille- 
»  ment ,  liier  au  soir,  dit  d'un  ton  impassible  ,  le  Jour- 
u  nul  des  Débats ,  dum  une  des  cours  de  Bicêtre,  avec  les 
))  forçats  qui  attendent  le  prochain  départ  de  la  chaîne, 
1)  lorsqu'on  les  a  appelés  pour  les  enfermer  dans  un  cabar 
»  non.  Cette  rigueur  était  un  pronostic  funeste  du  sort  qui 
»  les  attendait ,  et  ils  se  sont  exhalés  en  lamentations.  Ce 
»  malin,  on  les  a  avertis  qu'ils  eussent  à  se  préparera  la 
»  mort.  C'est  à  Bicétrc  même  qu'ont  eu  lieu  les  apprêts 
»  préliminaires  du  supplice;  on  les  a  fait  monter  sur  la 
»  charrette,  cl  une  escorte  de  gardes  municipaux  les  a  con- 
»  duits  en-dedans  de  la  barrière  Saint  Jacques ,  où  l'écha- 
»  f.iuJ  était  dressé.  L'exécution  a  eu  lieu  vers  huit  heures 
1)  du  matin.  ))  Qui  peut  lire  un  tel  récit  sans  frémir  d'hor- 
reur !  Quoi  I  on  enlève  ainsi  de  la  terre,  et  l'on  jette 
dans  l'éternité  des  meurtriers,  dont  la  conscience  est  char- 
gée d'un  poids  énorme,  sans  leur  donner  le  temps  de  crier 
gi-àce  à  ce  Dieu  qu'ils  ont  encore  bien  plus  offensé  que  les 
hommes  !  Justice  cruelle  et  immorale  que  celle  qui 
s'exerce  ainsi  !  ses  actes  en  disent  plus  que  n'en  peuvent 
apprendre  des  volumes  sur  la  tâche  barbarei  que  lui  im- 
posent les  lois  I 

M.  de  Sellon  réfute,  chapitre  après  chapitre,  l'ouvrage 
de  M.  Urtis;  il  consacre  ensuite  quelques  pages  à  des  con- 
sidérations sur  la  peine  de  mort  pour  les  crimes  politiques 
en  particulier ,  et  y  joint  une  foule  de  documens  utiles  à 
consulter  et  de  faits  peu  connus ,  parmi  lesquels  nous  avons 
remarqué  des  détails  sur  Tabolition  de  la  peine  de  mort  à 
Otjihiti,  dans  une  assemblée  des  chefs  de  la  nation;  nous 
nous  proposons  de  les  utiliser  pour  un  travail  que  nous  pré- 
parons sur  celle  île. 

Le  Gérant,    DEHAULT. 
Imprimerie  de  Sellicue  ,  lu-.-  de*  Jeùaeui'i  ,  n.    i4- 


TOME  1".  —  1^0  26. 


29  FEVRIER  1832. 


LE  SEMEUR, 

"..OURNAL  RHLIUIEUX, 
Politique,   Pliilosophifpe  et   Littéraire, 

PARAÏSSAXT  TOUS  LES  SIERCREDIS. 


Le  cijamp  ,  c'est  le  monde. 
Maiik.  Xm.  38. 


^  'e... .  po,„e,s  et  et^.s  i^ ,  ^z.  'T^:::^^'  ^  '^  ^^  '^-^  '  '  '^^  p»"^  «  «.^3 .  ^t  t':."  ;:jT;:r!: 


MM.  Us  Souscripteurs  au  Sem£uk,  dont  ^abonnement 
nrecejou,',  sont  jyrids  do  le  renouveler  pur  lettres 
rancides,  s'Us  ne  veulent  pas  éprouver  do  retard  ddns 
'voi  du  Journal. 


REVUE    POLITIQUE. 

I-'OBSERVATIOX  DU  D,MA«CnE  ,  CONSIDEREE  SOUS  LE  POmx 
D£  VUE  POLITIQUE. 

ï  queslion  de  dro.t  n'est  pas  douteuse  pour  nous    Les 

.eus  des,.ent  plus  que  personne  une  entière  l.bërté  de 

aence;  ,1s  ne  veulent  pas  que  la  rel,gion  s'appuie 'urJa 

-  a  amende.  Ma.s  au-dessus  de  la  question  de  droit  ,1  v 
.,^.nH.Uqueetsocia,e  qui  ..rite  d'être  s.;ii! 

i  France  le  jour  du  repos  est  regardé  par  beaucouD 
nmes  poht.qties  comme  une  question  iusipnifianj 
ne  un  feu  traditionnel  qui  „'a  aucun  r  '     ^,  ,  ' 

ues-uns  de  ces  orateurs ,  que  le  d.ma     Le  XTt 
o«rn,r  des  épigrammes  a.^^  petits  journaux      et  au'd 
^i^pircr,  comme  une  mode  n.fe  d'hfer  sousl',  .,  ^ 
-.cature,  sans  que  personne  ait  b::^;:^'^:;^:: 

e  juiii   i6i4  ,  et  qu'on  l'a  remplacée  m.-  „„»  l       • 
unonnelle  au  mes  de  novembre  dTl.f^lC.t -; 


.1  semble  que  le  jour  du  repos  doive  être  frappé  de  la  dé- 

':;:";■  •'"'  ^'''r'"  ""'^  P''*"'^'^^^  uhramontaL^  d    1     z 

dan.  le  même  d.scréd.t  toutce  qu'ils  ontprétendu  répir  ^Ls 

leur  a".':r'""^  ^■•^''™^"'  ^■'"•^■'—  q-  <^é^-ôûaTen 

leur  fat,.  jMtronage  et  n'en  eurent  jamais  besoin,  que  celles 

a  une  reJ,gTon  artificielle  et  toute  politique.  La  can  e  de  h 

consec..a.on  du  dunanche  est  si  pei  héel  celle  des       ,  t^ 
d  et  ,,  que  c  est  dans  l'Amérique  du  nord  et  parm^  les  l.om 

désirs  ■  î;;::::;,t':ï:^r'r°"^'^^'"^°"  ^^^^" 
pe..spassionsdujour:  :;':,,:  Ls:ti;i:—;::!5; 

%ieux  qui  e.isi:?:;:;^.:?r  ""^  ^^  ''^"  '-  ^'^"^-•^'^^  - 

Un  homme  d'état .  M.  Necker ,  qui  avait  pour  1.  „,o=ns 
fies  lumières  aussi  hintpe  nt  „„„  ■  •  '-  n-o.ns 

Que  la  Dhi»^,t  1    1  ,  expérience  au.si  étendue 

que  la  phipait  des  députés  de  la  chambre  actuelle     -,  rnr. 

ch    ?^    ret:    r™'5  '^-'^-'^-l'-'^u^iond^d.man! 
cùe  coutie  les  attaques  des  philosophes  de  son  lemos    11 
p.ouve  qu  en  supposant  même  que  la  richcssede  S'f^i 
d.m,nuee  parla  suspension  du  2-avaii  pendant  un  fo.; 
sept    1    ccroissement  de  la  richesse  publique  ou  par  icul.èri 

e    favor   1  r  ■  '"'""'  "ï""  '^""^^  institution  protège 

so  ,é  olr  "'"■'''  '/  P'^"P'^  '  "  "••'  ''■'-■''  '«  ^'--  ci""- 'a 
»  u  uî  ■;"  r'--'\'  -^^  -  P"--ce,  a  ré.lé  les  salaires  ac- 
.   de  D-iïie      ^'''"."';'^^^  l'esoins  indispensables  d'un  homme 

>  d°mi ' ufo?H^    ^       ?"■  '"'""'"'^  '  P""'-'-^"'  -^°-"''<^  i  '» 

>  e  ^Ôï,  ervo     ""  ^«P"^'"^  *-'•  le  prix  de  sa  ma,n  d'œuvre, 
et  con^erver  en  même  temps  son  ancien  état.  »  M.  Necke  • 


202 


LE  SEMEUR. 


termine  ce  chapitre  par  une  réflexion  ([ue  doivent  méditer 
les  hommes  qui' parlent  beaucoup  de  leur  philanthropie  et 
de  leur  zèle  pour  le  bien-être  public;  la  voici  :  «  U  faut  re- 
»   connaître  que  l'institution  du  dimanche  est  devenue  un 
.  »  acte  précieux  de  bienfaisance  envers  cette  classe  nom- 
«   breuse  des  habitans  de  la  terre  ,  la  pins  digne  d'intérêt  et 
»   de  protection  ;  envers  cette  classe  Ix  qai  l'on  demande  tant 
»  et  à  qui  l'on  rend  si  peu;  envers  cette  classe  infortunée  , 
»  dont  la  jeunesse  et  l'âge  mûr  sont  dévorés  par  les  riches, 
»   et  que  l'on  abandonne  à  elle-même  quand  le  moment  est 
»  venu  où  elle  n'a  plus  de  forces  que  pour  prier  et  pour 
s  verser  des  larmes.  » 

L'écrivain  que  nous  citons  n'a  considéré  que  le  bien-être 
physique  et   matériel  du  peuple;  mais  le  dimanche  n'inté- 
resse pas  moins  son  bien-être  intellectuel  et  moral.  Dans  les 
contrées  cù  ce  jour  est  religieusement  observé,  et  lorsqu'on 
l'emploie  d'une  manière  vraiment  chrétienne,   il  ofhc  le 
meilleur  et  le  plus  puissant  moyen  d'éducation  populaire. 
A  chaque  renouvellement  du  septième  jour  ,  les  ouvriers, 
les  artisans,  tous  les  hommes  de  génie  quittent  leur  atelier 
pour  le  temple  ,  et  leurs  travaux,  matériels  sont  remplaces 
par  de  hautes  instructions  religieuses,  par  des'enseigneuïens 
moraux,  par  des  idées  d'un  ordre  supérieur.  Ainsi  l'intelli- 
gence du  peuple  n'est  pas  étouffée  par  des  soins  purement 
physiques ,   son  âme  n'est  pas  abrutie  par  le  labeur  de  ses 
mains  ,  ses  .  facultés  morales  ne  sont  pas  abandonnées  sans  1 
culture;  l'esprit ,  en  un  mot ,  n'est  pas  détruit  par  la  ma- 
tière. 

Il  y  a   des  positions  et  il  arrive  un  âge  où  l'instructipn 
puisée  dans  le  temple,  le  jour  du  dimanche  ,  est  presque  la 
seule  qui  soit  encore  accessible.  On  ne  va  plus  à  l'école  dans 
l'âge  mùr,et  la  plupart  des  travailleurs  n'ont  guère  le  temps 
d'accorder  chaque  jour  quelques  heures  à  leur  perfection- 
nement intellectuel  ,   d'autant  plus  que  la  fatigue  physique 
est  un  obstacle  à  l'exercice  de  la  pensée.  Mais  au  jour  du 
repos  l'état  de  choses  est  iaverse  pour  le  peuple;  ij  suspend 
ses  travaux  matériels,   et   il  peut  se  livrer  avec  toute   son 
éneirie  au  développement  de  son  intelligence;  .1  est  même 
excité  a  s'y  livrer,  du  moins  dans  les  pays  ou  !e  d.mancnc 
n'est  pas  devenu  un  jour  d'amusemens  frivoles,  parce  qu  il 
se  fatiguerait  de  sou  inaction  ,  et  qu'il  a  besoin  d  employer 
à  une  œuvre  qui  l'intéresse  le  temps  dont  il  a  droit  de  dis- 

poser.  .  1         .     . 

On  apprécierait  difficilement  à  leur  juste  valeur  toutes 
les  idées  grandes  et  utiles  qui  se  propagent  dan;  les  masses, 
chez  un  peuple  qui  respecte  le  dimanche  ,  par  le  moyen  de 
ce  jour.  Combien  de  préjugés  qu,  ion.  place  à  chs  vu«  plus 
saines  devant  la  parole  de  l'orateur  chrétien'.  Combien  de 
pensées  généreuses  germent  dans  les  cœurs  à  sa  voix  pater- 
nelle: Quelles  lumières  se  répandent  parmi  ces  ténèbres 
qui  se  maintiennent  avec  tant  d'obstination  sur  les  classes 
inférieures!  Le  dimanche  est  le  seul  soleil  qui  se  lève  pour 
éclairer  l'intelligence  de  la  multitude  ;  si  l'on  parvenait  a 
l'éteindre,  il  ne  resterait  plus  que  la  nuit,  une  nuit  épaisse, 
fatale  ,  propice  au  crime,  et  que  nulle  autre  institution  ne 
saurait  dissiper.  ,.     ,  i  a- 

Ces  remarques  ne  sont  pas  seulement  applicables  au  dé- 
veloppement intellectuel  ;  elles  le  sont  plus  encore  au  deve- 
loppenient  moral  des  classes  populaires.  On  ne  sait  pas  tout 
ce  qui  couve  de  mauvais  vouloir,  de  haine  et  d'envie  dans 
le  cœur  des  hommes,  pendant  qu'ils  sont  courbés  du  matin 
au  soir  sur  un  travail  ingrat,pén,ble,qui  ne  rapporte  qu  un 
salaire  modique,  souvent  même  insuffisant  pour  les  besoins 
de  la  famille  ,  tandis  que  le  propriétaire  et  le  chef  d'atebcr 
joaissenl,  dans  une  molle  abondance,  de  tous  les  raffinemens 
de  notre  civilisation.  C'est  alors  que  naissent  et  se  dévelop- 
pent tes  pensées  amères  ,  ces  projets  de  vengeance  cette 
aveugle  fureur  de  destruction,  qui  éclatent  quelqueiois  par 


des  explosions  terribles,  et  qui  ébranlent  l'ordre  social  jus- 
que dans  ses    fondemens.  On  doit  plaindre  autant  que   re- 
primer ces  hommes  égarés  ,  qui  se  frappent  eux-mêmes  eu 
croyant  frapper  leurs  maîtres  ;   car  Ils  n'entendent  plus  la 
voix  de  leur  conscience  dans  ces  longs  jours  de  peine  et  de 
fatigue  où  ils  ne  vivent  que  d'une  vie  matérielle.  Et  com- 
ment leur  cœur  s'ouvrirait-ll  à  de  nobles  émotions  ,  à  l'u- 
monr  social,  aux  affections  généreuses?   où  puiseraient-ils 
des  sentlmens  élevés, lorsqu'ils  so-aabaissés  jusqu'au  niveau 
des  machines  et  des  forces  m<     es  .  lorsqu'ils  sont  dégradée 
par  le  double  abrutissement  u       giiorance  et  de  la  misère': 
Voilà  cependant  jusqu'où  descendraient  les  travailleurs  qu 
n'auraient  pas  un  jour  de  repos;  disons  plus,  voilà  jusqu'oi 
descendent  ceux  qui  ne  savent  employer  le  dimanche   qu'i 
satisfaire  des  passions  brutales.  L'expérience  ne  le  montr 
que  trop,  surtout  dans  les  villes  de  fabriques  et  d'industrie 
Supposez  ,  au  contraire  ,  que  le  dimanche  chrétien  soi 
sanctifié  comme  11  doit  l'être,  tout  change  de  facerL'ouvrie 
supporte  plus  patiemment  le  fardeau  de  son  travail  ,  parc 
que  les  souvenirs  du  jour  du  repos  qui  vient  de  se  termiiu 
et  l'espoir  de  celui  qui  va  paraître  le  fortifient ,  élèvent  se 
âme  et  le  réjouissent.  Au  retour  du  dimanche,   il  marcl 
dans  le  sanctuaire  l'égal  de  son  maître  ;    à  genoux   devai 
Dieu  avec  les  riches  et  les  grands  du  monde,  il  s-e  relève  . 
tout  l'asservissement  de  la  semaine,  il  sent  toute  sa  digni 
d'homme,  il  vaut  ce  que  valent  tous  ceux  qui  l'entourer 
Et  dès  lors  ,  trouvera-t-il  dans  son  cœur  la  même  jalousi 
la  même  haine  envieuse  et  cruelle  contre  les  supériori 


sociales?  Anra-t-ll  cette  soif  de  nivellement  ,  de  boulev( 

sèment  et  de  destruction,  qui  existe  chez  l'ouvrier  Immo 

et  abruti?  Mais  c'est  peu  encore  que  cette  influence  mdire 

du  jour  du  repos  ;  il  améliore  surtout  les  classes  inférieur 

en  les  appelant  à  entendre  les  vérités  de  l'Evangile,  la  p 

i'«* cation  ùe  Jésus  crucifié.  Ces  doctrines  puissantes  enseign 

à  l'homme  du  peuple  la  résignation  ,  la  patience  ,  l'ordi 

l'économie;  elles  lui  apprennent  à  voir  en  toutes  chose 

main  de  Dieu,  et  à  ne  considérer  son  état  actuel  que  com 

une  épreuve  passagère  ;  elles  lui  donnent  enfin  une  joie 

dépendante  des  richesses  matérielles  ,  une  paix   qui  le 

tressaillir  d'allégrer.sc  au  milleude  ses  privations  ,  un  b 

heur  qui  l'élève   bien  au-dessus  du  maître  pour  Icque 

travaille,  quand  ce  maîtr-e  ne  partage  pas  sa  foi  chrétien 

Partout  où  il  se  trouve  des  serviteurs  de  Christ ,  ces  I 

se  représentent.  Celui  qui  écrit  ces  lignes  connaît  de  { 

vi-es  ouvrier-s  ,   des  artisans  chargés  de  famille  ,  qui  vi\ 

contens  et  heureux,  sans  envie  contre  les  riches,  sans  an 

tume  dans  le  cœur  ,    et  qui  n'ont  pourtant  d'autre  joie 

celle  de  revoir  le  jour  du  Seigneur,  pour  le  consacrer  d' 

manière  spéciale  à  leurs  intérêts  éternels  et   à  leur  D 

Mais  cette  joie  leur  suffit  ,  et  ils  ne  l'échangei-aient  p 

contre  tous  les  trésors  du  globe.  Peut-être  devrait-on  r 

chir  à  cette  profonde  et  salutaire  influence  des  dognie 

l'Evangile  ,   à  une  époque  où  les  classes  moyennes  rr'c 

plus  se  livrer  à  urr  sommeil  paisible, parce  qu'elles  craig 

chaque  jour  de  voir  éclater  au-dessous  d'elles  la  lem 

des  passioirs  populaires. 

Ces  courtes  réflexions  n'épuisent  pas  notre  sujet;  : 
espérons  y  revenir  une  autre  fois  avec  plus  d'étendue. 


LA  COLOME  DE  LIBERIA. 

DEUXIÈME    ET    DERNIER    ARTICLE. 

Autant  les  colons  de  la  Libérie  eurent  de  peine  à. 
les  fondemens  de  leur  établissement,  autant  leurs  pr< 
furent  rapides  ,  loi-sqrre  les  pr-emières  difficultés  curen 
paru.  Le  soin  qu'ils  prirent  de  seconcdier  l'amitie  de* 


LE  SEMEUR. 


203 


gènes,  en  mettant  beaucoup  de  bonne  foi  et  de  droiture  dans 
tous  leurs  rapports  avec  eux,  contribua  peut-être  pi  us  encore 
que  l'eflioi  inspiré  par  le  succès  de  leurs  armes  à  leur  assu- 
rer la  jiaisiblc  jouissance  des  terres  qu'ils  avaient  acquises. 
A  mesure  que  le  nombre  des  colons  augmentait  par  de  nou- 
veaux transports  de  l'Amérique ,  et  qu'une  plus  vaste 
étendue  de  p:iys  leur  devenait  nécessaire  ,  les  agens  conti- 
nuaient leurs  achats.  Ils  ne  se  sont  pas  emparés  par  vio- 
lence d'un  seul  pouce  de  terre  ,  en  sorte  que  le  droit  de 
propriété  de  la  colonie  est  reconnu  par  tous  les  chefs  de  la 
côte.  Son  territoire  actuel  a  environ  deux  cent  qu»tre-vingt 
milles  de  lot!(;  sur  vingt  à  trente  milles  de  large.  Les  colons 
ont  aussi  rc  iiappc  à  beaucoup  d'embarras  ,  en  demeurant 
toujours  t  ti  angers  aux  querelles  qui  s'élèvent  souvent  entre 
les  tribu.:.  Ils  leur  ontdcclaré  qu'ils  rempliraient  volontiers 
le  rôle  de  conciliateurs,  et  qu'elles  pouvaient  s'adresser  à  eux 
chaque  fois  qu'elles  désireraient  leur  médiation  pacifique; 
mais  que,  voulant  être  les  amis  de  toutes  ,  ils  ne  pren- 
draient jamais  parti  dans  leurs  disputes  ni  dans  leurs 
guerres. 

La  colonie  de  Libéria  a  une  constitution  ,  d'après  laquelle 
toute  personne  qui  vient  s'y  fixer  ou  qui  y  est  née,  est  libre 
et  jouit  des  mêmes  droits  et  privilèges  que  les  citoyens  des 
Etats-Unis.  L'esclavage,  comme  on  le  comprend,  n'y  est 
toléré  sous  aucune  forme.  La  Société  de  colonisation  s  est 
réservé  le  droit  d'introduire  dans  le  pays  les  réglemens 
qu'elle  jugera  utiles  ,jusqu^à  ce  que  la  colonie  ayant  pris  un 
grand  accroissement ,  la  Société  rappelle  ses  agens  et  laisse 
aux  colons  le  soin  de  se  gouverner  eux-mêmes.  Le  régle- 
jnent  colonial  et  le  code  de  lois  qu'elle  a  adoptés  en  1834  > 
contiennent  des  dispositions  fort  sages,  dont  l'expérience  à 
démontré  l'utilité.  L'agent  de  la  Société  la  représente  au 
sein  de  la  coloaie ,  et  exerce  ,  en  son  nom  ,  le  pouvoir  sou- 
verain. Il  choisit  entre  trois  candidats,  présentés  par  les  co- 
lons eux-mêmes,  un  vice-agent  ,  qui  l'assiste  dans  ses  fonc- 
tious  ,  et  qui  le  remplace  ,  en  cas  d'absence  ou  de  maladie. 
I^a  cour  de  justice  se  compose  de  l'agent  et  de  deux  juges  de 
paix  ,  dont  la  nomination  lui  appartient.  Les  autres  officiers 
publics  sont  élus  par  les  colons ,  mais  leur  choix  a  besoin 
d'être  confirmé  par  l'agent.  Des  commissions  d'agriculture, 
de  travaux  publics,  de  salubrité  et  de  la  milice  s'occupent 
«vec  persévérance  des  améliorations  à  introduire  ,  et  se  fa- 
miliarisent ainsi  avec  les  divers  intérêts  du  pays.  L'expul- 
sion de  la  colonie  est  la  peine  la  plus  sévère  que  prononce 
la  loi  j  les  Ijiens  des  baunis  passent  à  leurs  plus  proches  pa- 
rens;  s'ils  n'en  ont  pas  qui  résident  en  Libérie,  leurs  biens 
sont  réversibles  à  la  colonie.  Dans  tous  les  procès  ,  les  par- 
ties peuvent,  si  elles  le  veulent,  demander  le  jugement  par 
jury. 

La  population  de  la  Libérie  est  déjà  de  plus  de  deux  mille 
noii's;  sur  ce  nombre,  près  de  deux  cent  sont  des  nègres 
enlevés  par  les  croiseurs  américains  de  navires  faisant  la 
traite  ,  et  déclarçs  libres  par  la  cour  suprême.  Les  colons  se 
livrent  surtout  au  comnK^rce  ;  ils  servent  d'intermédiaires 
pour  celui  de  celte  partie  de  l'Afrique  avec  l'étranger.  Le 
riz  ,  l'huile  de  palmier,  l'ivoire  ,  l'écaillé  de  tortue,  les  bois 
de  teintuie  ,  l'or,  les  peaux  ,  la  cire  et  le  café  sont  leurs 
principaux  articles  d'exportation.  M.  Devany  a  exporté,  en 
un  au,  pour  25,000  dollars,  et  M.  Waring  pour  'jo,ooo 
dollars  de  marchandises;  ces  deux  négocians  sont  les  plus 
riches  de  Monrovia.  M.  Devany  évalue  sa  fortune  à  plus  de 
so,ooo  dollars  ou  environ  100,000  francs.  Le  gouvernement 
«olonial  ne  permet  pas  aux  blancs  de  résider  en  Libérie  pour 
i  exercer  des  métiers  ou  y  faire  le  commerce  ;  il  craint ,  si 
cette  concurrence  était  autorisée,  que  des  émigrés  de  di- 
verses nations  ne  vinssent  s'y  établir  en  grand  nombre  ,  et 
^u'il  ne  s'y  formât  bientôt  une  aristocratie  blanche  qui  ren- 
dit impossible  d'atteindre  le  but  principal  de  1»  fondation 


de  la  colonie,  la  réhabilitation  morale  et  sociale  des  hom- 
mes de  couleur.  En  i83o  ,  quarante-six  navires  sont  entrés 
dans  le  port  de  Monrovia;  un  vaisseau  fiançais,  un  vaisseau 
américain  et  trois  vaisseaux  anglais  s'y  sont  trouvés  en  même 
temps  à  l'ancre.  Les  rapports  entre  la  capitale,  Calduell , 
Millsbury  et  les  autres  établissemens  secondaires  sont  fort 
animés.  L'agent  de  la  Société  a  fait  construire  ,  pour  faci- 
liter ces  communications ,  un  petit  navire  qui  a  rapporté 
4,700  dollars  dans  un  an,  ce  qui  suffit piesque  pour  toutes 
les  dépenses  du  budget  colonial.  La  marine  marchande  de 
la  colonie  se  compose  déjà  de  six  à  huit  petits  bâtimcns 
de  transport  et  de  deux  grandes  goélettes,  du  port  de 
trente  à  quarante  tonneaux.  On  a  construit  plusieurs  che- 
mins ,  et  l'on  en  fait  un  maintenant  de  Blillsbury  à  la  ca- 
pitale du  chefBoatswain  ,  qui  a  demandé  avec  instance  qu'on 
établit  une  factorerie  dans  ses  états.  Une  compagnie  s'est 
formée  pour  rendre  le  Montserado  navigable  ;  les  travaux 
qu'elle  a  entrepris  sont  fort  avancés.  Les  progrès  de  l'agri- 
culture ont  été  moins  rapides  que  ceux  du  commerce, 
parce  que  les  colons  étaient  éblouis  par  les  avantages  que 
celui-ci  leur  offrait;  ils  commencent  à  comprendre  de  quelle 
importance  sont  les  travaux  agricoles  pour  la  prospérité  et 
l'indépendance  de  leur  nouvelle  patrie,  et  ils  se  livrent  de- 
puis quelque  temps  davantage  à  des  exploitations  de  ce 
genre ,  que  la  f^M-tilité  du  sol  encouragera  sans  doute. 

L'éducation  des  enfans  est  loin  d'être  négligée.  Des  écoles 
d'enseignement  mutuel  ont  été  ouvertes  à  Monrovia,  à 
Caldvvell  et  à  Millsbury;  elles  ne  sont  pas  seulement  suivies 
par  tous  les  enfans  de  la  colonie,  mais  encore  par  une  cen- 
taine d'enfans  indigènes.  Les  écoles  du  dimanche  sont  aussi 
très-fréquentées  :  une  bibliothèque  publique ,  composée 
déjà  de  plus  de  douze  cents  volumes ,  dont  près  de  la  moitié 
sont  un  don  du  collège  de  Darmouth,  contribue  à  répandre 
des  connaissances  utiles  parmi  la  population ,  et  depuis 
quelque  temps  ,  un  homme  de  couleur,  M.  Russwurra,  qui 
rédigeait  autrefois  un  recueil  périodique  à  New-York  ,  pu- 
blie à  Monrovia  un  journal  mensuel  d'une  feuille  iu-4°, 
intitulé  Le  Héraut  de  la  Libérie ,  avec  cette  épigraphe  : 
«  La  liberté  est  un  don  du  ciel.  »  Celte  feuille  a  de  deux  à 
trois  cents  abonnés;  ell.;  contient  des  articles  très-bien  écrits, 
toutes  les  nouvelles  qui  intéressent  la  colonie,  et  de  nom- 
breuses annonces. 

Les  Baptistes,  les  Wesleyens  et  les  Presbytériens  ont  des 
églises  en  Libérie.  M.  Ashmun,  celui  des  agens  de  la  So- 
ciété de  colonisation  dont  l'administration  a  été  la  plus  lon- 
gue et  la  plus  fructueuse,  s'est  plu  à  reconnaître  que  la 
religion  a  été  le  principal  instrument  qui  ait  aplani  les  diffi- 
cultés nombreuses  qu'il  a  fallu  surmonter.  «  C'est  à  l'in- 
»  fluence  qu'elle  a  exercée  sur  une  grande  partie  des  co- 
»  Ions  pour  les  diriger,  les  retenir  et  les  exciter  qu'il  faut, 
»  dit-il,  attribuer  toute  la  force  du  gouvernement  civil.  Il 
»  ne  se  commet  presque  pas  de  crimes  en  Libérie;  le  respect 
»  des  colons  pour  la  sanctification  du  dimanche  et  la  ma- 
»  nièrc  dont  ils  observent  les  devoirs  prescrits  par  le  Christ- 
1)  ianisme,  font  l'étonnement  des  indigènes  et  l'admiration 
»  des  étrangers.  »  Il  était  à  craindre  que  l'arrivée  fré- 
quente de  nouveaux  colons  ne  nuisit  à  l'état  moral  de  la 
colonie;  mais  comme  il  se  présente,  depuis  plusieurs  années, 
un  beaucoup  plus  grand  nombre  de  noirs  qui  désirent  être 
transportés  en  Afrique  que  les  ressources  de  la  Société  de 
colonisation  ne  lui  permettent  d'en  envoyer  dans  ce  pays  , 
elle  accorde  la  préférence  à  ceux  qui  se  distinguent  le  plus 
par  lu  moralité  ,  et  dont  l'arrivée  peut  être  utile  et  non  fu- 
neste à  la  colonie.  Elle  est  secondée  ,  depuis  l'année  der 
nière,  par  la  Société  africaine  d'éducation,  récera^i*eTU\ 
formée  à  Washington  ,  qui  fait  donner  l'instructi^m^  êj^B^'t 
menlaire  aux  hommes  de  couleur  desti-^  :s  pour  la  iM^ne.,  ^^ 
et  qui  leur  fait  apprendre  divers  métiers  et  l'art  dd£%lfrr<fe-:ï|; 


204 


LE  SEMEUR. 


la  terre.  Ce  temps  de  préparation  est  fort  utile  pour  juger 
de  leurs  dispositions  et  de  leur  caractère  moral.  On  ne  peut 
se  dissimuler,  malgré  l'iaflueiice  excellente  exercée  sur  les 
colons  par  les  ecclésiastiques  qui  résident  parmi  eux,  aux 
frais  de  diverses  Sociétés  religieuses  ,  entre  autres  delà  So- 
ciété des  Missions  de  Bàle,  que  l'on  aurait  lieu  d'espérer  plus 
de  fruits  de  prédicateurs  de  leur  couleur,  s'il  était  possible 
d'eu  envoyer  en  Libérie.  M.  George  Ei'skine,  homme  de 
couleur  qui,  après  avoir  été  esclave,  est  devenu  ministre  de 
l'Evangile,  avait  compris  combien  il  serait  plus  facile  à  des 
pasteurs  noirs  de  gagner  la  confiance  des  colons,  et  il  s'était 
rendu  parmi  eus  pour  se  consacrer  tout  entier  à  leurs  inté- 
rêts spirituels;  mais  il  est  mort  peu  de  temps  après  son  arri- 
véeen  Afrique.  L'un  des  faits  les  plus  intéressons  qui  permetj- 
tent  de  juger  de  l'état  moral  des  habitans,  c'est  l'établisse- 
ment parmi  eux  de  .Sociétés  de  Tempérance,  d'aprèi-  le  modèle 
de  celles  des  Etats-Unis.  Non-seulement  les  membres  de  ces 
Sociétés  s'engagent  à  ne  pas  boire  de  liqueurs  spiritueuses, 
mais  ils  s'interdisent  encore  d'en  vendre  aux  indigènes,  ce 
qui  suppose  de  leur  part  un  véritable  renoncement  à  des 
avantages  positifs,  puisque  l' eau-de-vie  est  l'un  des  objets 
d'échange  les  plus  recherchés  par  les  sauvages. 

On  a  prétendu  que  le  climat  de  la  Libérie  est  malsain;  il 
est  en  effet  très-chaud,  et  les  blancs  habitués  aux  régions 
tempérées  ont  de  la  peine  à  s'y  faire;  mais  la  santé  robuste 
des  naturels  ,  qui  ne  sont  sujets  à  aucune  mala  lu'  épidénii- 
que  ,  prouve  qu'il  réunit  des  conditions  très-favorables  à  la 
santé  delà  race  nègre.  Les  noirs  des  Etats-Unis  du  sudde  l'A- 
mérique, qui  sont  venus  se  fixer  en  Libérie,  ont  très-peu  souf- 
fert du  changement  de  climat.OndiraitquelaProvldence,en 
rendant  impossible,  par  des  causes  naturelles,  aux  Européens 
et  ,aux  Américains,  d'y  former  des  établissemens,  a  voulu 
ménager  aux  descendans  des  Africains  enlevés  de  ces  côtes 
une  patrie  qui  les  accueillit ,  et  de  laquelle  ils  pussent  ré- 
pandre dans  l'intérieur  du  pays  le  Christianisme  et  la  civili- 
sation ;  bienfaits  immenses  par  lesquels  le  Nouveau-Monde 
espère  acquitter  la  dette  immense  aussi  qu'il  a  contractée 
envers  ces  contrées. 

Les  colons  ont  adressé  un  appel  aux  hommes  de  couleur 
des  Etats-Unis;  ils  leur  parlent  du  bonheur  dont  ils  jouis- 
sent dans  le  pays  de  leurs  ancêtres  ,  leur  déclarent  qu'ils 
bénissent  Dieu  tous  les  jours  de  les  avoir  conduits  sur  ces 
côtes  et  les  invitent  à  les  suivre.  La  population  noire  de 
l'Union  Américaine,  prévenue  d'abord  contre  l'émigra- 
tioa ,  parce  qu'elle  ne  se  rendait  pas  nettement  compte  des 
chances  de  succès,  commence  à  comprendre  qu'il  ne  sau- 
rait y  avoir  pour  les  hommes  de  couleur  de  plus  grand  pri- 
vilège que  d'être  enrôlés  parmi  les  citoyens  de  Libéria  et 
de  faire  partie  de  cette  nation  de  frères,  qui  possède  tous 
les  avantages  de  la  liberté  et  de  l'égalité.  En  effet,  si  plus 
de  vingt  mille  individus  quittent  annuelleiuent  la  Grande- 
Bretagne  et  l'Irlande  ,  afin  de  chercher  aux  Etats-Unis  les 
moyens  de  gagner  leur  subsistance,  combien  ne  doivent 
pas  être  plus  puissans  les  motifs  d'émigration  pour  la  Libé- 
ria, des  noirs  de  l'Amérique  qui  ont,  outre  tes  mêmes 
raisons  secondaires,  les  raisons  si  importantes  qui  résultent 
de  leur  position  spéciale;  on  peut  dire  d'eux  qu'en  se  ren- 
dant en  Afrique,  ils  ne  s'expatrient  pas,  mais  qu'ils 
retouiuent  au  contraire  dans  leur  patrie.  Quel  attiait  que 
de  savoir  qu'il  n'y  a  pas  un  seul  indigent  dans  la  colonie, 
et  qu'u!i  an  de  séjour  suffit  pour  y  acquérir  quelque  ai- 
sance. 

Les  travaux  de  la  Société  de  colonisation  sont  toujours 
plus  appréciés  aux  Etat<i-U;iis.  Deux  cent  deux  Sociétés 
auxiliaires  se  sont  formées  pour  la  seconder.  La  Société 
centrale  de  l'Etat  de  Pensylvanie  ne  s'est  pas  bornée  à  col- 
lecter des  fonds  en  sa  faveur;  elle  a  armé  à  ses  frais  deux 
uavircs  ,  la  Libéria  et  le  Monfgommcry ,  pour  transporter 


des  esclaves  affranchis  dans  la  nouvelle  colonie.  Le  passage 
se  paie  à  raison  de  vingt-cinq  dollars  par  passager ,  âgé  de 
plus  de  douze  ans  et  de  douze  dollars  et  demi  par  enfant  de 
deux  à  douze  ans.  Le  passage  des  enlans  qui  n'ont  pas  en- 
coiedeux  ans  est  gratuit.  Beaucoup  de  propriétaires  des 
EtatsduSud  offrentàla  Société  de  colonisation  d'affranchir 
leurs  esclaves ,  si  elle  veut  se  charger  de  leur  transport  ;  les 
chrétiens  en  particuliei'  montrent  un  empressement  extra- 
ordinaire à  faire  des  sacrifices  pour  rendre  la  liberté  à  des 
hommes  dont  la  loi  les  force,  malgré  eux,  à  conserver  la  pro- 
priété ,  à  moins  qu'ils  ne  les  exportent  du  pays,  au  moment 
même  où  il  les  affranchissent.  On  lit  tous  les  jours  dans  les 
journaux  américains  des  avis  de  la  Société  de  colonisation  , 
par  lesquels  elle  sollicite  des  fonds  pour  le  transport  d'es- 
claves dont  on  lui  offre  l'émancipation  ,  si  elle  veut  se 
charger  des  frais  de  passage.  11  n'est  pas  étonnant  que  les 
citoyens  des  Etats-Unis  répondent  avec  empressement  à  cet 
appel ,  puisqu'il  semble  diffeile  de  faire  avec  25  dollars 
ou  environ  laS  francs  ,  un  bien  plus  réel  et  plus  durable 
que  celui  qui  résulte  de  l'envoi  d'un  nègre  affranchi  en 
Libérie.  L'assemblée  générale  de  l'État  de  Maryland  a  adop 
té  ,  en  1827,  un  bill  qui  accorde  à  la  Société  une  somme  de 
ï, 000  dollars  par  an, pour  être  employée  par  elle  au  trans- 
port d'hommes  de  couleurs  libres  ayant  résidé  au  moins  un 
an  dans  leslimitesdecetEtat(i). L'année  dernière,  vingt-un 
Etats  de  l'Unionontinvité  le  Congrès  américain  à  seconder 
les  efforts  de  la  Société ,  et  il  est  probable  qu'avant  peu  , 
les  rcprésentans  de  la  nation  lui  voteront  une  subvention 
considérable.  C'est  ainsi  que  se  prépare ,  en  Amérique  ,  l'a- 
bolition de  l'esclavage  ;  tout  promet  des  progrès  rapides  à 
cette  œuvre,  à  laquelle  les  amis  de  l'Evangile  s'associent  de 
tout  leur  pouvoir  ,  et  que  la  conscience  nationale  ap- 
prouve. 

Hâtons-nous  d'ajouter  que  la  co/onisation  est  le  seul  moyen 
répressif  de  la  traite  dont  on  puisse  attendre  la  destruction 
complète  de  ce  fléau.  En  vain  la  traite  est-elle  proscrite 
par  les  nations  civilisées  et  déclarée  piraterie  par  leurs  lois  • 
en  vain  les  puissances  maritimes  établissent-elles  des  croi- 
sières sévères  et  même  ,  abdiquant  un  vain  amour-propre , 
s'accordent-elles  le  droit  réciproque  de  visite  de  leurs 
yaisseaux-marchands  ;  tant  qu'il  y  aura  un  lieu  où  les  né- 
griers pourront  trouver  leur  cargaison  de  chair  humaine, 
ils  sauront  tromper  la  vigilance  et  poursuivre  leur  affreux 
négoce.  Mais  la  colonisation  leur  oppose  deux  puissans  ob- 
stacles. 

D'abord  ,  par  l'occupation  des  côtes  ,  elle  rend  plus  dif- 
ficiles les  communications  des  négriers  avec  l'intérieur  du 
p»ys.  La  traite  se  fait  par  l'intermédiaire  d'agfcns  qui  rési- 
dent sur  la  côte  et  qui  réunissent,  jusqu'au  moment  du 
chargement,  les  esclaves  qu'ils  ont  achetés  des  tribus  qui 
ont  fait  des  prisonniers  à  la  guerre  ,  dans  quelque  petite  île 
rapprochée  du  rivage.  Il  n'y  a  que  quelques  années,  que 
plusieurs  factoreries  de  ce  genre  existaient  dans  le  voisinage 
du  Cap  Montserado,  où  la  traite  se  faisait  avec  activité. 
Elles  ont  disparu;  mais  il  y  en  a  encore  entre  la  Libérie  et 
Sierra-Léone  :  en  i83o  ,  neuf  cents  esclaves  ont  été  embar- 
qués ,  en  trois  semaines,  à  Galiinos  ,  hameau  situé  entre  les 
deux  colonies.  A  mesure  que  le  nombre  des  colons  augmen- 
tera ,  ils  étendront  leurs  établissemens ,  et  l'on  peut  prévoir 
le  moment  où  ils  fermeront  aux  négriers  l'accès  de  tous  les 
points  de  la  côte. 

(i)  Les  journaux  que  nous  venons  «le  recevoir  des  Etats-Unis  annoncent 
que  le  Comité  non  mi- dans  l'Etal  de  Virginie  pour  s'oc<'uper  des  queslioo» 
rdalives  à  la  (iOpulnlion  noire  ,  proposi-  à  la  législature  de  consacrer  an- 
nuellement une  somme  de  100,000  dollars  au  transport  d'hommes  de  cou- 
leur en  Libéria.  Quel  progrès  cette  mesure  n'annonce-t-cUe  pas  dans 
l'opinion  publique,  el  combien  n'est-elle  pas  f;iite  ponr  seconder  les  Ira- 
vaux  de  la  Sodélé  de  colonisation  ! 


LE  SEMEUR. 


205 


L'influence  que  les  colons  exercent  sur  les  naturels  est  le 
second  obsUaclc  à  la  traite  que  nous  voulons  signaler.  Tandis 
que  les  autres  peuples  sauvages  ,  auxquels  les  chrétiens  dé- 
sirent faire  annoncer  l'Evangile,  ne  sont  visités  que  par  un 
petit  nombre  de  missionnaires,  ici  c'est  une  nation  entière 
"  qui  vient  accomplir  une  œuvre  de  mission  sur  le  sol  de  l'A- 
frique, et  instruire  les  tribus  de  ces  rives  par  l'exemple  plus 
encore  que  par  le  précepte.  Sans  doute  tous  les  colons  ne 
sont  pas  en  cUit  de  faire  briller  aux  yeux  des  sauvages  la  lu- 
mièi-e  du  Christianisme  ni  de  faire  entendre  à  leurs  cœurs 
la    bonne    nouvelle    du    salut,    dont    un  certain   nombre 
seulement  se  réjouisscnlj  mais  tous  du  moins  sont  pour  eux 
comme  une  preuve  vivante  de  quelques-uns   des  heureux 
effets  exercés  sur  des  hommes  semblables  à  eux  par  une 
éducation   chrétienne  ;  ils  attribuent  aujourd'hui  à  sa  cause 
véritable  la  supériorité  qu'ils  étaient  forcés  de  reconnaître 
aux  blancs  ,  et  qu'ils  expliquaient  jusque-là  par  la  couleur 
de  leur  peau.  Convaincus  des  avantages  de  la  civilisation  , 
les  chefs  de  plusieurs  tribus  ont  prié  des  colons  de  s'établir 
dans  leurs  états,  pour  enseigner  à  leurs  sujets  l'agriculture 
et  divers  métiers;  ils  envoient  volontiers  leurs  enfans  dans 
les  écoles  de  la  colonie;  celle-ci  en  a  adopté  une  soixantaine 
qui  jouiront  im  jour  de  tous  les  privilèges  des  colons.  Plu- 
sieurs peuplades  du  voisinage  ont  proclamé  le  code  de  lois 
de  la  Libéria,  désirent  être  iustruites  dans  la  religion  chré- 
tienne et  demandent  qu'on  leur  envoie  des  missionnaires. 
L'une  d'elles  a  une  population  de  i2!i,obo  âmes.  Elles  ne  sont 
plus  étrangères  aux  idées  d'immortalité  et  de  responsabilité 
morale  et ,  ayant  appris  des  colons  que  la  traite  est  un  crime 
dont  il  leur  sera  demandé  compte  par  le  Dieu  qui  les  ju- 
gera après  la  mort ,   elles   témoignent  l'intention  sérieuse 
d'y  renoncer.  La  traite  n'est  d'ailleurs  plus  le  seul  moî-eu 
de  gain  des  naturels  ,  depuis  qu'ils  peuvent  porter  au  mar- 
ché de  Monrovia  beaucoup  de  produits  du  pavs.  N'avons 
nous   pas   raison    d'attendre  de   grands  résultats  de  cette 
double  influence? 

M,  Ashmun,  qui  a  rempli,  pendant  six  ans.  les  fonctions 
d'agent  colonial  ,  est  mort  le  25  avril  1828;  son  successeur, 
M.  le  docteui-  Randall ,  ne  lui  a  survécu  que  peu  de  mois. 
L'administration  de  la  colonie  est  aujourd'hui  confiée  à 
M.  le  docteur  Mechlin.— L'année  dernière,  deux  colons, 
MM.  François  Taylor  et  Frédéric  James,  ont  entrepris  dans 
Fmtér.cur  du  pays  un  voyage  de  découverte ,  qui  devait 
durer  de  six  à  huit  mois. 

Ou  n'apprendra  pas  sans  intérêt  que  notre  illustre  com- 
patriote, M.  le  général  Lafayette,  est  l'un  des  vice-prési- 
dens  de  la  Société  de  colonisation  des  États-Unis,  Cette 
Société  n'a  pascru  pouvoir  honorer  plus  dignementle  vieil- 
lard que  l'Amérique  et  la  France  comptent  parmi  les  défen- 
seurs de  leur  liberté,  qu'en  associant  son  nom  h  la  pacifique 
révolution,  qui  doit  produire  l'émancipation  des  enfans  de 
I  Afrique. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

QUELQUES  RÉFLEXIONS  SUR  LA  LOI  MORALE. 

En  douant  l'homme  d'intelligence,  de  sensibilité  et  de 
l.bre  arbuie,  le  suprême  régulateur  et  législateur  de  l'uni- 
vers dut  nous  assigner  une  loi  qui  m,t  nos  idées  ,  nos  affec- 

.onsetnotre  volontéen  harmonieavecsa  volonlé/l'Ecriture 
^exprime  implicitement  en  disant  que  «Dieu  créa  l'homme 

cglent  le    mouvemens  de  la  matière  dans   l'ordre  univcr- 
ei,  une  loi  de  nécessité  ,  mais  une  loi  de  libre  alli;,nro 
'n^o^Z'T  *='"'''.^'""^  P"'i''  '^  paix  qui  résulte  de  l'app^ro- 
Hionde  la  conscience,  et  le  bonheur  que  procure  a  V^e  * 


créature  intelligente  et  sensible,  l'amour  paternel  et  la 
communion  de  son  Auteur,  de  l'antre,  une  sentence  de  mal- 
lieur  prononcée  contre  l'infidélité. 

La  loi  morale  du  t  se  résumer,  dès  le  commencement,  en  uu 
principe  immuable  comme  la  pensée  du  Créateur  ■  elle  dut 
être  parfaite  et  exprimer,  dès  sa  promulgation,  la  condition 
pleine  et  entière  du  bonheur  de  celui  qu'elle  devait  répir 
Aussi  quelle  n'est  pas  l'étonrderie  de  ces  hommes  qui 
viennent  aujourd'hui  nous  annoncer  un  progrès  de  celte 
loi,  et  un  progrès  qui  serait  leur  ouvrage!  Comme  s'il  pou- 
vait appartenir  a  qui  que  ce  fut  de  modifier  la  voix  de 
notre  conscience,  et  de  changer  les  conditions  du  bonheur 
de  1  humanité  !  Mais  ces  mêmes  hommes  nous  donnent  un 
grave  enseignerilent  :  expression  vivante  d'une  société  en 
soutlrance  ,  sur  laquelle  pèse  tout  l'anathème  de  la  loi 
quelle  a  violée,  ils  veulent  se  déhvrer  avec  elle  de  ce  ter- 
rible anathème  et,  le  rejetant  sur  celte  loi,  ih  organisent  le 
désordre,  et  font  l'apothéose  de  toutela  fange  qu'ils  trouvent 
sur  leur  chemin.  Quel  progrès  ! 

Tandis  que  la  nature  destituée  d'intelligence  et  de  sensibi- 
nie  n  a  besoin  que  de  l'impulsion  qui  lui  est  donnée  pour 
obéir  a  sa  loi,  l'être  moral  doit,  pour  observer  la  sienne,  en 
recevoir  la  revélaliou  et  en  avoir  conscience.  Cette  révéla- 
tion, il  l'a  reçue;  cette  conscience,  il  la  possède.  Nous  trou- 
vons celle-là  d'un  bout  à  l'autre  de  la  Bible.  Ouvrons  ce 
Livre  ,  et  nous  verrous  cette  même  loi  révélée  au  père  du 
genre  humain,  puisaux  patriarchesaprès  lui;  nous  la  verrons 
expressément  formulée  par  Moïse,  énergiquement  rappelée 
par  les  prophètes ,  et  pleinement  développée  et  pratiquée 
par  Celui  qui  vint  renouveler  l'alliance  d'amour  de  l'homme 
avec  Dieu.  Quant  à  la  conscience  de  la  loi  qui  doit  nous 
régir, ciiacuu  en  rend  témoignage  volontairement  ou  invo- 
loutair;  ment  ;  mais  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  ce  sen- 
timent intime  est  moins  encore  un  révélateur  qu'un  juge,  qui 
en  appelle  constamment  à  la  connaissance  que  nous  possé- 
dons de  nos  devoirs ,  pour  nous  approuver  ou  nous  con- 
damner. 

Le  spectacle  de  l'humanité,  soit  qu'on  la  considère  dans 
son  histoire,  soit  qu  on  la  contemple  dans  son   état  actuel 
qu  on  promené  ses   regards  sur  les   nations  ou  qu'on   les 
concentre  sur  es  individus,  en  commençant  par  soi-même 
est  un  spectacle   de  désordres  et  de  malheur.  Li  philoso- 
phie moderne  voudrait  nous  faire  envisager  ce  triste  tableau 
comme  une  longue  progression  vers  le  bonheur;  elle  ne 
découvre  dans  SIX  mille  ans  de  maux  do  toute  espèce  que 
les  conquêtes  de  la  science  ,  de  l'industrie  et  de  la  civdis- 
t.on,etellene    craint   pas    d'affirmer  que  les  crimes  et  les 
larmes  des  générations  passées  et  présentes  sont  les  expé- 
riences inévitables   par  lesquelles  ri.umanité  doit  avancer 
dans   la  voie   du   perfectionnement.    Quant  à    nous,    qu, 
appelons  le  mal  mal  et  le  bien  biex  ,  uous  avons  home  de 
CCS  doctrines  pour  la  philosophie  du  xix'  siècle,  et  repous- 
sant ce  monstrueux  fatalisme   qui   nous   fut  apporté    des 
écoles  de  1  Allemagne,  et  que  la  logique  et  la  lucidité   de 
1  esprit   h-ançais   ont   bieulôt   dépouillé   de    tout    voile   et 
ramené  a  sa  plus  simple  expression,  nous  admirons  !a   lu- 
mière quejelte  l'Evangile  sur  l'hisioiie  passée  et  coniempo- 
rame    de   1  humanité.    Eclairés    par  cette  lumière  .   nous 
voyous  que  si  l'homme  est  malheureux,  c'est  qu'il  est  uans- 
gresseur  de  sa  loi  morale.  La  transgression  de  cette  loi  est 
eu  eWet,  le  mot  de  la  grande  énigme  de  tous  les  désoidn-s 
et  de  tous  les  raanx  qui  se  trouve;it  en  uous  et  autour  de 
nous.  Cette  venté  est  triviale  tant  elle  est  simple     et  re- 
pcndanlpcudegensyontfoi;  la  plupart  n'y  voient  ,|u-.,ne 
declamalion  d  église;  mais  nous  croyons  que  les  év<  uemons 
qui  se  passent  sous  nos  veMx,  que  le  nanfrag»  de  la  science 
philosophique  au  milieu  du  chaos  moral  qui  nous  entoure 
que  le  desenchantement  qui  snccède  peu  à  peu  i  l'iflolàtrié 
des   lumières  et  de   la   civilisation,    tendent  à  la  rendie 
vulgaire. 

Nous  ne  reviendrons  pas  ici  sur  la  question  de  l'origine 
de  notre  infidélité  à  la  loi  murale,  qurslion  que  nous  avons 
dcja  traitée  dauscejournal(i);  nous  nous bornoMsiconslaler 
le  tait  de  la  dépendance  absolue  où  se  trouve  notre  bonheur 
de  notre  parfute  fidélité  à  cette  loi  ,  et  par  conséquent  aussi 

(1)  V  !yez  nos  ,l-ui  aiic'C  sai-  rExislf.nce  du  Vfil, 


206 


LE  SEMEUR. 


l'évidente  liaison  qui  existe  eutre  nos  transgressions  et  nos 

'"NoTcomciences  nous  disent  en  outre  que  la  peine  de 
nofre  infidciaé  ne  se  bornera  pas  à  ses  conséquences  ;mme- 
dktes  et  leurs  reproches  nous  annoncent  assez  qu  ds  ne 
^^ïT^u^-mémes  qi:e  les  avant-courea..  ^^^^^J^^ 
Brème  oui  décidera  de  notre  sort  defin.tit  dans  1  eternac 
Cfs  homme  ne  se  mit  sérieusement  en  présence  de 
S^ratlm-s  de  la  loi  morale  et  ne  rentra  en  l--eme  Pou 
consulter   son  juge   i"tér.eur   sans  qu  a   la   sou^  r^^^^^ 

iustîaer  noire  conduite.  A  coup  sur,  si  le  monde  connais,  . 
«n  eu  mieux  cette  morale  chrétienne,  pour  laquelle  d  a 
r^sJ  vé  "ute  l'admiration  et  tout  le  respect  qu'd  refuse  a 
L  p  U.e  dopmatique  de  la  révélation,  s.  seulement  sa  fa  a 
cet^e  morale^élail  plus  sérieuse,  plus  s.ncere  et  pl-s  P  at  - 
aue    d  ne  demanderait  pas  k  la  chane  et  a  la  presse  de  bo.- 

b lique  Tout  le  monde  reconnaît  encore  un  certain  nomb.e 
de  préceptes  morau.;  tel  est,  par  exemple,  celui  dencpa.- 
%rèmT  autres  ce'  que  nous  ne  .oiulrwns  pas  qm  nous 
fô  %,/•  ma,s  ce  précepte  lui-même  et  tous  ceux  qui  sabs,  - 
•Vent  encore  i  côté  de  lui  n'ont  guère  de  sanction  que  celle 
ri'ôpuion:  leurs  applications  les  plus  sadlantes  sont 
seulescoi  pri  es  et  respectées  ;  les  autres  seraient  regardées 
dans  le  >^o'^'de  comme  pure  niaiserie.  La  véritable  phdoso- 

,e  monde  entre  la  morale  «^^^  .^^  meifleurfs  prc^^^ve:  de 

d'action,  et  jama  s  les  gian       p  ij^  ^^^^   ^  .^^_ 

rÏro^l'Te'^u.^êr  découvert    que   la  morale  du    Chr.stia- 

y,"  me    ^m.auimement  admirée,  se.;ait  en  opposition  avec 

e     doVmès 'Mais   une  expérience  facile  a   faire  pounail 

^mai^ab\c  qu'oui  obtiendra  de  feUe  comp-^^  , 

le  Chri  lianisme  ne  se  prête  pas  a  être  scinde  de  la  soi  te 
dorme  et  morale  n'v  forment  qu'un  tout ,  qu  une  seule 
Se  de  vérités  qui  tient  au  ciel  par  une  de  ses  extré- 
mités et  par  l'autre  à  la  terre.  Nous  ne  connai  rons  tous 
^o  de '0^1  s,  et  nous  ne  les  envisagerons  sons  leur  veri- 
Tui  r,   !ip  vue    aue  lorsque  nous  partirons  d  une  con- 

ÏÏ  X  pos  tive  des^rditions  que  DiL  veut  établir  entre 
"u  et  nouA  car  de  ces  obligations  procède  evidemmen 
«ne  première  série  de  devoirs,  dont  toutes  les  autres  ne  sont 
flue  des  conséquences  et  des  embranchemens. 
^  Nou  le  répétons  ,  la  morale  de  l'Evangde ,  s.  nous  l  étu- 
dions se  ieusemenl  ,  nous  juge  avec  sévérité ,  et  c  est  la  tout 
cHue  nous  pouvons  en  e'spêrer  aussi  long-temps  que  non. 
voulons  nous  arrêtera  elle.  Mais  en  nous  jugeant  ain  elle 
^ous  rend  un  service  plus  grand  que  celui  que  nous  lui  de- 
ma"  d  ons;  elle  nous  dévoile  notre  véritable  état  devant 
Dieu -e  «  t'-'^t'^^  découvertes  que  cette  loi  nous  fait  faire  a 
ions-mêmes  sont  nos  premiers  pas  vers  Celui  qui  a  pm- 
Lnce^e  "»"*  réconcilier  avec  la  ustice  immuable  du  Crea- 
tor et  de  nous  rendre  à  l'obéissance  volontaire  que  nous 
Sdevoas.  C'est  eu  ce  sens  que  l'apôtre  Paul  appelait  laloi 


«  un  précepteur  qui  nous  conduit  à  Christ.  »  "V  oila  ce  que 
tout  homme  qui  se  place  sous  la  puissance  de  la  loi  doit  at- 
tendre d'elle,  aussi  long-temps  qu'il  n'a  que  sa  désobéissance 
à  mettre  en  regard.  Mais  le  chrétien  ,  celui  qui  a  passe  de  la 
repentanceàlafoi  ,celui  quia  déposé  le  fardeau  de  ses  trans- 
gressions et  de  sa  tristesse  au  pied  de  la  Croix  ,  ou  la  justice 
et  la  miséricorde  de  son  Juge  se  sont  rencontrées  pour  dé- 
chirer sa  sentence  ,  le  chrétien  retrouve  dans  la  oi  une 
amie  ,  une  conseillère ,  qu'il  aime  à  consulter  et  qu  il  désire 
suivre  fidèlement.  Il  trou.e  le  résumé  de  toutes  ses  expé- 
riences dans  ces  paroles  de  David  :  «  Avant  que  je  tusse 
affligé,  j'allais  à  travers  champ  ;  mais  maintenant  ]  observe 
ta  Pirolc.  Je  me  suis  réjoui  dans  le  chemin  de  les  témoi- 
gnages. ))(PS.  CXIX.  ) 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES. 

Séance  du  1 1  Février. 

L'académie  des  sciences  a  écouté  avec  le  plus  grand  inté- 
rêt un  rapport  de  M.  Girard  sur  un  mémoire  relatif  a 
l'utilité  et  aux  inconvéuiens  des  machines,  par  M.  le  baron 
de  Moropue.  Ce  mémoire  soulève  une  des  questions  ton- 
damenlales  de  l'économie  politique,  et  nous  croyons  en 
conséquence  devoir  appeler  sur  lui  l'attention  de  nos  lec- 
teur, par  le  résumé  que  nous  allons  leur  en  ollnr.  iMous 
nous  bornerons  au  rôle  d'analystes.  . 

Après  avoir  reconnu  tous  les  avantages  que  les  machines 
procurent^  l'industrie,  M.  de  Morogue  montre  que  plus 
d'un  inconvénient  est  attaché  à  leur  emploi.  Et  d  aboid,  il 
fait  remarquer,  comme   tant  de  voix  1  ont  deja  dit     que 
l'objet  de  toute  machine  étant  de  suppléer  au  travail  ma- 
nuel de  l'homme,  son  emploi  a  pour  conséquence  immé- 
diate de  laisser  sans  ouvrage  une  grande  partie  des  ouvrieu 
nui  trouvaient  auparavant  leurs  moyens  d  existence  dans 
ce  travail  manuel;  de  lU  beaucoup  d'irritafvoii  et  toutes  les 
voies    de   fait   auxquelles   ces  hommes  se  sont  trop  souvent 
portés  contre  une  innovation  dans  laquelle   ils  ne  voient 
nécessairement  que  la  cause  du  dénuement  auquel  ils  m 
trouvent  tout-à-coup   réduits.    M.  de  Morogue  pense  en 
outre  que  l'état  de  l'ouvrier  qui  ne  trouve  plus  le  moven 
de  vivre  de  son  travail  est  plus  insupportable  dans  les  villes 
manufacturières  que  partout  adleurs  ,  a  cause  de  la  com- 
paraison qu'il  établit  entre  sa  misère  et  la  prospérité  de 
ceux  que  l'emploi  des  machines  semble  cnrulur.  G  est  par 
l'effet   du  chagrin    et  du   désespoir  qui  naissent   de  cette 
comparaison  que  l'auteur  explique  pourquoi ,  eu  égard  a  la 
population  ,  le  nombre  des  suicides  est  plus  considérable  on 
A.ifleterre   qu'en   France  ,  et  pourquoi  chez    nous  on  en 
compte  un  sur  ia,ooo  habitans  dans  les  trente  departemen» 
les  plus  industrieux  du  royaume ,  tandis  que  dans  les  cin- 
quante-quatre autres  on  ne  compte  qu'un  suicide  sur  trente 
mille  habitans  environ  (i).  ,     ,     •  .     i   . 

Il  en  est  de  même  des  autres  crimes;  ils  deviennent  plus 
fréquens  par  l'accroissement  du  paupérisme  ,  dont  les  pro- 
pres sembleraient  marcher  de  front  avec  ceux  de  1  industrie, 
i  l'appui  de  cette  opinion  ,  M.  de  Morogue  cite  des  faits 
observés  en  Angleterre.  En  1798,  les  exportations  de  ce 
pays  ne  s'élevaient  qu'à  49^  millions  de  francs  ;  le  quart«r 
de  froment  (environ  trois  hectolitres  )  ne  valait  queOifr.; 
la  façon  d'une  pièce  de  toile  de  colon  se  payait  encore  i H  tr^ 
la  taxe  des  pauvres  ne  s'élevait  pas  i  175  milhons;  il  ny 
avait  que  peu  d'associations  charitables,  point  tle  révoltes 
d'ouvriers,  et  le  nombre  des  accusés  de  crimes  ou  de  délit» 
ne  fut  que  de  6,576.  ,       ,.,._, 

Eu   .827,  les  exportations  de  l'Angleterre   s  eleveren 
à  I  milliard  3oo  millions  de  francs;  le  quai  ter  de  f'0'n«°' 
valair,  seulement  68  fr.  75  cent.;  la  main-d  œuvre  dune 
...  ..   !.   j A..n  k  ^  fn    m  cent.;  la 


la 


pièce  de  toile  de  coton  était  descendue  a  S  tr 

laxcdes  pauvres  s'était  accrue  de  18  millions  et  se  trouvait 

(0  11  nous  semble  que  c'est  bien  plus  encore  aux  mauvaises  ■«=<.««' 
y   à  l'imprévoyance  des  classes  ouvrières  dans  lei  pays  de  manufactures.  q«» 
la  cause  dont  il  est  quesUon  ici ,  qu'il  faut  allr.buer  celte  énorme  àMU- 
'  rence. 


LE  SEMEUR. 


2©9 


plus  que  doublée  par  les  nombreuses  associations  de  charité 
auxquelles  avait  donné  naissance  l'accroissement  de  la  mi- 
sèi-e;„le  quart  de  la  population  était  inscrit  sur  les  re- 
gistre publics  des  iudigensj  les  l'évoltcs  d\nivriers  étaient 
fréquentes  ,  et  le  nombre  des  prévenus  do  trimes  ou  de 
délits  était,  à  cette  même  époque,  de  18,000  par  année 
commune. 

Il  est  vrai  de  dire  que  plusieurs  causes  qui  ne  se  re- 
trouvent pas  en  France  ont  beaucoup  contribué  à  ac- 
croître le  paupérisme  en  Ani^leterie.  Telles  sont  surtout  les 
lois  qui  ré{jissent  la  transnission  des  propriétés ,  et  qui  ont 
eu  pour  effet  de  faire  di-p:ir:;itre  la  petite  et  la  moyenne 
calturo.  Sur  iG  millions  d'il  ibitans,  l'Angleterre  ne  compte 
que  589  mille  propriétaires  fonciers  ;  la  propriété  territo- 
riale centralisée  en  ce  petit  nombre  de  mains  par  les  sub- 
stitutions et  le  droit  d'aînesse,  ne  présente  que  de  vastes 
exploitations  rurales,  où  les  machines  ont  pris,  comme 
dans  l'industrie  manufacturière  ,  la  place  des  liommes.  En 
France,  nous  avons  4  millions  833  mille  propriétaires  sur 
une  population  qui  n'est  que  le  double  de  celle  de  la 
Grande-Bretagne;  ce  chiffre  donne  chez  uous  un  proprié- 
taire sur  neuf  liabitans  ,  tandis  qu'en  Angleterre  on  n'en 
compte  qu'un  sur  vingt-huit. 

Le  nombre  des  pauvres,  en  France,  n'équivalait ,  eu 
iBaj  .  qu'au  treizième  de  la  population,  tandis  qu'il  équi- 
valait au  quart  en  Angleterre;  en  même  temps  le  nombre 
des  accusés  de  crimes  n'était,  en  France,  que  de  i  sur  4,34o 
habitans,  tandis  qu'au-delà  de  la  Manche  il  était  de  i  sur 
857.  Admettant  comme  un  principe  généralement  reconnu 
que  la  misère,  plus  que  tout  autre  cause  provoque  les  dé- 
lits de  toute  nature  (i),  l'auteur  admet  aussi  qu'ils  sont 
plus  nombreux  là  où  il  y  a  plus  d'industriels  que  de  cul- 
tivateurs. 

M.  de  Morogue  conclut  de  tous  ces  faits,  que  s'il  con- 
vient d'encourager  l'emploi  ,  et  de  provoquer  le  perfec- 
tionnement des  naachints  de  nos  fabriques ,  il  est  encore 
plus  urgcntd'encourager  l'agriculture  contre  la  concurrence 
étrangère.  Il  voudrait  partout  étendre  la  petite  culture  ,  à 
cause  du  plus  grand  travail  manuel  qu'elle  exige ,  ce  qui 
augmente  ,  en  même  temps  ,  le  nombre  des  consom- 
mateurs. 

Pour  réaliser  cette  vue,  l'auteur  propose  d'établir  dans 
les  landes  et  les  bruyères  qui  occupent  une  partie  de  noire 
territoire,  80,000  petites  habitations,  à  chacune  desquelles 
serait  annexé  un  hectare  de  terrain  pour  être  cultivé  par 
le  colon  qui  en  deviendrait  propriétaire.  Il  propose,  en 
outre,  de  former  20,000  habitations  de  jardiniers,  avant 
chacune,  dans  leur  dépendance,  un  demi  hectare  de  ter- 
rain ,  et  qu'on  établirait  dans  les  nombreuses  communes  où 
les  produits  de  l'horticulture  sont  insuffisans.  Il  évalue  à 
1,000  fr.  chacun  do  ces  établissemens ,  ce  qui  porterait 
à  100  millions  la  somme  nécessaire  pour  les  mettre  tous  en 
état  de  recevoir  leurs  habitans.  Cette  somme  ,  qui  semble 
d'abord  exorbitante,  se  liouve  réduite  de  beaucoup  ,  aux 
yeux  de  M.  de  Morogue  ,  quand  il  la  compare  aux  sacrifices 
qu'on  proposait  de  faire  ,  il  n'y  a  pas  encore  bien  long- 
temps ,  pour  reconstituer  la  grande  propriété,  mesure  cjui 
allaitdroit  àagraver  lemal.  Mais  cette  somme  serait  surtout 
un  sacrifice  bien  peu  onéreux  pour  la  France  s'il  arrivait , 
comme  le  pense  M.  de  Morogue,  qu'elle  put  sortir  de  la 
misère  cinq  cent  mille  familles  pauvres  ,  c'est-à-dire,  en  ne 
supposant  que  cinq  individus  par  famille,  deux  millions 
cincj  cent  mille  individus  ;  ce  bien  s'opérerait  ,  selon 
l'auteur  du  mémoire,  si  l'on  parvenait  à  ramener  seule- 
ment cent  mille  familles  aux  travaux  de  l'agriculture.  Cer- 
tes ,  ce  résultat  nous  semble  assez  encourageant  par  lui- 
même  pour  qu'il  n'ait  pas  besoin  d'être  appuvé  du  calcul 
que  fait  M.  de  Morogue  sur  les  économies  qui  résulteraient 
pour  la  charité  publique  de  la  mesure  qu'il  propose.  Il 
pense  que  les  aumônes  que  l'indigence  prélève  annuelle- 
ment sur  les  classes  aisées  se  trouveraient  réduites,  par  là, 
au  cinquième ,  c'est-à-dire  de  près  de  4o  millions. 

(i)  SI  ce  principe  est  wai  comme  règle  générale  et  quand  on  ne  consi- 
dère que  les  causes  occasionnelles  des  crimes,  il  est  ncaumoins,  el  chacun 
le  sentra,  exprimé  d'une  manière  trop  absolue  par  l'auteur  ;  car  on  comple 
beaucoup  de  délits  el  de  crimes  qui,  par  leur  nature,  n'ont  aucun  rapport 
àe  tiliatiou  avec  la  pauvreté. 


M.  le  rapporteur  donne  pleinement  son  approbation  aux 
vuesdeM.  de  Morogue,  et  les  appuie  d'un  petit  nombre  de 
considérations  nonvelles.  Il  examine  la  question  de  savoir 
s'il  ne  conviendrait  pas  mieux  d'établir  des  colonies  agri- 
coles dans  l'intérieur  du  pays  ,  que  de  déporter  une  partie 
des  pauvres  dans  des  contrées  éloignées.  Cette  question  a 
été  résolue  affirmativement  par  plusieurs  auteui-s.  Mais  ce 
qui  prouve  mieux  encore  que  toutes  les  opinions  des  éco- 
nomistes à  cet  égard,  c'est  le  succès  des  colonies  de  Fiede- 
ricks-Oordet  de  Wortel,  fondées  en  Hollande.  Disons,  en 
passant ,  que,  malgré  le  renvoi  aux  ministres  d'une  pétition 
dans  le  même  sens  que  le  travail  de  M.  de  Morogue  et 
malgré  le  projet  de  colonisation  formé  par  M.  d'Haussez 
pendant  qu'il  était  préfet  de  la  Gironde  ,  nous  crovons  qu'il 
en  sera  long-temps  encore  de  ce  plan  comme  d'une  foule 
d'autres,  qui ,  après  avoir  été  accueillis  avec  empressement, 
demeurent  enfouis  dans  les  cartons.  Les  Français,  prompts 
à  concevoir,  manquent  de  réflexion  pour  mûrir,  et  de 
persévérance  pour  réaliser. 


LES  DISCIPLES  FrDELES  DE  L  EVANGrLE  DANS  LES  SrECLES  DU 

MOYEN-AGE  (l). 

Septième  siècle.  —  Jean  l'Aumônieb. 

Les  évoques  et  les  prêtres  grecs  du  vu*  siècle  étaient  pour 
la  plupart  des  hommes  complètement  destitues  de  la  lu- 
mière tt  de  la  vie  de  l'Esprit  de  Dieu.  Les  moines  marchaient 
fidèlement  sur  leurs  traces  :  spéculer  subtilement  sur  des 
points  abstraits  de  leur  théologie,  cabaler,  troubler  l'empire, 
ou  bien  se  macérer  cruellement  dans  les  monastères  ,  voilà 
de  quor  se  composait  leur  piété.  Pi-ès  du  couvent  du  mont 
Sinaï  s'élevait  un  petit  cloître,  appelé  la  Prison,  dans  lequel 
s'enfermaient  volontairement  les  moines  cjui  avaient  eu  le 
malheur  de  commettre  un  cri  me  depuis  leur  en  tréc  dans  la  vie 
monastique.  Là ,  ces  infortunés  consumaient  leurs  longues 
et  tristes  journées  en  oraisons  et  en  pénitences,  n'osant  pas 
même  demander  à  Dieu,  dans  leurs  pr-ières,  de  les  affranchir 
entièrement  de  la  punition  qu'ils  avaient  méritée.  Le  récit 
des  tourmens  qu'ils  s'imposaient  fait  trembler  :  c'est  le  spec- 
tacle de  quelques  malheureux  que  la  crainte  de  la  mort 
retenait  esclaves  toute  la  vie.  C'était  bien  sur  Sinaï  qu'il 
convenait  de  pratiquer  de  telles  austérités. 

Lorsqu'au  commencement  du  septième  siècle  les  Perse! 
désolèrent  la  partie  orientale  de  l'empire  grec,  ils  se  ren- 
dirent maîtres  de  Jérusalem  qu'ils  saccagèrent.  Les  maux 
inouïs  qu'ils  apportèrent  à  ces  malheuremes  contrées  four- 
nirent à  un  evèque  célèbre  l'occasion  de  faire  éclater  la 
charité  dont  son  cœur  était  animé.  Je  veux  parler  de  Jean 
évêque  d'Alexandrie,  que  ses  immenses  libéralités  ont  fait 
surnommer  l'Aumônier.  Les  hommes  de  ce  caractère 
étaient  alors  bien  rares  en  Orient.  Dans  les  siècles  suivans 
ils  le  seront  bien  plus  encore  ;  les  discussions  religieuses 
absorberont  tous  les  esprits  ,  dessécheront  tous  les  cœurs. 
Les  infortunés  qui  réussirent  à  s'échapper  des  mains  des 
Perses  ,  se  réfugièrent  à  Alexandrie,  où  Jean  leur  donnait 
tous  les  jours  ce  qu'exigeait  leur  subsistance,  sans  regarder 
à  leur  multitude.  Il  rachetait  les  captifs,  recueillait  les 
blessés  et  les  malades  dans  les  hôpitaux,  et  les  visitait  deux 
ou  trois  fois  la  semaine.  «  Dût  le  monde  entier,  disait  il , 
accourir  à  Alexandrie,  il  n'épuiserait  pas  les  trésors  de 
Dieu  !  »  La  prière  était  sa  ressource  ordinaire  et  l'espérance 
lie  l'abandonnait  point  II  étudiait  contniuellemeru  l'Ecri- 
ture, et  se-S  conversations  particulières  n'offraient  jamais  de 
paroles  inutiles.  Il  savait  réprimer  les  langues  médisantes 
et  les  esprits  vindicatifs.  Un  jo'Jr,  il  se  servit,  avec  succès, 
de  l'Oraison  dominicale  ,  pour  obliger  un  des  plus  grands 
seigneurs  d'Alexandrie  à  se  réconcilier  avec  un  ennemi  dé- 
claré. Après  l'avoir  exhorté  plusieurs  fois  à  sacrifier  son 
ressentiment ,  le  voyant  toujours  inflexible  ,  il  l'invite  à  se 
rendre  chez  lui ,  le  conduit  ensuite  dans  sa  chapelle  ,  et  cé- 
lèbre ,  en  sa  présence  ,  l'office  divin ,  sans  autre  témoin  que 

(i)  Nous  extrayons  cette  notice  el  quelques  autres  qui  lui  feront  suite 
d'un  ouvrage  ^ur  l'Hiitoirc  de  C£gUst'.  de  Jes:ts~Chrht ,  pendant  les 
siècles  du  moyeu- âge,  doul  on  trouvera  l'annonce  ci-après. 


208 


LE  SEMEUR. 


celui  qui  dtisseivait.  Tous  les  trois ,  selon  la  coutume  de  ces 
temps-là  ,  se  mettent  à  réciter  la  prière  du  Seigneur;  mais 
lorsqu^'ils  en  sont  venus  à  ces  mots  :  Pardoiinc-nous  nos 
offcnses,  comme  nous  pardonnons  à  ceux  qui  nous  ont  of- 
fensés ,  l'évcque  fait  signe  au  desservant  de  se  taire  ,  et  il  se 
tait  lui-même,  de  sorte  que  le  seigneur  est  seul  à  les  pro- 
noncer. Jean  se  tourne  alors  vers  lui  :  «  Pensez,  je  vous 
»  prie  ,  lui  dit-il ,  à  ce  que  vous  venez  de  dire  à  Dieu ,  lors- 
«  que  iiour  l'engager  à  vous  pardonner  vos  offenses,  vous 
»  avez  protesté  que  vous  pardonnez  à  ceux  qui  vous  ont 
»  offensé.  »  Le  seigneur,  frappé  de  ces  paroles ,  court  aussi- 
tôt se  réconcilier  avec  son  ennemi, 

Jean  l'Aumônier  édifia  l'Eglise  jusqu'en  6i6,  époque  à 
laquelle  la  crainte  des  Perses  l'engagea  à  s'éloigner  d'A- 
lexandrie :  la  même  auuée  termina  sa  carrière. 


MELAI\GES. 

CoallTÉ  POUn  LE  RACHAT  DES  Ne'gBESSES    ESCLAVES   DANS  LES 

coto^'lEs  FRANÇAISES. — La  Société  de  la  Morale  Chrétienne  a 
résolu  de  contribuer,  par  des  rachats  d'esclaves,  aussi  nom- 
breux que  le  lui  permettront  ses  ressources,  à  la  cessation  par- 
tielle de  l'esclavage  ,  et  c'est  aux  négresses  qu'elle  veut  li- 
miter provisoirement  ses  rachats,  parce  que  le  bienfait  de 
la  liberté,  accordé  aux  mères,  pouri-a  porter  ses  fruits  de 
généiation  en  génération .  Elle  a  toutefois  compris  les  obsta- 
cles que  l'exécution  de  ses  plans  rencontrerait  dans  l'état 
de  la  législation  ,  puisque  l'autorité  peut, quand  il  lui  plait, 
refuser  a  l'esclave  affranchi  la  patente  de  liberté  légale  ,  et 
que  le  maître  n'est  pas  obligé  de  rendre  la  liberté  à  l'es- 
clave ,  quelque  prix  que  celui-ci  lui  offie  pour  son  affian- 
chissement.  La  Société  de  la  Morale  Ghrétienue  vient,  en 
conséquence  ,  d'adresser  à  la  Chambre  des  Pairs  et  à  la 
Chambre  des  Députés  une  pétition  par  laquelle  elle  de- 
iiiande  une  loi  qui  fixe  les  conditions  légales  de  l'affran- 
chissement. Elle  s'adresse  aussi  à  tous  les  Fi-annais,  et  leur 
demande  de  la  seconder,  en  adressant,  de  tous  les  points  de 
la  France,  à  la  Chambre  des  Députés  de  nombreuses  péti- 
tions ,  couvertes  de  nombreuses  signatures,  pour  réclamer 
les  chaugemcns  nécessaires  à  l'exécution  de  ses  plans.  Elle 
leur  propose  le  piojet  de  jjéiitioii  suivant  : 

«  Messieurs  les  DkvvTks, 

1)  Tî:struits  que  la  Société  de  la  Morale  Chrétienne  a 
formé  le  projet  d'ouvrir  une  souscription  nationale  pour  le 
rachat  des  négresses  esclaves  dans  les  colonies  françaises,  et 
que  cette  œns're' ,  que  nous  approuvons  et  à  laquelle  nous 
désirons  nous  associer  ,  ne  peut  être  réalisée  que  si  divers 
changemens  sont  introduits  dans  la  législation  coloniale, 
nojs  avons  l'honneur  de  vous  demander  : 

«  1°  De  provoquer  une  loi  qui  fixe  légalement  les  condi- 
tions de  l'alfranchissement,  et  qui  ne  laisse  pas  aux  autorités 
f  olonialcs  la  faculté  d'accorder  ou  de  refuser  aux  hommes 
de  couleur  libres  ,  connus  sous  le  nom  de  patrones  ,  la  pa- 
tente de  liberté  sans  laquelle  ils  ne  peuvent  ni  se  marier  , 
ni^acquérir  des  propriétés,  ni  tester  en  justice  ,  ni  jouir  des 
autres  droits  de  citoyens  ; 

»  3°  De  provoquer  la  fixation  d'un  tarif  légal ,  qui  dé- 
termine les  prix,  différens  selon  les  circonstances  d'âge,  de 
sexe  ou  de  capacité,  mais  dont  le  maximum  devra  être  prévu 
par  la  loi ,  auxquels  le  maître  ne  pourra  refuser  d'accorder 
la  liberté  à  son  esclave. 

»  Convaincus  que  ce;  deux  mesures,  que  la  justice  et 
riiuinanité  réclament  hautement,  sont  conformes  aussi  a 
l'intérêt  bien  entendu  des  colonies  et  de  la  mère-patrie  , 
nous  vous  prions,  Messieurs,  de  vouloir  bien  leur  accoider 
tout  votre  appui. 

»  Wous  avons  l'honneur  d'être,  etc.  » 

S'il  était  des  personnes  qui  regardassent  la  fixation  d'un 
tarif  légal  comme  lésant  la  propriété,  nous  leur  citerions  le 
passage  suivant  de  la  pétition  de  la  Société ,  où  elle  répond 
a  cette  objection  : 

«  Vous  ne  trouverez  sans  doute  pa»  que  celte  Hlesure 


soit  contraire  à  des  droits  acquis  et  à  la  liberté  que  doit  avoir 
tout  liomme  de  conserver  sa  propriété  ou  d'en  disposer 
comme  il  l'entend,  puisqu'on  ne  saurait  aucunement  com- 
parer un  tarif  qui  détermine  les  conditions  auxquelles  un 
homme  reprend  la  dignité  d'homme ,  dont  on  l'a  arbitrai- 
rement dépouillé,  à  un  tarif  qui  réglerait  seulement  des 
intérêts  matériels  de  fabrique  ou  de  commerce.  Un  tarif 
existe  d'ailleurs  déjà  aux  colonies,  mais  pour  un  seul  cas.  Et 
ce  cas ,  quel  est-il  ?  c'est  celui  du  supplice  :  on  paie  une  in- 
demnité de  looo  fr.  au  colon  dont  l'esclave  est  condamné  à 
mort.  Eh .'  quoi,  ce  qui  est  légal  quand  il  s'agit  d'appliquer 
la  peine  capitale,  ne  le  serait  pas  lorsqu'il  est  question  de 
procurer  la  liberté  !  Le  droit  que  l'Etat  s'arroge  pour  la 
défense  de  la  société ,  il  ne  pourrait  en  user  aussi  pour  le 
bonheur  des  individus  et  pour  l'honneur  de  l'humanité!  » 

Après  que  la  Société  de  la  Morale  Chrétienne  aura  obtenu 
CCS  deux  points,  elle  s'adressera  à  tous  les  Français  ;  elle  leur 
demandera  de  la  seconder ,  en  mettant  à  sa  disposition  les 
sommes  nécessaires  pour  poursuivre  sur  une  vaste  échelle 
ses  plans  de  lachat,  et  elle  a  la  confiance  qu'elle  sera  com- 
prise et  aidée  par  un  grand  nombre  d'entre  eux.  Quelle 
cause  ,  en  effet ,  serait  plus  digne  d'intéresser  des  hommes 
libres  et  des  chrétiens  ! 

Instruits  du  projet  de  la  Société,  nous  avons  voulu  pré- 
parer nos  lecteurs  à  s'y  associer,  en  insérant  dans  nos  co- 
lonnes une  série  d'articles  propres  à  faire  connaître  l'état 
et  les  besoins  de  la  population  noire  de  nos  colonies.  Wous 
les  conjurons,  s'ils  ont  été  touchés  des  maux  que  nous  avons 
signrilés,  de  ne  pas  demeurer  indifférens  à  l'appel  qui  leur 
est  adressé,  mais  de  s'entendre  pour  signer  des  pétitions 
conformes  au  modèle  proposé.  Elles  peuvent  être  adressées 
au  Président  de  la  Société  de  la  Morale  Chrétienne,  rue  Ta- 
ranne  n"  la  ,  qui  se  chargera  de  les  transmettre  à  la  Cham- 
bre des  députés.  Pourquoi  ne  verrions-nous  pas  en  France 
des  milliers  de  noms  s'unir  pour  réclamer  des  mesures 
propres  à  hâter  l'abolition  de  l'esclavage,  puisqu'en  An- 
gleterre une  seule  des  pétitions  rédigées  dans  ce  but  a  été 
couverte  de  72.000  signatures  ?  C'est  surtout  aux  chrétiens 
qu'il  appartient  d'être  actifs  en  cette  occasion,  et  de  montrer 
qu'ils  savent  faire  un  noble  usage  du  droit  de  pétition. 


Ai\RJO!VCE. 

HisTOiBs  ABREGEE  DE  l'eglise  DE  Jësus-Ghrist  ,  princi- 
palement pendant  les  siècles  du  moyen  âge ,  rallache'e  aux 
grands  traits  de  la  prophétie.  V  vol.  de  424  pages.  Chez 
Risler  ,  rue  de  l'Oratoire,  n'.  6.  Prix  :  5  fr.  5o  c. 

L'histoire  de  l'Eglise  chrétienne  n'est  pas,  comme  l'ont 
cru  trop  souvent  ceux  qui  out  essavé  de  l'éqrire ,  l'enregis- 
trement on  le  tableau  plus  ou  moins  habilement  colorié  des 
actes  du  clergé  et  des  discussions  théologiques  ,  qui  ont 
agité  plus  qu'édifié  la  chrétienté,  depuis  le  siècle  des  apô- 
tres jusqu'à  nos  jours.  Pour  tracer  cette  histoire  ,  il  est 
indispensable  de  joindre  aux  qualités  ordinaires  de  tout 
historien  une  vue  claire  des  doctrines  du  Ciiristianisme;  ce 
n'est  qu'à  cette  condition  qu'il  est  possible  de  suivre,  au 
milieu  des  ténèbres  et  des  superstitions  du  moyen  âge,  la 
série  des  hommes  qui,  convertis  de  cœur  aux  doctrines 
évangéhques,  composent  la  véritable  Eglise  de  Jésus- 
Christ.  L'auteur  du  volume  que  nous  annonçons  a  fait 
preuve  qu'il  possédait  cette  précieuse  qualité  unie  à  une  foi 
vivante.  Peu  de  livres  nous  ont  paru  plus  instructifs  et  plus 
intéressans  que  le  sien  ;  nous  le  recommandons  à  nos  lec- 
teurs comme  un  dp.s  meilleurs  guides  qu'ils  puissent  consul- 
ter pour  l'étude  d'une  iiistoire  que  tant  d'écrivains  se  sont 
appliques  à  rendre  confuse,  en  la  surchargeant  d'une  foule 
d'élémens  qui  lui  sont  étrangers. 

Le  Gérant,    DEHAULT. 
Imprimerie  di;  Sr.LucuE  ,  rue  des  Jeûn.-ur>,  n.   i4- 


TOME  1' 


1\"  27, 


7  MARS  1832. 


SEMEtlR 


JOllllNAL  RELIGIEUX, 


Politiqye,    Pîîîlosopliîqiie  et   Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LIS  MERCREDIS. 


Le  cli-imp  ,  c'est  le  monde. 
l\IaUh.Xni.i9. 


On  s'abon{n;  à  Paris,  au  bureau  du  joarnal ,  rue  Martel,  a°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Direrliurs  de  posic. — Prix:  i5  fr.  pour  l'année 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pnur  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  moij.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent  ,  doivent  être  afTr.incliis. 


VOYAGES. 

VoïAGE  EN  Russie.  Lettres  écrites  en  182g,  par  Léon 
Renouabd  de  Bu«siÈre.  I  vol.  in-8°  de  3i6  pages.  Paris, 
i83i.ChezF.  G.  Levrault,   rue  de  la  Harpe,   n"  81. 

M.  Léon  Renouard  de  Bussière  s'est  embarqué  à  LuLeck 
pour  Saint-Pétersbourg;  il  s'est  rendu  de  celte  ville  à  Mos- 
cou, a  fait  une  excursion  à  Nijne'i-Novgorod,  et  est  retourné 
à  Saint-Pétersbourg  ,  en  traversant  rapidement  la  Livonie. 
Sou  séjour  en  R.ussie  u'a  guère  été  de  plus  de  deux  mois  ; 
mais  pendant  ce  temps  il  a  beaucoup  vu,  beaucoup  observé, 
et  le  volume  qu'il  publie  contient  une  foule  de  renseigne- 
mens  d'un  haut  intérêt.  Nous  ne  séjournerons  pas  avec  lui 
à  Saint-Pétersbourg,  quoique  cette  ville  magnifique,  «  qui 
n'est, dit-il, sur  le  chemin  de  rien  que  de  la  Mer  Glaciale,» 
ne  soit  visitée  que  par  peu  de  curieux;  ni  à  Moscou,  la  ville 
aus  trois  cents  églises,  qu'il  nomme  la  Rome  Tatare;  il  vaut 
mieux  ,  ce  nous  semble  ,  recueillir  les  observations  qu'il  a 
fautes  sur  la  vie  morale  du  peuple  russe. 

Les  distinctions  sociales,  si  fortement  marquées  en  Russie, 
impriment  aux  diverses  classes  des  traits  caractéristiques  qui 
n'appartiennent  pas  seulement  à  quelques  individus ,  mais, 
presque  sans  exception  ,  aux  castes  entières  ,  et  qui  sont  le 
résultat  de  leur  position  les  unes  à  l'égard  des  autres.  Ije 
peuple  russe  ne  j'enferme  à  peu  près  que  des  maîtres  et  des 
serfs  ;  chez  les  uns,  sont  la  misère,  l'esclavage ,  la  grossièreté 
des  mœurs  et  la  plus  complète  ignorance;  chez  les  antres , 
la  richesse,  le  droit  de  propriété  ,  les  lumières  ,  en  un  mot 
la  civilisation,  ou  du  moins  son  apparence.  Entre  ces  deux 
classes,  que  des  siècles  semblent  séparer,  on  en  cherche  vai- 
nement une  troisième  intermédiaire  qui  fasse  corps  dans 
l'Etat.  A  côté  de  quarante  millions  d'esclaves  ,  on  trouve 
quelques  cent  mille  artisans  ,  jouissant  d'une  liberté  incom- 
plète, et  des  corporations  de  marchands  fixées  dans  quelques 
localités  particulières  ,  et  si  peu  nombreuses  qu'elles  comp- 
tent à  peine  cent  vin(;t  mille  individus.  En  1829,  le  nombre 
de»  établissemens  industriels  de  tout  genre  ,  qui  existaient 
•a  Russie,  s'élevait,  d'après  des  documens  officiels,  à  5,a44, 


et  celui  des  ouvriers  qu'on  y  employait  à  2a5,ooo.  La  no- 
blesse russe  se  compose,  d'après  Schnitzier,  d'environ  cent 
cinquante  mille  familles;  mais  sur  ce  nombre,  il  en  est 
beaucoup  qui  lie  possèdent  point  de  terres,  en  sorte  que  le 
nonibie  des  propriétaires  est  bien  moins  élevé  qu'il  ne  le 
paraît  au  premier  abord.  L'état  de  la  nation  est  donc  l'état 
de  servage,  et  il  n'y  a  de  Russes  ,  étrangers  à  la  servitude, 
qu'autant  qu'il  en  faut  pour  que  le  reste  du  peuple  puisse 
avoir  des  maîtres. 

Près  de  la  moitié  des  serfs  appartiennent  à  la  couronne  , 
et  la  capitation    qu'ils  paient   forme   une  des   principales 
branches  du  revenu  public;  en  181 7,  sur  trente-six  millions 
de  serfs  qui  existaient  en  Russie,  le  souverain  en  possédait 
quinze  millions.  Le  sort  des  serfs  de  la  noblesse  est  luoitis 
heureux  que  celui  des  serfs  de  la  couronne;  il  est  modifié  à 
l'infini  d'après  l'humeur,  le  caractère,  la  fortune  de  chaque 
seigneur,  et  d'après  le  choix  qu'il  fait  de  ses  agens  subal- 
tciiics.  Les  seigneurs  déterminent  arbitrairement  la  part 
qu'ils  s'adjugent  dans  le  produit  du  travail  des  serfs,  et  ils 
sont  en  droit  de  ne  laisser  h  ccirx-ci  que  la  portion  qui  leur 
est  strictement  nécessaire  pour  ne  point  mourir  de  faimj. 
aussi  les  serfs  des  petits  propriétaires,  de  ceux  principale- 
ment dont  la  fortune  est  en  mauvais  état,  sont-ils  pressurés 
de  mille  manières,  tandis  que  les  serfs  des  grands  seigneurs 
de  l'empire,  qui  possèdent  parfois  jusqu'à  cent  ou  cent  cio«^ 
quante  mille  paysans  mâles,  seraient  les  plus  heureux  de  la 
Russie,  s'ils  n'étaient  souvent  à  la  merci  des  intendans  et  des 
hommes  d'affaires.  Ceux-ci  peuvent,  aussi  bien  que  les  sei- 
gneurs ,  faire  donner  la  bastonnade  à  tout  serf  du  domaine 
seigneurial.  Ce  droit  donne  lieu  aux  abus  les  plus  révoltans, 
et  l'empereur  Alexandre  n'y  a  remédié  que  faiblement  en 
faisant  placer  dans  chaque  village  un  employé  du  gouver- 
nement, qui  seul  a  le  pouvoir  d'appliquer  la  bastq 
ordonnée  par  le  seigneur  ou  par  son  intendant.  Maltm»  ceyifc  ^ 
précaution  ,  les  actes  de  cruauté  ne  sont  pas  rares /eV-tiolre^^^;,^     ,<» 
voyageur  nous  parle  d'un  général,  qui  a  été  coi*''*'"'"''  ^  •'  '■-■"& 
l'exil  en  Sibérie,  pour  avoir  fait  périr  sous  les  ver 
de  ses  paysans.  .   ,  ..,^,,    ^   ^. 

La  nature  de  la  redevance  prélevée  sur  les  paysanj-JjjI^— Jj^ 
pas    toujours  la   même.  Un    grand    nombre  d'entre   eox 


,mné;à  ■    -:  -   ,^'; 


deux' 


210 


LE  SEMEUR. 


paient  simplement  une  capitation,  qui  peut  être  considéice 
comme  le  fermage  des  teiTCS  dont  la  jouissance  leur  est 
abandonnée.  La  capitatiou  est  payée  par  les  serfs  niàlcs 
seulement.  Terme  moyen,  on  l'évalue  à  vingt-cinq  roubles 
(vingt-six  francs);  mais  l'empereur  prélève  en  outre  sur 
chaque  paysan  seigneurial  une  capitation  supplémentaire 
de  trois  à  cinq  roubles.  Pour  estimer  cette  charge  à  sa  juste 
valeur,  il  faut  se  rappeler  que  le  prix  des  matières  premièics 
eât  excessivement  bas  en  Russie,  et  que  cette  somme  équi- 
vaut pour  un  serf  à  une  somme  peut-être  triple  cl  quadruple 
en  France  et  en  Allemagne.  M.  Kenouard  de  Bussière  cite  , 
pour  le  prouver,  le  prix  du  pain  de  seigle  qui  est  de  deux  à 
trois  centimes  la  livre.  Dans  certaines  propriétés,  les  serfs 
sont  obligés ,  au  lieu  de  capitation,  de  tiavailler  à  la  corvée 
pendant  deux,  trois  ou  quatre  jours  de  la  semaiue.  Souvent 
aussi  les  mêmes  paysans  paient  la  capitation  et  travaillent 
de  plus  à  la  corvée.  Il  en  est  enfin  qu'on  emploie  comme 
manœuvres  dans  des  fabriques  et  des  mines. 

Après  avoir  ainsi  montré  quelles  sont  les  charges  des 
serfs,  M.  Rcnouard  de  Bussière  fait  remai-quer  tout  ce  qu'il 
y  a  de  précaire  dans  leur  condition.  Un  contrat  de  vente  , 
une  mort ,  un  mariage  ,  un  caprice  les  fait  passer  dans  d'au- 
tres mains  et  peut  devenir  pour  eux  le  signal  de  mille  maux 
et  de  mille  souffrances.  Comme  les  esclaves  des  Antilles,  ils 
sont  des  choses,  des  meubles,  dont  le  seigneur  dispose  à  son 
gré  et  qu'il  met  à  l'enchère,  quand  bon  lui  semble,  avec  le 
sol  qui  les  nourri!.  Mais  il  y  a  plus  encore,  il  les  vend  se 
parement,  il  les  débite  en  détail;  quoiqu'un  ukase  impérial 
ait  interdit  les  ventes  individuelles,  qui  se  font  sans  l'aliéna- 
tion des  terres  ,  des  ventes  de  ce  genre  se  concluent  tous 
les  jours  ouvertement  et  s'appliquent  surtout  à  des  hommes 
à  qui  on  a  fait  apprendre  un  métici-.  Quelquefois  aussi  on 
les  met  en  jeu  et  l'existence  de  ces  malheureux  dépend 
d'une  partie  d'impériale  ou  d'écarté.  L'hospice  des  enfans 
trouvés  de  Moscooi  jouit  du  privilège  de  prêter  sur  hvpo- 
thèque.  Lorsque  les  seigneurs  qui  ont  fait  des  emprunts 
sont  eu  retard  pour  le  paiement  des  intérêts  et  que  le 
terme  de  grâce  est  écoulé,  les  terres  sont  mises  en  vente 
avec  les  serfs  qui  y  tiennent.  Alors  on  lit  dans  les  joumiaux 
russes  des  annonces  d'une  singulière  teneur  .-  «  Tel  jour,  à 
telle  heure,  y  est-il  dit ,  on  procédera  ,  par  devant  l'autorité 
compétente  ,  à  la  vente  par  enchère  et  au  plus  offrant,  de 
tant  à'cinies  rudles,  engagées  par  le  gentilhomme  un  tel  à 
la  maison  impérialedes  orphelins.  »  Est-il  nécessaire  d^insis- 
tcrsurla  funeste  influence  qu'un  tel  état  social  doit  exercer 
sur  la  moralité  de  la  noblesse  russe?  Comment  pourrait-elle 
respecter  encore  la  qualité  d'homme  en  ceux  dont  le  sort 
ne  dépend  souvent  que  de  la  couleur  d'une  carte,  et  com- 
ment l'amour  du  prochain  pourrait-il  exister  là  où  le  res- 
pect pour  la  qualité  d'homme  a  disparu? 

Les  émigrations  forcées  des  serfs  ,  de  l'une  à  l'autre  terre 
d'un  même  seigneur,  sont  peut-être  plus  cruelles  encore 
que  les  ventes  partielles,  et  cependant  il  n'existe  pas  de  loi 
pour  les  prohiber.  Un  propriétaire  i^eut  faire  traîner  au 
milieu  des  forêts  désertes  du  gouvernement  do  Ferme  une 
famille  qui  vivait  dans  les  riches  campagnes  de  l'Oukraine. 
C'est  par  des  mesures  de  ce  geni-e  que  M.  D...  est  parvenu 
à  peupler  dans  les  Ourals  une  ville  de  vingt  à  trente  mille 
.âmes. 

Les  levées  de  troupes  ,  nous  dit  M.  Ptcnouard  de  Bus- 
sière, deviennent  également  pour  les  serfs  une  source 
abondante  de  souffrances  et  d'oppression  ;  le  gouvernement 
se  borne  à  délerr,  incr  le  nombre  de  soldats  à  fournir  par 
chaque  possesseur  de  Icrics,  et  la  désignation  des  hommes 
est  entièrement  abandonnée  aux  seigneurs  et  à  leurs  subor- 
donnés. Oi)  leur  laisse ,  à  cet  égard  ,  une  latitude  immense  : 
ils  peuvent  les  choisir  depuis  l'âge  de  dix-huit  ans  jusqu'à 
celui  de  trente  ou   trente-deux  ans,  et  rien  ne  les  empêche 


de  céder,  dans  les  choix  qu'ils  font,  à  des  rcssentimens  ,  à 
des  antipathies  et  au  désir  de  venger  quelque  offense  lé- 
gère, en  condamnant  irrévocablement  leur  victime  à  un 
esclavage  militaire  de  vingt-cinq  années.  Le  service  conduit 
les  serfs  à  l'affranchissement,  puisqu'ils  cessent  d'apparte- 
nir aux  seigiîcurs ,  aussitôt  qu'ils  sont  appelés  sous  les  dra- 
peaux ;  mais  il  absorbe  les  plus  belles  années  de  leur  vie, 
et  les  jette  ensuite  à  peu  près  sans  ressources  au  milieu  de 
la  société.  La  longue  durée  du  service  militaire  est  dans 
l'intérêt  des  seigneurs  ;  ou  regarde  cette  obligation  ,  beau- 
coup moins  Comme  une  charge  de  la  classe  pauvre ,  sur 
laquelle  cependant  elle  pèse  exclusivement,  que  comme  une 
redevance  de  la  noblesse  dont  les  domaines  se  dépeuple- 
raientjpar  de  fréquentes  levées  de  troupes.  L'esclavage  qui 
pèse  de  fait  sur  les  soldats  russes,  malgré  le  titre  d'hom- 
mes libres  qu'on  leur  accorde,  s'étend  de  droit  sur  leurs 
enfans.  Ceux-ci  deviennent ,  dès  le  moment  de  leur  nais- 
sance, la  propriété  de  l'Etat.  A  l'âge  de  neuf  ou  dix  ans  , 
on  les  sépare  de  leurs  parens ,  et  c'est  une  grande  faveur 
pour  un  père  infirme  ou  blessé  d'obtenir  dans  'ses  vieux 
jours  qu'on  lui  rende  un  de  ses  fils.  On  estime  à  'jo,ooo 
le  nombre  des  enfans  de  soldats  ou  de  matelots  que  le  gou- 
vernement instruit  et  entretient  à  ses  frais.  Il  est  juste  de 
dire  que  l'instruction  qu'ils  reçoivent  leur  facilite  l'entrée 
de  différentes  carrières ,  bien  supérieures  à  celles  où  ils  se 
seraient  vus  relégués  par  l'ignorance  et  la  misère  de  la 
classf!  où  ils  sont  nés.  La  plupart  sont  destinés  à  devenir 
sous-officiers  ,  avec  la  chance  presque  certaine  d'obtenir  le 
grade  d'officier  avant  l'âge  de  trente-cinq  ans  ;  d'autres  de- 
viennentpilotes ,  mécaniciens,  chefs  d'ateliers,  etc.  «Fidèle 
»  au  ^système  introduit  par  Pierre  V,  dit  M.  Reiiouard  de 
»  Bussière,  la  couronne  fait  usage  de  moyens  violens  ,  pour 
»  tirer  une  partie  de  ses  sujets  de  leur  ancien  abrutisse- 
»   meut, et  les  faire  participer  à  une  civilisation  nouvelle.  » 

Les  détails  qui  précèdent  s'appliquent  surtout  aux  setj's- 
cuto'a/cHri-.  Il  existe  encore  deux  autres  classes  de  serfs, 
qui  se  recrutent  dans  celles  des  paysans.  Ce  sont  les  dvaro- 
ve's  o\i  serfs- domestiques  y  cl  ccMTi  à  qui  les  seigneurs  ac- 
cordent des  passeports ,  au  moyeu  desquels  ils  circulent 
librement  dans  l'intérieur  de  l'empire. 

Les  di'aroi't's  sont  des  domestiques  héréditaires  qui  , 
grâce  à  l'avantage  qu'ils  ont  d'appi  ocher  la  personne  du 
maître,  se  persuadent  qu'ils  appartiennent  à  une  classe  beau- 
coup plus  relevée  que  celle  des  simples  paysans.  Ou  les 
trouve  daus  toutes  les  maisons  russes,  tant  à  la  ville  qu'à  la 
campagne  ,  eu  troupes  si  nombreuses  qu'on  peut  les  com- 
parer aux  esclaves  qui  encombrent ,  chci  les  Orientaux,  les 
habitations  des  grands.  Ils  se  marient  entre  eux,  et  les  eu- 
fans  deviennent  à  leur  tour  dvaro\>és  du  seigneur  de  leur 
père,  à  moins  que  le  maître  ne  prenne  le  parti  plus  sage  et 
même  plus  économique,  de  leur  faire  apprendre  quelque 
métier.  Le  a'i'rt/'ot't' devient  cocher,  valet  de  chambre  ou  cui- 
sinier, ou  b;en  ou  l'enrégimente  dans  la  chapelle  cl  dans 
cette  célèbre  musique  des  cors  ,  où  chaque  musicien  ne  fait 
jamais  qu'une  seule  et  même  note;  il  deviendra  Xare,  Y  ut  oa 
le 50/  de  sou  maître,  ou  bien  encore  ,  s'il  prend  fantaisie  à 
ce  dernier  d'avoir  un  l'iéàtre  et  des  ballets  ^  on  lui  fera 
chausser  le  cothurne  ou  battre  des  entrechats. 

Les  dvarovés  ne  reçoivent  de  gages  que  s'il  plait  à  leurs 
maîtres  de  leur  en  accorder.  Ordinairement  on  se  borne  à 
leur  payer  une  somme  de  deux  ou  trois  centimes  par  jour, 
et  à  leur  délivrer,  pour  leur  nourriture ,  une  certaine  (Quan- 
tité de  farine  ou  de  pain.  Ils  sont  souvent  traites  avec  beau- 
coup de  dureté.  M.  Renouard  a  rencontré  les  équipages  de 
plusieurs  gentilshommes  qui  se  rendaient  de  Pcte;sbourgà 
Moscou,  et  les  domestiques  étaient  placés  deriière  la  voi- 
ture ,  tantôt  d.;l)out ,  tantôt  assis  sur  une  mauvaise  planche  , 
garnie  d'un  peu  de  paille  ou  d'une  peau  de  nioutou.  Avec 


LE  SEMEUR. 


211 


rct  pntouingo  asiatique,  on  est  servi  mal  et  salement ,  et 
quelle  que  soit  la  parcimonie  que  l'on  met  à  son  euti  eticn,il 
est  une  chai-jje  pesante  pour  les  nobles.  Fort  peu  ont  le  bon 
esprit  de  s'en  affrancliii',  en  accordant  la  liberté  à  leurs 
domestiques.  Il  eu  est  dont  la  fortune  est  dans  le  dernier 
délabrement,  et  qui  conservent  encore  quarante  ou  cin- 
quante dvarovés ;  chez  un  grand  nombre  ,  c'est  uu  attache- 
ment opiniâtre  à  d'anciens  usages  ,  une  aversion  déraisou- 
uablc  pour  toute  innovation. 

Les  serfs  à  passeport  sont  des  journaliers  ,  des  artisans 
nu  des  marchands,  qui  cherchent  des  moyens  de  subsistance 
hors  des  terres  de  leurs  maîtres.  Ils  forment,  en  quelque 
sorte,  exclusivement,  la  basse  classe  dans  les  deux  capitales 
et  dans  la  plupart  des  villes  de  la  Russie.  Le  passeport  dont 
ils  doivent  être  munis  n'est  délivre  que  pour  une  année.  Ce 
terme  écoulé  ,  ils  s'en  procurent  un  autre  ,  et  paient  à  leur 
seifjncnr  une  capitation  dont  le  montant  varie,  suivant  que 
leur  industrie  est  plus  ou  moins  productive.  Ou  a  vu  de  ces 
esclaves  devenir  millionnaires  ,  et  finir  par  acheter  leur 
jffranchissement  et  celui  de  leurs  enfans  pour  des  sommes 
immenses,  trop  heureux  d'avoir  su  vaincre  l'obstination  de 
leurs  maîtres,  qui  refusent  souvent  d'eutrer  dans  des  mar- 
:liés  semblables,  par  suite  d'un  sentiment  d'orgueil  ou  d'un 
jdieux  calcul  d'avarice.  M.  Ilenouard  de  Bussière  raconte 
qu'un  riche  maroiiand  d'Odessa,  serf  du  prince  ***,  s'était 
ipproché  de  son  maître  ,  s'était  prosterué  devant  lui ,  et 
l'avait  supplié  d'acccjster  la  moitié  de  sa  fortune  pour  prix 
îesa liberté.  Le  prince, saisi  de  colère,  lui  avaitoidouné  de 
se  retirer,  et  l'avait  menacé  de  le  faire  descendre,  pour  le 
reste  de  ses  jours,  à  la  condition  de  palefrenier,  s'il  avait 
l'audace  de  renouveler  sa  prière. 

M.  Renouard  de  Bussière  considère  l'existence  de  cette 
:lasse  sédentaire  de  serfs  comme  un  obstacle  qui  retardera 
pendant  long-temps  encore  l'affranchissement  des  classes 
inférieures.  Il  est  tel  seigneur  dont  plus  de  la  moitié  des 
revenus  consiste  en  capitations  payées  par  les  serfs  à  passe- 
oort ,  et  qui'l  serait  ruiné,  si  ces  gens,  devenus  libres, 
jvaicut  le  droit  de  s'établir  hors  de  ses  terres  sans  lui  payer 
une  redevance.  Il  n'en  est  pas  de  même  des  serfs  -  cultiva- 
teurs; ceux-ci  deviendraient  fermiers  et  paieraient  un  prix 
lie  bail  qui  pourrait  équivaloir  à  la  cap:tation  et  aux  cor- 
vées auxquelles  ils  sont  actuellement  tenus.  Maison  com- 
prend qu'il  serait  impossible  d'affranchir  les  uns,  plus  igno- 
raus  et  plus  misérables ,  sans  accorder  également  la  liberté 
lux  autres,  dont  la  civilisation  est,  sous  tous  les  rapports, 
glus  avancée. 

Si  le  servage  ne  paraît  pas  devoir  disparaître  de  si  tôt  de 
la  Russie  ,  il  a  du  moins  cessé  d'exister  eu  Esthonie  ,  en  Li- 
vonie  et  en  Courtaude.  Les  paysans  de  ces  contrées  ont  été 
Jéclarés  hommes  libres.  Leur  affranchissement  ayant  été 
résolu  dans  un  congrès  de  gentilshommes,  une  commis- 
iion  ,  nommée  par  l'empereur  Alexandre  ,  s'occupa  de  fixer 
les  bases  de  cette  liberté  nouvelle.  Son  travail ,  achevé 
dans  l'espace  de  quelques  mois,  fut  adopté  par  la  noblesse  , 
et  bientôt  après ,  il  reçut  force  de  loi.  Dqà  on  remarque  un 
peu  moins  de  bassesse  et  de  servilité  dans  les  relations  des 
paysans  avec  les  seigneurs.  Ils  ont  obtenu  le  droit  d'acqué- 
rir toute  espèce  d'immeubles,  à  l'exception  des  terres 
nobles.  Depuis  le  commencement  de  i83a,  ceux  de  la  Li- 
vonie  peuvent  se  fixer  indistinctement  dans  toutes  les  par- 
ties de  cette  province,  et  il  leur  est  loisible  de  s'établir 
dans  les  villes  et  d'y  acheter  le  droit  de  bourgeoisie.  Des 
institutions  stables  et  uniformes  remplacent  pour  eux  le 
régime  arbitraire  auquel  ils  étaient  soumis.  Des  communes 
ont  été  organisées  daijs  les  caippagnes,  et  tout  paysan  ,  en 
âge  de  majorité,  a  été  investi  du  droit  de  prendre  part  aux 
débats  des  assemblées  générales  qui,  dans  chaque  localité, 
règlent  la  répartition  des  impôts,  votent  les  dépenses  com- 


munales ,  et  procèdent  à  l'élection  des  administrateurs  et 
des  juges  de  la  commune.  Cependant  le  pouvoir  illimité 
des  seigneurs  a  survécu  en  partie  à  l'abolition  du  servage  : 
il  domine  les  institutions  démocratiques  concédées  aux 
paysans,  et  souvent  il  en  paralyse  les  effets.  Ainsi,  par 
exemple,  toute  décision  prise  par  une  assemblée  commu- 
nale n'est  valable  qu'apiès  avoir  reçu  la  sanction  du  pro- 
priétaire. 

La  Livonie  est  l'une  des  provinces  de  la  Russie  où  l'in- 
struction primaire  est  la  plus  répandue,  ce  qui  du  reste  est 
fort  peu  dire.  Le  Code  des  paysans,  promulgué  en  i8rg, 
ordonne  l'établissement  d'une  école  dans  chaque  commune 
de  1,000  ànies.  Les  enfans  y  apprennent  à  lire  et  à  chanter. 
Cette  organisation  produira  sans  doute  de  bons  résultats  ; 
mais  jusqu'ici  une  ignorance  égale  à  celle  des  serfs  de  la 
Russie  s'est  maintenue  en  général  parmi  les  fermiers  livo- 
niens.  M.  Renouard  de  Bussière  en  cite  une  preuve  assez 
singulière,  n  Dernièrement,  dit-il,  j'aperçus  un  poteau  des- 
»  tiné  à  interdire  le  passage  d'une  allée  de  parc.  A  défaut 
»  d'une  inscription ,  qui  serait  restée  inintelligible  pour  la 
»  plupart  des  passans ,  on  avait  imaginé  une  écriture  hiéro- 
»  glyphique  d'une  espèce  nouvelle.  Une  vue  du  chemin 
»  défendu  était  grossièrement  peinte  sur  le  poteau  et  ou  y 
»  avait  représenté  une  charrette,  dontle  conducteur,  arrêté 
»  par  des  agcns  de  police  ,  était  renversé  par  terre,  frappé 
»  à  grands  coups  de  bâton  et  baigné  dans  son  sang.   » 

M.  Renouard  de  Bussière  a  parcouru  ,  depuis  son  départ 
de  St-Pétersbourg,  plus  de3,ooo  werstcs  dans  l'intérieur  de 
la  Russie  et ,  dans  cette  longue  excursion,  il  n'a  vu  ,  outre 
Moscou,  qu'une  seule  ville  de  20,000 âmes  et  douze  villes  et 
bourgades  de  2  à  10,000  habitans.  La  difficulté  des  commu- 
nications ,  la  langueur  du  commerce  et  l'insuffisance  d'une 
industrieqai  n'a  pris  racineque  dans  quelques  localités  seule- 
ment, rend  encore  nécessaire  pour  le  nord  de  la  Russie,  un 
marclié  où  la  population  entière  puisse  venir  se  pourvoir 
d'objets  de  toute  espèce.  La  foire  de  MakaricAV,  transférée  au 
commencement  de  ce  siècle  à  Nijnéi-Novgorod  ,  remonte 
à  l'année  ;  06.  C'est  le  marché  le  plus  considérable  qui  se 
tienne  en  Europe  et  peut-être  dans  le  monde  entier.  Les 
boutiques  sont  au  nombre  d'environ  quatre  mille  et,  en  les 
plaçant  toutes  à  la  suite  les  unes  des  autres,  elles  auraient 
uu  développement  de  plus  de  quatre  lieues.  La  population 
delà  ville  n'est  que  de  12  .à  i5,ooo  âmes,  mais  à  l'époqae 
de  la  foire,  elle  s'élève  jusqu'à  200,000.  Outre  les  Russes  , 
qui  y  sont  eu  majorité  ,  l'on  y  compte  également  l«s  Asia- 
tiques par  milliers.  Les  Boukhares,  les  Tatars  et  les  Sibé- 
riens sont  en  première  ligne.  Après  eux  viennent  les  Per- 
sans, les  Arméniens  ,  1rs  Kirguises ,  les  Ralmouks  ,  les 
Baclikirs  ,  les  Turcs  de  l'Asie  mineure  ,  enfin  quelques  In- 
diens,  Tliibétains  et  Cachemiriens.  Les  Boukhares  sont 
entrés  en  1829  en  Russie  avec  deux  caravaufis.  La  première 
était  forte  de  i,5oo  chameaux  ;  la  seconde  en  comp- 
tait. 2,000.  Obligées  à  de  longs  détours  par  la  crainte  de 
rencontrer  des  peuplades  ennemies  ,  ces  caravanes  mettent 
quelquefois  au-delà  d'une  année  pour  arriver  de  la  Grande- 
Boukharie  jusqu'à  Nijneï-Novgorod.  «  Il  est  un  grand 
»  nombre  de  Boukhares,  dit  M.  Renouard  de  Bussière, 
»  auxquels  on  pourrait  se  fier  sans  crainte  pour  pénétrer 
»  dans  l'Asie  centrale  ,  et  ce  serait  même  une  manière  d'at- 
1)  teindre  avec  sécurité  ces  régions  lointaines ,  dont  je 
»  conseillerais  le  choix  à  ceux  que  tenterait  une  pareille 
»  entreprise.  »  Nous  avons  cru  devoir  recueillir  cette 
remarque,  parce  qu'elle  peut  être  utile  aux  missionnaires 
que  le  désir  d'annoncer  l'Evangile  de  Jésus-Christ  engage  à 
se  rendre  eu  Asie. 

Le  tableau  que  nous  venons  de  tjacer  de  l'état  moral  et  so- 
cial de  la  Ru5sie,en  nous  bornantpresque  toujours  à  transcrire 
littéralement  les  renseignemeus  intéressans  recueillis  par 


212 


LE  SEMEUR. 


M  Renouard  de  Bussière,  aura  fait  comprendre  à  nos  lec- 
teurs quel  chdu.p  important  cette  immense  contrée  présen- 
terait aui  travaux  des  ministres  de   l'Evangile;  mais  .1   ré- 
sulte malheureusement  de  son  récit  que  les  Popes  ou  cures 
de  l'Eglise  grecque  sont  pour  la  plupart  incapables  d'exer- 
cer une  influence  utile.  Ils  ne  savent  inspirer  aux  pauvres 
serfs  qu'un  zèle  infatigable  à  s'acquitter  des  pratiques  ex- 
térieures: ignoran  s  eux-mêmes,  et  souvent  coupables  d  ni- 
conduite',  ils  sont  la   plupart  étrangers  à  cette  vie  chré- 
tienne  qui  e>t  le  f.  uit  de  lu  foi  véritable,  et  ds  ne  se  doutent 
pas  de  l'influence  qu'exercerait  sur  la  population  qu;  les  en- 
toure la  doctrine  du  salut,  qui  ,  en   famd.ansant  les  âmes 
avec  des  idées  d'éternité  et  en  leur  faisant  comprendre  leur 
céleste  vocation  ,  étend  sans  cesse  leur  honzou  moral  et  es 
prépare  aux  progrès  sociaux,   qui  sont  impossibles  pour  les 
peuples,  sL  les  convictions  et  les  m.curs  ne  se  développent 
dans  la  même  proportion.  La  formation  d'une  Société  bibli- 
que en  Russie  promettait  d'être  un  moyen  puissant  pour 
propager  dans  ce  pavs  la  connaissance  delà  vérité  chrélienne 

quele/prétres  sont  si  peu  capables  d'y  répandre.  Les  travaux 
de  celte  Société  ont,  .1  est  vrai,  été  interrompus  par  des 
raisons  que  nous  ne  pouvons  rappeler  aujourd'hui  ;  mais  la 
distribution  de  la  Bible  se  continue,  quoique  sur  une  moin- 
dre échelle  ,  et  c'est  d'elle  que  nous  espérons  surtout  la  re- 
génération d'un  peuple,  au  milieu  duquel  on  trouve  dejara 
et  là  quelques  germes  de  vraie  piété. 


APOLOGETIQUE. 

Quelques  mots  en  peponse  a  cette  question  :  Est-ii,  vrai 

QUE  LE  CHUISTIANISME  SOIT  SORTI  DE  l' ECOLE  DE  PlATON  ? 

Une  des  idées  qui  ont  trouvé  te  plus  de  fiivenr  dans  les 
écoles  philosophiques  de  nos  jours,  est  celle  qui  représente 
le  Christianisme  comme  sorti  de  l'école  platonicienne.  Cette 
opinion  erro.inée  ,  dont  une  étude  un  peu  raisonncc  et  un 
peu  sérieuse  de  la  Bible  montre  bientôt  le  peu  de  solidité  , 
est  accueillie  avec  une  incroyable  confiance  et  avec  une  le- 
pèretésans  égale  par  des  hommes  à  la  paiole  grave  ,  sen- 
tencieuse, qui  partent  de  Ih,  tomme  de  la  base  la  plus  solide, 
pour  dogmatiser  sur  l'histoire  religieuse  de  l'humanité  ,  et 
le  plus  souvent  pour  transporter  à  la  philosophie,  nous 
voulons  dire  à  la  raison  humaine ,  l'honneur  des  bienfaits 
qui  sont  dus  à  l'Evangile.  La  thèse  dont  nous  parlons  fut 
soutenue,  il  y  a  déjà  bien  dos  années  ,  par  M.  Combe  Do u- 
nous,  dans  un  travail  qu'il  publia  sous  le  titre  d  Essai  his- 
torique sur  Platon.  Feu  M.  Encontre,  alors  professeur  de 
mathématiques  à  Montauban  ,  homme  qui  joignait  à  une 
grande  érudition  une  foi  tout  évangélique,  prit  aussitôt  la 
plume  pour  réfuter  les  assertions  par  trop  hasardées  de  l'au- 
teur sur  l'origine  des  croyances  chrétiennes  et  sur  quelques 
autres  points  qui  se  rattachaient  à  ces  croyances.  Celte  ré- 
futation ne  reçut  pas ,  lors  de  son  apparition,  toute  la 
publicité  qu'elle  méritait,  parce  qu'elle  eut  le  ton  de  ne  pas 
paraître  à  Paris.  On  vient  d'en  mettre  à  notre  disposition 
une  copie  manuscrite,  dans  laquelle  le  travail  primitif  a 
reçu  quelques  modifications.  Nous  nous  empressons  d'en 
profiter  et  d'en  extraire  quelques  passages  sur  la  question 
dont  nous  parlions  toul-à-l'heure  (i). 

M.  Encontre  répond  d'abord  aux  Platoniciens  modernes, 
qui  prétendent  que  le  Christianisme  n'a  pu  trouver  que 
dans  l'école  de  leur  maître  la  doctrine  de  l'immortalité  de 
l'àmc  : 

Ils  prennent,  dit-il,  une  peine  inutile  ceux  qui,  sur 
la  foi  de  quelques  Platoniciens  ,  avancent,  contre  toute  évi- 
dence, que  les  livres  de  l'Ancien  Testament  gardent  le  plus 

(i)  La  première  édition  de  cet  intéressant  ouvrage  se  trouve  mainlen;int 
épuisée,  et  nous  savons  que  l'intention  de  M.  le  docteur  Encontre  fils  serait 
d'en  publier  une  seconde,  s'il  y  était  encouragé.  Nous  désirons  qu'il  puisse 
réaliser  ce  projft. 


profond  silence  sur  l'immortalité  de  l'âme  et  sur  la  résur- 
rection des  corps,  tandis  que  leurs  auteurs  s'expriment  à  ce 
sujet  de  la  manière  la  plus  énergique.  Le  passage  suivant, 
par  exemple,  est  tiré  du  livre  de  Job,  oii  les  Platoniciens 
nous  défient  de  trouver  le  moindre  mot  qui  se  rapporte  à 
la  vie  à  venir.  Et  novi  Redeitiptoreni  meuin  inventetyi ,  et 
postremos  super  terrant  stahit ,  et  postquam  spoliwn  conlri- 
verint ,  hoc  de  carnd  med  i'idebo  Deum,  qucin  ego  -videbo 
per  me,  et  oculi  tnei  vidcbunt  et  non  alius.  «  Je  connais 
»  mon  Rédempteur  qui  est  vivant,  et  à  la  fin  il  s'arrêtera 
»  sur  la  terre,  et  après  que  cette  dépouille  aura  été  dé- 
»  truite,  je  verrai  Dieu  de  ma  chair,  et  mes  yeux,  mes 
»  propres  yeux  le  verront.  »  (  Job,  xix,  25,  26,  28.  ) 

S'il  existe  au  monde  un  passage  formel  sur  la  résurrection 
des  corps,  c'est  assurément  celui  que  je  viens  de  citer,  et 
que  j'ai  traduit  de  l'hébreu  en  latin  verbumverbo,  sans  me 
permettre  de  suppléer  les  mots  sous-cnteiidus ,  comme  ont 
fait  très  mal  à  propos  la  plupart  des  traducteurs. 

Je  me  contenterai  de  citer  un  autre  passage  non  moins 
clair,  non  moins  positif  sur  le  sort  que  doivent  attendre  les 
gens  de  bien  dans  une  autre  vie:  «  Eternel,  delivre-moi 
»  par  ta  main  de  ces  gens  de  ces  gens  du  monde,  desquels 
»  le  partage  est  dans  cette  vie  et  dont  tu  remplis  le  ventre 
»  de  tes  provisions  :  leurs  enfans  sont  rassasiés  et  ils  laissent 
»  leurs  restes  à  leurs  pelits-cnfans  j  mais  moi,  je  verrai  ta 
»  face  en  justice  et  je  serai  rassasié  de  ta  ressemblance, 
»   quand  je  serai  réveillé.   »  (Ps.  xvii  ,  i4,  i5-  ) 

Daniel,  après  avoir  'prédit  que  «  le  Christ  sera  retranché, 
»  mais  non  pas  pour  soi  (  ix  ,  26  ),  »  parle  d;;  la  grande 
époque  à  laquelle  «  plusieurs  de  ceux  qui  dorment  dans  la 
»  poussière  de  la  terre  se  réveilleront,  les  uns  pour  la  vie 
»  éternelle,  les  autres  pour  l'opprobre  et  pour  l'iiifliniie 
»  éternelle  (  xii,  a.  )  » 

On  voit  que  Jésus-Christ  et  les  Apôtres  n'avaient  pas  be- 
soin d'emprunter  à  Platon  le  dogme  d'une  vie  à  venir.  Ils 
ne  l'ont  point  annoncé  comme  nouveau  ;  ils  ont  prétendu 
seulement  en  donner  une  preuve   nouvelle.  S'ils  avaient 
employé   avec  nous  les  subtilités  de  la  dialectique  ;  s'ils 
avaient  dit  que  l'àmc  est  une  substance  incorporelle  ,  parce 
que  tout  corps  sollicite  par  deux  forces  suit  nécessairement 
la  diagonale  d'un  parallelograme  construit  sur  la  direction 
de  ces  deux   forces  ,  tandis   que  l'àme  ,  pressée  par  deux 
désirs  ,  ne  tend  pas  vers  un  terme  moyen  entre  les  deux 
objets  de  ces  désirs,  et  qu'on  ne  voit  pas  qu'un  Lyonnais  , 
que  ses  affaires  appelleraient  en  même  temps  à  Moulins  et 
à  Berne  ,  soit  poussé  par  les  lois  de  l'équilibre  sar  le  grand 
chemin  de  Chàlonsj  s'ils  avaient  dit  que  l'âme  est  un  être 
simple  ,  qu'on   ne  conçoit  pas  la  décomposition  d'un  être 
simple,  cl  que  la  mort  n'clant  autre  chose  qu'une  décompo- 
sition, l'âme,  qui  est  un  être  simple,  ne  peut  mourir;  si 
sni  tout  ils  avaient  dit  avec  Platon   (  m  Phœdon),   que  les 
contraires  n'admettent  pas  leurs  contraires,  quecequi  fait  la 
vie  c'est  l'àme,  et  que  par  conséquent  il  implique  contra- 
diction que  l'àme  meure  ,  puisque  son  essence  est  de  vivre 
et  que  le  contraire  de  la  vie  est  la  mort  ;  si ,  dis-je ,  ils  s'é- 
taient bornés  à  des  raisonnemens  de  cette  force  ,  ils  n'au- 
raient été  que  des  philosophes  ;  mais  ils  ont  été  ou  beau- 
coup plus  ou  beaucoup  moins  que  cela.  Ils  n'ont  point  dis- 
cuté ,  point  argumenté  ;  ils  ont  affirmé.  «Ce  que  nous  avons 
»   ouï ,  ce  que  nous  avons  vu  de  nos  propres  yeux  ,  ce  que 
»   nous  avons  contemplé  et  ce  que  nos  propres  mains  ont 
»   louché  de  la  Parole  de  vie  (car  la  vie  a  élé  manifestée,  et 
»   nous  l'avons  vue  etaussi  nous  le  témoignons,  et  nous  vous 
»   annonçons  la  vie  éternelle,  qui  était  avec  le  Père  et  qui 
»   nous  a  été  manifestée),  cela,  dis-je,  que  nous  avons  vu 
i>  et  oui ,  nous  vous  l'annonçons  ,  afin  cpie  vous  ayez  coin- 
»   munion  avec  nous,  et  que  notre  communion   soit  avec 
»   Dieu  IcPèreetavec  son  Fils  Jésus-Christ(i  Jean  i,  i-3.).» 
Tel  est  le  langage  qu'ils  ont  tenu.  Il  n'est  peut-être  pas 
bien  correct ,  il  est  encore  moins  philosophique  ;  l'école  de 
Platon  ne  l'aurait  certainement  pas  avoué,  et  je  ne  conçois 
pas  que  l'on   ait  pu  s'y  méprendre.  Ce  langage  appartient 
nécessairement  ,  non  à  un  raisonneur  égaré  par  sou  propre 
système,  mais  à  un  témoin  fermement  persuade  de  la  vérité 
de  ce  qu'il  avance  ,  ou  à  quelque  dupe  séduite  par  un  im- 
posteur. Les  déistes  ne  voient  en  Jésus-Christ  qu'un  doc- 
teur: nous  y  voyons,  nous,  le  principal  objet  de  la  doctrine, 


LE  SEMEUR. 


ii^ 


le  lien  néccssaiie  entre  Dieu  et  l'homme;  l'auteur,  l'exécu- 
teur (l'un  plan  d'où  dépciul  le  bonheur  de  toutes  les  créa- 
turcs  sensibles  ;  plan  ininicnfc  ,  conçu  par  la  sa[;essc  diviuc 
et  voulu  par  l'amoui'  divin.  Nous  voyons  on  lui  le  gage  cer- 
tain de  cette  vie  éternelle,  dont  nous  u'auj'ious  sans  lui 
qu'une  espérance  vague  et  accompagnée  de  doutes  cruelsj 
le  moyen  unique,  mais  sûr,  qu'ont  les  soi-disant  justes  pour 
se  reconnaîtie  pécheurs,  et  les  pécheurs  pour  obtenir  mi- 
séricorde; le  sacrificateur  et  la  victime  pai-  qui  nous  avons 
été  récoiiciiiésavec  Dieu.  Voilà  ce  que  Jésus-Christ  lui-même 
a  enseigné  touchant  sa  propre  personne;  voilà  ce  yui  con- 
stitue ESSENTIELLEMENT  LA  RELIGION  CHRETIENNE;  On  ne  peut 

rien  en  retrancher  sans  la  renverser  entièrement.  Si  l'on 
parvient  à  prouver  que  Jésus-Christ  ne  fut  que  le  plus  par- 
fait d'eiitrc  les  sagi's,  on  aura  prouvé  qu'il  fut  le  plus  sacri- 
lège des  imposteurs.  Quiconque  lie  voit  en  Jesus-Christ 
qu'un  homme  l'accuse  d'avoir  menti,  et  quiconque  dit 
qu'il  a  menti  dit  nécessairement,  avec  les  Juifs,  qu'il  a  blas- 
phémé. 

Convenons-en,  l'histoire  de  l'Evangile  présente  des  dif- 
ficultés insurmontables,  lorsqu'on  n'y  veut  rien  voir  que 
d'humain.  Tous  les  systèmes  imaginés  à  ce  sujet  ont  été 
également  malheureux.  Dupuis,  entre  autres,  imagina  que 
l'Evangile  devait  être  considéré  comme  un  cours  d'astro- 
nomie, que  Jé5us-(>hrist  était  le  soleil  et  les  Apôtres  les 
signes  du  zodiaque  ;  car  il  y  a  douze  signes  et  il  y  avait  douze 
apôtres ,  ce  qui  établit  une  parfaite  identité.  Jésus  Christ  est 
d'ailleurs  représenté  dans  tout  le  Nouveau  -  Testament 
comme  un  agneau  immolé ,  et  le  temps  où  l'Eglise  célèbre 
sa  mort  est  à  peu  pi  es  le  môme  que  celui  où  les  Jui!s  célè- 
brent leur  Pàque  ,  solennité  qui  arrive  aux  environs  de 
l'équinoxe  du  printemps,  loisque  le  soleil  entrant  dans  le 
signe  du  bélier,  ce  signe  devient  invisible  et  meurt  en  quel- 
que sorte  pour  nous.  Or,  qui  ne  voit  déjà,  s'il  ne  ferme  vo- 
lontairement les  yeux  ,  que  Jésus-Christ,  qui  est  le  soleil, 
prend  ici  le  rôle  du  bélier,  qui  cesse  d'être  un  des  apôtres  ? 
Ou  a  très-bien  expliqué  cette  ingénieuse  et  consolante  doc- 
trine à  l'aide  d'un  beau  zodiaque  gravé  tout  exprès  ,  et  cela 
s'est  appelé,  dans  le  temps,  une  démonstration. 

De  nos  jours,  on  propose  une  hvpothèse  nouvelle  et 
non  moins  étrange.  Les  Apôtres  ne  sont  plus  des  personna- 
ges allégoriques,  comme  l'a  voulu  Dupuis,  ni  des  idiots, 
comme  l'a  prétendu  Voltaire  ;  mais  ce  sont  de  grands  poli- 
tiques et  de  profonds  philosophes.  Matthieu  le  péager,  Pierre 
le  pêcheur,  Thomas  le  maçon  ,  ayant  mûrement  réfléchi  sur 
le  mauvais  succès  d'Antiochns  l'ascalonite,  qui  n'avait  été 
qu'un  sage,  et  de  Simon  le  magicien  qui  n'était  qu'un  esca- 
moteur, reconnurent  qu'il  fallait  absolument  réunir  ces 
deux  genres  de  mérite,  qu'il  était  inutile  de  tromper  les 
hommes  sans  les  instruire,  et  qu'on  ne  réussirait  à  les  in- 
struire qu'en  les  trompant.  Pénétrés  de  cette  idée ,  et 
comme  les  ritlies  bibliothèques  ne  manquaient  pas  dans  les 
villages  situés  autour  du  lac  de  Thibériade  ,  «  ils  mirent  à 
^  contribution  tout  ce  que  la  philosophie  des  Pythagori- 
»  ciens,  des  Platoniciens  et  des  Stoïciens  contenait  de  plus 
»  sain,  de  plus  pur,  de  plus  religieux  (i).  »  Ce  fut  là  le 
lot  qu'ils  assignèrent  aux  honnêtes  gens  ;  les  miracles  furent 
réservés  pour  la  populace.  Leur  chef  avait  été  puni  du 
dernier  supplice;  ils  imaginèrent  d'en  faire  un  Dieu  ,  ce  qui 
était  tout  simple  et  ne  pouvait  que  donner  une  plus 
grande  autorité  à  leur  doctrine.  Ce  complot  bien  conçu  et 
bien  arrêté,  convaincus  d'ailleurs  que  leur  jargon  syro- 
phénicien  serait  entendu  depuis  l'Euphrate  jusqu'au  Tibre, 
ou  plutôt  depuis  le  Tage  jusqu'à  l'Indus,  ils  partirent  avec 
l'intention  de  réformer  l'univers,  n'avaiit  d'autre  arrière- 
pensée  ,  d'autre  but  final,  pour  ce  qui  concernait  leur  pro- 
pre intérêt ,  que  celui  de  se  faire  lapider,  ou  crucifier,  ou 
pendre.  Ils  prêchèrent  dans  toutes  les  contrées  de  l'Asie, 
qui  étaient  connues  à  cette  époque ,  et  môme  dans  celles 
où  les  Romains  n'avaient  jamais  pénétré.  Ils  étendirent 
leurs  conquêtes  spirituelles  dans  les  Indes  ,  en  Afrique  ,  par 
toute  la  Grèce ,  par  toute  la  Tlirace ,  par  toute  la  Macé- 
doine ,  à  Rome  et  en  Espagne. 

Mais  est-il  bien  possible  que   les  Apôtres  aient  été  des 
'ourbes  qui,  sachant  bien  eux-mêmes  ce  qu'il  fallait  penser 

(i)  Ooo.Tons,  Essai  historique  sur  Platon. 


de  leur  maître,  aient  voulu  nous  le  donner  comme  l'ob- 
jet de  nos  adorations  et  l'unique  fondement  de  nos  espé- 
rances? Est-il  possible  qu'ils  aient  prêché  la  morale  la  plus 
saine,  la  plus  pure,  la  plus  religieuse,  et  qu'ils  se  soient 
tous  accordés  à  soutenir  le  plus  sacrilège  et  le  plus  impu- 
dent des  mensonges?  S'explique-t  on  bien  cette  ferme  espé- 
rance qu'ils  avaient  d'une  autre  vie,  et  qu'ils  ne  fondaient 
que  sur  les  promesses  du  chef  crucifié  ,  '  offert  à  nos  hom- 
mages comme  un  Dieu ,  mais  que  leur  propre  conscience 
plaçait  au  rang  des  imposteurs?  Peut-on  concilier  leur  zèle 
à  convertir  tous  les  peuples  du  moude  et  l'atroce  calomnie 
dont  ils  chargeaient  leur  propre  nation;  la  grandeur  de 
leur  projet  et  la  bassesse  de  leur  origine;  la  simplicité,  la 
touchante  candeur  de  leur  style  ,  et  l'horrible  duplicité  de 
leur  caractère;  la  nullité  de  leurs  moyens  et  la  rapidité  in- 
croyable de  leurs  succès? 

Il  serait  inutile  d'insisler  plus  long-temps  sur  celte  ma- 
tière; mais  arrêtons  nous  un  instant  à  considérer  la  pro- 
digieuse influence  que  notre  volonté  exerce  sur  notre 
jugement,  dans  le  temps  même  où  notre  conscience  paraît 
nous  rendre  témoignage  que  nous  cherchons  smcèrement 
la  vérité. 

Platon  fit  un  voyage  en  Egypte  pour  étudier  les  sciences 
secrètes  que  possédaient  les  Egyptiens.  La  cosmogonie 
était  à  cette  époque  une  des  sciences  dont  les  philosophes 
s'occupaient  le  plus.  Platon  ne  pouvait  manquer  de  voir 
des  Juifs  dans  un  pavs  où  il  y  en  avait  en  grand  nombre, 
et  où  ils  étaient  connus  comme  tels.  Les  Juifs  étaient  en 
possession  d'une  cosmogonie  qu'on  peut  regarder  comme 
la  meilleure  ou  plutôt  comme  la  seule  bonne  qui  nous  ait  été 
transmise  par  l'antiquité  (i).  On  a  remarqué  dans  les  écrits 
de  Platon  ,  particulièrement  dans  cens  où  il  traite  de  la 
cosmogonie  ,  des  idées  majeures  ,  des  tours  de  phrases  sin- 
guliers, qui  ont  paru  emprunté»  de  Moïse.  Les  Pères  de 
l'Eglise  n'ont  pas  été  les  seuls  à  porter  ce  jugement.  Numé- 
iiius,  philosophe  pythagoricien,  fit  voir  à  ses  contemporains, 
pir  l'examen  critique  des  écrits  de  Platon,  dont  quelques- 
uns  ont  péri  depuis  cette  époque,  que  la  cosmogonie  de 
Moïse  se  retrouve  presque  tout  entière  dans  celle  du  philo- 
sophe, qu'il  appelle  par  cette  raison  le  Moïse  atticisant. 
Ricu  de  tout  cela  ne  diminue  la  certitude  où  sont  quelques 
docteurs  platoniciens ,  que  Platon  n'a  connu  ni  les  Hébreux 
ni  leurs  livres ,  et  la  raison  décisive ,  la  raison  péremptoire 
sur  laquelle  est  fondée  cette  certitude,  c'est  qu'il  ne  les  a 
jamais  cités. 

Au  contraire,  douze  pauvres  ouvriers ,  nés  dans  le  pays  le 
plus  antiphilosophique  de  la  terre,  prétendent  avoir  reçu  de 
Dieu  une  mission,  par  laquelle  ils  sont  chargés  de  tV>nner  aux 
hommes  la  bonne  nouvelle  du  pardon  de  len''s  pdchés,  de 
leur  délivrance  des  liens  de  la  mort,  de  leur  •'^utiira  et  pro- 
chaine admission  dans  les  demeures  célestes.  Ilss'e::priment 
toujours  d'une  manière  conforme  au  minktèi"".  qu'ils  exer- 
cent. Leur  langage  n'a  rien  qui  sente  l'école.  Ils  ne  démon- 
trent jamais  comme  docteurs  ;  ils  affirment  comm";  témoins, 
et  meurent  tous  dans  les  derniers  supplices,  poi'.r  confirmer 
la  vérité  de  leur  témoignage.  Les  plus  grands  ennemis  du 
nom  chrétien  n'avaient  vu  en  eux  que  des  insensés  ou  des 
enthousiastes.  Aujourd'hui  l'on  cri  A'eutfe:.  "  des  philosophes 
platoniciens  ! 

Peut-on  pousser  plus  loin  la  prévenî'ca  etl-  prérjugé?  Le 
même  esprit  qui  ne  voit  dans  les  Apjtreî  qu 2  de;  copistes 
de  Platon  s'obstine  à  ne  rien  voir  dans  !a  révi'at''>n  au'ori 
ne  trouve  ou  chez  ce  philosopha  ou  diîz  d'autres  :  de  là 
les  plus  étranges  rapprochemens  et  l'abu"  Je  plus  incon- 
cevable de  l'érudition  et  de  la  critique.  Ainsi  ,  l'on  prétend 
trouver  dans  saint  Jean  la  même  doctrine  que  dans  Mé::an- 
dre  ,  parce  que  Ménandre  a  dit  :  y'fcfr?  pHccnc^emenl  est 
noire  Dieu.  On  cite  Réraclite  qui  dit  demèRie  :  Les  mœurs 
de  chaque  liomme  sont  son  Dieu  ;  eî,  Marc-Aurèle  ,  qui  af- 
firme que  le  démon  que  Jupiter  iicus  r,  donré  est  notre  bon 
sens,  notre  propre  raison,  a  Ces  passage;,  dit  l'auteur  de 
»  l'Essai  historique  sur  Platon,  prouvect-ils  clairement  que 
»  saint  Jean  n'a  fuit  que  parler  lelangage  des  philosophes  , 

(i)  Voyez  une  dissertation  publiée  sur  •'«  su-9t  par  IJ.  Enconlre ,  sou» 
le  lilre  de  Dissertation  sw  le  frai  système  du  monde,  compara  au  r^ck 
que  Molle  Jait  de  ta  création. 


214 


LE  SEMEUR. 


\ 


«  oui  ou  non  (i)?  »  Nous  demanderons  à  notre  tour  si,  après 
avoir  lu ,  non  une  phrase  obscure  ou  détachée,  mais  l'Evan- 
gile entier  de  saint  Jean,  suivi  des  trois  Epitres  du  même 
auteur  ,  on  peut  croire  sérieusement  que  ce  grand  Apôtre 
ne  connaît  d'autre  Christ  que  la  raison  humanie,  lui  qui 
répète  sans  cesse  que  «  le  sang  de  Jésus-Christ  nous  purifie 
»  de  toïtpéchéj  »  que  «  si  nous  avons  péché,  nous  avons 
»  un  avocat  auprès  du  Père  ,  savoir  Jésus-Christ  le  juste  ;  » 
que  «  c'est  lui  qui  est  la  victime  de  propitialion  pour  nos 
«  péchés,  et  non  seulement  pour  les  nôtres,  mais  aussi  pour 
»  ceux  de  tout  le  monde  ;  »  que  «  tout  ef.prit  qui  confesse 
«  que  Jésus-Christ  est  venu  en  chair  est  de  Dieu ,  et  que 
«  tout  esprit  qui  ne  confesse  point  que  Jésus-Christ  est  venu 
»  en  chair  n'est  point  de  Dieu.  »    (Jean  iv,  a,^  3.)  (i). 

Et  vodà  ce  qui  distingue  essentiellement  l'Evangile  de 
toute  conception  humaine.  Le  DJyslère  de  Piété  appartient 
exclusivement  à  la  sagesse  divine  et  à  l'amour  infini  de  Dieu 
pour  la  postérité  d'Adam  ;  et  bien  loin  qu'il  y  ait  quel- 
que analogie  entre  la  doctrine  des  sages  du  siècle  et  celle 
d'un  «  Dieu  manifesté  en  chair,  »  nous  voyons  au  contraire 
que  «  la  doctrine  de  la  croix  est  folie  pour  le  Grec,  »  (i.  Co- 
rinth.  i.  )et  que,  lorsque  saint  Paul  annonça  Jésus-Christ 
au  milieu  de  l'aréopage  ,  les  philosophes  se  moquèrent 
de  lui.  En  efr'et,  le  véritable  Evangile  répugne  à  notre 
orgueilleuse  raison.  La  sagesse  éternelle  qui  connaît  à  fond 
le  cœur  del'homme  a  déclaré,  par  l'organe  du  même  Apôtre, 
que  «  l'homme  animal  ne  comprend  pas  les  choses  qui  sont 
de  l'Esprit  de  Dieu  ,  et  qu'elles  lui  sont  une  folie.  »  Voilà  , 
sans  doute  ,  pourquoi  les  philosophes  ont  fait  tant  d'efforts 
pour  réduire  le  Christianisme  à  n'être  qu'  un  système  de  philo- 
sophie ou  de  morale.  Efforts  inutiles,  la  doctrine  chrétienne 
demeure  inébranlabJe  ,  et  l'humble  disciple  de  l'Evangile 
trouve  même  dans  cette  succession  de  systèmes  erronés  uae 
nouvelle  preuve  que  sa  foi  repose  sur  l'éternelle  vérité. 


LITTERATURE. 

Revue  Encyclopédique,  recueil  mensuel;  au  bureau,  rue 
des  Saints-Pères,  n.  u6.  Prix  pour  l'année  :  46  francs. 

Ce  recueil ,  qui  s'est  acquis  une  réputation  méritée  par 
les  services  qu'il  a  rendus  à  la  science  et  à  la  littérature, 
passa ,  il  y  a  peu  de  mois  ,  de  la  direction  de  son  fondateur, 
M.  Jullic'u,  sous  celle  d'un  adepte  du  Saint-Simonisme , 
schismatique,  il  est  vrai,  mais  demeuré  fidèle  aux  doctr;ues 
fondamentales  de  l'école.  Qu'on  nous  permette  une  obser- 
vation à  ce  sujet.  Il  y  a  derrière  ces  cessions  de  journaux  , 
assez  fré'iueutes  de  nos  jours  ,  un  fait  morjl  d'une  grande 
importance:  elles  nous  montrent  clairement  que  les  diverses 
écoles  qui  partagent  la  société  savante,  philosophe  ou  let- 
trée ùe  notre  époque,  n'out  pas  foi  à  leurs  doctrines,  qu'elles 
fondent  et  exploitent  un  journal,  à  peu  près  comme  une 
œuvre  de  pure  industrie,  et  qu'il  leur  paraît  assez  indiffé- 
rent pour  les  intérêts  du  public  que  ce  soient  elles  ou  des 
écoles  opposées  qui  profitent  d' une-réputation  établie  et  de 
leur  clientelle;  aussi  les  voit-on  abandonner  leur  poste  au 
plus  offrant,  et  renoncer  pour  quelque  argent  à  la  direction 
intellectuelle,  politique  ou  morale  qu'elles  se  croyaient  ap- 
pelées à  donner  aux  esprits.  Certes,  il  y  aurait  là  matière  à 
un  grave  reproche,  si  nous  ne  savions  que  hors  du  chris- 
tianisme nul  ne  possède  aujourd'hui  et  ne  peut  posséder  en 
aucun  temps ,  de  conviction  profonde  et  surtout  durable. 
N'avons-nous  pas  vu  l'Acele  qui  ,  sous  la  restauration,  s'é- 
tait acquis  le  plus  d'ascendant  sur  l'âme  et  sur  l'intelligence 
4e  la  jeune  génération,  par  l'élévation  et  la  générosité  de 
•es  doctrines,  non  moins  que  par  les  beau»  talens  littéraires 

(i)  Les  personniis  qui  reconnaissent  saint  Jean  dans  ces  passages  pré- 
terulint  que  cet  apùlre  a  désigné  sou>  les  noms  de  Parole  ou  de  Christ  la 
raison. 

(2)  Je  conçois  qu'après  avoir  comparé  la  doctrine  de  saint  Jean  à  celle 
des  pliilosophes,  ci rlaines  personnes  donnent  la  préférence  à  celle  der- 
|ll%i-e  ;  mais  qu'on  regarde  ces  deux  doctrines  comme  n'en  faisant  qu'une  , 
eela  ne  s'explique  qu'en  supposant  qu'on  n'a  pas  lu  saint  Jean.  ' 


de  plusieurs  de  ses  membres,  -se  disperser  à  la  vue  des 
places,  aller  se  perdre  dans  les  partis  qui  se  partagent  le 
monde  politique  et  abandonner  le  journal  qui  était  l'organe 
de  son  spiritualisme  et  de  ses  sentimens  libéraux  aux  écri- 
vains d'une  école  qui  a  trouvé  le  secret  d'être  à-la-fois  ma- 
térialiste et  théocratique.  Il  était  donc  réservé  aux  Saint- 
Simoniens  de  nous  montrer,  d'abord  le  peu  de  profondeur 
et  de  puissance  des  convictions  philosophiques  qui  don- 
nèrent naissance  au  Globe,  et  plus  tard  la  complète  insou- 
ciance des  hommes  de  lettres,  des  savans  et  surtout  des 
pnblicistes  qui  publiaient  dans  la  Revue  Encyclopédique 
des  doctrines  conçues  et  formulées ,  il  est  vrai ,  en-dehors 
de  toute  idée  religieuse,  mais  toujours  du  moins  au  point 
de  vue  de  cette  liberté  que  repoussent  les  disciples  deSaint- 
Simoii. 

Maintenant,  devons  nous  nous  attendre  à  ce  que  la  nou- 
velle mission  des  journaux  dont  nous  pnilons  durera  beau- 
coup plus  que  leurs  rôles  précédens?  i>Jous  prédisons  hardi- 
ment que  non.  Ce  n'est  pas  que  nous  les  regardions  comme 
livrables,  dès  aujourd'hui,  à  qui  les  voudrait  acheter  au 
profit  d'une  doctrine  nouvelle;  à  défaut  de  conviction  et  de 
foi  positive  ,  ceux  qui  les  possèdent  puisent  dans  le  besoin 
d'échapper  au  désordre  social,  ou  plutôt  à  se?  fruits,  une 
certaine  énergie  de  critique  et  quelques  idées  générales  qui  , 
élevant  en  eux  à  leui'  plus  haute  puissance  les  mobiles 
de  l'orgueil  etdu  sensualisme,  peuvent  les  garantir  pour  un 
temps  des  séductions  qui  en  font  succomber  tant  d'autres. 
Mais  cette  énergie  aura  son  terme,  et  déjà  il  est  facile  de 
remarquer  sou  affaiblissement  dans  les  paroles  des  rédac- 
teurs actuels  de  la /Jei'z/e  Encyclopédique.  Leurs  doctrines 
se  ressentent  du  mouvement  rétrograde  qu'ils  ont  Fait,  en 
refusant  de  suivre  leur  ancien  chef  jusqu'aux  extrêmes 
limites  du  matérialisme.  La  confiance  dans  l'avenir  saint- 
simonien  a  déjà  baissé  chez  les  schismatiques  ;  ils  reculent 
cet  avenir  dans  un  lointain  dont  ils  n'osent  mesurer  la  dis- 
tance,  et  toute  leur  hardiesse  se  retire  dans  la  critique  du 
présent.  Leur  slyle  se  ressent  de  cette  métamorphose  ;  il 
parle  plus  aux  sentimens  individuels  et  se  fait  mieux  com- 
prendre. Encore  quelques  mois^  et  les  hommes  qui  avaient 
naguère  la  velléité  de  régler  les  destinées  prochaines  de 
l'huroauité  abdiqueront  tout  autre  titre  que  celui  d'écono- 
mistes ,  resserreront  leurs  prétentions  de  réform;; leurs  dans 
le  cercle  des  questions  industrielles  et  politiques ,  et  ue  con- 
serveront de  leur  excursion  aventureuse  dans  l'avenir, 
que  la  vue  générale  qui  les  appela  la  première  dans  ce  pays 
inconnu;  nous  voulons  dire  cette  vue  de  tous  les  esprits 
observateurs  de  notre  temps,  qui  leur  montre,  au  milieu 
du  cahos  actuel  ,  l'auroie  d'une  grande  légénéiation  et 
d'une  nouvelle  ère  sociale. Qui  opérera  cette  réorganisation 
annoncée  par  un  patriarche,  il  v  a  près  de  quarante  siècles, 
(Genèse  ,SLix.  10.),  si  richement  décrite  dans  les  prophètes 
de  l'Ancien  et  du  Nouveau-Testament,  et  que  la  philoso- 
phie commence  seulement  à  pressentir  et  voudrait  s'at- 
tribuer? Sera-ce  la  loi  morale?  sera-ce  une  nouvelle  loi 
politique?  sera-ce  enfin  une  nouvelle  théorie  sur  l'homme 
et  sur  l'univers?  Mais  quelle  puissance  ont  ces  choses  sur  la 
volonté?  comment  amèneraient-elles  le  cœur  de  son  égo'i'sme 
natif  à  l'amour  qui  est  le  seul  moyen  de  rétablir  l'ordre  et 
l'harmonie  dans  la  famille  humaine?  La  morale  ne  fait  que 
nous  montrer  le  mal  et  nous  indiquer  le  bien;  elle  ne 
change  rien  aux  inclinations  qui  décident  seules  notre 
choix;  une  constitution  politique  ne  sera  jamais  qu'un  cadre 
à  compartimens  que  briseront  tôt  ou  tard  les  passions  qu'on 
prétendra  contenir  par  ce  seul  moyen  ;  les  théories  philo- 
sophiques, enfin  ,  n'ont  jamais  que  la  valeur  d'une  opinion 
d'homme  ,  et  ne  servent  qu'à  exercer  les  esprits  aux  subti- 
lités de  la  dialectique ,  et  qu'à  distraire  l'ànie  de  sa  vie  mo- 
rale. Au  Dieu  des  Chrétiens  ,  à  Jésus-Christ  seul  appartient 
l'avenir  que  nous  annoncent  les  signes  du  leiups  présent, 
et  que  sa  Parole  annonçait,  depuis  tant  de  siècles,  à  l'hu- 
manité. Levez  les  yeux  ,  ô  vous  qui  dites  que  c'en  est  fait 
du  règne  de  Jésus-Christ;  ne  cherchez  plus  son  Eglise  dans 
le  désert  descathédiales  du  moyen-âge;  vou  y  trouveriez, 
à  peine,  au  nidieu  des  rares  adorateurs  de  la  Vierge, 
quelque  membre  égaré  du  véritable  troupeau.  Portez  vos 
regards  sur  les  institutions  chrétiennes  qui  fleurissent  indé- 
pendantes de  tout  pouvoir   temporel  et  sous  mille  dénp- 


LE  SEMEUn. 


215 


luiriations  ,  cil  Amérique,  eu  Aii>i;letci  ic  ,  eu  Allemagne, 
en  Suisse  ,  au  milieu  de  nous  ;  et  de  ces  institutions  ,  des- 
cendez aux  hommes  qui  les  lepiésentcnt ,  puisa  ceux  (jui 
les  entretiennent  ;  observez  le  mouvement,  la  vie  de  cette 
société  toute  nouvelle  pour  vous  ,  qui ,  depuis  dix  ans  ,  n'a 
cessé  de  j;i'aiulii'  dans  une  projjiession  croissante,  d'année  en 
année  ,  de  mois  en  mois ,  de  jour  en  jour  ,  et  dites ,  après 
cela  ,  s'il  vous  parait  encore  que  le  Christianisme  sOit  aussi 
mort  que  vous  ne  cessez  de  le  répéter. 

Ce  conseil  ,  nous  pouvons  le  donner  aux  rédacteurs  ac- 
tuels de  la  Rc'\'iic  Encyclopédique  •  car  il  est  évident  qu'ils 
se  méprennent  tout-à-1'ait  sur  la  doctrine  et  sur  l'état  actuel 
de  l'Eglise  chrétienne.  Ils  n'ont  pas  plus  étudié  la  première 
à  sa  source  qu'ils  n'ont  vu  la  seconde  où  elle  se  trouve. 
C'est  là  tout  ce  que  l'espace  nous  permet  de  leur  dire  au- 
jourd'hui ;  mais  nous  désirons  vivement  que  cet  averlisse- 
nicnt  les  conduise  à  une  étude  moins  superficielle  de  ces 
graves  matières;  car  il  n'en  est  pas  de  ceci  comme  d'une 
erreur  politique  ou  philosophique;  leur  bonheur  présent 
et  à  venir  dépend  tout  entier  de  ce^uc  le  Christianisme 
sera  pour  eux. 

Nous  avons  lu  avec  un  vif  intérêt  dans  le  dernier  cahier 
du  recueil  que  nous  annonçons  un  morceau  nititulé:  Mé- 
moires d'un  Saiiit-Simonien.  C'est  l'histoire  d'un  jeune 
homme  qui ,  après  avoir  passé  une  année  sous  le  charme 
des  illusions  de  l'école  dont  il  porte  encore  le  nom,  a  vuse 
dissiper  tout-à-coup  ce  rêve  d'ardente  imagination  ,  et  se 
trouve  maintenant  rendu  à  ses  aucieimes  habitudes  ,  avec 
quelques  souvenirs  et  cjuelques  vagues  espérances  de  plus. 
C'est  là  ce  qui  attend  tous  ceux  qui  ont  erré  dans  le  même 
chemin  ,  qui  se  sont  réfugiés  sous  la  même  tente.  Le  cœur 
se  serre  en  voyant  des  <âmes  de  feu  ,  comme  celle  de  ce  jeune 
homme  ;  (et  le  nombre  en  est  grand  aujourd'hui  ) ,  se  pren- 
dre à  de  semblables  illusions ,  et  les  regretter  et  en  espérer 
d'autres.  Quand  leur  imagination  épuisée  se  refusera  à  leur 
en  fournir,  quelle  sera  leur  ressource? 


lES  DISCIPLES  FIDELES  DE  L  EVANGILE  DANS  LES  SIECLES  DU 
MOVEN-AGE. 


Huitième  siècle. 


LE  VENEKABLE  BEDE. 


Les  annales  religieuses  du  septième  et  du  huitième  siècles 
nous  présentent  un  nom  cher  a  l'Eglise  de  Jésus-Christ.  Li! 
prêtre  anglais  Bède,  surnommé  le  f  éne'rable  ,  malgré  des 
Cireurs  et  des  superstitions  ,  apjsartenant  à  son  siècle  bien 
plus  encore  qu'à  lui-même,  peut  être  justement  regardé 
comme  un  vrai  disciple  du  Sauveur.  Sa  vie  fut  toute  consa- 
crée au  service  do  son  Dieu.  Il  partageait  sou  temps  entre  la 
prière,  l'étude  de  la  Sainte-Ecriture ,  rinstrutlion  de  ses 
disciples,  l'accomplissement  de  ses  devoirs  pastoraux  et  la 
composition  de  quelques  ouvrages  religieux  et  littéraires. 

Dans  sa  deriuéro  maladie  ,  il  conserva  toujours,  sous  le 
poids  des  maux, une  àuie  paisible  et  sereine. Une  bonne  par- 
tie de  ses  nuits  se  passait  dans  l'oraison  et  les  actions  de 
grâces.  La  prière  et  la  méditation  de  la  Sainte-Ecriture 
étaient  encore  la  j^remière  occupation  du  matin.  «  Dieu 
»  châtie  tout  enfant  qu'il  avoue  »  ,  disait  il  constamment 
avec  l'Apôtre.  Sentant  approcher  sa  fin,  le  disciple  du 
Seigneur  dit  à  ceux  qui  entouraient  son  lit  de  mort  :  «  Si 
»  telle  est  la  volonté  de  mon  Créateur  ,  je  me  dépouillerai 
»  de  !a  chair  pour  aller  vers  Celui  qui  ,  lorsque  je  n'étais 
»  pas  encore  ,  me  forma  de  rien.  Mon  àuie  désire  de  voir 
»  Christ,  mon  roi,  dans  sa  beauté.  »  11  chanta  :  «Gloireau 
»  Père,  au  Fils  et  au  Saint-Esprit!  »  puis  il  rendit  paisible- 
luent  le  dernier  soupir. 

Les  lignes  suisantes  trahissent  un  lecteur  assidu  des  récits 
d'.\ugustin  :  «  La  foi  qui  opère  par  la  charité  est  un  don 
1'  de  Dieu  j  pour  croiro,  pour  aimer,  pour  faire  le  bien  que 
»  nous  connaissons,  il  faut  (jne  nous  le  recevions  d'une  ma- 
»  nière  toute  gratuite  et  sans  aucun  mérite  précédent  de 
»  notre  part.  La  loi  qui  a  été  donnée  par  Moïse  marque 
»  bien  ce  qu'il  faut  faire  &t  ce  qu'il  faut  éviter;  mais  ce 
»  n'est  que  par  la  grâce  de  Jésus-Christ  qu'on  accomplit  ce 
»  qu'elle  demande.   La  loi  pouvait  bien  montrer  ce  qu'il 


1)  fallait  faire  pour  être  juste;  mais  c'est  la  grâce  de  Jésus- 
»  Christ,  répandue  par  l'Esprit  de  charité  dans  le  cœur  des 
»   fidèles,  qui  fait  accomplir  ce  que  la  loi  commande.  » 

Bède,  parlant  de  la  lutte  intérieure  contre  le  péché,  di- 
vise ,  sous  ce  rapport ,  les  hommes  en  quatre  classes.  «  Il  y 
»  en  a,  dit-il,  qui  ne  combattent  point  du  tout,  et  qui  sont 
»  entraînés  par  leurs  convoitises;  d'autres  qui  combattent, 
I)  mais  avec  désavantage  ,  parce  qu'ils  combattent  sans  foi 
»  et  par  leurs  seules  forces;  d'autres  ,  comme  saint  Paul  et 
»  tous  les  vrais  chrétiens  de  ce  monde  ,  qui  combattent  et 
»  sont  encore  sur  le  champ  de  bataille,  non  vaincus  ;  d'au- 
»  très,  enfin,  qui,  ayaat  vaincu  ^  sont  arrivés  au  lieu  du 
»  repos.  » 

Neuvième  siècle.  —  Claude  de  Turin. 

Claude  ,  évêque  de  Turin  ,  surnommé  le  premier  réfor- 
mateur, selon  l'ordre  des  temps,  était  Espagnol  de  nais- 
sance. Il  fonctionna  comme  chapelain  dans  sa  jeunesse  ,  à 
la  cour  de  Louis  le  Débonnaire,  fils  de  Charlemagne.  Ses 
connaissances  dans  les  Ecritures  et  ses  talens  oratoires  lui 
concilièrent  aisément  l'estime  et  l'affection  de  ce  prince  , 
qui,  frappé  de  l'ignorance  des  Italiens  et  voulant  donner 
au  Piémont,  soumis  à  son  empire,  un  homme  capable  d'y 
combattre  l'idolâtrie,  plaça  Claude  sur  le  siège  épiscopal 
de  Turin  (817).  Le  diocèse  du  nouvel  évoque  embrassait  les 
vallées  du  Piémont,  la  Provence  et  le  Dauphiué.  Claude 
réalisa  complètement  les  espérances  que  son  prince  avait 
conçues.  Devant  la  Parole,  cpi'il  annonçait  avec  puissance, 
l'erreur  et  la  superstition  s'enfuireut.  I\lais  le  fanatisme  et 
l'hypocrisie,  saisissant  l'arme  ordinaire  de  la  calomnie,  en- 
treprirent de  soulever  contre  lui  toutes  les  passions  humai- 
nes. L'évêque  de  Turin  ,  laissant  faire  ses  ennemis,  pour- 
suivit tranquillement  son  œuvre,  so«s  la  paternelle  sauve- 
garde du  Dieu  qu'il  servait. 

Claude  lisait  avec  plaisir  les  ouv  rages  d'Augustin.  Surtout, 
il  se  nourrissait  abondamment  de  la  Parole  de  vie.  Il  ensei- 
gnait que  l'Eglise  n'a  de  chef  que  Jésus-Christ,  que  l'homme 
ne  peut  rien  faire  sans  le  secours  de  la  grâce  ,  et  qu'il  est 
sauvé  par  la  foi  seule  au  sang  de  notre  bien-aimé  Ré- 
dempteur. 

Il  foudroyait  les  mérites  des  hommes,  et  remarquait  que 
si  Jésus-Christ  ne  tirait  aucune  gloire  de  ses  actions  ,  se  con- 
tentant du  plaisir  de  faire  la  volonté  de  son  Père  ,  à  plus 
forte  raison  les  hommes  ne  devaient  point  rapporter  à  eux- 
mêmes  ce  qu'ils  faisaient  de  bien.  Il  disait  nettement  qu'on 
était  sauvé  par  la  foi  seule.  Si  ce  n'est  pas  la  foi  ssule  qui 
sauve  les  Gentils,  elle  ne  nous  sauve  point  aussi;  car  per- 
sonne n  est  justifié  par  les  œuvres  de  la  loi.  Cependant  il  ne 
voulait  point  une  loi  destituée  de  bonne*  œuvres. 

Claude  rejetait  les  traditions  humaines,  la  prière  pour  les 
morts,  et  généialement  toutes  les  superstitions  de  son  âge; 
surtout  il  combattait  vaillamment  le  culte  des  imapes.  Mais 
avec  tous  les  prédicateurs  de  la  justice,  il  len.OiUra  dans 
l'exercice  de  son  ministère  de  nombreuses  et  fortes  oppo- 
sitions. «  Eu  tenant  ferme  pour  la  défense  de  la  vérité,  di- 
sait-il, je  suis  devenu  l'opprobre  de  mes  voisins;  roux  qui 
nous  voient  se  moquent  de  nous  et  nous  montrcntau  doigt. 
Mais  le  Père  des  miséricordes,  le  Diuu  de  toute  consolation, 
nous  a  consoli  s  dans  toutes  nos  afflictions,  afin  que  nous 
soyons  en  état  de  consoler  ceux  qu'abattent  l'épreuve  et  la 
douleur.  Nous  nous  reposons  sur  la  protection  de  Celui  qui 
nous  a  couverts  de  l'ai  mure  de  la  justice  et  de  la  foi  ,  bou- 
clier éprouvé  de  notre  salut.   » 

Les  ennemis  de  Claude  s'offensaient  surtout  de  l'ardeur 
avec  laquelle,  jaloux  de  la  gloire  de  son  Maître,  il  attaquait 
l'idolâtrie,  alors  en  vogue  dans  tout  l'Orient,  et  qui  com- 
mençait à  se  répandre  dans  l'Occident  ;  nous  voulons  dire  le 
culte  des  images.  Dungal,  moine  do  Saint-Denis,  lui  repro- 
chait (828)  de  condamner  ce  que  huit  siècles  avaient  pra- 
tiqué, comme  si  personne  avant  lui,  disait-il,  n'avait  eu  de 
zèle  pour  la  reli(;ion.  Il  le  blâmait  aussi  de  combattre  la  vé- 
nération des  reliques  et  les  voyagC;  entrepris  pour  obtenir 
des  guérisons miraculeuses ,  disant  avec  tant  d'autics,  que 
le  seul  chagrin  de  voir  l'argent  sortir  de  son  diocèse, 
engageait  Claude  à  crier  si  haut  contre  les  pèlerinages ,  et 
que  certainement  il  aurait  gardé  ie  silence  ,  si  les  miracles 
se  fussent  opérés  dans  ses  églises  :  reproche  qu'on  trouvera 


216 


LE  SEMEUR. 


bien  peu  juste ,  remarque  Basnage  ,  «  si  l'on  considère  que 
Claude  avait  le  corps  du  Sauit-Maxime,  auquel  il  aurait  pu 
faire  faire  des  miracles.  »  .     <^i      j 

L'abbé  Tliéodémir  ,  écrivain  opposé  a  Claude,  lui  fit 
entendre  dans  une  lettre,  que  ses  opinions  et  sa  conduite 
occasionnaient  partout  beaucoup  de  rumeur  et  de  scan- 
dale. La  justification  du  fidèle  évoque  présentait  les  con- 
sidérations suivantes  :  «  Tu  déclares  dans  ton  écrit ,  que  tu 
as  été  troublé  de  ce  que  ma  renommée  s'est  répandue ,  non 
seulement  dans  toute  l'Italie,  mais  encore  en  Espagne  et 
ailleurs  ,  comme  si  j'établissais  une  nouvelle  secte  ,  contre 
les  règles  de  l'ancienne  foi  catholique,  ce  qui  est  absolu- 
ment faux.  Je  n'établis  point  une  nouvelle  secte  ,  moi  qui 
ne  prêche  que  la  vérité  toute  pure  ;  mais  autant  ([u'il  a  été 
dans  mon  pouvoir,  j'ai  réprimé,  combattu,  détruit  les 
schismes ,  les  superstitions  et  les  hérésies  ,  ce  que  je  ne  ces- 
serai de  faire  ,  avec  l'aide  de  Dieu. 

Les  écrivains  romains,  Génébrard, Rorcnco  et  d'autres, 
nous  apprennent,  que  «les  vallées  du  Piémont  conservèrent 
les  opinions  de  Claude  pendant  les  neuvième  et  dixième 
siècles  ,  B  et  l'on  verra  bientôt  ces  mêmes  o/)/«/o/iJ-,  comme 
ilplait  a  ses  ennemis  de  les  appeler,  se  propager  dans  le  Mi- 
lanais et  les  contrées  voisines. 


AIVNO^CES. 

Cours  normal  des  instituteurs  primaires,  ou  Directions 
relatives  a  l'éducation  physique ,  morale  et  intellectuelle 
dans  les  Ecoles  primaires;  par  M.  DegÉrando,  membre 
de  l'Institut.  Paris,  i83i.  Chez  Jules  Renouard ,  rue  de 
Tournon  ,  n"  6  j  et  che^  F.  G.  Levrault ,  rue  de  la  Harpe , 
n'Bi.PrixrS  fr. 

La  commission  instituée  pour  surveiller  l'école  normale 
pour  les  instituteurs  primaires,  étiblie  à  P.tris ,  a  senti  le 
besoin  de  donner  à  ceux  qui  la  fréquentent  des  directions 
sur  l'éducation  physique,  intellectuelle  et  moialej  et  l'un 
de  ses  membres  ,  M.  le  baron  Degérando,  a  consenti  trois 
fois  à  faire  à  l'école  normale  un  cours  spécial  sur  ce  sujet. 
Sur  la  demande  qui  lui  en  a  été  faite  ,  il  vient  de  publier 
la  suite  des  entretiens  qui  ont  composé  ce  cours.  Nous 
n'avons  pas  été  étonnés  de  voir  combien  il  insiste  sur  la  néces- 
sité d'avoir  une  vocation  bien  décidée  et  toute  spéciale 
pour  embrasser  la  carrière  d'instituteur  ;  celui  qui  l'em- 
brasse par  calcul  commet  une  déplorable  mi-prise.  Avant 
de  se  déterminer  à  consacrer  sa  vie  aux  cafans  ,  il  faut  se 
demander  si  l'on  aime  les  enfans  et  si  l'on  a  les  qualités 
nécessaires  pour  leur  servir  de  guide.  Pour  bien  exprimer 
ce  qu'il  attend  du  maître,  M.  Degérando  lui  donnerait 
plus  volontiers  le  titre  d'éducateur  que  celui  d'instituteur, 
et  afin  d'expliquer  encore  mieux  quelle  haute  idée  il  se  fait 
de  sa  vocation,  il  a  soin  d'ajouter  :  «L'éducation  enst-igue  la 
vie.  »  Les  enfans  qui  fréquentent  les  écoles  primaires  ne 
trouvent  que  bien  rarement  l'éducation  domestique  sons  le 
toit  paternel  ;  souvent,  au  contraire,  ils  n'y  reçoivent  que  de 
fâcheuses  iiifliifuces  et  n'y  ont  sous  les  yeux  que  de  funestes 
exemples.  Il  faudrait  donc  que  les  heures  qu'ils  passent  à 
l'école  leur  fournissent ,  comme  le  dit  M.  Degérando  , 
«  leur  subsistance  morale  pour  la  journée  entière.  »  Pour 
qu'il  en  soit  ainsi ,  il  faut  que  le  maître  lui-même  «  con- 
»  sidère  la  vie  teriestj'c  comme  un  novociat  et  comme  mie 
»   épreuve.  » 

Plusieurs  des  chapitres  de  cet  intéressant  ouvrage,  ôii 
l'auteur  entre  dans  une  foule  de  détails,  qui  auraient  échappé 
à  quiconque  n'aurait  pas  ,  comme  lui  ,  consacré,  depuis  de 
longues  années,  un  intérêt  particulier  à  l'enfanc»,  sont  rela- 
tifs à  l'éducation  morale  et  à  l'éducation  religieuse.  Nous 
regrettons  de  devoir  dire  que  cette  partie  de  son  travail  ne 
nous  a  pas  satisfaits.  Nous  ne  croyons  pas  qu'il  soit  possible 
d'influer  sur  un  enfant  d'une  manière  salutaire  ,  si  l'on  ne 
se  fait  pas  de  lui  l'idée  que  nous  en  donne  la  Bible.  M.  De- 
gérando définit  l'homme  «  nu  être  essentiellement  religieux 
(  page  264-  )  »  Il  résulte  de  là  qu'il  pense  qu'il  porte  eu  lui 
le  germe  de  tout  ce  qui  est  bon,  et  qu'il  ne  s'agit  que  de 
développer  ce  germe.  Aussi  est-ce  à  son  jugement  qu'il  en 
appel  le  pour  produire  et  liâler  ses  progrès  moraus:  «Le  juge- 
»  meut,  dit-il ,  met  l'esprit  humain  en  possession  de  la  plus 


»  précieuse  des  conquêtes  :  la  vertu.  (  page  io8)  «Tout 
en  confiant  à  l'instituteur  l'éducation  morale,  en  lui  recom- 
mandant môme  d'y  donner  tous  ses  soins,  il  lui  prescrit  de 
ne  pas  s'immiscer  dans  l^enseignemeut  dogmatique,  et  il 
pense  même  «  qu'il  faut  éviter  de  prcscnltr  de  trop  bonne 
»  heure  aux  enfans  des  idées  dogmatiques  qu'ils  ne  sont 
»  pas  capables  de  concevoir,  (page  363).  »  Les  Chrétiens  , 
ayant  un  autre  point  de  di'part,  airiventàun  résultat  diffé- 
rent. Sai  haut  que  «  l'imagination  du  cœur  des  lumimes  est 
»  mauvaise  dès  leur  jeunesse  (Genèse  viii ,  ai),  a  ils 
n'entreprennent  pas  de  tirer  de  l'eau  douce  d'une  source 
amore;  mais  ils  comprennent  que  1 1  source  elle-même  a 
besoin  d'être  renouvelée.  C'est  lorsque  le  cœur  accueille 
les  vérités  de  la  Bible  ,  (la  Parole  de  Dieu  le  déclare  ,  et 
l'expérience  le  confirme,)  que  ce  changement,  s'opère  ;  eu 
cons-quence,  ils  s'appliquent  à  leur  fair&  connaître  aussi 
tôt  que  possible  ces  vérités,  et  on  est.étonné  de  voir  com- 
ment les  plus  impoLtantes  d'entre  elles,  celles  qui  servent 
de  base  au  Christianisme  ,  sont  accessibles  aux  plus  jeunes 
enfans,  et  peuvent  préparer  ,  et  souvent  opérer.de  bonne 
heure  eu  eux  ce  renouvellement  do  la  volonté,  ce  chan- 
gement total  du  cœur,  sans  lequel  il  n'est  pas  de  vie  morale. 
Ces  remarques  étaient  nécessaires  ;  tout  en  les  faisant, 
nous  nous  empressons  de  rendre  justice  au  snin  (jue  prend 
M.  Degérando  d'analyser, en  quelque  sorte,  les  lacultés  de 
l'enfant,  et  de  montrer  de  quelle  minière  il  est  possible 
d'influer  sur  elles  par  divers  moyens  accessoires.  Une  ob- 
servation intéressante  ,  dont  nous  avons  été  frappés  dans 
son  livre  ,  c'est  celle  relative  à  l'effet  avantageux  de  la 
prière  qui  ,  à  l'ouverture  de  la  classe,  sert  à  recueillir,  à 
calmer  les  esprits  agités  par  les  jeux  de  la  récréation.  Il  se- 
rait à  peu  près  impossible  d'obtenir,  par  un  autre  moyen  , 
en  aussi  peu  de  temps ,  les  dispositions  tranquilles  que  l'é- 
tude exige.  Sans  doute,  ce  n'est  là  que  l'un  des  nombreux 
effets  de  la  piière,  et  l'on  pourra  trouver  qu'il  est  l'un  des 
moins  impoitans;  mais  nous  n'hésitons  pas  à  y  reconnaître 
un  fait  psychologique ,  duquel  il  est  permis  de  tirer  des 
inductions  morales  que  d'autres  expériences  confirment. 

Cardiphonia,  ou  Correspondance  dei.  Newton.  Traduit 
de  l'anglais.  2  vol.  iu-i2.  Chez  Risler,  rue  de  l'Oratoire, 
n.  6.  Prix  :  5  fr. 

Nous  recommandons  à  nos  lecteurs  ces  deux  volumes  ; 
les  lettres  qu'ils  renferment  ont  tout  le  charme  d'une  cor- 
respondance particulière  ,  et  l'on  y  trouve  cependant  une 
maturité  de  pensée  et  une  profondeur  de  vues  que  l'on 
cherche  rarement  sous  la  forme  épistolaire.  L'auteur  est 
chrétien  j  il  épanche  sou  âme  dans  ces  lettres  ,  et  il  est  peu 
de  sujets  d'expérience  chrétienne  qui  n'v  soient  traités, 
quelquefois  en  passant ,  d'autres  fois  avec  toute  l'étendue 
que  leur  importance  exige.  On  ne  peut  assez  admirer  la 
simplicité  avec  laquelle  Newton  exprime  tout  ce  qu'il  sentj 
on  voit  qu'il  ne  retient  pas  la  moitié  de  sa  pensée  au  fond  de 
son  cœui',  mais  qu'il  se  donne  tout  entier  tel  qu'il  est ,  et 
qu'il  prend  ses  lecteurs  pour  ses  intimes  confideiis.  Ca  mé- 
rite n'est  pas  le  moiudre  de  ce  livre.  On  entend  souvent 
dire,  et  avec  raison,  que  les  Chrétiens  ne  se  font  pas  assez 
connaître,  que  les  hommes  du  mojide  ne  voient  d'eux  que 
la  surface  et  que  les  motifs  intérieurs  qui  les  font  agir  leur 
demeurent  cachés.  En  voilà  un  du  moins  qui  soulève  le 
voile  qui  recouvre  son  cœur  ;  il  ne  cache  pas  même  ses  fai- 
blesses, mais  en  même  temps  qu'il  les  avoue,  il  montre  à 
quelle  source  il  puise  la  force  qui  lui  permet  de  se  vaincre 
lui-même.  Ces  révélations  sur  la  vie  morale  valent  mieux 
que  les  tristes  confessions  de  quelques  coryphées  de  la  phi* 
losophic  moderne  ,  qui  n'ont  su  mettre  à  nu  que  leurs  souil- 
lures et  celles  de  leurs  contemporains,  sans  savoir  offrir, 
comme  Newton  ,  un  remède  à  la  corruption  du  cœur,  sans 
même  déplorer  cette  corruption,  maison  en  tirant,  au 
contriiire,  vanité,  à  la  face  d'un  monde  que,  pendant  un 
demi -siècle,  ils  n'ont  que  trop  su  façonner  à  leurs  doctri- 
nes impies  et  à  la  dissolution  de  leurs  mœurs. 

Erratum.  Dans  notre  dernier  numéro,  p.  208,  première 
colonne,  ligne  53,  au  lieu  de  tester,  lisez  ester. 

Le  Gérant,   DEHAULT. 

impriaiens  de  Selligue  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.  i4- 


TOME  1".  --  ]\    28. 


l/i  MARS  i83'2. 


JOURNAL  RELIGIEUX 


Poliiiqîie,   P!iîlosoplii€[ac   et    Lîllëraire 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  momie. 
AJauh.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal ,  me  Martel .  n"  ii.et  clie?.  tous  les  Libraires  et  Direct.urs  de  posle. — Prix:i5  fr.  pour  l'année 
8  fs.  pour  6  mors,  S  fr.  pr>ur  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  3  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  G  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affr.mchis. 


SOMMAIRE. 

Confessions  d'un  jeune  homme  Mes  premières  années.  —  Philosophie  : 
Dieu,  pur  Esprit.  —  Voyages:  Passage  de  la  Cordillière  du  Chili.  — 
Les  Disciples  fidèles  de  l'Evangile  dans  les  siècles  du  moyen  âge  : 
xi°  siècle,  les  préten  lus  Manichéens  d'Orléans  et  d'Arras;  .\ii'  siècle, 
Bernard  dt  Clairvaux  ;  .\:;i*  siècle ,  Louis  is.  —  Mélanges  :  Traite  des 
Noirs;  Mort  de  M.  ChampoUion  jeune.  —  Annonce, 


SCEi\ES  DU  MOi\DE  ACTLEL. 

CONFESSIONS    d'uN    JEVNE    HOMME. 

I.  Mes  premières  années. 

Daus  ce  siècle  de  mctamorphoses  et  de  bouleversemens, 
ce  n'est  pas  nue  des  clices  les  moins  étonnantes  quode  voir 
un  jeune  homme,  naguère  lancé  dans  tous  les  plaisirs  de 
son  âfje,  se  convertir  à  l'Evangile  de  Jésus-Christ.  Il  y  a  des 
gens  qui  croiraient  à  dix  révolutions  dans  un  jour  plutôt 
qu'à  une  véritable  conversion.  Si  les  journaux  leur  annon- 
çaient demain  que  le  loi  catholique  des  Espagnns  a  été  coiffé 
du  bonnet  rouge  par  une  émeute  ,  ou  que  le  successeur  de 
Hildebrand  a  signé  une  charte  libérale,  ou  qu'un  nouveau 
capitaine  Cook  a  découvert  une  sixième  partie  du  monde  , 
ils  en  seraient  médiocrement  étonnés  ;  car  ils  n'y  verraient 
que  des  événemens  en  rapport  avec  les  opinions  du  siècle 
et  avec  le  cours  de  leurs  pi  opres  pensées.  Mais  qu'un  de 
leurs  jeunes  camarades  d'études  ,  le  compagnon  de  leurs 
jeux,  le  complice  de  leurs  orgies,  se  détache  touti»  coup  de 
leur  bande  légèie  et  moqueuse  ,  qu'il  devienne  sérieux  sur 
les  grands  intérêts  de  l'éternité,  qu'il  parle  gravement  du 
Christianisme  ,  qu'il  prononce  avec  respect  le  nom  du  Sau- 
veur,  et  qu'il  reprenne  le  chemin  long-temps  oublié  d'un 
temple  chrétien,  c'est  là  un  fait  surprenant ,  inconcevable, 
inexplicable,  inou'i!  Encore  si  Charles  X  continuait  son 
règne  bigot,  on  pouriait  supposer  que  le  néophvte  ne  passe 
par  le  sanctuaire  que  pour  mai  cher  plus  vite  et  plus  loin 


dans  le  sentier  Je  l'ambition,  et  qu'il  fait  l'honnête  métier 
de  solliciteur, eu  ayantl'air  depricrDieu.  Oubien,  s'il  avait 
un"!  vieille  tante  dévoLo  occupée  à  foimulcr  son  testament, 
on  trouverait  tout  naturel  qu'il  endossât  l'habit  et  l'allure 
d'un  pénitent  pour  obtenir  ses  botines  grâces.  Notre  siècle 
coinpreudrall  cela  à  merveille  :  avidité  de  places  et  d'argent, 
c'  "l  le  résumé  de  la  civilisation,  c'est  la  science  universelle, 
la  pierre  philosophale  du  jour.  Mais  sous  un  gouvernement 
qui  ne  va  plus  à  la  messe,  qui  ose  à  peine  prononcer  le  nom 
de  Dieu  ,  et  lorsqu'on  u'a  pis  même  un  ai  lière-cousin  qui 
soit  margnillier  ou  membre  d'une  fabrique  d'église,  qu'est- 
ce  donc  que  oc  convertir? 

Pour  répondre  à  cette  question  ,  je  vais  reprendre  mon 
récit  d'un  peu  haut.  Il  y  aura  peut  être  plus  d'une  instruc- 
tion importante  à  recueillir  dans  ces  pages  de  mon  journal. 
Comme  vous,  lecteur, j'ai  été  long-temps  étranger  à  l'Evan- 
gile; j'ai  vécu  de  votre  vie  ,  je  me  suis  réjoui  de  vos  joies, 
tourmenté  de  vos  inquiétudes  ;  j'ai  même  partagé  vos  dé- 
dains contre  le  Christianisme  ,  et  mes  lèvres  ont  souvent 
répété  vos  sarcasmes  amers.  Maintenant  je  suis  autre  ;  plai- 
sirs et  peines,  joies  et  tourmeus,  tout  a  changé  de  face  pour 
moi  ;  j'honore  ce  que  je  méprisais  et  je  méprise  ce  que  j'ho- 
norais. Que  s'cst-il  donc  passé?  Je  vais  vous  l'apprendre; 
mais  soyez  averti  ,  en  forme  de  précaution  oratoire  ,  que  si 
vous  cherchez  dans  ces  confessions  des  scènes  faut  istiques  , 
du  drame,  des  tableaux  romantiques,  des  péripéties  inatten- 
dues et  un  peu  de  scandale,  vous  n'en  trouverez  pas.  Pre- 
nez alors  le  premier  roman  venu  ,  ou  la  tour  de  Babel  de 
notre  époque,  le  Livre  des  Cent  et  Un.  Quant  à  ce 
jouru;d  ,  il  ne  contiendra  que  les  faits  qui  se  rapportent 
d'une  manière  plus  ou  moins  directe  au  développement  de 
ma  vie  jeligieuse,  et  j'y  intercalerai  toutes  les  réflexions  , 
courte»  ou  longues  ,  qui  me  paraîtront  bonnes  à  entendre. 
Cela  dit,  je  commence. 

Mon  père  exerçait  la  profession  d'avoué  dans  une  petite 
ville  de  l'Est.  Il  jouissait  d'une  réputation  sans  tache  et  loya- 
lement acquise;  aucun  acte,  dans  ses  relations  publiques  ou 
privées,  n'avait  démenti  son  caractère  d'honneur  et  de  pro^ 
bité.  Mais  la  philosophie,  l'esprit  du  siècle  ,  la  révolutioi 
surtout  avaient  eu  la  plus  déplorable  influence  sur  ses  pri 


Î18 


LE  SEMEUR. 


cipes  religieux.  Il  s'était  fait  une  logique,  une  morale,  un 
état  de  vie,  un  présent,  un  avenir,  tout  un  système,  enfin, 
dans  lequjl  la  religion  n'avait  aucune  place.  Il  ne  la  haïssait 
pas,  il  s'abstenait  d'y  songer.  Ni  colère  ni  amour;  indiffé- 
rence absolue  comme  pour  les  habitans  inconnus  d'une  pla- 
nète. C'est  là,  il  faut  le  dire,  non  un  fait  spécial,  mais  le  fait 
presque  universel  de  notie  époque;  les  hommes  d'aujour- 
d'hui se  reposent  à  côté  de  la  religion  ,  sans  l'aimer  ni  la 
haïr,  comme  uu  guerrier  se  couche  et  dort  sur  un  champ 
de  bataille  à  côté  d'un  cadavre. 

Je  fus  baptisé  pourtant  selon  les  rites  de  la  communion 
romaine.  L'usage  le  veut,  manière  tenait  à  l'usage,  et  mon 
père  n'avait  pas  de  volonté  positive  sur  ce  point.  Les  bonnes 
femmes  de  la  petite  ville  se  seraient  récriées  s'il  n'y  avait 
pas  eu  de  baptême  à  ma  naissance;  on  en  aurait  fait  de 
longs  commérages  ;  des  querelles  auraient  pu  s'ensuivre  ; 
qui  sait  même  si  mon  père  n'aurait  pas  vu  s'affaiblir  envers 
lui  la  confiance  publique?  ExccHens  motifs,  qui  auraient 
fait  cesser  toute  opposition,  s'il  y  en  avait  eu  !  Puis,  un  bap- 
tême dérange  si  peu  !  puis,  c'est  une  occasion  de  réunir  sa 
fainille  et  de  faire  acte  de  bon  parent  !  puis,  il  ne  faut  se 
brouiller  avec  personne  ,  pas  même  avec  le  curé!  Bref,  on 
me  porta  à  l'église  ,  et  je  fus  admis  dans  le  sein  de  la  com- 
munion catholique,  apostolique  et  romaine.  C'est  l'histoire 
de  neuf  baptêmes  sur  dix.  La  coutume,  l'opinion,  la  crainte 
des  commères,  le  désir  de  vivre  en  paix  avec  tout  le  monde 
y  font  plus  que  le  sentiment  religieux.  Il  reste  un  certain 
mouvement  dans  les  corps  après  que  la  vie  en  est  sortit;  et, 
pour  le  dire  en  passant,  lorsque J(-  ne  sais  plus  cpiel  orateur 
a  soutenu  que  la  majorité  des  Fonçais  est  catholique  ,  par 
la  raison  que  la  majorité  des  enfans  reçoit  le  baptême  du 
catholicisme,  il  a  présenté  un  pauvre  argument  et  un  mau- 
vais calcul  :  les  amis  de  l'Evangile  ne  comptent  pas  du  tout 
de  cette  manière. 

Dans  les  premières  annéts  de  jnon  enfance,  niessouveûirs 
ne  me  montrent  aucune  tr.xc  d'instructiou  religieuse.  Il 
est  possible,  il  est  même  probable  que  ma  mère  me  rccoin- 
manda  de  prier  D;eu  ,  et  qu'elle  m'enseigna  quelques  for- 
mules banales  de  prières;  mais  j'ignore  complètement  quels 
furent  les  effets  de  cette  sollicitude  maleriielie.  J'ai  gardé 
tonne  souvenance  de  plusieurs  événcmeus  qui  remontent 
jusqu'à  ma  septième  année.  Je  me  rappelle  la  campagne  de 
1812,  les  récits  que  l'on  faisaità  la  table  de  mon  père  sur  la 
grande  armée  ;.je  n'ai  pus  oublié  l'histoire  de  ma  première 
leçon  de  jjramiuaire  lutine,  et  je  raconterais  mille  espiègle- 
ries qui  datent  de  ce  temps  reculé.  Mais  de  prières,  aucun 
souvenir;  de  sentimens  religieux,  aucune  idée  c{ui  remonte 
jusque-là.  Plus  j'interroge  mon  enfance,  plus  je  remarque  à 
cet  égard  un  vide  complet.  Dieu  ne  m'était  rien  ;  je  vivais 
sans  lui. 

il  faut  avouer  tout  :  les  entretiens  de  famille  ne  s'occu- 
paient jamais  de  Dieu  ni  de  l'éternité.  Toutes  choses  avaient 
une  place  ,  excepté  ces  grandes  choses.  On  y  parlait  de  la 
nouvelle  du  jour,  des  petites  circonstances  qui  troublaient 
le  voisinage  ,  de  procès,  de  décès  ,  de  naissances,  de  médi- 
sances :  du  Créateur,  non;  de  l'âme,  pas  davantage;  de 
l'Evangile,  pas  le  moins  du  monde.  Or,  je  dois  faire  obser- 
ver à  ceux  qui  ne  s'en  doutent  peut-être  pas  ,  qu'un  enfant 
s'instruit  plus  en  écoutant  parler  qu'eu  étudiant  ses  livres 
et  que  les  entretiens  domestiques  lui  fournissent  infiniment 
plus  d'idées  que  les  leçons  de  l'école.  La  conversation  de  ses 
parens  et  de  leurs  amis,  voilà  le  raagasin  dans  lequel  il  puise 
les  trois  quarts  de  ses  lumières;  et  si  les  objets  religieux  en 
sont  bannis,  l'enfant  n'aura  point  de  religion.  Que  les  pères 
y  réfléchissent,  pour  peu  qu'ils  désirent  voir  la  piété  régner 
dans  leurs  familles  I 

Mais  si  la  rel  gion  me  manquait,  les  défauts  ,  les  vices  du 
picmiirâgc  ue  me  manquiàeiit  point.  C'est  une  ivraie  qui 


croît  sans  culture  ,  qui  germe  naturellement  dans  le  cœur  ; 
il  n'est  besoin  que  de  la  laisser  grandir.  Beaucoup  d'orgueil, 
l'instinct  de  l'égoïsme ,  une  vanité  qui  s'en  prenait  aux 
moindres  choses,  une  tendance  prononcée  à  l'emportement; 
je  me  faisais  centre  et  but  de  tout  ce  qui  m'environnait; 
j'étais  uu  petit  personnage  gonflé  de  son  importance,  et 
j'estimais  fort  les  bonnes  qualités  que  je  m'attribuais.  L'his- 
toire de  mes  premières  années  pourrait  m'en  fournir  uom- 
bre  d'exemples,  mais  passons.  Lecteur,  interrogez  votre 
enfance,  et  vous  connaîtrez  la  mienne, 

A  douze  ans,  j'allai  au  collège.  Là,  grâces  à  nos  méthodes 
pédagogiques  ,  le  principe  de  l'émulation  développa  mer- 
veilleusement les  germes  d'orgueil  qui  étaient  en  moi.  Pour 
comble  de  snalheur,  j'obtins  quelques  prix  et  je  fus  loué  par 
mon  régent  dans  une  assemblée  solennelle.  Admirable 
moyen  de  rendre  un  petit  être  insupportable  !  C'est  ce  qui 
m'arriva;  et  dès  l'âge  de  treize  ans,  lorsque  je  commençais 
à  peine  à  griffonner  quelques  vers  sans  rime  ni  césure,  je  fis 
une  satyre  contre  mes  camarades.  Voilà  ma  première  œuvre 
poétique  ,  sauf  un  compliment  ou  deux  de  nouvelle  année, 
versification  de  commande  qui  ne  prouve  rien.  Excitez  donc 
l'émulation  des  enfans  avec  vos  procédés  classiques;  flattez- 
les  ,  donnez-leur  un  piédestal  du  haut  duquel  ils  regardent 
en  pitié  leurs  camarades  moins  heureux  ,  et  applaudissez- 
vous  de  votre  ouvrage! 

Cependantla  religion  ne  m'étaitplus  toul-à-fait  étrangère. 
A  mesure  que  je  grandissais  ,  le  goût  de  la  lecture  devenait 
l'une  de  mes  passions  dominantes.  Je  dévorais  les  livres 
bien  plus  que  je  ne  les  digérais;  il  me  fallait  absolument  lire, 
et  beaucoup  lire,  sans  choix,  sans  discernement  et  presque 
sans  attention.  Pas  de  plaisir  plus  vif  pour  moi  que  de  ra- 
masser quelque  bouquin  contenant  de  vieilles  aventures 
rom.Tncsqiies ,  pour  m'en  rassasier  à  mon  aise.  Dans  la  bi- 
bliothèque de  mon  père  se  trouvaient  les  écrits  de  Jean  • 
Jacques  Rousseau,  et  entre  autres  les  Confessions.  C'est  le 
piemier  livre,  je  crois,  dans  lequel  je  puisai  quelques  idées 
religieuses  ou  irréligieuses,  comme  on  voudra.  Je  l'avais 
dérob(;  subtilement,  et  je  le  lisais  avec  transport.  Il  me  sou- 
vient d'un  passage  où  Jean-Jacques  raconte  (ju'il  avait  une 
notion  de  Dieu  à  l'âge  de  sept  ans.  Cela  me  piqua  d'honneur, 
moi  qui  en  avais  douze,  et  je  me  mis  à  plniosopher  très- 
sérieusement.  On  peut  juger  de  toutes  les  folies  qui  me  pas- 
sèrent par  la  tête  ,  et  combien  mon  orgueil  d'enfant  était 
fl.itté  de  déraisonner  sur  la  nature  et  les  perfections  du  sou- 
verain Etre  :  j'aurais  certainement  argumenté  contre  Pascal, 
s'il  s'était  trouvé  sur  ma  route  ,  et  l'idée  ne  me  serait  pas 
venue  cjue  je  n'étais  qu'un  petit  fat  complètement  inepte 
dans  ces  hautes  matières. 

Après  les  CoiiJ'essions ,>\m  me  rendirent  un  grand  service, 
comme  on  peut  s'en  apercevoir,  je  m'emparai  avec  la  même 
subtdité  du  Dictionnaire  philosophique  dij  Voltaire.  Là, 
j'appris,  pour  la  première  fois  ,  qu'il  y  avait  dans  le  monde 
un  livre  nommé  la  Bible,  et  j'en  étudiai  le  contenu  d'après 
les  citations  et  les  interprétations  voltairicnnes.  Qu'on  se 
représente  un  pauvre  enfant,  d'une  intelligence  fort  ordi- 
naire, qui  n'avait  jamais  entendu  parler  du  Christianisme, 
qui  connaissait  à  peine  le  nom  du  Sauveur  ,  et  qui  abordait 
tout-à-coup  ces  régions  inexplorées  dans  le  Dictionnaire 
pjiilosopliif/iie  !  Q^a  ou  se  ligure  les  ravages  que  dut  faire  dans 
son  esprit  un  livre,  qui  avait  pour  lui  le  double  attrait  d'une 
lecture  amusante  et  d'une  amère  critique!  Je  me  laissai 
aveugler,  entraîner,  subjuguer;  j'adoptai  toutes  les  idées  , 
que  dis-je  ?  toutes  les  haines  de  l'auteur  :  je  devins  fanatique 
d'incrédulité. 

Uu  souvenir  qui  se  rapporte,  si  ma  mémoire  ne  me 
trompe  pas,  à  ma  quatorzième  année,  en  offre  une  preuve 
dont  je  gémis  encore  aujourd'hui.  Il  y  avait  au  nombre  de 
mes  camarades  de  collège  un  jeune  homme  qui  passait,  dans 


LE  SEMELR. 


210 


l'argot  dos  ('■coliers  ,  jjour  être  oncioùtc  de  higoltcric;  c'est- 
à-dire  qu'il  ne  se  moquait  point  de  la  religion  et  qu'il  allait 
régulièrement  à  la  messe.  Eli  hien  !  il  n'y  a  pas  de  plaisan- 
teries, de  sarcasmes,  de  déiisions ,  d'injures  même  que  je 
u'aie  employées  pour  dctournei'  ce  jeune  homme  de  ses 
j)ratiques  lelijjieuses.  Entre  aiitres  choses,  je  me  souviens  que 
je  compilai  une  petite  brochure  sous  le  titre  de  Monsieur 
Michel.  C'était  un  indigeste  ramas,  un  misérable  centon  de 
toutes  les  plus  ignobles  plaismteries  du  Dictionnaire  phi/o- 
sophif/iie  coulic  le  Chiistianisme.  Et  quand  cette  œuvie  fut 
achevée,  nous  formâmes  un  complot  entre  cinq  ou  six,  pour 
l'etenir  de  force  notre  prétendu  bigot  dans  une  promenade, 
afin  de  le  contraindre  à  en  écouter  la   lecture.  Le  pauvre 
garçon   se  débattait,    rougissait,  se  récriait,   suppliait,  il 
n'importe;  nous  poiirsuiviraes,  mes  caniai'ades  et  moi,  avec 
une  rigueur  à  l'espagnole  ,  notre  prosélytisme  d'mipiété. 
Nous  parvînmes  enfin ,  non  pas  cette  fois ,  mais  à  force  d'in- 
stances ,  à  le  rendre  incrédule  et  moqueur  comme  nous; 
c'était  une  victoire  !..  En  méditant  sur  ce  fait,  à  quelle  autre 
cause  pourrais-je  l'attribuer  qu'à  cette  malice  noturelle,  à 
cette  méchanceté  du  cœur,  humain,  dont  notre  vie  à  tous 
n'offre   que  trop  d'exemples  ?  Je  n'avais  aucun   avantage 
quelconque  à  rendre  mon  camarade  ennemi  du  Christia- 
nisme ;  ses  croyances  ne  me  faisaient  aucun  toit j  il  pouvait 
suivre  sa  route,  sans  me  gêner  sur  la  mienne;  et  cependant 
tout  moven  me  fut  bon  pour  l'arracher  à  ses  idées  religieu- 
ses. Qu'est-ce  que  do  l'homme?  et  quels  abîmes  d'iniquité 
dans  le  fond  de  son  cœur?  Je  n'ai  plus   revu  ,  depuis  douze 
ans,  ce  compagnon  d'enfance,  et  peut  être  a-t-il  continué  de 
suivre  le  triste  chemin  où  je  l'avais  entiaîné.  Ohl  s'il  m'é- 
tait permis  ,  si  Dieu  m'accordait  cette  grâce  de  le  retrouver 
et  de   faire  entendre   à  son  âme  la  voix  de  l'Evangile,  la 
promesse  du  salut  qui  est  en  Jésus-Christ! 

Dans  ce  tableau  des  années  de  mon  enfance  j'allais  ou- 
blier ma  première  communion.  Ce  fut  en  effet  l'une  des 
choses  les  plus  insigiiifianies  qui  se  paisse  imaginer.  Ma 
mère  m'en  parla  ;  je  n'avais  aucun  motif  plausible  pour 
m' opposer  à  son  désir  ;  je  n'osais  pas  lui  révéler  mes  senti- 
mens  d'irréligion  ;  force  me  fut  donc  d'apprendre  mon  ca- 
téchisme. Je  considérais  cette  étude  comme  une  corvée  , 
comme  une  espèce  d'impôt  mis  sur  le  temps  et  sur  la  cré- 
dulité de  la  jeunesse.  Le  respectable  prêtre  qui  nous  ensei- 
gnait ne  s'épargnait  aucun  soin  pour  éveiller  dans  nos  âmes 
des  mouvemens  de  foi  et  de  piété  ;  c'était  un  père  qui  mon- 
trait àsa  famille  le  chemin  du  ciel.  Mais... oserai-je  l'avouer? 
malheureux  enfant  ,  égaré  ,  corrompu  par  de  Uiauvaises 
lectures,  je  mjttais  en  doute  la  sincérité  de  cet  homme  vé- 
nérable ;  je  cherchais  de  l'hypocrisie  sous  ses  exhortations 
paternelles  :  j'épiais  ,  j'inventais  des  apparences  de  mau- 
vaise foi.  Comme  je  ne  croyais  pas  à  l'Evangile,  il  me  sem- 
blait impossible  qu'un  homme  de  bon  sens  pût  y  croire  ,  et 
j'attribuais  à  tout  le  monde,  excepte  à  quelques  niais,  une 
incrédulité  pareille  à  la  mienne.  Il  est  si  facile,  quand  on  n'a 
point  de  foi ,  d'accuser  d'hypocrisie  les  Chrétiens  les  plus 
fidèles!  Il  est  si  agréable  de  les  rabaissera  sa  taille!  Puis^ 
c'est  une  maladie  comme  une  autre  que  celle  qui  nous  fait 
voir  partout  notre  image. 

Revenons  à  ma  première  communion.  J'étudiais  de  con- 
currence la  mythologie  au  collège  et  le  Christianisme  à 
l'Eglisci  Les  descriptions  des  poètes  me  charmaient  beau- 
coup plus  que  les  sections  du  catéchisme,  et  j'aurais  subi, 
sous  les  voûtes  du Partheuon,  un  examen  beaucoup  plus  sa- 
tisfaisant sur  les  aventures  de  Jupiter,  de  Vénus  et  d'Her- 
cule, qucje  n'en  pouvais  subir  sur  les  révélations  chrétiennes, 
dans  la  nef  de  ma  paroisse.  Pour  la  conviction  ,  elle  me 
manquait  des  deux  parts;  mais  la  mythologie  étaitamusante, 
et  d'ail'eurs  il  y  avait  des  couronnes  à  obtenir  à  la  fin  de 
l'année  scolaire.  C'est  une  idée  heureuse  en  vérité  que  cette 


éducation  toute  pavcnne  chez  un  penplequisc  nomn»e  cliré- 
tien  .  Le  jour  de  la  communion  arriva.  J'avais  appris  tout 
ce  qu'on  devait  apprendre  ;  j'avais  figuré  à  l'heure  voulue 
sur  les  bancs;  j'avais  fait  tout  ce  qu'il  fallait  fciire  ;  rien  ne 
manquait  au  matériel  de  mon  instruction  ;  je  fus  donc  ad- 
mis. Quelle  communion  !  D'une  prière  adiessée  ce  joui--là 
aubeigueur,  il  ne  m'en  souvient  pas;  mais  je  me  lappellé 
fort  bien  l'altercation  que  j'eus  avec  mon  tailleur  parce 
qu  il  m'avait  fait  une  veste  trop  longue.  Cette  maladresse 
me  choqua  infiniment  et  j'en  fus  de  mauvaise  humeur  toute 
la  journée.  Ce  fut  même  l'unique  objet  de  la  conversation 
que  je  tins  avec  mes  Camarades,  une  heure  avant  de  recevoir 
l'hostie  consacrée.  La  cérémonie  fut  gi\i\-e  et  solennelle; 
notre  vénérable  curé  était  fort  ému  ;  nous  pleurâmes  aussi, 
mais  cette  émotion  fut  passagère,  du  moins  pour  moi, 
comme  un  rayon  de  soleil  dans  un  jour  d'hiver.  Le  soir  de 
celte  fête  ,  l'idée  importune  de  l'excessive  longueur  de  ma 
veste  mepréoccupait  bien  plus  que  les  exhortations  de  notre 
père  spirituel. 

Ainsi  ,  j'entrai  définitivement  dans  l'Eglise  ratholique. 
Oh!  s'il  V  avait  eu  là  un  envoyé  do  Dieu,  un  prophète  doué 
du  privilège  de  lire  dans  les  consciences  et  de  sonder  les 
secrets  des  cœurs  ,  s'il  avait  dévoilé  toutes  mes  pensées  im- 
pies et  moqueuses ,  s'il  avait  mis  à  nu  toutes  les  souillures  de 
cette  âme  qui  venait  faussement  se  donner  à  Jésus  Christ  !.. 
J'accusais  les  autres  d'hypocrisie  ,  et  moi  seul  j'étais  hypo- 
crite. Je  trouvais  partout  de  la  mauvaise  foi,  et  la  pensée  ne 
me  vint  pas  de  dire  :  C'est  toi-même,  toi  qui  trompes  ,  toi 
qui  mens,  toi  qui  prends  un  masque  de  religion!  J'espère 
que  Dieu  m'a  pardonné  cette  communion  indigne  ;  mais  si 
j'étais  mort  dans  l'instant  même  où  je  l'ai  reçue,  quelle  eût 
été  ma  destinée  au-delà  du  tombeau?  Et  comment  ne  pas 
frémir  en  pensant  que  la  plupart  des  enfans  ne  communient 
guère  plus  dignement  que  moi?  C'est  un  fait  que  chacun 
peut  aisément  vérifier  en  interrogeant  ses  souvenirs.  Ne 
serait-il  donc  pas  possible  ,  pour  le  demander  eu  passant, 
de  modifier  nos  anciennes  méthodes  et  d'avoir  de  plus  so- 
lides garanties  de  piété,  avant  d'admettre  l'enfance  à  la 
sainte  table?  Si  ce  changement  est  possible,  il  doit  s'accom- 
plir; car  je  ne  connais  pas  de  spectacle  plus  triste  ,  quand 
on  regarde  au  fond  des  choses  ,  que  ces  fournées  de  ca- 
téchumènes qui  communient  pour  faire  comme  tout  le 
monde  ! 

Cette  cérémonie  achevée  ,  je  n'y  pensai  plus  et  on  ne 
m'en  parla  plus;  mon  père  ne  m'en  avait  pas  dit  un  seul 
mot,  ni  avant  ni  après.  Je  poursuivis  mes  études  au  collège, 
et ,  comme  le  dit  un  poète  :  ^ 

Je  fis  ma  rhétorique  et  n'appris  que  des  mois; 
Tous  ces  mois  étaient  grecs 

Il  résulta  de  cette  instruction  pédante  que  je  devins 
bouffi  de  science  et  de  vanité.  Je  développais  ,  j'arrangeais 
des  phrases,  je  compilais  des  figures,  j'entassais  des  hvper- 
boles  et  de.«  métaphores,  sans  me  douter  que  je  n'avais  pas 
une  idée  juste  sur  moi-même  et  que  j'étais  un  persoi.;iagc 
fort  ridicule.  Je  croyais  savoir  quelque  chose  et  je  ne  savais 
rien.  Je  prononçais  emphatiquement  des  discours  sur  toutes 
les  matières,  et  je  n'en  comprenais  aucune.  J'apportais  un 
dédain  superbe  dans  mes  jugemens  sur  les  sujets  cle  religion 
et  de  morale  ,  et  je  n'y  oubliais  qu'un  point ,  c'est  que  j'i- 
gnorais complètement  ce  dont  je  parlais.  Eu  un  mot,  j'étais 
rliétoricicn,  et  ce  qu'on  appelle  dans  les  collèges  un  élève 
distingué,  ce  qui  veut  dire  un  jeune  important,  plas  pré- 
somptueux et  plus  gonflé  de  son  mérite  que  tous  les  autres. 

A  cette  époque  de  ma  vie  ,  je  ne  me  rappelle  jas  qu'une 
seule  véritable  émotion  religieuse  ait  traversé  mon  cœur. 
La  mort  me.  semblait  encore  si  loin  ;  elle  ne  se  montrait  à 
moi  qu'enveloppée  de  nuages.  L'éternité  n'était  qu'un  mot 


220 


LE  Semeur. 


sonore  que  jVmpSovais  dans  mes  amplifications  pouraiTon- 
dir  mes  périodes.  L'idée  de  Dieu  me  fournissait  quelques 
phrases  qui  me  rendaient  fort  content  de  mou  éloquence. 
L'Evangile  était  lettre  close  et  scellée  pour  mon  enlende- 
roeiit.  Le  Catholicisme,  que  je  voyais  uniquement  dans  ses 
forme»  extérieures  et  dans  ses  fêtes,  me  paraissait  une  ma- 
sure du  temps  passé  j  j'en  plaisautiis  avec  mes  amis,  et  je 
ne  me  faisais  pas  faute  de  quelques  mensonges  pour  douner 
à  mes  sarcasmes  une  tournure  plus  piquante.  La  prière  , 
cette  voix  de  la  faihlesse  qui  implore  la  force ,  celte  auguste 
prérogative  de  l'être  hunlain ,  cette  respiration  de  l'ùme, 
la  prière  m'était  inconnue.  J'allais  (  ntendre  la  messe  dans 
les  grandes  solennités  et  j'écoulais  volontiers  la  musique, 
lorsqu'elle  était  bonne. 

Voilà  l'histoire  de  ma  vie  religieuse  jusqu'à  l'âge  de  seize 
ans.  Il  est  clair  qu'un  fidèle  disciple  de  Mahomet  était  alors 
plus  rapproché  que  moi  des  vérités  de  l'Evangile ,  bien 
qu'il  fût  appelé  islamite  et  que  j'eusse  nom  de  catholique 
et  de  chrétien. 


PHILOSOPHIE. 

DIEU,  PUR   ESPRIT. 

Premier  fragment  d'une  lettre  manuscrite  adressée 
à  un  panthe'isie  (  i). 

Avant  tout,  je  pose  comme  fondamentale,  indispensaljlc, 
essentiellement  vraie  en  elle-même  ,  l'idée  de  l'Etre  ,  de  la 
substance  incompréhensible,  principe  étcruel  et  toujours 
vivant  de  toute  existence  créée. 

Assurément  votre  raison  l'admet  comme  la  mienne, 
comme  toutes  les  raisons  du  monde.  Je  ne  sache  pas  qu'il 
puisse  venir  à  l'esprit  du  plus  forcené  sceptique  de  nier 
l'être  eu  soi,  la  racine  de  l'existence,  la  source  même  de  la 

vie. 

Ceux  qui  nient  la  Divinité  repoussent  moins  l'idée  de 
l'être  que  celle  de  ses  perfections,  de  ses  attributs  moraux, 
de  ses  rapports  avec  l'homme.  Quant  à  l'être  comme  tel,  à 
la  substance,  à  la  cause  première  ,  ils  ne  sauraient  s'en  dé- 
faire, môme  par  les  tours  de  force  les  plus  exlravagans  de 
la  pensée.  Il  y  a  là  quelque  chose  qui  vit, qui  palpite  jusque 
dans  les  entrailles  de  leur  moi,  qui  les  poursuit  et  les  atteint 
invinciblement ,  quelque  forme  qu'ils  veuillent  donner  à 
leur  panthéisme. 

Ce  n'est  donc  pas  sur  ce  point  que  nous  pouvons  différer. 
Mais  si  l'idée  métaphysique  de  l'être  comme  substance  et 
cause  première  nous  est  commune  ,  en  est-il  de  même  de 
l'idée  divine,  considérée  sous  le  point  de  vue  mora!  et  reli- 
gieux? Je  ne  le  pense  pas. 

C'est  ici  que  commence  l'opposition  des  systèmes  j  c'est 
à  ce  point  que  surgit  la  difficulté  de  s'entendre.  Arrivé  à  ce 
point  fital  ,  «  l'insensé  a  dit  en  sou  cœur  :  il  n'y  a  point  de 
Dieu  (Psaume  xiv);  »  l'idolâtre  dit;  «les  astres,  les  clémcns, 
les  créatures  sout  des  dieux  ;  »  le  panthéiste  ajoute  :  «  oui, 
tout  est  dieu.  »  Puis  vient  l'Ecriture  qui  dit:  «  c'est  l'E- 
ternel qui  est  Dieu  ;  c'est  lui  qui  donne  à  tous  la  vie,  la  res- 

(i)  Il  n'est  sans  doute  pas  besoin,  «urloul  pour  des  chiéliens ,  de  s'éle- 
ver ,  pour  combattre  le  paiithéisme  ,  à  la  hauteur  mitapliysique  où  s'est 
placé  l'auteur  de  cette  lettre;  il  n'est  pas  brsoin  de  réunir,  comme  lui,  à 
la  foi  du  petit  enfant  la  science  |iliilosopliique  la  plus  avancée  ;  car  la  dé- 
duction des  conséqucncis  morilles  de  ce  genre  d'athéisme  suflit  pour  lui 
donner  le  coup  de  mort  au\  yeux  du  plus  grand  nombre.  Cependant,  comme 
il  est  des  esprits qu  veulent  absolument  ([u'onUs  suive  sur  le  terrain  mou- 
vant des  raisonneniens  de  l'école  ,  nous  avons  saisi  avec  e'.npn  ssement' 
l'occasion  que  nous  offre  un  de  nos  coU.iboratiurs  pour  convaincre  ces  es- 
prits que,  sur  ce  terrain  aussi,  leur  défaite  est  ceitaine. 


piration  et  toutes  choses.    Dieu  est  Esprit,   et   il   faut  que 
ceux  qui  l'adorent,  l'adorent  eu  esprit  et  eu  vérité   ». 

Voilà  le  principe  auquel  je  m'attiche,  avec  tous  ceux  qui 
invoquent  le  nom  de  notre  Seigni;ur  Jésus-Christ  ,  en  tous 
lieux. 

L'expérience  me  prouve,  la  raison  me  dit,  la  nature 
proclame,  que  tout  fait,  que  tout  pliénomène  ,  que  toute 
manifestation  finie  et  déterminée,  spirituelle  ou  m  itérieile  , 
procède  d'une  force,  d'une  cause  efficiente  et  substantielle, 
et  se  trouve  être  la  réalisation  d'une  idée  quelconque, 
d'une  conception  spirituelle,  émanée  en  dernier  ressort 
d'un  sujet  esprit  et  intelligent. 

L'atome  imperceptible  de  matière  brute  ou  organisée,  le 
grain  de  poussière,  le  cristal,  la  terre  nourricière  ,  le  ro- 
cher aride,  le  mont  sourcilleux  ,  le  glacier  qui  fend  la  nue  , 
la  nue  elle-même,  le  globe  terrestre,  avec  tous  ses  accidens 
d'organisation  et  de  culture  ,  les  animaux  et  l'homme  qui 
l'habitent,  chaque  astre  isolé,  chaque  système  solaire,  en  un 
mot,  tout  l'ensemble  du  monde  dans  l'espace,  et  de  ses  ré- 
volutions dans  le  temps ,  voilà  autant  de  faits,  autant  de 
phénomènes,  autant  de  réalisations,  plus  ou  moins  boruées 
ou  plus  ou  moins  vastes,  d'idées  spirituelles,  quisout  toutes 
subordonnées  et  liées  par  certains  r.ipports  à  l'idée  mère 
émanée  de  Dieu. 

Vous  prétendez,  vous  ,  que  Dieu  ,  que  l'idée-mère,  avec 
ses  rameaux  j  que  le  tout  qui  la  réalise,  sont  une  seule  et 
même  chose  ;  c'est  à-peu-prèscom.rae  si  vous  disiez  ,  que  le 
virtuose,  que  l'idée  qu'il  enfante,  que  l'instrument  qu'il  in- 
vente et  que  l'exécution  de  son  idée,  sont  une  seule  et  même 
chose;  que  l'architecte,  le  sculpteur,  le  peintre,  le  poète, 
l'orateur,  sont  pcrsouncllement  identiques  à  la  ciêatiOQ  in- 
tellectuelle sortie  de  leur  verve  d'artiste  et  à  l'œuvre  qui 
fixe,  sous  une  forme  sensible,  cette  création  ,  cette  idée. 

Ce  système  est  insoutenable ,  et  si  l'on  objecte  la  difficnlté 
de  concevoir  le  Dieu  Esprit,  tirant  de  sa  substance  incom- 
préhensible, et  les  esprits  divers  qu'il  a  créés,  et  la  matière 
qui  leur  sert  d'instrument  pour  manifester  leur  énergie  res- 
pective, je  dirai  que  c'est  là  le  grand  mystère  qu'il  n'ap- 
partient à  personne  de  souder. 

Concevez-vous  mieux  ,  peut-être,  la  fécondité  de  l'âme 
humiine,  qui ,  sous  des  influences  tantôt  aperçues  et  Umtôt 
ignorées  de  vous,  tire  de  son  fonds  une  si  grande  abondance 
de  produits  in'ellcctuels  et  moraux  ,  par  suite  de  son  coa- 
tact  avec  le  double  monde  spirituel  et  matériel  qui  la  cerne 
de  toutes  parts  ? 

Chacune  des  nuances  du  développement  historique  de 
cette  âme  humaine  ,  ciiacune  de  ses  peusces  ,  de  ses  affec- 
tions ,  de  ses  paroles ,  de  ses  actes ,  soit  qu'où  les  considère 
dans  les  individus,  soit  qu'on  les  envisage  dans  les  groupes 
sociaux,  ou  dans  l'humanité  tout  entière,  sont  autant  de 
faits  qui  émanent  mystérieusement  et  d'une  manière  inex- 
plicable de  l'être  humain  psychologique.  Or,  à  travers  tous 
ces  faits,  comme  à  travers  tout  l'être  humain  dont  ils  pro- 
viennent,  s'exprime  cncoie,  sous  mille  formes  diverses, 
une  idée  plus  haute ,  spirituelle,  divine,  sortant,  en  der- 
nier ressort,  de  l'Etre  divin,  avec  lequel  ces  faits  ne  sont 
pas  plus  identiques  que  je  ne  le  suis,  moi,  avec  la  lettre  que 
je  vous  écris. 

Oui ,  par-dessus  toutes  les  causes  d'ici-bas  plane  la  cause 
première,  dont  celles-ci  ne  sont  que  les  instrumcnsetJe  lan- 
gage ;  par-dcriière  tous  les  phénomènes  delà  nature  et  de 
l'humanité,  petits  ou  grands,  universels  ,  généraux  ou  in- 
dividuels ,  est  et  subsiste  en  dernier  ressort ,  le  centre  sub- 
stantiel ,  énergique ,  intelligent  et  divin ,  avec  tous  les  attri- 
buts que  lui  donne  le  Christianisme.  De  lui ,  rayonne  toute 
idée,  toute  conception,  toute  vie,  toute  création,  toute 
existence  individuelle  ou  collective  ,  tout  ordre  et  toute  loi 
luiimonique  qui  en  organise  et  en  ordonne  les  rapports.  Le 


LE  SEMErR. 


22  i 


r.ilt  iinmeusc  de  l'upiiviMs,  (l.ii\s  l'cxi.stencc,  le  mouvement 
et  le  dcveloppiMiioiU  (liqiu-l  brille  à  iio-s  veux  une  majes- 
tueuse unité  ,  en  mém:  tiMups  qu'une  vaiiclé  infinie, ce  fait 
n'est  pas  Dieu  lui-même,  mais  une  grande  Parole  de  ce 
Dicu-Espiit,  dont  émane  l'idée  qui  sert  de  base  à  cet 
univers, avec  ses  innombrable.,  ramifications.  Cliaque  sphère 
céleste  ,  chaque  astre  ,  chaque  phé.iomène  spnituel  ou  ma- 
tériel ,  quelqu'imperceplible  ou  manifeste  qu'il  soit  à  nos 
yeux  ,  est  un  élémeut  di'  ccUe  grande  Parole, 


VOYAGES. 

PASSAGE    DE    LA    CORDILLlÈUE    DU    CulLI   (l). 
PREMIER    ARTICLE. 

J'ai  parcouru  ,  en  1828  et  1829,  une  partie  de  r.4.méri- 
que  du  Sud  ,  et  j'ai  conservé  de  mon  voyage  dans  ces  con- 
trées si  peu  connues,  et  cependant  si  intéressantes,  de 
précieux  souvenirs,  qui  me  dédommagent  amplement  des 
fatigues  et  des  désagrémens  qui  l'ont  accompagné.  Les 
fatigues  insépaiables  de  vovagcs  enii'eprisclans  des  pays  peu 
visités  par  les  étrangers,  semblent  en  effet  bien  insigni 
fiantes ,  si  on  les  compare  aux  avantages  que  le  voyageur 
en  retire,  quand  l'appas  du  gain  ou  l'amour  de  la  science 
l'excitent  à  v  pénétrer,  ou  à  ceux  qui  peuvent  en  résul- 
ter pour  les  liabitans,  si,  comme  le  missionnaire,  c'est 
l'amour  de  l'humanité  et  le  désir  d'annoncer  la  bonne 
nouvcllo  du  salut  à  des  nations  encore  plongées  dans  les 
ténèbres  ,  qui  le  portent  à  s'enfoncer  dans  leurs  forêts  et 
dans  leurs  désert?.  Pour  moi  ,  je  n'avais,  pour  traverser  les 
Pampas  (2)  et  les  Andes  (3) ,  d'autre  motf  que  celui  de  la 
curiosité.  Le  mauvais  état  de  ma  santé  m'avait  empêché  de 
donner  suite  au  projet  qui  m'avait  fait  quitter  l'Europe,  et 
je  me  trouvais,  saus  le  vouloir,  retenu  dans  un  nouvel  hé- 
misphère. Des  contrées  peu  connuess'ouvraient  Jcvaut  moi, 
et  je  me  sentais  irrésistiblement  entraîné  vers  l'Océan  Paci- 
fique par  le  vif  désir  de  visiter  les  pays  situés  sur  ses 
i  ôtes . 

J'atteignis  le  pied  des  Andes,  au  milieu  de  mai  ,  c'est-à- 
dire,  à  l'entrée  de  l'iiiver  de  ces  contrées.  Je  n'avais  ren- 
contré, en  traversant  près  de  trois  cents  lieues  de  Pampas  , 
que  deux  sociétés  de  voyageurs,  et  les  renseignemens 
qu'ils  m'avaient  donnés  sur  l'état  des  Cordillières  était 
peu  encouiageant;  ils  m'avaient  dit  ,  en  effet,  que  la  nei^e 
étant  tombée  beaucoup  plus  tôt  qu'à  l'ordinaire,  quel- 
<[uc^  voyageurs  avaient  péri  en  essayant  de  les  fran- 
chir. Mes  amis  de  Mendoza  m'assuraient,  de  leur  côté , 
que  je  n'avais  d'autre  alternative  que  de  rester  quelques 
mois  à  l'est  des  Andes  ,  jusqu'à  ce  que  le  passage  fût 
praticable,  ou  de  retourner  à  Buénos-Ayres,  en  traversant 
ime  seconde  fois  les  Pampas.  Je  ne  pus  me  résoudre  à 
prendre  ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  partis ,  avant  d'avoir 
essayé  de  me  rendre  au  Chili,  et  je  me  décidai  à  aller,  en 
tout  cas,  jusqu'à  Uspallatj,  avan't  de  renoncer  à  passer  les 
Cordillières. 

Arrivé  en  deux  jours  à  Uspallata,  j'appris  que  des  voya- 
geurs venaient  de  traverser  les  montagnes;  ilsavaient,  il  est 
vrai ,  rencontré  de  grandes  difficultés;  mais  leur  exemple 
suffit  pour  me  décider  lout-à-fait.  Je  trouvai  à  cet  endroit 

(  1  ) Nous  deTons  ce  fragment  ,1  I',  bligeancede  Sir  Henry  Veroey.  Arrivé 
à  Rio-Janeiro  avec  Lord  'W".  Benlinck  ,  gouverneur-géncral  de  l'Inde, 
qu'il  accompagnait  en  qualité  d'aide-de- cainp  ,  il  a  dû  renoncer,  à  cause 
du  dérangement  de  s.i  santé,  à  le  suivre  plus  loin.  Après  son  rélablisyemeut, 
il  s'est  rendu  au  Chili,  où  il  a  fait  un  séjour  de  cinq  mois.  C'est  sur  ce 
voyage  qu'il  a  bien  voulu  nous  donner  quelques  détails,  que  nous  accueil- 
lons a-v,  c  empressement  ddns  nos  colonnes. 

(2)  On  nomme  ain'-i  des  plaines  sablonneuses  qui  s'étendtnl  parallèle- 
ment aux  Andes;  ces  véritables  steppes  de  l'Amérique,  habiles  par  des  In- 
diens nomades,  sont  immenses  et  peu  connus. 

(3)  On  donne  aussi  ce  nom  à  la  chaîne  des  CordiHièrei.qui  suit  les  eûtes 
de  1  Otéjn  Pacifique, 


un  raessagei-,  nommé  Véga  ,  qui  était  chargé  de  porter  les 
lettres  a  Santiago  ,  quand  il  y  avait  moyen  de  se  frayer  un 
passage,  et  je  m'arrangeai  avec  lui  pour  qu'il  se.  procui.'it, 
pour  une  somme  convenue  ,  les  vivies  et  les  combustibles 
nécessaires  pour  le  voyage  et  le  nombre  de  péons  dont 
j'avais  besoin.  On  donne  ce  nom  aux  paysans,  dans  cette 
partie  de  r.4.mériquc. 

Avec  (jurlle  joie  ne  coiitemplai-je  pas  les  Cordillières,  en 
pensant  que  j'allais  essayer  de  les  franchir.'  Jusqu'alors  je 
ne  les  avais  considérées  qu'avec  une  cet  tainc  tristesse  et 
comme  un  obstacle  insurmonti.ble  à  mon  excursion  au 
Chili  et  au  Pérou;  mais  maintenant  elles  avaient  changé, 
pour  moi,  d'aspect,  et  je  ne  pouvais  assez  admirer  leur 
imposau'e  grandeur.  J'ai  vu  la  Jungfrau  du  sommet  de  la 
Wengcr-Alp  ,1e  Mont-Blanc,  des  hauteurs  du  Brévcnt  et 
du  Cul  du  Bonhomme,  le  Mont-Perdu  etle  Pic  de  Téuériffe, 
de  leurs  bases;  mais  aucun  de  ces  monts  ne  présente  un 
spectacle  semblable  à  celui  des  Andes  ,  vues  de  la  vallée 
d  Uspallata.  Les  traits  du  tableau  sont  si  immenses  que 
l'œil  est  incapable  de  mesurer  ni  la  hauteur  ni  la  distance 
des  cimes  qu'il  apperçoît ,  et  que  le  voyageur  sent  vive- 
ment qu'il  est  Uansporté  dans  des  régions  où  la  nature  se 
montre  dans  ses  plus  grandes  dimensions. 

Au  milieu  de  la  vallée  se  trouvent  deux  petites  habita- 
tions bâties,  aux  frais  de  quelque  compagnie  de  mines, 
pour  les  ouvriers  qu'elle  emploie.  On  dirait  qu'elles  sont 
placées  au  sein  de  cette  nature  gigantesque  comme  pour 
faire  ressortir  toute  la  petitesse  de  l'homme.  La  petae 
colonie  de  mineurs  est  établie  sur  le  bord  d'un  torrent, 
dont  les  bords  ont  de  quatre-vingt  à  cent  pieds  d'élévation. 
En  automne,  il  est  assez  étroit  et  n'a  que  peu  de  profon- 
deur; mais  à  l'époque  de  la  fonte  des  neiges,  le  lit  qu'il 
o-cnpe  quelquefois  est  de  plus  d'un  mille,  et  son  cours  est 
alors  marqué  par  ses  dévastations. 

Pendant  que  Véga  et  les  péons  qa'il  avait  engagés,  au 
nombre  de  diX-sept,  étaient  occupés  à  préparer  les  pro- 
visions et  à  charger  le  charbon  de  tci-rc  ,  je  m'étais  assis 
sur  le  bord  du  torrent  ,  à  quelque  distance  des  habitations. 
«  Voil.»  donc,  me  disais-je,  les  lieux  où  passent  leur  vie 
des  êtres  dont  le  sort  est  de  travailler  péniblement  pour 
enrichir  b-s  actionnaires  de  quelque  compagnie  anglaise  ou 
française.  Des  sociétés  se  forment  à  Londres  ou  à  Paris  ; 
elles  envoient  un  agent  dans  ces  contrées ,  et  celui-ci  enrôle 
une  demi-douzaine  de  familles  ,  qui  consentent  à  se  fixer 
dans  quelque  désert  semblable  à  celui-là,  renonçant  à  tous 
rapports  avec  leurs  semblables  ,  si  l'on  en  excepte  le  petit 
noiubrc  de  voyageurs  qui ,  comme  moi  ,  ne  font  que  pas- 
ser rapidement  ,  aux  secours  de  la  médecine  pour  leurs 
corps  et  à  toute  nourriture  spirituelle  pour  leurs 
âmes.  »  Quand  je  fus  de  retour  aux  habitations  ,  je  ren- 
conU-ai  un  homme  qui  me  parût  être  le  principal  habitant 
de  la  colonie.  Véga  lui  avait  dit  que  ma  santé  était  déran- 
gée, et  le  brave  homme  s'était  mis  à  la  recherche  de  ce 
qu'il  avait  de  mieux  ,  pour  me  préserver  du  froid  dans  ces 
montagnes  et  ajouter,  selon  son  pouvoir,  à  mon  bien- 
être.  Je  lui  demandai  s'il  savait  lire;  il  me  répondit  que 
non.  Je  lui  demandai  encore  s'il  sivaitqne  c'est  Dieu  qui  a 
fait  les  montagnes  et  les  torreas  ,  et  s'il  avait  jamais  en- 
tendu dire  que  le  Fils  de  Dieu,  Jésus  Christ .  était  venu 
sur  la  terre,  et  était  mort  pour  sauver  les  pécheurs.  Mais 
il  me  parut  très-ignorant  sur  tous  ces  sujets  ;  il  ine  montia 
seulement  ,  dans  une  chambre  écartée  ,  une  image  de  la 
Vierge  en  cire  et  ornée  de  rubaus  ,  devant  laquelle  brûlait 
une  lampe.  C'est  là  toute  la  religion  des  pauvres  et  aveu- 
gles habitans  de  ce  désert!  Je  priai  le  Seigneur,  auquel 
tout  est  possible,  de  leur  envoyer  son  Evangile  et  de  leur 
accorder  les  avantages  dont  il  m'a  fait  jouir,  quoique  je  n'en 
aie  ,  je  le  crains  ,  que  bien  jicu  profité. 

Je  fus  bientôt  équipé  pour  le  départ  et ,  monté  sur  mi 
mule,  je  traversai  rapidement  et  gaiement  une  plaine 
d'environ  deux  lieues  et  demie,  qui  sépare  Uspallata  de  h 
gorge  de  montagnes  où  nous  devions  entrer.  La  petite 
caravane  se  composait  de  moi,  d'un  voyageur  qui  nous 
avait  joints ,  le  Seùor  V  *'^*  ,  de  mon  excellent  domestique, 
espagnol  Francisco,  du  messager  Véga  ,  des  dix-sept  péons 
et  de  trente-deux  mules.  Nous  passâmes  la  première  nuit 
1  près  d'énormes  rochers   nommés  les  Manantiales .   J'étai-s 


222 


LE  SEMEIR. 


extrêmement  fatigué,  et  je  ne  voulus  pas  attendre  que  le 
souper  fût  prêt;  ayant  seulement  pi'is  une  tasse  de  bouillon 
d'ognon  ,  pour  me  réchauffer,  je  me  couchai  sur  mon 
inaiclas  ,  qu'on  avait  placé  dans  un  coin  abrité  par  les  )o- 
chers  et ,  après  avoir  recommandé  à  Dieu  mon  corps  et 
mon  âme,  mou  voyage  et  mes  diverses  entreprises,  je 
m'endormis,  heureux  de  la  certitude  que  ses  soins  paternels 
s'étendraient  sur  moi ,  au  milieu  des  Andes,  aussi  bien 
qu'au  foyer  domestique. 

Il  était  fort  important  pour  nous  de  voyager  avec  rapi- 
dité. Plusieurs  temporales ,  on  nomme  ainsi  de  violeiis 
orages  ,  mêles  de  neige,  pendant  lesquels  on  ne  peut  ni 
voir  ,  ni  avancer ,  ni  à  peine  rcspiier ,  avaient  déjà  eu 
lieu.  ()uelques  heures  de  retard  pouvaient  nous  exposer  à 
être  surpris  par  une  de  ces  tempêtes  des  Cordillières.  Je 
désirais  donc  beaucoup  que  nous  ne  perdissions  pas  de 
temps  et,  le  lendemam  malin,  je  fus  prêt  le  premier. 
Mais  tous  mes  efi'orts  pour  hâter  le  départ  furent  mutiles; 
les  Américains  du  Sud  ne  se  laissent  pas  presser,  et  ce  fut 
en  vain  que  je  lâchai  d'avoir  les  mules  chargées  eu  moins 
de  temps  qu'a  l'ordinaire. 

Nous  entrâmes  au  milieu  des  neiges  près  d'un  endroit  nom- 
mé la  Piiiitadelas  Vacas.  Nous  avions  longé  la  rive  gauche 
du  torrent,  qui  avait  beaucoup  diminué  de  volume.  A  cinq 
heures,  nous  arrivâmes  à  une  Casucha,  ou  mauvaise  maison 
de  refuge,  appelée  la  Casa  de  los  Piu/uios.  Seîïor  V***  et 
moi  étions  d'avis  d'y  passer  la  nuit;  mais  le  temps  était  su- 
perbe ,  nos  forces  n'étaient  point  épuisées,  et  Véga  nous 
engagea  à  continuer  notre  course,  en  nous  assurant  que 
nous  trouverions,  deux  lieues  plus  loin,  d'énormes  rochers 
appelés  les  Casitas  de  Bargas ,  à  l'abri  desquels  nous  pour- 
rions nous  anêter.  Nous  vîmes  un  chien  à  la  porte  de  la 
Casa  de  los  Piiquios ,  et  je  demandai  à  Véga  d'où  il  venait. 
Il  nous  dit  que  c'était  le  chien  d'un  voyageur  qui ,  ayant  été 
surpris  par  une  temporale ,  s'était  réfugié  dans  la  Casa  de 
los  Fiiquios  etv  était  monde  froid;  le  chien  n'a  pas  voulu, 
depuis  lors  ,  quitter  le  lieu  où  il  a  perdu  son  maître.  Du- 
rant le  voyage  à  travers  ces  montagnes ,  nous  avons  en- 
core rencontré  d'autres  animaux  qui  se  sont  égarés  ou  dont 
les  maîtres  ont  péri.  Nous  vîmes,  une  fois  plusieurs  mulets 
que  nous  joignîmes  à  travers  les  neiges  ;  ils  par.ussaient 
mourir  de  faim;  nous  leur  offrîmes  du  pain,  mais  ils  ne 
voulurent  pas  y  toucher;  nous  les  conduisîmes  dans  la  troupe 
de  nos  propres' mulets;  mais  lorsqu'on  les  lâchait,  ils  s'arié- 
taieut  loul  court  ou  se  détournaient  du  chemin.  Nous  vîmes 
aussi  des  chiens  qui  paraissaient  n'avoir  plus  la  force  de  se  traî- 
ner; ils  refusaient  de  boire  et  Uc  manger  ce  que  nous  leur  of- 
frions ;  la  tête  courbée  vers  la  neige,  ils  nous  quittaient  bien- 
tôt pour  s'enfuir  dans  les  montagnes.  Véga  m'assura  que 
la  tristesse  de  ces  animaux  venait  de  ce  qu'ils  avaient  perdu 
leurs  maîtres;  s'il  en  est  ainsi,  c'est  un  touchant  cxem^de 
de  fidélité. 

Veis  six  heures,  nous  dûmes  traverser  le  torrent.  La  neige 
avait,  sur  ses  bords,  plusieurs  pieds  de  pLofondciir,  et 
était  fort  molle  ,  de  sorte  que  nous  eûmes  beaucoup  de  dif- 
ficulté à  le  passer  ;  les  trois  premiers  péons  qui  y  entrèient 
furent  emportés  par  sa  violence.  On  en  retira  deux  avec  des 
lassos.  On  nomme  ainsi  des  courroies  longues  de  trente 
à  quarante  pieds,  qui  servent  aux  habitans  à  une  fouie  d'u- 
sages, entre  autres,  à  s'emparer  des  taureaux  et  des  chevaux 
sauvages.  Lorsqu'un  Indien  poursuit  un  ennemi,  il  clierche 
à  le  faire  prisonnier,  en  lui  jetant  le  lassos  autour  du  cou. 
Le  troisième  péon  se  réfugia  sur  une  grande  pierie  qui  s'é- 
levait de  quelques  pieds  au-dessus  de  l'eau,  vers  le  milieu 
du  torrent.  Il  était  hors  de  l'atteinte  de  l'eau  et  ses  compa- 
gnons auraient  facilement  pu  le  tirer  au  rivage.  Sa  mule, 
après  s'être  quelque  temps  débattue  contre  le  courant,  avait 
eu  le  bon  esprit  de  se  cramponner  à  une  saillie  de  rocher, 
d'où  les  eaux  ne  pouvaient  pas  aisément  la  détacher.  Véga 
fit  traverser  l'eau,  un  peu  plus  haut,  au  reste  de  la  troupe. 
Malgré  mes  vives  instances,  je  ne  pus  obtenir  de  lui  de 
nous  arrêter  pour  porter  secours  au  malheureux  péon  , 
toujours  perché  sur  son  rocher,  au  milieu  de  l'eau.  Véga 
et  ses  compagnons  s'y  rtfusèrcnt  opiniâtrement,  disant  que 
la  nuit  approchait,  qu'd  saurait  bien  se  tirer  d'affaire  tout 
seul  et  au'il  fallait  nous  hâter. 

A.  huà  heures,   nous  atteignîmes   les  énormes  rochers 


nommés  les  Casiias  de  Bargas.  Francisco  avait  étendu  mon 
matelas  dans  un  endroit  bien  abrité,  mais  très-obscur;  c'éUiit 
une  esjiècc  de  tiou.  Pour  éviter  les  rats  et  les  serpens  ,  je 
préféiai  camper  en  plein  air.  Mais  bientôt  s'éleva  un  vent 
violent  et  glacial;  lorsque,  vers  neuf  heures  et  demie  ,  je 
découvris  ma  ti-te  ,  sur  laquelle  j'avais  étendu  mon  pon- 
cho ,  espèce  de  manteau  qui  n'a  d'ouverture  que  pour 
la  tête,  je  vis  que  tous  les  péons  étaient  couchés  autour  de 
moi ,  dormant ,  et  la  plupart  ronflant  sous  leurs  ponchos. 
Véga  et  Francisco  étaient  seuls  réveillés. Vers  le  nord  delà 
petite  portion  du  ciel  que  ne  nous  cachaient  pas  les  monta- 
gnes ,  j'aperçus  un  petit  nuage  qui  s'avançait  rapidement. 
Véga  le  considérait  et  je  icmarquai  bientôt  que  ce  n'était 
pas  sans  anxiété.  Le  vent  devenait  de  plus  en  plus  fort.  «  Je 
n'aime  pas  l'apparence  du  ciel,  me  dit-il;  ce  nuage  et  ce 
vent  nous  annoncentde  la  neige.»  —  «Eh  bien!  que  devons- 
nous  faire?  lui  demandai-je.» — «  Rien,  répondit-il,  nous  ne 
pouvons  songer  à  partir.  Les  mules  sont  à  l'abri  sous  quel- 
ques rochers  ,  à  une  demi-lieue  d'ici  ;  il  fait  trop  noir  pour 
aller  les  chercher,  et  nous  ne  pourrions  trouver  notre  che- 
min, ni  pour  retourner  à  la  Casa  de  los  Piiquios ,  ni  pour 
avancer  veis  la  prochaine  maison  de  refuge.  »  Je  vis  en  ef- 
fet que  nous  n'avions  pas  autre  chose  à  faire  que  déplacer  nos 
matelas  et  nos  habits  sous  les  rocheis  et  de  nous  confier  en 
Dieu.  Pendant  notre  conversation,  le  nuage  s'était  étendu 
sur  presque  tout  le  ciel  :  nous  n'apercevions  plus  qu'une 
seule  étoile  qui  brillait  au-dessus  de  nos  têtes  ;  sa  lumière  fut 
d'abord  affaiblie  par  la  vapeur,  puis  l'épais  nuage  nous  la 
cacha  entièrement.  Je  sentais  tout  ce  que  notre  situation 
avait  de  fâcheux  ,  et  je  fus  forcé  de  convenir,  vis-à-vis  de 
moi-même,  que  c'est,  de  la  part  d'un  convalescent,  une 
folle  imprudence  que  de  s'exposer  à  des  fatigues  que, 
même  un  homme  l)ien  portant ,  ne  peut  guère  espérer 
de  supporler,  s'il  n'a  pas  la  force  d'un  péon  et  l'habi- 
tude que  ces  gens-là  ont  de  ces  courses  difficiles.  Je  recou- 
vris ma  tête  do  mon  poncho,  et  j'adressai  tout  bas  ,  mais,  je 
l'espère,  du  fond  de  mon  cœur,  nue  courte  prière  à  ce  Dieu 
qui  nous  dit  dans  sa  Parole,  «tpi'il  est  notre  secours  dans 
les  détresses  et  fortaisé  à  trouver.  (Psaume  xi.vi,  2.)»  Il  sur- 
vint, en  cet  instant,  un  violent  coup  de  vent,  qui  fil  tomber 
sur  mou  poncho  quelque  chose  que  je  crus  être  de  la  grêle; 
mais  en  y  poitant  la  main  ,  je  ie(  oiinus  que  ce  n'était  que 
du  sable,  mêle  de  quelques  petits  fragmens  de  rocher.  Il 
survint  un  second  coup  de  vent,  plus  violcMit  que  le  premier. 
Je  sortis  de  nouveau  la  main  et  ,  pour  cette  fois,  je  trouvai 
de  la  neige  et  de  la  grêle.  Notre  malheur  était  certain  :  nous 
étions*  sui'pris  par  une  temporale.  Véga  nous  assura  que  c<; 
ne  serait  [)as  une  des  plus  fortes.  Nous  nous  l'etirâmes  dans 
les  enfoncemens  les  plus  profonds  des  rocheis,  en  dépit  des 
serpens  cpii  v  habitent.  Là  j'essayai  de  dormir,  en  attendant 
le  jour,  qui  devait  décider  de  notre  sort. 

Vers  le  matin  ,  la  neige  continuait  encore  à  tomber.  Au- 
dessus  de  nos  têtes  et  autour  de  nous,  elle  tombait  eu  flo- 
cons épais  et  rapides;  mais  à  c[uelque  distance  ,  dans  la  val- 
lée, elle  semblait  se  ralentir  dans  sa  chute  et  être  plus  clair- 
semée. Il  nous  parût  cependant  impossible  de  songer  à  con- 
tinuer notre  route.  Tous  nos  péons  étaient  d'avis  d'essayer 
de  retourner  sur  nos  pis,  pour  regagnerLTspallata  aussi  vite 
que  possible.  Senor  N  *'*  et  mon  domestique  insistaient  for- 
tement pour  qu'on  prit  ce  parti.  Véga  hésitait  seul,  et  aussi 
long-temps  cju'il  paraissait  croire  encore  à  la  possibilité  de 
poursuivre  notre  course,  je  ne  pouvais  en  abandonner  l'idée. 
Nous  remîmes  jusqu'après  le  déjeuner  de  prendre  une  réso- 
lution. l-.cs péons  préparèrent  lebagage  elle  charqui (hœu? 
séché)  pour  le  déjeune''. 

Je  n'étais  plus  qu'à  une  journée  de  marche  des  Cordil- 
lièrcs  ,  et  ce  n'était  pas  sans  un  vif  chagrin  que  je  me  voyais 
forcé  d'abandonner  cette  entreprise,  pour  laquelle  je  m'é- 
tais décide  à  traverser  les  Pampas.  L'idée  de  retourner  sur 
mes  pas  et  de  faire  une  seconde  fois  ce  même  chemin  si 
pénible,  au  lieu  de  descendre  dans  les  'oelles  plaines  du 
Chili ,  m'atlrislail  beaucoup.  J'étais  sur  le  jioint  de  perdre 
couragi-;  mais  je  criai  à  Dieu,  du  milieu  de  mon  angoisse,  et 
il  daigna  m'entendiel  \ous  n'avions  pas  eii' ore  fini  de  dé- 
jeuner que  le  ciel  s'éclaircil;  les  mages  se  dissipèrent;  la 
neige  cessa  de  tomber  et,  au  bout  d'une  demi-heure,  le  plus 
brillant  soleil  vint  nous  réjouir. 


LE  SEMEUR. 


223 


LES  DISCIPLES  FIDELES  DE  L  EVANGILE  DANS  LES  SIECLES  DU 
MOYEN-AGE. 


Onzième  siècle. 


Les  PRETENDUS  Manichéens  d'Orléans 
ET  d'Abhas. 

Un  {jian'd  nombre  de  Pauliciens  (i)  fuyant  la  persécution 
(les  Grecs,  avaient  abandonné  la  Bulgarie  et  la  Tliiace  (2) 
pour  venir  s'établir  dans  d'autres  contrées.  Ils  se  fixèrent 
surtout  en  Italie  ,  où  vraisemblablement  ils  se  mêlèrent  et 
se  confondirent,  à  la  longue,  avec  les  Palarènes  et  les  autres 
chrétiens  (|ui  liabitaienl  ce  pays.  Tous  ces  fidèles  ,  ainsi  réu- 
nis par  un  seul  intérêt  celui  de  la  cause  de  Jésus,  formèrent 
insensiblement  ,  eu  Italie  d'abord  ,  puis  en  d'autres  pro- 
vinces de  l'Europe,  un  nombre  considérable  de  sociétés 
religieuses  que  les  papes  poursuivirent  avec  acbariicmeut. 
Une  de  ces  sociétés  ,  établie  en  France  dans  la  ville 
d'Orléans,  s'y  vit  exposée  aux  persécutions  d'un  cleigé  ja- 
louK  et  sanguinaire  (loaa).  a  L'é\  êque  de  Beauvais,  dit 
l'abbé  Racine,  voulut  instruire  ces  liérctiqucs  des  mystères 
de  la  religion,  qu'il-,  rejetaient;  mais  ils  répondirent:  Vous 
pouvez  dire  ces  contes  à  ceux  qui  ont  des  pensées  terrestres; 
pour  nous,  qui. avons  la  loi  de  Dieu  écrite  par  le  Saint  Es- 
prit dans  l'homme  intérieur,  et  qui  n'avons  d'autres  seiili- 
mens  que  ceux  que  nous  avons  appris  de  Dieu  même,  c'est 
eu  vain  que  vous  voulez  nous  instruire  :  faites  de  nous  ce 
qu'il  vous  plaira.  Nous  voyons  déjà  notre  Roi  qui  règne 

dans  le  Ciel,  qui  nous  invite  h  des  triomphes  immortels 

On  leur  déclara  que  ,  s'ils  ne  changeaient,  ils  seraient 
brûlés  par  ordre  du  roi  et  du  consentement  du  peuple. 
Ils  dirent  qu'ils,  ne  craignaient  rien  ,  que  le  feu  ne  les  brû- 
lerait point...  Alors  les  évêques  déposèrent  les  clercs  (les 
ecclésiastiques),  et  ou  les  mena  avec  ceux  qui  les  avaient 
séduits,  hors  de  la  ville  où  l'on  avait  allumé  un  grand  feu. 
Ils  y  allèrent  avec  joie  et  témoignèrent  ne  désirer  rien  autre 
chose.   » 

Ou  les  accusait  de  rejeter  plusieurs  des  vérités  fondamen- 
tales de  l'Evangile  et  de  prostituer  leurs  corps  aux  plus  in- 
fâmes voluptés;  mais  l~s  inculpations  de  leurs  ennemis 
fourmillent  de  contradictions  choquâmes;  car  ils  en  fout 
aussi  des  gens  d'une  piété  remarquable,  d'une  morale  saine, 
d'une  via  pure,  dans  un  siècle  fort  corrompu. 

Les  suppRces  Us  plus  affreux  ne  purent  assouvir  la  cruauté 
de  leurs  ennemis,  dont  le  zèle  diabolique  les  poursuivit 
jusque  dans  le  repos  de  la  tombe.  Le  corps  du  chanoine 
Théodat,  mort  f[uelques  années  auparavant  dans  les  pi  iii- 
cipes  de  celle  société  religieuse,  fut  exhumé,  puis  soumis  à 
une  épreuve,  puis  reconnu  véritablement  hérétique  ctcon- 
séquemmcnt  laissé  sans  sépulture  sur  un  grand  chemin  ! 
Et  cependant  tout  le  crime  de  ces  prétendus  sectaires,  tout 
leur  muuichi'isme  se  réduisait ,  sel-ju  toute  apparence,  à  re- 
jeter les  superslitions  régnantes  pour  suivre,  eu  simplicité 
de  cœur,  les  irslruclions  de  la  Parole  ,  autant  qu'ils  les 
pouvaient  connaître. Parce  qu'ils  niaient  la  pre'sence  réelle, 
on  les  accusait  gratuitement  de  rejeter  l'Eucharistie  ;  et 
parce  qu'ils  rejetaient  l'éternelle  damnation  desenfauêmorls 
sans  baptême  ,  on  leur  imputait  le  crime  imaginaire  de  de'- 
tester  le  sacrement.  L'élite  de  la  bourgeoisie  et  du' clergé 
d'Orléans  paitageaient  leurs  principes  religieux. 

Orléaii;  u'élait  pas  la  seule  ville  de  Fiance  qui  possédât 
de  ces  prétendus  M.uiichéens.  Du  Piémont ,  que  Claude 
avait  éclairé  des  lumières  de  l'Evangile,  comme  de  leur 
foyer  principal,  ils  répandaientde  tous  côti's  leurs  doctrines. 
Arras  les  vit  aussi  paraître  dans  ses  murs.  Ces  chrétiens  ,  les 
mêmes  apparcniuxnt  que  les  Patarènes,  qui  nous  occupe- 
ront bientôt,  établirent  dans  cette  ville  une  société  religieuse 
que  poursuivit  plus  tard  un  synode,  tenu  sous  la  présidence 
do   Gérard,   évèque  d' Arras  et   de    Cambrai    (lOiSj.   Les 

(1)  Cbrc'liens  CTangëliques  de  l'Orient,  jui  rejetaient  l'adoration  de  la 
croiji  ,  le  culte  des  Images  ,  m  rpiisaicnl  les  reliques  et  toutes  lei  supertli- 
lions  qui  s'introilul5aient  dans  l'Eglise.  Ils  [irofessaient ,  du  re^ic  ,  une  fui 
."•impie et  absolue  au\  doetrinesdisSaintes-Ejiilurts.  Leur  Société  remonte 
à  l'an  660. 

(i)  Il  est  difSeile  de  dire  précisément  à  quelle  époque  les  Pauliciens 
commencèrent  à  se  réluyier  en  Euiofie.  Seulement  on  suit,  par  les  nionu- 
incns  les  plus  aullunliques  que,  vers  le  iniliru  du  onzième  siècle,  plusi.urs 

1    d'tntre  eui  étaient  élabUsdans  la  Lombardie  .  l'Iusubrie  et  les  contrées 

!    ïcisincs. 


membres  qui  la  composaient  furent  accusés  d'adopter  les 
princi])es  (l'uii  docteur,  lumimé  Goiidolphe ,  qui  résidait  eu 
Italie.  Ils  laisaient  profession,  nous  disent  leurs  adversaires, 
de  suiv/c  la  doctrine  des  Ajtôtres  ,  pour  qui  seuls  ils 
avaient  (le  la  vénération.  En  conséquence,  ils  ne  voulaient 
ni  autels,  ni  cloches  ,  ni  encens  ,  ni  messes  ,  ni  croix  maté- 
rielles ,  ni  chàtimens  volontaires;  ils  rejetaient  la  souverai- 
iietéde  l'Eglise,  l'expiation  des  péchés  des  morts  par  au- 
mônes ou  yi-ji-  pénitences  vicariales  (i),  le  purgatoire,  l'ab- 
solution des  prêtres,  le  baptême  des  petits  enfans,  inca- 
pables ,  disaient-ils,  de  comprendre  ni  de  confesser  la  vérité; 
ils  combaltaieut  enfin  le  culte  des  images,  l'invocation  des 
saints,  l'extrèmc-onctiou  ,  la  présence  réelle.  Mais  le  grave 
reproche  qu'où  leur  adressait,  de  tenir  le  mariage  pour 
illégitime  ,  ne  mérite  absolument  aucune  créance.  «  C'est 
ici  notre  doctrine,  disaient  ces  fidèles,  de  renoncer  au 
monde,  de  brider  les  convoitises  de  la  chair,  de  nous  en- 
tretenir du  travail  de  nos  mains  ,  de  ne  faire  violence  à  per- 
sonne et  d'aimer  les  frères,   n 

Confesseurs  de  la  vérité  évangélique ,  autant  que  nous 
pouvons ,  à  celte  distance  ,  démêler  leur  vrai  caractère ,  les 
prétendus  Manichéens  d'Airas,  comme  ceux  d'Orléans, 
réclament  donc  une  part  à  notre  intérêt  fraternel.  Leurs  souf- 
frances les  recommandent  à  notre  respect  et  à  notre  amour_ 
Douzième  siècle.  —  Bernard  de  Clairvaux. 
Bernard,  le  plus  giand  témoin  de  la  communion  ro- 
maine au  douzième  siècle,  oacjuit  à  Fontaine,  en  Bourgogne, 
d'une  familli;  riche  et  distinguée  (1091).  liC  point  de  vue 
sous  lequel  il  nous  intéresse  le  plus  ,  est  celui  de  défenseur 
des  grandes  vérités  de  l'Evangile. 

A  la  m  iiiière  doul  l'abbé  de  Clairvaux  parle  du  joug  de 
Jésus,  on  reconnaît  facilement  une  âme  t[ui  avait  le  bonheur 
de  lepoiter  :  «  Le  joug  de  Christ,  dil-il,  nous  devient 
aisé  et  son  fardeau  léger.  Oui,  bien  léger;  car  qu'est-ce  qui 
peut  l'être  plus  qu'une  charge  qui  fait  marcher  celui  qui  la 
porte,  un  (ardeau  qui  décharge  l'âme?  Dans  toute  la  nature 
je  cherche  quelcpie  chose  qui  ressemble  à  cela  ,  et  j'eu  dé- 
couvre une  ombre  dans  les  ailes  de  l'oiseau, cpu  sont  portées 
par  la  créature  et  qui  cependant  soutiennent  sou  vol  à  tra- 
vers le  fiiuiameutdes  cieux.   » 

Tous  ks  fidèles  sont  unanimes  avec  Bernard,  cpiand  il 
s'écrie:  «  Si  moa  iniquité  est  grande,  ta  grâce  est  beaucoup 
plus  grande.  Lo:-sque  mou  âme  est  troublée  par  la  vue  de  sa 
corruption,  je  regarde  à  ta  miséricorde  et  j'en  suis  restau- 
ré... Qu'il  se  réjouisse  celui  qui  se  sent  misérable  et  digne 
d'une  condamnation  perpétuelle;  car  la  grâce  de  Jésus  ex- 
cède la  grandeur  et  le  nombre  de  tous  les  crimes,  —  Ma 
peine  est  trop  grande  ,  disait  Ca'iu ,  pour  que  j'espère  un 
pardon.  —  Loin  de  nous  celte  penséel  La  grâce  de  Dieu 
est  plus  grande  que  quelque  iniquité  que  ce  soit.  Il  est  véri- 
lablemeuL  plein  de  pitié,  miséricordieux,  abondant  en  gratui- 
té, prompt  à  pardonner.  Etre  bon  ,  c'est  sa  nature  ;  user  de 
miséricorde  ,  c'est  sa  perfection.  Aussi  n'est-il  point  appelé 
le  Père  des  vengeances  ,  mais  le  Père  des'miséncordes.   « 

«  Si  le  bon  grain  jeté  en  terre  rapporte  quelque  fruit,  la 
gloire  en  est  due  a.  Celui  qui  a  donné  la  semence  au  semeur, 
la  fi  condité  au  terroir  et  l'accroissement  à  ce  qui  a  été  semé. 
Quelle  part  avons-uous  à  tout  cela?  Je  ne  donnerai  jamais 
la  gloire  de  Jésus  Christ  à  perionm;.  » 

«  Ne  désirez  point  d'être  loués  en  cette  vie.  Tout  ce  que 
vous  recevez  d'applaudissemeiis  que  vous  ne  rapportez  pas 
à  Dieu,  c'est  nu  vol  que  vous  lui  faites.  De  quel  droit  la 
gloire  vous  appartiendrait-elle  ,  poussière  corrompue?  » 

o  Ce  qu'on  aime  par-dessus  tout,  si  ce  u'csl  Dieu,  c'est 
une  idole  qu'on  met  à  sa  place.   » 

«  Un  cœur  cpii  aime  Dieu  ne  clieiche  point  d'autre  prix 
de  son  amour  que  Dieu  même  ;  ou  s'il  cherche  quelque 
autre  objet  pour  récompense  ,  c'est  cet  objet  qu'il  aime  et 
uon  pas  Dieu.   » 

Treizième  siècle.  —  Louis  IX. 

Plusieurs  hisloricns  ecclésiastiques  metlent  au  rang  des 
disciples  du  Sauveur  deux  personnages  célèbres  du  treizième 
siècle,  un  roi  et  un  pape  :  Louis  IX  et  Célestin  V. 

Louis  IX,  communément  appelé  saint  Louis  ,  se  livrait 

II)  Celles  q'i'un  homme  s'impose  dans  l'idée  de  procurer  à  un  autre 
l'absolution  de  ses  péchés. 


nu 


LE  SEMEUR. 


frcqucmmeiità  des  exercices  de  dcvolion.  Il  avait  reçu  de 
Dieu  le  don  précieux  do  bien  gouvernei  ses  sujets,  et  la 
{;i'â(;e  plus  friande  encore  de  se  Lieu  fjouveincr  lui-nicnic. 
il  rendait  la  justice  avec  un  zèle ,  une  douceur  cl  uue  im- 
partialité ,  qui  .jusqu'à  ce  joui-,  ont  fait  cliéiir  sa  mémoire. 
San  intcjjrité  égalait  sa  justice.  Plus  d'une  fois,  des  Etats 
étrangers  le  choisirent  pour  arbitre  de  Icuis  différends  Les 
dispositions  leligicuses  qui  le  caractérisaient  ne  se  démen- 
tirent en  aucune  circonstance  de  sa  vie.  Jusque  dans  les 
camps,  ou  le  retrouve  sage,  droit,  compatissant,  pieux.  Dans 
toutes  les  épreuves  qu'il  essuya  ,  dans  tous  les  dangers  qui 
le  menacèrent ,  la  prière  parut  être  sa  ressource ,  et  le  sein 
de  Dieu  son  asile.  Un  jour,  battu  de  la  tempête  et  cxpos.é  à 
périr  avec  tout  son  monde,  on  l'entendit  s'écrier  :  «  Beau 
Sire,  Seigneur  Jésns-Clirist!  sitiivez-moi  et  toute  ma  genl.  » 

Atteint  de  la  peste  devant  Tunis  ,  sur  la  plage  africaine  , 
et  voyant  s'ouvrir  devant  lui  les  portes  de  l'éternité  ,  il  fit 
appeler  Philippe,  son  fils  aîné,  cl  lui  donna,  dans  ces  ter- 
mes, ses  paternels  avis  :  «Evite  la  gucwrc  avec  les  Chrétiens 
et  épargne  ks  sujets  innocens  de  ton  ennemi;  ne  tolère  ni 
les  blasphèmes,  ni  les  jeux  de  hasard,  ni  l'ivrognerie,  ni 
l'inipureté  ;  ne  mets  point  de  pesantes  chaînes  sur  tes  sujets. 
Je  prie  uotre  Seigneur  Jésus-Christ  de  te  fortifier  dans  son 
service  et  d'augme  iter  sa  grâce  en  toi;  je  lui  demande  que 
nous  puissions  le  voir,  le  louer  et  l'honorer  ensemble  pen- 
dant l'éternité  !  Souffre  patiemment,  persuadé  que  tu  as 
mérité  un  châtiment  beaucoup  plus  grand  pour  tes  péchés, 
et  alors  la  tribulation  te  sera  gain.  A.ime  et  recherche  les 
gens  pieux;  bannis  les  vicieux  de  ta  compagnie.  Prends 
plaisir  à  entendre  d'utiles  discours  ;  où  que  tu  te  trouves  , 
ne  permets  jamais  en  ta  présence  les  conversations  de  la 
médisance  et  de  l'impureté! Ecoute  patiemment  le  p;iuvie, 
et  partout  où  ton  intérêt  propre  se  trouverait  engagé,  tiens 
le  parti  de  ton  adversaire  contre  toi-même,  jusqu'à  ce  que  la 
vérité  paraisse.   » 

Louis  désii'a,  dans  ses  derniers  momcn«,  qu'on  no  l'cntrc- 
tînl  plus  des  choses  de  la  vie.  Il  denaanda  à  Dieu,  les  yeux 
lemplis  de  larmes  ,  la  conversion  des  infidèles  et  des  pé- 
cheurs; et  ses  lèvres  mourantes  répétèrent  ces  paroles: 
«  Seigneur,  j'entrerai  dans  ta  maison  ,  je  t'adorerai  dans 
ton  saint  temple  et  je  glorifierai  ton  nom;  je  remets  mon 
esprit  c-ntrc  te^  mains.   »  (1270.) 


MELANGES. 

Traite  des  moirs. —  Ou  lit  dans  le  Moniteur  que,  par  ar- 
1  et  de  la  co:ir  d'assises  de  l'Ile-Bourbon  ,  arrondissement 
du  Vent,  rendu  le  20  juillet  i83i,  en  matière  de  traite  des 
noirs,  les  nommés  Joseph-Mauricc-Léonard  Zacola  ,  capi- 
taine du  navire  la  Laureiicia  ,  du  port  de  aS  tonneaux  et 
Jérôme  Cadic  ,  second  du  navire  ,  ont  été  condamnés  à  cincj 
années  de  bannissement,  ii  4?  JOO  f''-  d'amende  pour  la 
valeur  du  navire  cl  à  Goo  fr.  pour  la  valeur  de  la  cargaison, 
et  déclarés  incapables  de  servir  à  aucun  titre  sur  les  vais- 
seaux et  bàlimens  de  l'Etat  et  sur  ceux  du  commerce  fran- 
çais. Les  nommés  André  Berlin,  Jean  Maurice  Plissonneau, 
François  Brosseau,  Jean  Lefebvre ,  Joseph  Bebédic,  mate- 
lots à  bord  du  dit  navire,  et  Faustin  Prudent-Perré  ,  de  St- 
Denis,  ont  été  condamnés  à  une  année  d'emprisonnement  ; 
le  nommé  Ilf  nri  Aristide,  habitant,  a  été  condamné  à  trois 
mois  d'emprisonnement.  Le  prix  de  la  vente  du  navire  la 
Laureiicia  a  été  déclaré  acquis  au  trésor.  Les  sus-nommés 
ont  été  condamnés  en  outre  solidairement  aux  fraisdiiprocis. 

Mort  de  M.  Cuampollion  jeune.  —  M.  CharapoUion 
jeune  ,  membre  de  l'Institut ,  auquel  nous  devons  des  dé- 
couvertes si  importantes  sur  les  écritures  et  la  langue  des 
anciens  Egyptiens ,  vient  de  succomber  à  la  suite  d'une 
longue  et  douloureuse  maladie.  Il  était  à  peine  âgé  de  4i 
ans.  Ses  recherches  assidues  et  ses  immenses  travaux  ont 
abrégé  une  existence  si  précieuse  à  la  science  par  les  féconds 
résultats  qu'elle  lui  ])romettait  encore.  On  sait  que  les  dé- 
couvertes de  M.  Champoliion  ont  fourni  des  preuves  nou- 
velles à  l'appui  des  faits  rapportés  par  la  Bible.  C'est  à  ses 
élèves  qu'il  appartient  désormais  de  compli'ter  ses  recher- 
ches, heureusement  assez  avancées  pour  qu'elles  soient  tom- 
bées dans  le  domaine  de  la  science,  et  que  mettra  dans  tout 


leur  jour  la  publication  de   la    Grammaire   hiérogljphit/ue 
que  M.  Cha:npollion  laisse  manuscrite  et  à  laquelle  il  venait  - 
de  mettre  la  dernière  main.  Mais ,  comme   l'a   si  bien    dit 
M.  Lenormant,  «  personne  au  monde  ne  peut  se  flatter  de 
»   se  faire  Egyptien  comme  l'était  Chaïupollion  ;  car  pour 
»   cela  il  faudrait  devenir  Champoliion  lui-même.  Bien  des 
»   développcmens  ,  bien  de  ces  vues  divinatoires  qui   u'é- 
»   talent  qu'à  lui ,  sont ,  hélas  !  ensevelies  dans  sa  tombe.   » 
M.  le  baron  Walckenacr,  de  l'Académie  des  Inscriptions 
et  Belles-lettres,  a  prononcé  près  de  la  fosse  quelques  pa- 
roles sur  11  perte  immense  que  vient   de  faiie   le  monde 
savant.  N)us  en  sentons  nous-mêmes  toute  l'étendue  ;  mais 
nous  aurions  voulu  que  ces  regrets ,  partagés  par  tous  ceux 
qui  s'intéicssent  aux  progrès  des  sciences,  eussent  été  autre- 
ment exprimés.  Nous  ne  comprenons  pas  que  l'on  dise  que 
a  si  la  nurl  attaque  la  jeunesse  dans  sa   force,  si  elle  arrête 
»   le  génie  dans  son  premier  essor,  il  semble   qu'elle  abuse 
»   de  sa  terrible  puissance,  et  que,  par  un  coup  trop  hardi, 
»   elle  trouble  l'ordre  éternel  de  la  Providence;   »  car  nous 
savons  que  c'est  cette  Providence  elle-même  qui  donne  à 
la  mort  sou  message ,  et  que  tous   ses  actes  concourent  aux 
fins  pleines  de  sagesse  qu'elle  s'est  proposées.  Nous  ne  com- 
prenonspasnonplus  quepourhonorer  la  science  on  prétende 
«   qu'instruire  les  homiu'S  ,  c'est  jiratiquer  la   vertu;   n    ni 
que  «  rehausser  la  dignité  de  la  naturehumaine,  en  reculant 
»   les  bornes  de  nos  connaissances,  c'est   rendre  à  Dieu  le 
))   culte  qui  nous  rapproche  le  plus  de  sa  divine  essence.   » 
Dieu  a  accordé  à  notre  esprit  des  facultés  qu'il  veut,  sans  au- 
cun doute  que  nous  développions,  mais  si  nous  ne  le  faisons 
que  pour  nous  procurer  des  jouis'sances  ou  de  la  gloire,  si  la 
pensée  de  Celui  qui  nous  a  ainsi  doués  demeure  étrangère 
à  nos    travaux,  et  si  peut-être  même  l'étude  nous  absorbe 
si  exclusivement  qu'elle  nous  rende  impossible  de  nous  oc- 
cuper de  Dieu  ,  de  nous  approcher  de  lui  par  la  méditation 
de  sa  Parole  et  par  la  prière,  est-ce  là  le  culte  qu'il  demande 
de  nous  ?  n'est-ce  pas  plutôt  un  obstacle  au  culte,  et  même 
une  sorte   de  culte-  idolâtre?  C'est  au  cœur  cjuc  Dieu  re- 
garde; il  veut  riioniuiage  du  coeur,  l'amour  du  cœur,  et  il 
dit  à  chaque  homme  :    «  Mon  fils  ,  donne-moi  ton  cœur  !    » 
On  ne  peut  dire  au  bord  d'une  tombe  que  des  paroles  gla- 
cées ou  des  paroles  de  désespoir,  si  on  n'v  dit  pas  des  paroles 
chrétiennes  ;  car  la  mort  conserve  son  aiguillon  pour  tous 
ceux  à  qui  Dieu  n'a  pas  donné  la  victoire  par  notre  Seigneur 
Jésus-Clirist.  (I.  Cor.  xv.) 

AI\\Oi\CE. 

Observations  sur  les  projets  de  lois  coloniales  ■  pre'senle's 
à  la  Chambre  des  de'/jute's,  parBisszTTE.  Brochuie  iii-S". 
Puis  i8j2,  cho.4  A.ug.  Mie,  rue  Joquelet,  n.  g. 

L'auteur  de  cette  brochure  est  l'un  des  mandataires  des 
hommes  de  couleur  de  la  Martinique.  Il  passe  en  revue  les 
trois  projets  de  loi  présentés  à  la  Chambre  des  députés; 
celui  sur  l'état  des  peisonn  's  ,  présenté,  sous  forme  de 
propositioti  ,  par  M.  de  Tracv,  projet  remanpiablc  par 
l'impartialité  et  la  sagesse  des  dispositions  qu'il  renferme; 
celui  sur  les  droitscivils  etpolitiqucs,eufaveur  des  hommes 
de  codeur,  présenté  par  le  ministre  de  la  marine  ,  qui  est 
l'œuvre  des  bureaux  des  colonies  et  qui  négl  ge  les  applica- 
tions du  principe  qu'il  pose  ;  enfin  celui  sur  le  régime  légis- 
latif des  colonies.  Nous  ne  pouvons  suivre  M.  B  s-ette  dans 
toutes  SCS  observations;  mais  il  est  de  notre  devoir  de 
signaler  l'immorale  disposition  de  l'article  23  d  s  dernier 
projet ,  dans  lequel  le  cens  est  basé  sur  le  iioral)re  d'esclaves 
qu'on  possède.  Il  établit  que  chaque  tête  de  noir  recensé, 
de  tout  sexe,  comptera,  à  la  Martinique,  pour  un  trentième 
<lu  cens  électoral  I  M.  Bissctte  s'élève  avec  force  contre  un 
projet  qui  assimile  l'homme  au  bétail  ,  qui  fonde  le  plus 
précieux  des  droits  politiques  sur  la  violation  des  lois  di- 
vines et  humaines  et  sur  les  souffrances  des  misérables,  et 
qui  serait  un  obstacle  de  plus  aux  affranchissemeiis  ,  puiJ- 
qu'auGun  propriétaire  d'esclaves  ne  consentira  volontiers 
à  leur  accorder  la  libellé,  si  cette  concession  le  prive  de 
la  faculté  d'être  électeur  nu  éligible.  

Le  Gérant,    DEIIAULT.''^ 

impiiiutrif  ie  .Skllicge  ,   lue  des  Jïùiieui-s  ,   D.    i4- 


TO^iH  1' 


-  rv  29. 


li   HÏARS  18r>2. 


JOliKNAL   IIEIJGIKijX, 


ii.vr 


ï  • 


i:''ohHc|ye,    Fû5io5opiËiqye   ci    l^iKcrairc, 


p.\;iA!«s\\T  TOi's  i.!S  iiîT;ricrvi:!>{s. 


l,e  rlnmp  ,  c'est  le  monde. 
Jl/aii/i.  A'/II.  38. 


On  *;'i'bnniie  à  Paris,  ou  bureau  du  journal ,  rtie  Maitel  ,0"^  1 1,  et  chez  tit'is  les  iJhr.iiros  tl  Dirertiurs  de  poste. — Vr\\  :  i5  fr.  pour  Tannée 
!  fr.  |;nur  6  mois,  5  fr.  pt^ur  3  mois.  —  Pour  l'Jlrangei',  on  ajjulerj  a  Ir.  [lour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
tf  letl.es,  paqjcls  cl   enviiis  d'argent,   doivent  èlre  :.rrr.:n(  liis. 


SOMMAIRE. 

'CÈXEi  DU  nOKDE  ICTCEL.  Coiif.  ssions  d'un  jeunt  Iiomnic.  N"  11.  àJo- 
hscence;  Départ  pour  l'Académie.  —  TniLosorBiE.  la  docliéance  de 
riiomme.  —  Voïxoes.  Passage  de  la  CorJillièie  du  Chiii  (fin).  — 
Hisioirc.  Pierre  TaMo  el  "Cî  Disciples.  —  "-^riLiiiGEs.  I.es  Knout,  ur.s 
russe?. 


SCEi\ES  DU  .^IO?*DE  ACTLEL. 

tONFLSSlOlXS    d'un    JEUNE    HOMM2, 

If.  Adolescence.  —  Départ  pour  l'Académie. 

A  sclz»".  ans ,  je  sorLis  du  colléf^c  avec  loi;t  l'inrl'ocstc  fatr.is 
it>  rotinaissanccs  inutiles  que  l'on  puise  clans  ces  soi  les  d'c- 
LiiLlisj'^ineiis.  Je  savais  du  gicc,  du  latin,  qiielijue  peu  d'iiis- 
l;>!rc  cl  de  inaliicnialiques;  je  faisais  de  mauvais  vers  dans 
b  langue  d'Hotacc,  et  de  plus  mauvais  dans  celle  de  Racine; 
jï  délayais  passablcTnent  une  amplification  de  rhétorique, 
M  j'av  ais  une  pnroic  trandiante  pour  toutes  les  questions. 
Pliais  ce  ba{i.i{;e,  tout  pauvre  qu'il  fût,  me  semblait  i-lre  )'é- 
loffc  compK  le  d'un  grand  homme  ,  et  je  respirais  ,  jusque 
dans  mes  rêves,  une  atraosphèic  de  {jloire  et  d'avenir. 

Ohl  qui  me  donnerait  de  pouvoir  peindre,  dans  toute 
leur  !"<)lic  evagéralion,  ces  vues  grandioses,  ces  vastes  songes 
qui  rnoigueillissaicnt  mon  cœur  d'adolescent?  Les  peuples 
vinthnaierU  devant  mon  génie;  ils  s'aiiètaient,  suspetidiis 
à  ma  voix  ,  comme  les  vagues  émues  aux  sons  de  la  lyre 
d'Orphée.  Datîs  1rs  orages  d'une  émeute  populaire  ,  j'étais 
le  Viriim  qiiem  du  poète  latin  ,  cl  je  laissais  à  peine  tomber 
la  lerribleÇ"oj-ejo...,que  dcjà  la  multitude  obéissante  u'a- 
vait  plus  de  clameurs,  et  l'hai  monte  renaissait  p;r  enchan- 
tement. Combien  de  fois ,  pendant  des  lieures  entières,  j'ai 
TU  la  postérité  attentive  à  recueillir  mes  moindres  paiolcs, 
tl  des  couronnes  toujours  veidoyantes  sur  mon  mausolée, 
«ouimc  le  laurier  sur  le  tombeau  de  Virgile  I  Inexplicable 
vanité!  extravagantes  rêveries!  Si  j'avais  eu  de  solides  prin- 


cipes reljgicus  ,  je  ne  me  serais  pas  ég.iré  sur  ces  liauteiirs 
unagiii.iircs  ;  j'aurais  connu  ma  petitesse  ,  mon  néant  ;  une 
voix  forte  m'eût  répété  à  chaque  nouvelle  effervescence: 
«  Quiconque  s'élève  sera  abaissé.  »  Mais  que  veut-on  qu'un 
j;'ni:>v'vomiiie  sans  religion  fasse  d'un  <  œur  vide?  Il  le  rem- 
plit d'orgueil.  Sa  tète  qui  fermente  ,  ses  idées  qui  bouillon- 
nent comme  1.1  lave  d'un  volcan  ,  le  transportent  au  pays 
des  chimères  ;  il  se  fait  centre  de  la  création  ,  et  le  monda 
entier  n'est  qu'une  cire  molle  entre  ses  main^-. 

Si  fjuolqii'un  traitait  de  pur  enfantillage  ce  di'lirc  d'ima- 
gination, j'en  seiais  fâilié  pour  lui.  Rien  ne  m?  paraît  pluî 
sérieux.  C'est  par  de  tels  rêves  cju'un  jeune  homme  se  dé- 
pieiid  des  réalités  de  la  vie,  et  qu'il  devient  iiu.Tpable  de 
parcourii'  une  carrière  utile  et  labori>^use.  î.c  contraste  qui 
existe  ei;tre  ce  qu'il  n  et  ce  qu'il  veut  ."îvoir  ,  entre  ce  qu'il 
est  et  ce  qu'il  croit  être  ,  ce  contraste  lui  pèse  comme  un 
lourd  fardeau  et  le  poursuit  même  comme  uit  remords.  Il 
en  est  écrasé,  il  souifie  d'un  mal  réel  par  reffet  des  chi- 
mères qu'il  s'est  créées.  Les  \  raies  jouis5:>i)ce.s,  les  affections 
du  cœur,  les  joies  domestiques  n'ont  plus  do  prise  sur  son 
âme;  elles  lui  deviennent  ternes  et  insipide?.  Ses  occupations 
ordinaires  l'accablent  d'un  ennui  ch)nt  il  ne  s'explique  pas 
la  cause;  il  travaille  avec  répugnance,  avec  dégoût;  il  se  sent 
déplacé  où  il  est;  il  .ispirc  incessamment  à  une  autre  posi- 
tion ;  il  accuse  la  destinée  ,  les  hommes,  Ics^ choses ,  et  il  ne 
voit  pas  que  le  mal  n'est  point  hors  de  lui  .  mais  on  lui- 
niémc.  .Son  caractère  s'aigrit  ;  il  est  fmtasquo  ,  inégal ,  in- 
quiet, tiacassier;  il  n'aime  plus  lien  ;  il  néglijje  «••s  devoirs 
les  plus  importaus;  il  se  déprave  sous  l'empire  de  sa  pré- 
sompluense  im.iginatlon  ;  il  est  à  la  fois  m;dlieureux  et  digne 
de  l'être.  Quand  ce  délire  n'est  pas  réprimé  par  cpielquc 
forte  leçon,  il  s'exalte  jusqu'au  fanatisme.  Alors  l'adolcscenl 
joue  avec  des  pensées  crim  neiles  ;  ii  boulevei  sei'.iit  tout  soi: 
pays  pour  échapper  au  malaise  qui  le  dévore  ;  il  formerai' 
des  conspirations  incendiaires;  il  descendrait  armé  dans  li 
rue,  que  sais-je  ?  il  soulèverait  la  plus  hideuse  Cîueute  poU'  /,-;  ''  ..-,:^^ 
parvenir  au  but  que  lui  a  montré  son  fol  orgucl.  Et  si  le.  ji^..  -  '^V  y,,  ,.î> 
moveus  d'agir  an  dehors  lui  manfpieut ,  il  se  rétourne  sui  \  '; 
lui-même;  tl  se  prend  pour  ')bjet  de  sou  dédain  ,  ck  ses  co-  "-v^ 
Icrcs,  et  un  déplor.ddc  suicide  vient  rendre  encore  une  foi        % 


226 


LE  SEMEUR. 


témoignage  que  ,  sans  principes  religieux  ,  l'existence  Im- 
maine  est  un  drame  lugubir,  dont  le  crime  fait  le  dénouc- 
iTieiit.  Tant  il  est  vrai  que  lorsque  le  cœur  de  l'homme  s'isole 
du  ciel,  il  ne  veut  plus  même  de  la  terre  ,  et  qu'en  cessant 
de  croire  au  bonheur  dans  l'avenir,  il  se  rend  incapable  de 
goûter  le  bonheur  dans  cette  vie! 

Heureusement  pour  moi ,  l'effervescence  de  mes  idées 
trouva  un  aliment  dans  des  faits  positifs;  je  devins  politico- 
luane  ,  et  j'embrassai  de  toutes  mes  forces  les  passions  du 
libéralisme.  C'était  l'époque  où  la  restauration  dcséendait 
par  degrés  jusqu'au  ministère  de  M.  de  Villèlc.  Nous  avions 
un  grand  seigneur  honnête  homme  ,  le  duc  de  Piichelicu  , 
pour  premier  ministre.  Aucun  parti  n'avait  satisfaction  ; 
tous  aspiraient  à  un  état  de  choses  plus  fixe  et  plus  nettement 
dessiné.  Les  hommes  du  côté  droit  se  fatiguaient  d'attcndie; 
ils  se  plaignaient  hautement  de  cette  maiche  tortueuse  ,  in- 
décise, de  ce  système  d'équilibi'e  cl  de  bascule  qui  laissait 
en  dehors  du  gouvernement  leurs  chefs  et  leurs  principes. 
liCs  libéraux  voyaient  les  conquêtes  delà  révolution  chaque 
jour  plus  menacées;  ils  observaient  toutes  les  intrigues  de  la 
cour  ,  toutes  les  mesures  du  ministère  avec  une  sombre  in- 
quiétude; leur  défiance  épiait  la  moindre  parole  du  trône, 
et  ils  tenaient  leurs  armes  prêtes  pour  la  défense  de  la  liberté. 
La  politique  était  alors  l'unique  sujet  des  entretiens;  ol!e 
régnait  partout,  dans  les  salons,  dans  la  rue,  dans  les  comp- 
toirs du  commerce,  dans  les  diligences  et  dans  les  échoppes. 
Les  têtes  s'enflammaient;  les  écrits  politiques  inondaient  les 
cabinets  de  lecture;  la  France  ,  en  un  mot,  ne  paraissait 
vivre  que  pour  se  passionner  dans  des  luttes  d'opinions. 

J'en  pris  ma  part  avec  toute  l'inexpérience  et  la  fougue 
de  mon  âge  ,  et  je  jouai  très-sérieusement  mon  rôle  dans 
celte  pièce  que  l'on  a  depuis  qualifiée  de  comédie.  Il  y  avait 
dans  le  chef-lieu  de  mou  département  une  feuille  libérale, 
dont  les  rédacteurs  étaient  des  gens  d'esprit  sans  moralité  et 
des  constitutionnels  sans  principes:  arrière-ban  du  llbéia- 
lisme,  enfans  perdus  du  parti.  Je  leur  envoyais  mes  élucu- 
brations  politiques  en  phrases  sonores;  ils  en  fiient  des 
feuilletons.  Le  succès  m'encouragea,  et  il  ne  se  passait  plus 
de  semaine  que  le  public  départemental  n'eût  à  lire  les  sot- 
tises que  j'écrivais.  J'entrais  alors  dans  ma  dix-septième 
année.  Je  ne  payais  pas  un  sou  d'impôt ,  et  je  criais  à  tue- 
tête  contre  l'énormité  du  budget.  Je  n'avais  pas  quatre  idées 
politiques,  et  je  tranchais  à  tort  et  à  travers  toutes  les  hau- 
tes questions  d'économie  sociale.  Je  me  plaignais  fort  des 
entraves  mises  à  la  liberté  ,  bien  que  je  fusse  libre  de  faire 
toutes  les  folies  qu'il  me  plaisait.  Du  haut  de  ma  petite 
chambre,  je  m'érigeais  en  Montesquieu.  Et  ce  qu'il  y  avait 
de  plus  admirable,  ce  n'était  pas  rimpeitineiicc  du  publi- 
ciste  imberbe,  mais  la  bonhomie  d'un  millier  ou  deux  de 
lecteurs,  qui  recevaient  toutes  mes  déclamations  comme 
YIpsc  dixil  des  écoliers  d'Aristote.  Ces  suffrages  m'eniviè- 
rent;  je  vins  à  me  considérer  comme  un  écrivain  très-né- 
cessaire au  pays  ,  et  il  me  semblait  que  le  char  de  l'Etat 
n'aurait  pas  marché  sans  moi.  O  Molière I  où  étais-tu!" 
N'est-ce  pas  loi  qui  disais  aux  folliculaires  de  ton  siècle  : 

11  semble  à  trois  grerlins  ,  dans  Ipiir  étroit  cerveau  , 
Que ,  (lour  é'.re  imprimés  et  reliés  en  veau. 
Les  voilà  dans  l'Etal  d'imporlnns  personnages. 

On  comprendra  facilement  que,  pendant  toute  cette  pé- 
riode de  politicomanie  ,  les  idées  religieuses  me  devinrent 
de  plus  en  plus  étrangères  et  indifférentes.  Pour  moi  ,  le 
présent  tuait  l'avenir  ,  et  il  le  fait  encore  i)our  bien  d'au- 
tres. A  force  dose  débattre  dans  ce  bourbier  des  passions 
politiques,  on  s'y  enfonce  jusqu'à  ne  plus  apercevoir  qu'un 
miséi;  ')lc  petit  horizon  sans  lumière  et  sans  hauteur.  Beau- 
coup  de  gens  s'imaginent  que   les   discussions   politiques 


élèvent  l'âme  ;  je  puis  leur  dire  par  expérience  qu'elles  l'a- 
brutissent :  c'est  une  nouvelle  glèbe  qui  asservit  la  pensée, 
et  qui  la  parque  dans  un  certani  nombre  de  questions  au- 
delà  desquelles  on  ne  voit  plus  que  le  néant.  Je  ne  connais- 
sais, ne  respirais  ,  ne  rêvais  qu'aff lires  politiques;  toute  ma 
vie  intellei  tuclle  et  morale  s'y  était  absorbée.  Je  n'avais  ni 
goût  ni  loisir  pour  des  matières  plus  hautes  ;  les  besoins 
pcrmanens  de  l'humanité  m'intéressaient  peu;  les  doctrines 
religieuses,  pas  du  tout. 

Lois  immuables  qui  réglssf'z  l'univers  I  sublime  et  magni- 
fique spectacle  de  la  création  !  nobles  élans  d'une  âme  qui 
tressaille  de  joie  et  d'espérance  à  l'idée  de  son  immortalité  I 
émotions  généreuses  d'un  cœur  qui  s'élève  à  la  source  in- 
finie de  toute  perfection,  et  qui  aimeCdui  dont  la  suprême 
essence  est  l'amour!  joies  pures,  douce  paix,  ravissemens, 
ineffables  prières  de  l'homnie  qui  s'unit  à  son  Créateur  ! 
vous  étiez  alors  tout  un  monde  inconnu  pour  moi.  Votre 
langage,  votre  harmonie,  je  ne  l'entendais  pas;  le  bonheur 
que  vous  promettez  et  que  vous  donnez,  j'étais  incapable  de 
le  comprendre.  Trois  ou  quatre  sujets  politiques  élevaient 
autour  de  mon  âinc  les  murailles  d'un  obscur  cachot,  dans 
lequel  je  respirais  un  air  lourd  et  malfaisant;  comme  les 
prisonniers  de  la  caverne  de  Platon  ,  j'étais  enchaîné  sous 
terre,  et  je  croyais  vivre  ! 

Une  circonstance  particulière  vint  pourtant  me  ramener 
sur  le  terrain  de  la  religion,  mais  de  quelle  religion  !  11  ar- 
riva des  missionnaires  dans  notre  petite  ville.  Prédicateurs 
fougueux  ,  infatigables  ,  habiles  à  employer  tous  les  genres 
de  fantasmagorie  ,  ils  euient  bientôt  réuni  autour  d'eux  la 
plupart  des  femmes  et  des  jeunes  filles  de  l'endroit.  Les 
jeunes  hommes  ,  de  leur  côté  ,  se  fâchèrent  contre  cet  en- 
gouement de  bigotterie  qui  gênait  leurs  plaisirs  y  et  ils  se 
mirent  à  déclamer  énergiquement  contre  la  mission.  Ce  fut 
bientôt  un  bruit  à  ne  plus  s'entendre.  Les  ménages  étaient 
divisés,  les  familles  se  querellaient,  le  peuple  s'ameutait,  la 
police  verbalisait ,  cl  les  Piévéreiids  Pères  prêchaient  tou- 
jours. Chacun  se  rangeait  sous  un  drapeau  <lans  cette  vaste 
mêlée,  et  l'agitation  était  plus  grande  que  si  l'on  eût  ren- 
versé dans  la  capitale  trois  ou  quatre  dynasties  les  unes  sur 
les  autres.  Il  y  avait  plus  qu'une  révolution,  c'était  un  bou- 
leversement social.  Je  ne  fus  pas  des  derniers,  on  peut  le 
croire,  à  remplir  mon  personnage  dans  cette  tragi-comédie. 
Je  mis  à  contribution  toute  ma  rhétorique  de  collège;  j'é- 
crivis dans  la  feuille  départementale  des  articles  deux  fols 
plus  déclamatoires  qu'à  l'ordinaire,  et  j'allai  dans  les  cafés 
enflammer  l'opinion  publique.  Notre  indignation  juvénile 
ne  s'arrêta  pas  à  des  injures;  elle  fit  explosion  par  un  grand 
scandale  dans  l'église,  et  nous  fûmes  conduits  en  piisonsous 
bonne  escorte.  Tel  était  le  prosélytisme  de  la  restauration 
et  le  beau  idéal  des  effets  d'une  l'eligion  d'état.  Notre  dé- 
mêlé avec  la  justice  n'eut  pas ,  au  reste  ,  des  suites  bien  fâ- 
cheuses ;  le  tribunal  ne  voulut  voir  que  de  l'étourderiedaiis 
notre  conduite,  et  il  nous  renvoya  delà  plainte. 

Pendant  les  trois  semaines  que  dura  notre  emprisonne- 
ment provisoire,  il  fallait  entendre  avec  quel  orgueil  je  me 
représentais  comme  un  martyr  de  la  philosophie.  Toute  la 
cause  des  lumières  du  dix-ncuvièniesièclc  me  semblait  con- 
centrée dans  cette  affaire  ,  et  je  me  surprenais  à  désirer  un 
peu  de  persécution  pour  la  rendre  plus  l'ctcntissante.  Au 
fond,  mes  complices  et  luoi,  nous  étions  coupables,  et  notre 
âge  seul  pouvait  nous  garantir  d'un  sévère  châtiment.  Nous 
avions  troublé  l'ordre  public  ,  outragé  les  plus  saintes  con- 
venances ,  violé  les  lois  de  notre  pays;  en  criant  cotjtrc  le 
scandale,  nous  en  avions  été  nous-mêmes  les  auteurs.  Mai? 
sous  l'empire  des  passions  qui  réghaient  alors  ,  et  daus  la 
fougue  irréfléchie  de  la  jeunesse,  nous  étions  à  nos  propres 
yeux  de  nouveaux. Socrate  ,  et  les  missionnaires  nous  parais- 
saient autant  d'Aiiitns  qui  voulaient  nous  étouffui    oous  la 


LE  SEMEUR. 


227 


calomnie.  lia  coupe  de  ciguë  manqua  seule  j)OU!'  com[)li''tcr 
Il  comparaison. 

Après  un  intervalle  de  dix  ans,loifque  tout  est  clnnfjé  en 
France  ,  et  que  j'ai  subi  moi-même  une  transformation  ra- 
dicale dans  mes  sentimens  religieux  ,  on  ne  m'accusera  pas 
de  jugeravec  passion  la  jiropagande  catholique  qui  s'est  faite 
sous  les  deux  règnes  précédens.  Le  principe  était  bon  peut- 
être  ,  mais  les  moyens  ne  le  fui'eiit  pas.  Un  vrai  cIiriHicn 
aurait  pu  concevoir  un  piojet  semblable  ,  mais  il  l'aurait* 
exécuté  tout  difféiemmcnt.  Les  missionnaires  commirent 
la  grande  faute  d'arborerune  bannière  politique  ;  ils  par- 
coururent la  France  en  agitant  la  torche  des  opinions  rivales, 
au  lieu  d'allumer  le  flambeau  de  l'Evangile;  ce  u'ct.iit  plus 
dès  lors  une  (ruvre  religieuse,  mais  une  affaire  de  parti.  Ils 
ameutèrent  nécessairement  contre  eux  tous  les  hommes  qui 
avaient  des  senlimens  politiques  opposés  aux  leurs,  et  le 
Christianisme,  qui  n'était  qu'un  prétexte,  fut  malheureuse- 
ment enveloppé  dans  la  haine  dont  les  missionnaires  étaient 
poursuivis ,  comme  fauteurs  et  soutiens  de  l'ancien  régime. 
L'entreprise  des  missions  suivit  donc  une  voie  contraire  à 
son  but;  elle  augmenta  le  nombre  des  ennemis  du  Catholi- 
cisme, bien  loin  de  l'affaiblir,  et  c'est  elle  que  l'on  doit  sur- 
tout accuser  des  réactions  anti-religieuses  qui  se  sont  plus 
d'une  fois  manifestées  depuis  la  révolution  de  juillet.  D'ail- 
leurs ces  prédicateursambulans  enseignaient  et  propageaient 
tout  autre  chose  que  la  religion  chrétienne.  Ils  plantaient 
des  croix  ,  ils  vendaient  des  chapelets  et  des  légendes ,  ils 
relevaient  des  formes  tombées  en  ruines,  ils  sollicitaient  des 
donations  eu  faveur  du  clergé  ,  ils  refaisaient ,  en  un  mot , 
du  vieux  fanatisme,  de  la  superstition  décrépite;  mais  de  la 
vraie  religion,  ils  n'en  parlaient  point.  Les  vérités  fondamen- 
tales de  l'Evangile  ,  cette  bonne  nouvelle  qui  réconcilie 
l'homme  avec  Dieu  ,  cette  promesse  de  pardon  qui  apaise 
ta  conscience  angoissée,  cet  Esprit  nouveau  qui  le  sanctifie, 
ces  vastes  espérances  d'un  heureux  avenir,  le  Christianisme, 
enfin,  ne  parcourait  pas  nos  provinces  avec  les  missionnaires; 
il  se  cachait  peut-être  dans  quelque  pauvre  cure  de  village 
qui  abritait  un  successeur  ignoré  de  Fénélon. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  missionnaires  me  rendirent  encore 
plus  ennemi  <lu  Catholicisme  que  je  ne  l'étais  auparavant  ; 
c'est  la  seule  influence  qu'ils  exercèrent  sur  mon  esprit. 
Trop  peu  éclairé  pour  savoir  distinguer  l'Evangile  des  for- 
mes superstitieuses  et  des  pratiques  monacales  sous  lesquelles 
on  le  défigurait ,  je  ne  vis  plus  dans  la  religion  chrétienne 
qu'un  dangereux  auxiliaire  du  despotisme.  Je  me  pris  à 
l'attaquer  comme  un  ennemi  personnel  ,  avec  colère  et 
acharnement ,  et  je  ne  négligeai  aucun  moyen  d'exciter  les 
haines  de  la  multitude  contie  le  clergé  catholique.  Chaque 
fois  qu'un  prêtre  commettait  une  action  coupable  ,  fùt-il  à 
deux  cents  lieues  de  distance ,  dans  un  séminaire  de  Marseille 
ou  dans  les  laudes  de  la  Gironde,  je  m'emparais  avidement 
de  ce  nouveau  scandale,  et  je  le  présentais  dans  la  feuille  du 
chef-lieu  sous  les  couleurs  les  plus  noires.  Chose  plaisante  ! 
je  me  transformais,  dans  ces  occasions,  en  austèi'e  moraliste  ; 
on  aurait  cru  entendre  saint  Augustin  ou  saint  Bernard  ton- 
nant conlie  les  vicBS  de  leur  siècle.  En  tout  autre  sujet  que 
celui-là  ,  j'avais  des  principes  assez  larges  ,  et  mon  casuisme 
ne  pouvait  effaroucher  personne;  je  tolérais,  j'allais  même 
jusqu'à  justifier  cette  dépravation  de  mœurs  qui  règne  de 
nos  jours  sous  des  noms  séduisans.  Mais  lorscjue  ,  parmi 
trente  à  quarante  mille  prêtres,  l'un  d'eux  se  détournait  du 
droit  chemin  ,  casuisme  et  largeur  de  principes  faisaient 
place  à  la  rigidité  d'un  janséniste.  J'élevais  alors  un  tribunal 
suprême  et  sans  appel  contre  quiconque  portait  soutane  et 
tonsure,  et  je  montrais  au  clergé  se?  devoirs  avec  une  intré- 
pidité de  présomption  vraiment  risible. 

J'avais  entre  auti  es  défini  d'une  manière  curieuse  le'bon 
et  le  mauvais  prêtre.  Le  bon  prêtre,  c'était  l'homme  faible 


ou  indifférent,  l'ecclésiastique  incrédule  ou  prévaricateur  , 
qui  ne  parlait  jamais  des  dogmes  icligieux,  qui  modifiait  la 
morale  selon  les  circonstances,  qui  adoptait  les  passions  du 
libéralisme,  qui  chantait,  s'enivrait  avec  ses  ouailles,  et  leur 
permettait  de  faire  toutes  les  sottises  qu'elles  voudraient. 
Le  mauvais  prêtre  ,  au  contraire  ^  c'était  à  mes  yeux  celui 
qui  ne  buvait  pas  avec  ses  paroissiens,  qui  ne  faisait  pas  eu 
chaire  de  la  politique  libérale  ,  qui  prêchait  les  doctrines 
évangéliques  dans  toute  leur  sévère  pureté,  qui  s'efforçait 
de  réveiller  des  sentimens  chrétiens  dans  les  ànies,  qui  blâ- 
mait énergiquement  les  vices  ,  et  ne  pactisait  avec  aucune 
des  habitudes  immorales  du  monde.  Il  est  facile  de  connaître, 
d'après  ces  deux  définitions  ,  quel  était  le  ton  de  ma  polé- 
mique contre  le  catholicisme.  Ignorance  et  incrédulité  , 
aveuglement  et  colère,  voilà  tout. 

Ou  commençait  aussi,  vers  ce  temps,  à  parler  des  jésuites. 
Les  disciples  de  Loyola  m'ont  toujours  inspiré  une  profonde 
aversion,  et  à  présent  je  les  repousse  plus  que  jamais,  parce 
que  je  vois  eu  eux  des  gens  qui  trafiquent  de  religion  ,  et 
qui  opposent  les  plus  fortes  barrières  au  réveil  de  la  vraie 
piété.  Mais  en  appréciant  de  sang-froid  tout  le  bruit  qu'on 
a  fait,  pendant  quelques  années,  sur  le  relourde  l'ordre  des 
jésuites  ,  il  est  impossible  de  ne  pas  y  trouver  beaucoup 
d'ineptie  et  de  mauvaise  foi.  Comme  tactique  de  l'opposi- 
tion ,  je  comprendrais  les  i)erpétuelles  déclamations  de  la 
presse  périodique  contre  la  compagnie  d'Ignace  Loyola  ; 
mais  comme  discussion  sérieuse  ,  je  ne  la  conçois  point. 
Quelques  douzaines  de  jésuites  épars  dans  des  établissemens 
d'éducation  ont  été  présentés  au  peuple  français  sous  la  figure 
d'un  immense  Croquemitaine  qui  s'apprêtait  à  le  dévorer, 
et  toute  la  civilisation  s'en  allait  périr  sous  les  coups  de  ce 
géant  indomptable,  qui  grandissait  à  vue  d'œil  dans  les  co- 
lonnes des  journaux.  Lumières  ,  mœurs,  charte,  tribune, 
habitudes  nationales ,  il  n'y  avait  rien  qui  pût  garantir  la 
France  des  griffes  de  ce  démon.  Un  beau  jour  cependant , 
quelques  vieillards  franchirent  la  frontière  ,  on  mit  la  clé 
sous  la  porte  de  trois  ou  quatre  maisons  ,  et  toute  la  fantas- 
magorie du  jésuitisme  s'éteignit  comme  un  feu-follet.  Ce 
qui  reste  aujourd'hui  de  cet  immense  échafaudage,  c'est  que 
les  niais  et  les  petits  eiifaus  donnent  le  nom  de  Jésuite  à 
quiconque  professe  des  sentimens  religieux.  Pour  moi  ,  je 
l'avouerai,  je  fus  de  bonne  foi  dans  cette  guerre.  La  corpo- 
ratioD  de  JjOyola  me  paraissait  un  monstre  effrayant  ;  je  ne 
ijarlais  et  ne  rêvais  que  des  jésuites  ;  je  poursuivais  ce  fan- 
tôme avec  toute  l'ardeur  d'un  chevalier  de  l'Arioste,  et  dans 
ce  combat  à  outrance  j'avais  presque  perdu  le  manger  et  le 
dormir. 

Ainsi  se  passèrent  trois  années  de  ma  vie  ,  de  dix-sept  à 
vingt  ans.  Je  foisais  de  la  polémique  euvers  et  contre  tous; 
j'écrivais  sur  les  droits  des  peuples  ,  sur  les  constitutions  , 
sur  les  cabinets  de  l'Europe,  sur  les  abus  du  pouvoir,  sur  la 
guerre  et  la  paix,  selon  le  mot  d'ordre  qui  était  donné  par 
les  journaux  de  Paris.  Je  déblatérais  contre  le  Catholicisme, 
les  prêtres,  les  processions,  les  missionnaires  et  les  jésuites, 
avec  une  verve  infatigable,  comme  si  les  destinées  du  genre 
humain  avaient  été  suspendues  à  cette  controverse  !  J'étais, 
enfin  ,  ce  que  sont  tant  de  jeunes  hommes  de  notre  siècle  , 
journaliste  ignare  et  déclamateur  sans  principes ,  tout  en 
écrivant  avec  la  plus  entière  bonne  foi. 

De  sentimens  religieux  ,  de  piété,  je  n'en  avais  d'aucune 
sorte.  Certains  philosophes  ont  dit  que  l'homme  ne  peut 
pas  vivre  sans  religion  ,  et  que  ,  s'il  rejette  celle  qu'on  lui 
donne,  il  s'en  forme  une  autre  pour  la  remplacer.  Je  vou- 
drais de  toute  mon  âme  recevoir  cette  opinion  ,  mais  mon 
expérience  personnelle  la  dément.  Il  est  positif ,  et  j'avoue 
ce  fait  avec  honte  et  douleur,  que  je  passai  plusieurs  années 
sans  avoir  aucune  religion,  ni  traditionnelle  ni  individuelle, 
ni  chrétienne  ni  autre.  Je  n'eu  sentais  pas  même  le  besoin; 


2Î8 


LE  SKAIFAR. 


je  ne  vov.iis  eu  moi  aucun  vi.le  J'esioril  ni  de  cœur.  Que  h  s 
philosoplirs  5|)ir;iualistes  cxp!  q.ient  ce  phénomène  comme 
ils  le  pourront;  je  le  leur  livre  avec  uue  parfaite  sinccrilc. 
Apcines'il  me  restait  i  cettetpoque  l'idée  vague,  mdé.  isc. 


LpC 

d'un  Etre  créateur  et  tout-puissant  :  notion  purement  in- 
tellectuelle, spt'culation  insignifiante,  pensée  morte.  Je  n'a- 
dorais pas  cet  idéal  de  Dlvin.té;  je  ne  lui  adressais  aucune 
prière  :  je  vivais  sans  culte.  Cette  absence  .le  toute  vie  reli- 
{fleuse,  cette  espèce  d'anéantissemer.t  de  ràaïc  est  elle  pt^u 
commune?  Est-ce  que  je  faisais  exception  ?  Je  l'ignore; 
toujours  me  faut  il  reconnaître  quelaieligion  était  poifî' 
moi  anime  n'existant  point.  Plus  je  m'cffjrce  de  dccouvnr 
quelques  manifestations  du  sentiment  relirjieux^  à  cet  it^c 
de  ma  vie  ,  plus  ma  conscience  me  répond  que  j'étais  mort 
dans  mon  incrédulité. 

Ce  n'est  pas  cependant  que  je  fusse  d<  jà  tombe  dans  les 
rgarcmcns  qui  entraînent  la  jeunesse.  L'heure  des  passions 
vint  plus  tard,  et  je  descends  aussi  avant  que  beaucoup 
d'autres  dans  l'ubùac  de  l.i  corruption.  Mais  alors ,  soit  ti- 
midité naturelle,  soit  crainte  de  l'opinio::,  soit  peut  être  ce 
frein  de  la  conscience  qui  ne  se  brise  pas  toujours  ausMtùt 
que  la  lumière  de  l'Evangile  est  éteinte,  ma  conduite  n'était 
point  dépravée,  et  l'avais  g:.rdé  toutes  les  formes  de  l'hoii- 
nêtcté  extérieure  :  fragile  édifice,  maison  bâtie  sur  le  sab'e, 
qui  ne  s'écroula  que  trop  tôt  quand  le  jour  de  la  tentation 
parut! 

J'arrivai  de  celte  manière  jusqu'à  m i  vingtième  année. 
Mon  temps  était  rempli  par  des  occupations  sans  but ,  p-r 
des  travaux  sans  résultat.  Je  me  laissais  ballotter  entre  1 1 
paresse  et  le  besoiu  d'être  quelque  chose.  Je  lisais,  j'étudiais, 
mais  sans  avoir  un  plan  fixe  ,  une  marche  arrêtée.  Enfin  , 
un  grand  changement  s'opéra  dans  aia  situation.  Mon  père 
trouva  que  le  moment  était  venu  de  m'envoyer  étudier  le 
droit  daus  une  académie.  J'en  acceptai  la  proposition  avee 
plaisir;  la  vie  d'étudiant  me  sou.-ialt ,  et  j'y  voyais  d'ailleurs 
un  moyen  d'échapper  à  l'ennui  d.e  ma  petite  ville  Je  partis 
doLC  pour  l'Académie  de  Strasbourg  ;  c'état  la  plus  rappro- 
chée de  la  résidence  de  mon  père,  et  notre  fjmille  y  pos'sé- 
dait  quelques  amis  disposés  à  m'occuelllir.  Dès  lors  un  che- 
min tout  nouveau  s'ouvrit  devant  moi. 


PIÎILOÎ^OPIHF. 


L\    DECHEANCE    DE    L  HOMME. 

(  Deuxième  fragment  d'une  lettre  à  un  panlhc'isle.  ) 

Il  est  philosophique  d'admettre,  avec  l'humanité,  qui  le 
déclare  dans  ses  traditions  ,  que  l'homme  primitif  était  avec 
son  Auteur  et  avec  le  principe  divin  révèle  en  lui  et  hors  de 
lui,  dans  une  sympathie  instinctive,  profonde,  entière  et 
sans  nel  mélange,  comme  le  nouveau-iié  avec  celle  qui 
vient  de  lui  donner  le  jour.  Tout  entier  à  l'idée  divine  qui 
le  pénétrait  du  dehors  et  qui  l'inondait  au  dedans,  il  en 
suivait  l'impubion  native  dans  son  développement.  Il  voyait 
Dieu  par  le  cœur  et  l'intelligence;  car  il  était  pur  de  vo- 
lonté et  de  désir,  il  aimait  Dieu  par  dessus  tout.  C'était 
là  sa  science  et  son  art.  Vodà  quel  était  l'homme  à  l'image 
ae /?/eH,  l'homme  en  haï  mouie  avec  le  principe  divin, 
sans  péché,  tt  par  conséquent  heureux. 

Si  sa  vie  individuelle  et  cf'Hectivc  eut  toujours  suivi , 
dans  la  suite  des  âges,  cette  direction  harmonique,  cette 
voie  d'amour  et  d'oidre  parfaits,  il  aurait  marché  de  pro- 
grès en  progrès  ,  de  félicité  en  félicité,  toujours  en  restant 
dans  son  vrai  lapport  avec  Dieu  ,  avec  ses  semblables,  avec 
lui  même,  avec  la  nature.  Mais  il  n'en  fut  point  ainsi.  Tou- 
tes les  traditions  de  l'antiquité  et  les  fiits  journaliers  le 
constatent ,  d'accord  avec  nos  Saints  Livres. 

Doué  do  liberté,  comme  être  perfectible  et  de  race  di- 
vinej  c'est  à-diie,  comme  être  plus  éminciameni  spirituel 


que  les  cré.itiires  qui  l'environnent,  il  pouvait  choisir  cntte 
l'accepta tiou  de  l'ordre  de  Die  i  et  de  ses  lois,  et  le  repoin- 
semeiit  de  ce  même  ordre  dans  les  limites  de  sa  sphère  d'ac- 
tivité. Sympathie  ,  d'une  part,  de  l'autre,  égoïsme;  d'un 
côté,  haiiDonie  volnnlairi^ ,  de  l'autre  antigonismo  avec 
Dieu  :  telle  est  l'alternative  qui  s'offrait  à  lui. 

Qu'.a-t-il  fait?  Il  a  goûté  de  l'un  et  de  l'autre.  Il  est  tombé 
dans  l'égoisnie,  dans  l'amour  exagéré  du  moi,  au  physique, 
à  rintel!e.:tuel  et  au  moral  ;  il  s'est  faii  le  but  de  ses  actes 
intérieurs  et  extérieurs;  il  a  dévié  de  l'ordr:  parfait,  parce 
qu'avide  d'individualisme,  il  est  sorti  de  l'amour  divin  ,  de 
la  sympathie  avec  Dieu  et  avec  l'eiiseniLlc  de  la  cré.  tion;  il 
s'est  égaré,  il  a  dévié  de  la  vérité,  du  devoir;  i!  est  tombé 
dans  le  péché,  parce  qu'il  a  perverti  ses  véritables  rap  • 
ports  ;  et  1 1  propension  au  péché,  au  désordre  ,  à  l'i'goïsme, 
s'est  fortifiée  par  la  filiation,  par  le  cont;ict ,  par  la  parole, 
par  la  tradition  et  l'exemple.  Voilà  le  péché  originel  ,  ct.ii  , 
bien  loin  d'offrir-  quelque  chose  d'absurde, est  au  centraiie 
un  fait  tout  t  xpérimental. 

Avec  le  désordre,  l'égoïsme,  le  péché  et  ses  luttes  sans 
ceise  renaissantes  contre  Dieu  et  contre  ses  lois,  -ont  arri- 
vés l'agitation,  les  tiiaillemcns,  i'isolemeiit,  les  souffrances 
et  toutes  les  misères  qui  signalent  la  vie  humaine,  depuis  la 
naissance  j.isqu'à  îa  moi  t.  Et  ces  misères  ,  conséquences 
inévitables  de  l'antipatlie  d^"  l'homme  contre  Dieu  et  contre 
l'oidre  harmonique  émané  de  lui  ,  pèsent  comme  une  con- 
damn;  tioii  sur  l'âme  humaine  et  doivent  la  suivre  de  toute 
nécessité  dans  sss  évolutions  mystérieuses  après  cette  vie,  si 
cette  âme  ne  rentre  pas  dans  l'harmonie  ,  dans  l'ordre,  dans 
la  sympathie  ayec  Dieu  et  avec  ses  lo's  par  un  acte  d'inionr 
permanent  et  Ibre. 

On  no  peut  trop  le  répéter,  c'est  un  fai*.  essentiel  ,  c'est 
une  vérité  d'expérience,  base  de  toute  religion,  de  toute 
morale,  de,  tout  progrès  humain,  tant  individuel  que  so 
cia',q'ie  l'homme  dans  sou  état  ôctuel,  ne  vit  point  encore 
avec  Dieu,  non  [dus  qu'avec  ses  semblables,  dans  cette  com- 
munion que  réclame  l'ordre  unive.-sel;  que  l'égoisme  ,  sous 
raille  formes  diverses,  l'en  sépare  d'cprit,  de  cœur  «t  d'in- 
tention; que  tous  les  jours  il  le  prouve  par  ses  œuvres,  sn;t 
intérieures  ,  soit  extérieures  ;  que  de  bonne  heure  il  en  fut 
ainsi ,  et  que  la  doctrine  de  la  (  hute  primitive  de  l'homme, 
de  sa  déviation  originelle,  telle  fjue  la  prosentent  les  sym- 
boles et  les  traditions  sacrées,  se  trouve  à  chaque  instaut 
vérifiée  et  démontrée  en  chacun  de  nous  ,  avec  tous  les 
caractères  psyco'ogiqacs  que  lui  assigne  cette  tradition.  L'ad- 
mission fi-amlie  et  entière  de  ce  fait  mo' al,  accompagnée  de 
l'humilité  et  de  la  repcntance  qu'il  doit  produire  en  t  o  is  , 
est  la  (ondition  sine  qiid  non  ,  pour  arriver  à  ce  que  datis  le 
langage  religieux  on  appelle  si  justement  le  salut. 


VOYAGES. 


PASSAGE    DE    LA    COHDILLIEnE    DU  CHILI. 
DEUXIÈME    ET    DERNIER    ARTICLE. 

iNoiis  nous  ie:nîmes  en  marche  pleins  de  courage;  c'étiit 
le  cinquième  jour  d'>puls  notr'e  départ  de  Mendoza.  Je  quit- 
tai les  Casilas  de  Bargas  avec  un  sentiment  de  joie  et  de 
gratitude,  en  pensant  aux  difficultés  dont  nous  avions  élt'î 
menaces  et  à  la  bonté  avec  laquelle  Dieu  les  avait  dissipées. 

Nous  fûmes  obligés  de  prendre  de  grandis  précautions 
pour  continuer  notre  route;  la  neige, qui  était  tombée  la 
nuit  précédente,  ne  nous  permettait  pas  d'avancer,  sans  nous 
être  auparavant  assurés  de  la  solidité  de  sa  surface.  Véga 
choisit  deux  des  péons  les  plus  enti  eprcnans  et  les  plus  ex- 
périmentés qu'd  plaçai  l'avant-garde;  puis  venaient  une  ju- 
ment, que  les  mulets  suivent  toujours  volontiers,  et  les  mu- 
lets non-chargés ,  avec  un  muletier  de  dislance  .t.  distance. 
Après  eux  suivaient  trois  autres  mulets  chargés  d'or  et  d'ar- 
gent; puis  Véga  lui-même  ,  qui  était  ce  que  Jacejues  Balnia 
aurait  été  à  Cliamouny,  le  chef  de  nos  guidi-s.  Je  me  tenais 
ordinairement  derrière  lui.  iVîon  domesti(pie,Senor  V***, 
les  mules  qui  port  tient  le  b:igage  et  leurs  coinlucteur?,  fer- 
maient la  marche. 


Li'  SK^îKin. 


229 


Notie  ank'iir  devait  ètro  biiMitùl  r.iloiilio  ;  nous  avions  ;i 
peine  quillo  dcpnis  une  drini  lioi.ic  les  C/i.u'las  de  lUiri^ax , 
(|natid  Ici  poons  qni   diii{;fa;ent  iiotic  njaiilic  airivùiciit 
pics  d'un  ravin  par  lequel  se  précipite  l'ini  des  nombreux, 
torrcns  qui  desteiident  <les  montagnes,  entre  les  cimes  de 
VTnpimgato  et  du  Climbre ,  et  qui  était  entièrement  remidi 
d'une  neij;c  molle  et  fiaîclieniejit  tomhéc.  Depuis  noire  dé- 
part des  Caiitifi  de  Biirgas ,  nous  n'avions  pu  faire  wi  pas 
sans  enfoncer  d'environ  trois  pieds  dans  la  neige.  Le  diemin 
était  c(  pendant  passable,  grâce  aux  vigoureux  clforts  des 
péoris  qui  nous  précédaient,  et  nous  n'avions  encore  ren- 
contré aucun  obstacle  pareil  à  celui-ci.  Le  premier  pi'-on 
eiifont;a  en  cet  endroit  jusqu'au  cou,  et  il  se  passa  quelque 
temps  avant  que  lui  et  ses  compagnons  réussissent  a  atter- 
mir  la  neige  et  à  former  ainsi  une  espèce  de  pont  sur  lequel 
les  mulets  p\i^senl  passer. Nous  ignorions  quelle  prof  )ndeu;- 
Il   neige   po  ivait  avoir,   et  nous  ne  nous  en  embarrassions 
gu(  re,  pourvu  (ju'ellc  put  nous  porter;  car,  quand  elle  s'est 
affaissée  ou  a  été  coniprimée  jusqu'à  une  ceitaine  profon- 
deur, elle  prend  de  la  consistance  et  devient  solide.   Les 
péons  réussirent  h  traverser  ce  mauvais  p.">s  ;  ils  le  fiient  plu- 
sieurs fois,  afin  d'afferm'r  d'autant  mieux  le  chemin.  Mais 
comment  décider  les  mulets  à  les  suivre!'  L'instinit  de  ces 
animaux  leur  fait  deviner  le  danger,  etsouvent  ilsen  avertis- 
sent leurs  cavaliers,  que  leur  expérience  ne  sei  tpns  aussi  bien. 
Les  péons  conduisirent  l'un  des  plus  forts  et  des  plus  har- 
dis jusqu'au  bord  du  ravin.  Après  avoir  plusieurs  fois  flairé 
la  neige,  il  fil  un  mouvement  en  arrière.  Un  des  péons  le 
tira  par  la  bride,  un  autre  le  poussa  par  derrière  en  le  bat- 
tant avec  son  lassos.  Il  fourra  de  nouveau  le  nez  dans  la 
uaigc;  mais  plus  il  la  flairait,  moins  il  était  disposé  à  s'aven- 
turer  plus  loin  :  il  savait  aussi  bien  que  l'aurait  su  le  plus 
hab  le  ingénieur,  qu'il  était  sur  le  bord  d'un  précipi' e.  Le 
pauvre  animal  se  tournait  ,  tantôt  d'un  côté,  t  ".n'ôl  de  l'au- 
tre; mais  h  chaque  eft'oi  t  qu'il  f  lisait  pour  se  soustraire  à  ce 
qu'on  exigeait  de  lui ,  il  recevait  un  coup  de  lassos  vigou- 
leusemeut  appliqué;  les  péons  redoublaient  leurs  cris  et  le 
lii'aient  de   toutes  leurs  forces  en   avant.  Ils  le  poussèrent 
enfin,  tout  tremblant,  sur  le   pont  :  il  enfonçait  jusqu'au 
ventre,  même  dans  les  endroits  déjà  battus.  Voyant  qu'il 
n'y  avait  plus  à  reculer,  il  rassembla  toutes  ses  farces  et  tout 
sou  courage,  fit  un  effort  et  santa  quatre  ou  cinc[  fois  de 
suite  en  avant,  puis  s'arrêta  épuisé.  Les  péons  lui  accordèrent 
quelques  iiii::ates  de  repos,  au  bout  desquelles  quelques  coups 
de  /«i.fo^bien  assénés  l'avertirent  qu'il  devait  recommencer 
ses  efforts.  Il  fit  encore  trois  ou  quatre  sauts;  puis  il  se  trouva 
sur  une  neige  plus  ferme,  de  l'autre  côté  du  ravin,  qui  pou- 
vait avoir  de   vingt  à  vingt-cinq  pieds  de  large.  Les  autres 
mulets  non-chargcs  le  traversèrent  aussi.    La   difficulté  du 
passage  diminuiit  beaucoup;  car  chaque  mulet  l'améliorait 
pour  celui  qui  venait  après  lui.  Les  mulets  chargés  d'argent 
curent  bien  plus  de  peine  à  traverser.  L'uu  d'eux  quitta  le 
chemin  que  'es  péons  r.vaient  pratiqué  :  le  poids  qu'il  por- 
tait le  fit  tomber,  les  quatre  fers  eu  l'air,  et  il  aurait  péri 
immanquablement, si  on  ne  l'avait  remis  sur  pied  au  moyen 
des  lassos. 

Il  y  avait  deux  heures  que  j'étais  sur  le  bord  de  cp  Malo 
Paso  ,  grelotant  de  froid.  Je  dis  à  Véga  que  je  voulais  de- 
vancer les  mulets.  Il  me  i'é[)ondit  que  c'était  impossible,  et 
qu'on  ne  pouvait,  sans  danger,  easaver  de  se  dépasser  les 
uns  les  autres.  Quand  la  TiCige  est  molle  et  profonde,  le  mu- 
let-conducteur ne  peut  remplir  sa  charge  que  pendant  vingt 
minutes  ou  une  demi-heure  ;  au  bout  de  ce  temps ,  il  est 
épuisé  par  les  effoi  ts  incroyables  qu'il  est  obligé  de  faire 
pour  avancer.  Alors,  comme  ou  nepcutle  conduire  derrière 
la  troupe  ,  on  le  pousse  hors  du  chemin  ;  les  autres  mulets 
le  devancent ,  et  il  reste  dans  la  file  jusqu'à  ce  que  son  tour 
revienne  d'être  le  premier. 

Au  Puente  ciel  Inca,  nous  traversâmes  le  torrent  de  \Ien- 
doza  sur  un  pont  naturel  de  toute  beauté,  qui  s'élève  à  une 
grande  hauteur  au-dessus  de  l'eau.  Près  de  ce  pont  se  trou- 
vent plusieurs  sources  thaudes  qui  fertilisent,  au  milieu  de 
ce  vaste  désert  de  neige,  un  petit  jardin  émaillé  de  fleurs. 
J'ôtai  mon  voile  et  mes  lunettes  veitcs  pour  jouir  un  instant 
de  ce  coupd'œil  si  doux  pour  mes  yeux  fatigués  de  la  ré- 
verbération de  la  neige.  Après  avoir  tra\ersé  le  torrent, 
nous  vîmes  avec  admiration  un  grand  nombre  de  stalactites 


d'un  beau  rose,   nui  [lendaient  jusqu'à  vingt  pieds  du  pont. 
Les  d,(fi  uiltés  de  notre  marche  semblaient  devoir  aup-- 
nieiitcr  à  cause  du  peu  de  solidité  ilc  li  neige.  Véga  nous 
proposa  de  descendre  dans  le  lit  du  torrent  et  d'essayer  di; 
le  •eniontcr.  Il  y  avait  moins  de  trous  et  il  était  moins  en- 
combré de  rochers  et  uc  pierres  que  vers  le  bas  de  la  Cor- 
ildlère.  Nous  acceptâmes  sa  proposition,  et  nous  nous  en 
trouvâmes  merveilleusement  bien.  Nous  poui suivîmes  len- 
tement, mais  sûrement,  notre  marche,  et  deux  heures  après 
qir.î  le  polei!  eut  quitté  notre  étroite  vallée,  nous  arrivâmes 
à  la  Casa  del  Parainillo,  qui  est  l'avant  deniiei'  asile  sur  h- 
versant  oriental  des  Andes.  Les   Casiiclias  ou  maisons  de 
refuge  ont  été  construites,  il  y  a  soixante  ans,  par  l'espa- 
gnol O'iliggins,  alors  cap  tiiine-général  du  Chili.  Elles  sont 
toujours  pi  icées  sur  des  quartiers   de  rochers   élevés  ,   sur 
lesqu(  Is  la  neige  ne  peut  s'amanecler,  et  aussi  près  quv!  pos- 
sible du  chemin  des  mulets.  Elles  ont  environ  dou/e  pieds 
cariés,  si  on  les  mesure  à  l'intérieur  ;  le  toit  est  voiUé  pour 
qu'il  soit  plus  solide,  et  les  murs  sont  fort  épais;  il  y  avait 
autrefois  des  portes  et  des  fenêtres ,  mais  elles  ont  été'  brû- 
lées  par  Je  pauvres  voyageurs   qui  y   mouiaient  de  froid. 
Nous  nettoyâmes  un  peu  notre  logis,  et  nous  cssaTâmcs  de 
rious  préserver,  de  notre  mieux  ,  du  froid  déjà  très'  intense, 
en  attachant  des  ponchos  et  des  peaux  de   vaches  devant 
toutes  les  ouvertures.  Le  ciel  était  rouge  et  magnifique;  la 
lune  se  levait  brillante  ;  tout  promettait  nu  temps  superbe, 
es  je  bénis  D:cu  de  ce  beau  temps,  sans  lequel  notre  expé- 
dition  aurait  été   extrêmement   périlleuse.  Je   u'oublierai 
jamais  les  pensées    qui  m'occupèrent  ce   soir-là.    Au  froid 
près,  je  joui'^sais  de  ma  situation,  et  je  sentais  vivement  tout 
l'intérêt   que   présentait   mou   entreprise.  Je  me  trouvais 
dans  le  lœur  mémo  des  Andes,  à  onze  ou  douze  mille  pieds 
au-dessus  de  la  mer,  et  n'ayant  plus   que  cette  seule  nuit  à 
parser  de  ce  côté  des  Cordillières,  Entouré  des  œuvres  les 
plus  magnifique*  du  Dieu   qui  a  créé   et  qui  gouverne  l'u- 
nivers ,  je  me  sentais  comme  porte  dans  ses   mains.  J'ai 
éprouve,  à  quelque  degré,  une  conviction  semblable  de 
l'impaissaiicc  complète  de  l'homme  et  de  la  confiance  en- 
tière qu'il  peut  mettre  en  Dieu,  sur  le  Riglii  et  sur  le  Col  du 
Bonhomme  ,    quand  l'oragj  grondait  autour   de  moi  ,  et  , 
plus  encore  peut-être,   au   milieu  d'une  tempête  sur  mer, 
pendant  laquelle  le  vaisseau  ,  les  voiles  piiées,  était  le  jouet 
des  élémcns.  Je  le  demande  à  tout  homme  qui ,  dans  de  pa- 
reils momcns,  a  essayé  de  tourner  sou  âme  vers  le  Dieu  de 
l'orage  et  de  la  tempête  ,  n'y  a-t  il  pas  une  giande  douceur 
ilai's  ce  qu'on  ressent  ,  en  élevant  alors  son  cœur  vers  lui. 
Poui- moi ,  je  conserve   précieusement   le  souvenir  de  ces 
émotions.  IVÎou  imagination  se  représentait  aussi  les  scènes 
riantes  que  je  rencontrerais  en  descendant  des  neiges  des 
Cordillières  dans  les  plaines  du  Chili;  (hacune  de  mes  pen- 
sées contribuait  ainsi  à  rendre  mes  espérances  et  mon  impi- 
tieuce  plus  vives.   Un  seul  souvenir  venait,  de    temps  en 
temps,  jeter  son  ombre  sur  ce  tableau. Ciux  qui  ont  été  sé- 
parés par  des  milliers  de  lieues  des  objets  do  leur  affection, 
et  qui  se  rappellent  ce  qu'il  y  a  de  pénible  dans  l'absence  , 
doivent  comprendre  ce  que  j'éprouva's  en  songeant  que  , 
dans  quelques  heures  ,  une  barrière  telle  que  ceile  des  Cor- 
ddlières  s'élèverait  entre  les  miens  et  mci. 

Le  matin  du  sixième  jour ,  nous  nous  mimes  en  route  d.j 
meilleure  heure  qu'à  l'oidinaiie.  Les  péons  et  les  mule- 
tiers semblaient  animés  d'un  zèle  inaccoutumé.  Nous  tou- 
chions au  moment  critique  du  passage,  et  tout  dépendait 
du  temps  et  du  degré  de  vitesse  qu'il  nous  serait  possible 
de  donner  à  notre  marche  duivint  les  vingt-qnaiie  heures 
suivantes.  Nous  avions  envoyé  la  veille  au  soir  une  demi- 
j  douzaine  de  péons  en  avant  pour  nous  ouvrir  le  ihomiii. 
Ils  avaient  travaillé  péniblement  au  clair  de  la  lune  ,  pen- 
dant près  de  trois  heures  ,  et  étaient  revenus  nous  donner 
de  mauvaises  nouveljes  sur  l'état  de  la  neige.  Ils  nous 
dirent  que  nocs  pourrions  peut  être,  à  force  de  peine, 
parvenir  à  passer,  mais  que  quant  aux  mulets ,  ce  serait 
impossible.  Cl;  récit,  au  lieu  de  nous  décourager,  ne  fit 
qu'augmenter  notre  ardeur.  J'étais  loin  ,  il  est  vrai,  de  iiit; 
douter  des  difficultés  qui  nous  attendaient. 

J'étais  déjà  monté  sur  mon  mulet,  un  peu  avant  sept 
heures,  lorsque  je  vis  arriver  quelques-uns  de  nos  muie- 
tlcrs  qui  portaient  Uii  pauvre  péoii  qui  ne  pouvait  marcliw. 


230 


LE  SEMEUR. 


quelle  ne  fut  pas  mon  affliction,  quaiidje  reconnus  que  c'é- 
tait le  pauvre  homme  que  Véga  avait  abandonné  deux 
jours  auparavant,  au  milieu  du  torrent!  Ses  deux  pieds 
étaient  {jelcs  ;  leur  enflure  était  excessivej  ils  ne  présentaient 
plus  qu'une  masse  informe  de  chair  bleuâtre,  de  la  grosseur 
d'une  cuisse.  Je  m'étais  souvent  informé  de  ce  malheureux; 
Véra  m'avait  toujours  répondu  qu'il  était  sain  et  sauf  et 
qu'il  avait  sans  doute  repris  le  chemin  d'Uspallata.  J'eus 
beau  reprocher  aux  péons  leur  barbarie;  ils  paraissaient 
tout-à-fait  indifférons  au  sort  de  leur  malheureux  camarade. 
L'un  d'eux  eut  la  cruauté  de  lui  montrer  l'endroit  où  les 
jambes  seraient  sans  doute  coupées;  un  autre  lui  dit  qu'd 
en  mourrait  certainement,  parce  que  la  gangrène  allait  se 
mettre  à  ses  pieds;  un  troisième  lui  parla  d'une  vieille 
femme  d'Aconcagua  qui  pourrait  peut-être  le  guérir;  mais 
aucun  d'eux  ne  semblait  regretter  qu'on  l'eût  abandonné 
dans  le  torrent.  J'avais  encore  une  bouteille  d'eau  de  cerise 
que  je  donnai  au  patient  ;  il  en  but  la  moitié  et  parut  se  ra- 
nimer un  peu.  Il  semblait  s'affliger  presque  aussi^  peu^e  son 
malheur  que  ses  compagnons.  Tandis  que  tous  l'avaient  dé- 
laissé ,  sou  chien  était  tlemeuré  avec  lui.  Nous  avions  laissé 
cette  pauvre  bète  se  désolant  sur  le  rivage  de  la  fâcheuse 
situation  de  son  maître.  Le  fidèle  animal  avait'dormi  dans 
son  sein  pendant  les  deux  longues  nuits  qu'il  avait  passées 
dans  la  neige;  il  avaitpartagé  la  petite  provision  àacharqui 
dont  le  péon  était  heureusement  muni ,  et  si  celui-ci  eût 
péri ,  sou  chien  aurait  subi  le  même  sort.  Après  être  sorti 
du  torrent,  le  péon  était  remouié  sur  sa  mule  qu'il  était 
parvenu  aussi  à  en  retirer  et,  après  mille  périls,  il  venait 
enfin  de  réussir  à  nous  rejoindre.  Nous  le  plaçâmes  sur 
notre  plus  fort  mulet  et  nous  partîmes. 

Le  voyage  fut  assez  facile  pendant  la  première  heure  ; 
nous  suivions  en  effet  le  sentier  qui  avait  été  pratiqué  pen- 
dant la  nuit.  Nous  laissâmes  à  deux  cents  pas  de  nous  la 
Casa  de  las  Citevas ,  qui  est  la  dernière  maison  de  refuge 
que  l'on  rencontre  de'ce  côté  des  Cordillières.  Nous  vîmes 
tout  auprès  une  petite  croix  de  bois  ,  fixée  sur  la  pointe 
d'un  rocher  qui  s'élevait  au-dessus  de  la  neige.  Je  demandai 
à  Véga  si  quelqu'un  avait  été  assassiné  en  cet  endroit.  Il  me 
répondit  que,  traversant  l'hiver  dernier  les  montagnes 
avec  trois  péons, ils  avaient  été  surpris  par  une  temporalc,a. 
peu  de  distance  de  cette  Casiicha  ;  qu'ils  avaient  essayé  d'y 
arriver;  que  lui-même  et  deux  des  péons  y  avaient  réussi , 
mais  que  le  troisième  était  tombé  dans  la  neige,  et  que 
n'ayant  pu  s'en  retirer,  il  était  mort.  Véga  fut  obligé  de 
passer  dix  jours  dans  cette  maison  de  refuge,  mourapt 
presque  de  froid  et  de  faim. 

Nous  traversâmes  un  plateau  assez  étendu  ;  puis  nous 
nous  trouvâmes  au  pied  de  la  cime  la  plus  élevée  ;  nous 
avions  devant  nous  notre  dernière  montée.  L'aspect  eu 
était  vraiment  efi'rayant.  La  forme  de  ce  col  des  Andes  me 
'  rappela  celle  du  Splugheu  ,  vu  du  côté  du  nord.  La  hau- 
teur perpendiculaire  de  la  sommité  que  nous  devions  fran- 
chir était,  d'après  les  notes  que  j'avais  prises  avant  d'entre- 
prendre ce  voyage,  de  i,5oo  pieds.  Cette  montée  fut  extra- 
ordinairement  pénible  ,  tant  a  cause  de  sa  roideur  que  de  la 
puma  ou  de  la  difficulté  de  respirer  qu'on  éprouve  dans  ces 
légions  élevées.  Le  soleil  était  dans  toute  sa  force  et  la 
chaleur  de  ses  rayons  fondait  la  neige  à  la  surface  du  ro- 
clier  (lue  nous  devions  gravir.  La  neige  et  des  fragraens  de 
roc  schisteux  roulaient  en  plusieurs  endroits  en  avalanches. 
Tel  était  l'aspect  de  la  montagne.  Véga  nous  accorda  dix 
minutes  pour  boire  du  vin  de  Meudoza  mêlé  à  de  la  neige 
fondue  ,  et  manger  un  morceau  de  langue  de  Guanaco; 
puis  nous  nous  mîmes  à  gravir  ce  périlleux  passajje.  Plu- 
sieurs de  nous  souffraient  beaucoup  de  la  puma  ;  \ Cga  lui- 
même  en  était  tellement  oppressé  qu'il  était  obligé  de  s'ar- 
rêter à  chaque  instant.  Francisco  prétendait,  il  est  vrai, 
que  c'était  une  ruse  pour  que  je  lui  donnasse  de  mon  eau 
de  cerise. 

,  J'étais  fort  curieux  de  voir  un  condor,  le  superbe  aigle 
des  Andes.  J'en  avais  aperçu  quelques  uns  ,  mais  seulement 
à  une  grande  distance.  Tout-à-coup  un  des  péons  s'écria  : 
(c Voilà  des  condors  !  »  Je  levai  les  yeux  et  je  vis  en  effet 
toute  une  troupe  de  ces  énormes  oiseaux.  Les  uns  étaient 
arrêtés  sur  un  rocher  au-dessus  de  nos  têtes  et  grattaient  la 
neige;  d'autres  volaient  en  cercle  comme  font  les  aigles  de 


Killarney  et  des  lies  du  Cumberland.  Plusieurs  arrachaient 
et  dévoraient  ce  que  nous  crûmes  être  le  cadavre  d'un  mu- 
let ou  d'un  chien.  En  arrivant,  une  demi-heure  après ,  à 
l'endroit  mêmeoiinouslesavions  vus,  nous  reconnûmes  que 
c'était  le  corps  d'un  homme  mort  dans  la  dernière  tempo- 
rale. Deux  autres  infortunés  étaient  ensevelis  dans  la  neige 
à  côté  de  lui,  et  les  condors  avaient  essayé  de  les  découvrir 
pour  en  faire  leur  pâture.  Je  me  détournai  avec  horreur  de 
ce  spectacle  affreux  et,  du  fond  de  mon  C(Eur,  je  rendis 
grâce  à  mon  Dieu,  dont  les  soins  m'avaient  piésfMvé  d'un 
sort  semblable,  et  je  le  suppliai  de  continuer  à  me  proléger. 

Les  péons  et  les  mulets  faisaient  les  plus  grands  efforts 
pour  arriver  au  sommet  du  col.  La  montée  était  si  rapide 
et  si  dangereuse ,  que  deux  fois  il  fut  nécessaire  de  déchar- 
ger les  mulets  et  déporter  séparément  chaque  pièce  du  ba- 
gage. Les  péons  prirent  ce  parti ,  parce  qu'ils  avaient  man 
que  de  porlre  un  mulet  et  mon  porte-manteau,  dont  il  était 
chargé.  Il  s'agissait  de  traverser  un  endroit  que  lia  neige  et 
les  pierres  roulantes  rendaient  extrêmement  difficile.  Le 
pauvre  animal  fût  entraîné;  mais  le  péon  qui  le  conduisait, 
voyant  le  danger  qu'il  courait,  lui  jeta  son  lassos,  et  le  re- 
tint par  la  tête;  un  autre  lassos  attrapa  une  de  ses  jambes: 
un  de  nos  péons  descendit  vers  le  mulet,  en  se  tenant  à  ces 
lassos  ;  il  lui  en  passa  un  troisième  autour  du  corps  ,  et  on 
parvint  ainsi  à  le  sauver.  L'adresse  avec  laquelle  les  péons 
font  usage  de  ces  courroies  est  incroyable;  si  une  béte  de 
somme  a  à  passer  un  endroit  dangereux,  ils  veillent  sur  ses 
mouvemens,  agitant  leurs  lassos  au-dessus  de  sa  tête,  prêts  à 
la  saisir,  si  elle  tombe;  il  est  bien  rare  qu'ils  n'y  réussissent  pas. 

Après  beaucoup  de  fatigues,  nousarrivâmesenfin  au  som- 
met du  col.  Je  portai  mes  regards  impatiens  vers  l'ouest, 
espérant  découvrir  l'Océan  pacifique;  maisma  vue  était  bor- 
née de  toutes  parts  par  d'arides  rochers  couverts  de  neige. 

J'étais  descendu  de  mulet,  et  je  me  préparais  à  ouvrir  le 
panier  aux  provisions  ,  comptant  rester  au  moins  une  heure 
sur  ce  point  le  plus  élevé  du  globe,  où  il  est  probable  que 
j'atteigne  jamais,  quand  Véga  me  montra  un  petit  nuage  qui 
s'élevait  au  nord,  a  Nous  ne  pouvons  nous  arrêter  un  seul 
quart  d'heure  ,  dit-il  ;  ce  nuage  nous  apporte  du  mauvais 
temps.  »  La  vallée  que  nous  avions  devant  nous  différait 
complètement  de  celle  que  nous  avions  traversée  avant  dar- 
river  au  sommet.  Elle  était  plus  entrecoupée  de  précipices, 
et  je  m'imagine  qu'en  été  elle  doit  offrii'  un  spectacle  plein 
de  grandeur  et  de  beauté,  tandis  que  la  vaIKic  d'Uspallata 
ne  doit  être  remarquable  que  par  son  excessive  aridité.  Les 
péons  m'assurèrent  qu'ils  n'avaient  jamais  vu  ces  montagnes 
tellement  couvertes  de  neige;  ils  semblaient  ne  pas  se  re- 
conn  ître.  «  Quel  chemin,  leur  demandai-jî,  prendrons- 
nous  pour  descendre  ?  passerons  nous  sous  ce  rocher-ci  ou 
sous  celui-là?  1)  Quoique  faisant  cette  roule  tous  les  quinze 
jours  ou  tous  les  mois ,  ils  n'en  savaientrieu  ,  tellement  la 
neige  avait  rempli  le>  ravins  et  fait  disparaître  les  formes 
naturelles  des  rochers.  Cette  circonstance  imprévue  rendit 
notre  descente  extrêmement  périlleuse.  Si  la  neige  avait 
été  dure  et  solide,  il  eût  été  assez  indifférent  de  prendre  un 
chemin  ou  un  autre;  mais  il  est  très-dangereux  de  passer 
sur  des  crevasses  cl  sur  des  précipices  de  cinquante  à  cent 
pieds  de  profondeur,  quand  il  sont  cachés  par  une  neige 
molle  et  nouvellement  tombée.  Les  deux  plus  forts  et  plus 
hardis  de  nos  péons  se  mirent  en  tête  de  la  troupe,  sondant 
la  neige  et  l'examinant  avec  une  sagacité  qui  égalait  presque 
celle  des  mulets.  Huit  ou  dix  de  nous  suivaient,  marchant 
à  la  distance  de  quelques  pas  les  uns  des  autres,  et  se  tenant 
à  des  /a^i0.s-,afiii  que,  s'il  arrivait  à  l'un  de  toiliber  dans  une 
crevasse,  les  autres  eussent  quelque  chance  de  le  retirer. 

En  descendant  ainsi,  nous  perdîmes  un  mulet  ;  ayant 
posé  le  pied  sur  de  la  neige  peu  solide  ,  il  enfonça  et  tomba 
à  une  grande  profondeur.  Un  péon  ,  auquel  on  attacha  un 
lassos  autour  du  corps,  descendit  vers  le  pauvre  animal  , 
qu'il  trouva  déjà  mort.  Il  coupa  la  selle,  sur  laquelle  était 
attaché  mon  matelas  et  on  le  retira  avec  son  bagage. 

Nos  niiilets  ne  nous  étaient  d'aucun  usage;  nous  étions 
obligés  de  nous  en  remettre  entièrement  aux  péons  et,  pen- 
dant plusieurs  heures ,  nous  luttâmes  avec  ardeur  contre 
des  difficultés  inouïes.  La  journée  se  passa  dans  ces  eflort:- 
inutiles,  et  la  lune  s'était  déjà  levée  que  nous  étions  encort 
au  milieu  des  neiges  jusqu'à  la  poitrine;  ne  pouvant  plus  n 


LE  SEMEUR. 


231 


avancer  ni  lelourncià  la  Cusathl  Cuinbre,i]\\c.  nous  n'avions 
pas  perdue  de  vue.  La  maison  de  lefiige  la  [)lus  rapprocliée 
avaitéLé  dctrnile  dans  une  desdernières  tcnij>orii/cs,  et  nous 
étions  encore  éloi(;tK'S  de  l'eiidioit  où  elle  avait  été  située. 

Vé{ji ,  l'raucesco  ,  une  doiizaiiio  de  péons  et  moi  discui- 
tions  la  chose.  Les  péons  mêmes  si  insouciaiis  ,  si  indiflé- 
rens d'ordinaire,  ])araissaient  alarmés.  Je  sentais  tout  ce  que 
notre  situation  avait  d'affreux;  mais  il  était  inutile  de  le  mon- 
trer. J'essayai  de  me  réchauffer  et  d'économiser  mes  foi  ces 
pour  faire  une  dernière  tentative  ou,  s'il  le  lùllait  absolu- 
ment, passer  la  nuit  d\ns  la  neifje.  Les  deux  péons  d'avaiit- 
gardc  nous  avaient  devancés  d'un  demi-mille.  Tout-à- 
coup  nous  entendîmes  leurs  cris ,  et.  nous  les  vhnes  qui 
nous  montraient  la  vallée.  Nous  regardâmes  avec  vivacité  , 
et  notre  joie  fut  extrême  en  distuiguant  des  hommes  tpn 
venaient  a  notre  rencontre.  Ils  étaient  à  un  mille  et  demi  de 
dislance,  et  plusieurs  centaines  de  pieds  plus  bas  que  nous. 
Nous  pouvions  à  peine  les  apercevoir.  Toute  notre  petite 
troupe  se  sentit  ranimée,  et  nous  rccommenç.Ames  notre 
marche,  en  poussanldes  cris  de  joie, auxquels,  peu  de  temps 
après,  les  gens  d'eu-bas  répondirent.  Il  n'y  avait  plus  de 
doute!  Les  hommes  qui  montaient  faisaient  partie  des 
conducteurs  d'un  tropa  (troupeau  de  mulets);  ils  étaient 
envoyés  en  avant  pour  frayer  le  chemin  du  reste  de  la  cara- 
vane, qui  devait  suivre  le  lendemain.  Leur  satisfaction  ,  eu 
nous  voyant,  fut  presque  égale  à  la  nôtre.  Nous  leur 
avions  préparé  la  route, sans  nous  en  douter.  Ils  nous  dirent 
que,  sans  notre  lencontic ,  ils  étaient  sur  le  point  de  s'en 
retourner  et  d'attendre  à  Aconcagua  que  l'hiver  eût  durci 
la  neige.  Que  d'actions  de  grâces  n'avions-uous  pas  i\  rendre 
à  Dieu  qui  nous  envoyait  ce  secours  dans  celte  heure  de 
détresse  ! 

Nous  les  eûmes  bientôt  lejoints;  je  n'oublierai  jamais  la 
scèue  bruyante  de  joie  et  de  félicitations  qui  eût  lieu.  Fiau- 
cesco  et  moi  passâmes  outre,  étant  trop  fatigués  pour  y  pren- 
dre part.  M' abandonnant  à  mon  excellent  mulet ,  je  descen- 
dis les  précipices  les  plus  épouvantables  et  j'uriivai  à  la 
Casucha,  à  dix  heures  et  demie.  J'étais  déjà  , à  moitié  des- 
cendu de  mulet  et  je  me  préparais  à  y  entrer,  lorsque  Véga 
me  dit  qu'elle  était  remplie  de  monde  et  que  nous  devions 
allci'  jusqu'à  la  suivante.  J'étais  tellement  accablé  de  froid 
et  de  fatigue,  que  je  fus  presqu'insensiblc  à  celle  mauvaise 
nouvelle;  mais  je  me  rappelle  que  mou  pauvre  mulet 
eut  bien  de  la  peine  à  se  remettre  en  route.  Je  me  fis  atta- 
cher à  la  selle,  de  crainte  de  tomber.  Je  u'ai  que  jieu  de 
souvenir  des  quatre  heures  qui  suivirent;  on  me  dit  eu- 
suite  que  nous  avions  descendu  les  précipices  les  plus 
effroyables  des  Cordillières.  Je  sortis  un  peu  de  ma  stiijjeur 
en  entendant  le  son  délicieux  du  roc  que  le  pied  du  mulet 
avait  frap)>é  :  j'ouvris  les  veux  et  je  vis,  de  loin  en  loin, 
le  rocher  nu  :  nous  étions  donc  sortis  des  neiges!  S.  deux 
heures  cl  demie  du  matin  ,  Véga  me  descendit  de  mou  pau- 
vvc  mulet  et  notre  sixième  journée  fut  terminée. 

Nous  pouvions  nous  regarder  comme  au  terme  de  nos 
fatigues;  il  nous  restait  il  est  vrai,  encore  près  de  cent  lieues  à 
faire  avant  d'arriver  à  Santiago,  la  capitale  du  Chili;  mais 
nous  étions  hors  des  neiges  ;  \i.  pavs  s'embellissait  toujours 
plus  et  nous  ne  pouvions  nous  lasser  d'en  admirer  l'aspect 
i-svissant;  au  sentiment  délicieux  de  la  sécurité  se  mêlait  en 
moi  celui  de  la  gratitude  envers  le  Dieu  qui  nous  avait 
gardés  et  conduits ,  comme  par  la  main  ,  à  travers  les  dan- 
gers que  nous  avions  courus.  Toutes  les  merveilles  de  la 
nature  semblaient  rassemblées  dans  les  lieux  que  nous  tra- 
versions; les  bruyantes  cascades,  les  forêts  majestueuses, 
les  riantes  vallées,  rien  ne  manquait;  tout  était  beau  et 
enchanteur  comme  à  Lauterbrunn  et  au  Haslithal.  Mais 
l'homme  n'estpaslàpour  recueillir  les  richesdons  de  la  nature 
On  ne  voit  point  de  chalets  d  .«perses  sur  ces  montagnes  ;  il 
n'y  a  pas  de  pâtres  qui  rassemblent  leurs  troupeaux  au  sou 
du  chalumeau  ;  on  ne  rencontre  jamais  de  paysan,  chargé 
de  ses  seaux  de  bois  ,  gravissant  la  montagne  pour  aller 
traire  ses  vaches.  Les  seulsanimauxqu'on  aperçoive  do  temps 
en  temps  sont  le  guanaco  ou  chamois  des  Cordillières,  et  le 
vautour  ,  qni  se  repaît  des  corps  des  chevaux  et  des  mulets 
que  la  fatigue  a  fait  périr  ,  et  dont  les  restes  dégoùlans  s'ol- 
fraient  à  chaque  instant  à  nos  regaiils  et  faisaient  trembler 
jusqu'à  nos  mulets, qui  s'écartaient, pleins  d'effroi, du  chemin. 


Ce  précieux  animal  ,  donné  à  l'homme  pour  l'aider  à 
passer  les  montagnes,  est  obligé  de  s'exténuer  au  service 
de  sou  maître  ,  et  ne  reçoit  quelquefois  aucune  nourriture 
durant  tout  le  passage.  Son  maître  lui  doit  souvent  la  vie, 
et  quelle  est  sa  récompense  quand  il  succombe  à  la  fatigue  ? 
Ou  lui  ôte  la  selle  et  la  bride,  et  on  rabandonne  sur  le' 
chemin  ,  où  les  condors  et  les  vautours  viennent  se  disputer 
sa  proie  et  lui  arracher  les  ycax,  avant  même  qu'il  soit  mort. 

Après  ipiatre  autres  jours  de  marche  ,  nous  arrivâmes  à 
Santiago.  En  (piiltanl  les  montagnes  nous  apprîmes  qu'une 
effroyable  temporale  avait  eu  lieu,  et  que  la  neige  s'était 
tellement  accrue  qu'il  aurait  fallu  six  jours  de  plus  pour 
effectuer  le  passage,  si  on  avait  voulu  l'entreprendre.  J'em- 
menai à  Santiago  le  pauvre  péou  qui  avait  eu  les  pieds  gelés. 
Il  fut  soigné  par  uu  homme  charitable  et  un  excellent  mé- 
decin, M.  le  docteur  Cox,  qui  est  fixé,  depuis  plusieurs  an- 
nées, dans  celle  ville.  Le  péou  y  passa  six  semaines ,  puis  il 
retourna  à  Aconcagua,  sans  n'avoir  jamais  témoigné  la 
moindre  reconnaissance.  J'ai  oublié  de  dire  que  parmi  les 
péons  que  nous  rencontrâmes  au  milieu  des  neiges  se  trou- 
vait le  frère  de  ce  malheureux.  Il  ne  fit  que  peu  attention 
à  lui  et  ne  voulut  pas  revenir  sur  ses  pas  pour  en  prendre 
soin  ,  parce  qu'il  aurait  dû  pour  cela  renoncer  aux  quelques 
dollars  que  sa  course  devait  lui  rapporter.  L'homme,  dans 
l'état  presque  sauvage,  n'a  pas  toujours,  comme  ou  voit, 
cette  bienveillance  et  cette  compassion  pour  ses  semblables 
que  quelques  auteui's  veulent  bien  lui  attribuer. 

LES  DISCIPLES  FIDELES  DE  l'evANGILE  DANS  LES  SIECLES  DU 
MOYEN-AGE. 

Douzième  siècle.   —  Piebre  Valdo  et   ses   disciples. 

L'histoire  particulière  de  Pierre  Valdo,  sa  vie  tout« 
exemplaire,  sou  zèle  pour  la  cause  de  la  vérité  ,  ses  noble» 
sacrifices,  ses  succès  extraordinaires,  ainsi  que  les  cruelles 
persécutions  qui  en  furent  la  conséquence,  tout  cela  lui 
mérite  certainement  une  place  distinguée  dans  les  annales 
de  l'Eglise  du  Seigneur. 

Pierre  Valdo  était  un  riche  marchand  de  Lyon  ;  ce  fut 
vers  l'an  i  160  qu'il  se  fit  connaître  par  son  zèle  religieux. 
Il  jouissait  dans  cette  ville  d'une  grande  considération,  pour 
la  noblesse  de  son  caractère  autant  que  pour  sa  fortune. 

C'était  alors  que  la  cour  de  Rome  commençait  d'exiger 
de  toutes  les  Eglises  qu'elles  reçussent  la  doctrine  de' la 
présence  réelle.  Contraint  parsa  conscience,  Valdo  renonça 
à  la  messe  romaine  pour  revenir  au  culte  apostolique.  Ce- 
pendant, lorsqu'il  commença  de  repousser  les  nouvelles  doc- 
trines que  les  papes  de  son  temps  cherchaienlà  faire  préva- 
loir, relativement  à  rcucharislic, Valdo  nesongeaitpoint  en- 
core à  se  séparer  de  la  communion  papale  cl,  quoique  sé- 
rieux ,  il  n'avait  probablement  pas  encore  reçu  d'impression 
religieuse  bien  fortement  prononcée. 

Cehii  qui  lient  en  sa  main  les  cœurs  rie  Ions  les  hommes 
et  qui  les  incline  comme  des  ruisseaux  d'eau,  avait  destiné 
ce  fidèle  à  devenir  un  jour  un  instrument  distingué  dans  son 
royaume.  Uu  événement  extraordinaire,  ménagé  parsa 
Providence,  fut  le  moyen  dont  il  se  servit  pour  réveiller 
l'attention  de  son  enfant  sur  la  seule  chose  nécessaire.  Un 
soir,  après  souper,  comme  Valdo  demeurait  à  causer  avec 
quelques-uns  de  ses  amis,  tout  à-coup  l'un  d'eux  tombe 
mort  sur  le  plancher,  à  la  grande  consternation  des  autres. 
Une  telle  Icçviu  sur  l'incertitude  de  la  vie,  frappa  Valdo  • 
les  pensées  les  plus  sérieuses  remplirent  dès-lors  son  âme- sa 
conscience  s'était  réveillée  ;  il  avait  cherché  lui-même,  dans 
la  Sainte-Ecriture,  des  instructions  etdesconsolations.  C'est 
là  qu'il  avait  appris  à  connaître  Dieu  dans  sa  justice  et  dans 
son  amour  ;  il  y  avait  trouvé  la  perle  de  grand  prix.  La  foi 
au  témoignage  que  Dieu  rend  de  son  fils,  avait  répandu 
la  joie  dans  son  âme  ,  et,  dès  ce  moment,  il  avait  résolu  de 
consacrer  tout  son  être  à  Dieu  ,  son  Sauveur.  La  foi  opère 
par  la  charité  at,  quand  elle  est  vivante,  elle  remplit  l'âme 
des  sentimens  les  plus  généreux.  Valdo  brûlait  de  partager 
avec  d'autres  le  bonheur  dont  il  était  pénétré.  Plein  de  ce 
seul  désir,  il  abandonne  son  commerce  ,  il  d  sLribue  sa  ior- 
tunc  aux  pauvres  et ,  à  mesure  qu'il  les  volt  arriver  à  lui  , 
pour  recevoir  ses  aumônes ,  il  s'attache  toujours  plus  à  di- 


232 


LE  Sî^^H.ill. 


rigor  Icui'  atlenlioa  vers  les  chose,  q'ii  appsilieiinsal  à  leur   | 
éternelle  paix. 

Un  de  ses  pieiuieis  soins  ,  trabord  apits  sa  conversion  , 
fui  iJe  nicltie  entre  les  mains  du  peupii; ,  la  Parole  de  vie. 
Pour  cet  tffel  ,  il  traduisit  lui-nicnie  ,  ou  fit  traduire  en 
français  les  quatre  Evang  les,  dont  il  s'altat  liait  à  faire  com- 
prendre lits  saliitaii  es  doLtiiries.  Il  fut  à  lui  seul,  au  doa- 
ziomc  siècle  ,  la  Société  Biùlti/ue  de  Lyon. 

Matliias  Ulyricus,  illustre  mafçistrat  àc  Ma^deboiirg,  dit 
en  pailantde  Pierre  Valdo  :  «  Le  bruit  de  sa  cliirite  pour 
les  pauvres  s'étaiit  répandu  ,  et  soîi  drtir^  d'cuseifj;iior, 
comme  leur  désir  d'apprendre,  croissant  de  jour  en  jour, 
il  se  vit  bientôt  entoure  d'un.:  foiil.-'  dg  {;-iis  ,  auxquels  il  ex- 
pliquait les  E-ritures.  Il  était  savant  lui-même,  ainsi  que 
j'ai  pu  le  comprendre  d'après  d'anciens  i)arcliem;iiS;  il  ne 
fut  point  obli»;é  de  se  sarvir  d'autrui  pour  ses  traductions  , 
comme  ses  ennemis  l'ont  voulu  préteiidre   » 

A  mesure  qu'il  acquérait  une  conn  lissance  plus  coinplèle 
de  l'Ecriture,  Valdo  s'aperçut  qu'un  fpaud  nombre  de 
doctrines  et  di  cérémonies  introduites  dans  la  n-lijion  na- 
tionale étaient  en  o|)po5ilioii  d  recte  avec  Je  téuioijpiagc  de 
Dieu.  Alors,  enflammé  de  zèle  pour  la  ;;io;iedu  Scigaeur 
et  d'amour  pour  les  âmes ,  il  élève  une  voix  forte  et  coura- 
j^ousc  contre  toute  espèce  d'abus  cl  de  superstitions  et,  non 
content  d'attaquer  l'erreur,  il  établit  la  vérité  dans  si  sim- 
plicité iirimilivc,  iusistaut  avec  foice  su  rl'iafluence  pratiqua 
fni'elle  doit  exercer  sur  notre  cœur  et  sur  toute  notre  vie. 
El  pour  dcmoulrer  mieux  l'imni^^nse  distau  e  qu'.i  voyait 
entre  le  Cliristianismc  de  la  Bible  cl  celui  de  Rom-,  il  en 
appela  à  la  vie  des  premiers  disciples  de  Jésus  ClirisL.  Sou 
exemple  donnait  à  ses  leçons  une  force  prodijpeuse. 

On  fil  rapport  à-i  ces  clioses  au  pape  Alexandre  111 ,  et 
Valdo  fut  analhémalisé  avec  tous  ses  adliércns.  1/arcbe- 
vcqoe  reçut  odre  de  procéder  contre  eux  avec  la  deinière 
rigueur.  Valdo,  contraint  île  (juiller  la  villj  ou  le  Seigneur 
l'avait  si  riclivMUent  béni ,  lut  suivi  d,^  la  majeure  partie  de 
son  troupeau.  R.  tiré  dans  le  Duiphiné,  il  contiui.a  d'y 
oréclier  avec  un  grand  succès,  et  lj  vi;rilé  qu'il  aunonçaily 
jeta  de  profondes  racines.  Ses  nombreux  disciples  furent 
appelés  Léonistes  ,  c'est-à-dire  Lyonnais.  On  les  nomniiit 
aussi  Pauvres  de  Lyon,  Vandois  ou  Albfjeois ,  etc.  Tous 
n'étaient  probablement  au  fond,  comme  on  l'a  déjà  dit, 
qu'une  seule  et  même  classe  de  Chrétiens  sous  des  dénomi- 
iialioiis  différentes. 

Chassé  bientôt  des  lieux  qu'il  avait  choisis  pour  retraite, 
ce  serviteur  de  Christ,  suivi  de  plusieurs  de  ses  frères,  alla 
se  rcfu(;ier  dans  la  Picardie,  où  de  nouveaux  succès  devaient 
récompenser  ses  fidèles  efi'orls.  Il  n'y  fit  cependant  pas  un 
lopjj  séjour.  Turcé  de  quitter  celte  contrée,  il  se  dirigea 
veis  rAlIcmagne,  y  porlant  avec  lui  la  bonne  nouvelle  du 
salut.  S'il  en  fuit  croire  l'dliistrs  de  Thou,  Valdo  finit  p  u- 
s'etabir  en  Bohême  ,  où  il  termina  son  hon;)rable  carrière  , 
l'an    1179,   après  un   ministère  de  près  de  vingt  ans. 

Valdo  était  évideinment  nu  homme  q  hî  leSe  gneur  avait 
enrichi  des  dons  les  plus  distingués ,  et  l'un  de  ces  person- 
nages extiaordin  lires  qu'il  suscite  de  temps  en  temps  pour 
le  bien  de  son  Eglise;  mais  il  n'a  pas  eu  de  biographe  qui 
fût  en  étal  de  rendre  justice  à  s  s  dons  cl  à  son  caraclèie. 

Cependant  la  Parole  qu'il  avait  prêchee  vie  descendit  pas 
avec  lui  dans  le  tombeau.  Ses  frères  en  la  foi ,  persécutés 
(onime  lui ,  la  portèrent  dans  presque  toutes  les  contrées 
de  l'Europe;  la  bénédiction  du  Roi  des  voiS  fut  partout 
avec  eux  :  la  P.irolc  du  Seigneur  croissait  et  se  jépaiid  ni 
dans  les  régions  les  plus  lointaines.  Un  grand  nombre  de 
personnes  qui  avaient  été  converties  par  le  ministère  de 
l'illustre  serviteur  de  Dieu ,  se  réfugièrent  dans  les  valiées 
du  Piémont.  Partout  où  ils  portèrent  leurs  pas,  ils  portè- 
rent aussi  la  Sainte  Ecriture  ;  et  bientôt  la  lumière  de 
l'Evangile  eût  illuminé  l'Alsace,  les  bords  du  Rhin,  plu- 
sieurs contrées  de  l'Alleinagne,  la  Picardie,  la  Gascogne, 
la  Guveniie  et  le  midi  de  la  FrancCt  On  peut  suivre  leuis 
traces  aux  cris  des  persécutions  et  à  la  lueur  des  bûchers. 

MÉLAIVGES. 

I.ES  KNonTEER.s  «nasES.  —  M.  I.éoii  Ben  luard  de  Bussièrc,  qui  vient 
lit-  put)  ici'  un  iiilérrisaiit  volume  de  letlros  sur  la  Russie  ,  donne  d'alïreux 


J,  l.iils  sur  le  s  ippliie  flu  kajut.  niiqn  1  onycon  lamne  henncou|i  'le  crimi- 
n._l>.  C  ■  cliHtiniei.t  ei  K-s  aatro  iKi.ie-.  corpiireili  s  ne  sont  fa-,  iii(li;,'és  aa^ 
geiiîiljhomines  :  1-  kiinul  ne  in-iii  Irll  jjm.ii.,  Icir*  é(>niles  ;  on  ne  icur  'a-.e 
|ias  la  iii'.ilié  d^;  la  t.'te  ;  u.i  f  r  liiiilaiit  n'ini|iiiMie  |ioinl  au  mili  -a  dt  leur 
vis  igi-  une  Iraee  éleiiif  II;-  de  d  -sli  iiineiir.  Ces  peines  :ilr  ices  sml  r -servéei 
pour  le  peuple.  Qiand  M.  Iti'ri,i;:,irJ  d  ■  Bu.s.èr,  vi-iia  l'O  troi^ ,  l'un -'l'ei 
prj.nn';de  Mo  coa,  il  Iroav.i  i'iiilirai.-iii  Pimplie  il-  iniilheiiivus  qui  .  es- 
lenu.-s  par  leur  su  p'.ice,  St'inhlaienl  lutter  c.inlie  la  m.irt.  Il"  s'y  Udnv.-ru 
un  lionime  conJniimé  ui.\  Irav.mx  de>  mines  pour  avoir  c  aiiu  is  u:i  assassi- 
nai .  Oa  iivail  conim  ncé  pur  lui  appiipjcr  ço:\anlc-qMinze  cou, .s  Ai  linoul. 
Le';  eiiirar^'ien   av.i  e.^  lieelaié  qu'il  ne  p.isserail  pd-  la  journée. 

M.  Ueiioii  rd  de  Ujisièie  vi>il,i  aus-î,  uie  aulre  priiun,  où  l'on  renferme, 
a  leur  p^sS'g.-,  les  ci  iin  iiels  eavoyés  en  S  bjrle  par  k  ^  lriiui:iau.\  des  [iro- 
vinre»  Ai.-  rOaest.  et  aux  piels  on  p..-r:npt  cl-  pren  Ire  quelque  re^'OS  avant 
qu'ils  eonlinuent  leur  viya^^e.  Oa  a  p'aeé  deux  per-onniiges  rcd'iutos  ,  les 
Unonl^urs  de  iMosco  1,  à  la  lète  de  cel  elahliss.'menl. 

'(  Nju.soprj  vâm;'.  lin  s/nlini.  ni  d'horn  ur  ,  dit  M.  Rcn'-anrd  de  Bli«- 
sière,  en  noui  Irouva'i;  à  co'.é  A'i  c  •.-  miaislr^s  dune  jusliee  l)arba'e  ,  et 
plus  e.icaie  lors^inls  se  mirenl  à  nous  d 'velorper  av.-i-  co  npia's'iiirc  le 
mé.Mnism  !  de  leiirart.  llMHalerenUicv.ini  nou  leurs /'tàei,  l-urs  Avjouïj 
el  les  pointes  de  fer  avec  lesquelles  ils  marquent  1rs  conlninnés.  Je  vous 
en  cpargn  •  la  deseiipuo".  Ou'rt  vous  -illise  de  -av  lir  qu'un  eoiqi  de  plètc, 
appliqua  devant  nous  sur  u:i  m  ir  d.^  l.riquis,  en  fiisail  saul  r  des  érlals,  et 
qu'un  seul  mup  de  kiioul  traç  1  de^  sillon>  d'u'ie  demi-lip'ne  ilr  profondeur 
d.ins  une  po.ilre  de  bois  dur.  0,i  frissonne  en  songeinl  que  c'est  sur  des 
hjinmes  que  ces  exp 'riencrs  sont  journeiltm  nt  répétées.  L'un  des  bour- 
reaiu  nous  disiil ,  ..vee  cet  air  Je  satis'aelion  que  prend  un  arlisle  quand 
d  parle  des  prodiges  de  son  art  ,  qu'en  cinq  coups  de  kno  it  il  se  faisait 
foit  d'ardieVii  un  lio'uaT.  U  n'csl  pas  sans  exemple  qu'un  y  ait  réussi  du 
prem.er. 

)•  Li;  plét''  ,  dont  l'application  est  une  p  inc  iminsinraman'c  que  elle 
du  knoul,  esl  aussi  d'un  effetUDins  teiriale.  ()o  aposi  de  petites  lanières 
lermi'iées  par  unuceid,  elle  n.'  pénètre  point  dins  la-iliair.'onnne  la  lon- 
;;ue  couroie  du  knout ,  qui  ré  mit  à  la  pi  i5  i  ft'r.iya-ite  eljs'.lciié  toute  la 
d  i.'eti  du  fer. 

)i  L  s  criminels  eonJunn'S  à  reeovo  r  publiqu  ment  la  plèîe  sont  en- 
vo\é,  en  Sib'rie  :  m  1  s  on  ne  les  mirqu?  point  a.i  visage  el  .  d.  pis  leur  e\il 
on  ne  leur  i  npose  1  as  Ij  dur  lrav.iil  des  n/nies  J'endao;  un  cerlnin  nombre 
d'anné  s  ,  lis  sont  enplo)és  à  deâtravauv  [lublies  ;  [luis  ils  deviennent  riv- 
ions ,  e'  so'il  tenus  l'exercer  un  laélier  ou  Je  c  diiver  des  terres  dans  uitC 
localité  qu'on  leur  ass  gn<". 

»  Ce  i\  qui.  pou- d- l'.gers  d.!ditf ,  soal  eonJ.unné- à  recevoir  li  plètc 
dans  une  p'isuii,  ne  soal  point  UM'isférés  eu  Sibérie,  et  retournent  de  s  .it» 
dans  leurs  foyer-,  sans  qae  la  piine  corporelle  quils  ont  subie  leur  laisse 
u.ie  tai'U'i  infama.-.tp. 

»  Quant  au  knout,  il  est  lo  ijiurs  1^  triste  pré  ude  de  l'evil  en  Sibéiie. 
Le  kiioa'  e-l  nie  pein,-  atro.'e  el  .légra  lan  c  ,  on  ■  peine  absurde,  puis  j  l'il 
i  si  lois'ble  au  bourreau  de  \a  rendre  plus  ou  miiins  cruelle,  un-  peine  illé- 
gale même  ,  en  ce  qu'elle  peut  élu  Irr  ,  à  fo  ce  'le  violence  ,  les  lois  ({iii 
(iroliibenl  en  R  issie  la  peine  d  •  mort,  u  D  p  1  s  le  règne  d'Elisa'vt  th  Pe- 
irownn,  cette  p  ine  n'y  est,  en  eflel,  a  iplicahle  q  le  p.our  les  crimes  d'état  ; 
m  t  s ''U  Toyaiii  quels  su|tplices  la  remplacent,  -m  ne  reeonnniL  que  trop 
que  celte  mjs'o-e  doit  son  or'gine  et  soa  indot-en,  h- aucoujv  moins  -  des 
S:'n  ii'iensde  hil  nitropie  ipi'au  déir  de  peuplier  les  sj'itu  les  de  la  S  béri€. 
Quelle  boni  -•  pjur  le  gouvernement  russe  de  ne  pas  corriger  U'ic  législation 
empr.  iiite  d'une  tille  feroiitél 

Effouis  roca  l'aiiolitiox  oe  i.'escuvace.  —  Quoiqu'on  ail  boau- 
coir.i  I  lus  fa'l  en  Angleterre  qu'en  France  pour  pipuariser  la  cause  de 
i'.dvalilion  de  l'esclavage  .  et  qu'on  y  ait  réussi  jusqu'à  un  cert.iin  point ,  il 
paraii  e.  pe  .i..nt  qu'au-iblà  de  la  Mnn  be  com'ue  ebe/,  nous ,  on  ne  «_• 
friit  pas  Encore  généudeinvnl  Je  justes  idées  île  tons  les  m.iux  qui  en  ré- 
suit nt.  Au 'jouimen  ement  Je  itOi,  plnsieuis  amis  de  l'éniam  ipation  des 
nègies 'lan;  les  col  )n. es  anglaises .  Sentirent  r|U'il  était  d'  1er  devoir  de 
I  riToqui-r  dins  dTférenles  villes  des  assemblées  i-ubliques,  dans  lesqnellet 
d»  pussi'ht  a' tirer  raltentiou  sur  ce  sujet.  Le  succès  de  ces  efforts  a  engagi 
la  Société  de  Lon'Jres  pou  l'abolition  de  l'esclavage  à  evécuter  sur  une 
pins  v.is'e  échrlle  le  plancnju  par  quelqu  s-cns  de  ses  membres.  Elle  « 
divisé  lAngleterre  en  districts,  el  a  chargé  siv  personces,  bien  an  fait  de» 
q'iesjituis  (  olon'ales ,  de  les  p.irroui'ir,  pnur  y  [irojiag  r  ses  cimvictiors  sur 
la  n^ccisilé  de  bâter  d.  loir.es  iran'ères  la  ci-ssation  complète  de  l'esi  Id- 
vage  .  qu' l'Ile  regarde  comm:'  un  crime  que  Dieu  conlamne.  MM.  Bald- 
win,  .Si.iart,  Diwdney,  Gcorg-î  Tbompsjn,  Tliorp  et  Edouaid  Clark -on  , 
qui  ont  acccfité  cl  lie  honorable  mission  ,  on'  tenu  des  réunions  publiqats 
dans  cent  soi\a;i'e-eli.q  villes  on  bourgs,  el  presque  pariont  ils  ont  rrfi- 
cont  é  une  v,ve  ssm.iatbie.  Une  s. inscription  a  été  ouverte  pour  rémtméftr 
les  ageiis  de  la  Société,  payer  IriiiS  f.ais  de  voyage,  louer  dans  les  vilk'S 
où  ils  .se  rendent  dcf  s  illes  pour  les  assemblées  pnliliqnes,  etc.  Nous  avons 
remaïqné  sur  bi  lis'e  de  souscription  un  il'jn  de  5oo  lie.  st.,  un  autre 
de  '23. )  liv.  st.  '  t  plusieurs  dons  de  100  l;v.  st.  Puissent  ers  1  fforis  nais 
faire  comprendre  q  ;e  nous  avons  aussi  en  Fr.ince  un  devoir  si  ri'-uic  à  rem- 
plir, I  u'sqiie  l'-S  nè^'r  s  de  nos  coloniis  sont  encore  esclaves  !  Les  pétilioiin 
que  le  C'iin'té  récemmrnt  formé  à  l'aris  p  lur  le  racb.it  des  négresses  nont 
solllc'te  d'adresser  à  l.i  Cbanibre  des  dépités  nous  fournisscni  une  p[#. . 
cieuse  occasion  de  m.mifester  nos  seniiinen-  en  faveur  île  cette  cau'e  :  pe 
négligeonspas  d'en  pnifitpr,  et  f.iisons  même  tout  (e  qui  di'pend  de  nous 
pour  y  rat'acb-r  ceux  qui  n'y  ont  prut-être  été  indifférens  que  parce  qu'il» 
ne  l'ont  pas  snliisanimcnt  couiuie. 

'  Le  Ge-ant.   DEMAULT. 

iripntiiiric  èii  .Scllioue  ,  lue  des  JeÙDeurs  ,  n.    i4- 


TO.MK   1".  ~  K"  30, 


28  M  A  il  S  1832. 


* 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique   et    Liltërairc, 


TARAÎSSAAT  TOIS  Ll  S  MEF.Cr.Flii 


^., 


I.e  clnmp  ,  r'csl  !c  monde. 
A/au/i.  XIll.  38. 


On  s'abDn  it  à  l':iris,  au  bureau  du  jo.irajl,  me  Martel ,  n"  ii.et  chez  lous  les  I.ibr.ures  et  Directeurs  de  pos!e. — Prix:  i.j  fr.  paur  l'anné 
8  t.  pour  6  mois.  5  fr.  jiour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  ft.'pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquels  et  eoTois  d'argent  .  doivent  élre  alTrani  liis. 


SOMMAIRE. 

5«Èi(Es  DU  MONDE  iCTOEL.  Confc'ssions  d'un  jeune  homme.  N"  III.  Séjour 
à  l'Académie.  —  Puilosophie.  Du  Christianisme,  dans  ses  ra|. ports 
sTec  le  sentiment.  —  Voyages.  Souvenirs  d'un  séjour  au  Chili.  — 
ntsToiKE.  Les  A'audois  et  les  Albigeois.  —  M^lakces.  Du  rapport  de 
M.  de  Tascher  sur  une  pétition  relative  n  1  Esclavage.  —  Du  Mariage 
de;  Pièlres.   —  Bal  au  proQt  des  orjhelins. 


SCE.\ES  13U  i\30\DE  AGTLEL. 


CONFESSIONS    D  UN    JttNE    nOMMS. 

m.  Séjour  à  l'Académie. 

Qu'cst-ic  qu'un  étuf'iaiit?  .Siiict  complexe  et  niiiltlformej 
q-!i  se  décompose  en  trois  lypos  principaux.  Il  y  a  l'étiidiaiit 
qui  u'étud  e  pas  ,  i'ëluJiaiit  qui  étudie,  et  l'étudatit  métis 
ou  juste-iuilieu.  Le  premier  est  cuf  jiU  de  bonne  maison  ;  il 
a  un  père  gentilhomme  on  financier  ;  il  prend  des  iiisciip- 
lioiis  de  dioil  pour  se  doiiiier  une  toiiiie  ,  et  il  assiste  aux 
«ours  des  p!ofosseuis,quand  il  ne  voit  rien  de  mieux  ii^f-iire, 
10  qui  lui  arrive  rarement.  L'étudiant  qui  étudie  ne  reçoit 
qu'une  pension  tiis  modique  de  sa  famille  ;  il  a  uu  caractère 
tuuidc  ,  laOnienii  peu  faioudie  ;  il  est  assidu  aux  leçons  , 
paisible,  isolé  sur  son  banc,  ne  causant  avec  persoinie,  n'avaut 
qu'un  ou  deux  amis  et  point  de  camarades;  les  professeurs 
i'esliment ,  et  hs  élèves  haussent  les  épaules  en  le  voyant 
passer.  Enfin,  l'étudiant  métis  participe  de  l'un  et  de  l'autrej 
il  i  quelque  peu  de  superflu  pour  ses  plaisirs;  il  travaille 
quand  il  s'ennuie  de  s'amuser;  il  mène  de  front,  les  specli- 
clos  et  les  cours;  il  est  grave  quand  il  a  vidé  sa  bourse,  et 
•  I  frcquei.te  alors  l'ctudiaiil  qui  étudie;  au  commencement 
"'un  nouveau  trimestre,  il  retourne  vers  l'étudiant  qui  n'é- 
tudie pas  :  c'est  le  système  de  bascule  sur  uneautie  échelle; 
l'étudiant  métis  est  le  entre  de  la  faculté.  Je  me  plaçai  tout 
njlnieilGiucnt  dans  ce  juste  milien.  Travailleur  médiocre, 


po'nt  tracassier,  employant  mes  loisii's  à  mille  objets  insigni- 
fiant, assidu,  mais  n'ocontanl  guère  les  professeurs,  toujours 
prêt  à  discuter  sérieusement  avec  les  élèves  laborieux  ou  ù 
dire  des  riens  avec  les  autres,  ie  tiiiîna  s  mes  études  sans  les 
porter,  et  mes  iiisci  iptious  s  accumulaient  plus  vite  que  met 
coiioaissances. 

".avais  presque  entièrement  abandonné  la  politique  ; 
^î.  de  Villèle  et  les  trois  cents,  monotones  échos  des  opi- 
nions lie  la  droite,  m'ennuyaient  de  leurs  perpétuelles  re- 
dites. La  littérature  vint  les  remplacer  dans  mes  heures  de 
(Jéscsuvrcment.  A  i  ôté  des  Pandectes  j'avais  sur  ma  table 
un  volume  de  Walter  Scott,  et  h^^Mcditations poétiques àa 
Lamaitine  me  délassaient  des  ai  ticie^  du  Code  civil.  J'épai- 
pilliis  ainsi  mes  lectures  et  mes  affecti";:;  ,  insouciant  du 
lendemain ,  ne  me  hàti'il  pa;  ue  vivre ,  et  me  laissant  aller 
au  cours  des  évéïicmei.s  ,  comme  une  nacelle  vide  ballottée 
sui  les  flots. 

Jours  de  naïve  confiance  et  de  mnlle  incurie,  j'ai  peine  ù 
vous  quitter  I  Ce  n'était  point  le  bonheur  sans  doute,  puis- 
que je  ne  conniiissais  pas  la  vraie  source  de  la  paix  et  des 
joie*  de  l'âme;  imiis  c'étail,  du  moins,  l'absence  du  malheur. 
Je  voyais  encore  le  monde,  sous  un  aspect  riant;  je  croyais 
à  la  bonté  ,  à  la  sincérité  du  cœur  humain;  j'avais  foi  dans 
les  étreintes  de  l'iiaiitié;  je  dormais  bercé  par  de  vagues  il- 
lusio.is.  Jours  de  ma  jeunesse,  vous  êtes  partis I  Je  ne  vous 
redemande  pas ,  je  ne  vouilrais  plus  revenir  sur  vos  traces 
eff icées  ;  mais  a^iint  d'aborder  au  rivage  ,  combien  de  fois 
j'ai  été  eutraîué  par  la  tempête  sur  de  sombrrs  écueils  I 

Vers  le  milieu  de  nu's  années  d'études,  je  fus  atteint  tout- 
à-coup  d'une  gi'iivc  maladie.  Pendant  toute  une  semaine,  je 
me  vis  aux  portes  du  toiubeau  ;  tous  les  secours  de  la  science 
pannssuient  inutiles;  la  mort,  uue  mort  lente  et  douloureuse 
s'ap)pi'o<  hait  pas  à  piis  de  ma  couche.  Et  tandis  que  je  me 
débilitais  contre  la  souffiance,  lorsque  j'aurais  eu  besoin 
d'elle  consolé,  affermi ,  soutenu  ,  je  me  trouvai  seul  ;  oui  , 
seul  I...  p.'is  une  main  pour  serrer  la  mienne;  pas  une  f);i- 
role  d'iimi  pour  me  rendre  l'espérance  I  Ils  m'oubliaient , 
reiix  doit  j'aurais  attendu  les  marques  les  plus  vives  d'af- 
fection; ils  me  laissaient  mourir  sans  interrompre  leurs 
li  ji'ux.  -Viitour  de  moi,  des  visages  impassibles,  des  soins  mer- 


235 


LE  SEMEUR. 


ccnaircs,  je  ne  sais  quelle  froide  pitié  qui  me  glaçait  le  cœur. 
Au  moindre  bruit  ,  je  tressaillais ,  j'écoutais  avidement  ,  je 
croyais  entendre  les  pas  d'un  ami.  Vain  espoir!  je  restai 
seul. 

Cet  oubli  me  navra  ,  cttc  solitude  m'anf;oisga  plus  que 
l'aspect  de  la  mort.  Quand  je  vivrais  des  millieis  d'années, 
_^iand  je  verrais  s'écrouler  des  empires ,  des  peuples  dispa- 
raître ,  des  soleils  s'éteindre  ,  je  ne  pourrais  efface»  de  ma 
mémoire  ces  huit  jours  d'abandçn  et  de  morne  isolement. 
Mes  plus  doux  rêves  s'évanouirent ,  mes  pensées  devinrent 
sombres,  anières;  l'égoïsme  m'apparut ,  pour  la  première 
fois,  dans  toute  sa  hideuse  nudité,  et  je  désirais  presque  de 
mourir  pour  échapper  à  ce  monde  qui  s'offrait  maintenant 
à  moi  sous  de  si  ternes  couleurs.  Amitié  ,  lien  des  cœurs  , 
promesses,  épanchemens,  intimité  I  mots  vides!  m!écriais- 
je,  mensonges,  hypocrisie!  Et  je  me  repliais  sur  moi-même, 
et  mes  gémisseniens  venaient  seuls  me  répondre.  La  foi  re- 
ligieuse m'aurait  consolé;  elle  m'aurait  tenu  lieu  de  tontes 
les  amitiés  humaines,  en  me  donnant  un  Ami  qui  s'empiessc 
d'accourir  auprès  de  celui  qui  pleure; mais  je  n'avais  point 
de  foi  leligieusc.  Elle  m'était  si  étrangère, que  je  ne  pensais 
pas  mê^ic  à  l'éternité,  pendant  que  je  chancelais  sur  le  bord 
de  la  tombe.  Tout  ce  qui  me  restait  de  force  et  de  réflexions 
se  concentrait  dans  l'amertume  de  ma  solitude;  je  ne  vivais 
plus  que  pour  me  désenchanter  de  la  vie.  La  Providence 
ne  voulait-elle  pas  m'apprendre  par  là  que  l'homme  qui 
met  toute  sa  confiance  dans  les  choses  de  la  terre  s'appuie 
sur  un  roseau  fragile,  qui  se  brisera  dans  ses  mains  au  jour 
de  l'affliction?  Cette  iflée  m'est  souvent  revenue  depuis  lors, 
mais  à  cette  époque  je  ne  l'auiais  pas  même  comprise;  il 
faut  être  déjà  religieux  pour  apprécier  le  malheur  de  ne 
l'être  point. 

Après  un  long  combat  entre  la  maladie  et  ma  jeunesse  , 
je  recouvrai  la  santé;  mais  mes  illusions  ne  devaient  pas 
revenir.  Fleur  passagère  brisée  par  l'orage  ,  ma  confiince 
ingénue  dans  les  promesses  de  l'amitié  s'était  flétrie  pour 
jamais.  J'allai  même  au-delà  du  but,  comme  il  arrive  ordi- 
nairement dans  ces  réactions  violentes  qui  ne  pcrmetteiU 
de  s'arrêter  que  lorsqu'on  est  parvenu  d'un  extrême  à  l'au- 
tre. Je  me  mis  à  mépriser  les  hommes  ;  je  ne  vis  plus  le 
monde  qu'à  traversâmes  tristes  préventions  et  mon  amère 
défiance.  Partout  l'égoïsme  se  dressait  devant  moi  ,  comme 
un  spectre  colossal  ,  comme  le  roi  du  genre  humain  et  le 
dieu  du  siècle.  Je  cherchais  dans  les  plus  nobles  actes  de 
générosité,  dans  les  plus  sublimes  dévonemens ,  des  inten- 
tions perfides;  je  ne  croyais  plus  à  la  vertu.  Solitaire,  fa- 
rouche ,  je  me  retirais  dans  les  lieux  les  plus  écartés,  et  là 
je  demandais  aux  pierres,  aux  arbres,  à  la  poussière  même, 
des  sympathies  ,  des  affections  que  les  cœurs  d'Iumime  ne 
m'offraient  plus.  Malheureux  délire  !  abattement  plus  cruel 
que  les  tortures  des  chevalets!  Je  sentais  le  besoin  d'aimer, 
de  m'unir  ,  de  m'attaciicr  à  quelque  chose  de  vivant  et  de 
réri  ;  j'étais  étouffé  par  inic  surabondance  de  scntimens  qui 
'ne  trouvaient  pas  d'issue;  je  me  disais  avec  désespoir  :  IS'y 
a-t-il  donc  pas  un  être,  un  seul  que  je  puisse  aimer  de  toutes 
les  forces  de  mon  âme?  Oh  ;  si  une  voix  amie  m'avait  appris 
alors  que  Celui  qui  nous  a  lant  aimés  veut  être  l'ol^jet  de 
notre  premier  amour;  si  elle  m'avait  annoncé  cette  bonne 
nouvelle,  cet  Evangile  qui  se  résume  en  un  seul  mot: aime! 
je  l'aurais  accueilli  avec  transport;  j'y  aurais  puisé  une  eau 
vive  pour  mon  cœur  altéré.  Mais  celte  voix  amie  ne  retentit 
pas  jusqu'à  moi;  le  Christianisme  m'était  complètement 
inconnu;  je  demeurai  isolé,  le  cœur  vide  ,  le  front  courbé 
vers  la  terre  et  comme  écrasé  sous  des  nuages  de  plomb. 

Un  livre  qui  me  tomba  entre  les  mains  et  que  je  lus  avec 
avidité  servit  encore  à  me  plonger  plus  avant  dans  l'abîme 
de  la  défiance  et  du  scepticisme.  Ce  livre,  c'ctiit  Byron.  Il 
me  montra  l'espèce  humaine  comme  je  la  voyais  ;  il  m'apprit 


à  mépriser  tout,  jusqu'à  moi-même;  il  décolora  le  peu  d'il- 
lusions qui  avaient  survécu  à  mes  cruelles  expériences  ;  il 
déchira  les  derniers  voiles  qui  me  cachaient  encore  toute 
cette  pourriture  qu'on  appelle  civilisation  et  progrès  des 
lumières.  O  Byron  !  génie  puissant  ,  esprit  infernal  !  Dans 
cet  instant  même  où  j'adore  ce  qac  tu  n'adorais  pas  ,  oit 
j  aime  ce  que  tu  ne  sus  pas  aimer,  je  me  tais  encore  devant 
toi  comme  devant  un  mauvais  ange  que  Dieu  a  laissé  parler 
au  monde  pour  lui  montrer  le  mal  dans  toute  son  horreur. 
Quelle  sanglante  ironie!  quel  rire  amer!  Ta  parole  frappe 
comme  un  glaive,  et  la  fange  que  tu  jettes  sur  le  siècle  brille 
comme  une  lave  enflammée.  Je  fus  tci-rassé  par  ta  puissance; 
je  ne  jieiisai  plus  que  par  toi.  Vertu,  vice,  bien,  mal,  gran- 
deur, ignominie,  toutme  parutégalementmisérable  etdigne 
de  pitié;  le  monde  moral  n'était  plus  pour  moi  qu'un  inex- 
plicable chaos,  un  monstrueux  niélange  qui  se  remuait  sans 
ordre,  sans  but  ,  sous  la  main  d'une  aveugle  fatalité.  Ainsi 
s'absorbait  mon  âme  dans  ce  mépris  de  toutes  choses ,  dans 
cette  amertume  poignante,  et  je  n'avais  plus  de  flamme  in- 
térieure que  pour  haïr  ,  pour  écraser  les  hommes  de  mes 
dédains,  pareil  à  un  guerrier  expirant  qui  n'a  plus  de  forces 
que  pour  insulter  et  frapper  sou  ennemi. 

Il  est  donc  vrai ,  si  je  puis  en  juger  par  mes  propres  sou- 
venirs, qu'une  fois  en  dehors  des  principes  du  Christianisme, 
l'homme  n'a  que  deux  routes  également  fausses  devant  lu-'. 
Ou  bien,  il  se  bercera  d'illusions  mensongères,  il  croira  la 
nature  humaine  meilleure  qu'elle  n'est,  et  il  sera  constam- 
ment exposé  à  voir  s'écrouler  ce  fragile  édifice  au  moindre 
souffle  de  l'orage.  On  bien,  il  tombera  dans  une  défiance 
universelle,  il  ne  croira  plus  à  rien  ,  il  enveloppera  tout  ce 
qui  l'environne  dans  une  malédiction  satanique,  et  la  vie 
lui  deviendra  une  longue  dérision.  Je  traversai  successive- 
nient  ces  deux  chemins.  Le  premier  disparut  comme  un 
mirage  du  désert,  quand  j'appris  à  observer  de  plus  près 
les  réalités  du  monde;  je  fus  alors  désenchanté,  et  sans  re- 
tour. J'entrai  dans  l'autre  cliemiu  sans  guide  ,  ne  sachant 
plus  oii  porter  mes  pas,  et  j'y  marchai  à  la  lueur  de  sinistres 
éclairs,  qui  n'éblouissent  un  moment  les  yeux  du  voyageur 
que  pour  le  laisser  ensuite  dans  une  obscurité  plus  pro- 
fonde. 

Cet  état  de  misanthropie  et  de  sombre  douleur  dura  plu- 
sieurs mois.  Il  fallait  en  sortir  pourtant;  mes  forces  physi- 
ques dépérissaient,  et  mes  forces  morales  ne  pouvaient  plus 
porter  un  si  pesant  fardeau.  Plus  d'une  fois  l'idée  du  sui- 
cide vint  traverser  mon  cœur  comme  une  flèche  aiguë  ;  je 
l'en  arrachais  avec  effort,  et  ma  blessure  n'en  devenait  que 
plus  profonde.  Quelquefois  aussi  je  songeais  à  suivre  une 
carrière  différente;  pour  une  âmo  brisée,  tout  changemeut 
paraît  un  i)ien,  et  n'importe  oii  l'on  aille,  i!  semble  que  l'on 
sera  mieux  que  là  où  l'on  est.  Je  rêvais  surtout  le  tumulte 
des  camps,  le  bruit  des  armes  ,  uniquement  peut-être  par 
contraste  avec  les  études  paisibles  auxquelles  j'étais  appelé. 
Souvent  encore  je  me  demandais  si  je  n'eusse  pas  été  piss 
heureux  avec  un  genre  de  vie  tout  matériel  ('t  brutal  ,  et 
j'enviais  le  sort  du  sauvage  errant  dans  les  forêts  du  Nou- 
veau-Monde, qui  chasse,  mange  et  dort,  sAus  réfléchir  et 
sans  s'inquiéter  s'il  aune  âme.  Quand  j'étais  plus  calme, 
j'ouvrais  un  traité  de  philosophie  ou  de  morale  ,  pour  es- 
sayer d'y  découvrir  quelque  remède  à  mes  angoisses  :  vaine 
recherche  ,  qui  ne  faisait  que  fortifier  les  incertitudes  dont 
j'étais  accablé  !  Au  milieu  de  toutes  ces  oscillations  d'une 
tête  en  délire,  je  n'oubliai  qu'une  seule  chose  ,  la  seule  qui 
aurait  pu  cicatriser  mes  plaies  ,  l'Evangile.  Mallieiireuses 
impressions  du  premier  âge,  funeste  incrédulité, qui  ne  me 
laissait  apercevoir  quo  des  formes  sans  vie,  que  des  pratiques 
impuissantes  et  stériles  pà  où  j'eusse  trouvé  la  paix  ,  la  joie 
et  le  repos  de  mon  cœur  ! 

Enfin  ,  pour  m'étourd  r  et  en  désespoir  de  cause  ,  je 


LE  SEMEUR. 


235 


précipitai  ilans  les  (-garemens  d'une  honteuse  passion,  ricin 
de  la  conscience,  opinion,  pudeur  ,  je  foulai  tout  aux  pieds 
pour  nie  livrer  à  l'ivresse  des  sens.  Je  sortis  de  ma  solitude  , 
je  renouai  des  liens  d'intimité,  avec  cette  différence  pour- 
tant que  je  ne  voyais  plus  des  amis  d;;iis  mes  camarades  , 
mais  des  compagnons  de  vice  ,  mais  des  instrumens  dont 
j'.ivais  besoin  pour  guider  mes  pas  dans  cette  route  nou- 
velle. Je  m'é);aiai  toujours  j'ius  avant;  ma  dépravation, 
d'abord  liinidc  ,  faible  et  se  cachant  sous  des  dehors  spé- 
cieux ,  s'njji-audit  rapidement ,  elle  jeta  par  degrés  de  pro- 
fondes racines,  elle  devint  impérieuse  et  tyrannique  :  je  fus 
esclave 

Mais  je  supprime  le  récit  de  mes  fautes.  Que  pourrais-je 
■dire  qu'on  ne  sache  déjà  par  l'histoir-;  de  tant  d'autres 
jeunes  gens  qui  se  sont  dépravés  et  corrompus  comme  moi? 
Et  que  servirait-il  de  préseuter  ici  le  tableau  d'une  con- 
duite immorale  qui  se  reproduit  chaque  jour  sous  nos  yeux,' 
pour  peu  que  nous  regardions  autour  de  nous?  Ce  qui  im- 
porte en  ce  moment,  c'est  d'auaivscr  mon  étafffitéiieur  , 
ma  situation  d'ànie  et  d'esprit,  pendant  que  je  m'abandon- 
nais au  torrent  des  passions. 

Il  y  a  d'abord  un  fait  que  mes  souvenirs  me  rappellent 
d'une  manière  nette  et  positive  ,  mais  cpie  je-iie  puis  lu'ex- 
pliquer  :  je  veux  dire  l'absence  de  remords  dans  cette  pé- 
riode d'égaremeus.  îMa  conscience  ne  me  reprochait  rien  j 
je  n'entendais  aucune  accusation  au-dedans  de  moi  ,  et  je 
pouvais  méditer  à  lo  sir  sur  les  leçons  de  mes  professeurs 
entre  l'action  immorale  de  la  veille  et  celle  du  lendemain. 
Les  mêmes  choses  qui  me  feraient  frémir  aujourd'hui  ,  et 
que  je  ne  commettrais  pas  au  prix  de  tout  mon  sang,  je  m'y 
livrais  sans  trouble  ,  et  j'aurais  été  surpris  peut-être  de  les 
entendre  blâmer.  Sommeil  de  la  conscience  ,  manque  de 
réflexions,  ou  pouvoir  absolu  de  la  passion  qui  m'entraî- 
nait, j'ignore  quelle  cause  avait  étouffé  celte  vois  intérieure 
que  je  n'avais  point  appris  pourtant  à  fausser  par  d'Iivpo- 
crites  sopliismes.  J\  e  faudrait-:!  pas  en  conclure  que  l'homme 
fait  le  mal  par  sa  nature  même,  par  instinct,  et  qu'il  suit  sa 
pente  originelle,  lorsqu'il  se  détourne  de  la  volonté  de  Dieu? 
Du  reste  ,  je  n'explique  ni  ne  décide  ;  je  raconte  mu  vie. 

Un  autre  fait,  c'est  que  mes  senlimens  de  tristesse  et  de 
misauthropic  ne  cédaient  pas  aux  moyens  que  j'employais 
pour  les  guérir.  Après  un  enivrement  passager,  je  retom- 
bais sur  moi-même,  et  mes  idées  se  représentaient  d'autant 
plus  pesantes  et  sombres  ,  que  j'avais  été  étourdi  par  une 
plus  vive  exaltation.  Mes  jours  se  divisaient  ainsi  en  deux 
parties  tout-à-faii  opposées ,  l'une  où  je  ne  songeais  qu'à  me 
rassasier  de  grossières  jouissances  ,  l'autre  où  je  ne  savais 
plus  jouir  d'aucune  cho.'C.  Ils  ne  s'écoulaient  pas  comme  le 
ruisseau  qui  roule  une  onde  toujours  calme  et  paisible  ; 
c'était  une  mer  soulevée  par  la  tempête,  et  qui  tantôt  se 
dressait  en  jucntagnes  escarpées  ,  tantôt  s'eiur'ouvrait  eu 
immenses  abîmes  :  singulier  mélange  de  passions  brutales 
et  de  dégoûts  intellectuels  I  Lutte  profonde  et  acharnée  en- 
tre la  matière  et  l'esprit  !  Mais  quand  la  matière  triomphait, 
je  goûtais  du  moins  une  espère  de  bonheur,  au  lieu  que  l'es- 
prit me  rendait  malheureux  et  indifférent  à  tout  plaisir. 
C'est  peut-être  après  avoir  eu  des  expériences  pareilles  aux 
miennes  que  Jean-Jacques  a  dit  que  l'homme  qui  réfléchit 
est  un  animal  déprave.  Le  philosophe  de  Genève  oubliait , 
et  moi  de  même  à  cette  époque  de  ma  vie,  que  le  désordre 
est  dans  l'homme  aussi  long-temps  que  la  matière  et  l'esprit 
«ont  égaux  entre  eux,  et  qu'il  f.iut,  pour  ramoner  l'ordre, 
non  subordonner  l'esprit  à  la  matière  ,  mais  la  matière  à 
l'esprit.  J'étais  ballotté,  souffrant,  misérable,  parce  que  j'a- 
vais en  moi  deux  puissaupcs  rivales  et  indcpc.ndantes  l'une 
de  l'autre.  L'anarchie  dans  l'homme  ressemble  à  l'anarchie 
d'un  peuple  :  il  peut  y  avoir  encore  des  éclairs  de  joie  et  de 
bonheur,  mais  il  n'y  a  point  de  repos. 


En  relisant  ce  (lue  j'ai  écrit  dans  ce  temps  d'agitations  , 
j'y  trouve  des  traces  profondes  d'une  vive  souffrance  mo- 
rale. L'idée  de  la  mort  est  celle  qui  se  reproduisait  le  plus 
souvent  sous  ma  plume;  je  me  jouais  avec  la  perspective, 
du  tombeau;  mon  imagination  s'égarait  dans  les  abîmes  du 
néant.  Plusieurs  morceaux  de  poésie  jjortent  l'empreihte 
de  cette  angoissé  de  l'âme  qui  m'écrasait.  Je  chantais  alors 
le  poète  mourant ,  son  idéal  éteint ,  ses  rêves  trompés  et 
perdus;  je  me  plaignais  de  la  destinée  qui  m'entraînait 
comme  une  victime  aux  autels  du  malheur;  je  sollicitais  , 
comme  une  grâce  dernière  ,  de  pouvoir  encore  m'enivrer 
quelques  jours  à  la  coupe  des  plaisirs  ,  avant  de  fermer  les 
yeux.  Dans  toutes  ces  plaintes  et  ces  gémissemens ,  je  len- 
contic  à  peine  çà  et  là  une  vague  et  froide  pensée  de  reli- 
gion. Ce  n'était  qu'un  lieu  commun  ,  une  figure  poétique, 
uu  sentiment  de  convention,  qui  m'effleurait  le  c(i;ur  sans 
pouvoir  V  péné^-cr.  Juste  salaire  de  mon  orgueil  et  de  mes 
égareinensl  J'avais  abandonné  Dieu,  le  Dieu  de  l'Evangile, 
et  il  m'abandonnait  à  l'impuissance  de  mes  rêves  de  bonheur. 
J'avais  voulu  vivre  sans  lui  ,  et  je  ne  voy.iis  plus  sur  ma 
route  que  des  illusions  fléli'ies,  des  fantômes  funèbres  ,  des 
images  de  mort ,  la  nuit  de  la  tombe  ,  le  néant.  Misérable 
créature  que  l'homme,  quand  il  se  retire  loin  de  Dieu  pour 
suivre  son  piopre  chemin  !  Comme  un  fleuve  détourné  de 
sa  source,  il  se  dessèche,  il  tarit,  et  il  ne  trouve  plus  au  fond 
de  son  âme  c^u'un  impur  limon. 

Un  dernier  fait  moral  qui  m'étonne  plus  que  tous  les 
autres,  c'est  que  je  sentais  renaître  mon  enthousiasme  pour 
la  vertu,  à  mesure  que  je  m'éloignais  d'elle  pour  me  plonger 
dans  le  vice.  Je  tressaillais ,  mes  yeux  se  mouillaient  de 
piéurs  au  récit  d'une  action  grande  et  généreuse;  je  rede- 
venais capable  d'admirer  les  âmes  pures,  je  reprenais  de  la 
foi  dans  l'héroïsme,  l'amour  ,  le  dévouement.  Etait-ce  une 
"protestation  de  ma  conscience  ?  une  réaction  produite  par 
le  contraste  qui  existait  entre  mes  fautes  et  les  principes 
immuables  du  juste  et  du  bien  ?  Etait-ce  l'effet  de  cette  loi 
générale,  qui  nous  enseigne  le  prix  de  ce  que  nous  ayons 
perdu,  comme  un  malade  estime  la  santé  par  cela  même 
qu'il  a  cessé  d'en  jouir,  ou  comme  les  mauvais  anges  durent 
regretter  les  joies  innocentes  du  ciel  après  qu'ils  en  furent 
exilés?  Etait-ce  ,  enfin  ,  un  appel  de  Dieu  qui  prenait  pitié' 
de  mes  misères  ,  et  qui  commençait  à  faire  luire  dans  mes 
ténèbres  le  soleil  de  sa  justice?  Encore  une  fois  ,  je  ne  me 
charge  pas  d'expliquer  ces  phénomènes  intérieurs;  je  les 
constate  :  qu'un  autre  plus  habile  découvre  dans  ce  laby- 
rinthe le  fil  conducteur. 

Pendant  que  je  me  traînais  ainsi  de  passion  en  passion  ,■ 
le  temps  de  mes  études  finissait.  J'avais  peu  travaillé  ;  mais 
avec  une  mémoire  facile,  uue  élocutiou  abondante  et  beau- 
coup de  sang-froid  ,  on  est  toujours  assuré  de  sortir  victo- 
rieux d'un  examen.  Les  examens  sont,  comme  les  lois 
d'Athènes,  selon  l'expression  d'un  philosoplie,  une  toile 
d'araignée  qui  arrête  les  étudians  timides  ,  et  que  les  forts 
entraînent  après  eux.  Mes  professeurs  me  complimentèrent; 
je  ne  méritais  pas  leurs  éloges;  ma  science  n'était  qu'une 
surface  polie  sans  solidité  ni  profondeur;  je  me  glorifiai 
cependant  de  ces  témoignages  flatteurs,  comme  si  j'en  cusjc 
été  digne  :  le  cœur  humain  est  si  effronté  pour  se  mentir 
à  soi-même!  Enfin  ,  je  quittai  l'Académie  pour  retourner 
dans  ma  ville  natale  ,  avec  quelques  idées  de  plus  et  beau- 
coup de  candeur  de  moins. 


PHILOSOPHIE. 


LECHBISTIANISME  DANS  Sr.S  RAPPORTS  AVEC  LE 


On  entend  beoucoup   répéter  aujourd'hui 
mes  qui  ne  voient  dans  ce  monde  que  les  pi  o 


236 


LE  sï:sielr. 


lisation,  de  la  science  et  de  rindiislric,  que  leClii  ;sU:iii;3Uie 
ne  répond  plus,  de  nos  jours,  au\  besoins  du  senliinent  el  de 
b  raison.  Voici  quelques  réflexions  destinées  à  re,pondie  à 
celte  in.ilheureuse  objection,  pour  ce  qui  concerne  iesenti- 
juciU.  Nous  les  extrayons  de  la  même  lettre  ('lui  nous  a  déjà 
fourni  les  fragmeiis  plelosopliiqucs  insérés  dans  nos  deuN. 
derniers  numéros. 

«  Si  le  Christianisme  ne  réi)ond  poiiit,  comme  vous  le  p^  é- 
tcndcz,  aux  besoins  du  senliineut,  c'est  a.ix  besoins  du  s"n- 
timenl  vicié  par  ré(;oÏ5inc  de  la  volonté.  Anisi,  par  exemple, 
cette  relijî'Oti,  poclamnUla  supériorité  de  l'esprit  sur  la 
matière,  doit  lepousser  toute  âme  sensuelle  ,  tonte  âme  do- 
minée par  les  affections  de  la  chair  et  devenoe  l'esclave  du 
corps.  Elle  doit  être  antipathique  à  l'homme  qui  se  rep  âl 
de  sentiiuens  malveillans,  d'affections  haineuses  et  vindica- 
tives, de  passions  cupides  et  intéressées,  de  chimères  mon- 
daines, d'espérances  purement  terrestres,  d'ambition,  d'or- 
jTucd  ou  de  vaine  gloire.  Au  fond  de  tous  ces  sentimeus,  de 
toutes  ces  passions,  léside,  en  effet,  le  moi  dévorant,  avec 
ses  appétits  plus  ou  moins  déguisés;  et  pour  quiconque  se 
caresse  ,  s'adore  ,  n'aime  que  son  moi  et  ne  cherche  qu'à  le 
rassasier,  le  Christianisme  est,  sans  contredit,  une  lolie  : 
qu'il  soit  anatlicine  ! 

«Voilà  l'espèce  de  sentiment  dont  vous  avez  parlé,  sans  le 
Bavoir.  C'est  ce  besoin  désordonné  du  ]>ioi  égoïste  ,  du  moi 
se  faisant  le  cenlre  de  tout  et  refusant  d'aiiner  librement 
l'ordre  moral  universel  ,  l'Auteur  de  cet  ordre ,  les  êtres 
iutelligens  cl  sensibles  qui  s'y  tiouvent  subordonnes  ainsi 
que  lui;  c'est,  dis-je,  ce  besoin  effréné  de  sa  nature,  quoi- 
que masqué  et  dissimulé  p.r  riiypocris'.e  de  tout  homme 
pécheur,  que  ne  pou-ra  jamais  tlatier  ni  satisfaire  le  rrai 
Chiistianisme  ;  c'est  lui,  permettez-moi  de  vous  le  dire,  qui 
vous  inspire,  lorsque  vous  éprouve:,  une  antip.ith  e  si  pro- 
fonde pour  celle  religion  qui  lui  fait  la  guerre;  c'est  lui  , 
cufin,  qui  nous  ronge,  tous  tant  que  nous  sommes,  qui  nous 
souill'-;  et  lious  travaille  en  secret,  toutes  les  fois  que,  soit 
avec  réflexion,  soit  sans  no.is  en  rendre  comple  ,  nous  re- 
poussons la  lumière  évangbque  ,  o'.:  nous  éprouvons  pour 
elle  du  dégoût  ,  de  l'iudilfércnce  ou  de  la  tiédeur. 

»  Quant  aux  phases  du  sentiment  qui  se  caracléiiscnt  par 
une  tendance  déshitéressée,  par  l'abiiégation  du  moi  égoïste, 
par  l'amour  de  l'ordre  divin  révélé  à  l'âme  sous  les  formes 
du  vrai  ,  du  saint ,  du  juste  et  du  beau  moral ,  par  l'amour 
de  l'Etre  parlait  dont  cet  ordre  émane ,  par  l'amour  de  nos 
semblables,  enfin,  dont  la  vocation,  comice  la  nclre,  est  d'y 
concourir  avec  dévouement,  il  est  hors  de  doute  que  ie 
Christianisme  en  est  ialimeul  le  plus  réel.  Loin  d'être  en 
désaccord  avec  ce  genre  d'affections,  dont  on  eiiLend  parler 
plus  spécialement  quand  il  est  question  du  senliment ,  il  eu 
tiournl  le  feu  sicié,  il  les  épure  et  les  captive  par  une  sym- 
pathie irrésistible. 

»  Serait-ce  du  sentiment  considéré  sous  ce  poir.l  de  vue 
que  vous  auriez  prétendu  dire  que  le  Christian. sme  ne  peut 
plus  le  satisfaire  ?  Je  ue  puis  le  croire  ,  je  u'oije  même  Je 
supposer. 

»  Quoi!  les  besoins  du  cœur  les  plus  purs,  les  plus  nobles, 
les  plus  déb-cats  ,  ne  pourra. eut  plus  trouver  de  nourriture 
dans  une  religion  qui  !ie  cesse  de  parler  au  cœur? 

»  La  pauvre  petite  àmc  de  noî  chers  cnf.ins,  par  exemple, 
ne  pourrait  plus  s'ouvrir  à  la  doctrine  du  royaume  des  cicux, 
à  l'amour  de  Dieu  et  des  hommes!  Elle  ne  pourrait  plusse 
réchauffer  au    Hambeau  de  Celui  qui  leur  témoigna   tint 
d'amour!  Ce  Jésus,  leur  plus  beau  modèle,  qui  étaii  soumis 
à  ses  pareus  :  qiii,  à  l'âge  de  douze  ans,  s'occupait  déjà,  dans 
le  temple  ,  des  a'faires  ite  son  père  céleste;  qui  ,   indigué 
qu'on  les  repoussât,   recevait  sur  son  sein  les  petits  enfans 
et  les  bénissait  ;  qui  offrait  à  ses  disciples  la  simplicité  ,    la 
candeur  du  premier  âge,  comme  un  modèle  à  suivie,  com- 
me une  coudiliou  de  salut;  cet  être  si  doux  lui-même  ,  si 
plein  de  cindeur  dans  sa  gravité,  si  aimant,  si  pur,  si  afl'ec- 
tueux,  n'aurait  plus  désormais  aucun  empire  sur  leur  cœur! 
Je  connais  pourtant  de  petits  êtres  qui  savent  à  peine  bul- 
butier  le  nom  du  bon  Dieu  cl  de  Jésus  ,  et  qui  déjà  puisent 
Id  sagesse  dans  le  culte  simple  en  esprit  et  en  véiilé,  que  re- 
commande le  Sauveur.   J'ai  vu  mille  fois  leurs  petits  ca- 
jjiices,  leurs  petites  colères,  tous  les  mouvemens  désordon- 
ués  auxquels  les  pousse  leur  pauvre  nature,  disparaître  sous 


r.utluence  de  ces  noms  révérés  ,  prononcés  devant  eux  el 
par  eu<i  d'uncra  inière  respectueuse.  J'ai  vu  leur  âme  calmée 
par  un  souhait  religieux  de  sagesse  et  de  bénédiction  ,  leur 
regird  briller  doucement,  leur  visage  s'épanouir  et  rayon- 
ner d'un  bonheur  paisible,  en  rendant  gi  àcc  au  Dieu-Esprit, 
qu'ils  comjucnneiit  et  qu'ils  goûtent  mieux  que  tous  les  sa- 
vans  de  la  terre. 

»  Et  sans  piller  même  des  petits  enfans ,  auxquels  cer- 
taines personnes  veulent  bien  encore  laisser  le  hochet  de  la 
religion ,  j'ai  vu  ,  j'ai  senti  le  cœur  d'un  père  ,  d'une  mère, 
se  remplir  d'un  amour  plus  pur,  d'une  tendresse  plus  rée'le 
et  plus  meffible  pour  ces  objets  de  leur  afccLlon,  toutes  les 
fois  qui;  l'esprit  de  prière  ,  l'esprit  de  l'Evangile  ,  l'esprit 
sanctiiiant  de  Christ  venait  animer  leur  dîna  recueillie;  j'ai 
vu  leur  union  ,  base  de  la  famille  et  de  la  société  ,  rendue 
par  ce  même  esprit  plus  pure,  plus  intime  et  plus  heureuse; 
j'ai  vu  la  piété  filiale  avec  tout  c;e  cjui  brille  eu  elle  de  res- 
pect, d'égards,  de  délicatesse  et  d'amour,  iuspirée  et  rendue 
plus  vraie  par  l'élément  régénérateur  du  Christianisme;  j'ai 
vu  l'amitié  devenir,  sous  les  mêmes  influences,  plus  intime, 
plus  franche  et  d'un  dévouement  plus  profond  ;  j'ai  vu  , 
enfin  ,  développés  ,  épurés  ,  rendus  plus  intenses  et  plus 
énerg  qiies  p.ir  l'cspril  évaiigélitpie  s.ins  mélange  ,  la  pitié, 
la  compassion  ,  l'obligeance  ,  l'hospitalité  ,  le  patriotisme  , 
l'iiuniauité,  tous  ces  âentimens  qui  sont,  comme  l'amitié  et 
les  af.cct  ons  de  famille,  des  nuances  du  grand  amour  qu'on 
nomme  charité  chrétienne. 

»  I!  y  a  plus  :  tous  ces  uobles,  tous  ces  touchans  mouve- 
mens du  cœur,  approuvés  et  recommai;dés  dans  nos  Livres 
S.iiiits,  je  les  trouve  réalis.'s  dans  mon  divin  Maître.  Il  allait 
de  lieu  en  lieu  en  faisant  du  b.en  ;  ses  entrailles  étaient 
émues  à  l'aspect  des  souffrances  physiques  et  morales  des 
hoininc-s;  il  nourrissait  de  pain  ceux  que  la  faim  avait  exté- 
nués; il  alimentait  les  âmes  altérées  de  justice;  il  conso^ 
lait  les  affligésj  il  guérissait  les  malades;  il  pleura  devant 
la  tombe  de  Lazare  ,  et  légiia,  p.ir  un  sublime  élan  d'amitié, 
pir  une  inspiration  attendrissante  de  piété  filiale,  sa  mère 
bian-aimée  au  disciple  bien-aiiné;  il  voulut  rassembler  et 
réchauffer  Israël  ,  comme  la  poule  rassemble  ses  poussin» 
sous  ses  ailes;  enfin  ,  il  versa  des  larmes  sur  Jérusalem,  sur 
sa  chère  patiie,  et  scella  son  putiïolisme  d'un  nouveau 
geiii  e  ,  son  amour  de  l'humanile,  du  sang  le  plus  piir  qui 
ait  coulé  sur  la  terre 

»  Mais  que  parlé-je  d'amitié,  de  piété  filiale,  de  com- 
passion ,  de  patriotisme  ?  IN'y  a-t-il  pas  des  sentimens  élevés , 
plus  difficiles  à  nourrir?  Parmi  les  hommes  qui  sont  natu- 
rellement doués  d'une  grande  sensibilité  ,  en  est-il  qui  puis- 
sent obéir  par  eux-mêmes  à  l'Evangile,  lorsqu'il  nous  dit 
de  ne  point  rendre  les  outrages  cl  les  menaces ,  d'aimer  nos 
ennemis,  de  bénir  ceux  qui  nous  maudissent,  de  prier  en 
faveur  de  ceux  qui  nous  persécutent?  Et  cependant,  qui 
contestera  la  sublime  excellence  de  ces  préceptes?  Quel  est 
le  cœur  qui  ne  se  senlira  saisi  d'adin  ration  a  l'ouïe  de  ces 
paroles:  «Mon  père,  paidonne-leur  ;  ils  ne  savent  ce  qu'ils 
»  font!  »  Qui  osera  contredire  la  voix  céleste,  qui  répèle-à 
tiavers  les  âges  :  «  Mes  petits  enfans,  aimez-vous  les  uus 
»  les  autres,  comme  je  vous  ai  aimés?  C'est  à  cela  qu'on 
»  vous  reconnaîtra  pour  mes  véritables  disciples  .  si  vous 
»   vous  aimez  les  uns  les  autres.   » 

s  Ah!  disciple  d'une  a  sagesse  faussement  ainsi  noi» 
mée,  »  ne  dites  plus  que  le  Christianisme  est  usé,  que  sa 
vertu  faiblit  et  s'efface,  qu'il  ne  fût  bon  que  pour  uu 
temps,  qu'il  ne  peut  plus  rien  pour  le  bonheur  temporel 
des  hommes.  Ne  fit-il  que  vous  imposer  le  devoir,  que 
vous  offrir  le  modèle  de  toute»  les  affections  sociales  qui 
ennoblissent  et  charment  la  vio  terrestre,  il  serait  plus  en- 
core pour  l'iiumanité  que  toutes  vos  froides  théories  d'ar- 
gent ,  d'honneur  et  de  lichesscs  ! 

»  Et  certes,  à  qui  veut  se  donner  à  lui  ,  il  inspire  toat£i 
ces  affections,  il  prodigue  tous  les  secours  nécessaires  à  l'a 
raortissement  des  passions  abjectes  ,  des  affections  haineuse» 
de  l'égoïsme  sans  cœur  et  sans  àme  ;  il  communique  la  vertu 
de  concourir  efficacement  à  l'Association  uuiversolle  ,  dont 
vous  parlez  tant;  et  cette  associalion  des  membres  de  la 
j'i  grande  famille  ,  impossible  sans  des  sympathies  d'amour 
véritable,  il  l'a  provoquée  avec  plus  de  force,  il  y  tend  dans 
l'avenir  d'une  manière  mille  fols  plus  sûre  que  ceux  qui 


LE  SEWEi  R. 


237 


i*j)orciit  i'arg^iiiiscr,  sans  le  sccoais  de  lit  cliarilé   spii'i- 
luelle,  de  la  viecliiviii'iinc. 

»  Ce  n'est  pas  tout;  il  verse  lui  liavimc  de  consolation 
vin-  toutes  les  donloniN  luiniaines,  et  fait  tourner  ces  dou- 
leurs au  piof, I  è-.  nvoi-a!  di;  c<  u.v.  (|ui  les  suufiiciit  :  d  ap|)roiid 
ainsi  à  jouir  et  à  rendre  {jràoes  au  sein  de  l  alHu  lion,  de  la 
maladie,  à  espéivr  à  l'Iieure  de  la  détresse  et  de  la  mort; 
et  tous  ces  niiraeles  ,  il  les  opère  en  inspirant  la  ri  s:j;nal.iou 
liLale  qui  se  soumet,  avec  confiance  et  avec  auionr,  ii  la  vo- 
l'intéd'un  père,  an  lieu  de  celte  résij^nation  sèche  et  roide, 
ilése.'poir  luasqwi,  quoique  tranquille^  des  âmes  fortes, 
mais  sans  piété.  » 


SOUVENIRS   d'un    SKJÛUn    AU   cu;l!  (i). 
PJtEiUIEB    ARTICLE. 

Saati.igo  est  situé  sur  la  rive  luéridion.flo  de  la  i-ivière 
Mapiiclio  et  à  qualieou  cinq  lieues  du  p.ed  ùcb  Cordillièrcs. 
Les  rues  se  coupent  toutes  à  angles  droits  et  courent  piral- 
lèleme^it  aux  quatre  côtes  de  la  place,  sui  Liquelle  on  l'e- 
luai  que  le  Cahildo  ou  palais  du  gouvernement,  et  la  catlié- 
ùrale.  Un  ruisseau  que  le  Mapuijho  allmeutc  de  ses  eaux  , 
traverse  les  i  ues  qui  courout  du  nord  au  sud  ,  et  uu  égoùt, 
con-truit  derrière  l"s  maisons,  cn!p;M  le  les  immondices  de  la 
ville.  L'aLondancc  d'eau  ajoute  b<  aucoup  à  la  saiubr.lé  de 
la  capiuiledu  Chili. 

Les  maisons  sont  basses  el  n'ont  pour  la  plupart  qu'un 
éta(je.  Elles  sont  bâties  en  pierres  ou  en  adub::s.  terre  mouil- 
lée ,  sérli  Je  au  soleil  et  blan<.hie.  Chaque  iiiaisou  a  deux  ou 
iJois  (.ours  d'i  nviron  quarante  ou  cinquante  pieds  carrés. 
Autour  de  la  première  cour  sOi:t  les  inagas.ns,  les  bureaux 
et  quelipicfois  la  chambre  de  travail  du  maître.  Le  salon 
piiiicip.l  cl  la  chambre  à  coucher  d'honneur  se  trouvent 
d'ordiuairc  entre  la  piemière  et  la  seconde  cour.  Celle-ci 
est  souvent  remplie  d'oranger-,  qui  répandent  leur  parfum 
dans  ies  chambres  qui  l'entourent.  Enfin  vient  la  troisième 
cour.  Sur  laquelle  donnent  la  cuisine  et  d'autres  dépendan- 
ces. L'éjjoùt  dont  j'ai  patlé  sépire  souvent  cette  troisième 
cour  de  la  troisième  cour  des  musons  de  la  rue  voisine.  Les 
fenèties  des  maisons  des  gens  aisés  sont  garnies  de  vitres  , 
Hiiis  celles  de  moindre  apparence  n'eu  ont  pas.  j'étais  des- 
cendu à  la  Fonda  fraiice sa  ,  le  meilleur  hôtel  de  Santiago  ; 
il  u'v  avait  de  vitres  aux  feuèires  que  dans  deux  chambres 
qui  donnent  sur  la  rue.  Le  temps  était  si  beau  à  moa  airi- 
véCfque  je  ne  regrettai  pas  de  n'en  pas  avoir  d.ius  mon  ap- 
partement; elles  auraient  empêché  la  délicieuse  odeui'  des 
orangers  de  venir  jusqu'.i  moi. 

J'avais  une  lettre  d'introduction  d'un  négociai,!  de 
Bueuos-Ayres^oursoucoriespondant  de  Santiago,  M. Pnce, 
l'un  des  négociansauj^lais  'es  plus  respectables  de  cette  ville. 
Peu  après,  je  fis  la  connaiss.^uue  du  vice-président  de  la  ré- 
publique, le  général  PiiUo(2),idu  généial  t'reire,  comman- 
daut-g-néral  de  l'ai'mée  ,  de  lamiial  Blanco  ,  du  général 
Saula-Crnz  ,  qui  vivait  à  Santiago  dans  un  honorable  exil  , 
COiniH'^  ministre  du  Pérou,  et  de  M.  Laforét  consul  français. 
Mais  de  toutes  les  relations  que  j'ai  formées  dans  ce  pays  , 
il  n'en  est  aucune  à  laquelle  j'attache  plus  de  piix  qu'à 
celle  de  don  Pedro  Palarzuclios ,  l'auditor  di  guerra,  jeune 
homme  d'un  talent  thstingué  ,  d'un  caractère  plein  d'éner- 
gie et  d'un  p.itiiotisme ardent  et  désintéressé. 

Peu  de  jours  après  mon  arrivée   à  Santiago ,    l'amiial 
Blanco  me  proposa  de  me  mener,  en  compagnie   de   quel 
ques  ChilJeLis,  à  une  chacra  ou  maison  de  campagne  appar- 
tenantau  seùor  Corréa.  Il  m'envoya  un  cheval  et  je  m'ache 
minai,  de  boa  matin,  vers  sa  maison  appelée  le  Coin'entillo 

(i)  St  Ilenii  Vtrncy,  à  qui  nous  devons  déjà  l'intéressanl  récit  du  pas- 
sage des  Cordillières,  inséré  dans  nos  deux  derniers  numéros,  a  bien  voulu 
lO. sentir  encore  à  nous  communiqué  r  les  détails  suiians  sur  son  -éjour  au 
Chili.  Ce  pays  tsi  si  rarcrnfnt  visité  ,  que  nous  nous  fél. citons  df  pouvoir 
oITrir  à  nos  lecteurs  cî  tablenu  animé  dis  mœurs  de  ses  habilans. 

(a)  11  n'v  a  pas  de  président,  mais  seulement  ua  vice-présidont  au  Ch  li . 


et  sitii.'e  ibins  le  faubourg  méridional  de  la  ville.  Les  pei- 
sonnes  invilccss'v  réuniient  au  nombre  de  douze  ou  quinze. 
JjC  but  de  celle  promenade  était  de  montrer  au  général 
Santa-Ci  uz  la  campagne  des  Corréas  cl  uu  canal  qui  avait 
été  commencé  au  pied  des  Andes,  vers  le  sud-eu  de  San- 
tiago, jiour  l'irrigation  de  la  plaine  du  Maypo.  Je  me  félici- 
te beaucoup  d'avoir  été  invite  à  me  joindre  à  cette  partie  ; 
car,  durant  un  séjour  de  (juatre  mois  à  Santiago,  je  n'ai  pas 
eu  l'occasion  devo.i"  une  réunion  de  ce  genre  aussi  intéres- 
sante. La  bienveillance  de  l'amiral  Blanco  poi^r  1rs  étrangers 
est  bien  connue.  Ses  manières  sont  des  plus  distinguées.  11 
a  rempli  autrefois  la  place  de  vice-président  du  Chili ,  et  il 
'est  encore  le  second  ou  le  troisième  en  dignité.  Le  général 
Sanl.i-Ci  uz  était  l'ami  particulier  et  le  partisan  dévoné  de 
Bolivar,  et  il  e'est  trouvé  à  la  tète  de  la  République  Bo- 
livienne. 

Tous  les  cavaliers  étaient  équipés  dans  le  style  guasso  (j) 
le  jilus  cb'giint.  Ils  portaient  les  plus  beaux  chapeaux  de 
paille,  éUiienl  revêtus,  suus  le  poncho,  de  couilcs  jaquettes 
etaviiieut  au».jambcs  une  sorte  de  guêtres,  appelées  bottes 
des  Coid. Ibères.  Ou  se  sert  de  ponchos  de  laine  en  hiver; 
ds  sont  en  coton  pour  l'été  et ,  cosniue  le  temps  était  ma- 
gnifique, nous  en  avions  presque  tous  de  cette  dernière  es- 
pèce, rayés  de  blanc,  de  rouge  et  de  bleu.  Le  poncho  e,3t  le 
manteau  le  plus  commode  qu'on  puisse  imaginer;  il  pré- 
serve de  l'humidité  ,  du  froid  et  de  la  poussicic.  C'est  uu* 
A'êlcmcnt  peu  embai  rassant,  qu'on  peut  étendre  sur  la  selle 
ou  allacher  autour  de  lace  iiture,  quand  on  ne  veut  pas  s'en 
servir  Les  botles  des  Cordiilures  sont  fiiles  en  une  étoffe 
de  laine  Irès-foi  le  et  montent  jusqu'au-dessus  du  genou; 
elles  soiil  allachées  au-dessous  du  genou  par  une  jarretière  , 
et  assujetties  au  piedaumoyen  d'un  éperon  d'argent,  dontla 
roue  a  plus  de  trois  pouces  de  large.  Ces  bottes  ,  ces  longs 
éperons  et  de  loiiids  él.  iers  de  bois  donnent  au  cavalier 
celte  espèce  d'aplomb  que  les  postillons  frauç;us  reçoivent 
de  Icuis  énormes  bottes.  Me^  compagnons  montaienide  su- 
perbes chevaus.  du  Chili  ,  dont  le  rccado  ou  la  selle  exige 
une  desciiptlou  un  peu  détaillée.  Deux  ou  trois  moi ceaux  de 
cuirsont  placés,  les  uns  sur  les  antres,sur  ledos  du  cheval;  on 
Içs  recouvre  d'ufe  selle  en  bois,  et  ou  met  sur  cette  selle  un 
certain  nombi'e  Ac  pillones  ou  de  fourrures  d'un  animd  qui 
provient  dos  races  croisées  du  bi  lier  et  de  la  clièvre.  Plus 
ils  sont  longs  et  épais,  plus  on  en  fait  de  cas,  et  je  remarquai 
que  deux  des  jeunes  Corréas  en  avaient  jusqu'à  neuf  ou  dix 
sur  leurs  selles,  qui  par  là  étaieut  rendues  si  larges  qu'ils 
pouvaient  à  peine  s'y  maintenir;  ou  étend  sur  ces  peaux  ac- 
cumulées uu  morceau  de  cuir  qu'on  appelle  le.  iohre-pillone: 
le  tout  est  assujetti  par  une  large  conrioie.  Le  mors  lend 
le  cavalier  maître  du  cheval  le  plus  difficile.  Il  attrape 
avec  son  lasio  celui  qui  n'aura  pas  été  monté  depuis  de* 
semaines  ou  des  mois,  et  si  luéme  il  a  quelque  peine  à  par- 
venir sur  la  selle  ,  une  lois  qu'il  v  est  bien  établi,  rien  ne 
l'en  fera  bouger  ;  cette  srlle  est  à  la  fois  pour  lui  un  siège 
sûr,  quand  il  est  à  c  .eval,  et  un  excellent  matelas  pour  la 
uuit. 

Tout  notre  monde  étant  monté  à  cheval  ,  nous  allàmei 
au  pas  jusqu'à  la  fin  du  pjvé.  Mais  une  fois  hors  des  fau- 
bourgs ,  nous  nous  avançâmes  au  galop  à  travers  la  plaine. 
La  plaine  du  Maypo  tiie  son  nom  de  la  livièie  qui  l'arrose. 
Antant  que  je  me  le  rappelle  ,  elle  peut  avoir  dix  lieues  de 
long,  du  uoid  au  sud,  et  environ  huit  lieues  de  large.  Quoi- 
que si  voisine  de  la  capitale,  elle  u'cst  pas  cultivée,  à  cause  du 
manqucd'irrig:tlion.  Jefus  frappé,  tout  en  galopant,  delà  vue 
que  présentait,  de  tous  côtes,  cette  plains  étounante.  Nous 
ctions  entourés  de  montagnes.  A  l'est  s'élevait  la  cliaîue  majes- 
tueuse des  Andes;  au  midi,  une  rangée  de  gracieuses  collines, 
qui  séparent  Sant'ago  des  pioviiices  mcridioaales  du  Chili. 
A  l'ouest ,  les  belles  montagnes  appelées  la  Cuesla  de  Prado 
suivent  une  direction  parallèle  à  celle  des  Andes  et,  au 
nord,  les  hauleuis  de  Chacabuco  complellent  l'amplii- 
théâtrc  de  moutignes.  La  plaine  présente  une  parfaite 
ég.ilité  de  terrain  ;  c'est  peut  être  pour  cela  que  l'on  se  fait 
tellement  illusion  en  considérant  les  objets  qui  s'y  trouvent  : 
on  les  voit  si  distinctement  à  une  grande  distance  qu'un  bà- 

(i)  On  nomme  aiusi  au  Ciiiii  \ei  paysans  à  cheval  par  opposilioa  .aut 
1  péoDS  Qu  paysans  à  pied. 


238 


LE  SEMEUR. 


timcnt  ou  des  arbres ,  que  je  me  figurais  être  a  une  demi- 
lieue,  étaient  en  réalité  éloignés  d'une  lieue,  ou  d'une  lieue  et 
demie.  Les  p-ens  qui  la  traversaient  semblaient  connaître  sa 
vaste  étendue;  car  ils  se  pressaient  tous  d'avancer. 

La  chacra  dusenor  Corréa  est  située  au  pied  des  Andes, 
et  élevée  de  qnatre-vingt  à  cent  pieds  au-dessus  delà  plaine  , 
ce  qui  est  suffisant  pour  que  l'œil  puisse  embrasser  toute  sou 
étendue  et  se  reposer  sur  les  riantes  collines  de  Porlezuelo 
de  Mavpo,  au  sud,  et  sur  la  Ci/esta  de  Prado,  à  l'ouest.  Le 
maître  de  la  maison  nous  accueillit  avec  beaucoup  d'obli- 
peance.  Dans  le  courant  de  la  journée,  nous  remontâmes  à 
cheval  pour  aller  visiter  le  canal  de  Maypo,  et  ftous  ren- 
trâmes pour  nous  asseoir  à  la  tabh;  la  plus  amplement  servie 
que  j'aie  jamais  vue.  Un  repas  du  lord-maire  à  Londres 
n'est  rien  en  comparaison.  Il  est  d'usage  au  Clidi  de  mon- 
trer son  hospitalité  en  surchargeant  sa  table  d'une  profusion 
de  mets.  Le  diner  se  cnmposajt  de  trois  services,  dont  un 
seul  aurait  suffi  pour  rassasier  deux  ou  trois  fois  autant  de 
monde  que  nous  étions. 

Après  le  dincr,  une  partie  de  la  société  descendit  au  vil- 
lage, où  les  guassos  s'exerçjieiit  à  la  course  à  cheval.  C'est 
un  des  plaisirs  favoris  des  Chiliens.  Il  leur  donne  l'occasion 
de  se  montrer  ,  eux  et  leurs  chevaux,  de  la  manière  la  plus 
avantageuse.  Quand  il  doity  avoir  une  course,  leguasso monte 
son  cheval  favori,  prend  sa  plus  belle  selle  et  sa  meilleure 
bride,  et  se  rend  au  lieu  fixé.  J'ai  vu  souvent,  dans  les  en- 
virons de  Santiago,  mille  à  douze  cents  guassos  réunis  pour 
ce  divertissement,  et  tous  avaient  une  tournure  remarqua- 
ble. Ils  dressent  leurs  chevaux  à  partir  au  grand  galop;  ils 
se  précipitent  ainsi  au  milieu  de  la  foule  et  font  preuve 
d'une  adresse  merveilleuse  en  évitant  de  pousser  personne. 
S'il  arrive,  dans  ces  occasions ,  que  quelqu'un  soit  atteint,  il 
est  plus  que  probable  que  c'est  un  étranger  qui  n'est  pas 
assez  adroit  pour  se  retirer  à  temps  du  chemin.  Les  guassos 
lancent  souvent  leurs  chevaux  au  grand  galop  contre  un 
mur  et,  quand  ils  n'en  sont  plus  qu'à  quelques  pas ,  ils  sa 
retournent  rapidement  et  reviennent  au  galop  ,  sans  que 
la  vitesse  du  cheval  ait  en  rien  diminué.  Un  tour  d'adresse 
qu'ils  font  souvent,  c'est  de  jeter  à  terre  un  demi-dollar 
que  le  guasso  ramasse  ,  sans  ralentir  la  course  de  son  che- 
val. Il  se 'jette  de  côlé  hors  de  la  selle,  et  reprend  son  équi- 
libre avec  une  incroyable  dextérité.  C'est  dans  ces  divers 
exercices  que  consiste  le  grand  amusement  de  ces  courses; 
car  la  course  elle-même  est  peu  de  chose.  Une  demi- 
douzaine  de  jeunes  garçons,  vêtus  d'une  simple  chemise  et 
une  paire  d'éperons  aux  pieds,  montent  à  cheval  sans  selles 
et  doivent  parcourir  un  espace  de  quatre  à  cinq  cents  pas. 
La  grande  difficulté,  c'est  le  départ.  On  enseigne  aux  che- 
vaux, quand  on  les  dresse,  à  partir  au  grand  galop.  Dans 
le  voisinage  du  lieu  de  la  course  ,  sont  des  tentes  ,  sous  les- 
quelles on'danse  ,  et  des  boutiques,  où  l'on  vend  du  vin  et 
une  liqueur  appelée  chiclia. 

Toute  notre  société  coucha  dans  la  même  chambre  à  la 
chacra  du  senor  Corréa  cl,  le  lendemain,  nous  letournàme-; 
à  Santiago  Durant  mon  séjour  dans  cette  ville,  je  fis  plusieurs 
excur5io";s  dans  les  environs.  Il  en  est  une  surtout  qui  m'in- 
téressa beaucoup  ;  c'est  une  pnmicpude  à  \'  iluco ,  pio^)riété 
de  la  famille  Larrain.  J'y  arrivai  à  l'époque  de  (e  qu'on 
appelle  le  Rodco  de  las  Facas ;  c'est  le  temps  où  l'on  ra- 
mène des  montagnes  et  des  plaines  les  génisses  et  les  tau- 
reaux, pour  leur  couper  les  cornes  et  les  marquer  de  la 
marque  du  propriétaire.  L'espace  de  quatre  ou  cinq  acres 
où  devait  se  faire  cette  opération  ,  était  entouré  d'une  demi- 
dùuzaine  de  corâls  ou  enclos  de  près  d'un  demi-acre  ,  bi.-n 
fermés  par  des  palissades  et  des  pieux.  C'est  dans  ces  enclos 
que  l'on  enferme  les  animaux  arrivés  de  la  campagne.  Des 
péons,  armés  de  bâtons  ferrés  ,  entrèrent  au  milieu  d'eux  , 
pour  les  chasser  dans  la  grande  enceinte.  Comme  je  désirais 
beaucoup  voir  des  exemples  de  l'adresse  que  savent  dé- 
ployer les  r;uasso*,  tant  en  montant  achevai  qu'en  jetant 
le  lasso,  je  priai  l'intendant,  qui  dirige  la  cérémonie  et 
pour  lequel  j'avais  une  lettre  ,  de  faire  amener  quelques- 
uns  des  jeunes  taureaux  les  plus  furieux.  Sur  ma  demande  , 
deux  pcons  entrèrent  à  cheval  dans  les  corals  et  en  firent 
bientôt  sortir  un  taureau  formidable,  écnmant  de  rage  d'y 
avoir  été  retenu  prisonnier  pendant  une  heure  ou  deux.  Il 
sortit  au  galop  et  semblait  chercher  quelque  objeieur  lequel 


il  pût  décharger  sa  colère.  Apercevant  un  péon  à  cheval ,  il 
se  jette  de  son  côté  ;  le  péon  s'éloigne  ii  la  hâte  ;  son  cheval 
se  retournait  poui'  regarder  le  fier  animal  et  semblait  pren- 
dre autant  d'intérêt  à  cette  af  aire  que  le  cavalier  lui-même. 
Dans  ce  moment,  un  /««o  jetéd'un  autre  côté,  s'attache  aux 
cornes  du  taureau  et  dirige  son   attention  ailleurs.  Il  se  re- 
tourne pour  attaquer  »on  nouvel  ennemi ,  qui  part  au  galop, 
poursuivi  par  le   taureau,  au([uel  il  est,  en  quelque  sorte, 
attaché  par  le  lasso,  que  termine  un  nœud  coulant,  qui  s'est 
fortement  serré.  La  position  de  cet  homme  et  de  sa  monture 
serait  devenue   extrêmement   dangereuse  ^  si   un   accident 
était  survenu,  si ,  par  exemple  ,  le  cheval  était  tombé  ou  si 
les  autres  pcons  n'avaient  pas  réussi   dans  leurs  attaques. 
JMais  ces  accidens   n'arrivetit  jamais.  Le  taureau  est  suivi 
par  un  péoa  a.  cheval,  qui  agi'.e  son  lasso  eu  cercle;  il  le 
jiîtte  enfin  ,  et  le  taureau  se  sent  retenu  d'un  second  côté 
par  la  tète  ,  les  cornes  ou  les  jambes.  Alors  les  deux  péons 
vont  en  sens  contraire  et  le  taureau  se  trouver  suspendu  en- 
tre eux.  Il  ne  peut  qu'avancer  ou  reculer,  et  mugir  dans  sa 
rage  impuissante.  Les  mouvemens  sont  encore  empêchés  , 
si  l'animal  est  très-irrité  ,  par  uu  troisième  lasso.  Si  le  but 
de  ce  combat  est  la  mort  du  taureau ,  c'est  dans  ce  moment 
qu'un   péon   s'approche  et  lui  coupe  les  jarrets  ,    cruauté 
choquante,  api  es  laquelle  l'animal  ne   fait  plus  que  se  dé- 
battre dans  l'agonie,  jusqu'à  ce  cpi'un  couteau    qu'on    lui 
plonge  dans  le  cœur  mette  fin  à  ses  tourmens.  Il  ne  s'agis- 
sait, cette  fois,  que  de  les  marquer  avec  un  fer  chaud.  L'ani- 
mal fut  entraîné  vers  le  feu,  presque  sans  résistance,  grâce 
aux  lassos  vigoureux  qui  le  retenaient    11  était  épuisé  par  le 
violent  exercice  qu'il  venait  de  prendre  et  il  dût  se  soumet- 
tre à  être  marqué  et  à  avoir  les  cornes  coj^ipées.  L'opération 
étant  finie  ,  l'animal  fut,  pendant  quelques  minutes,  inca- 
pable de  se  mouvoir.  Il  se  leva  enfin,  couvert  de  sang,  et 
alla  rejoindre  les  taureaux  qui  avaient  été  marqués  avant 
lui.  Ou   {n'assura  qu'on  en  peut  marquer    mille  dans  un 
jour.  Le  Rodco  de  las  F acas  en  <iu\c  quelquefois  plusieurs. 
Pendant  mon  séjour  au  Ciiili,  j'étudiai  avec  intérêt  les 
mœurs  des  habitaiis  ,  leurs  opinions,   qui  diffèrent,  à  beau- 
coup d'égards,  de  celles  qu'on  a  en  Europe,  et  les  institutions 
du  pays,  qui  sont  encore  dans  l'enfince.  Les  anglais  et  les  au- 
tres étrangers  ,  qui  ont  jusqu'à  présent  visité  le  (^hili,  sont 
des  négocians  ,  des  officiers  qui  ont  pris  service  dans  l'armée 
et  dans  la  marine,  des  agens  des  compagnies  formées  pour 
l'exploitation  des  mines,  et  quelques  capitaines  de  vaisseau 
qui  ont  stationné  sur  la  côte  occidentale  de  l'Amérique  du 
.Sud.  J'étais   le   premier  Européen  qui  y   eut  pénétré  sans 
v  être  conduit  par  l'un  ou  l'autre  de  ces  Inils.   Après  un 
sejoui-  de  quelques  semaines  ,  j'appris  que  mon  arrivée  était 
le   sujet  de   grandes   discus>ions.  On   se  demandait  quelles 
•pouvaient   être  les   raisons  de   mon  voyage.  Les  opinions 
flottaient  entre  deux  motifs  qui  paraissaient   les  plus   pro- 
bables; l'un,  que  j'étais  envoyé  par  le  gouvernement  anglais 
pour  recueidir  des  renscignemens  sur  l'état  du  Chili;  l'au- 
tre, que  je  n'avais  point  d'autre  but  que  celui   d'écru^e  le 
lécit  de   mou  vovage.  Le  désir  que  je  témoignais  de  con- 
naître à  fond  toutes  les  institutions  et  de  voir  tout  ce  qui 
peut  intéresser  un  étranger,  confirmaient   chacun  dans  son 
avis. 

Six  semaines  après  mon  ai'rivée,  je  fus  témoin  d'un  mo- 
vimiento  politico  ,  d'une  révolution  ,  ou  plutôt  d'un  essai 
d(^  révolution.  Je  pris  d'autant  plus  d'intérêt  à  toute  cette, 
affaire,  que  don  Pedro  Palaizuchos  ,  avec  lequel  je  m'étais 
particulièrement  lié,  fut  appelé  à  s'en  occuper  beaucoun  , 
comme  aaditor  di  Guerra.  Un  jeune  homme  nommé  Ur- 
riol a  s  était  mis  à  la  tète  de  ce  mouven.ient.  Il  avait  eu  quel- 
ques désagréraens  avec  le  gouvernement ,  et  il  profita  du 
mécontentement  maiîifesté  par  plusieurs  régimens  canton- 
nes dans  le  midi  et  occupés  d'une  manière  fatigante  et  dan- 
gereuse à  guerroyer  contre  les  Indiens  Araucaus  ,  sans  re- 
cevoir ni  la  paie  qui  leur  était  due  ,  ni  vêtemcns  ,  m  rations. 
Urriola  se  mit  à  la  tète  des  soldats  méconleus  ,  et  marcha 
vers  la  capitale  avec  environ  deux  cents  fantassins,  cent 
cinquante  hommes  de  cavalerie  régulière  et  cent  cinquante 
miliciens  à  cheval.  Cette  dernière  arme  est  vraiment  for- 
midable dans  un  pays  où  chaque  homme  est  excellent  ca- 
valier et  sait  faire  usage  du //7J-J0  contre  son  ennemi  aussi 
bien  que  pour  attraper  les  animaux  des  forêts.  Les  troupes 


LE  SEMEUR. 


239 


du  gouvernement  s'avancèrent  à  la  rencontre  d'Urriola, 
sous  les  ordres  du  général  Boigono;  mais  le  général  prit  le 
clicmin  de  la  jilainc,  et  Urriola  tiavers;Llcs  défilés  des  mon- 
tagne?. Ils  se  croisèrent  ainsi,  et  il  ne  resta  aucune  force  mi- 
litaire entre  les  insurgés  et  la  capitale.  J^e  général  Pinto  , 
vice-président  de  la  république  ,  a  la  tâte  d'une  soixantaine 
de  cuirassiers,  qui  formaient  sa  garde  du  corps,  et  de  deux, 
cents  miliciens  a  pied  ,  sortit  à  la  rencontre  des  méconlens. 
Il  s'ensuivit  uli  C(nnl)at,  dans  lequel  qnaiantc  on  cinquante 
miliciens  furent  tués,  et  après  lequel  Urriola  entra  dans  la 
capitale  avec  des  forces  qui  s'étaient  considérablement  ac- 
crues. Pendant  trois  jours,  la  soldatesque  fut  entièrement 
maîtresse  de  la  ville.  On  craignait  beaucoup  qu'elle  ne  fit 
cause  commune  avec  la  populace  pour  piller.  Santiago  dût 
son  salut ,  non  à  la  vigueur  que  déploya  le  gouvernement, 
mais  à  la  timidité  et  a  l'indécision  du  parti  mécontent.  On 
ne  prit  aucune  mesure  énergique  pour  chasser  la  troupe, 
comparativement  si  petite,  de  ceux  qui  s'étaient  emparés  de 
la  vdle,  ni  pour  assurer  la  sécurité  des  habitans.  — Ou  au- 
rait dit  que  l'apathie  et  l'indifférence  la  plus  extraordinaire 
s'ctaientomparés ,  dans  ce  moment  où  il  était  si  urgent  de 
montrer  de  la  vigueur  et  de  la  décision,  des  hommes  aux- 
quels les  intérêts  publics  étaient  confiés. 

Urriola  devint  l'nistrument  d'une  faction  politique,  qui 
comptait  parmi  ses  chefs  plusieurs  membres  distingués  du 
congrès,  tels  que  Pradel  ,  Infante  et  d'autres.  A  leur  insti- 
gation, il  déclara  qu'il  u'cntierait  pas  en  négociation  avec  le 
gouvernement  existant,  et  qu'à  moins  que  ses  membres  ne 
se  retirassent  et  ne  remissent  leurs  fonctions  entre  les  mains 
de  ses  anris,  il  ne  ferait  rien  pour  contenir  ses  soldats.  Ses 
menaces  ne  reçurent  pas  d'exécution.  Le  cinquième  jour, 
le  général  Borgono  et  les  troupes  du  gouvernement  s'ap- 
prochèrent de  la  viUe.On  proclama  une  amnistie  générale 
et  l'ordre  sembla  rétabli  ;  mais  une  seconde  révolte  éclata 
peu  après  et,  quand  je  quittai  le  Chili ,  mou  ami  Palarzuchos 
était  occupé  du  procès  qui  s'ensuivit.  Ces  événemens,  le 
danger  qu'avait  couru  la  capitale,  l'attentat  d'Urriola  et  de 
ses  compagnons  ne  parurent  pas  avoir  augmenté  la  vigi- 
lance du  gouvernement,  ni  excité  beaucoup  l'attention  des 
habitans  les  plus  éclairés  de  Santiago.  Le  gouvernement  est 
insouciant  et  sans  énergie  j  mais,  même  s'il  possédait  quel- 
que force,  elle  ne  servirait  de  rien,  si  l'opinion  publique 
ne  s'élevait  pas  à  son  niveau. 

Une  fatale  apathie  et  l'amour  des  aises  et  du  repos  sem- 
blent engourdir  ce  peuple.  Si  un  commis  vole  à  son  maître 
que'qucs  centaines  de  dollars  et  que  la  chose,  quoique  no- 
toire, n'ait  pu  être  prouvée  en  justice,  tellement  qu'il  soit 
acquitté,  il  sera  à  peine  moins  bien  vu  .ui  société;  on  le 
plaindra  plus  qu'on  ne  le  blâmera.  L'opinion  publique  ,  si 
des  sentimens  si  relâchés  peuvent  mériter  ce  nom,  in- 
cline toujours  à  l'indulgence;  aussi  la  plupart  des  crimes 
dcmenrent-ils  impunis.  Le  jour  de  mon  arrivée,  je  vis,  en 
sortant  de  chez  moi ,  près  de  l'hôtel  du  gouvernement,  trois 
corps  morts  qu'on  y  avait  portés  pour  les  faire  reconnaître. 
On  m'a  assuré  que  le  nombre  des  personnes  qui  périssent 
assassinées  à  Santiago,  s'élève  annuellement  à  cinq  cents. 
On  informe  rarement  contre  les  meurtriers.  Quelques  jours 
après ,  le  consul  de  France  m'inviti  à  dincr.  «  Je  dois 
vous  prévenir,  pour  votre  consolation,  me  dit-il ,  que 
si  vous  êtes  assassiné,  en  traversant  le  pont  qui  conduit  chez 
moi  ,  vos  meurtriers  ne  seront  jamais  connus;  il  est  môme 
probable  qu'on  ne  fera  aucune  démarche  sérieuse  pour  les 
découvrir.  Je  vous  recommande  donc,  puisque  la  police 
ne  prendra  aucun  soin  de  vous,  de  vous  tenir  vous-même 
sur  vos  gardes,   n 

Qu'on  ne  s'imagine  pas  que  mon  intention  soit  de  repré- 
senter les  Chiliens  comme  une  nation  cruelle.  Loin  de  là  , 
je  dirais  plutôt  qu'ils  sont  remarquablement  doux  et  bien- 
vcillans;  mais  ils  font  si  peu  de  cas  de  leur  propre  vie  ,  qu'ils 
ne  respectent  guère  celle  des  autres.  Presque  tous  les  meur- 
tres se  commettent  dans  l'état  d'ivresse.  Chaque  homme 
porte  un  long  couteau  à  la  ceinture.  C'est  un  instrument 
d'un  usage  continuel.  Le  Chilien  s'en  sert  pour  couper  sa 
viande  et  son  pain  ,  pour  tuer  un  mouton  .  pour  raccommo- 
der sa  selle  ou  son  lasso.  Quand  il  hii  ariive  de  manger  et 
de  boire  avec  un  ami ,  et  que  tous  deux  sont  déjà  à  peu  près 
ivres,  s'il  survient  une  dispute  ,  les  couteaux  s'en  mêlent; 


d'abord  on  ne  les  tire  qu'en  jouant  ;  mais  bientôt  peut- 
être,  l'un  des  deux  enfoncei-a  le  sien  dans  le  sein  de  son  ca- 
marade. Ou  cache  le  cadavre,  on  l'enterre  à  la  hâte,  et 
1  affaire  n'a  pas  de  suite.  Qriand  je  sortais  le  soir  ,  je  ne  pou- 
vais empêcher  mon  fidèle  doniesti([ue  Francesco  de  me  sui- 
vre ;  loisqueje  passais  la  (loi  te  de  l'hôtel ,  je  le  voyais  enve- 
loppé d'un  long  manteau,  ipii  m'attendait;  car  il  préten- 
dait que  je  serais  assassiné  ,  s'il  ne  m'accompagnait  pas. 


LES  DISCIPLES  FIDELES  DE  L'iivANr.lLE  DANS  LES  SIECLES  DU 
M0VE>'-AC.i;  (  l). 

Les  Valdois  et  les  Aldigeois. 

A  l'occident  du  Piémont,  entre  le  Briançonnais  et  la 
province  de  Pignerol  ,  entre  le  marquisat  de  Suse  et  celui 
de  Saluées,  s'étendent  les  tiois  vallées  que  les  Vaudois  ont 
rendues  si  célèbres.  Elles  sont  presque  partout  d'un  abord 
très-dilficile.  La  ceinture  de  montagnes  qui  les  entoure 
ofire  une  multitude  de  retraites  assurées,  dont  un  petit 
nombre  d'hommes  pourraient  facilement  défendre  l'accès  à 
une  armée  formidaide.  Témoin  le  Pré-du-Tour,  qui  ser- 
vit do  dernier  refuge  aux  Vaudois,  poursuivis,  en  i50o  , 
par  les  armées  combinée;  du  pape,  de  l'Espagne  et  du 
duc  de  Savoie.  C'est  un  creux  environné  de  montagnes 
presque  inaccessibles,  où  l'on  ne  peut  arriver  que  par  un 
cheniin  pratiqué  dans  le  roc,  au  bord  du  torrent  de  l'An- 
grogne.  Dans  le  plus  fort  de  la  perséculirtn  ,  les  anciens  pas- 
teurs des  Vaudois,  \e^  Barbes ,  y  ont  toujours  prêché  libre- 
ment et  y  ont  conservé  .le  collège  où  ils  instruisaient  les 
candidats  au  minis'tère. 

Tel  est  le  pays  que  le  Seigneur  a  donné  pour  asile  aux 
Vaudois,  pendant  une  si  longue  suite  de  siècles  et ,  pour 
nous  servir  de  l'exprc-sion  d'un  de  leurs  historiens,  sir  Sa- 
muel Morlaud,  tel  est  a  le  cabinet  qu'il  semblait  avoir 
préparé  pour  y  renfermer  un  joyau  de  grand  prix.  » 

Les  Vaudois  sont  ainsi  nommes  des  vallées  qu'ils  habitent 
et  qu'ils  appellent  vaux  dans  leur  langage.  Il  est  difficile  de 
rien  décider  sur  leur  origine.  Tout  ce  qu'on  avance  là-dessus 
n'estque  conjecture. Quelques  auteurs  les  font  reinonterius- 
qu'au  temps  de  Paul.  Us  supposent  que  cet  apôtre,  en  se  ren- 
dant de  Rome  en  Espagne,  selon  le  projet  qu'il  en  avait  formé, 
passa  par  le  Piémont,  qui  se  trouvait  sur  sa  route,  et  que,  le 
premier,  il  publia  dans  ces  contrées  les  richesses  incomp'ré- 
hensibles  du  Seigneur.  D'autres  pensent  que  la  connaissance 


es 
omi- 


de  li^vangile  fut  apportée  dans  ces  vallées  par  ceux  di 
Chrétiens  d'Italie  que  les  persécutions  de  Néron,  de  Dora 
tien  et  des  autres  empereurs  païens  de  Rome,  obligèrent  à 
chercher  cjuelque  part  un  asile  ,  et  qui  purent  trouver  une 
sure  retraite  dans  les  montagnes  qui  séparent  l'Italie  des 
Gaules.  D'autres  enfin,  dont  l'opinion  n'exclut  nullement 
la  précédente,  conjecturent  que,  pendant  les  siècles  d'auar- 
chie  et  de  superstition  qui  suivirent  l'invasion  des  barbares, 
le  vrai  Christianisme,  banni  des  cités  et  des  cours,  et  détes- 
tant les  h  ibit.-tions  monacales,  séjour  de  l'indolence  et  du 
vice  ,  se  réfugia  dans  les  vallées  solitaires  du  Piémont,  où 
il  trouva  un  peuple  pacifique  ,  simple  dans  sa  foi ,  pur  dans 
ses  mœurs,  au  sein  duquel  il  fixa  sa  demeure. 

Au  neuvième  siècle,  Claude,  évêque  de  Turin,  fit  reten- 
tir dans  les  vallées  le  doux  son  de  l'Evangile.  L'histoire  des 
Vaudois,  depuis  sa  mort  jusqu'à  l'apparition  de  Pierre 
Vaido,  n'ofhe  guère  plus  de  certitude  que  dans  les  temps 
qui  précédèrent.  Ce  que  l'on  sait  de  plus  sûr  à  leur  ég.ird  , 
c  est  que  ,  du  neuvième  au  treizième  siècle  ,  les  vallées  du 
P.emunt  étaient  remplies  de  fidèles,  qui  servaient  Dien  en 
esprit  et  en  vérité. 

Le  nom  de  Vaudois  ,  qui  ne  servit  d'abord  qu'à  distin- 
guer ce  petit  peuple  de  ses  voisins,  fut  employé  dans  la 
suite  pour  désigner  tous  ceux  qui  partagèrent  ses  opinions 
religieuses.  On  donna  le  nom  d'Albigeois  aux  Vaudois  qui  se 
hxerentdans  le  midi  de  la  France;  ce  nom  leur  venait  proba- 

(0  Nous  r.ippelons  à  nos  levtcu.-s  que  es  fivigmens  IWstorlqnes.  dont 
nous  publions  aiijotini'hm  le  dernier,  sont  empruntes  à  l'intérp^nnt  ou- 
TTiige  qm  Tunt  de  pnrailie  sous  le  litre  d'Uistoire  abrégée  Jf  l'Eglise  de 
Jéstis-Chnt.  un  volume  in-8"  de  15^4  pnges;  chez  Risler,  rue  de  l'Ora- 
toire, n"  6. 


•240 


LE  SEMFXR. 


blf-ment  de  la  ville  et  du  territoire  J'Alhy,  où  ces  fidèles  se   | 
trouvaient  en  liès-{;i-and  nombre.  ' 

L'année  de  la  fuite  de  Pieiic  Valdo  et  de  la  dispersion 
de  ses  frères  dans  le  midi  de  la  France,  ou  pan  d'années 
après,  un  synode  s'était  réuni  à  Tours.  Ce  fut  dans  celte  as- 
>eniblée  que  tous  les  évéques  et  les  prêtres  du  pays  de  Tou- 
louse reçurent  l'oidre  sévère  <t  d'empêcher,  sous  p^ined'ex- 
coraniunication,  qui  que  ce  fût  de  leur  donner  asile,  de  leur 
fournir  le  moindre  secours,  ou  d'avoiravec  eux  le  moindre 
rapport  par  vente  ou  par  achat.  »  Le  pape  I,ucius  III  lan- 
çait aussi  ses  anathènies  contre  ces  pauvres  chrétiens  évan- 
géliques.  Sous  l'administration  pacifique  et  impartiale  des 
comtes  de  Guicune,  les  Albigeois  jouirent  lonjj-Lemps  d'une 
entière  liberté  de  conscience;  ils  la  ]jossédèreul  jusqu'au 
moment  où  le  pape  établit  pour  les  détruite  une  croisade 
et  l'inquisition.  La  croisade  dirigée  contre  eux.  dura  plus 
de  vingt  ans.  On  compte  que  dans  tout  le  cours  de  ces  per- 
«écutions  il  périt  un  million  d'Albigeois. 

Au  conimeiiccnicnt  du  treizième  siède  (i2i3),  l'Allema- 
gne et  l'Alsace  étaient  pleines  de  Vaudois.  Frédéric  II  te- 
nait alors  les  rênes  de  l'empire  germanique.  Avant  ses  con- 
testations avec  les  papes,  ce  monarque  frappa  souveut  di^s 
sujets  veiliicnx  et  paisibles  que  son  sceptre  aurait  dû  pro- 
téger. A  celte  époque,  il  entra  si  complètement  dans  les  vues 
tle  la  cour  lom  liiie  qu'il  publia  contre  les  Giircticiis  évangé 
liques  quatre  édits  de  sang,  que  lot  souvci  aius  pontifes  con- 
firmèrent .qu'ils  insérèrent  même  dans  leurs  bulles,  et  dont 
l'esprit  féroce  s'infiltra  peu  à  peu  dans  la  législation  de  la 
plupart  des  nations  européennes. 

il  éliit  à  peine  un  coin  de  l'Europe  où  l'on  ne  retrouvât 
des  Vaudois.  L'Angleterreavait  aussi  les  siens,  et  les  Frères 
Mineurs  y  fuient  envoyés  dans  le  but  exprès  d^'  b  sditruire. 
Les  guerres  qu'on  fit  aux  Albigeois  conlribuèieiit  beaucoup 
h  propager  l'JEvangile  dans  ce  dernier  pays.  Cela  se  com- 
prend saus  peine  :  l'Angleterre  et  la  Guyenne  avaient  entre 
elles  des  rapports  intimes;  nous  l'avons  vu,  la  Guyeuue 
appartenait  alors  aux  Anglais,  ei  Ravmond  de  Toulouse,  le 
grand  protecteur  des  Albigeois,  était  le  beau-trèrc  du  roi 
d'Angleterre.  Aussi,  les  sujets  de  ce  monarque  aidèreutils 
fréquemn.eut  ceux  de  Raymond  à  repousser  les  pèlerins. 

L'Italie  elle-même  était  remplie  de  ceux  qui  gardaient 
les  comnz:;;id''iiicns  de  Dieu  et  le  témoignage  de  Jésus. 
Les  Vaudois  italiens  avaient,  en  1229,  dans  la  seule  Val- 
camonica,  dix  écoles  entretenues  p  ir  des  contributions 
recueillies  dans  toutes  leurs  sociéiés,  j^our  être  ensuite  en- 
voyées dans  la  Lombardie.  Outre  les  Eglises  qu'ils  possé- 
daient dans  cette  dernière  province,  ils  en  avaient  a  Mi- 
lan, dans  la  Romagne,  le  Vicentin  ,  à  Florence  et  dans  le 
val  deSpolète(i35o).  En  1280,  ils  s'étaient  considérable- 
ment accrus  dans  la  Sicile.  Jlais,  dans  tous  ces  lieux,  les  édits 
cruels  de  Frédéric  II ,  comme  l'épée  de  Damo Jès ,  étaient 
eontinuclleuîent  suspendus  se.r  leurs  têtes. 

Cependant  les  rigueurs  de  la  persécution  ne  ralentirent 
point  la  saillie  ardeur  qui  les  animai;;  au  mibeu  d'alllictions 
que  chaque  jour  voyait  reparaître,  toujours  agités,  toujours 
battus  de  la  tempête,  ils  poursuivaient  fidèlement  le  travail 
de  leur  foi  et  l'œuvre  de  leur  amour.  La  catholicité  tout 
entière  était  pour  eux  comme  nn  vaste  champ  que  l'Eter- 
nel leur  avait  donne  pour  l'ensemencer.  Ils  y  répandirent 
abondamment  la  Parole  sainte.  Ils  élenciirent  même 
lenis  travaux  évangcliques  bien  au-delà  des  limites  de  la 
domination  papale;  ils  les  poussèrent  jusqu'il  Coii^tanlino- 
ple  et  jusque  dans  l'F.sclu'vonie  ,  li  Sarmilie,  la  Bulgarie. 
Plusieurs  évêrpies  catholiques  de  la  Croatie  et  de  la  Dalinatie 
avaient  embrassé  leur  doctrine.  Leurs  congrégUions,  nom- 
breuses dans  ces  contrées,  durent  leur  principal  accroissement 
aux  travaux  de  Birthéleniy  de  Caicassonne.  Il  fuit  que  cet 
Iiomme  ait  fait  à  l'Eglise  romaine  une  brèche  bien  prolonde, 
puisqu'il  u'est  injures  dont  les  papistes  ne  l'aient  chargé. 


MELA1\GES. 

Du  nAi-Por.T  nr.  si.  ue  tasciier  sur  VKt.  pi'titiom  reutive  a  l'escla- 
vage. —  L.1  Chaaihre  tlis  Piiirs  t  enlm  !u  ,  dans  sa  ■.naiice  du  10  mars,  le 
IHpporl  lie  SI.  le  coinlc  (le  Td-rlier,  sur  i'iii'  |iclilion  dr,  l.i  Soriéié  de  la 
Moic'e  Clin'lieiine  ,  p.ir  lac]  't-il.;  elle  demande^  à  la  Chainlire  de  provoquer 
une  loi  qui  fi^e  les  condili-ais  ^:»1  '■«Ifranth'SSem'-nt ,  enlève  à  l'arbitraire 


des  autorités  coloniales  le  sorl  des  patronés  ,  et  dél.  rmine  un  maMimnm , 
auquel  le  mailre  ne  p  mn-a  r.  fuser  d'ac.-oider  la  libe  !e  à  son  esclave.  La 
louimis-ion  des  pélili.in*  a  rendu  justice  à  ces  vreiix  «  les  plus  naturels  sur 
uoelle  malièie  ,»  dit-elle  ;  ui.iis  elle  pi  nse,  en  luèine  lem]js.  qu'ils, ne  peu- 
vent être  ré  ■tisi'j  qu'avec  une  extièin-.'  liic-iiisp,  ction  ,  aliu  de  ne  rim 
précipUer.  de  n;'  rien  cuinproinellie.  La  Chinibre  a  ,  sur  s.i  juoposi'iou  , 
orlonn?  le  ren'oid'  la  peut  on  umnistre  di-  l.i  marine  et  son  d^pôl  au 
bureau  des  rensi  igne'n  ns  II  n'est  pas  pro'n.ible  que  le  rap]iorl  sur  la  pt-li- 
tion  sembl.ible  ,  adr.  s.sée  à  la  Cliam  re  iies  IK'putés,  puisse  avoir  lieu 
avant  U  fin  de  la  sej-ion  ;  mais  ,  dan»  ce  eas ,  la  Sjcitté  de  la  Moi  aie 
Clirétienne  la  renouvi  lUia  à  I  ouverture  de  la  session  prochaine.  Il  importe 
donc  que  lespcr-nnnes  qui  s'occipertl  de  faire  signer  d.s  pi-tilions  dans  le 
ni^uie  sens ,  d'.qirès  le  modèle  qu»  n.)  is  avo  is  puhl.é  .  ne  *<■  relàcbent  pas 
dans  l.urs  eflorts.  C  n'esi  que  par  la  persévéraiiee  la  plus  soutenue  qn  on 
peut  e>[>"ier  le  siuvès  de  celle  cause  ,  a  laq  iclle  la  Clwmbre  des  Paiis  se 
rallie  pur  la  décision  qu'elle  a  ;.rise.  Le  iiuaibi  e  des  patentes  de  liberlé 
accor  lées  en  iS3i  e-t  de  a. 370;  m.i^  tous  le  p^itr.  nés,.sa:is  rveeplioii,  eji 
eussent  -  ils  obtenu,  il  n'en  serait  pas  moins  vrai  qu'il  faudrait  encore 
Mclamer  une  loi  qui  détermine  lé^'alenien'  à  quelles  conditions  ou  j  a 
droit  ;  car  il  importe  au  ant  de  prév  nir  les  refis  arbitraires  futurs  qne 
dairadiLT  les  pi  roués  actuels  à  la  position  in.ermédiaire  dans  laquelle 
ou  en  retient  un  si  gr.md  nombre. 

Do  MiBiAGE  DES  Prêtres.  —  V.  Diimonleil  s'est  pourvu  en  cassation 

con're  l'.iriêt  rendu,  le  \!\  janvirr  d--  rt.ier.  par  la  Cour  royale  de  Paris,  sur 
la  question  du  maria^îe  d  s  prêtres.  M"  Nacli'-t,  avocat  aux  conseils  ,  au- 
teur d'un  ouvra;îe  intitulé  :  De-  Li  Kib^ttc  rt^ligieuse  en  I^runce,  qui  a  (*té 
couronné,  en  i83o,  par  la  Société  de  la  Morale  chrétienne  ,  t  st  char^'é  de 
souteiii'.>son  pourvoi.  Cet  habile  léj;iste  a  établi  .  d'Une  manière  qui  nous 
I>arait  sans  réplique  ,  dans  le  live  qu,-  nous  venons  de  rappeler  ,  qu'il  ré- 
sulte du  principe  de  la  séparation  du  Sj'ii  ituel  et  du  temporel  ,  que  le  ci- 
toyen ,  en  recevant  de  l'E^dise  !e  car.ictcre  sacerdotal  ,  n.-  gran  lit  ni  ne 
di.ninue  ,  qu'il  re^t»  le  inènie  devant  la  loi  ■■ivile  ,  avec  tous  ses  ilroits  et 
tous  ses  devoirs.  L'Egli.se,  s^ms  dcmte,  peut  fa're  aux  prètris  une  loi  du  ci- 
libat.  comne  elle  peut  exiger  deux  qu'ils  s'abstiennent  de  toute  [irofession 
industrielle  ,  de  toute  fonction  qu'elle  ju^'e  m'ompatible  avec  celle  qu'elle 
leur  confie  ;  mais  ce  serait  dénaturer  la  loi  clvi  e  et  la  détourner  de  .son 
but  vérilable  ,  que  de  la  faire  servir  à  Ve\'  cutiou  d'un  ordre  de  l'E^jlise  : 
ce  ser-it  romp  e  la  b.irr-ère  qui  sépare  celle- ri  de  la  cité,  que  de  lui  prê- 
ter aide  pour  s'altai  her  ainsi  à  un  citoyen,  s'en  emparer,  le  suivre  à  travers 
loutc-s  les  jtosiiions  soci.'les.  et  ne  le  ri  ndie  qu'au  l'imbeau.  Que  1 1  loi  re- 
ligieuse int;-rdisB,à  s-s  inliT|irèies  de  se  m  irirr  ,  libre  à  (die  ■  qu'elle  les 
banuisses'ilst  nfreignenlcelte  liberté,  qu  elle  les  aiialhématise,  c'est  encore 
son  dioil  ;  ma--  qû-Uc  ne  demande  pas  main  firte  au  gouvernement  poli- 
tique :  Cl  lui-ci  ne  doit  pas  phis  lui  ace  irder  que  lui  demander  seiours. 
Après  avoir  posé  ce  principe  avec  u  le  parfaite  nelteti-.  M*  Nacliet  evamuie 
la  qu-si"'oi,  sous  le  rapjiort  des  mœurs  et  sous  celui  du  dro  t  po  itif.  11  éta- 
bli' qu'il  n'i^ixiste  aucune  ilis[)osilicn  de  la  liti  civile  qui  oblige  iiS  prêtres 
au  célibit  :  que  les  canons  de  l'Eglise  ,  ap  diriués  plusieurs  lois  par  l'an- 
cienne jiirisprud  lire,  forment  s  uls  ob  taclc  à  leur  mariage,  tt  que  ,  si  01) 
v  (ulait  les  aj  pliquer  auj  urd'hui,  l'article  5  de  la  Cbni  le  serait  violé.  La 
Cour  ri'\ale  a  décidé  que  M.  Dumontcil  est  lié  jiar  les  canons  ,  quoiqu'il 
déclar.' (pi'il  a  ce.^sé  J'ètre  prêtre:  que  décidera't-elle.  s'il  d'clarait  qu'il 
ces-e  d'être  eatliobque .'  Vouloir  régir  la  conscience  de  l'homme,  prétemlre 
nietîrr  ilrs  limites  à  son  indépendance  religieus.* ,  c'tst  se  jeter  dans  des 
dinicallcs  iiicxlricables.  Si,  contre  toute  attente,  la  Cour  de  cassation  n'an- 
nulait pasle  jugrtîvnl  de  la  Cour  royale  de  Paris,  il  vaudrait  cert  s  la  peine 
qu'une  loi  spéciale  sut  celte  matière  fût  présentée  aux  Chambres. 

Bu.  AU  pTiofiT  nr,s  orpheliss.  —  Aux  époques  de  fausse  et  supcr.sli- 
lieu^e  vWvo  ion,  la  bienf.iisanc^  ,  celte  vertu  que  l^-  Christianisme  a  révé- 
lée à  riiuuianile  ,  n'e.'l ,  le  plus  souvent ,  qu'une  monn  lie  dont  on  frélend 
acheter  la  paix  de  sa  consc  ence.  Aux  époques  où  ce  fantôme  de  religion  a 
fait  place  à  l'inciéduaté  ,  lorsqu?  ,  eut:  aînée  par  un  mouvement  de  réac- 
•|iim  ,  la  société  a  rejeté  pêle-mêle  ce  qu'il  y  avait  de  vérité,  comme  ce 
qu'il  valait  d'erreur,  dans  ses  anciennes  croya  ces,  quand  les  hommes 
sont  rares  qui  prennent  quelque  souci  de  leur  éternté,  d'autres  leviers 
deviennent  indispensables  po  ir  .-.mener  la  m-norilé  à  consacrer  un  peu  de 
son  superllu  au  soulagement  d'une  majorité  qui  manque  de  tout.  El  comme 
les  jonissanC".  s  matérielles  ont  alors  les  prcmcr.  s  affections  des  heuri'ux  du 
siècle  ,  et  que  tous  les  s.Krdii  es  se  font  sur  l'a  tel  de  la  nouvelle  divinité, 
c'est  de  cet  autel  qu'il  fjul  que  le  pauvre  vive,  au  moins  en  grande  partie. 
De  là  ces  bals,  cescoecerls.  ces  spectacles,  au  profit  des  pauvres,  que 
n  ms  vo3ons  se  mu'tifdier  avec  l'acrroiss  ment  de  la  misère  du  peuple  .  de 
lelie  sorte  qu'on  dirait  que  pie»  le  peuple  .souife  ,  et  plus  on  se  croit  ap- 
pelé à  s'amuser.  Des  journaux,  d'ailb  u;s  fort  graves,  le. lient  bien  ap- 
peler cela  faire  de  bounrs  ne  ions  en  s'amns  nt  :  ils  dir.iient  mieux  s  ils 
avouaient  qne  c'c'l  acheter,  des  trois  quarts  de  nos  semblables,  la  ptr- 
mi  sion  de  rire  pendant  qu'ils  pleurent.  Quel  contrasle  cn're  l'cspril  du 
jour  el  l'e'pril  de  cet  Evangile  qui  nous  dit  de  pleurer  Tvec  ceux  i,ui 
pb  ureut  !  Qui  lie  satyre  dis  sentimens  d'un  siècle  qui  se  prise  si  ba;  l  ! 

Tout  hiibitués  que  nous  soinmjs  à  voir  cette  étrange  manière  de  fiirë 
de  bonnes  actions,  no  s  n'avons  111  nous  défendre,  cepen  lanl ,  d'une 
cenn'ne  surprise  «11  apprenant  qu'un  Comité,  qui  fut  instilui'  au  nom  de  ia 
mur;  le  chrétienne  ,  et  pour  une  CEUvre  excellente  ,  le  Comité  des  orphe- 
lins venait  de  méionn.iitre,  uneseconde  l'ois,  lespnncip  s  de  cetlemor.de. 
,iu  point  de  donner  un  bal  pour  remplir  sa  caisse.  Si  ce  fait  est  une  Ji  sîi 
critique  de  1 1  moralité  de  notre  époque  ,  il  e-t  aussi  ,  ce  nous  .semble  .  m» 
signe  (le  falldtsse  ,  et  nous  n'oserions  prédi.e  beaucoup  d'avenir  à  une  ;is- 
soiiatio"  qui  par.dl  si  peu  comprendre  tout  le  sérieux  d»  sa  iJche  qjc  -U: 
mettre  la  dan-e  au  nomlire  de  ses  ressnun  es,  

~~~  Le  G  cran  I,    DEM  A  CI. T.        ' 


imprimerie  ée  Srj.LiccE  ,   rue  des  Jetjneurs  ,   n.    i4- 


TOME  1".  —  IX"  31, 


4  AVRIL  1832. 


LU?    €L 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,    Phîlosopliique   el    Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  U  S  MEKCllEDIS. 


Le  rli:ini|)  ,  c'f'.l   le  mondi 
Mutili.  Mil.  38. 


)n  s'jbonie  à  Pdris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii.et  chez  lous  les  Liiir.iuei  el  Directiurs  de  posIc.^Prix:  i5  fr.  pour  l'année; 
r.  Mur  a  mois,  5  Ir.  p"ur  3  mois.  —  l'our  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année,  i  Cr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
>  lettres  ,  paquels  et  envois  d'argent  ,   doivent  être  alTr.intliis. 


SOMMAIRE. 

Choléra-Morbos  kv  m;liee  de  nods.  —  Philosophie  religieuse  : 
L'œuvre  de  Dieu  pour  l'homme.— Votages  :  Souvenirs  d'un  séjour  au 
Chili  (un).  —  Les  Cbrétiens  dans  les  calamités  pubtiqu-  s.  —  Mœurs  des 
Oiabitien'.  —  Mélamces  :  Nécessité  des  ambulances  pour  le  traitement 
du  choléra.— D'un  mandement  de  M.  l'archevêque  d^  Paris.  —  Service 
de.*  postes  eu  Russie.  —  Akko.vces  :  Publications  rebtives  au  choléra. 


LE   CflOLERA-MORBUS 

AU    MILIEU    DE    NOUS. 

L'an  dernier,  l'approche  du  fléau  asiatique  préoccupait 
)us  les  esprits  et  agitait  tous  les  cœurs.  Quelque  éloigné 
u'il  fût  encore  de  nos  frontières,  l'attention  se  déloarii;iit 
lênie  de  ce  qui  l'absorbe  habituellement,  des  intérêts  Ju 
>ur  et  des  débats  politiques,  pour  se  porter  sur  le  choléra  ; 
;s  moindres  progrès  étaient  signalés,  et  c'était  avec  une 
éritable  anxiété  qu'on  le  voyait  marcher  vers  notre  occi- 
eiit,  comme  un  autre  Attila. 

Celte  inquiétude, dirai-je  cette  frayeur,  dont  chacun  était 
lisi  ,  ne  produisit  qu'un  des  efiets  qu'elle  devait  opérer. 

Elle  porta  à  étudier  le  mal,  ses  conditions,  si  non  d'exis- 
cnce,  au  moins  de  développement;  on  se  mit  par  là  eu 
nesure  de  lui  opposer  quelques  moyens  préservatifs,  et  l'ou 
rut  avoir  tout  fait ,  quand  on  eut  ainsi  enlevé  à  l'ennemi 
quelques  chances  dcsuccès.  Ainsi ,  l'on  ne  vit  du  choléia 
(ue  lui  même  avec  ses  dangers  ;  l'intelligence  des  plus  £>ru- 
Iciis  n'-alia  ni  plus  haut  ni  plus  loin  ,  et  l'égo'isme  des  plus 
■ffrayés  .  c'est-à-dire  des  heureux  du  jour,  satisfait  d'avoir 
découvert  que  le  fléau  frappait  surtout  le  pauvre  peuple , 
n'en  demanda  pas  davantage  pour  se  rassurer  et  pour  se 
replonger  plus  avant  que  jamais  dans  les  plaisirs  et  dans  les 
jouissances  dtsprivd.'^giés  de  la  civilisation.  Quelques  règles 
d'hygiène  et  la  plus  misérable  des  consolations,  tels  furent 
donc  les  seuls  euseigncroens  que  l'approche  de  l'épidémie 


donna  airx  classes  aisées  de  la  société;  ce  fut  là  tout  ce  qu'on 
sut  faire  poarse  préparer  à  ses  coups.  Jamais  le  matérialisme 
pratique  qui  régit  ce  siècle,  ne  fut  plus  manifesté.  Je  me 
trompe,  jamais  il  ne  st»  montra  plus  à  découvert  que  depuis 
que  le  mal  est  au  milieu  de  nous.  Oh  I  qu'il  y  a  de  stupidité 
dans  ceClc  ij-réligion,  dont  les  symptômes  semblent  grandir 
avec  la  mortalité  dé  ces  jours  de  deuil  ;  qu'il  y  a  ,  je  dirai 
d'impuissance,  dans  la  force  d'esprit    de   nos    consolateurs 
quotidiens  !   que  leur  philanlropie   se   montre   aveugle   et 
mesquine!  Le  jour  même  où  Paris  apprenait  que  le  choléra 
était  venu  s'abattre  depuis  trois  jours  sur  son  immens^^  po- 
pulation ,  comme  un   vautour  sur  une  proie  de  choix    ce 
peuple  couvrait  les  boulevards  et.  en  présence  de  la  mort 
sans  émotion  des  scènes  douloureuses  qui   se  passaient  ail- 
leurs,  avait  le  stupide  courage  de  s'amuser  des  dégoûtantes 
folies  de  la  mi-caréme.   Le  lendemain  ,  un  journal   au  ton 
sérieux  et  qui  parle  le  langage   d'un    nombreux   public,  le 
Journal  du  Commerce,  citait  les  plaisirs  de  la  veille  comme 
une  preuve  du   peu  de  gravité  de   l'épidémie.  Une    autre 
feuille  quotidienne   parlait  hier   de  l'opéra   comme    d'un 
moyen  d'échapper  aux  tristes  préoccupations  qui  assièpent 
les  esprits.  La  plupart  des  autres  journaux  n'ont  eu  que 
des  paroles  semblables  à  adresser  à  leurs  lecteurs;  tous  ont 
senti,  à  la  vérité,  l'urgente  nécessité  de  rassurer  le  public; 
mais  aucun  ti'a  parlé  du  seul  véritable  moyen  de  bannir  la 
crainte  et  de  rétablir  la  confiance.    Quelques  raisonnemens 
de  statistique  et  des  raisonnemens  qui  ne  regardent  en  gé  • 
néral  que  la  classe  la  moins  nombreuse,  sont  tout  ce   qu'ils 
saveut  trouver  pour  modérer  les  alarmes  de  la  ])opulatioD. 
Ah!  quand  est-ce  que  les  hommes  qui  dirigent  l'opinion  pu- 
blique sauront  que  pour  trouver  des  consolations  réelles  à 
nos  maux  ,  il  faut  détacher  les  yeux  de  cette  tetre  sur  la- 
quelle ils  restent  fixés,  et  les  élever  au-dessus  des  causes 
secondes.  Il  est  fort  utile,  sans  doute,  d'étudier  le  plan  de 
Paris,  de  signaler  les  désavantages  de  certains  quartiers  ,  et 
nous  nous  réjouissonsd'avance  des  améliorations  hygiéniques 
qui  résulteront ,  surtout  pour  la  classe  pauvre ,  des  travaux 
auxquels  on  s'est  livré  à  cet  égard  ;  nous   nous    réjouissons 
de  l'impulsion  que  reçoit   en  ce  moment   la  bienftisanre  ; 
mais  nous  conjurons  nos  concitoyens  de  ne  pas  s'arrêter  là  ; 


242 


LE  SEMEUR. 


nous  les  pressons  de  nous  accompagner  ]»lus  loin  et  de  regar- 
der plus  liaut.  Nous  voulons  moins  que  personne  exagé- 
rer le  mal  ;  mais  il  est  assez  grand  pour  nous  paraître  la  plus 
grave  et  la  plus  énergique  des  piijrjications  que  Dieu  ail 
adressées  depuis  long-temps  à  la  NrJr'v'e  moderne;  elle  n'a 
pap  voulu  la  comprendre  de  loin;  maintenant  qu'elle  l'en- 
tend dans  ses  murs,  s'y  montrerait-elle  encore  insensible? 

C'est  aujourd'hui  plus  que  jamais  le  moment  de  se  rap- 
peler ces  paroles  d'un  apôtre  :  «  Rachetons  le  temps,  car  les 
«jours   sont  mauvais.  «En  voyant  la   mort   multiplier  ses 
victimes  ,  qui  peut  se  dire  que  son  heure  n'est  pas  aussi  ve- 
nue? Et  si  l'observation  nous  dit  qu'en  général  il  y  a  moins 
de  péril  pour  les  personnes  qui  ont  le  bonheur  de  pouvoir 
se  coufoinicr  aux    règles  de   l'hvgiène  ,  elle  nous  dil  aussi 
que  ce  n'est  pas  là  cependant,  à  beaucoup  près,  une  i-aisou 
de  ne  lien  o'aindre.  L'un  des  premiers  malades  qui  aient 
succombé  à  Paris(i)  était,  nous  le  savons  de  source  certaine, 
un   homme  robuste,  dans  la  force  de    l'âge ,  sobre   et   ne 
nianqupnt  de  rien;  depuis  lors,  la  maladie  a  saisi  plus  d'une 
personne  dans  les  mêmes  conditions.  Chercher  sa  sécurité 
dans  la  statistique  de  l'épidémie  n'est  donc  pas   un   moyen 
de  la  trouver.  La  chercher  dans  les  distractions  que  pro- 
mettent les   plaisirs   et   les  afftiires  est  tout-à-fait    indigne 
d'un  être  intelligent,  et  surtout  d'un   être  immortel.   Le 
jour  viendra  d'ailleurs  où  nous  devrons  ,  malgré  nous,  re- 
garder la  mort  en  face.  N'attendons  pas  si  tard  :  nos  yeux 
appesantis  ne   nous  permettraient  pas  de  nous  reconnaître 
dans  ce  moment  solennel.  «  C'est  maintenant  le  temps  fa- 
vorable. »  Que  chacun  se  dise  sérieusement   qu'il    est   en 
présence  éi  l'iternité;  arrière  de  nous  toute  illusion  et  tout 
mensonge;   laissons  parler  notre  conscience  à   la  vue  des 
tombeaux  qui  s'ouvrent ,  et  nous  comprendrons  le  choléra; 
écoutons  l'Evangile,  bonne  nouvelle  apportée  au  repenti)", 
et  nous  le  comprendrons  mieux  encore  ;  car  alors  nyas  ver- 
rons en  lui  plus  que  la  jusùce  de  Dieu  :  il    nous  apparaîtra 
comme  un  appel    de    son    amour  :  «  Réveille-toi  ,  toi   qui 
dors,  et  te  lelève  d'entre  les  morts,  et  Christ  t'éclairera!  » 
Oui,  l'Evangile  de  Jésus  -  Christ,  qu'on  en  croie  l'expé- 
rience de  toutes  les  générations  chrétiennes  ,  l'Evangile  de 
Jésus-Clîiist  a  non-seulement  le  mot  de  toutes  les  énigmes 
contre  lesquelles  échoue  la  sagesse  humaine  ;  il  a  aussi  le  re- 
mède à  tous  les  maux  dont  cette  sagesse  ne  peut  nous  déli- 
vrer ;  il  est  vainqueur  même  de  la  mort.  Le  chrétien ,  nous 
voulons  dii'e  celui  qui ,  après  s'être  humilié  et  s'être  recon- 
nu cond:^mné  par  la  justice  éteinelle  ,  a  accepté  avec  con- 
fiance la  nouvelle  de  son  pardon  gratuit  et  de  sa  justification 
par  la  médiation  du  Fils  de  Dieu,  le  chrétien  seul  n'a  rien  à 
redouter;  seul  il  a  droit  d'envisager  la  mort  avec  calme;  lui 
seul  aussi  connaît  cette  paix,  dont  l'Ecriture  dit  «  qu'elle 
surpasse  toute  intelligence.  » 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

l'oeuvre  de  dieu  pour  l'homme. 

Lorsque  le  Sauveur  parlait  des  bons  fruits  que  l'on  cueille 
sur  un  bon  arbre,  il  voulait  sans  doute  désigner  l'expérience 
intérieure  du  chrétien  aussi  bien  que  ce  qui  parait  de  lui 
au  dehors.  En  effet,  si,  dans  l'homme  naturel ,  la  racine  de 
ses  actions  extérieures  ,  c'est  son  propre  cœur  ,  d'où  la  sève 
dangereuse  et  moitelle  se  répand  et  circule  ,  la  racine  du 
chrétien  n'est  pas  eu  lui-même.  Il  n'est  qu'une  branche  que 
Dieu  a  coupée  sur  l'arbre  sauvage  et  qu'il  a  greffde  sur 
Jésuh. Chris»,  ([ui  est  le  vrai  cep  et  hors  duquel  nous  ne  pou- 
vons rien  produire  ,  pas  même  une  bonne  pensée.  La  vie 


(i)  Le  cuisinier  du  maréchal  Lobau. 


qu'il  a  en  lui ,  après  cette  opération  ,  ce  n'est  plus  sa  vie  , 
c'est  une  vie  nouvelle  qui  lui  a  été  communiquée  de  Dieu. 
Tout  en  lui,  depuis  l'émotion  de  l'dme  jusqu'à  l'attention 
de  l'esprit  ,  depuis  l'affection  jusqu'à  l'action  ,  vient  d'un 
principe  étranger  à  sa  nature.  C'est  un  beau  spe(  t  icle  que 
celui  de  ses  plus  intimes  pensées  et  de  toutes  les  impressions 
de  sa  vie  cachée  procédant  du  principe  divin  que  Dieu  a 
mis  en  lui  ;  et  si  on  l'interroge,  on  l'entendra  répondre  que, 
comme  la  plus  petite  plante  porte  l'empreinte  de  la  toute- 
puisfance  du  Créateur  ,  de  même  chaque  bon  mouvement 
de  son  âme  porte  celle  de  la  miséricorde  du  Dieu-Sauveur. 

Les  hommes  ne  veulent  d'ordinaire  reconnaître  l'exis- 
tence du  péché  que  là  où  ils  voient  des  actes  de  violence 
ou  de  malice.  Ils  gardent  ce  mot  pour  les  grandes  occa- 
sions, où  celui  de  crime  conviendrait  mieux  ,  et  ils  se  don- 
nent beaucoup  de  peine  pour  établir,  quant  à  la  moralité, 
un  grand  nombre  de  divisions  et  de  subdivisions;  on  peut 
dire  ,  en  effet ,  que  les  codes  des  lois  contiennent  infiniment 
moins  d'articles  qu'il  n'y  a  de  nuances  d'hommes  parmi  les 
hommes.  La  Parole  de  Dieu  ,  tout  en  reconnaissant  qu'il  en 
est  ainsi,  établit,  à  côté  de  cette  classification,  qui  est  si 
fort  du  goût  des  hommes,  une  autre  classification,  soit 
d'êtres ,  soit  de  choses  ,  qui  ne  se  compose  invariablement 
que  d'un  objet  et  de  son  conti'aire,  sans  nuances,  sans  dé- 
gradation insensible,  qui  puisse  les  joindre  l'un  à  l'autre. 
S'il  s'agit  de  choses  ,  toutes  les  choses  visibles  et  passagèfcs 
sont  dans  une  de  ces  catégories;  toutes  les  choses  invisibles 
et  éternelles  sont  dans  l'autre.  S'il  s'agit  de  l'homme , 
comme  »  tous  ont  péché  et  sont  entièrement  privés  de  la 
gloire  de  Dieu»  ,  sa  nature  déchue  estd'un  côte,  et  la  nature 
de  Dieu  lui  est  mise  en  opposition  absolue,  de  l'autre. 

Le  salut  étant  cependant  promis  aux  hommes  de  la  part 
de  Dieu  ,  qui  leur  assure  qu'il  effacera  leurs  iniquités  et  les 
ôtera  de  devant  ses  yeux,  et  qui  leur  fait  l'oflre  si  pressante 
de  sa  miséricorde,  on  pourrait  croire  que  Dieu  mitigé  ses 
jugemens  absolus,  qu'il  fait  dévier  ces  lignes  inflexibles, 
qu'il  cède  quelque  chose  à  l' homme  ,  pourvu  que  ,  de  son 
côté,  l'homme  lui  cède  quelque  chose;  mais  en  aucune  fa- 
çon. Dans  cette  admirable  combinaison  de  son  amour,  par 
laquelle  il  a  envoyé  son  Fils  au  monde,  afin  que  tous  ceux 
qui  croiraient  en  lui  fussent  sauvés  ,  il  ne  se  trouve  aucune 
apparence  d'accommodement  entre  le  bien  et  le  mal,  au- 
cune paix  entre  la  nature  déchue  de  l'homme  et  la  nature 
sainte  de  Dieu  ,  aucune  alliance  entre  les  choses  passagères 
et  les  choses  éternelles.  En  accomplissant  lui  seul  et  entiè- 
rement l'œuvre  immense  et  douloureuse  du  salut  et  de  la 
régénération  de  l'homme,  Jésus-Christ  a  ,  au  contraire, 
donné  la  mesure  de  la  distance  à  laquelle  le  péché  se  trou- 
vait de  Dieu.  Il  n'a  pas  rapproché  cette  distance  ;  il  donne 
à  l'homme  le  moyen  de  la  franchir.  En  lui  pardonnant  et 
en  lui  faisant  part  de  sa  justice  ,  il  ne  lo  laisse  pas  dans  le 
domaine  de  la  nature  ,  ce  qui  serait  allier  la  lumière  aux 
ténèbres,  et  la  vie  à  la  mort;  il  ne  lui  fait  pas  faire  un 
progrès  (car  le  progrès  des  ténèbres,  ce  n'est  pas  la  lu- 
mière et  le  progrès  de  la  mort,  ce  n'est  pas  la  vie  ).  Dieu 
retire  l'homme  des  voies  de  la  nature  ,  et  le  transporte , 
comme  à  travers  l'immensité,  dans  le  royaume  de  son  Fils 
bien-aimé.  Il  ne  fait  rien  moins  qu'une  seconde  création  de 
l'homme  à  l'image  de  Dieu;  et  il  n'appelle  l'homme  à  rien 
moins  qu'à  mourir  au  péché,  et  à  ressusciter  avec  Christ, 
pour  qu'il  puisse  être  allié  avec  Dieu. 

Ainsi  ,  dans  la  rédemption  ,  nous  ne  voyons  pas  Dieu 
s'accommoder  à  l'homme  ni  l'homme  se  façonner  insensi- 
blement selon  Dieu;  mais  nous  voyons  Dieu  tirer  des  riches- 
ses de  sa  miséricorde  un  moyen  d'arracher  l'homme  à  sa 
perle  ,  lui  faire  accepter  ce  moyen,  et  le  soustraire  ainsi  à 
la  condamnation  ,  sous  laquelle  demeurent  tous  ceux  qui 
ne  veulent  pas  du  moyen  de  salut  qui  leur  est  offert. 


LE  SEMErtt. 


245 


ncment  refusa  de  faire  œlte  dépense,  de  sorte  que  les  clioscs 
en  restèrent  là,  et  qu'on  ne  fit  rien  pour  enipéclu'r  lu  ri- 
vière de  continuer  de  iniiier  les  fondeniens  de  la  digue  de 
Santiago,  précieux,  liérilage  laissé  au  CInli  par  les  Es- 
pagnols. 

Le»  clievanx  sont  à  si  vil  pi  ix  au  Cliili ,  que  personne  ne 
songe  à  s'en  passer  ,  et  que  l'on  ne  va  que  lareiuent  à  pied 
dans  ce  pavs.  Si  l'on  a  besoin  d'œufs  ou  de  raisins  ,  et  qu  on 
envoie  un  garron  en  guenilles  ii  un  quart  de  lieue  de  la 
vil'e,  pour  en  faire  l'emplette,  il  s'élancera  achevai  et 
pai  tira  au  galop  pour  remplir  sa  commission.  Les  plus  pau- 
vres gens  possèdent  au  moins  un  clieval.  J'ai  vu  souvent 
des  mendians  entrer  à  cheval  dans  la  coar  de  l'hôtel  où  je 
demeurais,  et  demandei  l'aumône  >le  dessus  leurs  montu- 
res ,  en  présentant  leur  chapeau  à  la  fenêtre  où  ils  nous 
voyaient.  Non-seulement  les  chevaux  sont  très-nombreux, 
mais  ils  sont  aussi  habitués  à  un  travail  beaucoup  plus 
pénible  que  ceux  d'Europe.  Il  v  en  a,  par  exemple,  qui 
portent  leurs  maîtres  en  un  jour,  de  Santiago  a  Valpa- 
raiso ,  quoique  la  dislance  entre  ces  deux  villes  soit  de 
trente-deux  lieues.  A  leur  arrivée,  on  les  laisse  dans  une 
cour  sans  abri  ,  où  ils  passent  la  nuit  sans  recevoir  d'autre 
nourriture  que  de  la  pailie  hacliée  et  de  l'eau;  on  ne  croit 
pas  trop  exiger  d'eux  en  les  faisant  retourner  dès  le  lende- 
main à  Santiago.  Ma  passion  pour  les  chevaux  trouvait  cha- 
que jour  de  quoi  se  satisfaire.  J'allai  une  fuis  visiter  l'écurie 
d'un  Chilien  ,  grand  amateur  de  ces  animaux.  J'admirais 
surtout  un  de  ses  chevaux  et.,  après  avoir  vu  tous  les  au- 
tres^ je  retournai  vers  le  premier.  «  Le  cheval  est  à  vous, 
■monsieur,  il  est  à  votre  service,  »  me  dit  son  maître,  fort 
obligeamment.  On  m'avait  déjà  offert  de  la  même  manière 
plusieurs  des  meilleurs  tableaux  d'une  assez  belle  collection; 
mais  j'ai  appris  que  ces  offres  sont  une  forme  de  politesse 
qu'il  ne  fiuit  pas  plus  prendi  e  à  la  lettre  que  le  «  Je  suis 
votre  très-humble  serviteur  ,  »  pur  lequel  uouf  terminons 
nos  billets. 

L'administration  des  postes  est ,  dans  presque  tous  les 
pays,  le  département  où  règne  le  plusde  ponctuaiitéj  mais 
à  Santiago  la  ponctualité  est  chose  dont  on  se  sourie  fort 
peu.  Je  m'amusais  quelquefois  beaucoup  à  voir  partir  le 
counier  poui  Mendoza  ,  qui  est  la  voie  de  communication 
entre  le  Chili,  Buénos-Avres  et  l'Europe.  Il  semblait  que 
la  seule  affaire  de  radministraliou  fut  de  lui  remettre  les 
dépèches  et  de  lui  souhaiter  un  bon  vovage.  Le  courrier, 
après  avoir  reçu  ses  paquets,  les  attache  sur  les  selles  des 
chevaux  de  deux  ou  liois  péons  qui  doivent  l'accompa- 
gner. La  loi  défend  à  tout  le  monde ,  excepté  au  courrier  , 
de  galopper  dans  la  ville.  Celui-ci  use  amplement  de  sou 
privilège,  et  la  traverse  au  galop,  suivi  de  ses  compa- 
gnons, sonnant  du  cor  et  attirant,  par  le  bruit  qu'il  fut, 
les  bonnes  gens  sur  leurs  portes.  Le  voilà  parti ,  et  on  se 
figure  que  cette  grande  hâte  va  bien  vite  faire  parvenir  à 
Londres  ou  à  Paris  les  lettres  importantes  dont  il  est  char- 
gé. Il  n'en  est  rien  ;  l'honnèle  homme  a  reçu  quelques  dol- 
lars pour  attendre  deux  ou  trois  jours  ,  qu'un  paquet,  dont 
on  veut  le  charger,  soit  prêt.  C'est  peut-être  quelque 
négociant  qui  a  besoin  de  ce  délai  pour  faire  une  com- 
munication impoi  tante  à  son  correspondant.  Le  courrier, 
après  avoir  galoppé  le  long  de  deux  ou  trois  rue;  ^  s'arrête 
donc  dans  un  cabaret,  où  il-^.:^rra  quarante-huit  I  eures; 
U  reçoit  1--  uc'peclies  du  marchand  vers  la  fin  du  second 
jour,  et  se  dispose  à  quitter  secrètement  la  ville;  mais  voilà 
qu'un  autre  négociant  a  eu  vent  de  ce  retard;  peut-être  que 
le  courrier  lui-même  le  lui  aura  fait  savoir  et,  moyennant 
une  certaine  somme,  il  promet  de  s'arrêter  un  jour  à  Co- 
lina  ou  à  Chacabuco,  el  deux  à  Aconcagua  ,  de  sorte  que  le 
second  négociant  sera  encore  à  temps  d'envoyer,  troisjciurs 
plus  tard  ,  un  messager,  qui  le  rattrapera  avant  qu'il  entre 
dans  les  Andes. 

Jd  demanoai  une  fois  à  M.  Price  quel  était  le  jour  de 
courrier  pour  les  Cordillières  et  Bueuos-Ayres ,  «  Demain  ,  » 
me  dit-il.  —  «  Je  dois  donc  préparer  immédiatement  mes 
liUtres.» — «Oh  Inon,merépoudit-il,  un  de  mes  confrères  a 
l'intention  de  retenir  le  courrier,  et  je  lui  enverrai  moi- 
même  ,  dans  six  jours  ,  un  messager  à  Aconcagua;  il  suffit 
que  vos  letUes  soient  prêtes  pour  cette  époque.  » 

On  a  à  Santiago  une  manière  horrible  et  dégoûtante  de  ' 


detruiie  les  chiens.  Une  fois  par  mois,  tous  ceux  que  l'on 
reiiconiie  dans  les  rues  sont  mis  à  mort.  Ceux  des  liabi- 
laiis  (pil  désirent  conserver  leurs  chiens  ont  soin  de  les 
garder  chez  eux  ce  jour-là;  mais  plus  d'un  pauvre  animal 
est  mis  a  la  porte  pour  être'  pourchassé  et  tué.  Lorsque  je 
vis  pour  la  première  l'os  la  troupe  sauvage  des  péons  se 
précipiter  et  courir  le  long  des  rues,  quelques-uns  d'entre 
eux  couverts  de  sang  ,  j'en  eus  horreur.  Devant  les  péons 
s'enfuyaient  de  pauvres  chiens,  hurlant,  aboyant  et  éperdus 
de  h-aycur.  Ils  cherchaient  en  vain  à  entrer  dans  quelque 
cour  ou  dans  quelque  allée  ;  toute  issue  leur  était  fermée. 
Une  autre  troupe  de  péons  vient  à  leur  rencontre  du  bout 
op;)osé  de  la  rue.  Le  combat  s'engage  alors  ,  et  l'oeuvre  de 
destruction  commence.  Elle  demande  beaucoup  d'adresse 
et  n'est  pas  sans  péril.  Quand  on  a  jeté  le  lasso  à  un  chien , 
il  se  retourne  contre  ceb.ii  qui  le  lui  a  lancé  ;  mais  on  lui  en 
jette  un  second  du  côté  opposé  ,  et  la  pauvre  bête  se  trouve 
suspendue  au  milieu  de  la  rue:  un  troisième  péon  s'appro- 
che et  lui  brise  la  lête  d'un  coup  de  gourdin.  Chaque  troupe 
de  péons  est  suivie  dun  char,  dans  lequel  on  jette  les  chiens 
morts.  Les  cris  de  ces  pauvres  animaux  sont  affreux.  Les 
habitans  courent  un  véritable  danger,  s'ils  rencontrent  sur 
leur  chemin  quelques  uns  de  ces  chiens  ,  à  moitié  enragés. 
Cette  manière  de  les  détruire,  à  laquelle  les  péons  trouvent 
un  grand  plaisir,  entretient  chez  eux,  je  le  crains,  des  sen- 
timens  de  cruauté. 

L'exploitation  des  mines  d'argent  et  l'importation  des 
marchandises  anglaises,  sont  jusqu'à  présont  les  principales 
sources  de  prospérité  du  Chili.  L'argent  est  exporté  sous  la 
forme  d'un  pain  de  sucre.  Le  district  des  mines  est  situé  au 
nord  du  Chili  et  longe  le  désert  d'Atacaraa.  C'est  un  pays 
aride,  où  les  ravins  des  montagnes  ont  seuls  quelque  ferti- 
lité. Le  chef-lieu  de  ce  district  est  Côquimbo.  J'v  passai 
quelques  jours  et  je  visitai  les  mines  avec  M.  Edwards, 
anglais  établi  au  Chili  depuis  plusieurs  années.  Les  veines 
d'argent  sont  très-riches.  On  m'en  donna  un  morceau  qui 
avait  de  sept  à  huit  pouces  carrés,  et  qui  valait ,  me  dit-on, 
trois  cents  dollars.  La  plus  grande  difficulté  que  rencontrent 
les  mineurs  est  celle  de  puiser  l'eau.  Ils  n'ont  aucune  ma- 
chine pour  cette  opération.  I^es  appareils  nécessaires  ne 
pourraieot  être  transportés  par  le  chemin  à  travers  les 
montagnes  ,  qui  conduit  du  bord  de  la  mer  aux  mines,  et 
même  s'il  y  avait  possibilité  de  les  y  faire  arriver,  le  man 
que  du  charbon  et  du  bois  nécessaire  pour  produire  la 
vapeur  empêcheriiit  d'en  faire  usage.  Au  surplus,  à  l'esprit 
de  spéculation  qui  s'était  porté,  en  iSaS  et  en  1834,  d'une 
manière  vraiment  extiavagante  sur  l'exploitation  des  mines, 
a  succédé  une  apathie  également  funeste.  Il  est  hors  de 
doute  ,  ce  me  semble,  que  les  riches  mines  d'argent  de  Cô- 
quimbo pourraient  être  exploitées  avec  beaucoup  de  succès 
sous  la  direction  d'un  liomme  habile  ,  bien  au  fait  du  pays 
et  des  mœurs  de  ses  habitans,  si,  pour  quelque  temps  du 
moins,  il  consentait  à  ne  pas  se  servir  d'ouvriers  européens  , 
mais  se  contentait  d'emprunter  à  l'Europe  ses  capitaux  et 
l'énergie  de  caractère  qui  manque  aux  ChiliêUà.  M.  Ed- 
wards me  dit  qu'il  était  sûr  que  fa  moit;é  du  produit  était 
a  présent  détournée  par  le;  c;;ivj.;eis. 

^^  p?.:'Î.D  méridionale  du  Chili ,  est  la  plus  belle  et  la  plus 
fertile;  je  regrette  de  n'avoir  pas  pu  parcourir  cette 
contrée,  qui  doit  être  intéressante  sous  tant  de  rapports. 
On  ma  assuré  que  les  environs  de  la  Conception  présentent 
l'aspect  d'un  magnifique  parc  anglais,  et  que  les  arbres  v 
prennent  un  accroissement  prodigieux.  Les  habitans  dé 
cette  partie  du  Chili  sont  d'une  race  plus  belle  que  ceux 
du  voisinage  de  Santiago;  les  animaux  y  sont  plus  vigou- 
reux et  la  fertilité  du  sol  l'emporte  sur  celle  de  tout  autre 
pays.  La  seule  charrue  dont  on  fasse  usage  est  un  instru- 
ment en  bois  avec  lequel  on  ratisse  la  terre.  La  semence 
que  l'on  y  dépose  produit  ordinairement  de  soixante-dix  à 
quatre-vingt  pour  un.  Les  habitans  n'ayant  eu  que  peu  de 
rapports  avec  les  étrangers  ont  ronservé'beaucoup  plus  des 
singularités  du  caractère  national  que  ceux  de  Valparaiso 
ou  de  Santiago.  Ils  ont  la  conscieuce  de  leurs  avantages  et 
ont  plus  d'une  fois  montré  de  la  disposition  à  résister  aux 
prétentions  de  supériorité  de  la  capitale.  Ce  qui  m'aurait 
surtout  attiré  dans  le  Sud  du  Chili,  c'eut  été  le  désir  de  voir 
les  Indiens  Araucansj  ce  sont  les  possesseurs  primitifs  de  ce 


246 


LE  SEMEIR. 


pays  et  ses  premiers  habitants  ;  on  les  regarde  comme  les 
plus  guenicrs  et  les  plus  entreprenans  des  ladiciis.  Les 
Incas  du  Pérou  qui,  avant  l'arrivée  des  Espagnols ,  s'é- 
taient soumis  une  grande  partie  du  Cliili  ,  n'avaient  jamais 
pu  assujettir  les  Araucans.  Après  que  les  Espagnols  en  eurent 
fait  la  conquête  sous  Aimagro  ,  celte  tribu  conserva  encore 
son  indépendance  ;  et  quoique  les  patriotes  aient  réussi  à 
chasser  leurs  maîtres,  ils  n'ont  pu  expulser  les  Araucans 
de  la  riche  contrée  qui  s'étend  entre  le  Biobio  et  Valdivia. 
Le  nombre  de  ces  vaillaus  Indiens  a  beaucoup  dimi 
iiué.  On  croit  qu'il  n'en  reste  que  cinquante  mille  ;  ils  sont 
constamment  en  guerre  avec  le  gouvernement  Chilien  et 
offrent  un  point  de  raliement  aux  méconteus. 

J'ai  déjà  exprimé  mou  opinion  sur  l'importance  qu'il  y 
aurait  à  donner  aux  jeunes  Chiliens  une  éducat  o;i  libérale, 
et  à  les  mettre  à  même  de  recueillir  des  i  ices  sapéneures  a 
celles  qu'ils  peuvent  puiser  dans  leur  patrie.  Les  Chiliens 
sont  jaloux  des  étrangers  qui  prennent  du  service  chez 
eux,  et  il  est  assez  naturel  qu'ils  le  soient,  quoiqu'on  ne 
puisse  nier  qu'ils  aient  de  grandes  obligations  a  plusieurs  de 
ceux  qui  ont  fait  du  Chili  leur  patrie  adbptive.  Dopais  mon 
retour  en  Europe  ,  uu  de  ces  hommes  ,  digne  d'une  haute 
estime,  a  cessé  de  vivre.  Je  veux  parler  du  colonel  ïupper, 
qui  a  été  fait  prisonnier  à  la  tête  de  son  régiment  it  qui  , 
après  avoir  été  tenu,  pendant  une  heure,  dans  l'inccrtilude 
sur  son  sort,  fut  cruellement  mis  à  mort  par  les  ennemis. 
Le  colonel  ïupper  était  un  homme  d'une  grande  bravoure 
et  d'un  esprit  éclairé;  ses  formes  étaient  athlétiques,  et 
l'expression  de  sa  physionomie  pleine  de  franthise.  11  se  se- 
rait distingué  partout  où  il  aurait  été  employé  et  dans  quel- 
que situation  qu'il  eût  été  placé.  N'est-il  pas  déplorable  que 
Je  tels  hommes  en  spient  réduits  à  se  cousacrer  à  une  cause 
étrangère? 

J'espère  que  le  temps  n'est  pas  éloigné  où  l'on  saura  ap- 
précier au  Chili  le  patriotisme  et  l'énergie,  dont  le  colonel 
Tupper  a  donné  l'exemple.  D'autres  hommes  émineus,  tels 
que  le  général  Benaveute  et  don  Pedro  Palarzuchos  ont  fait 
preuve  aussi  d'un  caractère  désintéressé  et  généreux;  mais 
ils  ont  besoin  d'être  soutenus  par  l'opinion  publique  ,  et 
cette  opinion  elle-même  ne  peut  se  former  que  si  de  solides 
principes  religieux  et  politiques  jettent  de  profondes  racines 
dans  lecaiactèie  national,  et  si  la  tolérance  laisse  uu  libre 
accès  à  la  Parole  de  Dieu. 


LES  CHUETIETVS 

DANS    LES    CALAMITES    PUBLIQUES. 

Ji.\i%  premiers  siècles  de  l'Église  ,  dans  les  temps  de  mal- 
heurs publics  les  payeos  voyant  les  chrétiens  souffrir  aussi 
bien  qu'eux  dans  leurs  corps,  leur  demandaient  quel  avan- 
tage particulier  leur  rapportait  le  culte  de  leur  Dieu  ?  Cette 
question  fournissait  aux  disciples  de  Christ  une  belle  occa- 
sion de  publier  les  immenses  privilèges  de  leur  foi  ,  et  toute 
la  supériorité  de  leurs  consolations  sur  les  conso'atious  du 
inonde.  Voici  ,  à  ce  sujet,  quelques  paroles  que  Cyprieu 
adressait  à  Demetrianus: 

«Comment  pouvez- vous  croire  que  nous  souffrons  comme 
vous  des  maux  que  nous  partageons  avec  vous  ,  quand  vous 
voyez  que  nous  les  supportons  différemment  de  vous  ?  Chez 
vous,  c'est  une  impatience  qui  se  plaint  et  qui  gémit  sans 
cesse  :  chez  nous, c'est  une  résignation  pieuse  et  constante, 
qui  nous  maintient  calmes  et  recounaissans  envers  Dieu  ;  qui, 
sans  compter  sur  le  bonheur  et  les  joies  d'ici-bas ,  attend  eu 
toute  douceur  et  humilité  l'heure  de  l'accomplissement  des 
promesses  divines,  et  soutient  avec  fermeté  le  choc  de  la 
mer  orageuse  du  monde.  Nous  qui  avons  dépose  notre  na- 
ture primitive  et  terrestre,  qui  avons  été  créés  et  régénérés 
en  un  nouvel  esprit,  qui  ne  vivons  plus  au  monde,  mais  h 
Dieu  ,  nous  ne  pensons  obtenir  que,  lorsque  nous  serons 
auprès  de  Dieu ,  la  jouissance  de  ses  dons  et  les  effets  de  ses 
promesses.  Cependant  nous  ne  laissons  pas  de  prier  Dieu 
avec  ardeur,  de  vous  rendre  victorieux  de  vos  ennemis , 
«l'envoyer  sur  vos  terres  des  pluies  fertiles,  d'éloigner  ou  1 


d'adoucir   les  maux   qui  vous  menacent,   de  maintenir  la 
paix  et  de  vous  faire  prospérer.  » 

L'homme  dont  la  sensibilité  n'a  pas  été  purifiée  et  sanc- 
tifiée par  une  vie  divine,  et  qui  vit  ici  bas  sans  espérance 
solide,  est  sujet,  d'ordinaire  ,  à  la  mort  des  siens  ou  des  per- 
sonnes qui  lui  sont  chères,  à  se  livrer  à  toute  l'impéluosité 
du  seutiment  naturel  ,  comme  on  le  voit  surtout  chez  les 
peuplessauvages;  ou  bien,  étouffant  les  premiers  sentimens 
de  la  nature,  il  tombe  dans  l'extrême,  plus  funeste  ,  d'une 
froide  insensibilité  ,  soit  qu'il  s'y  trouve  porté  par  sou  or- 
ganisation naturelle,  ou  qu'il  y  parvienne  à  l'aide  de  faux 
raisonnemens.  Le  Christianisme  nous  remet  ici  dans  la  bonne 
voie,  et  il  ne  dit  point  à  l'homme  :  l'amour  ou  l'amitié 
n'est,  comme  tout  ce  qui  se  rattache  à  la  personnalité  indi- 
viduelle, qu'une  apparence  terrestre  qui  s'évanouit  bien- 
tôt ,  que  la  lueur  passagère  des  rayons  qui  viennent  se 
briser  dans  le  temps  ,  pour  se  réunir  ensuite  et  se  plonger 
dans  leur  source  primitive;  il  ne  demande  point  à  l'hcmime 
de  renoncer,  avec  un  froid  dévouemeiu  ,  à  la  contu. nation 
de  sou  existence  individuelle,  pour  se  perdre  dans  l'abstrac- 
tion vague  et  sans  vie  d'un  grand  tout ,  dont  l'id.'e  est  in- 
capable d'échauffer  la  cœur  d'un  seul  homme,  et  q.ii  n'est 
autre  chose  qu'une  idole  que  se  crée  la  raison  humaine, 
lorsqu'elle  veut  sortir  de  ses  limites ,  et  raisonner  eu  l'air. 
D'un  autre  côté ,  le  Christianisme  ne  nous  dit  pas  non  plus  : 
sacrifiez  à  un  Saturne  qui  dévore  ses  propres  enfaiis  ;  mais 
il  nous  dit  :  sacrifiez  à  un  père  célcite  et  plein  d'amour, 
qui  rend  au  centuple,  dans  une  vie  supérieure,  ce  que  le 
cœur  lui  a  donné;  il  nous  invite  à  perdre  pour  gaj;uer  en- 
suite .pour  ressusciter  de  la  moi  t  par  le  secours  d'un  Sauveur 
vaincpieur  delà  mort  môme  ,  et  pour  revivre,  mais  d'une 
vie  l'.ouielle  et  glorieuse.  Les  âmes,  nous  dit  celte  reli- 
gion céleste,  les  âmes  qui  se  sont  rencontrées  ici  -bas, 
et  qui ,  réfléchissant  dans  leur  enveloppe  mortelle  ,  comme 
en  un  miroir,  une  image  de  leur  vie  intérieure,  oiit.ppris 
à  se  connaîti'e  et  à  s'aimer  mutuellement,  se  comp  euJront 
et  s'aimeront  bien  plus  intimement ,  lorsqu'elles  auroiitcon- 
nu  l'Etre  à  qui  rien  n'est  caché,  lorsqu'elles  se  rever- 
ront revêtues  de  gloire  dans  un  monde  gloi  ifié  ,  où  Dieu 
essuiera  toute  larme  de  leurs  yeux  ,  où  il  n'y  aura  plus  ni 
mort,  ni  ténèbres  ,  et  où  elles  n'auront  plus  besoin  ,  pour 
se  voir,  de  la  lueur  du  soleil  ou  d'une  lumière  factic".  parce 
que  le  Seigneur  Dieu  sera  leur  lumière.  Quand  l'imper- 
fection sera  dissipée  par  la  perfection  ,  quand  la  foi  sera 
changée  en  vue,  l'amour  rapproché  de  la  source  de  tout 
amour,  de  Dieu  même  qui  est  amour,  ne  fera  que  croître 
et  se  purifiiu-.  «  Nos  liens  communs  ,  dit  TerUillieu  ,  de- 
viendront d'iutanl  plus  étroits,  que  nous  sommes  destinés 
à  une  vie  meilleure,  à  ressusciter  pour  vivre  d'une  com- 
munion spiiiluelle.  Non  seulement  nous  nous  reconnaî- 
trons nous-mêmes  ,  mais  nous  reconnaîtrons  aussi  les  au- 
tres. Comment  pourrions-nous  d'ailleurs  chauler  un  hymne 
éternel  de  reconnaissance  au  Seigneur,  s'il  ne  nous  restait, 
ni  sentiment,  ni  souvenir  de  ce  dont  nous  lui  sommes  re- 
devables; SI,  dans  Cit  état  de  gloire  mènie,  la  couse  ence  de 
nos  misères  passées  était  complètement  détruite  ?  Ainsi  , 
lorsque  nous  serons  auprès  de  Dieu  ,  nous  serons  aussi  près 
les  uns  des  autres,  puisqu'on  Dieu  nous  ne  serons  tous 
qu'un » 

Comme  le  Christianisme  estle  seul  moyen  qui  puisse  effi- 
cacement préserver  l'homme  des  séductions  de  la  prospé- 
rité temporelle,  en  lui  rappelant  sans  cesse  qu'il  n'a  point 
ici-bas  de  demeure  permanente,  et  en  lui  api>ieiianl  à  sou- 
pirer après  une  meilleure  patrie,  il  est  également,  dans  ces 
lemps  de  désorganisation  générale,  où  la  forme  change  en 
quelque  sorte ,  où  ce  qui  subsistait  depuis  des  sièi  les  s'é- 
croule et  atteste  à  l'homme,  si  habile  a  se  le  dissimuler,  la 
vanité  et  le  néant  des  choîcs  d'ici-bas,  il  est  également, 
dis-je,  le  seul  moyen  qui  puisse  l'élever  au-dessus  de  ces 
bouleversemens  par  l'espérance  d'une  vie  immu.ible,  d'un 
séjour  élernel  de  paix  et  par  la  pensée  qu'une  occasion  lui 
est  offerte  de  prouver,  au  milieu  des  peines,  son  .ittache- 
ment  au  Sauveur.  Tels  étaient  les  temps  où  vivait  Augus- 
tin. L'empire  romain  approchait  de  plus  en  plus  de  la 
dissolution,  et  la  destruction,  gagnant  de  pioche  en  proche, 
atteignait  enfin  les  provinces  florissantes  du  nord  de  l'Afri- 
que. Pour  consoler  son  Eglise,  Augustin  ne   l'abusait   pas 


LE  SEMEUR. 


243 


Du  grand  acte  de  l'amour  divin  résiille  le  partage  en  den\ 
classes  des  hommes,  qui  autrement  n'eussent  jamais  foinié 
qu'une  seule  classe.  Dieu  a  toujours  distingué  depuis  la 
première  promesse  et  il  distinguera  toujours  jusqu'au  [der- 
nier acconij)lisscment ,  deux,  sortes  d'iionimes  ,  mais  deux 
sculemcut ,  les  croyans  et  les  incrédules,  ceux  qui  acceptent 
et  ceux  qui  rejettent  le  salut  qui  vient  de  lui. 

A  laquelle  de  ces  deux  classes  appartenons-nous?  la  ques- 
tion est  solennelle  ;  dans  les  temps  actuels,  elle  l'est  peut 
être  plus  que  jamais  pour  nous. 


VOYAGES. 


SOUVENIRS    D  UN    SEJOUB    AU    CHILI. 
DEUXIEME  ET  DERNIER  ARTICLE. 

Le  voyageur  qui,  pendant  qu'il  clicrche  à  décrire  les  pays 
qu'il  a  parcourus,  est  dans  l'impossibilité  de  consulter  les 
notes  qu'il  a  prises  en  les  visitant,  ne  peut  faire  mention  que 
des  faits,  des  coutumes  et  des  institutions  qui  ont  laissé  la  plus 
forte  impression  dans  sou  esprit.  Peut-étie  le  lecteur  évi- 
tcia-t-il  par  là  beaucoup  de  détails  dépourvus  d'un  intérêt 
péuéral ,  que  les  circonstances  du  moment  ont  pu  rendre 
remarquables  pour  le  voyageur  ;  mais  il  est  à  craindie  aussi 
que  la  privation  de  ses  notes  empêche  quelquefois  celui-ci 
de  rappeler  ce  qui  ne  devrait  pas  être  omis,  ou  de  s'exprimer 
avec  toute  la  précision  convenable.  Comme  c'est  là  mon 
cas,  je  sens  que  j'ai  besom  de  l'indulgence  de  ceux  qui  liront 
ces  feuilles. 

Je  me  promenais ,  un  soir ,  sur  la  place  de  Santiago  ,  au 
moment  où  les  cloches  sonnaient  pour  vêpres.  La  foule  en- 
combrait la  place  ;  c'était  un  jour  de  marché.  Je  m'amusais 
à  considérer  les  singuliers  costumes  des  paysans,  et  je  pen- 
sais au  contraste  frappant  que  présentait  la  scène  animée  de 
l&plaza  avec  les  gigantesques  moniagnes  qui  s'élevaient  au- 
dessus  de  nous.  Sur  la  place,  chacun  était  occupé  à  vendre 
<Tu  à  acheter,  a  entamer  ou  à  finir  quelques  affaires;  et  par- 
dessus les  maisons  d'un  seul  étage  qui  l'entourent  le  pic 
volcanique  de  l'Inpungato  élève  sou  sommet  audacieux. 
L'œuvre  de  Dieu  plane  au-dessus  de  la  jeune  république  et 
semble  lui  montrer  le  ciel  comme  pour  l'inviter  à  invoquer 
sa  protection.  La  cloche  de  vêpres  cessa  de  sonner.  Quel  ne 
fut  pas  mon  ctouneiuent  de  me  trouver  presque  aussitôt  le 
seul  homme  debout  au  milieu  de  cette  foule!  Je  courbai 
immédiatement  la  tête  ,  saisi  d'un  sentiment  involontaire 
de  respect.  Toute  la  population  s'était  subitement  arrêtée 
au  milieu  de  ses  occupations  terrestres  et,  pendant  quelques 
minutes,  elle  ne  s'occupait  que  de  Dieu  ou  plutôt  que  de  la 
cérémonie  par  laquelle  elle  croyait  lui  rendre  hommage. 
Tous  les  paysans,  hommes,  femmes  et  enfans,  étaient  à  ge- 
noux. Les  plub  proprement  vêtus  avaient  eu  soin  d'étendre 
leurs  mouchoir.spar  terie,  avant  de  se  prosterner.  Quelques 
mères  cherchan'ui  à  faire  taire  leurs  enfans,  qui  semblaient, 
en  effet,  prendre  part,  sans  trop  de  peine,  au  silence  mo- 
mentané qui  régnait  autour  d'eux.  Une  compagnie  de  sol- 
dats, qui  traversait  la  place,  s'arrêta  aussitôt,  et  les  hommes 
s'agenouillèrent.  Les  ciiairettes  s'arrêtèrent.  Les  Civaliais 
descendirent  de  cheval  et  se  mirent  aussi  à  genoux  II  y 
avait  en  apparence  un  entier  oubli  de  toute  affaire  terrestre 
parmi  cette  foule  qui,  un  instant  auparavant,  présentait  un 
spectacle  si  animé.  Au  bout  de  trois  ou  quatre  minutes ,  les 
inoins  dévots  s'étaient  déjà  relevés;  quelques  momeus  après, 
tout  le  monde  cta^t  de  nouveau  debout ,  et  le  mouvement 
et  la  vie  avai.  nt  recoiiimeacé  sur  la  place.  Les  charrettes 
continuèrent  leur  route;  les  soldats  se  remirent  en  marche, 
et  les  occupations  suspendues  uu  instant  par  Voracion  re- 
prirent leur  train.  Cette  scène  me  parut  si  intéressante, 
que  je  terminai  souvent  mes  promenades  de  l'après-midi 
par  un  tour  sur  l.i  plaza,  au  moment  de  vêpres. 

C'est  eu  de  telles  cérémonies  que  consiste  principalement 
la  religion  des  Chiliens.  Les  classes  élevées  ne  »'y  assujettis- 
sent que  bien  peu;  c'est  à  peine  si  l'oa  voit  uu  homme 


comme  il  fuit  dans  les  églises;  les  femmes  âgées  y  sont  seules 
assidues.  Lue  d:ime  chilienne  âgée  de  soixante  ans  se  con- 
fessera tous  les  mois ,  tandis  que  s;,  fille  ,  de  vingt  ou  trente 
ans,  se  croira  une  très-bonne  citholiquc  si  elle  le  fait  nue 
fois  par  an.  Les  classes  élevées  sont  fort  tolérantes  par  excès 
d'indifférenre  ;  il  n'en  est  pas  ainsi  ,  à  beaucoup  près ,  d,'S 
paysans,  qui  sciaient,  je  n'en  doute  pas,  fort  disposés  à  dé- 
molir tout  édifice  que  l'on  voudrait  consacrer  à  un  autre 
culte  :  c'est  ce  que  plusieurs  peisonncs  distinguées  par  leur 
éducation  et  leur  position  sociale  m'ont  affirmé.  Ce  fana- 
tisme est  ilépliuable. 

On  peut  duo  avec  vérité  des  Chiliens  que  leurs  vertus  , 
comme  peuple  ,  leur  sont  propres  ,  et  que  leurs  vices  pro- 
viennent du  mauvais  gouvernement  des  Espagnols,  dont  le 
but  a  toujours  été  de  retenir  la  nation  dans  l'ignorance.  Ils 
encourageaient  la  jeunesse  à  se  plonger  dans  les  plaisirs, 
pour  ^éloigner  entièrement  des  affaires.  Aucun  emploi  pu- 
blic ne  pouvait ,  sous  leur  domination  ,  être  rempli  par  un 
Chilien.' (joui  l'éducation  n'aurait  pas  été  faite  en  Lspagne; 
encore  ^Taient-ils  pi  CJ-que  toujours  écartés,au  profit  de  leurs 
maîtres. Lorsque  Ks  Chiliens,  qui  avaient  été  élevés  en  Eu- 
rope,revwi.  iciit  Jans  leur  pays  natal,  ils  étaient,  pour  l'or- 
dinaire, imbus  des  préjugés  de  la  mère-patrie  et  disposés  à 
pcrpéiuer  son  système.  W"  de  Staël  a  dit  que  chaque  nation 
mérite  son  soit  Les  peuples  de  l'Amérique  du  Sud  ont 
montré  qu'ils  en  méritaient  un  meilleur  que  d'être  assujettis 
à  l'Espagne,  et  j'ai  la  confiance  que  le  jour  n'est  pas  élo  gué 
où  ils  sauiout  jouir  d'un  gouvernement  sage  et  d'une  rai- 
sonnable liberté.  Les  Chiliens  sont-ils  déjà  maintenant  en 
état  d'apprécier  ces  avantages?  Je  crains  bien  qu'il  ne  faille 
répondre  négativement  à  cette  question  ;  car  ils  manquent 
de  stabilité ,  d'eneigie  et  de  principes.  Ils  ne  me  paraissent 
pi  opres  encore,  ou  du  moins  ils  ne  l'étaient,  il  y  a  trois  ans, 
qu'à  un  gouvernement  militaire,  qui  sache  faire  respecter 
les  lois,  en  punissant  avec  sévérité  ceux  qui  les  violent  ; 
mais  je  ne  doute  pas  que  le  caractère  national  ne  puisse  fa- 
cileuieiit  se  reformer.  Les  païens  devraient  envoyer  leurs 
fils,  pendant  quelques  années,  dans  les  pays  où  l'on  respecte 
les  principes  de  la  religion  et  de  la  itiorale,  aux  Etats-Lnis, 
en  Angleterre,  en  Suisse.  Quelques  jeunes  Chiliens  qui  re- 
\  iei.draieiit  dans  leur  patrie  avec  des  principi'S  arrêtés  et 
de  justes  idées  de  législation,  lui  rendraient  de  plus  grands 
services  que  n'en  pourraient  rendre  autant  jie  généraux 
habiles. 

Le  manque  complet  d'éducation  retarde  nécessairement, 
.TU  Chili,  lesprogrès  de  la  religion.  11  n'y  avait  pas,  eu  i8i8, 
à  Santiago,  un  seul  libraire;  je  dois  ajouter,  il  est  vrai,  que 
les  boutiques  de  cette  ville  sont,  en  général,  des  espèces  de 
bazars  ,  où  toutes  sortes  de  marchandises  sont  étalées  ,  et 
qu'un  bijoutier  ou  un  tailleur  a  quelquefois,  outre  les  autres 
articles  de  son  commerce,  deceut  à  cent  cinquante  volumes 
à  vendre. 

Telle  est  la  faiblesse  des  juges  au  Chili  ,  à  ce  que  m'a  as- 
suré une  personne  que  je  considère  comme  la  meilleure 
autorité  sur  ce  sujet ,  que  la  crainte  de  la  confession  empê- 
che plus  de  crimes,  dans  les  classes  rnférieures,  que  quelque 
autre  motif  que  ce  so;t.  Je  parlais  un  jour  avec  la  même 
personne  de  l'imparfaite  administration  de  la  justice,  et  je 
lui  exprimais  mon  étonnement  de  ce  que  tiiiit  ùu  crimes 
demeurent  impunis.  Elle  convint  qu'il  était  de  l'intérêt  ds 
la  sottiété  que  la  justice  eût  son  cours,  suai»  die  ajouta  que 
i'op'nion  publique  est  si  insouciante  à  cet  cg  ird,  que  l'on  ne 
pardonnerait  jamais  au  juge  qui  oserait  appliquer  la  loi. 

On  ne  peut  s'attendre  à  ce  que,  dans  un  pays  où  l'on  a 
des  idées  de  devoir  si  relâchées,  le  service  des  différentes 
branches  de  l'administration  se  fasse  avec  régularité.  La 
justice  s'achète  très-chèrement  au  Chili.  Un  négociant,  dont 
les  marchandises  ont  été  injustement  saisies  et  sont  rete- 
nues à  la  douane,  ne  peut  réussir  à  les  recouvrer  que  s'il  tait 
des  sacrifices  considérables  de  temps  et  d'argent.  Le  crédit 
des  Chiliens  est  en  général  très-faible;  mais  celui  du  gou- 
vernement l'est  plus  encore  que  celui  des  particuliers.  Le 
ministre  des  finances  désirait  emprunter  pour  les  besoins 
du  gouvernement,  100,000  dollars  d'un  négociant  anglais, 
doil  il  était  bien  connu.  «  Je  ne  les  prêterais  pas  à  l'État, 
lui  npundit  celui-ci,  quand  même  vous  m'offririez  telle 
propriété  ou  telle  branche  de  revenu,  en  garantie  du  paie- 


Vl^ 


LE  SEMEUR. 


ment  des   intérêts  et  du  remboursement   du  capital;  mais 
quoique  je  n'aie  aucune  confiance  dans  le  crédit  du  gouver- 
nement   j'en  ai  une  parfaite  en  vous  ;  je  vous  prêterai .  sur 
votre  bilict,    la  somme  que  vous   me  demandez ,   et  vous 
pourrez  ensuite  la  prêter  au  gouvernement,  si  vous  le  trou- 
vez bon. »  ,  .  .     ,       . 
Les  classes  élevées  se  soustraient  peu  a  peu  ,  ai-jc  clil  ,  a 
la  domination  de  la  religion  calhollquc.  Le  congrès  a  refusé 
de  recevoir  le  nonce  envoyé  par  le  Saint  Siège,  et  il  aur.ut 
secoué  toute  obéissance  envers  le  pape  ,  si  celui-ci  n'eùl  pas 
accédé  à  quelques  demandes   très-libérales  des    Chiliens. 
Quel  dcmimage  que  cette  nation  ,  qui  a  su  conquérir  sa   b- 
bertc  politique,    soit  entièrement  privée  de  guides  é\.in- 
géliqnes,  qui  puissent  la  conduire  à  la  glorieuse  liberté  des 
enfans  de  Dieu!  Mais  le  premier  pas  est  fait  vers  l'émam  i 
pation  spirituelle  du  Chili.  Us  liéraulls  de  l'Evangile  y  ont 
pénétré.  Dans  les  cabanes  des  Pampasoù  je  me  suis  ai  lété  et 
dans  les  hôtelleries  du  Chili,  j'ai  quelquefois  trouvé  une  Bble 
ou  un  Nouveau-Testament,  que  quelque  agent  de  la  Société 
Biblique  britannique  et  étrangère  y  avait  laissé  ,  et  qui  était 
smivent  placé  à  coté  d'un  livre  de  messe  sur  la  table  bien 
ornée  ,   au-dessus  de  laquelle  une  image  de  la  Vierge  et  un 
crucifix  sont  suspendus.  Les  premiers  grains  desemerneont 
donc  été  jetés   sur  cette  terre  et ,  avec  la  bénédiclion   de 
Dieu,  le  blé  peut  s'élever  et  étouffer  l'ivraie. 

J'étais  fort  curieux  de  voir  l'intérieur  d'un  couvent,  et . 
prâce  à  l'obligeance  du  général  Pmto  ,  vice-président  de  la 
république  et  chef  du  gouverneniènt,  j'obtins  la  permission 
d'en  visiter  un.  Je  m'y  rendis  avec  le  lieutenant-colonel 
ïupper  ,  aide-de-camp  du  vice-président.  Ma  visite  aux 
religieuses  capin mes  m'offiil  un  intéièt  tout  partii  n!iei|. 
Leur  ordre  est  l'un  des  plus  sévères;  leur  noarriliire  e'st 
prossière  ,  et  leur  lit  ne  se  compose  que  de  trois  plinihes 
qui,  après  leur  mort,  leur  servent  de  cercueil.  On  nous  fit 
entrer  dans  une  salle  qui,  poui-  tout  ameublement,  n'avait 
que  trois  ou  quatre  chaises,  placées  contre  la  muraille.  On 
nous  pria  de  nous  asseoir  et,  au  bout  de  dix  minute?  ,  les 
nonnes  entrèrent.  Elles  étaient  au  nombre  de  vingt  à  trente. 
Elles  s'agenouillèrent  en  face  de  nous, sans  ôter  leurs  voiles, 
et  se  mirent  presque'  aussitôt  à  parler  du  monde  avec  le  co- 
lonel Tnpper,  qui  se  trouvait  connaiti  a  les  fannlles  de  plu- 
sieurs d'entre  elles.  Elles  paraissaient  très-cuneuses  d'ap- 
prendre des  nouvelles  de  Santiago.  L'administration  du 
couvent  leur  est  confiée  et  se  divise  en  plusieurs  dcpai  te- 
niens.  Les  unes  s'occupent  de  la  cnisine,  d'autres  du  jardin, 
d'autres  encore  de  l'entretien  da  la  maison.  Elles  nous  ar- 
surèrent  tontes  qu'elles  tlaitnl  parfaitement  heureuses  et 
qu'elles  ne  désiraient  p.-îs  changer  do  sort.  Le  colonel  ïup- 
per leur  dit  qu'un  décret  récent  du  congrès  défendait  de 
ramener  de  force  dans  les  couvens  les  religieuses  qui  auraient 
profité  de  la  permission  d'en  sortir;  il  leur  apprit  aussi 
qu'au  Pérou  plusieurs  communautés  avaient  été  forcées  de 
quitter  leurs  monastères.  <:  Ah!  pobrecita^l  pobrecitas! 
»  s'écrièrent-elles;  nous  sommes  trop  heureuses  d'être  à 
1)  l'abri  des  dangers  et  des  chagrins  du  raoïide  !  »  Je  leu': 
dcuiandai  si  elles  ne  croyaient  pas  avoir  été  placées  dans  !e 
monde  pour  y  remplir  les- devoirs  de  filles  et  de  sœurs  ,  et 
comment  elles  pouvaient  se  justifier  de  les  négliger.  Elles 
me  11  pondirent  que  ,  quant  à  elles ,  Dieu  leur  tenait  lieu 
de  "ère,  de  frère  et  de  sœur.  Je  désirais  beaucoup  pouvoir 
ni'assuiersi  elies  é t;!ieni  vraiiiicut  aussi  hcure'.;;es  et  SuMi 
s,atisf.iiles  de  leur  sort  qu'elles  le  prétendaient.  M.  le  doc- 
teur Cox,  qui  a  éle  attaché,  pendant  plusieurs  années,  à  ce 
couvent  comme  médecin  ,  croit  qu'elles  le  sont  en  etret  ; 
mais,  dans  la  plupart  des  couvens,  il  y  a  des  exemples  d'une 
oudeiïx  religieu  es  qui  ont  p<jrdu  la  raison,  ce  qu'on  ne  peut 
attribuer  qu'à  de  profonds  et  ciuels  chagrins.  Le  déciet 
plein  d'humanité  du  congrès,  qui  les  autorise  à  quitter  leurs 
couvens  ,  si  bon  leur  semble  ,  rend  cette  institution  bien 
moins  fâcheuse. 

Plusieurs  tremblemens  de  terre  se  firent  sentir  pendant 
mon  séjour  au  Chili.  Auctni  ne  lut  très-violent ,  et  je  n'en- 
tendis parler  d'aucun  malheur  qui  en  ait  été  la  suite.  C'est 
à  Santiago  que  je  sentis  la  première  secousse.  Il  était  près  de 
minuit  et  je  venais  de  me  coui:her  ,  lorsque  j'entendis  un 
bruit  que  je  pris  d'abord  pour  le  roulement  d'une  charr  tte 
sur  le  mauvais  pavé  de  la  rue  ;  ma  s  un  instant  après  ,  j'eus 


le  sentiment  que  quelque  chose  d'étrange  venait  de  se  pas- 
ser ,  sans  que  je  pusse  me  rendre  compte  de  ce  que  c'était; 
Il  y  eut  quelques  secondes  de  silence,  interrompu  seulement 
par  l'aboiement  plaintif  des  chiens  ,  le  chant  du  coq  et  le 
bruit  de  portes  et  de  fenêtres  qui  s'ouvraient  dans  le  voisi- 
nage. Au  bout  d'une  minute,  je  sentis  nue  seconde  secousse, 
et  je  ne  doutai  plus  que  ce  ne  fût  un  tremblement  de  terie. 
J'entendis  le  plâtre  des  murs  de  ma  chambre  craquer  en 
plusieurs  endroits  ,  et  j'en  vis  tomber  de  petits  fragmens. 
fje  hurlement  des  animaux  augmentait  ,  et  les  cloches  de 
([uelques  églises  conimencèreiu  it  tinter.  Cela  continua  pen- 
dant quelques  minutes,  juscpi'à  ce  que  le  temps  où  une  troi- 
sième secousse  ponv.tit  survenir  fut  passé.  Le  jour  suivant, 
on  ne  parlait  que  du  tremblement  de  terre.  Plusieurs  per- 
sonnes étaient  malades  pour  avoir  fui  sans  vêtemens  dans 
les  cours. 

La  première  secousse  d'un  tremblement  de  terre  ne 
donne  aucune  inc[uiélude;  à  la  seconde  ,  tous  les  habitans 
de  Santiago,  qui  sont  déjà  couchés,  se  dressent  subitement 
sur  leur  séant,  prêts  à  s'enfuir  ;  et,  s'il  en  survient  une  troi- 
sième ,  aucune  personne  prudente  ne  rcstei'a  a  proximité 
d'un  mur  ou  d'un  toit  qui  pourrait  s'écrouler  sur  elle. Tout 
le  monde  cherche  un  refuge  dans  la  grande  cour  ,  sur  la- 
fpielle  donnent  les  chambres  à  coucher ,  et  là  on  est  en  sû- 
reté. Il  y  a  cela  de  particulier  dans  le  si  ntiment  de  danger 
qu'excite  ce  phénomène,  que  la  crainte  va  toujours  en  aug- 
mentant. On  peut  être  bien  aise  de  sentir  la  première  se- 
cousse ,  si  l'on  est  curieux  de  savoir  ce  qu'est  un  tremble- 
ment de  terre  ;  mais  une  personne  qui  en  aura  senti  une 
forte  n'en  désirera  jamais  nne  seconde. 

Pendant  les  premiers  temps  de  mon  séjour  au  Chili  ,  la 
beauté  du  climat  était  pour  moi  la  principale  source  de 
jouissances.  Je  ne  connaissais  aucune  famdle  chilienne  assez 
intimement  pour  trouver  de  l'intérêt  à  leurs  réunions  ou 
tortidias;  et  sur  les  vingt-quatre  heures  de  la  journée,  je 
passais  en  plein  air  toutes  celles  que  je  ne  donnais  pas  au 
sommeil.  Je  déjeunais  ,  je  dinais,  je  lisais  dans  la  cour  plan- 
tée d'orangers,  sur  laquelle  ouvrait  ma  chambre  àcouclier. 
Je  faisais  de  longues  promenades  sur  une  haute  colline  voi- 
sine de  la  ville,  et  sur  une  t  ijanar  ou  digue,  élevée  par  les 
Esp.-ignols  pour  piéservei'  Santiago  des  inondations  Je  la 
rivière  Mapucho.  Je  venais  d'échapper  à  la  chaleur  acca- 
blante de  Rio  Janeiro  ,  aux  uniformes  plaines  des  Pampas  , 
aux  neiges  et  aux  glaces  des  Andes  ,  et  je  jouissais  de  l'airsi 
pur,  si  transparent  du  Chdi  et  de  la  beauté  de  son  bel  au- 
tomne. Mon  cœur  était  plein  de  reconnaissance  en  pen- 
sant aux  dangers  dont  j'avais  été  délivré  ,  et  je  n'avais 
besoin  d'aucune  auti  e  jouissance  que  de  celles  que  la  nature 
m'of.rail  si  abondamment. 

Quelques  semaines  après  mon  arrivée,  l'automne  com- 
mença à  faire  place  à  l'hiver  et  nous  eûmes  de  fortes  pluies. 
Lorsque  la  saison  fut  plus  avancée,  la  rivière  s'étant  consi- 
dérablement enflée  ,  Santiago  fut  en  alarme.  Il  avait  plu 
sans  dsJontinuer]iendant  trois  jours  et  trois  nuits.  Lad  gue 
dont  j'ai  déjà  parlé  empèclia  heureusement  la  vdle  d'être 
inoncée.  On  fit  courir  le  bruit  que  la  digue  était  rompue. 
Je  n'oublierai  jamais  l'agitation  que  cette  nouvelle  causa 
dans  Santiago  ,  et  ce  n'était  pas  sans  raison  ;  car  si  la  rivière 
s'était  vraiment  frayé  un  passage,  en  rompant  la  digue,  le 
tiers  de  la  ville  aurait  été  inondé.  Les  gardes  de  nuit  firent 
une  roiidc  pour  ciigagcr  les  Lïb  t.iiîs  à  ;!lu:;i:::er  Icuis  fe- 
r;fltr»?,  atin  que,  les  rues  ctaut  eciairees  ,  H  rut  plus  facile  Ab, 
porter  secours  là  où  il  en  serait  besoin.  Min  hôtel  n'était 
pas  situé  dans  un  des  quartiers  les  plus  exposés.  Je  descen- 
dis vers  le  bas  de  la  ville,  où  je  ti  ouvai  les  pauvres  h  ibitans 
occupés  à  transporter  leurs  effets ,  en  invoquant  la  Vierge. 
Le  matin  arriva .  et  ou  n'avait  encore  rien  fait  que  de  cou- 
per c[ueiques  beaux  arbres  qui  croissaient  près  de  la  digue 
et  que  l'on  jeta  dans  la  rivière,  pour  opposer  un  nouvel  ob- 
stacle à  l'inondation.  Le  beau  temps  revint  et  la  rivière 
rentra  dans  son  l.t  ordinaire.  On  consulta  un  très-habile 
ingénieur  hollandais  ,  qui  se  trouvait  à  Santiago;  il  fit  un 
plan  des  ré[xirations  que  la  digue  exigeait,  pour  qu'elle  put 
à  l'avenir  préserver  la  ville  d'un  semblable  désastre.  Les 
travaux  qu'il  conseillait  ne  devaient  coûter  qu'environ 
I200  dollars;  mais  quelque  minime  que  fut  cette  somme  , 
relativement  au  but  qu'il  s'agissait  d'atteindre,  le  gouvei- 


LE  SEMEUR. 


247 


par  de  vaines  espérances,  que  l'événement  aurait  bientôt 
contredites;  mais  il  l'cx-lioitait  à  aspirera  un  ordre  de 
choses  sur  lequel  les  vicissitudes  de  ce  monde  n'eussent  au- 
cune prise.  «N'espérez pas,  leur  dit-il,  des  temps  plus  doux, 
et  plus  tran((uilles,  vous  vous  tromperiez,  mes  frères;  ne 
vous  promettez  pas  ce  que  l'Evanf^ilc  ne  vous  a  pas  promis. 
Vous  savez  ce  que  nous  dit  rEvaiifjilc  :  que  dans  les  der- 
niers temps  la  désolation  viendra  à  son  comble,  mais  que 
celui  qui  persévérera  jusqu'à  la  fin  sera  sauvé.  Qu'aucun  de 
vous  donc  ,  ne  se  promette  ce  que  l'Evangile  n'a  pas  pro- 
mis; que  pcisoiine  ne  dise  :  nous  reverrons  de  miiilleurs 
temps,  et  alors  je  ferai  ceci,  j'achèterai  cela.  Il  vous  est  bon 
d'écouler  celui  qui  ne  trompe  pas ,  qui  n'a  tiompé,  per- 
sonne,  qui  ne  vous  a  pas  promis  des  joies  ici-bas,  mais  des 
joies  en  lui;  surtout  n'espérez  que  lorsque  vous  régnerez 
étei'nellemeiit  avec  lui,  dc-pcur  qu'en  voulant  régner  ici- 
bas,  vous  ne  trouviez  de  bonheur  dans  cette  vie,  ni  dans 
l'autre   (i)  » 

Il  ne  sera  pas  intérêt  de  rapprocher  de  ces  exemples  em- 
pruntés aux  premiers  âges  du  Christianisme,  un  court  frag- 
ment d'une  publication  récente  de  notre  collaborateur  M. 
Viiiet,  qui  se  rapporte  au  même  sujet,  et  qui  pouri'a  faire 
apprécier  l'unité  de  l'esprit  qui  anime  les  Chrétiens  de  tou- 
tes les  époques  : 

«Fléaux  que  la  main  de  Dieu  a  multipliés  en  nos  jours  , 
o  toi  surtout  invisible  ennemi,  dont  le  vol  silencieux,  lent, 
mais  infatigable  ,  a  déjà  laissé  derrière  lui  une  hémisphère , 
et  qui,  rasant  de  près  la  terre  épouvantée ,  de  chaque  coup 
de  ton  aile  enlèves  dus  milliers  dévies  et  moissonnes  à  plei- 
nes mains  l'avenir  ,  tumultes  de  la  nature  et  delà  société  , 
angoisse  de  la  vie  et  de  la  mort  ,  Dieu  qui  vous  envoie  est 
plus  fort  que  vous.  Dans  les  cœurs  qui  l'aiment ,  il  oppose 
à  vos  atteintes,  les  plus  glorieuses  et  les  plus  douces  es- 
pérances. Les  plus  faibles  des  hommes  se  rannnent  à  la  voix 
de  leur  Père  et  puisent  dans  son  sein  le  courage,  que  la 
nature  semble  leur  avoir  refusé;  ceux  qui  paraissent  timi- 
des étonnent  les  forts.  C'est  que  les  ténèbres  d'un  avenir 
prochain  se  sont  perdues  pour  eux  dans  les  éclatantes  clartés 
d'un  avenir  éternel  ,  dont  ils  ont  déjà  pris  possession  par 
la  certitude  de  leur  espérance.  C'est  que  le  Seigneur  qu'ils 
invoquent  a  dressé  leurs  mains  aux  combats  et  leurs  doigts 
à  la  bataille.  C'est  qu'au  plus  fort  de  leur  lutte  doulou- 
reuse, un  divin  ami,  qui  se  tieutà  leurs  côtés,  les  anime  par 
ses  regards ,  les  exhorte  par  ses  paroles.  O  miracles  perma- 
nens  !  prodiges  sans  cesse  renouvelés  de  l'amour  céleste  ! 
niultipliez-vou  en  ces  temps  d'épreuves;  soutenez  partout 
la  nature  défaillante  ;  sauvez-nous  de  la  faiblesse  ;  sauvez- 
nous  de  cette  fermeté  orgueilleuse  qui  est  une  autre  fai- 
blesse ;  rendez-nous  tout  à  la  fois  humbles  et  forts  ;  appui 
des  cœurs  tremblans ,  étonnez  les  cœurs  intrépides;  mani- 
festez Dieu  à  un  monde  incrédule;  prêchez  le  Sauveui'; 
proclamez  aven  tant  d'éclat  la  puissance  de  la  religion , 
que  tout  genou  se  ploie  et  que  toute  langue  confesse  que 
Jésus  est  le  Seigneur,  à  la  gloire  de  Dieu  son  Père  !  » 


MOEURS  DES  OTAHITIEIVS. 

PREMIER    .ARTICLE  (2). 

Découverte  de  l'Océan  Pacifique.  —  Premiers  voyages  à  Olahiii.  — 
Différens  noms  donnéi  à  celte  ile.  —  Mœurs  des  babilans.  —  Infériorité 
des  femmes.  —  Le  lalouage. 

La  SécDuverte  de  l'Océan  Pacifique  est  due  à  Vasco 
Nunez  de  Balboa.  Cet  Espagnol,  qui  étaitallé  rétablir  dans 
le  Nouveau-Monde  sa  fortune  délabrée  ,  devint,  à  la  tète 
d'une  troupe  de  soldats,  qui  l'avaient  proclamé  leur  général, 

(i)  Mémoires  pour  servira  l'iiistoire  du  Christianisme  ,  par  Augus'e 
Néander. 

(a)  Nous  nous  proposons  de  publier  bientôt  une  notice  sur  Pomare  , 
pendant  le  rè^ne  diujuel  le  Chrislianisme  a  été  introduit  à  Otaiiiti  ;  pour 
mettre  no»  Itclcurs  à  même  de  juger  de  l'étendue  du  changt-nieiil  qu'il  y  a 
opéré  ,  nous  devons  d'abord  consacrer  quelques  articles  à  [direconnaiue 
Ici  mœurs  de  ses  babilaus;  pendant  qu'ils  étaient  païins. 


la  terreur  de  l'isihme  de  Darien.  Dans  une  de  ses  courses  , 
deux  de  ses  soldats  se  disputèrent  si  vivement  pour  le  par- 
tage d'une  petite  quantité  d'or  ,  qu'ils  furent  sur  le  point 
d'en  venir  aux  mains.  «  Pourquoi  vous  quereller  pour  si 
»  peu  de  cliose?  »  leur  dit  un  jeune  cacique,  qui  était  pré- 
sent ;  «  si  c'est  l'amour  de  ce  métal  qui  vous  fait  troubler 
1)  nos  contrées  ,  je  vous  conduirai  volontiers  dans  un  pays 
»  où  il  abonde.  »  Balboa  accepta  avec  cnq^iessement  sa 
proposition  :  à  la  tête  de  cent  quatre-vingt-dix  Espagnols 
et  de  mille  Indiens,  il  partit ,  le  i"  septembre  i5i3  ,  pour 
la  découverte  de  cette  riche  contrée.  Après  une  marche 
pénible  de  vingt-cinq  jours  ,  il  parvint  au  sommet  d'une 
haute  montagne,  d'où  l'Océan  Pacifique  ,  avec  son  horizon 
sans  borneSj  s'offrit  à  ses  regards.  A  la  vue  de  cet  admirable 
spectacle,  qu'aucun  Européen  n'avait  jusqu'alors  contem- 
plé, Balboa,  transporté,  s'agenouilla  et  remercia  Dieu  de 
lui  avoir  réservé  une  si  importante  découverte.  Puis  ,  s'a- 
vançant  tout  armé  vers  le  nouvel  Océan  et  y  entrant  jusqu'à 
la  ceinture,  en  présence  des  Castillans  et  des  Indiens  ,  qui 
bordaient  le  rivage  :  «  Je  prends  possession,  s'écria-t-il ,  de 
»  cette  mer  nouvelle  ,  au  nom  de  la  couronne  de  Castille  , 
»  et  mon  épée  saura  lui  en  conserver  le  domaine!  «Quatre 
ans  plus  tard,  Balboa  fut  condamné  à  mort,  à  cause  de  l'in- 
subordination dont  il  s'était  rendu  coupable, lors  de  son  ar- 
rivée au  Darien  ;  il  eut  la  tête  tranchée,  malgré  les  instantes 
pjières  de  toute  la  colonieet  de  ses  juges  eux-mêmes  :  c'est 
ainsi  que  l'Espagne  paya  l'agrandissement  de  ses  domaines, 
qu'elle  devait  à  cet  homme  entreprenant. 

Sept  ans  plus  tard,  Magellan,  ayant  été  chargé  par  le  roi 
d'Espagne  de  reconnaître  la  situation  exacte  des  îles  Mo- 
luqucs,  longea  la  côte  orientale  de  l'Amérique  méridionale, 
et  découvrit  le  détroit  qui  porte  son  nom;  il  y  entra  et  fut 
le  premier  qui  fit  voguer  les  vaisseaux  de  l'Europe  sur  la 
Mer  du  Sud,  qu'il  nomma  l'Océan  Pacifique,  à  cause  de  la 
tranquillité  de  ses  eaux.  Il  est  probable  que  ni  lui,  ui  Balboa, 
ne  se  firent  l'idée  de  son  immense  étendue  ,  du  nombre 
prodigieux  de  ses  îles  et  des  tribus  diverses  qui  les  habitent. 
Après  avoir  achevé  le  premier  voyage  autour  du  monde  , 
le  navire  la  J^ictoire,  que  montait  Magellan,  revint  en  Eu- 
rope ;  mais  ce  ne  fut  pas  sous  la  conduite  de  ce  grand  navi- 
gateur ,  Magellan  ayant  été  tué  dans  une  querelle  avec  les 
indigènes  de  l'une  des  îles  Philipj^ines  ,  qu'il  avait  décou- 
vertes. 

Beaucoup  de  marins  célèbres  l'ont  suivi  sur  l'Océan  Paci- 
fique et,  quoique  la  plupart  nous  aient  fait  connaître  de 
nouvelles  îles  ,  il  est  probable  qu'il  en  est  encore  un  grand 
nombre  qui  ne  sont  pas  connues. 

L'île  d'Otahiti  fut  probablement  visitée,  pour  la  première 
fois,  au  commencement  du  dix-septième  siècle,  par  Quiros, 
qui  la  désigne  sous  le  nom  de  la  Sagilaria  ;  mais  elle  n'est 
bien  connue  que  depuis  le  voyage  de  Wallis  ,  qui  y  arriva 
le  19  juin  1767.  Les  naturels  voulurent  empêcher  le  débar- 
quement; mais  ,  malgré  la  résistance  qu'Us  opposèrent  d'a- 
bord aux  Anglais,  qui  prirent  possession  de  l'île  au  nom  du 
roi  d'Angleterre,  ils  consentirent  ensuite  à  établir  des  rap- 
ports d'amitié  avec  eux. 

Les  mœurs  corrompues  des  femmes  valurent  à  l'île  le 
surnom  de  Noitvclle-Cythère  ,  qu'elle  n'a  que  trop  long- 
temps mérité.  Wallis  donna  à  Otahiti  le  nomd'/^/e  du  roi 
George  III.  Cook  ,  y  étant  arrivé  en  1769,  voulut  lui  ren- 
dre son  nom  primitif;  mais,  par  une  erreur  dans  laquelle  il 
était  facile  à  un  étranger  de  tomber,  il  la  désigna  sous  celui 
d'Otahiti,  tandis  que  son  nom  véritable  est  Tahiti  ,  comme 
l'a  fort  bien  montré  Bougainville.  Le  nom  que  Cook  lui  a 
donné  ayant  cependant  prévalu  ,  nous  le  conserverons  dans 
ces  articles. 

Pour  bien  comprendre  le  changement  qui  s'est  opéré  à 
Otahiti,  il  est  nécessaire  d'étudier  d'abord  les  mœurs  de  ses 
habitans  avant  la  révolution  religieuse  et  morale  qui  y  a  eu 
lieu. 

Le  caractère  des  Otahitien;  présente,  antérieurement  à 
cette  époque,  les  plus  singuliers  contrastes.  II?  manifestaient 
quelquefois  du  patriotisme  et  une  sorte  d'esprit  public  ; 
d'un  autre  côté  ,  leurs  usages  étaient  contraires  à  la  vie  de 
famille.  Jamais  on  ne  voyait  un  père  et  une  mère,  entourés 
de  joyeux  enfans,  se  réunir  pour  prendre  ensemble  leur  re- 
pas. L-'vme  des  règles  du  culte  des  dieux  Oro  ctTaue  exigeait^ 


2^8 


LE  SEMEUR. 


non  seulumciit  que  U  femme  ne  imnf>;càL  pis  ilcs^  niêmcs,^ 
rtieu  que  le  man  ,  mais  encore  qu'elle  ne  piéparàt  pas  sa 
uourriuiic  au  même  foyei  ;  celte  intenJictiou  n'etail  pas 
unecoiiditiou  du  m  uin;;e;  elle  était  imposée  à  tout  un  sexe, 
depuis  la  naissance  jusqu'à  la  mort.  Dans  quflqu.'s  liixoi.- 
siauces  que  put  se  tiouvee  une  mère,  une  épouse,  une  sœur 
ou  une  fille,  qu'elle  fût  malade  ou  afil  [jée,  sous  aucun  pié- 
lextc  ,  elle  n'eu  étui  exempte.  Les  hommes  ,  ceux  surtout 
qui  étaient  quelqurfois  appelés  à  fonctionner  dans  le  tem- 
ple étaient  considérés  comme  ra  ou  sacrés  ,  t.mdis  que  les 
femmes  étaient  re|;ardées  comme  woa  ou  d'une  classi^  infé- 
rieure. Il  était  permis  aux  hommes  de  manger  de  la  viande 
de  cochon  ,  du  poulet ,  une  foule  de  poissons  ,  des  nois  de 
coco  et  les  autres  choNes  qu'on  avait  coutume  d'olfiir  aux 
idoles;  mais  il  éta  t  défendu  aux  femmes,  S)us  peine  de 
mort,  d'en  f.iire  usage,  i.e  même  châtiment  aurait  été  infligé 
a  celles  qui  auraient  osé  se  servir  des  paniers  où  l'on  con- 
servait les  provisions  pour  les  hommes,  ou  qui  auraient  pris 
leurs  repas  dans  l'intérieur  des  maisons,  oii  ils  avaient  l'ha- 
bitude de  manger.  Condamnées  à  une  infériorité  dégradante, 
elles  devaient  prendre,  dans  des  cabanes  écartées,  consliuites 
dans  ce  but,  la  chétive  nourriture  qu'on  leur  accordait. 

C'est  peut-être  ici  le  cas  de  parler  du  tatouage,  qui  a 
ijrcsque  disparu  depuis  l'introduction  du  Chi  istianisme.  Ou 
y(jit  rarement  deux  Otahitiens  tatoués  de  la  même  manière. 
Ils  portent  sur  la  peau  toutes  sortes  de  figures,  qui  varient 
suivant  leurs  goùis,  et  qui  sont  dessinées  avec  beaucoup 
d'art  et  de  régularité.  C'est  rarement  le  visage  qui  est  ainsi 
orné-  la  poitiiiie,  le  dos,  les  cuisses,  les  bras  et  les  mains 
le  sont  plus  ordinairement.  On  pouvait  autrefois  juger  du 
ranp  d'un  Otahitieii  par  le  nombre  et  le  fleure  de  ces  des- 
.sins.'lls  étacut  exécutés  par  des  artistes  de  profession  ,  qui 
vovapeaieui  dans  les  différons  districts  pour  chercher  de 
l'occunation  .  et  qui  faisaient  largement  paver  ceux  qui  les 
emplo'vaieut.  C'est  ordinairement  à  l'âge  de  douze  on  treize 
ans  que  le  tatouage  avait  lieu  ;  il  ne  suffisait  pas  d'une  seule 
séance  pour  terminer  l'opération  ;  mais  on  en  réglait  le 
nombre  d'après  le  plus  ou  le  moins  de  courage  que  le  pa- 
tient mettait  à  supporter  les  douleurs  et  rintl.iminatiou  , 
fiui  l'accompagnaient.  Quand  le  dessin  est  bien  fut,  il  res- 
semble à  nue  bioderie  délicate;  quoique  les  parties  du  corps 
sur  lesquelles  il  est  exécuté  ,  ne  soient  pus  moins  sus- 
ceptibles que  les  autres  de  recevoir  des  tumeurs  et  des 
blessures;  il  est  remarquable  que,  lorsqu'elles  sont  gué- 
ries, les  figures  reparaissent  sur  la  nouvelle  peau  qui  se 
forme. 


lui  et  pour  son  clergé  l'autorisalion  iie  porter  des  secours  religieux  dans  les 
iiôpilaiix  ,  et  qu'il  vienl  de  mettre  son  château  de  C  nifliinsà  la  d  sposition 
de  laulorito  pour  en  f.iire  une  ambulanre.  Il  nous  en  doux  de  signaler  ce.i 
faits  à  nos  lecteurs,  parceque  nous  avons  senti  soil  dans  les  paroles ,  soit 
dans  les  actes  de  l'archevêque  ,  la  bonne  odeur  d'une  charité  qui  nous  a 
\ivcment  réjouis. 

Service  des  pojtes  es  Russie.  —  Le  service  des  postes  entre  les  deux 
capitales  de  la  Russie  n'est  point  conDé  ,  comme  en  France  ,  à  des  entre- 
preneurs. A  chaque  station ,  c'est  le  village  entier  qui  est  obligé  d'y  pour- 
voir, et  qui  forme,  à  cet  effet ,  une  espèce  de  corporation  doiée  de  priïi- 
l 'g' s  particuliers.  Les  habitans  de  ces  villages,  auparavant  simples  serfs 
de  lacouionne,  ont  été  affranchis  d'impôts  et  du  service  militaire,  à 
charge  de  s'acquitter  de  celui  de  la  poste.  Ils  sont  tenus  de  fournir 
lies  chevaux  à  toute  personne  munie  d'un  jiodroj'na  du  gouvernement , 
moyennant  une  rétribution  qui  se  monte  à  la  somme  modique  de  huit 
ropecks  par  werste  et  par  cheval,  ou  environ  douze  sous  par  poste 
française.  Tous  les  paysans  prennent  pari  'a  la  distribution  de  cette  taxe 
dis  voyageurs,  proportionnellement  au  nombre  lie  chev.iux  qu'ils  fournis- 
sent à  la  communauté  ;  car  chacun  est  obligé  d'entretenir  un  cheval  au 
moins.  Il  est  inscrit  sur  une  liste  de  .service .  dont  l'ordre  ne  peut  être 
interverti,  et  celui  qui  vient  à  manquer  de  chevjux  ,  lors  lu'il  est  désigné 
pour  en  fournir,  doit  s'en  procurer  à  tout  priv  et  sur-le-champ.  Le  mal- 
heureux est  alors  rançonné  par  ses  confrères  ,  qui  ne  manquant  pas  de  pro- 
fiter de  sa  position  embarrassante  ,  sauf  à  souffrir  eux-mêmes ,  quelque 
jour,  de  cette  inhumanité  qu'ils  ont  admise  en  principe.  Sw  d'autres  rou- 
tes ,  ce  ne  sont  pas ,  comme  sur  celle  de  Saint-Pétersbourg  à  Moscou,  les 
villages  enlier.s  qui  licnnent  la  posle  ;  des  eaiployés  du  gouvernement  sont 
obligés  de  fournir  aux  voyageurs  les  chevaux  que  l'admini.stration  leur 
confie.  Us  touchent  un  modique  traitement  et  se  dédommagent  de  son  in- 
suffisance ,  eu  trompant  les  voyageurs.  La  réponse  qu'ils  donnent  le  plus 
.souvent ,  quand  on  leur  demande  des  chevaux ,  esl  que  leur  écurie  se 
trouve  vide  ,  mais  qu'ils  s'empresseront  de  fournir  des  chevaux  de  paysans , 
pour  un  prix  habituellement  exorbitant. 

Télégraphes  de  jour  et  de  bcit.  —  Une  Société  commerciale  vient 
de  se  former  à  Paris  pour  établir  des  télégraphes  de  jour  et  de  nuit ,  entre 
la  capitale  et  les  principales  villes  des  déparlemens.  au  moyen  desquels 
non-seulement  le  gouvernement,  mais  au:.si  les  particuliers  puissent  faire 
parvenir  avec  rapidité  les  nouvelles  qui  les  intéressent. 

De  quelle  importance  ne  serait  pas  Cette  invention,  dans  les  circon- 
stances actuelles  ,  où  tant  de  personnes  ont  besoin  de  donner,  sans  re- 
tard, de  leurs  nouvelles  à  des  parens  ou  à  des  amis.  Quels  progrès  n'a  pas 
fait  le  langage  des  signaux  Jepuis  le  temps  où  Dupuis  ,  si  tristement  cé- 
lèbre sous  d'autres  rapports ,  établissait  le  premier  télégraphe  entre  sa 
maison  de  campagne  et  celle  d'un  ami ,  télégraphe  qu'il  fut  obligé  Je  dé- 
truire, de  peur  d'exciter  la  méfiance  des  partis  politiques,  à  l'époque  de  la 
réuolutiun. 


MELANGES. 

NÉCESSITÉ    DES    AMr.ULANCES     PODR    I.E     TRAITEMENT     DD     CHOLERA-    

On  disait ,  il  y  a  quelques  jours  que  l'administratinn  avait  du  r.  noncer  à 
établir  des  ambulances  pour  rece'OTleS  malheureux  qu'atteint  l'épidémie, 
et  l'on  donmil ,  pour  raison  ,  qu'il  et  plus  .ivantageuxde  transporter  les 
malades  d.ins  les  hôpitaux  du  q  lartiei  qn  ils  habitent,  parce  qu'on  leur 
évite  ainsi  un  Irajtl  trop  long  ,  et  par  la  >uite  ,  la  perte  d  un  temps  pré- 
cieux. Celle  rais  m  nous  parait  trop  pauvre  pour  croire  (juc  ce  soit  la 
véritable ,  <  l  nous  ne  comprcn  ins  pas  que  la  nécessité  des  ambulances  ait 
été  si  peu  sentie  qu'on  soit  resté ,  jusqu'à  re  jour ,  sans  en  établir  ;  il  n'y 
avait  qu'une  impossibilité  absolue  qui  put  en  dispenser,  et  nous  ne  voyons 
pas  celte  impossibilité.  Envoyer  les  cholériques  dans  les  bôpitanx  ordinaires 
a  le  double  effet  d'en  chasser  les  autres  malades  qui  s'enfu  ent  effrayés , 
et  dont  lélal  ne  peut  qu»  s'empirer  chez  eux  ,  et  par  lii  même  favorser  les 
ravages  de  l'épidémie,  qui  trouve  c  rlainemeut  plus  de  prise  chez  les  per- 
.sonnes  valétudinaires,  que  chez  les  autres.  D  sliner  à  la  malalie  régnante 
des  salles  pailiculicres  ,  dans  chaque  hôpital ,  ne  suffisait  même  pas  ;  c'eût 
éié  cependant  la  |irem  ère  chose  à  faire  .  puisqu'on  n'avait  pas  préparé 
d'ambulances,  et  qu'on  s'est  laissé  suqirendre  par  l'épidémie;  nous  ne  con- 
cevons pas  qu'on  ait  négligé  un  pareil  soin,  dont  le  moindre  effet,  était 
de  rassurer  les  malades  ordinaires.  A  Berlin  ,  des  hôpitaux  parliculieis  ont 
été  destinés  au  choléra.  Paris  et  le  budget  de  la  France  étaient  bien  en 
mesure  de  suivre  ce  salutaire  exemple.  Nous  soumettons  ces  réfiexions  à 
l'autorité  compétente. 

—  M.  l'archevêque  d -Paris  vient  de  publier  un  mandement  par  lequel  il 
ordonne  des  prières  publiqi»  s  et  dispense  ses  fidèles  du  régime  maigre 
pendant  presque  tout  le  reste  du  carême  ,  allmiiu  l'insalubrilé  de  ce  ré- 
gime. Nous  lisoDS  en  outre  dans  les  journaux  jue  ce  prélat  a  réclamé  pour 


A:VI\0!\iCES. 

Le  Cnoi.iJRA-MoRBCs.  Avec  cetteépi„'raphe    ^onSne,  tiem-toc  en  repos, 

regardant  à  Dieu;  car  mon  attente  est  en  lui.  (Psaume  LXII  ,  6.)  B  . 

ii-iade  i6  pages.  Paiis,  chez  J.  J.  Risler.rue  de  lOratoire  ,  n.  6. 

Prix:  5c. 
CnoLÉRA-MoRBUS.  Instruction  à  la  portée  de  tout  le  monde.  Une  feuille 

iii-p'auo.  iui|iriiiiée  en  tableau.  Chez  h  même.  Prix:  loc. 

Nous  r, commandons  à  nos  lecteurs  ces  deux  publications.  La  preaiière 
contient  des  conseils  hygiéniques ,  el  est  suivie  du  récit  des  ravages  du 
choléra-morbiis  dans  une  famillr  établie  à  Saint  Pélersbourg.  Puissent 
t'iiiles  les  faindles  que  re;te  maladie  désole  en  ce  moment  parmi  nous,  .se 
soumettre  à  ce  que  Dieu  veut  avec  une  égale  résignation  et  une  égale  con- 
viciion  que  sa  volonté,  quelle  qu'elle  soit,  est  toujours  excellmie  et  par- 
fai  e! 

L  instruction  publiée  sous  forme  de  tableau,  indique  i°  les  précautions 
à  prendre  pour  éviter  le  choléra  ;  2°  les  signes  ou  caractères  de  c  *lte  mala- 
die ;  3°  le  traitement  à  employer  en  atten  lant  le  médecin.  Elle  contient 
,  ausji  un  ai)pel  pressant  à  s'adresser  sans  ret  ird  au  grand  médecin  ,  au  mé- 
decin de  l'àme  ,  que  bienlôl  ,  peut-être ,  nous  ne  serons  plus  à  l^inps  d'ap- 
peler, et  se  termine  par  d  s  passages  de  la  Bible  propres  à  êtres  lus  aux 
malades.  Veillons  et  prions! 

Nouvelle  Ecritcre  de  Sténographie  ,  parL.F.  Fatet.  Brochure  infl", 
accompagnée  de  l'alphabel  slenograpliique.  Prix  :  3  fr. 
Il  n'est  guère  [lossible,  dans  une  simple  annonce,  de  faire  connaître  un 
système  d'écriture  abrégée.  Nous  renvoyons  doiic  les  personnes  qui  dési- 
rent acquérir  des  notions  sur  la  méthode  nouvelle  de  M.  Fayet,  à  la  bro- 
chure qu'il  vient  de  jiublier ,  et  dont  l'exécution  typographique  est  Irès- 
soignée. 

Le  Gérant,    DEIIAUl.T. 
Imprunerie  de  Seli-icce  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.    14. 


TOME  l^ 


I^f"  32, 


11  AVRIL  183r. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Pliilosopliîque   el    Littéraire, 


PARAISSA^T  TOUS  LFS  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  moniJ». 
Maiih.  XIII.  38. 


via  s'abonne  à  Paris,  au  burciu  du  joiitua%,  nie  Martel,  n"  \i,et  chei  tous  les  Libraires  el  Dirertrurs  Je  posîe. — Prix:  i5  fr.  pour   l'ano^; 

S  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'<^tranï;er ,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'aBnèe  ,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
t<3  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  cire  affranchis. 

■  I    MU                                                                                                                                                       -  lU       nirlfihpi,!, 


SOMMAIRE. 

P*oosfes  no  ■rnoLÉRi-MOREtrs.  —  Pstcolooii;  :  De  la  femme  tl  de  ses 
4«sliBées  mtjrales.  ■ —  Votages  :  Les  Pampas  de  l'Amérique  du  Sud.  — 
Pboosophie  religieuse  :  Du  péché  et  de  ses  conséquences. — Voedus 
CES  OtAHiTiEKs:  La  Société  des  Arreoys.  —  MéiiSGES  :  Dael  légs- 
(«rarnt  auti^risé. 


PROGRES  DU  CHOLERA-MORBUS. 

Le  fléau  continue  ses  ravages.  Les  plus  iusouciatis  sont 
forcés  de  reconnaître  que  c'est  une  chose  grave  ,  sérieuse  , 
désolante,  qîie  de  voir  tant  de  créatures  moissonnées  avant 
le  temps.  Nous  pouvons  déjà  dire ,  comme  David  :  «  Il  en 
tombe  mille  à  notre  côté  I»  Peut-être  faudra-t-il  bientôt 
ajouter,  comme  lui  :  o  Et  dix  mille  à  notre  droite  î  » 

Des  pauvres  la  maladie  est  montée  aux  richesj  on  dirait 
qae  Dieu  a  voulu  faire  justice  de  la  folle  et  honteuse  sécu- 
rité que  ceux-ci  trouvaient  dans  la  pensée  que  les  pauvres 
seuls  pouvaient  être  atteints,  en  frappant  quelques-unes  des 
plus  hautes  sommités  sociales,  et  en  montrant  ainsi  à  la 
France  entière  que  nul  ne  saurait  être  à  l'abri  de  ses  coups. 
Nous  avons  presque  entendu  dire  autour  de  nous,  en  par- 
lant du  choléra  :  «  Il  ii'osei'ait  pas  nous  toucher!  ;>  Et  le 
voilà  qui  crie  ,  comme  un  envoyé  de  Dieu  :  «  Toute  chair 
»,  est  comme  l'herbe ,  et  toute  la  gloire  de  l'homme  comme 
»  la  fleur  de  l'herbe  ;  l'herbe  sèche  et  sa  fleur  tombe .'  » 

Nous  avons  le  cœur  serré,  en  songeant  h  toutes  les  an- 
goisses, à  toutes  les  douleurs,  à  toutes  les  séparations  ,  à 
toutes  les  larmes  qu'on  verse  en  ce  moment  dans  cette 
grande  ville.  Oh!  que  ne  ressentirait  pas  celui  qui  pourrait 
entrer  dans  toutes  les  maisons  de  deuil ,  enregistrer,  non- 
seulement  le  nombre  des  morts ,  mais  aussi  les  conséquences 
de  ces  morts  ! 

Pourquoi  faut-il  qu'au  milieu  de  cette  complication  de 
maux  ,  la  pensée  de  l'Éternel ,  la  paix  de  l'Eternel,  les  con- 
solations jmiBenses  qu'il  donne  ,  ne  se  trouvent  pas  dans  la 


plupart  des  lieux  de  douleur!  Comment  envis.iger  la  souf. 
france  sans  Dieu,  la  moi  t  sans  Dieu,  l'éternité  sans  Dieu? 
Que  les  chrétiens,  qui  sont  dans  l'arche,  qui  ont  la  paix  et 
qui  savent  que  Dieu  est  leur  Père  ,  pleurent  sur  ceux  qui 
lultciit  et  qui  périssent  au  milieu  des  flots!  Surtout,  qu'ils 
prient  pour  eux!  car  c'estraaintenant  ou  jamais  le  temps  Je 
prier.  Nous  savons  ce  que  c'est  que  d'être  sauvé;,  mais  SOO- 
gcons  aussi  à  ce  que  c'est  que  périr,  afin  de  persévérer  dan^ 
les  supplications. 

Qu'il  n'y  ait  pas  d'cgoïsme  dans  notre  tristesse  !  qu'elle 
ne  repose  pas  seulement  sur  ce  que  nous  sommes,  comme 
tant  d'autres,  exposés  au  fléau;  mais  que  notre  charité  soit 
grande  comme  le  monde,  dont  il  fait  le  tour,  et  active 
comme  Jésus ,  qui  allait  de  lieu  en  lieu  ,  en  faisant  du  bien  î 


PSYCOLOGIE. 

DE  LA  TETHME  ET  DE  SES  DESTINEES  MORALES. 

Cliaque  nation  et  chaque  époque  ont  une  physionomie 
qui  les  distingue;  la  femme  est  un  trait  saillant  de  cette 
physionomie  ,  qui  la  rend  plus  expressive  el  qui  retrace 
fidèlement  la  vie  domestique  et  la  vie  sociale  des  différens 
peuples.  D'un  autre  côté  ,  la  femme  a  une  existence  à  part 
dans  l'ordre  moral,  et  cette  existence  lui  est  assignée  par  les 
facultés  qui  lui  sont  propres,  aussi  bien  que  par  celles  qui 
sont  le  partage  de  l'autre  moitié  du  genre  humain.  Il  n'est 
donc  pas  étonnant  que  les  historiens  aient  encadré  la  figure 
de  la  femme  dans  leurs  récits  ,  pendant  que  les  moralistes 
lui  accordaient  une  place  dans  leurs  analyses;  que  les  uns 
s'en  soient  servis  pour  donner  un  coloris  plus  brillant  aux 
siècles  qui  changent  et  à  l'humanité  qui  est  toujours  la 
même,  et  que  les  autres  en  aient  souvent  fait  l'objet  spécial 
de  leurs  recherches  et  de  leurs  observations.  Mais  qu'estil 
résulté  de  tout  cela  ?  On  a  généralisé  de  petits  détails  qu'on 
avait  remarqués  dans  quelques  individus;  ou  a  recueilli  ^ 
et  là  un  mot  hasardé,  une  ironie  ou  une  louange  ,  et  ou 
s'est  ainsi  représenté,  au  lieu  de  la  vraie  femme,  une  femme 
imaginaire,  une  femme  de  convention,  qu'on  juge  toujours 
de  même,  parce  qu'on  se  la  figure  toujours  la  même. 

Cette  manière  puérile  de  considérer  les  femmes  a  néces- 
sairement influé  sur  leur  position  dans  le  monde  et  sur  leur 


250 


LE  SEMEUR. 


caractère.  L'éducation  qu'on  leur  donne  n'a  souvent  d'au- 
ti'e  but  que  de  les  façonner  d'après  cette  image  fausse  et 
rapetissée  qu'on  s'en  est  laite.  Piesque  toujours  on  met  de- 
vant les  veux  de  la  jeune  fille  un  modèle  qui  l'aliat ,  non 
parce  qu'il  lui  est  trop  supéiieur  pour  qu'elle  puisse  songer 
à  lui  resseniblei',  mais  parce  que  son  action  est  d'écraser  ses 
plus  nobles  facultés  et  de  lui  ôler  foi  à  ses  plus  encoura- 
geantes espéiances.  Mais  si  ,  d'une  part  ,  cette  action  est 
destructive,  de  l'autre  ,  elle  toritribue  éminemment  an  dé- 
veloppement de  certaines  branches  du  ca  actèi'e  de  li 
femme.  Outre  cet  égarement  de  l'âme,  commun  aux  deux, 
sexes,  il  est  eu  elles  un  fonds  de  légèreté  et  de  versatilité, 
sur  lequel  croissent  facilement  quelques  fleurs,  mais  qui  est 
surtout  propre  à  produire  toutes  ces  petites  passions  sans 
sensibilité,  et  ce  continuel  mouvement  sans  sérieux  ni  act  - 
vite,  que  l'on  remarque  en  elles.  On  cultive  ces  dispositioii>; 
ou  les  favorise  par  tout  ce  que  le  monde  fournit  de  vanité, 
et  l'on  étoufiè  dans  la  femme  tout  ce  qui  aurait  pu  la  ren- 
dre attentive  au  vrai  but  de  la  vie.  Aussitôt  qu'une  étincelle 
brille  dans  son  cœur  ou  que  sa  pensée  fait  nn  pas ,  on  hn 
prononce  le  mot  :  illusion  !  ce  mot  que  l'on  emploie  à  ter- 
nir la  vérité,  tandis  qu'il  ne  devrait  servir  qu'à  démasquer 
le  mensonge.  Au  lieu  de  ding,-r  et  d'appliquer  ses  faculti  s, 
on  les  anéantit  j  au  lieu  d'employer  les  matériaux  neufs  qui 
sont  en  elle  à  construire  un  édifice  solide  ,  ou  en  bâtit  dos 
ruines. 

Et  que  reste-t-il  dans  le  cœur  et  dans  la  pensée,  après 
qu'on  y  a  flétri  toutes  ces  prétendues  illusions  ?  Peu  de  cho- 
se et  de  si  mauvaises  choses,  que  pour  donner  de  l'agrément 
à  ces  pauvres  âmes  mutilées,  on  n'a  d'autre  ressource  que 
de  les  envelopper  de  sang-froid ,  de  calcul,  de  manières 
empruntées,  en  un  mot,  de  tout  ce  qui  sert  de  voile  aux 
défauts  et  de  frein  aux  qualités;  puis  ,  on  les  lance  à  travers 
le  monde  ,  prêtes  sans  doute  à  lutter  avec  le  monde,  mais 
aussi  parfaitement  semblables  à  lui.  Et  cependant,  quelque 
profondes  que  soient  en  elles  les  traces  de  la  nature  déchue. 
Il  y  avait  en  elles  quelque  chose  qu'il  a  fallu  gêner  etbriser 
pour  amener  cette  ressemblance  parfaite,  une  organisation 
intérieure  qui,  vague  et  obscure,  se  faisait  sentir,  sans  se 
faire  comprendre,  et  qui  semblait  demander  qu'on  lui  per- 
mît d'établir  des  rapports  avec  le  monde  invisible.  Nous  eu 
appelons  .à  toutes  les  femmes ,  qui  ont  assez  le  pouvoir  de 
se  dédoubler,  pour  se  rendre  compte  de  ce  qu'elles  éprou- 
vaient autiefo  s  ,  et  nous  leur  demandons  si  le  troc  qu'elles 
ont  fait  de  leurs  sentirnens  les  plus  intimes  contre  de  vaines 
formes  de  convention  ,  ne  leur  a  pas  coûté;  si  elles  n'ont 
pas  regardé  comme  une  sorte  de  suicide  ce  renoncement  à 
toute  personnalité  qu'on  leur  a  dit  être  si  nécessaire,  et  s'il 
ne  leur  a  pas  fallu  beaucoup  de  tristes  efforts  pour  y  arri- 
ver ?  Et  quelle  transformation  que  celle  qui  en  est  le  ré- 
sultat ! 

Nous  sommes  tous  appelés  à  un  changement  du  cœur.  La 
Parole  de  Dieu  le  déclare,  et  ceux  mêmes  qui  rejettent  les 
déclarations  de  cette  Parole,  doivent  admettre  la  nécessité 
d'un  tel  changement ,  s'ils  se  rappellent  combien  de  fois 
leur  conscience  tes  a  avertis  de  changer  leur  vie;  ou  du 
moins  une  partie  de  leur  vie.  Mais  le  changement  qui  n'est 
produit  que  par  des  circonstances  extérieures,  ou  qui  n'est 
le  résultat  que  d'efforts  humains,  est  presque  toujours,  di- 
sons mieux  ,  est  toujours  en  sens  inverse  de  celui  que  l'É- 
vangile demande.  Les  hommes  ne  savent  que  refroidir 
l'âme  ,  qu'éteindre  l'âme,  que  faire  ramper  l'âme.  L'Évan- 
gile, en  la  renouvelant,  la  régénère,  la  spiritualise  et  l'é- 
lève. 

Les  femmes,  surtout,  sont  sujettes  à  ces  révolutions  inté- 
rieures, dont  il  ne  paraît  rien  au  dehors  et  dont  il  reste 
cependant  des  traces  si  profondes.  Le  monde  leur  présente 
deux  routes.  Si  elles  prennent  l'une,  elles  ne  conservent 
d^elles-mêmes  que  ce  qui  peut  servir  à  l'embellissement 
d'une  vie  tout  extérieure  ;  elles  jettent  au  fond  de  l'abîme, 
que  toute  créature  a  en  elle,  les  pensées  qui  tendent  en  haut 
et  les  pressentimens  de  l'éternité;  ellesne  goùtentunesorte 
de  paix  qu'en  s'interdisant  de  regarder  au  delà  de  ce  qu'elles 
comprennent.  Si  elles  suivent  l'autre  route,  elles  conservent 
leurs  pensées  et  leurs  pressentimens  :  il  y  a  quelque  chose 
de  sérieux  et  de  méditatif  dans  leur  esprit;  on  dirait  que 
lîur  âme  flotte  entre  le  ciel  et  la  terre,  entre  le   visible  et 


l'invisible,  sans  pouvoir  se  mettre  en  harmonie  avec  l'un 
ni  avec  l'autre.  La  terre  est  trop  bas,  le  ciel  est  trop  haut, 
et  une  incroyable  souffrance  s'attache  à  leurs  rechutes  comme 
à  leurs  élans.  C'est  une  triste  pensée  que  celle  de  ces  destinées 
qui  ne  peuvent  s'accomplir  et  de  ces  ficultésqui  ne  peuvent 
se  concilier.  La  raison  hiim,iine  a  beau  entreprendre  d'expli- 
quer ce  qu'elle  ne  peut  mer;  elle  en  est  réduite  à  reconnaître 
qu'il  y  a  là  un  grand  mystère  ,  inie  lacune  immense  dans  les 
notions  les  plus  nécessaires  à  rinlelligencc  de  notre  sort. 
Quelques-uns  s'arrêtent  épouvantés  ;  ils  craignent  d'appro- 
fondir et  diraient  volontiers  avec  le  poète  : 

n  Malheur  à  qui  sondd  les  abiines  de  l'âme  !  » 

Si  telles  sont  les  seules  routes  que  le  monde  ouvre  de- 
vant ceux  qui  entreprennent  de  s'occuper  de  leur  âme  ,  ou 
peut  dire  que  le  pays  qu'ils  traversent  n'est  pour  eux  qu'un 
désert  inconnu  ,  sans  chemin  frayé  ,  comme  celui  dont  parle 
Esaïe.  Mais  quittons,  il  en  est  temps,  l'hémisphère  delà  na- 
ture, le  seul  que  nous  ayons  encore  parcouru ,  et  péné- 
trons dans  l'hémisphère  de  la  grâce.  Nous  sortons  du  do- 
maine des  idées  humaines;  nous  dépassons  les  limites  du 
inonde  comme  celles  de  l'âme  ;  nous  abordons  à  ce  bel  et 
vaste  univers  ,  renfermé  de  toute  éternité  dans  la  pensée 
de  Jéhovah,  et  qu'il  a  révélé  aux  hommes,  en  même  temps 
qu'il  leur  a  communiqué  son  Esp'it  pour  le  discerner. 

Nous  sommes  loin  de  vouloir  confondre  les  efforts  vio- 
lons de  l'esprit  humain  ,  assujetti  à  ses  limites  naturelles, 
avec  le  don  de  voir  et  de  sentir  ce  qui  est  au-delà  de  ces  li- 
mites, et  nous  distinguons  entièrement  l'esprit  de  l'homme 
de  l'Esprit  de  Dieu.  Eu  indiquant  aux  hommes  les  misères 
et  les  obscurités* de  leur  existence  morale,  nous^  ne  leur 
disons  pas  qu'ds  peuvent  trouver  guérison  et  clarté  au  sein 
de  cette  situation.  Personne  ne  chercheiait  le  remède  dans 
la  plaie  ,  la  chaleur  dans  le  froid  ,  un  objet  quelconque  dans 
son  contraire;  on  le  chercherait  en  dehors,  à  l'opposite. 
Nous  faisons  de  même  à  l'égai-d  de  l'âme  :  c'est  hors  d'elle 
que  nous  cherchons  sa  guérison.  L'esprit  de  l'homme,  c'est 
la  plaie;  l'Esprit  de  Dieu,  c'est  le  remède,  a  Le  désert  et  le 
)>  lieu  aride  se  réjouiront ,  et  la  solitude  sera  dans  î'allé- 
»  grosse  et  fleurira  comme  une  rose,  »  dit  le  Seigneur  à 
Esaïc.  (  Esa'fe ,  xxxv  ,  i.  )  «  Les  lieux  qui  étaient  secs, 
»  deviendront  des  étangs  ,  et  la  terre  altérée  deviendra 
»  des  sources  d'eaux.  »  (Esaïe,  xxxv,  -j.)  «  J'ai  été  re- 
»  cherché  par  ceux  qui  ne  s'inform  lient  pas  de  moi ,  et  j'ai 
»  été  trouvé  par  ceux  qui  ne  me  cherchaient  point.  J'ai 
»  dit  à  la  nation,  qui  ne  s'appelait  point  de  mon  nom  :  Me 
»   voici,  me  voici  I    »  (Esaïe,  lxv,  i.) 

Nous  voudrions  multiplier  ces  citations  et  chercher  dans 
les  autres  prophètes,  dans  les  psaumes  et  dans  tous  les 
livres  écrits  sous  l'inspiration  divine,  toutes  les  promesses 
du  don  de  Dieu  ,  qui  doit  renouveler  la  face  de  la  terre  ; 
nous  voudrions  en  remplir  toutes  les  pages  de  cette  feuille, 
afin  de  lui  donner  le  poids  nécessaire  pour  aller  loin.  Qu'elle 
est  solennelle  et  pénétrante  cette  parole  ,  qui  s'adresse  à 
nous  d  en  haut,  cette  parole  qui  nous  dit  des  choses  qu'au- 
cune bouche  humaine  n'aurait  su  nous  révéler,  qui  nous 
montre  des  biens  là  où  nous  ne  voyions  qu'angoisse  d'esprit 
et  que  vaines  recherches  ,  et  qui  nous  offre  ces  biens  ,  non 
comme  le  prix  de  pénibles  efforts,  mais  comme  le  don  d'une 
bonté  infinie  I  Qu'elle  est  belle  cette  création  nouvelle  que 
Dieu  nous  découvre,  en  accordant  une  nouvelle  naissance 
à  notre  âme  I  Qu'il  est  puissant,  qu'il  est  digne  d'amour 
Celui  qui,  après  avoir  dit  :  «  Que  la  lumière  soit  !  »  pour 
éclairer  la  terre,  le  redit  encore  pour  éclairer  nos  cœurs! 

Ce  que  nous  venons  de  dire  d'une  manière  générale  s'ap- 
plique tout  naturellement  aux  destinées  intéressantes  qui 
nous  occupent.  Quel  changement  dans  les  destinées  de  la 
femme,  si  son  âme  reflétait  la  lumière  des  révélations  de 
Dleul  Comme  elle  saurait  éviter  les  deux  écueils  que  nous 
avons  signalés  I  Comme  ses  facultés,  qui  se  perdent,  trouve- 
raient un  noble  emploi! 

La  femme  chrétienne  est  aussi  différente  de  la  femme  du 
monde,  éteinte  et  dissipée  ,  que  de  la  femme  de  génie,  eni- 
vrée et  accablée  de  sou  esprit.  Elle  est  sainte  jusque  daus 
le  fond  de  son  cœur.  Elle  est  sérieuse  jusque  dans  le  fonil 
de  ses  pensées.  Elle  est  pénétrée,  non  j)is  de  l'idée,  mais  du 
fait  que  la  figure  de  ce  monde  passe.  Elle  détourne  les  yeux> 


LE  SEMEUR. 


251 


des  objets  de  la  vanité  et  rejjarde  aux  choses  éternelles,  qui 
sont  en  Dieu  et  qu'il  a  mises  dans  son  ànie.  Api'ès  avoir  été 
conforme  au  piTscnt  siècle ,  clic  s'en  est  retirée;  Dieu  l'a 
créée  de  nouveau  à  son  image;  elle  porte  l'empreinte  de 
sou  divin  caractère  ;  sa  volonté  csld'ai  coid  avec  la  volonté 
toute-puissante  qui  réfjit  le  monde,  ainsi  que  les  circons- 
tances de  sa  propre  vie.  Elle  avait  connu  autrefois  le  trouble 
qui  acconipajjne  tons  les  sentimens'teriestres  ,  et  elle  avait 
vu  que  tontes  sortes  de  maux  sont  sous  le  soleil;  elle  avait 
mainjé  du  pain  de  di'tresse  et  bu  de  l'eau  d'angoisse;  elle 
avait  cherché  à  remplir  sou  cceur,  à  rencontrer  un  vent 
favorable  pour  dé|>lover  ses  ailes ,  à  mettre  d'accord  les 
contradictions  de  la  vie,  et  elle  ne  l'avai'  pu.  Mais  mainte- 
nant, elle  éprouve  un  inexprimable  soulagement  I 

Ce  que  l'on  entend  parla  vie  active,  c'est-à-dire,  l'exer- 
cice violent  des  facultés  et  des  passions,  n'est  guère  dans  le 
monde  que  le  partage  des  hommes.  Dans  le  Christianisme, 
la  vie  active  consiste  à  faire  valoir  le  talent  qu'on  a  reçu  ,  et 
elle  est  tout  aussi  bien  le  partage  des  femmes.  La  femme 
chrétienne  se  sent  chargée  d'une  tâche  importante,  celle 
de  rendre  honorable  la  doctrine  de  son  Sauveur  ,  et  d'a- 
vancer dans  la  sanctification.  Au  dehors  et  au  dedans,  il  y 
a  des  obstacles  et  des  combats.  Sa  destinée  s'agrandit  de- 
vant elle  et  [ireud  un  aspect  imposant  ;  mais  c'est  une  des- 
tinée claire;  c'e?t  un  chemin  frayé;  elle  est  assurée  de  le 
parcourir  jusqu'à  la  fin.  Elle  vit  selon  l'Espiit^  et  &  les 
»  fiuits  de  rEs[)rit  sont  la  charité,  la  paix  ,  la  patience, 
»  la  douceur,  la  bonté,  la  fidélité,  la  bénignité,  la  tem- 
»  pérance.   » 

Nous  serions  entraînés  bien  loin,  si  nous  voulions  suivre 
la  femme  chrétienne  dans  les  diverses  situations  où  elle 
peut  se  trouver.  Elles  se  ressentent  toutes  du  changement 
de  son  cœur.  Sa  jeunesse  est  aussi  respectable  que  son  âge 
avancé  ;  et  sa  vieillesse  est  animée  des  mêmes  sentimeus 
que  sa  jeunesse.  «  Sa  parure  n'est  point  celle  du  dehors, 
»  la  frisure  des  cheveux,  des  ornemcns  d'or  ou  des  habits 
»  somptueux;  mais  son  ornelnent  est  celui  de  l'homme 
»  caché  et  du  cœur;  savoir,  la  pureté  incorruptible  d'un 
»  esprit  doux  et  paisible,  qui  est  d'un  grand  prix  devant 
•  Dieu.  »  C'est  à  elle  qu'il  faut  appliquer  cette  parole  des 
Proverbes  :  «  La  grâce  trompe,  et  la  beauté  s'évanouit; 
»  mais  la  femme  qui  craint  l'Eternel ,  est  celle  qui  sera 
»   louée.   » 


VOYAGES. 

LES    PAMPAS    DE    l' AMÉRIQUE    DU    SUD   (l). 

Aucune  rive  ne  présente  peut  -  être  un  aspect  moins 
agréable  que  celle  que  longe  le  voyageur  en  remontant  le 
Rio  de  la  Plata.Dix  jours  après  notre  départ  de  Rio-Janeii'o 
par  le  paquebot  anglais  ,  nous  apei çùnie*  les  basses  teires 
de  Jia/û?o«a(7o. Bientôt  après  nous  arrivâmes  à  Monte-Video, 
où  je  passai  une  heure;  puis  nous  traversâmes  la  Plata,  près 
de  la  Puitta  de  los  Jndios.  Entre  cet  endroit  et  la  Piinta 
Memoria,  nous  fûmes  surpris  par  le  pampero;  c'est  un  vent 
d'une  extrême  violence  ,  qui  souffle  du  sud-ouest  et  qui  , 
balavant,  sans  rencontrer  d'obstacles,  les  vastes  plaines  des 
Pampas  ,  arrive  sur  les  côtes  dans  toute  sa  furie,  et  chasse 
souvent  en  mer  les  vaisseaux,  qui  ont  employé  plusieurs 
jours  à  remonter  la  rivière.  L,e  pampero  produit  quelque- 
fois un  autre  effet  désastreux;  il  pousse  l'eau  hors  de  la 
rivière,  et  des  vaisseaux  qui  y  étaient  à  l'ancre,  ayaut,  avant 
que  le  vent  soufflât ,  quatre  brasses  ou  quatre  brasses  et 
demied'eau,  se  trouvent,  au  bout  de  quelques  heures,  n'eu 
avoir  plus  que  trois.  C'est  précisément  ce  qui  nous  arriva. 
Nous remon lions  la  rivièie  avec  peu  d'eau,  et  en  employant 
sans  cesse  la  sonde  pour  en  reconnaître  la  profondeur,  quaud 
le  pampero  survint  vers  le  soir.  Nous  repliâmes  les  voiles 
et  jetâmes  deux  ancres  de  l'avant;  vers  minuit ,  nous  tou- 

(i)  Ce  fragmeni  nurail  (là  précéder  ceux  sur  le  passnge  des  Cordillières 
et  sur  le  Chili  ;  si  nous  avions  osé  espérer  d'aborii  de  si  nombreuses  coni- 
munications  de  l'amitié  de  l'auteur  ,  nous  aurions  donné  à  celle-ci  la  place 
qui  lui  appartitnl  ;  mais  nous  aimons  encore  mieux  publier  un  peu  tardi- 
ïemeiit  ce  morceau  que  d'en  priver  nos  lecteurs.  Quelques  détails  sur  l'es- 
clavage au  Brésil  termineront  celte  série  d'articles. 


châmesct,  pendant  une  demi-heure  ,  cela  nous  arriva  pres- 
que à  chaque  v.igue.  Nous  laissâmes  couler  l'eau  de  quelques 
tonneaux  et  jetâmes  deux  carmns  ,  ce  qui  allégea  le  navire 
et  nous  permit  de  sortir  des  sables.  Le  vent  ayant  baissé 
vers  le  malin,  nous  eûmes  moins  de  peine  à  remonter  le 
fleuve,  et  nous  passâmes  la  flotte  brésilienne  qui  bloquait 
Buénos-Ayres. 

Cette  ville  est  située  à  l'extrémité  du  ])ays  plat  des  Pam- 
pas; elle  est  élevée  de  quatre-vingt  ou  cent  pieds  au-dessus 
de  la  rivière.  Ce  plateau  présente  l'aspect  d'une  vaste  masse 
de  couches  alluvieiines  ,  dans  laquelle  les  torrens  de  pluie 
ont  creusé  d'innombrables  ravins,  au  fond  desquels  croissent 
quelques  arbres  ,  ou,  pour  mieux  dire  ,  quelques  buissons. 
A  l'exception  de  ces  ravins,  les  vastes  plaines  qui  avoisinent 
Buénos-Ayres  îie  présentent  aucun  mouvement  de  terrain. 
La  forteresse,  quelques  églises  et  les  belvéders.qui  s'élèvent 
de  vingt  à  trente  pieds  rai-dessus  des  toits  plats  des  mai- 
sons, attirèrent  mon  attention.  La  manière  de  d(b  irquei'  est 
toute  particulièie.  A  certaines  époques  de  la  marée  ,  les 
chaloupes  ne  peuvent  approcher  de  terre;  on  peut  dire  que 
c'est  alors  la  terre  qui  va  à  leur  rencontre  :  car  des  chars 
portés  sur  de  très-hautes  roues  sont  conduits  jusqu'aux  cha- 
loupes et  reçoivent  les  passagers  et  leurs  bagages.  C'est  dans 
un  de  ces  chars  que  je  débarquai,  et  c'est  de  cette  manière 
que  je  fis  mon  entrée  à  Buénos-Ayres.  Dès  lesptemiers  pas 
que  je  fis  dans  cette  ville,  j'aperçus  une  foule  de  choses  cu- 
rieuses et  intéressantes.  Je  fus  frappé  de  la  bonne  mine  des 
gens  du  peuple,  comparée  à  celle  des  habi  tans  de  Rio-Janeiro. 
Les  hommes  et  les  femmes  me  parurent  en  général  beaux 
et  bien  faits.  Je  trouvai  aussi  que  les  maisons  étaient  bien 
plus  propres,  et  que  les  rues  présentaient  l'apparence  d'uue 
civilisation  plus  avancée  que  celle  que  je  venais  de  quitter. 
Je  me  sentais  dans  un  nouveau  monde,  au  milieu  des  Gau-  - 
chos  (i)  et  des  Indiens  des  Pampas. 

Quoique  j'aie  beaucoup  voyagé  cii  Europe  et  que  par 
conséquent  je  sois  assez  accoutumé  à  voir  des  objets  nou- 
veaux ,  je  ne  pus  m'empècher  de  m'arrêter  plusieurs  fois  , 
durant  mon  court  trajet  du  port  à  l'hôtel  de  M'"^  Faunch, 
pour  considérer,  tantôt  un  gaucho  équipé  de  pied  en  cap 
et  monté  sur  un  excellent  cheval  ,  tantôt  un  cacique  indien 
(  il  y  en  avait  alors  plusieurs  à  Buénos-Ayres  pour  conclure 
un  traité  avec  le  gouvernement); ou  bleu  une  file  des  énor- 
mes chariots  qui  traversent  les  Pampas  pour  aller  à  Cor- 
dova  ou  à  31endoza. 

J'eus  le  bonheur  d'entendre  prêcher  l'Evangile  à  Buénos- 
Ayres  par  un  pieux  ecclésiastique  ,  M.  Armstrong.  On  a 
consacré  au  culte  protestant  un  bâtiment  haut  et  étroit.  J'y 
trouvai  réuni  un  auditoire  respectable,  composé  d'Anglais. 
Ma  santé  était  ébranlée  par  un  long  voyage  et  mon  esprit 
abattu  par  le  ch.igrin  que  j'avais  éprouvé  eu  me  séparant 
de  mes  chers  amis,  lord  et  lady  William  Bontinck,et  par  la 
privation  prolongée  de  toute  société  religieuse;  et  j'éprou- 
vai un  sentiment  indicible  pendant  la  durée  du  service  di- 
vin. Une  école  a  aussi  été  établie  à  Buénos-Ayres,  en  grande 
partie  par  les  soins  de  M.  Parish  Robcrtson,  qui  m'invita  à 
aller  visiter  avec  lui  un  établissement  d'un  grand  Intérêt , 
à  une  demi-journée  de  Buénos-Ayres.  Les  deux  frères  Ro- 
bertson  ont  entrepris  par  spéculation  d'introduire  dans  ce 
pays  ,  pour  l'exploitation  des  fermes  ,  le  mode  adopté  en 
Ecosse.  Ils  ont  engagé  un  certain  nombre  de  familles  écos- 
saises à  s'expatrier  et  ont  obtenu,  à  bas  prix,  la  jouissance 
d'une  étendue  considérable  de  terrain,  pendant  uu  nombre 
d'années  déteiminé.  Beaucoup  d'argent  a  été  dépensé  pour 
construire  des  maisons  d'habitation  et  des  magasins  ;  on  a 
tracé  des  rues  et  projeté  une  place,  sur  laquelle  une  église 
et  une  halle  devaient  s'élever.  Plusieurs  maisons  étaient 
déjà  achevées.  Les  plaines  environnantes  étaient  divisées 
par  des  haies  et  des  fossés  et,  peu  à  peu,  les  travaux  de  l'a- 
griculture tt  le  mouvement  qu'ils  occasionnent  donnaient 
un  air  d'aisance  à  la  colonie  de  Monte- Grande.  Depuis  mon 
retour  en  Europe  ,  j'ai  appris  que  les  Indiens  ont  détruit 
cet  établissement  naissant ,  dévasté  les  champs  et  les  fermes, 
et  massacré  beaucoup  d'habitans. 

Je  restai  environ  trois  semaines  à  Buénos-Ayres.  Ma  san- 

(i)  On  nomme  gauchos .  en  deçà  des  Andes,  les  paysans  à  cheval,  qui, 
au-d.  là  des  Cordillières,  sont  désignés  sous  le  nom  de  guassos. 


A' 


252 


LE  SEMEUR. 


té  s'y  étant  beaucoup  fortifiée,  je  formai  le  projet  <le 
Tiousser  plus  loin  mes  excursions  dans  un  pays  si  intércss.inl, 
au  milieu  duquel  je  me  trouvais  jeté  comme  par  hasard, 
s'il  nous  c^t  jamais  jK-rmis  de  nommer  amsi  quelque  rircou- 
slauce  denotie  vieque  ce  soil.  Ma  première  idée  fu  de 
visiter  le  Paraguay,  croyant  que  ce  voyage  ne  m'ol;M..îit. 
]>as  de  grandes  diificulles,  puisqu'on  pouvait  s'y  rendu  par 
eau.  Maison  me  parla  du  Chili  comme  du  jardin  de  1  Amé- 
rique du  Sud.  Tout  le  monde  me  vantait  la  salubrité  <!.■  sou 
c-limat  et  la  bienveillance  de  ses  habitausj  et  je  me  décidai  à 
di lifter  mes  pas  ver* Santiago. 

Quant  au  Paraguay,  que  j'avais  été  si  curieux  de  visiter, 
M.  Woodbine  Parish ,  consul  général  anglais  à  Bii<  nos- 
Ayres,  qui,  plus  que  tout  autre,  connaît  l'Amérique  du  Sud, 
m'assura  que  si  j'y  allais,  du  vivant  du  docteur  Francia  ,  les 
l^lanccs  de  mon  retour  seraient  bien  faible».  Il  me  présenta 
à  quelques  anglais  que  Francia  avait  retenus  pendant  quatre 
B11S,  ei  dont  M.  Parish  venait  seulement  de  réussir  à  oble- 
jiir  Vélaigisscment.  J'appris  d'eux  et  de  quelques  autres 
;i>ersonues'bien  instruites  que  le  système  de  gouvernement 
de  ce  despote  est  la  concentration  du  pouvoir  le  plus  absolu 
eh  lui  seul  ,  et  la  défense  d'aucune  communication  avec  les 
étrangers.  Il  semble  dire  aux  autres  nations  :  «  Nous  sfîinmes 
fort  heureux  au  Paraguay,  et  nous  n'avr.us  nul  beso'.ii  de 
vous  ;  tes  rapports  commerciaux  et  politiques  avec  vous  ne 
«crvenl  qu'à  exciter  deis  guerres  et  des  maliieurs  sans  fia, 
laissez-nous  tian(pii!les  cl  nous  ne  vous  molesterons  point.  » 
On  m'a  assuré  que  Francia  exerçait  le  plus  cruel  despo- 
tisme et  qu'il  ne  maintenait  sou  gouvernement  qu'en  entre- 
tenant des  espions  auprès  de  toutes  les  personnes  qu'd  em- 
iploie.  Il  n'est  que  trop  vrai  que  les  relations  de  peuple  à 
jjeupVe  ont  souvent  fomenté  des  guerres;  mais  les  principes 
chinois  de  Francia  ne  pourront  prévaloir  qu'aussi  long- 
temps que  les  liabitaus  du  Paraguivy  consentirent  à  sufiuoi-- 
tcr  leur  abject  esclavage  cl  qu'ils  demeure.-oiit  içuorans 
CX)mme  ilslesout.  On  me  dit  que  j'obtiendrai'  sans  beaucoup 
Je  peine  la  permission  d'entrer  dans  le  pays,  que  Francia 
eue  ferait  venir  auprès  de  lui  ,  s'assurerait  par  lui-même  en 
,guoijp  pourrais  lui  être  utile,  et  que  s'il  m  en  trouvait 
capable,  il  me  donnerait  des  ordres  l'ort  précis  sur  (  s  que 
j'auiais  à  faire;  qu'aussi  long-temps  que  i'obéi.-ais,  je  rece- 
vrais un  iraitemeu'  suffisant  pour  me  nourrir  et  i.îe  vêtir, 
auais  que  si  je  désobéissais  ou  si  je  tentais  de  ni' évader,  je 
serais  infailliblement  mis  à  mort. 

Les  h  .bilans  du  Paraguay  sont  pourtant  en  général  assez 
iieurcux  ,  et  ils  savent  jouir  de  leur  délicieux  climat  ce  de 
]a  fertilité  du  sol,  qui  produi-  presqu^.  8po:it::!iémeQt  les 
fruits  les  plus  abondans.  On  dit  que  les  femmes  y  sont  d'une 
beauté  merveilleuse.  Malgré  toutcelr.,  le  Parr.gniv  n'est  que 
peu  connu  à  Buénos-A.yres,et  je  crois  qae  les  riiHîc  histoires 
qui  y  circalent  sur  ce  pays  ne  sont  pas  toutes  bien  prouvées. 
Je  n'eu  cilcrai  donc  qu'une  seule,  wns  m'ave'iturcr  à  ré- 
pondre de  sa  vérité  autrement  qu'en  disant  que  je  la  tiens 
d'un  très-respectable  négociant  anglais,  qui  demeure  depuis 
loni^-temps  à  EucnosAyres.  Il  m'assura  que  Francia  avait 
des'igciis  dans  diFfércntes  parties  du  mo:ide;  à  Londres  ,  à 
Paris,  à  Madrid  ,  partout  ou  il  y  a  quelque  probabilité 
qu'on  s'occupe  de  luil  Son  agent  à  BuénoAyres  se  peimit 
One  fois  de  parler  de  son  maître  d'une  manière  peu  respec- 
tueuse, en  causant  avec  quelques  personnes  sur  la  plazn.  Sa 
mission  terminée,  il  retourna  à  l'Assoniption  ,  capitale  du 
Paraguay  ;  introduit  auprès  de  Francia,  il  lui  renc'il  compte 
de  ses  afliiires.  Quand  il  eut  fini  ,  le  despote  !i<;  d;t  :  .■  K'a- 
vez-voiis  plus  r.cn  à  me  communiquer? — Non,ExcellcucO. 
—  N'ctiez-vous  pas  à  Ikiénos-Ayrcs  teî  jour  ?  —  Oui,  — 
Vous  lappelez-vous  d'avoir  causé  avec  telleet  telle  personne 
»ur  la  pliiza  et  de  vous  être  servi  de  telles  et  telles  expres- 
sions, en  parlant  de  moi  et  de  mou  gouvernement?  —  Je 
me  le  rapiH'lle  et  je  supplie  votre  Excellence  de  me  par- 
donner. »  Mais  la  clémence  n'entrait  pas  dans  le  système  de 
Francia.  L'agent  fut  conduit  dans  la  cour  du  palais  ;  ou  fit 
venir  des  soldats  et  il  fut  immédiatement  fii-illé. 

Je  me  décidai  a  f.aiu hir  les  Pampas  et  à  tenter  d'airiver 
à  Mendoza  avant  que  les  neiges  eussent  rendu  le  passage 
des  Coidillières  impossible.  Le  voyage  se  fait,  soit  à  cheval, 
soit  dans  une  voiture  du  pays.  Je  ne  me  sentais  pas  assez 
remis  pour  adopter  le  premier  de  ces  moyens  de  ti'anspoil, 


cl  j'achetai  du  général  Lavalle  une  galera,  dans  laquelle  il 
venait  justement  de  faire  le  voyage  de  Mendoza  à  Buénos- 
Ayres.  Les  galères  sont  des  espèces  de  petits  omnihus  ;  le» 
sièges  sont  placés  de  chaque  côté,  l'uu  eu  face  de  l'autre: 
les  roues  eu  sont  extrêmement  hautes,  et  cela  est  nécessaire 
pour  porter  la  voilure  à  travers  les  profonds  marais  des 
Pampas.  Six  à  huit  personnes  peuvent  s'y  asseoir  commo- 
dément, et  le  devant  de  la  voilure  est  fait  pour  recevoir  les 
bagages.  Mon  but  principal  en  choisissant  cette  manière  de 
voyager  était  de  m'assurer  nu  lit  hors  des  auberges  infectes 
delà  route.  Je  prisa  mon  service  le  capataz  ou  chef  des 
péons,  qui  avait  accompagné  le  général  Lavalle.  Moiina, 
c'est  son  nom,  engagea  quatre  autres  péons.  Le  trajet  jus- 
qu'à Mendoza  est  d'environ  trois  cent  cinquante  lieues.  Mes 
provisions  consistaient  en  noix  de  coco,  quelques  pâtés  de 
perdrix,  des  biscuits  de  mer,  du  pain  et  de  l'eau;  j'avais  eu 
outre  une  quantité  suffisante  de  sucre  et  de  cigares  pour  les 
pauvres  que  nous  rencontrerions  sur  les  Pampas.  Le  con- 
sul-général anglais  avait  eu  la  bonté  de  me  donner  des 
Ictlies  pour  le  gouverneur  de  Saiut-Louis  de  la  Puuta  et 
peur  celui  de  Mendoza. 

Tous  mes  arrangemens  étant  faits ,  je  partis.  La  galère 
était  traînée  par  cinq  chevaux,  montés  par  les  péons.  Ils 
étaient  attelés  à  la  voiture  au  moyen  de  lassos  attachés  à 
un  fort  anneau  en  fer,  qui  tient  à  la  selle.  Les  trois  chevaux 
de  de-,  ant  sont  attelés  à  la  distance  d'environ  quinze  ou  seie© 
pieds  des  chevaux  de  derrière.  Aussitôt  que  nous  fûmes 
hors  des  rues  mal  pive'es  de  Buénos-Ayres,  les  péons  mirent 
leurs  chevaux  au  galop,  en  poussant  de  grands  cris.  Ils  don» 
naient  de  l'éperon  et  du  fouet ,  en  se  hâtant  et  riant  aux 
éclats.  J'aurais  pu  me  croii'e  à  une  course  de  chevaux,  dont 
mes  cin([  jockeys  se  disputaient  le  prix.  Au  bout  de  quelques 


minutes,  nous  avions  perdu  Buénos-Ayres  de  vue.  Les  trace» 
de  rou  ;s  devenaient  de  plus  en  plus  rares  ;  on  n'apercevait 
pk-.s  d'autres  créatures  que  quelquefois,  dans  le  lointain, 
un  trouDcau  de  bestiaux  ou  un  péon  au  galop.  J'avais  quitté 
les  bubitations  des  hommes.  Je  me  trouvais  sur  les  vastes 
Panïpas.  li  me  semble  que  le  voyageur  peut  seiUi^r  avec 
quelqiie  tristesse  la  solitude  d'une  telle  situation  ,  sans  rien 
pjrdre  pour  cela  de  l'^iiergie  et  du  courage  qui  lui  sont  né- 
cessaires. Je  n'examinerai  pas  maintenant  si  un  homme  à 
qui  Dieu  ^  accordé  la  santé  et  des  bénédictions  nombreuses, 
est  excusable  d'exposer  légèrement  ces  dons  de  la  bonne 
Providence...  Je  serais  peut-être  forcé,  en  le  faisant ,  de  me 
blâmei'  moi-môme  de  la  conduite  que  j'ai  tenue  dans  une. 
foule  d'o:casions  qui  se  présentent  à  mon  souvenir  et  me 
rappellent  en  même  temps  un  gr md  nombre  de  preuves  de 
cette  bonté  paternelle,  qui  a  si  souvent  préservé  ma  vie  au 
milieu  des  d  iiigers,  et  qui  m'a,  non  moins  s  luveiit,  offei't  le» 
moyens  d'avancer  dans  la  voie  du  salut,  selon  les  richesses 
de  sa  grâce.  «  Que  rendraJ-je  à  l'Eternel  !^  Tous  ses  bien- 
faits sont  sur  moi  !  » 

Pendant  les  onze  jours  que  dura  mon  voyage  à  travers 
les  Pampas ,  je  ne  rencontrai  que  deux  so-iéles  de  voya- 
geurs. Nous  ne  vîmes  d'ailleurs  aucune  créature  humaine, 
excepté  aux  maisons  de  poste.  IjCs  vast'»s  plaines  que  l'on 
traverse,  sans  que  rien  délasse  ,  pendant  tant  de  jours ,  de- 
leur  uiiifoiniilé  ,  produisent  une  sensation  de  fatigue  ex- 
trême, et  l'œil  désire  ardemment  rencontrer  un  objet  sur 
lequel  il  puisse  se  reposer.  On  ne  voit  pas  un  seul  arbre  sur 
toute  l'étendue  des  Pampas.  Nous  arrivions  quelquefois  à 
un  endroit  couvert  de  broussailles  h  lUtes  de  sept  à  huit 
pieds,  qu''  les  luibitans  appellent  montes.  Ces  broussailles 
indiquent  ordinairement  le  voisinage  d'une  rivière;  maifr 
ces  rivières  elles-mêmes  n'mtci  rompent  que  b  eu  peu  la 
monotonie  du  pays.  Leurs  bords  sont  plat-.;  leur  courant  est 
tranquille.  On  ne  les  désigne  p  is  autienieul  que  sous  le 
nom  de  rivière  première,  rivière  seconde  ,  rivic  e  troisiè- 
me, etc.,  selon  la  distance  où  elles  se  trouvent  de  la  vil'e  de 
Cordova.  Les  maisons  de  poste  sont  en  général  élo  goécs  de 
sept  à  huit  lienes  l'une  de  l'autre;  lorsqu'elles  l'étaient  da- 
vantage, nous  amenions  avec  nous  une  troupe  de  chevaux' 
non  attelés  jiour  changer  en  route.  Nous  partîmes  une  fois 
d'une  station  avec  cinquante-deux  chevaux  que  l'on  chassait 
devant  nous,  et  qui  firent,  comme  ceux  qui  nous  condui- 
saient, toute  la  route  au  galop.  Le  tr.ijet  était  cette  fois  de 
dx  huit  lieues,  et  nous  deviens  changer  deshe^aux  trois  ou 


LE  SEMECR. 


253 


quatre  fois.   Les  puons  qui  les  accompaguaient  rameuaieut 
ceux  que  nous  quittions. 

La  maison  do  [loslo  est  un  lieu  vraiment  curieux.  Le  toit 
du  bàtiuient,  qui  est  toujours  fort  bas,  s'élève  au  dessus  de 
la  plaine  et  atliie  de  loin  les  regards  du  voyageur.  L'éta- 
blissement consiste  en  une  ou  deux.  Iinttes  ou  jjranges  ,  de 
forme  circulaire  ,  qui  sont  entourées  d'un  mur  de  terre, 
de  six  à  huit  pieds  de  liant,  ou  d'une  haie  à' algarrvha  espi- 
nosa,  broussaille  touffue  et  haute  qui,  grâce  aux  épines  dont 
elle  est  armée,  présente  un  obstacle  presque  insurmontable 
à  ceux  qui  voudraient  la  franchir.  A  quelques  pas  de  cette 
haie  est  uu  fossé  large  et  profond  ,  sur  lequel  il  n'y  a  qu'un 
seul  pont, défendu  souvent  par  un  pieriicr.  11  n'e.n  pas  rare 
d'en  voir  un  second  braqué  à  l'un  des  angles  du  mur  de 
terre  dont  j'ai  pai  lé.  Telle  est  la  demeure  du  maître  de 
poste  et  de  sa  famille,  et  tels  sont  ses  moyens  de  défense 
contre  les  Indiens,  ses  implacables  ennemis.  Quelques  pe- 
tites huttes  sont  quelquefois  élevées  aux  environs  de  la 
maison  de  poste.  Leurs  pauvres  habitaiis  se  réfugient  dans 
la  petite  forteiesse  à  l'approche  des  Indiens  et ,  pendant 
qu'ils  s'y  défendent ,  ils  voient  leurs  habitations  pillées  et 
incendiées.  Les  Indiens  arrivent  toujours  par  bandes  de 
deux  ou  trois  cents,  et  choisissent  oïdinaireraenl  la  nuit 
pour  leurs  expéditions.  Dans  !a  demeure  àz  chaque  gau'cho 
se  trouvent  plu^ieur*  chiens  de  garde,  qui  donnent  l'alarme, 
lorsque  l'euuemi  e>l  encore  forlloiu.  L'instinct  da  ces  pré- 
cieux animaux  ou  quelque  sens  d'une  finesse  Citrcne  que 
nous  ne  connaissons  point,  leur  fait  rocomiaîti'e  les  pas 
lointains  des  chevaux,  et  ils  se  mettent  à  aboyer  d'une  ma- 
iiiére  lugubre.  Durant  !a  nuit,  »u  milieu  des  Pampas,  loin 
de  tout  secours  et  avec  la  pausée  que  quelques  Jieurcj  de 
galop  auièneront  un  ennemi  terrible,  cet  aboiement  a  quel- 
que chose  d'extrêmement  attîistant.  Je  mis  trois  ou  quatre 
jours  à  traverser  la  partie  du  pays  la  plus  expcscc  aux 
l'av  iges  des  Indiens  et,  pendant  ce  temps,  je  fus  deux  fois 
réveillé  par  l'aboiement  des  clneus.  La  seconde  fois,  c'était 
près  de  Saladillo.  Je  dormais  dans  ma  galère,  lieshuf'emens 
me  réveillèrent.  Un  instant  après  ,  Francisco,  qui  s'était 
iustallé  sous  la  voiture,  vint  me  presser  de  nous  réfui^ier 
dans  la  petite  forteresse.  Au  bout  de  quelques  -uinules, 
chacun  ét.iit  à  sou  poste,  avec  ses  pistolets  ou  son  épée;  une 
vingtaine  de  personnes  étaient  occupées  à  préparer  des 
lances ,  des  mousqects  et  de  la  poudre.  Le  pont  fut  enlevé  , 
et  nous  attendions  l'eiincmi  de  pied  ferme.  Mais  au  bout 
d'un  quart  d'heu.  e,  les  chiens  cessèrent  d'aboyer  el  nous 
pensâmes  que  l'alarme  leur  avait  été  donnée  par  quelque 
U'oupcau  de  chevaux  sauvages  et  non  pas  par  les  indiens. 
Ces  barbares  sont  armés  de  lassos,  de  couteaux,  de  longues 
piques  et  de  boLis.  Celte  dernière  arme  se  compcse  de  trois 
balles  attachées  à  de  fortes  courroies.  Le  cavalier  la  lance, 
au  grand  galop;  son  but  n'est  pas  de  frapper  avec  ces  balles 
l'objet  qu'd  veut  atteindie,  mais  d'entortiller  les  courroies 
autour  des  jambes  de  l'homme  ou  de  l'animal  qu'il  pour- 
suit, poui'  le  faire  tomber  à  terre.  Les  chevaux  sauvages  et 
les  autruches  sont  pris  de  cette  manière.  Les  Indiens  et  les 
gauchos  jettent  leui'  bolas  aux  chevaux  de  leurs  ennemis , 
qu  ind  ils  en  sont  trop  éloignés  pour  se  servir  du  lasso.  Les 
Indiens  font  de  grands  ravages;  les  uns  brûlent  les  petites 
huttes  qui  entourent  la  forteresse,  tandis  que  les  autres  at- 
taquent celle-ci  à  différentes  reprises;  mais  si  le  foisé  csL 
profond  et  a  huit  ou  neuf  pieds  de  large  et  que  les  gauchos 
reçoivent  leuis  ennemis  avec  un  feu  bien  nourri  ,  ceux-ci 
se  retirent  au  bout  de  quelques  minutes.  La  terreur  que  les 
Indiens  inspirent  aux  gauchos  n'est  égalée  que  par  les  lios- 
tilit^^s  constantes  des  Indiens  contre  eux.  Ils  considèrent  tout 
lummc  blanc  comme  un  envahisseur  de  leur  pavs ,  qu'il, 
doivent  chasser  à  tout  prix.  Depuis  que  j'ai  quitté  l'Améri- 
que du  Sud,  toute  communication  a  été  interrompue  pen- 
dant plusieuis  mois  par  l'irruption  de  nombreuses  hordes 
d'Indiens,  qur  ont  brûlé  Saint-Louis  de  la  Pnnta  et  une 
p.irtie  de  Mendoza,  et  détiu-.t  les  maisons  de  poste. 

Les  murs  de  la  hutte  du  gaucho  sont  fiits  de  boue.  D  n'v 
a  pas  de  fenêtres.  Une  peau  de  vache  desséchée  est  tendue 
■diîvant  la  porlrtUneautre  peau  clouée  sur  quatre  pieux  lieii^ 
heu  de  table.  Quelques  os  soûl  enfoncés  dans  la  muraille  on 
guso  de  clous  et  de  porte-manteau,  et  les  peaux  qu'on 
■  .eud  par-dessus  formeul  de  très-bons  rayons.  Les  crânes 


des  chevaux  sont  des  sièges  assez  commodes  et  la  chaij- 
sdchée  do  ces  animaux  .ilimente  le  feu.  Les  pauvres  habitans 
des  Pampas  sont  uiendians  de  profession;  ils  ne  deman- 
dent pas  d'argent  :  qu'en  feraient-ils,  puisqu'il  n'y  a  pas  d« 
boutiques  dans  leurs  déserts?  Mais  ils  désirent  des  cigares  cl 
du  sucre,  et  j'en  avais  pour  eux  une  ample  provision.  Dans 
quelques-unes  des  maisons  de  poste  les  mieux  tenues,  j'ai 
trouvé  une  table  de  bois  ou  une  commode,  recouverte  d'un 
lingo  blanc,  sur  laquelle  on  avait  placé  un  crucifix  et  une 
iniifjo  de  la  Vierge.  Deux  ou  trois  fois,  j'y  vis  aussi  une 
Brliif.  Mais  je  crains  bien  que  les  pauvres  gauchos  ne  con- 
nais;.'ut  guère  Diieux  les  vérités  du  salut  renfermées  dans 
la  Pui  oie  de  Dieu  que  les  Indiens  qui  les  entourent. 

Aussitôt  que  nous  arrivions  à  un  relai,  et  ([ue  le  maître  de 
po>te  s'était  assuré  du  nombre  de  chevaux  dont  nous  avions 
besoin ,  un  péon  galoppait  vers  l'endroit  où  ils  passaient  et, 
au  liout  de  quelques  minutes,  il  avait  disparu  dans  la  plaine. 
Après  vingt  minutes  d'attente,  le  bruit  lointain  du  galop 
nous  i'iinouçait  son  retour.  Nous  regardions  du  côté  d'où 
venait  le  bruit,  et  bientôt  nous  voyions  paraître  les  tètes  des 
chevaux  cu-dessus  de  la  plaine  ,  et  le  péon  qui  les  chassait 
devant  lui,  en  tournoyant  le  lasso  en  l'air,  criant  et  s'agitant. 
11  y  a  près  de  chaque  relais,  un  cordl  o\x  enclos,  cntoui"é 
d'une-  haie  (ïalgarroba  espinosa  ou  d'une  palissade.  Le 
péoa  y  fait  entrer  les  chevaux;  les  autres  péons  eiUrent 
aussi  ei.  se  placent  au  milieu  du  coiâl.  Pendant  que  les  che- 
vaux galoppent  autour  d'eux ,  chaque  péon  jolie  son  lasso 
autour'  de  la  tête  d-i  cheval  qu'il  a  choisi.  Il  s'en  appro- 
che doucement,  lui  met  le  mors,  le  selle  et,  s'élançant  sur 
It'i ,  il  en  est  maître  aussitôt.  Un  autre  péon  qu'on  nomme  le 
potulicn,  nousaccompagi'.ail  toujours  pour  ramener  les  che- 
vaux à  la  poste.  Le  costume  de  ces  gens  est  assez  singulier. 
Leurs  boites  sont  faites  de  la  peau  des  jan»bes  de  deriière 
d'un  poulain,  qu'ils  ércrclient  aussitôt  que  l'animal  est  tué. 
Le  jarret  forme  le  talon  de  la  bette;  uu  éperon  aigu  y  est 
assujetti,  el  iîs  n'ont  »îas  d'autre  chaussure  jusqu'à  ce  que 
celie  qu'ils  portent  soit  ustj;  alors  ils  tuent  un  poulaia 
pour  se  faire  une  aut;C  paire  de  bottes.  Le  reste  de  leur 
équipemeiil  ne  consiste  souvent  qu'en  un  chapeau  de  paille 
ci  une  chemise;  ils  n'ont  quelquefois  pas  de  selle. 

ïin  traversant  les  Pampas,  je  me  disais  que  l'iiomnie  est 
là  ua  véritable  intrus.  J'ai  vu  d'autres  déserts;  j'ai  pénétré 
aans  de  prof<jndes  vallées  des  Alpes,  où  le  pâtre  ne  conduit 
jamais  son  bélïil,  et  où  ca  as  voit  pas  d'autres  animaux  que 
le  chamois  et  Iq  lammer-geyer.  Ces  magnifiques  solitudes 
n'oiU  jamais  produit  sur  moi  U  même  impression  que  les 
Pampas.  Les  aniciaux  qui  parcourent  ces  vastes  plaines 
sembic-Tt  «voir  le  sertimcnt  que  là  du  moins  ils  sont  les  rois 
de  la  création.  De  nombreux  troupeaux  de  bêtes  à  cornes 
et  de  chevaux  accouraient  autour  de  la  gèlera,  allaient  et 
revenaient,  en  faisant  le  tour,  lançant  leurs  têtes  en  l'air  et 
agitant  hu:s  queue;  cl  lenrs  crinières.  Ils  semblaient  indi- 
gnés de  ce  que  noa-e  caravane  avait  osé  violer  leur  ter- 
ritoire. Des  centaines  de  vautours,  occupés  à  dévorer  des 
corps  de  bêtes  mortes  ne  se  dérangeaient  nullement ,  même 
lorsque  la  voiture  pacsait  tout  près  d'eux,  et  le  hibou  per- 
ché a  l'entrée  des  terrieri  du ///icacXp  trépignait,  comme  si 
le  bruit  de  noire  passage  l'avait  mis  en  colère.  Je  me  trouvai 
ti-ès-heureux  lorsqu'à  la  .In  du  onzième  jour,  j'aperçu* 
quelques  peupliers,  puis  quelques  foisés  destinés  a  sépare*' 
des  propriété-  et  qui  indiquaieit  le  voisinage  de  la  civilisa- 
lion.  J'élaii  excédé  de  l'immensité  du  désert  cl  je  jouis  vive- 
ment de  me  trouver  de  nouveau  au  milieu  des  homme*. 
J'avais  pourtant  avec  moi  deux  compagnons  délicieux  ,  le* 
poèmes  de  Cowper  et  le  dernier  ouvrage  de  M"'=  Hannali 
More  sur  la  prière.  Tous  deux  me  donnèrent  beaucoup  de 
consolation  el  me  firent  passer  plus  d'une  heure  agréable, 
tandis  que  je  me  trouvais  éloigné  de  mes  amis  et  de  toute 
communication  chrétienne. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

DU    PECEE    ET    DE    SES    C0^SÉQUENCES. 

Nous  ignorons,  et  nous  ignorerons  toujours  ici-l>as,  com- 
bien de  pécheurs  oui  trouvé  leur  salut  d  lus  le  sacrifice  de 
Jésus-Cliriit.  Le  monde  des  esprits  est  voilé  à  nos  regards  j 


25/1 


LE  SFMEUR. 


les  écrivains  sncrés  ne  nous  révùlunt  rien  sur  ce  sujet}  mais  une 
chose  qui  est  parfaitement  certaine,  c'est  que  lamisericoicie 
de  Dieu  ne  s'est  jamais  manifestée  envers  les  hommes  autre- 
ment que  par  la  médiation  de  son  Fils,  et  qu'il  y  a  dans  celte 
médiation,  mais  en  elle  seule,  une  espérance  de  salut. 

Rien  n'est  plus  précieux  qu'une  connaissance  nette  et 
distincte  de  cette  vérité,  de  toutes  la  plus  importante.  Pour 
y  parvenir,  il  n'est  besoin  ni  de  rcchciches  savantes,  ni  de 
pénibles  effoits.  Est-il  un  seul  homme  qui  puisse  se  rendre 
le  témoigna,fje  de  n'avoir  jamais  transgressé  volontairement 
la  loi  morale  ?  S'il  s'en  trouve  un  qui  pense  n'avoir  rien  à 
se  reproclici',  ce  n'est  pas  à  lui  cjue  je  m'adresse  j  c'est  à  ceux 
auxquels  leur  conscience  ne  permet  pas  de  s'aveugler  à  ce 
point  :  je  leur  demande  de  faire  un  retour  sur  leur  vie  pis- 
sée pour  y  chercher  celle  de  leurs  fautes  qui  ,  en  raison  de 
sa  gravité,  doit  se  présenter  la  premièie  ii  leur  souvenir, 
lorsqu'ds  s'interrogent  sincèrement  ;  si  je  parle  de  la  faute 
la  plus  grave,  ce  n'est  pas  que  la  plus  légère  ne  puisse  me 
conduire  tout  aussi  directement  à  la  conclusion  à  laquelle 
je  veux  ariiver  ;  mais  je  fais  ce  choix,  parce  qu'il  faut  pré- 
senter à  l'esprit  humain  des  faits  qui,  en  raison  de  l'impor- 
tance qu'il  y  attache,  fixent  son  attention  et  facilitent  ses 
jugemens  :  en  cela  ,  je  dois  m'accommodcr  à  la  faiblesse  do 
notre  nature.  Notre  mémoire  ayant  donc  évoqué  de  l'abîme 
du  passé  cette  faute  grave,  cette  violation  manifeste  et  spé- 
ciale des  lois  morales  ,  cet  acte  fatal  émané  de  nous  et  que 
rien  ne  saurait  effacer  de  la  page  de  notre  histoire  où  nous 
le  trouvons  enregistré  ,  ce  fait  certain  auquel  les  remoids 
les  plus  cuisans  ne  peuvent  rien  changer,  cpi'ils  ne  sauraient 
pallier  en  aucune  manière,  nous  devons  le  considérer,  à 
quelque  époque  de  notre  vie  qu'il  appartienne,  comme  fai- 
sant maintenant  partie  intégrante  de  nous-mêmes,  comme 
nous  étant  à  jamais  identifié,  tellement  qu'il  s'attacherait 
encore  à  nous, quand  nous  franchirions  les  hmites  du  monde 
visible.  Il  n'est,  en  effet,  aucune  puissance  ,  aucun  décret, 
ni  des  hommes  ni  de  Dieu, qui  puissent  faire  séparation  en- 
tre un  hommi!  et  la  faute  qu'il  a  commise  j  cette  faute  est 
devenue  sa  propriété  inaliénable. 

Donnons  une  sérieuse  attention  à  ce  péché  ,  devenu  ,  en 
quelque  sorte  ,  le  compagnon  de  notre  existence.  Que  fe- 
rons-nous pour  lui  ôter  sa  gravité?  Alléguerons-nous  que  la 
tentation  à  laquelle  nous  avons  succombé  n'était  pas  une 
tentation  ordinaire?  que  des  circonstances  indépendantes  de 
notre  volonté  se  sont  réunies  pour  nous  pousser  et  presque 
pour  nous  forcer  à  pécher?  que  notre  vertu  a  été  piise 
au  dépourvu  ?  Dirons  -  nous  que  le  mal  qui  est  résulté  de 
notre  faute  n'a  pas  été  à  beaucoup  près  aussi  grand 
qu'il  aurait  pu  l'être  ;  que  personne  n'eu  a  souffert  autant 
que  nous  ;  que  nous  avons  réparé  nos  torts  ,  qu'ils  sont  ou- 
bliés ;  que  le  monde  même  nous  a  entièrement  pardonné; 
qu'il  ne  reste  de  trace  île  notre  faute  que  dans  notre  mé- 
moire et  dans  notre  conscience  ;  qu'elle  est  comme  si  elle 
n'avait  jamais  été!  Non  ,  nous  ne  saurions  nous  faire  illusion 
.'I  ce  point.  On  voit  c[uelquefois  un  homme,  dont  la  raison 
est  altérée,  se  croire  sans  cesse  poursuivi  par  un  fantôme  ; 
pour  lui  échapper, on  le  voit  fuir  la  solitude,  errer  de  lieu 
eu  lieu,  se  plonger  tians  la  dissipation;  il  parvient  parfois  à 
se  persuader  qu'il  s'est  soustrait  aux  attaques  de  son  enne- 
mi ;  mais,  hélas  I  vainc  espérance  !  tout  à  coujJ  le  fantôme 
lui  apparait  de  nouveau,  comme  pour  se  rire  de  ses  vaines 
tentatives.  Eh!  bien,  une  faute  que  la  conscience  ne  peut  se 
dissimuler  est  un  ennemi  plus  Cruel  et  plus  redoutable 
que  le  spectre  imaginaire  qui  poursuit  ce  malheureux. 

Que  la  raison  soit  rendue  à  l'insensé,  le  voila  tout  aussi- 
tôt délivré  Ju  fantôme  qui  l'obsédait;  son  repos  lui  est  rendu. 
Mais  il  en  est  tout  autrement  pour  le  coupable  :plus  sa  raison 
est  saine,  plus  son  esprit  a  d'énergie,  plus  aussi  est  angois- 
sant le  souvenir  de  sa  faute;  moins  il  lui  laisse  de  relâche. 

Supposons  qu'au  lieu  de  céder  à  la  tentation,  nous  lui 
eussions  résisté;  supposons  que  nous  eussions  triomphé  de 
nos  passions  et  ([ue  nous  eussions  obéi  à  la  voix  de  notre 
conscience  :  dirons-nous  qu'il  n'y  a  pas  de  différence  entre 
céder  au  mal  et  lui  résister ,  entre  succomber  dans  la 
lutte  et  terrasser  son  adversaire  ?  Il  eut  été  glorieux  de  rem- 
porter la  victoire,  comment  ne  serait-il  pas  honteux  et,  qui 
plus  est  coupable,  d'essuyer  une  défaite? 

Ne  serait-il  pas   possible,  dira-t-on  peut-être,   que  les 


notions  ordinaires  des  hommes  et  les  déclarations  de  la 
Bible  ,  relativement  au  gouvernement  moral  du  monde  ,  à 
la  différence  du  bien  et  du  mal  et  à  un  jugement  final,  fus- 
sent des  chimères  et  do  pures  rêveries?  Assurément,  si 
nous  découvrions  qu'il  en  est  ainsi ,  nous  serions  délivrés 
de  toute  crainte.  Notre  péché  ,  j'en  conviens  ,  n'en  demeu- 
rerait pas  moins  un  fait  accompli  sans  retour;  mais  il  ne 
saurait  nous  inquiéter,  puisqu'il  ne  devrait  pas  nous  en  être 
demandé  compte.  Hél.is  !  nous  aurons  beau  faire,  nous  ne 
parviendrons  jamais  à  nous  persuader  que  cette  supposi- 
tion soit  fondée.  Alors  même  que  les  arguinens  positifs  et 
invincibles  ,  qui  établissent  la  vérité  de  !a  religion  chré- 
tienne, pourraient  être  anéantis,  un  instinct  qu'il  est 
impossible  de  jamais  étouffer  entièrement,  nous  dirait  que 
le  gouvernement  moi  al  du  mond<>,  est  une  réalité.  Dans 
une  foule  de  circonstances,  la  nécessité  d'une  justice  rétri- 
butive  nous  frappe  comme  malgré  nous.  Il  nous  est  impos- 
sible de  lire  une  page  d'histoire,  de  prêter  l'oreille  aux 
nouvelle^  du  jour,  do  porter  nos  regards  sur  ce  qui  se 
passe  autour  de  nous,  sans  être  sans  cesse  forcés  de  nous 
dire  à  nous  mêmes:  le  mal  ne  peut  pas  demeurer  à  jamais 
impuni  II  nous  arrive  même  quelquefois  d'appeler  de  nos 
vœux  le  moment  oùjiistice  sera  rendue;  car  tout  sentiment 
de  vengeance  à  part,  nous  ue  pouvons  supporter  l'idée 
que  le  triomphe  de  l'oppresseur  sur  l'opprimé  n'aura  pas 
de  fin.  Que  si  jamais  les  sopliismes  d'une  fausse  philosophie 
nous  ont  abusés  au  point  de  nous  persuader  qu'il  n'y  a  pas 
de  différence  entre  le  vice  et  la  vertu  ,  ces  sophismes  s'éva- 
nouissent comme  tant  d'autres  quand  nous  sommes  entourés 
des  réalités  de  la  vie;  nous  en  sentons  la  fausseté,  ils 
sont  réduits  à  néant,  lorsque  quelque  circonstance  imprévue 
vient  faire  un  appel  direct  à  nos  sentimens  de  justice  et 
d'humanité:  alors  l'illusion  se  dissipe,  la  vérité  et  la  na- 
ture se  montrent  et  font  entendre  leur  voix  avec  tant  de 
force  que  nous  ne  pouvons  la  niéconnaitrc. 

Mais  si  les  mauvaises  actions  doivent  être  jugées  et  pu- 
nies ;  s'il  doit  V  avoir  sur  elles  un  jugement  prononcé  dans 
la  vie  a  venir,  ce  jugement  doit  être  aussi  de  toute  nécessite 
parfaitement  imparti  d,  et  pour  cela  il  faut  qu'il  soit  univer- 
sel, c'est-à  dire  que  tous  les  êtres  responsables,  sans  exception, 
soient  cités  à  la  barre  du  tribunal  suprême.  Prétendrait-on 
peut-être  que  le  juge  doit  fermer  les  yeux  sur  les  fautes  lé- 
gères et  ne  les  ouvrir  que  sur  celles  que  nous  regardons 
seules  romme  graves?  Impossible;  car  alors  l'homme  qui  a 
commis  des  crimes,  s'adressant  à  ceux  dont  les  fautes  n'au- 
raient ])as  été  prises  en  considération,  pourrait  affirmer,  et 
non  sans  raison  ,  que  si  tout  était  exactement  pesé  à  la  ba- 
lance des  circonstances,  que  si  l'on  tenait  compte  de  la  force 
des  tentations,  de  la  violence  des  passions,  etc.,  il  serait  au 
fond  moins  coupable  que  beaucoup  d'hommes  qui,  en  ap- 
parence, ont  moins  péché  que  lui.  Peut-être  dira-t-on  au'il 
est  indigne  du  Très-Haut  de  prendre  connaissance,  dans  son 
royaume  de  gloire,  des  offenses  commises  par  des  êtres  aussi 
misérables,  aussi  faibles  que  nous.  On  peut  répondre  à  cette 
objection  par  l'exemple  de  ce  qui  se  passe  dans  l'ordre  so- 
cial. Pieprésentons-nous  l'emitire  le  plus  grand  qui  aitexisté, 
et  à  sa  tète  un  prince  souverainement  puissant  et  environné 
de  toute  la  gloire  et  de  tout  le  prcst  ge  imaginables.  Re- 
présentons-nous ensuite,  au  sein  de  cet  empire,  le  plus 
obscur  des  hommes  qui  y  végètent.  Prend-il  envie  à  cet 
homme  d'attirer  sur  lui  l'attention  du  souverain  ,  rien  ne 
lui  sera  plus  facile  :  qu'il  attente  h  la  dignité  du  gouverne- 
ment, qu'il  enfreigne  une  seule  de  ses  lois,  et  son  vœu  sera 
rempli  ;  cette  infraction  lui  donnera  l'importance  que  rien 
autre  n'eût  pu  lui  acquérir.  A  peine  son  crime  est-il  con- 
sommé que  les  plus  grands  personnages  do  l'Etat  s'occupent 
déjà  de  lui  ;_  ce  ne  sera  pas  en  vain  qu'il  aura  méprisé  l'au- 
torité royale;  il  faudra  que  la  loi  lui  soit  appliquée  ,  qu'un 
jugement  soilprononcé,  afin  que  ni  l'autorité  du  souverain, 
ni  celle  de  la  loi  ne  soient  compromises.  Plus  un  gouver- 
nement est  ferme  et  éc[uitablej  plus  il  est  fidèle  â  cette  ma- 
nière d'agir;  à  tel  point  que  le  plus  bel  éloge  que  nous 
puissions  faire  d'un  gouvernement  est  de  dire  qu'il  rend 
la  justice  à  tous,  grands  et  petits. 

Que  la  conscience  se  réveille  seulement,  et  vous  verrez  le 
pécheur,  au  moment  de  sortir  do  ce  monde,  prononcer  lui- 
même  sur  le  sort  qui  l'attend. 


LE  SEMELR. 


255 


Après  avoir  montré  que  tout  pécheur  doit  comparaîtic 
devant  le  tribunal  du  (^ouveriienient  divin,  et  que  tout  pé- 
ché doit  y  être  jn(;c'  d'après  la  ligueur  de  li  loi  morale, 
nous  demanderons  roinnient  le  coupable  doit  être  traité  par 
son  Jujje  siipiéiiie?  Pn-naiit  encore  ici  pour  exemple  ce  (pii 
se  passe  dans  l'ordre  social,  nous  venons  qu'un  tribunal, 
auquel  tontes  les  causes  arrivent  en  dernier  ressort,  ne  sau- 
rait absoudre  un  criminel  que  par  faiblesse  et  par  crainte, 
OU  par  corruption  ;  et  les  formes  de  la  justice  ne  seraient 
alors  qu'une  vaine  parade  ,  dont  chacun  pourrait  se  jouer  à 
sou  gré.  Nous  ne  prétendons  pas  pour  cela  que  sous  un 
gouvernement  feinie  et  équitable  le  prince  ne  puisse  ,  s'il  le 
juge  bon  ,  taire  grâce  à  un  coupable  ;  mais  pardonner  à  un 
criminel,  après  qu'il  a  conte>se  son  crime  cl  reconnu  la 
justice  de  la  sentence  prononcée  contre  lui,  ce  n'est  pas  mé- 
connaître la  justice  ni  anéantir  l'autorité  de  la  loi,  ù  moins 
toutefois  que  le  droit  de  faire  grâce  ne  fût  si  cons- 
tamment et  si  invariablement  exercé  qu'on  tût  fondé  à 
penser  que  le  gouvernement  n'a  plus  la  volonté  de  punir, 
ou  qu'il  est  dans  l'impuissance  de  le  faire.  Dès-lors  -la 
confession  du  crime  et  le  pardon  qui  le  suivrait  ue  seraieu 
plus  qu'un  jeu. 

Ensuite,  pour  que  le  pardon  ne  nuise  en  rien  au  respect 
qu'on  doit  à  la  loi  et  au  crédit  du  gouvernement,  il  faut 
qu'd  ne  soit  accoidé  qu'en  vertu  d'une  loi  supérieure  à 
celle  qui  a  été  violée.  Un  souverain  qui  paidoiuie  sans  mo- 
tif commet  uue  fiule  et  viole  lui-même  la  loi.  Nous  ne 
pouvons  donc  supposer,  sans  faire  injure  au  gouvernemeut 
de  Dieu,  qu'il  pardonne  aveuglement,  sans  distinction,  sans 
règles  et  sans  conditions  fixes ,  déterminées,  applicables  à 
tous  les  pécheurs. 

Mais  que  penser  du  chàLinient  dénoncé  aux  coupables  ? 
Perdrons-nous  notre  temps  à  combattre  les  argumens  qui 
prouvent  que  ces  châtimcns  doivent  être  terribles  ?  Consa- 
crerons-nous les  jours,  quedis-je?  les  iustansqui  nous  restent, 
àfaire  raisonnemens  sur  raisonuemens,  pour  nous  persuader 
à  nous-mêmes  qu'il  n'est  pas  absolument  sûr  que  ce  qu'on 
dit  sur  la  grandeur  des  peines  à  venir  soit  exact  ?  Accueil- 
lerons-nous, quant  à  la  clémence  divine,  des  idées  chiméri- 
ques ,  que  la  vue  des  maux  de  la  vie  présente  doit  suffire  à 
dissiper?  IN'ous  ne  faisons  pas  difficulté  d'admettre  ce  que  la 
révélation  chrétienne  nous  dit  et  ce  que  notre  raison  et 
notre  conscience  nous  font  déjà  pressentir  à  cet  égard.  Au 
lieu  d'affaiblir  notre  âme  ,  en  prêtant  l'oreille  à  de  dange- 
reuses illusions,  nées  sous  l'inspiration  du  péché,  recevons 
humblementcette  grande  vérité,  que  «c'est  une  chose  terri- 
ble de  tomber  entre  les  mains  du  Dieu  vivant  I  » 

Mais  crovons,  en  même  temps,  qu'il  y  a  pardon  par-devant 
Dieu,  pour  ceux  qui  se  repentent,  maisp.ndon  par  une  seule 
voie  et  à  une  condition  indispensable,  la  foi  en  Christ,  «  qui 
a  porté  nos  pèches  en  son  corps  sur  le  bois ,  »  et  qui  nous  a 
procuré  la  miséricorde,  après  avoir  satisfait  à  toutes  les  rigou- 
reuses exigences  delà  loi  et  de  lajustice.  Oui,  «l'Evangile  de 
Jésus-Christ  est  la  puissance  de  Dieu  pour  le  salut  de  tous 
ceux  qui  croient.  »  Le  péché  nous  avait  mis  en  procès  avec 
notre  Créateur  et  notre  Législateur  :  Jésus  est  venu  pour 
s'interposer  entre  la  justice  du  juge  et  le  crime  du  pécheur; 
il  a  pris  pour  lui  toute  la  sévérité  et  nous  a  laissé  toute  la 
miséricorde  du  Juge  suprême. 


MOEURS  DES  OTAHITIEIVS. 


DEUXIEME    ARTICLE, 

Les  Arreoys  de  l'Océan  PaciCque.  —  Traditions  relatives  à  leur  origine. 
—  L'infanticide,  règle  fond-imenlale  de  leur  ordre.  —  Leurs  voyages. 
— ■  Leurs  jeux  publics.  —  Exaciions  qu'ils  exercent.  —  Distinctions  de 
rangs  parmi  eux.  —  Cérémonies  funèbres. 

La  société  des  Arreoys  est  une  institution  particulière 
aux  îles  de  l'Océan  Pacifique,  et  peut-être  même  aux  groupes 
d'îles  les  jilus  méridionaux.  Il  serait  impossible  de  révéler 
plusieurs  de  ses  règles  et  de  ses  usages,  sans  blesser  la  dé- 
cence ;  mais  il  ne  sera  pas  inutile  d'en  faire  connaître  quel- 
ques-uns. IjBS  Arreoys  ne  paraissent  pas  avoir  existé  aux  îles 
Marquises  ,   ni   aux  îles  Sandwich;  mais  les  missionnaires 


jésuites  ont  trouvé  aux  îles  Carolincs  et  aux  îles  des  Larrons 
une  institution  à  peu  près  semblable  ,  celle  des  Uritoy,  dont 
le  nom,  en  en  retrancliant  la  consonne  x,  ressemble  beau- 
coup à  celui  de  la  confraternité  des  îles  de  la  Société. 

11  est  impossible  de  déterminer  à  quelle  époque  celle-ci 
remonte;  s'il  fmt  en  croire  les  traditions  de  ces  peuples,  il 
y  a  en  i\^i  Arreuys  depuis  presque  aussi  loiig-teiniis  q«'il  y  a 
des  hoinmes.  Us  prétendent  que  Taaroa  ,  le  dieu  suprême, 
créa,  jiar  rintermediaire  d'Hiiia,  Orotetefa  et  Urutetefa. 
Ils  n'étaient  pus  ses  fils;  car  le  mot  orwri  que  les  indigènes 
emploK'iit ,  répond  à  celui  de  crçcr.  On  les  nomma  les  frè- 
res d'Oro. 

Vvo ,  (ils  de  Taaroa,  désira  épouser  une  des  filles  de 
Taata  ,  le  premier  homme;  il  envoya  deux  de  ses  frères, 
Tufarapiiiiunu  et  ïufarapairai ,  lui  chercher  parmi  elles 
une  compagne.  Ils  parcoururent  toutes  les  îles,'  mais  n'en 
trouvèrent  aucune ,  avant  d'arriver  à  Borabora  ,  où  ils  ren- 
contrèrent Vairaumati ,  au  pied  de  la  montagne  de  Moua- 
tahuliuura.  En  l'apercevant,  ils  se  dirent  l'un  à  l'autre:- 
«  C'est  ICI  l'épouse  qui  convient  pour  notre  frère  !  »  De  re-  , 
tour  au  ciel ,  ils  firent  part  à  Orodu  succès  de  leur  vovap-e, 
et  le  dieu  ,  étend. uit  l'arc-eu  ciel  de  la  région  qu'il  habile 
à  la  vallée  qui  se  trouve  au  pied  de  la  montagne,  v  des- 
cendit par  cette  route  nouvelle.  Il  épousa  Vairaumati ,  et 
en  eut  un  fils ,  iioiuiné  Hoa-tabu-i-terai  ,  qui  devint  un  chef 
puissant. 

Oro  faisant  de  fréquentes  absences  du  ciel  ,  Orotetefa  et 
Urutetefa,  ses  hères,  se  mirent  un  jour  à  sa  recherche,  et, 
descendant  le  long  de  l'arc-en-ciel  ,  à  l'endroit  ou  il  l'avait 
lais^é  ,  ils  arrivèrent  dans  l'île  de  Borabora  ,  et  aperçurent 
leur  hère  et  son  épouse  dans  leur  demeure  terrestre.  N'o- 
sant se  présenter  devant  eux  sans  présens  ,  l'un  d'eux  fut 
aussitôt  transformé  en  cochon  et  en  un  panache  à'wu  ou  de 
plumes  rouges.  Le  frère  qui  n'avait  pas  subi  de  métamor- 
phose offrit  ces  dons  aux  époux,  qui  en  furent  extrêmement 
satisfaits.  Le  cochon  et  le  panache  leur  demeurèrent ,  mais 
le  tière  du  dieu  reprit  néanmoins  sa  forme  primitive. 

Oro  voulut  récompenser  ses  frères  de  l'attention  qu'ils 
lui  avaient  témoignée  ;  il  le  fit  en  en  faisant  des  dieux  et  eu 
les  déclarant  Arreoys.  a  Ei  Areoi,  leur  dit-il,  orua  i  te  ao, 
»  /lei,  ia  iioaa  ta  orua  tuhaa;»  c'est-à-dire  «  Soyez  Arreoys 
»  dans  ce  monde,  et  ayez  part  au  gouvernement  et  aux  au»- 
»  très  privilèges.  »  Eu  mémoire  de  la  ridicule  lable  du  co- 
chon et  des  plumes  rouges,  dans  toutes  les  cérémonies  pu- 
bliques, les  y/zreoj'i- avaient  coutume  de  porter  un  jeune 
porc  dans  le  temple,  de  l'étrangler  et  de  le  placer  sur  l'autel, 
où  ils  déposaient  aussi  un  panache  rouge. 

Les  deux  frères,  qui  devinrent  les  dieux  et  les  rois  des 
Arreoys,  n'ayant  pas  pris  d'épouses,  n'eurent  pas  de  des- 
cendans  :  sans  imposer  le  célibat  à  leurs  adorateurs,  ils  leur 
défendirent  d'élever  les  enfaus  qu'ils  auraient.  L'infanticide 
est  eu  conséquence  l'une  des  principales  lois  de  la  société 
que  ceux-ci  formèrent.  Les  premieis  membres  en  furent 
choisis  d'après  l'ordre  d'Oro ,  par  Urutetefa  et  Orotetefa 
eux-mêmes:  c'étaient  Huatua,  d'Otahiti,  Tauraotua  ,d'Ei- 
méo;  Tcmoiatea,  de  l'île  de  sir  Charljs  Sanders;  Tetoa  et 
Atae,  de  Huahiue;  Taramanini  et  Airipa,  de  Raiatea;  Mu- 
ta' aa,  de  Tahaa  ;  Bunaruu  ,  de  Borabora;  et  Maroie  ,  de 
Manrua.  Ces  noms  ontconliiuié  à  être  portés  par  les  prin- 
cipaux Arreoys  dans  les  différentes  îles  ,jusqu'à  l'époque  où 
leurs  habitans  ayant  renoncé  à  l'idolâtrie,  celte  institution 
disparut  avec  le" culte  des  idoles.  Les  dieux,  frères  d'Oro  , 
déléguèrent  leur  autorité  à  ces  premiers  sectateurs  pour 
admettre  dans  leur  ordre  tous  ceux  qui  voudraient  se  join- 
dre à  eux,  en  s'engagcaiit  à  tuer  leurs  enfans. 

Les  Arreoys  devinrent  peu  à  peu  des  bandes  de  comé- 
diens ambulans,  qui  passaient  leur  vie  ;i  voyager  d'île  en  île 
et  de  district  en  district,  représentant  des'  pantomimes  et 
menant  partout  une  vie  débauchée.  Il  fallait  de  grands 
préparatifs  avant  que  la  niarei'a  ou  la  troupe  se  mit  en 
route.  On  immolait  et  on  offrait  à  Oro  une  multitude  dé 
porcs,  et  on  plaçait  sur  son  autel  un  grand  nombre  de  fruits. 
Plusieurs  semaines  se  passaient  à  ces  cérémonies.  Puis  ,  on 
élevait  sur  les  canots  deux  maraes  ou  temples  provisoires, 
pour  le  culte  d'Orotetefa  et  de  son  frère.  Cook  rapporte 
qn  il  assista  au  départ  de  Huahiue  de  soixante-dix  canots 
chargés  lï Arreoys;  on  peut  par  là  juger  de  leur  grand  nom- 


256 


LE  SEMEUR, 


Lie.  Aniv('sdans  l'île,  où  ils  voiilaienise  rendre,  ils  allaient 
offrir  im  riiarol^i  ou  présent  au  roi  ou  au  clief ,  et  un  aulic 
présent  an  temple  des  dieux;  puis  ils  faisaient  leurs  prépa- 
ratifs pour  leurs  dauces  et  leurs  jeux.  Lear  corps  était  noirti 
avec  du  charbon,  et  leur  visage  peint  en  écarlate  avec  du 
mal!.  Quelquefois  ils  portaient  une  ceinture  de  fcuilU-s 
jaunes  c^t  rouges  du  baninglonïa;  mais  en  géncj-al  leur  ap- 
parence était  beaucoup  plus  repoussante  que  lorsqu'ils  por- 
taient ces  sortes  d'orneniens. 

On  donnait  le  nom  à'iipaiipa  à  plusieurs  de  leurs  diver- 
tlssemens.   Quelquefois  ils  s'asseyaient  à  terre  eu  cercle,  et 
récitaient  d'une  manière  cadencée  une  légende  en  l'honneur 
de  leurs  dieux  ou  de  quelque  Arreoy  célèbre.  Le  chef  de  la 
troupe,  placé  au  centre  ,  prononçait  une   sorte    de 'prolo- 
gue ;  puis  to^'S  ses  camarades  commençaient  leur  chant,  d'a- 
bord d'un  ton  lent  et  presque  à  voix  basse,  mais  en  pressant 
toujours  plus  la  mesure  et  en  élevant  la  voix  jusqu'à  ce  qu'il 
dépéuéràt  en  cris  et  devint ,  à  cause  de  sa  rapidité,  presque 
inintelligible.  Ils  l'accompagnaient  de  gestes  animés  ,  et  ne 
carrelaient  que  lorsqu'ils  y  étaient  forcés   par  l'excès  de  la 
fatigue.  D'autres  fois,  ils  jouaient  des  sortes  de  comédies, 
dans  lesquelles  ou  se  moquait  des  prêtres   et  ou   faisait  de 
plaisantes  allusions  aux  événcmens  publics.  Souvent  ils  dan- 
saient toute  la  nuitaa  sou  de  la  flûte  et  du  tambour.  Après 
avoir  terminé  leurs  jeux  ,  ils  se  rendaient  dans  un  autre  dis- 
trict. Outre  les  deux  frères,  qui  étaioit   les   dieux  protec- 
teurs des  Arreoys ,  quelques  autres  divinités,  auïquellescn 
attribuait  les  vices   les  plus  abominables,  présidaient  aux 
i/paiipas  et  aux  horreurs  qui  secommettaient  durant  ces  fètfs. 
Lorsque  les  y^r/coj^  arrivaient  dans  un  district,  les  chefs 
les  traitaient  somptueusement  aux  frais  du  pauvre  peuple. 
Afin  de  mieux  les  accueillir,   ils   faisaient  ravager  les  terres 
des  cultivateurs  du  voisinage,  et  celles-ci  présentaient  sou- 
vent l'image  de  la  désolation,  après  une  visite  de  ces  hôtes 
incommodes.  On  leur  offrait,  en  outre  ,  de  cinq.iante  à  soi- 
xante porcs  et  des  pièces  d'étoffe  du  pays.  Ils  ne  gardaient 
pour  eux  que  ce  dont  ils  pouvaient  avoir  beJoin   pendant 
leur  séjour  dans  l'île  ,    et  envoyaient  le  resta  de  ces  provi- 
■sions  à  leurs  compagnons  demeurés  dons  les  îles  voisines  , 
on  ils  s'abandonnaient  à  une  honteuse  oisiveté.  Nous  avons 
déjà  fait  comprendre  que  les  plus  dégoûtantes   débauches  9 
étaient  mêlées  à  leurs  jeux.  Sans  entrer,   à  cet  égard  ,  dans   II 
des  détails  auxquels  se  refuserait  notre  plume,  nous  dirons 
cu'ils  cherchaient  en  quelque  sorte  à  se  surpasser  dans  ces 
abominations.  Quelquefois  leurs  excès  allaient  si  loin  que  , 
malgré  leur  effronterie  ordinaire,  ils  cherchaient  à  les  cacher. 
Ils  savaient  profiter  de  l'influence  qu'ils  possédaient  pour 
exercer  les  plus  indignes  exactions.   C'est  ainsi  que  si  l'un 
d'eux  s'avisait   d'entrer  dans    la  chaumière   d'un   pauvre 
homme,  et  qu'il  y  vît  quelques  objets  de  son  goût,  il  savait 
se  les  procurer  fort  adroitement.  Il  se  mettait,  par  exemple, 
à  jouer  avec  le  petit  garçon  de  la  maison  ;  puis,  par  toutes 
sortes  de  cérémonies,  il  prétendait  le  faire  roi  ;  enfin  ,  il  lui 
disait  d'un  ton  moitié  séi  ieux  et  moitié  plaisant  :  «  Me  voici 
dans  la  maison  du  roi  ;   j'ai  besoin  de  nourriture,  donnez- 
moi  ce  cochon  ;  j'ai  besoin  de  vôtcmens,  donnez-moi  cette 
pièce  d'étoffe.  »  Le  père  avait  rarement  le  courage  de  refu- 
ser ;  s'il  l'osait,    \'Arteoy\c  menaçait  du  bannissement  ou 
de  la  mort ,  et  ces  menaces  étaient  ordinairement  exécutées. 
Les  Arreoys  se  divisaient  en  sept   classes ,  qui  se  distin- 
guaient les  unes  des  autres  par  la  partie  de  leur  corps  qui 
était  tatouée  et  parles  dessins  dont  ils  étaient  ornés.  La  classe 
la  plus  élevée  se  nommait  Avae-Parai,  ou  la  jambe  peinte, 
parce  que  ceux  qui  en  étaient   membres    avaient    toute   la 
jambe  noircie.  La  dernière  clas5e,  ou  la  classe  des /'o.v,  com- 
prenait les  novices  qui  étaient  chargés  des  rôles  les  plus  fa- 
tigans  dans  les  danses  et  les  pantomimes.  Il  y  avait  en  outre 
un  certain  nombre  d'individus  des  deux  sexes,  affiliés  à  cette 
société  dissipée  ,  qui  étaient  chargés  des  soins  serviles.  Le 
nom  de  Fanaunau  qu'ils  portaient  indiquait  qu'ils  n'étaient 
pas ,  comme   les  membres  réguliers  ,   obligés  de    détruire 
leur  progéniture.  Quoique  les  Arreoys  menassent  une  vie 
extrêmement  licencieuse,  ils  étaient  mariés,  et  leurs  femmes 
étaient  membres  de  leur  société.  Ils  étaient  très-jaloux  de 
leurs  épouses,  et  l'on  punissait  quelquefois  de  mort  celui  qui 
n'aurait  pas  respecté  la  femmede  son  compagnon.  Les  chefs 
faisaient  grand  cas  de  celte  institution  et,  quoique  les  mem- 


bres de  la  première  classe  fussent  souvent  des  monstres 
d'iniquité,  ils  les  regardaient  comme  des  êtri  s  supérieurs  à 
l'homme. 

On  s'imaginait  que  ceux  qui  devenaient  ^rreqy^  y  étaient 
excités  par  les  dieux.  Lorsque  quelqu'un  désirait  devenir 
membre  de  cette  nssociaiion,  il  e  rei.diit  à  une  représen- 
tation et  feignait  d'être  dans  un  état  d'exaltation  ;  toul-t- 
coup  il  perçait  la  foule  et  s'élançait  au  milieu  de  la  troupe 
des  danseurs,  les  imitant  de  sou  mieux.  Après  avoir  été 
astreint  long-temps  aux  fonctions  de  domestique  d'un  Ar- 
reoy d'une  des  classes  supérieures  ,  on  le  présentait  à  la  so- 
ciété extraordinairement  convoquée.  Oa  lui  indi(piait  le 
nom  qu'il  porterait  à  l'avenir,  et  on  lui  intimait  l'oidi-ede 
tuer  ses  enfans.  Quelques  cérémonies  ridicules  terminaient 
son  admission  dans  la  septième  classe,  de  laquelle  il  était 
très-difficile  de  passer  dans  les  classes  plus  élevées. 

Lors  de  la  mort  d'un  Arreoy,  il  y  avait,  pendant  deux  ou 
trois  jours,  otohoa  ou  deuil  général.  Les  parens  et  les  tmis 
du  défunt  entouraient  pendant  ce  temps  son  corps.  Les  Ar- 
reoys le  portaient  ensuite  au  grand  temple,  où  l'on  déposait 
les  restes  des  rois.  Le  prêtre  d'Oro  prononçait  une  longue 
prière  et,  par  diverses  cérémonies ,  il  retirait  au  corps  les 
privilèges  qui  lui  avaient  été  commun  qués,  lors  de  sa  récep- 
tion dans  la  société.  Ainsi  dépouillé  tfe  sa  supériorité  ima- 
ginaire, le  corps  était  enterré  comme  celui  d'un  homme 
ordinaire  dans  l'enceinte  réservée  aux  chefs. 

Les  ressourcesdcs  Arreoys  étant  fort  étendues,  ils  étaient 
toujours  à  môme  de  recourir  au  prêtre  de  Roinatane  ,  que 
l'on  supposait  muni  des  clés  du  RohniuNoanoa  ,  le  paradis 
otahitien.  Ce  prêtre  succédait  à  celui  d'Oro'  dans  la  cértî- 
monic  des  funérailles.  îl  adressait  ses  prières  à  Urutaetae,  . 
dont  l'office  était  de  conduira  au  séjour  du  bonheur  ceux 
en  faveur  desquels  le  prêtre  de  Romatane  avait  intercédé. 
Le  P.ohutu-Noanoaélait  un  paradis  du  genre  de  celui  de  Ma- 
homet. Ou  le  disait  situé  dans  l'île  de  Raiatea  ,  près  de  la 
montagne  de  Temehani-Unauna ,  mais  dans  les  régions 
élevées,  ce  qui  le  rendait  invisible  aUK  yeux  des  mortels. 
On  y  jouissait  de  tous  les  plaisirs,  auxquels  les  ^rreiyj  avaient 
été  accoutumés  sur  la  terre;  ce  n'est  qu'à  eux  et  aux  chefs 
que  ce  séjour  était  réservé  ;  car  les  frais  pour  y  être  admis 
étaient  si  énormes  qu'il  ne  pouvait  guère  venir  dans  la  pen- 
sée des  autres  habitans  d'en  procurer  l'entrée  à  leurs  parens. 
D'adieurs  on  croyait  que  la  distinction  établie  sur  la  terré 
entre  les  chefs  et  le  peuple  subsisterait  dans  la  vie  future, 
et  que  toute  personne  d'oo  rang  inférieur  y  serait  exclue  de 
la  société  de  ses  supérieurs. 

Tels  sont  les  principaux  renseignemens  que  nous  avons 
pu  recueillir  sur  cette  honteuse  association.  Les  traditions 
relatives  à  son  origine  que  nous  avons  rapportées  et  qui  sont 
peu  connues  ,  ont  été  racontées  à  M.  Barff  par  Auna  ,  au- 
jimrd'hui  instituteur  chi-étien  dans  ces  îles  et  par  Mabine, 
roi  de  Iluahine. 

MÉLAÎ\GES. 

DtTEi.  LÉCAtEMEiTT  ACTomsÉ.  —  Noiis  ne  saurions  trop  déplorer  l« 
rapiile  accroissement  des  duels  en  France,  depuis  quelques  mois;  nous  avons 
déjà  signalé  plusieurs  de  ceux  qui  offraient  les  circonstances  les  plus  alBi- 
geanies  :  celui  qui  vient  d'avoir  lieu  à  Grenoble  en  présente  malheureuse- 
ment de  nature  à  exciter  les  plus  'jénibles  réflexions. 

«  A  la  suite  d'une  querelle  entre  un  (ifûcier  du  'i^>'  et  un  particulier  de 
cette  ville  ,  un  rendez-vous  fut  donné  ;  mais  ies  duels  étant  défendus  ,  soUs 
pfine  de  destitution,  l'oflicier  se  rend  dans  l'intervalle  cher  le  général 
Delorl  et  obtient  de  lui  l'aulorisation  de  se  battre.  Les  précautions  eiira- 
orilinaires  prises  par  le  général ,  donnaient  à  cette  affaire  le  caraclèr»  et 
raspe(  t  d'un  chainn  clos  du  moyen-âge.  Un  détachement  de  dragons 
contenait  lesspectatturs.  Les  deux  champions,  entourés  de  leurs  nombreux 
parrains,  appartenant  aux  divers  corps  de  la  garnison  de  la  ville  ,  s'a- 
vancent au  milieu  de  l'arène  ;  le  glaive  brille  dans  leurs  mains  ;  un  silence 
profond  règne  autour  d'eux.  Bientôt  le  Jugement  Je  Z)/eu  est  rendu  ; 
l'ofDcier  tombe  atteint  d'un  coup  de  sabre  au  côté.  Des  acclamatioBt 
accueillent  cette  victoire,  et  l'on  se  relire.  » 

Que  dire  de  cette  autori'ation  accordée  par  le  général  Dcloit  à  l'on  de> 
officiers  de  son  régiment?  Jusqu'à  présent  on  s'était  borné  à  fermer  tes 
yeux  sur  ces  sortes  d'affaires;  mais  vodà  qu'on  les  sanctionne,  qu'on  les 
légalise  ,  en  quelque  sorte  !  Si  l'autonsntion  donnée  par  le  général  fst 
immorale,  elle  est  aussi  impolitique;  car  c'est  à  l'occasion  d'une  querelle 
d'opinion  que  le  duel  a  eu  lieu. 

Le  Gérant,    DEHAULÎ'. 

WWi^MP^     ■  ■  n  I    II  III      ■■-     I  -l        ■  I  ■!     1  I  ■■ 

Imprimrrte  tJt  Sbliïigus  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.   14. 


TOME  1".  —  IM"  33. 


18  AVRIL  183^»,. 


JOURNAL  RELIGIEUX, 
Politique,   Pliilosoplîîqiic  et   Littéraire, 


PARAISS.WT  TOLS  LES  MERCREDIS. 


Le  ch^mp  ,  c'est  le  monde. 
Matlh.  XIII.  3S. 


a  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n°  ii,et  cliei  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Pris:i5  fr.  pour  l'année; 
.  peur  6  mois,  S  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
lettres,  paquets  et  envois  d'argent,  doivent  être  affrancbis. 


SOMMAIRE. 

Visite  au  cimetière  nr  Père  -  Lachaise.  —  ScèsES  dp  morde 
;tuel  :  Confessions  d'un  jeune  bomme.  I\°  IV.  Retour  à  la  maison 
iterneile.  —  Philosophie  nELic:EfsE  :  Du  Christianisme  de  M.  de 
bateauhri.iiHl,  dans  ses  ITluths  hiUoriques. — L'Esclavage  ad  Biésil. 

-  MÉLASCES  :  Abolilim  graduelle  de  la  loterie. — .'\[]iarei!  à  pétitions. 

-  Ajournement  des  Assemblées  générales.  —  Placard. 


Li\E  VISITE 

AU  CIMETIÈRE  DU   pÈrE-LACHAISE. 

foulant  visiter  une  pauvre  femme,  à  laquelle  la  cruelle 
laJie  qui  ravage  notre  ville  vient  d'enlever  son  mari,  et 
est  l'cstcc  veuve  avec  quatre  enfans  en  bas  âf;c  ,  je  ni'a- 
miiiais  vers  su  demeure,  dans  le  faubourg  Saint-Antoine, 
n-  ossaver  de  la  consoler  dans  son  malheur  et  l'engager  à 
rner  ses  regirds  vers  Celui  qui  a  dit  :  «  Invoque-moi  au 
our  de  la  détresse  ,  je  t'en  délivrerai  et  tu  me  glori- 
ieras  I  »  lorsqu'au  moment  de  traverser  ,  pour  m'y 
idrc,  la  rue  qui  monte  au  cimetière  du  Pèrc-Lachaise, 
encontrai  un  convoi  funèbre,  qat  me  barrait  le  chemin. 
Depuis  plusieurs  jours ,  j'avais  entendu  beaucoup  de 
:uls  coutradicloires  sur  le  nombre  des  victimes  du  fléau, 
e  ne  pouvais  me  dissimuler  que  iiion  creur  s'était  comme 
iltné  il  ces  récits  continuels  de  maux,  que  je  n'avais  pas 
d'assez  près  pour  être  touché,  autant  que  je  l'aurais  dû, 
'  eur  étendue  et  de  leur  profondeur.  Le  désir  de  m'assu- 
I  par  moi-même  de  l'exactitude  des  rapports  qu'on  m'a- 
"■.  faits  et  de  me  pénétrer  davantage  de  la  grandeur  du 
!i  Liment  que  Dieu  inflige  en  ce  moment  à  notre  cité  ,  me 
lint  suivre  presque  involontairement  le  corbillard  qui 
)|iaii.  Il  n'y  avait  pas  de  voilures  de  deuil ,  mais  une 
t/;ue  file  de  parens,  d'amis,  de  voisins  ,  qui  s'avançaient 
'i|acieusemeiit  à  pied  ;  toutes  les  figures  étaient  sérieuses 
î'îraves;  elles  avaient  toutes  rexpressiou  du  respect^  mais 


je  ne  vis  sur  aucune  cel'e  d'une  vive  douleur;  peut-être 
n'en  et  lit  elle  que  plus  déchirante  au  fond  du  cœur. 

Je  in'arrélai  uu  instant  à  l'entrée  du  cimetière  pour  lire 
ces  belles  paroles  de  Jésus-Christ  :  «  Je  suis  la  résurrection 
»  et  la  vie;  celui  qui  croit  en  moi  vivra,  quand  même  il 
»  serait  mort  (Jean  xi,  25),  »  écrites  en  latin  sur  la  colonne 
à  la  droite  de  la  parle.  Ou  lit  ,  également  en  latin,  sur  la 
colonne  à  gauche,  les  mots  :  a  Espérance  pleine  d'iinmor- 
»  taillé.  »  Oui  ,  glorieuse  espérance',  me  dls-je  ,  espérance 
pleine  d'une  immortalité  bienheureuse  pour  les  âmes  qui 
ont  connu  Jésus-Christ,  qui  ont  cru  en  lui  et  qui  l'ont  ac- 
cepté pour  leur  Sauveur  !  Mais  combien  en  est-il  parmi 
ceux  qui  dorment  ici  qui  aient  fait  de  la  résurrection  future 
la  base  de  leur  espoir?  Combien  n'en  est-il  pas  peut-être  au 
contraire  qui  aient  cherché  une  affreuse  consolation,  à  leurs 
derniers  momens ,  dans  la  pensée  de  l'anéantissement  de 
l'âme  avec  celle  du  corps,  ou  qui  aient  regardé  avec  une  stu- 
pide  indifférence  vers  cette  éternité  qui  s'ouvrait  devant 
eux  !  Je  cherchais  aussi  à  me  rendre  compte  de  cette  singu- 
lière manie  qu'on  a  chez  nous  de  choisir  une  langue  incon- 
nue du  grand  nombre  pour  les  inscriptions  qu'on  grave  sur 
nos  moiiumetis  publics.  Pour  celle-ci,  du  moins,  on  aurait 
dû  faire  une  exception  et  l'écrire  eu  caractères  intelligibles  à 
tous  I 

Mes  réflexions  furent  interrompues  par  la  subite  agitation 
de  ceux  qui  m'entouraient.  Je  fus  moi-même  vivement  ému, 
en  vovant  ce  qui  avait  causé  ce  saisissement  général.  Deux 
énormes  tombereaux  tendus  de  noir  s'avançaient  pesam- 
ment; ils  entrèrent  dans  le  cimetière  et  s'arrêtèrent  dans 
l'allée  qui  conduit  vers  la  fosse  commune.  On  enleva  les 
tentures,  et  nous  vîmes  avec  effroi  que  les  tombereaux 
contenaient,  l'un  quinze  bières,  et  l'autre  neuf,  qui  pa- 
raissaient avoir  été  faites  très  à  la  hâte;  car  plusieurs ,  au 
lieu  d'être  fermées  par  des  clous  ,  ne  l'étaient  qu'au  moyen 
de  cordes,  et  les  planches  de  la  plupart  des  cercueils  étaient 
en  outre  si  nral  jointes  ,  qu'on  apercevait  le  linceul  qui  en- 
veloppait le  corps.  Un  frissonnement  involontaire  me  saisit, 
eu  voyant  descendre  une  aune  ces  bières  nombreuses, 
et  en  pensant  qu'hier  encore  ceux  qu'elles  renferment 
avaient  en  eux  une  âme  vivante  I  Ces  paroles  du  psaume 


25S 


LE  SEMEUR. 


XLix  :  (  lisseront  mis  au  sépulcre  comme  des  brebis  ;  la 
«  mort  se  repaîtra  d'eux,  »  se  piéseiilèiciit  à  moi  avec  une 
grande  force.  Je  me  mêlai  à  la  foule  pour  exajiiiucr  l'nn- 
pressiou  produite  sur  les  assistans  par  ce  triçte  spectacle  ;  il 
y  avait  du  sérieux,  de  l'effroi ,  de  la  lerreui-  mêniej  mais 
pas  un  regard  ne  me  parut  se  tourner  vers  le  ciel  ;  je  n'en- 
tendis aucune  parole  qui  annonçât  de  la  piété  dans  les  c  œiii  s. 
Et  cependant,  Seigneur,  tu  cliàties  ce  peuple,  «afin  qu'il 
»  sache  et  qu'il  voie  que  c'est  une  chose  mauvaise  et  amèro 
»   d'avoir  abandonné    l'Eternel   sou    Dieu   »    (  Jéréniie , 

Je  m'approchai  d'un  fossoyeur  qui  se  reposait  sur  une 
pierre  de  ses  pénibles  travaux  ,  qui  devaient  se  prolonger 
fort  avant  dans  la  nuit.  «  Est-il  vrai ,  mon  ami  ,  lui  dcmau- 
»  dai-je,que  la  mortalité  diminue?  »  —  «Vous  le  voyez  , 
»  monsieur  ;  il  n'y  paraît  guère.  »  —  «  At-on  enterré  au- 
»  jourd'hiii  autant  de  personnes  que  les  jours  prccédeiis?o 

—  «  A  peu  près.  »  —  a  Conjbien  en  a-t-on  enterré  hier?  » 

—  «Il  m'est  défendu  de  ic  dire.  »—  L'autorité  d  reconnu  , 
elle-même,  que  les  listes  de  décès  qu'elle  a  publiées  jusqu'ici 
sont  incomplètes  j  je  crains  bien  qu'on  ne  soit  obligé  de. 
faii'e,à  cet  égard,  d'effrayaiiles  révélations.  Je  me  Ijoinerai 
à  dire  qu'en  rapprochant  les  uns  des  autres  les  renseignc- 
mens  que  j'ai  recueillis,  il  me  paraît  démontré  que  le  nom- 
bre des  enterreraens,  dans  le  seul  cimetière  du  Pèrr-La- 
chaise,aété,  la  semaine  dernière,  de  deux-cent-cinquaiite  à 
trois-cent-cinquante  par  jourj  et  cependant  ce  n'est  pas  celui 
ou  les  grands  hôpitaux  de  Paiis  envoient  leurs  morts  ! 

Je  suivis  l'une  des  bières  qu'on  portait  à  la  fosse  com- 
mune ;  il  fallut  vérifier  quel  corps  elle  renfermait  j  on  le 
décljira  à  haute  voix,  et  lesparens  du  mort  accompagnèrent 
tristement  le  cercueil,  tandis  que  d'autres  demeurèrent  piès 
des  tombereaux,  attendant  que  l'on  enlevât  ceux  auxquels 
ils  voulaient  rendre  les  derniers  devoirs.  Les  tombereaux 
avaient  pris  leur  charge  dans  des  rues  voisines  les  unes  des 
autres,  peut-être  même  dans  une  seule  rue;  ils  s'étaient 
arrêtés  devant  toutes  les  maisons  ou  il  y  avait  eu  des  morts; 
tous  les  amis,  en  deuil,  ou  poitant  un  crêpe  au  cliapeau  ou 
au  bras,  qui  les  accompagnaient,  appartenaient  à  un  même 
quartier  :  que  ne  me  révéla  pas  cette  pensée  sur  les  nom- 
breuses douleurs  qu'il  doit  y  avoir  en  ce  uiomeul  daus  cette 
grande  ville  ! 

Une  rangée  de  bières  venait  d'être  déposée  daas  la  fosse 
commune  ;  on  voyait  encore  les  bouts  mal  recouverts  de 
terre  de  sept  à  huit  cercueils;  une  seconde  rangée  était 
commencée,  et  elle  fut  complétée  pendant  les  quelques 
minutes  que  je  m'ariétai  en  ce  lieu.  Je  ne  pus  retenir  mon 
émotion  ,  en  voyant  le  soin  avec  lequel  les  pauvres  païens 
demandaient  aux  fossoyeurs  de  marquer  par  une  croix  de 
bois  ou  un  simple  jalon  ,  auquel  ils  suspendaient  une  cou- 
ronne ,  la  place  qu'occupait  tout  ce  qui  restait  ici-bas  d'nu 
père,  d'une  épouse  ou  d'un  enfant.  Dans  quelques  heuies 
peut-être,  on  entassera  d'autres  bières  sur  ces  bières;  elles 
recoiivriroiit  les  couionnes,  et  sélèveront  plus  h^.ut  que  les 
jalons  et  que  les  croix  !  Mais  quelque  tristes  que  soient  tes 
scènes  de  destruction  ,  le  chrétien  est  assuré  de  l'accomplis- 
sement de  celte  parole  de  l'Ecriture:  «  La  mort  est  en- 
«  gloutie  pour  toujours!  »  Dès  à  préseut  il  peut  dire  : 
«  O  mort  ,  où  est  ton  aiguillon  ?  «  O  sépulcre  ,  où  est  ta 
«  victoire  ?  (  i.  Corinthiens  ,  xv  ,  55.  ) 

Comme  je  retournais  sur  mes  pas  ,  absorbé  dans  ces  pen- 
sées ,  j'entendis  une  salve  de  mousquctcrie ,  et,  un  moment 
après,  je  vis  descendre  par  le  chemin  opposé  à  celui  que 
je  suivais,  une  compagnie  d'artilleurs  de  la  garde  nationale  ; 
jIs  venaient  de  dire  un  dernier  adicti  à  un  frère  d'armes. 
J'en  avais  assez  vu  pendant  le  quart-d'lieure  quej'avais  passé 
dans  le  cimetière  ,  et  je  voulais  en  sortir;  mais  je  lae  trou- 
Yai  arrêté  par  lui  riche  corbillard  à  quatre  chevaux  ,  suivi 


de  nombreuses  voitures  da  deuil  ,  et  remarquable  par  tou 
le  luxe  lugubre  qu'on  peut  déployer  sur  le  chemin  de  1; 
tombe:  je  lus  fra[)[ié  d^riiidifiereuce  totale  et  de  la  légère 
té  moqueuse  qu'e.xprimaiept  les  physionomies  des  pleureur 
salariés  qui  faisaient  partie  du  coitégc.  Quel  contraste  entri 
ce  convoi  et  celui  qui  vciiait  immédiat<'.uient  après  !  Qualr 
hommes  portaient  une  bière  sur  un  simple  brancard;  ils  mar 
chaieut  pr-niblemciit  et  paraissaient  fatigués  ,  comme  s'il 
venaient  de  loin;  une  douzaine  de  personnes  suivaient,  1 
tête  baissée,  dans  un  morne  recueillement,  poitant  d 
temps  en  temps  leur  mouchoir  à  la  figure.  J'aurais  voul 
questionner  ceux  qui  formaient  ce  groupe  intéressant;  j 
n'avais  pas  encore  vu  une  douleur  semblable  à  la  leur. 

Je  m'étais  m  s  à  causer  avec  un  pauvre  ouvrier  du  fau 
bourg  du  Temple,  qui,  ne  trouvant  pas  à  travailler,  s'étai 
rendu  au  cimetière  et  gagnait  quelque  argent  en  aidant 
porter  les  bières;  il  me  dit  que  pendant  qu'il  enterrait  le 
morts,  son  fils  se  mourait  peul-ôlrc.  Le  jeune  homme  était 
depuis  trois  jours,  atteint  du  choléra,  et  le  pauvre  père 
malgré  son  angoisse  ,  avait  dû  le  quitter  à  cinq  heures  d 
matin,  afin  de  }>ouvoir  porter  le  soir  un  morceau  de  pain 
sa  famille.  Comme  il  vovait  que  je  lui  témoignais  de  l'inté 
rêt,  il  me  pria  d'aller  voir  sou  fils,  et  je  le  lui  promis.  Je  m 
mis  en  route  aussitôt;  mais  je  n'avais  pas  encore  dépassé  le 
limites  du  cimetière  que  je  l'encontrai  un  nouveau  deuil  :  a 
fiacre  s'était  arrêté  ;  j'en  vis  sortir  un  jeune  homme  vêtu  d 
noir,  puis  un  autre  homme  qui  portait  sous  le  bras  le  ccr 
cueil   d'un  très-jeune  enfant. 

Je  n'ai  p  is  rcmirqué  de  prêtres  à  ces  divers  convois  ;  j 
u'ai  entendu  prononcer  des  paroles  de  consolation  ou  d'à 
vertissement  sur  aucune  de  ces  tombes  ;  je  comprends  qu 
la  sagesse  humaine  se  faise  et  que  l'on  fasse  trêve  à  ce 
éloges  tristement  pompeux  dont  on  salue  trop  souvent  le 
morts;  mais  que  de  choses  l'Evangile  n'aurait-il  pas  à  dire 
sur  le  bord  d'une  fosse,  à  des  hommes  dont  aucun  ne  peu 
compter  avec  assurance  sur  quelques  heures  de  vie  1 


SCErVES  DU  MO.\DE  ACTUEL. 

COHFESSIONS    d'uN    JEUNE    HOMMJ. 

IV.   Retour  dans  la  maison  paternelle. 

Lorsque  j'aperçus  de  loin  les  deux  clochers  de  ma  vill 
natale,  je  me  mis  à  réfléchir  très  sérieusement.  Assez  d'er 
leurs  et  d'extravagances,  disais-je  en  moi-même  ;  un  licenci 
en  droit  qui   approche   de  sa  vingt-quatrième  année  doi 
avoir  de  l'aplomb  et  des  moeurs  ,  surtout  dans  une  petit' 
sous-préfecture  ,   où  cliaqu",  chose  porte  encore  sou  vra 
nom.  Ici  ,  l'immoralité  ne  s'appelle  point  de  la  galanterie 
le  libertinage   ne  jouit  pas  du  privilège  de  ridiculiser  I 
vertu,  et  l'adultère  ne  rehausse  le  mérite  de  personne.  Ile; 
temps  d'ailleurs  de  me  créer  un  état  et  un  avenir;  moupèi 
se  fait  vieux;    il  ne  me  laissera  pas  autre  chose  qu'uu  noi 
honorable,  et  des  folies  de  jeune  homme  sont,  en  provinc( 
un  fort  mauvais  moyen  de  grossir  la  clientelle  d'un  avocai 
Il  faut  donc  prendre  un  parti  décisif,   ajoutais-jc  avec  ur 
assurance  qui  me  paraît  à  présent  le  comble  du  délire.  Loin 
bien  loin  de  moi  toutes  les  passions,  tous  les  égaremens  qu 
m'ont  séduit!   Je  mènerai  uue  vie  morale  et  édifiante;  j 
serai  en  bonne  odeur  jusque  dans  la  sacristie  de  ma  paroisse 
on  me   citera  comme    un  modèle  dans  les   entretiens  cli 
douairières  du  quartier  ;  les  plaideurs  et  les  dossiers  aboud 
ront  dans  mou  étude.  Puis  un  beau  jour  je  conduirai  à  l'ai 
tel  nuptial  une  jeune  fiancée,  dont  les  lichesses  n'auront  p 
terni  la  naïve  innocence.  Puis...  Hélas!  je  refaisais  la  fal 
de  la  laitière,  et  mes  rêves  allaient  bientôt  s'évanouir  comi 
les  siens  ! 


LE   SEMECR. 


259 


Je  ne  douUij  (jucfo  en  ce  momi'iit  (Ki  succès  de  mes  bon- 
nes intcntiotïs;  car  je  n'avais  l'Uulié  ia  iiiiUii-e  hmiiainc  que 
dans  les  livres  des  |>liil<>snplii"s.  Pour  piui  que  je  l'eusse  ob- 
servée dans  mon  propre  Cd'ur ,  j'aura:s  su  (pie  la  moralité 
qui  se  fonde  sur  ou  calcul  do  prolits  et  pei-tcs  u'ofire  aucune 
{jarantic  de  durée;  je  me  serais  dit  que  l'honinic  ne  subit 
pas  une  transformation  complètt  pour  avoir  f lit  vingt  lieues 
en  dilifjencc  et  pour  aller  d'mie  {jrande  ville  dans  nue  sous- 
préfectuie  ;  j'aurais  été  persuadé  surtout  <(ue  les])assious  ne 
se  laissent  p  is  long-temps  yairottcr  par  les  liens  fr;ijjiles  des 
convenances  du  monde,  et  qu'il  j^iut  un  pouvoir  tout  autre 
que  celui  des  considérr.tions  soci.clcs  pour  les  briser.  Mais,  à 
cette  époque,  je  ne  connaissais  qu  une  plidosopliie  phrasière 
et  bavarde,  et  je  pensais  iugénutimeut  que  de  liellcs  maxi- 
mes sont  suff^an tes  pour  produit;  de  bonnes  actions.  Je 
m'acheminai  donc  vers  la  demeure  paternelle,  le  front  haut, 
le  cœur  joyeux,  comme  il  l'est  toujours  quand  on  vient  de 
se  faire  un  plan  de  vie  safje  (!t  bien  réglé.  Tout  me  souriait 
dans  l'avenir,  et  je  ne  pouvais  manquer  d'être  le  plus  hon- 
nête bouigeois  de  province  qui  se  soit  vu  de  temps  immé- 
morial. 

Vous  est-il  arrivé  de  rentier  sons  le  toit  de  vos  pères  , 
après  une  absence  de  quelques  années,  pendant  lesquelles 
vous  aviez  subi  les  tempêtes  et  les  ravages  des  passions  ?  Dès 
qu'on  a  franchi  le  seuil  ,  on  se  croit  revenu  ,  comme  par 
magie,  à  la  saison  riante  et  paisible  de  son  enfance.  Les  lon- 
gues douleurs  s'oublient,  les  regrets  amers  s'effacent,  et  le 
cœur  bat  plus  doucement  au  milieu  de  tant  d'objets  qui  nous 
rappellent  les  joits  naïves  du  premier  âge.  Il  n'y  a  pas  une 
chambre  qui  n'ait  son  histoire,  pas  une  pierre  qui  n'éveille 
un  doux  souvenir.  Il  semble  que  les  pensées  immorales,  que 
les  affections  déréglées  et  les  vices  de  l'absence  n'osent  pas 
nous  suivre  dans  celte  maison  où  nous  allons  recevoir  les 
embrasscmens  d'une  mère.  On  respire  un  air  plus  pur;  c'est 
un  autre  horizon,  une  existence  nouvelle.  Ou  redevient  en- 
fant lorsqu'on  a  pris  sa  place  auprès  de  ce  foyer  domestique, 
vieux,  témoin  de  nos  iiinoceus  plaisiis  ;  on  retrouve  les  es- 
pérances ,  les- illusions  de  ses  premières  années,  et  l'on  se 
ressouvient  à  peine  dé  sa  jennossc  agitée  et  corrompue,  eu 
s'assevant  aux  mêmes  lieux  oii  l'on  a  bégayé  les  premiers 
mots  de  la  piété  fil. aie!  Heureux  prestige  du  toit  paternel! 
je  m'enivrai  de  mes  souvenirs  d'enfance  ,  et  les  égaremeiis 
qui  avaient  souillé  ma  vie  se  retiraient  dans  un  lointain 
obscur,  comme  un  songe  pénible  que  le  réveil  fait  évanouir. 

Ce  charme  dura  pour  moi  plusieurs  semaines ,  ei  je  me 
confirmai  toujours  davantage  dans  l'idée  de  parcourir  une 
carrière  honorable  et  laborieuse.  C'est  aussi  dan5  cette  courte 
période,  si  je  me  rappelle  bien,  que  j'eus,  pour  la  première 
fois,  le  sctitimciit  d'une  relation  intime  entre  Dieu  et  nous. 
Jusque-là  je  n'avais  vu  en  Dieu  qu'un  être  de  raison  ,  une 
^nécessité  logique;  je  l'admettais  comme  on  e^t  obligé  d'ad- 
mettre un  syllogisme  qui  ne  pèche  ni  dans  ses  prémices  ni 
dans  ses  cousé(|uence3  ;  du  reste,  je  ne  savais  que  f  lire  pour 
mon  propre  compte  de  cette  Divinité  spéculative;  je  ia  re- 
léguais, comme  Epicure,  dans  une  sorte  de  tombeau  dont 
elle  ne  pouvait  soi  tir.  Alors,  cependant,  je  commençai,  no:: 
pas  àcompreudre,  mais  .'i  sentir  que  Dieu  est  un  Etre  vivant, 
et  qu'il  manifeste  sa  présence  aux  yeux  de  l'àmc.  Je  n'avais 
pas  puisé  ce  fait  dans  les  livres;  je  le  trouvai  dans  mon  ex- 
périence. Pourquoi  Dieu  choisit-il  cette  époque  plutôt 
qu'une  autre  pour  m'accorder  cette  demirévélition  ?  Je  ne 
puis  faire  à  cela  qu'une  seule  réponse  :  c'est  que  je  désirais 
d'accomplir  la  loi  morale  dont  les  préceptes  sont  gravés 
dans  la  conscience  humaine,  et  qu'il  va  un  rapport  naturel 
entre  ce  désir  et  une  vue  plus  évidente  ,  pins  sensible  de 
l'Etre  souverainement  parfait.  L'athéisme  étiit  chez  moi  , 
ctp?ut-êtrc  l'est-il  chez  beaucoup  d'aut.es,moins  uneencur 
Uo  l'esprit  qu'un  cr'.mo  de  la  voionté. 


Il  me  souviendra  toute  ma  vie  de  quelques  veillées  de  ce 
temps-là.  Je  travaillais  fort  tard  dans  la  nuit  pour  me  pré- 
parer, par  la  pratique  des  afi'aires,  à  la  profession  d'avocat; 
et  comme  le  binit  du  soir  cesse  de  bonne  heure  dans  les  pe- 
tites villes,  je  me  trouvais  bientôt  seul  au  milieu  d'un  calme 
profond.  C'était  dai«  les  plus  longs  jours  de  l'été.  Je  pouvais 
apercevoir  de  ma  chambre  un  vaste  horizon,  qui  s'étendait 
au  loin  sur  de  fraîches  et  riantes  vallées.  A  l'heure  de  mi- 
nuit, lorsque  je  quittais  mon  travail ,  la  tête  fatiguée  ,  mais 
le  cœur  coulent  et  libre  do  toute  inquiétude,  j'allais  m' as- 
seoir au  bord  de  la  fenêtre  po\ir  jouir  d'une  méditation 
rêveuse,  avant  de  me  livrer  au  sommeil.  Les  clameurs  et 
I2  tumulte  des  passions  humaines  ne  se  faisaient  plus  enten- 
dre; un  silence  universel  régnait  autour  de  moi;  tout  me 
paraissait  endormi  dans  le  monde,  excepté  mon  cœur,  mes 
pensées  et  mes  espérances.  A  quelques  pas  de  la  maison  de 
mon  père,  le  Rhin  poursuivait  son  cours  majestueux  et  pai- 
sible; on  eût  dit  qu'il  craignait  d'interrompre  le  calme  so- 
lennel de  la  nature.  Au-delà  de  ses  rives  brillait  quelque 
lueur  vague  et  mobile,  dont  on  ne  pouvait  savoir  si  c'était 
une  lampe  nocturne  ou  une  vapeur  étincelante  au  sein  des 
ombres  de  la  nuit.  Dans  le  firmament  scintill  lient  d'innom- 
brables étoiles,  dont  la  douce  lumière  venait  mollement  se 
réfléchir  sur  le  seuil  du  toit  paternel.  C'est  alors  ,  6  mon 
Dieu!  que  j'éprouvai  les  premières  sensations  de  ta  toute 
ptésence!  Je  te  contemplais  avec  ravissement,  et  j'étendais 
les  bras  comme  pour  me  jeter  dans  les  tiens.  Jusqu'à  ce  mo- 
ment ,  j'avais  vécu  sans  toi  sur  la  terre  ,  et  j'avais  souvent 
redit  ton  nom  sacré  ,  comme  si  j'eusse  prononcé  le  nom 
d'un  homme  ,  sans  qu'il  fit  vibrer  aucune  sainte  émotion 
dans  mon  cœur.  Mais  là,  pendant  ces  heures  si  vite  écoulées, 
devant  cette  nature  si  grande  et  qui  racontait  d'une  voix  si 
forte  la  magnificence  de  ta  gloire,  j'ai  commencé  à  te  sentir 
près  de  moi ,  et  j'ai  appris  à  murmurer  quelques  mots  de 
prière  à  ta  louange,  ô  Dieu  créateur  et  conservateur  ! 

Eu  essayant  aujourd'hui  d'analyser  ces  émotions  passa- 
gères ,  j'y  trouve  sans  doute  un  |  rogrès  ,  si  je  compare  cet 
état  de  l'ame  avec  la  froide  incrédulité  de  mes  années  de 
politique  et  d'études;  mais  combien  j'étais  encore  éloigné 
de  la  vraie  foi  religieuse  ,  que  l'Evangile  nous  enseigne  et 
(pie  nous  donne  l'Esprit  divin!  j'embrassais  le  fantôme  d'ua 
déisme  qui  ne  vivait  que  de  ma  vie  et  ne  s'échauffait  quç 
de  ma  flamme  :  vie  éphihnère  ,  flamme  qui  se  hâtait  de 
mourir!  Je  voyais  Dieu  dans  l'ai/,  dans  les  astres,  dans  les 
Ilots,  dans  les  campagnes  verdoyantes  ;  mais  je  ne  le  trouvais 
pas  dans  ma  conscience  sous  l'image  d'un  Père  miséricor- 
dieux et  fidèle.  Je  tressaillais  d'admiration  à  la  vue  de  ses 
ouvrapes,  mais  je  ne  l'aimais  pas;  j'éprouvais  en  sa  présence 
une  sorte  d'enivrement,  mais  peu  de  joie,  et  mes  sensations, 
bien  que  vives,  agitaient  mon  ciBur,  sans^ponvoir  lechanger. 
C'était  la  religiosité  de  Platon  et  des  théosophes  allemands, 
celte  piété  vaporeuse  et  tendre  ,  même  un  peu  mystique  , 
fille  de  l'imagination,  née  dans  une  heure  de  rêverie,  et  qui 
s'effiice  devant  les  affaires  positives  du  mo.ide  ,  comme  les 
lueurs  qu;  s'exhalent  de  la  terre  s'obscurcissent  an  lever  dci 
soleil.  Un  poète  qu'on  appelle  religieux  ,  mais  qui  ne  l'est 
pas  dans  le  sens  chrétien,  Lamartine,  a  revêtu  des  couleurs 
d'uue  pocsit^  enchantée  les  seuiimens  que  j'éprouvais  alors, 
quand  îl  a  dit  : 

«  C'est  loi  que  je  cfécouvre  au  fond  de  la  nature  , 
C'est  loi  que  j(!  bénis  dans  loule  créature. 
Pour  m'a(  procher  de  toi  j'ai  fui  dans  ces  déserts. 
•  L>,  quand  l'a  ibe,  agitant  son  voile  dans  le.s  airs, 
Enlr'ouvi-s  l'Iiorizon  qu'un  jour  naissant  colore. 
Et  sème  sur  1rs  monts  les  perles  de  l'aoroie. 
Pour  moi  c'est  ton  regard  qui,  du  divin  séjour, 
S'cntr'ouvre  sur  le  monde  et  lui  répand  le  jour  ; 


260 


LE  SEMEUR. 


Quand  l'astre  à  son  midi,  suspendant  sa  carrière, 
M'innndc  de  chaleur,  de  vie  et  de  lumière, 
Dans  ses  pulssans  rayons,  qui  raniment  mes  sens. 
Seigneur,  c'est  la  vertu,  ton  soume  que  je  sens; 
El  quand  la  nuit,  guidant  son  cortège  d'étoiles. 
Sur  le  monde  endormi  jette  ses  sombres  voiles. 
Seul,  au  sein  du  désert  avec  l'obscurité. 
Méditant  de  la  nuit  la  douce  majesté, 
Enveloppé  de  calme  el  d'ombre  et  de  silencr. 
Mon  âme  de  plus  près  adore  la  présence...  » 

Mais  qu'est-ce  que  toutes  ces  images  poétiques  pour  trans- 
former rhoiuine  ,  pour  le  consoler  dans  ses  angoisses ,  et 
pour  le  remplir  de  joyeuses  espérances  au  seuil  du  tom- 
beau? —  Non,  «  Père  saint,  le  monde  ne  t'a  pointconiiu.» 
Nul  ne  connaît  le  Père ,  si  ce  n'est  le  Fils  ,  et  celui  auquel  le 
Fils  l'a  daigné  révéler.  —Ivresse  fugitive,  stérile  déisme, 
religion  décevante  et  mensongère!  qu'avez-vous  fait  pour 
moi?  Quelles  vertus  ,  quels  dons  ai-je  reçus  de  tous?  com 
ment  m'avez-vous  garanti  de  me.  passions?Euil-il  en  votre 
puissance  de  me  retenir  sur  le  bord  de  l'ubline  et  de  m'em- 
ppcher  d'y  tomber?  Pourquoi  donc,  s'il  y  a  quelque  force 
en  vous,  m'avez-vous  abandonné  à  moi-même?  Allez, 
rêveries  impuissantes,  raines  émotions!  Cliimcres  d'une 
piété  qui  embrassait  toute  la  nature ,  hormis  le  vrai  Dieu  et 
soi-même,  allez  !  Mou  imagination  vous  regrette  peut-être, 
mais  ma  conscience  ne  Teut  plus  de  tous. 

Que  l'on  me  pardonne  ces  longs  détails  !  je  voudrais  les 
prolonger  encore,  je  n'ose  les  quitter,  je  m'y  attache  comme 
le  malheureux  prêt  à  rouler  dans  un  pré<:ipice  se  retient 
aux  branches  d'un  arbrisseau...  J'étais  si  heureux  pendant 
ces  premières  semaines  de  mon  séjour  dans  la  maison  pater- 
nelle !  Je  me  créais  de  si  riantes  images  de  bonheur  et  do 
fortune!  et  pourtant  !...  Quel  aveu  dois-je  fa-re?  n'ai-je 
pas  promis  de  dire  tout  ce  qui  ce  rapporte  au  développe- 
ment de  ma  vie  religieuse?  11  le  faut. — Lecteur,  avant  de  me 
mépriser,  repasse  tes  propres  souvenirs  ;  si  tu  ei  sans  péché , 
jctte-moi  la  première  pierre  ;  sinon  ,  apprends  h  te  cou- 
uaître  et  plains  moi. 

Depuis  mon  retour  je  fréquentais  la  m:.'.ian  d'un  Vi2ux 
serviteur  de  noti'e  famille ,  homme  honnête  et  lahorieuï. , 
qui  était  parvenu  à  se  procurer  ui.e  place  dans  l'aJmitiis- 
tratioii,  et  qui  vivait  dans  v.\  état  voisin   de  l'indigence. 
J'allais  volontiers  auprès  de  ce  yicillard  ,  parce  qu'il  avait 
beaucoup  vu  dans  sa  vie,  et  que  je  trouvais  dans  ses  entre- 
tiens une  source  d'instructious  pratique»  auxquelles  les  li- 
vres ne  m'avaient  pas  initié,   il   m'accueillait  aussi   ave.c 
plaisir,  soit  qu'il  ilt  charmé  d'avoir  uu  auditeur  béaévolc 
et  attentif  pour  écouter  ses  longues  narration»,  toit  qu'il 
voulut  me  témoigner  par  son  aLectueux  emprcucn-.ent  la 
reconnaissance  qu'il  conservait  pour  mon  père,  .''étais  en- 
core à  ses  yeux  le  fils  de  la  riiaison,  et  il  aimait  à  me  rap- 
peler qu'il  m'avait  maintes  fois  porté  dan»  ses  bra»,  et  qu'il 
avait  guidé  les  premiers  pas  de  mou  eufance.  Digue  vieil- 
lard ,  lorsque  tu  ouvrais  avec  tant  d'amitié  la  porte  de  ta 
demeure  au  fils  de  ton  anciea  maître,  tu  te  confi^iis  eu  lui  , 
à  ses  principes  d'honneur  et  de  loyauté  j  aucune  crainte  in- 
jurieuse ne  s'était  élevée  dans  ton  espritj  tu  n'aurais  pas 
même  osé  soupçonner  que  ce  jeune  homme  ^  que  tu  axais  vu 
sourire  dans  son  berceau  ,  pourrait  se  rendre  indigne  de  ton 
estime,  et  violer  les  droits  de  la  sainte  hospitalité.  11  ne  le 
soupçonnait   pas   non  plus  ,  lui ,  aveuglé  qu'il  était  parla 
bonne  opinion  de  sa  vertu  !  Il  se  croyait  fort,  il  s'imaginait 
que  nulle  tentation  ne  serait  capable  de  l'atteindre;  il  bra- 
vait  témérairement  les  occasions   de  cliîite  ;   il  regardait 
quelques  sages  projets  ,  formé.>  un  matin  à  la  légère,  comme 
inébranlables  et  éternels.  Le   malheureux  !  il  se  serait  in- 
digné jusqu'à  l'cBiportemcut,  si  quelqu'un  liii  avait  moati'é 


le  péril  de  fiéquenler  assidûment  une  maison  dans  laquelle 
se  trouvait  une  jeune  fille,  innocente  et  pure  ,  gracieuse  et 
confiante  comme  on  l'est  à  son  âge  !  Il  ne  craignait  rien  ,  tan- 
dis qu'il  devait  tout  craindre,  surtout  son  propre  cœur,  son 
cœur  passionné,  son  cœur  esclave  d'une  ardente  imagination, 
et  depuis  long  temps  corrompu  par  de  viles  souillyu'es.  Dé- 
plorable orgueil ,  funeste  présomption  ,  assurance  de  soi- 
même  qui  tiampe  ,  qlii  égare  ,  et  qui  n'endort  un  moment 
que  pour  rendre  le  réveil  plus  terrible!  Fallait -il  cette 
épreuve  ,  gi-and  Dieu  !  pour  que  j'apprisse  à  connaître  enfin 
la  dépravation  de  ma  nature  et  le  néant  de  toute  bonne 
résolution  qui  n'est  pas  appuvée  sur  toi? 

Quelques  mois  se  passèient  pendant  lesquels  je  continuai 
de  suivre  la  ligne  de  droiture  et  d'honnêteté  que  je  m'étais 
proposée.  A  mesu;e  que  le  temps  s'écoulait,  les  sotrvenirs 
du  passé  prenaient  une  teinte  plus  pâle  et  plus  affaiblie 
dans  ma  mémoire;  je  me  rajjpelais  rarement  les  fautes  que 
j'avais  commises  ,  et  l'histoire  de  ma  vie  d'étudiant,  époque 
immorale  et  flétrissante,  était  pour  moi  comme  un  bruit 
lointain  qui  venait  expirer  à  mes  pieds.  J'airivai  bientôt  à 
me  plonger  dans  une  sécurité  fatale.  Nulle  vigilance  ,  ni  sur 
n>es  pensées,  ui  sur  nies  paroles;  aucun  choix  dans  mes 
lectures,  et  par  je  ne  sais  quelle  fanfaronnade  de  force  mo- 
rale, je  cherchais  les  mauvaises  compagnies,  au  lieu  de  lés 
fuir.  Une  catastrophe  était  inévitable  avec  de  jiarcils  moyens 
de  Tertu;  elle  ne  tarda  pas  à  me  frapper. 

Pauvre  enfant,  triste  victime  d'un  lâche  suborneur  !..  Je 
ne  raconterai  pas  les  détails  d'un  crime  que  doit  couvrir  uti 
voileépais.  Assezd'amertumcs,  ô  Julie,  ontabreuvé  tes  jours, 
assez  de  laimes  ont  coulé  de  les  yeux;  et  le  tombeau  dans 
lequel  tu  es  descendue  avant  r%e,  flétrie  et  brisée  par  le  re- 
mords, est  un  asile  sacré  dontje  na  troublerai  pas  lerepos.  Ce 
crime,  j'ai  essayé  trop  tard  ds  le  réparer;  Dieu  a  voulu  nous 
faire  boire  à  tous  deux  jusqu'à  la  lie  la  coupe  du  malheur. 
Que  son  nom  soit  béni  !  Les  leçons  cruelles  de  Tiiifortune 
nous  ont  réveillés  l'un  et  l'autre;  et  maintenant,  paisible 
et  heiireuse  dans  le  séjour  ou  il  n'y  a  plus  de  souf.'rances , 
tu  dai;  nés,  ô  chère  enfant,  me  seurire  et  me  pardonner  !.. 
Mais  ii';<.nticipous  point  sur  le  récit  de  tant  d'amères  a£. 
flitticn;. 

Le  jour  où  je  succombai,  il  me  sembla  qa'un  l)andéau 
était  tombé  dz  mes  yeux,  et  qu'une  longue  chaîne  d'illu- 
sions s'était  déchirée.  Ma  conscience  co^imença  enfin  à  se 
réveiller.  Jusqu'alors  j'aVais  fait  le  mal  sans  entendre  sa 
voix  r.ccusalrice;  la  plus  hontcu  e  immoralité  n'avait  pas 
abrégé  une  heure  de  mou  sommeil.  Si  plus  tard  j'avais  pris 
la  résolution  de  vivre  sagement,  c'était  un  calcul  el  rien  au- 
delà  ;  je  n'y  vovais  qu'une  nécessité  de  position  ,  nullement 
un  de.  oir  de  conscience.  La  vertu  entrait  comme  un  raoven 
dans  ma  carrière  d'avocat,  et  voilà  tout.  Mais  après  cette 
faute  énorme,  un  sentiment  nouveau  se  manifesta  eu  moi-.: 
le  remords!  J'éurouvai  les  atteintes  de  son  aiguillon  ,  et  je 
devins  pour  moi-même  un  objet  de  mépris. 

Gci.ô  situation  d'âme  était  douloureuse;  et  cependant, 
lorsque  j'y  réfléchis  de  sang-froid,  je  ne  puis  y  méconnaître 
un  véritable  progrès  ,  une  bénédiction  de  Dieu,  qui  voulait 
m'appcler  à  lui.  De  tous  les  états  dans  lesquels  passe  la 
créature  humaine,  le  plus  funeste,  le  plus  effroyable,  «c 
n'est  point  le  remords,  l'angoisse  de  la  conscience  ,  mais  Fa 
paix  dans  le  mal.  Etre  calme  en  s'abandonnaut  à  des  vices 
odieux,  demeurer  tr.mquille  au  fond  d'un  abînio  d'iniquités, 
avoir  le  sourire  sur  les  Lè%res,  des  pensées  riantes,  des  jours 
sans  orages,  des  nuits  sans  insomnies,  pendant  que  l'on  foule 
aux  pieds  les  plus  saintes  lois  de  lu  morale,  c'est,  je  le  dis 
par  expérience,  le  comble  du  malheur;  c'est  l'accomplisse- 
ment de  l'inscription  de  l'enfer  du  Dante  :  Lasciale  ogni 
speranza...  Mais  il  est  permis  d'espérer  encore  lorsque  la 
cousciciice  fuit  cuteudre  sa  voix ,  lorsqu'elle  pousse  des  cri» 


LE  SEMETR. 


iCA 


a'indignalion  et  qu'elle,  frappe  le  coupable  d'une  flèche  ai- 
guë. Dans  les  paroxismes  de  la  fièvre,  on  peut  attendre  la 
guiM'isoii  du  malade;  mais  d'un  cadavre  ,  que  faire,  sinon 
l'enscvi'Iir  dans  une  fosse  pour  dérober  aux  vivans  le  hideux 
spectacle  de  sa  pourriture? 

Eh  bien!  c'est  au  jour  do  ce  déplorable  égarement  que 
j'entendis  les  premières  accusations  de  ma  conscience.  Se- 
rait-il vrai  que  l'homme  apprend  à  se  connaître  de  pèche 
cil  péclié,  et  que,  par  une  dispensatloii  miséiicordicuse  du 
Seigneur,  ses  rhùles  même  deviennent  pour  lui  un  moyen 
de  relèvement?  ïrouvciaiton  dans  notre  propre  vie  la  léa- 
lisation  de  cette  fable  des  poètes  antiques ,  qui  racontaient 
que  le  fils  de  la  terre  puisait  des  forces  nouvelles  chaque  fois 
qu'il  était  renversé  sur  le  sein  de  sa  mère?  Je  n'affirme  rien 
et  je  craiiulrais  beaucoup,  dans  un  pareil  sujet ,  les  fuisses 
interprétations;  mais  il  est  certain  qiic  l'excès  du  mal  pro- 
duisit en  moi  nue  crise  salutaire,  qui  réveilla  ma  conscience 
du  sommeil  léthargique  oii  elle  était  plongée. 

Une  importante  découverte  qui  date  de  cette  époque, 
c''cst  que  j'aperçus  combien  notre  nature  est  faible  et  inca- 
pable par  elle-même  de  suivre  ta  route  du  bien.  Jusque  là 
je  n'avais  pas  combattu  et  je  pouvais  me  dire  que  si  j'avais 
pris  la  peine  de  lutter,  j'aurais  été  facilemeut  victorieux  de 
mes  penchans  immoraux.  Je  ressemblais  à  un  homme  dont 
le  courage  n'a  pas  encore  été  mis  à  l'épreuve  et  qui  se  per- 
suade, dans  son  orgueil,  qu'il  affrontera  tous  les  dangeissans 
p41ir;  mais  vienne  une  affaire  sérieuse  et  qu'il  ix;cule  d'é- 
pouvante, il  s;aira  se  défier  de  lui-même  et  de  «a  prétendue 
biavoure.  Qu'il  est  cruel  de  s'apercevoir  pour  la  pi'emière 
fois  que  tous  les  raisonnemens  de  l'esprit,  toute»  les  néces- 
sités de  position,  tous  les  projets  d'avenir,  toutes  les  vues 
de  bonheur  viennent  échouer  el  ee  briser  contre  une  seule 
passion  I  II  semble  qu'une  puis;ince  ennemie,  qu'une  niain 
de  fer  vous  écrase  et  l'on  craint  de  tourner  les  yeux  sur  soi, 
parce  que  l'on  est  forcé  de  se  I  aïr.  Je  me  demandais  avec 
douleur  comment  j'avais  pu  descendre,  m'avilir  jusqu'à  ce 
point;  je  me  représentais  les  SL'ges  réflexions  que  j'avais 
faites,  les  devoirs  que  je  m'étais  proposé  de  remplir,  et  je 
ne  pouvais  comprendre  le  fatal  égarement  qui  m'avait  en- 
traîué.  La  pensée  de  mon  avenir  compromis,  de  ma  répu- 
tation perdue,  de  ma  famille  indignée  contre  moi,  tojt  ce 
que  j'avais  de  plus  précinux  et  de  plus  cher  au  monde  n'a- 
vait donc  pu  me  retenir?  et  par  nn  déplorabls  aveugle- 
ment, j'avais  creusé  de  mes  propres  i:iaius  l'abîme  dans 
lequel  je  devais  tomber  ! 

Ohl  oui,  je  reconnus  dès  cejour  quelle  est  notre  faiblesse 
qaturelle,  notre  incapacité ,  notre  impuissance  d'accomplir 
les  intentions  les  plus  sages,  et  il  me  fut  impossible  de  me 
dissimuler  que  si  je  voulais  mener  une  conduite  pure  et 
vei-tueusp,  j'avais  besoin  d'une  force  quelconque  qui  ne  se 
trouvait  pas  eu  moi  ,  mais  hors  de  moi.  Cependant  toutes 
ces  idées  étaient  encore  bien  vagues,  bieu  confuses  dans  ma 
tête,  et  ce  n'est  qu'après  un  grand  nombre  d'épreuves  et  de 
bé«éfjii^ons  d'en  haut  qua  je  parvins  à  las  éelaircir. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

B|;  ^^UTIAKISME  DE  M.  DE  CnATEAUBRIAND  ,  DANi  SES  ÉXUDSS 
HI3T0BIQUBS. 

Ce  n'est  ni  sous  le  rapport  historique,  ni  sous  le  rapport 
littéraire,  que  je  mepro^)osed'eiivisa};cr  ce  bel  ouvrage  d'un 
auteur,  dont  le  talent  a  toujours  si  bien  servi  la  pensée,  et 
doutle  nom  seul  rappelle  la  rare  alliance  d'un  esprit  sérieux 
«(.élevé,  d'une  riche  imagination  etd'un  caractère  honorable. 
M.  de  Cliaîe.iubiiand  indique  lui-même,  dans  scs£tiiiie.s,\e 
point  de  vue  particulier  sous  lequel  je  désire  les  consid/rer. 
Ge  point  de  vue  semble  le  préoccuper  fortement;  le  seiUi- 
iBcut  qu'il  excite  eu  lui  lui  sert  de  fU  et  de  torclie  à  travers 


robscurc  et  fougueuse  mêlée  des  cvcnemens  ,  a  la  chute  de 
l'cinpire  romain  ;  il  s'attache  à  le  développer  et  à  le  faii-e 
ressortir  ;  il  doirîine  dans  tout  l'ouvrage  :  c'est  le  sciitiuiciit 
religieux.  Le  Christianisme  à  son  berceau  ,  puis  graudissant, 
cru'ant  nu  peuple  à  part,  persécuté,  s'introduisanli'cVifiu  pai'- 
mi  les  puissances  de  la  terre  et  victorieux  du  paganisme, 
jL-'Noda  le  grand  fait  auquel  M.  de  Chateaubriand  a  consacré 
la  plus  grande  partie  de  ^u  livre,  et  qu'il  y  fait  sans  cesse 
lutcrveiiir.  C'est  sous  ce  rapport  seulement  que  j'ai  l'intci»- 
tiou  d'eu  dire  quelques  mots. 

Pour  un  auteur  d'un  talent  aussi  rcniaiquablG  et  aa^û 
pur  que  M.  de  Cliateauluiand  ,  il  ne  pouvait  y  avoir  d« 
siijetdcméditation  plu>  altravaiit  que  celiri  de  l'iiistoire,  vi- 
vifiée el  colorée  par  le  Chrisliaiiisine;  mais  pour  pénétre» 
dans  le  cœur  d'un  pareil  sujet,  la  foi  du  chrétien,  ou 
peut  lutrdiment  l'aflirmcr ,  était  plus  nécessaire  encore 
que  les  inspirations  du  génie.  Le  brilUiMt  auteur  obtient 
des  effets  grandioses  et  variés  par  l'emploi  continuel  qu'il 
fait  du  Christianisme  dans  l'histoire  ;  c'est  ainsi  que,  daiw 
un  autre  ouvrage,  il  avait  obtenu  des  effets  semblables,  en 
appliquant  le  Christianisme  aux  arts  et  aux  différentes  facufc- 
tes  de  l'esprit  humain.  C'est  une  couleur  qu'il  broie  sur  sa 
palette  ;  il  en  compose  des  teintes  fortes  ou  gracieuses  et  il 
s  en  sert ,  tantôt  pour  ombier  ,  tantôt  pour  éclairer  sa  faci^ 
et  saillante  pensée  ;  mettant  sans  cesse  en  regard  Dieu  et 
1  homme,  le  ciel  et  la  terre,  le  pauvre  et  obscur  berceau 
de  Jésus-Christ  et  la  pompe  et  la  puissance  de  ce  qu'il 
nomme  son  Eglise,  ces  objets,  les  plus  opposés  en  effet  qu'il 
y  ail  au  monde,  lui  fc/urniss.eKt  des  contrastes  frappans, 
de  riches  antithèses  ;  "lâOH-miagination  si  vive  s'exerce  11 
l'aise  dans  un  champ  si  Vaste  ;  elle  se  plait  à  trouver  de  la 
gloire  dans  ce  qui  est  humble  ,  de  la  force  dans  ce  qui  esl 
faibl?;  elle  se  représente  l'ignominieuse  croix  du  Sauveui", 
plantée  sur  un  trône,  transformée  en  sceptre  entre  les 
mains  d'un  homme,  et  dominant,  là  où  elle  avait  été 
méprisée.  Celte  imagination  est  séduite  par  l'enveloppe 
devanitf'S  éclatantes  et  de  grandeur  périssable,  sous  la- 
quelle l'Evangile  éternel  ctspintuei  a  disparu  ;  mais  cet 
Evangile  lui-même  comment  est-il  présenté  dans  le  jivre  ? 

Le  Christianisme  dont  il  e-st  tant  question  dans  les  Eltid&s 
me  semble  quelque  chose  de  fori  d.fiicile  à  dcfuiir,  et 
je  crois  pouvoir  asiurer  que  beaucoup  de  lecteurs  ont  du 
être  embarrassés,  en  le  terminant,  de  dire  si  ,  tel  qu'il  y  est 
dépeint ,  !i  il  est  de  Dieu  ou  des  hommes.  »  Di\  in  dans  son 
origine  et  dans  son  obscurité,  poétique  dans  sa  morale, 
humain  dans  ses  passions  arrivant  sur  le  trône  el  dans  les 
chaires  de  philosophie,  en  se  modifiant  dans  ses  progrès;  par 
à  sa  naissance  de  tout  alliage  terrestre,  puis  s'alliant  légiti- 
mement avec  toutes  les  pompes  de  la  terre ,  il  ressemble  à 
un  édifice  ,  dont  Dieu  aurait  posé  la  première  pierre  et 
commencé  la  construction  à  sa  manière,  et  qu'il  aurait  en» 
suite  laissé  continuer  par  les  hommes  à  leur  gré  el  avec  IcufS 
seules  ressources.  Tout  s'y  ressent  delà  difiérence  des  archi- 
tectes. La  base  de  l'édilice  est  d'un  tout  autre  ordre  que  le 
faite.  iJu  plan  céleste  est  conçu  dins  la  pensée  de  D^eu  et 
se  manifeste  au  monde  :  qui  ne  «roirait  qu'il  va  demeurer 
intact  ,  au  milieu  des  objets  terrestres  ?  qui  ne  croirait  que 
puisqu'il  est  supérieur  aux  pensées  des  hommes,  il  domi- 
nera sur  eux  et  se  les  assujettira  ?  Mais  point  du  tout  :  à 
peine  paraît-il  au  milieu  d'eux  qu'il  se  conforme  à  leur  na- 
ture et,  au  lieu  de  la  rattacher  aux  choses  éternelles,  c'est 
lui  qui  se  rattache  aux  choses  périssables,  qui  sont  du  do- 
maine des  hommes.  Telle  est  l'impression  que  ui'a  faite  le 
Cliristianisme,  tel  qu'il  est  présenté  dans  les  Eludes. 

Quelquefois  M.  de  Chateaubriand  pose  en  fait  que  i« 
Chrisliauisme  est  l'œuvre  de  Dieu  pour  le  relèvement  de 
l'homme;  mais  explique-t-il  bien  ce  que  c'est  que  ce  relève- 
nieut  ?  11  me  semble  qu'il  entend  par  la  simplement  l'amé- 
lioration de  son  état  moral  el  social  ,  de  sa  condition  sur  la 
terre,  et  non  point  sa  réhabilitation  dans  un  état  primilif  dj» 
conformité  avec  Dieu,  de  vie  spirituelle  et  de  sainteté.  Ge 
qu'il  appelle  les  bienfaits  du  Christianisme,  s'éieiiJ%  l'hu- 
manité en  général  et  se  borne  à  la  vie  présente  ,  c'est-à-dire 
à  un  ordre  de  choses  temporaire,  el  de  courte  durée  pouF 
chacun  de  ceux  qui  en  font  par  lie.  A  ses  yeux,  le  Christian  i  s  lœ 
opère  en  grand  ;  c'est  un  levier  pour  les  masses  ,  un  résultat 
"  pour  les  masses  j  les  biens  qu'il  produit  sout  des  géuéi'uliUs, 


262 


LE  SFMKIR. 


comme  l'abolition  tie  l'csclaviifje,  l'éfjalité  morale  et  sociale 
de  la  femme,  l'adoiicissemeiil  des  mœurs  ,  etc.  ;  choses  qui 
ne  sont  que  des  consOqueuces  éloignées  de  la  coiiséqueiice 
immédiate  de  la  foi  cliiétienne  ,  le  clianf;ciiieiit  du  cœur. 
Remarquons  bien  ,  car  c'est  !à  le  trait  saillant  du  Cliristia- 
vhmciiei E Indes,  qu'eu  fournissant  aux  hommes  des  mo'ifs 
et  des  moycus  nombreux  d'être  bons  pour  ce  monde  et 
heureux  dans  ce  monde,  il  les  laisse  étrangers  à  cette  au- 
tre vie  qui,  de  toutes  manières,  est  la  portion  importante 
de  leur  existence,  et  (pi'cn  excitant  leur  synq)atliie  pour 
ce  qui  est  beau  et  élevé,  il  les  laisse  complètement  u'.diffé- 
rens  et  froids  à  l'égard  de  Dieu  ,  en  qui  est  la  peifcction  de 
toute  beauté  et  de  toute  grandeur. 

Représentons -nous  un  enfant,  )3arfaitemcnt  heureux 
dans  la  maison  de  son  père,  et  tombant,  par  une  impru- 
dence, d'une  des  fenêtres  sui-  la  terre.  Il  est  froissé  par  sa 
chute  et  demeure  étendu  sur  le  *ol ,  exposé  à  toutes  les  at- 
taques qu'il  ne  peut  fuir,  privé  de  secouis  et  de  soins.  Le 
père  ému  dans  son  cœur,  en  voyant  sou  danger  et  son  in- 
capacité, veut  lui  prêter  assistance.  Que  fcra-t-d  ?  IN'ira-t-il  à 
lui  que  pour  le  relever  ,  essuyer  la  poussière  ou  la  fange 
dont  il  est  couveit,  lui  donner  quelques  instructions  sur  la 
route  qu'il  doit  tenir,  sur  les  écueils  qu'il  doit  éviter,  et  le 
laissera  l-il  ensuite  marcher  dans  ce  chemin,  sur  lequel  il 
est  tombé  ?  Ou  bien,  ce  tendre  père  prendi'a-t-il  l'enfant 
dans  srs  bras,  et  le  reportcra-t  il  dans  sa  maison,  veillant 
sur  lui  avec  sollicitude,  pour  qu'il  ne  tombe  pas  de  nou- 
veau? Quelle  différence  entre  ces  deux  manières  de  relever 
l'enfant  !  Le  Christianisme  des  Etudes  et  le  Christianisme 
de  la  Bible  ont  chacun  une  de  ces  maincres  de  relèvement. 
La  chute  de  l'homme  a  été  du  ciel  sur  la  terre  ,  de  la  sain- 
teté dans  le  mal,  d'un  état  de  ressemblance  à  Dieu,  d'adhé- 
rence à  Dieu  ,  si  je  puis  le  dire,  dan»  un  état  de  séparation 
d'avec  lui,  d'inimitié  contre  le.i.  Le  Christianisme  des Ê'/^rfM 
offre  à  l'homme,  ainsi  tombé,  le  premier  genre  de  relève- 
ment que  j'ai  indiqué.  Il  tâche  de  le  mettre  debout,  il 
l'instruit,  il  lui  donne  des  directions,  des  consolations  ;  il 
aspire  à  l'améliorer;  .nais  il  le  laisse  sur  la  terre, dans  le  mal, 
dans  la  séparation  d'avec  Dieu.  Le  Christianisme  do  la  Bible 
offre  à  l'homme  le  second  genre  de  relèvtmcnt.  Tl  le  prend, 
il  l'arrachr.  à  ses  maux  ,  à  ses  dégradations,  a.  ses  dangers; 
il  le  replace  dans  le  sein  de  son  Dieu,  à  la  source  de  son 
existence  ,  dans  l'ordre  éteinel  d'où  il  était  soi  ti.  Et  c'est  là 
seulement  ce  qui  peut  mériter  le  nom  de  secours,  de  misé- 
ricorde ,  d'amour  de  la  part  de  Dieu.  Oh  I  pourquoi  faut-il 
que  l'orgueil  de  l'homme,  qui  est  flatté  d'avoii  Dieu  pour 
aide,  le  rejette  comme  sauveur  !  Pourquoi  faut-il  que  le 
cœur  de  l'homme  ,  qui  consent  à  ce  que  Dieu  l'ameUore  , 
ne  veuille  pas  se  soumettre  à  ce  que  Dieu  le  change  I 

J'ai  besoin  de  le  dire  ,  en  teiminant,  le  Christianisme  est 
entièrement ,  dans  toutes  ses  parties,  l'œuvre  de  Dieu.  Il 
l'est  dans  son  origine  ;  il  l'est  dans  ses  développeinons  ;  il 
l'est  dans  le  cœur,  dans  chaque  pensée,  dans  chaque  ac- 
tion du  crovant.  Ce  que  l'iiommc  y  mêle  de  sa  nature 
le  souille;  ce  qu'il  y  niêledc  ses  lumières,  s'obscurcit.  Reçu 
tel  qu'il  est  réellement,  il  devient  la  vie  et  raluiient  de 
l'âme;  reçu  par  lambeaux,  il  perd  toute  sa  force  et 
n'est  plus  «  la  puissance  de  Dieu  pour  sauver.  »  Rien  n'est 
plus  dangereux  que  de  présenter  aux.  hommes  un  f  lux  Chris- 
tianisme, un  Christianisme  mitigé  par  Ja  raisou  ou  l'orgueil. 
C'est  un  appui  qui  doit  percer  la  main  qui, s'y  confie  ! 


L'ESCLAVAGE  AU  BRESIL. 

Si  un  voyageur  ,  fatigue  d'une  longue  traversée  ,  voulait 
se  représenter  un  port  délicieux  oii  ses  yeux  pussent  se  re- 
poser sur  les  scènes  les  plus  ravissantes  de  la  nature  ,  son 
isaa^ination  ne  saurait  fui  peindre  rien  de  pins  enchanteur 
que  l'a  baie  de  Rio-Jaiiclro  Nous  y  entraînes  vers  le  soir.  Il 
aisait  déjà  trop  obscur  pour  distinguer  cl  lirement  les  objets. 
Nous  ne  pûmes  discerner  que  l'étroite  entrée  delà  baie, 
•5ue  traversa  notre  vaisseau.  Nous  passâmes  entre  le  château 
(de  Santa-Ci  U2  et  le  roc  perpendiculaire,  de  neuf  cents  pieds 
«ic  oaut,  nommé  le  Pain-dc-siicrc,  a  cuise  de  sa  forme,  qui 
-w  MBii  guère  éloignés  de  plus  d'un  raillo  l'un  de  l'autre,  et 


}. 


nous  nous  trouvâmes  tout-à-coup  dans  le  golfe,  qui  forme 
le  port  et  qui  a  environ  cent  milles  de  circonférence.  Uu 
peu  plus  taid,  les  lumières  que  nous  aperçûmes  sur  la  côte 
nous  .ipprirent  où  était  située  la  ville,  et  nous  montièreiit 
la  ceinture  des  moiitagiies  qui  s'élèvent  deri  ière  elle.  Nous 
avions  tant  entendu  parler  de  cette  baie  célèbre  ,  dont  les 
lignes  principales  se  dessinaient  confusément  devant  nous  , 
que  nous  attendions  avec  impatience  le  matin  pour  en  jouir. 
On  a  dit  avec  vérité  que  la  nature  ne  trompe  jamais  les  es- 
pérances de  ses  admirateurs;  et,  dans  cette  occasion,  aucun 
de  nous  ne  trouva  cju'il  avait  trop  espéré. 

J'étais  sur  le  pont  dès  le  point  du  jour,  et  je  me  souvien- 
drai toujours  de  l'impression  que  fît  sur  moi  la  scène  admi- 
rable qui  se  déroula  devant  mes  veux.  La  mer  était  parfai- 
tement calme;  aucune  brise  ne  ridait  sa  surface.  Notre 
frégate  était  à  l'ancre, à  un  mille  et  demi  du  lieu  de  débar- 
quement. En  fice  de  nous  s'élevaient  un  palais  et  une  gi-ande 
église.  Le  port,  rempli  de  navires,  attestait  la  prospérité  de 
la  capitale  du  Brésil  ,  et  les  collines  ,  couvertes  de  maisons 
(le  cam[>agne  ,  nous  doniiaieut  quelque  idée  de  la  richesse 
de  ses  habiians.  Au-dessus  de  la  ville  s' ('levait  la  riante  mon- 
tagnc  appelée  le  Corcovado,  qui  est  couverte  d'arbres  jus- 
qu'à sou  sommet,  à  l'exception  de  quelques  endroits,  dont 
on  a  brûlé  les  taillis  qui  auraient  pu  servir  de  retr.iite  aux 
esclaves  fugitifs,  et  qui  nous  frappèrent  par  leur  nudité.  Du 
côté  du  nord,  de  l'est  et  de  l'ouest,  on  voyait  plusieurs  îles 
de  l'ef'et  le  plus  pittoresque  ,  et  des  côtes  dentelées  de  pe- 
tites baies  et  animées  de  tout  l'éclat  de  la  végétation  des 
tropiques;  plus  loin,  vers  le  nord,  les  montagnes  de  l'Orgue 
bornaient  la  vue  ;  leurs  pics  élancés  et  h  urs  Hancs  en  tuyaux 
leur  ont  valu  le  nom  qu'elles  portent.  Tous  ces  objets ,  la 
ville,  les  vaisseaux,  les  montagnes,  le  lointain  horizon,  for- 
maient uu  admirable  tableau  et  se  détachaient  sur  le  ciel  le 
plus  pur,  tandis  que  l'aurore  répandait  sur  toute  cotte  scène 
une  teinte  dorée,  précurseur  du  brillant  soleil  du  Brésil.  Ses 
premiers  rayons  parurent  rendre  la  vie  à  toute  la  baie.  J'é-r 
tais  depuis  une  heure  à  contempler  ce  spectacle,  dont  rien 
ne  troublait  la  profjiide  tranquillité.  D.x  minutes  après  le 
lever  du  soleil,  le  mouvement  avait  re  ommcncé  dans  toutes 
les  directions.  Les  vaisseaux  et  le  port  se  couvraient  d'une 
foule  de  matelots  et  d'habitans,  qui  reprenaient  leurs  tra- 
vaux; des  bateaux  chargés  et  de  petits  canots  traversaient 
la  baie  en  tous  sens. 

Je  jouissais  de  cette  scène  délicieuse  ,  j'admirais  avec 
transport  ce  ])aradis  terrestre,  quard  un  bateau,  qui  venait 
de  nous  joindre,  attira  mon  attention.  Je  regardai  ,  et  mes 
yeux  furent  choqués  de  l'aspect  de  l'esclavage.  Trois  on 
quatre  nègres  étaient  dans  le  bateau  avec  un  homme  blanc; 
ils  nous  apportaient  des  fruits  et  d'autres  provisons  fraîches. 
Le  maître  s'emportait  et  jurait;  les  esclaves,  qui  avaient  fait 
force  de  rames  pour  (ju'il  arrivât  le  premier  à  notre  vaisscan, 
semblaient  humbles  et  indiflercns.  Helasi  quel  contraste 
affligeai. l!  Dieu  a  cmprcuit  sir  toutes  ses  œuvres  taiit  de 
beauté  et  de  nugnincence  ,  et  1  homme  est  venu  les  souiller  ! 
Ce  lieu,  dont  tout  admirateur  de  1 1  nature  se  serait  souvenu 
avec  délices,  lui  laissera  une  impression  d'iiorreur  ,  pour 
peu  (pic  son  cœur  soit  humain  et  compatissant.  D'mande?. 
au  marin  que  se»  devoirs  ont  tour  à  tour  conduit  sni  l'Océan 
Indien  et  sur  la  Mer  Pacifique  ce  qui  l'a  le  pins  frajipé  à 
Rio-Jani'ii  o  ,  il  vous  répondra  :  «  Les  esclaves!  »  Demande^, 
au  tiégoci.mt  que  ses  affaires  ont  forcé  de  parcourir  divers 
pays  re  qui ,  dans  cette  ville  ,  a  fait  sur  lui  la  plus  forte  im- 
pression ,  il  vous  iépondra  aussi  :  a  L'esclavajjel  »  Deman- 
dez .lu  voyageur  européen,  dont  le  but  est  de  contempler 
les  œuvres  m-gnifiques  di;  la  création  et  d'étudier  les  insti- 
tutions politiques  de  l'Amérique  ,  ce  qui  l'a  surtout  ému 
dans  ce  lieu,  l'un  des  plus  beaux  de  la  teire,  il  vous  répon- 
dra encore  :  «  Ce  sont  les  longues  files  d'esclaves,  enchaîné» 
les  uns  aux  autres,  portant  de  lourds  fardeaux  ;  quelques- 
nus  d'entre  eux  ayant  autour  du  cou  de  pesans  colliers  de 
fer  ,  avec  une  barre  de  fer  de  dix-huit  ponces  à  deux  pied.s 
de  long  ,  qui  s'élève  au-dessus  de  leurs  têtes  et  qui  indique 
que  ces  malheureux  ont  cherché  à  s'enfuir.  »  Demandez-lui 
quels  sons  vibrent  encore  à  son  oreille  :  «  Les  chants  plain- 
tifs des  pauvres  noiw,  s'encourageant  l'un  l'autre  à  accom- 
plir leur  pénible  tài;he,  v  vous  dira-t-il.  Ou  bien,  s'il  lui  est 
arrivé  de  passer  près  de  l'un  des  cndi'ots  publics  de  flagel- 


LE  SEMEUR. 


i63 


latioii,  à  riifiirc  oii  en  (liàluiuMit  est  li.nijjo,  il  vou^  ilii;i  que 
lius  ciis  du  noj'ic  qui  a  eu  It!  inalii('iir  cl 'o  lie  user  un  ni.iîlie 
cruel  cl  la  vue  (les  sDuflViuues  lies  esclaves  soul  restés  gia\  es 
dans  sa  lUiiuolre  biou  plus  piofoudéiuciil  ([ue  le  lain  {je  du 
pipra-or^diiistf  daus  les  l'orèls,  ou  que  la  inliesse  et  le  luxe 
des  piaules  du  Hiésil.  Deniiudez  eiiHu  au  eiiielieu  qui  tou- 
uaîl  les  touUiines  du$  ddVeiiîiis  pcujiles  ,  qui  a  éli;  téîuo  u 
de>  danses  g(UM'r.èw(^  des  (-auiubales  de  li  l'olviiésie  ,  de 
l'iuiuiol  itu>u  des  veuves  iudieuues  cl  des  saeriKues  saiij'laus 
que  de  pauvres  fanatiques  l'ont  d'eu\-iiiciiies  à  Jaggeinaul , 
deuiaude/.-lui  quelle  iiupicssiou  ces  s  èuos  ont  laite  sur  lui, 
il  vous  dira  qu'elles  l'iuit  navré  et  rempli  d'horreur  ,  mais 
q\ic  ce  qui  a  le  plus  aliligé  son  âme  ,  ce  qui  lui  a  le  plus 
donné  la  luesui'c  de  la  corruption  humaine,  c'est  d'avoa-  vu 
les  l>iésilieus,qui  portent  le  beau  nom  de  chréteivs, acheter, 
vendie,  torturer  des  honjuics  suis  aucune  lionlc  ,  liaiiquer 
de  Iciu's  douleurs,  s'en  enrichir,  et  ne  pas  es.i;crer  l'horiible 
fléau  de  l'esclavage. 

La  population  blanche  de.  R:o-Jineiro  semble  hors  de 
tonte  pi'oportiou  avec  la  population  noire.  Ou  reutoutre 
des  troupes  de  nègres  dans  toutes  les  rues,  sur  toutes  les 
places.  Leur  aspect  est  des  plus  pouibles  ,  cl  l'odeur  qu'ils 
exhalent  ,  lorsqu'une  douzanic  d'entre  eux.  soul  réunis  ,  est 
presque  insupportable.  Ils  sont  sujets  à  de  degoiilintes  m:i- 
ladies,  inconnues  eu  Europe.  On  ne  peut  faire  quelques  pas 
sans  voir  plusieurs  de  ces  inlortunés  dans  l'état  le  plus  hof- 
riblejles  uns  ont  les  pieds  elles  jambes, enllés  par  l'élephaii- 
tisme  ,  de  la  grosseur  d'une  cuistc  d'homme  ;  d'autres  sont 
couverts  d'une  sorte  de  lèpre.  Ou  n'a  pas  de  peine  à  coiii- 
prendre  que,  lorsque  les  esclaves  sont  trop  vieux  ou  trop 
malades  pour  que  leurs  maîtres  se  soucient  de  se  mettre  eu 
frais  pour  eux,  ils  eu  soient  abandonnés  et  ils  traînent  une 
misérable  existence,  en  proie  à  tous  les  besoins.  Uu  des  de- 
voirs les  plus  ordinaires  d'un  esclave  est  de  porter  de  l'eau 
chez  sou  maitre.  S'il  n'en  apporte  pas  un  certain  nombre 
de  seaux  ,  il  est  fouetté.  Les  fontaines  sont  eu  conséquence 
encombiées,  et  des  soldats^l'épée  nue,  la  baïonuelte  au  bout 
du  fusil,  et  arniés  de  fouets,  peuvent  à  peine  maintenir  un 
peu  d'ordre  et  veiller  à  ce  que  les  plus  foi  ts  n'empêchent 
pas  les  plus  faibles  d'eu  approcher. 

Je  visitai  un  jour  uu  vaisseau  négrier  avec  le  capitaine 
Parker  ,  qui  était  alors  le  premier  Tieulenant  du  F'oluge. 
Quand  nous  abordâmes  le  navire,  mou  alteuliou  fut  excitce 
par  la  vue  d'une  quantité  de  créatures  que  je  ne  pus  croire 
être  des  créatures  humaines  ,  coiffées  de  bonnets  rouges , 
riant  et  gesticnlant  :  c'étaient  une  cinquantaine  de  jeunes 
nègres  ,  qui  s'étaient  perchés  sur  les  mais  ,  comme  autant 
de  singes.  Nous  nioutîimcs  à  bord  et  nous  \imcs  le  padrone, 
qui  était  franc  lis.  Il  était  arrivé,  la  nuit  précédente,  direc- 
temert  des  côies  d'Alrique.  C'était  u:i  navire  de  moms  de 
cent  quarante  tonneaux  ;  il  avait  quitté  l'Afrique  chargé  de 
cinq  cents  nègres,  dont  cinquanle  étaient  nions  dans  la  tra- 
Yersée.  Les  femmes  occupaient  l'ariière  du  navire  ,  les 
homme»  l'avant.  Ils  étaient  accroupis  en  grand  nombre  sur 
le  pont,  cl  tellement  rapprochés  les  uns  des  autres,  que  les 
matelots  ne  pouvaient  aller  et  venir  sans  marcher  sur  eux. 
La  plupart  étaient  occupés  à  se  gratter  ou  à  rendre  ce  ser- 
Tice  à  leurs  voisins;  ce  spectacle  était  passablement  dégoû- 
tant; mais  c'était  bien  pis  encore  sur  le  second  pont ,  qui 
n'avait  que  trois  ou  quatre  pieds  d'élévation  :  l'odeur  y 
était  si  infecte,  que  je  pas  à  peine  la  supporter.  Plusieurs 
des  pauvres  négresses  étaient  malades.  Une  d'elles,  qui  ve- 
nait d'expirer,  était  encore  an  milieu  de  ses  compagnes  ,  et 
le  matelot  qui  leur  servait  de  garde  nous  dit  que  quelques 
autres  mourraient  iulailbblenicnt.  M.  Paiker  et  moi,  fumes 
heureux  d'échapper  à  une  scène  si  déplorable. 

Le  marché  aux  esclaves  est  une  chose  non  moins  cho- 
quante. Il  se  compose  d'une  longue  rue,  dont  presque 
toutes  les  maisons  soul  autant  de  magasins  de  nègres.  Je  la 
parcourus  deux  ou  trois  fois,  désirant  me  former  une  juste 
idée  de  la  traite  et  des  maux  qui  l'accompagnent.  A  la  porte 
de  chaque  magasin,  on  voit  le  maître  des  esclaves  qui ,  de- 
bout ou  assis,  invite  les  passans  àjeter  un  coup-d'œil  sur  sa 
marchandise.  Les  plus  giands  de  ci  s  magasins  consistent  en 
trois  ou  quatre  chambres,  qui  contiennent  de  soixante  à 
cent  esclaves.  Ils  soiit  accroupis  en  cercle  et  se  grattent  l'un 
l'autre.  Ou  les  voit  quelquefois  rire,  mais  eu  général  ils 


SONI  abattus  ou  paraissent  indiffércns.  Cowper,  le  poète  de 
I  l^vaiigile,  a  dit,  eu  parlant  d'un  noir  esclave  :  «  Plein  d'a- 
»  "'••■■tMine  et  tr.slement  résigné,  il  sent  dans  son  esprit 
»  1  esclavage  de  son  corps;  il  se  dépouille  de  sa  natureVé- 
»  iiereuse  et  se  rend  brute  pocr  mettre  son  àme  à  l'unisson 
»  avec  son  sort.  ..  Si  ou  aperçoit  parmi  les  esclaves  une 
expression  d  nuelligenee,  elle  est  toujours  accompagnée  de 
<,ellede  la  pins  prohmde  douleur.  On  me  fit  reniai  quer  deux 
femmes  lalouees  sur  tout  le  corp,  qui,  à  ce  qu'on  m'assura, 
avaient  ete  les  épouses  des  ch.'fs  de  leur,  tribus.  Le  cliaprin 
u  un  eurojieen  ,  di--  '  ' 


produire  I 


lins  uu<;   Silnation  semblal 


Jle  ,  n  aurait  pu 


expression  d'une  angoi.se,  d'une  humiliation  pfus 
grandes  que  i  elles  qui  se  peiguaiont  sur  le  visaw  de  ces 
Fiuvres  créatures.  Elles  avaient  été  arrachées  i  leurs  maris, 
a  leurs  iamillcs,  a  une  Situation  honorable  au  sein  de  leurs 
tn.jus,  j.-tees  péle-méle  avec  les  esclaves  les  plus  abjects  et 
IV,  ees  a  la  merci  des  passions  basses  cl  brutales  d'un  maître. 
Un  nous  amena  plusieurs  esJaves  pour   que  nous  les  cxa- 

inui..ssions.  Le  marchand,  dans  ces  occasions,  place  de  lourds 
an  eaux  sur  leurs  létes  pour  montrer  leur  force  et  tâche  de 
les  iaiie  paraître  leplns  poss  ble  à  leur  avantage.  Ce  sont  des 
sccnes  ciout  je  ne  pins  me  souvenir  sans  horreur.  Une  sim- 
ple curiosité  n'aurait  pu  me  décider  à  en  èlre  fémoin  en- 
core bien  moins  à  y  retourner  plusieurs  fois,  ainsi  que  je  le 
h,,  dans  le  but  de  graver  fortement  ces  horreurs  dans  mon 
esprit.  Je  ne  crois  pas  qu'il  nous  soit  permis  d'éviter  la  vue 
oes  soutirances  de  nos  semblables,  sous  le  prétexte  qu',1  est 
peiiib  e  d  eu  cire  témoin  et  que  nous  ne  pouvons  rien  fain- 
pour  les  soulager.  Qu'en  savons-nous  ?  nous  ignorons  dans 
quelle  position  il  plaira  à  Dieu  de  nous  placer,  et  quelles 
occasions  de  venir  au  secours  de  ces  détresses  il  voudra  nous 
oHrir  ;  et  s'il  nous  en  présente,  ne  serons-nous  pas  beaucoup 

dIuS   Uronin'-  'j  ¥^''l ' ,-  ,  ■    ,       ^ 

yeux  que  ceux  dont  nous  aurons  seulement  entendu  parler  i 
Je  passai  quinze  jours  dans  la  baie  de  Bota-Fogo  ;  c'est  la 
plus  agréable  de  celles  qui  entourent  le  grand  golfe  de  PLio. 
Plusieurs  maisons  de  campagne  sont  bâties  sur  ses  boi-ds,  à 
l'abri  de  U  montagne  appelée  le  Corcovado  ;  j'y  trouvais  un 
grand  plaisir  à  écouter,  le  soir,  la  musique  des  nègres.  Ils 
n'ont  que  deux  insli  umens,  la  viola  et  la  marimha.  La  pre- 
mière est  faite  avec  une  gourde  sèche,  à  laquelle  on  attache 
uu  bâton,  comme  un  manche  de  violon.  Des  cordes  de  fil 
d'arclial  sont  tendues  sur  l'instrument.  IjA  rnuriniba  est  faite 
avec  un  morc&iu  de  bois  creux,  sur  lequel  on  assujettit 
quelques  louches  en  fer,  de  longueur  et  d'épaisseur  diffé- 
reutcs,  qui  produisent  des  sons  variés.  Ces  instrumens  si 
simples,  joués  par  les  pauvres  nègres  et  accompagnés  de 
leurs  voix,  produisent  une  mélodie  plaintive  et  monotone, 
qui  n'est  pas  sans  charme.  De  quelque  côté  que  je  dirigeasse 
ma  promenade  du  soir,  j'entendais  ces  chants  et  je  me  ré- 
jouissais de  ce  que  les  esclaves  pouvaient  au  moins  se  procu- 
rer celte  récréation. 

Lorsqu'il  ne  faisait  pas  trop  chaud,  j'aimais  à  pafcourir  lu 
baie.  Pour  le  faire  plus  commodément,  je  louai  un  bateau 
avec  quatre  esclaves  et  leur  maître.  Je  m'étais  adressé,  pom- 
me procurer  ma  petite  embarcation,  à  un  négociant,  en  lui 
recommandant  surtout  de  m'imliquer  un  maître  humaia, 
si  cela  était  possible.  J'en  eus  un  qui  avait  la  réputation 
d'être  compatissant.  Il  l'était ,  en  effet,  quand  il  était  de 
bonne  humeur;  il  aimait  îi  rire  et  à  plaisanter,  et  était  au- 
dessus  des  gens  de  sa  cl.isse  par  son  intelligence.  Mais  si 
quelque  chose  n'allait  pas  à  son  idée  dans  le  bateau  ,  si  les 
voiles  n'étaient  pas  à  l'instant  ployées  ou  déployées  à  sort 
commandement ,  si  un  des  esclaves  ,  fatigué  ,  ne  travaillait 
pas  avec  toute  l'ardeur  désirée  ,  le  patron  se  mettait  dans 
une  colère  effroyable  et,  si  je  ne  l'en  avais  pas  empêché  ,  il 
aurait  frappé  le  coupable  avec  le  fouet,  qui  laisse  sur  les 
épaules  de  si  longues  cicatrices.  Quand  la  mauvaise  humeur 
le  prenait,  il  s'élançait  furieux  toutes  les  dix  minutes,  et  je 
m'élançais  aussi  pour  l'empêcher  de  battre  ses  esclaves.  Dès 
le  second  jour,  je  pris  le  parti  de  nie  munir  d'une  canne 
pour  le  contenir  un  peu.  Je  prêtai  un  jour  mon  bateau  au 
capitaine  Seymoui-,  pour  aller  à  Praya-Grandë ,  villagi; 
situé  sur  la  rive  opposée  ,  où  il  désiiait  faire  quelques  cro- 
quis; il  me  dit  que,  durant  la  traversée,  qui  n'avait  guère 
été  que  do  vingt  minutes ,  il  s'était  querellé  d 
le  patron  pour  l'empôchcr  de  frapper  un  es 


2C4 


LE  SEMEUn. 


celui-là  s'ctail  mis  dans  une  telle  colère  q.^il  s'était  permis 
de  p  eudre  h  e.pU.iue  Sevmour  na  eoUet.  Nous  ■•cuss,s^■o^s 
Jo>ÎHe  moment^.  euM-échcr  lVfJ.t  de  ces  co W^^^ 
mais  je  crains  que  nous  n'ayons  fait  que  rctaidei  le  cImI  - 
ment  de  esclaves.  H  m'est  arrivé,  après  avoir  obtenu  la 
^■^e  de  l'un  d'eux,  de  descendre  à  terre  pour  une  de.n.  ■ 
he  n e  •  à  n.on  retour,  je  tiouvais  orduunrcment  que  le 
pauvre  mali.eureu,.  avaa  été  battu  et  je  voyais  les  traces  du 
fouet  sur  son  dos.  ,,      ,  j   •. 

Au  ..ombre  des  odieux  fruits  de  l'esclavage,  on  do.t 
placer  l'effet  qu'd  produit  sur  les  dispositions  morales  des 
Sves  euN-mémes.  11  est  affreux  de  voir  le  pi  usa-  qu  ,1s 
épouvent,  quand  l'un  d'eu,  est  puni.  J'a>  vu  des  nègres 
a.^ister  à  là  flagellation  d'un  de  leurs  camarades  :  leurs  yeux 
étincelaient  de  joie  de  ses  souffrances. 

En  passant  près  de  ;U«;é,  sur  le  cbemm  des  montagnes 
de  l'Orpiie,  ie  rencontrai  un  jour  un  esclave  ecliappe  ,  que 
l'on  ramenait  à  son  maitre.  Ou  lui  avait  mis  un  pesant  col- 
lier de  fer,  auquel  leuait  de  chaque  côté  une  barre  longue 
d'un  pied.  L'esclave  paraissait  frappé  d'épouvante  ;  car  il 
connaissait  le  sort  qui  l'attendait.^  Sou  maUre  eta.t  debou 
devant  sa  porto,  avec  plusieurs  nègres,  quand  le  tugit  t  lu 
fut  rameué.  Je  n'oublierai  jamais  l'expression  hornblc  et 
vraiment  diabolique  de  cet  homme,  lorsqu  il  vit  son  esclave 
tremblant  devant  lui.  Il  s'elauça  sur  lui  le  Irappa  rude- 
ment avec  un  des  bouts  de  la  corde  dont  il  était  le,  et  vo- 
mit contre  lui  les  plus  affreuses  imprécations.  U  semblait 
repaître  ses  veux  avec  délices  des  aaxielesqu  ,1  fais.it  naître 
et  anticiper  avec  joie  sur  les  tortures  qui  allait  infliger. 
7kvvd\z\cserjcntc{Vnneudnn),  »  d't-1  a  ses  esclaves. 
Un  instant  après  arriva  un  nègre  grand  et  vigoureux  ,  te- 
nant un  fouet  formidable,  l'instrument  ordinaire  du  sup- 

en  se  servant  des  expressions  les  plus  insolentes,  et  je  sentis 
que  rien  au  monde  ne  pourrait  le  faire  renoncer  aux  dou- 
ceurs de  la  vengeance.  L'esclave  fut  aussitôt  attaché,  afin 
que  l'on  pût  commencer  son  châtiment.  Je  me  hâtai  de 
remonter  à  cheval,  lorsque  je  vis  que  mes  efforts  étaient 
inutiles  et,  quelques  minutes  après,  les  cris  du  pauvre  mi- 
sérable i.i'apprirent  que  son  supplice  avait  commeucé. 

Je  fis  dans   les  montagnes  de  rOrguc  une  excursion  qui 
aurait  été  délicieuse,  si  l'esclavage  ne  s'était  présenté  à  moi 
à  chaque  instant.  Nous  traversions  des  foiéts  d'une  beauté 
dont  on  ne  peut,  en  Europe,  se  faire  aucune  idée.  Les  arbres 
ont  de  cent  cinquante  à  cent  quatre-vingt  pieds  de  hau- 
teur; le  feuillage  est  d'une  richesse  ,  d'un  luxe  qu'il  faut  voir 
pour  le  comprendre;  la   terre  est  jonchée  de  plantes  gra- 
deuses;  pas  un  coin  ne  demeure  stérile.  Partout  apparais- 
sent les  plus  riches  produits  de  la  nature;  les  branches  et  le 
tronc  des  arbres  ne  sont  souvent  qu'une  masse  de  verdure, 
couverts  qu'ils  sont  de  plantes  ,  dont  la  semence  y  est  tom- 
bée ,  apportée  par  les  vents,  et  produisant  des  feuilles   et 
des  fleurs ,  partout  où  elle  se  pose.  L'air  même  en  est  rem- 
pli, des  lianes  s'étendant  d'un  arbre  à  l'autre,  et  formant 
d'élépans  arceaux  ornés   de  fleurs.  La  nature  animée  offre 
des  objets  tout  aussi  beaux.  Des  serpens  de  toutes  les  for- 
mes rampent  de  tous  côtés.  Les  oiseaux  les  plus  magnifiques 
volent  au-dessus  de  vos  têtes;  les  perroquets  et  les  toucans, 
au  brillant  plumage  ,  sont  aussi  communs  que  les  pies  et  les 
iTTues  dans  nos  coi.trées;  le  chaimant  oiseau-mouche  res- 
semble à  un   papillon  qui  voltige  sur  les  fleurs.   Lii ,  du 
moins  ,  l'admiraleur  de  la  nature  pourra  s'abandonner  aux 
douces  émotions  qu'elle  inspire;  mais  non,  ces  ombrage, 
épais  cachent  de  malheureux  esclaves  qui  se  sont  enfuis  de 
chez  leurs  maîtres  ,  et  vous  êtes  exposé  aux  attaques   de 
ceux  que  des'hommes,  qu'on  nomme  civilisés^  ont  comiam- 
nés  à  l'opprobre  et  à  la  souffrance;  ou  bien  ,  vous  êtes  tiré 
de  la  contemplation  de  ces  scènes  si  belles,  par  un  fugitif 
qui  traverse,  en  courant,  le  chemin  où  vous  marchez,  pour 
éviter  l'affreux  serjcnlc  qui  le  poursuit.  Je  fis  plusieurs  fois 
de  CCS  lri>tes  rencontres  pendant   mou  excursion  dans  les 
montagnes  de  fOrgue  et  près  de  Tijina,  oj.  j'avais  été  vi- 
siter la  propriété  d'un  riche  négociant  anglais  ,  établi  à  i\io- 
Janeiro,  ([ui  a  acheté  nue  terre  de  douze  milles  carrés  et 
qui  s'occupe  à  la  défricher. 

Sou  intendant  est  un  anglais  des  environs  d'Oxford,  qui 


réside  avec  sa  fille,  âgée  de  quatorze  ans,  sur  la  plantation  , 
et  qui  surveille  les  esclaves.  Je  crois  qu'il  n'y  a  pas  un  seul 
blanc  à  vingt  milles  de  leur  demeure.  Les  esclaves  ont  l'air 
heureux.  Ils  sont  bien  nourris  et  traités  avec  justice  et  hu- 
manité. La  condition  d'un  nègre  di'pend   du  caractère  de 
son  maître,  ou   plutôt  de  celui  de  l'intendant.  Ce   dernier 
n'est  que  trop  souvent  sévère  et  même  barbare  ;  et  comment 
s'en  étonner,  si  l'on  réfléchit  qu'il  a  le  pouvoir  de  satisfaire 
toutes  ses  passions  ,  tous  ses  vices  ,  toutes  ses  rapines,  llélas. 
quel  spectacle  se  présente  à   nous  chaque   fois   que    nous 
vovons  l'homme  ,  libre  de  satisfaire  ses  désirs  désordonnés, 
quand   la  crainte  de  Dieu  ne  lui  sert  pas  de  frein  !  Quelle 
méprisuble    créature  n'est-il  pas  alors  !  Tout  en   exécrant 
les  crimes  dont  un  si  grand  nombre  de  nos  semblables  ^c 
rendent  coupables  ,  plaignons  ceux   qui    les  commettent  , 
implorons  pour  eux  le  pardon  du  Dieu  des  miséricordes, 
et  n'oublions    pas  que,  sans  sa  sage  et  bonne  providence, 
nous   aurions   pu    naître  dans  des  positions   qui   nous  au- 
raient exposés  à  commettre  les  mômes  crimes. 


MELANGES. 

Aeolitio:?  CRincELLE  DE  LA  LOTERIE  EN  FrAkce.  —  La  cliambre  (hs 
Jéiiutés  a  ailoplé,  d,ins  une  de  ses  driiièrrs  «.éances  ,  un  nrticle  ainsi 
conçu:  «  Le  minisire  des  finances  procédera  à  l'abolilidn  de  la  lolcriej 
»  gradiielleinenl  et  de  manière  qu'elle  ait  fesse  complètement  d'exister 
u  un  i"  janvier  i8jG.  A  cet  effet ,  il  est  autorisé  à  diminuer  le  nombce 
))  des  tirages,  à  réduire  le  nombre  des  bureaux,  à  élever  le  minimum  des 
»  taux  des  mises  et  à  rembourser  les  caulionnemens  des  buralistes  suppri>r 
>  mes.  Il  Nous  nous  réjouissons  de  la  perspective  de  voir  notre  patrie  dé- 
livrée du  fléau  de  la  loterie,  mais  nous  ne  comprenons  pas  qu'il  faille 
quatre  ans  pour  le  faire  cesser.  On  e\ije  du  citoyen  delse  confoinier  immé- 
diatement à  la  loi  que  la  législature  adopte  ,  et  celle  législature  clle-mèn\e 
iro.t  pouvoir  sanciionncr  pendant  quatre  ans  la  violation  dune  loi  morale 
^  .viit  ■cLuiiiiuii.  cependant  par  l'article  même  qu'elle  adopte.  Il  y  a  là  une 
conlradirîion  choquante  entre  un  princ  pe  et  un  fait ,  et  il  était  de  notie 
devoir  de  la  signaler. 

Appareil  a  PÉTiTroxs.  —  On  sait  quelle  est  aujourd'hui  l'agitation  ds 
l'Irlande,  cl  à  qiK-l  noint  les  partis  y  sont  en  présence.  Lord  Ro  len  ,  l'un 
des  principaux  chefs  du  parti  protestant  ,  a  été  chargé  de  présenter  au  roi 
une  adresse  sur  les  alf.ùies  de  ce  pays.  C'esi  peut-être  la  minifeslalion  la 
plus  exlraordinaire  d'une  opinion  qui  ait  jamais  été  adressée  à  un  souve- 
rain. Elle  est  revêlMc  de  -^Sti.o  lo  signatures  ,  et  ch  ique  signature  est  ae- 
compagnée  de  l'indication  de  la  demeure  du  pétitionnaire  et  du  bureau  de 
po.te  qui  en  est  le  plus  voisin.  Pendant  trois  semaines,  pins  de  vingt  com^ 
mis  ont  été  continue  lemeni  occupés  à  iranscrire  les  noms  qui  s'y  Iroiiveiit 
sur  des  registres  tenus  |>ar  ordre  alphabéliq  le,  d'où  on  les  transciira  encoie 
sur  d'au'res  registres,  où  ils  seront  classés  par  comtés  et  par  baronies.  Les 
signalures  couvrent  aooo  fi  uilles  de  parcliemiii  ;  ch  que  feuille  a  deux  pieds 
trois  pouces  de  long  ,  en  sorte  que  la  longueur  de  tonte  l'adresse  est  Ai 
quatre  mille  cinq  ccnis  pieds,  ou  à  peu  près  un  mille  anglais.  Ces  feuilles 
ont  éié  cousues  ensemble,  et  sont  m  intées  sur  nn  roulea  i  de  deux  pieds  d« 
large  et  de  neuf  pieSs  de  diamètr.e,  élevé  sur  des  ro  les  ,  pour  qu'il  puisse 
être  roulé  en  présence  du  roi.  On  voit  que  nous  sommes  encore  bien 
en  arrière  de  no;  Toisins  d-ms  l'ait  d'exprimer,  d'un^  manière  légaW 
cl  pourtant  énergique  ,  nos  convictions  politiques;  t\  cependant  combien 
('e  causes  de  justice  el  d'humanité,  en  faveur  desquelles  il  im[)Ortcrail  de 
s'entendre  pour  élever  la  voix!  Qu'il  nous  soit  permis  de  rapp.der  icià 
Ceux  de  nos  lecteur,  qui  l'aiiraienl  penlu  de  vue  le  projet  de  pétition  relatif 
à  l'esclavage,  que  nous  leur  avons  recommandé. 

Ajocrnessest  DE.S  ASSEMBLÉES  gésérales.  —  Ou  Sait  que  diverscs  So-, 
ciétés  religieuses  et  phil  inllir  ipnpie-.  entre  autres  la  Scciéle  Biblique  .  la 
Sociél.-  des  Missions  et  la  Société  dis  Traités  Religieux  ,  se  réunissent  ot- 
dina  rement  à  cette  époque  de  l'année  ,  pour  rendre  compte  de  leurs  tr.'V- 
vjuîî.  Le-  Coniilés  qui  les  dirigent  viennent  de  décider  l'ajournement  ds 
leurs  assemblées  générales,  jusqu'.à  ce  que  Dieu  ail  fait  cesser  la  maladie 
qui  exerce  parmi  nous  ses  ravagesl  Beaucoup  d-  s  amis  de  ces  institutions, 
dans  les  dcpar:emeiis ,  ont  l'h-diitude  de  venir  à  Paris  pour  assi'tei»à  ces 
réunions  et  pour  se  concerter  sur  les  développ'  m  ns  à  donner  aux  travaux 
entrepiis.  Dans  l.  s  circonstances  présentes,  la  plupari  d'entre  eux  auraient 
nécessairement  éliî retenus  par  des  devoirs  de  famille  ou  de  position  dans 
les  villes  qu'ils  habileni ,  et  ces  anniversaires  n'auraient ,  en  conséquence  , 
pas  pu  atteindre  l'un  de  leurs  principaux  hu's.  Les  Sociétés  que  nous  avons 
nommées  ont  donc  résolu  de  retarder  leurs  asseinbli'es  générales  jusqu'à 
lies  temps  plus  tr. inquilles,  sans  ce|ien  larit  ralentir  pour  cela  I  ors  travaux. 
Les  fêtes  chrétiennes  qu'elles  ont  l'habitude  de  célébrer  sont  convenable- 
ment remplacées,  en  ce  moment,  par  drs  réunions  de  [irière  el  d'humilia- 
tion ;  K-ur  tour  reviendra  ,  quand  seront  venus  les  jours  de  la  joie  el  des 
actions  de  grâce. 

Placird.  —  On  a  affiché  h'er,  sur  tous  les  murs  de  Paris,  un  placard 
contenant  les  Commandemens  de  Diea.  Pusse  cet  appel ,  adressé  à  la 
conscience  des  habitans  d'une  ville  si  profondé. nent  aflhgee.  en  èlre  com- 
pris et  en  engager  un  grand  nombre  à  faire  ,  dans  C  s  temps  so'.enncis ,  un 
rclour  sérieux  sur  eux-mêmes  !  

'  LeGcmnt,    DEHALI/r.     ~' 

Imprimerie  de  Sellicle  ,  lui;  des  Jeûneurs,  n.    i^- 


TOME  1".  ~  IV'  3^1. 


25  AVRIL  ISS"?. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosopliîqwe  et   Littéraire, 


PARAISSAXT  TOIS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matih.  Xm.  38. 


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!«  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

'liouE  DE  LA  PESTE  DE  LojiDBEs  Eji  i665.  —  CoERESPOMDAxCE  :  Quel- 
ques reflexions  sur  l'état  actuel  de  la  science  ,  de  la  littéraiure  et  des 
beaux-arts.  —  Moedrh  des  Otahitiens  :  L'Infanticide.  —  Pensées 
DE  Thomas  Adam.  —  Mélanges  :  Enterrement  russe.  —  Diminulion 
Jar.s  l'importalion  et  la  fabrication  des  liqueurs  spiritueuses  aux  Etals- 
Unis.    —  Cessation  du  Globe. 


EPISODE  ■; 

DE   LA  PESTE  DE  LOWDRES  E!f    l665. 

...  Les  habitans  de  Londres  s'enfuyaient  en  grand  nom- 
re.  La  cour  se  retira  à  Oxford  ;  le  parlement  et  les  tribu- 
aux  ayant  interrompu  leurs  séances,  toute  la  noblesse,  les 
eu»  riches  et  le  barreati  quittèrent  la  ville  précipitamment. 
Vhiteball  était  abandonné  et  le  parc  fermé.  Les  passaa;es 
iront  partout  interdits;  les  maisons  des  riches,  dans  les 
nvirons  de  ^^  cstminster,  semblaient  désertes.  On  n'y 
oyait,  de  temps  en  temps,  qu'un  domestique  oudeux  qu'on 

avait  laissés  pour  les  gardei-  ;  souvent  même  ii  n'y  avait 
u'un  \valchman(\a\  faisait  la  garde,  nuitet  jour,  à  la  porte, 
lour  empêcher  les  voleurs  de  s'y  intioduire.  La  peste  éclata 
l'abord  dans  la  paroisse  de  Saint-Gilcs-des-Champs,  dont  les 
labitans  furent  les  premiers  à  s'enfuir.  Ou  n'y  rencontrait 
lersonnc  dans  les  rues,  et  bientôt  on  y  vit  croître  l'herbe; 
[uelques-unes  étaient  barricadées  aux  deux  bouts  ,  parce 
(ue  tous  les  habitans  étaient  partis.  J'ai  entendu  dire  que  , 
1ms  la  Cité  ,  plus  de  sept  mille  maisons  étaient  aban- 
lonnées  clique,  dans  les  auties,  il  ne  i>estait  que  peu  d'ha- 
<itans. 

Dans  iaparolssedeSaint-Alban demeurait,  dans  la  ruenom- 
inéc  Wond-Street,  une  famille  composée  du  père  et  <Je  la 
mère  ,  ùgLS  de  quarante  à  cinquante  ans,  de  trois  filles  et  de 
tlïux  fih.  Le  père  était  un  épicier   en  gros;  il  avait  à  son 


service  deux  servantes  et  employait  pour  ses  affaires  deux 
apprentis  et  un  homme  de  peine;  mais,  voyant  la  désolation 
qui  venait  de  fondre  sur  la  ville,  il  renvoya  à  ses  parens, 
dans  le  Staffurdshire ,  le  plus  jeune  de  ses  apprentis,  et 
congédia  le  plus  âgé,  dont  le  temps  était  presque  achevé. 
Quant  à  l'homme  de  peine,  il  ne  demeurait  pas  dans  la 
maison  ;  mais  comme  c'était  un  pauvre  homme,  qui  serait 
tombe  dans  la  misère  si  son  emploi  lui  avait  été  ôté,  son 
maître  l'engagea  à  venir  tous  les  jours  s'asseoir  à  sa  porte  , 
dans  uneguérileqy'il  fit  faire  exprès  pour  lui,  comme  tva^c/i- 
njan  ,  depuis  neuf  heures  du  matin  jusqu'à  six  heures  du 
soir,  pour  faire  les  commissions,  porteries  lettres,  etc.  Il  fit 
aussi  faire,  au  second  étage,  une  donble  fenêtre  en  bois,  que 
l'on  recouvrit  de  plaques  d'étain  et  à  laquelle  on  assujettit 
une  poulie  et  une  corde,  pour  monter  et  descendre  les  ob- 
jets dont  on  aurait  besoin.  C'est  par  ce  moyen  aussi  que  les 
gens  de  la  maison  envoyaient  à  leur  gardien  de  la  nourriture 
et  les  gages  qu'on  lui  donnait  chaque  semaine;  mais  chaque 
fois  qu'on  ouvrait  cette  fenêtre,  on  avait  grand  soin  de 
brûler  de  la  poudre  tout  auprès,  et  tout  ce  qui  arrivait  du 
dehors  était  purifié  et  passé  par  des  fumigations  avant  d'être 
admis. 

Le  père  de  famille  ne  prit  pas  tout  de  suite  le  parti  dese 
renfermer  complètement.  La  peste  durait  déjà  depuis  plu- 
sieurs mois  et  il  mourait  chaque  semaine  près  de  mille  per- 
sonnes qu'il  ne  s'était  pas  encore  décidé  à  le  faire.  Il  est 
vrai  qae,  quoique  l'épidémie  fit  de  grands  ravages  dans  les 
paroisses  extra-muros  et  principalement  à  l'ouest  de  la  ville, 
à  Holboru,Saint-Giles,  Fleet-Street  et  auStrand,laCitéétait 
encore  épargnée.  La  maladie  ne  commenço  à  y  exercer  ses 
ravages  que  vers  la  fin  de  juin  ou  le  commencement  de 
juillet.  Elle  y  fit  bientôt  de  grands  progrès  ;  le  nombre  des 
morts  doublait  de  semaine  en  semaine,  et  le  père  de  famille, 
prévoyant  qu'elle  allait  se  répandre  comme  un  torrent  sur 
toute  la  ville,  crut  nécessaire  d'imjioser  à  tous  les  siens  les 
règles  plus  sévères  qu'il  s'était  proposé  de  leur  prescrire,  et 
en  vue  desquelles  il  avait  approvisionné  sa  maison  ppur 
plusieurs  mois.  Dès  le  commencement  de  juillet,  il  ne  per- 
mit plus  à  personne  de  sortir  des  murs  de  la  Cité,  ni  d'aller 
dans  aucun  lieu  public.  Il  écrivit  à  toutes  ses  pratiques  et  à 


266 


LE  SEMEUR. 


ses  coircsponclans  Iiois  de  la  ville  de  ne  plus  lui  faire  aucune 
coiiiinaiide,  jiaiicqu'd  ne  pouvait  plus  i  ieii  envoyer  aux 
roulieis. 

Le  premier  de  ce  mois,  il  avait  donne  ordre  à  l'homme 
de  Jieinc  de  prendre  jioss-ession  de  la  guérite  construite  pour 
lui.  Vers  le  quiii/e.  la  peste  avait  eu(Oi"e  auj'meiité  ses  la- 
vages hors  de  la  C.té,  tellement  que  les  Inillclns  de  la  se- 
maine annoi  çaieul  i  .-G'2  morts,  dont  i  ,500  a»  aieutsuctoud)é 
à  la  peste.  La  paroi'.se  qu'ils  liobitaient  était  la  seconde  qui 
avait  été  iu'ctlée  dans  l'intérieur  de  la  ville.  Jusque-là  le 
pèie  dp  famille  s'était  procuré  de  la  \iaiide  fraîche  que  lui 
vendait  une  femme  de  la  campajjuc ,  cjui  assurait  l'aj'por- 
Icr  du  marché  lie  W.iltham-Abhi  y  et  n'ouviir  sou  paiiii  r 
qu'à  la  porte  de  sa  maison.  Mais  ,  pour  plus  de  sûreté  ,  il 
renonça  à  te  moyen  d'approvisionnement;  il  eut  recours  a 
son  magasin  et  se  mit  à  distribuer  à  sa  famille  des  rations  de 
pa  n  et  df  biscuit. 

Etaiita  nsi  tout-à-fait  isolés  du  reste  de  la  ville,  ils  ijjiio- 
raieiit  ce  qui  se  passait.  S.ulement  ils  enlindaient  s.uis 
interruption  li-  sou  des  cloches,  et  leur  portier  leur  faisait 
parvenir  ri'guiièreraent  le  bulletin  de  la  semaine,  qui  leur 
apprenait  le>  affreux  ravages  que  la  maladie  faisait  autour 
d'eus.  lis  étaient  renfermes  depuis  trois  semaines,  lorsqu'il 
leur  .iniinnça  qu'une  maison,  qui  n'était  séparée  de  la  le;ir 
que  par  deux  antres  ,  était  infe(téc  ,  que  Iros  maisons  de 
l'autre  côté  de  la  rue  étaient  ferraéi  s  et  que  deux  domes- 
tiques du  voisinage  venaient  d'être  transportés  à  l'hôpital 
des  pestiférés  dans  Old-Streei.  Ce  fut  pour  eux  une  graiule 
satisfa  tiou  de  savoir  que  leshabitaus  de  la  maison  à  gauche 
de  la  leur  étaient  tous  pai  tis  pour  la  campagne  ,  dès  le  com 
mcniemeiil  de  la  malidie.  Les  plus  pi'oches  maisons,  à 
droite,  étaient  ou  désertes  ou  déjà  infectée^;  dans  plu- 
sieurs, les  familles  eut. ères  avaient  péri. 

Vers  ce  temps-la,  ils  entend. rent  pour  la  première  fois 
pendant  l.t  nuit,  dius  les  rues,  une  cloche,  dont  le  son  ne 
ressemblait  pas  à  celui  de  la  cloche  du  walchman  ordi- 
naire; ils  entendirent  aussi  une  voix,  mais  ils  ne  purent 
d' ibord  comprendie  ce  qu'elle  disait.  Le  gardien  leur  ap- 
prit le  lendemain  que  le  nombre  des  morts  était  devenu  si 
grand  dans  les  faubourgs,  qu'il  était  impossible  de  les 
entei  rcr  d'une  manière  régulèie,  et  que  personne  n'osant 
pénétrer  dans  les  maisons  infectées,  on  ne  pouvait  se  servir 
de  cercueils;  qu'en  conséquence  le  lord-maire  et  les  alder- 
men  avaient  doinié  l'ordre  que  des  cliars  ,  précédés  d'un 
conducteur  muni  d'une  cloche,  parcourussent  les  rues 
pour  enlever  les  mortsj  que  cela  avait  déjà  heu  depuis 
quinze  jours,  dans  les  paroisses  d'Holborn ,  du  Samt- 
Sepulcre  et  de  Cripplegate,  et  dans  plusieurs  autres;  que 
maintenant  on  comiuençait  à  le  fiire  aussi  dans  la  Cité, 
entre  autres  dans  les  paio.sses  de  S.n'nt-Olane  et  de  Silver 
Street,  qui  étaient  pirticulicrement  fr,i|)pées,  et  que  les 
chars  avaient  traversé  leur  rue  ,  la  nuit  précédente.  Ces 
nouvelles  étaient  alarmantes ,  la  paroisse  de  Silver-Strcet 
touchant  à  celle  de  Saint-Alban.  La  maladie  se  piop;ig 'a 
rapidement  dans  toutes  les  deux;  le  nombre  des  morts 
augmentait  tous  les  jours;  aucuu  quartier  u'et.iit  plus 
épaigne. 

Du  commencement  d'avril  aux  premiers  jouis  de  sep- 
tembre,  de  sept  àiieufients  persoiinrs  iivoururent  par 
teuiaiiie .  ilan>  la  seule  |>aroi8se  de  Ci  ipple^.ile  •  ce  fut 
penilant  ce  temps  que  lea  ihars  morlua.ics  s'y  proiueiié- 
reiit;cari|  éta.tile\enu  de  toute  impossibilité  d'enterrer 
de  la  minière  ac.  outnméi-.  Il  n'y  avait  plus  de  pLicc  dans 
les  cimelit  res  oïdiiranes,  et  on  fut  iilibge  de  <loiiiier  cette 
destination  à  un  vaste  leirainprès  de  i-'iusbui  y-fields ,  qui 
l'a  couseivee  depuis  lors.  On  y  creusa  dis  fosses  profon- 
des^ daus  h:sqiielli-s  Ou  jettait  les  nïorts  recueillis  pendant 
)t«  tiutt,    les    rf.i;oavr;iut  d'u,n.   peu   de    te.iTe,  e«  atteodun. 


ceux  de  la  iiuit  suivante  ,  et  continuant  à  y  jeler  d'autres 
eoi|)  jusqu'à  ce  que  l.i  fosse  fut  ionil)le.  Les  (,ffi.  leis  de  la 
piroisse  ont  afhi  iiw  qu'.ui  a  jeté  jusqu'à  deux  nulle  morts 
d.ius  nno  seule  de  ces  fi)ss('s. 

La  santé  de  la  fam  lie  du  marchand  était  toujours  ■xeel- 
leiite ,  et  le  pèi  e  ,  i  empli  d'espo  r  ,  eiieourageail  h  s  siens  à 
ne  pas  pcrdie  courage;  mais  les  nouvelles  oui  devenaient 
tous  les  jours  plus  miuvaiscs,  le  bruit  lugubre  des  chars  et 
des  cloches  durant  la  nuit,  et  cette  voix  sinistre  qui  criait  : 
n  Apportez  vos  mo"ts  !  apportez  vos  morts!  >>  fusaient 
sur  eux  l'impression  la  plus  pénible.  Ils  comiueucèreiit  à 
douter  de  l'efficacité  des  précautions  qu'ils  avaient  prises , 
et  se  regardiiieiit  trisleuieiit  les  uns  les  autres  ,  lomnie  si  la 
mort  devait  aussi  les  frapper.  Le  fléau  leur  semblait  destiné 
par  Dieu  à  ravager  toute  la  v  lie  et  à  en  fiire  comme  une 
cité  désert;.  Le  poreimigini  alors  de  loger  toute  la  fa- 
mille au  premier  élige.  et  de  donner  à  <  hacun  des  siiuis 
unccli.inibresetiaree.il  fit  eu  outre  ari-angcr  h  s  pièces  du 
second  eu  infirmerie  ,  pi>ur  que,  diiis  le  <:as  oii  q  lelqu'un 
de  l.i  fimille  tombât  malade  ,  ou  put  l'isoler  complètement 
des  autres.  Il  retint  .iiissi  une  girde,  qu'lm  devait,  eu  <as  de 
besoin,  iiilroduire  dans  la  lu.iis'ui,  au  moyen  de  l.i  poulie,  pai 
lafenctre  de  bois,  de  sorte  ipi'elle  n'eût  p.is  de  comiiiuuica- 
tion  avec  le  reste  des  habitans.  Il  declarj  que  s'il  tombait 
malade,  il  se  rendrait  aussitôt  à  rinfirmerie,  qu'il  ne  vou- 
lait pas  que  ses  enfuis  s'approch.isscnt  de  lui  et  que,  s'il 
mourait,  on  deva.t  descendre  son  corps  par  la  fenêtre,  jus- 
qu'au ihar  mortuaire.  Mais  sa'femme  protesta  que,  s  il 
était  at'.eiut  ,  elle  s'enfermerait  avec  lui  pour  le  soigner. 

S  le  père  de  famille  n'avait  pris  que  des  préiautions  de 
ce  penre,  nous  aurions  pu  cro  re  qu'il  avait  beaucoup  plu! 
de  prudence  humaine  que  de  religion,  et  qu'il  s'occupiil 
bien  plus  de  sou  corps  que  de  son  âme  ;  mais  c'était  ut 
homme  séi  icux  el  pieux  ijui ,  avant  tout,  s'était  placé  soui 
la  protection  de  Dieu.  Le  culte  domestique  était  établi  daui 
sa  inuisou.  Trois  fois  par  jour  ,  il  rassemblait  sa  l'ainille, 
lisait  l'Ecriture-Sainle  et  priait  avec  elle  ,  se  remettant, 
ainsi  que  les  siens,  avecpleirte  confiance  entre  les  mains  du 
Seigneur,  sachant  qu''l"est  le  Père  des  miséricordes  et  le 
Dieu  des  consolatinns.  îl  avait  plus  sp.  cialement  consacré 
deux  jours  pai'  semaine  au  jeûne ,  à  la  prière  et  à  l'humilia- 
tion. Chaque  soir,  en  se  séparant,  ou  ne  pouvait  s'empô- 
cher  d'éprouver  un  douloureux  serrement  de  cœur  ,  en 
pensant  que  peut  être  on  ne  se  reverrail  plus;  mais  le 
lendeiuaiii  ,  quand  ou  se  trouvait  réuni  de  nouveau  ,  et  que 
pas  un  ne  manquait,  on  ressentait  une  reconnaissance  pieiue 
d'une  douce  joie,  et  on  bénissait  Celui  qui  avait  daigné 
ép.iigiier.  Le  père,  plein  de  sollicitude,  était  toujours  le 
preni'er  levé  dans  la  maison  ;  il  allait  de  chambre  en 
chambre,  s'informant  de  la  sauté  de  ses  eiifans  et  de  ses 
doiuesti(|ues;  et  quand  on  lui  répondait:  <>  Ce!a  va  très- 
bien  ,   »  il  disait:  «  Rendez-en  grâces  à  Dieu  !  » 

Au  plus  fort  de  la  maladie,  lorsqu'il  éta  t  presque  abattu, 
cet  excellent  homme  eût  le  ch  igi  m  d'apprendre  que  son 
portier  était  mort.  Il  ne  le  vit  pointa  l'heure  où  il  lui  des- 
cendait d'ordinaire  sa  nourriture  parla  poulie.  Il  l'appela 
et  ne  reçut  aucune  réponse  ,  te  qui  lui  fit  craindre  qu'il  iie 
fut  devenu  malade.  Il  n'en  eût  point  de  nouvelles  ce  jour- 
là,  ni  le  jour  -uivaut.  Le  troisième  jour,  comme  il  appelait 
en<:or(; ,  une  voix  étra.igère  lui  répondit  que  le  puivre 
Abrahautélait  >noit.«  Et  quiêtes-vous?»  demanda  le  maître. 
— «  Sa  p 'livre  veuve,  moii.icur;  je  suis  venue  pour  vous 
appreudie  que  votre  malheureux  serviteur  n'est  plus.  »  — 
Le  père  (le  finiillefui  très-affligédela  pcile  d'un  homme  qui 
lui  avait  été  si  utile  et  si  fidèle.  Il  reprit  la  parole  au  boni 
d'uu  moment  et  dit  :  «  îleias!  pauvre  femme,  et  que  ferez- 
vous  maintenant?  »  —  «  Ah  !  monsieur ,  dit  elle,  c'est  déji 
f4it  de  moi;  j'a/ aussi  le  poste,  el  je  ne  tarderai  pas  à  suiwe. 


LE  SEMEUR. 


267 


»  —  Il  fut  s.iisi  (]'lir)i  rnii-,  à  CCS  mot' ;  son  cœur       prcii'li'c.  Je  sais  que  bien  des  (jcns  sont  d"avis  que  lorsqu'on 


lUoii  îïiari,  ))  —  Il  nu  s.iisi  u  nniTcni',  a  ces  mois  j  >(iii  i.u.:ui  . 
di'liiillit  pr.'sqiio  :iu  «li'dins  de  lui  ;  crpiMid.iiil .  romiiic  il  l'I  m  | 
«■titnuic  (Ir  la  finiii'C  di' la  [xn.dre  ([u'il  a\  a  L  brùlci' a"!  aul 
(j'oin  lir  l;i  fL'hôtrp,  il  nir  se  retira  pas  aussitc'il  et  lui  «lit  : 
Cl  Alais  ,  p^iiivii"  IcMiilii',  SI  vous  Oies  uialado,  pOMi(|u(M  ('tes 
>()ii*  voiiuo  ici  ?  »  —  a  J<>  sav.iis  (jm-  voi!  ;  illcii'lii/.  Ahia- 
)i  ini  ,  cl  (pic  vous  (>ii  avir?,  Iicsoiii  ,  il  j'ai  voulu  vous  duc  ce 
qui  en  ctail  <le  lui.  »  —  «  M  ùs  cpi'ailoiis  uous  lairc?  car.  claul 
malade  vous  ne  pouvez  iciiipURcr  votre  rnaii,  cl  j'.ii  |)i)iir- 
taiit  hcsoiii  do  quelqu'un.  »  — o  C'est  vrai,  monsieur,  et 
vodà  pourquoi  je  vous  ai  amone  riiouiiète  liomuio  que  voici, 
qui  vous  servira  aussi  lidilcinent  <|ue  \i:  pauvre  Ahraliam.  » 
—  «Je  vous  en  suis  b.en  obi  jjé;  maisi  oniinent  pu:s-je  iu'a«su- 
rcr  qu'il  soit  bien  poi  tant,  puisqu'il  vient  avec  vous  qui  êtes 
mal  ide?  Je  n'oserai  t;iuc!icr  à  aucune  des  choses  qu'il  lu'.p- 
porteia.  »  —  «  Oli  !  uionsiiuir,  vous  n'avez  rien  à  craindre  ; 
c'est  un  iioniniesùi'  car  il  a  eu  la  |)esto^eteu  fst  l'écliappé. 
Il  ue  couij  plus  aucmi  danjjcr;  sans  cela  je  ne  vous  1  aura  s 
pas  amené.  (Comptez  sur  lui  ;  c'est  lui  braxe  homme.  »  Ceci 
rassur.-»  un  peu  !;•  père  de  famille  ,  qui  étdl  fort  content 
d'avoir  un  antre  poitier  ;  mais  i!  ne  voidut  croire  que  ce! 
huuma  eût  été  m  dade  it  qu'il  fût  guéri  ,  q'i'après  (|u'  1  lui 
eût  amené  Icionstal  le  de  la  paroisse  et  uin?  autre  personne 
qui  le  lui  certifièrent.  Lorsque  l'aff'aîre  fut  ari'augée,  la 
pauvre  femme  s'en  alla  avec  quelque  argent. 

Nos  amis  avaient  d'aboid  trouvé  fort  triste  d'enterdie 
constamment  sonner  les  cloches  des  églises  pour  les  enter- 
remens.  Tout  à  coup  ils  firent  la  ren)arque  qu'on  ne  les 
entendait  plus.  Leur  honnête  gardien  leur  dit  que  le  nom- 
bre des  morts  était  si  considérable  qu'on  avait  défendu 
les  sonneries  ,  et  que  les  riciies  ,  comme  les  pauvres^etaicnt 
emportés  par  la  fatale  charrette. 

Une  foule  de  gens  auraient  désiié  quitter  la  ville,  mais 
on  ne  laissait  plus  sortir.  Notre  famille  était  en  proie  à  la 
plus  vive  anxiété;  car  toutes  les  maisons  cuvirouiiantes 
étaient  infectées.  Ou  pouvait  à  peine  compter  les  morts. 
Les  bulletins  p.irlaieiil  de  i,5oo  morts  par  semaine  dans  la 
Cité,  quoiqu'une  m  illitude  de  personnes  se  fussent  retirées 
à  la  campagne.  Le  père  comun-nçi:  à  croire  ([ue  pas  nue 
âme  n'éch  ippera't;  cependant  il  cachait  ses  frayeurs  aussi 
bien  que  possible  ,  et  continua  d'adresser  à  Dieu  de  ferven- 
tes prièi'cs  en  faveui'  de  sa  famille. 

Au  milieu  de  ces  calamités,  comme  il  commençait  à 
être  fort  content  de  son  nouveau  portier  et  qu'il  se  rassurait 
sur  son  compte  ,  eu  pensant  qu'il  avait  déjà  eu  la  maladie, 
il  fut  visité  par  ;uie  nouvelle  affliction.  Un  matin,  comme 
il  l'appelait,  il  ne  reçut  pas  de  réponse.  Il  l'appela  plusieurs 
fois,  mais  personne  ne  répondit.  Il  n'en  eut  point  de  nou- 
velles durant  deux  jours.  Enfin  .  un  wafclirnan,  place  à  la 
porte  d'une  maison  infectée,  lui  eu  donna  (  On  plaçait  des 
•watchmeii  devant  ces  maisons,  on  les  marquait  d'une  gran- 
de croix  rouge,  et  on  inscrivait  sur  la  porte  les  mois  : 
a  Seigneur,  aie  p  tié  I  »)  Cet  homme  ,  entendant  le  maître 
appeler  plusieurs  fois  son  port.ei' ,  s'appi  otlia  enfin,  et  lui 
dit([uc  le  pauvre  homme  qui  le  servait  était  tombe  malad(' 
de  la  peste,  et  que  sans  doute  il  était  déjà  mort.  «Je  s.iis 
bien,  i-jpoudit  le  miitre,  que  mon  premier  portier  a  été 
malade  et  est  mari;  mais  c'e^l  l'autre  que  j'a,)pelle.  »  — 
a  C'est  tièsdiicn,  monsieur  ;  mais  d  p"iit  devenir  ma!a  leel 
mourir  aussi,  je  le  présume.» — «  Non  ,  non.  vous  vous 
trompez  ;  vous  voulez  parlez  du  premier.  »  —  «  Nullement, 
roousieui-;je  sais  très  bien  qu' Abraham,  votre  premier  por- 
tier, est  mort;  miiis  celui  dont  il  s'agit  à  présent,  s'ap- 
pelle Thomas  Molins  :  n'est-ce  pas  la  son  nom?»  —  «  Oui, 
sans  doute.  » — «  Eh  bien,  c'est  de  lui  que  je  veuv  pariei.» 
—  «C'est  impossible,  car  il  a  déjà  eu  l.i  peste;  il  en  a  été 
Çuéri  et  il  ne  peut  pas  l'avoir  nue  seconde  ibis.  »  —  oïl.  lasl 


a  eu  une  fois  l.i  maladie,  on  ue  risque  plus  de  la  prendre: 
mai»  j'>  pins  vous  as«iii .  r  (pie  c'est  une  on  eue.  J'ai  été  deux. 
lois  .1  rii'ipit.d  (les  pestiférés  ,  a  (piiiiz  •  jours  .rinteix  aile  ,  "t 
pour  la  sei  onde  lu  s  je  suis  gién  ;  mais  je  ne  crois  p.is  pciui 
cela  èUf  à  l'abri  de  la  maladie  ;  car  je  conn.iis  des  pei  sonnes 
qui  l'ont  eue  trois  ou  quatre  fii.s,  et  qui  ont  fi  li  par  en 
mourir.  »  —  «Quoi  !  il  serait  vrai  que  mon  pin.re  Moliiis 
lût  de  nous  eau  mal, nie  I  »  —  «  Oui,  mous  luii  ,  o;i  me  l'a 
dit:  ma  s  ji?  \  ous  en  iJouiierai  des  nouvelles  positives  de- 
main. ))  Le  jour  suivant,  il  revint  en  ef'el  ;  il  s'était  in- 
formé de  Molins  ,  et  avait  appris  qu'il  avait  été  enlevé  par 
la  charrette,  la  nuit  précédente.  Sou  maître  en  fut  trèsaf'fli- 
gé;  il  referma  promptemeut  la  fenétie  et  ,  s'étant  assis,  il 
cacha  sa  tête  entre  ses  mains  et  versa  des  larmes  amèi es,  en 
pensant  que  deux  hommes  avaient  dt'ja  perdu  la  vie  à  son 
service.  Au  l)oul  de  quelques  inslaiis,  il  reprit  un  peu  ses 
esprits.  U  retourna  vers  sa  f.imille  en  se  contraig:iai.l  autant 
que  possible,  et  il  ne  dit  rien  de  la  m  >rt  de  son  peu  tier.  Le 
Seigneur  continuant  a  conserver  la  santé  a  lous  les  siens,  il 
comprit  (pi'il  ne  devait  pas  se  laisser  aller  à  l'abatlemeut, 
mais  reprendie  courage  et  lui  rendre  grâces. 

Près  d.'  quinze  jouis  s'écoulèrent  sans  qu'd  eût  aucune 
communication  avec  le  dehors.  Il  ne  voulait  plus  avoir  de 
portier,  de  sorte  qu'il  n'avait  aucune  nouvedc  de  ce  qï.i 
se  passait  dans  la  ville.  Au  bout  de  ce  temps  ,  il  fut  ex- 
trêmement fatigué  d'être  si  complètement  privé  de  tou» 
rcnseigncmcns.  Il  ne  recevait  plus  le  bulletin  de  la  semaine 
et  n'entendait  que  le  lugubre  b'-uit  des  charrettes  qui  pas- 
saient la  nuit.  Il  ouvrit  donc  sa  fenêtre  et,  ayant  appelé  le 
walchinan,  il  lui  demanda  comment  on  se  portait  dans  la 
maison  qu'il  gard  lit.  Il  croyait  que  c'était  la  niêino  où  il  l'avait 
vu  d'abord. —  ((HelasI  monsieur,  répondit  celui-ci,  toute  la 
famille  est  morte;  il  ne  reste  qu'un  ouvrier,  qu'on  transporte 
en  ce  moment  à  rh(ipital ,  et  me  voici  maintenant  à  la  porto 
de  la  maison  voisine,  dans  laquelle  il  y  a  trois  malades  et  un 
mort.» — «Et  comment  cela  va-t-il  par  la  ville?»  —  «De  mal 
en  pire;  le  bulletin  de  la  semaine  passée  portait  8.' loo  morts; 
la  maladie  dimniue,  il  est  vrai,  à  Sainl-GilesetàHolborn,  les 
habitans  étant  piesqiie  tons  morts  ou  piutis;mais  elle  aug- 
mente d'une  manière  effrayante  du  côté  d'Aldgate  et  de 
Slepnev.  »  Ou  était  alors  au  milieu  de  septembre,  et  la  peste 
semblait  avoir  atteint  son  plus  haut  degré  d'intensité. 

Ces  nouvelles  semblèrent  désolantes  à  notre  ami  ;  il  se 
sentitcependaut  rassuré,  en  pcnsantque  la  maladie  diminuait 
ni!  peu  dans  ses  alentours.  Il  courut  en  informer  sa  famdle  ; 
mais  comme  les  maisons  voisines  et  toutes  celles  du  côté 
opposé  de  la  rue  avaient  été  cruellement  ravagées  et  que  de» 
familles  entières  avaient  été  moissonnées,  ils  se  demandaient 
avec  effroi  comment  il  éiail  possible  qu'ds  vécussent  au  mi- 
lieu de  tant  de  morts  ! 

liCS  cufans  commençaient  à  souffrir  beaucoup  du  manqua 
d'air  et  du  régime  qu'ds  étaient  obligés  de  suivre.  Le» 
viandes  salées  dont  ils  faisai  ut  leur  nourriture  leur  doniiè- 
rtuit  quelques  svmpl(îmes  de  scorbut.  Le  père  leur  faisait 
prendre,  dans  l'intérieur  de  la  maison  autant  d'exercice  que 
possible  ;  il  les  fusait  aller  et  venir  et  se  donner  du  mouve- 
ment; mais,  sous  aucun  prétexte,  il  ne  voulait  permettre 
qu'on  ouvrît  u  le  fenêtre.  Cmume  le  tenips  commençait  à  se 
ral'raîihir,  il  fil  allumer  du  feu  dans  tontes  les  pièces  du  pre- 
mier étage  et  deux  d'entre  eux  veillaient  à  tour  de  rôle 
pour  empêcher  qu'il  ne  s'éteignît  ou  qu'd  ne  causât  quel- 
que accident.  La  d  spos  t.on  SLOibutique  continua  d'.iug- 
menler  jusqu'à  (6  qu'il  fit  prendre  à  ses  enfans  du  jus  de 
citron,  dcnit  il  avail  une  ample  provision. 

Les  rues  présentaient  un  spectacle  des  plus  tristes  ;  elles 

élaient  couvertes  d'herbe.  On  pouvait  regarder  vingt  fois  ii 

monsieur,  voilà  donc  pourquoi  vou»  tic  vouliez  pas  me  com-  »   travers  les  vitres  saus  voir  passer  un  seul  homme,  ni  voir  une 


268 


LE  SE^IËUR. 


sculfi  poite  ouverte.  Toutes  les  boutiques  étaient  ferniérs , 
excepté  celles  des  pharmaciciis  et  des  épiciers,  dont  un  seul 
battant  était  ouvert.  On  ne  voyait  passer  d'autres  voitures 
que  celles  qui,  de  temps  en  temps,  portaient  les  malades  à 
l'hôpital.  Mais  chaque  nuit  on  entendait  trois  ou  quatre  fois 
le  bruit  de  la  charrette  funèbre,  et  l'homme  qui  la  pré- 
cédait ,   agitant  sa  clochette  et  criant  :    a   Apportez   vos 

morts!  » 

Le  père  de  famille  sentait,  de  plus  en  plus,  combien  son 
portier  lui  faisait  faute.  Il  ouvrait  son  volet  deux  ou  trois 
fois  par  jour  pour  parler  avec  le  watchnuin  ;  mais  celui-ci 
vint  aussi  à  lui  manquer.  Il  ne  le«it  plus  à  sa  place  accou- 
tumée, ce  qui  le  troubla  beaucoup.  Quelques  jours  après,  il 
revit  cependant,  à  travers  les  vitres,  son  homme,  qui  levait  la 
tête  vers  la  maison,  comme  pour  lui  parler.  Il  courut  vers 
la  fenêtre  et  l'ouvrit,  après  avoir  brûlé  de  la  poudre  comme 
à  l'ordinaire.  Le  watchman  lui  dit  qu'il  était  venu  plu- 
sieurs fois  pour  lui  parler,  mais  que,  ne  l'ayant  pas  vu  ,  il 
avait  craint  qu'il  ne  fût  malade.  Il  lui  conta  qu'on  l'avait 
congédié  là  où  il  servait  d'abord  ,  la  plupart  des  habitans  de 
la  maison  étant  morts,  et  qu'il  s'offrait  pour  succéder  à  ses 
deux  portiers.  Le  maître  fut  enchanté  de  cette  offre  et  l'en- 
gagea aussitôt. 

Le  'watchman  n'était  pas  depuis  long-temps  à  son  ser 
vice  lorsqu'il  dit  à  son  maître  qu'il  était  bien  heureux  de 
pouvoir  lui  apprendre  que  la  maladie  diminuait,  et  que  le 
dernier  bulletin  marquait  i  ,837  morts  de  moins.  La  semaine 
suivante,  les  décès  avaient  encore  diminué  de  six  à  sept 
cents ,  quoiqu'il  fût  mort  5,725  personnes. 

Ses  fils  ne  manquèrent  pas  de  prier  leur  père  d'envoyer, 
comme  Noé  ,  une  colombe  hors  de  l'arche;  c'est-à-dire  de 
les  laisser  aller  voir  comment  étaient  les  choses.  Ils  le  pres- 
sèrent d'autant  plus  qu'ils  entendirent  de  nouveau  le  bruit 
des  allans  et  des  venans  dans  les  rues;  mais  le  père  fut  in- 
flexible et  refusa  net. 

La  troisième  semaine  du  mois  d'octobre  ,  il  y  eut  encoie 
une  diminution  de  i,84o  niorts  dans  un  seul  bulletin.  Le 
watchman  frappa  à  la  porte  et  ^^uand  le  maître  et  quel- 
ques membres  de  sa  famille  se  fure'nt  montrés  à  la  fenêtre, 
il  leur  dit  que  le  fiéau  paraissait  vraiment  se  retirer,  que  la 
mortalité  était  beaucoup  moins  grande,  et  que  le  lord-maire 
avait  ordonné  que  les  chars  cessassent  leur  service,  excepté, 
deux  fois  la  semaine  ,  dans  certains  quartiers  ,  et ,  une  fois 
chaquenuit,  dans  d'autres.  Le  watchman  vcqui  une  l'écom- 
pense  pour  cette  bonne  nouvelle,  et  la  famille  remplaça  un 
de  ses  jours  de  jeûne  par  un  jour  d'actions  de  grâces. 

Mais  tout  à  couj)  ,  à  la  grande  consternation  de  tous ,"  le 
père,  qui  avait  veillé  avec  tant  de  sollicitude  à  leur  conser- 
vation, et  dont  les  soins  bénis  du  Seigneur  les  avaient  pré- 
servés de  la  maladie,  tomba  lui-même  malade.  Il  est  impos- 
sible d'exprimer  les  angoisses  qu'ils  éprouvèrent  tous.  Ils 
crurent  que  Jeur  père  avait  la  peste;  il  le  crut  aussi,  et  pour 
préserver  ses  enfans  des  funestes  effets  de  la  contagion  ,  il 
les  supplia  de  l'envoyer  à  l'hôpital  des  pestiférés.  Sa  femme 
et  ses  enfans  rejetèrent  cette  demande  avec  horreur,  et 
protestèrent  qu'ils  préféraient  avoir  la  maladie  avec  lui 
et  remettre  le  tout  à  Dieu.  Il  fut  obligé  de  céder  ;  mais  il 
voulut  qu'on  lui  préparât  un  lit  dans  une  des  chambres  de 
l'étage  supérieur.  Il  se  coucha,  prit  les  remèdes  indiqués 
par  les  médecins  en  pareil  cas  et  qui  ont  pour  but  d'exciter 
la  transpiration.  Les  remèdes  firent  leur  effet.  La  nuit  se 
passa  dans  les  angoisses  et  personne  ne  dormit.  Mais  quelle 
lie  fut  pas  la  joie  de  tous  ,  lorsque,  le  matin  ,  ils  apprirent 
que  ce  père  bien-aimé  s'était  doucement  endormi  et  qu'il  se 
trouvait  parfaitement  de  son  sommeil.  Son  indisposition 
venait  de  l'extrême  agitation  de  son  esprit  et  d'un  excès  de 
fatigue.  Au  bout  de  quelques  jours  ,  il  fut  parfaitement  re- 
mis. Tant  que  le  père   fut  malade,  personne  ne  pensa  à 


s'informer  de  ce  qui  se  passait  au-dchors;  mais  quand  il  fut 
rétabli,  ils  commencèrent  à  s'occuper  de  nouveau,  avec  un 
vif  intérêt,  de  l'état  sanitaire  de  la  ville.  Ils  purent  voir,  à 
travers  les  vitres,  que  la  rue  avait  un  tout  autre  aspect.  Ou 
y  voyait  plus  de  monde;  quelques  boutiques  étaient  ou- 
vertes; des  voitures  circulaient;  de  sorte  que,  sans  interro- 
ger leur  portier,  ils  se  convainquirent  que  la  maladie  avait 
beaucoup  diminué,  et  que  les  gens  avaient  plus  de  courage 
que  par  le  passé  :  preuve  certaine  que  le  fléau  avait  presque 
disparu  de  leur  quartier.  Le  watchman  le  leur  confirma 
le  lendemain.  Cn  était  alors  dans  la  dernière  semaine  d'oc- 
tobre, et  la  peste  avait  tellement  diminué  qu'il  n'y  avait  eu 
que  vingt-deux  morts  dans  Ciipplcgate;  diminution  presque 
aussi  surprenante  que  l'auginentation  de  la  maladie  l'avait 
été  d'abord  ;  mais  elle  continuai',  à  faire  de  grands  ravages 
dans  la  paroisse  de  Slepney  et  à  South^vark. 

Ces  nouvelles  étaient  sans  doute  faites  pour  réjouir  la 
famdle,  mais  le  père  craignait  que  la  joie  trop  étourdie  des 
gens  ne  leur  fît  négliger  les  précautions  nécessaires,  et  que 
la  sécurité  causée  par  l'état  sanitaire  de  la  ville  ne  les  enga- 
geât à  retourner  trop  tôt  dans  leurs  maisons,  à  aérer  les  lits 
et  les  auti'es  choses  qui  avaient  servi  aux  malades  ,  ce  qui  les 
aurait  exposés  à  ranimer  le  foyer  de  l'infection. C'est  précisé- 
ment ce  qui  arriva;  vers  le  milieu  de  novembre,  les  bulletins 
s'élevèrent  tout-à-coup  de  4oomorts,  et  montèrentVle  mille  à 
quatorze  cents  dans  une  semaine.  Toute  la  ville  fut  saisie 
d'effroi  ;  mais  il  plut  à  Dieu  d'éloigner  de  nouveau  le  fléau  , 
qui,  dès-lors,  alla  toujours  en  décroissant.  Notre  homme  , 
toujours  prudent,  désira  continuer  encore  pendant  quelque 
temps  sa  réclusion.  Il  calcula  que,  quoique  la  peste  eût 
beaucoup  diminué  ,  elle  était  encore  plus  forte  que  lorsqu'il 
s'était  décidé  à  se  renfermer  complètement,  et  il  ne  voulait 
pas  perdre  le  fruit  de  tous  ses  soins  et  de  toutes  ses  précau- 
tions par  trop  de  témérité.  Ses  raisons  étaient  si  bonnes  ,  et 
le  bien-être  de  sa  famille  y  était  tellement  intéressé,  qu'on  se 
soumit  volontiers  à  une  prolongation  d'emprisonnement  , 
quoique  ses  enfans  souffrissent  tous  beaucoup  du  manque 
d'air  et  qu'ils  eussent  le  plus  ardent  désir  de  sortii'. 

Le  premier  dccembr?  ,  le  père  ouvrit  enfin  pour  la  pre- 
mière fois  la  porte  de  la  rue  et  sortit.  Le  dernier  bulletin 
avait  été  de  333  morts  dans  la  semaine;  la  pliipai  t  des  cas 
avaient  éclaté  dans  la  paroisse  de  Stcpney  et  à  Soutlnvark , 
où  la  maladie  avait  commencé  et  où  elle  semblait  vouloir  du- 
rer plus  long-temps  qu'ailleurs.  Il  sortit  tout  seul,  parcou- 
rut les  rues,  considéra  les  maisons  et  les  bouticpies  ,  mais  ne 
parla  à  personne.  Il  ne  rencontra  aucune  de  ses  connais- 
sances, excepté  quelques-unes  dans  son  plus'proche  voisinage. 
Un  grand  nombre  de  maisons  étaient  désertes,  les  habitans 
s'étant  enfuis  à  la  campagne.  Dans  plusieurs,  il  vit  cepen- 
dant des  domestiques  qui  en  étaient  revenus  et  qui  parais- 
saient occupés  à  donner  de  l'air ,  à  nettoyer ,  à  faire  du  feu  , 
à  brûler  des  parfums.  Le  nombre  des  personnes  dans  les 
rues  était  plus  considérable  qu'il  ne  s'y  était  attendu;  du 
moins  il  cn  était  ainsi  dans  les  rues  prhicipalcs. 

Il  retourna  chez  lui ,  au  bout  de  quelques  heures.  Il  te 
décida  à  vivre  encore  quelque  temps  séparé  de  tout  le 
monde  ,  et  il  ne  se  permit  pas  non  plus  d'acheter  des  provi- 
sions fraîches.  Quelque  temps  après,  il  alla  avec  son  fils 
aîné  jusqu'à  Tottenham-Iligh-Cross,  où  il  vit  un  de  ses 
amis ,  dont  la  maison  avait  été  complètement  épargnée.  Il  y 
loua  un  appartement  pour  sa  famille  et  s'y  transporta  ,  la 
semaine  suivante  ,  avec  ses  provisions  ,  qu'il  fit  chercher 
par  des  charrettes  de  la  campagne  ,  appartenant  à  des  pay- 
sans que  la  maladie  n'avait  point  visités.  Sa  famille  sembla 
renaître  en  respirant  de  nouveau  l'air  pur,  dont  ils  avaient 
tous  si  grand  besoin.  La  nourriture  fraîche  leur  fit  aussi 
beaucoup  de  bien. 

La  peste  continua  encore  durant  les  mois  de  décemh'e 


LE  SEMEUR. 


260 


et  de  janvier.  Elle  sembla  mèinc  augmciUei-  (le  nouveau 
pendant  (juclques  jours,  ce  qu'on  attribua  ù  la  trop  f;iande 
précipitation  que  les  gens  mirent  à  retourner  dans  leurs 
maisons.  Mais,  vcis  le  commencement  de  février,  la  famille 
se  trouvant  en  parfaite  santé  et  la  maladie  ayant  presque 
disparu,  ils  retournèrent  à  Londres  et  rcprircut  leur  train 
de  vie  oi  Jinaire. 

C'est  ainsi  que  par  la  bonté  de  Dieu  ,  ils  durent  leur  con- 
servation à  l'isolement  complet  dans  lequel  ds  vécurent, 
avant  rompu  toute  communication  avec  le  dehors.  Cet 
homme  et  sa  famille  qui  ,  durant  le  temps  de  l'épreuve,  et 
lorsque  la  maladie  et  la  mort  les  entouraient  de  toi.tcs 
parts,  s'étaient  humiliés  devant  Dieu  et  l'avaient  invoqué 
du  fond  de  leur  détresse,  uc  négligèrent  pas,  lorsqu'ils  en 
furent  délivrés  ,  de  lui  offrir  leurs  actions  de  grâces.  Tous  , 
d'un  commun  accord  ,  le  bénirent  comme  l'auteur  de  leur 
délivrance  et  voulurent  lui  consacrer  des  vies  qu'il  avait  si 
merveilleusement  conservées.  Le  père  de  famille  avait  fait 
des  provisions  suffisantes  pour  un  an  ;  comme  il  ne  fut  ren- 
fermé que  pendant  sept  mois,  il  lui  resta  une  grande  quantité 
de  denrées  de  différens  genre?.  Dès  qu'on  tint  de  nouveau 
le  marché  et  qu'on  put  sans  danger  s'y  pourvoir  ,  il  s'em- 
pressa d'en  faire  la  distribution  aux  pauvres,  pour  en  fiire 
ainsi  un  oblation  à  son  Dieu.  Il  leur  donna  i,5oo  livres  de 
biscuit,  3oo  livres  de  fromage  ,  5  barriques- de  bière,  5 
pièces  de  lard  ,  et  plus  de  deux  tonneaux  de  bœuf  salé. 
C'est  ainsi  qu'il  joignit  à  la  reconnaissance  envers  Dieu  la 
charité  envers  les  pauvres  ,  qui ,  dans  ces  temps  d'aflhction, 
avaient  si  grand  besoin  d'être  secourus. 

KoTA.  L'ouvrage  auquel  nous  empruntons  ce  Tra^meiit  est  anonyme;  il  a 
r«ru  à  Londres,  en  1722,  sous  le  lilre  de  :  Préparation  à  la  peste ,  tant 
pour  I âme  que  pour  le  corps.  La  peste,  qui  commença  à  Marseille  en  -.730, 
raTageait  alors  encore  la  France,  et  le  gouvernement  anglais  prenait 
toutes  les  mesures  possibles  pour  l'empècli  r  de  pénétrer  en  Angleterre.  Il 
parait  que  c'est  pour  indiquer  à  ses  compatriotes  les  précautions  qu'ils 
dcTaient  prendre,  que  l'auteur  a  publié  cet  ouvrage  ;  il  comprend  deuv 
parties  ,  l'une  hygiénique  ,  l'autre  religieuse.  Dans  la  première  ,  l'auteur 
discute,  à  l'occasion  de  la  pfste  i  i  a  désolé  l'Angleterre,  en  i6(i!i ,  et  qui 
a  fait  périr  68,596  personnes  à  Londres,  dont  la  population  n'était  alors 
que  de  600,000  âmes,  plusieurs  des  questions  qui  s^mt  agitées  de  nos  jours, 
à  l'occasion  du  choléra;  entre  autres  celle  de  la  contagion  ou  de  la  non- 
contagion.  Il  recommande  au\  personnes  bien  portanlesl'isolemeut' comme 
uue  précaution  nécessaire,  et  il  raconte  l'histoire  d'une  famille,  qui  a  évité 
la  maladie  en  suivant  celte  règle  ;  c'est  ce  morceau  inléressaut  que  nous 
avons  reproduit.  La  seconde  partie  contient  l'histoire  d'une  autre  famille, 
et  nous  montre  l'influence  religieuse  exercée  dans  son  sein  par  le  Iléau  de 
Dieu.  Dans  les  conversations  qui  y  sont  rapportées,  et  dont  plusieurs  ont 
eu  lieu,  lorsqu'on  pouvait  encore  espérer  que  l'Angleterre  ne  serait  pas  en- 
vahie, nom  avons  retrouvé  toute  la  légèreté  dont  nous  venons  d'avoir 
sous  les  yeux  tant  de  preuves  ,  et  tous  les  raisonnemens  mondains  par  les- 
quels on  a  voulu  se  persuader  qu'on  n'avait  rien  à  craindre;  puis,  lo  squ'on 
u'a  plus  pu  douter  de  l'apparition  delapeste,ces  terreurs  et  cette  agitation 
d'esprit,  dont  nous  ne  serions  pas  embarrassés  de  citer  de  récens  exemples. 
Nous  lisons  dans  un  autre  ouvrage  publié  ,  vers  le  même  temps,  par  Vin- 
cent, sur  la  peste  de  Londres  de  i665,  le  passnge  suivant ,  que  nous  ne 
pouvons  nous  refuser  le  plaisir  de  transcrire  : 

«  On»  remarqué  généralement  qieles  vrais  chrétiens  qui  ont  succombé 
!i  à  la  peste  sont  morts  dans  une  paix  et  un  ralme  tels  qu'on  n'en  trouve 
)i  guère  d'exemples  que  chez  ceux  qui  sont  morts  mai  tyrs  pour  rendre  té- 
11  moignage  à  Jésus-Christ.  Quelques-uns,  qui  paraissaient  avoir  des 
1)  doutes  et  des  craintes,  et  qu'on  avait  entendu  se  plaindre  ,  quand  ils 
»  étaient  eu  santé,  ont  été  remplis  d'assurance  ,  de  tranquillité  ,  d'actions 
»  de  grâces  et  d'une  attente  pleine  de  joie  delà  gloire  des  cieux,  lorsqu'ils 
D  ontétécouchés,  par  celte  maladie,  sur  le  lit  de  mort.  Cette  remarque 
»  n'est  passeulement  applicable  aux  chrétiens  avancés  et  qui  parais'aient 
»  mûrs  pour  la  gloire,  mais  aussi  à  des  chrétiens  plus  jeunes,  qui  ne  con- 
»  naissaient  que  depuis  peu  de  temps  le  Seigmur.  » 


CORIlESPO.\DAI\CE. 

A  M.   le  lièdacleur  du  SbjIeur. 

Mo.NSIEUK, 

Permettez-moi  de  vous  adresser  quelques  réflexions  qui 
m'ont  été  suggérées  par  l'état  où  se  trouvent  la  science, 
Il  l'ttératurc  et  les  beaux-arts  à  Paris. 

Trois  classes  d'hommes  se  partagent  aujourd'hui  la  di- 
rection des  intelligences  et  des  sentimens  du  public  ;  ce 
sont  les  savans  ,  les  hommes  de  lettres  et  les  artistes  L'in- 
fluence qu'ils  exercent  sur  la  société  est  immense;  cette 
société  suit  l'impulsion  qu'ils  lui  communiquent,  et  se 
prosterne  aveuglément  devant  les  autels  qu'ils  dressent  de 
leurs  mains:  eux  seuls  ont  sa  foi.  De  quel  intérêt  n'est-il 
donc  pas  de  savoir  ce  que  sont  ces  hommes  ,  et  quelle  con- 
fiance ils  méritent  réellement.  Le  Semeur  duiwit  beaucoup 
a  dire  sur  ce  sujet;  en  attendant  qu'il  s'en  occupe,  puis-je 
espérer  place  dans  ses  colonnes  pour  quelques  réflexions  qui 
ont  plutôt  pour  objet  d'indiquer  la  question  que  de  la 
traiter. 

Dans  un  siècle  où  l'on  vit  encore  sous  le  prestige  des 
brillantes  découvertes  dont  il  a  vu  s'enrichir  les  sciences 
physiques  ,  dans  un  siècle  où  te  bien-être  matériel  est  prisé 
par-dessus  tout,  et  où  les  intérêts  qui  s'y  rattachent  revê- 
tent seuls ,  auxyeux  du  grand  nombre,  le  caractèi-e  de  choses 
positives,  les  savans  devaient  prendre  rang  au  premier 
dej;ré  de  l'échelle  sociale. 

Je  serai  certes  le  dernier  à  contester  à  la  science  la 
hautevaleur  sociale  qui  lui  appartient,  car  ma  thèse  n'a  rien 
de  commun  avec  celle  q.i  commença  la  célébrité  de  Rous- 
seau; mais  ce  que  je  lui  conteste  et  dans  sou  propre  intérêt, 
c  est  le  culte  que  lui  rend  notre  géuération.  Je  suis  persuadé 
que  la  science  perd  beaucoup  plus  qu'elle  ne  gagne  il  ce 
culte,  et  je  pense  que  ceux  qui  lui  ont  voué  leur  existence 
la  serviraient  mieux,  s'ils  lui  étaient  moins  dévots;  car  n'ou- 
blions pas  que  ce  n'est  pas  la  vie  de  l'hoinmc  qui  est  faite 
pour  la  science,  mais  la  science  pour  la  vie  de  l'homme,  et 
en  définitive  pour  que,  par  elle,  notre  intelligence  glorifie  la 
souveraine  sagesse  de  Dieu;  c'est  ainsi  qu'un  Kcppler,  (|u"un 
Lcibnitz,  qu'un  Isaac  Newton  ,  qu'un  Pascal,  qu'un  Ilallcr 
comprenaient  la  valeutde  la  science,  et  nous  ne  vovons 
pas  qu'elle  ait  rien  perdu  eu  cédant  à  Dieu  la  première 
place  dans  la  pensée  de  nos  grands  génies,  ni  qu'elle  ait 
rien  gagné  au  culte  idolâtre  dont  elle  est  aujourd'hui 
l'objet. 

Où  trouver  parmi  nous,  (sauf  quelques  rares  exceptions), 
des  savans  qui  cherchent  avec  simplicité  de  cœur,  la  con- 
cordance des  connaissances  humaines  avec  les  révélations 
de  l'Ancien-Testament ,  et  dont  le  premier  mobile  soit 
l'amour  da  Ditu  ot  du  prochain?  Ilélas  !  il  faut  le  dire, 
c'est  presqu'cn  dépit  d'eux-mêmes  que  plusieurs  érudlts 
commencent  à  reconnaître  les  rapports  qui  existent  entre 
leurs  laborieuses  recherchas  et  l'antique  Pentateuquc  de 
Moïse  :  c'est  si  peu  la  foi  qui  a  excité  leur  zèle,  que  quelques- 
uns  éprouvent  une  sorte  de  mortification  en  se  voyant  con- 
traints de  rendre  cet  hommage  au  Livre  divin.  Ils  avaient 
espéré  parvenir  par  la  voie  de  la  science  à  des  résultats 
nouveaux;  mais  ils  se  trouvent  ,  après  avoir  long-tcmp^  et 
péniblement  marché,  au  point  de  départ  que  leur  mar- 
quaient les  livres  de  Moi'sc.  Heureux  du  moins  s'ils  sentaient 
le  privilège  de  leur  avoir  ainsi  fourni  une  si  belle  apologie 
aux  yeux  de  ceux  qui  regardent  «  aux  choses  qui  sont 
eu  haut,  et  non  point  seulement  à  celles  qui  sont  sur  la 
terre!  »  Mais  ils  font  plus  de  cas  du  témoignage  qu'ils 
reudent  à  la  Bible,  que  de  celui  que  la  Bible  leur  offre  et 
qui  pourtant  met  comme  le  sceau  de  Dieu  aux  travaux  de 
l'homme. 

A  la  vérité,  cette  idolâtrie  pour  la  science  humaine  n'est 
rien  moins  qu'exclusive;  elle  a  plus  d'apparence  que  de 
réalité,  car  après  tout  la  véritable  idole  n'est  pas  la  science, 
mais  le  moi. 

11  est  triste  de  le  dire ,  mais  le  fait  est  parfaitement  cer- 
tain, c  est  l'égoisme  qui  dirige  de  nos  jour«  tout  le  travail 
scientifique,  comme  c'est  lui  qui  préside  à  l'œuvre  de  nos  lé- 
g  slateurs,  ainsi  que  vous  l'observiez  il  y  a  quelques  semaines. 


270 


LE  SEMEIR. 


II  fuit  peu  do  temps  poiii-  s'en  convaincre  ;  une  seule  con- 
vcrsition  avci;  quelqu'une  de  nos  iu)laùiiil('S  de  l.i  science, 
une  seule  sonec  d'observation  dans  quelque  s.ilou  fré- 
quenté par  des  savaiis  ,  i\no.  seule  séance  de  la  pveniièie  des 
acadtmies,  font  faiie  bien  des  découvertes  a  ce  sujet,  et 
nous  en  avons  assez  vu  sur  ce  ch.ipitic  pour  affirniei',  en 
toute  sécurité  de  conscience  ,  que  dans  ce  monde  supci  icur, 
dans  celte  él  te  des  lionimes  éclairés  .  et  au  sein  de  leurs 
paisibles  réunions,  se  meuNcnt  les  nièn>cs  ressorts  et  s'agi- 
tent les  mêmes  pa>sious  que  sur  la  scène  tu;nultueusc  des 
assemblées  poliliquiîs. 

Ou  est  i'Iiistorieii  de  ce  sièdc  qui  nous  peigne  les  linm- 
înes  avec  la  véritable  connais  ance  du  cœur  umain  ;  qui  , 
tenant  d'une  main  la  B.ble  ,  et  de  l'aulre.  l'histoire  de  l'in*- 
nianité,  nous  <  oiidnise  avec  ce  d;vin  luminaire,  au  iravcis 
du  dédale  des  faits  l't  des  époques,  ))0ur  nous  montier  li 
corruption  naturelle  de  l'homme ,  et  les  diverses  manifesta- 
tions de  la  puissance  divine? 

Que  nous  offre  li  poésie  contemporaine  ?  Ici  le  poète 
commence  à  douter  de  ses  doutes  ;  l'aube  di'  la  foi  se  lève 
dans  son  cœur;  mais  les  obscurités  de  la  nuit  du  s<  epticisme 
V  sont  encore,  et  voilent  les  rayons  du  jcjur  :  ses  liarmo- 
iiieuses  méditations  sont  plutôt  le  vagab{)nda{;e  d'une  âme 
avide  d'espérance  et  lasse  du  passé,  qu'un  véritable  élan 
vers  le  ciel.  Tantôt  il  cherche  une  l'éponse  dans  le  muet 
lanjjage  de  toute  la  nature,  tantôt  il  charge  sa  raison  de  lui 
donner  le  mol  de  l'éuigme  de  sa  propre  existence;  tantôt  il 
saisit  le  flambeau  de  sa  naissante  foi  et  en  rcçot  de  biillantes 
lueurs;  mais  sa  foi  n'est  pas  pure,  et  sa  divine  clarté  est 
obscurcie  par  de  vains  préjugés.  Il  exc;elle  à  dépeindre  les 
illusions  dés  im  hantées ,  mais  il  est  vague  lorsqu'il  s'agit  de 
les  remplacer  par  un  solide  espoir.  Les  sentimeiis  vrais  et 
toucbins  que  ses  beaux  vers  expriment ,  sont  entremêli  s 
de  mi'tapliores  fantastiques  on  d'images  fabuleuses  ,  qui 
se  glissent ,  comme  de  pâles  fantômes,  entre  ces  réalités 
du  sentiment ,  et  eu  éclipsent  parfois  la  beauté.  Celle  sorte 
de  poésie  a  trouvé  de  nombreux  échos  dans  les  cœurs  ;  pour 
les  uns  ,  elle  a  été  rexpre>sion  de  leurs  seiuimcus  secrets  ; 
pour  les  autres  ,  une  invitation  à  de  rêveuses  méditations; 
toujours  chcrtlieusc,  elle  n'a  rien  appris,  mais  elle  a  pu  dou 
Bcr  le  besoin  dir  connaître  la  vérité. 

Plus  loin  le  poète  a  jeté  l'ancre  de  la  foi  dans  le  port  , 
mais  son  esquif  est  agile  par  le  vent  du  inonde,  et  lu  paix 
v'a  pas  encore  garde  son  cœur  cl  ses  senti'uens.  Il  est  reli- 
gieux, mais  il  a  besoin  délie  nourri  de  la  Parole  divine, 
pour  quitter  ce  qui  est  des  traditions  humaines  ,  et  pour 
toucher  au  but.  Ailleurs  le  ])oèle  ne  croit  nen  ;  il  parle  en 
beaux  vers  de  bonheur  et  de  malheur,  sans  connaître  les 
causes  réelles  ni  de  l'un,  ni  de  l'autre;  tantôt  philosophe 
sentimental,  tantôt  satvriqueetcyiiiqne  ,  tantôt  chansonnier 
publiciste,  il  chante  sur  tous  les  nthmes  et  dans  tontes  les 
circonstances;  tout  est  sous  si  plume,  hors  la  vérité  de  la 
foi  et  les  pauvretés  de  sou  propre  cœur. 

On  0  tant  écrit  de  romans  depuis  un  dcmi-sièclc  que 
M"""  de  Staël  disait  que  «  l'on  ne  p^ut  plus  rien  épi  ou  ver,  sans 
»  se  dire  :  oùai-je  lu  crla?n  Ce  genre  d'écrits  se  pi  été  à  tout; 
il  offre  une  libre  carrière  à  toute  esp  'ce  d'esprits  et  attire 
les  lecteuis  illettrés,  parce  qu'il  p'que  riiitéièt,  suis  exiger 
aucune  instruction  pour  être  compris.  A  P.uis  se  composent 
et  se  répandent  de  nos  jours  des  romans  ,  dont  le  t  tie  déjà 
est  une  bravade  aux  mœurs  ,  et  dont  le  contenu  di  fleurit 
les  sentimeus  honnêtes.  Qu'on  ne  pense  pas  que  leurs  au- 
teurs se  cachent  sous  l'anonvine.  Ilelas!  ils  produisent  leurs 
tioms  avec  leurs  ouvrages,  et  nous  pouvons  jK-user 
qu'ils  se  riraie'it  de  notre  douleur,  s'ils  l'apprenaient.  ¥0:1:1 
les  livres  que  les  joui  naiix  ont  annoncés,  que  noir.-  ]ieiiplc 
lit  et  que  notre  librairie  expédie  de  tous  côtes.  Une  fois 
'lancée,  la  flèche  part;une  fins  imprimé,  le  livre  se  répand; 
et  qui  peut  calciner  tout  le  «légat  que  de  seinbiables  Icitures 
peuvent  faire  dans  do  ji'uiies  cœurs,  ou  dans  des  cœurs 
jeunes  |>ar  rapport  au  mal.  Ce  que  les  pli  losophes  eiicyi  lo- 
pédistes  ont  été  pour  l'S  (royaiices  religcii>es,  ces  romans 
rcencioux  le  sont  pour  les  mœurs;  le  poison  est  avalé ,  il 
circule  dans  toutes  les  classes. 

Le  théâtre  semble  s'être  réseï  vé  la  plus  large  part  de  ces 
"immoralités.  Il  expose  sans  di""  .sèment  ruifernalo  dépra- 
Taiion  de  notre  époque.  Déji     .iparavant,  des  oreilles  déli- 


mites ne  pouvaient  entendre,  sans  une  vive  souffrance,  un*' 
pirtiC  des  choses  qui  se  ilcbilairni  sur  la  scène;  mais  bien 
que  ce  champ  fut  ,i  va.-le,  bs  liiuite.s  en  ont  été  ôlées,  et 
U>i;tes  les  lii  enccsv  sont  entrées  a  la  fois.  Notre  pluuie  se  re- 
ruse à  citer  les  faits;  nous  nous  b<n  nermis  a  dire  qu'il  seuil  le 
que  les  auteurs  de  ces  pièces  se  sont  exi-rcés  à  mettre  au 
grand  jour  les  plus  houleuses  passions,  non  pour  les  dégra- 
der, mas  pour  proiîuire  des  impressions  plus  foi  tes  sur  les 
s|)ectali  urs.  Ou  traite  la  société  comme  ces  vieux  épicuriens, 
auxquels  ou  son  di's  mets  fortrmenl  épicé-,  pour  flatter 
leur  pdais  émoussé.  Neuf  coui|iiisileni  s  lelèbrcs  ont  réuni 
leur  t.ileiit  pour  f  lire  1 1  musitpie  d'un  opera-comique,  où  les 
sentiiaeiis  les  plus  dépravés  sont  peints  avec  les  couleurs 
d'iiiio  liorrible  verilé.  L'inipiirelé .  duis  sa  repoussanto 
crudité,  n'est  pas  la  S''iiie  proslilution  o fret  te  comiiic  divei- 
lissrm  uit  au  jiuhlic  On  lui  donne  aussi  la  représentation 
lie  l'impiété  <t  du  sacriliy,c  ;  les  églises  jiour  di'corations, 
les  prêtres  et  les  missionnaire.-»  pour  personnages,  les  propos 
impies  les  allusions  peruii  ieuses  pour  p.iroles,  et  le  saint 
nom  de  Dieu  jirofané  :  tels  sont  les  suji-ls  qui  ont  paru  sur 
la  scène  depuis  (pi(l(]uc  temps;  telle  est  i' •coleoii  le  ])eiiple 
se  forme.  Depuis  Tartufe,  quels  pas  ont  été  faaits  I  Molière 
avait  dévoile  l'hypocrisie  ;  nos  modernes  auteurs  ne  distin- 
guent plus;  on  «lirait  que  pour  eux  toute  idée  de  religion 
signifie  superstition. 

Les  beaux-arts  sont  fort  honores  à  Paris;  des  hommes 
d'un  t.ileiit  remarquable  s'y  dévouent  tout  entiers,  et  four- 
nissent incc.ssamineut  di;  nouveaux  tines  à  l'adiiiiril  oli 
publicjne  ;  mais  quels  sont  les  résnllats  de  ces  brillaus 
progrès  ? 

J'ai  souvent  visité  les  expositions  de  tableaux,  où  chaque 
peintre  a  placé  sou  meilleur  ouvrage.  Là  ,  comme  ailleurs  , 
la  médiocrité  fiit  •^oiili'  et  le  mérite  est  rare  ;  mais,  sans  exa- 
miner, sous  le  rapport  de  l'art,  ces  diverses  productions, 
je  ne  parlerai  que  d.'  l'impression  morale  que  j'en  ai  re- 
I  ueillie.  J'v  ai  contemplé  la  peinture,  fidèle  interprète  de 
l'esprit  du  t'-mps,  dévoilant  la  licoucc  des  mœurs  et  la  lé- 
gèreté du  cœur;  représentant  la  religion,  par  les  pmnpes 
d'un  culte  cérémouiel,  sous  des  traits  monastiques  ou  par 
des  scènes  superstitieuses;  et  pis  encore,  exposant  la  rili- 
gioii  à  11  risée  de  la  foule,  eu  revêtant  l'hypocrisie  dos  de--* 
hors  (le  II  piéti';  offrant  ainsi  un  moyen  de  plus  aux  esprits 
légers,  de  confiuidie  le  Christiauisiiie  avec  son  simulacie. 
Eu  vain  ai-je  ihei'ché  Jans  ces  milliers  de  tableaux  uni-  pro- 
duction qui  révélât  que  son  auteur  fût  chrétien  ;  j'ai  trouve 
de  belles,  de  très-helles  choses,  comme  talent,  comme 
pensée  historique  ,  comme  expression  des  sentimeus  du 
cœur;  m  lis  toutes  ces  beautés  sont  sans  vie  morale;  le  cœur 
n'y  trouve  aucun  I  ingage  qui  le  console  et  riiislruisc  salu- 
lairement;  c'est  la  triste  copie  des  vicissitudes  do  ce  terreslit; 
séjour,  ou  la  trompeuse  image  d'un  bonheur  éphémère. 
Que  de  vide  j'ai  senti  lai 

Jja  sculpture  suit  la  même  route  ;  mais  quand  elle  s'exerce 
sur  les  toiulieaux  ,  ses  inspirai, ons  .sont  p.ufois  bien  tou- 
ch  inti's  ;  toutefois  encore  là  el'e  n'est  que  trop  souvent 
l'esclave  d'une  ciiocpiaute  vanité. 

El  la  musique  !  cet  art  qui  possède  le  secret  d'émouvoir 
les  cœurs  les  plus  iiemobiles,  ne  nous  of.'r  -t  elle  pas  encore 
la  même  absence  du  soiitii.iout  moral?  Les  op  ras,  les  vau- 
devilles, les  roujair  es  et  jiar  temps  ipielques  ballades,  sem- 
blent ,  de  nos  jours  ,  s'éti.'  exclusivement  emparés  de  cet 
ai  t  délicieux  ;  ou,  si  l'on  s'occupe  deli  musique  sacrée  ,  ce 
n'est  pas  pour  elle-même  ,  mais  à  cau-e  du  génie  musical 
des  ailleurs  céiibres  :  il  ne  fuit  pas  moins  que  le  lalenl  et 
la  rciiominéc  des  Hivdeii  ,  des  Bc.-lhovcu  ,  etc.  ,  pour  que 
les  paroles  sur  la  création  du  monde  ou  celles  des  oratorios 
soient  admises  sans  fuissi- jionle  par  les  amati-urs  ;  au  lestJ, 
les  jjaroles  ne  sont  plus  là  à  leurs  yeux  que  le  bois  do  char- 
pente sur  lequel  ou  a  bâti  la  voûte,  et  qui  a  fini  son  service, 
lorsque  la  \oule  est  construite. 

De  P.iris  se  répandent  eu  province  et  dans  les  pays  étran- 
ge i  s  celte  foule  do  pi  odiictions.qni  doiin  ut  uiicsi  fausse  in- 
tripri-tatioii  à  la  mus  que,  qui  lui  foui  p  nier  en  tant  de  lieiii 
di\crs  le  langage  léger,  lanj;onreux  el  fiux,  le  langago  sou- 
vent licencieux  «>t  impie,  que  le  siècle  lui  a  impose.  Mais  la 
viaie  niusitpie  semble  être  oubliée,  et  le  don  que  Uieu  a. 
fait  à  l'homme,  en  lui  accordant  «ne  voix  pour  chanter  se» 


LE  SEMEtft. 


271 


lonniijjes  et  irlcbicr  si's bicnf.iits  dans  d'iianiioiilcux  arccns, 
scinlili'  «•iitiùicuu'.nt  iiiéciiiiiiii.  El  icpfiKj.iiiLtjinili'.  dmictiur 
el  qm'll'  piiicli! ti'va-t  il  pas  dall^  li;  lIliiiI  <:lii(  l.oiil  Ciiniiiic 
il  loiulKr  l'àiin- ,  parce  i|iiM  part  de  IWirn' ,  q  laïul  d  Ici- 
niiiiC  le  cukc.  donicsiiqiic,  ou  I  s  \t>.x  des  iiiaîlrrs  cl  des 
SCi'v  iliMus  ,  des  clu't^  <ic  la  f  nulle  el  des  jeunes  e;d'aiis  SC 
coiifoiideut  cl  iiioiilenl  cn-.oiiil)ie  veis  le  c.el  ;  ou  bien  eu- 
core,  quand  u'.ie  .issendilce  de  fidèles  ;at  succéder  a  la 
prière  tlu  pasleiii- le  canlique  de  l'E^Lse,  pour  que  tous 
])iiis»eul  cxpr  nier  de  la  bouche  ce  que  tous  oui  éprouvé 
dans  le  I  oeur  I 

Ali  I  monsieur,  si  la  science  ,  la  littrralure  cl  les  beaux- 
arts  venaient  se  l'ctrenipcr  dans  le  (;llri^tialllsulc,  qi:c  leur 
uiissiou  ferait  belle,  et  quelle  iiiflut:nce  uliU',  d  leur  serait 
douué  d'exercer  !  Liv  DE  vos  ado.nmÎs. 


MOELRS  DES  OTAinTILÎ\S. 

TROISIÈME    ARTICLE. 

L'iiifanliriik'.  — Tpintfignaj;i"  d»  Cook  à  ce  sujet.  —  Diipl'Ii.'  Hes  parcn».— 
Nombre  Ji  s  enfin-  tués  |;ar  |ilu>i  ur»  femmes. —  Manière  de  s'en  défaire. 
—  Cireo  s  mice  qui  [Jeul  siauver  l'enfanl.  —  Causes  de  r.nfanticiJc. 

Nous  avons  di'-jà  dit  que  l'infanliclde  ('lait  rniic  des  rè- 
gles fondamentales  de  la  Société  des  Arrcoys  ;  nous  devons 
ai(uitei  que  celle  affieuse  coiilimie  était  aussi  pciliqnée  p.ir 
les  Otalntiens  ,  ctranj;ers  à  cet  ordre.  1!  est  impo-sible  de 
deterniiiiei-  a\cc  quelque  précision  à  quelle  epocpie  elle 
s'introduisit  dans  li-s  nucurs  de  ces  iniulaiics;  mais  leurs 
traditions  aiiuoiicent  que  son  ori;;iiie  est  fort  ancienne  :  il 
paraît  cependanl  que  c'est  durant  les  c  nquaiile  années  qui 
précedèrenl  ininiedialeuieiit,  r.ibolilion  de  l'idoiàli  ie  qu'elle 
a  exerce  les  plus  (grands  ravages.  Si  l'inf  iiJlici<le  eût  élé  pra- 
tique antielois  airssi  géiu^alement  que  vers  le  temps  de  la 
découverte  des  Iles  de  la  Société  ,  il  serait  difficile  de  com- 
prendre comment  leur  pnpul.itioii  a  j)u  être  aussi  ci^iisidé- 
r..ble  (pi'elle  l'a  évideuimeiit  été  à  une  ep   que  antirieure. 

Cook  a  déploré,  dans  le  récit  de  ses  vovajjcs  ,  l'ctendae 
de  ce  md  ;  il  saisit  toutes  le%  O'xasioiis  <p.ii  si-,  préseulèrcut 
«.i'enyager  le  roi  el  les  chefs  à  y  mettre  uu  terme.  Lis  pre- 
miers missionnaires  anj^lais  qui  arrivèrent  a  Olah  ti  ne  iié'- 
glijjcreiit  lien  non  plus  pour  detouiuer  les  indijjènes  du 
iiieiii  Ire  île  leurs  enfans.  Ils  assurent  que  le  nombre  des 
udultes  assassinés ,  des  hommes  tues  à  la  {jueire  et  des  vic- 
times humaines  offertes  aux  dieux  ,  n'égalait  pas  celui  des 
petits  enlaiis  m  s  a  mort.  Les  païens  qui  s'étaient  décidés  ù 
détruire  leurs  enfaus,  avaul  que  ceux-ci  fussent  nés  accom- 
pliss.iieut  d'o;dinaire  ce  crime  sans  hésitation  et  sans  hor- 
reur. Ou  les  enleud..it  quelquefois  parler  avec  sang-froid 
ou  même  avec  une  sorte  de  complaisance  ,  du  parti  qu'ils 
avaient  pris.  Les  missionnaires  a\aienlbeau  les  cmijurer  , 
au  nom  du  Dieu  vivant  et  en  eu  ap,  elaiil  ii  tous  les  .seiiti- 
meus  qu'on  do  i  supposer  exister  dans  le  cœur  d'un  père  et 
d'une  mère,  d'épargner  ces  pauvres  créatures,  et  leurof.iir 
de  les  prendre  a  leur  charge  ,  il  n'en  recevaient  d'autre  ré- 
ponse que  celle  qu'il  f  illait  se  conformer  aux  usages  de  son 
pays.  Quelquefois  ils  les  voyaient  revenir  les  visiter, au  bout 
de  quelques  jours,  les  iiiaiiis  encore  teintes  Jii  sang  innocent 
qu'ils  avaient  répandu,  et  parlant  avec  grossièreté  ou  avec 
une  vanité  stupide  du  crime  qu'ils  avaient  comm. s. 

La  proportion  entre  les  enfans  qu'on  mettait  à  mortel  ceux 
qu'on  laissiit  vivre  était  vraiment  effiavaute.  Les  premiers 
missiounaires  ont  déclaré  qu'ils  elaienl  convaincus  que  plus 
des  deux  tiers  de  ceux  qui  naissaient  étaient  tués  par  leurs 
parens.  Cette  assertion  a  élé  pleinement  cocfii  mee  par  les 
leclierches  ultérieures  qu'on  a  faites.  Ou  tuait  d'ordinaire 
daus  une  famille  les  trois  pivMiiiers  enfans  dont  une  femme 
devenait  mère  et ,  si  elle  avait  des  jumeaux ,  on  les  laissait 
i-aicment  vivie  tous  deux.  En  général,  il  était  rare  qu'on 
«épargnât  plus  de  deux  ou  trois  enfms,  quel  que  fût  le  nom- 
bre de  ceux,  nés  avant  ou  après  eux  ,  qu'on  eut  détruits. 
M.  Eili;  rapporte  qu'il  a  vu  des  parens  qui,  de  leur  propre 
aveu  ou  d'après  le  témoignage  uuanime  de  leurs  voisins  et 
de  leurs  aiai»,  avâieiu  detrwjt  quaue ,  six  ,  huit  et  jusqu'à 


dix  cnf.ms  ;  quelques-uns  même ,  un  plus  grand  nombre. 
Une  teinme  qui  était  employée  dans  si  maison  .'«  laver  le 
linge,  en  ava:t  lui:  cinq  ou  six;  nue  autre  ,  qui  demeurait 
dans  son  voisinagi- ,  el  qui  avait  eu  huit  enfans  ,  n'en  avait 
épargné  qu'un  seul. 

Si  la  l;eqiiente  répétition  de  ce  criine  par  les  mêmes  indi- 
vidus est  un  fait  lriiteiue.nl  remarquable,  sa  généralité  ne 
l'est  p.is  moins.  Les  riuuiras  on  i'eimiers  s'en  rendaient 
peiilèlre  moins  souvent  coupables  ;  mais  ils  n'en  étaient  ce- 
pend.intpas  innocens.  M.  le  missionnaire  Nott,  qui  a  passé 
plus  de  trente  ans  dans  les  iles  de  la  Mer  du  Sud  ,  assure 
qu  il  n'a  pas  connu,  pendant  son  séjour,  une  seule  femme, 
devenue  mère  pendant  le  règne  de  l'idolàlrie,  qui  n'ait  pas 
eu  ù  se  reprocher  d'avoir  attenté  à  la  vie.  de  (juelqii'uu  de 
ceux  à  qui  elle  avait  donné  le  jour.  Eu  iS'jg,  M.  le  niis- 
siniinaiie  Willuims  s'enireteuait  sur  ce  sujet,  dans  l'île  de 
Raiatea  ,  avec  quelques  amis.  Trois  femmes  ,  dont  la  plus 
âgée  piunait  avoir  quarante  ans,  travaillaient  dans  un  coiti 
delà  cliamb.e  où  ils  étaient  assis  ;  quelqu'un  eut  l'idée  que 
peut-être  l'une  ou  l'autre  d'entri"  elles  ivait  pu  se  rendre 
autiefoi-.  coupable  du  crime  qui  faisait  le  sujet  de  leur  entre- 
tien :  quel  ne  fut  pis  l'eifroi  des  étrangers  ,  quand  ils  ap- 
prirent qu'elles  avaient  à  elles  trois  commis  vingt-un  infan- 
ticides; l'une  de  ces  femmes  availtué  neuf  enfaus,  une  aiitrç 
sept,  et  la  troisième  cinci. 

Les  Olahiticiis  ne  p.ir.iissenl  pas  avoir  eu,  comme  les 
hibitans  des  iles  Sandwich  ,  l'usage  de  les  enterrer  vifs.  Ils 
les  mcLtaienl  à  mort  hnsque  l'accouchement  de  la  mère 
n'était  pas  encore  termine,  ou  bien  aussitôt  après  leur 
Il  iiss.ince.  Les  enfin-  dont  ou  s'était  défait  élaicnl  nommés 
ttininrii  liuikia ,  initnilea  ou  tahihia  ,  selon  qu'on  les  avait 
percés  avec  un  bàloupoiilu,  éti  angles  ou  éciasés  sous  les 
pieds.  Les  insulaires  ava  eut  cm  oie  d'autres  manières  de 
les  déiruire;  mais  elles  sont  trop  barbares  pour  que  nous  j 
puissioi-s  les  rapporter.  Le  père  ou  la  mère  el  quelquefois 
lespliis  proches  p.ireus  se  chargeaient  de  l'exécution.  Sou- 
vent le  petit  être  n'avait  pas  encore  eu  le  senlimeui  de 
l'exirtencc,  que  .'a  cruelle  mère  avait  déjà  mis  un  terme 
à  sa  \  ie  ,  et  que  son  père  .  au  lieu  de  le  recueillir  avec  joie 
dans  ses  bras,  avait  creusi' sa  tombe  parmi  les  broussailles 
voisines  de  sa  demeure.  Il  y  déposait  son  corps  encore 
palpitant  et,  après  l'avoir  recouvert  de  terre,  il  la  pressait 
de  ses  pieds  et  y  plantait  un  peu  de  gazon  ,  pour  cacher 
les  traces  de  son  crime,  comme  s'il  en  eut  eu  honte,  quoi- 
qu'il Fut  conforme  aux  mœurs  de  sa  patrie.  Quand  le  meur- 
tre n'avait  pas  lieu  aussitôt  après  la  naissance,  l'enfant 
était  sauvé.  Si  une  irrésolution  produite  dans  le  cœur  de  la 
mère  par  les  mille  seiitimeiis  divers  qui  devaient  quelque- 
fois l'agiter,  lui  Valait  une  demi-heure  d'existence,  il  était 
sûr  de  la  vie,  et  il  devenait  bientôt  l'objet  des  caresses  et 
des  tendres  soins  de  celle  qui  avait  projeté  sa  mort.  Quel- 
qiiefo  s  aussi  il  y  avait  de  vifs  débats  entre  la  mère,  deman- 
dant a  grands  cris  qu'on  lui  lais-àl  son  fils,  et  le  père,  sou* 
tenu  par  les  autres  membres  de  la  famille,  insistant  avec 
force  pour  qu'on  le  fit  mourir. 

On  explique  de  diverses  manières  l'origine  de  l'infanti- 
cide, qui  a  evidemmciil  pour  cause  première  la  règle  fonda- 
mentale de  la  société  des  ^rreoys,  dont  nous  avons  parlé, 
Lfiie  des  autres  causes  qu'on  en  peut  donner,  c'est  la  .faiblesse 
et  le  peu  de  durée  du  lien  conjugal  dans  ces  îles,  même 
dans  les  classes  supérieures.  Le  mariage  était  dissous  aussitôt 
que  l'un  des  époux  en  demandait  la  lupture  jcelui  des  pria- 
cipaux  chefs  était  censé  indissoluble;  mais  le  mai  i  n'en  prer 
nait  pas  moins  d'autres  femmes,  el  la  femme  d'autres  ma^ 
ris,  choisis  en  général  dans  les  castes  inférieures.  Les  cnfaos 
qui  provenaient  de  telles  unions  étaient,  presque  sans  au- 
cune exception  ,  mis  à  mort ,  ou  par  le  père  et  la  mère  eux- 
mêmes,  ou  parles  nobles  prneus  de  l'un  des  époux,  parce 
qu'où  craignait  que  la  dignité  de  la  famille  ne  souffrit  queU 
que  atteinte  de  rapports  de  parenté  avec  ces  pauvres  ea- 
fàns.  iM.  \S  illiams  assiiie  que,  par  le  meurtre  de  ses  enfaus, 
celui  des  époux,  qui  était  d'une  basse  extraction  ,  était  peu 
à  peu  anobli ,  et  qu'après  un  certain  nombre  d'intànticide?, 
on  en  venait  enfin  à  regarder  le  mariage  comme  bien  a«- 
sorti ,  tellement  qu'on  permettait  de  vivre  aux  enfiins  qui 
en  provenaient  eosuile. 

Quant  aus  fermieis  ou  chefs  inférieur* ,  l'cxeaif le  de 


272 


LE  SEMEUR. 


leurs  supérieurs  a  sans  do\ite  beaucoup  iiillué  sur  eux;  une 
lioutcuse  paresse  a  contribué  à  les  alUicher  plus  forlement 
encore  à  cette  coutume.  I^cs  productions  du  sol  sont  si  abon- 
dantes à  Otahiti  qu'on  peut  se  procurer  avec  peu  d'efforts 
tout  ce  qui  est  nccessaire  à  la  vie  ;  et  cependant  ces  efforts 
mêmes  leur  coûtent.  Un  homme  qui  a  trois  ou  quatre  en- 
fans  passe  pour  être  chargé  d'un  pesant  fardeau;  et  il  est 
probable  qu'un  grand  nombre  de  pauvres  petites  créatures 
ont  été  mises  à  mort ,  uniquement  parce  que  leurs  parens 
craignaient  les  soins  que  leur  causerait  leur  première  enfan- 
ce.Quelquefois  aussi  cJn  les  entendait  s'excuser  de  leur  barba- 
rie, en  prétendant  que,  si  on  laissait  la  population  augmen- 
ter sans  entraves,  les  îles  ne  produiraient  pis  assez  pour  les 
habitans.  Souvent  le  sexe  de  l'enfant  décidait  de  sa  vie  ou 
de  samoit  ;  si  "c'était  un  garçon  ,  on  le  laissait  vivre;  mais  si 
c'était  une  fille,  on  se  hâtait  de  s'en  défaire;  et  quand  ou 
demandait  aux  parens  ce  qui  les  portait  à  cet  acte  barbare  , 
ils  lépondaient  que  c'était  surtout  pour  la  péclie  ,  pour  le 
service  du  temple  et  pour  la  guerre  qu'ils  élevaient  des  en- 
fans  ,  et  que,  sous  tous  ces  rajjports ,  des  filles  leur  seraient 
'  inutiles.  De  là  résulte  la  disproportion  que  les  premiers  mis- 
sionnaires ont  remarquée  entre  les  deux  sexes  :  il  n'y  avait 
puères,  à  l'éjjoque  de  leur  ai'rivéc  ,  qu'uncseule  fenimesur 
cinq  hommes.  Aujourd'hui,  l'égale  proportion  des  sexes 
est  à  peu  près  rétablie. 

L'infanticide  a  disparu  de  ces  îles  en  même  temps  que  l'i- 
dolâtrie ;  le  Christianisme  a  adouci  les  mœurs  ,  en  changeant 
les  cœurs,  et  créé  la  vie  de  famille,  à  laquelle  ces  insulaires 
étaient  tout-à-fait  étiangers.  Quel  bienfait  que  celui-là;  ce- 
<:ependant  ce  n'est  qu'un  seul  des  bienfaits  nombreux,  dont 
l'Evangile  les  a  fait  jouir  l 


PEIVSEES  DE  THOMAS  ADAM  *. 

Si  nous  cherchons  le  bonheur  en  tout  autre  chose  que  la 
paix  de  Dieu  et  une  bonne  conscience  ,  nous  serons  aussi 
certainement  malheureux  que  les  choses  de  ce  monde  sont 
incertaines. 

Nous  avons  été  créés  pour  vivre  en  Dieu  comme  en  notre 
élément,  et  nous  ne  sommes  point  dans  cet  élément.  Si  ce 
n'est  pas  là  une  chute  ,  ua^  ruine  ,  une  mort ,  qu'est-ce 
donci' 

Le  voyage  de  la  vie  nous  place  dans  une  situation  sem- 
blable à  celle  de  saint  Pierre  marchant  sur  les  eaux  ;  si 
Christ  ne  nous  tend  pas  la  main  ,  nous  sommes  à  chaque 
instant  en  danger  de  tomber  dans  l'abîme. 

Tout  notre  bonheur  ,  comme  hommes  vivant  sans  Dieu, 
est  de  nous  oublier  nous-mêmes  ;  si  nous  pensons,  nous 
sommes  misérables. 

Quelle  plus  forte  preuve  pouvons-nous  avoir  de  ia  mi- 
sère et  de  la  corruption  du  cœur  de  l'homme,  que  la  dispo- 
sition qui  nous  fait  désirer,  aimer,  estimer  les  choses  qui 
ne  peuvent  nous  donner  le  bonheur ,  d'après  notre  propre 
expérience,  tandis  que  la  seule  chose  qui  puisse  nous  rendre 
heureux  est  précisément  celle  dont  nous  nous  soucions  le 
moins  ! 

Avec  quelle  répugnance  ne  céderions-nous  pas  au  som- 
meil,  si  le  temps  de  notre  vie  était  heureux  I  Puisqu'il  ne 
l'est  pas ,  c'est  un  bienfait  que  nous  soyons  dans  la  nécessité 
de  dormir  pendant  une  grande  partie  de  la  vie;  cette  néces- 
sité même  est  la  prcuvii  que  nous  ne  pouvons  être,  et  que 
nous  ne  sommes  pas  destinés  à  être  heureux  sur  la  terre. 
Là  où  le  bonlieur  de  l'homme  est  complet ,  Dieu  ,  l'auteur 
de  ce  bonheur,  ne  voudra  pas  qu'il  souffre  la  moindre  in- 
terruption. 

Si  Dieu  nous  accorde  quelque  force  intérieure  ,  ce  n'est 
-pas  seulement  pour  nous  aider  à  vivre,  mais  pour  nous  en- 
courager et  nous  faire  maichei'  vers  un  but  plus  éloigné. 
•  ■  Ceux  qui  célèbrent  les  joies  présentes  de  la  religion,  et 
qui  deviennent  pieux  afin  d'atteindre  à  pi  us  de  bonheur  en  ce 
monde,  nesont  <[ue  des  sensualisles déguisés, qui  toujoursse- 
ront  désapointés. 

•  Eïlrait  d'un  ouvrage  uAilulé  :  Prif.Uc  ihoughu  on  Helii^ion  ami 
■  aliter  subjects  cqnntcteil  with  ic. 


S'il  était  laissé  à  notre  nature  de  nous  créer  un  Dieu  et 
un  paradis,  nous  ne  choisirions  pas  le  Dieu  créateur  du 
ciel  et  de  la  terre,  et  notre  paradis  ne  serait  pas  près  de  lui." 

Ou  peut  résister  au  péché  et  môme  ne  pis  le  commettre, 
mais  ilest  impossible  de  l'arracher  soi-même  du  cœur. 

Dieu  n'a  pas  besoin  de  nos  louanges  ;  mais  la  disposition  à 
le  bénir  est  nécessaire  à  notre  bonheur  :  voilà  pourquoi  il 
nous  la  demande. 


MELAIVGES. 

Un  Euterremest  jicssc.  —  Nous  empruntons  à  M.  Renouard  de 
Bussiére  les  détails  suivans  : 

«  Des  chiints  plainlifs,  entremêlés  de  sanglots  et  de  gémissemens .  nous 
annoncèrent  le  passage  d'un  convoi  funèbre.  Nous  le  suivimes  à  l'église. 
Arrivés  devant  le  sanctuaire  ,  les  soldats  qui  portaient  le  cercueil  le  dépo- 
sèrent à  terre.  Il  était  découvert  et  renfermait  le  corps  d'une  femme. 

"  Une  jeune  fille,  sœur  de  la  défunte  ,  continuait  le  chant  lugubre  ,  qui 
d'abord  avait  éveillé  noire  attcntian.  Elle  l'interrompit  à  peine  durant 
l'office  des  morts  ,  et  ce  cantique  avait  quelque  chose  de  déchirant ,  qui 
excitait  à4a  fois  l'étounement  et  la  pitié. 

i>  La  plupart  des  assislans  jetèrent  sur  le  cadavre  un  certain  nombre  de 
copek,,  qui  servirent  à  l'achat  d'une  cinquantaine  de  cierges,  allumés 
aussitôt  et  fixés  en  rangs  serrés  sur  les  quatre  bords  du  cercueil.  Quand  le 
pop2  eut  ai'hevé  les  prières,  les  cierges  furent  éteints ,  et  dans  ce  moment 
toutes  les  femmes  présentes  à  la  cérémonie  confondirent  leurs  chants  et 
leurs  sanglots.  S'adressanl,  avec  l'accent  d'une  douleur  sauvage  ,  au  corps 
inanimé  qu'elles  entouraient,  elles  lui  reprochaient  sa  mort ,  et  lui  deman- 
daient pourquoi  donc  il  voulait  quitter  la  terre?  Puis  elles  se  jetaient  sur 
le  cercueil ,  couvraient  de  leurs  baisers  les  yeux  ,  les  mains  et  la  bouche 
du  cadavre,  et  remplissaient  l'église  de  leurs  cris  cadencés. 

1)  Cependant  le  prêtre  s'était  rapproché  du  sanctuaire.  On  avait 
placé  sur  les  marches  de  l'autel  un  bloc  de  bois  de  sapin  ,  long  d'environ 
trois  pieds.  11  était  scié  grossièrement  à  ses  deux  extrémités,  et  fendu  d'un 
coup  de  hache  dans  le  sens  de  sa  longueur.  Les  deux  moitiés  étaient  con- 
tenues par  uu  moucboT  fortement  serré.  Le  prêtre  fit  détacher  ce  lien  et 
nous  aperçûmes  le  corps  d'un  enfant  mort-né.  A  l'instant  même,  ce 
grossier  cercueil  fut  entouré  par  des  jeunes  filles  et  des  enfans  qui ,  à  leuf 
tour,  prodiguèrent  des  baisers  et  des  caresses  enfantines  au  petit  cadavre 
qu'on  y  avait  déposé. 

»  Ketournant  vers  le  cercueil  de  la  jeune  femme,  le  pope  y  jeta  une 
image  de  saint  Nicolas,  plusieurs  croix  taillées  en  bois  blanc  et  un  papier, 
qu'on  dit  être  une  espèce  de  passe-port  adressé  à  s  lint  Pierre  ,  e*  destiné 
à  faciliter  aux  morts  l'entrée  du  paradis.  En  même  temps  il  souleva  le  lin- 
Ceuil ,  en  retira  une  bouteille  ,  la  déboucha  et  versa  sur  le  cadavre  une 
liqueur  (ipaisse.  Aussitôt  tous  Us  assistans,  hommes,  femmes  et  enfans,  se 
précipilérenl  sur  le  (  adavre.  Nous  les  vîmes  tremper  leurs  doigts  dans  cettt 
liqueur  et  les  porter  à  la  bouehe.  Glacés  d'horreur,  nous  sortîmes  à  la  hâte.» 

Diminution  dans  l'importation  et  la  fabrication  des  LiQVErii» 
spiRiTCEusES  AUX  Etats-Unis. —  A  l'appui  des  détails  que  nous  avons 
donnés  sur  les  sociétés  de  tempér.iDce  formées  aux  Etats-Unis ,  nous 
croyons  utile  de  publier  la  lis'e  suivante  des  importations  d--  liqueurs  spi- 
ritueuses  dans  ce  pays  ;  nous  l'empruutons  au  Journal  J14  Commerce  ,  qui 
se  publie  ii  New-'ïork: 

1824 0,285, o'iy  gallons. 

1825 4.114.046    lil. 

1826 ,     .     a,322,38o     /d. 

1827 3,465.302     /d. 

J828 4,446,698     Id. 

1829 2,462,3o3     Id. 

i83o 1,095,488     Id. 

Il  résulte  de  là  que  l'importation  a  été,  en  i83o,  de  3,35i,2io  gallons 
moins  forte  qu'en  1828.  Comme  on  pour  ait  croire  qne  cette  diminution 
est  compensée  par  un  accroissement  de  fabrication  dans  le  pays  même  , 
nous  dirons  que,  d'après  le  même  journal,  la  distillation,  à  l'intérieur,  pré- 
sente aussi  une  grande  dérroiisance.  En  i83i,  i,o3 1,839  gallons  de  moins 
qu'en  1828,  ont  traversé  Utica,  pour  descendre  le  canal.  Lannée  1828 est 
celle  où  la  consoinmation^ou  du  moins  où  la  fabrication  et  l'importation 
de  liqueurs  fortes  se  sont  éltvées  le  plus  haut  ;  c'est  à  cette  époque  que 
l'iiilliicilce  JiS  sociétés  de  tempérance,  formées  deux  ou  trois  ans  avant,  a 
commencé  à  se  faire  sentir. 

Cessation  du  Globe.  —  Le  Globe  ,  journ  il  des  Sainl-Simoniens ,  a 
cessé  de  paraître.  Les  citefs  de  la  doctrine  pensent ,  qu'après  avoir  prcclié 
à  la  tribune  et  par  la  presse  ,  il  laut  prêcher  par  le  silence  :  ils  ont  com- 
mencé une  retraite  de  quarante  jours  dans  les  environs  de  Paris.  L'étoile 
des  Saint  Simoniens  avait  singulièrement  pSIi,  surtout  depuis  l'invasion  ilu 
choléra.  Non-seulement  leur  dortrine  n'a  pu  supporter  l'c'pr  uvedela  grave 
préoccupation  que  ce  lléau  a  jetée  dans  les  espriis  ;  mais ,  comme  il  c>t 
facile  de  le  comprendre,  elle  est  restée  stérile  de  consolali  in  et  muette  en 
présence  delà  mort.  Le  tlcrnier  numéro  du  Gtube  a  beau  vouloir  justifier 
le  silence  auquel  se  condamnent  Enfantin  et  ses  amis  ,  personne  ne  peut 
s'y  méprendre;  ce  silence  est  l'aveu  d'une  défaite;  cette  retraite  n'est 
pas  volontaire.  Puisse-t-elle,  du  moins ,  profiter  11  ces  hommes  égarés  .  eu 
idur  fournissant  l'occasion  de  rentrer  en  eux-mèmis  et  Je  reéoniiaiire  leur 
erreur. 

Le  Gérant,    DEMAULT.^ 
Imprimerie  ele  .'■ellisbe  ,  tue  des  Jeûneurs,  s.   i4- 


TOME  1".  —  IM"  35, 


2  MAI  1831. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 
Politique,   Pliiiosopliîque  et   Littéraire, 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Malth.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,et  chez  tous  les  Libraires -jfit  Directeurs  de  poste. — Prix:  i5  fr.  pour  l'année; 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

BciNES  DO  MOUDE  ACTUEL  :  ConfessioDS  d'un  jeune  homme.  N°  V.  Un  an 
et  demi  d'esclavage.  —  Philosophie  religieuse  :  Des  rapports  entre 
la  morale  chrétienne  et  le  dogme  chrétien.  —  Histoire  :  Les  trois 
religions. — Moeurs  des  Otahitiens  :  Usages  de  la  guerre. — Mélanges  : 
Du  vole  de  la  Chambre  des  Députés ,  sur  une  pétition  relative  à  l'es- 
clavage. —  Presse-Selligue  à  toacheur  mécanique. 


SCENES  DU  MONDE  ACTUEL. 


CONFESSIONS    D  UI*   IEUN£    HOMME. 

V.   Un  an    et  demi  d'esclavage. 

Avant  de  reprendre  mon  récit ,  je  dois  y  mettre  un 
préambtde,  qui  ne  sera  pas  inutile  pour  quelques-uns  des 
lecteurs  de  ces  Confessions, 

Il  y  a  dans  le  monde  une  fausse  monnaie  morale,  qui  cir- 
cule d'intelligence  en  intelligence  et  qui  passe  de  livre  en 
livre,  sans  que  personne,  pour  ainsi  dire,  ait  l'idée  d'en  vé- 
rifier la  véritable  valeur.  Ce  sont  des  mensonges  convenus, 
des  erreurs  acceptées  de  part  et  d'autre,  des  lieux  communs 
de  déception ,  qui  obtiennent  une  autorité  d'autant  plus 
grande  et  jettent  des  racines  d'autant  plus  profondes  qu'ils 
flattent  davantage  l'orgueil  humain.  Extirper  un  mensonge 
de  ce  genre,  est  une  œuvre  non  moins  difficile  que  de  faire 
admettre  une  vérité  ;  dans  les  deux  cas,  l'obstacle  vient  de 
la  même  source  et  il  oppose  la  même  résistance. 

Parmi  les  différentes  pièces  de  cette  fausse  monnaie,  il  en 
est  une  que  je  rencontre  maintenant  sur  ma  route  :  -c'est 
qu'après  une  premièie  faute ,  il  suffit  de  vouloir  en  être 
quitte  pour  n'y  plus  retomber.  Cette  doctrine  est  fort  belle, 
à  mon  avis,  et  elle  doit  plaire  singulièrement  à  ceux  qui  ont 
l'intention  de  faillir.  Avancez  toujours,  leur  dit-on,  descen- 
dez d'un  degré  dans  l'abîme  j  vous  le  remonterez  ensuite,  si 
ton  vous  semble  :  avec  une  volonté  forte  (  et  qui  est-ce  qui 


ne  «'attribue  pas  de  la  force  de  volonté?  ),  on-est  maître 
d'une  passion,  et  rien  n'empêche  de  lui  parler  comme  Dieu 
parle  aux  flots  de  la  mer  :  Vous  viendrez  jusqu'ici ,  et  vous 
n'irez  pas  plus  loin.  Ce  langage  est  assurément  très-flatteur 
pour  notre  orgueil ,  et  il  ne  m'étonne  pas  qu'une  pareille 
doctrine  soit  devenue  une  espèce  de  poétique  en  morale  , 
coni^c  les  règles  d'Aristotc  sont  la  poétique  de  la  littéra- 
ture. Ouvrez  la  premièie  tragédie  qui  vous  tombera  sous 
la  main,  depuis  5erenz'ce  jusqu'à  Marino  Faliero  ,  vous  y 
trouverez  des  personnages  qui  tombent  une  fois,  mais  qui 
se  relèvent  bientôt  de  toute  la  hauteur  de  la  vertu  la  plus 
héroïque.  Prenez  un  conte  soi-disant  moral  de  l'école  de 
Marmontel ,  ou  quelque  roman  dans  lequel  on  a  prétendu 
peindre  le  cœur  humain  ,  ce  lieu-commun  y  reparaît  dans 
tout  son  éclat.  Saint-Preux  ,  revenu  sous  le  même  toit  que 
Julie,  n'a  garde  de  faillir,  et  Julie  elle-même,  à  part  la  vel- 
léité qu'elle  éprouve  pendant  son  voyage  aux  rochers  de 
Meilleraie,  est  admirable  de  pureté.  Clarisse  Harlowe  est 
aussi  la  personne  la  plus  vertueuse  du  monde,  après  son  es- 
capade de  la  maison  paternelle.  Tout  cela  ,  je  le  répète,  a 
obtenu  force  de  loi  jugée  dans  les  oeuvres  d'imagination  ;  et 
si  j'avais  assez  de  temps  à  perdre  pour  composer  un  roman, 
je  ne  sais  pas  du  tout  si  j'aurais  le  courage  de  rompre  en 
visière  à  cette  doctrine  encourageante  de  l'omnipotence  de 
la  volonté  humaine.  Malheureusement  pour  moi ,  je  n'in- 
vente pas ,  je  raconte  ,  et  mes  souvenirs  ne  veulent  nulle- 
ment se  plier  aux  mensonges  qui  ont  cours  dans  les  livres. 
Si  quelque  lecteur  trouve  de  l'invraisemblance  dans  ma 
narration,  je  lui  répondrai  par  une  citation  classique  : 

Le  vrai  peut  quelquefois  n'être  pas  vraisemblable. 

Et  si  quelque  autre  m'accable  de  ses  dédains  ,  parce  que  je 
ne  me  suis  pas  relevé  tout  à  coup  et  d'une  seule  pièce  , 
comme  les  héros  de  ses  romans  ,  je  me  contenterai  de  lui 
dire  que  son  mépris,  quelque  grand  qu'il  soit,  ne  surpasse 
pas  celui  que  j'éprouve  moi-même  pour  ma  conduite  pas- 
sée, et  qu'il  doit  prendre  garde,  quant  à  ce  qui  le  concerne, 
de  confondre  la  délicatesse  de  conscience  avec  une  simple 
délicatesse  de  goût.  Après  ce  préambule  nécessaire ,  je 
poursuis. 


^.1. 


274 


LE  SEMEUR. 


On  a  d(''jà  vu  quels  furent  mes  remords^  lorsque  je  suc- 
combai à  ma  l'atalc  passion.  J'ai  essayé  de  les  peindre,  mais 
il  m'est  impossible  de  le  faire  avec  des  couleurs  aussi  vives 
que  l'angoisse  dont  j'étais  écrasé.  Pendant  quelques  jours, 
je  fus  en  proie  à  une  idée  fixe  qui  absorbait  toutes  les  facul- 
tés de  mon  âme  ,  et  chaque  fois  qu'une  image  plus  riante 
voulait  se  faire  jour  dans  mon  esprit,  un  frémissement  in- 
volontaire venait  me  saisir,  pareil  à  cet  aiguillon  qui  frappe 
l'animal  indocile,  dès  qu'il  veut  sortir  du  chemin  qui  lui  est 
assigné.  C'était  quelque  chose  de  lourd,  de  poignant,  com- 
me une  masse  de  plomb  qui  m'aurait  pesé  sur  la  poitrine. 
Je  n'entendais  ni   ne  voyais  rien  que  l'inexorable  fantôme 
qui  me  suivait  partout;  des  réflexions  incohérentes,  mais 
toujours  sombres,  se  succédaient ,  se  heurtaient ,  bouillon- 
naient dans  ma  tête  :  on  eût  dit  le  cauchemar  d'un  homme 
réveillé.  Je  m'adressais  les  reproches  les  plus  sanglans  ,  je 
me  donnais  les  noms  les  plus  odieux,  je  courais  çà  et  là  dans 
les  rues ,  dans  les  champs ,  comme  un  homme  ivre  qui  ne 
sait  quelle  route  tenir,  et  je  m'agitais,  je  me  précipitais  sans 
but,  par  un  mouvement  machinal,  comme  si  j'eusse  espéré 
de  me  fuir  moi-même.  Quelquefois  j'essayais  de  regarder  le 
ciel,  mais  une  sensation  prompte  et  perçante  comme  un 
coup  de  foudre  me  faisait  aussitôt  baisser  les  yeux  vers  la 
terre.  Le  soir  même  de  ce  funeste  jour  ,  après  avoir  veillé 
long-temps  ,   bien   que  je  fusse  incapable  d'aucun  travail , 
j'allai  me  placer  au  bord  de  cotte  fenêtre  où  Dieu  avait 
daigué  se  révéler  à  mou  âme; je  l'appelai,  je  le  suppliai  de 
m'apparaître  encore;  mais  Dieu  ne  revint  pas.  A  la  place 
de  cette  douce  communion  de  la  créature  avec  son  Créateur, 
je  sentis  de  cruelles  incertitudes,  des  doutes  sacrilèges  s'é- 
lever dans  mon  esprit ,  et  je  reconnus  encore  une  fois  que 
l'athéisme  est  enfant  de  la  corruption.  Je  fis  un  effort  pour- 
tant, et ,  le  front  inchné  jusqu'à  terre  ,  je  promis  à  l'Etre 
des  êtres  de  respecter  désormais  la  loi  qu'il  a  gravée  dans  la 
conscience  humaine  ,  et  j'attestai  ce  quM  y  a  de  plus  sacré 
dans  le  ciel  et  dans  le  monde  en  témoignage  de  ma  sincérité. 
Vaine  promesse  qui  devait  s'évaporer  comme  la  rosée  du 
malin  I 

Ces  angoisses  intérieures  ,  dont  je  viens  de  tracer  une 
faible  image,  perdirent  peu  à  peu  de  leur  intolérable  amer- 
tume; elles  disparurent  par  degrés  et,  après  une  semaine 
d'intervalle  ,  j'étais  presque  revenu  à  mou  état  ordinaire. 
Je  frémissais  encore  ,  il  est  vrai ,  en  pensant  à  mon  crime 
mais  je  n'étais  plus  contraint  d'y  penser  ,  et  j'avais  repris  la 
force  de  m'étourdir,  triste  remède  dont  je  me  hâtai  de  faii  e 
usage.  Lorsqu'une  autre  semaine  fut  écoulée  ,  je  n'entendis 
plus  que  de  loin  en  loin  un  écho  affaibli  de  mes  premiers 
remords,  et  je  me  remis,  avec  le  même  zèle  qu'auparavant, 
aux  affaires  de  ma  profession.  Enfin,  au  bout  d'un  mois,  si 
ma  mémoire  est  fidèle,  je  ne  me  reprochai  plus  rien,  et, 
pui-qu'il  faut  tout  avouer  ,  il  se  joignait  même  au  souvenir 
de  mou  égarement  des  pensées  d'orgueil  et  des  images  de 
plaisir. 

J'ai  souvent  cherché  les  causes  de  cette  dégradation  in- 
sensible par  laquelle  passe  leiemords,  et  je  me  suis  de- 
mandé comment  une  sensation  de  douleur  se  tiansforme  , 
après  un  intervalle  plus  ou  moins  long,  eu  un  sentiment 
tout  opposé.  Le  crime  u'est-il  pas  le  même  ,  qu'il  ait  été 
commis  ce  matin  ou  quelques  mois  auparavant?  Une  succes- 
sion toute  matérielle  d'heures  ,  de  jours  et  de  semaines  , 
peut-elle  changer  quelque  cl'.osc  à  notre  responsabilité  mo- 
rale? D'où  vient  donc  que  ce  qui  excitait  en  nous  de  l'hor- 
reur u'cxcite  plus,  au  bout  de  quelque  temps,  que  de  l'in- 
dilïéicnce  ou  même  une  secrète  satisfaction?  Je  devr.iis 
laisser  à  des  philosophes  plus  instruits  que  moi  le  soin  de 
répondie  à  cette  question  impoilante,  qui  ne  me  parait  pas 
avo.r  été  suffisar.imeiit  examinée  p,r  les  moralistes.  Quel- 
qucs-uus  verroiU  pcul-êtrc  dans  ce  fait  psycolo![ique  un  ré- 


sultat naturel  de  notre  organisation  morale,  qui  n'a  pas  as 
sez  de  force  pour  reproduire  long-temps  une  sensation  ave 
la  même  vivacité.  D'autres  y  trouveront  sans  doute  u 
dessein  miséricordieux  de  la  Providence  ,  qui  a  permis  a 
temps  d'affaiblir  nos  remords  ,  pour  ne  pas  nous  priver  d 
l'exercice  de  nos  facultés  intellectuelles;  car  si  les  angoisse 
de  la  conscience  avaient  toujours  la  même  intensité  qu'a 
premier  moment  d'une  grande  faute,  l'homme  serait  inca 
pable  d'agir;  il  deviendrait  monomane,ct  de  la  pire  espcc 
de  monomanie,  puisqu'il  serait  exaspéré  et  furieux  contr 
lui-même.  On  pourra  présenter  d'autres  conjectures  égalt 
ment  plausibles;  mais  je  demande  la  permission  d'exposé 
aussi  la  mienne,  quelque  iiuiguifiante  que  soit  mon  opiuio 
sur  ces  hautes  matières. 

Lorsque  l'homme  vient  de  commettre  un  crime,  tout  e; 
changé  dans  son  être  moral;  au  lieu  de  se  plaire  en  lui 
même,  il  se  déplaît ,  il  se  méprise,  il  s'abhorre  ,  il  voudra 
presque  s'anéantir.  Mais  ce  changement  total  n'existe  qu 
dans  *la  conscience  du  coupable;  tout  ce  c[ui  l'entoure  ( 
même  son  être  physique  n'a  pas  changé.  Son  cœur  ne  ces; 
pas  de  battre,  ses  poumons  de  respirer,  tous  ses  organes  d'; 
gir.  Au-dehors,  la  nature  demeure  la  même  ;  le  soleil  cor 
tinue  de  l'éclairer  de  ses  rayons;  la  terre,  de  lui  rendre  se 
fruits.  Dans  le  monde  social ,  ses  amis  restent  ses  amis 
leurs  mains  se  pressent  encore  dans  les  siennes  ,  et  il  peu 
lire  la  même  affection  dans  leurs  yeux.  Sa  faute  n'étant  pa 
connue,  ceux  qui  l'estimaient  lui  témoignent  la  même  eslimt 
et  s'il  avait  des  flatteurs  ,  on  lui  prodigue  les  mêmes  adula 
lions.  En  un  mot ,  rien  de  ce  qui  environne  le  criminel  n' 
subi  le  changejnent  qui  s'est  fait  en  lui  ;  son  crime  (  surtoii 
lorsqu'il  s'agit  d'un  crime  tel  que  le  mien  )  a  laissé  tonte 
choses  à  la  même  place  ,  et  l'ensemble  des  êtres  concourt 
lui  persuader  qu'il  ne  s'est  rien  passé  d'extraordinaire.  1 
arrive  de  là  que  le  coupable  lui-même  partage  bientôt  cett 
illusion  ,  ou,  pour  employer  le  langage  des  physiciens,  qu' 
s'assimile  au  milieu  dans  lequel  il  se  trouve,  et  il  vient  à  n 
se  point  regarder  non  plus  comme  changé  par  le  crime qu'i 
a  commis.  Cette  observation  est  tellement  vraie  ,  que  si  1 
crime  est  accompagné  de  quelque  changement  sensible  dan 
son  être  physique  ou  dans  les  objets  qui  sont  autour  de  lui 
le  remords  dure  plus  long-temps.  Que  le  coupable  devienn 
malade,  infirme  par  l'effet  de  son  égarement;  ou  bien 
que  sa  faute  soit  découverte  ,  et  qu'il  eu  résulte  l'éloigné 
ment  de  ses  amis,  la  perte  de  ses  biens,  de  son  honneur,  i 
entendra  dans  sa  conscience  des  reproches  plus  vifs  et  plu 
prolongés.  Non  seulement  il  sera  plus  malheureux,  ce  qu 
pourrait  venir  uniquement  de  ces  modifications  extérieures 
mais  il  verra  plus  clairement  qu'il  est  coupable,  mais  il  sen 
lira  plus  profondément  et  plus  long-temps  la  grandeur  d- 
son  Ibrfait. 

Quoiqu'il  en  soit  de  cette  remarque  ,  à  laquelle  je  n'at 
tache  pas  plus  d'importance  qu'elle  n'en  mérite,  il  est  cer 
tain  que  mes  remords  finirent  par  s'effacer  entièrement 
Ma  faute  n'avait  pas  été  découverte;  elle  n'était  mêmi 
soupçonnée  de  personne.  Le  vieux  serviteur  de  mon  pèri 
contuiuaità  me  répéter  avec  une  infatigable  complaisanc» 
ses  longues  narrations.  Mes  affaires  d'avocat  n'étaient  pa: 
moins  nombreuses,  et  je  recevais  chaque  jour  de  nouveaux 
témoignages  de  la  confiance  publique.  Dans  les  sociétés  où 
je  me  rendais  habituellement,  j'étais  aci  ueilli  avec  la  mémo 
cordialité.  Tout  enfin,  jusqu'à  cet  eniprcsîcmcnt  de  jeune 
fille  ,  qui  ne  sait  d'autre  moyen  de  i  épaier  une  faute  qu'en 
donnant  des  preuves  d'affection  plus  vives  et  plus  multi- 
pliées .  tout  conspirait  à  me  faire  ci'oire  que  mes  angoisse; 
n'étaient  qu'un  délire  d'imagination,  et  que  j'avais  été  dupe 
d'une  triste  fantasmagorie.  Si  le  Dieu  vivant,  le  Dieu  epi 
sonde  les  abîmes  des  eœurs  et  les  mystères  des  consciences 
m'avait  été  mieux  connu,  je  me  serais  dit  que  l'opiuion  de 


LE  SEMEUR. 


275 


hommes  n'est  rien  ,  et  qu'il  y  a  un  Maître  suprême  dont 
l'œil  vigilant  découvre  nos  plus  secrètes  iniquités  ,  un  Juge 
pour  qui  le  crime  n'est  pas  moins  grand  après  un  demi- 
siècle  qu'il  ne  l'est  le  premier  jour  ,  puisque  le  passé  ,  le 
présent  et  l'avenir  s'unisseut  en  lui  dans  une  seule  intuition. 
Mais  je  ne  comprenais  pas  encore  ces  hautes  vérités ,  et  dès 
lors,  comme  l'édifice  de  ma  repentance  n'avait  aucune  base 
solide  ,  il  ne  tarda  pas  à  s'écrouler  sous  sou  propre  poids. 
Regrets ,  amertumes ,  bonnes  résolutions ,  promesses ,  tout 
fut  oublié,  tout  disparut  comme  un  vain  rêve  ,  et  je  ne  tar- 
dai pas  à  retomber  dans  les  mêmes  égarcmcns. 

Oui,  je  repris  les  chaînes  du  vice,  je  me  plongeai  de  nou- 
veau dans  l'abîme  ,  je  revins  docilement  me  placer  sous  le 
joug  d'une  malheureuse  passion  ;  et,  chose  étonnante,  chose 
que  je  ne  voudrais  pas  croire  ,  si  je  ne  l'avais  pas  maintes 
fois  éprouvé!  après  chaque  faute  nouvelle  ,  mes  angoisses 
intérieures  se  reproduisaient  avec  la  même  intensité;  j'étais 
poursuivi  de  remords  aussi  accablans  que  la  première  fois; 
je  recommençais  à  m'appcler  de  noms  odieux  ;  je  me  dé- 
chirais de  mes  propres  mains.  C'était  le  supplice  de  Promé- 
thée  :  un  cœur  qui  sans  cesse  renaissait  pour  être  sans  cesse 
dévoré  par  la  dent  sanglante  du  vautour  ! 

Ma  dépravation  était  la  même  que  pendant  mes  années 
d'études,  mois  il  y  avait  entre  les  deux  époques  cette  grande 
différence,  que  je  n'éprouvais  alors  que  du  dégoût,  au  lieu 
que  maintenant  je  me  débattais  sous  les  terribles  étreintes 
du  remords.  S'il  y  a  quelques-uns  de  mes  lecteurs  qui  aient 
passé  par  ces  deux  états,  ils  sauront  me  comprendre.  Quand 
la  conscience  n'a  pas  encore  été  avertie  par  de  sérieuses  ré- 
flexions ,  le  vice  n'excite  dans  l'homme  qu'une  espèce  de 
sensation  nauséabonde  ,  un  dégoût  de  l'esprit  pour  la  ma- 
tière ,  une  aveision  qui  ressemble  à  la  répugnance  d'un 
homme  de  bonne  compagnie  pour  ce  qui  est  vulgaire  et  tri- 
vial. Ce  sentiment  est,  je  crois,  un  instinct  de  notre  nature 
intellcctueile^qui  ne  parvient  que  difficilement  à  s'abdiquer 
elle-même  ,  et  qui  proteste  ,  bien  que  d'une  voix  faible  et 
voilée,  contre  la  suprématie  du  corps  sur  l'âme.  Mais  quand 
ia  conscience  est  enfin  réveillée ,  quand  elle  s'est  instruite  à 
l'école  du  malheur  ou  par  le  développement  de  la  raison  , 
le  vice  produit  dans  l'homme  une  sensation  toute  différente 
de  celle  du  dégoût  ;  c'est  alors  quelque  chose  qui  blesse , 
qui  torture  ,  qui  brise  le  cœur ,  une  flèche  aiguë  et  empoi- 
sonnée qui  frappe  le  coupable  jusqu'au  fond  de  son  être;  il 
entend  alors  un  juge  qui  lui  jette  avec  colère  une  sentence 
de  condamnation.  Entre  les  deux  sentimens  que  je  viens  de 
pemdre  on  pourrait  dire  qu'il  existe  la  même  différence 
qu'entre  deux  esclaves  ,  dont  l'un  ne  connaît  pas  son  état 
de  servitude,  tandis  que  l'autre  le  connaît;   le  premier 
éprouve  du  malaise,  à  la  vérilé,mais  il  est  incapable  de  s'en 
rendre  compte ,  et  cette  ignoraiice  le  rend  moins  malheu- 
reux ;  l'autre,  au  contraire,  voit  la  dégradation  dans  la- 
quelle il  est  tombé ,  et  cette  vue  aggrave  le  poids  de  son 
esclavage.  J'étais  parvenu  ,  depuis  mon  letour  dans  la  mai- 
son paternelle ,  à  ce  deuxième  degré  ;  je  me  sentais ,  je  me 
voyais  esclave,  et  je  secouais  ma  chaîne  avec  désespoir,  sans 
^tre  assez  fort  pour  la  briser. 

Les  souvenirs  de  cette  douloureuse  situation  me  sont  en- 
core si  présens  ,  que  je  puis  les  décrire  avec  une  parfaite 
exactitude.  Il  y  avait  dans  ce  temps-là  deux  hommes  en  moi, 
non  pas  comme  on  le  supposerait  peut-être,  les  deux  hom- 
mes du  chrétien  (  l'homme  nouveau  m'était  complètement 
inconnu),  mais  les  deux  hommes  de  celui  qui  a  fait  quelque 
peu  d'études  philosophiques  et  qui  a  réfléchi  sur  sa  position 
dans  le  monde.  J'appelleiai  l'un,  homnie  de  la  conscience  , 
et  l'autre,  homnie  des  sens;  c'est  à  peu  près  ce  que  M.  Xa- 
vier (le  Maistre  désignait,  dans  son  Voyage  autour  de  ma 
chambre ,  sous  les  noms  de  Vdme  et  de  la  bête.  Ces  deux 
hommes  avaient  chacun  leurs  retranchemeus  ,  leurs  armes 


et  leur  manière  de  combattre;  ils  se  disputaient  et  soute- 
naient l'un  contre  l'autre  des  luttes  continuelles ,  mais  de 
telle  sorte  pourtant  que  l'homme  des  sens  agissait  beaucoup 
sans  parler,  taudis  que  l'homme  de  la  conscience  parlait 
beaucoup  sans  agir. 

Quand  une  fuite  grave  venait  d'être  commise,  l'homme 
de  la  conscience  jouait  le  rôle  d'accusateur  ;  il  montait  sur 
les  palissades  de  ses  retranchemens  ,  et  là  ,  comme  du  haut 
d'une  tribune,  il  i^oursuivait  l'homme  des  sens  d'une  voix 
tonnante.  Il  lui  montrait  l'indignité  d'une  mauvaise  con- 
duite ,  le  déshonneur  qui  pourrait  s'ensuivre  ,  les  disgrâces 
qui  en  résulteraient  infailliblement.  Il  ajoutait  à  cela  le 
brillant  tableau  d'une  vie  pure  et  honnête  :  quelle  douce 
paix  de  l'âme  !  quel  heureux  et  riant  avenir  pour  celui  qui 
remplit  ses  devoirs  !  quels  beaux  succès  je  pouvais  ambi- 
tionner dans  le  barreau!  Eh  quoi?  j'irais  livrer  cette  hono- 
rable carrière  à  la  honte,  aux  déréglemens  d'une  folle,jeu. 
nesse!  je  traînerais  mes  jours  dans  la  boue,  et  je  me  creuserais, 
avant  l'âge  ,  une  tombe  déshonorée!  A  ces  discours  pleins 
de  sagesse  l'homme  des  sens  ne  répondait  rien  ou  peu  de 
chose;  il  baissait  la  tète  en  signe  d'adhésion;  il  versait  même 
des  larmes  et  ne  pouvait  réprimer  de  profonds  gémissemens. 
Mais  quelques  jours  plus  tard,  et  à  l'approche  d'une  tenta- 
tion i  laquelle  il  se  proposait  de  succomber  ,  l'homme  des 
sens  devenait  impérieux  et  tyrannique;  il  ne  voulait  écouter 
aucune  observation;  il  s'étourdissait,  il  cherchait  le  bruit 
et  en  faisait  lui-même  pour  ne  plus  entendre  l'homme  de  la 
conscience ,  comme  un  enfant  qui  chante  lorsqu'il  traverse 
un  cimetière  le  soir,  afin  de  ue  pas  trembler.  En  vain  1  hom- 
me de  la  conscience  essayait  encore  d'élever  la  voix  ;  il  avait 
perdu  ses  plus  énergiques  mouvcmens  d'éloquence  ,  U  ne 
savait  plus  que  balbutier  et  finissait  par  se  taire.  D  autres 
fois,  enfin,  les  deux  hommes  se  mesuraient  à  armes  égales  ; 
c'était  dans  ces  périodes  mitoyennes  où  la  faute  datait  deja 
de  loin,  sans  que  la  tentation  fût  proche.  Alors  l'homme  des 
sens  consentait  à  entrer  en  pourparlers  ,  et  il  essayait  de 
fléchir  l'homme  de  la  conscience  ,  en  lui  représentant  que 
ses  paroles  étaient  empreintes  d'une  grande  exagération,  et 
qu'il  saurait  bien  s'écarter  quelquefois  de  son  rigourerjx 
dictamen,  sans  encourir  les  effets  de  ses  fatales  prédictions,^ 
L'homme  de  la  conscience  reprenait,  des.on  côté,  ses  indu/;. 
tions  logiques,  mais  d'un  ton  plus  doux  ,  et  en  concédant 
quelque  chose  à  l"nomme  des  sens.  J'avais  coutume ,  dans 
ces  momens  de  lu'ae  mitigée  ,  de  réciter  vingt  fois  ,  en  me 
promenant  à  grands  pas  dans  ma  chambre,  cette  strophe  de 
llacinci  •  ^ 

«  Hélas  t  en  guerre  avec  moi<inéme. 

Où  pourrai-je  trouver  la  paix  ? 

Je  veux,  el  n'accomplis  jamais.  -~ 

Je  veux,  mais,  ô  misère  extrême  ! 

Je  ne  fais  pas  le  bien  que  j'aime. 

Et  je  fais  le  mal  que  je  bais.  » 

Le  pieux  autear  dUAthalie  ajoute  dans  la  strophe  sui- 
vante :  O  grâce,  ô  rayon  salutaire !...  mais  je  la  suppri- 
mai» par  la  raison  que  je  ne  la  comprenais  pas.  La  force  que 
donne  l'Esprit  de  Dieu  pour  vaincre  nos  passions  et  pour 
transformer  notre  cœur  m'était  alors  aussi  inconnue  que  les 
relations  des  anges  dans  le  ciel. 

Il  me  souvient  d'une  circonstance  dans  laquelle  les  deux 
hommes  que  j'avais  en  moi  remplirent  l'un  et  l'autre  ua 
singulier  rôle.  Je  devais  plaider  pour  une  famille  outragée 
dans  une  affaire  de  séduction  et  d'enlèvement.  Je  composai 
un  discours  tel  qu'un  Chi-ysostôme  ou  un  Vincent  de  Paule 
aurait  pu  le  faire  ;  et  le  jour  de  l'audience  étant  arrivé  ,  je 
me  mis  à  débiter  avec  emphase  mon  ardente  philippique 
contre  le  dérèglement  des  mœurs.  Or  ,  c'était  précisément 
un  jour  où  l'homme  de»  sens  prétendait  exercer  une  auto- 


276 


LE  SEMEUR. 


rite  absolue  ,  en  sorte  qu'il  contredisait  intérieurement  et 
d'un  ton   moqueur  chacune  des  paroles  que  je  prononçais 
devant  le  tribunal.  Pendant  que  rhominc-avocat  protestait 
en  faveur  de  la  vertu,  l'iiomme  des  sens  lui  répondait  qu'il 
n'avait  que  faire  de  ces  belles  protestations.  Lorsque  le  pre- 
mier s'élevait  avec  force  contre  l'inmioralité,  l'autre  lui  di- 
sait avec  un  rire  insolent  :  «  Que  fais-tu  toi-même?  »  Quand 
l'avocat  traçait  le  tableau  déchirant  d'une  famille  plongée 
dans  le  deuil ,  d'un  père  justement  irrité  de  cette  souillure 
qui  s'attachait  à  ses  cheveux  blancs  ,  d'une  mère  prête  à 
descendre  dans  le  tombeau  ,  flétrie  par  la  honte  et  par  la 
douleur,  d'une  jeune  fille  enfin  qui  n'avait  pUs  qu'une 
perspective  de  misère  et  d'infamie,  l'homme  des  sens  ,  qui 
se  sentait  blessé  ,   et  qui  ne  pouvait  cependant  pas  étouffer 
ma  voix,  me  criait  :  «  Tu  exagères,  avocat  1  tu  mens  !  et  je 
te  prouverai  bientôt  quêta  rhétorique  de  collège  estla  plus 
sotte  chose  du  monde!...  » 

Quelle  situation  !  et  s'il  avait  pu  se  faire,  par  un  miracle 
de  la  Providence,  que  mon  cœur  eût  été  mis  à  nu  tout  à  coup 
devant  les  juges  auxquels  je  m'adressais,  de  quelle  indigna- 
tion ,  de  quel  mépris  ne  m'auraient-ils  pas  accablé  !  Ah  ! 
j'ai  besoin  de  le  dire  ,  le  cœur  humain  est  un  abîme  d'iui- 
quités  et  de  misères  j  car  vous-même,  lecteur,  qui  que  vous 
soyez,  rappelez-vous  telle  circonstance  de  votre  vie,  et  sup- 
posez que  vos  sentimens  intérieurs  eussent  été  mis  au  grand 
jour  et  confrontés  avec  vos  paroles ,  puis  répondez-moi  : 
Votre  front  n'aurail-il  pas  dû  rougir  autant  que  le  mien  ? 
ma  honte  n'eût-elle  pas  été  votre  honte?  et  n'aurions-nous 
pas  en,  vous  et  moi ,  des  motifs  trop  légitimes  de  nous  ap- 
pliquer cette  parole  si  profondément  vraie  de  Jésus-Christ  : 
a  Celui  qui  s'adonne  au  péché  est  esclave  du  péché.  » 

Je  m'arrête.  Après  avoir  confessé  de  grandes  .fautes,  il  me 
reste  à  peindre  de  grandes  douleurs; mais  la  force  me  man- 
que aujourd'hui  poui'  aller  plus  loin. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

DES  RAPPORTS  ENTRE  LA  MORALE  CHRETIENNE  ET  LE  DOGME 
CHRÉTIEN. 

Sans  doute,  le  premier  caractère  ou  la  prééminence  de  la 
morale  chrétienne,  c'est  d'être  fondée  sur  une  autorité  di- 
vine et  péremptoire  ;  sans  doute,  c'est  cette  autorité  qui 
communique  aux  préceptes  évangéliques  leur  force  incom- 
parable. Mais,  outre  ce  rapport  général  qui  existe  entre  la 
morale  et  le  dogme,  comme  entre  une  loi  et  sa  sanction,  il  y 
a  encore  un  autre  rapport  plus  particulier  et  plus  intime 
entre  ces  deux  choses,  lequel  exige  qu'elles  marchent  tou- 
jours unies,  et  que  le  dogme  soit  »ans  cesse  appelé  au  secours 
de  la  morale. 

Un  des  traits  caractéristiques  delà  religion  chrétienne,  c'est 
la  relation  qui  existe  entre  chacun  de  ses  dogmes  et  chacun  des 
préceptes  de  sa  moralej  relation  si  étroite  véritablement,  que 
ni  les  dogmes  ne  peuvent  subsister  sans  la  morale,  ni  la  morale 
sansles  dogmes.  La  religion  chrétienne  esttoule  d'une  pièce; 
que  cette  expression  me  soit  permise.  Elle  ne  présente  pas  sur 
deux  lignes  parallèles  et  distinctes,  des  dogmes  d'une  part, 
et  des  devoirs  de  l'autre;  elle  ne  laisse  pas  libre  de  s'attacher 
aux  seconds  et  de  négliger  les  premiers.  Uu  lien  spirituel  et 
sensible  réunit  les  uns  avec  les  autres  d'une  manière  insé- 
parable ;  en  sorte  qu'il  est  également  impossible  de  croire 
sans  pratiquer  et  de  pratiquer  sans  croire. 

Tout  le  monde  reconnaît  que  la  religion  chrétienne  a  en- 
richi la  morale  de  vertus  nouvelles,  dont  le  nom  même 
n'existait  pas.  Tout  le  monde  convient  que  les  vertus  qui 
avaient  déjà  un  nom  et  une  réalité  prirent,  sous  le  Christia- 
nisme, une  physionomie,  une  direction,  une  force  nou- 
velles. Mais  ne  faut-il  pas  convenir  aussi  que  ces  caractères 
distinctifs  de  la  morale  évangélique  tiennent  tous  à  des 
dogmes,  et  en  sortent  iiaturellemcut ,  comme  le  fruit  sort 


de  son  rameau?  11  n'aurait  pas  dépendu  des  apôtres,  il  n'au- 
rait pas  dépendu  même  de  Jésus-Christ,  considéré  comme 
docteur,  de  donnera  la  moralecette physionomie  particulière 
qui  frappe  tous  les  esprits;  ils  ne  le  pouvaient  qu'en  ver- 
tu des  dogmes  qu'ils  annonçaient;  ou,  pour  mieux  dire,  ces 
dogmes  le  faisaient  à  leur  place,  ces  dogmes  le  faisaient 
d'eux-mêmes.  Par  une  salutaire  dispensation  de  Dieu,  la 
morale  naquit  spontanément  des  mystères  de  la  révélation, 
et  toute  la  tâche  des  apôtres  se  bornait  à  déduire  des  consé- 
quences dont  ils  n'étaient  pas  maîlres  de  poser  le  principe, 
ou  même  seulement  à  aider  l'esprit  à  bien  saisir  ces  consé- 
quences, à  les  embrasser  dans  toute  leur  étendue. 

L'existence  de  Dieu  n'était  pas  un  dogme  nouveau  sans 
doute  ;  mais  l'idée  plus  pure  et  plus  touchante  que  l'Evan- 
gile donna  de  cet  Eti  e  adorable  rendit  ce  dogme  plus  puis- 
sant sur  le  cœur  de  l'homme.  De  là  naquit  une  des  vertus 
les  plus  bienfaisantes  pour  notre  faiblesse;  une  vertu  qui  , 
passive  en  apparence,  prête  à  l'àme  une  vraie  énergie:  la 
résignation.  La  philosophie  avait,  d'une  voix  emphatique, 
iuvitél'homme  à  marcher  droit  sous  le  fardeau  qui  l'écrase; 
la  piété  chrétienne  nous  fait  voir  une  main  paternelle  dans 
la  main  qui  nous  châtie,  un  sacrifice  volontaire  dans  des 
pertes  qui  viennent  de  la  fortune  ,  le  sujet  d'une  parfaite 
joie  dans  toutes  les  peines  infligées  par  l'amour.  Mais  bor- 
nons-nous aux  dogmes  qui  appartiennent  exclusivement  à 
l'Evangile;  itous  nous  convaincrons  facilement  que  tous 
ont  un  but  moral  ,  que  nul  n'est  inefficace  ,  que  nul  n'est 
oisif  ou  de  simple  spéculation,  et  qu'à  leur  tour  tous  les 
préceptes  de  la  morale  sont  rattachés  à  quelque  vérité, 
qu'aucun  n'est  isolé ,  indépendant ,  et  ne  subsiste  par  lui- 
même. 

En  effet,  cette  humilité,  si  différente  de  la  modestie  hu- 
maine, où  les  apôtres  en  auraient-ils  trouvé  le  secret,  sinon 
dans  cet  autre  secret  de  la  dégradation  de  l'homme  par  le 
péché?  Cette  pureté  intérieure,  qui  se  défend  aussi  bien 
l'ombre  d'une  mauvaise  pensée  que  l'ombre  d'une  mé- 
chante action,  où  en  auraient-ils  puisé  l'idée  ,  sinon  dans  la 
doctrine  d'un  Dieu  qui  pénètre  le  cœur  de  l'homme  ,  qui 
veut  ce  cœur  tout  entier,  et  qui,  comme  l'a  dit  Montes- 
quieu, n'est  pas  plus  jaloux  des  actions  que  des  désirs  et 
des  pensées?  Une  autre  doctrine  ,  qui  donne  uu  caractère 
propre  à  toute  la  vie  morale  du  chrétien  ,  c'est  celle  qui 
concerne  l'action  directe  et  continuelle  du  Saint-Esprit  sur 
le  cœur  de  l'homme,  faisant  de  Dieu  notre  compagnon 
d'œuvre,  et  de  toute  notre  existence  un  commerce  intime 
et  familier  avec  ce  père  des  lumières,  cet  auteur  de  toute 
grâce  excellente  et  de  tout  don  parfait.  Sans  cette  doctrine 
du  Saint-Esprit,  que  signifierait  ce  recours  perpétuel  à 
Dieu  dans  les  besoins  de  l'âme  ,  si  constamment  recomman- 
dé dans  l'Evangile?  Que  signifierait  cette  obligation  de  la 
prière,  obligation  si  pressante,  que  la  vie  du  chrétien  semble 
devoir  être  une  prière  sans  fin,  que  la  prière  est,  selon 
Massillon,  le  premier  et  le  plus  nécessaire  de  nos  devoirs  et 
qu'elle  renferme,  selon  lui,  tout  le  Christianisme? 

Qu'on  réfléchisse  donc  bien  avant  d'isoler  la  morale 
chrétienne  du  dogme  qui  la  fonde  ,  ou  bien  on  dépouillera 
cette  morale  de  son  caractère  propre ,  on  en  détachera  ce 
qui  en  fait  l'excellence  ;  elle  redeviendra  morale  humaine; 
ou  bien  l'on  voudra  enseigner  tous  les  devoirs  et  les  sen- 
timens qu'elle  recommande ,  et  ces  sentimens  et  ces  de- 
voirs seront  des  énigmes  saus  mot ,  et  par  conséquent  des 
ordres  sans  valeur.  La  raison  humaine ,  l'intérêt  bien  en- 
tendu peuvent  porter  les  vertus  de  l'homme  jusqu'à  un 
certain  point;  mais  il  est  une  hauteur  que  la  religion,  avec 
ses  mystères  sacrés  ,  peut  seule  lui  faire  atteindre. 

Et  combien  cette  vérité  ne  nous  frappera-t-elle  pas,  si 
nous  considérons  le  plus  fondamental  des  dogmes  du  Chris- 
tianisme !  car  c'est  ce  dogme  qui  fonde  le  premier  devoir 
du  chrétien. 

Quel  est,  d'après  la  religion  chrétienne  ,  le  premier  de 
voir  de  l'homme  et  le  premier  principe  de  toute  vertu  ? 
l'amour  de  Dieu.  Eh  bien,  cet  amour  de  Dieu  ,  qui  non 
semble,  à  nous  chrétiens,  si  naturel  ,  si  inévitable,  est  ui 
sentiment  à  peine  connu  hors  du  Christianisme.  Du  moin- 
il  a,  dans  notre  religion,  un  caractère  de  tendresse,  d'inti- 
mité, j'oserai  dire  de  familiarité,  qui  le  lend  aussi  ai 
trayant  qu'il  est  sublime.  Qu'on   nomme  une  religion  qn 


LE  SEMEUR. 


277 


soit  comparable  k  la  nôtre  sous  ce  rapport.  Sont-ce  les 
idolâtres  qui  prient  leurs  divinités  avec  cet  amour,  cette  ef- 
fusion ,  cette  confiance  du  cœur?  Sont-ce  leurs  tremblantes 
superstitions  qui  établissent  des  rapports  familiers  entre 
Dieu  et  l'homme ,  comme  entre  un  père  et  son  enfant  ?  Est- 
ce  dans  les  absurdes  pratiques  de  leurs  religions  qu'ils  ap- 
prennent à  converser  avec  Dieu,  à  jeter  dans  son  sein  le  far- 
deau de  leurs  peines  ,  à  pleurer  dans  ses  bras,  à  le  question- 
iiei' sur  leurs  destinées,  sur  leurs  besoins  ,  et  surtout  sur  ces 
besoins  de  l'âme  que  le  monde  ne  saurait  satisfaire?  savent- 
ils,  comme  nous,  metti'c  la  Divinité  dans  les  affections  du 
sang,  dans  les  nœuds  de  l'amitié  ,  et  dans  toutes  leurs  espé- 
rances? Est-ce  dans  leurs  froides  religions  que  l'idée  de 
Dieu  vient  s'associer  ,  se  foudre  avec  tous  les  seotimcns  les 
plus  chers  qui  font  battre  le  cœur  de  l'homme  ?  Renfer- 
ment-elles ce  sublime  précepte  d'enfermer  toutes  nos  servi- 
tudes terrestres  dans  la  servitude  générale  et  suprême  qui 
nous  lie  à  Dieu  ,  de  l'aimer  dans  la  personne  de  nos  amis, 
de  lui  obéir  dans  la  personne  de  nos  maîtres ,  de  le  secourir 
dans  la  personne  des  infortunés?  Et  si  des  idolâtres,  qui  du 
moins  ont  uu  culte ,  nous  passons  aux  déistes  ,  c'est-à-dire  à 
ces  hommes  qui,  nés  dans  le  sein  du  Christianisme  ,  refu- 
sent leur  foi  à  la  révélation,  et  se  bornent  à  reconnaître 
l'existence  d'un  Dieu,  uu  spectacle  encore  plus  affligeant 
frappera  nos  yeux.  Leur  foi ,  si  l'on  peut  lui  donner  ce 
nom  ,  n'est  point  accompagnée  d'amour  ;  ils  permettent  à 
Dieu  d'exister  et  de  régner  j  ils  abandonnent  Je  monde  à 
ses  mains  souveraines,  mais  ils  n'établissent  aucun  rapport 
entre  eux  et  lui.  Ils  admettent  un  principe  dont  ils  ne  tirent 
presque  pas  de  conséquences.  S'il  y  a  un  Dieu ,  il  faut  l'ai- 
mer; mais  ils  ne  pensent  presque  pas  à  lui  :  son  existence 
n'est,  pour  ainsi  dire,  qu'une  concession  forcée  qu'ils  font  à 
l'évidcuce;  ils  croient  pouvoir  se  passer  de  lui  comme  il 
se  passe  d'eux.  S'il  y  a  un  Dieu,  il  faut  le  prier;  mais  dans 
quelle  situation  de  la  vie  les  avez-vous  jamais  vus  ployer  les 
genoux  devant  cet  Et.'-e  suprême,  répandre  devant  lui  leurs 
alarmes  et  leur  douleur,  ou  lui  offrir  l'hommage  de  la 
reconnaissance  ?  S'il  y  a  un  Dieu ,  nous  lui  devons  un  culte 
qui  nous  rappelle  salutairement  sa  grandeur  et  ses  bienfaits; 
maisfaites-moiseulemententeiidreleuomde  Dieu  dans  leurs 
discours  ;  dites-moi  s'ils  aimentà  s'en  entretenir.  A  Dieu  ne 
plaise  que  je  veuille  faire  tort  à  une  classe  d'hommes  envers 
lesquels  ou  devient  facilement  injuste;  mais  on  chercherait 
eu  vain  de  la  pieté  dans  les  discours  et  dans  les  écrits  de  la 
plupart  d'entre  eux;  et  si  quelques-un»  ont  parlé  de  Dieu  avec 
dignité  et  tendresse,  ce  sont  ceux-là  seulement  qui ,  éloi- 
gnés de  la  religion  chrétienne  par  les  sophismes  de  l'esprit, 
y  étaient  involontairement  ramenés  par  d'anciennes  im- 
pressions et  par  la  sensibilité  de  leurs  cœurs. 

Or,  cet  amour  de  Dieu,  principe  de  toute  perfection 
morale,  pourquoi  se  trouve-t-il  dans  le  seul  Christianisme? 
C'est  que  lui  seul  nous  révèle  toute  l'étendue  de  l'amour 
que  Dieu  lui-même  a  pour  les  hommes;  c'est  que  lui  seul 
révèle  le  grand  mystère  de  piété  d'un  Dieu  manifesté  en 
chair,  d'un  Dieu  crucifié,  mourant  pour  le  salut  des  pé- 
cheurs. Il  suffit  d'avoir  indiqué  celle  grande  idée  de  la 
Rédemption  ;  quiconque  n'a  pas  compris  que  cette  idée 
conduit  à  un  amour  vif  et  tendre  de  Dieu  ,  ne  comprendra 
rien  au  Christ'anisme. 

Voulez-vous  prêcher  ,  propager  la  morale  chrétien- 
ne? songez  que  l'amour  de  Dieu  est  le  premier  des  de- 
voirs qu'elle  impose,  et  qu'une  morale  qui  n'insiste  pas 
sur  ce  fondement  ou  qui  s'en  isole ,  n'est  pas  la  mo- 
rale chrétienne.  Et  ne  croyez  pas  répandre  et  enraci- 
ner cet  amour  en  vous  taisant  sur  le  dogme  qui  lui  donne 
sa  force  et  sa  vie.  Quelque  bon  ,  quelqu'adorable  que  Dieu 
se  montre  dans  la  n.Tlure,  il  n'y  inspirera  jamais  autant 
d'amour  (jue  dans  l'Evangile,  où  nous  le  voyons  prendre 
une  chair  mortelle,  s'offrir  aux  humiliations  et  aux  dou- 
leurs, et  expirer  sur  une  croix  pour  le  salut  de  chacun  de 
nous.  Puis  donc  que  toute  la  morale  chrétienne  est  fondée 
sur  l'amour  de  Dieu,  et  puisque  cet  amour,  dans  sa  pléni- 
tude et  dans  sa  force,  est  fondé  sur  le  sacrifice  de  l'Homme- 
Dieu ,  il  faudra  de  toute  nécessité  que  vous  reveniez  sur  ce 
sacrifice,  que  vous  y  rapportiez  toutes  vos  instructions , 
que  vous  en  fassiez  la  clef  cfe  toute  votre  doctrine. 

Ahl  si  vous  désirez  agir  salutairement  sur  nue  généra- 


tion qui  a  grand  besoin  d'élre  assainie,  donnez-lui  une 
autre  morale  que  celle  qu'elle  a  reçue  tour  à  tour  de  plu- 
sieurs philosophes  déistes ,  et  qu'elle  a  rejetée  comme  par 
mstincl.  Ne  présentez  pas  au  peuple  une  morale  fondée 
sur  de  simples  raisonnemens ,  sur  une  abstraction  ;  donnez- 
lui  une  morale  appuyée  sur  des  faits.  C'est  là  ce  qu'il  lui 
faut,  et  vous  le  sauriez,  si  vous  connaissiez  le  peuple.  Il  le 
savait  encore  mieux  que  vous,  ce  Dieu  de  bonté  qui  con- 
naît parfaitement  tout  ce  qui  est  dans  l'homme.  11  nous 
donna  dans  sa  sagesse  une  religion  tout  historique  ,  parce 
que  ,  s'il  y  a  dans  la  masse  d'un  peuple  un  petit  nombre 
d  individus  accessibles  à  des  raisonnemens  abstraits  ,  avec 
l'immense  majorité  il  faut  raisonner  par  des  faits.  Produi- 
sez-les donc  ces  faits  merveilleux  et  adorables  de  l'Evan- 
g'ie;  nommez  ces  mystères  de  puissance  et  d'amour;  et 
rattachez  à  cette  chaîne  d'or  tous  vos  préceptes,  toutes  vos 
instructions. 


HISTOIRE. 

LES    TROIS    HEHGIONS(l). 

....  Telle  fut  la  réformation M.ds  ici ,  messieurs  ,  une 

grande  question  se  présente  à  nous.  Cette  réformation  a 
porté  ses  fruits.  Elle  a  agi  avec  puissance  sur  plusieurs 
peuples.  L'Eglise,  l'Etat,  la  religion,  les  mœurs,  les 
sciences ,  la  civilisation,  la  vie  domestique  et  la  vie  sociale, 
tout  s'est  ressenti  de  sa  bienheureuse  influence.  Et  ce  pou- 
voir qu'elle  a  exercé  sur  les  individus  et  les  sociétés  ne 
s'est  point  borné  à  notre  Europe  :  il  a  passé  les  mers  et, 
agissant  avec  plus  de  force  et  de  persévérance  que  l'intérêt 
même  ,  ce  grand  mobile  de  l'iiomme  ,  il  a  conquis  au  Chris- 
tianisme et  à  la  civilisation  les  immenses  déserts  que  par- 
couraient presque  seules  autrefois  les  eaux  de  l'Hudson,  de 
l'Ohio  et  du  Connecticut. 

Cependant  l'observateur  fidèle  ,  qui  suit  les  mouvemens 
et  la  marche  de  cette  grande  impulsion  donnée.,  il  y  a  trois 
siècles,  par  le  héros  chrétien  de  l'Allemagne,  est  frappé 
de  découvrir  une  halte,  une  suspension,  uu  arrêt,  qui 
s'étend  jusqu'à  nous.  Il  voit,  surtout  dans  le  siècle  passé, 
cette  doctrine  si  pleine  de  vie,  de  puissance,  de  grandeur, 
affaiblie,  p  iralysée,  rétrécie,  ne  savoir  plus  ni  se  mou- 
voir ,  ni  se  défendre ,  et  céder  pas  à  pas  à  l'incrédulité.  Le 
torrent  généreux  des  montagnes,  dont  les  eaux  pures  se 
précipitaient,  sans  que  rien  pût  en  arrêter  le  tours ,  et  vi- 
vifiaient tous  les  lieux  où  elles  passaient,  est  venu  se  jierdre 
daus  un  terrain  sabloneux,  et  forme  çà  et  là  des  marcs  im- 
mobiles, dont  les  exhalaison5  vicient  l'air.  Les  adversaires, 
que  cette  doctrine  puissante  avait  renversés,  se  relèvent, 
reprennent  courage  et  s'écrient  qu'elle  n'est  pas  même  une 
religion  et  qu'elle  ne  conduit  qu'à  l'anéantissement  de 
toute  espèce  de  foi  !  Lesindifférens  et  les  incrédules  devien- 
nent plus  nombreux,  et  en  même  temps  la  dissolution 
des  mœurs  et  le  relâchement  des  liens  de  la  société,  aug- 
mentent d'une  manière  effrayante,  au  sein  de  ces  Eglises 
mêmes  qui  avaient  reçu  la  lumière  de  la  vérité! Com- 
ment le  sel  a-t-il  perdu  sa  saveur?....  Comment  en  un 
plomb  vil  l'or  pur  s'est-il  changé  ?....  Quelles  causes  ont 
amené  cette  triste  période  de  décadence,  et  quelles  causes  . 
la  perpétuent? 

Peut-être  sera-t  il  utile  de  consacrer  quelques  instans 
de  cette  dernière  séance  à  rechercher  la  solution  de  cette 
question  intéressante.  Je  ne  m'en  cache  point  la  difficulté; 
je  ne  me  flatte  point  de  pouvoir  complètement  y  repou- 
dre; je  veux  seulement  fuie  un  essai,  et  vous  mettre  sur 
la  route  ,   en  vous  présentant  quelques  idées.  Le  moment 

^i)  Nos  lecteurs  n'ont  3ans  dou'e  pas  oublié  le  morceau  remarquable 
inlitulé  :  Le  Christianisme  et  son  histoire,  dans  leurs  rapports  avec  l'é- 
poque actuelle,  inséré  dans  le  ii°  22  d-i  Semeur,  et  que  nous  Avons  extiait 
lie  la  première  leçoD  d'un  cours  public  >ur  1  histoire  de  la  réPirmalion  eai 
iVlIcmagne,  que  M.  Merle  d'Aubigné  vient  de  faire  à  Genève  avec  beaucoup 
de  succès.  Nous  nous  -félicitons  de  pouvor  leur  présenter  aujouidhui  un 
frai^mi  ni  de  la  leçtui  qui  a  termine  ce  coui-s;  mai^  nous  soniiues  forcés  de 
laivser  de  côtelés  faitj  qui  servaient  d'introduction  au\  vues  élevées  du 
[irofesseur  sur  le  caractère  génér.ddes  religions,  et  la  plupart  des  dévclop- 
J  pemcns  qu'il  leur  a  donnés.  Nous  r.  gretlons  que  ces  icliaucbenieus  UOUB 
soient  commandés  par  ks  limites  de  notre  f.uilie. 


278 


LE  SEMEUR. 


où  nous  sommes  est,  je  pense,  propre  à  nous  faciliter  ce 
travail.  En  effet,  nous  ne  sommes  déjà  plus  dans  cette 
période  de  mort  que  je  viens  de  vous  signaler.  Une  se- 
conde période  de  vie  a  commencé  pour  l'Eg'.ise.  Nous 
sommes  à  une  époque  de  transition  j  et  c'est  à  ces  époques- 
Jà  qu'on  trouve  le  plus  facilement  la  clef  du  passé  et  la  clef 
de  l'avenir. 

Toutes  les  fois  qu'il  s'est  agi  de  religion,  je  ne  dis  pas 
seulement  au  dedans  du  Christianisme,  mais  aussi  en  de- 
hors de  lui ,  il  y  a  eu  trois  objets,  sur  lesquels  l'attention  a 
été  fixée:  Dieu,  l'homme  et  le  prêtre.  Toute  religion  a  dû 
avoir  nécessairement  pour  but,  soit  avoué,  soit  caché,  de 
rendre  honneur  et  gloire  à  l'un  de  ces  trois  êtres,  ou  à 
l'homme,  ou  au  prêtre ,  ou  à  Dieu ,  et  de  faire  tout  conver- 
ger vers  lui.  Mais  d'après  quelle  règle?  Scion  que  cette  reli- 
gion a  été  l'œuvreou  du  prêtre,  ou  de  l'homme,  ou  de  Dieu. 
Toute  religion  inventée  par  le  prêtre,  l'a  étépour  la  gloire 
du  prêtre.  Toute  religion  inventée  par  l'homme,  l'a  été 
pour  la  gloire  de  l'homme.  La  religion  venant  de  Dieu  est 
nécessairement  à  la  gloire  de  Dieu.  Et  à  qui  la  vraie  reli- 
gion doit-elle  en  dernière  fin  rapporter  tout  honneur  et 
toute  gloire ,  si  ce  n'est  à  Celui  qui  est  «  le  Premier  et  le 
Dernier,  le  Commencement  et  la  Fin  ,  lu  Roi  des  rois,  le 
Seigneur  des  seigneurs  ?  » 

Mais  qu'entendons-nous  par  ces  trois  religions?  et  quels 
caractères  les  distinguent  l'une  de  l'autre? 

Le  caractère  essentiel  de  la  religion  du  prêtre  est  d'être 
créée  dans  l'intérêt  d'une  caste,  d'un  sacerdoce.  Le  prêtre  y 
sera  tout.  L'homme  ne  communiquera  avec  Dieu,  et  Dieu 
ne  communiquera  avec  l'homme ,  que  par  le  prêtre. 

Le  caractère  essentiel  de  la  religion  de  l'homme  est  de 
provenir  de  la  sagesse  naturelle  et  de  la  raison  erronée  de 
l'homme,  tel  qu'il  est  dans  son  état  déchu.  L'homme,  ses 
opinions,  ses  pensées,  y  seront  tout.  Dieu  s'v  trouvera 
non  pas  tel  qu'il  existe  en  realité,  mais  tel  que  le  conçoivent 
1  intelligence  bornée  j  le  sens  moral  relâché  et  les  passions 
intéressées  des  hommes. 

Le  caractère  essentiel  de  la  religion  de  Dieu,  est  de  venir 
de  Dieu  même.  Elle  est  la  manifestation  que  Dieu  fait  de 
lui-même,  de  l'homme  et  des  rapports  qu'il  a  déterminé 
devoir  exister  entre  l'homme  et  lui  j  c'est-à  dire  de  l'étei- 
nelle  et  unique  vérité.  Et  tout  ce  qu'elle  est,  elle  l'est  pour 
le  bonheur  de  l'homme. 

Nous  ne  faisons  point  consister  la  religion  du  prêtre  et  la 
religion  de  l'homme  dans  tels  ou  tels  dogmes,  dans  tels  ou 
tels  dieux  ,  mais  dans  le  principe  qui  les  fait  naître.  La 
religion  du  prêtre  fut  diverse,  quant  à  sa  forme,  en 
Egypte  et  en  Asie,  mais  identique  quant  au  fond.  La  reli- 
gion de  l'homme  exista  en  Grèce  et  à  Rome  dès  que  l'école 
des  philosophes  s'éleva  à  côté  du  temple  des  dieux.  Ses 
dogmes  furent  différeus  alors  de  ceux  qu'elle  professe  dans 
la  chrétienté  ;  mais  les  principes  furent  les  mêmes.  La  forme 
la  plus  pure  qu'ait  revêtue  la  religion  de  l'homme  dans  le 
sein  de  la  chrétienté ,  c'est  le  rationalisme.  Mais  le  caractère 
de  cette  religion  est  précisément  de  se  prêter  a  toutes  les 
exigences  et  à  toutes  les  fantaisies  de  l'homme.  Elle  ne  mar- 
che pas  en  avant,  mais  à  la  suite.  Elle  n'est  pas  à  la  tète  de 
la  société  ,  mais  à  la  queue.  S'il  est  tel  pays  ,  telle  église  ,  où 
l'opinion  n'ait  pas  envie  d'aller  si  loin,  aussitôt  elle  s'ac- 
commode. Elle  prend  toujours  le  niveau.  Si  le  principe 
religieux  est  bas  dans  un  peuple  ou  à  une  époque  donnée 
elle  va  bas. S'il  est  plus  haut,  elle  va  plus  haut.  L'opmion' 
qui  est  on  effet  la  reine  du  monde  ,  mais  qui  ne  fut  ni  la 
reine^des  Apôtres,  ni  celle  de  Jésus-Christ,  voilà  sa  règle 
son  Evangile.  Elle  l'avoue  avec  naïveté.  Les  religions'  dé 
l'antiquité  païenne  étaient  autant  de  baromètres  iiuficateuis 
qui,  pir  leur  hausse  ou  leur  baisse,  marquaient  le  plus  ou 
moins  de  ténèbres  ou  de  corruption  qui  pesaient  sur  la  so- 
ciété. De  nos  jours  et  dans  l'enceinte  de  la  chrétienté, 
la  religion  de  l'homme  nous  fournit  de  nouveau  les  mêmes 
indices,  au  moyen  de  ses  diverses  modifications.  C'est  un  vif- 
argent  qui  monte  ou  descend,  selon  l'atmosphère  où  il  se 
trouve. 

La  religion  de  Dieu  fut  la  première  dans  le  monde.  Il  est 
probable  que  l.i  religion  du  prêtre  fut  la  seconde.  Lorsque 
la  lumière  de  la  vérité  entêté  obscurcie,  un  sacerdoCt. 
s'empara  des  craintes  que  la  conscience  inspire  au  cœur  de 


l'homme ,  et  les  exploita  à  son  profit.  La  religion  del'I 
fut  peut-être  la  dernière.  L'esprit  humain  ,  fatigué  i 


homme 
des  en- 
traves sacerdotales,  découvrit  ce  nouveau  système,  et  eu 
profita  jiour  secouer  ces  chaînes  humiliantes. 

La  religion  du  prêtre  n'est,  à  ce  qu'il  nous  semble,  ja- 
mais conçue  que  dans  un  intérêt  personnel ,  et  par  cela 
même  elle  est  méprisable  ^  Il  n'en  est  pas  de  même  de  la  reli- 
gion de  l'homme.  Sans  doute  le  plus  souvent  ce  sont  aussi 
des  passions  qui  l'inspirent}  quelquefois  la  plus  lamentable 
des  passions,  l'orgueil,  la  haine  contre  la  religion  de  Dieu. 
Vous  reconnaîtrez  facilement  cette  religion-là  au  langage 
passionné  et  injurieux  de  ses  .apôtres.  Mais  il  est  aussi  des 
hommes  qui  ,  bien  que  privée  de  la  lumière  véritable,  cher- 
chent cependant  avec  droiture  la  vérité.  Que  ces  hommes 
sont  respectables  !  que  les  idées  auxquelles  ils  parviendront 
seront  peut-être  môme  intéressantes  !  qu'il  serait  étroit  et 
peu  chrétien  d'en  méconnaître  le  prix  !  que  nous  aimons  a 
rendre  à  leurs  efforts  un  sincère  hommage  !  Et  cependant 
nous  devons  le  dire  hautement,  l'homme,  même  du  carac- 
tère le  plus  noble,  ue  découvrira  jamais  qu'une  religion 
d'erreur  ! 

Ce  qui  distingue  peut-être  l'époque  actuelle  de  toutes  les 
autres,  si  l'on  excepte  celle  de  l'introduction  du  Christia- 
nisme ,dans  le  monde,  c'est  que  ces  trois  religions  existent 
simultanément  et  avec  une  force  presque  égale. 

La  religion  du  prêtre  domina  le  moyen  âge.  A  l'époque 
de  la  réformation  ,  la  religion  de  Dieu  sortit  tout  armée  de 
la  terre  ou  ,  pour  mieux  dire,  elle  descendit  du  ciel.  Mais  à 
peine  avait-elle  conquis  à  la  vérité  une  grande  multitude 
d'âmes ,  que  la  troisième  religion  parut ,  ou  plutôt  les  ger- 
mes cjui ,  pendant  une  longue  suite  de  siècles ,  s'étaient 
transmis  en  silence  d'une  génération  à  l'autre,  se  dévelop- 
pèrent tout  à  coup  avec  une  puissance  telle ,  que  l'on  eût 
presque  dit,  pendant  le  cours  du  dernier  siècle,  que  la  re- 
ligion de  l'homme  et  la  religion  du  prêtre  étaient  seules  ea 
présence,  et  que  la  religion  de  Dieu  était  retournée  dans 
le  ciel. 

Toute  religion  qui  vient  du  prêtre  et  qui  ramène  au 
prêtre  est  fausse.  Toute  religion  qui  vient  de  l'iiomme  et 
qui  ramène  à  l'homme  est  fausse.  La  religion  seule  qui  vient 
de  Dieu  et  qui  ramène  à  Dieu  est  vraie. 

On  s'est  imaginé,  surtout  dans  le  sein  du  protestantisme, 
qu'il  n'y  avait  qu'un  seul  écueil  à  éviter,  l'écueil  du  prê- 
tre. On  n'a  pas  vu  qu'il  y  en  avait  un  autre,  celui  de  l'homme, 
et  l'on  y  est  tombé  !  La  lyrannique  autorité  du  prêtre  et  le 
désordre  effréné  de  l'homme,  sont  les  deux  abîmes  ,  entre 
lesquels  la  religion  qui  vient  de  Dieu  conduit  notre  esprit 
immortel.  Luther  avait  dit  :  «  L'esprit  humain  ressemble 
»  à  un  homme  ivre  à  cheval  ;  s'il  penche  d'un  côté,  on  ne 
»  peut  le  redresser,  sans  que  bientôt  il  ne  penche  de  l'au- 
»  tre.  »  L'accomplissement  de  cette  parole  nous  donne 
la  clef  de  la  question  que  nous  nous  sommes  proposée. 
Luther  trouva  l'homme  penché  vers  la  puissance  du  prêtre: 
il  le  releva  par  la  puissance  d'en  haut  et  le  remit  dans  cet 
équilibre  parfait,  qui  est  celui  de  la  religion  de  Dieu.  Mais 
à  peine  quelque  temps  s'écoule  que  l'homme  retombe  de 
l'autre  côté,  dans  l'effréné  désordre  des  opinions  humaines. 
Voilà  ce  qui  a  arrêté  ce  mouvement  magnifique  que  l'Es- 
prit de  Dieu  imprima  au  monde  par  la  main  de  Luther. 
Voilà  l'explication  de  cette  période  de  calme  ou  plutôt  de 
rétrogradation,  qui  a  affligé  l'Eglise. 

Peut-être  était-il  utile  à  l'homme  de  {lasser  par  ces  phases 
estrcmcsjdu  moins  cette  pensée  est-elle  consolante.  Il  fallait 
que  l'esprit  de  l'homme  mesurât  la  profondeur  de  ces  deux 
abîmes,  afin  cpi'après  les  avoir  reconnus  l'un  et  l'autre, 
comme  un  bourbier  profond  et  comiue  un  puits  bruyant, 
dans  lequel  il  n'y  a  pas  où  prendre  pied,  ses  regards  consu- 
més se  tournassent  vers  son  Dieu,  et  sa  bouche  s'écriât,  dans 
l'ardeut  désir  de  son  âme  détrompée  :  a  Sauve-moi ,  ô 
»  Fort!  » 

Après  avoir  exposé  ces  idées  préliminaires,  voyons  l'in-- 
fluencc  exercée  par  ces  trois  systèmes  sur  les  idées  les  plus 
importantes  en  fait  de  religion. 

Que  demandait,  à  l'époque  de  la  réformation,  la  religion 
du  prêtre  ?  que  fil  alors  la  religion  de  Dieu  ?  et  qu'a  fait  de- 
puis la  religion  de  l'homme?  Voilà  trois  questions  auxquelles 
nous  allons  répoudre. 


LE  SEMEUR. 


279 


Le  prôtre  avait  établi  son  autorité  comme  seule  règle  de 
la  vérité.  Ce  que  le  prêtre  disait  sur  le  trône  de  Rome  de- 
vait être  vénéré  par  toute  la  terre  comme  une  parole  de 
Dieu.  Point  d'activité, pointde  reclicrclies,  pointd'examcn, 
ou  plutôt  point  d'autre  objet  de  recherche  et  d'examen  que 
la  solution  de  cette  question  :  «  Qu'a  dit  le  prêtre?  »  La 
doctrine  chrétienne  ,  cette  doctrine  pleine  de  mouvement 
et  de  vie  ,  avait  été  comme  crystallisée  d'un  bout  du 
monde  à  l'antre.  L'assemblée  des  chrétiens  était  retenue  dans 
les  langes  de  l'enfance;  et  tous,  depuis  l'esprit  le  plus  éclai- 
ré jusqu'à  l'esprit  le  plus  obscur,  semblables  à  ces  petits  des 
oiseaux  qui  ne  peuvent  trouver  leur  nourriture  qu'au  fond  du 
bec  de  leurmèrc,  ne  pouvaient  accueillir  d'autres  idées  que 
celles  qui  leur  étaient  transmises  par  la  bouche  du  prêtre. 
La  rcli{;ion  de  Dieu  ,  à  l'époque  de  la  réformation  ,  éman- 
cipa l'homme  de  cette  servitude  d'homme.  Elle  lui  déclara 
qu'il  ne  devait  plus  s'en  reposer  sur  le  prêtre  ,  mais  mettre 
lui-même  la  main  à  ses  propies  affaires.  Le  système  de  pro- 
curation, qui  avait  régné  dans  l'Eglise  et  que  le  prêtre  avait 
merveilleusement  exploité  ,  cessa.  La  religion  de  Dieu  fit 
n;iîtrc  un  esprit  d'activité  ,  de  recherche  et  d'examen  ,  et 
assigna  pour  champ  à  cet  esprit  nouveau,  le  livre  où  parle 
Dieu  lui-même.  L'homme  ne  devait  plus  dire  :  «  Qu'a  dit 
le  prêtre?  »  mais:  «  Qu'a  dit  Dieu?  »  Quelle  élévation  , 
quelle  lumière,  quelle  gloire,  la  religion  de  Dieu  apportait 
ainsi  à  l'homme!  Mais  héks!  la  religion  de  l'homme  est 
venue  ,  et  lui  a  tout  enlevé.  Elle  l'a  fait  redescendre  des 
cieiix  dans  la  poudre  de  la  terre.  Elle  lui  a  désappris  à  con- 
sulter Dieu,  et  rappris  à  consulter  l'homme.  La  religion  de 
l'homme  a  conservé  cette  activité',  ces  l'echerchcs  ,  cet  exa- 
men que  la  religion  de  Dieu  avait  fait  naître,  mais  elle 
leur  a  donné  un  tout  autie  champ.  Elle  a  élevé  à  côté  ,  et 
même  au-dessus  de  la  Parole  infaillible  de  Dieu,  cette  lueur 
trompeuse  qui,  depuis  près  de  6,000  ans,  sur  tous  les  con- 
tinens  et  dans  toutes  les  îles,  a  égaré  ceux  qui  n'ont  eu 
d'autre  guide,  et  les  a  jetés  au  pied  des  idoles.  Quand  Dieu, 
dans  sa  Parole,  et  l'homme,  dans  son  intelligence  ,  ne  se 
trouvaient  pas  d'accord  ,  c'est  Dieu  qui  a  dû  céder  le  pas  à 
l'homme,  et  il  n'a  plus  été  jjermis  à  Dieu  de  donner  une 
révélation  à  l'homme  qu'avec  la  clause  expresse  d'être  cor- 
rigé par  lui. 

Ainsi  la  religion  de  l'homme  a  ramené  l'homme  danal'es- 
clavage  de  l'homme.  Ellfe  a  donné  à  chaque  homme,  quand 
elle  n'a  voulu  le  faire  dépendre  que  de  sa  propre  raison , 
un  maître  différent;  et  quand  elle  a  voulu  le  mire  dépendre 
de  la  raison  de  tous ,  mille  maîtres.  Triste  servitude  qui  ne 
8C  distingue  guère  de  la  première,  que  par  une  contusion 
inextricable,  un  inimaginable  chaos.  Hommes  de  ce  siècle, 
revenez  au  céleste  docteur  qu'annonça  la  religion  de  Dieu  I 

Le  prêtre  avait  mis  la  main  devant  la  vérité  ;  il  la  tenait 
cachée  au  jîeuple,  et  se  la  cachait  souvent  à  lui-même.  Il 
n'y  avait  alors  de  vérité  ui  dans  le  monde  ni  dans  l'Eglise. 
La  lumière  était  sous  le  boisseau  et  la  main  du  prêtre  était 
dessus.  L'homme  de  Dieu  ,  dont  nous  vous  avons  raconté 
l'histoire,  saisit  d'un  bras  vigoureux  la  main  du  prêtre,  le 
força  à  lâcher  prise  et  ,  renversant  le  boisseau,  fit  de  nou- 
veau briller  la  vérité  aux  yeux  de  tous.  La  vérité  fut  dans 
l'Eglise.  La  vérité  fut  dans  le  monde.  On  crut  à  la  vérité. 
Cette  croyance  forma  des  âmes  fortes.  Elle  en  créa  dans 
le  sanctuaire  des  sciences  et  jusque  sur  le  champ  des  com- 
bats. Alors  vint  la  religion  de  l'homme.  Elle  s'indigna 
d'une  vérité  unique  et  par  conséquent  exclusive.  Elle  pré- 
tendit que  chacun  avait  sa  vérité  à  lui ,  qu'il  y  avait  autant 
de  vérités  que  d'opinions  individuelles.  Elle  bafoua  la  vérité, 
et  voulut  mettre  à  la  place  un  nombre  infini  d'erreurs. 
Ces  courtisanes  au  front  lundi  chassèrent  du  sein  de  l'homme 
la  légitime  épouse  qu'il  avait  reçue  de  la  main  de  Dieu 
même.    L'iiomme  se   trouva  de  nouveau  sans  vérité  sur  la 

tc-^'e-       .      • (.) 

Ainsi  ,  messieurs  ,  la  religion  de  l'homme  a  tari  de  toutes 
parts  la  source  abondante  que  la  religion  de  Dieu  fit  jaillir, 
il  y  a  trois  siècles  ,  pour  le  salut  de  l'homme.  Ainsi  elle  a 
onêté  cette  grande  impulsion  que  Dieu  donna  au  monde  par 

(i)  Le  professeur  continue  à  dévelojiper,  d'après  le  même  plan,  les  as- 
sertions de  la  religion  du  prêtre  et  de  la  rctigion  de  l'homme  ,  quant  au 
salul,  an  cliif  et.  à  l'unité  de  l'Eglise,  à  l'usage  de  la  révélation  et  à  la  li- 
berté, el  à  leur  ojuioser  les  déclarjlioDs  de  la  religion  de  Dieu. 


Luther.  L'fcuvre  du  temps  de  Luther  fut  de  faire  triom- 
pher la  religion  de  Dieu  de  la  religion  du  prêtre.  L'œuvre 
de  notre  ti'uips  doit  être  d'assurer  le  triomphe  de  la  reli- 
gion de  Dieu  sur  la  religion  de  l'homme.  Alors  ,  victorieuse 
de  ces  deux  ennemis ,  cette  religion  céleste  répandra  sans 
obstacles  ses  bienfaits. 

MOEURS  DES  OTAIISTIEIVS. 

QUATRIEME    AHT1CLE. 

Usages  de  la  guerre.  —  Oro,  dieu  des  combats.  — Cérémonies  et  sacrifices 
liuniiiins  qui  précèdent  les  décl.iratioiis  de  guerre.  —  l.e  vda  du  roi. 
—  Bataille  de  Hooroto.  —  Tactique  militaire.  —  Provocations  des 
hommes  d'élite.  —  Les  Bautis.  —  Suri  du  premier  prisonnier.  —  Les 
frondeurs.  —  Déroute. 

Les  insulaires  de  la  Mer  du  Sud  paraissent  avoir  été 
presque  continuellement  en  guerre  entre  eux,  avant  leur 
conversion  au  Christianisme.  M.  Nott,  qui  a  passé  quinze 
ans  an  milieu  d'eux,  pendant  qu'ils  étaient  encore  païens, 
assure  que,  dans  cet  espace  de  temps,  l'île  d'Otahiti  a  eu 
dix  guerres  à  soutenir. 

Oio  était  le  grand  dieu  des  batailles  ;  les  Otahitiens  s'i- 
maginaient que  plus  les  combats  étaient  sanglans,  plus  il  y 
prenait  de  plaisir.  D'autres  dieux,  Tairi,  Maahiti ,  ïetua- 
huruhuru  ,  Tune  et  Rimaroa  présidaient  aussi  à  la  guerre  ; 
quoique  ce  fussent  tous  des  dieux  du  premier  rang  et  que, 
d'après  la  tradition,  ils  eussent  été  créés  par  Taaroa,  avant 
Oio,  les  insulaires  avaient  plus  de  confiance  en  celui-ci. 
Avant  d'entrer- en  campagne,  ils  lui  offraient  une  victime 
humaine,  tonte  teinte  de  son  sang,  et  ils  répétaient  des 
sacrifices  semblables  dans  diverses  occasions,  par  exemple 
quand  Oro  inspirait  un  de  ses  prophètes  et  lui  faisait  pro- 
mettre la  victoire. 

C'étaient  ordinairement  Is  roi ,  les  prêtres  et  les  princi- 
paux chefs  qui  décidaient  de  la  paix  et  de  la  guerre  ;  mais 
quelquefois  le  peuple  tout  entier  cédait  à  l'impression  pro- 
duite sur  lui  ,  dans  les  assemblées  générales  de  la  nation, 
par  les  orateurs  populaires.  Les  discours  de  ces  hommes  se 
distinguaient  souvent  par  une  éloquence  passionnée,  pleine 
des  métaphores  les  plus  hardies ,  et  propre  à  remuer  les 
masses.  Ils  croyaient  qu'il  y  avait  entre  les  dieux  ,  protec- 
teuis  des  deux  partis,  une  rivalité  aussi  vive  que  celle  qui 
les  divisait  eux-mêmes,  et  cette  conviction,  se  mêlant  à 
leurs  harangues,  leur  donnait  le  caractère  de  grandeur  an- 
tique ,  qu'on  tiouve  dans  les  discours  des  héros  d'Homère. 

Quand  la  guerre  était  résolue,  on  envoyait  le  ve'a,  oa 
messager  du  roi,  sur  tous  les  points  de  l'île,  pour  appeler 
les  habitans  aux  armes  et  leur  indiquer  le  lieu  du  rendez- 
vous.  Les  chefs  de  chaque  district  rassemblaient  leurs  guer- 
riers. Ceux  ci  se  hâtaient  de  mettre  en  ordre  leurs  armes, 
suspendues  avec  soin  centre  les  murs  intérieurs  de  leurs 
maisons,  et  d'en  frotter  les  poignées  avec  la  résine  de  l'arbre 
à  pain,  afin  qu'elles  fussent  plus  fermes  dans  leurs  mains; 
ou  bien,  si  leur  équipement  n'était  pas  complet,  ils  coupaient 
quelque  jeune  cocotier,  ets'en  faisaient  une  lance.  Avant  la 
fin  du  jour,  la  troupe  était  prête  à  se  mettre  en  marche  et 
allait  camper  au  lieu  convenu. 

Les  prêtres,  qui  avaient  présidé  à  la  déclaration  de  guerre 
avaient  encore  un  rôle  important  à  remplir,  avant  que  les 
hostilités  commençassent.  Plusieurs  cérémonies  devaient 
d'abord  avoir  lieu:  celle  du  taamu-raa-j-a  avait  pour  but  de 
détacher  les  dieux  de  la  cause  des  ennemis;  quand  elle  réus- 
sissait, on  pensait  qu'ils  abandonnaient  le  camp  des  adver- 
saires, et  qu'entrant  dans  les  canots,  les  massues,  les  lances 
et  les  autres  armes  de  ceux  ([ui  les  avaient  invoqués,  ils  leur 
assuraient  la  victoire.  Pour  récompenser  les  prêtres  du 
service  immense  qu'ils  avaient  rendu,  on  leur  faisait  de 
riches  préseiis,  au  nom  de  l'armée,  et  un  orateur  était  chargé 
de  les  .haranguer  et  de  les  remercier  de  leurs  prières.  Deux 
autres  cérémonies  ,  celle  du /a//wo  et  celle  àwhaameii, 
dans  lesquelles  on  leur  présentait  aussi  des  dons,  avaient 
pour  objet  de  les  exciter  à  persévérer  dans  leurs  requêtes 
aux  dieux.  Puis,  après  avoir  offert  encore  une  victime  hu- 
maine, on  construisait  une  sorte  de  tabernacle,  où  l'on 
supposait  qu'Oro  et  les  autres  divinités  demeuraient  pen- 
dant la  guerre,  et  où  les  prêtres  se  retiraient  pour  faire 
leurs  prières.  On   ne  devait  mettre  qu'un  seul  jour  à  le 


280 


LE  SEMEUR. 


bâtir  et,  pendant  tout  ce  jour,  il  était  défendu  aux  soldats 
d'allumer  du  feu,  de  prendre  de  la  nourriture  et  de  mettre 
leurs  canots  à  la  mer.  Enfin  ,  ou  élevait  aussi  de  petits 
temples  sur  les  canots  sacrés,  et  on  y  déposait  des  plumes 
roupes,  ornement  ordinaire  des  idoles;  on  préparait  un 
festin  aux  prêtres,  et  ou  marchait  au  combat. 

Les  armées  des  insulaires  étaient  quelquefois  très-nom- 
breuses. Mahinc,  aujourd'hui  roi  de  Huahine  ,  assure  que 
dans  l^une  des  dernières  guerres  entre  cette  île  et  celle  de 
Raiatea,  son  père  commandait^ à  la  bataille  de  Hooroto,  une 
flotte  composée  de  quatre-vingt-dix  canots  de  guerre.  On 
rapporte  que  ce  combat  fut  si  sanglant  que  les  corps  morts 
ayant  été  entassés  les  uns  sur  les  autres,  ils  formèrent  un 
monceau  aussi  élevé  que  le  sont  les  jeunes  cocotiers. 

Le  commandant  en  chef  faisait  la  revue  des  troupes,  puis 
il  donnait  le  signal,  et  tons  les  guerriers,  entonnant  un  chant 
à  la  gloire  du  dieu  des  batailles  ou  poussant  des  cris  confus, 
couraient  à  la  rcucontredelcursadversaires  QuelquefoisTat- 
taque  avait  lieu  de  nuit;  alors  ils  avaient  des  torches  à  la  main. 
Il  était  rare  qu'ils  eussent  recours  à  des  embuscades;  mais  il 
leur  arrivait  souvent  de  surprendre  l'ennemi  par  une  charge 
imprévue.  Ils  poitaient  au  combat  les  étendards  ou  les  em- 
Jblêmesdcsdieux.Uuemusiquebruyantc  excitait  leur  courage. 
Quandles  arméesétaienten  présence,  deux  ou  trois  des  hom- 
mes les  plus  vaillans  sortaient  des  rangs  et,  s'asscyantà  terre, 
défiaient  l'ennemi  au  combat.  Ils  disaient  leurs  noms,  les 
noms  et  les  exploits  de  leurs  ancêtres,  les  succès  qu'ils 
avaient  eus  dans  d'autres  occasions,  et  la  gloire  qu'ils  espé- 
raient acquérir,  en  augmentant  le  nombre  de  ceux  qu'ils 
avaient  déjà  tués. Ils  les  provoquaient  à  se  battre,  ajoutant  avec 
ironie  qu'ils  avaient  hâte  de  les  jeter  à  leur  dieu,  qui  atten- 
dait avec  impatience  le  sacrifice  qui  lui  était  dû.  Quelques 
guerriers  du  parti  contraire  marchaient  à  leur  rencontre; 
ils  répondaient  par  des  bravades  du  môme  genre,  et  un 
combat  singulier  s'engageait  quelquefois,  en  présence  des 
deux  armées.  Si  Tun  des  combattans  tombait,  un  autre  pre- 
nait sa  place,  jusqu'à  ce  que  les  spectateurs  ,  s'animant  tou- 
jours plus,  le  combat  devînt  général. 

Les  Raiilis,  ou  orateurs  de  la  bataille ,  s'agitaient  dans  la 
mêlée.  C'étaient  des  hommes  de  haute  stature  et  d'une 
prouesse  éprouvée,  qui  n'avaient  pour  tout  vêtement  qu'une 
ceinture  de  feuilles.  Ils  tenaient  de  la  main  gauche  une  lance 
légère  et,  de  la  main  droite,  un  bouquetdefeuilles  vertes, 
au  milieu  duquel  était  cachée  leur  arme  principale  ,  Yairo- 
Jai,  qui  est  fait  d'un  os  de  poisson  ,  et  dont  ils  savent  se 
servir  avec  beaucoup  de  dextérité.  Les  Rautis  excitaient 
l'arJeur  des  troupes,  en  leur  rappelant  les  hauts  faits  de  leur 
tnbu,  la  gloire  de  leur  île  ,  la  puissance  des  dieux  qui  les 
protégeaient,  la  grandeur  des  intérêts  qu'on  agitait,  et  en 
leur  disant  tout  ce  que  la  patrie  attendait  d'eux.  «  Avancez 
»  contre  l'ennemi,  leur  criaient-ils ,  avec  l'impétuosité  des 
»  vagues.;  rugissez  comme  la  mer  qui  se  brise  contre  les 
»  rochers;  soyez  vigilans;  soyez  forts  ;  surpassez  en  fureur 
»  le  chien  sauvage,  jusqu'à  ce  que  vous  ayez  rompu  leurs 
i>  rangs,  et  qu'ils  s'enfuient  comme  la  marée,  quand  elle 
»  se  retire.  »  Aujourd'hui  encore  on  se  souvient  à  Otahiti 
de  l'effet  produit  par  ces  discours,  et  si  on  demande  quel- 
que chose  aux  habitans  avec  vivacité,  ils  vous  disent  sou- 
vent qu'on  les  presse  comme  un  Rauti.  Si  la  bataille  se 
prolongeait  pendant  plusieurs  jours,  leur  fatigue  était  quel- 
quefois telle  qu'ils  y  succombaient. 

Ils  pensaient  que  les  dieux  étaient  contraires  au  parti  qui 
pciilait  le  premier  l'un  de  ses  guerriers.  Aussi ,  quand  il 
tombait ,  ses  compagnons  poussaient-ils  des  cris  d'effroi , 
auxquels  l'autre  parti  répondait  par  des  cris  de  victoire. 
Les  ennemis  cherchaient  à  s'emparer  du  corps;  ils  le  dé- 
pouillaient de  ses  ornemens  et  le  livraient  aux  prêtres, 
pour  être  offert  aux  dieux  ,  après  le  couibat.  Si  I  ou  avait 
réussi  à  i)rcudrc  le  guerrier,  avant  qu'il  fut  tout-à-fait 
mort ,  on  !c  poitait ,  couché  sur  des  lances,  à  travers  les 
rangs  de  l'armée.  Le  prêtre  d'Cro  marchait  à  ses  côtés,  of- 
frant des  prières  a  sou  idole,  et  étudiant  les  mouvemens 
involontaires  du  mourant.  Si  une  larme  s'échnppait  de  ses 
yeux,  ou  prétendait  qu'il  pleurait  sjir  le  sort  de  sa  pa- 
trie. S'il  fermait  le  poing,  c'était  un  signe  que  la  résis- 
tance serait  longue  et  que  la  victoire  était  incertaine. 
Quelquefois  l'une  des  armées  feignait  une  retraite;  mais 


tout  à  coup  elle  s'arrêtait,  et  les  frondeurs,  s'avançant  hors 
des  rangs  ,  profitaient  de  l'espace  qu'il  y  avait  entre  eux  et 
les  ennemis,  pour  leur  lancer  des  pierres  avec  la  fronde.  Les 
plus  adroits  frondeurs  avaient  un  grand  renom  dans  les 
îles  ;  on  les  redoutait  tellement  que  si  l'on  voyait  l'un  d'eus 
se  préparer  au  combat,  il  y  avait  un  cri  d'effroi  parmi  ceux 
qui  allaient  être  exposés  à  ses  coups  .«  Gare  à  nous,  criaient- 
»  ils; car  cet  homme  a  un  caillou  qui  frappel  »  Si  lesp'rerres 
étaient  lancées  à  quelque  hauteur,  il  n'était  pas  très-difficile 
de  les  éviter  ;  mais  quand  elles  l'étaient  en  ligne  droite,  à 
quatre  ou  cinq  pieds  de  terre  seulement,  ou  ne  les  voyait 
pas  facilement  venir,  et  elles  atteignaient  presque  toujours 
celui  contre  qui  elles  étaient  dirigées. 

Deux  chefs  marchaient-ils  ensemble  au  combat,  ils  s'a- 
vançaient en  se  donnant  le  bras,  comme  pour  montrer 
qu'ils  voulaient  vaincre  ou  mourir  ensemble.  S'il  n'y  avait 
qu'un  seul  commandant,  il  avait,  de  chaque  côté,  deux  de 
ses  principaux  guerriers ,  et  il  donnait  le  bras  à  deux  d'entre 
eux.  Quand  on  était  près  de  l'ennemi,  ces  hommes  d'élite 
demeuraient  toujours  près  de  leur  chef  j  ils  devaient  expo- 
ser leur  vie  pour  défendre  la  sienne. 

L'une  des  armées  était-elle  mise  en  déroute,  les  vaincus 
s'enfuyaient  en  toute  hâte  vers  leurs  canots  ou  vers  leurs 
retraites  dans  les  montagnes.  Les  vainqueurs  les  poursui- 
vaient et  en  faisaient  souvent  un  grand  carnage.  Quelque- 
fois même  le  but  de  la  guerre  était  l'extermination  com- 
plète des  ennemis,  et  la  désolation  de  leur  île;  les  vainqueurs 
cherchaient  alors  à  accomplir  en  tout  poiut  leur  cruel  des- 
sein. Ils  massacraient  sans  miséricorde  tous  les  habitans, 
coupaient  les  arbres  à  pain,  dépouillaient  les  cocotiers  da 
chou  qui  se  trouve  à  leur  sommet,  parce  que  ceux  qu'on  en 
a  privés,  meurent  presque  aussitôt,  et  ne  se  retiraient 
qu'après  avoir  fait  tout  le  mal  qui  dépendait  d'eux.  Et 
cependant,  le  plus  souvent  les  causes  de  ces  guerres  cruelles 
étaient  tout-à-fait  futiles  ! 

Dans  un  prochain  article ,  nous  donnerons  quelques  autres 
détails  sur  les  usages  guerriers  des  Otahitiens. 


MELANGES. 

Do  VOTE  DE  LA.  ChAMBRE  DES  DÉPUTÉS  ,  SUR  CNE  PETITION  RELATIVE   A 

L'ESCL.iVAGE.  —  La  Chambre  des  Députés  a ,  dans  une  de  ses  dernières 
séances ,  prononcé  l'ordre  du  jour  sur  la  pétition  de  la  Société  de  la  Mo- 
rale chrétienne  ,  relatiTe  à  l'esclavage.  Le  rapporteur  a  prétendu  que  la 
Commission  chargée  de  l'eiamen  du  projet  de  loi  sur  les  droits  civils  et 
poliliques  d'S  hommes  de  couleur  ,  avait  introduit  dans  son  travail  toutes 
les  améliorations  que  la  Société  demande,  relativement  au  sort  àeipatro- 
.'iei ,  et  que,  quant  au  tarif  légal  pour  le  rachat  des  e.^claves.dont  la  Société 
provoque  la  Bxalion  ,  cette  question  était  trop  grave  pour  qu'on  piit  s'en 
occuper  maintenant.  La  ChaTnbre  des  Pairs  en  a  jugé  autrement ,  puis- 
q  Telle  a  déclaré  que  les  vœux  exprimés  par  la  Société  de  la  Morale  chré- 
tienne sont  «  les  plus  naturels  sur  celle  matière,  »  et  qu'elle  a  ordonné  le 
renvoi  de  sa  pétition  à  M.  le  ministre  de  la  marine  et  son  dépôt  au  bu- 
reau dfS  renseignemens.  C'est  aui  négrophiles,  comme  on  dit  à  la  Marti- 
nique ,  à  soutenir  une  cause  qui  est  si  mollement  accueillie  par  les  repré- 
seiitans  de  la  France.  Nous  ne  cesserons  de  la  défendre  que  quand  elle 
aura  triomphé  de  l'insouciance  des  uns  et  de  l'hostilité  des  autres ,  et  nous 
engageons  nos  amis  à  joindre,  à  chaque  session,  leurs  pétitions  aux  ocMres , 
afin  que  le  pays  sache  que  les  hommes  qui  ont  à  cœur  les  grands  intérêts  de 
la  justice  et  de  l'humanité  ,  ne  se  laissrnl  pas  rebuter  par  un  échec  ;  ils  sa- 
vent qu  ils  fininmt  certainement  par  obtenu-  ce  qu'ils  réclament. 

Presse-Selligce  a  TonCHEDR  MÉCAHiQDE.  —  M.  Sclliguc  ,  quï  était 
ingénieur-mécanicien  avant  dèlre  imprimeur,  a,  dès  1820,  appliqué  à 
l'inipiimt-rie  l'emploi  des  machines.  Il  vient  d'inventer  une  presse  qui  se 
distingue  par  une  grande  simplicité  ,  et  dont  le  travail  est  beaucoup  plus 
promi>t  que  celui  des  presse»  ordinaires.  Tandis  que  pour  celles-ci,  l'ou- 
vrier, nommé  le  toucheur,  e^l  constamment  occupé  à  distribuer  l'encre 
sjr  sa  table  et  à  encrer  la  forme  ,  le  caractère  se  trouve  .  dans  la  presse 
nouvelle,  encré  par  trois  cylindres  de  gélatine,  et  la  distribution  et  la 
touche  ^e  font  par  la  presse  ,  sans  que  l'ouvrier  ait  aucune  fonction  à  faipe 
pour  son  encrage.  Pour  (aire  apprécier  la  célérité  comparative  de  celte 
pre.sse ,  nous  dirons  que  ■  i  l'on  y  emploie  dcuï  ouvriers .  ils  n'ont  chacun 
que  <;r'"'''"e  temps  à  faire  pour  imprimer  chacun  leur  feuille,  taudi.»  qu'il 
faut  ncuftempt  par  feuille  au  rouUur  de»  prrsses  ordinaires.  Aussi  deus 
ouvriers  produisent-ils  ,  au  minimum  ,  sept  à  huit  crnts  feuilles  à  l'heure. 
Avec  la  prese  ordinaire  ,  ils  n'en  obtiennent  que  Irois  cents  à  l'heure ,  en 
activant  le  plus  possible  leur  travail.  A  partir  d'aujourd'hui ,  le  Semeur  est 
imprimé  au  nioyn  de  cette  presse  nouvelle,  véritable  progrès  que  M.  Sel- 
ligue  a  fait  f  lire  à  son  art.  Nous  nous  faisons  un  divoic  de  signaler  les 
5e;vice-i  rendus  par  (et  habile  mécanicien. 

Le  Gérant,    DEHAULT. 
imprimerie  de  Selligde,  ru«  des  Jeùa«urs,  a.   14. 


TOME  1^'.  —  N*  36. 


9  MAI  183*1. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Jtfatth.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,ct  chei  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Pnx:i5  fr.  pour  l'année; 

8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  £r.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois,  —r 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 

-■■  '  ;n  m 


SOMMAIRE. 

Bévue  politiqu£  :  Situation.  —  Scèses  do  monde  actuel  :  Confessions 
d'un  jeune  homme.  N°  TI.  Catastrophe.  —  Visïtes  a  quelques 
H1U.&DES.  —  Philosofbik  RELIGIEUSE  :  L'Evangilc.  —  Le  chalet  du 
Nak-Bourast. —  MÉLAncEs:  Association  pour  répandre  l'inslrucl ion  à 
la  Martinique.  —  Nouveau  dictionnaire  chinois  —  Singulière  loi 
contre  le  duel. — Progrès  du  choiera  dans  les  départemens.  —  Anhohce. 


REVUE   POLITIQUE. 

SITUATION. 

Nos  articles  de  politiqtie  ont  été  plus  rares  depuis  quel- 
que temps,  parce  que  nous  avions  accompli  la  tâche  de 
poser  des  principes,  et  qu'il  n'y  aurait  eu  à  signaler  depuis 
lors  que  des  événemens  de  minime  importance.  Mais  il  est 
essentiel  de  ne  pas  laisser  passer,  sans  la  constater,  la  si- 
tuation imprévue  où  le  pays  se  trouve  tout  à  coup  jeté. 
C'est  une  grave  leçon  que  Dieu  veut  lui  donner  :  soyons  y 
du  moins  attentifs. 

Un  seul  homme  tenait  les  rênes  de  la  France.  II  semblait 
dire,  comme  Louis  XIV  :  L'Etat,  c'est  moi  !  Et  la  moi- 
tié de  la  nation,  confiante  dans  l'énergie  de  son  caractère 
dans  les  talens  qu'elle  lui  avait  vu  déployer  pendant  quinze 
ans  dans  les  rangs  de  l'opposition ,  dans  la  hardiesse  avec 
laquelle  il  retenait  le  timon  que  de  nombreux  adversaires 
lui  criaient  d'abandonner,  dans  ses  qualités  et  même  dans 
ses  défauts,  semblait  répéter  :  L'État,  c'est  lui  !  Nous  ne 
craignons  pas  de  le  dire,  on  allait  plus  loin  encore;  on  ou- 
bliait ce  que  déclare  David ,  «  qu'il  vaut  mieux  se  retirer 
»  vers  l'Eternel  que  de  s'assurer  sur  l'homme.  (  Psaume 
»  cxviii,  8.)»  Pour  plusieurs,  l'homme  était  devenu  la 
Providence  ;  on  attendait  tout  de  lui  ;  on  n'espérait  qu'on 
lui  :  idolâtrie  politique  ,  coupable  comme  tout  autre  idolâ- 
trie, puisqu'elle  fait  oublier  que  «  l'Eternel  est  élevé  par- 


»  dessus  toutes  les  nations  (Psaume  cxiii,  4),  »  et  que  c'est 
lui  qui  gouverne  le  monde. 

Il  s'est  chargé  lui-même  d'en  faire  souvenir  le  pays,  en 
'ôtant  la  force  à  celui  qui  était  fort  et  en  détruisant ,  en  un 
seul  instant ,  toutes  les  chimériques  espérances  de  ceux  qui 
ne  comptaient  que  sur  lui.  Aujourd'hui  aucune  pensée  arrê- 
tée ,  aucune  vue  d'ensemble ,  aucun  système  ne  lie  plus  les 
hommes  qui  composent  le  ministère.  Isolés,  ils  seraient 
faiblesj  réunis,  ils  sont  faibles  encore.  Et  c'est  au  milieu  de 
cette  confusion ,  de  ces  incertitudes,  qui  caractérisent  les 
époques  de  transition,  que  survient  un  incident,  sans 
portée  politique,  nous  sommes  disposés  à  le  croive,  mais  qui 
peut  cependant  être  exploité  par  les  partis. 

Il  y  avait  de  la  folie  a  croire  qu'on  trouverait  confiance  et 
sympathie  chez  une  nation  qu'on  a  trompée,  et  qu'il  suffirait 
d'une  expédition  chevaleresque  pour  lui  faire  accepter  un 
ordre  de  choses ,  contre  lequel  elle  a  protesté  presque  tout 
entière.  L'entreprise  delà  duchesse  de  Berry,  qu'on  y  voie 
une  illusion  de  mère  ou  une  ambition  de  femme  ,  est  une 
preuve  de  plus  de  sa  coupable  légèreté.  Peu  lui  importent 
les  conséquences  de  sa  démarche  :  elle  ne  redoute  ni  la 
guerre  civile,  ni  les  luttes  sanglantes,  alternative  la  plus  fa- 
vorable qu'elle  ait  pu  prévoir  :  il  lui  faut  un  trône  pour 
son  fils  I  Triste  fait,  qui  nous  ft-appe  davantage  parce  qu'il 
a  lieu  sur  un  plus  vaste  théâtre;  et  cependant,  dans  l'es 
rapports  ordinaires  de  la  vie,  que  de  faits  dont  l'égoïyjjie 
est  tout  autant  le  principe! 

Nous  ne  nous  perdrons  pas  en  conjectures  sur  Ip^j  ramifi- 
cations que  pouvait  avoir  en  France  cette  singu'in^re  tenla- 
tive.  Est-ce  un  va-tout  qu'on  a  voulu  risquer.,  en  confiant  à 
un  bateau  à  vapeur  les  destinées  de  la  dyna-stie.'  Ou  bien 
a-t-on  cru  qu'il  suffisait  de  toucher  le  sol  pour  ressaisir  le 
pouvoir?  La  prise  du  Charles-Albert  Ç.X.  des  personnes  de 
haut  rang  qu'il  avait  à  bord  termine  cette  folle  équipée  • 
mais  peut-on  espérer  que  cette  leçon  de  plus  profitera  à 
ceux  dont  Napoléon  disait  qu'Us  n'ont  rien  appris  et  rien 
oublié? 

L'échange  des  ratifications  entre  les  plénipotentiaires  de 
Russie  et  le  plénipotentiaire  de  Belgique  a  enfin  eu  lieu, 
après  des  lenteurs  çfui  montrent  assez  que  ce  n'est  qu« 


282 


LE  SEMEUR. 


comme  malgré  elle  que  la  Russie  adhère  aux  arrangemens 
qu'elle  sanctionne.  Les  embarras  qu'on  redoatait  à  l'étranger 
se  dissipent  ainsi  peu  ;i  peu,  mais  il  s'en  faut  cependant  en- 
core de  beaucoup  que  de  ce  côtc-là  tout  sujet  d'inquiétude 
ait  disparu.  L'avenir  est  aussi  mystérieux  que  jamais,  et  on 
nejjcut,  pas  plus  qu'il  y  a  six  mois,  se  confier  en  lui ,  si  on 
ne  regarde  en  même  temps  plus  haut  que  la  terre. 


SCEÎ^ES  DU  MO.^DE  ACTUEL. 

CONFESSIONS    d'un    JZVNE    HOMMS. 

VL  Catastrophe. 

«  Le  méchant  fait  une  œuvre  qui  le  trompe.  »  Ce  pro- 
verbe des  anciens  âges  sera  confirmé  par  une  expérience 
infaillible,  aussi  long-temps  qu'il  lestera  sur  la  face  du  globe 
des  hommes  qui  s'abandonneront  aux  mauvais  peuchans  de 
leur  propre  cœur,  au  lieu  d'obéir  à  la  voix  de  Dieu.  J'en  fis 
moi-même  une  cruelle  épreuve  et,  comme  un  vieux  mate- 
lot qui  montre  du  doigt  les  écueils  à  ceux  qui  le  suivent 
dans  la  carrière  aventureuse  des  voyages  sur  mer,  j'ai  acquis 
par  de  longues  douleurs  le  triste  privilège  de  m'offrir  en 
exemple  aux  jeunes  gens  qui  voudraient  se  livrer  à  leurs 
passions,  et  je  puis  leur  dire  ,  avec  une  assurance  qui  n'est 
que  trop  appuyée  sur  les  souvenirs  de  ma  vie  :  Oui^  le  mé- 
chant, l'incrédule,  l'homme  immoral  fuit  une  oeuvre  qui  le 
trom[)e. 

J'étais  si  loin  du  bonheur  pendant  mes  jours  d'égare- 
niens!  Les  combats  ,  'les  luttes  intérieures  ,  dont  je  n'ai  pu 
donner  qu'une  faible  esquisse,  mêlaient  de  tant  d'amer- 
tume les  plaisirs  que  je  m'étais  promis!  Je  sentais  le  poids 
de  ma  chaîne,  et  la  force  me  manquait  pour  en  briser  les 
lourds  anneaux.  J'avançais  de  quelques  pas  ,  je  m'élevais 
avec  effoit  jusqu'au  milieu  de  la  montagne  ,  puis  je  retom- 
bais tout  d'uu  coup  dans  le  fond  de  l'obscure  vallée.  Com- 
bien de  bonnes  intentions ,  de  sages  projets,  de  rêves  d'in- 
nocence et  de  vei  tu  qui  abrégeaient  les  heures  de  mes  nuits  ! 
et  combien  de  fois  ne  furent-ils  pas  méconnus  ,  foulés  aux 
pieds!  Avez-vous  vu,  sous  une  atmosphère  pesante  et  som- 
bre, lorsque  la  tempête  mugit,  un  vaisseau  en  détresse  tour- 
noyant sur  lui-même  par  la  violence  de  l'ouragan,  entraîné 
de  la  pleine  mer  au  rivage  et  du  rivage  en  pleine  mer  ,  se 
préparant  à  jeter  l'ancre  dans  le  port  et  couvert  aussitôt 
d'une  vague  immense  qui  le  précipite  dans  l'abîme?  Tel 
j'étais  alors  ,  passant  tour  à  tour  du  découragement  à  l'es- 
pérance, des  plus  sérieuses  résolutions  aux  plus  indignes 
faiblesses  ,  plein  de  courage  loin  de  la  tentation  et  de  là 
cheté  quand  elle  se  présentait ,  et  n'étant  jamais  plus  près 
de  péiir  que  dans  les  momeus  où  je  me  persuadais  qu'il  n'y 
avait  plus  rien  à  craindre  pour  moi.  Au  milieu  de  ces  per- 
pétuelles oscillations,  comment  aurais-je  été  heureux? 
J'avais  cherché  le  bonheur,  et  je  trouvais  la  peine  j  le  repos, 
el  je  trouvais  la  guerre.  N'est-ce  pas  l'homme ,  l'homme 
incaj^able  de  faire  le  bien  tant  qu'il  n'est  pas  soutenu  par 
Tin  appui  supérieur,  l'homme  ressaisi  par  la  puissance  du 
mal  chaq.ue  fois  qu'il  essaie  de  la  vaincre  par  ses  propres 
forces,  n'est-ce  pas  lui  que  les  allégories  des  prêtres  ioniens 
ont  représenf.é  sous  les  traits  de  Sisyphe,  roulant  au 
sommet  d'une  montagne  un  roc  énorme  qui  retombe  tou- 
jours ? 

Ajoutez  à  celte  lutte  contre  moi-même  toutes  les  autres 
fautes  qu'une  passion  traîne  après  elle.  Un  malheur  luî 
vient  jamais  seul  :  un  vice  non  plus.  Il  fitlait  tromper, 
feindre,  mentir,  piendre  un  masque,  jouer  un  personna'j^e. 
11  fallait  avoir  uu  visage  riant ,  un  fjoiit  serein  dans  cite 


maison  où  j'avais  apporté  le  trouble  et  le  déshonneur.  Il 
fallait,  en  présence  du  vieux  serviteur  de  notre  famille,  se 
faire  une  contenance  aisée  ,  un  air  calme  et  joyeux  ,  écouter 
ses  récits  avec  une  attention  cordiale,  applaudir  h.  ses  inno- 
centes plaisanteries.  Grand  Dieu!  et  j'ai  serré  avec  une 
amitié  feinte  la  main  d'un  père  dont  j'avais  souillé  hs  che- 
veux blancs  !  et  j'ai  soutenu  sans  pâlir  ce  regard  d'honnête 
homme  qui  me  témoignait  tant  de  confiance  et  d'affection  î 
O  douleurs!  angoisses,  déchircmcns  ,  tortures!....  car,  je 
l'atteste  (et  quel  motif  aurais-je  maintenant  de  m'attribucr 
une  qualité  que  je  ne  possédais  pas  ?  ),  je  n'étais  point  com- 
plètement endurci.  Mon  cœur  savait  encore  tressaillir  à  de 
nobles  pensées  ,  à  des  émotions  grandes  et  généreuses  j  je 
sentais  le  prix  de  la  vertu;  je  versais  des  larmes  brûlantes  au 
récit  d'une  action  magnanime  j  j'aurais  eu  peut-être  la  force 
de  me  dévouer  poui-  un  ami,  pour  mon  père,  pour  ma  pa- 
trie ;  et  une  seule  passion  m'avait  avili  jusque-là!  Oh!  non, 
malgré  les  brillantes  promesses  de  ces  plaisirs  qui  ont  tant 
de  charmes  au  printemps  de  la  vie,  non,  je  n'étais  pas 
heureux. 

Et  cette  pauvre  enfant ,  ses  douleurs  égalaient,  surpas- 
saient les  miennes.  Il  y  a  dans  le  cœur  d'une  jeune  fille  qui 
a  failli,  des  mystères  de  désolation  qu'il  est  impossible  d'ex- 
primer. Pour  elle,  toutes  ses  espérances  ,  tout  son  avenir, 
toute  sa  vie  est  là.  Un  homme  n'y  voit  qu'une  déviation  de 
sa  route,  un  sentier  détourné  dont  il  peut  sortir  quand  bon 
lui  semble;  elle,  non  :  c'est  le  seul  chemin  où  elle  doit 
marcher  désormais;  ce  qui  ne  fait  qu'interrompre  la  carrière 
d'un  homme  domine  toute  la  carrière  d'une  femme.  Aussi, 
quelle  sensibilité  maladive  s'était  développée  chez  cette 
jeune  enfant  !  Le  moindre  oubli ,  la  plus  légère  inattention 
de  ma  part  lui  causait  une  peine  profonde.  Elle  éprouvait 
douloureusement  le  contre-coup  de  la  plus  frivole  négli- 
gence; elle  remarquait,  avec  une  irritation  morbide,  chacun 
de  mes  pas  ,  de  mes  regards  ;  elle  s'affligeait  de  mille  chi- 
mères, qui  devenaient  des  réalités  pour  son  âme  ardente,  et 
il  ne  se  passait  pas  de  jour  qu'elle  n'eût  à  me  faire  des 
reproches  et  à  me  révéler  des  angoisses  que  je  n'avais  pas 
même  soupçonnées.  Et  encore,  combien  de  senlimens  pé- 
nibles elle  r;e  voulait  ou  n'osait  pas  me  confier.  Depuis  que 
la  mort  me  l'a  ravie  ,  j'ai  trouvé  un  journal  qu'elle  avait 
écrit,  muet  témoin  de  ses  douleurs  sans  cesse  renaissantes. 
Que  d'amertumes,  que  de  larmes  sur  ces  pages  tracées  par 
une  jeune  fille,  qui  était  naguère  si  heureuse,  si  paisible,  et 
qui  voyait  un  horizon  si  pur  se  développer  devant  ses  pas  î 
On  croirait  assister  à  nue  affreuse  agonie  de  deux  ans.  Son 
cœur,  pareil  à  une  sensitivc  qui  aurait  reçu  le  don  de  la 
vie,  se  déchirait  au  moindre  contact,  se  courbait  en  gémis- 
sant au  moindre  souffle  de  l'orage;  dans  cette  existence 
intérieure,  il  y  avait,  hélas!  tout  un  monde  inconnu  de 
souffrances  et  de  désespoir.  Triste  tableau,  qu'il  faudrait 
présenter  quelquefois  à  ces  jeunes  gens  qui  s'approchent 
d'un  gouffre  inexorable  ,  en  croyant  marcher  sur  des 
fleurs! 

Dix  huit  mois  s'écoulèrcntsansamcneraucun  changement 
remarquable  dans  notre  position.  Malgré  la  police  très- 
vigilante  qui  se  fait  par  les  femmes  oisives  dans  les  petites 
villes,  on  ne  voyait ,  on  ne  soupçonnait  rien.  Si  quelques 
propos  avaient  été  tenus ,  ils  n'étaient  pas  du  mouis  arrives 
jusqu'à  nous.  Toute  cette  vie  intime,  qui  me  paraît  aujour- 
d'hui la  pkis  importante  et  !a  seule  que  je  doive  raconter 
à  mes  lecteurs  ,  ne  laissait  aucune  trace  au-dehors.  Je  tra- 
vaillais avec  zèle  dans  ma  profession  d'avocat  et  j'en  rem- 
plissais même  les  devoirs  avec  une  régularité  que  mes 
confrères  ne  montraient  pas  toujours.  La  maison  du  servi- 
teur de  mon  père,  que  je  fréquentais  assidûment,  ne  donnait 
aucune  prise  à  la  médisance;  tout  à  l'extérieur  était  comme 
une  surface  polie  qui  empêchait  de  découvrir  le  tourbillon 


LE  SEMEUR. 


283 


ccuraant  cache  sous  les  flots.  Quelques  réflexions  sérieuses 
auraient  suffi  sans  doute  pour  nous  apprendre  que  la  vérité 
perce  tôt  ou  tard,  et  qu'une  liaison  mystéi'ieuse  ne  peut 
jamais  être  couverte  d'un  voile  tolicmont  épais  qu'elle 
échappe  long-tcmps  à  tous  les  yeux,  surtout  dans  une  ville 
de  province  du  troisième  ordre.  J'y  songeais  niéinc  assez 
fréquemment,  c'est-à-dire  lorsque  la  satiété  permettait  à  ma 
conscience  de  me  développer  avec  étendue  les  excellentes 
raisons  qui  m'engageaient  à  changer  de  conduite.  Miis 
qu'est-ce  que  des  argumens  de  celte  natuie  pour  vaincre 
une  forte  et  grande  passion  ?  Les  motifs  de  Lieu  f;iire  et  la 
force  d'accomplir  ce  bien  sont  deux  choses  très-distinctes; 
j'avais  les  uns,  l'autre  me  manquait.  Je  persistai  donc  ,  en 
dépit  des  raisonnemens  les  plus  solides,  à  suivre  la  route 
fatale  dans  laquellej'étais  entré,et  jen'eus  d'autre  ressource 
contre  ma  faiblesse  que  de  me  plonger  dans  l'étourdisscmcnt, 
comme  un  malheureux  qui  marche  les  yeux  fermés  pour  ne 
pas  voir  le  précipice  dont  il  lui  paraît  impossible  de  sortir. 
Cependant  mes  prévisions  devaient  enfin  se  réaliser.  On 
eut  d'abord  des  soupçons  ,  puis  des  conjectures,  enfin  des 
indices.  Alors  vinrent  les  domi-mots  jetés  avec  intention  , 
les  sourires  moqueurs,  cette  espèce  d'ironie  vague  et  gé- 
nérale, qui  est  souvent  plus  douloureuse  qu'une  attaque 
ouverte.  Les  compagnes  de  Julie  l'abandonnèrent,  on  se 
taisait  à  son  approche,  et  toutes  les  figures  iiiontraient  ce 
pénible  embarras  qui  suit  un  entretien  subitement  inter- 
rompu. La  rougeur  de  son  front  ne  révélait  que  trop  la 
honte,  les  remords  dont  elle  était  dévorée,  et  les  femmes  , 
qui  éprouvent  tint  de  pitié  pour  toutes  les  infortunes,  mais 
qui  en  ont  si  peu  pourles  cgaremens  delcursexe,  distillaient 
goutte  à  goutte  dans  ce  cœur  de  jeune  fille  le  venin  de  leurs 
implacables  médisances.  Une  ànic  plus  forte  que  la  sienne 
y  aurait  succombé  ;  elle  se  flétrit,  se  brisa;  ses  forces  la 
quittèrent,  et  bientôt  après,  elle  fut  atteinte  d'une  maladie 
de  langueur^  qui  menaçait  de  creuser  sous  ses  pas  une  tombe 
prématurée. 

Ah  I  pourquoi  u'avais-je  pas  alors  de  convictions  chré- 
tiennes? pourquoi  celle  énergie ,  cette  puissance  que  j'ai 
trouvées  plus  tard  dans  les  doctrines  de  l'Evangile  ne  m'a- 
vaient elles  pas  encore  été  données?  Honte,  opinion  ,  in- 
digence ,  opposition  de  famille  ,  j'aurais  tout  bravé  , 
j'aurais  suivi  la  seule  route  que  m'indiquait  la  conscience 
et  ,  n'écoutant  que  le  cri  du  devoir  ,  on  m'aurait  vu 
réparer  par  la  sanction  d'un  lien  honorable  les  indignes 
fautes  que  j'avais  commises.  Les  jours  de  cette  malheureuse 
enfant  n'auraient  pas  été  sitôt  finis,  ou  du  moins,  .iprès 
avoir  causé  ses  peines,  j'aurais  employé  l'unique  moyen  qui 
me  restait  de  les  adoucir.  Mais  non  :  la  religion  philosophi- 
que dont  je  me  glorifiais,  ce  déisme  qui  m'avait  fait  goûter 
quelques  heures  d^extase,  ne  valait  plus  rien  dans  un  instant 
de  crise;  il  était  au-dessous  des  circonstances  difficiles,  et  il 
me  livrait  à  moi-même  ,  précisément  lorsque  j'avais  besoin 
d'être  soutenu.  Ce  n'estpns  que  ma  conscience  soit  demeurée 
complètement  muette  dans  cette  occasion  si  imjjortanle  ; 
elle  me  remit  sous  les  yeux  les  saintes  obligations  que  j'avais 
à  remplir;  elle  me  montra  cette  intéressante  victime  qui  se 
traînait  avec  douleur  jusqu'au  bord  du  tombeau  ,  délaissée 
et  avilie;  elle  essaya  de  me  peindre  la  tranquillité  d'âme  que 
j'éprouverais  en  réparant  mon  erreur.  Mais  d'un  autre  côté, 
mille  intérêts  puissans  venaient  s'opposer  à  celle  grande 
résolution  et  soutenir  un  combat  terrible  contre  ma  con- 
science. Quoi?  j'irais  affronter  les  moqueries  qui  accompa- 
gnent toujours  ces  unions  forcées  !  Et  ma  famille  qui  ne 
verrait  dans  cette  démarc'  e  qu'un  coup  de  tête  ,  une 
nonvelh-  f)!ie  de  jeune  hommfti  Et  la  perspective  d'une 
fortune  brillaiite  dont  j'allais  me  priver!  Et  tant  d'autres 
considérations....  Que  dirai-je  enfin?  ballotte  entre  deux 
forces  contraires,  u'étautpas  assez  religieux  pour  vaincre  la 


crainte  du  monde  ni  assez  endurci  pour  étouffer  la  voix  de 
mes  remords,  je  pris  un  moyen  terme  qui  ne  menait  à  rien; 
je  me  déterminai  à  attendre  les  événemcns,  comme  s'il  était 
en  mou  pouvoir  de  rendre  la  vie  à  celte  enfant,  après  que 
mes  longs  retards  l'auraient  épuisée  ! 

Que  d'antres,  en  les  supposant  aussi  peu  chrétiens  quo 
moi  et  placés  dans  une  position  semblable,  eussent  agi  dif- 
féremment, je  le  voudrais  croire  pour  l'honneur  de  l'hu- 
manité; mais  l'expérience  la  plus  commune  me  force  à  le 
mettre  en  doute.  La  philosophie  morale,  qui  se  fonde  sur 
un  vague  déisme  ,  manque  de  point  d'appui  dans  les  luttes 
sérieuses;  elle  ressemble  à  ces  faux  braves,  qui  se  vantent 
beaucoup  loin  du  danger  et  qui  reculent  lâchement  quand 
il  survient.  C'est  chose  facile  que  de  recueillir  d'excellens 
préceptes  de  conduite  ;  pour  peu  qu'on  ait  lu  ses  auteurs  de 
coUéf'e,  on  en  a  pu  faire  ample  provision  ;  mais  ce  n'est  là 
qu'une  pure  théorie  que  la  pratique  dément  presque  tou- 
jours. Parmi  mes  lecteurs,  il  en  est  plus  d'un,  je  m'inaaginc, 
qui  se  révolte  contre  tant  d«  fautes  entassées  les  unes  sut- 
les  autres,  cl  qui  ajoute  avec  satisfaction,  en  se  parlant  à 
lui-môme  :  Je  n'aurais  pas  remis  au  lendemain  à  réparer  de 
tels  égaremens.  Si  ce  lecteur  est  un  vrai  disciple  de  Jésus- 
Christ,  s'il  a  éprouvé,  par  une  miséricordieuse  dispensation 
d'en  haut ,  un  renouvellement  d'esprit  et  de  cœur,  je  ne  lui 
refuse  pas  la  force  qu'il  s'attribue  ,  tout  en  lui  faisant  obser- 
ver qu'il  a  encore  besoin  de  veiller  et  de  prier  beaucoup 
pour  ne  pas  faillir.  Mais  s'il  n'est  pas  renouvelé  dans  son 
intérieur,  s'il  n'a  que  des  idées  creuses  de  panthéisme ,  ou 
s'il  ne  possède  que  les  formes  de  la  religion  chrétienne, 
sans  en  avoir  la  vie,  je  lui  lépondrai  :  Prenez  garde,  en  me 
jetant  voire  pierre,  qu'eilene  retombe  sur  vous.  Des  phrases 
ne  sont  pas  des  actions,  ni  de  belles  maximes  des  vertus;  et 
s'il  vous  arrive  quelque  jour  de  vous  trouver  dans  des  cir- 
constances pareilles  aux  miennes  ,  réfugiez-vous ,  lecteur, 
auprès  du  Dieu  de  l'Es'angile,  et  priez  en  prosternant  voU-e 
front  dans  la  poussière  !  Voilà  le  seul  conseil  que  je  puisse 
vous  donner. 

Revenons. — Pendant  plusieurs  mois  je  restai  dans  la  même 
position,  indécis,  irrésolu,  ne  sachant  que  faire  pour  obéir 
à  mon  devoir  ou  pour  en  bannir  l'importune  pensée,  tou- 
jours flottant  entre  deux  peurs,  la  peur  du  monde  et  celle 
des  remords ,  retournant  mille  fois  les  mêmes  choses  dans 
mon  esprit  et  terminant  enfin  mes  longues  réflexions 
comme  on  les  termine  ordinairement  :  Attendons  à  un  au- 
tre jour  pour  me  décider!  Julie  continuait  de  souffrir,  et 
les  symptômes  de  sa  maladie  prenaient  un  caractère  plus 
prononcé.  Abattue,  pâle,  les  yeux  éteints  ,  pouvant  à  peine 
se  traîner  à  quelques  pas  de  sa  demeure,  quel  témoignage 
vivant  des  suites  cruelles  d'une  faute  qui  lui  avait  déjà  coûté 
tant  de  larmes!  Mécontente  d'elle-même,  tout  lui  pesait, 
la  fatiguait;  elle  ne  savait  plus  sourire,  et  mes  efforts, 
mes  soins ,  naguères  si  puissans  auprès  d'elle ,  ne  parve- 
naient plus  à  éclaircir  un  seul  instant  les  sombres  nuages 
dont  elle  était  enveloppée.  Une  tristesse  lourde,  poignante, 
silencieuse,  consumait  toutes  les  heures  de  ses  jours,  et  si 
quelques  rares  paroles  venaient  entr'ouvrir  ses  lèvres  blan- 
ches et  contractées,  c'étaient  des  plaintes,  des  gémisse- 
mens,  c'était  un  appel  à  la  mort!  Et  moi ,  je  revenais  le 
cœur  flétri,  accusant  la  destinée,  maudissant  mon  propre 
ou\Tage  ,  et  d'autant  plus  misérable  que  mes  douleui's  ne 
pouvaient  exciter  aucune  sympathie. 

Mais  lout-à-coup  cet  état  de  choses  changea ,  du  moins 
pour  Julie  ,  par  une  influence  qui  me  parut  alors  inexplica- 
ble. Entre  les  personnes  qui  fréquentaient  la  maison  de 
l'ancien  serviteur  de  mon  père,  il  y  avait  un  homme  fort 
original ,  et  que  l'on  appelait  indifféremment  le  Frère  Si- 
niéon  ou  le  Frère  Morwe.  C'était  un  vieillard  de  soixante  à 
soixante-cinq  ans,  vêtu  d'un  costume  singulier,  parlant 


284 


LE  SEMEUR. 


peu  et  ne  faisant  de  politesses  à  personne.  Pour  moi  surtout 
il  avait  un  air  grave  et  sérieux  ;  il  me  traitait  avec  froideur , 
m'adressait  à  peine  quelques  paroles  sentencieuses  ,  et  je  ne 
sais  quoi  de  sec  et  de  réservé  maintenait  entre  nous  une 
large  distance.  Je  trouvais  en  lui  quelque  chose  qui  m'impo- 
sait j  soit  qu'il  eût  une  supériorité  dont  je  ne  pouvais  me 
rendre  compte ,  soit  que  mon  cœur  qui  se  sentait  coupable 
fut  intimidé  par  sa  présence,  j'éprouvais  en  le  voyant  une 
crainte  qui  ne  m'était  pas  ordinaire,  et  mon  regard  se  bais- 
sait involontairement ,  lorsqu'il  fixait  les  yeux  sur  moi.  Ce 
n'est  que  plus  tard  que  j'ai  appris  à  le  bien  connaître  ,  et  je 
bénirai  pendant  toute  ma  vie  les  relations  que  j'ai  eues  avec 
ce  digne  serviteur  de  Christj  mais  à  celte  époque,  je  le 
fuyais  autant  qu'il  m'était  possible,  je  l'évitais  même  avec 
une  affectation  de  mauvais  vouloir,  et  je  ne  négligeais  rien 
pour  l'éloigner  de  cette  maison  où  j'ignorais  ce  qu'il  avait  à 

faire. 

Mes  procédés  peu  honnêtes  ne  produisirent  aucun  résul- 
tat. 11  revint  an  contraire  plus  fréquemment ,  à  mesure  que 
Julie  devenait  plus  malade  ,  et  ses  entrevues  avec  elle  me 
semblèrent  prendre  un  caractère  de  plus  en  plus  mys- 
térieux. Je  ne  m'expliquais  pas  du  tout  cette  assiduité  ni  cet 
air  de  réserve  et  de  secret  entre  deux  personnes  qui  n'a- 
vaient ,  à  mon  avis,  rien  d'intime  à  se  dire,  et  je  m'en 
étonnais  d'autant  plus  qu'à  mon  approche  la  conversation 
était  visiblement  suspendue.  Ce  qui  me  frappait  encore 
beaucoup  ,  c'est  que  Julie  avait  perdu  cette  humeur  som- 
bre,  cette  tristesse  qui  l'accablait  auparavant;  son  visage 
portait  une  empreinte  de  bonheur  que  je  ne  lui  avais  pas 
connue,  même  dans  nos  jours  d'illusions  et  d'ivresse j  elle 
ne  m'adressait  plus  de  reproches  sur  mes  négligences; 
bonne  et  résignée,  elle  que  j'avais  vue  si  irritable  au  moin- 
dre manquement  de  ma  part,  son  cœur  supportait  tout  sans 
se  plaindre.  D'où  venait  ce  changement?  Quelle  puissance 
occulte ,  quels  rapports  enveloppés  de  mystère  avaient  pro- 
duit cette  transformation  toujours  plus  étrange  à  mes  yeux? 
J'avais  beau  y  réfléchir  ;  je  n'y  pouvais  rien  comprendre  et, 
malgré  mes  prétentions  d'esprit  fort,  j'imaginais  quelque- 
fois une  sorte  d'influence  magique,  de  galvanisme  moral, 
pour  m'expliquer  comment  elle  était  devenue  tout  autre 
en  si  peu  de  temps.  Il  faut  l'avouer  aussi,  je  ne  sus  pas  me 
préserver  de  quelques  soupçons,  qui  étaient  assurément 
plus  absurdes  ,  plus  stupides  qu'injurieux  pour  elle.  Un 
vieillard!  un  homme  vénérable,  dont  la  figure  grave  et 
sévère ,  Jont  les  cheveux  blancs  ne  pouvaient  inspirer  que 
des  sentimens  de  respect! 

Impatient  de  ocl  état  d'incertitude,  je  résolus  de  m'en 
éclaircir ,  et  la  premièrjc  fois  que  je  me  trouvai  seul  avec  le 
Frère  Siméoii ,  je  lui  demandai  d'un  ton  que  je  tâchai  de 
rendre  brusque  et  décidé,  quel  motif  l'amenait  si  souvent 
auprès  d'une  jeune  fille  qu'il  ne  voyait  autrefois  qu'à  de 
longs  intervalles,  A  ceUe  question  ,  le  vieillard  me  regarda 
avec  un  air  de  surprise  ,  puis  souriant  tristement,  il  s'éloi- 
gna sans  me  répondre  un  seul  mot.  Je  n'osai  pas  insister*: 
la  vertu  n'a  besoin  que  de  se  taire  pour  confondre  le  vice. 

J'eus  plus  de  succès  auprès  de  Julie;  mais  ses  réponses, 
quelque  naïves  qu'elles  fussent,  me  semblèrent  dans  ce 
tcnii>6  là  tont-ù-fait  obscures.  Lorsque  je  l'interrogeai  pour 
connaître  le  but  des  fréquentes  visites  du  Frère  Siméon  et 
l'objet  de  leurs  entretiens  particuliers,  elle  versa  d'abord 
d'abondantes  larmes.  Ensuite,  reprenant  peu  à  peu  la  force 
d'exprimer  ses  pensées,  elle  me  parla  de  l'état  de  sou  âme, 
de  ses  espérances  pour  l'éternité,  du  pardon  de  ses  fautes 
qu'elle  avait  obtenu  du  Dieu  de  miséricorde,  et  de  la  nou- 
velle vie  qui  se  développait  d.ius  son  cœur.  Elle  me  dit  que 
ses  souffrances  étaient  une  béiiédiclion,  dont  elle  ne  pourrait 
jamas  être  assez  recoiinàissaiite  envers  le  Seigneur  ,  que 
cettccouped'amcrtume  qu'elle  avait  bue  était  devenue  pour 


elle  un  breuvage  salutaire,  et  qu'elle  commençait  à  com- 
prendre l'Evangile  de  Jésus-Christ,  qui  lui  avait  été  inconnu 
jusqu'alors.  A  ce  discours  auquel  j'entendais  peu  de  chose  , 
je  répondis,  croyant  la  consoler  encore  davantage,  que  je 
l'avais  toujours  vue  fort  pieuse  et  fidèle  à  observer  les  com- 
mandemens  de  l'Eglise,  qu'elle  allait  régulièrement  écouter 
la  messe  chaque  dimanche  ,  qu'elle  observait  scrupuleuse- 
ment les  abstinences  prescrites,  qu'il  ne  me  paraissait  pas 

qu'elle  eût  rien  à  se  reprocher  sous  ce  rapport Mais 

elle  interrompit  vivement  mon  aj)ologie  de  ses  sentimens 
religieux  pour  me  parler  encore  une  fois  des  espérances 
toutes  nouvelles  qui  la  rendaient  maintenant  tranquille  et 
heureuse;  elle  ajouta  que  la  mort  ne  lui  inspirait  plus  aucune 
inquiétude,  et  qu'elle  se  réjouissait  même  de  quitter  le 
monde  pour  aller  dans  le  séjour  céleste  où  toute  larme  serait 
essuyée  de  ses  yeux.  Elle  finit  en  me  montrant  un  petit  li- 
vre qu'elle  tira  de  son  sein  ,  et  sur  lequel  je  lus  :  Nouveau- 
Testament  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ,  a  Voilà,  me  dit- 
elle,  mon  consolateur,  mon  asile  contre  les  souffrances, 
mon  soutien  contre  la  mort,  mon  guide  à  travers  le  tom- 
beau. » 

Tout  cela,  je  l'avoue,  me  parut  si  bizarre,  si  peu  rationnel 
que  je  la  soupçonnai  d'avoir  l'esprit  un  peu  dérangé.  Il  se 
joignait  cependant  à  ces  phrases  inexplicables  pour  moi  tant 
dedouceur,  unregard  si  calme,  un  front  si  paisible,  que  je 
ne  savais  quel  parti  prendre  auprès  d'elle,  celui  de  la  phi- 
losophie que  je  regardais  comme  le  seul  raisonnable,  ou 
celui  du  Christianisme,  qui  exerçait  sur  son  cœur  une  si 
bienfaisante  influence.  Pour  ne  pas  démentir  mes  principes 
philosophiques,  je  me  bornai  à  lui  représenter  qu'elle  ne 
devait  avoir  aucune  crainte  de  mort  prochaine,  que  j'espé- 
rais bien  qu'elle  vivrait  encore  de  longues  années,  et 
qu'elle  aurait  des  jours  heureux  sar  la  terre  ;  je  me  laissai 
même  entraîner,  dans  ce  moment  d'abandon,  jusqu'à  lui 
offrir  la  perspective  d'une  honorable  union  embellie  par 
un  amour  qui  ne  s'éteindrait  pas. 

Mais  elle  me  répondit  avec  le  doux  sourire  des  vierges  de 
Raphaël  :  Il  est  Uop  tard  ! 


VISITES  A  QUELQUES  MALADES. 

Si,  dans  tous  les  temps,  «visiter  les  orphelins  et  les 
«  veuves  dans  leurs  afflictions,  (Jacques  i,  27,)  »  est  le 
devoir  du  chrétien  ,  ce  l'est  encore  plus  dans  les  circonstan- 
ces actuelles ,  où  tant  de  personnes  ont  été  victimes  de 
l'épidémie,  et  où  tant  de  familles  ont  été  plongées  dans  le 
deuil.  Le  chrétien  connaît  toute  la  valeur  de  l'âme  ,  et  il 
frémit  en  pensant  à  la  profonde  indifférence  avec  laquelle 
les  pauvres  malades  voient  souvent  approcher  le  moment 
d'échanger  la  vie  contre  l'éternité,  ou  au  désespoir  qu'ils 
témoignent  d'autres  fois  de  quitter  les  clioses  visibles  ^  qui 
ont  seules  occupé  leurs  cœurs;  aussi ,  tout  en  compatissant 
à  leurs  souffrances,  tout  en  les  soulageant  selon  son  pou- 
voir, n'oublie-t-il  jamais  que  «  celui  qui  aura  ramené  ua 
«  pécheur  de  son  égarement ,  sauvera  une  âme  de  la  mort, 
«  et  couvrira  une  multitude  de  péchés.  (Jacques  v,  20)  » 
S'il  se  rappelle  avec  attendrissement  le  soin  particulier  que 
Dieu  prend  des  affligés,  et  qui  lui  fait  dire  dans  sa  Parole: 
«  Laisse  tes  orphelins,  et  je  leur  donnerai  de  quoi  vivre, 
«  et  que  tes  veuves  s'assurent  sur  moi  (Jéiémie  xlix,  i  i),  » 
il  cherche  en  même  temps  à  imiter  Celui  qui  a  déclaré 
«  qu'il  était  envoyé  pour  évangéliser  aux  pauvres  et  pour 
«  guérir  ceux  qui  ont  le  cœur  brisé  (Luc  iv ,  18).  » 

Djslrant  m'acquittcr  de  ce  double  devoir,  je  me  rendis 
chez  une  femme  de  la  classe  niovenne ,  qui  avait ,  depuis  peu 
de  jouis  ,  perdu  son  mari.  Je  m'étais  muni  d'un  Nouveau- 
Testament  et  de  quelques  brochures  religieuses,  et  j'avais 


LE  SEMEUR. 


285 


prié  mon  Père  céleste  de  bénir  mes  efforts  et  de  guider 
mon  inexpérience.  Cette  première  visite  fut  bien  près  de 
me  décourager.  Il  me  fallut  écouter  patiemment  une  foule 
de  détails  sans  intérêt,  et  je  craignais  d'étrj  forcé  de  me 
retirer,  sans  avoir  pu  dire  un  seul  mot  de  consolation  ou 
d'avertissement,  quand  l'idée  me  vint  de  me  rendre  maî- 
tre de  l'attention  de  la  pauvre  veuve ,  en  déployant  devant 
clleTinstructionsur  le  choléra,  qu'on  a  publiée  en  forme 
de  tableau,  et  qui  contient  de  si  belles  déclarations  de  la 
Bible  sur  les  seutimens  que  doivent  exciter  les  afflictions.  A 
peine  eut-elle  aperçu  les  mots  Cuolera-Mobbus  ,  imprimés 
en  gros  caractères,  que  son  visage  changea.  «  Ah!  mon- 
sieur, s'écria-t-elle  ,  est-ce  un  préservatif  contre  celte  hor- 
rible maladie  que  vous  m'apportez  là?  Mon  mari  en  a  tant 
souffert,  et  j'en  ai  si  peur,  que  je  ne  peux  y  penser  sans 
me  troubler  !»  —  «  Hélas  !  madame ,  lui  répondis-je ,  je  ne 
connais  contre  elle  aucun  préservatif;  elle  vient  évidem- 
ment de  Dieu,  et  toutes  les  précautions  seraient  vaines,  sans 
son  secours.  »  J'ajoutai  quelques  autres  réflexions  qu'elle 
écouta  à  peine;  mais  je  fus  touché  de  l'assentiment  qu'une 
autre  jeune  femme,  qui  était  présente,  donnait  à  mes  paro- 
les, et  je  remerciai  Dieu  de  ce  qu'il  me  permettait  de  conce- 
voir l'espoir  qu'elles  porteraient  quelque  fruit. 

Je  m'acheminai  vers  on  autre  quartier,  ou  je  voulais 
visiter  un  pauvra  garçon  de  quatorze  ans,  qui  était  tombé 
malade  le  matin  même.  Je  le  trouvai  dans  un  triste  état.  Il 
se  roulait  dans  son  lit,  se  plaignant  d'une  soif  ardente,  quoi- 
qu'il rejetât  aussitôt  tout  ce  qu'on  lui  donnait  à  boire;  et 
criant  qu'il  étouffait  de  chaleur,  tout  en  ayant  les  jambes 
glacées.  Son  regard  était  inquiet,  et  il  paraissait  ne  faire 
aucune  attention  aux  huit  ou  neuf  personnes  que  le  désir 
de  lui  être  utile,  ou  peut-être  la  simple  curiosité  ,  avait  ras- 
semblées dans  sa  petite  chambre.  Je  les  engageai  à  se  reti- 
rer, en  leur  faisant  comprendre  de  quelle  importance  il 
était  de  ne  pas  vicier  l'air  ,  si  nécessaire  au  malade;  puis  je 
m'approchai  de  lui  et,  lui  parlant  avec  affection  ,  je  cher- 
chai à  tourner  ses  pensées  vers  le  grand  médecin  de  l'âme 
et  du  corps.  Mais  pour  toute  réponse,  il  continuait i  crier: 
«  J'ai  soif!  j'ai  soif!  »  Quoiqu'aucun  breuvage  ne  le 
désaltérât,  il  ne  voulait  pas  entendre  parler  de  cette  eau 
dont  Jésus  a  dit  que  «  celui  qui  en  boirait  n'aurait  plus 
jamais  soif.  (Jean  iv ,  i4)  "  Voyant  qu'il  n'y  avait  qu'un 
seul  lit  dans  la  chambre ,  je  demandai  à  la  mère  où  elle 
couchait.  «  Avec  mon  fils,  »  répondit-elle.  —  «  Mais  ne 
craignez-vous  rien  pour  vous-même?  » — «Ohl  que  non,  le 
bon  Dieu  dont  vous  parlez  gardera  bien  ceux  qui  ont  soin 
des  malades!  »  Sentiment  généreux ,.  dévouement  qui 
étonne  moins  de  la  part  d'une  mère  ,  confiance  peut-être 
irréfléchie  ,  mais  que  je  n'eus  pas  le  courage  de  combattre. 
Le  jeune  homme  me  parut  dans  un  danger  réel;  je  courus 
au  bureau  de  secours  le  plus  voisin  ;  un  médecin  arriva 
bientôtet  prescrivit  les  remèdes  nécessaires.  Je  suis  retourné 
depuis  chez  l'enfant,  et  j'ai  eu  la  joie  d'apprendre  qu'il 
était  convalescent.  Cette  fois,  je  le  trouvai  plus  accessible 
à  mes  exhortations;  il  m'assura  même  que  depuis  qu'il 
m'avait  vu,  il  s'était  souvent  adressé  au  bon  Dieu,  au  mi- 
lieu de  ses  souffrances.  Je  lui  donnai  un  Nouveau-Testa- 
ment, et  je  le  conjurai  de  ne  pas  oublier  Celui  a  dont  la 
»  bonté  avait  été  grande  et  qui  avait  retiré  sou  âme  d'un 
»  sépulcre  profond.  (Psaume  lxxxvi,  i3.)  » 

Je  n'avais  pas  encore  quitté  la  chambre  du  malade ,  quand 
on  vint  me  prier  d'aller  voir  une  pauvre  femme  qui  de- 
meurait en  face;  puis  on  me  conduisit  chez  une  autre,  et 
puis  chez  une  autre  encore  ,  tellement  que  j'eus  de  la  peine 
à  me  tirer  de  cette  rue-là.  Pour  qui  donc  me  prenait-on? 
On  voyait  bien  que  je  n'étais  pas  médecin  et ,  comme  dans 
ces  visites  je  m'étais  abstenu  de  donner  des  secours  tempo- 
rels, je  ne  pouvais  non  pUis  supposer  des  vues  intéressées 


à  ceux  qui  m'appelaient.  Quelques  mots  qui  montraient 
que  je  prenais  part  aux  souffrances  des  malheureux  ,  quel- 
ques conseils  simples  et  affectueux  avaient  suffi  pour  mo 
gagner  la  confiance  de  tout  le  voisinage. 

Je  suivis  la  personne  qui  me  servait  de  guide;  elle  me  fit 
monter  dans  une  petite  chambre,  où  je  trouvai  une  femme 
couchée  tout  habillée  sur  un  mauvais  matelas,  sans  draps  et 
couverte  seulement  d'une  espèce  de  duvet,  sur  lequel  dor- 
mait un  enfant  de  deux  à  trois  ans.  Il  n'y  avait  du  reste  ni 
cliaise,  ni  table,  ni  commode  ,  ni  aucun  autre  meuble  daijs 
cette  pièce  basse  et  étroite.   Ayant  essayé  de  dire  quelques 
mots  religieux  :  «  Je  ne  suis  pas  dévote,  m.onsieur,  me  dit 
la  malade;  mais  j'aime  cependant  qu'on  me  parle  du  bon 
Dieu.   »   Je  l'exhortai   à   ne  pas  méconnaître   la  main  de 
Celui  qui  la  châtiait ,  afin  de  la  faire  souvenir  de  ses  péchés, 
et  à  mettre  sa  confiance  en  Jésus,  le  Sauveur  des  pécheurs. 
Dans  la  même  maison  gisait,  plus  misérable  encore,  une 
femme  do  cinquante-deux  ans,  gravement  atteinte  du  cho- 
léra. Le  cas  étant  plus  sérieux,  je  me  crus  obligé  de  rester 
plus  long-temps  auprès  d'elle  et  d'insister  davantage.  Dans 
une  maladie,  où  quelques  heures  décident  souventde  la  via 
ou  de  la  mort,  il  faut  aller  droit  au  but;  aussi,  après  lui  avoir 
fait  quelques  questions  sur  l'état  de  son  âme ,  m'efforçai-jo 
de  lui  faire  comprendre  quelle  est  l'étendue  de  la  loi  d« 
Dieu,  et  combien  sa  justice  est  inflexible.  «  Ah  !  oui,  s'écria- 
t-elle,  en  m'interrompaut,  je  suis  une  grande,   une  bien 
grande  pécheresse;  j'ai  mérité  le  châtiment  que  Dieu  m'en- 
voie; je  l'ai  tant  offensé,  que  j'en    mérite   un  plus   sévère 
encore!»  Elle  essuya  quelques  larmes  qui  s'échappaient  de 
ses  yeux.  Je  ne  saurais  dire  à  quel  point  je  me  sent.is  encou- 
ragé par  cet  aveu  précieux  ;  je  me  rappelais  ces  paroles  du 
Seigneur  :  «  Il  y  a  de  la  joie  devant  les  anges  de-Dieu,  pour 
«  un  seul  pécheur  qui  vient  à  screpenlir  (  Luc  xv,  lo,  )  » 
et  je  me  hâtai  de  lui  montrer  l'Agneau  de  Dieu  qui  ôte  le» 
péchés  du  monde.  lia  sœur  de  la  malade  était  présente  et 
une  voisine  venait  d'entrer.    Je  proposai  de  prier,  et  je 
cherchai  à  rendre  ma  prière  aussi  simple  que  possible.  Je 
fus  vivement  ému  en  entendant  la  malade  répéter  à  voix 
basse  les  supplications  que  j'adressais  au  Seigneur.  Les  deux 
autres   femmes  écoutèrent  aussi  avec  une  grande  attention  ; 
aucune  d'elles  ne  savait  lire,  mais  elles  m'ont  à  peu  pi'è» 
promis  d'aller  l'apprendre  dans  une  école  gratuite  pour  les 
adultes,  qui  se  trouve  dans  leur  quartier.  Avant  de  quitter 
Dette  demeure ,   où  j'ai  le  doux  espoir  que   «  le  Fils  de 
l'homme  est  venu  chercher  et  sauver  ce  qui  était  perdu 
(Luc  XIX,  50),  »  j'appris  avec  intérêt  de   la  femme  que 
je  visitais,  que  celle  qui  m'avait  introduit  auprès  d'elle  ot 
qui  me  conduisait  de  porte  en  porte  depuis  quelque  temps , 
avait  elle-même  à  soigner  une  sœur  et  trois  eufans  malades, 
et  que,  malgré  cette  charge  si  lourde,  c'était  d'elle  qu'elle 
avait  reçu  la  plupart  des  soins  que  son  état  exigeait.  Puisse 
cet  empressement  à  être  utile  aux  autres  être  béni  pour 
elle,  et  puissent  les  choses  qu'elle  a  entendues  en    me 
servant  de  guide  ,  ne  pas  être  perdues  pour  son  âme  ! 

Je  pourrais  parler  encore  d'un  homme  qui  levait,  de  son 
lit  de  souffrance,  des  mains  menaçantes  vers  le  ciel ,  accu- 
sant Dieu  de  le  frapper  injustement;  d'une  dame  qui,  ou- 
vrant tout  à  coup  les  yeux  sur  l'erreur  dans  laquelle  elle 
avait  été,  de  vouloir  gagner  par  ses  vertus  le  salut  qui  est  un 
don  de  Dieu  ,  s'écriait  avec  surprise  et  comme  si  elle  était 
soulagée  d'un  fardeau  pesant  :  «  J'ai  donc  passé  toute  ma 
1)  vie  à  chercher  de  mériter  une  grâce  !  »  et  d'un  chrétien 
pauvre  ,  qui  exprimait  avec  force  la  paix  qu'il  éprouvait  à 
s'approcher  de  son  Sauveur  ;  mais  je  craindrais  d'être  trop 
long,  et  je  terminerai  ce  récit  en  rendant  compte  de  deux 
visites,  qui  montrent,  d'une  manière  frappante,  la  différence 
qu'il  y  a  entre  la  vraie  et  la  fausse  confiance. 
J'étais  allé  voir  une  jeune  femme,  dont  la  situation  est 


28G 


LE  SEMEIR. 


aisée.  Elle  avait  été  atteinte  la  veille,  et  ses  jours  paraissaient 
en  danger.  En  effet,  ses  traits  étaient  décomposés,  et  ses 
gémissemens  annonçaient  de  grandes  souffrances.  Je  crai- 
gnais qu'elle  ne  fut  pas  eu  état  de  ni'enlendre;  mais  quand 
je  commençai  à  lui  parler  du  bon  Sauveur  ,  qui  appelle  à 
lui  tous  ceux  qui  sont  fatifjucs  et  chargés  et  qui  promet  de 
les  soulager  (Matthieu,  xi,  uS),  elle  me  fit  un  signe  approba- 
tif ,  comme  pour  me  montrer  qu'elle  me  comprenait,  quoi- 
qu'elle ue  pût  me  répondre.  La  garde  qui  la  soignait  et  qui 
paraissait  peu  satisfaite  de  ma  présence ,  s'empressa  de 
m'assurer  que  sa  maîtresse  avait  envoyé  chercher  le  bon 
Dieu,  qu'elle  l'avait  reçu  et  que  M.  le  curé  lui  avait  dit  qu'elle 
était  maintenant  bien  préparée  à  la  mort.  Je  demandai  à  la 
malade  s'il  lui  serait  agréable  que  je  priasse  avec  elle  et  pour 
elle  ;  elle  me  fit  de  nouveau  un  signe  affirmatif;  mais  ses 
«Duffraiiccs  étaient  si  vives  qu'elle  ne  pût  me  prêter  que  peu 
d'attention.  Je  la  trouvai  le  lendemain  dans  les  angoisses  de 
la  mort.  Une  de  ses  parentes ,  qui  paraissait  profoudément 
<5inuc  ,  lui  dit  avec  affection  :  «  Ecoute  ,  chère  amie;  tourne 
»  ta  tête;  tâche  d'écouter  ce  qu'on  te  dit;  on  veut  le  mettre 
»  dans  la  bonne  grâce  de  Dieu!  »  Mais  il  était  trop  lard  : 
peu  d'heures  après,  elle  mourut  dans  un  état  d'agitation  tel 
que  ceux  qui  étaient  auprès  d'elle  eu  parlent  encore  avec 
•«f&oi.  L'espèce  de  passe-port  qu'on  lui  avait  donné  ne 
'pouvait  nie  rassurer  sur  son  état. 

J'étais  vivement  affecté  de  ce  dont  je  venais  d'être  témoin; 
mais  Dieu  me  préparait  des  émotions  plus  douces.  Dans  un 
cabinet  situé  au  rez-de-chaussée ,  avant  à  peine  six  pieds 
carrés  et  donnant  sur  une  petite  cour  ,  je  trouvai  une  pau- 
"♦l'e  femme  ,  dont  l'état  avait  inspiré  de  vives  inquiétudes, 
mais  qui  se  remettait  un  peu.  «Vous  avez  été  bien  malade, 
luidis-je;  mais  j'espère  que  Dieu  vous  asoulenue.» — «  Oui, 
•monsieur,  je  croyais  passer  ;  mais  Dieu  a  eu  pitié  de  moi.» 
—^«  El  s'il  vous  avait  rappelée  de  la  terre,  en  qui  auriez-vous 
mis  votre  espérance,  à  l'heure  solennelle  du  départ?  Vous 
sentiez-vous  prête  à  mourir?  »  Elle  me  répondit,  sans  hé- 
siter, que  Jésus  Christ  était  son  seul  espoir,  qu'elle  dési- 
rait que  la  volonté  de  Dieu  à  son  égard ,  quelle  qu'elle  fût , 
s'accomplit,  mais  qu'elle  savait  qu'il  valait  mieux  pour 
elle  de  déloger ,  pour  être  avec  Christ ,  que  de  rester  sur 
celte  terre  d'exil.  Puis,  tirant  une  main  de  dessous  sa  couver- 
ture et  me  la  tendant  avec  une  expression  et  une  émotion 
que  je  n'oublierai  jamais  :  «  N'est-ce  pas  un  frère  en  Christ 
qui  vient  me  voir  ?  »  me  demanda-l-elle.  Je  lui  pris  la  mainj 
«Ue  serra  la  mienne  autant  que  le  lui  permettait  le  peu  de 
force  qu'elle  avait,  cl  elle  me  bénit  des  consolations  que  je 
■venais  lui  offrir.  Je  prolongeai  ma  visite  autant  que  je  le 
pus;  car  je  remarquai  bientôt  que  tandis  que  j'étais  venu 
pour  édifier  ,  c'était  moi-même  qui  recevais  de  l'édification. 
Le  lit  de  mort  est  comme  une  pierre  de  tou(  lie  à  laquelle 
on  peut  reconnaître  si  notre  foi  n'est  qu'une  illusion  ou  si 
elle  est  Lien  fondée,  et  la  réalité  de  celle,  de  cette  pau- 
vre chrétienne  se  manifestait  de  la  manière  la  plus  loii- 
chatite. 

C'est  ainsi  qu'en  quelques  heures  j'ai  rencontré,  dans  ce 
polit  nombre  de  visites,  les  dispositions  religieuses  K's  i:ilus 
■diverses.  Mes  parole;  ont  été  en  général  bien  accueiiîiei:, 
parce  que  ceux  à  qui  elles  s'adressaient  sentaient  qu'elles 
étaient  de  s.iison  en  présence  de  la  mort;  mais  l'auraient- 
elles  été  aussi  bien  ,  si  ces  porsouiics  avaient  été  bien  por- 
tantes,  et  que  j'eusse  néanmoins  voulu  leur  iaii-e  enteadie 
3a  voix  de  la  religion?  Et  cependant  c^l-il  sage  de  refuser 
d'écouler,  aux  jours  de  la  sauté  ,  ce  qui  peut  seul  iious  pré- 
parer .i  la  rencontre  de  l'Eternel,  quand  il  viendra  nous 
rcdcmiiider  notre  âme? 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 


L  EVANGILE. 

Nous  parlons  sans  cesse  de  l'Évangile;  ce  mot  revient 
dans  toutes  nos  colonnes  ;  il  est  toujours  sous  entendu  , 
lors  même  que  nous  ne  le  prononçons  pas.  Mais  est  il  com- 
pris de  tous  nos  lecteurs?  Et  s'il  en  est  qui  ne  le  compren- 
ueut  pas  ,  qu'ont-ils  pu  comprendre  à  nos  doctrines  ?  Ces 
questions  que  nous  nous  sommes  faites ,  nous  ont  donné  le 
désir  de  dire  aujourd'hui, avec  autant  de  simplicité  que 
possible,  ce  que  c'est  que  l'Évangile. Nous  voulons  être  sim- 
ples, parce  cjuc  c'est  le  seul  moyen  de  se  faire  comprendre, 
en  parlant  de  lui.  En  élevant  autour  de  lui  un  nuage  de 
termes  et  de  raisonnemens  philosophiques ,  nous  aurions 
peine  à  persuader  à  nés  lecteurs  que  ce  n'est  pas  de  phi- 
losophie qu'il  s'agit  encore  ici.  Retrouvant  le  langage  auquel 
ils  sont  habitués,  ils  s'imagineraient  que  nous  ne  voulons 
nous  adresser  qu'à  leur  esprit,  et  ils  en  feraient  comme  un 
retranchement,  derrière  lequel  leur  conscience  ser.iit  hors 
d'atteinte  des  traits  qui  lui  sont  destine'?.  Or,  c'est  à  la 
conscience  qu'il  faut  avant  tout  que  l'Evangile  parvienne. 

Chaque  science,  chaque  industrie  a  des  mots  techniques,  ' 
avec  lesquels  il  faut  se  familiariser ,  sous  peine  de  ne  pas 
acquérir  de  justes  notions  de  la  science  ou  de  l'industrie, 
auxquelles  ils  appartiennent.  Le  Christianisme  a  aussi  des 
termes  qui  lui  sont  propres,  et  le  mot  évangile  est  dix 
nombre.  Si  ou  le  comprend  bien  ,  on  a  la  clef  de  tout  le 
reste;  si  ou  le  comprend  mal,  tout  demeure  vague  et 
confus.  Il  suffit  d'examiner  de  combien  de  manières  diffé- 
rentes et  erronées  on  l'entend  parmi  les  hommes  ,  pour  ne 
]ilus  s'étonner  de  ce  que  la  plupart  ne  possèdent  à  aucun 
degré  la  science  du  chrétien.  Pour  les  uns,  l'Evangile  est 
un  code  de  morale  plus  pur,  plus  complet  qu'aucun  autre. 
Pour  d'autres,  c'est  l'histoire  de  la  vie  d'un  être  remarqua- 
ble ,  divin  même,  dont  ils  sont  accoutumés  à  vénérer  le 
caractère  et  qu'ils  déclarent  supérieur  à  tous  les  hommes  qui 
ont  existé  Sur  la  terre.  Pour  d'autres  encore  ,  l'Evangile 
est  un  système  qui  met  en  évidence,  d'une  manière  plus 
frappante  que  par  le  simple  raisonnement,  les  principes  de 
la  religion  naturelle  et  qui  favorise  les  progrès  de  l'homme 
et  des  nations.  Il  en  est  enfin  ,  qui  sont  émus  de  compassion 
en  f  iveur  de  l'Evangile  et  qui, l'aimant  à  cause  du  bien  qu'il 
a  fiil  au  monde  ,  en  agissent  avec  lui  ,  comme  le  fort  en 
agit  quelquefois  à  l'égard  du  faible  et  de  l'opprimé.  L'Evan- 
gile leur  parait  un  édifice  qui  s'écroule;  ils  voudraient 
relayer.  Mais  après  toutes  ces  définitions,  l'Evangile  reste 
encore  à  di'finir. 

L'Evangile  est  la  bonne  nouvelle  du  pardon  que  Dieu 
accorde  :\u\  hommes.  Il  n'est  rien  à'^.  plus;  car  en  mettant 
ensemble  tous  les  besoins  de  l'homme,  on  ne  saurait  rien 
trouver  cjui  lui  fut  plus  nécessaire  que  le  pardon  de  Si)n 
Dieu.  Il  n'est  rien  de  moins;  car  Dieu  veut  le  bonheur  de 
sa  créature  rebelle,  et  il  lui  aurait  en  vain  prodigué  tous 
SCS  dons,  s'il  lui  avait  refusé  celui-là.  Le  pardon  de  Dieu, 
voilà  donc  l'Evangile  ;  c'est  là  ce  qu'il  contient,  ce  (pi'il 
ofirc ,  ce  qu'il  raconte,  ce  qu'il  proclame  ;  c'est  un  remède, 
qui  va  droit  à  la  source  du  mal  ;  c'est  une  pitié  qui  va  droit 
à  la  source  de  la  misère  !  Le  pardon  de  Dieu  !  Quelle  simple 
parolel  Aucune  science  humaine  n'a  su  la  prononcer,  et 
toute  la  r''vélation  de  Dieu  est  là!  Oui ,  tout  est  contenu 
dans  ce  mot  paudon  ;  mais  pour  eu  bien  connaître  la  valeur, 
il  faut  d'abord  savoir  ce  qu'est  l'homme  sans  lui. 

Un  mystère  impénétrable  à  notre  esprit  enveloppe  notre 
âme,  et  non  seulement  notre  âme,  mais  toute  notre  vie;~il 
y  a  du  mystère  dans  nos  relations  avec  les  autres  et  dans  tout 
le  qui  existe  par  rapport  à  nous.  Ce  que  nous  reiicontroMS 
dans  noire  course,  ou  ce  qui  nous  rencontre,  se  ressent  plus 
ou  moins,  mais  toujours,  de  cette  obscurité.  Ne  pas  cora- 
pi  endre,  voilà  l'état  luibituel  de  nos  intelligences;  s'exercer 
sur  rinroi'.nii,  se  rep.iîlre  de  doutes,  «  chercher  et  ne  point 
trouver,  »  comme  dit  l'Eccléfiaste,  voilà  leur  travail  et  son 
fruit.  Notre  terre  est  couverte  de  l'ombre  que  projette 
quelque  grand  corps  que  nous  ii'aperce\  oas  pas  ,  mais  dont 
nous  devons  soupçonner  l'existence  ,  par  cela  même  qu'il 
nous  cache  la  luniièie  et  nous  ôtc  la  chaleur.  Ce  mvstèrc. 


LE  SEMECR. 


287 


cctto  ombre  ,  jamais  la  pensée  humaine  ne  les  a  percés;  bien 
pins ,  lorsqu'elle  l'a  essayé  ,  au  lieu  de  parvenir  à  quelcpic 
clarlé,  elle  n'a  fait  que  soulever  les  questions  les  plus  inso- 
lubles; elle  n's  fait  qu'accabler  son  ignorance  sous  le  poids 
de  nviilc  diflicultés.  Que  s'cst-il  donc  passé  dans  l'homme'.' 
Qu'y  a-t-il  de  rompu  entre  lui  et  la  vérité,  entre  lui  et  lu 
lumière,  entre  lui  et  la  paix?  Nul  ne  le  dira,  nul  ne  le 
sait.  —  Mais  Dieu  nous  le  dit  :  l'homme  est  pécheur  ! 
l'houimc  est  perdu!  Et  cette  imposante  déclaration  de  sa 
Parole  nous  explique  l'état  du  monde  et  l'état  de  notre  pro- 
pre cœur.  Le  péché  est  ce  corps  inconnu,  dont  l'ombre  cou- 
vre la  terre;  l'inimitié  coutLC  Dieu,  la  perte  loin  de  Dieu,  est 
ce  mystère  qui  enveloppe  notre  àme  et  notre  vie,  cette  cala- 
mité universelle  ,  ce  sceau  de  malheur  et  d'infamie  qui  est 
empreint  sur  nous.  Croyez  le,  sentez  le,  cherchez  en  la 
preuvcddusloutce  qui  existe,  reconnaissez  la  dans  toutccqiii 
vous  arrive  et,  profondément  frappé  de  ce  fait  lamentable, 
vous  serez  préparé  à  tressaillir  de  joie,  lorsqu'on  viendra 
vous  dire  que  l'Evangile  est  la  bonne  nouvelle  du  pardon  , 
du  salut  et  de  la  paix,  offerts  gratuitement  par  le  Dieu  qui 
est  amour  à  l'homme  qui  est  son  ennemi. 

Mais  si  vous  écartez  l'idée  du  péché  ,  si  vous  ne  voulez 
pas  voir  qu'il  est  la  seule  chose  réelle  de  ce  monde,  la  seule 
cause  du  désordre ,  le  seul  motif  qui  ait  pu  attirer  sur  nous 
le  châtiment,  la  douleur  et  la  mort;  si  vous  cherchez  hors 
de  lui  la  source  de  vos  maux  ,  le  principe  de  votre  igno- 
rance, l'accord  de  toutes  vos  contradictions;  si  vous  voulez 
sans  lui  expliquer  la  justice  de  l'Eternel,  ses  jugemcns  et 
ro  1  gouvernement,  rÈv.injTile  ne  vous  concerne  pas  ,  vous 
n'avez  rien  à  eu  attendre.  S'il  ne  vous  trouve  pas  dans  Tan- 
go.sse,  dans  la  crainte  ,  dans  le  sentiment  de  vos  misères  et 
de  votre  cprruption  ,  si  ces  mois:  «  Je  suis  perdu!  que 
«  ferai-je?  »  ne  retentissent  pas  dans  votre  àme,  il  n'a  rien 
h  vous  annoncer.  Ce  serait  une  eau  offerte  à  qui  n'est  pas 
altéré  ,  un  pain  offert  à  qui  n'est  pas  affamé,  la  liberté  of- 
ferte à  qui  aime  ses  chaînes ,  la  lumière  à  qui  aime  les  té- 
nèbres, la  vie  à  qui  aime  la  mort.  Si  vous  cherchez  dans  l'E- 
vangile (juelque  autre  bien  que  ce  pardon  complet,  gra.tuit, 
que  ce  pardon  juste,  acquis  pour  vous  par  le  sacrifice  d'une 
victime  céleste  ,  acheté  par  Dieu  lui-même  avant  qu'il  ne 
vous  le  donne  ,  qu'y  trouvercz-vous  de  décisif  pour  voti-e 
âme?  Vous  pourrez  y  trouver  des  préceptes  de  morale,  des 
idées  nouvelles  sur  le  bien  et  sur  le  mal,  des  sentimeus  vifs 
et  touchans,  des  cxcitans  à  la  philautropie  et  au  progrès  ; 
mais,  quand  vous  y  aurez  trouvé  tout  cela,  ce  qui  vous  mau 
quait  avant  vous  manquera  encore  après.  Votre  àiiie  sera 
encore  vide,  encore  sombre  ,  encore  égarée  et  agitée  ;  son 
l'essortsera  encore  brisé;  elle  sera  encore  l'ennemie  du  Dieu 
vivant,  qui  ne  tient  point  le  coupable  pour  innocent  et  qui 
juge  souverainement  toute  créature. 

L'Evangile  ,  comprenez-le  bien  ,  c'est  donc  un  ccliange 
magnifique  que  Dieu  vous  propose  de  faire  de  votre  perte 
contre  son  salut;  c'est  un  don  de  sa  miséricorde  qui  suipasse 
infiniment  tous  ses  autres  dons  ;  c'est  un  appel  au  plus  haut 

F  oint  de  gloire  auquel  il  vous  soit  possible  d'atteindre.  Ausii 
apôtre  saiul  Paul  dit-il  :  «  Je  n'ai  point  houle  de  l'Evan- 
»  gile  de  Ciirist;  car  il  est  la  puissance  de  Dieu  pour  sauver 
»  ceux  qui  croient!  »  Et  encore  :  «  A  Dieu  ne  plaise  que  je 
»  me  glorifie  en  aucune  autre  chose  qu'en  la  croix  de  Jésus- 
i>  Christ!  »  C'est  là  le  langage  du  chrétien  ,  et  c'est  le  sen- 
timent que  nous  voulons  exprimer  chaque  fois  que  nous 
parlons  de  l'Evangile. 


LE  CHALET  DU  lïA^-BOURA'VT. 

Nous  .avions  quitte  Chamouny  de  grand  matin;  il  était 
huit  heures  du  soir  et  nous  venions  do  gravir  [)éniblemcnt 
les  degrés  taillés  dans  le  roc,  qui  conduisent  de  Notre-Damc- 
de-la-Gorge  au  pied  du  Col  du  Bonhomme.  Apiès  avoir 
travciié  la  riante  vallée  de  Contiiniine  ,  nous  avions  peu-à- 
peu  laissé  derrière  nous  toute  habitation,  puis  tout  arbre  et 
toute  verdure,  et  nous  apercevions  enfin  le  thslcl  solitaire 
du  Nan-Bouraut,  où  nous  devions  passeï-  la  nuit.  Nous 
jouissions  avec  une  sorte  de  rccueilleniont  du  spectacle 
imposant  que  la  nature  nous  offrait  de  tous  côtés.  A  notre 


gauche  s'arrêtait  un  glacier,  descendant  des  cimes  les  plus 
élevées;  devant  nous,  nous  ne  voyions  que  des  rochers  im- 
menses amoncelés,  se  surpassant  les  uns  les  autres  en  hau- 
teur et  en  hardiesse  ,  des  traces  d'éboulement,  des  flancs  de 
montagnes  nus  et  présentant  les  formes  les  plus  bizarres, 
un  bois  de  sapins  que  le  vent  du  soir  agitait;  nous  laissions 
derrière  nous  le  chemin   tournoyant  et  rapide   que   nous 
venions  d'escalader   et  dont  nous  pouvions  apercevoir  le 
commencement;  enfin,  sur  la  droite  était  le  petit  chalet, 
adossé  contre  un  roc  et  sur  lequel  nosycuxscfixaicntcommc 
sur  un  refuge  au  m  lieu  de  cette  nature  sévère  et  glacée. 
I       Notre  petite  caravane  se  composait  de  quatre  personnes 
unies  par  les  liens  do  l'amitié  et  de  la  foi.  Nous  jouissions 
vivement  de  toutes  les  beautés  qui  frappaient  nos  regards 
et,  eu  les  contemplant,  nous  étions  heureux  de  penser  que 
chacun  de  nous  y  découvrait    la  main   puissante  de  Celui 
qui  créa  toutes  choses, et  pouvait  l'adorer  comme  l'Eternel, 
le  Grand,  l'Admirable,  leTerrible,  et  aussi  comme  le  Dieu 
des  miséricordes,  le  Rédempteur,  le  Sauveur.  Depuis  plu- 
sieurs jours,   nous  parcourions  ensemble  les  sites  les  plu» 
ravissans  et  nous  avions  toujours  éprouvé   qu'après  avoir 
admiré  Dieu  dans  ses  œuvres,  il  nous  était  infiniment  doux 
et  précieux  de  le  chercher  dans  sa  Parole,  où  il  se  révèle 
sous  des  traits  mille  fois  plus  touchans  encore  que  dans  la 
nature.  Lorsque  nous  nous  arrêtions,  nous  aimions  à  chanter 
les  louanges  de  notre  Père.  Nos  guides  s'approchaient  pour 
nous  écouter  et  ils  nous  disaient  quelquefois,  dans  leur  uaïf 
langage,  qu'ils  trouvaient  nos  chants  bien  beaux.   Souvent 
nous  commencions  avec   eux,  pendant  ces  petites  haltes  , 
quelque  bonne  et  sérieuse  conversation  ,  que  nous  coulis 
nuioiis  ensuite,  tout  en  cheminant  sur  nos  mulets.  Ils  avaient 
l'air  de  dire  :   «  Ces  gens  sont  singuliers,  mai.*  ils  ont  l'air 
heureux.  « 

Nous  faisions  sans  cesse  l'expérience  de  la  vérité  de  la 
remarque,  qu'un  chrétien  ne  se  sent  isolé  nulle  part.  Faites 
voyager  un  savant,  un  littérateur,  un  homme  qui  consacre 
ses' veilles  à  quelque  branche  particulère  des  sciences  hu- 
maines, qui  a  envahi  ses  pensées  et  qui  les  occupe  souvent 
exclusivement,  et  faites  lui  passer  quelques  jours  seulement 
avec  des  gens  pauvres  et  ignorans,  qui  ne  sauraient  que  faire 
de  sa  science:  lise  sentira  seul  et  hors  de  sa  sphère;  il  ne 
songera  pas  à  communiquer  sa  philosophie;  il  n'aura  per- 
sonne à  qui  parler.  Mais  le  chrétien  a  toujours  quelque 
chose  à  dire,  parce  qu'il  a  partout  une  œuvre  à  faire.  Il  a 
des  paroles  pour  le  pauvre  et  pour  le  riche  ,  pour  le  savant 
et  pour  l'ignorant.  Quels  que  soient  ses  compagnons  de 
roule,  il  a  un  sujet  qui  l'intéresse  lui-même  et  qui  est  fait 
pour  les  intéresser,  non  pas  de  prime-abord  au  même  degré, 
non  pas  dans  le  même  sens  jieut-ôtre,  mais  cependant  de 
quelque  manière.  Il  sait  que  tout  homme  s'est  égaré,  et  lui, 
qui  a  retrouvé  le  chemin,  il  aime  à  dire  à  ceux  qu'il  aperçoit 
s'en  écartant  toujours  plus,  comment  ils  doivent  faire  pour 
V  rentrer.  C'est  là  ce  qui  donne  un  intérêt  particulier  à 
chacun  de  ses  pas.  Il  n'est  jamais  obligé  de  lefouler  ses 
pensées,  de  mettre  de  côté  les  sujets  dont  elles  aiment  à  se 
nourrir.  11  trouve  partout  l'occasion  de  les  mettre  au-dehors, 
et  il  ne  dépend  que  de  lui  de  la  saisir. 

C'est  ce  que  nous  éprouvâmes  particulièrement  au  Nan- 
Bourant.  Après  nous  être  reposés  un  instant  dans  le  chalet , 
nous  ■ïoulùmes  profiter  encore  des  dernières  heures  du 
jour  pour  admirer  la  scène  sauvage  et  grandiose  qui  se  dé- 
roulait autour  de  nous.  Le  soleil  était  couché.  Une  vapeur 
légèrt  enveloppait  chaque  objet.  Le  bois  de  sapins  ne  se 
dessinait  plus  que  comme  une  masse  noire  au  milieu  des 
neiges.  Cliaque  rocher ,  chaque  pic  semblait  prendre  une 
attitude  plus  menaçante.  Nous  n'entendions  que  le  bruit  du 
torrent  qui  donne  son  nom  au  chalet  et  les  clochettes  de 
quelques  chèvres  qu'un  jeune  pâtre  reconduisait  à  l'étable. 
C'était  un  garçon  de  douze  ans,  qui  avait  l'air  intelligent.  Il 
s'arrêta  près  de  nous  et  nous  regarda  avec  une  curiosité  qui 
n'avait  rien  d'étrange.  Nous  lui  fîmes  un  petit  signe  d'ami- 
tié et  il  s'approcha.  Je  lui  demandai  s'il  était  bien  fatigué  de 
sa  journée,  a  Oh!  oui,  dit-il ,  cette  méchante  chèvre  que 
voilà  m'a  donné  bien  du  tourment.  Elle  s'est  enfuie  là 
haut,  tout  là-hau!,  »  et  il  nous  montrait  une  hauteur  à  quel- 
que distance;  «  il  m'a  fallu  grimper  après  elle  pour  la 
ramener.»— «Tuas  fait  comme  le  bou  berger.  Sais  tu  qui  est 


288 


LE  SEMEUR. 


le  bon  berper?  »— «  C'est  Jésus-Christ,»  répondit-il  sans  hé 
siter  — «  Siurais-tu  lire  par  hasard,  mon  cher  enfant?» 
— «  Oui,  monsieur.»— «Eh  bien,  je  vais  te  donner  un  petit 
livre  ,  dans  lequel  tu  trouveras  beaucoup  de  bonnes  choses.» 
Là-dessus  je  tirai  de  ma  poche  un  petit  écrit  intitulé  :  Le 
Tainre  Joseph.  «  Je  m'appelle  aussi  Joseph,  »  dit  le  jemie 
pâtre,  en  jetant  un  coup-d'œilsur  le  premier  feuillet.— «  Eh 
bien  ,  mon  ami ,  j'espère  que  tu  ressembleras  à  celui  dont  il 
çsl  question  ici.  Voyons,  lis-moi  le  commencement  de  l'his- 
toire ,  puisqu'il  fait  encore  un  peu  jour.  »  Lorsque  Joseph 
en  fut  venu  à  ce  passage  de  la  Bible  qui  y  est  cité  :  «  Cette 
»  parole  est  certaine  et  digne  d'être  entièrement  reçue,  que 
V  Jésus-Christ  est  venu  au  monde  pour  sauver  les  pécheurs, 
»  desquels  je  suis  le  premier,  »  je  l'arrêtai  et  je  lui  deman- 
dai s'il  comprenait  ce  que  cela  voulait  dire.  11  baissa  d'abord 
la  tête  sans  répondr€,puis  il  dit  tout  bas:  «  Je  sais  bien  ce  que 
c'est  que  le  péché.  »  —  «  Et  qui  t'en  a  parlé  ?  qui  t'a  dit  que 
le  péché  existât?»  —«Ah  !  c'est  mon  cœur  qui  me  l'a  dit; 
il  m'a  dit  cent  fois  que  je  faisais  mal  et  que  j'aime  le  mal.  » 

«C'est  ce  que  le  Joseph  de  notre  histoire  savait  bien  aussi  ; 

mais  il  connaissait  le  remède  à  ce  mal.  Le  connaîtrais-tu 
comme  lui  ?»  Le  jeune  garçon  montra  avec  le  doigt  le  nom 
die  Jésus-Christ  et  relut  lentement  ces  paroles  :  «  Jésus-Christ 
a  est  venu  au  monde  pour  s  luver  les  pécheurs.»  —  «Et  coni- 
ment  peux-tu  savoir  que  c'est  vrai  ?» — «Mais,  monsieur,  ré- 
ponditl'enfant  avec  surprise.  Dieu  l'a  dit.»  Nous  nous  regar- 
dâmes ,  en  admirant  la  foi  naïve  du  petit  pâtre  et,  au  bout 
d'un  instantjc  repris  :«  Tues  heureux  de  croire  ce  que  Dieua 
dit!»— «Monsieur,  ce  n'est  pas  la  première  fois  que  j'entends 
parler  comme  cela  et  que  je  sens  que  c'est  vrai.  Nous  avons 
cotre  curé,  là-bas,  dans  la  vallée,  qui  nous  répète  souvent 
ce  que  vous  venez  de  me  dire.  » — «  Dieu  en  soit  béni ,  mon 
enfant.  Ne  l'oublie  pas,  il   y  a  du  mal  et  beaucoup  de  mal 
dans  ton  cœur ,  mais  il  y  a  un  grand  médecin  qui  sait  guérir 
■■0pai  îes  maux  ,  et  ce  médecin  c'est  Jésus-Christ ,  le  Fils  de 
''\J)ieu ,  Dieu  béni  éternellement.  Cher  enfant,  nous  ne  nous 
reverrons  sans  doute  plus  sur  la  terre.  Tu  vas  rester  dans  tes 
montagnes,  et  nous,  dès  le  point  du  jour,  nous  nous  mettrons 
en  route  pour  les  franchir  et  bientôt  nous  leur  dirons  adiiiu. 
Mais  je  veux    te  laisser  un  souvenir  ;  je  veux  te  donner  un 
trésor  qui  servira  de  lumière  à  tes  pieds   et  de  lampe  à  ton 
sentier.  Voici  un  Nouveau-Testament,   mon    cher  ami; 
"c'est  la  Parole  de  Dieu  ;  il  contient  la  bonne  nouvelle  et  il 
Bera  ta  joie ,  si  tu  le  consultes  avec  sincérité  et  si  tu  reçois , 
comme   si   Dieu  te  les  disait  lui-même,  toutes  les  vérités 
qu'il  renferme.  Puisse-t-il  être  béni  pour  toi  et  pour  beau- 
coup d'autres,  et   puissions-nous  nous  rencontrer  un  jour 
devant  le  trône  du  Seigneur  et  le  louer  ensemble  éternclle- 

nxent!  »  ti        •   i.  ■    i 

Le  pâtre  reçut  l'Evangile  avec  respect.  11  avait  1  air  ému 
des  dernières  paroles  que  j'avais  prononcées  et  se  tenait 
toujours  près  de  nous ,  comme  s'il  eut  eu  de  la  peine  à  nous 
«uittcr.  li  nous  fallut  rentrer.  L'air  devenait  piquant,  il  fai- 
sait sombre,  et  nous  dîmes  adieu  au  petit  pâtre.  Cette  ren- 
contre si  simple,  ce  peu  de  paroles  échangées  avec  un  pau- 
vre enfant,  nous  laissèrent  une  impression  douce  et  sérieuse, 
et  le  sentiment  de  cette  espérance  pleine  de  joie  quj  l'on 
éprouve  chaque  fois  qu'on  a  pu  déposer  quelque  peu  de 
semence  de  la  Parole  de  vie.  On  sait  que  partout  où  elle 
tombe,  fût-ce  même  sur  un  rocher,  si  Dieu  la  bénit,  elle 
fructifiera ,  et  on  la  lui  confie.  C'est  ainsi  que  les  plus  petites 
circonstances,  lorsqu'elles  sont  animées  par  ratteiitc  de  ce 
que  Dieu  peut  en  faire ,  prennent  un  caractère  tout  parti- 
culier qui  les  agrandit  et  qui  leur  donne  du  charme. 

Nous  passâmes  une  nuit  tranquille  dans  notre  petit  cha- 
let ,  battu  des  vents.  Il  ne  se  composait  que  de  deux  pièces, 
de  la  cuisine  et  de  l'écurie;  et  les  cloisons  en  ( taient  si 
■jninces ,  que  bêtes  et  gens  auraient  pu  se  croire  réunis.  Nos 
jTuides  nous  réveillèrent  dès  l'aube.  Nous  avions  une  forte 
joornéc  i  faire;  car  nous  prétendions  coucher  à  Cour- 
juayeur  le  soir  même  et,  sans  perdre  de  temps,  nous 
nous  préparâmes  au  départ.  Le  ciel  était  pur,  l'air  vif  ; 
les  premiers  rayons  du  soleil  éclairaient  le  sommet  des 
montapnes  ,  tandis  que  tout  le  reste  était  encore  dans 
l'ombre.  La  scène  était  aussi  calme,  aussi  majeslucusc  que 
la  veille.  Dans  ce  lieu  désert,  le  retour  du  jour  ne  ra- 
menait aucun  bruit,  aucune  trace  de  vie.  Comme  la  veille, 


nous  n'entendions  que  le  torrent  et  les  clochettes  des  chè- 
vres de  notre  petit  pâtre;  car  il  venait  de  les  faire  sortir  de 
l'étable,  et  il  était  là  ,  les  yeux  fixés  sur  nous  ,  nous  saluant 
de  la  main  et  nous  regardant  partir.  Nous  lui  criâmes 
adieu  et  j'ajoutai  :  «  Souviens-toi  de  nous  !  »  —  Il  me  ré- 
pondit d'un  signe  de  tête.  Nous  nous  mîmes  en  roule  et, 
pendant  long-temps  ,  nous  vîmes  le  petit  pâtre  à  la  même 
place,  nous  suivant  des  yeux  ;  puis  le  chemin  tourna  et 
nous  ne  le  vîmes  plus.  Je  retournai  de  quelques  pas  en 
arrière  pour  lui  faire  encore  un  signe  d'aniitié  qu'il  m^e 
rendit  au  centuple  ,  et  je  rejoignis  mes  compagnons.  Je  pen- 
sais ,  tout  en  continuant  ma  route  à  sa  foi  enfantine ,  que  la 
lecture  de  la  Parole  de  Dieu  allait  sans  doute  développer  et 
fortifier.  Je  me  disais  que  ce  pauvre  enfant ,  destiné  a  vivre 
au  milieu  de  ces  montagnes,  presque  constamment  seul , 
loin  de  la  corruption  des  villes  et  de  leurs  tentations,  avait 
autant  que  moi  besoin  de  savoir  et  de  croire  que  Jésus  est 
le  chemin ,  la  vérité  et  la  vie  ,  et  que  la  foi ,  qui  est  ma  bous- 
sole au  milieu  de  la  mer  plus  agitée  et  plus  semée  d'écueils 
où  je  navigue ,  lui  est  cependant  indispensable  aussi  pour  se 
guider,  à  lui  quia  surtout  à  redouter  et  à  combattre  son  pro- 
pre cœur.  Il  me  semblait  n'avoir  jamais  mieux  compris  que 
l'Evangile  s'adresse  à  tous,  et  que,  quelle  que  soit  la  position 
d'un  hompie ,  il  a  besoin  de  cette  bonne  nouvelle. 


MELANGES. 

ASSOCIATIO»  POUR  RÉPAHBIIE  L'iUSTRDCTIOI»  A  LA  MARTIlflQUÏ.   —    Let 

hommrs  de  couleur  de  la  Martinique  Tiennent  de  former  une  association, 
dont  leb'Jt  est  de  répandre  l'instruction  générale  dans  celV  île.  Le  mini- 
mum de  la  souscriptiou  est  de  1 3  (r.  par  an.  Le  produit  des  souscriptions 
tst  destiné  à  payer  les  frais  de  passage  en  France  et  ceux  d'éducation  des 
jeunes  gens  qui  seront  envoyés  dans  les  collèges  royaux  ou  dans  d'autres 
écoles.  Chaque  année  aura  lieu  le  tirage  au  sort  de  ceux  qui  derront  être 
envoyés  en  France.  Il  est  intéressant  de  voir  ces  efforts  pour  les  progrès 
de  l'instruction,  faits  par  des  hommes  qu'on  avait  trop  long-temps  traités 
en  parias ,  et  qu'on  commence  à  peine  à  relever  des  incapacités  qui  les 
frappaient. 

Nouveau  dictionnaire  chinois.  —  M.  Medhurst,  missionnaire  an- 
glais, fixé  dans  l'ile  de  Java,  travaille  depnis  long-temps  à  un  dictionnaire 
Hok-Kien,  l'un  des  principaux  dialectes  du  chinois.  Il  vient  d'en  term'neï 
la  première  partie  ou  le  dictionnaire  ch  nois-anglais.  Son  manuscrit  S( 
compose  de  8oo  pages  in-4°.  et  la  préface  et  l'appendice  feront  eu  outre 
près  de  200  pa;es.  Une  société  savante  de  la  Chine  a  offert  de  se  char- 
ger de  tous  les  frais  d'impression.  —  M.  Medburstne  pourra  .s'occuper  d' 
dictionnaire  anglais-  binois  qu'après  avoir  terminé  d'autres  travaux,  enire 
autres  la  publication  du  Nouveau-Testament  en  ba  -nalais;  l'iaipressior 
en  était  avancée  jusqu'à  l'Evangile  selon  saint  Marc  ,  au  départ  des  der- 
nières nouvelles.  Ces  travaux  sont  de  nouveaux  services  readus  par  ce 
savant  missionnaire. 

Singulière  loi  contre  le  dufl.  —  I!  y  a  au  Mexique  une  loi  d'aprèl 
laquelle  celui  qui  a  tué  un  homme  en  duel  est  responsable  de  toutet  lei 
dettes  de  sa  victime.  Nous  pensons  qu'une  pareille  disposition,  contre  la- 
quelle na  se  révolterait  pas  le  préjugé  national  qui  refuse  de  considérer  I< 
duel  comme  un  assassinat,  mériterait  de  trouver  place  dans  nos  Codes  el 
serait  un  moyen  de  rendre  moins  fréquens  des  crimes,  doat  nous  aTons  et 
à  déplorer,  depuis  quelques  mois,  tant  d'exemples. 

PnocRÈs  nu  cnoL^.RA  dahs  leï  départembns.  —  Le  choléra  s'étend 
avec  rapidité  dans  plusieurs  départemens  ;  les  nouvelles  particulières  qui 
nous  en  recevons  sont  dis  plus  afiligeantcs.  Dans  un  petit  village  pré»  d< 
Chantilly,  où  il  n'y  a  que  5oo  habitans,  la  maladie  atteint  5o  personnel 
parjonret  ily  a  de;à  3oo  maladies!  En  Angleterre,  à  mesure  que  le  choléri 
envahissait  une  loc;dilé,  la  Sociélé  Bibliqne.de  Londres  y  faisait  distribue! 
un  grand  nombre  d'exemplaires  des  livres  saints .  aûn  d'offrir  un  alimen 
aui  dispositions  sérijnses  qui  y  étaient  excitées.  Nous  engageons  ceux  di 
nos  amis  qui  sont  en  position  d'imiter  cet  exemple,  à  le  faire  dans  les  cir- 
constances où  nous  nous  tiouvons. 


ANNONCE. 

Le  Trésok  des  Affligés,  recueil  composé  de  patsages  Je  l'Ecriture 
Sainte  y  contenant  les  plaintes  du  chrétien  dans  tes  épreuves  de  la  fit 
les  prières  convenables  à  sa  situation,  et  les  promesses  du  Seigneur  à 
le  consoler,  i  vol.  in-18.  Chez  Rislcr ,  rue  de  l'Oratoire  ,  n.  6.  Prix 
I  fr.  75  c. 
Nous  croyons  utile  de  recommander  ce  petit  volume  aux  familles  affli 

gées,  si  nombreuses  en  ce  moment.  Les  consolations  qui   leur  y  sont  ol 

fertes  sont  toutes  puisées  dans  les  promesses  que   Dieu  a  faites  dans  i 

Parole. 

Le  Ocrant,    DEHAULT. 
linprun^rie  de  ."îellicue  ,  rue  des  Jeûneurs ,  n.   i^. 


TOME  1".  —  N"  37, 


16  MAI  ISS*»-. 


En 


LE  SEMEUR, 

JOURNAL  RELIGIEUX, 

V 

Politique,   Philosopliiquc   et   Littéraire 


PARAISSANT  TOUS  LES  IVIERCREDIS. 


Le  ch^mp  ,  c'est  le  monde. 
aiaitii.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n°  ii,et  chez  tous  le-  Libraires  el  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  ir.  pour  l'année) 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  ^  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  poi.r  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettre» ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

Ketde  poiiTiQDE  :  De  la  crise  politique  en  Angleterre.  —  Le  Choléra- 
MoRBDS.  La  cause  de  celte  épidémie ,  son  but  et  le  moveo  d'en  être 
délivré.  —  Voyages  :  Voyage  de  M.  Harlley  en  Grèce  et  au  Levant. — 
Philosophie  religieuse  :  Considérations  générales  sur  la  source  du 
Paganisme.  —  Mélanges  :  Mort  de  M.  Cuvicr.  — Progrès  du  Christia- 
nisme à  la  Nouvelle-Zélande.  —  Prodigieuse coosommalion  de  liqueurs 
fortes  en  Angleterre.  —  AtraoHCES. 


REVUE  POLITIQUE. 

DE  LA  CRISE  POLITIQUE  EN  ANGLETERRE, 

La  constitution  anglaise,  qu'on  a  considéfée  si  long- 
temps comme  une  constitution-modèle,  doit  donc  fohniir 
à  sou  tour  une  nouvelle  preuve  de  la  vanité  de  la  sagesse 
humaine,  dont  elle  était  un  monument;  ses  destinées  doi- 
vent donc  servir  aussi  à  nous  faire  reconnaître  l'incapacité 
des  hommes  les  plus  capables, pour  diriger  les  événemens  et 
faire  le  bonheur  des  peuples. 

Tant  que  le  vaisseau  de  l'Etat  n'a  été  expoié  qu'à  de  petits 
orages,  bien  qu'il  ait  été  quelquefois  bien  rudement  ballotté, 
il  n'en  a  pas  moins  continué  à  voguer  majestueusement 
sur  les  flots;  mais  la  tempête  qui  s'est  élevée  et  dont  la  Pro- 
vidence permet,  par  des  raisons  dignes  de  sa  sagesse,  que 
la  violence  augmente  de  jour  en  jour,  le  menace  aujour- 
d'hui sérieusement.  La  constitution ,  faible  et  brisée,  ne 
peut  rien  pour  sauver  du  naufrage  le  bâtiment,  dont  la 
force  et  la  beauté  faisaient  l'étonnement  des  Anglais  et  des 
étrangers.  A  entendre  ses  admirateurs  ,  tout  était  si  bien 
prévu ,  il  y  avait  un  si  parfait  équilibre ,  une  union  si 
étroite ,  une  dépendance  réciproque  si  habilement  ménagée 
*ntre  tous  les  élémens  de  la  société  ,  que  l'ordre  établi  ne 
pouvait  souffrir  d'aucun  choc  du  dehors,  ni  d'aucune  se- 


cousse du  dedans.  Et  voici  que  quelques  semaines,  quelques 
heures  presque ,  suffisent  pour  ébranler  tout  l'édifice:  iJ 
s  affaisse,  il  menace  ruine,  et  il  paraît  impossible  que  l'An- 
gleterre, malgré  sa  constitution-modèle,  échappe  à  une 
révolution  politique  et  sociale.  C'est  ainsi  que  Dieu  nous 
déclare  de  nouveau  «  qu'il  abolira  la  sagesse  des  sages.  > 
Puisse  cette  leçon  ,  qui  suit  de  si  près  tant  d'autres  leçons 
que  nous  avons  reçues  depuis  peu,  ne  pas  être  entièrement 
perdue! 

Pêttl-élre  nous  répond ra-t-on  ,  pour  expliquer  ce  qui 
arrive,  que  lu  constitution  n'a  pas  été  maintenue  intacte, 
qu'on  l'a  corrompue ,  qu'on  l'a  violée,  qu'on  est  sorti  de 
la  voie  qu'elle  traçait,  et  que  c'est  là  la  cause  des  inquiétu- 
des qu'on  éprouve  aujourd'hui.  Mais  s'il  en  est  ainsi,  que 
penser  d'une  perfection  qui  n'a  pas  empêché  une  corrup- 
tion  telle  qu'on  ne  peut  y  porter  remède  qu'en  détruisant 
la  constitution  elle-même,  et  qu'en  reconstruisant  l'édifice 
social  par  la  base  ? 

Nos  lecteurs  ont  pu  s'apercevoir,  comme  nous,  que 
depuis  quelque  temps ,  nos  voisins  étaient  entraînés  sur 
une  pente  rapide  et  périlleuse ,  toujours  exposés  à  voir  la 
constitution  détruite  par  le  pouvoir  roval  ou  par  la 
puissance  populaire;  aujourd'hui,  nous  voyons  déplus 
cette  dernière  qui  essaie  de  faire  violence  au  premier,  et 
qui  veut  le  contraindre  à  exercer  une  sorte  de  despo- 
tisme contre  la  constitution  et  au  profit  de  la  réforme. 

C'est  à  tort  qu'on  a  pris  le  ministère  Grey  pour  un  mi- 
nistère whig  ;  plusieurs  de  ses  membres  sont  bien  loin  d'être 
whigs.  Lord  Palmerston,  le  ministre  des  affaires  étrangères, 
par  exemple,  a  humblement  servi  lord  Liverpool ,  lord 
Castlereagh  et  le  duc  de  Wellington  lui-même.  Lord  Go- 
derich,  le  ministre  des  colonies,  a  aussi  fait  partie,  pendant 
de  longues  années  ,  des  administrations  les  plus  torys  pos- 
sibles. Le  cabinet  dont  ils  étaient  membres  a  montré,  selon 
nous,  peu  d'habileté  dans  la  grande  question  de  la  réformej 
d'abord,  en  présentant  son  bill  trop  brusquement,  sans 
avoir  assez  examiné  le  terrain,  prévu  les  difficultés,  écarté 
les  obstacles  ;  puis  ,  en  laissant  trop  traîner  les  discussions 
auxquelles  il  a  donné  lieu  ;  enfin  ,  en  abandonnant  trop  tôt 
ou  trop  tard  le  timon  qu'il  avait  été  trop  empressé  à  saisir. 


^vu 


I-.E  SEMEUR. 


Il  est  certain  que  le  conseil  qu'il  a  donné  à  Guillaume  IV  de 
faire  une  nouvelle  fournée  de  pairs  est  tout-à-foit  conU;iire 
a  1  esprit  et  au  but  de  la  constitution.  Le  pouvoir  de  créer 
des  pairs  n'a  pas  été  confié  à  la  couronne  pour  en  abuser  de 
cette  manière,  et  les  membres  du  tabinet  qui  vient  de  se 
retirer  auraient  été  les  premiers  à  s'élever  contre  un  minis- 
tère dont  ils  n'auraient  pas  fait  partie  ,  s'il  avait  osé 
conseiller  au  roi  de  faire  un  tel  usage  de  la  prérogative 
r.iyale.  S'il  crée  des  pairs  pour  récompenser  de  grands  ser- 
vices, pour  illustrer  de  grands  talcns,  et  même  pour  conser- 
ver à  la  couronne  sa  juste  innuence,  il  agit  dans  l'esprit  et 
dans  les  limites  de  la  constitution  j  mais  il  n'en  serait  plus 
de  même  s'il  usait  de  cette  facultépour  changer  violemment 
la  position  d'une  majorité  imposante  de  la  chambre  des 
lords,  et  s'il  inondait  le  pays  d'une  aristocratie  improvisée 
dans  l'intérêt  de  la  politique  du  jour.  Il  y  aurait  quelque 
chose  d'absurde  et  de  monstrueux  dans  une  telle  conduite  , 
et  l'on  ne  pourrait  promettre  vingt-quatre  heures  de  durée 
à  une  constitution  qui  accorderait  de  tels  pouvoirs  à  la  cou- 
ronne. En  effet,  qu'est  ce  qui  empêche  le  roi,  s'il  peut 
créer  aiijourd'iiui  soixante-dix  pairs  pour  le  ministère  Giey 
d'en  créer  demain  soixante-dix  autres  pour  un  ministère 
Peeli'  S'il  peut  aujourd'hui  envoyer  une  fournée  à  la  cham- 
bre des  loi'ds  pour  faire  passer  un  bill  adopté  par  les  com- 
munes, il  peut  tout  aussi  bien  demain  y  envoyer  une  seconde 
fournée  pour  en  faire  rejeter  un  autre,  qu'elles  auraient 
également  adopté.  En  suivant  l'avis  du  ministère  Grey,  le 
roi  aurait  donc  agi  en  despote,  et  détruit  toute  la  sécurité 
que  l'institution  de  la  pairie  doit  offrir,  d'après  la  constitu- 
tion anglaise.  Aujourd'hui  c'est ,  il  est  vrai ,  en  faveur  du 
peuple  qu'on  lui  demande  d'user  d'un  pouvoir  arbitraire; 
mais  qui  l'empêchera,  si  on  lui  reconnaît  ce  droit,  de  s'en 
servir  ensuite  contre  le  peuple  ? 

"Voyez,  d'un  autre  côté,  ce  qui  arrive  :  la  chambre 
des  communes  elle-même  est  débordée  par  les  masses. 
Ici,  ce  sont  des  unions  politiques,  là  des  assemblées  de 
deux  cent  mille  personnes,  qui  lui  présentent  des  adresses 
pour  Texhoi  ter  à  ne  pas  voter  les  impôts  et  pour  la 
prévenir  cfue  les  Anglais  ayant ,  d'après  le  hill  des  U.-oiis , 
celui  de  porter  des  armes  pour  leur  défense,  il  est  pro 
bable  que  tout  le  monde  voudra  s'en  prévaloir  et  que  le 
peuple  anglais  tout  entier  sera  armé  et  préparé  à  tout  évé- 
nement ,  concluant  de  là  que  la  chambre  doit  prier 
le  roi  de  rendre  sa  confiance  au  ministère  Grey  et  de 
créer  un  nombre  de  pairs  indéterminé,  sujjisanl  pour  assu- 
rer le  succès  du  bill  {  i  ).  Sans  attendre  le  résultat  de  ces 
démarches,  les  assemblées  populaires  décident  de  ne  pas 
payer  l'impôt,  qu'il  soit  ou  non  voté  par  les  communes. 
Ainsi,  que  le  roi  crée  de  son  propre  mouvement  des 
pairs  par  centaines,  ou  qu'il  soit  forcé  d'en  créer  malgré 
lui,  que  la  réforme  n'ait  pas  lieu  ou  qu'elle  s'accomplisse 
malgré  le  roi  et  malgré  les  pairs,  el  par  le  seul  fait  de  la 
puissance  populaire,  il  y  aura  toujours  violation  de  la 
constitution^  elle  sera  en  tout  cas  détruite,  et  nous  ne 
voyons  encore  que  le  commencement  de  la   fin. 

D'ailleurs,  le  ministère  n'a  pas  réellement  autant  de  par- 
tisans qu'on  pouriait  le  croire  au  premier  abord.  Il  est 
dans  le  parlement  et  hors  du  parlement,  beaucoup  de  per- 
sonnes, qui  ne  pardonnpjont  jamais  à  lord  Grey  et  à  ses 
collègues,  d'avoir  conduit  les  choses  au  point  où  elles  sont. 
Elles  se  rattachent  au  ministère,  et  votent  pour  le  bill, 
parce  qu'il  leur  semble  que  son  rejet  présente  aujourd'hui 
encore  plus  de  dangers  que  son  adoption  ;  mais  elles  ne  vo- 
tent qu'en  tremblant;  car  elles  redoutent  ,  comme  des 
conséquences  de  ce  pas  hardi,  la  destruction  de  l'Eglise,  le 

(i)  Cette  phrase  est  extraite  de  la  pélilion  de  l'Union  politique  de  Bir- 
mingham à  la  chambre  des  commune». 


non-paiemontde  la  dette,  l'avilissement  de  la  pairie.  D'a-.i- 
ties,  non  moins  nombreux,  soutiennent  le  biil  pour  les 
mêmes  raisons  qui  fout  que  les  promiois  n'y  adhèrent  qu'à 
••cgret.  Ils  ne  déguisent  pas  leurs  projets;  ils  avouent  haute- 
ment leurs  espérances.  On  compte  parmi  eux  les  députés 
irlandais,  et  l'immense  m.^jorité  de  leurs  compatriotes.  Un 
parti  formidable,  dont  M.  Iliune  est  l'un  des  chel's  ,  désap- 
prouve la  politique  étrangère  que  le  cabinet  anglais  a  suivie  • 
d  est  mécontent  des  cajoleries  et  des  fêtes  que  le  ministère 
Grey  a  prodiguées  à  M.  de  Talleyraud  ,  et  de  son  manque 
d'égards  pour  les  conseillers  qui  entouraient  le  roi  des 
Français  en  i83o;  il  se  plaint  aussi  de  ce  qu'on  a  mis  le 
prince  Léopold  sur  le  trône  de  Belgique,  et  montré  tant 
d'indifférence  pour  les  malheurs  des  Polonais.  Quoique 
disposé  en  foveur  du  bill,  ce  parti,  comme  on  voit,  n'est 
pas  composé  d'amis  du  ministère  (i). 

Nous  ne  voulons  émettre  aucune  opinion  sur  les  événe- 
mens  qui  se  préparent.  Comment  en  effet  prévoir  l'ordre 
ou  le  désordre  qui  doit  résulter  de  la  confusion  et  de  l'a- 
narchie? Nous  nous  bornons  à  constater  les  faits,  et,  re- 
gardant au-dessus  du  chaos  dans  lequel  nous  jettent  les 
hommes  d'état  et  les  hommes  politique;,  nous  nous  conso- 
lons des  tristes  évéuemens  qui  se  passent  sous  nos  yeux  ,  en 
nous  rappelant  que  l'éternel  règne. 


LE  CHOLERA-MORBUS. 

LA  CAUSE  DE  CETTE  e'pIDEMIE  ,  SON  BUT  ET   LE    MOYEN  d'eN, 
ETRE  DÉLIVRE. 

(  Fragmens  d'un  discours  prononcé  dans  une  ville  de 
province,  lors  de  l'apparition  du  choléra-morbus.) 

Le  fléau  qui  a  ravagé  la  capitale  vient  de  se  mani- 
fester au  milieu  de  nous.  Plusieurs  victimes  sont  di'jà  tom- 
bées; d'autres  en  plus  grand  nombre  peuvent  tomber  en- 
core. Nous  savons  quel  est  le  jour  où  l'épidémie  a  coinmeucé; 
mais  le  jour  qui  la  verra  disparaître  nous  est  complètement 
inconnu  :  il  se  dérobe  à  nos  regards  dans  les  secrets  de  ce 
Dieu  dont  les  voies  ne  sont  pas  nos  voies.  Disons  plus,  tout 
est  mystère  dans  ce  fléau  :  sa  nature,  sa  marche,  ses  progrès, 
son  action  sur  le  corps  humain,  son  avenir  (2).  Eu  le  consi- 
dérant avec  le  pâle  flambeau  de  la  raison  individuelle,  il  ne 
paraît  suivre  d'autre  loi  que  celle  de  n'en  pouit  avoir.  Mais 
SI  nous  prenons  pour  guide  la  Parole  sainte,  elle  nous  fera 
découvrir  quelques  points  lumineux  à  travers  ces  profondes 
ténèbres.  Dans  Icscirconstauces  actuelles,  comme  dans  beau- 
coup d'autres,  c'est  la  révélation  qui  peut  seule  nous  expli- 
quer l'énigme  des  destinées  du  genre  humain. 

Une  première  question  se  présente  ,  qui  domine  tout  le 
sujet  de  ce  discours  :  quelle  est  la  cause  du  fléau  qui  ravage 
le  globe  depuis  quinze  ans?  Ecoutez  les  hommes  du  siècle, 
les  orateurs ,  les  écrivains  qui  n'ont  plus  de  foi  religieuse  : 
que  savent-ils  répondre?  Les  uns  imaginent  je  ne  sais  quel 
pouvoir  inconnu,  quelle  force  occulte  qu'ils  nomment  ha- 
sard, comme  si  le  hasard  était  autre  chose  qu'un  mot  vide, 
une  expression  qui  s'évanouit  comme  un  fantôme,  quand 
on  essaie  de  la  saisir.  Expliquer  l'épidémie  actuelle  par  le 
hasard,  ce  n'est  qu'ajouter  un  mystère  à  tous  ceux  qui  l'en- 
veloppent. D'autres  s'arrêtent  à  quelques  petites  causes,  les 
plus  proches,   les  plus  voisines  de  leur  eutcnderaent,   et 

(1)  Le  vole  sur  la  proposition  de  lord  Ehringlon  vient  à  l'appui  de  ce 
que  nous  venons  de  dire.  Qioique  la  troisième  lecture  du  bill  ait  été  arrê- 
tée à  une  majorité  de  1 16  voix,  la  proposition  de  lord  Ebringlon  ne  la  clé 
qu  a  une  mnjo.ilé  de  80  voix.  II  est  vrai  qu'il  y  avait  moins  de  membres 
présens  ;  m  lis  la  diminution  était  défavorable  au  [.arti  Grey.  puisqu'il  ne 
manquait  que  3i  mcmbrrs  de  l'opposition  elGj  min  slériels,  ce  qui  prouve 
un  relâchement  de  zèle  chL-z  ces  derniers. 

(2)  Dans  une  des  dernières  lettres  que  Gœlhe  a  écrites,  il  uomme  le 
choléra-morbus  te  grand  secret. 


LE  SEMEUR. 


201 


lorsqu'ils  oiudéployo  une  carte  (^l'Ographiquc  pour  mniitror 
le  point  du  globe  où  répidéinii;  a  pris  naissance  ,  lorsqu'ils 
ont  tracé  la  route  qu'elle  a  suivie  et  indiqué  les  Meuves  ou 
les  continens  qui  lui  ont  livré  passafje  ,  ils  s'applaudissent 
de  leur  science  ,  conimc  si  elle  ne  laissait  pas  en  dehors  la 
grande  et  foiidanieutale  question  ! 

L'iionime  religieux,  qui  interroge  laParolc révélée,  porte 
plus  loin  ses  I égards;  des  résultats  il  remonte  au  principe, 
et  des  causes  secondes  à  la  cause  première.  Cette  cause  pre- 
mière, supièuie,  absolue,  la  cause  des  causes,  pour  les  afflic- 
tions comme  pour  les  bénédictions,  pour  les  fléaux  comme 
pour  les  prospérités,  le  chrétien  la  voit  et  la  nomme  :  c'est 
Dieu.  Il  se  tourne  avant  tout  vers  lui  dans  les  calamités  pu- 
bliques ou  paiticulières;  au-dessus  et  au-delà  des  faits  sen 
sibles  il  découvre  le  doigt  du  Seigneur,  et  lorsque  des  mil- 
liers de  victimes  sont  frappées  à  sa  droite  et  à  sa  gauche  ,  il 
s'écne  toujours  :  C'est  l'Ëlernel  qui  l'a  fait! 

Combien  de  malheurs  et  de  crimes  auraient  été  évites 
dans  ces  dcin  ers  temps  ,  si  l'on  avait  regardé  à  la  source 
première  du  fléau  ,  à  la  Providence,  au  heu  de  se  borner  à 
l'examen  des  causes  secondes  I  Nous  ne  savons  que  trop  ce 
que  produit  l'absence  de  la  foi  religieuse  :  des  récrlminalioûs 
de  parti  ,  des  reproches  lancés  avec  emportemer:t  d'une 
faction  à  Pautrc,  des  soupçons  injustes,  d'abominables  accu- 
sations, des  meurtres  atroces.  Se  craignons  pas  de  le  décla-  „ 
rer  :  ces  tragiques  événemens  ,  ces  saturnales  sanglantes 
n'auraient  pas  souillé  la  première  ville  de  notre  p.ilrie  ,  s' 
des  crovances  plus  positives  avaient  régné  dans  la  masse  du 
peuple  ,  si  l'Evangile  avait  écl  liré  les  esprits  et  sanctifié 
les  cœurs,  si  chacun  enfin  avait  dit  :  C'est  l'Eternel  I  au  lieu 
de  dire  :  C'est  l'homme  ! 

Une  cb.ose  nous  a  plus  affligés  encore  que  surpris 

dans  l'expression  de  l'opinion  publique  au  sujet  du  fléau 
actuel  :  c'est  l'espèce  décolère  avec  laquelle  les  organes  d? 
cette  opinion  se  sont  obstinés  à  repousser  toute  idée  d'in- 
tervention  providentielle.    On   croirait  que  la  p  ;nsée   de 
Dieu  les  irrite ,   et  qu'ils  veulent  le  bannir,    le  chasser  du 
monde,  comme  un  être  importun  dont  ils  ne  peuvent  souf- 
frir la  présence  ni  même  le  nom.  C'est  là  ce  que  notre  siècle 
appelle  d.-  la  tolc'rance:  singulière  tolérance  religieuse,  qui 
tolère  tout,  excepté  la  religionl  Chaque  fois, en  effet,  qu'une 
voix  s'est  élevée  timidement  pour  rappeler  aux  Français  que 
Dieu   est    la  cause  première  de  ré,'idem  e  qui  les  atteint, 
nous  avons  entendu  d'autres  voix  i-épondrc  avec  aigreur  et 
force  injures  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  de  Dieu,  mais  de  causes 
fiatiirellfs.  Si   une  telle  réponse  n'était  pas  profondémeut 
affligeaule,  elle  serait  risible  par  son  absurdité.  Que  veut-on 
dire  avec  ce  mot  àe  causes  naliirelles  ?  S'imiginerait- on 
peut-être  qu'il  signifie  quelque  chose  sans  Dieu  ,  et  qu'il 
donne  une  explication  satisfaisante?  Un  corps  mis  en  mou- 
vemeut  l'est  sans  doute  par  une  cause  naturelle;  mais  celte 
cause  peut-elle  exister  sans  un  moteur?  N'est-il  pas  évident 
que  Dreu  doit  employer  des  causes  naturelles  pour  se  mani- 
fester aux  hommes  dans  l'ordre  de  la  nature?  Le  déluge 
eu  it-il  autre  chose  qu'un  ensemble  de  causes  naturelles,  qui 
élevèrent  les  eaux  jusqu'au  sommet  des  plus  hautes  mon- 
tagnes? Il  faudrait  s'abstenir  de  se  paver  de  mots  dans  cette 
grave  question,  et  se  garder  surtout  de  les  jeter  avec  un  ri- 
dicule orgueil  à  des  hommes  jjIus  éclairés  cjue  soi.  Mais  s'il 
y  a  encore  quelque  étincelle  do  piété  dans  nos  âmesj  si  le 
nom  du  Créateur  et  du  Maître  de  l'univers  est  plus  qu'une 
lettre  morte  pour  nos  cœurs  •   si  le  nom  de  chrétiens  que 
nous  portons  n'est  pas  une  monstrueuse  imposture  ,  il  ne 
peut  y  avoir  pour  nous  qu'une  seule  ,  grande  et  première 
cause  du  fléau  qui  nous  frappe  :  Dieu. 

Allons  plus  loin.  Quel  est  le  but  de  cette  dispensa- 

tiou  du  Timl-Puissant  ?  Vous  ne  devez  pas  l'ignorer  ;  Dieu 
Be  crée  rien  en  vain  ;  il  ne  fait  rien  d'inutile  ni  de  superflu. 
Le  plus  imperceptible  vermisseau  concourt  à  l'ordre  et  à 
l'harmonie  universelle;  le  moindre  grain  de  sable  est  né- 
cessaire dans  l'ensemble  des  choses  créées;  le  plus  petit 
événement  est  un  anneau  de  la  chaîne  des  vicissitudes  du 
genre  humain.  Ce  serait  donc  faire  preuve  d'une  grande 
ignorance  que  de  penser  qu'un  fléau  qui  s'est  répandu  sur 
trois  vastes  continens  avec  une  inconcevable  rapidité ,  un 
fléau  qui  a  déjà  luoissonné  la  seizième  partie  de  l'espèce 
humaiue,  cinquante  millions  d'hommes,  uu  fléau  qui  semble 


prendre  de  nouvelles  forces  à  mesure  qu'il  s'étend  ,  et  qui 
peut  encore  exercer  d'incalculables  ravages,  qu'un  tel  fléau 
dis  je,  ait  été  envoyé  sans  motif,  sa.is  but  de  la  part  de  Dieu! 
Ml .  laissons  à  des  esprits  superficiels  ,  à  des  cœurs  plongés 
dans  l'abrutissement  des  passions  ,  laissons-leur  cette  gros- 
sière idée  ,  qu'il  n'y  a  aucune  fin  providentielle  dans  l'im- 
mense calamité  qui  désole  l'univers! 

Mais  ce  but,  quel  est-il  ?  Commençons  ici  par  reconnaître 
les  bornes  étroites  de  notre  intelligence.  La  raison  n'offre 
qu  une  lueur  vacillante  et  incertaine,  ou  plutôt  elle  n'est 
que  ténèbres,  quand  on  essaie  de  pénétrer  dans  ces  profon- 
deurs. Conduit  par  elle,  on  ne  peut  faire  que  Je  vaines  con- 
jectures,qui  se  détruisent  les  unes  les  autres,  et  qui  Délais- 
sent ,  après  un  sérieux  examen  ,  qu'un  monceau  de  ruines. 
Mais  nous  avons  un  guide  plus  sur  ,  u  ic  lampe  à  nos  pieds 
et  une  lumière  à  nos  sentiers  :  la  parole  de  dieu. 

Or,  que  nous  dit  cette  Parole?  Elle  uous  apprend  que  le 
Seigneur  afflige  les  hommes  pour  les  forcer  à  rentrer  dans 
leurs  consciences  ,  à  examiner  leurs  voies  et  à  rebrousser 
chemin  vers  ses  témo  gnages;  elle  nous  enseigne  que  tontes 
choses  ,  les  malheurs  surtout,  les  calamités  ,  les  désastres 
concourent  ensemble  au  bien  de  ceux  qui  aiment  D  eu.  Le 
meilleur  moyen  d'être  dans  la  vérité,  en  recherchant  le  but 
du  fléau  qui  ravage  la  France  ,  c'est  donc  d'y  voir  une  dis- 
pansation  de  sagesse  et  de  miséricorde,  par  laquelle  notre 
Dieu  nous  exhorte  à  nous  sonder  nous-mêmes,  à  résister  au 
torrent  des  passions,  à  dépouiller  nos  convoitises  c  harnelles 
1  nous  convertir, à  marcher  enfin  en  nouveauté  de  vie  dans 
la  justice,  dans  la  tempérance  et  dans  la  piété. 

Et  n'est-ce  pas  effectivement  ce  que  nous  pouvons  aper- 
cevoir d'une  manière  presque  palpable  et  matérielle  dans 
la  calamité  présente?  Quelles  sont  les  personnes  qui  ont  été 
particulièrement  frappées?  Le  plus  grand  nombre  ne  se 
Irouve-t-il  pas  dans  les  rangs  des  hommes  qui  se  livraient  à 
l'intempérance,  à  des  p  issions  effrénées,  aux  convoitises  de 
la  chair?  Et  si  tant  d'infortunés  qui  sont  descendus  ,  avant 
l'àgê,  dans  les  tombes  creusées  par  ce  redoutable  fléau,  s'ils 
pouvaient  secouer  leurs  linceuls  de  mort,  sortir  de  la  nuit 
(le  leurs  sépulci'cs,  et  nous  apparaître  tout  à  coup  dans  cette 
enceinte  pour  nous  raconter  ^hi^toire  de  leur  déplorable 
fin,  que  uous  diraient-ils?  La  plupart  nous  avoueraient 
qu'ils  ont  péri  victimes  d'une  mort  prématurée,  parce  qu'ils 
n'avaient  ni  bonnes  mœurs,  ni  tempérance  ,  ni  tranquillité 
d'âme  ,  ni  rien  de  ce  qui  caractérise  les  vrais  serviteurs  de 
l'Evangile,  les  enfans  de  Dieu. 

Ainsi,  l'expérience  vient  à  l'appui  de  l'Ecriture-  les  faits 
un  ssent  leur  témoignage  à  celui  de  la  révélation, pour  nous 
indiquer  le  but  de  celte  calamité  nationale.  Disons-le  donc 
h  internent,  malgré  la  colère  cl  les  moqueries  des  hommes 
du  siècle  :  ce  fléau  nous  a  été  envoyé  dans  des  vues  de  misé- 
ricorde et  d'amour;  c'est  un  nouveau  Réformateur  mis  à  la 
place  de  tant  d'autres  dont  la  prédication  a  été  vaine  •  c'est 
un  grand  Réformateur  et ,  nous  l'espérons  ,  ce  sera  un  puis- 
sant Réformateur! 

Il  est  vrai  que  les  leçons  qu'il  nous  donne  sont  accom- 
pagnées de  douleurs  vives  et  poignantes;  mais  le  moyeu  de 
ne  pas  les  recevoir  long-temps ,  c'est  d'en  profiter.  «  Si 
l'envoie  la  mortalité  parmi  mon  peuple,  dit  l'Eternel  dans 
sa  Parole,  et  que  mon  peuple  s'humilie,  et  prie,  et  recher- 
che ma  face  ,  et  se  détourne  de  son  mauvais  train  ,  alors  je 
l'exaucerai  des  cieux,  je  p  irdonnerai  leurs  péchés  et  je  gué- 
rirai leur  pays  »  (  2  Chroniques  vu  ,  i3  ,  14  ).  Le  Seigneur 
est  le  même  hier  ,  aujourd'hui  et  éternellement;  ce  qu'il 
promettait  aux  Juifs,  il  y  a  trente  siècles  ,  il  le  promet  à  la 
France  de  nos  jours,  et  Dieu  n'est  pas  fils  des  hommes  ijour 
mentir.         ^ 

Si  donc  vous  demandez  :  Comment  obtiendrons-nous 
DÉLIVRANCE  ?  je  VOUS  répondrai  par  cette  déclaration  posi- 
tive et  formelle,  par  cette  promesse  dont  l'accomplissement 
est  plus  certain  que  les  effets  de  toutes  les  précautions  de 
l'hvgiène  et  de  toutes  les  théories  de  la  science  : 

Invoque-moi  au  jour  de  ta  détresse  ,  et  je  t'en  dél;. 
vRERAi  ^Psaume  L,  1 5).  i?"  ■ 

Oui,  SI  nous  invoquons  l'Eternel  ,   c'est-à-dire,  datfî^é 
langage  de  la  Bible,  si  nous  retournons  à  lui,  si  nous  d 
nous  des  hommes  nouveaux  ,  si  notre  cœur  de  pierreVèst 
remplacé  par  un  cœur  4e  chair^  noir?     crédulité  par  " 


-:.'\ij 


292 


LE  SEMEUR. 


chrétienne,  notre  égoïsme  par  la  tlianté,  notre  orgueil  par 
l'Iuiruilité  ,  nos  passions  par  la  tempérance  et  la  justice  , 
notre  éloip.nement  de  Dieu  par  l'amour  de  Dieu,  si,  en  un 
mot,  nous'nous  convertissons,  avec  l'aide  et  les  secours  du 
Sain'tEsprit ,  oui  ,  nous  serons  délivrés.  Celte  parole  est 
certaine  et  digne  d'être  entièrement  reçue!  Le  Soigneur, 
voilà  le  grand  Médecin  qui  peut  nous  guérir;  la  conversion 
du  cœur,  voilà  l'infaillible  remède  que  nous  devons  em- 

P'over.  ,      1         .  .        , 

Loin  de  moi  cependant  la  pensée  de  méconnaître  les 
bienfaits  et  les  services  de  la  science  humaine  !  La  science  a 
fait  d'admirables  découvertes ,  surtout  dans  notre  siècle  ; 
la  science  est  utile;  elle  doit  être  réclamée;  il  est  permis , 
disons  mieux,  il  est  obligatoire  de  s'en  servir.  Mais  qu'est-ce 
que  la  science  toute  seule  ,  la  science  où  Dieu  n'est  point 
pour  conjurer  une  efl'royable  épidémie, qui  échappe  à  toutes 
les  investigations,  qui  déconcerte  tous  les  calculs,  qui  fran- 
chit toutes  les  barrières  ,  qui  se  joue  de  toutes  les  précau- 
tions, qui  tarit  souvent  en  quelques  heures  toutes  les  sources 
de  la  vie,  qui  frappe  même  quelquefois  comme  un  coup  de 
foudre?  Les  dépositaires  de  la  science  avouent  eux-mêmes 
qu'ils  ne  connaissent  encore  que  bien  imparfaitement  le 
siège  du  mal  ;  ils  déclarent  qu'il  y  a  dans  cette  épidémie  une 
cause  qui  leur  est  inconnue  ;  leur  insuffisance  est  constatée 
par  leur  propre  témoignage.  Il  n'y  a  qu'un  Etre  qui  soit 
suffisant  pour  ces  choses,  un  Etre  qui  peut  et  qui  veut  faire 
ce  que  les  hommes  sont  incapables  d'accomplie,  et  c'est 
Lui,  Lui  auquel  rien  n'est  impossible,  qui  vous  crie,  par  la 
bouche  du  Psalmiste  :  «  Livoque-moi  au  jour  de  ta  détresse, 
et  je  t'en  délivrerai.  » 

Mais  nous  croyons  entendre  ici  plus  d'une  objec- 
tion; car  le  cœur  de  l'homme  ,  aussi  long-temps  qu'il  n'est 
pas  converti  ,  est  rebelle  ,  incrédule  par  instinct  ;  son  pre- 
mier mouvement,  sa  pente  naturelle  est  de  n'avoir  aucune 
confiance  en  Dieu.  Ne  faut-il  pas,  dira-l-on,  que  l'épidémie 
suive  son  cours?  Les  causes  existantes  ne  doivent-elles  pas 
produire  leurs  effets  ? 

Nous  pourrions  répondre  que  les  causes  ,  aussi  bien  que 
les  effets,  sont  entre  les  mains  de  Dieu,  et  qu'il  n'entre  dans 
l'esprit  de  personne  d'imaginer  une  délivrance  qui  laisserait 
subsister  la  cause  et  se  bornerait  à  empêcher  l'effet  qu'elle 
est  destinée  à  produire.  C'est  une  pauvre  manière  de  com- 
battre un  orateur  que  de  lui  prêter  gratuitement  une  opi- 
nion absurde.  Il  faudrait  prouver  ici  que  Dieu  n'est  p;is 
maître  d'éloigner  la  cause,  s'il  le  juge  convenable,  et  c'est 
ce  qu'on  ne  fera  point.  Nous  jiourrions  ajouter  ,  quant  à 
nous,  qu'il  nous  suffit  de  connaître  ce  que  Dieu  a  déclaré  , 
ce  qu'il  a  promis,  et  que  nous  ne  contestons  pas  contre 
Dieu.  Sa  Parole  nous  garantit  la  délivrance  à  une  condition. 
Eh  bien!  cette  condition  remplie  ,  nous  serions  aussi  cer- 
tains d'être  délivrés  que  nous  le  sommes  de  voir  le  soleil  se 
lever  demain  sur  notre  horizon  ;  notre  certitude  serait  mê- 
me plus  forte,  car  il  est  possible  que  la  fin  du  monde  arrive 
aujourd'hui,  il  ne  l'est  pas  que  Dieu  manque  à  sa  promesse. 
Mais  nous  sentons  que  ces  motifs  ,  très-coacluans  pour  une 
âme  chrétienne,  le  sont  fort  peu  ou  pas  du  tout  pour  ceux 
qui  refusent  d'admettre  que  la  Bible  soit  la  Parole  de  Dieu. 
Nous  allons  donc  employer  pour  un  instant  le  langage  du 
monde,  nous  conformer  à  ses  idées  ;  et  il  nous  semble  que, 
même  en  se  plaçant  sur  un  terrain  si  désavantageux,  en  ne 
regardant  qu'aux  objets  visibles,  aux  faits  matériels,  on  peut 
encore  prouver  que  la  délivrance  promise  ne  nous  manque- 
rait point ,  dès  que  la  condition  de  cette  délivrance  aurait 
été  fidèlement  accomplie. 

Supposons  que  par  un  miracle  qui  paraît ,  hélas  !  bien 
loin  «de  se  réaliser  pour  les  générations  contemporaines, 
nous  fussions  tous  transformés  en  véritables  chrétiens,  tous 
convertis  à  l'Evangile  du  Seigneur.  Dès  lors  ,  et  par  cela 
même,  les  passions  seraient  contenues  dans  de  justes  bornes; 
les  excès  de  toute  nature  seraient  abandonnés;  les  convoi- 
tises charnelles  n'exerceraient  plus  leur  fatal  empire;  on 
vivrait  sobrement,  justement  et  religieusement;  on  aurait 
surtout  cette  disposition  si  fortement  recommandée  par  la 
science  le  calme  de  l'esprit,  la  paix  du  cœur.  Eh  bien  !  si 
nne  pareille  transformation  avait  lieu,  si  nous  arrivions  tous 
à  remplir  sincèrement ,  réellement  et  dans  toute  son  éten- 
due, la  condition  prescrite  d'invoquer  l'Eternel,  n'est-il  pas 


certain  qu'il  en  résulterait  aussi,  après  un  court  intervalle  , 
l'accomplissement  de  la  promesse  :  «  Je  vous  en  délivrerai  ?  » 

Suivons  encore  celte  supposition.  Il  y  a  deux  extiômes 
également  funestes  dans  les  circonstances  où  nous  place  le 
fléau  actuel.  Ces  deux  extrêmes  sont  un  stupiiîe  alourdisse- 
ment ou  une  terreur  exagérée.  Or,  on  peut  due,  sans  crainte 
d'être  démenti,  que  la  plupart  des  hommes  qui  n'ont  point 
de  croyances  religieuses  ,  qu'ils  soient  d'ailleurs  éclairés  ou 
ignorans  ,  dans  les  classes  supérieures  ou  dans  la  plus  hum- 
ble situation,  viennent  se  heurter  contre  l'un  ou  l'autre  de 
ces  écueils,  et  s'exposent  par  là  aux  alteiiites  de  l'i'pidémie.    . 

Les  uns  ne  veulent  pas  croire  au  danger  ;  ils  l'affrontent, 
ils  le  bravent  par  leurs  déréglemens  ;  ils  vivent  dans  une 
insouciance  brutale;  ils  s'étourdissent  contre  l'approche^u 
fléau;  lis  s'écrient  :  Blangeons  et  buvons!  Malheureux  in- 
sensés, qui  ouvrent  de  leurs  propres  mains  le  tombeau  qui 
va  les  engloutir  !  Slupides  matérialistes,  qui  brisent  en  riant 
le  fil  auquel  était  attaché  le  glaive  suspendu  sur  leurs  têtes  ! 
Nouveaux  Balthazars,  pendant  qu'ils  étaient  assis  à  la  table 
dressée  par  leurs  passions  et  qu'ils  se  livraient  à  leurs  orgies 
sans  .''rein  ,  la  sentence  de  mort  se  traçait  déjà  sur  les  mu- 
railles de  leur  maison  ;  déjà  leur  corps  livide  et  glacé  deve- 
nait laproiedu  sépulcre,  et  toute  leur  existence  disparaissait 
comme  une  étincelle  éteinte  par  une  main  invisible.  Ah! 
s'ils  avaient  invoqué  l'Eternel ,  s'ils  avaient  eu  dans  leur 
cœur  la  foi  chrétienne  et  les  espérances  de  l'Evangile,  nous 
le  demandons,  et  le  plus  incrédule  ne  nous  démentira  point, 
s'ils  avaient  été  de  vrais  disciples  de  Christ,  se  seraient-ils 
plongés  dars  ce  déplorable  étourdissement  ?  auraient-ils 
cherché  le  triste  remède  d'une  insouciance  •  omicide?  se 
seraient-ils  joués  du  fléau  par  leurs  excès  et  leur  corruption? 
auraient-ils  affecté  cette  bravade  de  la  mort  qui  ne  peut 
venir  que  d'une  affreuse  impiété?  Non;  on  les  aurait  vus 
sobres,  prévoyans,  paisibles  ,  pleins  d'espérance  et  de  joie 
en  Dieu.  Ils  auraient  invoqué  l'Eternel ,  et  ils  auraient  été 
délivrés ,  oui ,  délivres  !  Mais  ils  sont  morts  et ,  il  faut  le 
dire,  c'est  le  matérialisme  qui  les  a  tués  !  Que  les  fauteurs 
du  matéiialisnae  en  répondent  devant  Dieu  .' 

Nous  avons  signalé  un  autre  écueil  :  la  terreur  exagérée. 
Elle  a  fait  aussi  de  nombreuses  victimes  ,  plus  peut-être  que 
tout  autre  cause.  Des  imaginations  frappées,  qui  se  créaient 
mille  fantômes  sinistres,  qui  s'épouvantaient  au  plus  léger 
accident,  qui  tremblaient  et  se  consumaient  d'angoisse  au 
moindre  symptôme  de  maladie,  qui  absorbaient  toute  leur 
activité  dans  les  effrayans  tableaux  des  plus  cruelles  dou- 
leurs, de  pareilles  imaginations,  les  dépositairesde  la  science 
s'accordent  à  le  reconnaître ,  ont  beaucoup  miilliplié  les 
ravages  de  l'épidémie.  Mais  d'où  venaient  ces  pressentimens 
meurtriers?  Pourquoi  cette  peur  excessive,  telle  terreur, 
qui  ne  se  laissait  point  calmer  par  les  plus  sag.;s  conseils  ?  Si 
de  tels  hommes  avaient  vu  le  doigt  de  Dieu,  ou  mieux  en- 
core, sa  miséricorde,  sa  boulé  dans  le  fléau  qui  les  entourait; 
s'ils  avaient  placé  en  Dieu  leur  attente  et  leur  confiance; 

I  s'ils  avaient  pu  regarder  la  mort  en  face,  parce  qu'ils  au- 
raient connu  leur  Sauveur  et  fait  leur  paix  avec  l'Eternel; 
en  d'autres  termes,  s'ils  avaient  été  chrétiens,  au  lieu  d'être 
sans  foi  et  sans  espérance  ,  pense-ton  qu'ils  eussent  été  en 
proie  aux  mêmes  angoisses  et  poursuivis  des  mêmes  fan- 
tômes? OU  !  non,  vous  l'avouez  tous  :  de  véritables  disciples 
de  Christ  auraient  eu  la  paix  de  l'âme  dans  ces  tristes  cir- 
constances ;  ils  auraient  retrempé  leur  courage  dans  la 
prière,  dans  la  charité;  ils  auraient  vu  la  mort  sanslacrain» 
dre,  et  en  ne  la  craignant  point,  plusieurs  l'auraient  évitée. 
Ainsi,  par  une  sincère  invocation  de  l'Eternel,  ils  auraient 
été  délivrés.  Mais  ils  sont  morts;  la  peur  les  a  tués,  et  cette 
peur  venait  de  leur  manque  de  foi  religieuse.  Toujours  et 
sous  tous  les  points  de  vue,  l'incrédulité  se  montre  comme 
le  principal  auxiliaire  du  fléau  qui  désole  notre  patrie  (i)... 
Invoquez  donc  l'Eternel,  il  vous  délivrera! 

(i)  Q.ielqiies  journalistes  ont  cru  répondre  à  des  réflexions  du  mcme 
genre,  en  disonl  que  l'épidémie  a  fait  des  Ticllmes  d.ins  daiilres  contrées , 
en  Russie,  en  Polo(,'ne,  en  Allemagne,  d'où  ils  ont  conclu  qu'elle  n'.i  aucun 
rapport  avec  la  fui  chrétienne.  Si  ces  journalislcs  ont  voulu  faire  une  plai- 
santerie, le  sujet  nous  parait  trop  grave  ;  s'ils  ont  parlé  sérieusement  ,  il»  j 
sont  dans  la  plus  complète  ignorance.  Certes  un  pay>an  moscovite  n'est  ' 
gjére  plus  chrétien  qu'un  malérislisle  ;  lorsqu'il  s'agenouille  devant  une 


LE  SElWEim. 


293 


VOYAGES. 


VOYAGE  DE  M.  HAUTLEY  EN  GRECE  ET  AU  LEVANT. 
PBEMIER    ARTICLE. 

M.  Hartley  a  passé  plus  de  trois  ans  en  Grèce  et  au  Le- 
vant. C'est  comme  missionnaire  qu'il  a  parcouru  ces  cou- 
Irées  si  rcmaïquables.  Après  tant  de  descriptions  que  nous 
en  possédons,  il  est  intéressant  de  voir  comment  les  consi- 
dère un  chrétien.  Il  sera  nécessairement  trappe,  à  cause 
nicme  de  sa  foi ,  de  beaucoup  de  choses  qui  ont  pu  échapper 
à  l'attention  d'autres  voyageurs ,  et  les  remarques  que  ceux- 
ci  auront  déjà  faites  avant  lui ,  prendront  sous  sa  plume  un 
caractère  plus  religieux  et  seront  ennoblies  par  la  tournure 
habituelle  de  ses  pensées.  Nous  nous  proposons  de  justifier 
cette  observation  par  quelques  extraits  du  vovage  de  M. 
Hartlev.  Son  livre  commence  par  de  tristes  détails  sur  l'état 
actuel  de  la  Turquie  : 

<i  II  n'est  guère,  dit-il,  de  preuve  plus  certaine  de  l'état 
ipisérable  d'un  pays,  que  le  décroissement  continuel  de  sa 
population.  Croître  et  multiplier,  est  l'une  des  lois  les  plus 
impératives  de  notre  nature,  et,  quand  elle  ne  s'accomplit 
pas,  on  doit  supposer  qu'elle  rencontre  quelque  puissant 
obstacle.  C'est  uue  remarque  dont  la  Turquie  nous  offre  la 
confirmation.  Quelque  route  que  suive  le  voyageur,  il  aper- 
çoit partout  des  cimetières  où  l'on  a  enseveli  autant  de  morts 
qu'ils  en  pouvaieutconteuir;  ets'il  s'enquiei  t  des  descendaiis 
de  ceux-c'j  nul  ne  saura  lui  diiece  qu'ils  sontdevcnus.  Il  ne 
trouvera  dans  le  voisinage  de  ces  lieux  de  sépulture  ni 
ville,  ni  village,  ni  hameau,  où  il  puisse  supposer  qu'ils 
demeure.it.  Quelquefois  les  épitaphes  des  tombeaux  sont 
devenues  illisibles  ;  elles  ne  transmettent  plus  hs  noms  des 
générations  précédentes;  mais  les  bois  touffus  de  cyprès  di- 
sent encore  que  des  populations  entières  leposent  sous  le  sol 
qu'ils  couvrent.  Quelle  preuve  plus  frappante  du  rapiiie 
décroissement  de  la  race  humaine  en  Tuiquie  pourraii-on 
donner  que  la  diminution  de  la  population  de  Coustanti- 
nople ,  réduite  de  3oo,o  o  âmes  depuis  i8!2  ! 

o  Mais  si  l'on  compare  la  population  actuelle  à  celle  des 
tempsanciens,  ou  éprouve  encore  un  plus  douloureux  éton- 
nemeut.  J'ai  erré  au  milieu  des  ruines  d'Ephèse  et  je  me 
suis  convaincu  par  moi-même  que  là  où  il  y  eut  autrefois  un 
grand  o  concours  de  peuple,  »  et  où  des  milheis  d'ouvriers 
s'écriaient,  transportes  de  colère  :  «  Grande  est  la  Diane  des 
Ephésieusl  »  les  échos  du  niont  Prion  et  du  mont  Corisse 
lie  répètent  plus  que  les  cris  île  l'aigle  et  du  chakal.  Je  suis 
monté  sur  la  coline  de  Laodicée  ,  et  je  n'y  ai  pas  aperçu  un 
seul  habitant,  quoique  sa  désolation  soit  moins  grande  que 
celle  delacontrée  deBabylone.  lia  étéprédilde  tettederniè- 
re  que  les  Arabes  n'y  dresseront  plus  leurs  tentes  (Esaïe  xiii, 
ao).  A  Laodicée,  les  voyageurs  turcs  dressent  quelquefois 
les  leurs  dans  l'enceinte  de  son  ancien  amphithéâtre;  mais 
on  n'y  voit  ni  églisç.,  ni  temple,  ni  mosquée,  ni  minaret, 
ni  habitation.  La  capitale  de  l'île  de  Corfou  avait  autrefois, 
à  ce  qu'on  prétend,  120,000  habitans;  l'île  entière  n'en  a 
pas  aujourd'hui  60,000.  Athénée  assure,  sur  l'autorité 
d'Aristote,  qu'il  y  avait  dans  l'île  d'Egine  470,000  eslaves; 
sa  population  actuelle  ne  s'élève  pas  à  plus  de  12,000  âmes. 

«  J'ai  visité  Colosses  ,  si  l'on  peut  donner  le  nom  de  visite 
à  une  excursion  qui  nous  a  laissés  dans  l'incertitude  si  nous 
avions  ou  iinu  découvert  ses  ruines  ^  qu'on  a  beaucoup 
de  peine  à  reconnaître.  On  a  recueilli  de  nombreuses  mois- 
sons là  où  travaillaient  autrefois  Epaphras  et  Archippe.  La 
vigne  a  rendu,  pendant  beaucoup  de  saisons,  son  fruit,  là 
où  ont  vécu   cl   où  sont  morts    les  anciens   chrétiens  de 

image  de  saint  Nicolas  et  qu'il  va  ensuite  s'cnivrsr,  il  n'est  que  brutalement 
su[ierstili(ux.  On  peut  faire  le  même  riiisonnement  |iour  les  autres  1  avs. 
11  s'agit  ici  (lu  Christianisme,  et  d'un  Christianisme  qui  se  montre  par  une 
»ie  nouvelle  ,  par  la  pureté  de  mceiiri  et  de  senlimens;  rien  n'en  est  plus 
éloigné  que  la  superstition  des  Russes  ou  que  le  pharisaisme  qui  règ  .e  en 
d'autres  contrées.  Lorsqu'on  écrit  sur  ces  hautes  matières  et  qu'on  empliie 
une  paro'e  superbe  et  tranchante,  on  ferdil  bien  d'y  mettre  un  peu  de  b.m 
sens  et  de  jugement.  Est-ce  trop  demander  aux  rédacteurs  de  nos  feuilles 
quotidiennes  pour  les  sujets  de  religion  ? 


Colosses  et,  depuis  bien  des  siècles,  les  feuilles  de  la  forêt 
s  erit.issent,  chaque  automne,  sur  leurs  tombes.  Les  Turcs 
et  même  les  Grecs,  qui  rentrent  la  récolte  et  (pu  émoiideiit 
la  vigne,  savent  à  peine  qu'une  Eglije  chietieime  a  jadis 
fleuri  en  ce  lieu,  et  que  tout  un  peuple  repose  sous  la  terre 
qu'ils  cultivent. 

»  L'ignorance  où  Ton  est  aujourd'hui  sur  la  situation 
qu'occupaient  autrefois  un  grand  nombre  de  villes  est  aussi 
une  des  preuves  de  la  ruine  de  ces  contrées.  C'est  aux 
recherches  de  mou  compagnon  de  voyage  ,  M.  Artindell  , 
qu'on  doit  la  découverte  des  ruinc-s  d'Apami-c  et  de  Saga- 
lasse.  Ou  ne  sait  rien  encore  de  celles  de  pliisii  urs  villes 
dont  il  est  question  dans  les  Actes  des  Apôties.  Ou  est  Aii- 
tioclie  de  Pisidie?  Où  sont  Lystre  et  Derije  ,  villes  de  Lv- 
caouie?  Où  est  Perge  de  Pamphylie?  Nous  avons  inutile- 
ment cherché  Antioche,  en  traversant  la  Pisidie;  on  ne  sait 
plus  quel  est  le  lieu  qu'elle  occujjait.  M.  le  cdiuIc  Alexandre 
Delaboi'de,  dont  les  connaissances  sont  fort  i  tendues,  a  pris 
quelque  peiue  pour  retrouver  Lystre  et  Di-rlu-.  Ou  préten- 
dait que  de  vastes  ruines,  auxquelles  les  Tiins  (lniiiient  le 
nom  de  Bin  hir  Kilisa  ,  ou  des  Mille  et  ime  Eglises,  avaient 
fait  partie  de  l'une  de  ces  villes;  mais  M.  Dc-l.ibordc?m'a  as- 
sure qu'il  est  bien  prouvé  que  cette  opinion  e>t  mal  fondée. 

i>  Quelles  solennelles  leçons  ne  donnent  pi--  au  (  hrétieii 
de  telles  scènes  de  désolation.  Quand  je  me  ]iiouienais  au 
milieu  de  ces  ruines,  chaque  socli; ,  chaque  lor-e,  chaque 
pierre  me  semblait  avoir  une  voix.  Il  y  a\  ait  de  l'éloquence 
dans  ces  colonnes  renversées,  ces  arceaux  biisis,  ces  c:  ternes 
crevassées,  ces  aqueducs^  ces  bains,  ces  tombeaux,  ces 
temples,  ces  théâtres,  tristesmonuniensen  ruines.  Le  silence 
même  qui  régnait  autour  de  nous  se  faisait  (omprendre,  et 
l'on  aurait  dit  que  le  vent  qui  soufflait  daus  ces  lieux, main- 
tenant déserts,  servait  d'organe  à  vingt  ou  tieiite  siècles  et 
nous  transmettait  leurs  leçons.  Je  ne  me  rappelle  pas  dans 
ma  vie  de  jour  plus  solennel  et  plus  édifiant  que  celui  que 
j'ai  passé  au  milieu  des  ruines  d'Ephèse.  J'epiiuivais  le  be- 
soin de  m' écrier,  dans  le  langage  de  l'apôtre  :  «  Nous  n'a- 
»  vons  point  ici  de  cité  permanente;  mais  nous  attendons 
1)  la  cite  qui  a  des  fondcmens,  et  de  laqurlU'  Dn-u  est  l'ar- 
»  cliitecte  et  le  fondateur!  Nous  somme-  Ijoiiijjcois  des 
»  cieux,  d'où  nous  attendons  aussi  le  Sauveur,  le  Seigneur 
»   Jésus-Christ!   » 

M.  Hat  tlcy  a  visité  Constantinople  quatre  ou  cinq  jours 
après  la  destruction  des  janissaires.  Des  milliers  d'entre  eux 
avaient  péri  sous  le  glaive  et  d'autres  mill  ers  f  t. lient  con- 
damnés à  l'exil  dans  quelque  lointaiaie  contré.-.  L::  Bosphore 
était  chargé  de  cadavres  ;  le  courant  les  entrain. ut  avec  force 
dans  la  mi  r  de  Marmara  ,  et  les  capitaines  de  q.ielques  na- 
vires cjui  venaient  des  Dardanelles  rapportéi  •■•.it  qu'ils  en 
avaient  rencontré  des  couvais  entiers.  M.  li-iith-v  avant  fait 
lui-même  une  excursion  à  Tàrapia  ,  qui  n'e^l  éloignée  que 
de  quelques  lieues  de  Constantinople,  apei  eut,  pendant  ce 
court  trajet,  sept  cadavres  dans  le  canal. 

La  fureur  des  Turcs  s'est  appesaulie  sur  les  chrétiens 
avec  plus  de  rage  encore  que  celle  du  sukan  sur  les  Turcs. 
Quand  la  révolution  venait  à  peine  d'éclater  eu  Grèce,  un 
Grec  ne  pouvait,  sans  courir  risque  de  la  %  ie ,  se  montrer 
daus  les  rues  de  Constantinople,  de  Smyiiie  et  de  beaucoup 
d'autres  villes  :  ou  les  tuait  sans  pitié.  M  Hartley  fait  re- 
marquer dans  la  guerre  des  Turcs  contre  les  Grecs  deux 
caractères  que  n'ont  pas  les  guerres  des  iialioiis  civilisées  : 

«  L'un  de  ces  caractères,  dit-il,  c'est  la  dévastation  com- 
plète, la  désolation  sans  exemple  dont  les  Turcs  se  sont 
souvent  lendus  coupables.  Avant  la  révolut.on,  l'île  de 
Psara  avait  plusieurs  milliers  d'habitans  ;  le  vovageur  qui  la 
visitait  y  trouvait  une  ville  grande  et  bien  bàtie;  il  remar- 
quait avec  plaisir  l'activité  et  le  contenteuicul  qui  y  ré- 
gnaient. Les  femmes  s'y  livraient  à  leurs  Iriv.inx  dans  le 
joli  costume  qu'elles  ont  adopté.  La  campagne  ,  bien  culti- 
vée, était  plantée  de  vignes  et  d'olivieis.  Le  port  était 
fréquenté  par  de  gros  vaisseaux,  et  l'on  vovat  souvent  les 
navires  ipsariotcs  partir,  les  voiles  déployées  pour  quelque 
lointain  vovage  ou  revenir  d'une  longue  exi  ursiou,  dont  le 
résultat  dédommageait  les  gens  de  l'équipage  de  leurs  fa- 
tigues. Mais  que  la  scène  a  changé  !  Le  voyaijiur  qui  retour- 
nerait aujourd'hui  à  Psara  reconnaîtrait  à  peine  cette  île. 
1  Les  Turcs  y  ont  commis  de  si  affreux  ravages  qu'elle  n'est 


29 'i 


LE  SflMEUR. 


plus  qu'un  lieu  de  désohitio».  On  n'aperçoit  plus  delà  mer 
ses  bKHiilics  maisons  ;  la  ville  entière  est  détiuite  ;  le  son  de 
la  clorlm  a  cessé  de  se  faire  entendre;  la  foule  ne  se  presse 
plus  dans  les  lucs  et  sur  les  places;  aucun  vaisseau  ne  fait 
plus  route  pour  son  port;  ceux  qu'on  apeiçoit  à  l'horizon 
p.issent  rapidement.  Un  lufjubrc  silence  a  succédé  au  bruit 
l'iau  uiouvcment.  La  mouette  de  mer  et  l'aijjle  ont  pris 
entière  possession  de  l'Ile.  Les  Ipsariotes  sont  tombes  sous 
ie  fdai\  e  ;  leurs  femmes  ont  été  faites  esclaves  ,  et  ceux  des 
hibitans  qui  ont  échappé  à  ce  double  fléau  sont  dispersés 
dans  les  i!es  de  l'Archipel. 

»  L'esclavage  auquel  on  réduit  les  femmes  est  le  second 
caractère  des  guerres  des  Turcs  que  j'ai  voulu  signaler.  Ils 
les  arrachent  à  leurs  parens  ,  à  leurs  frères,  à  leurs  amis, 
qu'elles  vo;eut  souvent  égorgersous  leurs  yeux,  et  lestrans 
portent  loin  de  leur  patrie,  pour  être  vendues  dans  les 
Liizars  d'esclaves  de  Constantinople,  de  Sinyrneetdcs  autres 
villes.  On  les  disperse  par  toute  la  Turquie,  on  les  enferme 
dans  des  harems,  d'où  elles  ne  sortirontpcut-ctrc  jamais,  et 
on  les  traite  souvent  avec  beaucoup  de  cruauté.  En  iSig, 
j'assistai  à  Magnésie  aux  solennités  de  la  Pàque  grecque. 
Selon  l'usage,  on  lisait  l'Evangile  du  jour  dans  une  foule 
de  langues  diverses,  et  une  multitude  de  gens  se  pressaient 
dans  rÈ;;lise.  L'archevêque  d'Ephèsc  était  présent;  il  offi- 
ciait ;'vec  une  grande  pompe,  et  la  cérémonie  entière  avait 
loutl'écl.it  d'une  fête.  Mais  quel  spectacle  différent  attira 
tout-à-rnup  mes  regards!  Deyantleportaildu  temple  étaient 
agenouillées  beaucoup  de  femmes  esclaves,  auxquelles  leurs 
maîtres  avaient  bien  voulu  permettre  d'assister  eu  cette 
occasion  au  culte  de  leur  Eglise  et  de  revoir,  pendant  quel- 
ques Instans,  leurs  compatriotes;  mais  Icui-s  larmes  abon- 
dantes et  la  tristesse  de  leurs  visages  ne  disaient  que  trop 
que  la  permission  qu'elles  avaientobtenue leur  faisait  encore 
])!us  vivement  sentir  la  douleur  de  la  séparation  et  le  puiiîs 
de  la  servitude.  Le  trait  suivant  peut  donner  quelque  idée 
<3e  la  grossièreté  des  sentimens  de  leurs  maîtres.  Je  fis  le 
voyage  de  Constantinople  à  Smyrne  avec  un  Tunisien, 
nommé  H.idji  Mustapha.  Il  me  parla  de  l'achat  qu'il  avait 
fait  doiniis  peu  d'une  esclave  de  Scio  ,  comme  le  ferait  un 
de  mes'  comp.ilriotes  d'un  cheval  ou  d'un  chien,  dont  il 
aurait  fait  l'acquisition.  Tels  sont  les  maux  qui  ont  ;  tleint 
la  fille  de  Scio,  de  Psara,  de  Missolonghi  et  de  tant  d'autres 
lieux  !  L'histoire  de  leur  ruine  ressemble  sans  doute  beau- 
coup à  celle  de  la  première  prise  de  Jérusalem.  «  Notre 
»  héritage  a  été  transporté  i»  des  étrangers,  peuvent  s'écrier 
»  les  pauvres  esclaves,  et  nos  maisons  à  des  gens  de  dehors! 
»  Nous  avons  perdu  nos  pères ,  et  nos  mères  sont  veuves. 
1)  Nous  avons  souffert  la  persécution;  nous  avons  travaillé 
»  et  nous  n'avons  point  eu  de  repos.  Nous  avons  tendu  la 
»  main  aux  Egyptiens  pour  nous  rassasier  de  pain.  Nos 
»  pères  ont  péché  et  ne  sont  plus,  et  nous  avons  porté  la 
»  peine  de  leurs  iniquités.  Des  esclaves  ont  dominé  sur 
»  nous,  et  personne  ne  nous  a  délivrés  de  leurs  mains! 
»   (Lamentations,  v,  2-8.)  » 

M.  Ilartiey  donne  des  détails  d'un  haut  intérêt  sur  l'objet 
particulier  de  son  voyage  : 

«  Les  travaux  des  missionnaires  en  Turquie  sont,  dit-il, 
très-différens  de  ceux  auxquels  ils  se  livrent  dans  d'autres 
contrées.  Dans  les  pays  entièrement  païens,  ils  enseignent  les 
clémens  du  Christianisme;  ils  y  attaquent  le  polythéisme  et 
i'idolàtrie  sous  la  forme  qu'ils  y  rcvètenî,  et  ils  cherchent  à 
y  répandre  la  connaissaïue  du  seul  vrai  Dieu  ;  ils  y  procla- 
mer.tque  Jésus-Christesl  le  fiL  de  Dieu,  et  qu'il  peut  accor- 
der au  pécheur  qui  sent  sa  misère,  des  grâces  infinies  et 
des  privilèges  d'éternel  le  durée;  ils  finisseutcufin  pas  y  établir 
iine  I^gliic  chrétienne  ,  tandis  qu'on  n'y  savait  pas  jusque  là 
ce  que  c'est  qu'une  Eglise.  Mais  en  Turquie,  il  n'a  pas  été 
possible  encore  d'annoncer  la  vérité  aux  M;>hométans;  car 
aussitôt  que  l'un  d'eux  reuonce  à  sa  croyance,  il  est  conduit 
à  lamort.L'ii  fiiman  défend  de  donner  les  Saintes  Ecritures 
aux  disciples  du  faux  prophète,  en  sorte  que,  si  on  ex- 
cepte la  Chine  ,  i!  n'est  pas  de  pays  qui  présente  plus  d'ob- 
stacles au  succès  des  efforts  des  chrétiens.  En  de  telles  cir- 
constances, les  missionnaires  ne  cherchent  guères  à  influer 
uesur  ceux  qui  pro 'esse  nt  déjà  le  Cliriitianisnu';  ilstâihent 
c  les  rameiicr  aux  doctrines  de  l'EvangÉle,  dont  ils  se  sont 
prodigieusement  écartés;  ils  voudraient  qu'il  s'élevât  jxirmi 


1 


cjix,  sous  la  bénédiction  de  Dieu,  quelque  Lulher  ou 
quelque  Cranmer ,  qui  fil  briller  de  nouveau  en  Orient  le 
pur  flambeau  qui  l'a  autrefois  éclairé.  On  comprendra  mieus 
I  œuvie  qu'il  s'agit  d'accomplir  dans  ces  contrées  .  si  l'on 
1  edechit  quel  était  l'état  de  l'Angleterre  avant  la  réibrma- 
tioii.  Les  chrétiens  anglais  étaient  moins  avancés,  au  temps 
de  Henri  VIII,  que  ne  le  sont  aujourd'hui  les  chrétiens 
grecs.  Leurs  erreurs  étaient  plus  nombreuses,  et  le  système 
romain  ,  hautement  protégé  par  le  pouvoir  séculier,  dispo- 
sait de  beaucoup  plus  de  ressources  que  n'eu  a  aujourd'hui 
l'Eglise  grecque.  L'éducation  des  classes  inférieures  était 
moins  avancée,  et  on  n'avait  pas  les  mêmes  facilités  pour  se 
procurer  les  Saintes-Ecritures  et  d'autres  bons  livres. 

»  Les  moyens  qu'on  emploie  de  nos  jours  pour  instruire 
les  Eglises  d'Orient  ressemblent  tout-à-fait  à  ceux  auxquels 
on  avait  alors  lecouis  chez  nous.  Y  a-t- 1  donc  quelque 
chose  de  cbiméi'ique  dans  l'espoir  que  nos  efforts  actuels 
auront,  s'ils  sont  bénis  de  Dieu  ,  un  succès  pareil  à  celui  que 
la  réfbiniation  a  eu  eu  Angleterre  ?  Si  la  Parole  de  Dieu  a 
été  un  fil  au  moyeu  duquel  nos  ancêtres  ont  pu  sortir  du 
labyrinthe  de  l'erreur,  pourquoi  ne  pourrait-il  pas  aussi 
servir  aux  Grecs  à  s'y  soustraire?  » 

Le  grand  but  que  les  missionnaires  se  proposent  d'attein- 
dre, c'est  de  répandre  la  Bible  dans  les  Eglises  d'Orient. 
Les  modifications  que  la  langue  du  pays  a  peu-à-peu  éprou- 
vées sont  cause  que  le  Nouveau-Testament  en  grec  ancien 
n'y  est  plus  compris,  et  les  membres  de  ces  Eglises  sentaient 
si  peu  de  quelle  importance  il  était  pour  eux  de  connaître 
la  Parole  de  Dieu,  qu'ils  ne  s'inquiétaient  pas  de  remédier 
à  ce  mal.  Cvrille-Lucar,  patriarche  de  Constantinople,  avait, 
il  est  vrai,  f  lit  faire,  au  onzième  siècle  ,  une  traduct  on  du 
Nouveau  Testament  en  grec  moderne,  et  fait  venir  d'occi- 
dent une  presse  pour  la  faire  imprimer;  mais  il  rencontra 
une  vive  opposition  de  la  part  de  son  cierge,  qui  obtint  des 
Turcs  qu'oii  l'enlevât  de  sou  sii'gc  ;  il  mourut  martyr.  Par 
une  direction  marquée  de  la  Providence,  la  version  de  Cy- 
rille-Lucar  est  parvenue  jusqu'à  nous,  et  lorsqu'à  la  suite 
d'une  conférence  qui  eut  lieu,  il  y  a  déjà  fpielques  années, 
entre  M.  le  docteur  Pinkertiin  et  le  synode  de  l'Eglise 
grecque,  la  So.  i.'té  Biblique  de  Londres  résolut  d'imprimer 
une  édition  du  Nouveau-Testament  en  grec  mndeine  ,  on 
pût  y  avoir  recours  ;  dès-lors  une  nouvelle  traduction,  faite 
par  l'archimandrite  Hilariou,  a  été  imprimée  plusieurs  fois, 
et  tout  récemment  encoreà  Genève, par  la  Sodé  é  Biblique 
de  cette  ville,  puissamment  secondée  par  M.  Lynaid. 

M.  Hartlev  n'a  pas  rencontré  ,  pendant  tout  sou  séjour  au 
Levant,  un  seul  grec,  qui  fit  la  moindre  objection  contre  la 
lecture  des  Saintes  Ecritures;  on  peut  juger  par  des  chif- 
fres de  reu)pre;semeiU  avec  lequel  elles  ont,  au  contraire, 
été  accueillies.  Il  en  a  été  placé,  en  quatre  ans ,  ii,noo 
exemplaires  à  Smyrne  ,  et  tous ,  à  l'exception  de  5oo  exem- 
plaires distribués  gratuitement ,  ont  été  vendus;  pend.intle 
même  espace  de  temps,  -21,00')  volumes  sacrés  ont  été 
vendus  à  Constantinople.  Dans  la  Grèce  libre,  les  Saintes 
Ecritures  sontaussi  très-recherchées.  Un  jeune  grec  a  vendu 
à  Egine  ,  400  Nouveaux  Teslamcns ,  e.t  à  Hydra ,  5oo  Nou- 
veaux Testamens,  en  quatre  jours. 

M.  Hartiey  suppose  que  ,  près  des  deux  tiers  des  habitaus 
de  la  Grèce  savent  lire,  l^a  méthode  de  renseignement  mu- 
tuel y  est  connue,  cta  été  introduite  dans  plusieurs  écoles. 
Celle  de  Syra ,  fondée  par  un  missionnaire  américain, 
M.  Brewcr,  et  ensuite  dirigée  ,  pendant  plusieurs  années , 
par  un  missionnaire  allemand,  M.  le  docteur  Korck  ,  est 
parvenue  à  un  tel  degré  de  prospérité  ,  qu'elle  a  été  suivie 
par  plus  de  55o  enfuis.  M.  le  comte  iMelaxas,  gouverneur 
de  Syra  et  des  autres  Cvclades  .  fut  tellement  satisfait  de  ce 
bel  établissement,  qu'il  pria  M.  Korck  d'organiser  des  éco- 
les sur  le  même  plan  dans  les  îles  de  Tiuos ,  d'Aiidros  et  de 
Mvconi,  et  de  roriner  des  maîtres  capables  de  les  conduire. 

Nous  n'avons  emprunté  les  faits  que  nous  avons  cités 
jusqu'ici,  qu'à  lu  première  partie  du  livre  de  M.  llartiey, 
intitulée  :  Recherches  sur  la  Grèce  et  le  Le%'ant.  La  se- 
conde partie  contient  le  journal  de  son  voyage;  nous  eu 
donnerons  quelques  extraits  dans  un  prochain  article.  Mais 
nous  dirons  dès  à  présent  que  ce  missionnaire  se  propose 
de  retourner  très-incessamment  au  Levant. 


LE  SEMEUR. 


2Ô5 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 


Considérations  générales  sur  la  source  du  paganisme. 

Le  paganisme  ne  peut  iHrebicn  jugé  que  par  un  véritable 
chrétien;  car  la  lumière  de  l'Evanfjile  met  seule  en  évi- 
dence les  lacunes,  les  cireurs  et  les  turpitudes  de  ce  {jcnre 
de  religion,  (iardons-nous  toutefois  d'iiuitei-  ici  l'exemple 
de  quelques  clirélicns  des  piemicis  siècles,  qui  condamnaient 
en  masse  les  systèmes  religieux  despaycuscouin\f  autant  de 
déceptions  du  prince  des  ténèbres.  Reclieiclioiis  ,  au  con- 
traire ,  sans  aucune  espèce  de  piévcnlion  ,  si  ces  systèmes  ne 
réfléchiraient  pas  quelques  rayons  de  la  vraie  lumière,  et 
nous  décoiivriioiis  qu'en  effet  le  paganisme  est,  en  der- 
nière analyse,  ui:e  corinption  de  la  vérité  et  comme  le 
.  faux  écho  d'une  voix  sainte  et  divine;  en  d'autres  tenues, 
nous  nous  convaincrons  que  l'idolâtrie  et  toutes  les  doctri- 
ues  paiitliéistes  ont  succédé  à  nu  moiiolhcismc  tout-ii-fuit 
pur. 

Comment  l'homme  est-il  ariivé  de  cette  foi  primitive  aux 
crovances  les  plus  erronées  et  les  plus  .ibsurdes?  —  Trois 
faits  caractéristiques  nous  frappent  dans  le  paganisme  :  des 
dieux  qui  enlrent  dans  le  système  général  de  la  nature,  la 
représentation  de  la  divinité  sous  des  formes  sensibles,  en- 
fin comme  conséquence  de  ces  deux  égaremeus  des  pi  ali- 
ques  idolâtres.  INous  avons  doue  à  voir  comment  il  s'est 
fait  que  la  notion  d'un  Dieu  unique,  saint ,  supérieur  à  la 
nature  ,  sa  création  ,  ait  pu  dégénérer  jusqu'à  la  conception 
de  divinités  multiples  tout-àfait  dépourvues  de  sainteté,  et 
qui  font  elles-mêmes  partie  de  l'univers? 

Dieu  fit  l'homme  à  son  image,  c'est-à-dire  qu'il  le  doua 
d'intelligence  et  de  volonté.  Aussi  long-temps  que  cet  être 
conserva  son  innocence  native  ,  il  ne  pensa  et  ne  voulut  que 
selon  Dieu;  ses  pensées  et  ses  déterminations  étaient  sain- 
tes. Dans  cet  état,  il  connaissait  nécessairement  le  véritable 
caractère  de  Dieu  ,  il  voyait  en  lui  celui  qui  est  élevé  par- 
dessus toutes  choses,  celui  qui  est  saint.  Mais  la  Genèse 
nous  apprend  que  l'homme  fut  induit  à  chercher  en  lui- 
même  sou  bonheur,  à  avoir  une  volonté  indé|iendante 
de  la  volonté  divine.  Dès  lors  la  nature  humaine  tout  en- 
tière subit  une  révolution.  Ija  volonté  qui  jusqu'alors  était 
une  daus  sa  tendance,  se  partagea:  d'une  part,  elle  conti- 
nua à  se  porter  ,  mais  faiblement ,  vers  la  volonté  de  Dieu  ; 
de  l'autre,  elle  tendit,  et  avec  beaucoup  d'énergie,  à  se 
fravcr  une  roule  particulière. 

Comme  la  tendance  égoïste  de  la  volonté  humaine  avait 
besoin  du  concours  de  l'intelligence  pour  poitcr  ses  fruits, 
elle  parvint  à  égarer  cette  dernière  faculté  ,  à  l'aveugler  de 
plus  en  plus,  a  la  dépouiller  enfin  de  son  caiactère  divin, 
pour  pouvoir  pécher  plus  à  son  aise.  Chacun  fait  encore 
cette  expérience  en  lui-même  :  si  notre  inclination  nous 
porte  au  péché  et  qu'en  même  temps  nos  lumières  s'oppo- 
sent à  ce  que  nous  le  commettions,  nous  trouvons  bientôt 
un  voile  à  mettre  devant  la  vérité,  un  prétexte  qui  prête 
au  mal  que  nous  voulons  une  apparence  de  légit  mité  ,  et 
nous  nous  abandonnons  alors  à  la  pente  qui  nous  entraine; 
mais  à  peine  avons-nous  commis  la  faute  que  la  conscience 
nous  la  reproche. 

C'est  précisément  ainsi  que  les  hommes  ont  été  conduits 
à  imaginer  leurs  fausses  divinités.  Daus  le  premier  âge  de 
l'humanité  déchue,  la  notion  encore  existante  d'un  Dieu 
saint,  supérieur  à  la  nature,  et  auquel  on  ne  pouvait  plaire 
que  par  une  vie  innocente,  contrariait  la  tendance  égoïste 
et  toute  terrestre  de  la  volonté.  Pour  avoir  la  paix  avec 
lui-même,  l'homme  se  fit  des  dieux  daus  la  nature,  et  renia 
le  Dieu  vivant  et  saint.  Ce  fait  se  trouve  développé  et  ap- 
profondi dans  le  passage  suivant  de  l'Epître  de  Saint  Paul 
aux  Romains  : 

«  En  effet,  la  colère  de  Dieu  se  découvre  pleinement  du 
ciel  sur  toute  impiété  et  injustice  des  hommes,  qui  re- 
tiennent injustement  la  vérité  captive  ;  parce  que  ce  ([ui 
se  ])eut  connaître  da  Dieu  est  manifesté  en  eux,  «.ar  Dieu 
le  leur  a  manifesté  :  car  les  choses  invisibles  de  Dieu  , 
savoir  sa  puissance  éternelle  et  sa  divinité  ,  se  voient  conmie 
à  l'œd  depuis  la  création  du  monde,  étant  considérées  daus 


ses  ouvrages;  de  sorte  qu'ils  sont  inexcusables,  parce 
qu'.iyant  connu  Dieu,  ils  ne  l'ont  point  glorifie  comme 
Dieu  ,  et  ne  lui  ont  point  rendu  grâces  ;  mais  ils  sont  deve- 
nus vains  dans  leurs  ruisonnemens ,  et  leur  cœur  destitué 
d'intelligence  a  été  rempli  de  ténèbres.  Se  d.sant  être 
sages,  ils  sont  devenus  fous;  et  ils  ont  changé  la  gloire  du 
Dieu  iiu.orruptiî)le,  en  la  ressemblance  et  à  l'image  de 
l'homme  corruptible,  et  des  oiseaux,  et  des  bêles  à  quatre 
pieds  ,  et  des  reptiles. 

»  C'est  pour([uoi  aussi,  Dieu  les  a  livrés  aux  convoitises 
de  leurs  cœurs,  de  sorte  qu'ils  se  sont  abandonnés  à  l'impu- 
reté ,  désiionorant  entre  eux-mêmes  leurs  propres  corps  : 
eux  qui  ont  changé  la  vérité  de  Dieu  en  fausseté,  et  (|ui  ont 
adoré  et  servi  la  créature ,  en  abandonnant  le  Créateur,  qiu 

est  ht  ni  éternellement Comme  ils  ne  se  sont  pas  souciés 

de  connaître  Dieu,  aussi  Dieu  les  a  livrés  à  un  e^p^it  dé-- 
pourvu  de  tout  jugement,  pour  commettre  des  choses  qui 
ne  sont  point  convenables. 

«  Etant  remplis  de  toute  injustice,  d'imimreté,  de  niéchau- 
cheté,  d'avarice,  de  malignité,  pleins  d'envie,  de  meurtre, 
de  querelle,  de  tromperie  et  de  malice;  lappoi  leurs, 
médisans,  haïssant  Dieu  ,  outrageux  ,  orgueilleux,  vains, 
inventeurs  de  maux,  désobéissans  à  leurs  pères  et  a  leurs 
mères,  sans  entendement,  ne  tenant  pointée  qu'ils  ont 
promis,  sans  affection  ualurelle,  irréconciliables,  sans 
miséricorde. 

«  Lesquels  ayant  connu  le  droit  de  Dieu,  sav.ùr,  que 
ceux  qui  commettent  de  telles  choses  sont  dignes  de  mort, 
ne  les  commettent  jias  seulement,  mais  favorisent  encore 
ceux   qui   les  commettent  (Piomains,  i,  i8-3'2).  » 

Essayons  de  nous  fiirc  une  idéeprécisedu  sensdecespa- 
roles  de  l'apôtre.  Voici  comme  ou  pourrait  paraphraser 
le  passage  qui  précède  :  «  Je  suis  chargé  de  porter  a  tous  les 
hommes  la  bonne  nouvelle  du  Sauveur;  car  tous  les  hoin- 
mes  ont  besoin  d'un  Sauveur.  Payens ,  je  m'adresse  parti- 
culièrement à  vous.  La  colère  de  Dieu  doit  se  manifester 
un  jour  du  ciel  sur  tous  ceux  qui,  par  Icnr  iniquité,  ont 
opprimé  la  vérité.  Vous  êtes  de  ce  nombre,  ô  Gentils.  La 
vérité  dont  je  parle  est  une  notion  juste  de  Dieu.  Or,  Dfeu 
vous  a  été  révélé  autant  qu'il  peut  l'être  à  l'homme.  Per- 
sonne sans  doute  ne  peut  savoir  ce  que  Dieu  est  en  lui- 
mêtae;  personne  ne  peut  pénétrer  l'essence  de  la  Divinité; 
mais  nous  connaissons  ses  attributs  ,  et  par  eux  son  exis- 
tence. Ces  attributs  sont  sa  puissance  et  sa  sainteté;  nous 
vovons  en  quidque  sorte  de  nos  veux  sa  puissance  et  sa  di- 
vinité dans  la  création.  L'idée  d'un  être  métaphysique  et 
moral  existant  par  lui-même,  ne  saurait,  à  la  vérité,  nous 
être  fournie  par  la  nature,  sans  que  nous  la  trouvions  déjà 
en  nous  mêmes  auparavant;  mais  nous  n'avons  qu'à  laisser 
cette  révélation  qui  est  en  chacun  de  nous,  se  réveillei'  sous 
l'influence  de  la  révélation  extérieure.  A  l'aspei  t  de  la 
création,  l'homme  se  sentira  intérieurement  entraîné  à 
admettre  l'existence  d'une  force  infinie,  ciéatricc  de  toutes 
choses  et  existant  par  elle-même.  Mais  comme  en  même 
temps  il  sera  forcé  de  reconnaître  que  cette  même  puis- 
sance, cette  puissance  absolue  est  aussi  l'auteur  de  sa  na- 
luie  morale,  il  devra  nécessairement  admettre  aussi  que  le 
Ciêateur  possède  au  plus  haut  degré  l'attribut  de  la  mora- 
lité ,  c'est-à-dire  la  sainteté.  C  est  ainsi  que  lors  qu'aucun 
mauvais  penchant  ne  trouble  la  conscience  naturelle  de 
l'homme,  il  trouve,  non  dans  la  contemplation  de  l'uni- 
vers, mais  en  lui-même,  à  propos  de  cette  contemplation, 
la  révélation  d'un  seul  Dieu,  créateur  de  tout,  et  parfaite- 
ment saint.   » 

Mais  cette  pure  notion  de  la  divinité ,  ne  se  développa 
point  chez  les  payens,  bien  qu'ils  eu  eussent  le  germe  en 
eux-mêmes  ;  eiFe  fût  étouffée  chez  eux  par  les  désirs  égoïstes 
de  l'homme  déchu.  L'homme  voulait  pécher  ;  il  refusait 
d'élever  son  âme  au-dessus  du  monde  visible;  c'est  pour 
cela  que  les  Grecs, dans  les  spéculations  aux([ueiles  se  livra 
leur  aveugle  intelligence,  firent  acte  de  folie  en  clicrchanl 
rétcrilité  dans  ce  qui  ne  fait  que  passer.  Cette  déchéance  do 
la  connaissance  de  Dieu,  causée  par  la  tendance  égoïste  de 
la  N'olonté  humaine  ,  eut  pour  conséquence,  que  l'homme 
méconnut  la  noblesse  de  sa  nature  et  de  sa  vocation,  et 
qu'il  se  déshonora.  Dieu  permit  cette  triste  conséquence, 
parce  que  telle  est  la  loi  du  monde  moral  ,que  le  mal  se 


296 


LE  SEMEUR. 


punit  lui-iii("'i!ic,  et  que  le  bien  porte  en  lui  sa  propre  ré- 
compense. Lorsque  l'homme  eut  abaissé  la  divinité  jusqu'à 
lui  assigner  une  place  dans  le  monde  matériel ,  il  en  viut  à 
se  ravaler  lui-même  sous  l'empire  de  ses  penchans  ter- 
restres jusqu'à  devenir  inférieur  aux  brutes.  La  lumière 
divine  qui  l'ci^lairait  disparaissant  à  mesure  que  cet  être  se 
dégradait  ainsi,  il  en  vint  enfin  à  justifier  complètement  le 
péché  à  SOS  propres  yeux.  Auparavant  sa  connaissance  du 
mal  n'était  obscurcie  que  dans  le  moment  même  où  il  s'a- 
bandor.n;iit  à  ses  mauvais  penchans;  maintenant  il  ne  s'é- 
levait niêin»  plus  de  combat  eu  lui;  il  était  arrivé  au  dernier 
terme  de  la  uoriuption. 

Ecoutons  maintenant  sur  ce  sujet  quelques-uns  des  an- 
ciens prédicateurs  de  la  vérité.  Tîiéophde  ,  évêque  d'A.n- 
tioche  vers  la  fin  du  deuxième  siècle,  répondait  à  un  païen 
qui  lui  dem.iiidait  où  était  sou  Dieu  :  «  IMontre-moi  d'abord 
si  les  yeux  de  ton  âme  voient,  et  si  les  oreilles  de  ton 
cœur  enteiideiit.  Car  de  même  que  ceux  qui  voient  des  yeux 
du  corps  aperçoivent  les  choses  de  la  vie  terrestre,  et  dis- 
tinguent leurs  différences,  de  même  qu'ils  disceincnt  la  lu- 
laièie  de  l'ombre,  le  blanc  du  noir,  le  beau  du  laid,  une 
surface  unie  d'une  surface  inégale,  de  même  encore  que 
jeur  oreille  distingue  un  son  grave  d'un  son  aigu  ,  l'âme  a 
une  vue  et  une  ouïe  pour  discerner  les  choses  qui  concernent 
sa  vie.  Mais  ceux-là  seuls  voient  Dieu  qui  ont  les  yeux  de 
leur  âme  ouverts.  Tous  ont  à  la  vérité  dos  yeux;  mais  ceux 
de  quelques-iuis  sont  voilés  et  n'aperçoivent  pas  même  la 
lumière  du  soleil;  et  cependant  quoique  les  aveugles  ne 
voient  pas  cet  astre,  il  n'en  est  pas  moins  le  soleil  ;  s'ils  ne 
le  savent  pas,  ils  ne  doivent  s'en  prendre  qu'à  eux-mêmes, 
je  veux  due  à  leurs  yeux.  Oh!  homme,  les  yeux  de  ton  âme 
sont  voilés  aussi  par  le  péché  et  par  tes  mauvaises  œuvres.  » 
Atlianase,  dans  son  apologie,  décrit  d'une  manière  à  peu 
près  semblable  l'origine  de  l'idolâtrie  :  «L'âme  ,  dit-il,  eu 
s'abandoiinaiit  aux  convoitises  charnelles,  a  voilé  le  miroir 
qu'elle  porte  fin  elle-même,  et  dans  lequel  elle  pouvait  con- 
lempler  l'image  de  Dieu;  dès  lors  elle  a  cessé  de  voir  ce 
■que  i'ùme  de  l'ho'tume  doit  voir.  Elle  n'aperçoit  plus  que 
•ce  que  les  sens  lui  montrent.  Dans  cet  état,  toute  remplie 
vçn^clle  est  de  pensées  et  de  désirs  charnels,  il  ne  lui  reste  plus 

KgQ"..'t  cher' lier  dans  les  objets  matériels  et  terrestres  le  Dieu 
(qu'elle  a  oublié,  c'est-à-dire,  qu'à  donner  le  nonx  de  Dieu 
■aux  (clioses  visibles,  et  à  iniagmei-  une  divinité  selon  ses 
goùti.  C'est  ainsi  que  notre  corruption  morale  nous  conduit 
à  l'idolâtrie.  » 

Le  même  Père  ajoute  plus  loin  :  «  Les  hommes  ont  ima- 
giné des  dieux  qui  n'ont  aucune  réalité.  Ils  ressemblent  à 
quelqu'un  qui ,  s'étant  laissé  cheoir  dans  une  eau  profonde, 
et  étant  empêché  de  se  relever  par   le  poids  du  liquide, 

-  finirait  par  arrêter  tellement  ses  regards  sur  le  fond  de  cette 
eau  ,  qu'il  oublierait  ce  qui  se  trouve  au-dessus  de  lui.  C'est 
delà  même  manière  que  celui  qui  se  perd  dans  le  monde  des 
choses  c:  éces  oublie  le  Créateur.  » 

Celte  vue  sur  l'origine  du  paganisme  cl  sur  la  cause  qui  a 
conduit  l'homme  à  imaginer  des  dieux  qui  fissent  partie  de 
la  création ,  est  sans  contredit  la  plus  profonde  de  celles  qui 
ont  été  proposées,  et  la  seule  qui  repose  sur  une  connais- 
sance réelle  de  la  nature  humaine  ()). 


MELANGES. 

Mort  de  M.  Cuvier.  —  La  France,  et  nou?  poirvons  dire  l'Europe  sa- 
vante, viennent  de  fairr  «ne  perte  immense  dans  la  personne  de  M.  Geor- 
ges Cuvier  ,  k'  plus  célèbre  des  natnralibtes  modernes.  Le  .Lirdin  des 
Plantes,  le  Collège  de  France  et  l'InstiUil  perdent  en  lui  «ne  c.ipaclté  qu'il 

(i)  Ce  morceau ,  ainsi  que  quelques  autres  que  nous  docnerons  plus  tard 
sur  le  même  sujet,  est  une  traduction  abrégée  d'un  travail  remarquable 
de  M.  le  docteur  Tliolurk  ,  professeur  à  l'UniTersité  de  Halle  ,  sur  l'exis- 
tence et  t influence  morale  du  paganisme,  surtout  chez  les  Grecs  et  les 
Romains ,  (t[e  ,  trav,iil  qui  se  trouve  placé  en  tête  des  Mémoires  your 
seffir  à  l'histoire  du  Christianisme,  fav  H.\tào<:\tm  Néander.  Nous 
ne  nous  di>simuli>ns  pas  combien  ce  Irîvail ,  si  fort  d'expression  dans 
la  langue  originale,  a  perdu  de  sa  valeur  dans  ce  faible  essai  de  traduction. 


leur  est  impossible  de  remplacer  aujourd'hui,  et  la  première  de  leurs  illus- 
trations. Nous  n'en  dirons  pas  .iutantiluConseil-d'Et,it  et  du  Ministère  des 
Cultes.  Mdis  de  t-ius  les  litres  de  M.  Cuvier,  celui  que  nous  aimons  le  mieux 
:i  nous  rappeler  est  son  bea.i  Iravail  sur  l-s  lévolulions  de  la  su  face  du 
globe,  travail  déjà  si  remarquable  par  l'.idmirable  inélliod.-  scientifique  qui 
y  a  présidé,  par  le  gé.iie  qu'il  dé.èle  .  mais  précieux  surtout  aux  amis  de 
rEv,in„'lle  par  les  conclusions  auxquelles  il  conduii  sur  la  g.iièse  de  n-.)tre 
globe  en  général,  et  sur  l'âge  de  notre  race  en  piirticuli<r.  Le  chrétien  n'a 
pas  besoin  que  la  science  lui  confirma  la  vérité  de  la  Parole  de  son  Dieu  ; 
mais  cette  confirmation,  pour  ne  rien  ajouter  à  sa  foi ,  le  réjouit  néan- 
moins, par  cela  seul  qu'elle  concourt  à  déblayer  pour  d'autres  un  chemin 
sur  lequel  1/  demi-savuir  a  semé  les  obstacbs  à  profu-ion.  Ce  que  Cham- 
pollion  avait  fait  par  l'élude  des  monumens  et  des  hiéroglyphes  égyptiens, 
pour  une  partie  de  la  chronologie  sur  Iniiuelle  le  xviii°  siècle  avait  donné  à 
la  B  ble  le  démenti  de  .sa  petite  éruilition  ,  C  ivier  l'a  fait,  par  l'étude  des 
couches  de  la  croule  lerresire.  Cesdeux  hommes  sont  venus  rendre  un  beau 
témoignage  à  nos  Saints  Livres,  et  un  témoignage  d'autant  moins  •■tispect 
qu'il  était,  hélas  !  désintéressé  de  leur  pari.  D  eu  les  a  suscités  l'un  et 
I  autre  de  nos  jours,  pour  fermer  la  bouche  aux  faux  sav:ins  q  l'avait  en- 
gendrés léoolr  de  Voltaire.  Nous  croyons  savoir  que  M.  Cuvier,  qui  avait 
consenti  à  présider  la  prochaine  séance  annuelle  de  la  Société  Biblique,  se 
proposait  de  développer,  dans  son  discours  d'nuverlure.  l.  s  résultats  aux- 
quels il  était  parvenu  ,  et  de  déclarer  publiquement  qu'ils  ne  contredisent 
en  rien  le  récit  de  la  Genèse. 

M.  Cuvier  a  succombé  dimanche  soir  à  une  para'ysie  générale,  dont  les 
premiers  symp'ômes  sélaieni  faitsenlir  le  m  rcredi  précédent.  Il  esl  mort 
dans  sa  soixante-troisième  année.  Lundi,  en  apprenant  cette  nouvelle, 
l'académie  des  sciences  a  clos  sa  .séance  après  la  lecturi-  du  procès-verbal. 
n  Quelques  amis,  nous  dt  un  journal,  ont  pu  lire  au  fond  de  l'âme  de  rit- 
lustre  auteur  de  V A nalomie  comparée  tout  ce  qu'il  y  avait  de  legrets 
iimers  de  laisser  ce  beau  monument  inachevé.  »  Puisse  ce  regret  avoir 
fait  place  ensuite  à  des  sentimens  plus  consolans  el  d'un  autre  ordre,  en 
présence  de  l'éternité  qui  s'avançait  à  grands  pas  ! 

Progrès  dd  christianisme  a  la  Nodvelie-Zélande.  —  On  n'appren- 
dra pas  sans  intérê'  que  li-  Christianisme  commence  à  jeter  de  profondes 
racines  à  la  Nouvelle-Zélande,  dont  les  habitans  païens  sont ,  comme  on 
sait,  encore  anlropophages.  Plusieurs  indigènes  couverlis  ont  même  essayé 
de  propager  leurs  convictions  parmi  leurs  comjiatriotes  :  ils  visitent ,  le 
dimanche,  leurs  parens  et  leurs  amis  ,  afin  de  leur  parler  des  vérités  de 
l'Evangile  Jusqu'ici  ils  s'en  étaient  reposés  sur  les  missionnaires  du  soin  de 
répandre  la  connaissance  de  Jésus-Christ;  ils  comprennent  maintenant 
qu'ils  y  sont  eux-mêmes  appelés. 

Prodigieuse  CONSOMMATION  nE  iiQUEDRS  FORTES  EN  Angleterre.  — 
Une  Société  de  Tempérance  vient  de  se  former  il  Chclmsfiid,  en  Angle- 
terre. L'un  des  orateurs,  qui  a  pris  la  pnrole  pour  faire  senlir  la  nécessité 
de  son  organisation,  a  in.sisté  sur  l'énorme  consommation  de  liqueurs  fortes 
qui  se  fait  dans  ce  pays  et  sur  la  (  erte  d'argent  qui  en  réstdte  pour  le  peu- 
ple. Dans  une  seule  année,  on  a  payé  les  droite  sur  2^, 000,000  de  gallons,  qui 
iormeraient  une  livière  de  cinq  pit'ds  de  profonde  «r,  de  quarante  pieds  de 
large  et  de  cinq  milles  de  long;  et,  dans  le  même  espace  de  temps,  plus  de 
seize  m  liions  de  livres  sterling  ont  été  dépensés  par  les  pauvres  pour  des 
liqueurs  spirilueuses. 


AKI^OIVCES. 

l'héritage  du  Chrétien  ,  ou  Recueil  de  promesses  Urées  de  l'Ecriture^ 
Sainte.  Toulouse.  iSSa.  Chez  Corne;  se  trouve  à  Paris,  chez  J.-J.  Ris- 
1er,  rue  de  l'Oratoire,  d°  6.  Prix  :  i  fr. 

Ce  petit  volume ,  publié  par  un  comité  qui  vient  de  se  former  à  Tou- 
louse pour  la  publication  de  livres  religieux  ,  contient ,  conime  s. m  t'tre 
l'indique,  les  promes.ses  que  renferme  la  Bible  jour  les  diverses  situai ims 
oii  les  hommes  peuvent  se  trouver.  Il  est  utile,  en  effet,  d'étudier  combien 
grandies!  l'amour  de  Dieu  pour  se>  créatures  ;  el  de  quelle  manière  pour- 
rait-on mieux  s'en  convaincre  qu'en  recherchant  les  nombreuses  déclara- 
tions qu'il  en  fait  lui-même  ,  qui  sont  réunies  ici  dans  un  ordre  qui  en 
rend  la  méditation  plus  facile,  el  dont  l'expérience  de  tous  les  jours  con- 
firme la  vérité  ? 

La  Famille  de  Béthahie  ,  Méditations  sicr  la  maladie  ,  la  mort  et  la 
résurrection  de  Lazare,  rapportées  au  chapitre  onzième  de  l' Evangile 
selon  saint  Jeanj  par  L.  Bonnet,  i  vol.  in-S"  de  238  pages  Paiis, 
i832.  Chez  J.-J.  Risler,  rue  de  l'Oratoire,  n"  6.  Prix  :  /^  fr. 

Nous  avons  lu  avec  un  grand  intérêt  cet  ouvrage  ,  qui  annonce  chez  son 
auteur  de  belles  connaissances  exégétiqueseten  même  temps  une  heureuse 
disposition  à  considérer  la  Bible  du  côté  pratique.  M.  Bjnnet  développe 
avec  un  rare  bonheur  l'histoire  de  Lazare.  Il  est  difficile  de  faire  une  Ico 
ture  plus  édifiante  et  plus  utile  que  celle  de  son  livre. 


Le  Gérant,   DEHAULT. 
imprimerie  de  Sellicoe  ,  rue  des  Jeûneurs,  n,   14. 


TOME  1".  —  IV"  38, 


23  MAI  183?.. 


Î5SS 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL  RELIGIEUX, 
Politique,   Philosophique   et   Littéraire 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matlk.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  li^s  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix;  i5  fr.  pour  l'année; 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pi^ur  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  3  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  G  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


MAI.  les  Souscripteurs  au  Semeur,  dont  C  abonnement 
expire  le  3 1  mai ,  sont  priés  de  te  renouveler  par  lettres 
affranchies,  s' ils  ne  veulent  pas  éprouver  de  retard  dans 
l'envoi  du  Journal. 


SOMMAIRE. 

Kevl'e  politiqde  :  Progrès  de  la  révolution  en  Angleterre.  — Scèkes  nu 
MORDE  ACTUEL  :  Coufessions  d'un  jeune  homme.  N°  VII.  Le  Frère 
Morave. — Voyages:  Voyage  de  M.  Ilartley  en  Grèce  et  au  Levant(fin). 
—  Un  Conseil.  —  Moecr.-*  des  Otahitiens  :  Quelques-uns  de  leurs 
usiiges.  —  MÉLANGES  :  Episode  de  la  crise  politique  gn  Angle- 
terre. 


REVUE   POLITIQUE. 

PBOGkÈS  de  la  HEVOLUTION  en  ANGLETERRE. 

Nous  avions  raison  dédire,  dans  notre  précédent  article, 
que  le  sort  de  la  constitution  anglaise  était  décide.  Indé- 
pendamment des  événemens  qui  sont  dès-lors  arrivés,  cettp 
constitution  n'aura  plus  d'autorité  ni  de  charme  pour  per- 
sonne. Que  voyons-nous,  en  eflét?  Cent  cinquante-quatre 
membres  de  la  chambre  des  lords  trouvent,  non-seulement 
inconstitutionnelle,  mais  même  atroce,  une  mesure  que  le 
ministère  Grey  et  la  minorité  de  cette  même  chambre  trou- 
vent assez  constitutionnelle  et  assez  bonne  pour  s'en  servir 
contre  la  majorité ,  aQn  de  la  rendre  impuissante.  Le  roi 
envisage,  il  est  vrai,  la  constitution  et  la  mesure  proposée  du 
même  point  de  vue  que  la  majorité  de  la  chambre  des  lordsj 
mais  peu  importe  ;  car  on  veut  voir  aujourd'hui  dans  la 
constitution-modèle,  qu'il  n'est  plus  permis  au  roi  de  la 
comprendre  à  sa  manière  et  d'exercer  ses  prérogatives 


comme  il  le  juge  à  propos  ,  quand  ses  ministres  et  l'un  des 
trois  pouvoirs  sont  d'accord.  Alois,  dit-on,  la  constitution 
autorise  à  faire  boia  marché  des  deux  autres  pouvoirs;  et  il 
ne  leste  au  roi ,  aussi  bien  qu'aux  lords,  rien  de  mieux  à 
faire  que  d'enregistrer  les  actes  de  ses  ministres  ,  ses  servi- 
teurs et  ceux  de  ses  fidèles  communes.  Nous  avouons  fraa- 
rh  "a"n  tfj'ie  nous;  n'entendons  l'ieu  à  ce  niysticisrr.e  poli  tique, 
— Nous  sommes  attentifs  aux  faits  qui  se  succèdent  de  jour 
en  jour  et,  comme  il  nous  semble  que  depuis  notre  première 
révolution  il  n'y  a  pas  eu  en  Europe  d'événemens  plus  im- 
portons que  ceux  qui  s'accomplissent  eu  Angleterre,  nous 
croyons  de  notre  devoir  d'appeler  sur  eux  l'attention  de 
nos  lecteurs. 

La  semaine  dernière,  Guillaume  IV  avait  exprimé,  d'une 
luaiiièrc  formelle,  la  résolution  de  ne  pas  créer  une  fournée 
de  pairs,  jjour  faire  passer  un  bill ,  déjà  présenté  à  la  cham- 
bre haute ,  et  dont  elle  avait  consenti  à  écouter  la  seconde 
lecture  ,  mais  dans  lequel  la  majorité  de  cette  chambre,  et 
le  roi  lui-même,  désiraient  voir  introduire  quelques  mo- 
difications. Il  a  préféré  renvoyer  ses  ministres  plutôt  que 
décédera  leurs  instances.  Jusque-là  les  clubs ,  les  unions 
politiques,  les  assemblées  populaires  de  cent  et  de  deux 
cent  mille  personnes,  malgi-é  les  vœux  qu'ils  avaient  émis, 
les  menaces  violentes  qu'ils  avaient  fait  entendre,  et  le  lan- 
gage assez  semblable  à  celui  qu'on  employait  chez  nous,  il 
y  a  quarante  ans ,  contre  les  classes  privilégiées ,  dont  ils 
s'étaient  servis  eu  parlant  des  pairs  temporels  et  spirituels, 
n'avaient  cependant  jamais  cessé  de  crier  :  Vive  le  Roi! 
Guillaume  IV,  à  les  en  croire,  était  leur  idole j  c'était 
le  roi  patriote,  le  roi  populaire,  le  roi  le  plus  libéral  de 
l'Europe;  il  y  avait,  disait-on  ,  alliance  entre  le  peuple  et 
le  roi  contre  l'aristocratie  et  les  évêques.  Mais  à  peine  le 
roi-idole,  le  roi  populaire  a-t-il  exprimé  des  scrupules,  ou 
voulu  avoir  une  volonté  propre,  que  tout  a  changé;  en 
quelques  heures,  roi,  reine,  famille  royale,  l'existence 
même  du  trône  ,  tout  est  attaqué  avec  une  violence  aussi 
terrible  que  celle  qu'on  avait  montrée  contre  l'aristocra- 
tie. On  refuse  de  payer  les  impôts;  des  associations  se  for- 
ment pour  acheter  des  fusils ,  des  balles ,  de  la  poudre  ;  des 
I  bandes  d'ouvriers,  précédées  d'un  drapeau,  vont  se  faire 


298 


LE  SEMEUR. 


inscrire  sur  les  rc{;istres  des  unions   politiques  et  souscrire 
quelques  scliellings ,  pour  se  procurer   des  armes;  la  foule 
se  porte  sur  la  banque  pour   réclamer   le  paiement  en  or 
des  billets;  des  comités  permanens  se  constituent;  on  con- 
vient de  porter  des  rubans  bleus  ;  les  députations  des  villes 
sont  convoquées  dans  les  chefs-lieux  et  dans  la  capitale;  les 
assemblées  populaires  sont  plus  nombreuses  que  jamais,  et 
dans  leurs  réunions  ,  une  fusion  s'opère  entre  les  unions 
politiques   et   les  radicaux  ;   on    donne   des  éloges  à  ces 
trente  mille  hommes  du  peuple   qui  se  sont  promenés  à 
Londres,  le  jour   du  jeûne,  drapeaux  déployés,  et  qui  se 
sont  ballus  avec  les  seigens  de  ville  ,  et  à  ces  assemblées  de 
IManchester,  dont  le  ministère  Grey  avait   fait  arrêter  et 
poursuivre  les  orateurs;  un  évêque,  frère  de  lord  IlarroTvby, 
est  attaqué  le  dimam  lie  et  hué   dans  une   des  principahs 
églises  de  Londres  ;  rarchevêque  d'York  est  brûlé  en  effigie 
devant  sou  palais,  et  le  palais  est  incendie;  le  roi  lui-même 
est  hué;  on  jette  des  pierres  et  des  ordures  contre  sa  voi- 
ture; le  parterre  somme  le  directeur  du   Théâtre  de  la 
Reine  de  donner  un  autre  nom  h  sa  salle,  et  exige  de  lui 
de  faire  retourner  sens  dessus  dessous  la  couionne  dont  la 
scène  est  ornée;  des  processions  se  promènent  à  Manchester 
avec  des  drapeaux,  dont  la  couronnea  subi  le  mèraeoutragr  ; 
on  suspend  aux  croisées  des  portraits  du  roi,  la  tète  renversée, 
et  on  retourne  les  enseignes  des  auberges  ,  qui  contiennent 
quelque  allusion  à  la  famille  roy.ile;  on  efface  sur  les  omni- 
bus et  sur  les  autres  voitures  publiques  le  nom  de  la  reine 
Adélaïde;   on  la  compare  à  Jésabel  et  à  jNLirie-Antoinette  , 
et  on  la  désigne  sous  le  nom  de  V allemande  ;  les  orateurs  de 
l'Union  nationale  et  de   l'Hôtel- de- Ville  de  Southwaik 
disent  du  roi   qu'il   est   faux,  parjure,   gouverné   parles 
femmes  et  les  évéques;  «  c'est  le  pauvre  gentilhomme  de 
«   AVindsor,   qui  devrait  aller  faire  visite  à  Holy-rood;  il 
»   n'aurait  besoin   que  de   25o,ooo  fr.  par  an,    puisqu'on 
»   n'en  donne  que  î25,ooo  au  président  des  Etats-Unis;  » 
les  journaux  déclament  contre   lui  et   contre  les  hommes 
qu'on  suppose  devoir  être  appelés  aux  affaires  ;  ils  jurent 
qu'on  ne  permettra  jamais  ,  ni  à  Wellington  ,  ni  aux  siens  , 
de  gouverner  le  pays.  — Tel  est,  en  peu  de  mots,  ce  qui  s'est 
passé  en  Angleterre  ;  il  suffisait   d'un   seul  incident  pour 
mettre  tout  en  combustion  et  faire  ccuiler  des  flots  de  sang. 
Guillaume  IV  a  regardé  autour  de  lui  avec  effroi;  lord 
Wellingtou  a  battu  en  retraite  ,  et,  après  quelques  efforts , 
quelques  jours  de  lutte,  pour  faire  céder  le  ministère  Grey 
sur  quelques  points,  le  roi,   sans  ressources,  forcé  de  se 
démettre  de  la  couronne  ou  d'obéir  à  ses  ministres,  les  a 
autorisés  à  se  servir  de  lui  comme  d'un  instrument  pour 
l'accomplissement  de  leur  volonté  et  de  celle  du  peuple. 

Ainsi  la  révolution  a  commencé  en  Angleterre,  et  il 
nous  semble  qu'il  serait  bien  difficile  de  dire  en  quoi  tout 
ceci  diffère,  en  principe,  de  notre  révolution  avec  sa 
réunion  forcée  des  trois  ordres ,  et  son  rappel  forcé  du 
ministre  Necker.  Heureusement  le  sang  n'a  pas  coulé  en- 
core; espérons  qu'il  ne  couleia  pas!  mais  rappelons-nous 
que  ce  n'est  pas  le  sang  versé  qui  constitue  une  révolu- 
tion ,  quoiqu'il  soit  rare  qu'elle  se  consomme  sans  en  avoir 
coûté. 

La  popularité  des  grands  généraux  et  des  princes  n'a  pas 
pins  de  duiée  que  l'herbe  des  champs.  Il  n'y  a  que  quelques 
années  que  lord  Wellington  ne  pouvait  se  promener  dans 
les  rues  de  liOnJres,  sans  que  la  foule  l'entourât,  baisât  son 
cheval,  ses  vétftiiens  et  jusqu'à  ses  bottes  ;  la  peinture  et  la 
sculpture  reproduisaient  ses  tiaits  ;  ses  admirateurs  ne  sa- 
vaient imaginer  assez  de  fêtes  pour  lui  exprimer  leur  recon- 
naissance; et  aujourd'hui  on  l'insulte;  sa  vie  même  est 
menacée,  comme  celle  d'un  tyran  et  d'un  traître!  Il  n'y  a  que 
quelques  semaines  ,  quelques  heures  presque,  que  le  roi  et 
la  reine  étaient  adorés,  comme  on  dit  ;  aujourd'hui,  toute 


leur  ambition  consiste  à  se  mettre  à  l'abri  de  la  fureur  du 
peuple  et  à  finir  paisiblement  leurs  jours  ! 

Que  d'hypocrisie,  d'immoralité,  d'intrigues  il  y  a  néces- 
sairement eu  dans  tout  ce  qui  s'est  passé!  Qu'il  y  en  aura 
encore  dans  tout  ce  qui  vasuivre!  Car  nousallons revoir  sans 
doute,  comme  sous  Louis  XVI,  des  concessions  simulées  et 
un  royalisme   affecté.    Ainsi  croule  le  système   des  bourgs- 
pourris,  par  lequel  l'Angleterre  a  été  régie  si  long-temps  , 
et  avec  lui  cette  orgueilleuse  aristocratie,  qui  a  servi  de  type 
et  d'apologie  à  tant  d'autres.  Quelle  leçon  pour  les  hommes, 
toujours   disposés    à   fonder  leur  bonheur  sur  l'instabilité 
même,  et  à  rattacher  leur  avenir  aux  vanités  du  moment! 
Quand  l'Evangile  exercera-t-il  l'empire  qui  lui  appartient? 
Quand  conduira-t  il  les  nations,  par  ses  hautes  inspirations  , 
ses  sages  conseils  et  les  pures  vertus  qu'il  produit,  dans  les 
sentiers  de  la  justice  et  de  la  paix?  Nous  savons  qu'il  est  un 
royaume  qui  n'est  pas  de  ce  monde  et  que    toutes   les  agi- 
tations et  toutes  les  révolutions  doivent  servir.  Jésus-Christ 
lui-même,  le  Pj-ince  de  la  paix,  nous  l'a  déclaré,  et,  au  mi- 
lieu des  désordres  et  des  malheurs  sans  cesse  renaissans ,  les 
chrétiens  demandentavecune  nouvelleardeur  :  «Ton règne 
vienne!   » 

En  présence  de  ces  événemens  importans,  notre  cabinet, 
privé,  depuis  la  mort  de  M.  Casimir  Périer,  de  toute  unité, 
de  tout  système,  semble  en  attendre  l'issue  pour  se  décider 
à  se  reconstituer  ou  à  quitter  le  pouvoir.  Ce  n'est  pas  en 
faisant  dépendre  sa  politique  des  troubles  du  dehors,  mais 
par  une  administration  sage  et  nationale,  en  respectant  les 
principes  plus  qu'en  satisfaisant  les  partis,  qu'on  peut  acqué- 
rir l'influence  dont  on  a  besoin  pour  gouverner  un  grand 
peuple. 


SCEI\ES  DU  MOI^DE  ACTUEL. 

CONFESSIONS    d'uN    JEUNE    HOMME. 

VIL  Le  Frère  Biorave. 

Elle  n'était  plus!  Paisible  ,  résignée  et  le  sourire  sur  les 
lèvres,  elle  avait  quitté  cette  vallée  d'afflictions  pour  un 
monde  meilleur.  Comme  un  faible  roseau  qui  se  détache 
sans  effort  de  la  grève  où  il  n'a  point  jeté  de  racines  ,  elle 
était  partie  sans  gémissemens  et  sans  murmures.  Loin  d'é- 
prouver ces  affreuses  convulsions  qui  précèdent  si  souvent 
l'heure  dernière  ,  elle  consolait  d'un  ton  calme  et  doux  ses 
parens,  qui  fondaient  en  pleurs  près  de  sa  couehc  funèbre  ; 
l'expression  d'un  bonheur  céleste  animait  ses  traits  déco- 
lorés ,  et  son  regard  ne  se  détournait  un  instant  des  êtres 
chéris  qui  l'entouraient  que  pour  s'élever,  dans  une  reli- 
gieuse contemplation,  à  la  source  infinie  de  toute  joie  et  de 
toute  espérance. 

Elle  n'était  plus  !  Avant  de  s'endormir  du  sommeil  de  la 
mort,  elle  m'avait  montré  d'une  main  tremblante  cette  nou- 
velle patrie  ouverte  aux  âmes  pieuses,  et  son  dernier  adieu 
me  parlait  encore  de  la  grande  victime  qui  s'est  immolée 
pour  nous.  Elle  joignit  les  mains  ,  prononça  quelques  mots 
à  voix  basse  ,  et  elle  n'avait  pas  fini  de  prier  que  déjà  ses 
yeux  s'étaient  fermés  pour  jamais. 

Debout  sur  le  bord  de  sa  fosse  ,  incapable  de  murmurer 
une  parole  ni  de  verser  une  seule  larme,  j'avais  entendu  ce 
bruit  sourd  et  qui  glace  d'effroi,  le  bruit  de  la  terre  qui  re- 
tombait sur  son  cercueil.  Nous  étions  séparés  sans  retour. 

Que  faisais-je  alors?  Quelles  étaient  mes  pensées,  mes  sen- 
sations, mes  douleurs?  Je  ne  puis  le  dire;  tout  était  confondu, 
bouleversé  en  moi  et  hors  de  moi.  Il  y  avait  comme  un 
voile  épais  et  lourd  étendu  sur  mon  âme.  Je  ne  m'agitais 
pas  comme  dans  mes  accès  de  remords;  aucun  cri ,  point 
de  tumulte  dans  l'intérieur  de  mou  être  ;  ma  conscience 
même  se  taisait.  Rien,  rien  que  ce  silence  morne,  farouche, 
cette  stupeur  qui  suspend  toutes  les  facultés.  Une  seule  idée 
était  assez  puissante  pour  me  faire  tressaillir,  pour  me  rea- 


LE  SEMEUR. 


209 


tire  Mil  pciid'iMieifîie,  l'idée  de  la  mort,  d'une  mort  prompte, 
ra])i(ii-  comiiio  l'cdaii-,  rcfFioy:\blo  idée  du  suicide  ! 

Ohl  si  l'Eli-e  tout-puissant,  qui  pouvcinc  les  mondes  et 
qui  prend  fjarde  à  la  plus  uiisi'rable  des  créature»,  m  avait 
délaissé  dans  ce  jour  fatal  I  S'il  m'avait  permis  de  commctlrc 
ce  nouveau  crime  et  de  descendre  dans  la  tombe  ,  en  por- 
tant sur  moi-même  des  mains  parricides  I  J'aurais  cru  me 
ploiijjer  dans  l'oubli  ,  trouver  la  (in  de  toutes  cboses  ,  ter- 
niiuer  d'un  seul  coup  toutes  mes  infortunes.  Et  ([u'eussè-je 
rcncoiUié?  Sombres  abîmes,  lieux  d'épouvante oii  l'iiomme 
coupable  f;émit  et  se  consume  de  désespoir  loin  du  Uicu 
qu'il  a  méprisé,  vos  portes  éternelles  se  seraient  fermées  sur 
moi,  et  je  porterais  aujourd'hui,  et  demain,  et  toujours,  la 
peine  de  mes  criminels  éfjarcmcns!  Mais  Dieu  m'aimait  plus 
que  je  ne  me  haïssais;  il  détourna  par  une  dispensation 
inespérée  de  miséricorde  l'inexorable  malheur  que  j'allais 
faire  tomlier  sur  ma  tète. 


Le  jour  même  où  je  m'étais  séparé  d'elle  ,  et  tandis  que 
je  me  repliais  avec  un  affreux  plaisir  sur  la  plus  sinistre  des 
pensées  ,  je  vis  entrer  dans  ma  chambre  le  Frère  Morave. 
Il  était  sérieux  ,  mais  calme  ;  il  me  tendit  la  main  et  me  sa- 
lua d'un  regard  affectueux  :  c'était  la  première  fois  depuis 
que  nous  nous  connaissions.  A  cette  marque  d'amitié  de  la 
part  de  celui  qui  avait  été  le  soutien  et  le  consolateur  de 
Julie  dans  ses  derniers  moniens,  je  retrouvai  la  force  de 
pleurer,  et  des  larmes,  des  sanglots  long-temps  retenus  vin- 
rent adoucir  ma  peine.  «  Un  devoir  sacré,  me  dit-il  ,  me 
conduit  auprès  de  vous;  celle  dont  nous  venons  de  rendre  à 
la  terre  la  déjiouiUe  mortelle  m'a  chargé  de  vous  remettre 
ce  témoignage  de  son  soiivcuir.  »  11  me  présenta  un  paquet 
cacheté,  et  s'éloigna. 

Je  l'ouvris  avec  emjiressement.  Le  premier  objet  que 
rencontrèrent  mes  yeux  fut  le  petit  livre  dont  j'ai  déjà  parlé, 
en  Noiiveaii-Testamoit ,  qui  ne  la  quittait  pUis  et  dans  le- 
quel son  âme  avait  puisé  tant  de  consolations.  Une  lettre 
l'accompngnait;  Julie  l'avait  écrite  la  veille  de  sa  mort.  Elle 
me  disait  qu'elle  était  heureuse  de  mourir,  et  qu'elle  ne  re- 
grettait qu'une  chose  dans  le  monde,  la  peine  qu'elle  allait 
causer  à  ses  parens  et  à  moi  en  nous  quittant;  elle  me  priait 
de  tie  pas  me  livl;er  à  une  douleur  trop  vive  ,  m'assurait 
qu'elle  m'avait  [Cai  Jouué  du  fond  de  son  cœur,  et  me  aup- 
pliait  enfin  d'apporter  une  sérieuse  attention  à  la  lectui-e 
du  livre  qu'elle  m'envoyait.  Je  transcris  les  dernières  ligues 
de  sa  lettre  : 

«  Au  raioment  oii  je  suis  appelée  à  paraître  devant 

Dieu,  je  me  souviens  avec  une  profonde  angoisse  des  senti - 
mens  d'irréligion  que  vous  m'avez  souvent  manifestés.  L'ir- 
réligion est  tiiste  ,  déplorable  dans  le  cours  do  la  vie;  elle 
est  affreuse  aux  portes  du  tombeau.  Que  serais-je  mainte- 
nant si  le  Seigneur,  dans  ses  desseins  paternels ,  ne  m'avait 
pas  avertie  et  réveillée?  Avec  quelle  terreur  je  verrais  la 
mort  s'approcher  I  Quels  déchiremens  pour  sortir  d'un 
monde  auquel  j'aurais  donné  toutes  mes  affections!  Comme 
je  serais  saisie  d'effroi  à  la  vue  de  celte  impénétrable  nuit 
qui  m'envelopperait  de  toutes  parts,  sans  laisser  venir  jusqu'à 
moi  un  seul  rayon  d'espérance!  Mais  Dieu  a  pris  pitié  de 
son  ingrate  créature.  Je  sais  que  mon  Rédempteur  est  vi- 
vant et  qu'il  n'y  a  plus  de  condamnation  pour  ceux  qui  sont 
en  Jésus-Christ.  Je  vois  les  cieux  ouverts  et  le  Fils  de 
l'homme  assis  à  la  droite  de  Dieu.  Je  découvre  au-delà  des 
ténèbres  de  ma  tombe  cette  grande  multitude  de  toute  na- 
tion et  de  toute  tribu,  qui  est  vêtue  de  robes  blanches ,  qui 
porte  des  palmes  dans  les  mains  et  qui  chante  le  cantique  de 
l'Agneau.  J'entends  la  voix  du  Seigneur  qui  m'appelle,  qui 
me  crie  :  «  Viens,  mon  enfant,  tes  péchés  te  sont  pardonnes.» 
Je  voudrais  vous  dire  tout  ce  que  j'éprouve  de  paix  et  de 
bonheur  ,  vous  peindre  ma  ferme  assurance ,  ma  joie  ,  mou 
ravissement...  Mais  non,  vous  ne  me  comprendriez  pas;  ce 
sont  des  choses  que  l'œil  n'a  point  vues  ,  que  l'oreille  n'a 
point  entendues. 

?)  Mais  je  vous  supplie  ,  si  ma  prière  ,  si  la  prière  d'une 
personne  qui  vous  fut  chère  et  qui  s'en  va  mourir,a  quelque 
pouvoir  sur  vous;  oh!  oui ,  c'est  les  mains  jointes  ,  c'est  à 
genoux  que  je  vous  supplie  de  travailler  enfin  à  la  seule 
chose  nécessaire  ,  au  salut  de  votre  âme.  Le  bras  de  l'Auge 
destructeur  n'est  peut-être  pas  beaucoup  plus  loin  de  vous 
quç  de  moi.  Eucore  quelques  soleils  sur  votre  tête ,  puis  le 


soleil  ne  se  lèvera  plus  pour  vous  éclairer.  Où  u'iez-vous , 
si  vous  n'aviez  pas  la  vie,  la  vie  nouvelle  par  la  foi  en  votre 
Sauveur;'  Pardonnez  à  votre  amie  ,  elle  craint  de  vous  of- 
frir de  tristes  images  dans  un  jour  où  vous  aurez  déjà  tant 
de  sujets  de  ti'istesse.  Et  pourtant  je  ne  puis  me  défendic 
d'une  idée  (jui  me  poursuit;  je  me  rappelle  involop.taire- 
moiit  la  parabole  de  Lazare.  Quoi?  vous  verriez  de  loin 
celli!  que  vous  avez  aimée  dans  ce  monde  ,  vous  la  verriez 
dans  le  sein  d'Abraham,  aycc  les  élus  qui  ont  lavé  leurs  ro- 
bes ,    qui  les  ont  blanchies  dans   le  sang  de  l'Agneau  ,   et 

vous  ! Et  elle  r\f  pouriait  venir  vous  consoler  ,  essuyer 

vos  larmes  ,  calmer  vos  angoisses,  parce  qu'il  y  aurait  un 
grand  abîme  entre  elle  et  vous  !  Ah  I  pourquoi  en  serait-il 
ainsi  ?  Pourquoi  ne  viendriez-vous  pas  a  Jésus  pour  avoir  la 
vie  ? 

»  Ce  livre  que  je  vous  envoie  vous  montrera  le  chemin  ; 
lisez-le  attentivement  pour  l'amour  de  moi.  Il  m'a  consolée; 
ne  vous  consolerait-il  point?  Il  m'a  éclairée;  n'auraitil  jjas 
do  lumière  pour  votre  esprit  ?  Il  m'a  conduite  au  pied  de 
la  croix  du  S.'mveur  ;  celte  croix  est  là  qui  vous  attend.  Je 
ne  vous  explique  rien  ;  comment  le  pourrais-jc  faire?  Je  ne 
comprenais  pas  les  raisounemens  des  philosophes  dont  vous 
me  parliez  ;  je  n'ai  jamais  lu  leurs  écrits;  j'ignore  les  obsta- 
cles que  vous  rencontrerez  sur  la  route  de  rEvangile;jc  ne 
sais  qu'une  chose  ,  mais  elle  me  suffit  ;  Jésus  crucifié  pour 
moi.  Apprenez  aussi  à  le  connaître  ,  et  que  vous  manque- 
ra-:-il?  N'aurez-vous  pas  assez  pour  vivre  et  assez  pour 
mourir  ? 

»  Quelques  mots  encore  avant  de  vous  dire  mon  dernier 
adieu.  .Si  vous  éprouvez  des  doutes  ,  des  incertitudes  ,  con- 
fiez-les à  l'homme  vénérable  qui  m'a  guidée  coiume  son  en- 
fant dans  le  chemin  de  l'Evangile.  Le  Frère  Morave  est 
bon  ;  il  aime  les  âmes  ;  il  écoutera  le  récit  de  toutes  vos  mi- 
sères ;  il  sauia  vous  instruire  ,  vous  farliflor,  vous  relever, 
vous  faire  partager  sou  bonhevir,  le  mien  ;  car  sa  prière  est 
puissante  devant  Dieu,  et  sa  parole  est  douce  pour  de  pau- 
vres pécheurs.  GllC'i'Cnez  un  refuge coulre  vous-même  auprès 
di;  Frère  Morave;  lisez  ,  méditez,  priez  avec  lui ,  et  nous 
nous  reverrons  un  jour  dans  les  demeures  célestes...» 

En  achevant  de  lire  cette  lettre,  je  me  prosternai  devant 
la  face  du  T«-Ù3-H:«ut;  jo  le  t-onjur-ii  rie  m'érl.-iirer  et  de  par- 
ler à  mon  cœur.  Je  n'avais  pas  saisi  le  sens  des  paroles  de 
Julie;  je  n'y  trouvais  qu'un  langage  figuré,  des  images  mé- 
taplioiiques  ,  des  sentiniens  inintelligibles  pour  ma  raison  ; 
mais  tout  en  ne  comprenant  presque  rien  ,  j'y  avais  puisé 
quelque  soulagement  pour  ma  douleur.  Mes  pensées  de- 
vinrent moins  sombres;  je  lue  laissai  même  entraînera  nue 
suite  d'idées  calmes  et  alteudiissaiitcs.  Ce  mot  de  pardon 
surtout ,  le  pardon  de  Julie  et  celui  qu'elle  me  promettait 
de  la  part  du  Seigneur,  étaient  pour  moi  comme  l'eau  du 
ciel  qui  ranime  une  plante  desséchée  et  flétrie.  Je  pleurais, 
je  priais,  sans  reflexion  ,  sans  but  déterminé  ,  mais  avec  une 
surabondance  de  sentimcns  doux  et  tendres  que  je  n'avais 
pas  encore  épi'buvés  jusque-là.  Il  me  semblait  que  ma  poi- 
trine avait  été  délivrée  tout  à  coup  d'un  pesant  fardeau;  je 
respirais  plus  librement,  je  me  sentais  revivre,  et  la  perspec- 
tive du  suicide  ,  qui  me  souriait  une  heure  auparavant  ,. 
m'inspirait  une  indicible  horreur.  Qu'est-ce  que  de  l'hom- 
me, et  de  ses  projets  ,  et  de  ses  résolutions?  Feuille  légères 
agitée  par  tous  les  vents,  jouet  d'une  perpétuelle  inconstance,, 
n'ayant  rien  de  stable  que  son  instabilité  même  ,  aussi  loup-, 
temps  qu'il  n'a  jias  jeté  l'ancre  -dans  le  port  de  l'Evanpile  . 
et  qu'il  ue  s'est  pas  assis  sur  le  rocher  qui  dcœ.eure  à  toU' 
jours  ! 

Après  ces  premiers  épanchemcns,  je  m.e  mis  à  réfléchir 
avec  plus  d'attention  sur  les  doctrines  religieuses  dont  Julie 
m'entretenait  dans  sa  lettre.  —  Il  y  a  donc,  disais-je  en  moi- 
même,  quelque  chose  de  puissant ,  de  surnaturel  dans  le 
Christianisme.  Elle  n'^aurait  pas  été  si  fortement  soutenue, 
consolée  par  une  chimère  d'imagination;  des  illusions  et 
des  rêves  n'exercent  pas  un  tel  empire.  J'ai  fait  l'expérience 
de  ce  que  valent  les  contemplations ,  les  extases  du  déisme  ; 
c'est  un  éclair  qui  s'en  va,  une  lueur  qui  s'éteint  devant  le 
souffle  des  orages.  Mais  ici ,  plus  l'épreuve  a  été  grande , 
plus  l'Evangile  a  déployé  de  puissance  pour  la  surmonter. 
Une  enfant  timide  qui  ne  craint  plus  la  mort,qui  l'accueille 
comme  uue  messagère  de  bonnes  nouvelles,  ,  qui  montre 


30O 


LE  SEMEUR. 


plus  d'héroïsme  et  de  fermeté  que  tous  les  phi  osophcs  en- 
semble :  une  jeune  fille  qui  pardonne  ,  qu;  est  heureuse  de 
pardonner,  et  qui  ne  veut  se  survivre  a  cUe-menie  dans  e 
cœur  de  celui  qui  l'a  précipitée  au  tombeau,  que  parle 
lien  de  la  même  foi  religieuse  et  des  mêmes  espérances  ! 
Comment  expliquer   des  effets  si  extraordinaires  sans   une 


intervention  supérieure:" 


?    Les  raisonnemens 


de  la 


sagesse 


humaine  m'auraient-ils  trompé?  N'aurais-je  vu  dans  Icb 
livres  des  philosophes  qu'une  écorce ,  une  image  défigurée 
du  Christianisme?  Nepourrais-je  pas  trouver  aussi  dans  ses 
dogmes  antiques  la  paix  de  ma  conscience  et  le  remède  à 
mes  peines? 

Mais  tandis  que  je  me  livrais  à  ces  réflexions  ,  une  force 
contraire  se  soulevait  en  moi ,  et  des  doutes ,  des  objections 
venaient  en  foule  assiéger  mou  esprit.  Qu'allais-jc  faire?  me 
soumettre,  comme  un  vulgaire  inepte  et  superstitieux,  à 
des  doctrines  qui  choquent  la  raison,  qui  exigent  une  foi 
passive  et  absolue;  accepter  des  faits  miraculeux  qui  sont 
opposés  aux  lois  immuables  de  la  nature;  me  replacer  sous 
le  joug  d'une  autorité  qui  se  prétend  infaillible  :  —  ainsi  je 
raisonnais  alors  dans  mon  ignorance.  Puis,  qu'eH-ce  que  ce 
clergé  intrigant,  vénal,  ambitieux,  rétrograde^?  Qu'y  a-t-il 
de  commun  entre  lui  et  moi?  Que  peut  il  m'appreudre? 
Que  saura-t-il  m'enseigner?  Il  ne  me  prescrira  que  ce  qui 
tourne  au  profit  de  l'Eglise  et  des  prêtres:  —  ainsi  je  con- 
fondais alors  la  doctrine  avec  l'homme  et  le  Christianisme 
avec  ceux  qui  l'enseignent.  Et  ces  formes  usées,  ces  prati- 
ques de  bigoterie,  ces  oripeaux,  d'une  magnificence  qui 
n'est  plus  que  ridicule,  ces  processions,  reliques,  pèlerina- 
ges, ces  congrégations  du  jésuitisme,  ces  confréries  à  un 
sou  la  semaine,  que  sais-je  enfin?  j'irais  m'affubler  de  ces 
vieilleries  du  moyen  âge,  moi,  homme  du  dix-neuvième 
siècle! — J'ignorais  alors  ,  on  le  voit  bien,  que  l'Evangile  est 
aussi  différent  de  tout  cet  attirail  de  formes  décrépites  que  la 
constitution  américaine  l'est  du  gouvernement  de  Coustau- 
tinople. 

Je  pris  le  livre  de  Julie,  le  NouVeau-Testament,  pour 
me  mettre  d'accord  avec  moi-même,  s'il  était  possible.  J'en 
lus  quelques  pages;  mais  les  préjugés  qui  me  poursui- 
vaient, l'orgueil  de  la  raison  surtout  qui  avait  jeté  des 
racines  trop  profondes  en  moi  pour  me  quilter  en  un  jV"';-, 
me  rendirent  cette  lecture  à  peu  près  inutile.  Il  y  avait,  je 
l'avoue,  des  récits  qui  m'étonnaient  par  leur  auguste  si'm- 
plicité,  des  préceptes  qui  me  paraissaient  empreints  d'une 
morale  sublime;  j'y  trouvais  aussi  des  mots  qui  me  dévoi- 
laient tout  mon  cœur,  qui  me  révélaient  ma  vie  mieux  que 
je  n'aurais  pu  le  faire  dans  la  plus  véridique  des  confes- 
sions. Mais  a  côté  de  ces  passages  que  j'étais  contraint  d'ad- 
mirer ,  j'en  voyais  d'autres  qui  me  révoltaient,  des  mira- 
cles, des  espèces  de  légendes,  puis  des  maximes  d'une 
sévérité  outrée,  et  nombre  de  versets  auxquels  je  n'enten- 
dais rien  du  tout.  J'ai  su  plus  tard  que  ces  locutions  que  je 
prenais  pour  des  allégories  creuses  et  absolument  incom- 
préhensibles s'expliquaient  facilement  par  les  faits  les  plus 
ordinaires  de  l'expérience  chrétienne;  mais  dans  ce  temps- 
là  je  n'y  apercevais  que  des  subtilités  scolastiques ,  des  figu- 
res enveloppées  les  unes  dans  les  autres  et  revêtues  d'un 
style  presque  barbare. 

Abandonné  à  moi  seul ,  j'aurais  peut-être  flotté  long- 
temps  entre  le  doute  et  la  foi ,  entre  une  raison  rebelle  qui 
prétendait  tout  expliquer  et  un  cœur  abattu  qui  avait  soif 
de  consolations.  Une  puérile  délicatesse  de  goût  m'aurait 
fait  dédaigner  le  seul  livre  qui  ait  les  paroles  de  la  vie  éter- 
nelle. Heureusement  le  Frère  Siméon  avait  été  placé  près 
de  moi  par  la  Providence  ,  comme  un  flambeau  vivant  pour 
dissiper  les  ténèbres  dont  j'étais  environné.  Soit  impatience 
d'éclaircir  mes  doutes,  soit  plutôt  désir  de  me  conformer 
aux  dernières  volontés  de  Julie  ,  je  me  hâtai  d'aller  le  voir 
dès  le  lendemain  de  notre  courte  entrevue.  Il  m'accueillit 
avec  dignité,  sans  démonstration  de  vif  empressement  ni 
de  froideur;  c'était  le  caractère  du  Morave;  il  ne  savait 
pas  feindre;  et  il  manifestait  peu  ce  qu'il  sentait.  Je  lui 
exposai  mes  agitations  et  mes  incertitudes;  il  m'écouta  pa- 
tiemment, et  nous  eûmes  ensuite  un  long  entretien  sur  les 
objections  que  je  lui  présentais  contre  l'Evangile.  Mais 
avant  d'entrer  dans  ces  détails,  je  dois  faire  connaître  plus 
particulièrement  à  mes  lecteurs  l'homme  vénérable   qui 


eut,  après  Dieu,  l'influence  la  plus  décisive  sur    ma   con- 
version. 

he.  Frère  Morave  était  français;  le  nom  qu'on  lui  don- 
nait habituellement  n'avait  rapport  qu'à  sa  foi  religieuse  , 
ou  plutôt  à  quelques  formes  extérieures  de  religion  qui  lui 
étaient  particulières.  Il  appartenait  à  Une  famille  noble  de 
Lorraine ,  et  il  avait  émigré ,  comme  tant  d'autres ,  au  com- 
mencement de  la  révolution.  L'exemple  ,  une  fausse  iionte, 
on  pourrait  dire  la  mode  du  temps  parmi  les  gentilshommes 
français,  l'avaient  entraîné  à  cette  démarche  qu'il  appré- 
ciait lui-même  avec  une  juste  sévérité;  il  était  fort  jeune  à 
cette  époque.  Les  revers  de  la  campagne  de  Prusse  lui  firent 
prendre  en  dégoût  le  métier  de  la  guerre;  il  avait  vu  beau- 
coup d'intrigues  dans  les  rangs  de  ses  compagnons  d'aimes, 
des  ambitions  effrénées  qui  se  déguisaient  sous  le  masque  de 
l'amour  de  la  patrie ,  et  une  âpre  soif  de  vengeance  qui  ré- 
voltait son  âme  naturellement  droite  et  loyale.  Ne  pouvant 
rentrer  dans  son  pays,  à  cause  de  son  titre  d'émigré  qui 
l'exposait ,  sous  le  règne  de  la  terreur,  à  une  mort  inévi- 
table, il  chercha  un  asile  obscur  dans  une  petite  ville  de  la 
Silésie,  pour  se  dérober  aux  importunités  de  ses  amis  qui 
l'invitaient  à  revenir  sous  le  drapeau  de  l'émigration.  Là, 
soumis  à  la  discipline  rude  et  sévère  de  la  pauvreté ,  gagn,:nt 
à  peine  une  chétive  existence  par  un  travail  assidu,  il  fit  de 
sérieuses  réflexions  sur  l'instabilité  de  la  fortune,  et  il  exa- 
mina les  opinions  philosophiques  qui  se  partageaient  l'Alle- 
magne. Ses  nouvelles  études  tenaient  peut-être  aussi  à  l'in- 
fluence des  habitudes  locales  et  de  l'atmosphère  germa- 
nique ;  on  sera  peu  surpris  de  voir  un  jeune  français  philo- 
sopher dans  un  coin  reculé  de  la  Sdésie,  si  l'on  se  rappelle 
que  l'homme  le  plus  léger  de  son  époque,  le  marquis  de 
lioufflers,  a  composé ,  dans  ce  pays  ,  un  gros  livre  sur  le  libre 
arbitre.  Mais  la  philosophie  ne  consolait  pas  le  pauvre  émi- 
gré ;  elle  n'occupait  que  son  intelligence  et  le  laissait  vide 
de  tout  ce  qui  aurait  pu  soulager  son  malheur.  Il  ne  tarda 
pas  à  se  rebuter  de  ces  obscurs  systèmes  allemands  qui  se 
combattent  dans  les  ténèbres,  et  il  se  mit  à  la  recherche 
d'une  nourriture  plus  solide  pour  son  esprit  et  de  meil- 
leures consolations  pour  ses  infortunes. 

Il  y  avait  dans  la  ville  qu'il  habitait  une  petite  congréga- 
tion de  Frères,  connus  en  France  sous  le  nom  de  Frères 
Itloraves.  Ces  braves  gens  vivaient  à  part,  ne  communi- 
quaient avec  le  monde  que  pour  lui  apporter  les  produits 
de  leur  active  industrie,  et  montraient  en  toute  occasion 
l'exemple  des  plus  belles  vertus  chrétiennes.  Le  jeune  fran- 
çais essaya  de  lier  connaissance  avec  eux  ;  il  s'instruisit 
de  leurs  doctrines  ,  étudia  les  règles  de  leur  association  , 
estima  toujours  davantage  leur  caractère,  et  apprécia  bien- 
tôt le  bonheur  dont  ils  jouissaient.  C'était  un  bonheur  qui 
ressemblait  à  une  ennuyeuse  monotonie,  quand  on  le  regar- 
dait superficiellement  et  de  loin  ;  mais  au  fond,  rien  sur  la 
face  de  la  terre  n'était  plus  consolant  que  leur  foi  évangé- 
lique  ,  plus  doux  que  leurs  pieuses  habitudes,  plus  paisible 
que  leur  vie,  plus  désirable  que  leur  ferme  attente  de  la 
félicité  des  élus.  On  n'admit  pas  l'étranger  aussitôt  qu'il 
voulut  faire  partie  de  l'Unité  des  Frères;  il  fallut  un  long 
noviciat;  on  attendit  qu'il  eut  prouvé  d'une  manière  posi- 
tive la  sincérité  de  sa  foi  ;  ses  œuvres,  sa  conduite  devaient 
lui  servir  de  témoignage  pour  entrer  dans  l'association.  Le 
jeune  émigré  supporta  toutes  ces  épreuves  avec  succès ,  et  il 
eût  enfin  la  joie  de  s'entendre  proclamer  Frère  par  une 
nouvelle  famille  que  Dieu  lui  avait  donnée. 

A  l'époque  de  la  paix  d'Amiens,  le  Frère  Siméon  renti'a 
dans  sa  patrie.  Il  désirait  de  revoir  ce  pays  de  France  dont 
il  s'était  exilé  dans  un  moment  de  vertige,  et  il  lui  tardait 
de  s'asseoir  au  foyer  paternel.  Mais  nu  motif  encore  plus 
puissant,  et  qui  lui  fit  quitter  sans  trop  de  regrets  l'heu- 
reuse famille  des  Moraves,  c'était  l'espoir  de  contribuer, 
par  ses  enseignemens  et  par  son  exemple,  au  réveil  de 
quelques  âmes.  Il  ne  lui  paraissait  pas  qu'il  valut  la  peine 
de  vivre  pour  autre  chose  que  pour  l'avancement  du  règne 
de  Dieu  parmi  les  hommes.  Toute  son  activité  morale  se 
concentrait  ,  s'absorbait  dans  cette  grande  pensée;  une 
seule  conversion  avait  plus  de  prix  à  ses  yeux  que  tous  les 
prestiges  de  la  gloire  et  toutes  les  palmes  du  génie. 

Il  fut  mal  accueilli  de  ses  parens.  Les  uns ,  dévots  catho- 
liques, l'acousaieut  d'hérésie  et  craignaieut  de  se  compro- 


LE  SEMEUR. 


301 


icttic  avec  le  curé  du  lieu  ,  en  lui  donnant  des  marques 
'afleclion.  Les  autres  ,  incrédules  de  notre  temps,  le 
ixaicnt  de  bizarrerie  et  de  fanatisme  j  ils  se  moquaient  de 
;s  exhortations  qu'ils  appelaient  des  prcrkes,  et  trouvaient 
3ute  sa  manière  d'être  fort  insipide.  Dévots  et  incrédules 
accommodaient  passablement  ensemble,  mais  ils  ne  pu- 
ent s'arranjjeidu  Krèrc  Morave.  Force  lui  fut  doue  de  s'é- 
îi{;ner  une  seconde  fois  du  séjour  de  son  enfance,  et  il  se 
lioisit  une  retraite  sur  les  bords  du  Rliiu.  C'est  là  que  je 
ai  connu  et  que  j'ai  eu  le  bonheur  de  recevoir,  jusqu'ai 
ernier  instant  de  sa  vie,  la  double  instruction  de  sa  foi 
hréticune  et  de  ses  vertus. 

Bien  qu'il  eût  étudié  quelques  théories  philosophiques  de 
Allemagne,  le  Frère  Siméou  ne  se  piquait  pas  d'avoir  des 
imières  a|ipr()fondies.  Ses  connaissances  étaient  solides 
lutôt  qu'étendues.  Il  se  méfiait  même  des  raisonnemcns 
•op  subtils  comme  d'une  arme  qui  peut  frapper  à  mort 
ï!ui  qui  s'en  sert.  Il  ne  possédait  pas  une  grande  vivacité 
'es|)rit  j  on  aurait  vécu  sis  mois  dans  sou  intimité  sans  en- 
mdre  une  seule  phrase  à  effet;  mais  il  avait  un  sens  droit 
ni  se  laissait  rarement  surprendre  ou  éblouir.  Nos  rhé- 
!urs  de  tribune  et  d'académie  l'auraient  jugé  fort  igno- 
iut,  et  il  aurait  trouvé  ,  lui,  qu'il  n'y  avait  pas  deux  idées 
istcs  dans  toutes  les  saillies  des  rhéteurs.  Mais  il  ne  lisait 
oint  leurs  discours,  parce  qu'il  croyait  que  la  vie  était  trop 
Duite  pour  la  prodiguer. 

Le  principal  trait  de  son  caractère  était  une  bonté  de 
rur,  une  charité  inépuisables.  Les  malheureux  connais- 
lieut  tous  le  chemin  de  sa  maison,  et  ils  n'eu  sortaient  pas 
lUS  être  secourus  ou  consolés.  Le  Fièie  Morave  s'enqué- 
lit  des  douleurs,  des  souffrances  de  son  voisinage  avec 
itant  de  soin  que  d'autres  s'cnquièrent  des  réunions  de 
laisir  et  des  spectacles  qui  amusent  leur  oisiveté.  On  était 
Lrdele  rencontrerau  grabat  du  pauvre,  et  ilavait  toujours 
iielque  chose  .à  dire  à  l'homme  qus  des  vices  crians  avaient 
it  chasser  du  toit  de  ses  amis  et  qui  se  débattait  sous  les 
;mords  de  sa  conscience.  Dins  les  autres  occasions  il  par- 
it  peu  ;  les  paiolcs  oiseuses,  comme  il  me  l'a  dit  plus  tard, 
jivent  entrer  en  compte  au  jour  du  jugement. 

Cette  conduite  si  pure  et  si  bonne  avait  fini  jjar  lui  conci- 
2r  l'estime  générale.  Dans  les  premiers  temps  de  son 
jour,  il  avait  été  en  butte  à  beaucoup  de  préventions  et 
ême  de  calomnies.  On  se  demandait  quel  était  cet  étran- 
îr  qui  vivait  sjul,  dans  une  petite  maison  hors  de  la  ville, 
ni  n'appartenait  à  aucune  coterie  ,  qui  n'allait  pas  à  la 
icssc  et  qui  se  taisait  quand  on  essayait  de  lui  parler  des 
éfauts  d'autrui.  On  fil  des  conjectures  encore  plus  défavo- 
ibles  quand  on  apprit  qu'il  s'était  entretenu  sur  des  matiè- 
;s  de  religion  avec  les  gens  à  gages  dont  il  réclamait  les 
:rvices  et  qu'il  leur  donnait  le  conseil  de  s'occuper  du  salut 
s  leur  âme.  On  ne  l'accusa  pourtant  pas  de  jésuitisme; 
était  sous  l'empire,  et  la  France  avait  oublié  les  jésuites, 
[ais  toutes  ces  préventions  s'effacèrent  peu-à-peu;  la  douce 
larité  du  Morave  fut  plus  forte  que  les  propos  de  la  mal- 
Eîillance  ,  et  la  calomnie  elle-même,  qui  trouvait  un  écho 
îns  certains  conciliabules  de  bigoterie  ,  fut  contrainte  à  se 
lire. 

Tel  était  l'homme  auprès  duquel  Dieu  daigna  me  con- 
uire  pour  m'appeler  à  la  connaissance  de  l'Evangile  de 
Jsus-Clirist. 


VOYAGES. 

VOYAGE  DE  M.  HARTLEY  EN  GRECE  ET  AU  LEVANT. 
DEUXIEME  ET  DERNIER  ARTICLE. 

Il  nous  reste  à  parler  du  journal  de  M.  Hartley,  ou 
lutôt  du  petit  nombre  de  fragmens  de  ce  journal,  qu'il  a 
ubiiés  ;  car  loin  d'imiter  ces  voyageurs  qui  ne  font  grâce  au 
ublic  d'aucune  circonstance,  quelque  insignifiante  qu'elle 
uisse  être,  il  a  habilement  fondu  dans  la  première  partie 
e  son  livre  toutes  les  observations  qui  pouvaient  trouver 
lace  dans  ce  tableau  animé  et  fidèle  de  la  Grèce  et  du 
-evant,  et  n'a  conservé  la  forme  de  journal  qu'au  récit  de 
eux  tournées,  dont  l'intérêt  consiste  surtout  dans  la  des- 


cription des  sites  et  T'exactitude  des  détails.  Quoique  nous 
ayons  déj'i  fait  allusion,  dans  notre  premier  article,  à 
plusieurs  des  lieux  qu'il  a  visités,  nous  allons  le  suivre 
dans  la  première  de  ces  excursions. 

Elle  avait  pour  objet  de  visiter  les  sept  Eglises  d'Asie  , 
auxquelles  sont  adressées  les  sept  épitres  qu'on  lit  dans  le 
second  et  le  troisième  chapitresdel'Apocalypse.  Ces  Eglises, 
jadis  florissantes,  où  la  vérité  avait  fait  de  si  réjouissans 
progrès  ,  mais  dont  elle  a  complètement  disparu  de  no* 
jours,  sont  celles  de  Smyrne ,  d'Ephèsc,  deLaodicée,  de 
Philadelphie,  de  Sardes,  de  Thyatire  et  de  Pîrgame. 
M.  Hartley  a  fait  à  Smyrne  un  séjour  de  plusieuis  mois  : 

«  Cette  Eglise,  dit-il,  nous  est  représentée  connue  expo- 
sée aux  plus  grandes  afflictions,  à  la  pauvreté,  aux  calom- 
nies, à  la  persécutiou  (Apocalvpse  ii,  8-i  i)  ;  mais  Smyrne 
moderne  est  désolée  par  de  plus  grands  maux  encore, 
par  l'apostasie,  l'idolâtrie,  la  superstition,  l'infidélité  et  leurs 
terribles  suites.  La  religion  qui  y  est  aujourd'hui  dominante 
était  inconnue  au  temps  oii  Polycarpe  souffrit  le  martyre. 
Tandis  que  le  paganisme  de  Rome  a  croulé  ,  à  mesure  que 
s'élevait  le  Christianisme,  cette  religion  nouvelle  conserve 
sa  prépondérance  et  domine  sur  les  contrées  où  le  Rédemp- 
teur est  mort  et  où  son  Evangile  a  coiumencé  à  être 
prêché.  Rome  est  la  seule  des  villes  importantes  dont  il  est 
question  dans  les  Saintes  Ecritures,  qui  n'ait  pas  été  soumise, 
pendant  des  siècles,  au  joug  mahométan. 

«  Smvrne  sera  toujours  une  ville  intéressante  pour  le 
chrétien.  La  lutte  qui  y  a  été  soutenue,  n'était  pas  une 
lutte  ordinaire.  Polycarpe  n'a  pas  seul  tiré  profit  de  ses 
souffrances.  De  la  fidélité  des  martyrs  chrétiens  dépendait, 
après  Dieu,  la  transmission  de  la  vérité  aux  générations 
futures.  S'ils  avaient  cédé  à  la  fureur  de  leurs  ennemis,  et 
renié  le  Seigneur  qui  les  a  rachetés,  nous  serions  encore 
plongés  dans  l'ignorance  où  étaient  nos  ancêtres ,  «sans 
«Dieu  et  sans  espérance  au  monde.  »  Respectons  donc  la 
mémoire  de  ces  fidèles,  et  bénissons  le  Seigneur  de  la  grâce 
qu'il  leur  a  accordée.  Je  dois  avouer  que  j'éprouve  infini- 
ment plus  de  plaisir  à  visiter  les  lieux  illustrés  par  la  mort 
d'un  martyr  chrétien,  que  je  n'en  aurais  à  parcourir  la 
célèbre  plaine  de  Marathon.  La  lutte  qui  a  été  livrée  ici 
ua  pas  eu  pour  l)ut  de  conquérir  une  hberté  d'aussi  courte 
durée  que  la  vie  humaine,  mais  une  liberté  éternelle;  sans 
armes,  sans  alliances,  le  monde  et  le  prince  de  ce  monde  ont 
été  vaincus;  et  le  fruit  du  combat  n'a  pas  été  la  vaine 
gloire  que  poursuit  l'homme  déchu,  mais,  «  ce  jJoids  éter- 
»nél  d'une  gloire  iufiuiment  excellente,  »  que  Dieu  a  préparé 
pour  ses  serviteurs  fidèles.  » 

M.  Hartley  partit  de  Smyrne  avec  M.  Arundell,  connu 
par  d'importantes  découvertes  et  de  savantes  publications. 
Leur  suite  se  composait  du  domestique  de  M.  Hartley,  de 
iNichmet,  janissaire  du  consulat  anglais,  d'un  arménien 
nommé  Milcon ,  et  d'un  turc ,  nommé  Mustapha,  qui 
devaient  prendre  soin  des  chevaux.  Ils  arrivèrent  en  deux, 
jours  à  Aiosaluck  ,  village  jusqu'auquel  s'étendait  autrefois 
Ephèse.  Les  ruines  qu'on  y  aperçoit ,  appartiennent 
presque  toutes  à  la  ville  mahométane,  qui  a  prospéré 
pendant  quelque  tems,  après  la  destruction  d'Ephèse  anti- 
que, dout  les  ruines  principales  sont  à  près  d'un  mille  de 
distance.  Nos  voyageurs  ne  les  visitèrent  que  le  lendemain  : 

«  Notre  attention,  dit  M.  Hartley,  fut  d'abord  attirée  par 
les  nombreux  lieux  de  sépulture,  qu'on  découvre  sur  le 
penchant  du  mon  tPriou.  C'est  là,  d'après  la  tradition,  que  fut 
enseveli  Timothée.  Nous  visitâmes  le  Stadium  ;  mais  ce  qni 
excita  surtout  notre  intérêt,  ce  furent  les  ruines  du  théâtre,. 
C'est  ici  que  Démétrius  excita  le  tumulte  qui  mit  toute  la 
ville  en  confusion.  Le  théâtre ,  comme  d'autres  monu- 
mens  antiques  du  même  genre,  n'est  jias  couvert;  il  est  situé 
sur  la  pente  assez  ra[iide  d'un  roc  ,  dans  lequel  on  a  taillé 
les  gradins.  Je  suis  convaincu  que  plus  de  trente  mille 
personnes  out  pu  y  être  assises  à  l'aise.  La  vue  qu'on  avait  de 
cet  endroit  devait  être  magnifique.  A  travers  le  marché,  oq 
apercevait ,  à  quelque  distance ,  le  superbe  temple,  l'une 
des  sept  merveilles  du  monde,  m  dédié  à  la  grande  Diane  , 
nque  toute  l'Asie  et  tout  le  monde  révère.  »  Il  est  probable 
queDémétrius espéraitque cette  circonstance contribueraità, 
exciter  les  passions  de  la  multitude.  On  peut  supposer  aussLj 
<jue  les  hommes  du  peuple  se  tournaieut  souvent  vers  Iç 


302 


LE  SEMEliR. 


temple,  etse  le  montraient  les  uns  aux  autres,  pendant  qu'ils 
«  s'écriaient  tous,  d'une  voix,  durant  près  de  deux  lieurcs  : 
«Grande  est  la  Diane  des  Ephésiens  !  »  La  situation  même 
du  tlicàtre  devait  ajouter  au  tumulte.  Sur  la  gauciie  se 
trouve  le  mont  Corisse,  dont  les  flancs  escarpés  forment  un 
rempart  naturel  d'une  grande  hauteur.  Les  échos  devaient, 
en  lépétant  plusieurs  fois  les  cris  de  vingt  mille  personnes, 
augmenter  beaucoup  le  bruit  que  celles-ci  faisaient.  La 
jiosition  élevée  du  théâtre  sur  le  mont  Pi'ion ,  explique  la 
facilité  avec  laquelle  s'assembla  cette  immense  multitude. 
De  tout  ce  côte  d'Eplièse,leshabitans  devaient  voir  la  foule 
se  porter  vers  le  théâtre  et  s'asseoir  sur  les  gradins  j  il  était 
naturel  qu'ils  y  courussent  eux-mêmes,  pour  apprendre  ce 
dont  il  s'agissait,  et  qu'en  de  telles  circonstances,  le  greffier 
ait  cru  de  son  devoir  d'interposer  son  autorité. 

»  Quel  contraste  n'y  a-t-il  pas  entre  la  scène  que  je  viens 
de  rappeler  et  l'état  actuel  d'Ephèse  I  La  charue  a  passé 
sur  le  sol  qu'occupait  la  ville,  et  le  blé  croît  de  toutes  parts 
au  milieu  des  ruines  abandonnées.  Pendant  que  nous  étions 
dans- l'enceinte  du  théâtre,  deux  superbes  aigles  vinrent  se 
percher  à  quelque  distance  de  nous  ;  ils  paraissaient  surpris 
de  voir  des  hommes  dans  ce  lieu.  Du  théâtre,  nous  des- 
cendimiîS  au  forum ,  où  se  tenait  la  cour  et  où  s'assem- 
blaient les  proconsuls,  auxquels  le  greffier  conseillait  à 
Démétrius  et  aux  ouvriers  qui  étaient  avec  lui ,  de  porter 
leurs  plaintes. 

»  Je  ne  m'arrêterai  pas  à  décrire  les  ruines  du  temple  de 
Diane,  du  temple  corinthien  ,  de  Y Odewn  ,  du  Gymnase  , 
dont  les  voyageurs    ont  parlé  si  souvent,  ni  la  beauté  du 


posséder   quelques-unes  des  qualités  les  plus  brillantes   du 
caractère   chrétien,  àe  distinguer  par  la   patience,   par  le 
■tr^yail,  par  la  persévérance,  et  avoir  cependant  le  germe 
'tl'unc  filiale  maladie,   suffisante  pour  détruire  toutes  ces 
Espérances.  «  J'ai   quelque  chose  contre  toi ,  lui  fut-il  dit, 
n,  c'est  que  lu  as  abandonné  ton  premier  amour!  »  Qu'il  en 
est  peu  sans  doute  qui   ne  sentent  qu'ils  méritent  aussi  ce 
iC'rocUc!  Qu'il  eu  ont  pou  dont  on  puisse  dire  .  comme  de 
sai'iit  Aufuitin  ,  qu'Us  n'ont  jamais  abandonné  leur  premier 
amour  '  Et  cependant,  à  moins  «  que  nous  nous  souvcnious 
„  d'où  nous  sommes  déchus ,  que  nous  nous  repentions  et 
,>  que  nous  fassions  nos  premières  œuvres  ,  »  cette  menace 
de  la  colère  divine:   «  Je  viendrai  bientôt  a  toi,  etj  oterai 
,,  ton  chandelier  de  sa  place  ,  si  lu  ue  te  repeus ,  »  s'accom- 
plira aussi  pour   nous!  Le  mépris  de  cet  avertissement  au- 
rait pour    chaque   chrétien    des  conséquences  pareilles   a 
cellesMont  une  Eglise  entière  est  ici  menacée  ;  mais   quand 
c'est  une  Eglise  qui  est  coupable ,  le  monde  lui-même  peut 
voir  les  effets  de  l'indignation  de  Dieu.  Il  n'y  a  à  présent 
dans  le  village   qui  occupe   la  place  d'Ephèse   qu'un  seul 
homme  qui  porte  le  nom  de  chrétien  ;  et  quelles  traces  du 
Christianisme  primitif  pourrait-on  trouver  dans  tout  le  pays 
d'alentour  !  Favorisé  autrefois  de  la   présence  de  Paul,  de 
Timolhée  et  de  Jean ,  il  ressemble  aujourd'hui  à  ces  con- 
trées dont  il  est  dit  :  «  Des   ténèbres  couvrent  la  terre  et 
i>  l'obscurité  couvre  les  peuples.  »  —  «  Que  celui  donc  qui  a 
5)  des  oreilles  écoute  ce  que  l'Esprit  ditauxEglises!  » 

Quelques  heures  après  avoir  quitté  Eplièse,  MM.  Hartley 
et  Arundell  rencontrèrent  les  belles  ruines  de  Magnésie, 
l'une  des  trois  villes  dont  A.rtaxercès  accorda  le  revenu  à 
Thémistocle,  après  que  l'illustre  Athénien  fut  venu  lui  de- 
mander un  asile.  Il  est  probable  que  le  Christianisme  y  pé- 
nétra de  bonne  heure  ;  car  on  possède  encore  une  épitre 
adressée  par  saint  Ignace  à  l'Eglise  qui  y  existait  de  son 
temps.  En  traversant  la  vallée  du  Méandre ,  nos  voyageurs 
virent  un  camp  de  Turcomans ,  dont  les  tentes  noires  leur 
rappelèrent  ce  passage  du  Cantique  des  cantiques  :  «  Je  suis 
»  noire  ,  mais  de  bonne  grâce,  comme  les  lentes  de  Kédar 
»  et  comme  les  pavillons  de  Salomon  (i.  5).  »  Ils  trou- 
vèrent encore  sur  leur  route  Ghuzel-IIissar ,  ville  impor- 
tante située  au  pied  d'une  colline, sur  laquelle  s'élevaitl'an- 
cienne  Tralles,  dont  l'évêque  Polybe  visita,  à  Smyrne, 
saint  Ignace  ,  qui  »'y  arrêta  en  se  rendant  à  Rome;  Sultan- 
Hissar,  l'ancienne  Nyssa,  et  Hiérapolis  ,  dont  le  théâtre  en 
ruines  est  remarquable.  Saint  Paul  rend  ce  témoignage  à 


Epaphras ,  «  qu'il  a  eu  un  grand  zèle  pour  ceux  qui  sont  ; 
»  Hiérapolis  (Colossiens,  iv,  i3).  »  Le  peu  de  distance  qu'i 
y  avait  entre  cette  ville,  Laodicée  et  Colosses  ,  rend  pro- 
bable que  cet  évangéllste  les  visitait  tour  à  tour.  On  vol 
encore  à  Hiérapolis  les  restes  de  deux  Eglises.  «  Quelle 
peusée  délicieuse,  s'écrie  M.  Ilartlev,  que  celle  qu'au  miliei 
de  ces  ruines  de  la  vanité  et  de  l'idolâtrie  reposent  les  cen 
dres  d'un  grand  nombre  de  fidèles  ,  et  qu'au  son  de  la  der 
nière  trompette  ils  ressusciteront  glorieux,  là  où  ne  se  tranv( 
aujourd'hui  que  le  misérable  village  turc  de  Pambouki- 
Kalesi  !  »  M.  Hartley  arriva  enfin ,  après  un  voyage  de  cinc 
jours  ,  à  Laodicée ,  dont  nous  avons  décrit  la  désolation  dam 
notre  premier  article  :  «  La  foi  des  chrétiens  de  cette  vilh 
était  pure ,  dit-il  ;  on  ne  pouvait  pas  leur  reprocher  de  violei 
ouvertement  les  commandemens  de  Dieu;  mais  ils  n'avaien 
pas  de  zèle  pour  Christ;  ils  ressemblaient  à  ceux  qui  m 
veulent  pas  qu'on  s'occupe  trop  sérieusement  de  son  salut 
ils  ne  se  sentaient  pas  excités  à  d'énergiques  efl'orts  par  le 
comteinplation  de  l'amour  du  Rédempteur  et  par  l'influ 
ence  de  son  exemple.  On  ne  pouvait  pas  dire  d'eux  a  qu'il 
»  s'efforçaient  d'entrer  par  la  porte  étroite,  qu'il  combat 
»  talent  le  bon  combat  de  la  foi ,  qu'ils  priaient  sans  cesse,  i 
Ils  n'aimaient  pas  le  Sauveur,  dont  ils  prétendaient  suivre 
la  religion  ,  plus  que  père,  mère  et  que  la  vie  même.  Ils  ni 
pouvaient  prendre  leur  parti  de  ces  sévères  paroles  :  «  Qui 
»  conque  d'entre  vous  ne  l'enonce  pas  à  tout  ce  qu'il  a  ni 
n  peut  être  mon  disciple.  »  Aussi  le  Seigneur  leur  expri 
me-t-il  son  indignation,  en  déclarant  «  qu'il  les  vomira  d( 
»  sa  bouche.  »  Heureux  ceux  qui  se  laissent  toucher  pa 
cet  avertissement  !  Il  y  a  pour  eus  des  promesses  aussi  en 
courageantes  que  la  menace  était  terrible  :  «  Voici ,  je  mi 
»  liens  à  la  porte, et  je  frappe,  leur  est-il  dit.  Si  quelqu'ur 
»  entend  ma  voix  et  m'ouvre  la  porte,  j'entrerai  chez  lui 
»  et  je  soupeiai  avec  lui ,  et  lui  avec  moi.  Celui  qui  vaincra 
»  je  le  ferai  asseoir  sur  mon  trône,  comme  moi-même  j'a 
1)  vaincu  et  suis  assis  avec  mon  Père  sur  son  trône  (  Apoca 
»  lypse  IV,  i4-2'i).  » 

MM.  Hartley  et  Arundell  continuèrent  leur  route  pa 
Denizli  et  Konos,  dans  le  voisinage  de  laquelle  ils  cruren 
reconiKiître  les  ruines  de  Colosses ,  dont  tous  les  Iiibltaii 
sont  oubliés,  à  l'çxceptiou  d'Epaphras,  d'Archippe,  d 
Philénion  et  de  l'esclave  Onésimc.  Ils  découvrirent  ave 
plus  de  certitude  celles  d'Apamôe  et  de  Sagalasse  :  leu 
position  étant  maintenant  déterminée  ,  les  recherches  qu'o 
pourra  faire  pour  rétablir  la  géographie  ancienne  de  l'As! 
Mineure  seront  nécessairement  plus  focilcs. 

Les  mœurs  des  Turcs  dans  cette  partie  du  pays  diffèren 
beaucoup  de  celles  qu'ils  ont  dans  le  voisinage  de  la  côte 
Les  femmes  n'y  sont  même  pas,  comme  ailleurs,  dans  l'u 
sage  de  se  voiler  aussitôt  qu'ils  aperçoivent  un  étraugei 
M.  Hartley  rapproche ,  d'une  manière  intéressante,  cf 
usage  si  général  en  Orient,  de  ce  qui  est  raconte  de  Rt 
becca  :  «Elle avait  dit  au  serviteur:  Qui  est  cette  horame-1 
»  qui  vient  le  long  du  champ  au  devant  de  nous?  Et  1 
»  serviteur  avait  répondu  :  C'est  mou  Seigneur.  Elle  pri 
»  donc  un  voile,  et  s'en  couvrit  (Genèse,  xxiv,  65  ).» — L( 
Turcs  sont  à  peu  près  convaincus  que  tous  les  Francs  son 
médecins  ;  ils  ne  cessent,  en  conséquence,  de  les  importu 
lier  en  sollicitantleurs  avis.  ABurdur,un  Turc  saisit  lamai 
de  M.  Hartley,  et  voulut  le  forcer  à  lui  tâtcr  le  pouls  ;  il  ci 
toutes  les  peines  du  monde  à  se  laisser  persuader  que  noti 
voyageur  n'enter.dait  rien  à  l'art  de  guérir.  «  Quel  sujet  d 
joie  ne  serait-ce  pas,  s'écrie  celui-ci,  si  ceux,  qui  ont  1 
mission  de  s'occuper  de  la  guérison  de  l'âme ,  étaient  ai 
cueillis  avec  le  même  empressement  !  Mais  c'est  malhei 
rcusemeut  le  propre  des  innombrables  maladies  auxqueili 
elle  est  sujette ,  que  ceux  qui  en  sont  atteints  ue  se  doutei 
pas  de  leur  état.» 

Ce  n'est  que  le  quinzième  jour  après  leur  départ  t 
Colosses,  que  MM.  Hartley  et  Arundell  arrivèrent  à  Phil 
delphie.  «  La  ville  est  située  sur  une  hauteur,  au  pied  c 
montTmolus.  Les  maisons  sonlentouiées  d'arbres,  ce  qui  1 
donne  une  riante  apparence.  J'ai  compté  jusqu'à  six  min 
rets.  Le  mur  de  la  ville  tombe  en  ruines,  quoiqu'il  i 
paraisse  pas  être  très-antique.  Les  rues  sont  mal  pavées 
sales.  Le  chrétien  se  sent  pressé  de  verser  des  larmes  • 
compassion  sur  la  moderne  Philadelphie.  Si  Christ  la  vj 


LE  SEMEUR. 


303 


t,   ne  pleurci-ait-il  pas  sur  elle,    comme  aiiticfois  sur 
rusalcm  ?  Hélas  !  la  génération  de  ceux  «  qui  gardèrcnl  la 
rôle   de   la  patience  »  du  Seigneur  (Apocalypse  m,    lo), 
est  plus.  On  ne  trouve  ici,  comnxe  sur  tant  d'autres  points 
la  vigne  chrétienne,  que  des  ronces  et  des  chardons.  Sans 
lute,   le  Christianisme   extérieur   est   plus , florissant  que 
lis   d'autres  parties  de  la   Turquie;   près  de  trois  cents 
lisons  sont  habitées  par  des  chrétiens  ;  le  service  divin  se 
lèbre  tous  les  dimanches  dans  cinq  églises,  et  il  va  vingt 
lapclles,  dans  lesquelles  on  lit  la  liturgie,  une  rois    l'an  ; 
ais,  quoique  le  chandelier  n'ait  pas  été  ôté,  sa  lumière  est 
iscurcic.  La  lampe  demeure  encore  ;  mais  où  est  l'huile.' 
ù  est  maiiiteiianl  «  la  parole  de  la  pjtience  »  du  Seigneur? 
n  ne  la  fait  ciitoiidic  (jue  dans  une  langue  inintelligible 
IX   habilans,  tellement  qu'ils  ne  comprennent  mOmc  pas 
.■pitre  adressée  à  leur  propre  Eglise,  lorsqu'elle  leur  est 
c.  Les  légendes  superstitieuses  leur  sont  aujourd'hui  bien 
lus  fomilièrcs,  Et  que  sont  devenues  les  vertus  chrétiennes? 
faut  bien    le  dire,    le   caractère    des  chrétiens    de   ces 
)iitiées  peut  à  peine  supporter  la  comparaison  avec  celui 
:s  Mahométans  eux-mêmes.  En  un  mot,  Philadelphie  a 
irticipé  à  celte  comjilète  apostasie  du  Christianisme  véri- 
fie et  pratique,  qui  s'est  étendue  sur  rOrieut...La  popnla- 
ou  chrétienne  augmente;  l'année  dernière,  il  y  a  eu  dix 
lorts  et  vingt  mariages.  Le  nombre  des  Turcs  diminue; 
caucoup  d'entre  eux  sont  partis  pour   la  Grèce  et  il  n'en 
>t  pas  icvenu  un  seul.  Un  incrédule  célèbre  a  rendu,  en 
arlant  de  cette  ville,  un  témoignage  remarquable  :  «  Phi- 
ladelphie seule,  dit  Gibbon,  ,".  été  sauvée  par  la  prophétie 
ou  par  le  courage  de  ses  habitaiis.  Eloignés  de  la  mer, 
oubliés  des  empereurs  ,  entourés  de  toutes  parts  par  les 
Turcs,  ses  vaillans  citoyens  ont  combattu  pendant  quatre- 
vingts  ans  pour  leur  religion  et  leur  liberté;  le  plus  fier 
des  Ottomans  les  a  enfin  contraints  de  capituler.  Entre 
les  colonies  grecques  et  les  Eglises  d'Asie,  Philadelphie 
est  encore  debout  :  c'est  une  colonne  qui  s'élève  au  mi- 
lieu des  ruines  (i)!  a  On  peut  ajouter  que  Philadelphie 
orte  maintenant  le  nom  d'Allah-Sher  ou  de  Cité  ^e  Dieu, 
;qui  paraît  au  moins  singulier,  quand  on  se  rappelle  que 
ans  l'Epîlre  qui  est  adressée  à  cette  Eglise  ,  il  lui  est  pro- 
lis  que  «  le  nom  de  la  Cité  de  Dieu  »   sera  écrit    sur    ses 
lembres  fidèles.  » 
En  huit  heures  de  marche  on  se  rend  de  Philadelphie  à 
ardes,  l'ancienne  capitale  de  la  Lydie,  le  séjour  de  Crésus 
t  jadis  l'une   des  villes  les  plus  magnifiques  du  monde. 
;'est  de  sou  Eglise  qu'il  fût  dit  «qu'elle  avait  la  réputation 
'être  vivante,  mais  qu'elle  était  morte  (Apocalypse,  m,  i)! 
Quelques  Turcs  ont  bâti  de  misérables  cabanes  au  milieu  de 
2S  ruines,  parmi  lesquelles  on  remarque  surtout  deux  co- 
jnnes  du  temple  de  Cybèle. 

Thvatire  n'est  qu'à  une  journée  de  distance  de  Sardes, 
jH  ville  moderne,  nommée  Ak-Hissar,  est  située  dans  une 
ilaine,au  milieu  de  cyprès  et  de  peupliers.  Les  Grecs  y 
nt  trois  cents  maisons  et  les  Arméniens  trente;  les  ims  et  les 
utres  possèdent  une  église.  Saint  Luc  nous  apprend  ,  dans 
es  Actes  des  Apôtres,  que  «  Lydie  était  une  mai'chande  de 
pourpre  de  la  ville  de  Thy^atire  (xvi,  i4).  »  On  a  décou- 
ert  parmi  ses  ruines  une  inscription  qui  fait  mention  des 
cinturiers  qui  y  étaient  autrefois  établis.  M.  Hartley  nous 
pprend  qu'encore  aujourd'hui  les  teintureries  de  Thyatire 
ouissent  d'une  grande  réputation.  Les  étoffes  qu'on  y  teint 
inécarlatesont  préférées  à  celles  du  reste  de  l'Asie  Mineure, 
;t  on  en  transporte  toutes  les  semaines  une  grande  quantité 
i  Smyrne,  comme  article  de  commerce.  M.  Hartley  ren- 
:ontra  dans  cette  ville  un  Grec,  qui  lui  dit  que  deux  mis- 
ionnaires  qu'il  avait  vus  quelques  années  auparavant  (  ce 
ont  probablement  MM.  Fisk  et  Parsons),  lui  avaient  donné 
in  de  leurs  livres  et  qu'il  l'avait  prêté  depuis  ce  temps  à 
plus  de  deux  cents  personnes.  Qu'on  juge  ,  par  ce  fait,  des 
•ésultats  qu'on  peut  espérer  de  la  distribution  des  Saintes 
Ecritures. 

Nos  voyageurs  n'ont  pas  visité  Pergame,  cette  ville  étant 
située  dans  une  autre  direction,  beaucoup  plus  au  nord.  Ils 
sont  retournés  directement  de  Thyatire  à  Smyrne  ,  où  ils 

(i)  Histoire  de  la  décadence  et  de  la  chute  de  (Empire  Romain, 
Tome  SI,  Chapitre  64. 


arrivèrent  après  un  mois  d'absence.  Nous  n'avons  pu  nous 
arrêter  à  rapporter  les  conversations  qu'ils  ont  eues,  sur  des 
sujets  religieux,  avec  les  habitans  des  lieux  qu'ils  ont  par- 
courus; mais  nous  devons  dire  qu'ils  ne  laissaient  échapper 
aucune  occasion  de  leur  annoncer  l'Evangile  ,  qui  a  autre- 
fois brillé  d'un  si  vif  éclat  dans  ces  contrées. 

La  seconde  excursion  dont  M.  Hartley  publie  le  journal, 
est  celle  qu'il  a  faite  en  Morée.  Les  nombreux  ouvrages 
qu'on  a,  depuis  quelque  temps,  écrits  sur  ce  pays  nous  disr 
pensent  de  l'y  suivre. 


UN  CONSEIL. 

Le  but  de  notre  journal  est  de  convertir  nos  lecteurs  aux 
vérités  du  Christianisme  ;  tous  nos  efforts  y  tendent.  Nous 
avons  déjà  cherché  à  leur  prouver  que  les  religions  de 
l'homme  ne  peuvent  rien  pour  son  bonheur  ni  pour  soa 
amélioration  ,  et  que  la  religion  qui  vient  de  Dieu  peut 
seule ,  mais  peut  complètement  le  régénérer  et  le  rendre* 
heureux.  Nous  leur  avons  dit  que  c'est  dans  la  Bible  queH 
cette  religion  est  révélée;  aujourd'hui  nous  éprouvons  le'' 
besoin  de  ne  pas  nous  borner  à  parler  de  l'excellence  de  la 
Bible,  mais  d'adresser  directement  à  nos  lecteurs  ce  conseil  î, 
Lisez  la  Bible  ;  ne  vous  contentez  pas  des  quelques  gouttes 
d'eau  vive  que  nous  vous  apportons;  allez  vous-mêmes 
puiser  à  la  source.  Nos  paroles  peuvent,  avec  la  bénédictioa 
de  Dieu  ,  vous  être  de  quelque  utilité;  peut-être  pouvons- 
nous  nous  emparer  d'un  des  côtés  de  votre  âme,  convaincre 
votre  raison  ou  toucher  votre  cœur;  mais  la  Bible  seule,  sem- 
blable à  l'épce  à  deux  tranchans  «  qui  perce  jusqu'à^  la 
jointure  de  la  moelle  et  des  os  »  ,  peut  pénétrer  jusqu'au 
fond  de  votre  âme.  Elle  seule  peut  à  la  fois  l'éclairer  ,  la 
consoler,  la  régénérer  et  la  réjouir;  car  elle  contient  la  clef 
des  secrets  qui  vous  embarrassent,  le  repos  après  lequel  vous 
soupirez,  l'appui  qui  vous  manque ,  et  ce  qu'il  faut  pour 
remplir  le  vide  que  vous  éprouvez.  Non  seulement  elle  sa- 
tisfera pleinement  chacune  de  vos  facultés,  mais  encore  vos 
besoins  de  chaque  moment.  Elle  est  ce  qu'il  faut  dans  le 
honl>'»'<- ;  cnv  elle  np^reiid  '>  frvnripr  /■<>  linnheur  si  solide- 
ment, que  ni  les  vents,  ni  la  pluie,  ni  les  torrens  débordés 
ne  puissent  le  détruire.  Elle  est  ce  qu'il  faut  dans  le  mal- 
heur; car  Dieu  adresse  dans  la  Bible  tant  de  consolations  et 
tant  de  promesses  aux  affligés  ,  que  ,  s'ils  la  méditent  avec 
attention,  ils  seront  forcés  de  s'écrier  bientôt  :  «  Dieu  châtie 
celui  qu'il  aime  !  »  Elle  est  ce  qu'il  faut  à  l'homme  ,  quels 
que  soient  son  âge,  son  caractère,  sa  position  ;  elle  est  seule 
ce  qu'il  lui  faut ,  pour  le  temps  de  la  vie  et  pour  l'heure  de 
la  mort! 

Il  ne  nous  serait  pas  possible  et,  nous  en  avons  la  certi- 
tude ,  il  ne  serait  possible  à  aucun  homme  de  dire  tous  les 
trésors  que  renferme  la  Parole  de  Dieu.  Mais  la  curiosité 
naturelle,  que  les  objets  les  plus  frivoles  excitent  Sr  aisément, 
n'inspirera-t-elle  à  aucun  de  nos  lecteurs  le  désir  d'en  juger 
par  Ini-même.Une  seule  chose  est  nécessaire  pour  apprendre 
à  les  apprécier,  c'est  de  lire  la  Bible  avec  un  cœur  simple  , 
animé  du  désir  de  comprendre;  car  «  si  l'Evangile  est  en- 
»  core  couvert ,  il  est  couvert  aux  incrédules ,  dont  le  dieu 
»  de  ce  siècle  a  aveuglé  l'esprit;  mais  si  quelqu'un  manque 
»  de  sagesse,  qu'il  la  demande  à  Dieu  ,  qui  la  donne  à  tous 
»  libéralemeut,  et  elle  lui  sera  donnée.  »  Si  le  lectem-  suit 
ce  simple  conseil,  il  reconnaîtra  tôt  ou  tard ,  nous  osons 
l'affirmer,  la  vérité  de  nos  paroles,  et  il  se  sentira  pressé  de 
dire  à  son  tom-  à  d'autres  :  «  Sondez  les  Ecritures  !  » 


MOEUEIS  DES  OTAIÎÎTIENS. 

CINQUIÈME    ARTICLE. 

Hommes  sauvages.  —  Sort  des  prisonniers.  —  Préliminaireî  et  cérémonies 
de  la  paix.  —  Noms  des  points  cardintux.  — Division  du  temps.  —  Ma- 
nière de  compter.  —  Evaluation  des  dislances.  —  Caractère  moral.  — 
Hospilalilé.  —  Qualités  physiques. 

Nous  avons  dit  combien  les  guerres  étaient  cruelles  a 
Otahiti.  Les  vaincus,  craignant  d'être  mis  à  mort,  s  ils 
étaient  faits  prisonniers ,  se  retiraient  dans  l'intérieur  des 


S04 


LE  SEMEUR. 


montagnes.  Il  en  est  résulté  une  race  d'hommes  sauvages  ,  « 
peu  nombreux  sans  doute  ,  qui  habitent  les  sommités  les 
plus  inaccessibles  ,  et  qu'on  aperçoit  quelquefois  ,  lorscjue  , 
s'étant  éfarés  dans  leurs  excursions  ,  ils  descendent  duns  le 
voisinage'  des  lieux  habités.  M.  Ellis  a  vu  lui-môme  à 
Atehuru  un  de  ces  hommes,  qu'on  avait  pris  dans  les  inoii- 
tagnes.  Ses  traits  étaient  fortement  marqués  ;  il  paraissait 
très-agité;  sa  barbe  était  longue  et  ses  cheveux  tombaient 
sur  ses  ép.iules  ;  il  ne  voulut  jamais  consentir  à  ce  qu'on  les 
lui  coupât. 

Les  prisonniers  étaient  en  général  massacrés  sur  le  champ 
de  bataille,  à  moins  qu'on  ne  leur  conservât  la  vie  pour  en 
faire  des  esclaves.  On  traitait  ignominieusement  les  cadavres 
.des  vaincus.  Le  lendemain  du  combat  ,  on  les  présentait  au 
■dieu  Oro,  comme  pour  reconnaître  que  c'était  à  luiiflu'on 
■devait  la  victoire.  Puis  on  les  abandonnait ,  et  les  chiens 
sauvages  en  faisaient  leur  proie.  Les  vainqueurs  avaient 
cependant  soin  d'enlever  la  mâchoire,  et  quelquefois  les  os 
des  bras  et  des  jambes,  des  plus  illustres  guerriers  qu'il" 
avaient  tués  ;  c'étaient  des  trophées  dont  ils  aimaient  à  fain 


parade.  S'il  y  avait  d.'s  femmes  parmi  les  morts  ,  ce  n'était 
pas  à  Oro  ,  mais  à  deux  filles  de  Taaroa  que  leurs  corps 
étaient  présentés. 

L'un  des  partis  désirait-il  faire  la  paix,  il  envoyait  une 
députation  aux  chefs  du  parti  ennemi.  Ceux-ci  se  réunissaient 
en  conseil  dans  un  bois  ou  sur  le  bord  de  la  mer  pour 
accueillir  les  députés,  qui  exposaient  leur  message;  on  leur 
répondait  et,  si  l'on  tombait  d'accord  sur  les  conditions  , 
on  tressait  la  couronne  de  la  paix,  formée  de  branches  ver- 
tes, dont  quelques-unes  étaient  fournies  par  chaque  parti; 
elle  était  le  signe  de  la  réconciliation.  Puis  on  échangeait 
•deux  jeunes  chiens,  et  on  apportait  l'apa  pia,  pièce  d'é- 
toffe, moitié  blanche  et  moitié  rouge,  que  les  deux  partis 
pliaient  ensemble,  et  qu'ils  offraient  aux  dieux,  ainsi  que 
la  couronne,  en  appelant  leur  malédiction  sur  ceux  qui 
oseraient  délierles  branches  vertesou  déchirer  l'apapia.  On 
consultait  quelquefois  les  dieux  pour  savoir  si  la  paix  serait 
de  longue  durée.  On  leur  offrait  des  présens  ,  et  on  en  fai- 
sait aussi  aux  principaux  chefs  ;    le  roi  invitait  à  un  grand 

se  livrait  :i  des  danses,  après  lesquelles  chacun  retournait 
dans  le  district  de  l'île  qu'il  habitait ,  et  suspendait ,  à  son 
retour,  ses  armes  dans  l'intérieur  de  sa  maison,  jusqu'à  ce 
que  quelque  nouvelle  querelle  le  rappelât  sur  le  champ  de 

iataille. 

Quoique  n'ayant  aucune  idée  de  la  boussole,  les  Otahi- 
tiens  avaient  des  noms  pour  les  points  cardinaux.  Ils  noni- 
maient  le  nord,  Apaloa  ;  le  midi ,  Apaloerau;Vcii,  Te- 
Jiitia-o-te-ra ,  ou  le  lever  du  soleil;  et  l'ouest ,  Tooa-o-te-ra, 
ou  le  coucher  du  soleil.  Ils  ne  paraissent  pas  avoir  conservé 
les  traditions  relatives  à  leurs  généalogies  et  à  la  chronologie 
avec  autant  de  soin  que  les  insulaires  des  îles  Sandwich, 
quoiqu'ils  comptassent  souvent  par  générations.  Leur  année , 
nommée  Hlata/iiti ,  se  composait  de  douze  ou  treize  mois 
lunaires  ;  leur  durée  n'était  pas  toujours  la  même.  Il  est 
fort  extraordinaire  qu'ils  n'aient  pas  été  dans  l'usage  de 
compter  par  quarantaines ,  comme  les  Sandwichiens  et  les 
Mexicains,  mais  qu'ils  aient  connu  le  système  décimal.  Voici 
les  noms  qu'ils  donnent  aux  chiffres  : 

Atahi ,  un.  Aono,s\\. 

Ariia ,  àcn-a.  Ahittt,  sept. 

Aioru,  trois.  Avant, hmt. 

Amaha,  quatre.  Awa,  neuf. 

Ariina  ,  cinq.  Ahiiru  ,  dix. 

Pour  onze ,  on  dit  Ahuru  matahi ,  (dix  et  un);  on  conti- 
■nue  ainsi  jusqu'à  vingt,  qui  se  nomme  Erua  ahuru  (  deux 
dix);  vingt-un  (deux  dix  et  un),  et  ainsi  de  suite  jusqu'à 
Rau  (cent).  On  compte  les  Raus  ou  centaines  jusqu'à  dix 
centaines  ou  un  Mano  (  mille  );  dix  Manos  font  un 
Manotini {àvL  mille);  dix  Manotinis,  on  Rehu  (cent  mille); 
•dix  Rehiis ,  un  lu  (  un  million  ).  C'est  là  leur  nombre  le 
plus  élevé;  mais  au  moyen  des  termes  précédons,  il  leur 
€st  facile  d'exprimer  des  dixaines ,  des  centaines ,  des  mil- 
liers ,  des  dix  milliers  ,  et  des  cent  milliers  de  millions.  La 
■précision  et  l'étendue  de  ces  nombres  sont  d'autant  plus 
^^^onnantes  qu'on  a  pei.ne  à  comprendre  de  quel  usage  ils 
p,e*»^cnt  avoir  été  a   ce  petit  peuple ,  qui  n'avait  pas  de 


chiffres  pour  les  représenter.  Cette  circonstance  favorise 
beaucoup  l'opinion  de  ceux  qui  pensent  que  les  hlbitans  de 
ces  îles  tirent  leur  origine  de  quelque  pavs  très-civilisé.  En 
comptant,  ils  se  servaient  ordinairmient  d'une  petite  bran- 
che de  cocotier  ;  à  chaque  dixaine,  ils  en  cassaient  un  mor- 
ceau, qu'ils  posaient  devant  eux;  et,  quand  ils  étaient 
arrivés  à  dix  dixaines,  ils  séparaient  ces  petits  morceaux  de 
bois  par  une  branche  plus  grande,  pour  designer  une  cen- 
taine. Ils  ont  encore  aujourd'hui  un  goût  décidé  pour  le 
calcul,  et  saisissent  facilement  les  principes  de  l'arithmé- 
tique. 

S'agit-il  de  déterminer  la  distance  qu'il  y  a  d'un  lieu  à 
un  autre,  les  Otahitiens  l'esliiuent  d'après  le  temps  qu'on 
met  à  s'y  rendre.  Ainsi,  quand  les  missionnaires  veulent 
leur  donner  quelque  idée  de  l'éloignoment  dont  leur  île  est 
de  l'Angleterre,  ils  leur  disent  qu'elle  en  est  à  cinq  mois. 
Eux-mêmes  évaluent  à  un  jour  et  une  nuit  la  distance 
d'Otahiti  à  Huahine  ;  ils  disent  que  de  Huahine  à  Raiatea  il 
n'y  a  que  du  lever  du  soleil  au  soleil  eu  son  midi. 

Le  caractère  moral  des  insulaires  de  la  mer  du  Sud  pré- 
sente de  singuliers  contrastes.  Après  ce  que  nous  avons  dit 
de  leur  cruauté  à  la  guerre,  on  apprendra  avec  surprise  que 
leur  hospitalité  n'a  d'autres  limites  que  les  moyens  de  celui 
qui  l'exerce.  Un  pauvre  homme  reçoit-il  la  visite  d'un  ami, 
qui  demeure  sur  un  autre  point  de  l'île ,  il  croit  de  son  de- 
voir de  lui  faire  un  festin  ;  mais  on  ne  peut  s'empêcher 
d'attribuer  plus  encore  sa  conduite  à  la  force  de  la  coutume 
qu'au  besoin  qu'il  éprouve  de  rendre  service,  si  l'on  consi- 
dère qu'après  ce  premier  repas,  l'hôte,  d'abord  si  empressé, 
ne  s'embarrasse  plus  guère  de  son  ami. 

Les  Otahitiens  sont  gais;  ils  aiment  la  conversation;  ils 
évitent  de  se  faire  de  la  peine  les  uns  aux  autres  ;  mais  il 
leur  arrive  souvent  de  plaisanter.  Quelquefois  même  leurs 
railleries  ont  pour  objet  les  usages  de  tout  un  district  ou 
d'une  île  voisine.  Leurs  moeurs,  si  dissolues  avant  l'intro- 
duction du  Christianisme,  affaiblissaient  souvent  leur  corps 
et  leur  esprit.  Ils  avaient  plus  de  vivacité  pour  entrepren- 
dre que  de  persévérance  pour  exécuter.  Quand  une  barque, 
montée  par  des  Anglais  et  un  canot  rempli  d'indigènes  . 
paitaiont  eu  niènoe  temps  de  la  côte,  celui-ci  laissait  d'abord 
l'autre  bien  Inin  derrière  lui;  mais  si  la  traversée  était  de 
trois  ou  quatre  heures,  la  barque  anglaise  arrivait  constam- 
ment à  sa  destination  avant  le  canot. 


MELAI^GES. 

Episode  de  la  CnisE  politiçice  en  Angleterre.  —  Un  exprès  ayant 
apporté  à  BirminKliam  la  nouvelle  de  la  relniite  du  duc  de  Weilin^ilon  et 
du  rappel  probable  de  lord  Grey,  la  joie  ccbila  dans  la  ville,  on  s'embrassa, 
on  pleura  de  plaisir ,  on  envoya  sur-le-champ  des  mes.'agers  à  toutes  les 
villesd'alentour  pour  annoncer  cette  bonne  nuuvtllc;  les  cloches  furent  son- 
nées, et  onhivsa  l'étei. dard  royal  sur  la  fléchi-  de  l'église  de  S.iint-Philippe. 
Les  habitans  et  les  voitures  publiques  se  parèrent  de  rubans  bleus.  On  alla 
chercher  M.  Allwood.  banquier ,  à  sa  campagne,  et  les  réformistes  firent 
en  grand  cortège  leur  entrée  dans  la  ville  avec  la  musique  et  les  diapeaus. 
La  l'ouïe  alla  toujours  en  grossissant  jusqu'à  la  place  de  New-IIall  ;  là  , 
M.  Attwood  adressa  ces  paroles  à  environ  5o,ooo  spectateurs  :  «  Mes  chers 
amis ,  j'éprouve  tant  de  gratitude  envers  le  Dieu  tout-puissant  de  nous 
avoir  prés  rvés  de  la  plus  terrible  révolution,  queje  ne  puis  mempécber, 
ainsi  que  mon  révérend  ami,  d'adres,ser  des  actions  de  grâce  à  notre  Créa- 
teur miséricordieux  et  bienveillant  pour  le  succès  de  notre  jus'.e  cau'e.  « 
Dès  que  le  président  eut  prononcé  ces  paroles,  tout  le  inonde  se  décou- 
vrit la  tète  ,  et  le  révérend  Hugh  Hullon  prononça  une  prière  qui  com.- 
mençait  ainsi  :  «  O  Seigneur,  Dieu  tout-  puissant,  qui  règles  la  destinée  de 
tous  les  hommes ,  regarde  le  peuple  qui  est  devant  toi ,  avec  son  cœur  re- 
connaissant et  réjoui.  En  élevant  nos  regards  vers  toi  ,  comme  auteUi  de 
toute  bénédiction,  nous  te  remercions  de  la  grande  délivrance  que  tu  as 
opérée  pour  nous,  et  pour  la  grande  victoire  non  sanglante  que  tu  nous  as 
accordée,  etc.  »  Quand  il  eut  prononcé  le  mot  amen  !  des  milliers  de  voix 
répétèrent  :  amen  '.amen'.  M.  Attwood  harangua  ensuite  la  multitude  en 
s'étendant  sur  les  hfureux  effets  que  la  liberté  allait  avoir  pour  la  prospé- 
rité du  pays.  M.  Jos.  Scholefield  lui  succéda.  On  a  résolu  d'envoyer  une 
députation  à  Londres  pour  adre-ser  des  remereîmens  et  des  félicitatlonsau 
ministère  Grey,  à  la  chambre  des  communes  et  à  la  minorité  de  la  chambre 
des  lords. 

Erratom.  Dans  notre  dernier  numéro  ,  page  294  .  deuxième  colonne , 
ligne  3i,  au  lieu  de  :  au  onzième  siècle,  lisez:  au  dix-septième  siècle. 

Le  Gérant,   DEHAULT. 

^g— ^^p^— -I  II  ■  ■   ■  III-  I  ■■Il      ■  I  II  — ^^^la 

imprimerie  de  Selugvz,  rue  des  Jeûneurs,  a.  i4* 


TOME  i".  —  ^''  39. 


30  MAI  183^. 


55559 


LE  SEMEUII 


9 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et    Littéraire, 


PARAISSAIXT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  chîmp  ,  c'est  le  monde, 
JUaidt.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directi-urs  de  poste. — PrixtiS  fr.  pour  l'année; 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  »  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  G  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  enTois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


MM.  les  Souscripteurs  au  Semetjb,  dont  C  abonnement 
expire  le  3i  mai ,  sont  pincs  de  le  renouveler  pur  lettres 
affranchies, s'ils  ne  veulent  pas  éprouver  de  retard  dans 
l'envoi  du  Journal. 


SOMMAIRE. 

ScèîKES  DO  MOUDE  ACTBEL  :  Confessions  d'un  jeune  homme.  ÎJ"  VIII. 
L'incrédule  et  le  chrétien.  —  L'esclavage  dans  les  coloiïies  ax- 
CLAisES.  —  Littérature  :  D'un  article  de  la  Revue  de  Paris.  — 
MÉLANGES  :  Ecoles  d'enseignement  mutuel  dans  les  Iles  Ioniennes. 


SCEI\ES  DU  MOXDE  ACTUEL. 

coNFESsions  d'un  jeune  homme. 

VIII.   L'incrédule  et  le  chrétien. 

Moa  premier  entretien  avec  le  Frère  Siméon  n'a  laissé 
que  des  traces  confuses  dans  mes  souvenirs.  C'était  le  len- 
demain d'une  perle  irréparable  ;  les  sentimens  qui  m'op- 
pressaient ne  me  permettaient  pas  de  prêter  une  attention 
sérieuse  à  l'apologie  du  Morave  en  faveur  du  Christianisme. 
D'ailleurs,  mes  idées  sur  cette  matière  étaient  si  vagues  et 
mes  objections  si  décousues  ,  qu'il  n'en  pouvait  résulter 
malgré  les  réponses  lucides  et  franches  de  mon  interlocu- 
teur, qu'une  causerie  superficielle  et  sans  unité.  Je  me 
rappelle  pourtant  un  fait  qui  m'étonna  beaucoup  ,  c'est  que 
le  Frère  Siméon  me  dévoila  tout  ce  qui  s'était  passé  dans 
mon  propre  coeur  avec  une  justesse  de  développemens  qui 
me  parut  alors  presque  miraculeuse.  Nou  seulement  il  me 
parla  des  circonstances  extérieures  qu'il  avait  pu  apprendre 
'  dans  ses  conversations  avec  Julie,  mais  il  me  dit  des  choses 
<jue  je  n'avais  communiquées  à  aucune  créature  humaine  • 
il  me  montra  les  deux  hommes  qui  étaient  en  moi ,  leurs 
luttes,  leuis  combats ,  leurs  moyeus  d'attaque  et  de  défense  ■ 


il  me  révéla  ce  qui  était  le  plus  profondément  enseveli  dans 
les  abîmes  de  ma  vie  intérieure.  Je  me  demandais  comment 
il  avait  pu  acquérir  cette  espèce  de  divination,  et  je  rou- 
gissais ,  je  tremblais  même  sous  la  puissance  de  son  regard, 
comme  si  rimmble  et  pauvre  Morave  eut  été  un  être  sur- 
naturel ,  un  ange  descendu  des  cieux  pour  déchirer  les 
vniles  imposteurs  dont  se  couvraient  mes  égaremeus  ! 

Quand  je  nie  retrouvai  seul  et  livré  aux  impulsions  de 
ma  vanité  naturelle  ,  je  me  piquai  de  celte  supériorité  qui 
m'avait  réduit  au  silence,  et  je  résolus  de  faii-e  bonne  guerre 
avec  les  armes  de  la  raison  et  de  la  philosophie.  Je  rassem- 
blai dans  ma  tète  des  argumens  de  tout  genre  contre  les 
doctrines  chrétiennes,  me  promettant  bien  de  ne  plus  me 
laisser  entraîner  sur  le  terrain  de  la  conscience,  mais  d'ap- 
peler le  Frère  Siméon  su'-  celui  qui  me  paraissait  le  plus 
favorable  à  ma  faconde  d'avocat.  Au  fond  je  désirais  de  me 
rapprocher  du  Christianisme,  plutôt  que  de  m'en  éloigner  j 
une  expérience  récente  m'avait  appris  combien  sont  heu- 
reux ,  même  dans  les  plus  fatales  conjonctures  ,  ceux  qui 
croient  à  TEvaugile  ,  et  je  ne  me  dissimulais  pas  qu'en  par- 
tageant ces  croyances  je  réussirais  peut-être  à  m'affranchir 
des  tristes  pensées  dont  j'étais  poursuivi.  Cependant  l'or- 
gueil me  conseillait  de  ne  céder  qu'à  la  dernière  évidence  ; 
puis  ,  s'il  se  trouve,  me  disais-je  ,  que  la  religion  chrétienne 
soit  incapable  de  soutenir  un  sérieux  examen  ,  j'y  perdrai 
dès  lors  peu  de  chose  ;  car  les  consolations  que  j'en  pourrais 
obtenir,  en  m'y  soumettant  avec  une  aveugle  crédulité, 
seraient  indignes  d'un  homme  raisonnable  et  intelligent. 

C'est  dans  cette  situation  d'esprit  que  je  m'acheminai, 
quelques  jours  plus  tard ,  vers  la  demeure  de  Morave.  Je  le 
surpris  au  milieu  de  sa  lecture  de  la  Bible.  Sa  physionomie 
naturellement  sévère  portait  l'empreinte  d'une  douce  séré- 
nité, et  il  lisait  avec  une  si  profonde  attention  qu'il  s'aper- 
çut à  peine  démon  arrivée.  J'allais  sortir,  craignant  que  ma 
présence  dans  ce  moment  ne  fût  inopportune ,  mais  il  me 
retint  par  un  geste  bienveillant.  «  Permettez,  me  dil-il ,  que 
j'achève  la  lecture  du  chapitre  que  j'ai  commencé;  peut- 
être  même  ne  sera-t-il  pas  sans  intérêt  pour  vous.  »  II  lut 
alors  à  haute  voix  les  derniers  versets  de  ce  chapitre;  c'était 
le  récit  du  martyre  d'Etienne ,  de  sa  paix ,  de  sa  confiance  ea 
Dieu,  pendant  qu'il  tombait  sous  le? coups  de  ses  persécu- 
teurs, et  de  la  prière  qu'il  adressa  pour  eux  au  suprême 
arbitre  de  nos  destinées. 

—  Quel  sublime  exemple  de  grandeur  d'âme  et  de  cha- 
rité, s'écria  le  Frère  Morave  en  fermant  »a  Bible ,  et  quelle 


306 


LE  SEMEUR. 


inébranlable  fermeté  jusques  dans  les  torlurcs  d  an  cruel 
s  plice  !  On  vante  le  courase  de  quelques  pin  osophes  ;  en 
esJ-fl  un  seul  que  l'on  pu,sse  mellre  en  parallèle  avec  cet 
intripide  confesseur  de  Jesus-Chnst  ^ 

-"l^eut-ôtre  non,  lui  répondis-je  ,  mais  d  n'en  faut  r.en 
conclure  pour  la  vérité  du  Glu-istianismc;  toutes  les  religions 

ont  ou  des  martyrs. 

-Ces  martyrs  priaient-ils  ,  à  l'heure  de  la  mort,  pour 
1  .urs  bourreaux?  Demandaient  ds  à  Dieu  que  leur  assassaiat 

leur  fut  pardonné?  ,    ,      •.•  j- 

—On  trouve  ici ,  j'en  conviens  ,  une  sencrosite  peu  ordi- 
naire; qui  sait  pourtant  si  des  membres  d  autres  sectes  reli- 
gieuses n'auraient  pas  été  capables  d'une  même  noblesse 

CiG  coeur 

—  Des  suppositions  ne  sont  pas  des  réalités.  Il  y  a  tou- 
iours  cette  différence  en  faveur  du  Cbristiai.isnie  que  .ai 
seul  présente  des  faits  ,  tandis  q.ie  les  autres  croyances  phi- 
losophiques ou  religieuses  ne  peuvent  donner  heu  qu  a  des 
comectures.  Citez-moi  parmi  les  sectes  les  plus  renoniniecs, 
piirmi  les  stoïciens  ou  les  déist.'s  modernes  ,  un  seul  homme 
qui  ait  fait  une  prièie  pour  ses  meurtriers,  au  moment  ou 
il  evpirait  sous  leurs  mains  sanglantes  ,  et  vous  aurez  alors  le 
droit  de  comparer  l'inllucnce  morale  de  cette  secte  avec 
l'influence  de  l'Evangile  ;  jusques  là  ,  non. 

—  Il  ne  leur  a  manque  peut-être  que  l'occasion  de  mani- 
fester la  même  force  de  caractère 

—  Toujours  des  hypothèses  ! 

—  D'ailleurs  ,  pour  quelques  faits  de  ce  genre,  combien 
d'autres  complètement  opposés  !  Quelle  foule  immense  de 
Chn  tiens  qui  ont  montré  une  àiue  haineuse,  Vindicative , 
implacabh',  froidement  atroce  ! 

—  Des  Chrétiens  ,  dites-vous? 

—  Oui,  des  hommes  qui  venaient  de  prendre  l'hostie 
consacrée,  des  gens  qui  auraient  eu  des  remords  de  con- 
science s'ils  avaient  manqué  à  un  seul  service  religieux,  et 
même  des  ministres  de  Josus-Christ ,  des  évoques ,  des  pnn 
tiles  !  Pour  un  Etienne,  je  vous  citerai  mille  Boiiiface  VIII , 
et  pour  un  Fénélon  toute  la  compagnie  de  Loyola  depuis 
sou  oiifnne.  Que  parlez-vous  donc  de  l'influence  morale  du 
Ciu'istianisme  ? 

Jeune  homme,  repartit  le  I-"rère  JVloiave  d'un  ton  plus 

sérieux,  écoutez- moi ,  je  vous  prie  ,  quelques  iustans.  L'er- 
reur dans  laquelle  vous  tombez  ne  vient  pas  de  vous  ; 
elle  existait  déjà  du  temps  des  premiers  adversaires  de  la 
religion  chrétienne  ;  elle  a  triomphé  dans  le  dernier  siècle, 
elle 'règne  de  nos  jours;  j'avouerai  même  qu'il  est  impos 
sible  qu'elle  ne  se  retrouve  paschcz  les  personnes  qui  ont  peu 
<le  lumières  et  beaucoup  d'orgueil,  qui  n'examiueut  point 
les  questions  et  qui  s'arrogent  le  droit  de  les  trancher, 
c'est  à-dire  chez  la  plus  grande  partie  de  l'espèce  humaine. 
C  tle  erreur  consiste  à  regarder  comme  chréliens  ceux  qui 
se  disent  chrétiens  ou  qui  ont  l'apparence  de  l'être.  Quand 
on  veut  montrer  le  prétendu  dépérissement  de  la  foi  reli- 
gieuse, personne  n'est  chrétien  ;  mais  quand  il  s'agit  de 
contester  les  salutaires  effets  de  l'Evangile  sur  le  cœui  de 
l'homme  ,  on  accorde  un  brevet  de  Cluistianisme  à  tout  le 
inonde.  Bonifiice  VIH  est  chrétien  ;  Alexandre  VI  eslchré- 
tien;  tous  les  jésuites  sans  exception  sont  chrétiens;  quicon- 
que fréquente  la  messe  avec  assiduité,  fùt-il  un  brigand  de 
la  Calabre,  est  chrétien.  Et  comme  ces  soi-disans  chrétiens 
se  sont  rendus  coupables  de  crimes  affreux  ,  comme  ils  n'ont 
montre  ni  grandeur  d'àiue,ni  désintéressement,  ni  justice, 
ni  charité  ,  ni  rien  enfin  qui  caractérise  les  hommes  que  le 
■monde  appelle  vertueux  ,  n'est-il  pas  clair  que  le  Christia- 
nisme est  complètement  étranger  a  la  vertu  ,  et  qu'il  peut 
même  s'allier  avec  le  vice  par  les  liens  les  plus  étroits? 
Quelle  mauvaise  foi  ou  quelle  ignorance!  Dans  les  moindres 
affaires  du  monde,  on  examine  avant  de  prononcer;  dans 
l'imporlanle  affaire  de  la  religion,  on  prononce  avant  d'exa- 
miner. Il  semblerait  naturel  de  se  demand^ir  :  Ces  hommes 
perfides,  vindicatifs,  ambitieux,  traîtres  à  leur  parole,  ces 
persécuteurs  ,  ces  brigands  étaient-ils  vraiment  chréliens  ? 
Et  le  simple  bon  sens  répondrait  à  cette  question  que  des 
formes  extérieures  peuvent  exister  avec  un  cœur  incrédule, 
que  des  pratiques  légales,  des  cérémonies  ,  des  génuflexions 
s  allient  lacilenient  à  une  âme  dans  laquelle  il  n'y  a  pas  une 
ombre  dii  foi  chrétienne;  (juc  cette  uuiou  d'une  jnété  ap- 


parente avec  une  impiété  réelle  a  dû  se  reproduire  d'autniit 
plus  souvent  qu'elle  procurait  des  avantages  temporels  plus 
considérables  ,  et  que  l'Evangile  est  aussi  peu  responsable 
de  l'hypocrisie  que  le  patriotisme  l'est  des  abominables 
fureurs  d'une  populace  enivrée  de  meurtres.  Mais  non  ,  il 
est  bien  plus  commode  pour  les  esprits  superficiels,  pour 
les  moqueurs  sans  conscience,  de  jeter  pèle  mêle  dans  une 
seule  catégorie  chrétiens  et  hypocrites,  et  de  prononcer 
contre  tous  un  arrêt  de  condamnation.  Pour  vous,  mou 
jeune  ami,  comment  avez  vous  pu  vous  laisser  égarer  par 
une  erreur  aussi  monstrueuse?  Comment ,  avec  une  intelli- 
gence éclairée  ,  avec  une  conscience  qui  ,jele  crois,  cherche 
sincèrement  la  vérité,  comment  attribuez-vous  la  foi  chré- 
tienne à  ceux  qui  en  fuient  les  plus  dangereux  et  les  plus 
méprisables  ennemis?  Et  de  quel  droit  imputez- vous  à 
l'Evangile  les  torts  de  ceux  qu'il  condamne? 

Je  fus  un  moment  étourdi  de  cette  brusque  apostrophe 
et,  malgré  ma  longue  habitude  des  répliques  du  barre.iu,  je 
n'imaginai  pas  d'abord  quelle  réponse  faire  aux  cpiestions 
du  Morave.  Je  sentais  aussi  que  j'avais  donné  prise  à  mon 
interlocuteur,  en  me  servant  d'une  objection  qu'il  pouvait 
aisément  tourner  contre  moi.  «  L'trreur  que  vous  avez 
combattue,  repris-je  enfin ,  me  paraît  impossible  à  éviter. 
Le  moyen  tle  reconnaître  l'homme  vraiment  chrétien  de 
celui  qui  ne  l'est  pas!  Peut-on  lire  dans  le  fond  des  cœurs? 
Ne  faut-il  pas  s'en  rapporter  aux  formes,  aux  apparences  , 
puisque  nous  n'avons  point  d'organes  spirituels  jjour  les 
distinguer  de  la  foi  sincère,  de  la  véritable  piété?  C'est  un 
malheur:  je  comprends  qu'en  théorie  l'Evangile  ne  doit 
pis  porter  la  peme  des  hypocrites,  et  cependant,  dès  qu'un 
individu  se  dit  chrétien,  ou  qu'il  se  manifeste  comme  tel 
par  ses  pratiques  extérieures,  que  fiire  autre  chose  ,  dans 
notre  incapacité  de  connaître  les  sentimens  intimes,  sinon  le 
croire  sur  parole?   » 

—  Vous  demandez  un  moyen  de  distinguer  la  foi  chré- 
tienne de  l'hvfiocrisie? 

—  Oui,  sans  doute. 

—  Et  vous  croyez  que  ce  moyen  n'existe  pas? 

—  Il  me  le  semble. 

—  Et  que  diriez-vous  si  ce  moyen  existait? 

—  Je  ne  contestcuais  plus  sur  cette  question, 

—  Eli  bien!  ce  moyen  que  vous  demandez,  un  petit  en- 
fant instruit  dans  le  Christianisme  pourrait  \'ous  l'appien- 
die,  c'est  (jne  les  otuvBES  sont  le  trait  caractérist'que  et 
visible  de  tout  véritable  chrétien  :  non  que  ce  chrélien  ne 
pèche  plus,  ne  tombe  plus  dans  le  mal,  mais  il  cesse,  par 
cela  seul  qu'il  esta  Cliiist,  de  vivre  liabiliicUeiiifUt.  dans  le 
péché  et  de  s'adonner  in  mal.  Rien  de  plus  simple,  de  plus 
élémentaire  que  la  pierre  de  touche  des  œuvres  pour  dis- 
cerner les  vrais  membres  de  l'Egl  se  d'avec  ceux  cpii  en 
prennent  le  nom  et  les  apparences.  Quiconque  est  et  de- 
meure esclave  d'une  passion,  de  l'avarice,  de  la  vengeance, 
de  rim[niieté,  de  l'ainbition  ou  de  tout  antre,  (clui-là 
n'est  pas  chrétien,  cùt-il  d'ailleurs  les  formes  de  religion  les 
plus  austères  on  les  fonctions  les  plus  éminentes  dans  l'E- 
glise, fùt-il  un  anachorète  vieilli  sous  le  cilicc,  un  souverain 
pontife,  un  Siméon  .Stylite  ,  un  prédicateur  illustre  et  tout 
ce  que  vous  pourrez  imaginer.  Lors  donc  que  le  monde 
nomme  chrétiens  des  misérables  souillés  de  vices  ou  noirs 
de  crimes,  par  l'unique  raison  que  ces  misérables  observent 
les  cérémonies  extérieures  de  la  religion  chrétienne,  il  se 
trompe  giossièreincnt  et  il  accuse  à  faux;  la  grandeur  de 
cette  calomnie  n'est  égalée  que  par  la  grandeur  de  l'igno- 
rance qu'elle  suppose. 

C'est  un  moyen  fort  habile  ,  pensai-je  en  moi  même  ,  de 
mettre  la  responsabilité  du  Christianisme  à  couvert;  tout 
chrétien  fait  de  bonnes  œuvres,  et  qui  fiit  de  mauvaises 
œuvres  n'est  pas  chrétien  :  à  ce  compte  ,  les  sarcasmes  de 
Voltaire  sur  l'histoire  de  l'Eglise  chrétienne  seraient  tous 
abattus  d'un  fcul  coup.  Je  m'abstins  pourtant  de  manifes- 
ter cette  idée,  parce  que  je  craignais  de  choquer  le  digne- 
Morave,  et  bien  m'en  prit;  car  après  avoir  lu  attentivement 
la  Bible,  je  reconnus  que  sa  réponse,  qui  me  paraissait  ha- 
bile et  tant  soit  peu  jésuitique,  n'était  que  la  pure  et  simple 
vérité. 

Je  renouai  l'entretien  en  me  plaçant  dans  une  position 
que  je  croyais    meilleure  et  plus    tenable.  «  Qu'importe  , 


LE  SEMEUR. 


S  07 


api'ès  tout,  ilis-je  au  Frère  Siincoii  ,  que.  vous  parven'uv,  ;i 
di'gafjnr  l'iiiHueiicc  morale  du  CluistianisiiK;  de  l'alli  ge 
impur  d'une  adroite  hypocrisie  ?  Celte  iulluciice  ne  subsiste 
que  par  la  foi  aux  dogmes  évaugi'liquesj  et  la  foi,  qu' est- 
elle  dcvoMue  dans  uoti'e  siè;  le? 

—  Ah  I  reprit  eu  souriant  le  Morave,  je  vous  comprends, 
l'Evaufjile  est  usé. 

—  C'est  là  un  fait  d'expérience  :  déplorable  ou  non, 
lieurcux  ou  malheureux,  il  existe  et  il  faut  en  prendic  sou 
parti.  Chaque  religion  a  sou  Icnips,  fournit  sa  carrière,  puis 
elle  décline  et  s'éleintj  c'est  uuètrcmoral  qui  passe, comme 
tout  être  physique,  par  les  vicissitudes  de  l'enfance  ,  de  la 
jeunesse,  de  l'âge  mûr  et  de  la  décrépitude.  Ce  dcriiiei'  pé- 
liodcest  venu  pour  la  religion  chrétienne;  elle  s'en  va 
dépérissant  ;  elle  s'écroule  de  toutes  parts  ,  s'affaisse  dans 
toutes  ses  doctrines,  et  ce  q^ic  l'on  peut  dire  sur  son  in- 
fluence morale  ressemble  à  nue  discussion  oiseuse  que  l'on 
élèverait  sur  les  projets  et  les  actions  d'un  grand  homme  a 
l'agouie.  I-a  pieinfère  condition  pour  agir,  c'est  de  vivre, 
et  l'Evangile  est  au  bord  de  sa  tombe. 

Le  Frère  Morave  ne  répondit  rien;  mais  il  me  fit  signe 
de  le  suivre  et  .1  alla  s'asseoir  sur  un  banc  de  pierre,  au  seuil 
de  sa  maison.  C'était  l'un  des  plus  beaux  jours  du  commen- 
cement de  l'automne.  La  campagne  était  parée,  comme  au 
printemps,  de  fleurs  et  de  verdure,  et  des  arbres  chargés  de 
fruits,  de  riches  moissons  qui  couvraient  au  loin  la  plaine, 
se  balançaient  au  soulfle  d'un  air  doux  et  embaumé.  Quel- 
ques nuages  teints  dos  rayons  du  soleil  se  groupaient  sur  la 
voûte  d'azur  sons  mille  foi  mes  f.intastiques  ,  et  semblaient 
prendre  une  âme  pour  se  réjouir  dans  cette  joie  univer- 
selle de  la  création.  Un  vague  inurniurt,  un  bruit  composé 
de  mille  sons  épars,  qui  se  réunissaient  dans  une  molle  et 
lente  harmonie,  le  bruit  d'un  soir  d'automne  éveillait  à  la 
fois  dans  nos  cœurs  les  heureux  souveniis  du  premier  âge 
et  dirigeait  nos  pensées,  par  un  inexplicable  contraste,  vers 
les  choses  invisibles  qui  soiit  au-delà  du  tombeau.  Nous  res- 
tâmes long-temps  dans  une  muette  contemplation.  Puis,  le 
Morave  élevant  la  main  vers  le  soleil  qui  descendait  majes- 
tueusement à  l'horizon  :  <i  Ce  grand  astre,  ine  dit-il ,  ii'a-t-il 
pcis  conservé  toute  la  force,  tout  l'éclat  de  sa  jeunesse? 
Api  es  avoir  éclairé  trois  cents  générations,  n'est-il  pas  aussi 
radieux  (pie  le  jour  même  oii  il  sortit  du  néant  à  la  voix  de 
l'Eternel  ?  A-t-il  éprouvé  les  elteintes  de  l'âge  et  de  la 
décrépitude? 

—  Non,  répondis-je  en  citant  un  vers  de  Ijamartine  : 

Non,  sous  la  main  du  temps  son  front  n'a  point  pâli. 

—  Contemplez  maintenant,  poursuivit  le  Morave  ,  cette 
masse  de  ruines;  et  il  me  montrait  du  doigt  un  vieux  châ- 
teau dont  il  restait  quelques  debi  is  couverts  de  mousse  et  de 
plantes  qui  se  dressaient  dans  les  crevasses  des  murs.  Cet 
antique  édifice  était  beau  dans  sa  jeunesse  ;  il  dominait  avec 
orgueil  sur  les  humbles  cabanes  des  environs;  il  abritait  de 
niables  seigneurs  et  retentissait  de  leurs  frtes  bruvantes;  il 
offrait  un  asile  au  pauvre  pèlerin  fatigué  d'un  long  voyage, 
et  plus  d'une  génération  de  vassaux  tremblans  s'est  iuclinée 
devant  ses  hautes  murailles.  Mais  le  temps  a  fait  quelques 
pas,  et  celte  magnifique  demeure  de  l'homme  s'est  usée  et 
se  déchire  comme  un  vêtement  en  lambeaux;  elle  porte 
l'empreinte  d'une  vieillesse  qui  succombe  sous  son  propre 
poids,  et  dans  quatre  jours  le  souffle  d'un  vent  léger,  qui 
courbe  à  peine  les  tiges  des  moissons  ondoyantes,  aura  en- 
seveli sous  l'herbe  ses  derniers  débris.  D'où  vient  donc  que 
jes  siècles  n'ont  pas  laissé  de  prestiges  sur  le  front  du  soleil, 
tandis  qu'ils  ont  imprimé  des  traces  ineffaçables  sur  ce  mo- 
nument? 

—  Le  soleil,  répliquai-je  aussitôt,  est  l'œuvre  de  Dieu  , 
mais  ce  monument  n'est  que  l'œuvre  de  l'homme. 

— Vous  venez  de  répondre,  mon  jeune  ami,  à  l'objection 
que  vous  avez  faite  contre  le  Christianisme.  Les  autres  sys- 
tèmes religieux  ont  eu  leurs  périodes  d'accroissement  et  de 
déclin;  ils  ont  passé  et  péri,  parce  qu'ils  étaient  des  œuvres 
■d'homme.  Mais  la  religion  chrétienne  n'est  pas  destinée  à 
subir  ces  vicissitudes,  elle  ne  peut  ni  passer  ni  périr,  parce 
qu'elle  est  l'œuvre  de  Dieu. 

—  Vous  posez  en  fait  ce  qui  est  en  question ,  m'écriai-je 
.   avec  cette  joie  mal  déguisée  d'un  avocat  qui  pense  avoir 


trouvé  le  moyen  de  combattre  victorieusement  son  adver- 
saire. Sans  doute,  si  le  Christianisme  est  l'œuvre  de  Dieu,  il 
ne  péiira  pas ,  mais  c'est  cela  même  que  je  conteste. 

Je,  n.'  fais  que  suivre  \oiie,  exemple,  répondit 
avec  (aime  le  Frère  Mirave.  Vous  affirmez  que  le  Chris- 
tianisme est  usé;  pourquoi?  par.e  (lue  toutes  les  religions 
s'usent,  et  que  l'EvangJe  doit  partagVr  la  destinée  de  toutes 
les  religions?  N'est-ce  donc  pas  vous  qui  po-ez  en  fait  ce 
qui  doit  être  démontré,  c'est-à-dire  que  le  Christianisme  n'a 
rien  dans  son  origine  qui  le  distingue  des  autres  croyances 
religieuses  qui  ont  tour  à  tour  triomphé  dans  le  monde? 
Prouvez  d'abord  que  l'Evangile  ne  vient  pas  de  Dieu  ,  en- 
suite vous  pourrez  en  conclure  qu'il  doit  s'éteindre.  Per- 
mettez-moi de  vous  faire  observer  en  passant  que  vos  phi. 
losophes  ont  une  étrange  manière  de  raisonner,  et  que  vous 
1  avez  imitée  sans  vous  en  rendre  compte  peut-être  à  vous- 
même  :  c'est  qu'ils  reprochent  à  leurs  adversaires  ce  qu'ils 
fout  constamment  et  sans  le  moin.lre  scrupule  de  logique. 
Ainsi ,  dans  le  sujet  actuel,  ils  commencent  par  avancer  que 
la  religion  chrétienne  doit  périr  comme  le  sabéisme  ou  le 
polythéisme  ,  ce  qui  implique  nécessairement  qu'elle  n'est 
pas  l'œuvre  de  Dieu;  mais  ils  n'ont  pris  en  aucune  manière 
la  peine  de  prouver  qu'en  effet  elle  n'est  pas  l'œuvre  do 
Dieu.  A  une  assertion  sans  preuve  je  ne  puis  répondre  que 
par  une  affirmation  de  même  nature  :  le  Christianisme  est 
1  œuvre  de  Dieu,  donc  il  ne  périra  pas. 

—  Mais  les  circonstances  présentes  parlent  assez  haut  , 
et  il  suffit  de  constater  que  la  rclgioii  est  morte  ou  va  mou- 
rir, pour  terminer  toute  discussion. 

—  Assurément  ;  prouvez  donc  en  termes  clairs  qu'elle  est 
morte  ou  qu'elle  va  mourir. 

—  PLicn  n'est  moins  difficile  :  entrez  dans  le  monde  et 
voyez.  Qui  est-ce  qui  croit  sincèrement  aux  dogmes  évau- 
géliqiies?  Dans  quelles  âmes  la  foi  chrétienne  trouve-t-elle 
encore  uu  sûr  asile?  Des  temples  déserts,  des  enseignemens 
tournés  en  dérisiou,  des  cérémonies  religieuses  avilies,  des 
piètres  livrés  aux  insultes  de  la  populace,  sans  que  leurs  cris 
du  détresse  réveillent  uu  seul  cœur  ,  un  seul  bras  pour  les 
défendre  ;  partout  l'indifférence,  l'irréligion  triomphantes  : 
nulle  part  des  voix  fidèles  qui  osent  soutenir  la  cause 
du  Christianisme;  à  peine  quelques  réclamations  timides 
qui  s'élèvent  du  sanctuaire  et  qui  n'ont  aucun  écho  sur  la 
voie  publique;  tous  les  signes  enfin  du  dépérissement  et  de 
la  mort. 

—  Vous  êtes  Français  ,  et  vous  généralisez;  il  y  aui-ait 
quelque  rigueur  à  vous  en  faire  un  sujet  de  reproche;  c'est 
le  caractère  de  notre  nation  ;  il  tient  à  cette  vivacité  d'es- 
prit qui  est  moins  capable  de  raisonner  que  de  sentir.  Ea 
politique,  eu  littérature  ,  en  religion  ,  c'est  tout  un  pour  la 
manie  de  généraliser.  Un  journaliste  est-il  mécontent  d'une 
mesure  ra'uistérielle?  toute  la  France  est  mécontente,  toute 
l'Europe  dails  l'inquiétude,  et  le  monde  entier  dans  un  état 
de  malaise.  Un  jeune  auteur  a-t-il  recueilli  quelques  applau- 
dissemens  dans  un  salon  pour  une  œuvre  qui  s'écarte  de 
toutes  les  règles  du  goût?  les  règles  ne  sont  que  des  vieille- 
ries ,  le  siècle  a  changé  de  principes  littéraires  ,  et  l'espèce 
humaine  a  fait  un  nouveau  pas  dans  la  civilisation.  En  ma- 
tière d'opinions  religieuses,  rien  de  plus  ni  rien  de  moins. 
Quelques  professeurs  ,  avocats  ,  médecins  ,  hommes  de  let- 
tres, hommes  politiques  et  jeunes  gens  des  facultés  ne  par- 
lent plus  de  l'Evangile  qu'en  haussant  les  épaules  ,  et  ils 
croiraient  se  compromettre  s'ils  faisaient  mention  de  l'im- 
morialilé  de  l'âme;  il  suit  clairement  de  là  que  toute  la 
France  rejette  l'Evangile  ,  que  toute  l'Europe  n'en  veut 
pas  davantage  ,  que  les  autres  parties  du  monde  sont  da 
même  avis ,  et  que  le  siècle  enfin  s'est  placé  et  se  placera 
désormais  en  dehors  du  Christianismev  Voilà  une  affaire 
jugée,  et  tout  homme  qui  osera  interjeter  appel  de  cette 
sentence  est  à  coup  sûr  une  dupe  des  prêtres  ou  un  hypo- 
crite... Ne  vous  étonnez  pas  ,  cher  ami ,  si  je  sors  de  moa 
genre  de  conversation  habituellement  sérieux  pour  répon- 
dre à  un  ai'gument  de  cette  force.  Vous  l'estimez  à  sa  juste 
valeur,  j'imagine,  aussi  bien  que  moi. 

—  Pas  tout-à-fait,  repris-je  un  peu  piqué  de  cette  ironiey 
qui  me  montrait  le  coté  ridicule  de  ma  position.  Dans 
sujet  comme  celui-là,  il  feut,  non  additionner  les  voix,  m 
les  peser.  Un  seul  homme  d'une  haute  et  vaste  intelligei 


XT 


Oj 


308 


LE  SEMEUR. 


doit  compter  autant  que  des  milliotis  d'êtres  ignorans  qui 
peui.Kuit  nos  campagnes  et  les  pays  arnérés  de  1  Europe. 
Or  n  est-il  pas  vrai  que  ta  plupart  de  nos  plus  grandes  ca- 
pacités ,  sinon  toutes  ,  ne  reçoivent  plus  les  doctrmes  du 
Christianisme? 

—  SM  s'agit  de  peser  les  suffrages  ,  i\  serait  possible  que 
]ps  quatre  plus  grands  hommes  des  temps  modernes,  Bacon, 
Pascal,  Newton  et  Leibaitz,  fussent  d'un  poids  égal  à  toutes 
les  capacités  passées  et  présentes  ,  qui  ont  paru  en  France 
depuis  quatre-vingts  ans.  Mais  ne  p:.rlons  point  de  capacités; 
ie  reconnais  que  plusieurs  des  adversaires  du  Christianisme 
sont  gens  de  science  et  d'esprit  ;  c'est  tout  ce  qu'ils  peuvent 
réclanier  d'un  juge  impartial.  Eh  bien  1  je  demande  ce  que 
valent  et  pèsent  des  gens  d'esprit  dans  une  affaire  de  reli- 
f  ion,  qui  s'adresse  principalement  au  cœur  et  au  caractère 
inoral  ?  Que  disent-ils  les  uns  des  autres  ,  ces  hommes  émi- 
iieiis  du  jour?  Ils  s'accusent  de  mauvaise  foi  ,  d'ambition  , 
d'intrigue,  d'égoïsme,  de  vénalité.  Je  n'ai  pas  besoin  d'autre 
chose  pour  comprendre  qu'ils  ne  soient  pas  chrétiens.  Le 
véritable  ami  de  l'Evangile  les  regrette  si  peu,  qu'il  s'affli- 
gerait de  les  voir  tenir  extérieurement  il  l'Eglise  chrétienne; 
car  leur  conduite  serait  une  calomnie  perpétuelle  de  l'in- 
fluence des  doctrines  révélées.  Ah!  qu'ils  restent  dehors 
tant  qu'ils  n'auront  piis  la  ferme  intention  de  changer  leur 
train  de  vie!  Le  nombre  ne  fait  point  la  vérité.  Les  douze 
jjauvres  disciples  qui  descendirent  de  leur  chambre  haute 
le  jour  de  la  Pentecôte ,  avaient  en  eux  plus  de  lumières  et 
de  sagesse  que  les  cent  vingt  millions  de  païens  et  de  so- 
phistes athées  qui  se  matérialisaient  dans  l'empire  romain. 
Qnant  à  votre  peu  d'estime  pour  la  population  de  nos  cam- 
pagnes ,  j'ai  peine  à  me  l'expliquer.  Il  me  semble  qu'un 
villageois  honnête  et  laborieux,  qui  a  du  bon  sens  et  qui 
réfléchit  avant  de  parler,  doit  peser  autant  dans  la  balance, 
je  dis  même  beaucoup  plus,  que  tel  homme  de  lettres,  intri- 
gant, passionné,  qui  veut  faire  du  bruit  quoiqu'il  en  coûte 
à  sa  conscience,  et  qui  se  propose  pour  but,  non  la  vérité, 
nuis  la  gloire  ou  la  fortune...  Néanmoins,  continua  le  Frère 
Morave  après  un  instant  de  reflexion  ,  je  ne  veux  pas  me 
prévaloir  de  la  supposition  par  laquelle  vous  m'accordez 
que  les  millions  d'habitans  de  nos  campagnes  et  des  pays 
peu  civilisés  de  l'Europe  sont  chrétiens  ;  je  désirerais  de 
toute  la  force  de  mon  âme  qu'il  en  fût  ainsi;  mais  la  plupart 
d'entre  eux  sont  des  fomialistcs  qui  n'ont  que  les  appa- 
rences de  la  foi  chrétienne,  sans  en  avoir  la  vie... 

A.  quel  nombre  presque  imperceptible,  dis-je  alors  en 

l'interrompant,  les  véritables  chrétiens  sont-ils  donc  réduits? 
et  ne  reconnaissez-vous  pas  vous-même  par  cet  aveu  que 
l'Evangile  approche  de  sa  fin  ? 

l,e  nombre  et  la  vérité,  je  le  répète,  sont  deux  choses 

entièrement  distinctes  ;  juger  de  l'une  par  l'autre,  c'est  con- 
fondre deux  mondes  qui  sont  aussi  différens  que  le  corps 
est  différent  de  l'âme.  Au  reste,  si  vous  tenez  absolument  à 
des  calculs  statistiques  ,  je  ne  craindrai  pas  de  vous  dire, 
quoique  j'aime  peu  ce  qui  ressemble  au  paradoxe ,  qu'en 
prenant  l'espèce  humaine  toutentière,  il  existede  nos  jours, 
à  mon  avis,  sur  la  face  du  globe  un  nombie  de  vrais  chré- 
tiens aussi  considérable  ,  peut-être  même  plus  considérable 
qu'il  n'y  en  a  jamais  eu  à  aucune  époque  du  Chiistianisme. 
Cette  opinion  vous  surprend  ;  elle  heurte  toutes  les  idées 
reçues  ;  il  est  possible  que  de  sincères  disciples  de  Christ  la 
trouvent  eux-mêmes  exagérée;  pour  moi,  je  la  regaide 
comme  rigoureusement  juste.  Le  temps  me  manque  pour  la 
développer  avec  l'ctendue  convenable  ;  ces  détails  ne  ser- 
viraient guère  d'ailleurs  à  vous  inspirer  de  la  foi  religieuse. 
Croire  à  l'Evangile  n'est  pas  une  question  de  chiffres,  mais 
une  question  de  cœur.  Persuadez-vous  seulement  que  le 
Christianisme  g  gne  en  général  plus  qu'il  ne  perd  en  quel- 
ques lieux  et  qu'il  avance  dans  la  masse  du  genre  humain  , 
bien  loin  de  reculer.  Depuis  vingt  ans  ses  progrès  ont  été 
vastes  et  rapides  sur  plusieurs  points  de  la  terre.  Le  sauvage 
de  rOcéanie,  le  sectateur  de  Brama  ,  l'Africain  errant  dans 
ses  déserts  brûlés  des  feux  du  tropique  ,  l'homme  louge 
j  épars  dans  les  forêts  du  Nouveau-Monde,  se  sont  réveillés 
■  en  même  temps  que  ceux  qui  avaient  hérité  le  nom  de  chré- 
tien et  qui  n'en  possédaient  que  le  nom.  L'Evangile  marche 
comme  un  fleuve  immense  à  la  conquête  de  la  postérité 
d'Adam  et ,  taudis  que  ses  aveugles  adversaires  croyaieut 


avoir  déjà  scellé  la  religion  chrétienne  dans  sa  tombe  ,  e'Ie 
a  reparu,  comme  son  auguste  fondateur,  victorieuse  el  re- 
vêtue de  l'ineffaçable  caractère  de  sa  divinité. 

En  disant  ces  mots,  le  F'rère  Morave  éleva  les  yeux  vers 
la  voùle  du  ciel  et  parut  se  livrer  à  une  profonde  rêverie. 
Je  ne  Voulus  pas  intcirompre  le  cours  de  ses  pensées  reli- 
gieuses, et  je  remis  à  un  autre  jour  la  suite  de  mes  ob- 
jections. 


L'ESCLAVAGE 

DANS    LES    COLONIES     ANGLAISES. 

Ce  n'est  pas  assez  d'avoir  montré  ,  comme  nous  l'avons 
fait,  ce  qu'est  l'esclavage  dans  les  colonies  françaises;  il  im- 
porte aussi  de  constater  que  partout  ailleurs  où  il  existe,  il 
est  la  source  des  plus  grands  maux  ,  et  d'examiner  si  ,  dans 
quelques-unes  de  ces  contrées,  la  législation  relative  à  cet 
état  contre  nature  n'est  pas  plus  avancée  que  chez  nous.  Une 
brochure,  pleine  de  faits,  que  vient  de  publier  M.  Jeremie, 
ancien  premier  président  de  la  cour  rovale  de  Sainte  Lucie, 
et  qui  remplit  aujourd'hui  les  fonctions  de  procureur-géné- 
ral à  l'Ile  INLiurice,  nous  peimet  d'étudier,  sous  ce  double 
rapport,  l'état  actuel  des  colonie;  anglaises.  Elle  a  fait 
une  grande  sensation  en  Angleteric  et  est  l'une  des  publi- 
cations les  plus  importantes  qu'on  ait  faites  depuis  long- 
temps sur  ce  sujet. 

Siiinte-Lucic,  prise  en  1796  par  les  Anglais  et  rendue  aux 
Français  à  la  paix  d'Amiens,  fut  reprise  par  les  Anglais 
en  i8o3  et  leur  est  demeurée  à  la  paix  de  Paris.  Ils 
donnèrent  aussitôt  une  grande  extension  à  leurs  relations 
commerciales  avec  cette  île;  mais  ils  s'aperçurent  bientôt 
qu'il  leur  serait  impossible  de  les  continuer,  si  les  anciennes 
lois  françaises,  si  défavorables  aux  créanciers,  qui  y  étaient 
en  vigueur,  n'étaient  pas  modifiées.  Lord  Bathiirst  comprit 
de  quelle  importance  d  i;tail  de  mettre,  peu-ii  peu,  les  iiis- 
tiluiioiis  de  Siiule-Lui  ie  en  harmonie  avec  celles  des  autres 
colonies  britanniques,  surtout  eu  ce  qui  regarde  le  com- 
merce, et  c'est  afin  de  piép  irer  les  voies  à  ces  changemens 
nécessaires  queM.  Jereuiiev  fut  nomme  premier  président  de 
la  cour  royale.  Il  y  arriva  au  mois  de  février  18  i5  ,  avec  la 
mission  spéciale  de  faire  un  rapport  sur  les  lois  qu'on  pré- 
paiait  alors  pour  régler  le  sort  des  esclaves  dans  cette  ile. 

Pendant  la  première  année  de  son  séjour,  M  Jercinie  ne 
négligea  rien  pour  se  piocnrei',  auprès  des  colons,  tons  les 
rciiseignemeiis  possibles;  il  fil  le  tour  de  Sainte  Lucie,  afin 
de  s'assurer  par  lui-même  de  i'état  des  choses,  et  il  crut 
rerouuaître  <[u'il  y  avait  une  grande  exagération  d.in-i  ce 
qu'on  lacoiite  en  Euiope  drs  m  lUX  de  l'esclavage.  Pi-iidant 
cette  première  année,  en  effet ,  les  esclaves  n'avaient  pas 
encore  joui  de  la  facilité  de  communiquer  avec  leurs  protec- 
teurs; mais  à  peine  la  loi  nouvelle,  qui  leuraccorde  ce  dioit, 
eut-elle  élé  piomulguce,  vers  la  fin  de  i8i5  ,  qu'un  nègre 
se  présenta  devant  lui.  On  avait  rivé  autour  de  son  cou  un 
collier,  duquel  s'élevaient  trois  fourches,  longues  de  dix 
pouces,  terminées  chacune  par  trois  dents  d'un  pouce  de 
long;  il  en  partait  une  chaîne  qui  aboutissait  à  des  fers  que 
le  malheureux  portait  aux  pieds.  Il  déclara  qu'on  ne  lui 
était  son  collier  ni  le  jour  ni  la  nuit,  qu'on  ne  l'eu  débar- 
rassait pas  mêmiî  quand  il  travaillait  aux  champs  ,  et  que, 
lorsqu'il  eu  levenait,  on  l'enfeimait  seul  dans  une  cellule. 
Tontes  ces  précautions  étaient  prises  contre  lui  ,  depuis 
quelques  mois,  parce  que  son  maître  craignait  qu'il  ne  s'é- 
vadât. M.  Jerem.e  nomma  une  commis-ion  de  trois  membres 
pour  examiner  les  faits;  ils  lui  firent  un  rapport  écrit,  du- 
quel il  résultait  que  le  dire  du  nègre  était  parfaitement 
exact,  qu'il  y  avait  sur  la  même  plantation  trois  autres  es- 
claves que  leur  maître  avait  condamnés  à  porter  le  collier, 
et  que  ce  châtiment  était  en  usage  dans  la  colonie. L'S  com- 
missaires ajoutaient  qu'ils  avaient  trouvé  enchaînée  une 
femme  couverte  de  plaies,  qu'on  tenait  garrottée  depuis  près 
de  deux  ans;  et  cependant,  tant  ils  étaient  accoutumés  à  ces 
horreurs,  ils  concluaient,  malgré  tons  ces  faits,  que  la  plan- 
tation était  bien  tenue  et  qu'il  n'y  avait  rien  à  dire  aux 
réglemens  qui  y  étaient  en  vigueur.  Ces  choses  se  passaient 
en  1826.  Le  châtiment  du  collier  ayant  été  défendu ,  les 


LE  SEMEUR. 


ÎOO 


colons  en  invciUorciii  un  autre  :  ils  firent  suspiîndre  les  es- 
claves par  les  bras,  au  moyen  d'une  eoide  attai  liée  si  haut 
que  le  poids  du  corps  portait  tout  entici-  sur  les  poijjiielsou 
sur  les  doigts  des  j)ieds,  qui  touchaient  seuls  à  teiie  ;  et  ce 
genre  de  torture  leur  ayant  aussi  été  interdit,  ils  la  rempla- 
cèrent par  une  autre,  qui  ne  le  cédait  guère  en  cruauté  à 
celle-ci. 

Si  l'on  veut  se  faire  une  idée  de  la  barbarie  des  colons  et 
de  l'avilissement  moral  dans  lequel  le  mépris  qu'ils  ont 
pour  les  noirs  les  fait  tomber,  il  faut  lire  ce  que  M.  Jeremie 
raconte  d'ini  procès,  commencé  depuis  plusieurs  années,  et 
qui  fut  porté  eu  appel  devant  le  tribunal  qu'il  présidait. 
L'iiomiue  d'affiires  d'un  propriétaire  réclamait  des  gages 
qu'il  prétondait  lui  être  dus.  Le  planteur  demandait  qu'on 
déduisit  de  ce  cpi'il  reconnaissait  devoir  la  valeur  de  deux 
esclaves  que  son  homme  d'affaires  avait,  disait-il,  fait  mou- 
rir sous  les  coups  de  fouet.  Voici  comment  il  élablissait  son 
compte.  Après  quelques  articles  peu  importans,  pour  four- 
niture de  savon  et  de  chandelles,  pour  avance  d'argent,  etc., 
venaient  les  suivans  : 

«  J\°  19.  La  valeur  de  Jean  le  tonnelier,  que  vous  avez 
tué  à  coups  de  fouet  et  ensuite  enterré  dans  le  champ  de 
cannes  à  sucre  :  400  dollars! 

«  î\°  21.  La  valeur  de  Mary  Claie,  morte  à  la  suite  des 
blessures  cjue  vous  lui  avez  faites  :  3oo  dollars  I  n 

Les  pièces  du  procès  établissent  que  l'homme  d'affaires  , 
accusé  de  ce  double  meurtre  ,  répondit  à  la  charge  qu'on 
élevait  contre  lui,  sans  même  essaver  de  se  justifier  de  ces 
crimes  ;  u  Une  seule  réponse  sera  suffisante  pour  ces  deux 
articles,  dit-il  j  le  plaignant  devait  s'atlendie  à  des  objec- 
tions, parce  que  c'est  un  moyen  de  retarder  le  paiement; 
mais  i!  était  loin  de  penser  f|u'on  voudrait  le  payer  en  cette 
monnaie-là.  Ce  n'est  pas  à  la  charge  de  sou  homme  d'affaires 
que  peut  être  portée  la  perte  des  nègres  employés  par  le 
défendeur.  Si  ce  dernier  avait  léellement  eu  des  droits  à 
faire  valoir,  il  aurait  pu  s'y  prendre  depuis  long-temps.  Ce 
genre  de  spéculation  est  nouveau,  mais  it  ne  réussira  pas. 
Je  proteste  donc  encore  plus  fortement  contre  ces  deux,  ar- 
licl'S  que  contre  tout  le  reste  ;  ils  s'élèvent  ensemble  à  ■j.  o 
dollars.  >)  Le  planteur  lui  répondit  avec  lu  même  légèreté 
que  la  monnaie  dont  il  voulait  le  payer  n'était  pas  si  mau- 
vaise, puisqu'il  avait  un  billet  de  sa  propre  main,  pai'  lequel 
il  reconnaissait  lui  devoir  3oo  dollars  pour  la  perte  de  Mary 
Clare.  Il  présenta  aussi  un  ceitificat  de  rins[)ecteur  de  la 
propriété,  qui  soutenait  avec  force  que  l'homme  d'affaires 
avait  commis  ces  deux  meurtres.  Le  juge  de  première  ins- 
tance examina  les  pièces  et  discuta  les  preuves  qui  en  résul- 
taient comme  s'il  ne  s'agissait  que  d'un  simple  règlement  de 
compte.  Il  ne  déchargea  le  plant'^ur  que  des  3oo  dollars 
pour  lesquels  il  avait  un  billet  de  son  adverse  partie  ;  le 
second  article  ne  lui  parut  pas  assez  clairement  établi  pour 
l'admettre  en  déduction  de  la  dette.  Le  premier  juge  et 
l'homme  d'affaires  étant  morts  pendant  que  la  cause  se 
plaidait  en  appel,  elle  n'eut  pas  d'autres  suites.  S'il  est  hor- 
rible de  voir  discuter  froidement  à  qui  profitera  ce  double 
meui  tie,  il  ne  l'est  pas  moins  sans  doute  de  remarquer  l'in- 
différence avec  laquelle  il  en  est  fait  mention  dans  le  procès, 
sans  que  le  tribunal  ait  cru  devoir  poursuivre  ces  crimes; 
et  combien  l'horreur  cpi'on  éprouve  ne  s'accroît-elle  pas, 
quand  ou  apprend  que  le  planteur  cjui  joue  un  si  triste  rôle 
dans  toute  cette  affaire,  était  lui-même  l'un  des  juges  de  la 
cour  de  Sainte-Lucie! 

Après  avoir  rapporté  beaucoup  d'autres  exemples  de  la 
tyrannie  et  de  la  cruauté  exercées  par  les  colons,  M.  Jercmie 
s'élève  avec  force  contre  les  assemblées  législatives  dans  les 
colonies  anglaises.  Comme  M.  de  Lacharièie  et  les  autres 
délégués  de  la  Guadeloupe  et  de  la  Maitinique  se  donnent 
beaucoup  de  peine  pour  obtenir  des  législatures  locales 
pour  les  colonies  françaises  qu'ils  représentent,  et  que  la 
situation  des  unes  et  des  autres  est  à  peu  près  la  même  ,  il 
ne  sera  peut-être  pas  sans  intérêt  de  connaître  l'opinion  de 
l'ancien  premier  président  de  Sainte-Lucie  sur  ce  sujet  : 
«  Pourquoi,  se  demande-t-il ,  les  Anglais  attachent-ils  tant 
de  prix  à  une  représeutatiou  nationale  et  à  l'institution  du 
jury?  N'est-ce  pas  parceque  ce  sont  de  fortes  barrières 
contre  l'oppression?  Choisis  au  sein  même  de  la  nation  ,  les 
jurés  elles  représentans  sont  péiiétiés  des  mêmes  sentiuieus 


et  ont  les  mêmes  intérêts  qu'elle.  Si  donc'on  ne  considère 
la  nation,  aux  Indes  Occidentales,  que  comme  composée 
d'un  j)etit  nondue  de  propriétaires  blancs,  ce  sont  bien  en 
efict  les  intérêts  de  ces  propriêtaiies  que  ces  institutions 
protègent;  niais  si  on  la  considère  comme  comprenant 
quelques  centaines  de  milliers  de  créatures  humaines  , 
égales  aux  yeux  du  Créateur  et  égales  aux  yeux  de  la  loi  , 
elles  ne  sont  propres,  telles  qu'elles  sont  aujourd'hui  consti- 
tuées ,  qu'à  humilier  et  qu'à  accabler  davantage  les  malheu- 
reux qu'on  opprime;  ce  n'est  pas  contre  la  tyrumne,  contre 
les  enipiéteniens ,  mais  à  la  liberté  et  aux  améliorations 
qu'elles  seront  un  obstacle;  elles  exerceront  leur  influence, 
non  pour  poursuivre  et  pour  faire  châtier  le  crime,  mais 
pour  le  cacher  et  lui  assurer  l'impunité.  11  est  sagi-  de  créer 
de  telles  institutions  au  Canada  et  à  Terre-Neuve  ,  parce- 
qu'elles  sont  l'expression  et  le  meilleur  baromètre  de  l'opi- 
nion publique  ;  mais  si  cela  est  vrai  des  communautés  libres, 
dans  celles  qui  ne  le  sont  pas,  ces  assemblées  ne  servent 
d'organes  qu'à  une  faction  qui  cherche  bruv.immeiit  à  con- 
server le  pouvoir  injuste  qu'elle  possède.  » 

Nous  ne  pouvons  suivre  M.  Jeiemie  dans  l'examen  de 
toutes  les  questions  qu'il  aboide.  Il  en  est  nue  fort  inté- 
ressante cpie  nous  ne  voulons  cependant  pas  passer  tout  à 
fait  sons  silence;  c'est  celle  de  la  possibilité  d'obtenir  des 
nègres  libres  qu'ils  se  livrent  au  travail.  Il  vaut  bien  la  peine 
de  s'y  arrêter  un  jnslant;  car  M.  de  Lacharière  soutient 
que  «  l'esclavage  ne  pouria  cesser  d'exister  que  lorsque 
«nous  lecevrons  du  sucre  fabriqué  ou  du  coton  récollé  par 
«des  m.iius  libres  ,  «  et,  à  l'en  croire  ,  ce  monuMit  n'est  pas 
très-i  approché.  «  Si  l'esclavage  venait  à  être  deli  uil ,  dit-il, 
»le  nègre  letournerait  à  l'élat  primitif;  aimant  la  paresse 
«par  dessus  tout,  il  ne  cultiverait  ([ue  les  racines  m  cessaires 
«pour  soutenir  son  existence,  le  tabac  destiné  àentretenir  sa 
«pipe.  Pour  un  esclave,  être  libre,  c'est  être  dispensé  de 
«travailler.  »  M.  de  Lacharièie  nous  a  lui-même  mis  sur  la 
voie  pour  vérifier  l'exactitude  de  ces  assertions,  lorsque, 
dans  sa  dernière  brochure,  dont  nous  avons  rendu  compte, 
il  invite  la  chambre  des  députés,  à  élever  la  voix  pour  obte- 
tiir  que  le  gouvernement  reclame  des  autorités  brilanniques 
les  nègres  frailçais  qui  se  sont  enfuis  à  Sainte-Lucie.  Si  nos 
lecteuis  se  rappellent  que  ,  d'après  M.  de  Laciiarière,  le 
nègieii  chérit  la  paiesse,«  ils  se  représentent  sans  doute,  ces 
fugitifs  menant  la  vie  que  cet  auteur  nous  dit  être  celle  des 
aflVanchis,  «  niellant  le  matin  à  la  mer  leur  canot,  qui  n'est 
«{[u'un  arbre  creusé,  allant  visiter  leuis  filets,  tendre  leurs 
«lignes,  revenant  vers  midi  et  passant  le  reste  de  la  journée 
lia  ne  rien  faire.  «  Voyons  ce  que  M.  Jeremie  nous  apprend 
de  leur  liistoire.  : 

u  En  1829,  dit-il,  quelques  esclaves  s'enfuirent  de  la 
Martinique,  où  la  traite  se  fait  ouvertement,  et  cherchèrent 
un  refuge  à  Sainte  Lucie.  Il  s'ensuivit  une  discussion  ,  dont 
le  résultat  fut  que,  d'après  le  bill  du  docteur  Lushington, 
un  esclave  étranger  est  libre  du  moment  où  il  arrive  dans 
une  colonie  anglaise.  Plus  de  cent  esclaves  s'enfuirent  en 
conséquence  à  Sainte-Lucie,  en  i83o.  C'étaient  des  gens 
que  leur  gouvernement  dépeignait  comme  des  incendiaires, 
des  fainéans,  des  empoisonneurs.  Eh  !  bien  ,  quand  j'ai  quit- 
té la  colonie,  au  mois  d'avril  passé  (i83i),  les  uns  exerçaient 
les  métiers  qu'ils  connaissaient  le  mieux,  ceux  de  maçons, 
de  charpentiers,  de  domestiques,  de  défricheurs,  d'ouvriers, 
tandis  que  d'autres,  au  nombre  de  vingt-six,  s'étaient 
réunis  ,  sous  la  direction  d'un  homme  de  couleur  libre, 
d'un  Africain  déporté  de  la  Martinique  en  1824,  pour 
établir  une  fabrique  de  poterie  dans  le  voisinage  de  Castries. 
Ils  firent  l'acquisition  d'un  terrain;  les  uns  le  débarassèrent 
des  broussailles  ;  d'autres  péchèrent  du  corail  et  firent  de  la 
chaux;  d'autres  encore  allèrent  chercher  des  pierres  et  se 
chargèrent  de  la  maçonnerie  ;  quelques  uns  préparèrent  îa 
charpente.  Un  entrepreneur  leur  fit  l'avance  du  peu  d'ar- 
gent dont  ils  avaient  besoin  et  pour  lequel  ils  s'engagèrent 
à  lui  fournir  des  tuiles  pour  un  église  qu'il  devait  cons- 
truire. Leur  fabrique  est  achevée;  c'est  un  édifice  très-sim- 
ple, mais  solide  et  de  bon  goût.  Ils  ont  introduit  dans  le 
pays  une  nouvelle  industrie,  pour  laquelle  nous  étions 
jusqu'ici  tributaires  de  nos  voisins  ou  de  la  mère  patrie.  Et 
tout  cela  ils  l'ont  accompli ,  parcequ'on  lésa  laissés  faire, 
sans  se  mêler  de  leur  entreprise,  »    Ce  résultat,    à  cùli 


310 


LE  SF.MKliR. 


diiriucl  iiri:s  poiin-ioiis  citer  ceux  Lien  nuti'rmont  iinii;>i'- 
laiis  oll'-iius  à  Sieria-Lcone  et  dans  la  Libéria,  prou\e 
plus  sans  lioiite  que  M.  de  Laeliariéic  ne  voulait  nous 
piouvcr,  '11  puliliaiiî  sa  broeîiuie. 

Celle  de  M.  Jeninic  nous  fait  connaîtie  les  amcl'oii. lions 
ap'iortéis,  depuis  un  petit  nombre  d'années,  duis 
tjuçUpies  unes  des  colonies  anglaises,  au  sort  des  es(-l,i\es. 
La  lej;isiatiou  n'étant  pas  la  même  pour  toutes  les  piiàs-s- 
sions  de  la  Grande-Bretagne  aux  Antilles,  il  serait  imp<)S-..ible 
d'en  présenter  un  tableau  fjéi.éral  j  mais  Sainte  Lucie  Uant 
peut-ètri>.  celle  iiù  les  progrès  ont  été  les  plus  rapides ,  sur- 
tout depuis  (|ue  M.  Jereaiie  y  a  été  envoyé  comme  preniici' 
président.,  il  sera  utile  do  les  indiquer  en  peu  de  mots. 
Cette  colonie  est  la  seule  où  l'affianclnssement  obligé  a  été 
volontairement  admis.  L'esclave  tient  au  sol  ;  il  ue  peut  pas 
en  être  sc;)arc  ;  un  jour  par  scaiaine  lui  est  accordé  pour 
cultiver  i-ON  propre  jardin  j  une  fois  par  mois,  il  lu;  est 
permis  d'alierau  marché;  la  loi  détermine  le  temps  qui  lui 
est  donne  pour  se  reposer,  même  à  l'époque  de  la  récolte. 
Tout  ofli.  icr  public  est  tenu  de  le  protéger.  Les  propi  ictés 
sont  inspi'cti  es  une  fois  l'an,  et  peuvent  l'être  aussi  souvi;nt 
que  les  autorités  le  jugent  à  piopos.  L'esclave  ne  peut  être 
puni  que  pour  cause  suffisante;  il  ne  peut  l'être  pour  avoir 
porté  plainte  contre  son  maître^  que  s'il  y  est  condamné  par 
le  magistiat  auquel  il  s'e^t  adresse.  Les  formes  judiciaires 
sont  les  mêmes  pour  lui  que  pour  son  maître. 

Ces  dispositions,  dont  la  sagesse  sera  comprise  de  tous 
ceux  qui  sont  un  peu  familiarisés  avec  les  questions  colo- 
niales, .'Ont  en  vigueur  à  Sainte-Lucie  depuis  1S26.  A  la 
Martinique,  la  législation  n'a  subi  que  peu  d'améliorations, 
et  ce  n'est  que  comme  à  regret  que  le  gouverneme'it  en  a 
admis  qiirl([ues-unes.  M.  Jereiuic  compare  entre  elles  ces 
deux  colonies;  nousallons  transcrire  le  parallèle  qu'il  établit, 
en  laissant  à  MM.  les  déiégnés  de  la  Mirtinique  le  soin  de  le 
réfuter,  s'ils  le  trouvent  injuste  : 

«  La  Martinique  n'est  éloignée  que  de  trente  railles  de 
Sainte-Lucie  ;  elle  est  à  peu  près  de  la  même  étendue,  et 
toutes  deux  ont  été  autrefois  sons  le  même  gouvernement. 
Le  traité  de  Paris  a  déclaré  la  Martinique  ,  tolonie  fran- 
çaise, et  .Sainte-Lucie,  colonie  anglaise.  Lors  de  leur  sépa- 
lation,  il  y  avait  dans  la  première  70,000,  et  dans  la 
seconde,  16,000  esclaves.  L'une  était  un  ancien  établisse- 
ment; r'aulre  n'était  fondée  que  depuis  peu.  L'une  renouait 
de  vieilles  relations  ;  l'autre  devait  en  former  de  nouve'les , 
cl  se  famibariser  avec  une  nouvelle  langue,  de  nouveaux 
usage;,  de  nouveaux  préjugés.  Pendant  un  demi-siècle,  la 
Martinique  avait  joui  d'une  coiilinnellc  tranquillité;  Sainte- 
Lucie  avait  soufiért  tous  les  maux  imaginables.  La  première 
u  obtenu  le  nionopolc  d'une  vaste  el  puissante  contrée;  la 
seconde  np-  contribue  que  pour  sa  mince  part  à  l'approvi- 
sjoiinemenl  d'un  mari  hé,  plus  que  saffisanimeut  pourvu, 
pour  satisfaire  à  tous  les  besoins  de  l'Angleterre.  Nous 
avons  éprouvé  des  ouragins  et  des  inondations;  les  colons 
français  n'ont  presque  pas  eu  à  souffrir  de  maux  de  ce 
genre.  Di'S  niultitudes  d'esclaves,  dont  le  nombre  est  égal, 
d'après  les  plus  faibles  esiimations,  au  nombre  de  ceux 
<pii  se  trouvaient  déjà  à  la  Martinique,  y  ont  été  importées  ; 
si  je  voulais  <rMe  les  évaluations  que  j'en  ai  entendu  faire  il 
^Jantes,  au  Havre,  en  AngUtei  re  et  ii  la  Martinique  même, 
les  plus  crédules  auraient  de  la  peine  à  lae  cro.rc.  Nous 
n'avons  pas  eu  de  ressource  de  ce  genre.  Nos  voisins  sont  par- 
venus tout  il  coup  à  un  état  de  prospérité  extraordinaire;  on 
.s'atteiidaità  notre  ruine  prochaine.  Plusieurs  ont  f  lit  des  for- 
tunes brill  .ntes,  que  la  plupart  ont,  ilest  vrai,  déjà  perdues  ; 
nos  progrès  ont  eu  lieu  lentement  et  sans  bruit.  Ait  bout  de 
/fitinze  conries  années,  il  ne  reste  pas  de  traces  de  toutes 
leurs  im[)oi  tations  de  noirs,  et  leur  population  esclave 
n'est  pas  plus  élevée  qu'elle  ne  l'était  avant.  Ils  ont  eu  des 
milliers  d'exécutions,  des  insurrections,  des  proscriptions  ; 
les  plantiurs  sont  encore,  plus  endettés  ;  leur  situation  est 
déplorable,  et  ceux  d'entre  »cux  qui  ont  acheté  le  plus 
d'esclaves  conviennent  que  les  quinze  dernières  années  ont 
été  ruineuses  pour  eux.  Pour  nous,  quoique  nous  ayons 
d'abord  be.iucoup  souffert  du  changement  de  notre  position, 
nous  pouvons  dire  que  notre  population,  libre  et  esclave, 
a  toujours  été  paisible  et  qu'elle  augmente  enfin  régulière- 
ment; rét,;t  de  l'agricnlturc  s'ainclioie;  l'importance  de 


notre  comm;  rce  a  triplé;  nous  nous  relevons,  tous  les  jourf, 
de  notre  appauvrissement.  » 

Il  s'en  f  lut  de  beaucoup  que  l'on  puisse  tracer  un  tableau 
aussi  satisfaisant  des  autres  colonies  anglaises,  dont  la  légis- 
lation est  bien  moins  favorable  aux  nègics.  M.  Jeremie 
voLidi'ait  que  les  posscssionsbritanniques  aux  Indes  Occiden- 
tales fussent  toutes  rég  espar  une  loi  uniforme,  et  il  iiidi<piG 
quelles  devraient  en  être,  selon  lui,  l'S  bases  principdes.  Il 
va  plus  loin  encoïc,  et  appelle  de  tous  ses  vœux  l'abolition 
complète  de  l'es;  lavage  ,  au  moven  d'une  indemnité  snffl- 
smte  qu'on  accorderait  aux  colons.  Difiéreiis  plans  ont  été 
suggérés  pour  atteindre  ce  but.  D'api  es  l'un  d'eux,  le  gou- 
vernement achèterait  annuellement  un  nombre  donné  d'es- 
claves, en  commençant  par  les  plus  âgés,  de  manière  à  les 
avoir  tous  rachetés  au  bout  d'un  certain  noml^e  d'années. 
Ainsi,  tous  les  esclaves  mâles,  âgés  de  plus  de  quarante-cinq 
ans,  seraient  r.ichctés  au  premier  janvier  i833,  avec  leurs 
femmes  et  leurs  enfans,  âgés  de  moins  de  douze  ans  ;  les 
esclaves  âgés  de  plus  de  quarante  ans  léseraient  au  premier 
janvier  1(33  J;  et  l'on  continuerait  ainsi  ,  d'année  en  année, 
finissant  enfin  par  affranchir  à  la  fois,  ceux  de  vingt  ans  et 
an-dessous. 

Un  autre  plan,  qui  appartient  à  M.  Macaulay  et  qui  a 
obtenu, en  i8a4)l'''PP''''l'al''Jn  de  Canning  et  de  lord  Liver- 
pool,  consiste  à  racheter  les  femmes  dans  un  temps  fixé. 
D'autres  ont  pensé,  qu'il  fallait  combiner  ces  deux  plans 
ensemble  et  racheter  d'abord  les  femmes  etensuiteles  hom- 
mes, eu  ayant  aussi  égard  à  l'âge.  L'époque  à  laquelle 
l'esclave  doit  être  rendu  à  la  liberté  étant  connue,  il  n'aurait, 
pour  obtenir  plus  tôt  son  affranchissement, qu'il  se  racheter 
d'un  nombre  d'années  de  servitude  déterminé.  Sa  mère, 
sa  femme,  son  père  étant  devenus  libres  avant  lui ,  travail- 
leraient pour  lui  et  l'aideraient  à  rassembler  la  somme,  qui 
doit  hâter  sa  délivrance.  Le  prix  du  rachat  déviait  être  fixé 
par  la  loi.  iM.  Jeremie  pense  qu'à  .Sainte-Lucie  et  dans  les 
autres  colonies  les  plus  prospères,  il  pourrait  l'être  coinm» 
suit  pour  les  feniiMes  : 

Pour  celles  de  K)  ans  et  au-dessous.     .      i5  à  20  \'\y.  st. 

Pour  celles  de  i5  à  25  ans 4^     » 

Pour  celles  de  a3  à  4o  ans 5o     » 

Pour  celles  de  !^o  à  ;)0  ans 3o     » 

Dans  les  colonies  moins  prospères,  comme  a  Tortola,  à  la 
Birbaiie  et  à  xVntigue,  la  moitié  de  ces  sommes  serait  suf- 
fisimte. 

Ou  voit  par  ce  que  nous  venons  de  dire  que  l'on  s'oc- 
cupe en  Angleterre  des  questions  que  la  Société  de  la 
Morale  Chrétienne  a  soulevées  en  France,  et  qui  sont  dignes 
de  tout  l'intérêt  des  philantropes  et  des  chrétiens.  Péné- 
trons-nous bien  de  cette  véiité  :  il  faut  que  la  loi  fixe  ua 
mnxiiiuim  auquel  le  maître  soit  forcé  d'affranchir  son 
esclave.  Et  qu'on  ne  vienne  pas  nous  dire,  comme  l'a  fait 
un  rapporteur  de  pétitions  à  la  chambre  des  députés  ,  que 
c'est  la  une  question  fort  délicate,  en  ce  qu'elle  touche  au 
droit  de  propriété;  car,  en  admettant  pour  un  moment,  ce 
que  nous  n'accordons  pas  dans  un  sens  absolu,  que  l'esclave 
doive  subir  les  conditions  de  tout  autre  propriété,  ne  fau- 
drait-il pis  en  conclure  que  l'Etat  a  le  droit  d'en  demander 
la  cession,  si  l'intérêt  général  le  réclame?  Quoi  !  l'Etat 
pourrait  exiger  d'un  particulier  la  cession  d'une  maison  ou 
d'un  champ  pour  percer  nue  route  ou  construire  un  éta- 
blissement public,  et  il  ne  ])ourraitpas  exiger  celle  de  ces 
pauvres  créatures  pour  améliorer  la  condition  de  toute  une 
classe  de  la  population  et  préserver  ses  colonies  des  scènes 
sanglantes  qui  s'y  répètent  si  souvent  et  qui  devront  finir 
par  l'extermination  de  toute  une  race  ,  si  de  sages  mesures 
ne  préviennent  une  pareille  catastrophe!  Cette  thèse  serait 
insoutenable. 

La  motion  de  M.  F.  Buxton,  d'une  enquête  sur  l'état  de 
l'esclavage  dans  les  colonies  anglaises,  a  été  accueillie,  le  24 
mai,  par  la  chambre  des  communes,  quoiqu'il  y  ait  dans 
cette  chambre  plus  de  soixante  membres  intéressés  à  sou 
maintien.  La  éhambrc  des  lords  a  nommé,  le  17  avril,  pour 
le  même  but,  un  comité  qui  a  déjà  commencé  ses  opéra- 
tions. Telle  est  donc  la  puissance  de  l'opinion  chez  nos 
voisins  que,  malgré  les  difficultés  dans  lesquelles  se  trouve 
le  pays  et  au  milieu  de  l'agitation  produite  par  le  bill  de 
I  réforme,  les  deux  premiers  corps  de  l'Etat  ne  dédaignent  pas 


LE  SE.VIELR. 


311 


.-i|iprnfoncllr  ccllo  question  ,  qui  est  devennn  pour  bcaii- 
)ii|i  d'Anglais  une  question  de  conscience.  Ou  n'en  est  p  s 
icorc  là  chez  nous;  mais  nous  cpcrons  que  le  moment 
est  pas  éloigné  où  nos  conipatrioles  sauront  a\issi  élever 
VOIX  pour  soutenir  une  cause  (jue  la  justice  et  l'Iiunianite 
îconimaiulentà  loutelcnr  sympathie.  L'amourdu  prochain 
B  set-aitil  pas  un  ressort  assez,  puissant  pour  exciter  nos 
ïorts  et  notre  dévoùuient?  Ali  1  il  le  serait  sans  doute,  s'il 
îgnait  vérilaWement  dans  les  coeurs;  mais  il  est  lui-niéme 
;  résultat  de  l'amour  de  Du;u  ,  et  partout  où  cet  amoui' 
'existe  pas,  l'anioui- (hi  ]Moch  lin  n'est  aussi  qu'une  vainc 
[iparence.  C'est  la  l'explication  de  l'apathie  qui  existe  jus- 
u'ici  dans  la  nation  pour  ces  grands  intérêts. 


LITTERATURE. 

d'l'N    ARTlCr.E    DE    LA    REVUE    DE    PARIS, 

La  Rci'iie  lie  Ptiiis  est  peut-être,  de  tous  nos  recueils, 
elui  qui  peut  donner  à  un  étranger  l'idée  la  plus  exacte  du 
;oùt,  de  la  portée  et  del'espi'ilde  nos  hommes  de  lettres  ;on 
leut  v  appiécicr  assez  cxactencnt  le  getu'e  d'éducation 
|ue  le  puhlic  des  salons  de  Paris  reçoit  de  l'élite  de  ses 
ittérateurs;  malLeureusenient  il  n'y  a  pas  la  de  quoi  réjouir 
me  âme  séri(nise  ,  et  si ,  comme  on  le  lépète  tant,  la  société 
st  en  avant  des  siècles  passés,  ce  n'est  certes  pas  par  l'es- 
)Vit  qui  l'anime;  toute  la  science  dont  ses  écoles  se  sont 
iinichics  ne  lui  a  rien  ôté  de  ce  caractère  de  superficialité  et 
le  frivolité  qui,  chez  les  étrangers,  servit  en  tout  temijs 
i  delinir  nos  compatriotes.  Il  n'y  a  pis  de  manie  plus  com- 
iiune  en  France  que  celle  de  parler  avec  la  plus  parfjite 
ssurance  des  choses  que  l'on  connaît  le  moins,  et  c'est  là 
m  des. traits  saillans  de  nos  écrivains  les  plus  graves  de  ton 
t  de  manière.  Parmi  les  preuves  que  nous  pourrions  don- 
ler  de  ce  malheureux  fait,  nous  en  choisissons  une,  sérieuse 
•nlre  toutes  ,  par  le  sujet  qui  nous  la  fouinit  et  par  la 
liste  révélation  qu'elle  nous  fait  sur  le  sommeil  où  se 
rouve  ploiig(!e,  chez  un  giand  nombre,  la  jjlus  précieuse 
le  nos  facultés.  Qu'on  fisse  erreur,  en  peignant  à  la  légère 
me  époque  de  l'insloirc  qu'on  n'a  pas  étudiée,  eu  décrivant 
in  pays  qu'on  ne  (-Oiinaîl  pas ,  ce  n'est  la  ,  après  tout,  qu'un 
icte  d'étcurderie  qui  ncconiprometle  bonheurde  peisoiuie. 
dais  qu'on  confonde  nu  sentiment  passager  et  sans  valeur 
norale  avec  un  seiitimeiH  de  toute  gravité ,  qui  doit  do- 
iiiner  et  absorber  tous  les  autres, avant  que  riioiiinic  puisse 
etiouver  lai'oute  du  bonheur  et  de  la  régénération,  c'est  ce 
juc  nous  ne  saurions  laisser  passer  avec  indifférence. 

Cette  déplorable  confusion  vient  d'être  commise  par  un 
les  auteurs  de  la  Rex'iie  de  Paris,  dans  un  article  intitulé  : 
Histoire  de  sainte  Aj're ,  Courtisane.  Cet  auteui ,  M.  Saint- 
Vlarc-Girardin,  «voyant  que  nous  aimons  fort  les  romans,  it 
que  c'est  aujourd'hui  la  seule  littérature  qui  ait  la  vogue,»  a 
Hé  puiser  dans  les  cinquante  in-folios  des  Acla  Sanctoruni 
su  de  la  P  ie  des  Saints ,  à  ses  yeux  le  plus  admirable  des 
romans,  une  légende  du  troisième  siècle,  qu'il  fait  précéder 
des  réflexions  que  je  vais  transcrire: 

«  Le  Christianisme  a  beaucoup  fait  pour  la  femme  et  sur- 
tout pour  la  femme  pécheresse;  il  lui  a  enseigné  qu'elle 
pouvait  se  relever  par  le  repentir;  il  lui  a  dit  qu'elle  pou- 
vait être  purifiée  de  ses  fautes;  il  l'a  ramenée  à  l'honneur, 
en  lui  rendant  un  peu  d'espoir.  Ce  fut  une  grande  nouveauté 
dans  le  monde  que  cette  doctrine  de  pénilence  et  de  régé- 
nération. L'antiquité  n'avait  rien  de  semblable. 

»  Prenons  en  effet  dans  la  société  antique  une  courtisane, 
Phrync  ,  Aspasie  ou  Laïs  :  supposons  que,  dans  un  instant 
de  fatigue,  de  dégoût,  de  dépit,  il  lui  vienne  une  pensée 
de  repentir.  Elle  voudrait  reprendre  une  vie  meilleure; 
elle  voudrait  se  relever  de  son  abaissement.  Comment  fera- 
t-elle?  Quel  appui  trouvera-t-elle  dans  les  doctrines  et  dans 
les  institutions  de  sa  patrie?  Le  sacrifice  de  ses  anciennes 
passions,  sa  rupture  avec  le  vice,  qui  est-ce  qui  les  consa- 
crera? Qui  est-ce  qui  les  promulguera  avec  autorité?  Qui 
est-ce  qui  ordonnera  à  tout  le  monde,  au  nom  du  ciel 
d'iionorer  et  de  respecter  le  repentir  de  Phryné?  Personne 
assurément.  Il  n'y  a  point,  dans  la  société  grecque  et  ro- 
maine, d'institution  qui  régénère  les  âmes;  poin»de  doc- 
trine qui  consacre  le  repentir  et  lui  donne  force  de  loi.  Si 


Phryné  veut  se  repentir  et  quitter  ses  amans,  si  elle  a  assez 
d'énergie  pour  persévérer  dans  ses  résolutions  de  sagesse, 
c'est  fort  bien;  mais  cela  la  regarde;  la  sociilé  i:e  s'en 
occupe  pas.  Si  ou  insulte  Phryné  repentante,  eh  bien!  elle 
a  une  action  en  injures  contre  son  offenseur;  la  loi  protège 
tout  le  monde,  l'hryuc  re|)entante  comme  Pliiyné  cou- 
pable. Le  repentir,  encore  une  fois,  chez  les  anciens,  ne 
trouve  point  d'ap[)ui  dans  les  institutions  et  dans  les  doc- 
trines, il  est  laisse  à  lui-même.  On  ne  l'encourage  pas  ;  oa 
ne  l'interdit  pas;  on  ne  le  protège  ni  ne  le  persécute.  Il  y  a 
bien  dans  les  mystères  quelques  traces  d'une  doctrine  de 
pénitence  et  d'absolution  religieuse,  mais  ce  n'est  point 
quelque  chose  de  populaire  et  d'accrédité. 

«Maintenant  voyons  la  société  chrétienne.  Prei:ons  aussi 
une  courtisane;  mettons-lui  au  cœur  une  idée  de  repentir,  . 
un  caprice  de  vertu.  Ne  voyez-vous  pas  avec  quelle  ardeur 
cette  idée  fugitive,  ce  caprice  d'un  instant,  la  leligion  va 
s'en  emparer?  Voilà  une  femme  qui  dit:  J'ai  pèche;  mais 
je  me  repens!  Au  nom  de  cette  seconde  parole,  le.  souvenirs 
(le  la  première  s'efliiceiit.  La  société  chrétienne  a  trouvé  le 
moyen  de  marquer  d'un  sceau  particulier  et  d'aHerniir,  en 
l'honorant,  la  moindre  pensée  de  vertu,  le  moindre  accès 
de  sagesse. 

»  Ainsi,  dans  lasociélé  chrétienne,  appui,  serouis,  encou- 
ragement donnés  à  tous  les  bons  seutinieus ,  à  toutes  les 
bonnes  insp  rations.  Dans  la  société  antique  ,  iudi  l'iereuce  et 
délaissement;  le  repentir  y  est  abandonné  à  s"s  propres 
forces.  » 

Il  iyut  plaindre  les  hommes  qui  savent  si  peu  ce  qu'est 
le  réveil  de  la  conscience  que  de  prendre  pour  lui  quelques 
mouvcmens  pissag^'rs  de  dégoût  ou  de  regret,  éprouvés 
par  une  courlisane  à  la  vue  du  mépris  dont  lacou.rent 
les  hommes.  La  repentance  n'est  pas  un  fruit  de  la  latigue, 
du  dégoût,  nidu  dépit  ;  car  il  n'y  a  rien  pour  D,eu  dans  ces 
sentimeas  ;  ils  ne  ressemblent  en  rien  à  la  coi.trition  du 
pécheur,  qui  lève  un 'premier  regard  vers  le  Saint  des 
saints.  Tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  qu'une  âme  lasse, 
dégoûtée  et  accablée  de  son  fardeau  de  corniplum,  ac- 
cueillera peut-être  mieux  une  exhortation  cbrelienne  cpie 
celle  qui  porte  encore  ce  fardeau  sans  se  plaiiulie  ;  et  cepen- 
dant l'expor;ence  prouve  aussi  que  cet  étal  d'abaltemeiit,  de 
vide,  de  regiet,  n'empêche  pas  celui  qui  l'éprouve  de  résister 
souvent  avec  obstination  aux  pressantes  sollicitations  de  la 
charité.  La  vue  des  chàtimens  qu'ils  se  sont  attirés  porte 
trop  souvent  les  coupables  à  répondre,  comme  jadis  les 
habitans  de  Jérusalem,  au  prophète  qui  les  invitait  à  la 
repentance:  «  Il  n'y  a  plus  d'espérance;  c'est  pourquoi  nous 
«suivrons  nos  pensées,  et  chacun  de  nous  fera  selon  iadureté 
»de  sou  mauvais  cœur  (  Esaïe  xviii ,  i  i).»  Pour  tout  dire, 
la  repentance  est  l'œuvre  de  l'Esprit  de  Dieu  lui-même  dans 
le  cœur  de  l'homme;  elle  est  impossible  sans  Dieu,  et  les- 
velléités  d'amendement  qu'on  nous  donnait  ,loul  à  l'heure, 
comme  des  préludes  de  regénération,  qui  ne  demai.  dent  qu'à 
être  encouragés,  sont  aussi  loin  du  premier  acte  de  la  con- 
version du  chrétien  que  le  péché  l'est  de  la  sainteté. 

Après  cela,  qu'il  y  ait  dans  la  société  chrétienne,  comm& 
le  dit  M.  Saint-Marc  Girardin,  appui,  secours ,  encoura- 
gemens  pour  tout  bon  sentiment,  et  que  cet  appui  manquât 
dans  la  société  payenne,  c'est  ce  qui  est  indubitable.  Mais  où 
est  cette  société  chrétienne  dont  il  parle?  Pensait-il,  en  fai- 
sant ce  parallèle,  à  la  société  qui  porte  ce  nom,  par  opposi- 
tion aux  sociétés  mahométanes  et  autres?  Hélas  !  ce  serait 
encore  de  sa  part  une  méprise  complète  et,  sauf  le  vernis, 
rien  n'est  moins  semblable  à  une  société  de  chrétiens,  riea 
n'a  plus  de  rapports  avec  la  Rome  payenne  des  empereurs, 
que  notre  génération.  Et,  pour  suivre  seulement  l'exemple 
donné  par  notre  auteur,  quel  accueil  pensez-vous  que  reçut 
dans  le  monde  une  courtisane  repentante  ?  Quel  pardon  au- 
rait-elle à  attendre  de  ce  monde,  d'ailleurs  si  indulgent  pour 
le  vice?  Quel  encouragement  pour  mieux  faire?  Quels  exem- 
ples surtout  à  imiter?  En  vérité,  le  Paris  du  XIX''  siècle 
diffère-t-il  de  l'Athènes  de  Periclès  ? 

Voici  maintenant   quelques  passages  de  la  légende  que 
M.  Saint-Marc-Girardin  offre  à  ses  lecteurs  ;  les  réflexions 
dont  il  la  fait  suivre  renferment  une  nouvelle  méprise  qui, 
vient  de  la  même   source  que  la  première  ,   et   que  nons;^ 
'  croyons  devoir  relever  également  : 


312 


LE  SEMEUR. 


«  Afre  rliit  nue  courtisane, joyeuse,  insouciante,  comme 
le  sont  ces  fiMumcs.  Le  polylliéisme  d'ailleurs  jetait  sur  les 
courtisanes  je  ne  sais  quel  vernis  religieux;  la  prostitution, 
c'était  le  culte  de  Vénus.  Afre  ,  fille  d'une  Cliyprieune,  née 
dans  l'île  de  Venus,  consacrée  par  sa  mère  au  culte  de  Vé- 
nus ,  Afre  était ,  j'imagine,  la  Phryné  et  l'Aspasie  de  la  ville 
inunici|)ale  d'AngsbouriT  ,  en  Rliétic.  C'était  cliez  elle  que 
soupaieiit  les  jeunes  Romains,  qui  venaient  s'ennuyer  a 
Aujïsbourg,  sous  le  titre  de  préteurs  ou  de  préfets  des  sol- 
dats', n'ayant  d'autre  occupation  que  leur  fortune  à  faire,  aux. 
dépens  de  la  province,  d'autre  plaisir  que  la  maison  d'Ahe. 
),  C'est  cliez  elle  qu'au  temps  de  la  persécution  de  Dio- 
clétiea,l'évèque  Narcisse  et  sou  diacre  Félix  entrèrent,  sans 
le  savoir,  diercliant  un  refuge  contre  leurs  ennemis.  Aire  , 
dit  la  légende  ,  crovaut  que  les  deux  voyageurs  étaient  des 
hommes  eiifl.immcs'd'inipurs  désirs  ,  apprête  un  souper  et 
prépare  toutes  choses,  ainsi  qu'elle  avait  coutume  de  le  laire 
en  pareille  occasion;  mais  l'évéque  s'etant  approché  de  la 
table,  se  mit  à  prier  et  à  chanter  le  Seigneur.  Afre  ,  sliipé- 
faite  de  ce,  paroles,  qu'elle  n'avait  jamais  entendues,  lui 
demanda  ([ui  A  était,  et  elle  apprit  qu'il  était  évêque.  Aus- 
sitôt elle  tomba  à  ses  pieds,  en  disant  :  «  Seigneur  ,  je.  suis 
indigne  de  vous  recevoir,  et  dans  toute  la  ville  il  n'est  pas 
une  créature  plus  avilie  que  moi  !  Je  ne  suis  pas  digne  de 
loucher  le  bord  de  vos  vêtemens.  » 

»  I/évèquc  lui  répondit  :  «  Ne  craignez  rien  ;  le  Sauveur, 
mon  Dieu,  a  été  touché  par  des  mains  impures,  et  il  e^.t 
resté  sans  tiche.  Ne  voii-tu  pas  la  lumière  du  soleil  qui 
éclaire  les  cloaques  et  les  lieux  immondes,  et  qui  cependant 
remonte  au  ciel  aussi  pure  qu'elle  en  est  descendue?  Ainsi, 
ma  fille,  recevez  en  votre  âme  la  lumière  de  la  foi,  afin  que, 
IKirlfiée  de  tout  péché,  vous  puissiez  vous  réjouir  de  m'avoir 
reçu  dans  votre  maison.  »  Afre  lui  dit  :  «  Hélas!  j'ai  com- 
mis plus  de  p.-chés  que  je  n'ai  de  cheveux!  Comment  pu. s-je 
laver  tant  de  souillures?  »  Narci=se  répondit  :  «  Croyez  î 
recevez  le  baptême  !  et  vous  serez  sauvée.  » 

i>  Etre  sauvée!  ne  plus  être  une  misérable!  ne  plus  vivre 
de  mépris  et  de  honte  !  voilà  l'idée  qui  transporte  de  joie 
cette  malheureuse  :  elle  appelle  les  filles  qui  habitaient  avec 
elle  et  pu  t.igeaient  sa  vie  infiîme  ;  elle  leur  inouire  avec  uu 
pienx  respect  cet  homme,  cet  étranger  assis  au  foyer! 

«  Cet  homme  qui  est  venu  vers  nous  est  un  évêque  des 
chrétiens!  et  il  m'a  dit  :  «Si  vous  croyez  au  Christ  et  si  vous 
êtes  baptisée  ,  tous  vos  péchés  vous  seront  remis  !  Qu'en 
pensez-vous?  »  Digna  ,  Eumonia  et  Euprepia  lui  répondi- 
rent: «  Vous  êtes  notre  maîtresse;  nous  vous  avons  suivie 
■dans  le  vice  ;  comment  ne  vous  suivrions-nous  pas  dans  le 
pardon  de  no»  péchés!  » 

«Jeseiai  purifiée  de  mes  péchés!  voilà  le  mot  qui  entraîne 
Afre  vers  la  foi  chrétienne;  c'est  ce  mot  qu'elle  répète  à  ses 
âlIcs,  c'est  ce  mot  qu'elle  répète  à  sa  mère  llilaria  ,  quand  , 
lewiatin,  après  une  nuit  passée  en  prières  entre  l'évéque  et 
les  filles,  elle  va  prier  sa  mère  de  cacher  le  saint  évêque. 
L'évéque  m'a  dit  avec  promesses  :  «  Je  vous  ferai  chré- 
tienne, et  toutes  vos  fautes  vous  seront  pardonnéjs  !  »  La 
mère  entendant  cela  :  «  Puisse  Dieu  m'accorder  ce  bon- 
heur! »  dit-elle  pleine  de  joie.  Afre  lui  dit  :  «  Ainsi  à  la  nuit 
je  vous  l'amènerai.  »  —  «  Oui,  dit  la  mère,  et  s'il  s'y  refusait, 
tu  le  supplieras  !  »  Lorsque  le  soir  fut  venu,  Afre  pria  ■i 
Narcisse  do  venir,  et  elle  le  mena  dans  la  maison  d'Hilaria. 
Dès  qu'il  fut  entré,  ce  fut  une  grande  joie,  tellement 
qii'Hilaria,  pendant  trois  heures,  tint  embrassés  les  genoux 
de  l'évéque,  en  disant  :  «  Je  vous  "en  supplie,  seigneur  ! 
faites  que  je  sois  aussi  purifiée  de  mes  péchés  !  « 

«  C'est  là,  ajoute  l'auteur,  le  sentiment,  c'est  là  l'idée 
qui  change  l'àme  d' Afre ,  de  ses  filles  ,  de  sa  mère  ;  et ,  son 
geons-y  bien  ,  il  n'y  a  rien  de  si  naturel.  Les  malheureuses 
ont  toujours  été  méprisées,  et  méprisées  dans  l'amour,  là 
où  le  mépris  est  le  plus  poignant  !  Elles  n'ont  jamais  été 
aimées  qu'avec  mépris;  elles  vivent  de  mépris,  c'est  le 
mépris  qui  les  nourrit ,  et  tout  à  coup  un  homme  vient  dans 
leur  maison  qui  leur  dit  que  leurs  péchés  leur  seront  remis, 
|(  qu'elles  peuvent  retrouver  le  respect,  l'honneur.  Le  res- 
.pect!  l'honneur!  quelles  paroles  da.ns  cette  maison  !  et 
comme  elles  doivent  rafraîchir  ces  âmes  flétries  !N'èlre  plus 
tafàmes  ,  n'être  plus  méprisées  ,  quel  avenir  !  quelle  vie 
ijQv'JYcllc  !  Songez  combien  il  y  a  peu  de  choses  qui  puissent 


émouvoir  ces  femmes  !  Richesses, plaisirs,  tendresse  même, 
s'il  y  en  a  sans  estime,  tout  leur  a  été  promis  mille  fos  ; 
mais  l'honneur,  mais  la  pureté  comme  au  jour  tic  leurnais- 
saiicc  ,  voilà  la  parole  imprévue,  voilà  le  mot  miricuîeus 
qui  les  bouleverse  et  qui  les  fait  chrétiennes  !   » 

Cette  manière  de  coinpri'.ndro  la  bonne  nouvelle  de. 
l'Evangile  était  celle  de  l'école  saint-simoniciiiie,  et  ce  n'esl 
pas  le  seul  rapport  qui  existe  entre  M.  SaiiU-MarcGirardia 
et  celte  secte,  déjà  oubliée.  Toute  sa  pensée  est  évidemment 
que  la  mission  du  Christianisme  fut  de  relever  les  êtres  que  la 
loipavenne  tenait  dans  l'avilifs  'meut, et  de  leur  faire  prendre 
rang  dans  la  société  humaine.  Quant  au  pardon  de  Dieu, 
quanta  la  paix  de  la  conscience,  à  ces  biens  qui  seuls  ont 
du  prix  pour  le  chrélien,  il  ne  les  aperçoit  pas  ,  il  ne  voit  le 
coupable  qu'en  présence  des  hommes.  Je  ne  crains  même 
pas  d'ajouter  qu'il  ne  pouvait  intéresser  son  public  qu'à  la 
condition  de  convertir  ainsi  le  pardon  de  Dieu,  qui  ne  s'a- 
drtsse  qu'à  la  conscience,  en  un  pardon  de  philantrope,  qui 
ne  fait  que  relever  l'orgueil  humilié  de  notre  cœur;  car  il 
est  évident  qu'aux  yeux  de  l'auteur  tout  le  secret  de  la 
conversion  d'Afre  gîl  dans  la  joie  de  n'être  plus  méprisée. 
Et  qui  méprise  l'homme  si  ce  n'est  l'homme  ?  Dieu  est  trop 
saint  et  trop  miséricordieux  pour  mépriser  sa  créature  cou- 
pable. Il  lui  donne  le  choix  entre  les  rigueurs  de  sa  justice 
et  sa  grâce  complète,  acquise  par  Jésus-Christ.  C'est ,  hélas! 
parce  que  la  vie  de  la  conscience  est  rare  que  l'Evangile  est 
SI  méconnu,  si  mal  compris,  que  les  uns  en  veulent  faire  un 
système  d'émancipation  politique,  les  autres  une  charte  de 
réhabilitation,  d'autres  un  simple  code  de  morale,  dont  il 
est  loisible  à  chacun  de  faire  usage  selon  ses  forces,  c'est-à- 
dire  selon  ses  goûts.  Essayonsseulementd'écouter  celte  voix, 
la  seule  qui  parle  dans  notre  cœur  le  langage  de  la  vérité; 
laissoiis-la  reprendre  quelque  force  au-dedaiis  de  nous,  et 
nous  verrons  bien  des  voiles  se  lever,  bien  des  sentimens 
jusqu'alors  inconnus  vivifier  notre  cœur,  et  nous  compren- 
drons seulement  alors  tout  le  prix  et  toute  la  puissance  de 
cette  parole,  adressée  par  l'évéque  Narcisse  à  la  courtisane 
repentante  :  «Si  vous  croyez  en  Christ,  tous  vos  péchés  vous 
seront  remis.  » 

Marie  Madelaine  ,  arrosant  de  ses  larmics  les  pieds  du 
Sauveur  et  les  essuvanl  de  ses  cheveux  ,  ne  pensait  certes 
pas  beaucoup  aux  pharisiens  qui  l'entouraient  et  qui  n'étaient 
rien  moins  que  disposés  à  lui  rendre  leur  estime,  en  retour 
de  son  repentir;  elle  était  tout  entière  en  présence  de  son 
Dieu,  à  la  fois  humiliée  dans  le  sentiment  de  sa  misère, 
et  relevée  et  consolée  par  le  pardon  qui  venait  de  descendre 
d'en  haut  en  son  cœur. 


MELANGES. 

Ecoles  d'E.vseignement  mctcel  D.iins  les  Iles  Ionieknes.    —    Les 
renseigiii-mens  suivans  -ur  les  écoles  de  garçons  dirigées  d'après  la  mé- 
thode d'enseignement  mutuel,  ont  été  extraits  par  M.   Lo-wndes  d'un  rdp- 
port  prést-nlé  au  sénat  des  lies  Ioniennes,  le  1 5  septembre  dernier  : 
Iles.  Ecoles.  Elèves. 

Corfou.  27  1,127 

Paxo.  5  199 

Sainte-Maure.  12  36u 

Céphalonie.  24  944 

Ithaque.  7  pS 

Zanle.  37  1,010 

Cerigo.    •  5  194 


Total. 


4.278 


Il  résulte  de  plus  d'un  tableau  de  la  sil  nation  actuelle  des  écoles  de  6II«, 
où  la  même  méthode  est  suivie,  qu'il  y  en  a  cinq  à  Corfou,  une  à  Zante , 
une  à  Céphalonie  et  une  à  Cerigo;  4io  jeones  filles  s'y  rendent  réguliè- 
rement. 

Dans  ce  tableau  n'est  pas  compris  l'établissement  que  M  °  Robinson  a 
récemment  fondé  à  Corfou,  et  où  quarante  jeunes  personnes,  appartenant  à 
des  fam  lies  aisées,  reçoivent  une  éducation  supérieure.  Les  cinq  écoles 
primaires  de  (iUes,  formées  dans  la  même  ile.  sont  situées  dans  la  ville  de 
Corfou  et  dans  les  village»  de  Polamo,  Chinoprastes,  Caslrade»  et  Maudu- 
chin.  Elles  sont  dirigées  par  les  missionuaires,  MM.  Leares  et  Lowndes,  et 
pjr  leurs  époiisi  s.  Dans  toutes  les  écoles  des  Iles  Ioniennes,  on  a  distribué 
des  Noiiveaux-Testainens  aux  élèves,  et  on  pourra  sans  doute  dire  bientôt 
qu'il  n'en  est  aucune  où  le  Livre  de  Dieu  ne  »oit  le  livre  ordinaire  de 

lecture.    f« 

Le  Gérant,   DEHAULT. 


Imprimerie  de  Selliooe  ,  rue  des  Jeûneurs ,  a.  i4- 


TOME  1^ 


?i"  W. 


6  JUIIV  1831. 


LE  SEMEUR, 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSANT  TOl'S  LES  MERCREDIS. 


L«  champ  ,  c'est  le  moode. 
Matlh.  XUI.  sa. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,et  chei  toas  les  Libraires  et  Directturs  de  poste, — Prix: 

i5  Cr>  pour  l'année; 

8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pf^ur  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  Cr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c. 

pour  trois  mois.  — 

I.es  lettres ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 

SOMMAIRE. 

RcTOE  poniiçinE  :  Situation.  —  Restacratiom  sociale.  —  Votaces  : 
Yoyage  de  M.  Stewart  aux  Iles  WashiHgion.  —  Pstcologie  :  Delà 
connaissance  de  soi-même.  —  La  Peste  noike  au  xiv"  siècle.  — 
Philosophie  heligiecse  :  Origine  du  panthéisme  et  du  polythéisme.  — 
Fracmess  d'Edouard  Pavson.  —  Mélanges  :  Opérations  de  U  Caisse 
d'Epargnes  en  i8ji. 


REVUE  POLITIQUE. 

SITUATION. 

L'horizon  politique  s'est  singulièrement  assombri  depuis 
un  mois,  et  les  faits  importans  que  chaque  journous  apporte 
sout  de  nature  à  nous  ôter  tout  espoir  de  voir  long-temps 
le  calme  en  Europe,  si  tant  est  qu'on  puisse  appeler  de  ce 
nom  l'état  dans  lequel  nous  vivons  depuis  deux  ans.  L'in- 
surrection des  départemens  de  l'ouest;  l'étonnante  assurance 
avec  laquelle  une  caste  incorrigible  ose,  après  tant  de  leçons, 
comm.inder  la  révolte  et  se  livrer  à  l'espoir  d'une  res- 
tauration, en  dépit  même  des  conseils  qui  lui  sout  donnés 
par  ses  qffidés;  l'arrivée  de  la  duchesse  de  Berrv  dans  la 
Vendée,  malgré  les  préfets,  les  gendarmes  et  toute  Li 
police  de  plusieurs  départcinens,  tout  cela  ne  donne-t-il  pas 
à  soupçonner  que  la  paix  de  la  France  a  plus  d'ennemis  in- 
térieurs qu'on  ne  le  craignait,  et  que  la  guerre  civile  pour- 
rait bien  n'être  qu'un  prélude  de  la  guerre  étrangère. Telle 
est  aussi  la  pensée  des  insurgés  ,  comme  le  prouve  la  lettre 
de  ce  vieux  Vendéen,  qui  donnait,  il  y  a  six  mois,  à  la  pré- 
tendue régente  de  France,  le  conseil  d'attendre  de  la  mi- 
sère du  peuple  et  de  l'étanger  ce  qu'il  n'osait  conseiller 
d'entreprendre  alors  avec  les  seules  forces  de  l'insurrection. 
D'un  autre  c'té,  l'opposition  prend,  depuis  quelque 
temps,  en  France  une  attitude  plus  hostile  que  jamais,  vis- 
à-vis  du  gouvernement.  Elle  ne  cache  plus  ses  véritables 
intentions .  et  s'enhardit  chaque  jour  a  parler  un  langage 


plus  catégorique,  encouragée  qu'elle  est  par  les  succès  de 
la  réforme  en  Angleterre  et  par  les  dispositions  que  l'Al- 
lemagne manifeste  si  énergiquement.  Il  est  évident  que 
les  dewx  principes  qui  se  partagent  l'Europe  sont  à  k  veille 
u  de  rentrer  ea  guerre  ouverte ,  et  que  cette  fois  la  France  ne 
I  sera  pas  seule  à  soutenir  le  choc  de  la  lutte.  A  voir  la  pas- 
sion qui  anime  les  deux  partis,  la  haine  qu'ils  se  vouent, 
on  comprendrait  difficilement  que  cette  lutt~  put  être  évi- 
tée. Pour  cela,  il  faudrait  entre  eux  un  pouvoir  fort  de 
volonté,  de  crédit  et  d'intelligence  de  la  situation  pré- 
sente,qui  sût  à  la  fois  contenir  les  prétentions  qui  se  fondent 
sur  lepassé  et  diriger  le  développement  progressif  des  insti- 
tutions nouvelles  ;  mais  nous  doutons  beaucoup  que  ce 
pouvoir  se  rencontre  dans  un  moment  où  nous  voyons 
partout  des  intérêts  et  des  passions  en  présence  les  uns  dos 
autres ,  et  nulle  part  des  principes  qui  offrent  une  garantie 
de  désintéressement  et  de  moralité. 


RESTAURATIOIV    SOCIALE. 


PREMIER    ARTICLï. 


Dans  un  écrit  religieux,  daté  du  mois  de  juin  i83o,  nous 
lisons  ces  paroles  :  «  La  société  politique  s'asseoit  sm-  de 
nouvelles  bases  ;  les  droits  de  l'homme  sont  garantis  ,  et  je 
m'en  réjouis  ;mais,  au  milieu  de  ces  combinaisons  admira<- 
bles  de  la  politique,  je  cherche  le  Saint-Esprit,  cet  Espwt 
d'équité,  de  conciliation,  de  support:  où  est-il  ?  L'industrie 
fait  d'immenses  progrès  ;  l'art  double  les  forces  de  la  naturej 
la  richesse  du  monde  s'accroît;  l'aisance  se  répand  ,  et  je 
m'en  réjouis  ;  mais,  au  milieu  de  ce  développement  des  arts 
et  de  l'opulence,  je  cherche  le  Saint-Esprit,  cet  Esprit  de 
modération  ,  de  désintéressement  et  de  pureté  :  où  est-il  ? 
Les  sciences,  les  lettres,  l'instruction  publique  étendent  leur 
domaine  ;  la  culture  se  répaud  dans  des  lieux  et  dans  dei 
conditions  d'où  elle  était  bannie;  l'intelligence  est  toujours 
plus  honorée,  et  certes  je  m'en  réjouis;  mais, dans  ces  triom- 
phes de  la  pensée  humaine  ,  je  cherche  le  Saint-Esprit ,  col 
'  Esprit  d'humanité,  de  piété,  de  charité  :  où  est-il? 


314 


LE  SEMEUR. 


Voilà  ce  qu'on  écrivait  au  mois  ck-  juin  i83o.  On  signa- 
lait dans  le  monde  social  dos  p.  ogres  independans  de  l'acuon 
du  Saint-Espnt  ,  cl  l'on  dcp!"'^"-.  '"  ™''"-""  «^"^  ^^'"^  ^^ 
progrès,  l'absence  de  cet  Esprit.  Les  évcnemens  qui  sont 
survenus  depuis  ont  prouvé  que  ces  pi  ogres  mêmes  avaient 
grand  besoin  de  devenir  chrétiens.  Une  pai  lie  de  l'Europe 
a  été  livrée  sans  défense  à  la  liberté;  cl  l'on  a  vu  ce  que  c'est 
que  la  liberté  séparée  de  la  vérité;  et  l'on  a  va  ce  que  c'est 
que  l'homme  quand,  libre  au  dehors,  il  n'est  pas  intérieure- 
ment lié,  ou,  si  l'on  veut,  intérieurement  libre;  car  ces  deux, 
expressions  rendent  la  même  idée.  Le  mal  de  la  société,  de- 
puis une  époque  célèbre,  est  devenu  si  évident,  si  flagrant, 
que  personne  ne  songe  plus  à  s'ew  dissimuler  la  gravité;  on 
en  est  même  venu  à  donner  peu  d'attention  aux  récrimina- 
tions mutuelles  des  partis;  on  sait  à  présent  que  ni  le  bien 
ni  le  mal  de  la  société  ne  dépendent  d'un  parti.  C'est  dans 
la  société  même  qu'on  cherche  la  cause  du  mal  de  la  société; 
et  du  moins  les  médecins  politiques  ont  fait  ce  pas  en  avant, 
qu'ils  connaissent  le  sù-'ge  du  n.al.  Il  ne  reste  plus  qu'à  en 
pénétrer  la  nature.  Les  uns  indiquent  le  partage  inique  de 
la  propriété;  ils  prouvent  fort  bien  qu'elle  est  mal  distri 
buée;  mais  leurs  plans  pour  opérer  une  meilleure  réparti- 
lion  inspirent  peu  de  confiance  ,  et  ils  n'ont  pas  même 
prouvé  que  cette  meilleure  répartition  opérera  la  gnorison 
radicale  du  mal  dont  nous  nous  plaignons.  D'autres  vont 
plus  loin  et  voient  mieux  :  l'élément  moral  ,  selon  eux  ,  est 
en  défaillance  an  sein  de  la  société  ,  on  a  des  forces  maté- 
rielles ,  mais  lien  pour  en  régler  l'usage;  on  a  des  institu- 
tions, on  a  des  lois,  mais  point  de  foi  à  ces  lois  et  à  ces  insti- 
tutions; on  a  des  volontés  ,  mais  point  de  boussole  encore 
qui  leur  montre  leur  pôle. Une  idée  manque  à  des  puissances 
éparses  qui  cherchent  un  centre  ;  et  dans  cette  indécision 
\  pleine  de  confusion,  l'intérêt  f.iit  ses  affaires;  il  s'assied  sur 
le  trône  vacant;  il  règne  en  despote;  mais  il  ne  rallie  un 
moment  les  volontés  que  pour  les  désunir  un  peu  plus  tard, 
puisque  tout  autre  despotisme  que  celui  de  la  conscience 
mène  à  l'anarchie.  De  beaux  talens  ont  signalé  l'épuisement 
de  la  sève  sociale;  mais  ,  habiles  à  voir  le  mal ,  ils  le  sont 
moins  à  le  guérir. Rien  de  plus  vague  que  leurs  prescriptions; 
ils  le  sentent  bien  ,  et  c'est  pour  cela  peut-être  qu'ils  ont 
adopté  une  phraséologie  mystique;  car,  dans  l'impuissance 
de  dissiper  des  ténèbres  ,  rien  de  mieux  sans  doute  que  de 
les  sanctifier.  Mais  la  société  est  trop  malade  pour  se  payer 
de  phrases;  il  lui  faut  des  remèdes.  Et  pourquoi  donc,  avant 
de  lui  administrer  des  remèdes  incertains,  que  d'ailleurs  on 
ne  lui  a  point  encore  clairement  indiqués,  pourquoi  ne  pas 
essayer  d'un  remède  qui  a  fait  ses  preuves,  d'un  remède  qui 
produit  individuellement  des  effets  qui  ,  appliqués  à  la  so- 
ciété, la  guériraient? 

Le  mal  de  la  société  se  montre  sous  deux  faces  différentes, 
suivant  qu'elle  est  esclave  ou  libre  ,  et  la  physionomie  du 
mal  nous  trompe  sur  son  origine.  Nous  la  croyons  malade 
parce  qu'elle  est  esclave  ,  et ,  lorsque  viennent  les  inconvé- 
niens  de  la  situation  opposée  ,  malade  encore  parce  qu'elle 
est  libre  :  deux  opinions  qui,  en  se  contredisant,  nous  rejet- 
tent vers  une  troisième  ,  c'est  que  le  mal  de  la  société  est 
dans  quelque  autre  chose,  dans  celle  cause  inconnue  qui  fait 
que  nous  ne  pouvons  éviter  l'esclavage,  qui  est  contre  notre 
nature,  ni  supporter  la  liberté,  qui  est  la  loi  de  notre  nature. 
Débarrassons-nous  de  la  pensée  du  premier  de  ces  maux; 
supposons  qu'il  n'est  plus  possible  aux  lieux  d'où  il  adisparu, 
et  ne  considérons  plus  la  société  humaine  qu'à  l'état  de  li- 
berté. Libre,  elle  souffre  encore,  elle  gémit;  et  à  quelques 
égards ,  le  sentiment  de  son  mal  ,  sinon  son  mal  lui-même, 
est  plus  intense  et  plus  [irofond.  Car  la  responsabilité  de  ses 
forces.eUe  ne  la  sentait  pas,  lorsque  ces  forces  lui  manquaient; 
mais  libre,  ce  sont  ces  forces  mêmes  qui  la  gênent,  qui  l'ef- 
iraient,  et  son  tourment  augmente  avec  sa  liberté. 


Il  en  est  de  la  société  comme  de  l'individu;  plus  celui-ci 
est  libre  au  dehors  ,  plus  il  a  besoin  d'être  contraint  dans 
son  intérieur;  moins  une  puissance  étrangère  met  d'entraves 
à  sa  volonté,  plus  il  faut  que  cette  volonté  se  donne  à  elle- 
même  des  entraves;  moins  la  loi  civile  pèse  sur  lui  ,  plus  il 
faut  que  la  loi  morale  se  fasse  sentir. 

Il  est  vrai  qu'une  loi  n'est  qu'une  loi  ,  une  prescription 
qui  n'a  de  force  vive  que  par  notre  assentiment;  et  cela 
n'est  pas  moins  vrai  de  la  loi  morale  que  de  tout  autre. 
Tant  que  la  loi  morale  demeure  à  l'état  de  loi  ,  elle  ne  fait 
que  gêner  notre  liberté,  la  contrarier,  l'irrilcr;  or  il  ii'y  a 
pas  plus  de  vie  possible  dans  une  âme  sans  liberté  que  dans 
une  république  sans  liberté;  tout  sera  mort  en  elle  jusqu'à 
ce  que  la  liberté  ait  été  mise  dans  les  intérêts  de  la  loi. 

Le  médiateur  entre  ces  deux  puissances  rivales ,  c'est  l'a- 
mour; l'amour,  dont  l'admirable  caractère  est  d'être  tout 
à  la  fois  obéissance  et  liberté;  l'amour,  qui  est  la  liberté 
transformée  dans  la  loi ,  la  loi  transfigurée  dans  la  liberté  ; 
ou  ,  comme  l'a  dit  un  philosophe  allemand  ,  la  loi  morale 
prenant  dans  l'âme  le  caractère  de  nécessité  des  lois  de  la 
nature. 

Prenons-y  bien  garde  :  ceci  emporte  avec  soi  qu'il  faut  un 
amour  à  qui  la  loi  demeure  loi ,  à  qui  la  loi  devienne  plus 
claire  et  plus  distincte  en  même  temps  que  plus  sacrée. 
Deux  problèmes  à  la  fois  :  comment  créer  de  l'amour?  com- 
ment faire  que  cet  amour  coïncide  avec  la  loi  ? 

Comment  créer  de  l'amour?  Ne  pouvant  le  créer, les  au- 
teurs de  la  nouvelle  restauration  sociale  le  supposent  dans 
tous  leurs  prospectus.  Mais  toute  supposition  est  stérile. 
S'il  y  a  en  philosophie  quelque  chose  au-dessus  de  la  con- 
testation ,  c'est  que  l'amour  veut  une  raison,  veut  se  ratta- 
cher à  un  fait.  On  ne  dit  pas  aux  hommes  :  Ayez  de  l'a- 
mour ;  on  le  leur  inspire.  On  leur  donne  une  raison  d'aimer. 
Mais  la  loi  morale  est-elle,  en  elle-même,  une  raison  d'aimer? 
Assurément  non.  Si  l'amour  manque  dans  le  monde  ,  on 
aura  beau  lui  faire  appel  ,  le  sommer  de  paraître  :  il  ne  se 
tiendra  pas  pour  dûment  averti.  Eh  bien!  ce  fait,  ce  nou- 
veau f.iit  nécessaire  pour  produire  un  amour  nouveau  ,  le 
voyons-nous  paraître?  nous  l'a-t-on  même  nommé?  que 
s'est-il  passé  de  nouveau  à  quoi  nous  devions  attacher  l'es- 
poir de  sa  naissance?  Absolument  rien,  sinon  quelques 
discours. 

Il  faut  de  plus  que  l'amour  consacre  dans  toutes  leurs 
parties  les  prescriptions  de  la  loi  morale,  dont  la  société  ne 
s'écarte  jamais  impunément.  Eh  bien  !  on  nous  parle  beau- 
coup d'amour,  on  nous  le  vante,  on  nous  en  promet;  mais 
en  même  temps  on  attaque  la  divine  iiislilulioii  de  la  fa- 
mille; on  se  montre  plus  qu'indulgent  pour  les  faiblesses  de 
la  chair;  on  encourage  une  littérature  et  des  beaux-arts  tout 
empreints  de  matérialisme;  on  relègue  parmi  les  questions 
oiseuses  la  grande  vérité  de  la  perpétuité  de  l'existeuce  hu- 
maine ;  on  définit  Dieu  une  force  vitale  répandue  dans  tout 
l'univers  et  sans  conscience  de  soi-même.  Ce  qui  doit  éton- 
ner, c'est  qu'après  avoir  enlevé  à  l'homme  son  Dieu  et  sou 
avenir,  on  ose  encore  lui  parler  d'aimer  ! 

Le  pathos  mystique  des  nouvelles  prédications  ,  leur  en- 
flure habituelle,  leur  néologisme  bizarre,  leur  diction  tendue 
et  convulsive  ,  le  superbe  dédain  qu'elles  respirent  pour 
toutes  les  convictions  différentes,  tout  cela  doit  servir  d'ex- 
cuse à  ceux  qui  ont  taxé  nos  modernes  rêveurs  d'un  peu  de 
charlatanisme.  Je  les  en  crois,  pour  ma  part,  iunocens.  Je 
crois  que  ces  hommes,  jeunes  pour  la  plupart,  tourmentés 
du  besoin  de  croire,  jaloux  de  voir  dans  la  société  cette  har- 
monie et  celte  conséquence  dont  les  hommes  usés  par  la 
vie  se  passent  trop  facilement ,  ont  cherché  avec  un  intéicX 
sincère,  mêlé  d'un  peu  d'ambition,  le  remède  d'un  mal  qui 
frappe  tous  les  yeux.  Ils  ont  bien  vu  que  le  mal  gisait  dans 
le  sein  de  la  société  ;  mais  une  observation  bien  simple  leur 


LE   SEUIEUR. 


315 


a  échappé,  c'est  que  la  société  n'est  que  l'iiRl'vidu  multiplié 
par  iiii-inénio;  que,  par  cousé(pient,  la  maladie  sociale  u  est 
qu'une  maladie  individuelle  répétée  une  niullilude  de  fois, 
et  que,  pour  aller  au  cœur  de  la  société  ,  c'est  au  cœur  de 
l'individu  qu'd  faut  aller. 

Eu  descendant  au  fond  du  leur,  ils  eussent  tiouvé  le 
secret  qu'ils  cliercliaient.  Ils  eussent  découvert  que  la  loi 
morale  y  est  pervertie  ,  et  que  l'amour  n'y  est  poi  it.  Ils 
eussent  compris  que  ce  mal,  identique  chez  tous  les  lionimcs, 
est  le  vrai  mal  de  la  société.  Et,  contuiuanl  à  y  penser,  ds 
eussent  compris  peut-être  que  la  société  n'a  point  de  cœurj 
qu'on  ne  peut  donc  dnectement  convertir  la  société  ;  mais 
que  les  individus  sont  susceptddes  de  conversion  ,  et  que 
leur  conversion  amènerait  naturellement  celle  de  la  société 
même.  Ils  ont  voulu  entrer  par  où  l'on  sort ,  commencer 
par  où  l'on  fiiiitj  et  certes  ,  en  le  faisant  ils  ont  montré 
combien  l'homme  est  sp. rituellement  aveugle  ;  car  s'ils 
n'eussent  pas  été  aveugles ,  comment  l'idée  de  se  guérir 
d'abord  eux-mêmes  ne  se  serait-elle  p.is  présentée  la  pre- 
mière à  leur  raison;'  Mais  la  philosophie  incrédule  a  trop 
d'espjit  pour  aller  d'abord  au  plus  près  et  au  plus  pressé. 

Résumons-nous  en  quelques  mots.  C'est  du  réved  de  la 
vie  morale  que  dépend  la  restauration  de  la  société.  Cette 
vie  morale  cous  ste  dans  l'amour  identifié  avec  la  loi.  Cet 
amour  ne  peut  pénétrer  dans  la  société  que  par  les  individus. 
Cetamour,  enfin,  veut  une  raison,  un  point  d'appui,  un  fait 
générateur.  Qu'on  médite  attentivement  ces  quatie  propo- 
sitions ,  et  qu'on  reconnaisse  que  les  nouvelles  écoles  n'ont 
rien  à  offrir  à  la  société. 

11  faut  ajouter  une  chose  :  c'est  que  la  société  le  sait  et 
le  sent  bien.  Ses  grandes  aberrations  ne  lui  ont  pas  enlevé 
tous  ses  instincts  j  et  si  elle  n'a  pas  celui  de  reconnaître  et 
de  saisir  la  vérité,  elle  a  celui  de  repousser  le  mensonge. La 
société  sent  à  merveille  que  ce  ne  sont  pas  des  théories  qui 
la  guériront ,  que  le  bien  moral  est  son  premier  besoin  ,  et 
que  ce  bien  moral  veut  un  appui  plus  solide  que  quelques 
réformes  extérieures  et  quelques  abstractions.  Elle  sent 
qu'elle  ne  peut  vivre  que  de  foi  et  d'amour  ;  mais  la  foi  est 
donnée,  l'amour  est  donné;  ou  ne  se  commande  ni  l'un  ni 
l'autre,  on  les  reçoit  tout  faits. 

La  société,  que  poursuit  sans  relâche  un  besoin  religieux 
confus,  la  société  veut  une  religion;  et  lorsque,  substituant 
le  mot  à  la  chose,  et  abusant  puérilement  d'une  étyraologie, 
on  lui  promet,  sous  le  beau  nom  de  religion,  une  chose  qui 
doit ,  non  relier  les  hommes  avec  Dieu  ,  mais  tout  d'abord 
les  hommes  avec  les  hommes,  son  instinct  l'avertit  que,  pour 
cette  seconde  rcligalion ,  il  n'y  a  pas  plus  de  moyens  dans 
le  monde  aujourd'hui  qu'hier,  et  que  ,  si  les  hom.iies  sont 
désunis  aujourd'hui, il  n'y  a,  humainement  parlant,  aucune 
jaison  pour  qu'ils  ne  le  soient  pas  demain. 


VOYAGES. 

VOYAGE    DE    M.    STEWABT    AUX    ILES    WASHIWGTOS  (  l). 
PREMlEÇt    ARTICLE. 

Quoique  les  Iles  Marquises  aient  été  découvertes  par  un 
voyageur  espagnol  dès  l'année  i595,  les  Iles  Washington, 

■'i)  Les  chréiiens  d'Amérique  viennent .  d'après  des  nouvelles  tiès-ré- 
«•entes,  d'envoyer  plusieurs  niissionnains  aux  Iles  Washini^Mon  ;ce  sont  les 
rensei  jnemens  donnés  sur  ces  ilcs  par  M.  Stewart  qui  les  y  ont  décides. 
Nous  nous  féliiilons  de  pouvoir  coramuniquer  à  nos  lecleurs  le  journal  de 
son  voya  e.  Ils  trouveront  sans  doute,  comme  nous,  qu'il  est  intéressant  de 
conslaler  re  que  leurs  liabitans  snnt  aujouid'hui ,  où  le  Christianisme  n'y  a 
pas  encore  pénétré  ;  [leul-ètre  ,  lorsque  l'Ev.ingile  y  aura  élé  annoncé  de- 
puis quelque  temps ,  i  ourrons-nous  présenter  un  tableau  de  leurs  mœurs, 
qui  ofl'rira  d'étranges  contrastes  avec  celui  que  trace  aujourd'hui  M.  Slewart. 


qui  en  sont  ;t  peine  éloignées  d'un  degré  au  nord-ouest,  sont 
restées  inconnues  jusqu'en  1791  ,  où  elles  furent  aperçues 
pour  la  première  fois  par  le  capitaine  Ingr;diam,  de  Boston. 
L'année  suivante,  le  capitaine  Ri.berts  les  visita  à  son  tour 
et  leur  donna  le  nom  qui  leur  est  resté. 

Ces  îles  sont  ou  nombre  de  trois,  Iluahuka  ,  Nukuhiva  et 
Uapou.  Leur  position  forme  un  triangle.  Nukuhiva  peut 
avoir  vingt  milles  de  longueur  et  à  peu  près  autant  de  lar- 
geur. On  y  trouve  trois  ou  quatre  petits  havres  commodes 
pour  le  débarquement.  C'est  la  plus  grande  et  la  plus  im- 
portante des  trois  îles  et  la  seule  qui  soit  fréquentée  par  les 
vaisseaux. 

Leurs  habitans  sont  encore,  comme  ils  l'étaient  quand  ils 
furent  découverts,  dans  un  état  complet  de  nature.  Leur 
condition  primitive  n'est  aucunement  changée ,  si  ce  n'est 
un  plus  haut  degré  de  corruption,  qui  se  fait  remarquer 
parmi  ceux  qui  demeurent  dans  le  voisinage  du  port  oîi 
s'arrêtent  de  temps  en  temps  les  navires  ,  et  qui  vient  de 
leurs  rapports  immoraux,  avec  des  hommes  dépravés  nés 
dans  des  pays  civilisés  et  chrétiens.  C'est  une  circonstance 
qui  ajoutera  beaucoup  d'intérêt  à  nos  excursions  dans  les 
différentes  îles  que  nous  nous  proposons  de  visiter  que  de 
pouvoir  commencer  nos  observations  par  celles  qui  sont 
encore  daus  l'état  de  paganisme,  qui  était  commun  à  toute 
la  Polynésie.  Ce  contraste  nous  mettra  a  môme  d'établir  une 
juste  comparaison  entre  l'état  et  les  destinées  de  créatures 
immortelles  encore  plongées  dans  les  ténèbres  de  l'idolâtrie, 
et  d'autres  êtres  qui  sont  vraiment  «  les  os  de  leurs  os  et  la 
chair  de  leur  chair,  »  et  sur  le  caractère  et  la  condition  des- 
quels le  Christianisme  a  déjà  exercé  son  influence  de  vie  et 
de  régi'-nération  à  un  plus  ou  moins  haut  degré. 

Notre  voyage  depuis  Callao  s'est  passé  de  la  manière  la 
plus  heureuse.  Nous  avons  célébré  hier  le  dimanche.  Le 
service  religieux  ne  diffère  en  rien  de  celui  qui  était  établi  à 
bord  de  la  Guerrière  (i)  si  ce  n'est  dans  le  signal  pour  ras- 
sembler les  matelots  et  les  soldats.  Au  lieu  du  sifflet  du 
maître  d'équipage  et  du  cri  :  «  Venez  à  la  prière,  »  accom- 
pagné du  son  de  la  cloche,  notre  troupe  de  musicien^  joue 
l'air  de  lu  délicieuse  hymne  qui  commence  par  ces  mots  : 
"Venez  ,  adorons  le  Seigneur .' 

et  chacun  se  lend  silencieusement  à  cette  invitation  pleine 
de  douceur  et  de  solennité.  Le  cabestan,  sur  lequel  flot- 
tent les  couleurs  américaines,  me  sert  de  chaire  et  je 
monte  sur  une  caisse  pour  être  à  un  ou  deux  pieds  au-dessus 
de  mes  auditeurs.  A  la  fin  du  sermon,  M.  Stiibling,  le  pre- 
mier lieutenant,  prit  ma  place  et  lut  à  l'équipage,  de  la  part 
du  capitaine  Finch,  qui  commande  le  navire,  l'ordre  du 
jour  suivant  : 

«  Comme  il  est  très-possible  que  nous  anivions  aux  Iles 
Washington  a^ant  dimanche  prochain,  je  saisis  cette  occ*. 
siou  de  vous  dire  que  les  habitans  de  Nukuhiva,  l'île  où  nous 
débarquerons,  ont  été  dépeints  de  manières  si  diverses  par 
les  voyageurs  qui,  à  de  longs  intervalles ,  les  ont  visités,  et 
que  leur  conduite  envers  les  étrangers  a  été  représentée 
comme  si  légère  et  si  capricieuse,  qu'il  me  semble  extrême- 
ment difficile  de  déterminer  la  ligne  de  conduite  à  tenir 
envers  eux.  Il  est  nécessaire  d'apporter  beaucoup  de  pru- 
dence dans  nos  rapports  avec  eux ,  afin  de  pouvoir  juper 
par  nous-mêmes  de  ce  qu'ils  sont. 

»  Le  but  de  notre  visite  est  principalement  d'assurer 
des  relations  amicales  entre  les  indigènes  et  ceux  de  nos 
compatriotes,  privés  des  moyens  de  se  défendre,  que  la  né- 

(0  M.  Stewart  était  pirti  sur  ce  vaisseau  :  il  continua  son  voyage  sur 
le  Vincesnes.  Il  remplissait  sur  ces  deux  navires  .  qui  apparliennent  au 
gouvernement  des  Etats-Unis,  et  dont  le  dernier  était  cbugé  d'une  mission 
toute  pacifique  auprèi  des  habitans  de  plusieurs  groupes  d'îles  de  la  Poly- 
nésie, les  fonctions  de  chapelain. 


^16 


LE  SEMEUR. 


;cssitc  force  h  relâcher  dans  leur  poil  pour  s'appi-ovisiomier 
et  faire  de  l'eau  ;  de  réclamer  ceux  de  nos  concitoyens  qui , 
pour  quelque  ctourderie  ou  d'autres  raisons,  auraient  été 
retenus  parmi  eux;  de  leur  montrer  notre  supérwrité 
morale,  d'élever  notre  caractère  national  dans  leur  cslime, 
et  par  le  contraste  qu'ils  reconnaîtront  entre  eux  et  nous, 
de  les  exciter  à  une  louable  émulation. 

i>Pour  obtenir  ces  heureux  résultats,  il  est  important  que 
aoas  soyons  circonspects  dans  toute  notre  conduite  et  que 
nous  nous  iinposious  des  rèfjleS  plus  sévères  encore  que  de 
coutume.  Il  nous  faut  déployer  sans  arrogance  les  avantages 
de  notre  condition  ,  traiter  d'affaires  avec  franchise  etlion- 
néteté,  réprimer  toute  curiosité  olfeiisante  pour  les  naturels, 
iiC  nous  jicrraettrc  aucune  familiarité  grossière,  et  les  trai- 
ter comme  un  peuple  indépendant. 

»  Ces  observations  préliminaires  feront  comprendre,  j'es- 
père ,  la  nécessité  de  la  défense  que  je  crois  devoir  faire  à 
tout  officier  et  à  tout  autre  personne  de  l'équipage,  d'aller 
à  terre  sans  uniforme  et  sans  être  suffisamment  armés ,  et  de 
recevoir  aucun  indigène  à  bord,  soit  homme  soit  femme, 
si  ce  n'e^t  dans  les  cas  particuliers  où  cela  a  eu  lieu  jusqu'ici 
dans  d'autres  ports. 

»  Si,  après  les  entrevues  qui  auront  lieu  entre  les  chefs 
et  moi,  j'ai  l'assurance  que  nous  pouvons,  sans  danger, 
aller  à  terre  ,  je  me  ferai  un  plais.r  d'accorder  à  l'équipage 
la  liberté  de  visiter  l'île  ,  autant  que  le  permettront  la  dis- 
cipline et  les  devoirs  indispensables  de  chacun  ,  m'attendanl 
en  échange  à  la  ponctualité  du  retour,  à  une  conduite  dé- 
cente et  à  la  disposition  à  entrer  dans  les  intentions  que 
j'ai  exprimées.  » 

CeuK  qui  ne  connaissent  pas  la  grossière  licence  à  la- 
quelle se  livrent,  dans  ces  parages,  Un  trop  grand  nombre 
d'équipages,  sans  que  leurs  coinmandans  essaient  de  la 
réprimer  ,  trouveront  peut-être  l'adresse  du  capitaine  Finch 
singulière;  mais  ceux  qui  ont  observé  la  promptitude  avec 
laquelle  les  hommes  an  ivés  dans  ce  coin  reculé  du  globe 
abandonnent,  noii  seulement  lés  principes  et  les  habitudes 
d'une  saine  morale,  mais  encore  toute  apparence  de  dé- 
cence et  de  civilisation  ,  trouveront  qu'un  frein  sévère  est 
indispensable. 

....  Nous  voici  de  nouveau  à  l'ancre.  Hier  à  midi,  comme 
le  culte  finissait,  nous  avons  aperçu,  à  la  distance  de  trente 
milles ,  Iluahukà ,  telle  des  Iles  Washington  qui  est  le  plus  à 
l'est.  Nous  nous  dirigeâmes  aussitôt  vers  le  sud-est,  et  nous 
longeâmes,  pendant  près  de  quinze  milles,  ses  rives  mé- 
ridionales. De  ce  côté  ,  elles  nous  parurent  escarpées , 
entrecoupées  de  précipices  et  stériles.  La  plus  grande 
hauteur  que  nous  vîmes  peut  avoir  de  quinze  cent  à  deux 
mille  pieds. 

Ainsi  que  la  plupart  des  îles  des  tropiques,  que  j'ai  visi- 
tées ,  celle-ci  est  sillonnée  par  d'étroits  ravins,  séparés  les  uns 
des  autres  par  des  débris  de  montagnes  ,  et  se  dirigeant  vers 
le  rivage.  Çà  et  là,  on  aperçoit  une  petite  plaine,  et  quel 
quefois  sur  le  bord  de  la  mer  ,  une  couche  de  sable;  mais 
on  ne  voit  aucune  terre  alluvienne;  eu  général,  l'aspect 
de  la  côte  est  sévère  et  hérissé  de  noirs  rochers,  contre 
lesquels  les  brisans  frappent  avec  violence.  Nous  ne  vîmes 
po'.iU  d'arbres,  si  ce  n'est  sur  les  hauteurs  de  l'intérieur; 
mais  les  collines  et  les  vallées,  et  toute  la  surface  de  l'île  sont 
couvertes  d'un  gazon  épais  et  du  plus  beau  vert. 

Eu  avançant  vers  l'ouest,  l'aridité  des  côtes  semblait 
augmenter.  Nous  eûmes  bientôt  dépassé  la  pointe  du  sud- 
luiest.  Nous  vîmes  alors  deux  petits  îlots,  qui  ont  évidem- 
ment fait  autrefois  partie  de  l'île.  Nous  les  tournâmes,  et 
commençâmes  à  longer  les  côtes  occidentales  ;  nous  passâ- 
mes devant  une  ou  deux  petites  anses,  dont  lis  bords 
étaient  couverts  d'arbres  et  de  broussailles. 

Jusqu'alors  nous  n'avions  découvert  aucune  trace  d'ha- 


bitaiis.  Les  rives  semblaient  muettes  cl  solitaires.  Trom- 
pés  dans  notre  attente,  et  la  nuit  s'approchaut  rapide- 
ment, nous  étions  sur  le  point  de  faire  voih;  vers  Nuku- 
hiva  ,  qui  se  de^sinait  dans  le  lointain  à  l'ouest,  lorsque 
tout  à  coup,  un  groupe  de  rochers,  en  face  du  vaisseau  ,  se 
couvrit  d'insulaires  ,  dont  nous  pûmes  encore  apercevoir  la 
peau  luisante.  Les  côtes  retentirent  des  cris  les  plus  sau- 
vages, tandis  qu'ils  agitaient  des  banderoles  d'étoffe  blan- 
che, fixées  au  bout  de.  leurs  lances,  et  élevaient  leurs  man- 
teaux au-dessus  de  leurs  têtes.  Notre  course  étant  trop 
rapide  pour  que  nous  pussions  la  ralentir  subitement  , 
nous  eûmes  bientôt  dépassé  ces  rochers.  Nous  vîmes  alors 
l.'S  insulaires  courir  de  hauteur  en  hauteur,  pour  nous  sui- 
vre, criaut  et  sifflant  sur  tous  les  tous,  gesticulant  avec 
leurs  bras  et  leurs  armes  ,  et  lançant  leurs  tapas  en  l'air. 

Nous  ralentîmes  notre  marche  aussi  vite  que  possible; 
nous  trouvant  sous  le  vent  de  la  côte,  elle  fut  promptement 
réduite,  et  nous  'l'avançâmes  plus  qu'insensiblement.  Nous 
nous  altendious  à  voir  reparaître  la  troupe  d'habitans  qui 
nous  suivait,  lorsque  nous  en  vîmes  d'autres  grimper  sur  le 
haut  d'un  rocher  en  face  de  nous,  d'où  ils  se  dessinaient 
comme  des  ombres  sur  le  ciel.  Les  cris,  les  chants ,  les 
salutations,  les  mouvemcns  désordonnés  commencèrent 
aussitôt  parmi  eux. 

Les  collines  qui  s'élèvent  brusquement  derrière  cette 
barrière  de  rochers  sont  couvertes  de  bois.  En  arrivant 
devant  eux,  nous  vîmes  qu'ils  protégeaient  une  baie  étroite 
cl  sablonneuse,  qui  aboutissait  à  un  ravin  rempli  d'arbris- 
seaux jusqu'au  bord  de  l'eau.  L'espace  qu'on  aperçoit  est  si 
resserré  et  tellement  couvert  d'arbres  qu'il  ressemble  à  un 
épais  bosquet.  Nous  ne  pûmes  découvrir  aucune  habitation. 
Il  est  ptobable  que  l'abri  des  bois  et  le  creux  des  rochers 
sont  les  seules  demeures  des  quarante  ou  cinquante  indi- 
gènes que  nous  avions  vus  grimper  sur  les  falaises,  ou  se 
livrer  aux  extravagances  les  plus  bruyantes  sur  le  rivage. 

La  scène  que  nous  avions  devant  nous  avait  un  caractère 
sauvage  que  l'on  ne  peut  guère  se  l'cprésenter  sans  l'avoir 
vue.  Les  beautés  pittoresques  des  collines  boisées  et  des 
clairières,  qui  resplendissaient  aux  rayons  du  soleil  touchant, 
l'aspect  des  insulaires,  leuis  grossières  acclamations  et 
leurs  gestes  nous  montraient  l'homme  dans  le  simple  état 
de  sa  nature  déchue ,  lorsqu'il  promène  sa  nudité  dans  les 
forêts  et  qu'il  n'a  d'autre  abri  que  les  cavernes, et  ils  ne  pou- 
vaient manquer  de  faire  une  forte  impression  sur  ceux 
d'entre  nous  qui  n'avaient  pas  encore  assisté  à  de  pareilles 
scènes.  Je  crois  qu'aucun' de  nous  ne  trouva  que  ce  premier 
coup-d'œil  jeté  sur  une  île  de  la  Mer  du  Sud  ,  eut  trompé 
son  attente,  en  le  laissant  indifférent.  Quant  à  moi ,  cette 
scène,  quoique  singulièrement  frappante  et  bizarre,  ne  m'é- 
tait pas  entièrement  nouvelle.  Elle  s'associait  fortement  dans 
mon  esprit,  ainsi  cjue  cela  m'airive  en  pareil  cas,  à  l'igno- 
rance, à  la  dégradation,  à  ces  mille  misères  qu'une  longue 
expérience  personnelle  m'a  montrées  comme  inséparables 
d'une  telle  condition,  et  ces  réflexions  mêlaient  à  l'émotion 
et  à  l'excitation  que  j'éprouvais,  comme  mes  compagnons , 
un  sentiment  pénible. 

Au  milieu  de  la  confusion  des  cris  qui  semblaient  nous 
invitera  débarquer,  le  capitaine  Fiiicli  fit  venir  la  musique 
sur  le  pont.  Aussitôt  que  ses  sons  animés  et  brillans  euient 
été  entendus  du  rivage.,  ils  parurent  faire  sur  les  naturels 
un  effet  prodigieux.  Ils  s'aCcroupirent  sur  la  terre  dans  le  ' 
plus  profond  silence,  et  comme  sous  l'influence  d'mi 
charme.  Rien  de  semblable  n'avait  sans  doute  jamais 
frappé  leurs  oreilles,  et  il  est  à  présumer  qu'il  se  mêlait 
chez  eux  nu  sentiment  superstitieux  à  l'ouïe  de  ces  son? 
harmonieux  ,  que  leur  apportaient  les  vents,  et  qui ,  pour 
eux,  n'avaient  rien  ûc.  terrestre.  Comme  la  nuit  appro- 
chait   rapidement,   nous   ne  pûmes   penser  à  envoyer  un. 


LE  SEMEUR. 


^11 


chaloupe  à  tci  rc  ,  et  tandis  que  la  innsiiiue  continuait  a 
jouer  tics  airs  varies,  uous  lîuies  voile  vers  Nukiiliiva, 
laissant  nos  auditcuis  stupéfaits  et  absorbés  dans  leur  admi- 
ration. li  est  probable  qu'aucun  navire  ne  s'est  jamais  ap- 
proché autant  de  cette  petite  île,  et  il  ne  serait  pas  surpre- 
nant que  ses  sauvages  habitans  eussent  regardé  connue  une 
vision  céleste,  notre  superbe  vaisseau,  nos  uniformes 
brillans,  nos  bannières  flottantes,  et  les  sons  de  nos  instru- 
nieiis.  —  Ohl  que  biealôt  une  barque  plus  heureuse  (juc 
la  nôtro ,  se  du-ige  vers  ces  rivages,  pour  leur  apporter,  nou 
pas  des  fables  artificieusement  composées,  mais  l'Evangile 
de  Chi  ist,  qui  est  la  puissance  de  Dieu  pour  le  salut  de  ceux 
qui  croient! 

PSYCOLOGIE. 

DE    LA    COMNAISSANCE    DE    SOI  MEME. 

La  tendance  qui  porte  tant  d'hommes  à  l'étude  de  leur 
propre  coeur  et  le  besoin  qu'ils  éprouvent  d'acquérir  une 
certaine  connaissance  d'eux-mêmes,  me  stmble  une  preuve 
frappante  de  l'importance  de  nos  destinées  mtérieures  et  de 
leur  réalité.  La  pensée  humaine  ne  se  lasse  point  de  recher- 
cher la  soui'ce  et  la  nature  de  ces  opérations  secrttes.  Le 
regard  de  chaque  homme  est  attiré  vers  le  fond  de  son 
cœur  par  quehjue  objet  qui  lui  offre  un  intérêt  puissant  ou 
qui  excite  sa  vive  sollicitude.  Sans  précisément  s'en  rendre 
compte  ,  chacun  cherche  à  mettre  de  l'ordre  dans  ses  idées 
sur  soi-même ,  à  se  tracer  une  sorte  de  tableau ,  à  se  compo- 
ser uu  tout,  de  ce  qu'il  a  découvert  des  facultés  de  son 
esprit  ou  des  penchans  de  son  cœur.  Ce  que  chaque  homme 
fait  mstiuctivement  pour  son  propre  compta  ,  quelques 
hommes  ont  entrepris  de  le  faire  pour  la  uature  humaine 
eu  général.  Tous  leurs  effoits  ont  eu  pour  but  la  connais- 
sance de  cette  nature.  Le  nom  de  philosophie  a  été  spécia- 
lement appliqué  à  cette  étude  de  notre  organisation  morale 
et  intellectuelle,  tant  on  a  cru  que  si  l'on  parvenait  à  dé- 
chiffrer les  caractères  inconnus  empreints  sur  notre  âme  , 
la  sagesse  elle-même  se  révélerait  à  uous.  Mais  on  ne  les  a 
pas  déchiffrés.  Ce  que  chaque  homme  connaît  de  lui-même, 
ce  que  les  philosophes  connaissent  de  la  uature  humaine 
pourrait  se  comparer  tout  au  plus  à  quelques  fragmens 
incomplets  d'uu  vase  brisé,  avec  lesquels  on  ne  peut  rien 
rcconstruiie. 

N'y  aurait  il  pas  dans  l'homme  comme  juge,  et  daus 
l'homme  comme  objet  à  juger,  quelque  gi-and  dtfaut  qui 
reaipêchc  de  se  connaître,  ou  l'absence  d'un  moyeu  sûr 
pour  y  parvenir  ?  Oui ,  sans  doute  ,  ce  défaut  existe  en  lui  ; 
oui ,  sans  doute  ,  ce  moyeu  manque  en  lui  ;  et  tant  qu'il  sera 
dominé  par  l'uu  ou  qu'il  n'aura  point  le  secours  de  l'au- 
tre, l'homme  ne  parviendra  point  à  s'expliquer  sou  propre 
cœur. 

Le  défaut  principal  de  l'homme,  comme  juge  de  lui- 
même  ,  c'est  son  ignorance  absolue  des  vérités  spirituelles. 
Cette  ignorance  serait  effrayante  pour  lui,  s'il  s'arrêtait  à 
l'examiner,  au  lieu  d'éviier  l'abord  de  ce  qu'il  ignore, 
comme  il  le  fait  d'ordinaire.  Elle  serait  effrayante,-  car  elle 
porte  précisément  sur  tout  ce  qu'il  y  a  d'irrévoc:ible  ,  de 
permanent,  de  positif  dans  sa  destinée.  Tout  ce  qui  ne  se 
rapporte  p;.s  directement  à  la  vie  présente  ,  tout  ce  qui  se 
lie  de  quelque  manière  à  un  ordre  de  choses  invisible  et 
éternel ,  le  jette  dans  le  doute  ctduns  l'hésitation.  L'homme 
se  trouve  aux  prises  avec  un  de  ces  sujets  spirituels, lorsqu'il 
se  met  à  sonder  sa  nature  ,  dans  1  iquelle  il  rencontre  une 
âme  immortelle,  une  âme  qui,  dans  l'origine  créée  par  le 
souffle  de  D.eu  ,à  son  image,  a  perdu  cette  image,  nais  est 
encore  le  soufUe  de  vie  qui  ne  peut  périr.  Cette  âme  au 
lieu  d' éclairer  les  recherches  de  l'homme  sur  lui-même  est 
donc  précisément  ce  qui  les  complique  ,  de  telle  manière 
qu'elle  en  rend  le  résultat  impossible.  Dites  à  un  homme 
d'étudier,  pour  acquérir  la  connaissance  d'un  objet  quelcon- 
que, qui  appartienne  exclusivement;!  ce  monde,  il  réussira 
au  moyeu  de  ses  facultés,  si  elles  sont  développées.  Mais 
propose-lui  d'étudier  uu  sujet  dans  lequel  se  trouve  mêlé   " 


quelque  chose  qui  ne  soit  pas  de  ce  monde,  dans  lequel  il 
rencontre  une  de  ces  vérités  qui  sont  de  toute  éternité, qui 
seraient  lors  même  qu'il  n'y  aurait  ni  terre  ni  hommes, 
tout  devient  inexplicable  pour  lui.  Le  jugement  de 
l'homme  n'a  donc  point  les  qualités  nécessaires  pour  qu'il 
puisse  se  juger  lui-même. 

Le  cœur  de  l'homme,  comme  objet  à  juger,  présente 
aussi  des  obstacles  insurmontables.  La  Paiole  de  Dieu 
dit  de  lui  :  «  Le  cœur  est  rusé  et  désespérément  malin 
»  par  dessus  toute  chose.  Qui  le  connaîtra?  (Jérémie,  xvii , 
»  g.)  »  Remarquons  que  cette  question  est  un  défi.  L'Eter- 
nel semble  dire  à  l'homme  :  «  Je  te  défie  de  connaître  ton 
cœ.ir,  à  cause  de  sa  ruse  et  de  sa  malice.  »  Cette  malheu- 
reuse propriété  du  cœur  de  l'homme  eu  fait  un  labyrinthe  , 
dont'Ics  chemins  sont  tortus ,  sans  issue,  égarant  celui  qui 
s"y  engage,  au  lieu  de  le  couduire.  Une  raison  intacte  et  éclai- 
rée se  perdrait  dans  un  tel  cœur.  Que  peut  y  devenir  une 
raison  appauvrie  et  ignorante  ? 

Etant  ainsi  incapable  par  la  nature  de  sa  raison  et  de  soa 
cœur,  de  parvenir  à  se  connaître  lui-même  ,  il  faudrait  à 
l'homme  un  moyen  hors  de  lui ,  un  point  de  comparaison, 
une  pierre  de  touche,  qui  l'aidât  à  évaluer  ses  forces,  à 
mesurer  ses  proportions;  un  objet,  par  rapport  auquel  il 
eût  à  se  juger;  un  type,  une  perfection,  qui  fût  l'accom- 
plissement ou  le  contraste  de  tout  ce  qui  est  imparfait  et 
mauvais  en  lui  ;  qui ,  posé  devant  ses  yeux,  lui  montrât, 
d'une  manière  positive,  ce  qu'il  doit  être  et  ce  qu'il  n'est 
jws.Ce  type  de  toute  existence  spirituelle,  l'homme  ne  le 
connaît  pas;  mais  il  existe  :  c'est  Dieu.  Connaître  Dieu,  ce 
Dieu  qui  est  esprit  et  vie,  ce  Dieu  qui  se  nomme  «  le  Dieu 
»  des  esprits  de  toute  chair,  (Nombres,  xvi ,  22),  »  voilà  le 
moyen  sûr  dont  l'homme  doit  se  servir  pour  se  connaître 
lui-même,  pour  se  juger ,  pour  s'appréciera  sa  juste  va- 
leur. La  connaissance  de  Dieu,  en  qui  se  trouve  la  vérité 
sur  toute  chose  ,  voilà  ce  qui  peut  suppléera  l'ignorance  de 
l'homme  et  déjouer  la  ruse  de  son  cœur.  «  Soyez  saints 
COMME  je  suis  saiut,  »  a  dit  l'Eternel  dans  sa  Parole,  et  il 
devait  le  dire  ,  afin  de  rapporter  tout  à  lui.  Voilà  la 
cotnparaison  établie  entre  Dieu  et  l'homme,  une  comparai- 
son qui  tend  à  fixer,  à  classer  de  la  manière  la  plus  positive 
tout  ce  qui  se  passe  dans  son  cœur.  Tout  ce  qu'il  importe  à 
l'homme  de  connaître  de  sa  nature,  c'est  s'il  est,  ou  s'il 
n'est  pas  semblable  à  Dieu.  S'il  ne  s'examine  pas  d'après  ce 
principe,  il  n'a  point  de  règle  certaine.  Parmi  les  hommes, 
il  existe  à  peine  quelques  principes  fixes  de  bien  et  de  mal; 
ils  avouent  eux-mt  mes  que  tout  est  relatif  sur  la  terre  eu 
fait  de  morale  :  comment  la  connaissance  de  soi-même  ne 
serait-elle  pas  incertaine  avec  cette  incertitude  de  principes? 
Si  Dieu  existe,  il  est  nécessairement  le  type  du  bien  et  de  la 
perfection,  et  l'opposé  du  mal  et  de  la  corruption.  Il  est 
lui-même  le  principe  fixe,  d'après  lequel  la  uature  et  les 
actions  de  tout  être  spirituel  doivent  être  jugées. 

Si  l'homme  s'examine  d'apiès  cette  règle,  il  arrive- 
ra facilement  à  uu  résultat  auquel  tous  ses  propres  efforts 
ne  l'auraient  point  amené.  En  présence  de  la  sainteté  de 
Dieu  ,  de  sou  éternité ,  de  sa  perlection  ,  il  découvrira  bien- 
tôt la  corruption  de  son  cœur,  sa  nature  charnelle  et  ter- 
restre ,  son  contraste  avec  les  traits  du  caractère  divin.  C'est 
là  la  première  vérité  que  l'homme  ait  à  counaitre.  Elle 
sert  d'introduction  à  toutes  les  autres,  comme  aussi  elle 
ferme  leur  entrée  à  quiconque  la  repousse. 


LA  PESTE  A'OiilE  DU  XIV"  SIECLE. 

De  toutes  les  grandes  épidémies  dout  l'histoire  nous  a 
conservé  le  souvenir,  la  peste  noire  du  XIV"  siècle,  est 
celle  qui  a  exercé  le  [dus  de  iav::ges  et  qui  a  frappé  le  plus 
grand  nombre  de  peuples. Une  analogie ixmarquableexiste, 
sous  ce  rapport,  outre  l'épidémie  doi.t  nous  pai  Ions  et  celle 
du  choléra  asiatique.  Cette  analogie,  jointe  à  ce  que  la  déno- 
mination de  peste  noire  semblait  indiquer  daus  le  fléau 
qu'elle  désigne  quelque  chose  de  semblable  à  la  coloratiou 
des  cholériques,  avaitfait  penser  (jue  Icfléau  duXIX"  siècle, 
n'était  peut-être  qu'une  nouvelle  apparition  de  celui  du 
XIV°.  11  était  intéressant  de  vérifiercetlcsiuiple  supposition 
et,  en  tout  cas,  de  savoir  quel  était  ce  terrible  Instrument  de 


318 


LE  SFMEUR. 


moit,  que  la  Providence  promena  jadis,  des  exlréniilés 
orieiU.drs,  aux  limites  occidentales  du  monde  connu.  M.  le 
professeur  Hecker,  de  Berlin,  vient  de  publier  sur  ce  siijrt 
un  volume,  qui  répond  par  de  nombreux  détails,  non  S'  ulc- 
ment  à  la  question  de  l'identité  des  deux  épidémies,  mais 
à  beaucoup  d'autres  encore  sur  l'influence  politique  et 
morale  qu'exerça  le  grand  fléau  du  moyen-à(je.  Noslectiuis 
nous  sauront  sans  doute  gré  de  leur  taire  part  de  quelques- 
uns  de  ces  détails. 

Et  d'abord,  les  documens  recueillis  par  M.  Hecker  prou- 
vent que  la  peste  noire  ne  fut  au  fond  que  la  peste  d'orient, 
avec  quelques  accidens  de  plus  que  ceux  qui  la  caractéri- 
sent ordinairenent.  Outre  les  bubons  des  aisselles  et  tics 
aines,  cl  les  tumeurs  gangreneuses  qui  caractérisent  la 
peste,  on  remarquait  de  nombreuses  taclies  noires  sur  toute 
la  surface  du  corps;  l'airicrc-bouclie  et  la  lingue  étaient 
noires  et  comme  gorgées  de  sang;  les  malades  étaient  tour- 
mentés d'une  soif  inextinguible.  Mais  ce  qui  donnait  à  la 
peste  noire  un  caractère  et  un  degié  de  gravité,  que  n'ont 
j^amais  présenté  les  autres  épidémies,  c'était  la  profonde 
altération  que  subissaiiMit  les  poumons.  Ces  oi'ganes  étaient 
frappés  d'une  inflammation  gangreneuse,  qui  s'annonçailp.ir 
de  vives  douleurs  dans  li  poitiine,  par  des  crachemens  de 
saiig  et  par  unebaleine  tellem<'nt  infecte,  que  lesparenseux- 
mêmes  fuyaient  leurs  enfaus  La  maladie  se  communiquait, 
non  seulement  par  le  contact  des  pestiférés,  mais  par  celui 
des  effets  qui  leur  avaient  appaitenu.  On  croyait  même  que 
les  regards  avaient  le  pouvoir  de  lancer  le  mal,  erreur  qui 
fut  peut-être  inspirée  par  l'éclat  extraordinaire  des  yeux,  ou 
qui  avait  sa  source  dans  les  anciennes  croyances  sur  la  fasci- 
nation, 

La  peste  noire  ne  s'avança  pas  vers  l'occident  par  la 
même  loute  que  le  choléra.  Née  comipe  lui ,  dans  la  haute 
Asie,  en  Chine  assure-t-on,  elle  descendit  vers  le  Caucase 
et  la  Méditerranée,  et  au  lieu  d'entrer  en  Europe  par  la 
Russie,  elle  se  porta  d'aboid  sur  le  midi,  et  n'envahit  ce 
dernier  pays  qu'après  tous  les  autres.  Ellesuivitles  caravanes 
qui  venaient  de  la  Chine,  à  travers  l'Asie  centrale  jusqu'aux 
rivages  de  la  M.'r  Noire.  De  là,  elle  fut  transportée  par  des 
vaisseaux  à  Conslantinople  ,  centre  du  commerce  et  des 
relations  de  l'Asie,  de  l'Europe  et  de  l'Afrique.  Cette  capi- 
tale fut  certainement  le  foyer  d'où  le  mal  rayonna  ensuite 
dans  toutes  les  directions,  excepté  vers  la  Aloscovie.  Dès 
l'année  i347,  la  peste  atteignit  la  Sicile,  quelques  villes 
maii'imcs  de  l'Italie  et  Marseille.  L'année  suivante,  elle  se 
propagea  du  littoral  européen  de  la  Méditen-anée  ,  dans 
l'intérieur  du  continent;  l'Italie  septentrionale,  la. France, 
l'Allemagne,  l'Angleterre  furent  euvahiescettcmêmeanné(  ; 
les  royaumes  du  Nord  ne  le  furent  qu'en  i349,  la  Russie 
enfin  seulement  en  i35i,  c'est-à-dire  quatre  ans  après  Cons- 
lantinople., 

Les  ravages  exercés  par  le  choléra  sont ,  grâces  à  Dieu  , 
bien  loin  d'approcher,  du  moins  en  Europe,  des  désastreux 
effets  de  la  peste  du  XIV"  siècle. 

En  France,  la  peste  s'avança  par  Avignon,  où.  se  trouvait 
alors  le  siège  pontifical.  Elle  y  débuta  d'une  manière 
effrayante.  Beaucoup  de  personnes  succombaient  surplace 
comme  frappées  de  la  foudre.  Il  était  rare  que  les  malades 
atteignissent  le  troisième  jour  ;  lorsque  quelqu'un  se  voyait 
affei  té  (le  tumeurs  aux  aines  ou  aux  aisselles,  il  disait  adieu 
au  monde,  et  ne  cherchait  de  consolation  que  dans  l'abso- 
lution acfordée  à  tous  les  mourans  par  le  pape  Clément  VI, 
qui  avait  l'arrogance  dedéi:larer,  dans  une  bulle,  «que Dieu 
lui  avait  donné  l'empire  céleste  et  terrestre.  » 

En  Angleterre,  le  mal  se  caraclérisa,  comme  à  Avignon, 
par  une  mortalité  presque  subite,  à  la  suite  de  crachemens 
de  sanf^.  Les  malades  qui  présentaient  ce  symptôme  succom- 
ïiaient  en  douze  heures ,  et  allaient  raremcrit  jusqu'au  deu- 
xième jour.  La  maladie  se  propagea  avec  rapidité  dans  tout 
le  pays  et  le  couvrit  de  morts(i).  On  vit  sur  la  Mer  du 
Nord,  comme  auparavant  sur  la  Méditerranée,  des  vaisseaux 
errer  .tu  gré  des  vents ,  privés  de  tout  leur  équipage  et  ne 
portant  plus  que  des  cadavres. 

Pl)ur  donner  quelque  idée  des  pertes  qu'éprouva  la  po- 

(i)  H  est  remarquable  qup  l'Irlande  souffrit  alors  fuit  [«n. 


puliiion  de  l'Europe  pendant  cette  époque  ,  voici  quelques 
chiffres  auxcpiels  on  peut  avoir  assez  de  confi  iiice  : 
Florence  perdit.      .      .        6  >,ooo  habitans. 

Venise 100,000 

Marseille,  en   un  mois.        56, 000 

"aris 5o,(ioo 

Avignon..      .      ,      ,      .        60,000 

Strasbourg 16,000 

B''''e 14,000 

Erfurlh  ,  au  moins.  .  16,000  (  Cette  ville,  alors 
l'une  des  plus  commerçantes  de  l'Allemagne  ,  ne  se  releva 
pas  de  ce  coup.  ) 

I,ondies,  au  moins.     .      100,000 
Norwich 5o,ooo 

Environ  200,000  bourgs  ou  vili.iges  furent  complètement 
dépeuplés.  A  Paris ,  il  mourait  5oo  pestiférés  par  jour  à 
l'ilotel-Dieu.  L'Italie  perdit,  à  ce  qu'on  assure,  la  moitié  d'; 
ses  habitans.  Au  Caire,  il  succombait,  dans  le  fort  de  l'épi- 
démie, 10  à  12  mille  personnes  par  jour.  On  ne  voyait  dans 
les  paysmahométans,  sur  les  grandes  routes  et  dans  les  ca- 
ravansérails, que  des  cadavres  abandonnés. 

Si,  malgré  tous  lesproj;rès  des  sciences  naturelles  ,  les  sa- 
vans  du  XIX"  siècle  ont  éehoué  dans  la  reclierihe  des  causes 
physiques  du  choléra,  à  combien  plus  forte  raison  devons- 
nous  nous  résigner  à  ignorer  celles  de  li  peste  no  re. 
M.  Heckei-îi'a  cependant  pas  désespi-ré  de  trouver  dans  l'his- 
toire du  XI  V«  siècle  quehpies  faits  auxquels  il  put  rat  tacher 
un  fléau,  qu'il  regarde  peut  être  .i\ec  raison  comme  le  ré- 
sultat d'une  action  exercée  sur  les  êtres  vivansparun  grand 
travail  des  parties  intérieures  du  globe.  Or,  voici  quelques- 
unes  des  circonstances  remarquables  que  lui  a  fournies  l'his- 
toire physique  du  temps. 

Vers  l'année  i333,  des  trcmblemens  de  terre  et  des  érup- 
tions volcaniques  en  grand  nombie  causèrent  beaucoup  de 
désastres  dans  la  Hiute-Asie,  puis  se  montrèrent,  d'année  en 
année,  successivement  en  Gièce,  en  Italie  ,  en  France  et  eu 
Allemagne. 

A  ces  mouvemens  de  tourmente  terrestre  se  joignirent 
des  inondations  extraordinaires  ,  qui  submergèrent  les  ré- 
coltes et  abreuvèrent  ratmos(ihèrc  d'humiditc. 

Vinrent  après  cela  des  années  stériles  ,  la  disette,  des  fa- 
mines et  une  grande  mortalité. 

Des  nuées  de  sauterelles  envahirent  les  plaines  de  l'Eu- 
rope, les  couvrirent  de  leurs  cadavres  qui  empoisonnaient 
l'air  d'exhalaisons  putrides. 

Enfin,  d'immenses  nuages  d'où  s'échap;'ait  une  odeur 
désagréable  enveloppèrent  des  pays  entiers,  et  là  les  hom- 
mes éprouvèrent  divers  accidens. 

Voilà,  nous  en  convenons ,, des  faits  qui  durent  exercer 
une  influence  fài  lieuse  sur  la  santé  d  ■  la  génération  contem- 
poraine: mais  suffisent-ils  pour  rendre  compte  de  la  maladie 
meurtrière  qui  se  montra  bientôt  après?  P(Uir  répondre  à 
cette  question  ,  il  faudrait  savoir  tout  au  moins  s'il  y  a  eu 
proportion  constante  entre  les  causes  présuniées  de  la  peste 
noiie  et  l'intensité  de  celle-ci  dans  les  divers  pays  (ju'ellc  a 
dévastés. 

Au  reste,  l'opinion  de  M.  Hecker  ne  diffèie  guère  au 
fond,  de  celle  que  professèrent  plusieurs  médecins  contem- 
porains de  l'épidéniie.  La  faculté  de  Paris,  consultée  à  cette 
occasion,  signala  un  brouillard  comme  la  cause  du  mal  ,  et 
conseilla  d'allumer  des  feux  avec  des  plantes  aromatiques. 
Un  savant  de  Padoue ,  Galleazo  de  Santa  Sofia,  attribuait 
les  pestes  a  une  qualité  occulte  de  l'atmosphère.  Qu'est-ce 
que  nos  savans  du  XIX''  siècle,  avec  toutes  lés  acquisions  de 
la  science,  ont  dit  de  plus  sur  la  cause  du  choléra?  Challn  de 
Vinario,  médecin  d'Avignon,  admettait ,  tomme  on  l'a  fait 
de  nos  jours,  des  influences  émanées  de  la  terre.  En  uu  mot, 
ou  en  savait  presque  autant  alors  que  nous  en  savons  main- 
tenant sur  les  conditions  physiques  des  grandes  épidémies, 
et  plusieurs  docteurs  préféraient  se  perdre,  à  la  recherche 
de  cette  explication,  dans  les  ténèbres  de  l'astrologie,  plutôt 
que  de  sortir  des  limites  de  l'ordre  physique,  pour  entrer 
dans  le  vaste  et  sublime  domaine  de  l'ordre  moral,  où  Dieu 
règne  par-dessus  toutes  les  causes,  les  réunissant  toutes  dans 
sa  main  paternelle.  Aujourd'hui  dans  le  monde  savant,  la 
physique  a  remplacé  l'astrologie  ;  c'est  là  tout  ce  qu'il  y  a 
de  changé. 


LE  SEMEUR. 


310 


Rien  ii'csl  plus  aftlijje.inl  ([uc  les  détails  qui  nous  oui  v.U: 
lOMSCivcs  sur  les  cflvls  uioimux  produits  par  lu  ijcslc  iioiie 
sur  la  gcnOrutiou  couti'in[)(n  aiiie.  Nous  ne  pou\ons  doulcr 
qu'il  n'v  eut  à  c\'t  éfjar.l  il'lii'urfust'S  cxccplioiis  ;  mais  chez 
la  majorité,  le  fléau  ne  provocjua  qu'une  maniicslat:ou  sou- 
vent révoltante  de  l'éijoï^me  ,  que  des  pratiques  supeist.- 
lieuses  et  des  excès  de  fanaliimc.  La  corruption  du  c(cur 
liumain  se  montrait  quelquefois  dans  tonte  sa  nudité;  le 
plus  souvent,  elle  se  tei^jnait  de  la  fausse  couleur  religieuse 
d'un  siècle  ou  la  foi  avait  généralement  fait  place  à  la  plus 
dégradante  supcistition.  Alors,  comme  de  nos  jouis,  le 
peuple  commença  par  altribuei  au  poison  les  morts  presque 
subites  dont  il  était  témoin,  et  le  fanatisme  du  temps  du  i- 
gea  SCS  soupçons  sur  les  Juifs,  qui  étaient  sous  le  coii|)  d'une 
réprobation  générale,  cl  qui  d'aillcuis  excitaient  par  leurs 
richesses  la  cupidité  <le  leurs  ennemis. L'Europe  offrit  dès  lors 
un  des  plus  affreux  spectacles  qu'on  pu:sse  imaginer.  Les 
hommes,  livrés  à  toute  la  méchanceté  de  leurs  mauvais 
cœurs,  et  poussés  par  des  passions  infernales,  portèrent  au 
comble  des  maux  déjà  si  teriibles.  Les  Juifs  furent  saisis, 
rais  à  la  toiture,  condamnés  et  brûlés;  le  plus  souvent^  le 
peuple  n'attendait  pas  la  sentence  des  jufji-s  et  massaciait 
îui-méme  les  malheureux  Israélites.  Ou  les  entassait  par 
milliers  sur  de  vastes  bùcliers.  A  Alayence,  après  une  vaine 
tentative  de  résistance ,  ils  s'enfermèrent  dans  leurs  quar- 
tiers, y  miient  le  feu  et  périrent  au  nombre  de  douze  mille. 
Poursuivis  par  le  peuple,  par  les  magistrats  et  par  les  sei- 
gneui-s,  ces  malheureux  étrangers  ne  trouvèient  d'asile 
qu'en  Lithuanic,  où  Casimir-Ie-Grand  leur  accorda  sa  pro- 
tection. C'est  pour  cela  qu'ils  se  trouvent  en  si  grand 
nombre  en  Pologne. 

ïandi-s  que  la  chrétienté  se  vengeait  ainsi  sur  l'ancien 
peuple  de  Dieu ,  des  coups  dont  ce  même  Dieu  la  cliàtiait , 
elle  cherchait,  d'un  autie  côté,  à  appaiserla  colèie céleste  , 
non  par  une  sincère  repcnlance  et  cii  «  rebroussant  chemin 
vers  les  témoignagcsde  l'Eternel,  »  mais  par  des  pratiques 
qui  ne  coûtent  rien  au  cœur ,  et  qui  n'ont  d'autre  effet  que 
d'endormir  la  conscience.  De  nombreuses  bandes  de  péni- 
tens  parcoururent  l'Europe.  On  i-emarqua  surtout  dans  le 
nombre  des  pioressions  celles  des  flagellaiis,  dont  le  nom 
est  fameux  dans  l'histoire  de  ces  temps  par  leurs  désordres  et 
leurs  crimes.  »  _ 

Au  reste ,  il  est  facile  d'apprécier  l'espèce  d'impression 
que  reçut  de  ces  grandes  calamités  la  génération  qui  les 
subit,  par  les  paroles  suivantes  d'une  vieille  chronique 
allemande  :  «  Après  que  la  mortalité  ,  les  processions  des 
flagellans,  les  pèlerinages  à  Rome ,  le  massacre  des  Juifs, 
euient  cessé,  le  monde  recommença  à  vivre  et  à  être 
joyeux  ,  et  les  hommes  se  firent  de  nouveaux  habits.  » 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

ORIGINE     DU     PANTHEISME     ET     DU     POLÏTHlîlSME. 

Comme  le  Christianisme  se  distingue  éminemment  de 
toutes  les  autres  doctrines  par  la  parfaite  fidélité  avec  la- 
quelle il  peint  le  cceur  humain  et  avec  laquelle  il  montre, 
sans  aucun  ménagement,  l'homme  dans  tonte  sa  nudité  et 
dépouillé  des  faux  vêtoraens  que  son  orgueil  lui  fournit,  ce 
même  Christianisme  pouvait  seul  aussi  dévoiler  l'encur,  en 
la  rapportant  à  sa  véritable  source,  la  corruption  morale 
et  l'égarement  de  la  volonté.  S'il  est  indubitable  que  chaque 
péché  ,  chaque  déviation  de  la  loi  morale  influence  notre 
entendement,  nous  devons  nécessairement  trouver  dans  les 
notions  i'eligieuses  des  payens  un  aveuglement,  qui  a  pour 
cause  une  vie  toute  concentrée  dans  la  sphère  de  la  nature 
et  des  sens. 

Aussi  long-temps,  en  effet,  que  l'homme  demeura  dans 
ses  relations  spirituelles  avec  Dieu  ,  source  de  sa  vie,  son 
attention  fut  peu  captivée  par  la  vie  de  l'univers.  Il  habi- 
tait la  terre,  mais  son  âme  vivait  dans  une  région  supé- 
rieure, et  la  partie  la  plus  intime  de  son  être  avait  ses 
racines  dans  le  monde  spirituel.  jMais  k  mesure  que  dimi- 
nuèrent les  relations  morales  de  l'àme  avec  son  Créateur,  à 
mesure  que  l'homme  perdit  conscience  du  Dieu  qui  existe 


par  delà  le  monde  des  sensations,  toute  son  attention  se 
porta  sur  la  vie  de  la  nature  ,  qui  certes  n'a  rien  de  !a  vie 
morale.  Une  fois  descendu  du  Créateur  à  la  création  par  le 
chemin  du  péché  et  de  ses  mauvais  penchaiis  ,  l'homme 
lût  à  la  porte  de  l'erreur  :  les  plus  éclairés  substituèrent  au 
Dieu  saint,  existant  par  lui-même  et  supérieur  au  monde 
visible  ,  une  déification  de  ce  monde  lui-même  cl  de  la  vie 
qu'il  manifeste;  ce  fut  l'origine  du  panthéisme.  Ceux  eit 
échange, dont  la  vue  n'embrassait  jias  l'ensemble  des  choses 
et  qui  n'avaient  [jas  assez,  de  force  intellectuelle  pour  s'éle- 
ver jusqu'à  la  conception  d'un  grand  tout,  crurent  voir  un 
dieu  dans  chaque  phénomène  et  créèrent  ainsi  le  polv- 
tliéisme.  Nous  vovoiis  donc  ici,  de  la  manière  la  jilus  évi- 
dente, l'étroite  liaison  qui  existe  entre  le  péché  et  l'erreur. 
La  transition  du  inonolheisme  au  panthéisme  nous  est  con- 
firmée d'une  manière  leinai  quable  par  le  caiaclèrc  de 
plusieurs  maximes  de  la  sagesse  antique.  Ainsi ,  un  grand 
nombre  de  ces  seiitc^nces  qui  avaient  ,  dans  la  haute  anti- 
quité, un  sens  spirituel,  reçurent  plus  tard  une  interpré- 
tation toute  matérielle.  Ija  doctrine  de  la  transmigralion  des 
âmes,  par  exemple,  renfermait  chez  les  anciens  habitansde 
l'Inde,  et  vraisemblablement  aussi  chez  les  pythagoriciens, 
un  sens  spirituel  ,  qui  montrait  l'identité  de  celte  doctrine 
et  de  celle  de  la  chute  de  l'homme.  JMenou  ou  Jlo/ni ,  le 
législateur  des  Indous,  enseigne,  <i  qu'enveloppés  de  toutes 
parts  de  ténèbres ,  récompense  de  leurs  mauvaises  œuvres , 
et  ayant  la  conscience  de  leur  fin  ,  les  hommes  sont  ca- 
pables de  joie  et  de  douleur, et  marchent  à  leur  destination, 
en  descendant  depuis  Dieu,  dont  ils  émanent,  jusqu'à  la 
plante,  par  une  dégradation  continuelle  de  leurêtre(i).  » 

Dans  l'Inde  mouerne  et  chez  les  Bouddhistes,  cette  doc- 
trine a  pris  un  tout  autre  sens  :  la  transmigration  des  âmes 
n'est  plus  pour  eux  qu'uue  série  d'é>olulions,  par  lesquelles 
la  divinité  se  maiiifesK;  à  elle-même. 

Si  l'on  a  pu  douter  que  Platon  eût  attaché  une  significa- 
tion morale  au  dogme  de  la  métempsycose  ,  il  est  du  moins 
indubitable  que  chez  les  néo-plato'iiciens  on  trouve,  à  côté 
d'un  aperçu  moral  une  vue  toute  physique  et  une  interpré- 
tation vraiment  fatalisie  de  cette  transmigiation.  Les  mythes 
grecs  nous  présentent  la  même  ambiguïté;  mais  celle-ci 
disparaît  chez  les  philosophes  tels  qu'Empédotles  et  Pytha- 
goie,  dans  leurs  cnseigneiilens  sur  l'amour  et  la  haine.  Sur  le 
juste  et  l'injuste  (a).  Quant  à  trouver  l'origine  du  polv- 
théisnie  dans  le  panthéisme,  c'est  ce  qui  semblait  déjà  fort 
simple  au  pythagoricien  Pervction,  qui  s'exprime  en  ces 
termes  :  o  Celui  cpii  sait  ramener  toutes  les  propriétés  à  un 
seul  principe,  à  l'aide  duquel  il  rei  ompose  ensuite  toutes 
choses,  se  montre  le  plus  sage  et  le  plus  avancé  dans  la  con- 
naissance de  la  vérité;  il  possède  un  point  de  vue  d'où  il 
peut  contempler  la  Divinité  et  apercevoir  l'ordre,  les  rap- 
ports et  la  véritable  place  de  tout  ce  qui  lui  appailient.  » 
L'école  stoïcienne  donnait  au  polythéisme  la  même  signifi- 
cation. Ces  panthéistes  mat<;rialistes  admettaient  un  dieu 
matériel, le  feu  invisible,  auquel  le  monde  visible  se  Irjuvait 
iiitimcmrnt  uni,  comme  domait.e  de  son  acti\ité.  Ils  pou- 
vaientfortbien  de  cette  manière  se  rattacherau  polvlhéisme 
que  suivait  le  peuple,  en  montrant  dans  la  pluralité  des 
dieux  de  celui  ci  les  propriétés  principales  de  l'univers. 
«  Dieu,  dit  Zenon,  est  le  principe  et  comme  le  père  de  tout, 
aussi  bien  pour  l'ensemble  que  pour  chacune  de  ses  parties; 
car  il  embrasse  tout,  et  reçoit  autant  de  noms  qu'il  a  de 
forces  particulières.  Il  s'appelle  Dis ,  parce  que  tout  est  par 
lui  ;  Zeus  ou  Jupiter,  parce  que  tout  vit  par  lui  ;  Allicne  , 
parce  que  sa  force  directrice  est  lépandue  dans  tout  l'é- 
iher  ;  etc.  » 

Comme,  en  général ,  il  n'est  pas  d'erreur  qui  ne  repose 
sur  quoique  vérité  à  laquelle  elle  s'est  subsliluéc  ,  il  se 
trouvait  aussi  quelque  chose  de  vrai  dans  la  doctrine  eu 
question  ,  savoir  que  l'homme  ne  voit  partout  dans  le 
monde  matériel,  comme  dans  le  monde  moral,  que  les  phé- 
nomèi.es(les  faits  apparens),  sans  pénétrer  jamais  le  prin- 
cipe essentiel  des,  choses ,  l'être  en  soi.  Clément  d'Alexan- 
drie fut  de  tous  les  Pères  de  l'Eglise  celui  qui  se  montra 
toujours  le  plus  soigneux  de  chercher  une  vérité  au  fond 

(i)  F.  ScnLEGEL  ,  Ulier  lUe  /P'eiihcit  Jer  Indk-r ,  ]<a^c  27g. 
(i)  Plut.  De  IsiJe  et  Os.  C.  2S. 


S20 


LE  SEMEUR. 


de  chaque  cireur.  Celle  qui  vient  de  nous  occuper  lui  sug- 
géra celte  belle  pensée  :  «  Nul  nom  ne  saurait  co'.ivcnir 
à  Dieu  car  chaque  nom  qu'on  veut  lui  donner  n'exprime 
qu'une'partiede  ses  perfections;  l'on  ne  peut  nommer  Dieu 
qu'en  réunissant  tous  les  titres  qu'il  est  possible  de  lui 
donner.  » 

FRAGMENS  D'EDOUARD  PAYSO:V. 

LE   TEChÉ. 

Voulez-vous  vous  faire  une  juste  idée  de  toute  l'horreur 
du  péché,  supposez  qu'avant  votre  naissance  il  n'en  a  pas  été 
commis  un  seul  dans  le  monde,  mais  que  c'est  vous  qui ,  le 
premier,  avez  désobéi  à  Dieu,  que  toutes  las  créatures  s'accor- 
dent à  aimer  et  à  servir.  Quel  effet  ne  produit  pas  voire 
faute  I  La  nouvelle  s'en  répand  avec  une  rapidité  élonnanlc 
sur  la  terre  et  dans  les  cieux.  ;  toutes  les  intelligences  s'é- 
crient ,  comme  d'une  seule  voix  :  «  Est-il  possible  !  Quel  est 
lecoupablequi  a  osé  désobéira  Jéhovah?  »  "Vous  êtes  obligé 
de  vous  présenter  devant  des  myriades  de  créatures  mno- 
centes  ,  qui  vous  regardent  avec  étonneraent  et  avec  hor- 
reur. Combien  le  péché  ne  paraîtrait  il  pas  détestable,  si 
on  l'envisageai'  de  ce  point  de  vue  I  Et  cependant  il  est  en 
réalité  tout  aussi  criminel  de  pécher  maintenant,  que  si  ja- 
mais péché  n'eût  été  commis  sur  la  terre. 

LA    RECONNAISSANCE    DE    LA    DETTE. 

Un  malheureux  doit  mille  écus  ;  il  n'a  pas  de  quoi  les 
payer  ,  et  prend  le  parti  de  nier  la  dette.  Son  créancier  est 
un  homme  compatissant  :  «  Ce  n'est  pas  à  vctie  argent  que 
j'en  veux  ,  dit-il  au  débiteur  ;  reconnaissez  seulement  que 
vous  me  le  devez,  et  aussitôt  je  vous  en  tiendrai  quitte  ;  mais 
je  ne  peux  vous  en  décharger  tant  que  vous  n'aurez  pas  fait 
cet  aveu;  car  ce  serait  avouer  que  mes  prétentions  sont  mal 
fondées.  »  Le  débiteur  refuse  de  convenir  du  fait ,  et  le 
créancier  le  fait  mettre  en  prison.  Après  y  être  demeuré 
quelque  temps,  le  pauvre  homme  fait  dire  à  l'homme  opu- 
lent qu'il  veut  bien  reconnaître  qu'il  lui  doit  cent  écus. 
Point  de  résultat.  Quelques  jours  après,  il  confesse  qu'il  en 
doit  deux  cent.  On  le  laisse  encore  enfermé.  Il  va  d'a- 
veu en  aveu  jusqu'à  neuf  cents  écus  ;  mais  là  il  s'arrête.  C'est 
bien  assez,  pense-t-il.  Voyant  cependant  que  son  créancier 
tient  bon,  il  se  déclare  débiteur  des  mille  écus,  et  il  est  aus- 
sitôt mis  en  liberté.  Malgré  son  aveu,  la  liberté  est  une  grâce 
qu'on  lui  accorde  ;  il  n'y  avait  aucun  droit,  et  il  ne  peut  pas 
dire  :  «  J'ai  mérité  qu'on  me  fit  sortir  de  prison  ,  car  j'ai 
reconnu  ce  que  je  devais;  »  comme  si  c'était  là  une  raison 
suffisante  pour  obtenir  la  liberté. 

Nous  en  agissons  envers  Dieu  comme  cet  homme  envers 
son  créancier.  Quand  il  nous  accuse  d'avoir  violé  sa  loi,nous 
le  nions.  Peut-être  conviendrons-nous  que  nous  i vons  encou- 
ru quelque  léger  châtiment,  mais  certes  pas  tout  celui  dont 
Dieu  nous  menace.  Pour  que  nous  soyons  sauvés,  il  faut  que 
Dieu  réveille  nos  consciences  et  qu'il  nous  envoie  sou  Esprit 
pour  nous  convaincre  de  péché.  Nous  reconnaissons  ainsi 
tous  les  jours  mieux  la  misère  et  la  malice  de  nos  cœurs  , 
jusqu'à  ce  que  nous  en  venions  à  confesser  que  nous  avons 
mérité  la  condamnation  éternelle.  Aussitôt  que  nous  en 
sommes  là,  Dieu  se  montre  disposé  à  nous  pardonner;  mais 
il  est  évident  que  nous  ne  méritons  pas  pour  cela  son  par- 
don, qu'il  n'est  pas  obligé  de  nous  l'accorder,  et  que  ,  s'il 
Jious  sauve,  c'est  par  pure  grâce. 

l'offbe  du  salut. 
Des  voyageurs  sont  arrêtés  sur  le  bord  d'un  fleuve;  un 
homme  du  pays  les  invite  à  boire  de  ses  eaux  ;  mais  comme 
ils  ne  sont  pas  altérés,  ils  s'y  refusent.  Enfin  la  soif  se  fait 
sentir,  et  ils  voudraient  avoir  un  vase  pour  puiser  de  l'eau; 
mais  leurs  vases  sont  tous  remplis  de  choses  sans  aucun 
prix,  auxquelles  ils  ne  peuvent  se  résoudre  à  renoncer. 
Leur  soif  devenant  cependant  toujours  plus  ardente,  ils  se 
••  décident  à  fiire  le  sacrifice  de  ces  objets  sans  valeur;  ils 
vident  leurs  vases,  ils  les  remplissent  de  l'eau  du  fleuve,  et 
ils  en  boivent  à  longs  traits.  — 11  en  est  ainsi  des  pécheurs. 
Tésus-Christ  les  invite  à  venir  à  lui  ;  il  est  la  source  des  eaus- 


vives.  Mais  ils  refusent  de  répondre  à  son  appel  ,  parcequc 
leurs  cœurs  sont  remplis  des  trésors  de  la  terre.  Ils  ne 
désirent  pas  Christ,  jusqu'à  ce  que  Dieu  leur  ait  ôlé  l'amour 
du  monde  et  de  ses  vanités,  et  que  le  Saint-Esprit  le;  ait 
remplis  du  désir  d'aller  à  lui.  Ce  n'est  qu''alors  qu'ils  ont 
soif  et  faim  de  la  justice,  et  qu'ils  sont  préparés  à  recevoir 
le  Seigneur. 

LE    salut    gratuit. 

Bien  des  personnes  voudiaient  être  sauvées,  mais  elles  ne 
veulent  pasl'étrj  de  la  manière  dont  Dieu  sauve.  Elles  vou- 
draient bien  acheter  le  salut,  mais  elles  ne  veulent  pas 
l'accepter  comme  un  don  ,  sans  argent  et  sans  aucun 
prix.  Supposez  que  vous  soyez  dangereusement  malade  , 
et  que  votre  médecin  vous  dise,  qu'il  n'y  a  au  monde 
qu'un  seul  remède  qui  puisse  vous  sauver.  Un  seul  homme 
le  possède;  il  consent  à  le  donner  à  ceux  qui  le  lui  deman 
dent,  rruiis  il  refuse  absolument  de  le  vendre.  Malheureu- 
sement, c'est  un  homme  que  vous  avez  négligé;  vous  avez 
même  été  jusqu'à  lui  témoigner  du  mépris  et  à  l'offenser 
autant  que  cela  dépendait  de  vous.  Certes,  vous  n'ave2 
guère  envie  de  lui  faire  demander  le  remède  comme  un 
don  que  vous  le  conjurez  de  vous  faire  ;  vous  aimeriez  mieux 
l'acheter  au  prix  de  toute  votre  fortune.  Vous  retardez 
votre  message  autant  que  vous  le  pouvez;  mais  enfin,  votre 
état  empirant  sans  cesse,  et  rien  autre  ne  pouvant  voui 
soulager,  vous  vous  décidez,  quoique  à  regret,  à  faire  de- 
mander le  remède  à  l'homme  qui  le  possède.  —  Les 
pécheurs  vous  ressemblent  :  ils  ne  veulent  pas  non  plus 
demander  à  Dieu  le  salut,  oomme  une  pure  grâce;  ils  n'5 
consentent  enfin,  que  lorsqu'ils  sentent  qu'ils  périssent,  ei 
qu'ils  ne  peuvent  fonder  leur  espoir  sur  rien  autre. 

MÉLANGES. 

Opérations  de  la.  Caisse  d'Epargne  et  de  Prévotance  en  i83i.  — 
Cet  élablissement.  fondé  en  1818.  s'est  ressenti  des  circonstances  politi- 
ques et  commerciales  dans  lesquelles  s'est  trouvé  le  pays.  Le  nombre  tota 
des  Tersemens,  en  i83i,  a  été  de  55,>t^2,  qui  ont  produit  la  somnu 
de  2.4o3,S65  francs.  Le  nombre  total  des  rcmhourîcmens  a  été  de  i5,ggt 
et  a  monté  à  3.3i8,368  fr.  61  cenl.  Les  remboursemeiis  ont  donc  e\cédi 
les  versemens  de  gi4.8o3  (r.  Celte  différence  provient  du  discrédit  et  di 
la  stagnat'on  des  affaires,  qni  ont  privé  d'ouvrage  un  grand  nombre  d'ou- 
vriers et  les  ont  forcés  de  faire  n^age  des  économies  qu'ils  avaient  faite 
dans  des  temps  plus  prospères.  C'est  surtout  lorsqu'il  y  a  eu  quelque  caus( 
particulière  d'inquiétude  que  lesdéposans  se  sont  hâtés  de  retirer  leurs  fond 
de  la  Caisse  d'Epargne.  On  pourra  en  juger  par  le  rélevé  suivant  : 

Versemens.     Remboursemens 
Oitobre  i83o.  —  Grands  rassemble- 
mens  qui  se  portent  sur  Vinceuies  et 
au  Palais-Royal.  Sao.ooo  j84.ooo 

Décembre  i83o.  —  Procès  des  mi- 
nistes.  166,000  Saô.ooo 

Février,  mars,  avril  i83i.  —  Agita- 
tion dans  Pa:-is.  532,000  1,386,000 

Pour  apprécier  ces  chiffres,  il  faut  savoir  qu'en  temps  ordinaire  on  n 
remb  )Ui  se  que  la  cinquième  pariie  des  sommes  reçues.  Pendant  les  hui 
derniers  mois,  les  versemens  ont  été  de  553.000  francs  plus  élevés  que  le 
remboursemens  ;  mais  pendant  le  courant  d'avril ,  les  besoins  occasionné 
par  le  choiera  ont  arrêté  cette  marche  progressive. 

Ce  qui  se  dépense  chaqui;  iinnée  à  Paris  dans  les  jeux,  à  la  loterie  et  dan 
les  cabarets,  est  effrayant  ;  on  l'évalue  à  plus  de  quarante  millions,  San 
aucun  doute,  la  moitié  de  celte  somme  pourrait  être  placée  à  la  Caisse  d  I 
pargne.  Les  directeurs  de  cet  élablissemenl  suggèrent  aux  chefs  d'ateliers 
aux  fabricans  cl  aux  boutiquiers  l'i.iée  d'exiger  de  leurs  ouvriers  et  de  lent 
emplovés  qu'ils  y  mettent  un  dixième  de  leurs  gages. 

En  1 83 1 ,  49'^"  ""uveauM  dépiisans  ont  élé  inscrits  ;  on  peut  les  réparti 
comme  suit  :  a.aiS  ouvriers.  formant  envirim  15/35°' 

1,120  domestiques,  ()/<i° 

367  enfans  mineurs,  2/<i°     1/1 

3oo  employés,  a/(i°     1/2 

229  cominerçans.  a/<f 

i4o  professions  libérales,  ]/d' 

170  sans  désignation,  i/rf* 

193  rentiers,  i/d" 

188  militaires.  i/d' 


4,920 


Les  autres  villes  de  France  qui  possèdent  d.  s  Caisses  d'Epargne  sont  Boi 
deaux  ,  Metz  ,  Rouen ,  Marseille ,  Aix,  Nantes ,  Troyes  ,  Brest ,  Le  Havr 
Lyon,  Reims  et  Rennes. 

Le  Gérant,   DEHAULT. 

Imprimerie  de  Selligde  ,  tue  des  Jeilneurs ,  n.   i4- 


TOME  1'^'.  —  N'  ^il. 


13  juirv  iss'î. 


LE  SE 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Piiîlosopîiiqise  et   Littéraire, 


PAUAISSA\T  TOIS  LES  MERCREDIS. 


jf"         Le  cliQmp  ,  c'est  le  monde. 
*"  "*  Maith.  XIII.  38. 


On  s'abunne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,  et  chez  tous  ici  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix  :  i5  fr.  pour  l'annéej 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  )if>ur  3  mois.  —  Tour  l'étrani;cr,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranibis. 


SOMMAIRE. 

Revue  politique  :  Evt  uemens  de  la  Semaine.  —  Révolution  anglaise  de 
iSSa. — La  Société  Bibliqoe  de  Londres. — PniLOSorniE  religieuse; 
Des  différentes  manières  d'étudier  le  Christianisme.  —  Voyages  : 
■Voyage  de  M.  Slewart  aux  Iles  Washisglon  (Suite). — Coerespondamce  : 
Réclamations  de  MM.  les  délégués  des  colonies  françaises  ,  à  l'occasion 
d'un  article  intitulé  :  L'Esclavage  dans  Us  colonies  anglaises.  — 
Lord  Crave.\  et  sos  mègre,  —  Mélanges  :  Bibliographie  des  Iles 
Sandwich. 


REVUE  POLITIQUE. 


EVENEMENS    DE    LA    SEMAINE. 


Depuis  quelque  temps  certains  journaux  de  l'opposition 
ne  mettaient  plus  de  bornes  à  leur  hostilité  vis-à-vis  du 
gouvernement.  Ils  s'attaquaient  à  la  personne  même  du  roi 
plus  encore  qu'à  ses  ministres,  et  cherchaient  à  persuader  au 
public  la  nécessité  d'une  nouvelle  révolution.  Pour  les  amis 
de  l'ordre  et  de  la  paix  ,  ce  lan{;.^ge  était  non  seulement 
coupable ,  mais  des  plus  sinistres  j  il  annonçait  des  projets 
bien  près  de  leur  exécution.  Comment  ne  pas  sentir  en  effet 
que  les  hommes  qui  eu  étaient  venus  à  ce  point  de  témérité, 
ne  pouvaient  parler  ainsi  qu'après  avoir  tout  préparé  pour 
appuyer  de  leurs  actes  des  paroles  qui  étaient  elles-mêmes 
uu  commencement  d'insurrection!  Bientôt  le  bruit  d'un 
complot  républicain  prêt  à  éclater  vint  prêter  une  nouvelle 
force  à  ces  tristes  pressentimens.  Sur  ces  entrefaites  survint 
la  journée  du  5.  Il  faut  avoir  été  bien  aveuglé  par  ses 
sympathies  ou  ses  antipathies  politiques  pour  n'avoir  aperçu 
dans  la  cérémonie  de  ce  malheureux  jour  que  le  grand  deuil 
national  qui  en  était  l'objet ,  et  pour  n'avoir  pas  discerné, 
au  milieu  de  l'immense  concours  de  citoyens,  qui  étaient 
venus  payer  le  tribut  de  leurs  regrets  à  la  mémoire  de  l'un 
des  chefs  de  l'opposition  parlementaire,  bou  nombre  de 
physionomies  sur  lesquelles  se  peignait  une  exallalion  de 


sinistic  présage.  A  cette  vue,  de  tristes  pressentimens  s'em- 
parèienL  de  plus  d'un  assistant,  et  la  fin  de  ce  jour  n'a  que 
tro6  montré  si  ces  pressentimens  étaient  une  injure.  Avons- 
noqs  besoin  après  cela  de  dire  de  quel  œil  nous  envisageons 
les  scènes  des  5  et6  juin  ? 

Grâces  à  Dieu ,    le  nombre  des   insensés,  auxquels  nous, 
dcV^îi  CCS  malheurcnses  journées  ,  ne  répond  pas  à  l'éner- 
gie de  la  passion  qni  les  égare  ,  et  la  masse  de  la  population 
doit    leur   avoir    assez    montré   qu'elle  n'est  pas   près    de 
leur  donner  sa  confiance.  La  cause  des  montagnards  de  i833 
semble  décidément  perdue    depuis    la  défaite   du  6  juin. 
Mais  cette  défaite   obtenue  au  prix  de  tant   de   sang  nous 
coûtera  peut-être  beaucoup.   Elle  nous  a  placés    dans  une 
situation   qui  a  aussi  ses  périls,   et   le  gouvernement  victo- 
rieux ne  s'est  que  trop  liàté  de  nous  en   donner  la  preuve, 
lorsqu'à  son  tour  il  s'est  jeté  hors  de  la  légalité.  L'ordon- 
nance qui  met  Paris  en  état  de  siège  ne  saurait  être  justifiée 
d'aucune   manière:  par  elle-même,  elle  viole  directement 
la  loi  suprême  du  royaume;  par  la  rétroactivité  qu'elle  insti- 
tue, elle  viole  une  loi  plus  sainte  encore,  celle  de  la  con- 
science :  elle  est  essentiellement  immorale.  La  loi  de  Dieu  à 
la  main  ,  nous  protestons  contre  cet  attentat  à  la  justice  et  à 
l'humanité.  En  voyant  avec  quelle  facilité  on  se  décide   er£ 
France  à  mettre  de  coté  le  contrat  qui  nous  régit,  pour  l'ai 
substituer  ou  l'arbitraire  ou   l'insurrection,  nous  ne  pou-, 
vons  nous  empêcher  de  craindre  beaucoup  pour  l'avenii} 
du  pays ,  pour  son  repos  et  pour  ses  libertés.  Les  journaux.  ' 
de  leur  côté,  nous  ont  encore  donné  ,  ces  derniers  jours 
de  nouvelles  preuves  du  peu  de  sincérité  qui  préside  à  leur 
polémique.  Et  qui  nous  dit  que  si  la  bonne  foi  manque  à  la 
presse  périodique,  nous  la  retrouvionsailleursl  C'estavecun 
sentiment  bien  pénible  que  nous  avons  envisagé   la  grande' 
revue  de  dimanche.  Une  victoire  de  guerre  civile,  une  vi©' 
tcire  achetée  si  cher,  demandait-elle  à  être  couronp.èe  pr,r 
cette  espèce  de  promenade  triomphale  et  par  une  cérémo- 
nie qui  revêt  toujours,  plus  ou  moins,  les  covactères  d'une 
fête? 

Que  dire  enfin  de  cette  ordonnance  honteuse  qui  enjoint, 
sous  peine  d'une  amende  de  3oo  francs,  à  tous  les  médecins, 
officiers  de  santé,  etc. ,  qui  ont  été  appelés  à  donner  leurs 


322 


LE  SEMEUR. 


soins  aux  blessés  d'en  faire  la  déclaration  à  la  police?  Quant 
a  nous ,  elle  nous  a  soulevé  le  cœui'  ;  nous  ne  saurions  dire 
toute  la  tristesse  qu'elle  nous  cause.  Comment  les  signataires 
de  cette  mesure  ont-ils  pu  taclici'  leur  nom  de  l'opprolue 
d'un  pareil  acte,  contre  lequel ,  au  reste  ,  les  protestations 
arrivent  en  foule.  Ordonner  la  délation  et  l'ordonner  à  dos 
hommes  dont  le  ministère  repose  sur  une  confiance  sans 
bornes,  à  des  hommes  dépositaiies  de  mille  secrets,  et  que 
la  loi  elle-même  oblige  ,  à  défaut  de  la  conscience  ,  à  une 
disci'ction  qui  n'a  de  limites  que  celles  de  la  loi,u'est-ce  pas 
se  méprendre  de  la  manière  la  plus  inconcevable  et  la  plus 
révoltante? 

DE    LA    BEVOLUTION    ANGLAISE    DE     l832. 

Le  bill  de  réforme  est  aujourd'hui  devenu  loi,  dit-on; 
ce  qui  signifie  qu'il  a  été  adopté  par  la  chambre  des  lords, 
en  l'absence  obligée  de  cent  soixante  de  ses  membres ,  qui 
n'ont  pas  osé  le  rejeter,  et  que  Guillaume  IV  l'a  sanctionné 
par  commission,  ne  voulant  pas  le  faire  en  personne  sur  le 
champ  de  bataille  que  ses  amis  avaient  abandonné,  et  n'o- 
sant pas  non  plus  y  refuser  son  assentiment.  Et  c'est  là  ce 
qu'on  nomme,  dans  un  pays  religieux  ,  une  loi  adoptée  par 
les  trois  pouvoirs!  Tout  en  ayant  l'air  de  frémir  d'horreur 
au  seul  mot  de  révolution,  on  en  fait  cependant  une  com- 
plète. 

Les  Anglais  ont  donc  le  bill,  tout  le  bill,  sans  avoir  eu 
besoin  pour  cela  d'en  venir  aux  barricades  ,  comme  ils  pa- 
raissaient y  être  décidés.  Il  fuit  voir  maintenant  si  tout  leur 
sera  assez,  ou  si,  comme  nous  sommes  disposés  à  le  croiic , 
ils  ne  trouveront  pas  qu'ils  ont  besoin  de  quelque  chose  de 
plus  que  le  tout  qu'ils  demandaient.  Il  eu  est  déjà  parmi 
eux  qui  soutiennent  qu'avec  ce  tout  ils  risquent  de  ne  rien 
avoir,  à  moins  que  la  chambre  des  lords  ne  soit  purgée  ou 
rembourrée.  D'autres  vont  jusqu'à  dire  que  ce  tout  ne  ser- 
vira à  rien,  à  moins  que  la  reine  ne  réfoimc  sa  maison  pour 
s'entourer  uniquement  de  partisans  du  bill.  Quant  au  roi 
lui-même  ,  il  est  depuis  quinze  jours,  de  quait  d'heure  en 
quart-d'heure,  tantôt  à  la  hausse,  tantôt  à  lu  baisse.  On  avait 
préparé  ,  en  toute  sincérité  sans  doute  ,  une  foule  d'arcs  de 
triomphe  sur  la  route  qu'il  devait  suivre  pour  aller  sanc- 
tionuer  le  billj  mais  il  a  cru  peut-être  y  voir  de  la  ressem- 
blance avec  les  Fourches-Caudines  ,  et  il  a  préféré  se  sous- 
traire à  ces  honneurs.  Qu'en  est-il  résulté?  Guillaume  IV 
est  devenu  tellement  impopulaire  que  le  Times  en  jjarle 
conime  d'un  homme  absolument  nid,  à  qui  on  fera  signer 
tout  ce  qu'on  voudra,  a  Nos  craintes  se  sont  réalisées,  »  dit 
ce  journal.  «  Le  roi  n'a  pas  donné  en  personne  son  assenti- 
ment à  la  charte  de  i83a,  qu'il  avait  cependant  trois  fois 
recommandée  du  haut  du  trône,  dans  des  discours  solennels. 
Mais  désormais  peu  importe  l'opinion  personnelle  du  roi  sur 
des  questions  qui  intéresscntle  bien  général.  Plusde  millions 
pour  des  palais  -p\\ii  d'énormes  listes  civiles  y  plus  de  hon- 
teuses pensions,  comme  sous  le  règne  voluptueux  ctpiodifue 
de  George  IVI  Sans  doute  si,  par  liu  assentiment  rtfltclii  et 
persévérant  aux  principes  delà  vertu  et  de  la  sagesse  politi- 
ques, le  roisaitgagner  l'affection  du  peuple, d  pouira  préten- 
dre à  de  l'indulgence  pour  ses  désirs,  et  ou  pourra  lui  en 
donner  des  marques,  même  au  prix  de  quelques  sacrifices  : 
mais  dans  tout  ce  qui  regarde  la  liste  civile  la  chambre 
réformée  interviendra  avec  hardiesse  et  saura  saisir  les  oc- 
casions d'exprimer  au  roi  ce  que  son  peuple  pense  de  sa 
conduite  dans  cette  foule  de  cas  oit  l'on  ne  peut  pas  faire 
un  puéril  usage  de  lu  maxime  que  le  roi  ne  peut  pas  mal 
faire.  » 

Certes,  l'Angleterre  avait  grandement  besoin  d'une  ré- 
forme dans  sa  représentation  ,  et  cette  réforme  aurait  peut- 
être  valu  une  révolution.  La  lévolutiou  a  cependant  eu 


lieu.  Espérons  que  ses  résultats  répondront  aux  vœux  de 
ceux  qui  ont  agi  dans  le  sens  de  la  réforme,  et  qu'elle 
procuiera  à  ce  pays  de  longues  années  de  paix  et  de  pros- 
périté, en  sorte  qu'il  soit  plus  que  jamais  en  état  de  tra- 
vaillera la  propagation  de  l'Evangile  parmi  tous  les  peuples! 
Il  est  digue  de  remarque  que,  dans  l'élection  d'un  mem- 
bre de  la  chambre  des  communes  pour  le  comté  de  Berks , 
comté  agricole  dans  le  voisinage  de  la  capitale  ,  qui  a  eu 
heu,  il  y  a  peu  de  jours  ,  c'est  un  candidat  opposé  au  bill 
tout  entier  qui  a  été  nommé;  il  a  obtenu  deux  cents  voix 
de  plus  que  le  candidat  soutenu  par  le  ministère  et  par  les 
unions  politiques.  Ce  fait  prouve  qu'il  y  a  encore  bien  dos 
gens  qui  n'ont  pas  grande  confiance  dans  les  résultats  du 
b.U. 


LA  SOCIETE   BIBLIQUE  DE    LOIVDRES. 

PREMIER    ARTICLE. 

La  Société  Biblique  Britannique  et  Etrangère  a  été  formée 
eu  1804.  Son  but  unique  est  de  répandre  la  connaissance 
des  Saintes  Ecritures  ,  en  les  faisant  imprimer,  sans  notes  ni 
commentaires,  dans  les  diverses  langues  parlées  dans  le 
monde.  Lord  Teignmouth  ,  connu  comme  biographe  de  sir 
^Villiam  Jones,  et  qui  a  rempli  les  fonctions  de  gouverneur 
général  du  Bengale ,  en  est  président  depuis  son  origine. 
Plusieurs  évêques  de  l'Eglise  anglicane,  entre  autres  le  savant 
Portons,  alors  évêque  de  Londres,  acceptèrent  le  titre  de 
vice-présidens.  Leur  patronage  fut  d'autant  plus  précieux, 
que  le  comité  devant  être  composé,  non  seulement  de  mem- 
bres de  l'Eglise  anglicane,  mais  aussi  decliretieus  de  toutes 
les  dénominatioLS  ,  il  était  important  que  la  tolérance  des 
dignitaires  de  l'Eglise  encourageât  les  anglicans  à  s'y  rallier. 

L'art  d'imprimer  avec  des  planches  stéréotyjîes ,  connu 
en  partie  depuis  cpielques  années  ,  venait  de  faire  de  grands 
proj^rés  en  Angleterre  ,  par  les  soins  du  comte  Staiohope  et 
de  IVI.  André  Wilson.  On  dirait  que  la  Providence,  qui  fit 
précéder  la  réforme  du  XYFsiècle  de  la  découvertede l'im- 
primerie, a  voulu  faire  coïncider  celle  de  la  stéréolypie  avec 
l'ère  des  sociétés  bibliques,  dont  les  travaux  en  ont  été  pro- 
digieusement facilités.  Les  nouveaux  procédés  permettant 
d'avoir  une  succession  non  interrompue  d'exemplaires , 
de  perpétuer  un  texte  correct,  et  de  se  procurer  les  Livres 
saints  à  beaucoup  moins  de  frais,  le  comité  chargea  l'uni- 
versité de  Cambridge,  de  surveiller  l'impression  d'un  grand 
nombre  de  Bibles  et  de  Nouveaux-Testamcns  stéréotvpes. 

La  rareté  des  Bibles,  dans  la  -langue  du  pays  de  Galles, 
avait  été  la  première  circonstance  qui,  en  faisant  recher- 
cher les  moyens  de  s'en  procurer  beaucoup  d'exemplai- 
res, donna  l'idée  de  former  lu  Société  Biblique  de  Londies; 
mais  dès  la  première  anuée  de  son  existence,  elle  s'occupa 
aussi  des  pays  étrangers.  Un  Comité  Oriental  fut  formé 
pour  les  travaux  auxquels  onvoulait  se  livrer  dans  les  divers 
pays  de  l'Orient,  et  une  correspondance  active  fut  établie 
avec  la  Suisse,  l'Allemagne,  le  Danemarck  et  d'autres 
parties  du  continent,  pour  recueillir  des  rensciguemcus  sur 
le  besoin  de  Livres  saints  dans  ces  contrées. 

Les  informations  reçues  de  Nuremberg  étaient  si  encou- 
rageantes que  la  Société  de  Londres  offrit  à  ses  correspon- 
dans  cent  livres  sterling  pour  fociliter  l'établissement  d'une 
société  biblique  dans  celte  ville.  M.  Thomas  Kiesliiig  ré- 
pondit à  cette  proposition  dans  les  termes  suivans  :  «  Eq 
lisant  votre  lettre ,  je  me  rappelais  avec  attendrissement  ce 
passage  de  l'Evangile  :  «  Ils  firent  signe  à  leurs  compa- 
)>  gnons  cjui  étaient  dans  l'autre  nacelle  de  venir  les  aider, 
»  et  étant  venus,  ils  remplirent  les  deux  nacelles,  tellcnient 
»  qu'elles  enfoncèrent  !  «Votre  lettre  me  causa  tant  de  joie, 


LE  SEMEUR. 


323 


r]ue  ne  pouvaut  me  contenir,  je  courus  chez  M.  Schrener, 
un  des  plus  respectables  ministres  de  notre  ville,  pour  lui 
communiquer  ces  bonnes  nouvelles,  venues  d'une  terre 
litrangjère  :  il  en  fut  touché  comme  moi ,  et  nous  convînmes 
Je  convoquer  pour  le  jour  de  l'Ascension  ,  une  assemblée 
de  chrétiens  ot  d'amis,  dans  la([uclle  nous  prîmes  la  résolu- 
lion  unanime  de  former  une  société  biblique  ,  et  d'inviter, 
par  une  circulaire,  nos  frères  d'Allemagne  et  de  Suisse  a 
nous  aider  dans  cette  belle  enti  éprise.  » 

Qui  ne  lirait  avec  intérêt  les  détails  des  premiers  com- 
mencemcus  d'une  œuvre  dont  l'influence  s'est  étendue  sur 
le  monde  entier,  et  à  laquelle  ou  ne  peut  comparer  aucune 
de  celles  qui  ont  pour  but  l'extension  do  la  science.  Jamais, 
on  peut  le  dire,  autant  de  volontés  ne  se  sont  réunies  ,  au- 
tant d'efforts  n'ont  eu  lieu,  pour  un  but  quelconque;  ja- 
mais ceux  qui  ont  travaillé  pour  une  même  cause  n'ont 
appaitenu  à  autant  de  contrées,  n'ont  été  placés  à  des  de- 
f;rés  si  différcns  de  l'échelle  sociale,  et  n'oufélé  si  diver- 
sement partagés  sous  le  i-ipport  de  l'éducation  et  des  cir- 
constances extérieures  ;  jamais  aussi ,  il  faut  l'ajouter,  on  n  a 
vu  autant  de  persévérance ,  l'emploi  de  moyens  aussi  variés 
et  aussi  ingénieux,  et  une  constance  égale  à  ne  pas  perdre 
de  vue  le  but  primitif  qu'on  s'était  proposé.  Il  nous  serait 
impossible  de  suivre  ,  pas  à  pas ,  cette  société  devenue  co- 
lossale,dans  les  travaux  auxquels  elle  s'estlivréej  nous  nous 
nous  bornerons  à  signaler  quelques  faits. 

Eu  1804,  le  capitaine  John  Norton,  qui,  en  1800,  avait 
été  nommé  chef  par  la  confédération  des  Six  Nations  du 
Haut-Canada  (i),sous  le  nom  de  Teyoninho  Karawen, 
avait  fait  un  voyage  en  Angleterre,  pour  obtenir  la  confir- 
mation des  privilèges  en  vertu  desquels  ses  frères  indiens 
occupaient  l'établissement  de  la  Grande-Rivière.  Dans  ce 
voyage  ,  ce  chef^  naturellement  disposé  à  désirer  le  bien  de 
ses  peuples  ,  forma  des  liaisons  qui  lui  inspirèrent  la  pensée 
d'employer  ses  momens  de  loisir  à  traduire  l'Evangile  selon 
saint  Jean  dans  le  dialecte  moha-(vk ,  qui  est  la  langue  habi- 
tuelle de  ces  nations  confcdérées,  au  milieu  desquelles  la 
Société  pour  lu  propagation  de  l'Evangile  a  envoyé  des 
missionnaires  en  170a  ,  et  qui  ont  en  partie  embrassé  la  foi 
chrétienne.  Le  capitaine  Norton  lui-même  unissait  à  nu 
profond  sentiment  leligieux  un  esprit  pénétrant  et  réfléchi. 
Il  avait  une  grande  connaissance  des  Saintes-Ecritures,  et 
étaitfamiliarisé,  depuis  son  enfance,  avec  la  langue  anglaise. 
Il  paraissait  donc  très-propre  à  l'exécution  de  celte  traduc- 
tion. Avant  do  se  charger  de  son  impression  ,  le  comité  de 
la  Société  Biblique  désirait  cependant  s'assurer  de  sa  cor- 
rection et  de  son  exactitude  ;  mais  comme  il  n'était  pas  pos- 
sible de  trouver  en  Angleterre  une  autre  personne  qui 
comprit  la  lairgue  mohawk ,  on  eut  recours  à  l'expédient 
suivant.  Ayant  présenlé  le  capitaine  dans  une  société  res- 
pectable ,  on  lui  proposa,  comme  la  seule  épreuve  qu'on 
pût  faire  de  sa  traduction,  d'en  retraduiie  littéralement  un 
morceau  en  anglais.  Il  y  consentit  et  lut  immédiatement 
de  cette  manière  le  dix-septième  chapitre  de  l'Evangile. 
Les  personnes  présentes  s'accordèrent  à  trouver  qu'autant 
qu'on  en  pouvait  juger  ,  la  traduction  était  faite  avec  autant 
de  fidélité  que  de  jugement.  Le  comité  l'adopta  et  elle  fut 
imprimée  à  deux  mille  exemplaires ,  avec  l'anglais  en  re- 
gard. Elle  a  été  répandue  en  différcns  endroits  du  Haut- 
Canada  ,  sur  les  bords  de  l'Ohio  et  dans  le  pays  des  Onéidas. 
L  opinion  favorable  qu'on  avait  conçue  de  ce  travail  fut 
confirmée,  peu  de  temps  après,  parle  suffrage  des  interprètes 
mdiens  qui  déclarèrent  qu'elle  était  correcte. 

En  i8o5  ,  la  Société  de  Londres,  commença  à  répandre 
les  .Saintes  Ecritures  en  France,  où  ses  travaux  ont  pris,  peu  à 

(1)  LesiÇix  iVa.'ioni  sont  les  Ondowaghas  ou  Senecas,hs  Cayensas, 
les  Onondagas,  les  Oniidas,  les  Mohawks  et  les  Tuscaroras. 


peu,  une  telle  importance,  qu'elle  y  a  mis  en  circulation  , 
l'année  dernière,  176,139  exemplaires  de  la  Bible  ou  du 
NoUveau-Ti'stament.  L'un  de  ses  premiers  correspondans, 
dans  ce  pays,  a  été  le  vénérable  Obcrlin,  pasteur  au  Ban-dc- 
la-Rochc,  mort  en  1826,  l'un  des  hommes  les  plus  étonnans 
de  notre  époque,  par  le  bieu  immense  qu'il  a  su  opérer 
avec  des  ressources  extrêmement  limitées.  Voici  de  quelle 
manière,  il  rendait  compte  à  la  Société,  qui  lui  offrait  un  don 
de  Livres  saints,  de  l'emploi  qu'il  comptait  faire  des  trois 
premiers  volumes  dont  il  disposerait.  Il  est  impossible  de 
liie  sans  émotion  les  lignes  suivantes  : 

«  La  première  Bible  sera  donnée  à  Sophie  Bernard,  une 
des  plus  excellentes  femmes  que  je  connaisse  et  riionueur 
de  ma  paroisse.  Avant  d'être  mariée,  elle  prit,  du  cousentc- 
raentde  ses  parons,  l'engagement  de  nourrir  et  d'élever  trois 
enfans  délaissés,  qu'un  père  dénaturé  avait  souvent  traités 
d'une    manière    révoltante,  lorsque,    mourant  de    faim, 
ils  avaient  osé  demander,  eu  pleurant,  quelque  nourriture. 
Peu  de  temps  après,  elle  sauva  la  vie  à  quatre  enfans  catho- 
liques ,  qui ,  sans  elle ,  auraient  péri  de  besoin  et  de  misère. 
Elle  se  trouva  donc  chargée  du  soin  de  sept  enfans,  auxquels 
elle  en   joignit  plusieurs    auties  de  différentes  religions. 
Alors,  elle  loua  une  maison,  prit  une  servante  ,  et  entretint 
toute  celte  famille  adoptive,   uniquement  du  produit   de 
son  travail,  et  du  peu  d'ouvrage  que  faisaient  les  enfans , 
auxquels  elle  enseignait  h  filer  du  coton.  Son  existence  est 
une  bénédiction  pour  tout  le  village  ;  il  est  impossible  d'être 
plus  industrieuse;,  plus  frugale,  plus  propre,  plus  gaie,  plus 
édifiante  dans    sa   conduite  et  dans    sa  conversation  ,  plus 
douce  et  plus  aimante,  plus  ferme  et  plus  courageuse  dans 
le  danger.  Satan  inspira  à  quelques  ennemis  de  cette  femme 
respectcible  l'horrible  dessein  de  détruire  sa   vieille  chau- 
mière; mais  il  à  plù  à  Dieu  de  la  préserver  de  ce  malheur. 
Lfu  jcôvie  honinie  digue  d'elle  lui  offrit  sa  mainj  elle  refusa 
d'abord;  n\ais  il  déclara  qu'il  persévérerait,  dùt-elle  le  faire 
attendre  dix  ans.  Lorsqu'elle  lui  dit,  qu'elle  ne  pouvait  se 
séparer  de  ses  pauvres  orphelins,  il  répondit  généreusement:-, 
a  Qui  prend  la  mère,  prend  les  enfans.  »  Il  a  tenu  parole 
et  tous  ces  enfans  ont  été   élevés  par  eux  avec  grand  soin. 
Dernièrement  encore,  ils  se  sont  chargés  de  quelques  autres 
orphelins,  qu'ils  élèvent  dans  l'amour  et  dans  la  crainte  de 
Dieu.  Quoique  ce  couple  excellent  passe  pour  être  riche 
leurs   revenus  sont  insuffisans  à  l'étendue  de  leur  bienfai-. 
sance  ;  quelquefois  ils  sont  embarrassés  pour  se  procurer  les; 
vêtemens  qui  leur  sont  nécessaires.  Je  compte  leur  donner 
une  Bible,  parcequ'ils prêtent  souvent  la  leur  aux  habitaos 
des  villages  catholiques  du  voisinage. 

»  J'en  destine  une  seconde  à  Marie  Schepler,  excellente 
femme, qui  vit  à  l'extrémité  de  ma  paroisse,  dans  un  lieu  oîj 
le  froid  est  rigoureux  et  le  terrain  peu  fertile,  de  soite  que 
presque  tous  les  h.abitans  sont  de  pauvres  gens  ,  qui  se  prê- 
tent mutuellement  des  habits  pour  se  présenter  à  la  co  m- 
munion.  Cette  pauvre  femme  est  aussi  d'un  caractère  'très- 
rcspeclable,  et  j'aurais  bien  des  choses  à  dire  à  sa  louange 
si  je  voulais  entrer  dans  des  détails.  Quoique  peu  fortunée 
et  d'une  santé  faible ,  elle  est  la  mère,  la  bienfaitrice  et 
l'institutrice  j  non  seulement  de  tout  son  village  ,  mais  en- 
core de  quelques  districts  voisins.  Elle  prend  le  plus  vif 
intérêt  à  tout  ce  qui  concerne  le  royaum.e  du  Rédempteur 
sur  la  terre,  et  gémit  souvent  de  voir  qu'il  est  quelquefois 
envahi  par  le  Prince  des  ténèbres.  Elle  a  aussi  élevé  plu- 
sieurs orphelins,  sans  avoir  reçu  la  plus  légère  rétribution. 
Elle  tient  une  école  gratuite  de  jeunes  filles  ,  et  se  fait  un 
devoir  de  prêter  habituellement  sa  Bible  à  ceux  qui  n'en 
ont  point. 

»  Je  ferai  présent  de  la  troisième  à  Catherine  Scheideg- 
ger,  veuve  estimable ,  qui,  comme  Marie  Schepler  ,  sert  de 
mère  aux  orphelins  et  d'institutrice  aux  indigens. 


324 


LE  SEMEUR. 


»  Je  pourrais,  facilement  ajouter  à  cette  liste  les  r.oms 
d'autres  personnes  du  même  caractère,  qui  verseront  des 
larmes  de  reconnaissance,  si  elles  reçoivent  le  don  d'une 
B  blc.  » 

Quelle  intéressante  introduction  celte  lettre  n'offre-t-elle 
pas  aux  travaux  qui  ont  dès  lors  eu  lieu  en  France  pour  la 
propagation  des  Saintes  Ecritures  I  Et  si  l'on  considère  que 
ces  pauvres  femmes  du  Ban-de-la-Roche  ont  puisé  dans  la 
Bible  les  scnlimens  qui  les  faisaient  af;ir  ,  quel  puissant  ar- 
gument ne  renferme-t-elle  pas  eu  faveur  de  la  lecture  du 
Livre  de  Dieu  ! 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

DES  DlFFEr.ENTES  MANIÈRES  d'eTUDIER  LE  CIir.ISTIANISME. 

Il  est  évident  qu'un  travail  s'opère  aujourd'hui  dans  le 
monde  moral  et  l'entraîne  à  la  recherche  de  la  vérité  qu'il 
a  perdue  ;  mais  ce  travail  se  fait  en  tâtonnant,  sans  guide, 
sans  règle  fixe.  Nous  pouvons  affirmer  qu'il  demeurera  sans 
résultats  aussi  long-temps  qu'on  cherchera  la  vérité  ailleurs 
que  dans  la  Bible.  Malheureusement  une  foule  de  préven- 
tions ,  plus  ou  moins  partagées  par  toutes  les  classes  , 
éloijjnent  encore  de  ce  Livre  les  savans  et  le  peuple.  A  la 
merci  des  circonstances  et  des  influences  extérieures,  on  re- 
jette ou  l'on  admet  les  solutions  qu'il  donne  sans  peser  sé- 
rieusement les  preuves  sur  lesquelles  il  les  fonde. 

Les  uns,  et  c'est  peut-être  le  plus  grand  nombre,  négli- 
gent absolument  l'oidre  de  vérités  et  de  faits  le  plus  impor- 
tant qui  existe;  ils  en  nient  ou  repoussent  les  conséquences, 
avant  toute  discussion  réelle,  par  un  simple  préjugé  ou  une 
aveugle  antipathie  ;  les  autres,  par  l'effet  des  souvenirs  et 
des  impressions  de  leur  enfance,  ou  par  une  sorti?  dp  res- 
pect instinctif,  ou,  ce  qui  est  déplorable,  par  des  cousidéra- 
tions  de  convenance  et  de  politique  ,  veulent  retenir  une 
partie  seulement  des  doctrines  chrétiennes  ;  ils  veulent  con- 
server une  portion  de  l'édifice  dont  ils  rejettent  les  bases. 
Yains  efforts,  tentative  impuissante,  l'œuvre  de  destruction 
ne  saurait  s'arrêter  à  moitié;  les  conséquences  ne  peuvent 
subsister  long-temps  hors  du  principe  qui  leur  seit  d'appui 
et  leur  donne  l'être.  Un  Christianisme  sans  foi  est  néces- 
sairement un  Christianisme  sans  force  et  sans  vie. 

11  est  une  autre  métliode  qui  ,  au  premier  abord  ,  paraît 
plus  rationnelle  ,  et  qui ,  au  fond,  Test  peut-être  tout  aussi 
peu.  On  en  fjit  de  nos  jours  un  emploi  très-fréquent.  Elle 
consiste  à  juger  le  Christianisme,  non  d'après  les  preuves 
qui  lui  sont  propres  et  les  litres  de  crédibilité  qu'il  présente, 
mais  en  comparant  l'idée  vraie  ou  fausse  qu'on  s'en  forme 
avec  certains  principes  de  religion  naturelle  qu'on  a  adoptés. 
Le  Christianisme  est  admis  si  ses  doctrines  se  trouveiit  d'ac- 
cord avec  ces  princ  iprs  ;  si  elles  y  sont  ou  paraissent'y  être 
contraires,  il  est  rejeté  :  c'est  la  marche  du  rationalisnie. 
Nous  ne  craignons  pas  d'affirmer  qu'elle  est  essentiellement 
vicieuse  et  en  opposition  directe  avec  les  règles  leconuaes 
seules  légitimes  et  seules  sûres  en  tout  autre  get  re  de  re- 
therciirs.  Ce  sont  toujours  de  pures  spéculations ,  de  sim- 
ples théories  ,  qu'on  met  au-dessus  des  preuves  positives  , 
et  les  données  de  l'imagination  ,  du  raisonnement  ou  du 
sentiment,  auxquelles  on  accorde  plus  de  confiance  et  d'au- 
torité qu'aux  données  de  l'expérience,  qu'aux  témoignages 
de  riil.-'toire,  qu'aux  faits  éclatans  oii  le  Christianisme  a  sou 
origine  et  sa  base. 

Wons  slgnaleioiis  un  antre  genre  d'argumentation,  dont 
on  a  souvent  fait  usage  contre  le  Christianisme  ,  et  qui  est 
plus  radicahment  vicieux  encore  que  le  précédent ,  avec 
lequel  il  a  quehjue  analogie.  Dans  cette  manière  de  procé- 
der on  laisse  aussi  lot  îenieiit  de  côté  les  preuves  directes 


et  positives  que  le  Christianisme  invoque  ,  et  jusque  là  on 
suit  la  marche  que   nous  venons  de  décrire  :   mais  on  va 
beaucoup  plus  loin  ,   et  sans  s'occuper  des  doctrines  chré- 
tiennes ,  sans  les  examiner  ,  indépendamment  de  leur  na- 
ture et  de  leur  tendance  ,  à  part  ce  qu'elles  sont  en  elles- 
mêmes  et  les  circonstances  extérieures  qui  ont  pu  leur  im- 
primer le  sceau  de  la  vérité,  ou  les  juge   souverainement 
d'après  un  ordre  de  considérations  qui  leur  sont  tout-à-fait 
étrangères ,   et   qui   laissent   subsister  cette   masse  de    té- 
moignages et  de  démonstrations  morales,  fondement  réel 
de  la  foi.  Ainsi,  pour  citer  quelques  exemples,  les  premières 
études  sur  certains  monumens  et  certains  peuples  condui- 
sent, relativement  à  l'âge  du  monde  et  de  la  race  humaine, 
a  des  résultats  qui  paraissent  contredire  quelques  assertions 
de  la  Bible,  et  l'on  se  hâte  d'en  conclure  que  la  Bible  n'est 
qu'un  produit  de  l'imposture  :  la   chronologie  mosaïque 
semble  ne  pouvoir  se  concilier  avec  cell(i  des  Egyptiens  , 
des  Chinois,  des  Indous ,   non  plus  qu'avec  l'antiquité  de 
tels  ou  tels   monumens   :  donc  le  Christianisme  est  faux. 
Combien  de  temps  et  par  combien  de  gens  ce  raisonnemetit 
n'a-t-H  pas  été  tenu  pour  aussi  légitime  que  péremploire  ? 
Cependant  les  sciences  ont  fait  un  pas  de  plus  ,  et  ces  chro- 
nologies ,  ces  monumens  accusateurs  sont  venus  déposer  eu 
faveur  du  Livre  dont  ils  devaient,   disiit-on  ,  anéantir  sans 
retour  l'autorité.  Un  peu  plus  tard  ,  les  découvertes  géolo- 
giques ont  donné  lieu  et  fourni  matière  à  des  attaques  de  la 
même  nature.  Autant  que  nous  pouvons  en  juger,  les  pro- 
grès de  la  science,  quelque  peu  avancée  qu'elle  soit  encore, 
en  ont  déjà  sensiblement  affaibli  la  force  et  l'effet,  et  don- 
nant lieu  d'espérer  que  des  investigations  plus  profondes, 
des  connaissances  plus  étendues,  les  feront  tomber  entière- 
ment. I/expérience  seule  révèle  donc  suffisamment  le  vice 
de  ce  genre  d'argumentation.  Considéré  en  lui-même,  il  est 
loin   de  légitimer  les  conclusions  qu'on  en  a  voulu  tirer. 
Sup2:)osez  aussi  incontestables  qu'elles  le  sont  peu,  ces  don* 
nées   de  la    géologie  ,  de    l'archéologie   ou   de   tout  autre 
science  ,  qui  vous  paraissent  les  plus  contraires  au  contenu 
de  nos  Livres  sacrés  ,  vous  n'avez  pas  droit  d'en  inférer  eii- 
coi'e  que  ces  livres  soient  faux  ;  votre  argument  ne  conduit 
pas  jusque  là;  il  vous  reste  à  démontrer  la  nullité  des  titres 
et  des  preuves  sur  lesquels  leur  crédibilité   repose.   Aussi 
long- temps  que  vous  n'osez  pas  même  le  tenter  ,   vous  n'a- 
vez que  soulevé  une  diificulté  plus  ou  moins  forte  ;  et  vous 
ne  pouvez  pas  plus  vous  débarrasser,  par  une  simple  néga- 
tion, des  faits  que  je  vous  cite  et  sur  lesquels  s'appuient  mes 
croyances  ,  que  je  ne  puis  me  débarrasser  des  vôtres  par  le 
même  moyen.  C'est  pourtant  là  ce  qu'on  a  fait,  ce  qu'on  ne 
cesse  de  faire  contre  le  Christianisme  ,   avec  une  assurance 
d'autant  plus  étrange  que  les  nombreuses  et  graves  erreurs 
oii  l'on  a  été  jeté  en  suivant  cette  marche  ^  et  qu'on  ne  peut 
s'empêcher  d'avouer  aujourd'hui  ,   devraient,  ce  semble  , 
iiisjiircr  plus  de  défiance  et  de  circonspection.  Ce  serait  un 
livre  à  la  fois  curieux  et  instructif  que  celui  qui  donnerait 
le  catalogue  des  innombrables  objections  qu'on  a  présentées 
comme  insolubles  ,   et  qui   ont  disparu  successivement  et 
sans  retour  à  chaque  pas  qu'a  fait  la  science. 

Certes,  si  quelque  part  la  raison  spéculative  doit  se  défier 
d'elle  ,  c'est  sans  doute  dans  des  recherches  qui  ont  pour 
objet  Dieu  lui-même  et  les  lois  d'après  lesquelles  il  régit  le 
genre  humain  et  le  monde  moral  tout  entier.  Nous  ne  nions 
pas  au  naturaliste,  au  géologue,  etc  ,  le  droit  d'examiner  si 
la  religion  de  la  Bible  est  d'accord  avec  leurs  sciences  res- 
pectives; mais  nous  affirmons  qu'ils  vont  beaucoup  trop 
loin  lorsqu'ils  pi  étendent  renverser  un  ordre  de  vérités  et 
do  faits  qui  ont  leurs  preuves  particulières,  en  leur  opposant 
quelques-uns  des  résultats  plus  ou  moins  certains  qu'ils  ont 
obtenus  dans  leurs  recherches.  Ils  n'ont  fait  qu'attaquer,  et 
de  bien  loin  ;  il  y  aurait  donc  erreur  de  leur  part  à  se  per- 


LE  SEMEUR. 


325 


suadcr  qu'ils  ont  vaincu,  quand  il  est  à  peine  sûr  que  leurs 
traits  portent.  Nous  ne  contestons  ])as  au  rationaliste  la  fa- 
culté d'examiner  les  doctrines  chrétiennes  en  elles  mêmes, 
de  les  juger  d'après  leur  nature  ,  leur  tendance  et  leurs  ef- 
fets ,  de  les  comparer  avec  ces  premiers  principes  ,  ces  opi- 
nions instinctives,  ces  croyances  générales  et  impérissiibles  , 
dont  nous  portons  en  nous  le  germe,  que  fécondent  et  dé- 
velopjient  la  réflexion,  la  contemplation  de  l'univers,  les 
influences  sociales.  Ce  genre  d'étude  et  d'argumentation  n'a 
certainement  rien  d'illégitime  en  soi,  mais  il  exige  beaucoup 
de  circonspection  ,  de  mesure  et  de  sagesse  j  il  constitue  ce 
qu'on  a  nommé  l'évidence  interne  du  Christianisme,  et  il  y 
a  conduit  une  foule  de  bons  esprits.  Mais  cette  méthode  , 
excellente  comme  auxiliaire  ,  nous  paraît  insuffisante  et 
pousser  dans  des  voies  périlleuses,  dès  qu'on  la  prend  pour 
unique  guide.  Nous  doutons  qu'elle  produise  cette  disposi- 
tion qu'exige  l'Evangile  ,  et  qui  porte  à  soumettre  tontes 
SCS  pensées  à  l'obéissance  de  Christ,  et  à  recevoir  le  royaume 
des  cieux  avec  la  docilité  et  l'humilité  des  enfans.  Nous  y 
voyons  une  arme  défensive,  plutôt  qu'un  instrument  de 
foi. 

Il  est  remarquable  qu'elle  soit  presque  universellement 
préférée  à  la  méthode  historique  et  positive  ,  dans  un  temps 
tel  ([ue  le  nôtre,  oii  l'on  veut  que  la  science  prenne  les  faits 
pour  principe,  et  qn'ille  en  soit  simplement  l'explication 
ou  le  corollaire,  où  l'on  proclame  que  toute  science  qui  ne 
s'appuie  point  sur  des  faits  bien  constatés,  toute  science 
purement  spéculative,  ne  saurait  plus  être  l'objet  d'un  in- 
térêt général  et  d'une  sérieuse  attention. 

Le  Christianisme  se  prête  parfaitement  à  cette  disposition 
des  esprits  qui  demande  surtout  des  faits  ,  et  à  la  méthode 
qui  ne  veut  reconnaître  que  l'observation  pour  base  et  pour 
point  d'appui  de  la  science.  Seulement  il  exige  ,  d'accord 
avec  la  saine  philosophie  ,  qu'on  ne  dédaigne  et  ne  néglige 
aucun  fait,  qu'on  tienne  compte  de  tous  ,  qu'on  ne  rejette 
pas  sans  examen  et  sur  de  simples  préventions  ceux  d'un 
certain  ordre  ;  il  demande  qu'aux  faits  d'observation  pro- 
prement dite  et  aux  faits  de  conscience  ,  on  joigne  les  faits 
de  témoignage.  Recueillons  et  classons  soigneusement  tous 
ceux  qui  ont  trait  aux  questions  religieuses.  Ne  négligeons 
rien  de  ce  qui  peut  porter  quelque  lumière  dans  un  sujet 
si  intéressant ,  si  élevé  ,  si  vaste,  et  concourir  à  donner  les 
solutions  qui  sont  l'objet  de  nos  recherches  ,  ou  confirmer 
celles  que  nous  avons  déjà  obtenues.  Appelons  à  notre  aide 
les  sciences  historiques,  naturelles  et  psycologiques  j  de- 
mandoris-leur  l'appui  de  leurs  procédés  et  de  leurs  décou- 
vertes. Toutes  doivent  travailler  de  concert  pour  la  religion 
qui  les  embrasse  ei  les  domine  toutes.  Elles  sont  loin  ,  de- 
puis leur  renaissance  ,  d'avoir  suivi  cette  direction  et  com- 
pris leur  haute  mission  à  cet  égard.  Elles  semblent  avoir 
craint  de  perdre  de  vue  le  but  particulier  que  chacur.e  se 
propose,  ou  de  compromettre  leur  indépendance  et  leuis 
succès,  en  offrant  leur  hommage  et  leurs  services  à  la 
science  première  j  elles  ont  préfénS  unir  leurs  efforts 
pour  la  détrôner  ,  que  de  lui  payer  le  tribut  qu'elle  ré- 
clamait d'elles  ,  et  qui  les  aurait  enrichies  au  lieu  de  les 
appauvrir.  Les  circonstances  qui  les  ont  jetées  dans  cette 
fausse  voie  ,  dans  cette  sorte  d'msurrcction  ,  n'existent  plus 
et  ne  sauraiefit  se  reproduire.  Elles  n'ont  plus  à  redouter  ce 
despotisme  insatiable,  ombrageux,  jaloux,  qui  se  prétendait 
le  droit  d'arrêter  leur  marche,  dès  qu'il  ne  la  dirigeait 
plus  à  son  gré,  aussi  bien  que  de  juger,  de  contrôler  les 
résultats  de  leurs  recherches,  et  de  ne  les  laisser  publier 
que  sous  son  bon  plaisir.  Elles  seraient  injustes  de  garder 
rancune  à  la  théologie  chrétienne,  qui  se  trouva  mêlée  né- 
cessairement, mais  bien  à  tort,  dans  leurs  débats,  avec  la 
puissance  dont  elles  ont  brisé  le  joug.  Il  est  temps  qu'elles  J 
reviennent  de  leurs  préventions  et  de  leurs  antipathies  j    et  ^ 


qu'elles  concourent  ensemble  à  porter  la  lumière  dans  les 
grandes  questions  qui  se  rattachent  à  la  destinée  del'hommej 
dans  ces  questions  auprès  desquelles  s'effacent  toutes  celles 
qui  se  débattent  de  nos  jours,  avec  tant  d'intérêt ,  pour  ne 
pas  dire  plus;  dans  ces  questions  capitales,  dont  l'Evan. 
gi'e  a  donné  au  monde  une  solution  si  simple,  si  satis- 
faisante et  si  haute.  Que  les  sciences  cessent  de  passer  à  côté 
de  l'Evangile,  comme  elles  fout  depuis  trop  long-temps; 
qu'elles  lui  accordent  l'impartiale  et  séricuscattention,  qu'il 
mérite  à  tant  de  titres  ;  et  nous  osons  prédire  que  le  jour 
n'est  pas  éloigné,  où  elles  proclameront  unanimement  qu'il 
est  la  révélation  du  ciel ,  dans  le  sens  chrétien  de  ce  mot. 
C'est  le  service  que  la  société  tout  entière,  incertaine  sur 
ses  croyances ,  réclame  d'elles  plus  instamment,  plus  impé- 
rieusement que  jamais;  et  ce  sera  sans  comparaison  le  plus 
important  qu'elle  en  ait  reçu  ;  car  ce  qui  lui  manque  surtout, 
ce  qu'il  lui  faut,  ce  sont  des  convictions  religieuses  qui 
ravivent  les  consciences,  et  i-elèvent  les  principes  et  les 
mœurs;  elle  esten  arrière,  et  prcsqueen  déclin  dans  l'ordre 
moral,  autant  qu'elle  est  en  progrès  dans  l'ordre  politique  et 
dans  l'ordre  matériel.  * 


VOYAGES. 

VOYAGE    DE    M.    STEWART    AUX    ILES    WASHINGTOIV. 
DEUXIÈME    ARTICLE. 

....  Ce  matin  ,  à  six  heures,  nous  n'étions  plus  qu'à  huit 
ou  dix  milles  de  Nukuhiva.  Nous  découvrions  aussi  à  vingt 
milles  de  nous,  au  sud  ,  Uapon  ,  la  troisième  des  îles  Wa- 
shington .  et  nous  apercevions  encore  Huahuka  ,  que  nous 
avions  laissé  à  la  même  distance  à  l'est.  Les  pics  les  plus 
élevés  de  Nukuhiva  nous  parurent  avoir  de  deux  à  trois 
mille  pieds  de  haut.  On  ne  voit  que  d'arides  lochers  sur 
ses  côtes  oiierttales.  Comme  nous  approchions,  poussés 
par  une  brise  légère,  notre  attention  se  fixa  surtout  sur  un 
promontoire  élevé,  qui  forme  la  pointe  méridionale,  et 
que  domine  un  roc  gigantesque,  qui  ressemble  tout-à-fait  à 
la  tour  d'observation  de  quelque  château  ruiné,  soutenue 
par  des  bastions  immenses  ;  il  se  termine  de  telle  façon 
qu'avec  un  peu  d'imagination ,  on  pourrait  y  trouver  des 
parapets  et  des  créneaux.  Le  capitaine  Porter  lui  a  donné 
le  nom  de  la  tour  de  Bluff! 

Nous  vîmes  ensuite,  sur  la  droite,  la  baie  profonde  et 
la  vallée  d'Oomi,  habitée  par  les  Taipiis,  cette  tribu  guer- 
rière avec  laquelle  le  commodore  Porter  eut  à  soutenir  un 
combat,  tandis  qu'il  radoubait  son  escadre  dans  la  baie  où 
nous  nous  trouvions. 

Les  côtes  ne  présentant  aucun  obstacle  à  la  navigation  , 
si  ce  n'est  un  rocher  à  fleur  d'eau  ,  nous  longeâmes  le  ri- 
vage, et  tombâmes  bientôt  an  milieu  d'un  grand  nombre 
de  canots  destinés  pour  la  pêche.  Ils  étaient  remplis  de  sau- 
vages, appartenant  à  la  tribu  Hapa.  Aussitôt  qu'ils  nous 
aperçurent  j  ils  replièrent  leurs  lignes  en  toute  hâte  et  se 
préparèrent  à  monter  à  bord.  Notre  curiosité  fut  vivement 
excitée  par  la  vue  de  ces  hommes;  quand  nous  en  fumes 
tout  près  ,  et  que  nous  entendîmes  les  cris  par  lesquels  ils 
exprimaient  leur  surprise  et  leur  joie,  nous  nous  mîmes 
à  jeter  des  cordes  à  ceux  qui  étaient  sautés  à  la  mer,  afin 
de  nager  vers  le  vaisseau  et  d'y  grimper.  Par  ce  moyen , 
cinq  ou  six  réussirent  à  y  monter,  quoique  notre  marche 
fût  des  plus  rapides.  Ils  étaient  pour  la  plupart  complète- 
ment nus  et,  sous  ce  rapport,  ils  semblaient  d'un  degré 
plus  barbares  que  les  habitans  des  îles  .Sandwich  les  plus 
reculés  que  j'aie  jamais  vus;  mais  tous  avaient  un  air  jovial 
et  de  bonne  humeur. 

Nous  apprîmes  d'eux  que  leur  tribu  était ,  comme  de 


326 


LE  SEMEUR. 


coutume,  en  guerre  avec  celle  des  Taipiis  ,  et  que  ,  deux 
jours  auparavant,  elles  s'étaient  livré  un  combat  uaval ,  à 
l'endroit  môme  où  nous  nous  trouvions.  Leurs  gestes, 
pour  BOUS  exprimer  leur  haine  pour  leurs  ennemis,  et  nous 
montrer  dans  le  lointain  la  vallée  qu'ils  habitent,  et  leur 
pantomime  pour  décrire  la  bataille,  les  décharges  de  mous- 
quets et  l'effet  du  feu  ,  étaient  des  ])\us  amusans.  Ils  es- 
sayaient ^  en  outre  ,  de  toute  l'éloquence  de  leurs  gestes  et 
de  leurs  paroles  ,  pour  nous  engager  à  épouser  leur  cause 
et  à  les  aider  à  détruire  complètement  les  pauvres  Taipiis  , 
dont  le  seul  nom  semblait  les  glacer  de  terreur.  Ils  usèrent, 
à  cet  effet ,  de  tous  leurs  moyens  pour  nous  décider  à  jeter 
l'aucre  de  l'autre  côté  de  la  baie ,  près  de  leur  vallée  ;  mais, 
voyant  que  nous  persistions  à  faire  voile  vers  le  port  que 
nous  avions  choisi,  ils  restèrent  à  bord,  les  Teiis  étant 
maintenant  leurs  alliés. 

Quelques-uns  de  nos  gens  eurent  compassion  de  leur 
nudité,  et  ils  étaient  à  peine  depuis  quelques  minutes  avec 
nous,  qu'au  lieu  de  sauvages  dans  l'état  de  nature,  nous 
vîmes  d'épais  matelots  en  vestes  et  en  pantalons  ,  couverts 
du  cll^eau  goudronné,  allant  et  venant ,  et  aidant  à  la 
manœuvre  du  vaisseau,  avec  autant  de  dextérité  que  s'ils 
n'avaient  fait  autre  chose  de  leur  vie. 

La  dislance  delà  tour  de  Bluff  jusqu'à  l'entrée  de  Taiohae, 
ou  la  baie  de  Massachusetts ,  comme  l'a  nommée  le  Commo- 
dore Porter  ,  est  d'environ  huit  milles.  Les  côtes ,  après 
qu'on  a  passé  la  vallée  des  Hapas ,  sont  hautes  et  escarpées. 
On  ne  voit  ni  plaines,  ni  ouvertures.  Outre  la  tour  de 
Bluff,  deux  curiosités  naturelles  en  marquent  l'approche  : 
l'une  est  un  rocher  rougeâtre,  l'autre  un  éboulement  de 
pierres  blanches  ,  qui  se  détache  sur  un  roc  noir  et  qui,  de 
loin  ,  fait  l'effet  d'une  cascade.  C'est  probablement  un  ravin 
par  lequel  s'écoulent  les  eaux,  lors  des  fortes  pluies.  A  l'en- 
trée même  de  la  baie,  on  voit  deux  petits  îlots,  un  de 
chaque  côté  du  canal,  que  l'on  nomme  la  Sentinelle  de 
l'ouest  et  la  Sentinelle  de  l'est.  Wous  tournâmes  celle  de 
l'est,  de  si  près  que  nous  aurions  pu  y  jeter  un  biscuit  en 
passant;  et,  de  l'autre  côté,  nous  eûmes  la  vue  de  la  baie 
entière  et  de  la  vallée.  Le  bassin  peut  avoir  huit  ou  neuf 
milles  de  circonférence;  il  est  de  forme  circulaire  et  s'élar- 
git en  s' éloignant  des  Sentinelles.  La  vallée  qui  le  borde  , 
s'élève  pendant  plusieurs  milles ,  et  se  termine  tout-à-coup, 
■de  tous  côtés,  par  une  rangée  de  hautes  montagnes  crevas- 
sées de  nombreux  précipices,  qui  étendent  leurs  ramificn- 
lions  jusqu'à  l'entrée  du  canal,  où  elles  forment  de  hardis 
■promontoires  ,  dont  le  sommet  est  couvert  de  mousse. 

L'œil  se  repose  sur  des  bosquets  touffus ,  qui  ornent  les 
collines  et  les  prairies,  et  qui  se  reproduisent  partout,  jus- 
que sur  les  plus  hautes  montagnes.  Les  vallées  sont  telle- 
3nent  couvertes  d'arbres,  qu'd  est  difficile  de  distinguer 
Qes  habitations  des  naturels.  Deux  ou  trois  cabanes  occupent 
le  sommet  découvert  des  collines  voisines.  On  voit  cà  et  là, 
à  travers  le  feuillage,  un  toit  de  chaume.  Quelques  mai- 
sons, comme  des  nids  d'oiseaux,  semblent  suspendues  au 
milieu  des  forêts,  sur  les  hauteurs  les  plus  inaccessibles. 

Nous  ^vions  à  peine  jeté  l'ancre,  qu'une  foule  d'hommes 
et  de  femmes  se  jetèrent  à  la  nage  et  vinrent  dans  toutes 
les  directions  entourer  le  navire  ,  se  jouant  dans  l'eau  et 
semblant  y  être  dans  leur  élément.  Nous  les  reçûmes  à 
bord  j  où  bientôt  le  bruit  et  la  confusion  furent  à  leur  com- 
ble. La  plus  grande  partie  d'entre  eux  étaient  entièrement 
nus;  mais  les  femmes  portaient  cependant  généralement  un 
pau  ou  un  hikei,  (un  jupon  court  ou  un  manteau) ,  attaché 
à  un  bâton  ,  qu'elles  tenaient  d'une  main  au  dessus  de  leurs 
têtes,  tandis  qu'elles  nageaient  de  l'autre.  Ces  gens  pou- 
vaient être  au  nombre  de  près  de  deux  cent. 

Deux  ou  trois  heures  après ,  on  nous  annonça  qu'un  canot 
portant  les  chefs,  s'avançait  vers  uous.Ils  étaient  quatre: 


Moana  ,  roi  de  la  tribu  ,  âgé  de  huit  ans  ;  Hapé ,  tuteur  du 
prince  et  régent  durant  sa  minorité;  Tenae,  son  fils,  de 
l'âge  de  Moana;  et  Piaroro  ou  Piaoo ,  chef  renommé  de  la 
tribu  voisine  des  Hapas.  Je  n'ai  jamais  vu  de  plus  beaux  en- 
fans  que  le  prince  et  son  petit  compagnon.  Ils  firent  la  con- 
quête de  tout  l'équipage, 

Haapé  est  un  homme  d'un  certain  âge;  son  air  est  doux 
et  agréable,  et  il  paraît  bon  et  sensible.  Il  nous  accueillit  avec 
beaucoup  de  cordialité,  ne  doutant  pas  que  par  l'arrivée 
d'un  navire  de  Porter  (c'est  ainsi  que  ces  insulaires  appel- 
lent tout  navire  américain),  il  avait  gagné  précisément  l'es- 
pèce d'allié  dont  il  avait  besoin  contre  les  Taipiis.  Il  est  de 
(aille  moyenne  et  a  toute  l'apparence  d'un  chef  de  troi- 
sième classe  des  Iles  Sandwich.  Ses  cheveux  gris  étaient 
rasés,  excepté  sur  le  sommet  de  la  tète,  où  ils  formaient 
une  touffe,  nouée  avec  un  cordon  de  tapa  blanc.  Ses  seuls 
ornemens  consistaient  en  une  paire  de  boucles  d'oreilles, 
faites  artistement  d'une  dent  de  baleine. 

On  voit,  à  première  vue,  que  Piaroro  est  d'un  rang  élevé, 
et  prince  par  son  caractère  aussi  bien  que  par  le  sang. 
C'est  un  des  plus  beaux  hommes  que  j'aie  vus.  Il  est  graud 
et  fort;  ses  proportions  sout  admirables,  et  le  contour  de  sa 
figuie ,  l'ensemble  de  sa  personne  rappellent  une  statue 
d'Apollon,  Sa  peau  est  tellement  couverte  de  tatouage 
qu'on  dirait  presque  qu'il  est  vêtu. 

La  connaissance  partielle  que  j'ai  delà  langue  hawaiienne  , 
qui  ne  diffère  guère  de  celle  parlée  auxlles  Washington,  me 
permitd'échanger  quelques  mots  avecles  indigènes,  età  l'aide 
des  cinq  ou  six  naturels  des  Iles  de  la  Société  et  des  Iles 
Sandwich,  qui  faisaient  partie  de  l'équipage,  le  capitaine 
Finch  réussit  à  expliquer  assez  bien  le  but  de  notre  visite  , 
pour  leur  faire  comprendre  que  nous  ne  venions  ni  pour 
faire  la  guerre,  ni  pour  affaires  de  commerce,  mais  pour  les 
assurer  de  notre  amitié,  acheter  les  provisions  qui  nous 
étaient  nécessaires  et  leur  rendre  tous  les  bons  services  en 
notre  pouvoir. 

Après  qu'on  eut  fait  ces  communications  et  qu'on  eut 
appris  d'eux  quel  était  l'état  général  de  leurs  tribus  et  de 
leur  île,  on  servit  du  pain,  des  raisins,  des  pommes,  etc.  Les 
musiciens,  rassemblés  sur  le  pont,  se  mirent  à  jouer  des 
fanfares.  Les  chefs  sortirent  alors  de  la  cabine  et  montèrent 
sur  le  pont,  où,  jusqu'au  coucher  du  soleil,  ils  partagèrent 
la  surprise  et  le  2>laisir  enfantin  des  sujets  de  Moana. 

En  entrant  dans  le  port,  nous  avions  hissé  un  pavillon 
blanc  au  haut  du  grand  mât,  comme  signe  que  le  vaisseau 
était  accessible  à  tous  ceux  qui  désireraientymonter.  Le  ca- 
pitaine expliqua  aux  chefs  le  but  qu'il  s'était  proposé  par  là 
et  leur  dit  que  le  peuple  pourrait  venir  chaque  fois  qu'il  le 
verrait  flotter;  mais  que  quand  il  serait  abaissé,  caserait  signe 
que  personne  ne  pouvait  monter  à  bord,  et  que,  comme  on 
allait  le  descendre  pendant  la  nuit,  la  foule  qui  l'encombrait, 
hommes  et  femmes,  devait  se  retirer.  Haapé  et  Piaroro 
firent  connaître  cette  décision  à  tous  ces  gens,  qui  refluaient 
de  la  poupe  à  la  proue,  et  usèrent  de  leur  droit  de  com- 
mander, mais  avec  cette  douceur  et  ce  calme,  ordinaires 
aux  chefs  polynésiens  en  toute  occasion  ,  mais  principale- 
ment lorsque  ce  qu'ils  ont  à  ordonner  n'est  agréable  ni  au 
peuple  ni  à  eux-mêmes.  Les  indigènes  firent  d'abord  peu 
d'attention  à  leurs  ordres  ;  mais  quand  le  capitaine  Finch 
leur  eut  signifié  une  seconde  fois  qu'il  fallait  se  retirer,  les 
chefs  prirent  un  ton  d'autorité  plus  décidé ,  et  les  hommes 
commencèrent  à  se  jeter  par  dessus  le  bord,  avec  forcecris  et 
exclamations.  Les  femmes  eurent  l'air  de  ne  point  prendre 
les  ordres  du  départ  pour  elles,  et  restèrent  tranquillement, 
pensant  sans  doute  que  le /^/«ce«««  leur  servirait  de  séjour 
jusqu'à  son  départ,  ainsi  que  cela  arrivait  à  bord  des  autres 
navires  qui  les  visitaient.  Lorsque  enfin,  après  des  ordres 
répétés^  elles  commencèrent  à  comprendre  qu'elles  au$4 


LE  SEMEUR. 


'827 


devaient  partir,  elles  jetèrent  des  regards  d'étonncmenl  les 
unes  sur  les  autres  et  sur  les  gens  de  l'équipage.  Elles  se 
mirent  lentement  en  mesure  d'obéir,  comme  pour  bien 
s'assurei-  de  la  réalité  de  cette  étrange  mesure,  et  ce  ne  fut 
que  lorsque  chacun  commença  à  se  retirer,  et  que  les  offi- 
ciers avec  leuis  cpées  leur  eurent  montré  significativcment 
le  chemin,  qu'elles  se  mirent  à  crier  :  laha!  lalia!  et  à  se 
jeter,  l'une  après  l'autre,  dans  la  mer,  pow  regagner  la  côte. 
Les  chefs  disaient  en  riant,  comme  ils  nous  quittaient: 
«  Quel  étrange  navire!  »  C'était  peut-être  la  première  fois 
qu'on  imposait  quelque  frein  à  leur  grossière  licence. 

Lorsque  le  bruit  eut  cessé  et  que  l'odeur  de  l'huile  de 
coco,  dont  se  frottent  les  naturels ,  eut  cessé  d'infecter  le 
vaisseau,  le  capitaine  Finch  m'invita  à  faire  le  tour  de  la 
baie  en  chaloupe.  Cette  excursion  fut  délicieuse.  La  nature, 
embellie  des  teintes  du  soir,  me  parnt,  sinon  plus  belle ,  du 
moins  plus  pittoresque  que  je  ne  l'avais  encore  vue. 


RECLAMATIOi\ 

DE  MM.  LES  DÉLÈGUES  DES  COLONIES  FRANÇAISES,  A  l'oCCASION 
d'cN  article  intitulé  :  l'esclavage  dans  LES  COLONIES 
ANGLAISES. 

M.  Fleuriau  etM.  le  baron  de  Cools,  délégués  delà  Mar- 
tinique, M.  Foignet,  déléguéde  la  Guadeloupe, ^IM.  Azéiua 
et  Sullv-Brunet,  délégués  de  Bourbon,  et  M.  Favard  ,  dé- 
1-gué  de  la  Guyiiie  française,  viennent  de  nous  adresser  une 
ktlre  collective  de  onze  pages,  à  l'occasion  de  l'article 
intitulé  :  l'Esclavage  dans  les  colonies  anglaises,  inséré 
dans  le  numéro  89  du  Semeur.  Malgré  l'étendue  de  cette 
lettre,  nous  n'aurions  pas  hésité  à  l'insérer  tout  entière,  si 
elle  eût  contenu  la  rectification  de  faits  personnelsàMM.  les 
délégués  des  colonies  françaises,  ou  leur  réponseàdcs  accu- 
sations que  noi!S  aurions  dirigées  contre  les  colons  qu'ils 
représentent.  Mais  leur  imt  étant  seulement  de  prouver 
par  les  événeniens  récens  arrivés  à  Sainte-Lucie,  l'inoppor- 
tunité des  mesures  législatives  mises  en  vigueur  dans  cette 
île  par  le  gouvernement  anglais,  nous  ne  nous  croyons  pas 
appelés  à  leur  servir  d'organes  pour  l'appréciation  de  faits, 
que  nous  pourrons  examiner  bientôt,  ainsi  que  les  mouvc- 
mens  qui  ont  eu  lien  à  Démérara  et  à  la  Jamaïque,  non  pas 
seulement  d'après  les  résolutions  prises,  le  4  janvier,  par  le 
p:;rti  ultra-colouiàl  de  Sainte-Lucie  ,  que  MM.  les  délégués 
veulent  bien  nous  communicjuer,  mais  d'après  les  nombreux 
documcns  que  nous  avons  commencé  à  rassembler. 

M!\L  les  délégués  restant  toutefois  dans  les  limites  d'une 
légitime  défense,  en  répondant  au  parallèle  qneM.  Jeremie 
établit  entre  Saiute-Lucie  et  la  Martniique,  nous  nous  faisons 
un  devoir  de  transcrire  leurs  remarques  sur  ce  sujet  : 

«  M.  Jeremie,  disent-ils,  représente  Sainte-Lucie  comme 
un  établissement  récent  et  la  Martinique  comme  une  colonie 
beaucoup  plus  ancienne. 

»  La  Martinique  fut  occupée  par  la  France  au  commen- 
cement du  xvii"'  siècle.  Sainte-Lucie  fut  possédée,  à  peu 
près  vers  la  même  époque  ,  alternativement  par  la  Fiance 
et  par  l'Angleterre.  La  culture  de  la  canne  à  sucre  dans  les 
deux  îles  ne  date  pas  de  la  première  occupation.  Long- 
temps les  Antilles  françaises  ne  produisirent  que  du  tabac  , 
du  rocou,  du  coton  et  du  cafc.  Mais  en  1789  l'agriculture 
sucrière  avait  fait  dans  ces  deux  établissemensà  peu  près  les 
mêmes  progrès,  proportionnellement  à  leur  étendue  réci- 
proque et  à  lu  quantité  relative  des  terres  cultivables  (i). 

»  Si.  par  l'époque  de  leur  séparation,  M.  Jeremie  entend 
celle  de  i8i4,  il  a  fourni  un  fait  peu  favorarjle  à  la  bonté  du 
régime  colonial  anglais;  car  pour  qu'en  1814  il  n'y  eut  à 

(1}  En  t55o  ,  4o  français  ,  sous  les  or.lres  de  Koiisselan  .  sV-tablirent  à 
Sointe-Lucie.  A  la  mort  de  ce  chef,  sa  suite  fut  masbacréc.  Les  Anglais 
s'eiuparèrent  de  l'ile  en  1639,  et  en  furent  rha.-^séspar  les  français  en  i65o 
Sainte-Lucie,  reprise  par  les  anglais  en  1GG4,  fut  évacuée  par  eu'i  en 
1606.  Celle  colonie  .concédée  en  1 7 1 8  au  maréchal  d'Eslré,  s ,  fut  déclarée 
neutre  en  1730,  et  déûnitiTement  rendue  à  la  France  en  1763.  Les  Fran- 
çais pnienl  possession  de  la  Martinique  el  de  la  Guadeloupe  le  18  juin 
i(i35{j\'oteileMM.Icsddlcgtiés.)  ■  '' 


Sainte-Lucie  que  16,000  esclaves  (ce  que  nous  sommes  loin 
d'admettre  sans  preuves),  il  eût  fallu  que  l'occupation 
anglaise  depuis  1809  eût  été  une  période  bien  sinistre  de 
décroissement;  car  en  i8o'2  on  y  comptait  plus  de  ao,ooo 
esclaves  (i). 

»  Dans  le  demi-siède  de  tranquillité  que  M.  Jeremie 
alloue  à  la  Martinique,  il  a  oublié  les  désastres  de  la  guerre 
civile  de  1793  et  1794?  '!«'  causa  des  perles  énormes  dont 
Sainte-Lucic  se  trouva  préservée  par  une  occupation  immé- 
diate de  l'étranger  {1). 

»  Dans  l'opposition  de  leur  situation  agricole  et  commer- 
ciale, il  a  également  oublié  de  reconnaître  que  de  1800 
à  1814,  ces  deux  colonies,  comme  toutes  les  autres  conquê- 
tes de  l'Angleterre,  avaient  eu  à  subir  les  mêmes  rigueurs 
de  la  fiscalité  anglaise,  qui  n'admettait  leurs  produits  que 
dans  ses  entrepôts,  alors  qu'il  n'existait  pas  de  possibilité  de 
réexportation  (3). 

»  Si  nous  venons  au  fait  de  la  traite ,  nous  serons  encore 
obligés  de  dire   à   M.  Jeremie   qu'avant  même  la  loi   de 
1827  ,  ce  trafic  avait  déjà  cessé  dans  nos  îles.  La  pénurie  de 
capitaux  et  le  chiffre  élevé  des  dettes  de  l'agriculture^   que 
les  produits   ne  pouvaient  libérer ,  auraient  suffi  pour  en 
ta^ir    le  principe.  S'il  faut  admettre  que   dans   les  années 
précédentes,  il  se  soit  fait  effectivement  quelques   expédi- 
tions de  ce  genre  ,  elles  furent  loin  d'être  aussi  nombreuses 
que  le  suppose    M.  Jeremie,  qui,    du  reste,  laisse  ces  sup- 
positions dans   un   grand   vague;    car  dans  les  évaluations 
qu'il  a  entendu  faire  sur  les  produits  de  la  traite  à  Nantes  , 
au  Hd%Te,  à  la  3larlinique  même ,  il  est  difficile  qu'on  lui 
ait  laissé   ignorer  qu'un  grand  nombre  de   ces  expéditions 
n'étaient  pas   ten  ées  seulement  pour  nos  îles,  mais  encore 
pour  les  possessions  espagnoles  et  portugaises^  qui  n'avaient 
pas  consenti  à  la  suppression    de   la  traite^  et  même  pour 
quelques  colonies  anglaises,  où,  de  l'aveu  de  M.  Jeremie, 
on  n'était  point  à   l'abri    d'introductions  clandestines.  Que 
si  la  Martinique  avait  en  i8i4,  70,000   esclaves,   nous    ne 
nions  pas  que  la   traite   n'ait  contribué  à  en  augmenter  le 
nombre,  qui  n'est  pas ,  quoiqu'en  dise   M.  Jeremie,  resté 
stalionnairc,  malgré  le  grand  nombre  de  libertés   qui   ont 
été    accordées    et    s'accordent   encore   journellement    (4). 
D'ailleurs,   quand  les  accroissemens  de    la   population   ne 
seraient  pas  en  raison  directe ,  des  introductions  frauduleu- 
ses et  continuées  en  contravention  à  la  loi,  il  s-crait  encore 
aisé  de  s'en  rendre  compte  par  le  fait  même  de  la  situation 
de  ce  trafic.    Les  j>cines  prononcées  contre  ce  commerce 
proscrit  conduisaient  à  ce  qu'il  ne  pouvait  se.  continuer  que 
sur  des   embarcations  où  l'emménagement,  et  par  consé- 
quent  la  conservation    des  esclaves ,   étaient  sacrifiés  à  la 
rapidité  de  la  marche.  Personne  n'a  jamais  donné  les  trai- 
taris  à  la  côte  d'Afrique  pour  des  modèles  de  charité  chré- 
tienne. Ce  commerce  en  lui-même  doit  être  fort  peu  sédui- 
sant,- l'appât  du  gain  peut  seul  y  entraîner.  Or,  ce  gain  ne 

(i)Nous  ne  nous  croyons  nullement  la  mission  de  défendre  l'ancien 
systÈme  colonial  anglais  ;  il  était  aussi  mauvais  que  lout  autre.  Ce  n'est 
qu'en  182G  que  des  améliorations  véritables  ont  été  introduites  à  Sainte- 
Lucie  ,  et  un  décroissement  rapide  de  la  population  esclave  ne  serait  qu'une 
preuve  de  plus  de  la  nécessité  des  rél'oimes  qui  ont  eu  lieu.  Au  surplus ,  si 
M  M.  les  délégués  n'admettent  pas  sans  preuve  les  chiffres  de  M.  Jeremie , 
ils  nous  permettront  de  citer  ceu.\  que  nous  fournit  M.  de  Humboldt  dans 
son  tableau  re  la  population  des  Antilles.  ÎNombre  des  esclaves  à  S,.inte- 
Lucie  en  178S  :  i-j.aai  ;  en  1810  :  14,397  ;  ;-e^.  off.d^  iSijiiS.SgS; 
de  1820  :  i3,i20.  M.  Jerc-mie  ,  bien  loin  de  vanter  l'ancii'n  sy  tème  an- 
glais, l'attaque  de  toutes  ses  forces;  il  prouve  que  jusqu'en  1 823  la  popu- 
lation dimii  uail  régulièrement,  non  seulement  dans  l'ile  ,  prise  en 
masse,  mnis  ausM  sur  les  diverses  liabitalinns.  Depuis  1S26,  il  va  eu, 
chaque  année .  moins  de  décès  el  plus  de  naissances.  (Red.) 

(2)  Ce  n'est  pas  M.  Jeremie  ,  qui  est  en  faute  ici  :  nous  lui  avons  fait 
iliie,  par  une  erreur  du  iraducteur  ou  de  l'imprimeur,  que  la  Martinique  a 
joui  dune  continuelle  tranquillité ,  tandis  qu'il  ne  parle,  en  elfet,que 
d'une  tranquillité  l'rcsqne  continuelle  (Red.) 

^3)  Ce  fait  étant  cnmmiin  au\  deux  colonies,  il  ne  pouvait  en  résulter 
un  contraste  ;  il  e;t  d'ailleurs  antérieur  à  l'époque  où  commence  le  pa- 
rallèle de  M.  Jeremie,  (  Red.  ) 

(4)  M.  D.ipotet ,  gouverneur df  la  Martinique,  a  ,  en  septembre  i83i , 
accordé  1,800  libertés  à  des  patronés,  qui  figuraient  dans  la  elafse  des 
esclaves.  Depuis ,  il  se  fait  chaque  mois  délivrance  de  titres  de  même  na- 
ture par  suite  de  demandes  des  patrons  ou  anciens  maîtres.  Il  en  est  de 
mcme  dans  toutes  les  autres  colonies,  en  sorte  que  cette  classe  des  pa- 
tronés aura  probablement  entièrement  disparu  ,  en  se  fondant  parmi  lÉi 
libres ,  avant  que  la  loi  ait  eu  le  temps  ou  le  besoin  de  statuer  pour  dleT 

(  Note  de  MM.  les  délègues.  ) 


'#. 


328 


LE  SEMEUR. 


pouvait  s'obtenir  que  sur  le  transport  de  véritables  travail- 
leurs. Ce  u'étaient  doue  plus  des  familles  capables  de  re- 
production qu'on  s'occupait  d'introduire,  mais  par  prélc- 
rcnce  (ainsi  qu'on  en  a  fait  dei'iiièremeut  la  judicieuse 
remarque  dans  le  parlement  anglais) ,  des  mâles  valides 
dont  le  travail  immédiat  pût  couvrir  promptemcnt  le  prix 
d'acliat ,  et  sans  que  ,  dans  ces  transactions  secrètes  et  ra- 
pides, le  colon  eut  la  latitude  nécessaire  pour  s'assurer  de 
l'étal  réel  de  son  acquisition.  Pour  un  esprit  juste  et  impar- 
tial, toutes  ces  circonstances  doivent  entrer  dans  l'apprécia- 
tion du  chiffre  actuel  de  la  population  esclave,  sans  aller 
en  chercher  l'explication  dans  une  consommation  d'hom- 
mes épouvantable.  Entre  autres  documens  précieux  que  le 
miiiislère  de  la  marine  a  sur  cette  question  ,  il  lui  en  est 
parvenu  tout  récemment  un  d'un  grand  intérêt  pour  nous, 
puisqu'd  rend  témoignage  de  la  situation  prospère  de  la 
population  esclave  dans  cette  même  colonie  de  la  IMartini- 
que,  si  calomniée  par  M.  Jeremie.  La  source  de  ce  docu- 
ment est  toute  européenne  ,  et  nous  ne  pouvons  que  faire 
des  vœux  pour  qu'il  acqiiière  la  plus  graude  et  la  plus  par- 
faite publicité  possible  (i).  » 

Par  cette  citation,  nous  avons  rempli,  dans  toute  son 
étendue  ,  le  devoir  que  nous  prescrivait  notre  impartialité. 
Les  notes  dont  nous  l'accompagnons  prouvent  qu'en  insé- 
rant quelques  fragmens  du  beau  travail  de  M.  Jeremie, 
nous  n'avons  pas  accueilli  légèrement  un  document  dont 
il  ne  nous  fût  pas  possible  de  soutenir  les  assertions.  Quant 
aux  théories  que  développent  MM.  les  délégués  des  colonies 
françaises,  dans  la  lettre  qu'ils  ont  bien  voulu  nous  écrire, 
nous  ne  nous  croyons  pas  plus  obligés  de  les  propagei', 
.que  sans  doute  ils  ne  penseraient  l'être  d'insérer  nos  articles 
dans  les  nombreuses  brochures  qu'ils  publient.  Les  obliga- 
tions du  journaliste  ne  sont  pas ,  sous  ce  rapport ,  plus  élen- 
■  ilucs  que  celles  du  simple  publicisie.  Nous  devons,  d'ail- 
leurs, le  dire,  nous  n'avons  pas  commencé  cette  lutte  à  la 
légère,  ni  dans  le  simple  desseiu  d'ofrir  à  nos  lecteurs 
•  quelques  faits  intéressans  sur  l'esclavage.  Nous  regarJons 
plus  haut  et  plus  loin  ;  notre  plan  est  tout  formée  et  nous 
lîspérons  que  Dieu  nous  accordera  les  forces  nécessaires 
p>our  le  réaliser.  Nous  ne  poserons  la  pluiuc,  nous  ne  cessu- 
cous  de  travailler ,  de  tout"es  les  manières  que  la  conscience 
approuve j  à  soulever  l'opinion  contre  l'esclavage,  que 
lorsqu'il  aura  été  aboli  dans  nos  colonies.  C'est  sans  doute 
parce  qu'ils  ont  compris  que  nos  efl'orts  avaient  un  but 
.iiTcté,  que  MM.  les  délégués  ont  jugé  qu'il  valait  la  peine 
de  nous  répondre.  Nous  les  en  remercions  et  nous  les 
prions  de  croire  que,  dans  cette  franche  guerre,  nous  ne 
rcous  écarterons  jamais  des  égards  que  nous  devons  à  des 
lionimcs  auxquels  nous  avons  ,  en  plus  d'une  occasion,  su 
r  endre  justice,  quand  même  nous  nous  sommes  vas  dans  la 
u  écessité  de  les  combattre. 


LORO  CRAVEN  ET  SO:^  KEGRE. 

Nous  avons  inséré,  dans  le  numéro  34  du  Semeur,  un 
("pisode  de  la  peste  de  Londres,  en  iG(J5.  Ce  morceau  ,  fort 
i  intéressant  en  lui  même,  ne  paraît  cependant  pas  mériter 
lune  entière  confiance  historique,  et  il  est  douteux  que  l'au- 
teur ait  été  témoin  de  la  peste  de  Londres.  Un  journal 
!inf;lais,  qui  vient  de  publier  une  revue  des  divers  ouvrages 
«qui  nous  restent  sur  ce  terrible  fléau,  est  assez  disposé  à 
attribuer  la  Préparation  à  la  peste,  tant  pour  l'âme  que  pour 

(i)  Les  évaluations  de  M.  Ji-remie  ne  sont  pas  si  vagues  que  le  préten- 
dent MM.  les  iJéléjîucs  ;  car  il  nous  dit  :  «  Des  uiullituJes  d'esclaves,  dont 
le  nombre  est  égal ,  d'après  les  plus  faibles  eslimilions ,  au  nombre  de 
ceui  qui  se  trouvaient  déjà  à  la  Martinique,  y  ont  été  importées,  u  Or,  il 
irons  a  appris  qu'il  y  en  av.it  70,000  en  i8i4-  Voilà  donc  son  minimum! 
Si  ,  malgré  ces  importations ,  la  population  esclave  n'est  pas  plus  élevée 
qu'elle  ne  l'était  avant ,  il  faut  bien  ,  même  en  ayant  égard  aus  quelques 
Tiille  pïtronés  délarés  libres  depuis  i83i  ,  c'est-à-dire  po=lérieureuienl 
lux  évaluations  de  M.  Jeremie,  et  en  prenant  pour  ce  qu'elle  vaut  la  re- 
marque peu  fondée  qu'on  importe  presque  uniquement  des  esclaves  mâles , 
■-ei'onnailre  qu'ilay  a  eu  dans  cette  ile  une  consommation  d'hommes 
évoui>ii'itable  !  Nous  ne  pouvons  d'ailleurs  admettre  que  depuis  la  loi  de 
1827,  et  même  anléricurcment  à  celte  époque,  la  traite  ait  cessé  aux 
Antilles  françaises.  Les  faits  qui  prouvent  le  contraire  ne  sont  que  trop 
nombreux. 


le  corps,  à  De  Foe ,  écrivain  plein  de  hardiesse  et  d'origi- 
nalité, qui  n'est  guères  connu  en  France  que  par  son 
Robinson  Crusoé.  11  a  beaucoup  écrit  et,  entre  autres  ou- 
vrages, un  Journal  de  la  peste  de  Londres,  avec  lequel 
le  livre  qui  nous  occupe  a  de  nombreux  rapports  de  style. 
Cette  question,  qui  n'est  pas  résolue  définitivement  par  ia 
supposition  du  journaliste  anglais,  n'estpas  indifférente  sous 
le  rapport  hygiénique  ;  car  comme  il  résulte  du  récit  de 
l'auteur,  1°  que  la  peste  est  contagieuse  5  2°  qu'on  peut  en 
être  atteint  plusieurs  fois  ;  3°  que  l'isolement  est  le  meilleur 
moyeu  de  s'en  préserver,  il  importerait  de  savoir  si  ces 
f  lits  résultent  réellement  des  observations  personnelles  de 
l'auteur.  De  Foe  n'étant  né  qu'en  i6G3,  deux  ans  avant  la 
peste,  si  ce  livre  est  de  lui ,  les  assertions  qu'il  renfeime 
auraient  une  bien  moindre  importance. 

Sous  le  rapport  religieux,  cet  épisode  nous  paraît  pécher 
plus  encore.  L'égoïsme  du  riche  épicier  de  Woodstreet  est 
loin,  moralement  parlant,  d'offrir  un  exemple  à  suivre  ,  et 
nos  lecteurs  l'auront  compris.  Nous  sommes  heureux  de 
pouvoir  leur  citer  aujourd'hui  un  fait  de  la  même  époque  , 
bien  différent  de  celui-ci  ,  et  à  l'authenticité  duquel  nous 
avons  tout  lieu  de  croire. 

Lord  Craven,  qui  habitait  Londres  lors  de  la  peste  qui  a 
désolécette  villeen  1 665,  effrayé  des  ravages  que  faisait  celte 
affreuse  maladie,  résolut  de  fuir  le  danger,  en  se  retirant 
dans  une  de  ses  terres.  Tous  ses  préparatifs  étaient  faits ,  sa 
voiture  chargée  était  déjà  à  la  portf ,  et  il  se  promenait  dans 
son  salon,  attendant  le  moment  du  départ, lorsque,  en  s'ap- 
prochant  d'une  fenêtre  ouverte,  il  entendit  un  nègre  qui  le 
servait  dire  à  un  de  ses  camarades  :  «  Puisque  notre  maître 
»  quitte  Londres  pour  se  sauver  de  la  peste,  je  suppose  que 
»  son  Dieu  demeure  à  la  campagne  et  non  pas  à  la  ville.  «Cette 
parole  dite,  sans  intention  et  dans  la  simplicité  de  son  cœur, 
par  un  pauvre  nègre  qui  croyait  à  plusieurs  dieux,  frappa 
profondément  lord  Craven.  Il  se  dit  :  «  Mon  Dieu  est  par- 
»  tout,  et  peut  me  préserver  à  la  ville  comme  à  ia  campa- 
»  gne  ;  mon  nègre  m'a  donné  une  utile  leçon.  Seigneur, 
»  pardonne-moi  le  manque  de  foi  qui  me  faisait  fuir  de 
»   devant  ta  face  !  Je  ne  partii'ai  pas.  » 

A  rinstant  il  fit  décharger  sa  voiture  et  ne  quitta  pas 
Londres  pendant  tout  le  temps  que  dura  le  fléau,  se  dévouant 
à  porter  des  paroles  d'espérance  et  de  consolation  aux 
malades,  et  à  soulager  les  maliieureux.  Sa  confiance  ne  fut 
point  trompée  ;  la  lualadie  ne  l'atteignit  pas. 

J^fs  piécautions  raisonnables  ne  sont  certes  pas  interdites 
au  chrétien;  mais  il  ne  lui  est  pas  perm  s  de  subordonner 
k  la  considération  de  sa  sùrete  personnelle  les  devoirs  qu'il 
a  à  remplir  dans  les  temps  d'affliction  publique.  Il  doit,  au 
contraire,  sacrifier  au  désir  de  remjjlir  la  mission  de  charité 
et  de  piété  qu'il  a  reç-ue  de  son  Dieu  ,  tout  ce  qui  ne  peut 
pas  se  concilier  avec  elle. 

BiDLioGRAPHiE  DES  Il£s  Sandwich. — C'est  OU  Commencement  de  182a 
que  les  missionnaires  américains  établirent  une  imprimerie  dans  ces  iles. 
A  cette  époque,  la  langue  du  pays  commençait  à  peine  à  être  écrite. 
En  i83o,  les  deux  presses  qui  y  sont  en  activité  avaient  déjà  servi  à  l'im- 
pression de  vingl-dcux  putils  onvragts,  formant  un  total  de  387,000 
exemplaiiis,  ou  de  10,287,800  pages.  On  a  en  outre  imprimé  aux  Elals- 
Unis,  dans  la  langue  de  ces  iles,  une  forte  édition  des  Evangiles  selon  saint 
Matthieu,  sainlMarc  et  saint  Jean.  Les  caractères  romains  ont  été  adoptés 
pour  écrire  le  sandwich.  Il  serait  fort  inutile  d'imiirimer  (es  ouvrages  si  les 
(wbitaiisn'apprenaient  pas  en  même  temps  à  lire.  Le  tableau  suivant  des  écoles 
fera  voir  que  les  missionnaires  ne  négligent  pas  de  le  leur  faire  enseigner: 
Iles.  Ecoles.  Elèves. 

Oaliu.  210  6,635 

Maiii.  264  10,758 

Molokai.  33  i485 

Lanai.  10  5o6 

Kaliijolawe.  I  3i 

ïuuai.  environ      90  environ     5,5oo 

Uavaii.  environ     Soo  au  moins  30,000 


Total. 


908 


41.895 


Outre  les  eofans  et  les  adultes,  qui  fréquentent  actuellement  les  écoles, 
il  y  en  a  un  grand  nombre  qui  les  ont  quittées,  après  avoir  appris  à  lire ,  à 
écrire  et  à  compter,  et  avoir  été  instruits  dans  la  religion  chrétienne.  Plus 
de  neuf  cents  indigènes  remplissent  les  fondions  de  niailres  d'école. 

Le  Gérant,   DEHAULT. 

Imprimerie  de  Scllicce  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.   14. 


'â- 


TO'.IE  1".  —  IV'  45, 


20  JUIl\  1831. 


LE  SEME 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Polîtîqiic,   Pliîîosophîqoe   et   Littéraire, 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  cliomp  ,  c'esl  le  monde. 
Maith.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,et  clie«  tous  les  Lior. lires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  !r.  pour  l'année; 
8  (!■.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affr.mchis. 


SOMMAIRE. 

Kestacration  sociale  (Fin.).  —  Votaces  :  Voyage  de  M.  Stewart  aux 
Iles  Washinglon  :  La  vallée  de  Taiohae.  —  Note  sur  l'étymologie  du 
mol  Tabou.  —  Littérature  :  Les  Feuillts  d'automne  ,  par  Victor 
Hugo.  —  Littérature  orientale  :  M.  Klaprolh  et  le  dictionnaire  de 
M.  Mor.ison.  —  Mélanges  :  Prix-courant  des  journaux. 


RESTAURATÏOIV    SOCIALE. 

DEUXIEME  ET  DERNIER  ARTICLE. 

Qu'il  nous  soit  permis  de  renouer  le  fil  rompu  de  notre 
discussion  j  en  rappelant  les  paroles  qui  ont  servi  de  conclu- 
sion à  notre  premier  article  : 

K  C'est  du  réveil  de  la  vie  morale  que  dépend  la  restau- 
»  ration  de  la  société.  Celte  vie  morale  cousisle  dans  l'a- 
»  mour,  identifié  avec  la  loi.  Cet  amour  ne  peut  pém-trcr 
»  dans  la  société  que  par  les  individus.  Cet  amour,  enfin  , 
»   veut  une  raison, un  point  d'appui,  un  fait  géncrateur(i).  » 

Deux  foits,  aussi  anciens  que  l'humanité,  semblaient  de- 
voir être  pour  elle  une  source  d'amour  sans  cesse  renou- 
velée. 

Le  premier  de  ces  fitits,  c'est  l'univers  considéié  dans  ses 
rapports  avec  l'homme.  Les  traces  d'une  intention  bienvcd- 
lante  à  notre  égard  y  sont  si  évidentes  et  si  nombreuses  , 
nous  sommes  obligés  d'y  reconnaître  une  correspondance 
si  intime  entre  ses  différentes  parties  et  notre  organisation, 
enfin  nos  besoins  et  jusqu'à  nos  désirs  y  sont  si  soigneuse- 
ment prévus  et  prévenus,  qu'il  semble  impossible  que  tant 
de  paternité  ne  gagne  pas  notre  cœur.  La  raison  nous  le  dit 
du  moins  :  la  raison  fait  appel  au  sentiment;  mais  le  senti- 
ment ,  rebelle  à  la  logique  ,  ne  vient  point  ;  car  de  courtes 
et  rares  émotions  ,  où  la  raison  n'est  pour  rien  ,  témoignent 
bien  plus  de  l'absence  que  de  la  présence  du  sentiment  qui 


(0  Voyez  le  Semeur,  n°  40. 


devrait  joindre  habitucllenient  l'homme  à  son  Créateur.  Ce 
que  la  considératio:!  des  œuvres  de  la  nature  et  des  soins  de 
la  Providence  répand  d'amour  et  de  religion  parmi  les 
hommes  ,  ce  qu'elle  jette  d'élémcns  de  vie  dans  la  société, 
^loit  êtr«  coaiptc  pour  rien. 

La  raison  mônJp  n'cstpr;s  si  absolument  du  parti  de  Dieu. 
EIIp  prouvait  jadis  la  présence  etractiou  de  ce  grand  Etre  : 
elle  s'enhardit  aujourd'hui  à  prouver  le  contraire.  Quelle 
simplicité  de  la  vouloir  donner  pour  guide  au  cœur  humain! 
Eh!  c'est  le  cœur  lui-même  qui  l'a  pervertie!  C'est  du  cœur 
que  sont  procédées  la  plupart  des  mauvaises  pensées  de  la 
raison.  Il  en  résulte  que,  pour  la  création  d'un  amour  pieux 
de  l'Auteur  des  choses ,  il  y  a  peu  de  profit  à  espérer  de  la 
contemplation  de  ces  choses  mêmes  ;  l'organe  de  cette  con- 
templation est  vicié  ;  le  cœur  n'est  plus  propre  à  cet  office  : 
qu'est-ce  qui  suppléera  le  cœur?  «  Quand  le  sel  a  perdu  sa 
saveur,  avec  quoi  le  salera-t-on?  » 

D'un  autre  fait ,  aussi  ancien  pour  nous  que  le  premier , 
devait  jaillir  en  abondance  l'élément  de  vie  que  nous  cher- 
chons. Quoi  de  plus  naturel  que  de  reconnaître  pour  frères 
ces  êtres  semblables  à  nous  ,  qui  nous  entourent,  que  lient 
à  notre  existence  leurs  besoins  et  les  nôtres  ,  et  que  Dieu 
dès  l'origine,  a  mis  en  rapport  avec  nous  par  l'intermédiaire 
divin  de  la  parole  ?  Dans  cette  merveille  de  la  parole  ,  n'y 
avait-il  pas  une  invitation  jiarticulière  à  nous  aimer?  Dans 
le  soin  qu'a  eu  visiblement  la  Providence  d'attacher  notre 
force  à  notre  union  comme  à  sa  condition  indispensable,  ne 
reconnaissons- nous  pas  encore  la  nécessité  de  nous  aimer? 
Mais  quand  la  nature  semble  tout  unir,  quelle  est,  d'un  autre 
côté,  cette  force  qui  tout  divise,  qui  fait  jaillir  l'hostilité  de 
l'association  même,  qui  soulève,  dans  le  monde,  nation  con- 
tre nation;  dans  les  nations, province  contre  province;  dans 
les  provinces, famille  contre  famille;  dans  les  familles,  hom- 
me contre  homme,  et  réduit  le  pouvoir  social  à  n'être  que 
j  le  modérateur  de  ces  milliers  do  guerres  partielles  qui  sem- 
blent constituer  le  tempérament  naturel  de  la  société  ? 
Certes, l'efficacité  du  fait  primitif  est  dès  long-temps  perdue; 
encore  ici  le  sel  a  perdu  sa  saveur  :  qui  la  lui  rendra? 

Qu'on  se  pénètre  de  l'impossibilité  humaine  de  cette 
<Tpiivi-û  ,  nu'oa  s'assure  tien  de  l'impuissance  absolue  des 


33a 


LE  SKMEUR. 


deux  faits  mentionnés;  qu'où  se  persuade,  en  conséquence, 
de  la  nécessité  d'un  fait  nouveau;  et  qu'aux  personnes  qui, 
ne  produisant  aucun  fait  nouveau,  se  flattiMit  néanmoins 
d'une  prochaine  restauration  de  la  société  ,  vn  déclare  que 
leur  entreprise  est  une  chimère. 

La  nouvelle  impulsion  dont  le  besoin  est  reconnu  ,  l'àmc 
humaine  ne  peut  la  recevoir  que  d'un  fait  d'un  autre  ordre 
que  ceux  dont  l'énergie  est  depuis  loiig-lemps  épuisée.  Or, 
ce  fait  nouveau,  et  tout  à  Ja  fois  antique  ,  nous  l'avons  dans 
l'Evangile.  Ce  n'est  pas  un  foit  social  :  il  domine  de  ti'ès- 
liaut  le  fait  social,  il  ne  le  touche  que  médiatement.  Ce  n'est 
pas  un  fait  humain  :  il  est  de  Dieu.  Ce  n'est  pas  un  prin- 
cipe abstrait  :  c'est,  comme  nous  l'avons  nommé;,  un  fait  ; 
un  fait  conçu  dans  l'éternité  et  consomme  dans  le  temps  ; 
un  fait  en  dehors  de  tous  les  principes  et  du  chemin  de 
toutes  les  inductions  :  «  Christ  livré  pour  nos  offenses,  et 
»   ressuscité  pour  notre  justification.  » 

Par  ce  fait,Dieu  se  révèle  de  nouveau,  regrave  l'empreinte 
de  son  nom,  remplace  par  un  argument  nouveau  l'argument 
usé  de  la  nature.  Le  Créateur  et  le  Conservateur  de  la  race 
humaine  apparaît  comme  son  Rédempteur;  celui  qui  a 
donné  la  vie ,  le  mouvement  et  l'être  ,  se  donne  lui-même  ; 
celui  qui  éleva  vers  lui  le  néant ,  s'abaisse  vers  le  néant  ; 
celui  qui  créa  l'homme  à  son  image,  se  fait  lui-môme  à  l'i- 
mage de  l'homme.  Si  je  connaissais  quelque  moyen  de  mieux 
faire  sentir  combien  tout  ceci  est  opposé  aux  notions  du  bon 
sens  ordinaire,  je  m'en  servirais;  car  plus  on  sentira  l'absur- 
dité de  ce  dogme  ,  plus ,  quand  on  en  connaîtra  les  effets , 
on  en  admireia  la  beauté  ,  on  en  reconnaîtra  la  nécessité, 
jusqu'à  s'écrier  avec  un  Père  de  l'Ej^lise  :  Credo  cjuia  ah- 
siirdum  ! 

La  puissance  morale  de  ce  dogme  tient  à  ce  qu'il  y  a  ici , 
non  un  hienj'ait  seulement ,  mais  un  salut.  Un  don  ,   une 
grâce,  naille  autres  encore  ajoutées  à  celles  que  nous  avons 
jeçues  et  que  nous  recevons  tous  les  jours,  ne  changciaierft 
lien  à  nos  disposilions.  Si  un   soleil  tel  que  celui  qui  nous  a^ 
été  donné  ne  versait  sur  la  terre  ni  lumière  ni  chaleur,  que 
ferait  un  soleil  de  plus,  que  fcaient  dix  auties  soleils?  Il 
faut  donc  que  le  fait  auquel  nous  devrons  notre  renaissance 
morale  soit  d'un  autre  ordre  que  ceux  que   nous  connais- 
sons. 11  faut  qu'un  caractère  nouveau  lui  ouvre  de  force  les 
portes  du  cœur  humain.   Tel  est  le  bienfait  annonce   dans 
l'Evangile.  C'est  une  rédemption.  Non  seulement  la  circon- 
stance de  l'abaissement  de  la  Divinité,  desonincarnation,  de 
l'abiection  infinie  de  Celui  dont  la  Parole  a  créé  les  mondes, 
met  un  abîme  entre  ce  bienfait  et  tous  les  autres  ;  mais,  dans 
l'homme  lui-même  ,  la  grâce  vient  sur  les  pas  de  îa  teneur. 
Il  remplit  le  crcur  de  toutes  les  angoisses  du  jugement,  pour 
le  préparer  à  toute  la  joie  de  la  délivrance.  Afin  que  le  cœur 
regagne  le  ressort  qu'il  a  perdu,  il  est  d'abord  comprimé 
par  les  menaces  de  la  loi.  Dans  l'œuvre  même  de  la  rédemp- 
tion,  la  justice   et    la  grâce  sont  si   près  l'une  de  l'autre, 
qu'elles  se  confondent  en  un  fait  unique.  La  croix  proclame 
avec  puissance  les  terribles  exigences  de  la  justice,  en  même 
temps  que  les  ineffables  desseins  de  la  miséricorde.  Il  faut  que 
l'homme  apprécie  la  valeur  d'un  bienfait  qui  fiit  plus  que 
d'augmenter,  de  doubler  son  bonheur,  d'un  bienfait  sans 
lequel   il  serait  perdu.  Par  là  seulement  le  cœur  humain 
peut  être  rouvert  à  l'amour. 

Celui  qui  a  senti  toute  l'amertume  de  la  colère  de  Dieu 
peut  sentir  aussi  toute  la  douceur  de  sa  dilection;  celui-là 
seul  connaît  et  éprouve  à  quel  point  il  a  été  aimé  ,  à  quel 
point  Dieu  est  bon.  Celui-là  seul  a  connu  véritablement  ce 
que  c'est  que  le  bonheur,  et  seul  il  sait  où  on  le  trouve.  Que 
fera-t-il  désormais  de  ce  besoin  d'aimer,  que  rien  n'a  pu 
éteindre  dans  le  cœur  de  l'homme  ?De  quel  côté  le  portcra- 
t-il  sinon  du  côté  où  il  a  découv.^rt  et  reconnu,  avec  le  sou- 
verain bienfaiteur,  le  souverain  bien  ?  A  quoi  s'attachera  la 


créature  qui  se  sent  rachetée?  A  l'auteur  do  sa  perte  où  à 
l'auteur  de  son  salut?  Au  malheur  <ui  au  bonheur  ?  Car  tels 
sont  désormais  les  vrais  termes  de  la  question.  L'œuvre  d0 
la  rédemption  a  identifié  pour  lui  l'idée  de  Dieu  et  celle  du 
honheui'.  La  joie  du  salut  a  tout  déplacé  pour  lui  ,  trans- 
portant la  sévérité  ,  de  Dieu  au  monde;  la  grâce  et  la  dou- 
ceur, du  monde  à  Dieu. 

Faut-il  expliquer  maintenant  que  nous  avons  trouvé  l'a- 
mour qui  se  rencontre  avec  la  loi?  Qu'on  ne  peut  aimer 
l'auteur  de  la  loi  sans  ainicr  la  loi  elle-même,  puisqu'il  n'est 
lui-même  que  cette   loi  personnifiée  et   vivante?  Qu'on  ne 
peut  aimer  Celui  que  le  péché  a  fait  mourir  sans  haïr  d'au- 
tant le  jîéché?  Convenons-en  :   le   premier   point  donné, 
tout,  dans  cette  doctrine,  est  éminemment  rationnel.  Et  si 
l'on  conteste  le  premier  point ,  la  première  donnée,  nous 
pouvons ,  sans  recourir,  pour  le  moment,  aux  jDreuves  di- 
verses (pii  l'établissent,  demander  seulement  :  Ce  qui  l'amène 
l'homme  à  son  Créateur,    et  par  son  Créateur  à  la  loi  mo- 
rale,  et  par   la  loi   morale  à   sa  fin  dernière  ^  peut-il  être 
autre   chose  que  la  vérité?    Ce   qui  est,  moralement,    la 
vérité  même,  peut-il  reposer  sur  des  faits  qui  ne  soient  pas 
la  vérité?  Qu'on  y  léfléchisse  attentivement  :  on  arrivera  , 
nous  n'en  doutons  pas,    à   cette   conclusion   peu  prévue, 
que  le  dogme  ,  ou  plutôt  le  fait  chrétien  ,   avec  son  appa- 
rence tout  arbitraire  ,  est  un  fait  aussi  naturel  qu'aucun  de 
ceux  que  nous  présente  l'ordre  de  choses  que  nous  appelons 
exclusivement  la  nature  ;   que   l'histoire  de  l'accomplisse- 
ment des  desseins  de  Dieu  sur  la  race  humaine  est  le  déve- 
loppement logique  ,  si   je  puis   m'exprimer  ainsi ,  des  per- 
fections du  grand  Etre;  et  que  la  théologie  révélée  se  con- 
fond avec  la  théologie  naturelle. 

Le  fiil  qui  crée  l'amour  de  Dieu  doit  amener  à  la  suite 
de  cet  amour  celui  des  hommes.  Il  suffit,  pour  le  com- 
prendre, de  réfléchir  que  la  puissance  d'aimer  est  ^/«e  par  sa 
nature  ;  que,  rentrée  dans  l'âme  par  un  point  quelconque, 
elle  ne  peut  manquer  de  s'étendre  à  tout;  c'est  une  force 
générale  de  l'âme  ,  une  nouvelle  forme  de  l'être  ,  une  nou- 
velle âme.  Et  si  nous  regardons  à  l'objet  même  de  ce  sen- 
timent aussi-bien  qu'à  sa  nature ,  comment  supposer  qu'on 
puisse  aimer  Dieu  et  ne  pas  aimer  les  homnip.s  ?  aimer  Celui 
qui  nous  a  aimes  malgré  •  notre  indignité,  et  ne  pas  aimer 
ceux  qui ,  par  rapport  à  nous, sont  à  l'abri  de  tout  reproche 
d'indignité  ?  aimer  Celui  dont  l'amour  n'a  connu  aucune 
barrière,  et  élever  une  barrière  entre  nous  et  les  hommes 
nos  frères?  aimer  Dieu  ,  et  haïr  ceux  que  Dieu  a  aimés? 

Ici  donc  naît,  sous  l'inspiration  de  Dieu  ,  un  amour  des 
hommes  différent  de  tout  ce  que  nous  pouvons  coni:aître. 
Amour,  non  d'instinct  seulement,  mais  de  religion;  non 
de  goût  et  d'exclusion,  mais  général  comme  celui  de  Dieu; 
amour  pieux,  car  dans  les  hommes  c'est  Dieu  encore  que 
nous  aimons;  amour  d'habitude  et  de  nature  ;  amour  de 
l'âme  immortelle  encore  plus  que  de  l'homme  mortel; 
amour  pour  l'éternité. 

Ce  que  nous  établissons  ici  à  priori ,  c'est-à-dire  comme 
devant  être  ,  les  faits  l'établissent  mieux  encore;  la  charité 
chrétienne  a  tait  ses  preuves  ,  et  ses  preuves  ont  souvent  été 
des  prodiges;  par  elle,  l'amour  pur  a  été  connu  ;  mais  nous 
devons  avouer  que  jusqu'ici  nous  n'avons  considéré  l'amour 
que  dans  l'individu,  età  sa  plus  haute  puissance,  non  dans 
les  masses,  et  sous  les  traits  certainement  affaiblis  qu'il  re- 
vêt chez  elles.  Ce  qu'il  nous  importe,  par  rapport  à  notre 
sujet,  d'observer  ici ,  c'est  d'abord  qu'une  élite  d'êtres  ai- 
mans  comme  ceux  que  nous  venons  de  décrire ,  serait  un 
vrai  trésor  pour  toute  société  ,  et  ensuite  que  là  où  la  pure 
religion  de  Clirist  deviendra  dominante,  la  bienveillance 
qui  naît  de  la  connaissance  du  vrai  Dieu,  du  Dieu  qui  par- 
donne ,  deviendra  aussi  générale  dans  la  société ,  et  la  tein- 
dra tout  entière   d'une  couleur  nouvelle.  Il  y  a  une  telle 


LE   SE M FUR. 


331 


force  dans  le  dogme  chrctien  bien  compris ,  qu'à  quelque 
degré  que  le  cœur  le  saisisse  et  se  l'approprie ,  il  ne  peut 
jamais  y  demeurer  entièrement  stérile.  La  ronuaissancc  tou- 
jours plus  géuoriilc  de  rF.v.iiigile  généralisera  aussi  les  dis- 
positions qui  corrospondeiil  à  l'Evangile  de  paix;  aux  uns 
il  inspire  le  dévouement,  aux  autres  il  enseigne  l'obéis- 
sance. Partout  où  Dieu  sera  connu  comme  le  bon  Dieu,  il 
y  aura  quelque  chose  de  sa  bonté.  A  l'Evangile  seul ,  d'ail- 
leurs ,  peut  s'attacher  une  foi  véritable;  seul,  par  consé- 
quent ,  il  peut  donner  un  point  d'appui  à  la  volonté  et  inic 
direction  à  la  vie.  On  ne  peut  pas  se  prescrire  un  objet  de 
foi;  et  pourtant  la  foi  est  le  premier  besoin  de  la  vie;  per- 
sonne ne  s'en  passe;  aujourd'hui  qu'on  nous  a  séparés  de 
ros  anciennes  croyances ,  notre  soif  de  certitude  et  de  bon- 
heur crie  après  une  foi  nouvelle;  nous  la  chercherons  en 
vain  ;  ne  nous  faisons  pas  d'illusion  là-de§sus:  la  foi  n'est  pas 
un  produit  de  l'industrie  humaine;  il  faut  donc  la  recevoir; 
et  où  trouverons-nous  donc  son  véritable  objet,  sinon  dans 
la  même  religion  où  nous  trouvons  l'amour? 

Réformateurs  de  la  société,  réformez  vos  espérances;  elles 
invoquent  en  vain  l'avenir:  il  n'y  a  point  d'avenir  pour 
elles.  Résignez-vous  à  voir  la  société  cheminer  comme  elle 
a  cheminé  jusqu'à  ce  jour;  changeant  Je  formes,  gaidant 
le  même  fond;  avançant,  comme  vous  dites,  mais  gémis- 
sant toujours;  gagnant  peut-être  en  jouissances  mitérieiles, 
mais  toujours  en  pioieau  même  malaise.  Gardez-la  comme 
vous  l'avez;  contentez-vous  de  ce  qu'elle  est;  elle  ne  peut 
pas  périr  ,  elle  repose  sur  la  nécessité ,  elle  est  fatale  ;  on  la 
peut  supporter  comme  elle  est;  des  millions  d'êtres  s'en 
accommodent,  acceptant  le  mal  qu'elle  cause  comme  une 
couditiou  du  bien  qu'elle  donne;  mais  si  votre  ambition  va 
plus  loin  ,  si  vous  la  voulez  meilleure,  plus  noble  et  plus 
heureuse;  si  surtout,  au  moment  où  vous  la  voyez  s'avan- 
cer presque  sans  balancier  sur  le  pont  glissant  et  étroit  de 
la  liberté,  vous  vous  effrayez  d'un  danger  nouveau,  d'un 
danger  terrible,  mais  inévitable  ,  ne  songez  pas  à  la  soute- 
nir intérieurement  par  vos  remèdes  ;  vos  remèdes  ne  sont 
rien.  Le  seul  médecin  que  vous  puissiez  consulter  avec  es- 
poir est  Celui  qui  a  été  fait,  pour  les  nations  comme  pour 
les  individus,  «  sagesse ,  justice,  sanctification  et  rédemp- 
tion. » 

On  vous  a  dit  que  le  Christianisme  était  mort;  mais  s'il 
est  tel  que  nous  l'avons  décrit,  de  boune  foi,  une  telle 
force  peut-elle  mourir?  Ce  cjui  résout  de  point  en  point  le 
problème  de  la  vie,  ce  qui  satisfait  à  toutes  les  cxigeuccs  de 
l'âme,  ce  qui  crée  pour  elle  le  souverain  bien  :  est-ce  une 
chose  qui  puisse  mourir  ?  Si  le  Christianisme  est  mort  dans 
votre  cœur ,  dans  les  savantes  ténèbres  de  votre  esprit ,  dans 
vos  livres  ,  dans  vos  journaux,  dans  toute  votre  vie,  est-il 
mort  pour  cela  dans  le  monde,  mort  pour  l'humanité?  Vos 
doctrines ,  pensez-vous,  trouvent  bien  plus  d'accueil  dans  la 
société  que  la  doctrine  de  Jésus-Christ;  ah!  séduisez-la 
jusqu'au  bout;  triomphez  sans  obstacle  :  il  est  bon  que  le 
monde  vous  voie  à  l'œuvre;  encore  quelques  incendies  dans 
l'édifice  social;  encore  un  peu  plus  de  cahos  dans  les  idées 
politiques;  encore  quelques  élémens  de  dissolution  jetés 
dans  le  monde  sous  forme  de  systèmes  d'organisation!  alors 
on  verra  le  mort  se  lever  de  son  tombeau ,  s'emparer  de  la 
société  sortie  palpitante  et  déchirée  de  vos  mains  inhabiles, 
l'a  guérir  par  un  regard  et  par  une  parole,  et  rapprendre  aux 
hommes,  pour  qui  l'erreur  n'a  qu'un  temps,  que,  toute 
épreuve  faite ,  il  n'y  a  point  de  système  social  qui  vaille 
pour  les  nations  la/olie  de  la  croix! 


VOYAGES. 

VOYAGE    DE    M.    STEWART    AUX    ILES    ■WASIUNGTOX. 

TROISIÈME  Ar.TiCLE. — La  Vallée  de  Taiohae. 

Le  réveil  avait  à  peine  battu  ,  ce  matin,  qu'on  entendait 
déjà  sur  le  Vinceniies  les  cris  et  la  joie  bruyante  des  insu- 
laires. Voyant  que  le  vaisseau  était  tabou,  ils'prirent  posses- 
sion ,  avec  la  permission  de  l'officier  de  quart,  de  la 
chaloupe  qui  avait  été  mise  en  mer  et  qui  était  amarrée  à 
quelque  di'itance.  Ils  l'encombrèrent  tellement  que.  quoi- 
qu'elle fût  fort  grande,  ses  plats-bords  étaient  presque  au 
niveau  di"  la  mer.  Le  pavillon  blanc  n'ayant  pas  été  hissé  de 
toute  la  journée ,  ils  ont  dû  se  contenter  de  cet  arrange- 
ment. 

Comme  le  capitaine  Finch  et  moi  étions  à  nous  baigner 
dans  un  endroit  retiré  sur  la  côte  orientale,  les  chefs  que 
nous  avons  vus  hier  vinrent  à  nous,  accompagnés  d'un  an- 
glais, nommé  Morrison.  Il  demeure,  depuis  plusieurs  années 
dans  ces  parages,  occupé  à  recueillir  du  bois  de  sandal.  Le 
capitaine  accepta  volontiers  l'offre  qu'il  lui  fit  de  nous 
servir  d'interprète,  fonction  qu'il  remplira  beaucoup  mieux 
que  les  naturels  des  Iles  Sandwich  et  des  Iles  de  la  Société 
que  nous  avons  à  bord,  et  qui  sont  souveutfort  embarrassés, 
tant  à  cause  du  peu  de  connaissance  qu'ils  ont  de  l'anglais 
que  des  différences  qui  existent  entre  le  dialecte  des  Iles 
Washington  et  le  leur.  La  visite  des  chefs  avait  pour  but 
principal  de  s'informer  quand  le  capitaine  et  les  officiers 
comptaient  venir  à  terre.  L'entrevue  ayant  été  fixée  pour 
onze  heures,  nous  les  quittâmes  pour  aller  déjeuner. 

De  gros  nuages,  venus  des  montagnes  de  l'intérieur,  cre- 
vèrent sur  la  baie  en  torrens  de  pluie;  mais  vers  midi  le 
temps  redevint  serein  ,  et  nous  nous  préparâmes  à  faire  la 
visite  promise.  Nous  étions  au  nombre  de  dix  :  le  capitaine 
Fiuch,  les  lieutenans  Dnrnin  et  Magrnder,  les  midshipmen 
Irving,  Taylor,  Bissell  et  Smith,  un  sergent,  un  garde  de  ma- 
rine et  moi.  Les  officiers  et  les  nraiins  étaient  en  grand  uni- 
forme, et  moi  eu  costume  ecclésiastique.  Nos  bateaux  nos  ar- 
mes, nos  habits  et  notre  manière  de  débarquer  étaient  ftiits 
pour  étonner  et  intimider  les  cheft  que  nous  voulions  hono- 
rer. Ils  étaient  sur  le  rivage  pour  nous  recevoir  et  avaient  l'air 
très-embarrassés.  Cet  embarras  venait  sans  doute  du  senti- 
ment de  leur  infériorité;  car  les  premiers  mots  que  pro- 
nonça Haapé,  eu  nous  conduisant  a  sa  maison,  exprimaient 
sou  regret  de-ne  pouvoir  nous  offrir  aucun  divertissement 
en  retour  de  l'accueil  que  nous  lui  avions  fait,  la  veille  à 
bord  du  vaisseau. 

Une  fête  eUchez  eux  une  panic  indispensable  de  l'hos- 
pitalité, et  il  craignait  sans  doute  que  nous  ne  nous  fussions 
attendus  à  quelque  chose  àe.  ce  genre  dans  cette  occasion. 
Voyant  que  nous  étions  satisfaits,  les  chefs  se  sentirent 
bientôt  tout-à-fait  à  l'aise.  Ils  étaient  tons  vêtus  ,  comme  la 
veille,  d'un  simple  maro  ou  ceinturon.  Une  cinquantaine 
d'hommes,  de  femmes  et  d'enfans  étaic'nt  accourus  pour 
nous  "«oir  débarquer;  les  autres  habitans  étaient  au  vaisseau 
ou  dispersés  dans  les  environs. 

La  maison  de  Haapé,  avec  lequel  le  jeune  roi  Maana  de- 
meure, est  située  sur  le  penchant  d'une  colline  et  domine  la 
baie.  Elle  est  petite;  on  la  voit  quand  on  est  à  l'ancre,  et 
elle  a  l'apparence,  d'une  jolie  chaumière.  Les  maisons, 
quoique  de  grandeur  différente,  ont  toutes  la  même  forme. 
Elles  ne  ressemblent  en  rien,  sous  le  rapport  de  la  construc- 
tion, à  celles  des  Iles  Sandwich.  Ici,  les  toits,  au  lieu  de 
descendre  des  deux  côtés,  n'ont  de  pente  que  par  devant.  Le 
derrière  des  maisons  descend  jusqu'à  terre  en  ligne  droite 
ou  avec  une  très-légère  inclinaison,  ce  qur  leur  donne  l'ap- 
parence de  huttes  qu'on  aurait  coupées  en  deux.  Elles  sont 


332 


LE   SEUSEm. 


toujours  élevée?,  autant  que  j'ai  pu  m  eu  assuicr,  sur  uue 
plate-forme  construite  en  saMe,  mêlé  de  chaux,  et  quel- 
quefois en  pierres.  Cette  plate-forme  ;;  de  un  à  quatre  pieds 
de  haut,  et  s'étend  de  deux  ou  trois  pieds  au  delà  de  la 
maison.  La  charpente  du  toit  forme  uue  avance  soutenue 
par  une  rangée  de  piliers ,  qui  est  assez  grande  pour  proté- 
ger l'intérieur  contre  les  rayons  du  soleil. 

Le  devant  des  habitations  est  rarement  fermé.  Elles  sont 
quelquefois  tout-à-fait  ouvertes  et,  dans  ce  cas  ,  les  poutres 
de  la  toiture  et  les  piliers  sur  lesquels  elle  porte  sont  pro- 
prement ciselés  et  ornés  de  roseaux  de  différentes  couleurs, 
artistement  tressés-  Leplus  souvent  cependant,  le  devantdes 
maisons  est  couvert  de  bambous  assujettis  horizontalement 
aux  piliers,  à  la  distance  d'un  pouce  l'un  de  l'autre,  ou  de 
treillages  qui  permettent  au  jour  de  pénétrer  dans  l'inté- 
rieur. Il  y  a  alors  uue  petite  porte  dans  le  milieu,  avec  un 
volet  qu'on  peut  ouvrir  et  fermer  à  volonté.  La  maison  de 
Haapé  était  construite  de  cette  dernière  manière. 

Plusieurs  personnes,  outre  sa  femme,  ses  enfans  et  ses 
serviteurs,  y  étaient  réunies.  Les  unes  étaient  assises,  d'autres 
couchées  ou  étendues  autour  de  la  chambre.  Les  femmes 
étaient  enveloppées  dans  de  grands  manteaux  de  tapa  blanc. 
Quelques-unes  portaient  des  turbans  de  la  même  étoffe  • 
d'autres  un  simple  bandeau  noué  avec  goût  sur  un  des  côtés 
de  la  tête;  d'autres  enfin  n'avaient  que  leurs  cheveux,  qui 
leur  tombaient  en  boucles  sur  les  épaules.  La  femme  de 
Haapé  ,  qui  est  belle  et  gracieuse,  nourrissait  un  enfant  de 
quelques  mois,  qu'elle  paraissait  beaucoup  aimer. 

L'arrangement  intérieur  est  le  même  dans  toutes  les  mai- 
sons. Ije  tronc  poli  d'un  cocotier  est  placé  eu  travers,  d'un 
bout  à  l'autre,  au  foud  de  la  pièce  ,  à  un  ou  deux  pieds  du 
murj  à  un  intervalle  de  quatre  pieds,  ily  en  a  un'autre.  L'es- 
pace qu'ils  laissent  entre  eux,  rempli  d'herbes  et  couvert  de 
nattes,  sert  de  lit  à  toute  la  famille.  Le  premier  tronc  d'ar- 
bre forme  l'oreiller  et  le  second  un  appui  pour  les  pieds. 
Le  reste  de  la  cabane  est  pavé  et  est  d'un  ou  deux  pieds  plus 
élevé  que  la  plate-forme  extérieure.  C'est  là  qu'ils  iireunent 
leurs  repas  et  qu'ils  vaquent  à  leurs  travaux  domestiques. 
Ony  voit  suspendus  des  calebasses  pour  l'eau  elles  alimens, 
des  coupes  et  des  seaux  en  bois  ,  des  haches  en  piene  , 
quelques  grossiers  ustensiles ,  de  nombreuses  lances ,  des 
gourdins  pour  la  guerre  et  un  petit  nombre  de  mousquets. 
La  foule  qui  nous  suivait  ajoutait  à  l'extrême  chaleui-  et 
à  l'air  enfermé  de  la  maison.  Des  essaims  de  mouches  et  la 
forte  odeur  d'huile  de  coco  nous  mirent  bientôt  tout-à-fait 
mal  à  l'aise.  Après  quelques  expressions  de  civilité  et  l'as- 
surance du  but  amical  de  notre  visite,  le  capitaine  Finch 
distribua  aux  chefs  et  à  leurs  femmes  quelques  objets  de  peu 
de  valeur,  tels  que  des  haches,  des  couteaux  et  des  morceaux 
de  calicot,  qui  sont  pour  eux  des  présens  utiles  et  précieux. 
Ils  les  reçurent  avec  avidité,  en  ayant  chacun  l'air  d'envier 
ce  que  l'on  donnait  à  sou  voisin,  et  en  ayant  soin  de  mettre 
en  sùreléjsoit  sous  leurs  vêtemcns,  soit  en  s'asseyant  dessus, 
ce  qui  leur  était  tombé  en  partage. 

Lorsque  nous  eûmes  encore  passé  quelques  instans  à  exa- 
miner les  calebasses,  les  lauces,  les  plats  en  bois  elles  autr^^s 
produits  de  l'indiistric  indigène,  nous  proposâmes  à  nos 
hôtes,dc  faire  une  promenade  au  milieu  des  bosquets  et  des 
plantations  de  la  vallée.  Comme  nous  quittions  la  maison , 
on  nous  montra  un  des  principaux  guerriers  qui  se  tenait 
au  milieu  de  la  foule.  C'était  un  homme  de  petite  taille, 
mais  extraordinairementfortet  nerveux,  d'une  figure  rusée, 
dure  et  sauvage.  Sa  tète  était  couvei  te  d'épais  cheveux  hé- 
rissés et  épars  tout  à  l'entour.  Il  les  arrangeait  sans  douie 
ainsi  pour  se  donner  un  air  plus  formidable  dans  les  com^ 
bats.  Il  tenait  une  lance  à  la  main.  Sur  la  demande  que  nous 
eu  finies,  il  nous  donna  la  représentation  d'une  attaque,  avec 
les  gestes  rapides,  les  grimaces  affreuses  et  les  cris  sauvages 


qui  raccompagnent.  Il  mettait  dans  ces  jeux  tout  l'empor- 
tement et  le  feu  de  la  réalité,  tellement  que  nous  craignîmes 
plusii'urs  fois  que  sa  lance  ne  nous  tiansperçAt. 

La  vallée  est  coupée  de  petites  colines  et  entièrement 
couverte  de  bosquets,  où  croissent  l'arbre  à  pain,  le  coco- 
tici- et  d'autres  arbres;  maison  y  aperçoit  à  peine  quelques 
traces  de  culture.  Dans  une  promeuade  Je  plus  d'un  mille, 
nous  ne  vîmes  que  deux  ou  trois  petits  enclos,  contenant  des 
cannes  a  sucre,  l'ai  bre  dont  ils  font  leurs  étoffes,  quelques 
lacines  du  Dracœna  terininalis  et  du  tabac.  Ces  enclos 
avaient  l'air  bien  cultivés,  et  les  barrières  qui  les  environ- 
naient étaient  proprement  construites  en  bambous,  attachés 
horizontalement  à  des  pieux  enfoncés  en  terie ,  au  moyen 
de  cordes  faites  avec  les  filamcns  de  la  noix  de  coco. 

Un  ruisîcau  lapide,  qui  descend  des  montugnes,  traverse 
en  bouillonnant  les  bois  épais  jusqu'à  la  mer ,  et  ajoute 
beaucoup  de  charme  à  l'aspect  pittoresque  des  humbles 
demeures  des  habitans,  semées  sur  ses  bords  et  à  moitié 
cachées  par  les  arbres.  Nous  le  suivîmes  pendant  un  mille, 
sans  rencontrer  rien  de  remarquable,  mais  enchantés  de  la 
lichesse  et  de  la  profusion  de  la  végétation,  qui  formait  un 
délicieux  contraste  avec  les  rives  desséchées  et  désertes  du 
Pérou  ,  que  nous  venions  de  quitter,  et  qui  nous  dédomma- 
geait de  vingt-deux  jours  passés  sur  mer. 

Notre  promenade  se  termina  à  un  endroit  qu'on  peut 
appeler  le  théâtre  ou  le  cirque  des  indigènes.  C'est  une 
vaste  plate-forme,  pavée  en  pierres  et  entourée  de  terrasses 
en  gradins,  recouvertes  aussi  de  pierres.  C'est  là  que  se 
placent  les  spectateurs,  qui  veulent  assister  aux  danses  et 
aux  chants.  Ce  divertissement  est  fort  goûté  aux  Iles  Wa- 
shington et  aux  pies  Marquises.  Chaque  district  a  son 
lahiia ,  ou  son  cirque.  Ou  dit  que  quelques-uns  pourraient 
contenir  jusqu'à  dix  mille  personnes. 

Impatient  de  visiter  un  des  temples  de  l'île ,  jedemandai 
à  l'interprète  où  ils  étaient  situés.  Il  me  montra  dans  le  voi- 
sinage, un  vieil  édifice  qui  tombait  en  ruine  et  qui  ne 
tliffcrait  guère  des  maisons  ordinaires  ,  et  il  me  dit  :  «  Voilà 
un  rneae.  »  Il  nous  expliqua  sou  état  de  dégradation,  en 
nous  racontant  que,  l'année  précédente,  il  y  avait  eu  guerre 
entre  les  Teiis,  qui  habitent  cette  vallée,  et  les  Hapas,  leurs 
voisins.  Ces  derniers  furent  vainqueurs;  ils  pillèrent  jusqu'aux 
temples,  emportèrent  les  idoles,  et  laissèrent  les  bâti- 
mens  en  ruines.  Aucune  tentative  n'a  été  faite  dès  lors 
pour  y  replacer  les  dieux  et  en  relever  les  murs.  Je  fus 
surpris  de  ceXte  indifférence  pour  les  symboles  de  leur 
culte.  C'est  aussi  à  cette  guerre  qu'il  faut  attribuer  les  traces 
de  dévastation  que  l'on  remarque  dans  ce  district^  et  la 
pauvreté  des  chefs  et  du  peuple.  Haapé  lui-même  est  dans 
une  sorte  de  vasselage;  toute  la  vallée  est  sous  la  surveillance 
de  Piaroro,  chef  des  Ilapas,  qui  passe  pour  y  être  en  visite, 
mais  qui  réellement  y  domine  et  y  lève  des  impôts. 

Après  nous  être  raffraîchis  avec  du  lait  de  coco  ,  que  les 
chefs  nous  fournirent  en  abondance,  nous  reprîmes  le  che- 
min de  la  côte,  au  milieu  de  la  foule  qui  s'attachait  à  nos 
pas.  Ma  robe  et  mon  écharpe  excitaient  l'admiration  au 
plus  haut  point.  Mon  costume  parut  les  charmer  encore 
davantage  que  les  uniformes  brillans  de  mfs  compagnons. 
Quand  ils  aperçurent  mes  mains,  qui  étaient  couvertes  de 
gants  noirs,  cousus  de  fil  blanc  ,  je  pus  à  peine  me  niouvor 
au  milieu  des  curieux,  qui  se  pressaient  autour  de  mo'. 
Ils  croyaient  d'abord  que  c'était  un  tatouage  inséparable 
de  ma  peau.  Quand  ils  eurent  bien  regardé  et  touché  mes 
mains,  et  qu'ils  eurent  sciiti  mes  doigts  à  travers  les  gants, 
ils  s'écrièicnlj  avec  l'accent  de  la  plus  vive  satisfaction  : 
«  Mokatil  Mokalil  c'est  bon  I  c'est  bon  !  » 

Avant  que  nous  ne  regagnassions  nos  chaloupes  ,  on  nous 
donna  à  compiendrc  que  les  chefs  uo us  rendraient  notre 
viïiie  dans  l'après-midi.  Le  capitaine  Finch  invita  leurs 


LE  SEMEUR. 


333 


femiucs  à  les  accompagner ,  ce  qu'elles  acceptèrent  avec 
cmprosseinciit ,  pii  iiit  seulement  qu'on  voulût  bien  leur 
envoyer  une  chaloupe.  Elles  donnèrent  pour  raison  de  cette 
demande  que  les  canots  du  pays  leur  étaient  interdits ,  a 
cause  du  tabou. 

C'est  la  première  fois  que  nous  avons  clé  à  môme  de  voir 
un  exemple  de  cette  singulière  superstition,  qui  a  env.dii 
ce  vaste  océan.  INous  avons  recherché  quels  sont  ses  carac- 
tères principaux  dans  les  lieux  où  nous  nous  trouvons,  et 
nous  avons  été  assez  heureux  pour  nous  procurer  sur  ce 
sujet  les  rcnseiguemens  que  nous  désirions  avoir. 

Toute  la  population  se  divise  en  deux  grandes  classes ,  la 
classe  commune  et  la  classe  tabou.  La  classe  commune  com- 
piend  les  femmes  de  tous  les  rangs ,  et  les  hommes  qui  sont 
à  leur  service  immédiat.  Ceux  qui  se  livrent  aux  chants  et 
aux  danses  dans  les  tahuas  publics  sont  aussi  de  la  classe 
commune ,  ce  qui  fei  ait  penser  que  cette  occupation  est  con- 
sidérée par  eux  comme  efféminée  et  dégradante.  Tous  les 
autres  hommes  appartiennent  à  la  classe  tabou. 

Ainsi  que  c'est  le  cas  dans  les  autres  groupes  d'îles,  les 
défenses  du  tabou  frappent  surtout  la  classe  commune  en  ce 
qui  concerne  les  habitations  et  la  nourriture.  Les  femmes 
et  les  hommes  appartenant  à  la  classe  commune  ne  peuvent 
pai  manger  dans  les  maisons  des  hommes  de  la  classe  tabou. 
Les  épouses  de  ceux-ci  ont  en  conséquence,  pour  elles  et 
pour  leurs  domestiques,  des  cabanes  séparées^  où  elles  pré- 
parent leur  nourriture  et  prennent  leurs  repas. 

Quant  à  la  nourriture ,  le  fruit  de  l'arbre  à  pain  ,  les  noix 
de  cjco  ,  les  yams  et  les  nombreux  mets  que  l'on  peut  eu 
faire,  ainsi  que  différentes  espèces  de  poissons  sont  mangées 
indistinctement  par  les  deux  classes  ,  excepté  lorsque  quel- 
qu'un de  ces  alimens  devient  accidentellement  tabou,  pour 
avoir  été  mis  dans  uu  panier,  une  calebasse  ou  un  autre  us- 
tensile appartenant  à  une  personne  tabou  ^  ce  seul  contact 
suffit  pour  les  consacrer.  Les  bananes  ,  la  viande  de  porc,  les 
tourterelles,  les  sèches  ,  etc.,  etc.,  sont  toujours  tabou  pour 
ceux  qui  n'appartiennent  pas  à  la  classe  privilégiée. 

Toute  chose  que  l'on  fait  passer  au-dessus  de  la  tète, 
ou  même  seulement  au-dessus  de  la  main  d'une  personne 
tabou,  est  par  là  seul  consacré,  et  il  est  défendu  de  s'en 
servir  ;  ce  serait  une  profanation  que  de  le  faire  et ,  selon 
eux, elle  ne  manquerait  pas  d'attirer  le  courroux  des  dieux 
sur  celui  par  lequel  la  chose  aurait  été  consacrée,  en  passant 
sur  sa  tète.  En  conséquence,  lorsqu'une  telle  profouation  a 
eu  lieu  ,  soit  par  accident,  soit  à  dessein ,  celui  qui  s'en  est 
rendu  coupable  devient  l'objet  de  la  vengeance  de  l'autre  j 
sa  mort  peut  seule  réparer  sa  négligence  ou  sa  présomp- 
tion ;  on  pense  que  tant  qu'il  demeure  en  vie  ,  la  personne 
par  laquelle  l'objet  en  question  est  devenu  tabou,  est  exposée 
a  quelque  terrible  calamité. 

Si  une  femme  marche  ou  s'assied  sur  uu  objet  qui  a  été 
consacré  par  le  loucher  d'un  homme  tabou,  il  ne  peut 
servir  désormais  à  aucun  usage,  et  la  femme  doit  être  mise  à 
mort.  Le  seul  inconvénient  qui  résulte  cependant  en  général 
de  celte  consécration  accidentelle  d'un  objet,  c'est  d'eu 
restreindre  extrêmement  l'usage.  Par  exemple,  si  un  homme 
tabou  pose  la  main  sous  une  natte  sur  laquelle  ou  dort,  elle 
ne  peut  plus  servir  pour  y  reposer  ,  mais  on  pourra  la  por- 
ter comme  manteau  ou  en  faire  une  voile  de  canot  j  tandis 
qu'un  manteau  ou  une  voile  qui  aurait  été  étendu  au- 
dessus  de  la  létc  d'un  homme  tabou,  ne  peut  servir  de 
natte  pour  dormir. 

Celte  superstition  explique  un  incident  qui  a  eu  lieu  ce 
malin  ,  lorsque  le  a  capitaine  Finch  distribué  des  pi  ésens 
aux  chefs  réunis  dans  la  maison  de  Haapé.  Il  voulait  donner 
un  morceau  de  calicot  à  une  des  femmes ,  et  le  lui  présenta 
en  étendant  la  main  par-dessus  la  tète  d'un  homme  qui 
cuit  assis  à  côté  d'elle.  Celui-ci  s'en  empara  aussitôt,  eu 


s'écriant  :  «  Tabou  !  »  L'interprète  dit  au  capitaine  que  le 
présent  était  confisqué  ,  et  que ,  s'il  voulait  en  faire  un  autre 
à  la  femme  ,  il  fallait  prendre  garde  de  ne  pas  le  lui  passer 
par  dessus  la  tète  d'un  homme. 

Je  ne  me  souviens  pas  d'avoir  entendu  dire  que  les  res- 
trictions du  tabou  s'étendent  jusqu'aux  canols  dans  d'autres 
îlesde  la  Polynésie.  Je  sais  qu'aux  Iles  Sanduich,  lorsque 
l'idolâtrie  y  régnait  encore,  ils  n'étaient  pas  au  nombre 
des  objets  tabou.  Il  semblerait  que  ces  superstitions  arbi- 
traires constituent  la  principale  règle  du  bien  et  du  mal 
chez  ces  nations,  et  servent  de  norme  à  la  conscience  et  de 
loi  souveraine  au  peuple.  Au  lieu  d'attribuer  les  calamités 
de  la  vie  aux  vices  et  aux  infractions  morales  de  tous  genres 
dont  ils  se  rendent  coupables,  ils  ne  voient  dans  les  ma- 
ladies ,  dans  la  moit,  dans  la  famine,  dans  /a  guerre  et  dans 
toutes  les  dispensations  sévères  et  douloureuses  de  la  Pro- 
vidence que  de  justes  chàtimens  pour  la  violation  ou  le  mé- 
pris des  puériles  restrictions  du  tabou  et  de  ses  capricieuses 
exigences. 

Nous  nous  levions  à  peine  de  table  ,  cet  après-dîner,  lors- 
que le  quartier-maître  nous  signala  l'approche  d'un  canot 
de  guerre.  Nous  découvrîmes  bientôt  les  chefs  qui  s'avan- 
çaient veis  nous  avec  toute  la  pompe  qu'ils  avaient  pu  éta-J 
1er.  Le  canot  n'avait  guèi-e  plus  de  vingt  pieds  de  long  sur 
trois  de  large  ;  sa  construction  était  grossière  et  de  beaucoup- 
inférieure  à  celle  des  simples  canots  pécheurs  des  Sandvvi- 
chiens.  L'arbre  à  pain  avait  servi  à  le  bâtir,  et  non  pas  le 
supcibe  koa,  sorte  d'acacia,  dont  le  bois  est  beaucoup  plus 
compacte  et  qui  sert  à  cet  usage  aux  Iles  Sandwich.  Sa 
forme,  de  la  poupe  à  la  proue,  différait  complètement  de 
celle  des  leurs,  et  n'offrait  rien  de  remarquable,  si  ce  n'est  la 
hideuse  figure  d'une  idole  placée  à  l'avant.  Nous  aperçû- 
mes assis  sous  une  natte  ,  élevée  sur  des  piquets ,  et  dans  la 
posture  d'un  turc  ,  un  chef  renommé  de  la  tribu  Taioa.  Il 
était  enveloppé  dans  un  large  manteau  de  tapa  blanc  et  por- 
tait sur  la  tête  une  feuille  de  banane,  desséchée  et  arrangée 
ingénieusement  en  forme  de  toque.  Au  milieu  du  bateau 
était  ILiapé,  vêtu  de  son  ceinturon  et  coiffé  comme  le  chef 
de  Taioa.  Piaroro  se  tenait  debout  à  la  poupe  sur  une  plate- 
forme élevée,  remplissant  les  fonctions  de  limonier,  une 
longue  pagaie  à  la  main  ,  tandis  que  six  hommes  vigoureux 
faisaient  avancer  rapidement  la  barque,  à  force  de  rames. 

Après  qu'ils  furent  montés  à  bord,  ils  traversèrent  le  pont 
d'un  pas  lent  et  d'un  air  d'importance,  qui  montraient 
toute  la  solennité  qu'ils  voulaient  donner  à  leur  visite.  Ils 
semblaient  dire:  «Notre  canot  et  ses  oi'uemens  peuventêlre 
comparés  très-avantageusement  avec  vos  chaloupes  noires 
et  vos  banderolles  ondoyantes 5  et  quant  à  nos  coiffures, 
elles  valent  bien  pour  le  moins  vos  chapeaux.  »  Nous  avions 
envoyé  un  bateau  chercher  les  femmes  ;  elles  arrivèrent, 
peu  de  temps  après,  modestement  enveloppées  de  leurs 
manteaux  de  tapa  et  coiffées  avec  des  turbans  d'une  étoffe 
aussi  fine  et  aussi  transparente  que  la  gaze.  On  leur  présenta 
des  rafraîchissemcns,  et  le  capitaine  leur  fil  de  nouveau 
quelques  présons.  Pendant  leur  visite  à  bord,  nous  eûmes 
encore  un  exemple  des  règles  et  de  la  force  du  tabou.  Au- 
cune d'elles  ne  voulut  monter  sur  le  pont  de  la  poupe ,  qui 
est,  sans  contredit,  l'endroit  le  plus  agréable  du  vaisseau  , 
tant  que  quekju'un  des  chefs  était  encore  dans  la  cabine  au 
dessous. 

Après  la  sérénade ,  qui  dura  environ  une  heure ,  les  na- 
turels retournèrent  à  terre ,  enchantés  de  leur  visite.  Le 
capitaine  reconduisit  le  jeune  prince  Moana  et  son  com- 
pnyiion  Teinae  dans  sa  chaloupe,  que  suivaient  les  chefs 
dans  leur  canot,  et  les  femmes  dans  celui  qui  les  ava: 
amenées. 


^1 


o^M^rm 


K'^-i 


334 


LE  SEMEliR. 


NOTE  SUR    l'eTVMOLOGIE    DU    MOT    TABOU. 

La  siipei'slition  du  tahou  s'est  étendue  des  Iles  Sandwich  aux  rives  de  !a 
Nouvtlle-Zfl^iiide.  Quelques  savans  se  sont  liTrés  à  des  recherches  sur 
l'éljMnoIogie  de  ce  mot.  M.  Adelbei  t  de  Chamisso  annonça,  il  y  a  qaehiucs 
années  ,  dans  son  Appimilice.  au  Voyage  de  Kolzehue  ,  qu'il  parais<'ail 
avoir  une  origine  héhraïque  ;  mais  il  reconnut  plus  lard  qu'elle  ne  s'éiait 
point  vérifiée.  51.  J.-J.  Marcel,  savant  polyglotte  ,  a  remarqué  qu'en  lan- 
gue ar;ibc,  le  mol  Uihou  signifie  liltéralemenl  :  Us  ont  expie',  n  Le  niolil 
du  tabou,  remarque  M.  Dumont  d'Urville,  est  toujours  une  expiation  (liez 
les  naturels,  et  il  ne  serait  pas  du  tout  étonnant  que  le  mot  qui  désignait  le 
but  de  l'action  ail  été  par  la  suite  employé  pour  l'action  elle-même.  C'est 
un  lait  qui  se  renouvelle  chaque  jour  dans  to'ites  les  langues  du  monde.  " 
«  Le  mot  ïrtiou  peut  avoir  de  l'analogie  avec  les  mots  de  l'arabe  littéral 
tawboun  et  tmvbou,  tai.vbaloun  et  tawhatou,  pénitence,  repentir,  expia- 
lion  de  crimes  ou  de  fautes.  Ces  mots  se  retrouvent  dans  l'arabe  vulgaire  , 
où  l'on  a  taubnh,  pénitence,  repentir  ;  tdyb,  pénitent ,  repentant.  Ce  der- 
nier mot  est  aussi  de  l'arabe  littéral,  sous  la  forme  de  liifboun  et  tilybou. 

»  Ces  mots  ont  passé  dans  la  langue  persane,  où  l'on  trouve  toubah  et 
tawbah,  pénitence,  repentir,  expiation  ;  tdfb,  un  pénitent,  un  homme  qui 
se  repent  et  qui  expie.  Ces  mots  viennent  de  la  lacine  arabe  tdb  ,  qui  est 
employée  eu  cent  endroits  du  Koran,  et  qui  signifie  proprement  se  conver- 
tir, changer  de  vie,  être  repentant,  expier  ses  fautes.  Ce  terme  s'emploie 
même  pour  indiquer  que  Dieu  accorde  aux  hommes  la  vertu  de  se  repentir, 
et  qu'il  agrée  leur  expiation. 

n  Une  expression  arabe,  dérivée  de  la  même  racine  «rabr ,  est  tdboui . 
qui  signifie  proprement  un  cercueil. 

j>  Enfin,  taouboun  (la  pénitence  ou  l'expiation  ),  est  encore  la  lettre  du 
chapitre  IX  du  Koran-   • 

Nous  avons  cru  qu'il  serait  intéressant  de  rappeler  ces  recherches  éiy- 
mologiques,  faites,  sans  aucun  but  religieux,  par  quelques  savans.  Si  d'au- 
tres découvertes  les  confirment,  ce  sera  un  puissant  argument  à  ajouter  5 
toutes  les  preuves  qui  établissent  que  la  nécessité  d'une  expiation  ,  plus  ou 
moins  vaguement  sentie  et  manifestée  selon  les  circonstances  dans  lesquelles 
les  peuples  se  sont  trouvés,  et  qui  s'exprime, 'antôt  par  des  sacrifices,  tantôt 
par  des  cérémonies  et  des  usages  qui  présentent  du  moins  l'idée  de  péni- 
tence, à  défaut  de  celle  d'expiation,  est  une  tradition  universelle,  dont  ou 
trouve  partout  des  traces  et  que  ravive  sans  doute  un  sentiment  naturel, 
qui  a  son  siéje  au  lond  de  l'âme  humaine.  N'est-ce  pas  là  une  colonne 
demeurée  debout  dans  le  désert  et  qui  ,  par  sa  vétusté  et  la  dégradation 
mêmes,  annonce  avec  certitude  qu'il  y  avait  jadis  un  temple  là  où  il  n'y  a 
jilus  que  des  ruines? 


LITTERATURE. 

LES    FEUILLES    d' AUTOMNE  ,    VAIV    VICTOB    HUGO. 

On  ne  peut  s'empêcherdesouiire  quand  on  lit  dans  certai- 
nes productions  critiques  du  xviii"  siècle  que  la  barbarie  est 
iiBininente  et  suffisamment  annoncée  par  l'anarchie  qui  pé- 
nètre de  toutes  parts  dans  la  littérature.  En  effet,  quelle  licen- 
ce! Un  genre,  auquel  Corneille  ni  Piacine  n'avaient  jamais 
pensé,  est  venu  se  placer  entre  la  tragédie  et  la  comédie  •  le 
drame,  puisqu'il  faut  l'appeler  par  son  nom,  le  drame  né 
de  la  double  im])uissance  de  faire  abondamment  rire  et  lar- 
gement pleurer!  Yoilà  les  genres  confondus,  les  vieilles 
clôtures  arrachées ,  toutes  les  licences  introduites,  le  bon 
goi'it  seul  exilé.  Ces  plaintes,  quarante  ans  après,  trouvaient 
encore  des  échos,  et  tel  d'entre  nous  a  pu,  dans  la  clas- 
sique période  do  l'empire,  s'apitoyer  très-sérieusement  sur 
les  vieilles  innovations  de  Diderot  et  de  Beaumarchais.  Ce 
temps  est  passé  :  vraiment  il  s'agit  de  bien  autre  chose  en 
litléiatiu'e,  que  de  cette  prétendue  anarchie,  qui  consistait  à 
donner  une  représentation  libre  et  na'ive  à  toutes  les  formes 
de  la  vie  ,  et  à  mêler  ce  qu'elle  mêle,  sans  souci  du  caprice 
des  classifications  arbitraires.  Une  autre  anarchie  a  éclaté 
dan»  le  même  domaine,  bien  autrement  grave  et  bien  plus 
voisine  de  la  barbarie. 

Les  beaux-arts,  la  poésie  en  particulier,  sont  une  voix  de 
l'humanité,  l'expression,  sous  des  formes  muables  ,  de  ce 
qu'd  y  a  d'immuable  en  elle,  et,  par  conséquent,  de  com- 
mun à  tous  les  êtres  qui  la  composent.  C'est  pour  savoir 
toucher  avec  force  et  justesse  la  lyre  invisible  qui  résonne 
d'accord  dans  toutes  les  âmes  humaines,  qu'un  poète  est 
adopté  par  l'humanité  même,  dont  il  a  dit  la  pensée  •  car 
dans  le  poète,  dans  l'artiste  ,  l'humanité  ne  cherche  q'u'un 
organe  de  ce  qu'elle  pense,  un  écho  de  ce  qu'elle  dit,  une 
empreinte  de  ce  qu'elle  est.  C'est  pour  cela  aussi  qu'ua 


poète  est  connu  de  la  postérité.  L'humanité,  qui  ne  meurt 
pas,  s'attache  à  la  vérité,  qui  ne  meurt  pas.  Le  talent,  à  son 
plus  haut  degré,  n'est  peut-être  que  celte  vérité  même;  du 
moins  le  talent  n'a  rien  d'universel  et  de  durable  sans  elle; 
elle  seule  l'accrédite  auprès  de  tous  les  hommes,  de  tous  les 
lieux  et  de  tons  les  temps.  Sans  doute  qu'il  y  a  toujoiu's 
dans  les  œuvres  de  l'art  quelque  chose  d'accidentel  et  de 
temporaire  qui  ne  résiste  pas  à  l'épreuve  des  âges,  quelcpies 
formes  auxquelles  il  faut  que  les  générations  suivantes  se 
prêtent  avec  une  sorte  de  complaisance;  mais  celte  com- 
plaisance coi'ite  peu  lorsque,  sous  les  formes  d'un  autre  âge, 
ou  reconnaît  des  idées  qui  ne  vieillissent  point,  et  que  sons 
un  costume  suranné  ou  sent  palpiter  un  cœur  d'homme. 
C'est  par  le  cœui-,  non  par  l'esprit,  que  toutes  les  nations 
sont  concitoyennes  et  tous  les  âges  contemporains.  C'est  par 
le  cœur  que  se  constate  incessamment  l'identité  delà  nature 
humaine. 

L'esprit  est  habile  à  diviser;  c'est  du  cœur  que  partent 
les  pensées  qui  rallient  les  individualités.  Ce  sont  aussi  ces 
pensées  auxquelles,  sous  peine  de  mort,  doit  se  rattacher 
éternellement  la  littérature.  Que  penser  d'une  littérature 
qui  les  renierait?  Que  penser  de  celle  qui  n'aurait  d'idées 
morales  d'aucune  espèce  ?  qui,  soufflant  successi\ement  sur 
toutes  ses  lumières,  promènerait  seslecteurs  dans  un  sombre 
désert  ou  dans  des  régions  fantastiques?  qui,  en  un  mot, 
créant  pour  des  natures  humaines,  se  séparerait  absolument 
de  la  nature  humaine?  L'homme  se  prête  à  tous  les  écarts 
de  l'imagination;  il  consent  à  suivre  sa  nef  aventureuse  dans 
les  plus  dangereux  parages;  mais  sitôt  qu'elle  a  rompu  le 
fil  qui  la  liait  à  la  réalité,  il  cesse  de  la  suivre  ou  la  suit  sans 
sympathie,  avec  impatience,  avec  anxiété. 

Ce  qui  est  demeuré  dans  le  crcur  de  l'homme  après  sa 
chi'ite  malheureuse  est  pour  lui  une  religion.  Il  s'attache  à 
ces  débris,  qui  sont  du  moins  des  débris  delà  vérité.  11  con- 
serve avec  amour  ces  restes  de  son  ancienne  opulence.  Il 
s'assied  en  pleurant  sur  ces  ruines;  il  ne  vent  pas  qu'on  les 
lui  ravisse.  Peut-être  sait-il  que  ces  ruines  sont  la  pierre 
d'attente  du  grand  édifice  qui  doit  un  jour  courber  sur  sa 
race  consolée  une  voiite  immense  et  tutélalre.  Quiconque 
attente  à  ces  ruines  insulte  à  sa  misère,  dépouille  son  indi- 
gence. L'humanité  ne  fait  pas  si  bon  marché  des  faillies 
croyances  qui  lui  restent;  elle  ditanathème  sur  la  main  qui 
vient  outrager  des  débris,  et  dans  des  ruines  mêmes  entasser 
de  nouvelles  ruines. 

Il  est  impossible  de  jeter  les  yeux  sur  notre  littéraliire, 
en  émeute  permanente,  sans  ressentir  un  douloureux  effroi. 
Que  parlez-vous  d'anarchie  littéraire  et  de  vains  débats 
d'école?  L'anarchie  est  dans  les  Idées  mêmes  où  l'humanité 
peut  encore  puiser  quelque  vie.  Nous  nous  jetons  hors  de 
toutes  les  voies  connues;  nous  parlons  un  langage  que  l'hu- 
manlté  ne  parle  pas  et  que  la  postérité  ne  voudra  pas 
croire  qu'on  ait  jamais  parlé.  Les  parties  les  plus  élémen- 
taires des  convictions  morales  sont  en  proie  à  des  barbares 
d'une  nouvelle  espèce.  Non  du  nord  ni  du  midi,  mais  du 
fond  entr'ouvert  de  notre  Tartare  intérieur,  ils  s'échappent 
par  essaims  pour  dévaster  notre  nature.  Est-ce  que  cette  nou- 
velle invasion  de  barbares  viendra,  semblable  à  l'ancienne, 
renverser  d'antiques  lois  pour  préparer  la  place  à  l'ordre,  et 
raser,  dans  les  arts,  une  civilisation  putride  pour  en  élever 
une  nouvelle  sur  colle  infecte  poussière?  Ah!  peut-être; 
mais  le  remède  est  dans  l'avenir;  le  mal  est  sous  nos  yeux, 
présent,  p  ilpable,  hideux. 

Ce  manque  de  foi  morale,  qui  restait  à  venir  et  qui  de- 
vait venir  en  eflet  après  le  manque  de'  foi  religieuse,  se  ré- 
vèle encore  dans  le  caractère  tout  critique  de  la  littérature 
moderne.  On  ne  dispute  pas  tant  sur  les  formes  et  sur  les 
moyens  quand  le  fond  est  riche,  cjuand  la  sève  est  abondante 
et  pure.  On  ne  cherche  pas  tant  comment  il  faut  créer,  on 
crée.  Le  génie  est  peu  rhéteur;  il  agit  pendant  qu'on  dél' 


bère  ;  mais  il  n'agit  qu'en  tant  qu'il  a  un  fond  sur  lequel    il 
Érilité,  I 
i  co 
individuelles. 


peut  agir;  et  la  stérilité,  en  poésie  ,  naît  aussi  bien  de  l'ab- 
sence d'une  foi  commune  que  de  l'insuffisance  des  capacités 


Poète,  que  t'avons-nous  fait  que  tu  ne  t'adresses  plus  qu'à 
nos  nerfs  et  à  nos  sens?  N'y  a-t-il  plus  en  nous  une  âme  à 
qui  tu  puisses  parler?  Le  monde  n'est-11  plus  que  couleurs, 
formes  et  sensations  ?  N'y  a-t-il  plus  de  plaisirs  que  ceux  de 


LE  SEMEUR. 


335 


:liair?  plus  de  douleurs  que  les  douleurs  physiques? 
lilii  los  émotions  que  l'art  nous  prépare  :  autrcfoio  répan- 
it  l'esprit  dans  la  matière,  aujourd'hui  aniaialisant  la 
illourc  partie  de  notre  être;  autrefois  enchanteur ,  au- 
u-d'hui  empoisonneur  et  bourreau. 

Le  bel  emploi  de  la  poésie ,  vraiment,  que  de  tirailler 
5  nerl's  en  tous  sens  et  d'agir  mécaniquement  sur  notre 
janisalion  !  Le  beau  progrès  que  d'atteindre  aux  dernières 
îiti-s  «le  l'obscène  ou  de  l'horrible,  et  de  nous  promener 
xcssivcment  des  lupanars  aux  gémonies  I  Faut-il  qu'où  ne 
ifse  supprimer  toul-à-fait  l'idée  d'un  rapprochement 
ieux?  L'expérience  a  prouvé  que  les  excès  d'une  vie 
cntieuse  conduisent  directement  aux  habitudes  d'une 
,iauté  raffinée.  Eh  bien  !  on  nous  donne  l'image  de  ce  fait 
ns  la  littérature  rde  la  débauche  et  du  sang,  du  sang  et 
la  débauche. 

On  ne  veut  plus  parler  de  l'âme,  plus  parler  à  l'ùme  , 
rce  que  le  sensualisme,  que  des  mains  généreuses  avaient 
poussé  de  la  philosophie,  rentre  dans  la  littérature  soùs 
autres  auspices;  parce  que,  quand  ou  ne  croit  plus  aux 
oses  divines,  on  ne  ci-oit  plus  à  l'âme,  qui  est  une  chose 
ville;  parce  que,  dès  lors,  le  seul  point  de  contact  des 
res  humains,  c'est  l'organisme,  et  que  c'est  sur  ce  point 
l'on  se  flatte  de  trouver  encore  des  sentimeus  communs 
des  svmpathies. 

ÏS'ous  nous  refusons  à  reconnaître,  dans  cet  état  de  la 
;tératurc,  l'empreinte  exacte  de  la  société;  mais  nous 
ovons  au  moins  qu'il  est  la  conséquence  du  scepticisme 
loral  et  do  l'effravaute  négati\-ité  dont  la  société  est  main- 
luaiit  affligée.  Chose  bien  remarquable  !  les  meilleurs 
n-mi  les  soutiens  de  la  littérature  actuelle,  sont  ceux  qui 
imisseiit  et  qui  attendent.  Le  désir  et  l'anxiété  sont  les 
raclères  les  plus  salllaus  de  ceux  que  le  matérialisme  n'a 
is  absorbés;  leur  inspiration  a  quelque  chose  de  maladif; 
ur  intonation  est  plaintive  ;  et,  souvent  aussi ,  disputés 
iv  deux  tendances  contraires ,  on  les  voit  descendre   vers 

poésie   athée,  et   se   faire  de  leur   siècle  ou  plutôt  de 
ur  moment. 

M.  Victor  Hugo  est  do  ce  nombre;  il  appartient  même, 
ir  numiens,  à  cette  classe  peu  nombreuse  de  poètes  qui 
:mouteut,  par  l'escalier  de  la  poésie,  vers  l'ancien  culte 
L  les  anciennes  traditions  religieuses.  Aussi  rien  n'est  plus 
arié,  plus  contradictoire  que  M.Victor  Hugo,  et  le  talent 
il  la  seule  doctrine  à  laquelle  il  soit  toujours  fidèle.  Nous 
vons  désiré  connaître  ses  Feuilles  cl' automne  ;  elles  sont  de 
ifférentes  dates,  de  dates  assez  éloignées;  il  semble  qu'il 
Il  voulu  lamasser  de  loin  en  loin,  dans  une  vie  agitée  par 
>sévéneniens,  les  spectacles  et  la  pensée,  les  pages  écrites  sous 
inspiration  des  affections  intimes.  Le  facteur,  le  chef  d'école 
st  trop  souvent  là  :  mais  l'homme  y  est  aussi.  Je  voudrais 
\\\\\  y  fût  plus  entièrement  :  tout  ouvrage  vrai  est  morale, 
sous  opéronspeu  parles  préceptes;  les  preceptesue  changent 
)as  le  monde  :  m  lis  la  vérité''est  toujours  nue  leçon.  C'est 
)ar  là  surtout  que  les  plus  grands  poètes  se  sont  trouvés  les 
)his  moraux  :  la  connaissance  du  cœur  ,  de  la  vie  et  du 
uonde ,  tels  qu'ils  sont,  est  le  premier  pas  vers  la  sagesse. 

Envisagé  comme  œuvre  poétique,  ce  recueil  a  de  grands 
léfauts.  IjO  public  a  gâté  ce  beau  talent.  On  souffie  à  voir 
;elte  fuite  affectée  des  voies  communes,  cette  recheiche 
Perpétuelle  de  l'effet,  cette  laborieuse  naïveté,  tant  de  vers 
:hcvillés,  tant  d'expressions  impropres.  Vis-à-vis  du  public, 
M.  Hugo  se  gène  trop  et  trop  peu. 

a  N'a-t-il  point  quelque  ami  qui  pût,  sur  ces  matières, 
»  D'un  charitable  avis  lui  prêter  les  lumières?  » 

Mais  il  en  est  des  lois  de  la  pensée,  comme  de  tous  les 
autres  :  ils  n'ont  point  d'amis.  L'adulation  et  la  satire  les 
gâtent  également.  Au  milieu  de  tout  cela,  M.  Victoi-  Hugo 
est  un  giand  poète;  il  est  inspiré;  il  écoute!  Il  ne  contraint 
pas  son  âme  à  dire  ce  qu'elle  ne  dit  pas  :  il  écoute  I  C'est 
bien  celte  âme  poétique  ,  et  mieux  que  cette  âme  peut-être, 
qu'il  entendait  lorsqu'd  était  sur  la  montagne,  assailli  par  les 
deux  voix  de  la  nature  et  de  l'humanité.  Il  était  bien  loin  de 
Paris,  bien  loin  des  journaux  et  de  la  poésie  de  conventiou, 
lorsque  ces  deux  grandes  voix  ont  retenti  dans  son  âme. 
Nous  ne  saurions  dire  avec  quel  profond  intérêt  nous  avons 
lu  cet  admirable  morceau,  d'un  style  si  large,  si  fier  et  si 


magnifique,    et   surtout  si   plein    du   pressentiment  d'une 
vérité  que  M.  Victor  Hugo  ne  connaît  point  encore  : 

Avez-vous  quelquefois,  calme  el  silencieux, 
Monté  sur  la  montagne,  en  présence  des  cieux? 
Etait-ce  au  Ijoril  du  Sund  ?  aux  lotes  de  Bretagne  ? 
Avie/.-vous  l'Océan  aux  pieds  de  la  montagne." 
~  Et  là,  penché  sur  l'onde  et  sur  l'immcnsilé,  j; 

Calme  et  silencieux,  avez-vous  écouté  ? 


Bientôt  je  distinguai,  confuses  et  voilées. 

Deux  voix  dans  cette  voix  l'une  à  l'autre  mêlées. 

De  la  tirre  el  des  mers  s'épancbanl  jusqu'au  ciel. 

Qui  cijantaicnt  à  la  fois  le  clianl  univircl  ; 

Et  je  les  distinguai  dans  la  rumeur  profonde. 

Comme  on  voit  deux  courans  q  li  se  croisent  sous  l'onde. 

L'une  venait  des  mers  ;  chant  de  gloire  I  hymne  heureux  !  ^ 

C'était  la  voix  des  flots  qui  se  parlaient  entre  eux; 

L'autre,  qui  s'élevait  de  la  terre  où  nius  sommes. 

Etait  irisle  :  c'était  le  murmure  des  hommes; 

Et  dans  ce  grand  conccrl,  qui  chantait  jour  et  nuit. 

Chaque  onde  avait  sa  voix  cl  chaque  hommâ  son  bruit. 

Or,  comme  je  l'ai  dit,  l'océan  magniOque 

Epandait  une  voix  joyeuse  et  pacilique. 

Chantait  comme  la  harpe  aux  temples  de  Sion, 

Et  louait  la  beauté  de  la  création. 

Sa  clameur,  qu'emportaient  la  brise  et  la  rafale, 

Incessamment  vers  Dieu  montait  plus  triomphale. 

Et  chacun  de  ses  flots,  que  Dieu  seul  peut  dompter. 

Quand  l'autre  avait  fini,  se  levait  pour  chanter. 

L'autre  voix,  comme  un  cri  de  coursier  qui  s'effare. 
Comme  le  gond  rouillé  d'une  porte  d'enfer. 
Comme  l'archet  d'airain  sur  la  lyre  de  fer. 
Grinçai! 

Qu'était-ce  que  ce  bruit  dont  mille  échos  vibraient? 
Héla..!  c'était  la  terre  el  l'homme  qui  pleuraient. 

Il  y  a  bien  plus  de  Christianisme  dans  les  émotions  '/uvo- 
lontaires  de  l'auteur  que  dans  son  Christianisr>7,e  appris. 
On  a  beaucoup  loué  sa  Prière  pour  tous _  'i  y  a  de  forts 
beaux  endroits  ;  mais  c'est,  à  notre  avi°,  un  morceau  sans 
vérité.  Il  est  digne  de  remarque  que  là  où  l'auteur  est 
faux  en  religion,  il  est  égale.-;aent  faux  en  poésie.  H  y  a 
dans  l'ensemble  du  morcCau,  et  plus  particulièrement  dans 
certains  passages,  quelque  chose  d'e.'ïorcé  ,  d'anhelant, 
de  fatigue,  une  absence  d'inspiration  ,  de  sincérité  poétique. 
Regardez  le  poêle  au  blanc  des  yeux,  et  demandez-lui 
si  c'est  dans  son  cœur  qu'il  a  pris  celte  strophe  : 

■^a  prier  pour  ton  père  ! — AGn  que  je  sjis  digne. .. 
De  quoi? 

De  voir  passer  en  rêve  un  ange  au  vol  de  cygne, 
P.iur  que  mon  âme  brûle  avec  les  encensoirs  ! 
Efface  mes  péchés  sous  ton  souffle  candide. 
Afin  que  mou  cœur  soit  innoeenl  el  spiendide. 

Un  cœur  splendide  !  Mais  vous  allez  voir  que  splendide 
signifie  tout  simplement  pur;  car  l'auteur  ajoute  : 
Comme  un  pavé  d'autel  qu'on  lave  tous  les  soirs! 

Mais  il  nous  est  plus  doux  d'admirer.  Nous  dirons  donc 
qu'il  V  a  beaucoup  de  vérité  et  d'amour  dans  la  pièce  -.Lors^ 
que  l'enfant  parait ,  une  grande  force  de  pensée  etd'images- 
dans  kl  Rêverie  d'un  passant,  un  mélange  heureux  d'ingé- 
nieux et  de  na'ifdans  le  Souvenir  d'enfance ,  versifié  avec 
cette  énergie  qui  distingue  l'auteur.  Qu'il  s'abandonneà  son 
âme  ;  qu'il  ne  cherche  pas  tant ,  cju'il  se  contente  de  ce 
qu'il  trouve;  on  n'est  riche  en  poésie  que  de  ce  qu'on  trouve 
(par  la  contemplation);  qu'il  ne  fasse  que  rarenrent  deux 
éditions  de  la  même  image;  le  second  coup  de  marteau 
brise  au  lieu  d'enfoncer.  En  disant,  par  exemple,  dans  sa 
dernière  pièce  : 

Quand  un  cosaque  affreux,  etc. 
le  poète  avait  osé  tout  ce  qu'il  pouvait  oser.  Pourquoi 
douner  à  celte  image  un  horrible  développement  dans  les 
deux  vers  qui  suivent?  Ici  l'auteur  se  laisse  tenter  à  celte 
poésie  matérialiste  et  cviiiqee  oii  son  talent  n'a  pas  besoin 
d'aller  chercher  de  la  force  (i).  Eu  général,  dans  la  jeuue 

(i)  Les  maîtres  de  la  lyre  sont  exposés,  comme  d'autres  puissances  de 
monde,  à  prendre  les  coups  d'état  pour  du  pouvoir,  et  la  violence  | 
force.  La  violence  est  l'apanage  de  la  faiblesse,  .\usii,  nulle  partM. 
Hugo  n'est  moins  fort  que  dans  les  eidroils  où  il  f.iit  jouer  l'arti 
plus  reduulables  métaphores.  Son  dernier  morceau  esl  le  plus 


S36 


LE  SEMECR. 


tête  de  M.  Victor  Hugo,  le  bouillonnement  de  l'àgeu'cstpas 
achevé-  l'or  y  roule  avec  les  scories;  la  révolution,  consoiu- 
mée  dans  son  esprit,  n'est  pas  assise;  des  émeutes  fréquen- 
tes y  troublent  l'empire  d'une  loi  pourtant  reconnue.  Puisse 
un  talent  si  éminent  appartenir  un  jour  tout  entier  à  la 
vérité  morale,  qui  ne  l'ennoblirait  pas  seulement,  mais 
le  réglerait  aussi!  De  tous  les  vœux  enthousiastes  qu'ont 
formés  pour  M.  Hugo  les  amis  de  son  talent ,  le  uôue  est 
le  plus  modeste  et  le  plus  magnifique. 


LITTERATURE  OIlIEI\TALE. 

M.  KLAPBOTH  ET  LE  DICTIONNAIRE  DE  M.  MOREISON. 

Ceux  de  nos  lecteurs  qui  suivent  les  progrès  des  études 
orientales ,  se  rappellent  sans  doute  les  critiques  améres  que 
M.  Klaproth  a  laites,  dans  le  Journal  Asiatique  de  Paris, 
du  dictionnaire  chinois  du  savant  missionnaire  ,  M.  le  doc- 
teur Morrison  ,  imprimé  en  Chine  en  six  volumes  in-4°,  pai" 
]a  Compagnie  des  Indes,  qui  a  dépensé  quinze  mille  livres 
sterling  pour  cette  vaste  entreprise.  M.  Klaproth,  qui  n'a 
pas,  que  nous  sachions,  passé,  comme  M.  Morrison  ,  une 
{jrande  partie  de  sa  vie  en  Chine,  a  été  jusqu'à  poursuivre 
l'illustre  orientaliste  anglais  dans  les  journaux  quotidiens, 
et  il  a  en  même  temps  saisi  toutes  les  occasions  de  déverser 
le  blâme  et  le  ridicule  sur  les  travaux  qui  ont  pour  but  la 
traduction  des  Saintes-Ecritures  dans  les  langues  de  l'Asie, 
d'est  chose  facile  sans  doute  que  de  trouver  à  critiquer  dans 
un  ouvrage  aussi  colossal  que  le  dictionnaire  chinois,  surtout 
lorsqu'on  s'adresse  au  public  des  journaux,  qui  est  eu  gé- 
néral fort  peu  en  état  de  juger  en  pareille  matière.  Les 
lio^mes  capables  de  se  former  une  opinion,  n'ont  pas  adopté 
de  coniijnce  celle  de  M.  Klaproth;  d  en  est  même  qui  ont 
cru  devoir  la  combattre.  M.  Gutzlaff,  que  nos  lecteurs  con- 
naissent déjà  par  bOn  voyage  dans  le  royaume  de  Siam,  dont 
nous  avons  rejdu  compte  dans  ce  journal ,  est  du  nombre. 
11  vient  d'adresser  de  Macao ,  aux  rédacteurs  de  Y  Asiatic 
Journal  de  Londres,  une  lettre  sur  ce  sujet,  qui  a  été  iusé- 
rée  dans  le  numéro  de  juin  de  ce  recueil: 

«  Ayant  étudié  le  chinois  dans  le  but  d'instruire  les  hab;- 
tans  de  la  Chine  ,  dit-il,  j'ai  fait  usage  du  bien  excellent  dic- 
tionnaire de  M.  le  docteur  Morrison,  et  je  suis  parvenu  par 
son  moyen  ,  non  seulement  à  connaître  les  caractères ,  mais 
encore  ,  eu  suivant  les  règles  de  prononciation  indiquées  dans 
le  seconde  partie,  à  me  faire  comprendre  en  parlant.  Plu- 
sieurs savans  de  ce  pays,  à  qui  j'ai  fait  voir  cet  ouvrage,  en 
ont  été  dans  l'admiration  ;  ils  pouvaient  a  peine  croire  qii  un 
barbare  eût  réussi  à  composer  un  livre  aussi  exact ,  en  ce  qui 
concerne  le  chinois.  Je  viens  de  passer  près  de  cinqans  pres- 
que uniquement  avec  des  Chinois,  en  différeus  hcux  et  en  di- 
verses provinces,  et  je  recours  cependant  toujours  encore 
au  dictionnaire  de  M.  Morrison,  pour  y  trouver  l'explica- 
tion des   caractères,  quand  je  lis,  ou  des  phrases  convena- 
bles, quand  j'écris.  Ayant  tiré  tant  de  profit  de  cet  ouvrage , 
je  suis  surpris  que  mou  compatriote  M.  Klaproth  s'élève  si 
violemment  contre  un  livre  si  utile,  qui  a  dû  coûter  tant  de 
recherches,  et  qui  jusqu'ici  n'a  pas  de  rival.  Les  accusations 
dont  il  a  été  l'objet  sont  futiles  ,  et  méritent  à  peine  qu'on  y 
réponde  ;  mais   comme  mou  compatriote  semble  insinuer 
qu'il  est  plus  savant  que  l'auteur  du  dictionnaire,  il  serait  à 
désirer  que  la  Chine  profitât  de  ses  connaissances.  Il  y  a  de  quoi 
occuper  bien  des  auteurs,  s'ils  veulent  éclairer  les  habitans 
dégradés  et  à  petites  vues  du  céleste  empire.  Que  je  serais 
heureux  de  voir  un  si  fameux  érudit  dans  les  rangs  de  ceux 
qui  mettent  leur  joie  à  retirer  leurs  semblables  d'une  hon- 
teuse ignorance  !  On  pourrait  imprimer  des  essais  écrits  par 
M.  Klaproth  et  je  m'engagerais  à  les  répandre.  Un  petit  ou- 
vrage du  rév.  M.  Medhurst ,  de  Batavia,  intitulé  :  Tun^  se 
she  ke  (  Parallèle  entre  l'Histoire  de  l'Orient  et  celle  de  l'Oc- 

l'ouvra-'e,  quoiqu'il  s'y  donne  le  plaisir  d'cVcnrrer  une  nation,  d'en  étran- 
gler une  aune  ,  d'en  pendre  une  troisième,  etc.,  etc.  Qui  est-ce  qui  n'en 
saurait  pas  dire  autant?  En  fait  d'expressions  révoltantes,  la  populace  sera 
touiouis  plus  habile  que  lui.  Je  ne  parle  pas  de  rinlolérable  injusiice  de 
mettre  le  roi  de  Prusse  sur  la  même  ligne  que  don  Miguel,  et  de  l'impru- 
dence de  crier  anatbème  sur  tous  les  rois;  c'est  bien  plus  grare  qu'une 
faule  de  "OÙI  ,  mais  c'en  est  pourtant  une  aussi  :  quoi  de  plus  suranné ,  au 
■kiil'  siècfe,  que  des  déclamations  contre  les  rois  ! 


cident),  a  étonné  beaucoup  de  Chinois.  Des  ouvrapes  di 
même  genre,  destinés  à  détruire  leurs  préjugés  nationau: 
et  à  élargir  leurs  vues,  seraient  très-utiles.  Tant  que  le 
Chinois  ne  verront  pas  arriver  de  Paris  de  telles  produc 
tions  ,  ils  auront  peine  à  croire  que  la  capitale  de  la  Franc 
possède  des  hommes  qui ,  par  la  connaissance  de  leur  hiti 
gue,  éclipsent  un  écrivain  qu'ils  n'hésitent  pas  à  honore 
du  nom  de  Han  lin  ou  de  savant.  J'appelle  donc  ,  comra 
ami  de  la  régénération  de  la  Chine  ,  tous  les  sinologue 
européens ,  à  s'occuper  de  cette  grande  cause,  dans  l'interc 
de  deux  cent  millions  d'hommes  ignorans ,  au  lieu  de  s 
livrer  à  d'injustes  critiques,  ou  de  se  borner  à  traduire  ,  d 
temps  en  temps,  quelque  petit  ouvrage,  qui  profile  conip; 
rativcment  bien  peu  à  l'Europe.  Voilà  une  vaste  carrier 
pour  faire  preuved'habileté, d'un  goût  classique,  d'un  juge 
ment  supérieur  et  de  profondes  études.  Si  l'on  m'envoie  d 
ces  sortes  d'ouvrages  à  Singapore,  je  les  ferai  circuler  e 
Chine,  et  je  transmettrai  à  leurs  auteurs  l'opinioa  de  ceu 
qui  les  auront  lus. 

«Quant  à  la  langue  chinoise,  une  coopération  active  aura 
mieux  valu  qu'une  critique  persévérante,  et  il  aurait  niieu 
valu  aussi  confesser  qu'on  ignore  en  partie  cette  langue  g 
gantesque,  que  de  prendre  un  ton  tranchant,  qiiiesttoujoui 
une  preuve  d'ignorance.  Maintes  peccadilles  dans  les  asse 
tions  des  sinologues  d'Europe  prouvent  l'infinie  supériorii 
de  ceux  qui  sont  sur  les  lieux  et  qui ,  dans  les  cas  douteu) 
consultent  les  indigènes. 

»  L'inépuisable  langue  chinoise  réclame  une  éditio 
augmentée  du  dictionnaire  du  docteur  Morrison.  Si  l'c 
envisage  le  docteur  comme  traducteur  et  comme  écrivai 
chinois,  il  faut  dire  de  lui  qu'il  a  frayé  la  voie  et  qu'il  r 
s'est  encore  trouvé  personne  qui  put  exécuter  un  travn 
pareil  au  sien  avec  plus  de  talent.  Qu'il  y  ait  concurrent 
d'efforts,  et  on  pourra  obtenir  d'importans  résultats  ,  sai 
cependaut  éclipser  un  homme  dont  le  mérite  est  hors  c 
toute  contestation. 

»  Ne  voulant  pas  me  présenter  seulement  comme  ce 
seur,  je  dirai  cjue  j'ai  écrit  des  essais,  non  pour  le  Jour// 
asiatique,  mais  pour  les  Chinois  eux-mêmes.  J'ai  l'intenlic 
de  les  publier  et,  pour  provoquer  les  remarques  criliqu 
des  sinologues  parisiens ,  je  leur  eu  enverrai  un  exemplair 
auquel  je  joindrai  une  lettre  chinoise,  et  je  les  prierai  de  u 
faire  leurs  observations  en  chinois;  je  verrai  aussi  avi 
plaisir  la  critique  de  l'ouvrage  ,  phrase  par  phrase  ,  m 
par  mot,  dai-s  [e  Journal  Asiatic/ue  ,  sans  omission  d'aucui 
bévue  ni  u'aucun  solécisme,  le  tout  couronné  par  des  r 
flexions  sur  la  manière  d'écrire  avec  plus  d'elcgance  et  < 
laconisme.  J'avoue  en  même  temps  qu'en  écrivant  j'ai  so 
vent  eu  recours  à  l'inutile  dictionnaire  du  docteur  Mon 
son,  au  grand  avantage  de  mes  essais.  Je  me  suis  souve 
servi  de  ses  écrits  comme  de  modèles  d'un  style  clair  ;  j' 
emprunté  beaucoup  de  phrases  aux  livres  des  Chinois  et 
les  ai  souvent  consultés  sur  les  expressions  les  plus  conv 
nables;  je  ne  prétends  donc  pas  au  titre  d'auteur  original, 
Les  attaques  de  M.  Klaproth  ayant  eu  cours  en  France 
nous  avons  cru  qu'il  serait  utile  de  publier  la  réponse  < 
M.  Gutzlaff,  qui  n'aurait  probablement  pas  été  tradui 
àainsXcJournal Asiatique  de  Paris.  Il  est  de  notre  devoir < 
montrer  ce  qu'il  faut  penser  de  critiques,  qui  pai'aissent, 
est  vrai,  n'avoir  qu'un  but  littéraire,  mais  qui  dcvienneul 
entre  les  mains  des  adversaires  de  l'œuvre  des  missio 
chrétiennes,  une  arme  dont  ils  se  servent  habilement, 
qui  cependant  ne  peut  passer  pour  redoutable  qu'ans 
long-temps  qu'on  ignore  qu'elle  est  émoussée. 

Pri\-courant  de»  journaux.  —  L'administration  des  po'^tes  de Ber 
Tient  de  publier  un  prix-courant  de  loi  3  journaux  politiques,  littéraires 
commerciaux,  dont  667  allemands ,  177  français ,  72  anglait.  39  italien 
33  hollandais,  i5  polonais,  6  danois,  5  suédois ,  3  hongrois  ,  1  bohémiei 
1  espagnol,  1  latin,  1  en  grec  moderne  tt  1 1  publiés  en  Russie.  Le  pr 
courant  indique  le  lieu  et  le  mode  de  publication,  le  nombre  de  feuil 
dont  le  journal  se  conipose  ,  les  frais  de  port  et  le  prix  de  l'abonnemei 
Nous  ne  savons  pas  qii»  dans  aucan  autre  pajs  on  ait  jnsqu'ici  songé  à  fai 
liter,  de  celte  manière,  les  traTaux  de  la  littérature  périodique. 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


Imprimerie  de  Selligce  ,  rue  des  Jeûneurs  ,  n.   i4- 


TOME  1".  —  IV'  43. 


27  JUIIV  183'î. 


LE  SEMEUR, 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Polîliqise,    Philosophique   et   Littéraire, 


PAUAISSAKT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  inonde. 
MatOt.  Xm.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,el  cliei  tous  les  Libraires  el  Directeurs  Je  pnsle. — Prix:i5  fr.  pour  l'année; 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  rétranj;er ,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  .  paquels  et  envois  d'argent  ,  doivent  èlre  affranchis. 


80I1M.\111E. 

Littérature:  Esquisse  morale  et  politique  des  Elals-Unis,  par  Acbille 
Mural.  — Pstcologie:  Del'hjrreurder.lnieiiour  le  vide.  —  Voyages  : 
Voyage  de  M.  Stewarl  aux  Iles  'ffashinglon.  Du  gouvernement  el  des 
dislinctions  civiles  et  religieuses.  —  Philosophie:  De  l'inlluenie  philo- 
sophique des  études  orientales.  —  Mélanges  :  Inslilulions  fora.ées  au 
Cap  de  Bonne  Espérance.  —  Efforts  pour  l'abolition  de  la  peine  de  mort 
en  Angleterre.  —  Annonce. 


LITTERATURE. 

Esquisse  mokale  et  politique  des  états-ums  de  l' Amérique 
DU  KORD ,  par  Achille  Muhat,  citoyen  des  Etats-Unis , 
colonel  honoraire  dans  l'armée  belge  ,  ci-devant  prince 
royal  des  Deux -Siciles.  i  vol  in-i8.  Paris,  i83'2.  Chez 
Crochard  ,  place  de  l'Ecole  de  Médecine  ,  n.  i3.  Prix: 
4  fr.  5o  c. 

Ou  ne  se  fait  guères  en  France  de  justes  idées  des  Etats- 
TJnis;  à  vrai  dire,  ouïes  connaît  à  peine  j  et  ,  quoique  de- 
puis quelque  temps  on  en  parle  à  tout  propos  ,  et  qu'on 
aille  même  jusqu'à  désigner  quelques-uns  de  nos  journaux 
politiques  comme  étant  de  l'école  américaine,  nous  n'en 
sommes  pas  moins  convaincus  qu'il  y  a  fort  peu  de  person- 
nes chez  nous  qui  soient  tant  soit  peu  au  fait  de  l'histoire  , 
des  mœurs  et  des  institutions  de  ce  pays.  Les  Français  ne 
traversent  guères  la  mer  que  pour  le  commerce  ;  ceux  qui 
ont  été  aux  Etats-Unis  n'eu  ont  visité  que  deux  ou  trois 
principaux  ports  et,  à  leur  retour  en  Europe ,  ils  ne  son- 
gent à  rien  moins  qu'à  nous  faire  part  de  leurs  observa- 
tions,  si  tant  est  qu'ils  aient  observé.  L'Union  américaine 
aurait  le  temps  de  voir  doubler  le  nombre  de  ses  citoyens, 
d'admettre  dans  sou  immense  fédération  cinq  ou  six  nou- 
veaux Etats,  de  bâtir  une  centaine  de  villes  là  où  s'élève 
encore  la  forêt  vierge  du  désert,  d'établir  des  routes  et  de 
creuser  des  canaux  en  tous  sens ,  sans  qu'on  se  doutât  chez 
nous  de  ces  progrès  rapides ,  si  nous  n'avions  pour  voisin  un 
peuple  éminemment  voyageur,  et  si  nous  n'étions  nous- 


mêmes  un  peuple  essentiellement  traducteur.  Qu'est-il  arri- 
vé cependant?  Au  lieu  de  nous  faire  connaître  les  travaux  des 
hommes  graves  qui  se  sont  liviés  à  de  consciencieuses  re- 
chei'ches ,  ou  a  pensé  que  les  excursions  de  quelques  tou- 
ristes nous  amuseraient  plus  ,  ou  bien  ,  quand  par  hasard  on 
a  voulu  nous  traiter  en  gens  sérieux,  on  n'a  rien  trouvé  de 
m;eux  que  de  nous  faire  part  des  remarques  de  miss  Wright, 
!  qui  a  essayé  ,  pendant  quelque  temps  ,  d'être  eu  Amérique 
l'-p^trc  du  matérialisme.  Dernièrement  encore,  un  journal 
quotidien  a  consacré  plusieurs  de  ses  feuilletons  aux  pau- 
vretés et  aux  frivolités  de  niistriss  Trollopp  ,  dont  l'esprit 
aristocratique  se  heurte,  à  chaque  pas ,  contre  les  mœurs 
républicaines  des  Américains  ,  et  dont  l'impiété  se  sent  mal 
à  l'aise  en  face  des  convictions  profondes  de  ce  peuple  reli- 
gieux. Ce  n'est  pas  par  de  tels  emprunts  qu'on  enrichira 
notre  littérature,  ai  qu'on  ajoutera  beaucoup  à  nos  con- 
naissances. 

M.  Achille  Murât  qui,  de  prince  royal  des  Deux-Siciles , 
est  devenu  citoyen  des  Etats-Unis ,  entreprend  à  son  tour 
d'en  tracer  une  esquisse  morale  et  politique.  Pour  nous 
prouver  qu'il  est  bien  qualifié  pour  cela,  il  nous  apprend 
que  non  seulement  il  a  demeuré  plus  de  neuf  ans  dans  ce 
pays,  mais  qu'il  y  est  .^ussi  entré  dans  toute  espèce  d'affai- 
res. «  J'y  suis  marié  ,  dit-il ,  et  j'y  ai  une  famille  et  de  nom- 
»  breux  amis  ;  j'y  ai  beaucoup  voyagé  J  je  me  suis  établi  dans 
»  les  bois ,  etj'y  ai  vu  pousser  une  nouvelle  nation,  et  l'ai  vue 
»  passer  par  tous  les  degrés  de  civilisation  possibles.  Je  suis 
»  avocat,  planteur,  officier  de  milice.  J'ai  rempli,  suivant 
»  l'occasion ,  d'autres  charges  ,  ou  à  la  nomination  du  gou- 
»  vernement,  ou  d'après  l'élection  de  mes  concitoyens.  II 
»  n'y  a  pas  une  seule  des  questions  que  je  touche  dans  ces 
»  lettres  ,  que  je  n'aie  discutée  journellement  et  souvent  en 
»  public.  Enfin,  je  suis  vraiment  devenu  Américain  de  cœur 
»  et  d'habitude  ,  et  certainement  je  m'honorerai  toujours 
»  du  titre  de  citoyen  des  Etats-Unis.  »  Cette  page  honorij 
elle-même  celui  qui  l'a  écrite.  Il  est  rare  de  voir  des  hom- 
mes qui  ont  perdu  une  position  brillante,  préférer  une  vie 
laborieuse  à  une  nonchalante  indolence.  M.  Achille  Murât  a 
compris  qu'à  défaut  de  la  carrière  de  roi ,  il  y  en  avait  d'au- 
tres qui  lui  étaient  ouvertes,  et  nous  l'en  félicitons.  Nous 


338 


LE  SEMEUR. 


devons  cependant  ajouter  que  s'il  est  incontestable  qu'il  a 
été  bien  placé  et  qu'il  a  eu  le  temps  nécessaire  pour  étudie!' 
le  pays  qu'il  dépeint,  nous  n'oserions  pas  dire  qu'il  possède 
toutes  les  qualités  qu'(l  faut  pour  bien  observer.  It  en  est 
même  quelques-unes  qui  lui  nianquent  complètement, 
comme  nous  serons  appelés  aie  montrer. 

M.    Murât  nous  fait  bien  comprendre  di;  quelle  nature 
sont  les  institutions  politiques  des  Etats-Unis  : 

«  L'histoire  de  tout  {gouvernement  fédératif,  dit-il,  a  dé- 
montré combien  est  faible  l'autorité  qui  s'adresse  à  des  gou- 
vernemcns.  Pour  remédier  à  cet  inconvénient ,  le  gouver- 
nement fédéral  fut  investi  du  pouvoir  de  s'adresser  f/j'rec/c- 
ment  aux  individus  et  de  les  forcer  à  l'obéissance.  Poiti'  cela, 
on  divisa  la  matière  gouK'ernahle  en  deux  classes  :  les  objets 
d'un  intérêt  commun  et  ceux  d'un  intérêt  particulier.  Tant 
que  le  Congrès  n'avait  eu  d'autorité  que  sur  les  gouverne- 
nieiis ,  il  pouvait  n'être  composé  que  de  plénipotentiaires; 
mais  dès  qu'il  agissait  pour  les  individus  ,  il  (allait  qu'ils  y 
fussent  représentés.  Deux  chambres  s'ensuivirent.  Le  sénat 
est  composé  de  deux  membres  de  chaque  Etat,  quelle  que 
soit  sa  population.  Us  sont  nommés  pour  six  ans  par  la 
législature  de  l'Etat,  et  reçoivent  des  instructions.  X.a 
Chambre  des  représcntans  est  composée  des  députés  du 
peuple  des  Etats-Unis  ,  divisés  en  districts  clcctionnaLi-es  , 
d'une  population  chacun  de  quarante  mille  âmes;  ils  ne  sont 
sujets  à  aucune  instruction  et  restent  deux  ans  en  fonctions. 
Dans  les  deux  chambres,  les  votes  sont  individuels.  Le  con- 
cours des  deux  chambres  est  nécessaire  pour  passer  une  loi. 
Le  pouvoir  exécutif  réside  dans  le  Président,  qi'.i  est  élu 
pour  quatre  ans  ,  et  dans  le  sénat ,  qui  ratifie  les  traités , 
consent  et  conseille  la  paix  et  la  guerre  ,  et  les  nominations 
aux  différentes  places.  Le  pouvoir  judiciaire  esrt  confié  à  une 
cour  «uprême,  à  des  cours  de  ciicuits  et  à  des  cours  de  dis- 
tricts. Vous  voyez,  d'après  cela,  que  tout  citoyen  se  trouve 
concourir  à  l'exercice  de  trois  pouvoirs,  tout-à-fait  distincts, 
et  est  représenté  trois  fois  :  comme  citoyen  des  Etats-Unis, 
dans  la  chambre  des  représcntans  ;  comme  citoyen  de  son 
Etat,''dans  sa  legislatuie  ;  comme  membre  de  la  confédéra- 
tion et  partie  d'un  Etat  souverain,  dans  le  sénat  fédéral.  Le 
congrès  est  donc  compose  de  deux  élémens,  l'un  répulsif, 
l'autre  attractif.  Le  sénat  représente  les  intérêts  individuels 
des  Etats  isolés,  la  chambre  des  représcntans  les  intérêts  du 
peuple  en  général,  ou  des  citoyens  de  l'Union.  De  cet  ordre 
de  choses,  extrêmement  complicpié  ,  mais  tout-à-fait  nou- 
veau, naît  un  système  de  balance  et  de  contie-poids  infini- 
ment au-dessus  de  tout  ce  que  l'on  avait  auparavant.  La 
force  de  ce  gouvernement  ne  peut  se  calculer.  Il  est  con- 
struit de  manière  à  recevoir  le  moindre  souille  de  l'opinion 
publique  et  à  lui  obéir,  et  se  tiouve  complètement  de  pour- 
vu de  force  pour  lui  résister.   » 

L'étendue  seule  du  territoire  américain  suffit  pour  faire 
comprendre  qu'il  doit  y  avoir  aux  Etats-Unis  de  grandes 
variétés  de  mœurs,  d'opuiions  et  d'intérêts.  M.  Murât 
indique  quelques-unes  des  grandes  différences  qui  v  exis- 
tent} mais  il  ne  nous  paraît  pas  iHie  toujours  juste  dans  ses 
appréciations.  On  s'aperçoit  facilement  qu'il  a  habité  à  l'ex- 
trémité méridionale  de  l'Union,  et  qu'il  est  imbu  des 
préjugés  qui  régnent  dans  cette  partie  du  pays.  Lecaiactère 
du  peuple  n'y  ressemble  en  rien  à  celui  des  habitans  dfs 
Etats  du  Nord.  C'est  à  tort  qu'il  prétend  que  ceux-ci  sont 
jaloux  de  la  prospérité  des  Etats  du  Sud,  puisque  les  pre- 
mieri  ont  toujours  été  plus  florissans  que  les  seconds,  et  qu  j 
la  jalousie  est  en  sens  inverse  à  celui  qu'il  indique,  si  ja- 
lousie il  y  a.  A  en  juger  par  ce  que  dit  M.  Murât  des  Etats  de 
la  Nouvelle-Angleterre,  nous  serions  portés  à  cioire  qu'il 
ne  les  a  jamais  visités ,  et  qu'il  s'est  mal  adressé  pour 
obtenir  des  renseignemens.  Ses  recherches  statistiques  sont 
aussi  fort   imparfaites.   Il    nous   dit  ,   par  exemple      que 


New-Ynik,  qui  avait  r20,ooo  hibitaiis  en  i8iG,  en  avait 
i5o,ooo  en  octobre  i83[,  tandis  ([u'il  résulte  du  dénombre- 
ment fait  eu  i83o,  que  la  population  de  cette  ville  était 
déjà  alors  de  ai3,ooo  âmes. 

Nous  n'attacherions  pas  une  grande  importance  aux  er- 
reurs de  M.  Murât,  s'd  n'en  faisait  que  do  ce  genre;  mais 
il  en  est  malheureusement  dans  son  livre  d'une  nature  plus 
grave,  et  qui  reposent,  non  sur  des  chirfres,  mais  sur  des 
principes.  Si  l'auteur  a  renoncé  de  bonne  grâce  au  titre  de 
prince  royal,  et  s'il  prend  son  parti  de  ne  plus  jouir  d'au- 
cune prééminence  de  rang,  il  tienlfort  à  celle  de  la  couleur, 
et  nous  n'aurions  pas  été  surpris  de  lui  voir  pi'endre,  sur  la 
première  jiage   de  son  livre  ,  la  qualité  d'homme   blanc, 
comme  il  y  prend  celle  de  colonel  honoraire  dans  l'armée 
belge.    «  La  perfectibilité   distingue,    selon    lui,    l'homme 
»   blanc  de  toutes  les  autres  espèces  d'hommes  et  d'animaux 
»   (page  222).  Les  nègres  m;  lui  semblent  pas  capables  des 
»   mêmes  jouissances  intellectuelles  que  lui.  Leur  félicité  se 
»  borne  à  la  félicité  animale,  et  celle-là  ils  en  jouissent  plus 
«   librement  dans  l'état  d'esclaves   qu'ils  ne  le  feraient  ou 
»  libres  ou  sauvages  (page  g'^).  »  Est-il  étonnant  après  cela 
que  M.  Murât  mette  sur  la  même  ligne  l'abolition    de  la 
traite  et  les  lois  qu'il  prétend  avoir  été  faites  pour  protéger 
la  liberté  des  chevaux  (page  84)?  Au  surplus,  ce  n'est  pas 
seulement   la   couleur   noire  qui   lui  répugne  ;   quiconque 
n'est  pas  blanc  se  trouvera  mal  d'avoir  affure  à  lui.  Je  n'en 
citerai  pour  preuve  que  sou  profond  mépris  pour  l'homme 
rouge  de  la  race  indienne.  Faisant  allusion,  aux  moeins  des 
Indiens  et  au  peu  de  soin  qu'ils  prennent  de  leur  chevelure: 
«  Il  y  a  aussi  de  la  philantropie  là-dedans,  dit-il;  car  c'est 
»   par  le  même  principe   qu'on    veut   nous   empêcher  de 
»   peigner  la  forêt  et  de  les  déranger  (page  Si  5).»  M.  Murât 
ne  doute  pas  cpie  la  race  indienne,  refoulée  peu  à  peu  par 
l'homme  blanc  jusqu'aux  rives  de  l'Océan  Pacifique  ,  n'ait 
bientôt  cessé  d'exister,  et  il  s'écrie,  tout  joyeux  :  «  Moi  qui 
»   ne  suis  pas  pliilantrope  ,  je  vous  avouerai   franchenieiit 
»   que  je   crois    que   ce    résultat    est    beaucoup    à   désirer 
»   (page  293). n  Mais  icstons-en  aux  hommes  noirs,  cl  exami- 
nons (Je  quelle  manière  notre  auteur  justifie  l'esclavage.  Il 
est  lui-môme  propriétaire  d'esclaves,  et  il  cherche  à  prouver 
qu'il  est  parfaitement  eu  droit  d'en  avoir.  Il  vaut  la  peine 
d'écouter  son  raisonnement  : 

«  L'erreur  est  venue,  dit-il,  de  ce  qu'on  a  considéré  le 
droit  comme  une  chose  absolue,  tandis  qu'il  est  toujours 
relatif,  par  rapporta  la  règle  et  à  la  personnalité.  En  droit 
indh'idiiel  qu'aucuns,  mal  à  propos,  nomment  droit  naturel, 
l'individu  a  droit  d'approprier  à  son  usage  tout  objet  exté- 
rieur et  de  détruire  tout  obstacle  qui  s'oppose  à  ses  vues. 
Que  le  sujet  de  son  action  soit  une  pierre  ,  une  plante  ,  un 
■animal,  cela  ne  change  rien  à  sa  qualité  subjective  d'objet 
<!xtérieur  ou  d*obstacle.  Or,  l'individu  ne  peut  juger  que 
subjectivement.  Il  faut  bien  faire  attention  pourtant  que  ce 
droit  de  l'individu  n'est  relatif  qu'à  lui-même;  car  l'obstacle 
a  également  droit  d'appiopri(?r  à  son  usage  l'individu  ou  de 
le  détruire;  dans  ce  cas,  il  change  de  place  et  de  nom.  Un 
homme  rencontre  un  lion;  il  a  incontestablement  le  droit 
de  s'en  approprier  la  peau  ;  mais  le  lion  a  un  droit  tout 
aussi  incontestable  sur  la  viande  de  l'homme.  Or,  comme 
l'un  défend  sa  peau  et  l'autre  sa  viande,  il  arrive  que  la 
spontanéité  objecth'e  de  chacun  d'eux  devient  un  obstacle 
pour  l'autre,  qu'il  a  le  droit  de  détruire.  Voici  donc  deux 
droits  bien  constatés  mis  en  présence;  il  n'existe  ni  ne  peut' 
exister  entre  eux  d'autre  arbitre  que  les  grandes  lois  géné- 
rales de  la  nature.  L'homme  ne  prétend  pas  faire  rccon 
naître  par  le  lion  son  droit  à  récorclicr,  à  le  punir,  s'il  n 
se  soumet  pas  ;  il  prétend  le  forcer,  le  contraindre. 

I»    L'état  social   apporte  de  grands  chaiigcmens  dans  If- 
droits  des  individus;  cependant  les   trois  règles  suivant- 


LE  SEMEUR. 


339 


peuvent  être  considérées  couiiue  certaines  :  i"  Les  sociclts 
agissent  onlre  elles  comme  les  individus  entre  eux,  sans  elre 
réglées  autrement  que  par  le  droit  indiv  ihiel  (iialurt-l). 
3°  Les  sociélcs  agi-Miit  suiviuit  le  même  «lioil  cumi-  les 
individus  qui  leur  .-mit  éti;n.gers.  3°  Les  iiu:ui!jrcs  il'une 
société  recouvrent  leur  iudépcn<l;uice  iiidividuLlIc  envers 
les  objtls  étrangers  aux  lois  de  celte  société. 

»  Un  homme  attnpe  un  cheval  et  le  dompte  :  a-t-il  ac- 
quis aucun  droit  sur  ce  cheval  par  rapport  à  ce  cheval? 
non.  Il  a  le  droit  d'approprier  le  cheval  à  son  usage;  le 
cheval  a  le  djoit  de  le  jeter  par  terre  et  de  s'enfuir.  Les  lois 
de  la  nature,  qui  garantissent  la  victoire  au  plus  lort,  mais 
surtout  au  plus  habile,  décideront  ce  conflit  de  droits  indi- 
viduels. Le  cavalier  a  pourtant  acquis  un  droit  social  sur 
ce  cheval  ,  non  envers  lui ,  mais  envers  la  société.  Elle  s'en- 
gage à  protéger  son  industrie  et  son  travail,  et  à  lui  garan- 
tir l'usage  de  leurs  produits.  Elle  empêchera  donc  que  ce 
cheval  ne  soit  tué  ou  volé;  s'il  s'échappe,  elle  ohfrira  au 
cavalier  des  facilités  pour  le  rattraper,  lui  permettra  enfin 
d'échanger  la  commoJ  té  qu'il  s'estacquise  par  son  travail, 
contre  tout  autre  commodité  acquise  par  un  autre,  et  de 
substituer  cet  autre  dans  ses  droits. 

»  Un  homme  n'a  sans  doute  aucun  droit  sur  un   autre 
homme  par  rapport  à  cet  autre;  cependant  il  peiit  avoir  un 
droit  SUR  lui  par  rapport  à  la  société.  i°  Si,  étant  tous   les 
deux  membres  de  la  société  ,  ils  sont  liés  par   un  contrat 
quelconque,  le  viol.iteur   du  contrat  commet  une  offense 
morale  pour  laquelle  il  mérite  que  la  société  lui  inflige  un 
châtiment  proportionné  à  l'offense.  2°  Si  un  seul  des  deux 
estmembrede  la  société  ,et  qu'elle  lui  garantisse  des  droits 
quelconques  sur  l'autre,  d.uiscecas  point  de  contrat ,  point 
d'ofiénse  morale  ,  point  de  châtiment  ;  mais  en  cas   de  ré- 
sistance, un  combat  que  chacun  a  le  droit  de  pousser  à  ou- 
trance,  et  dans  lequel  le  membre  de  ta  société  a  droit  de 
requérir  son  aide.  Eu  résumé ,  l'esclave  a  autant  de  droit  de 
résister  à  son  maître  et  de  s'échapper,  que  celui-ci  en  a  de 
l'appropiier  à  son  usage,  et  de   le  contraindre  à  l'obéis- 
sance. Il  n'existe  aucun  contrat  entre  eux  ,  par  conséquent, 
aucun  droit  réciproque;  car  un  droit  social  ne  peut  être 
fondé  que  sur  un  autre.   L'erreur  est  venue  de  ce  qu'on  a 
voulu  fiiire  à  l'esclave  un  devoir  moral  de  l'obéissance  pas- 
sive, ce  qui  est  absurde;  car  cela  supposerait  un  contrat  où 
tous  les  avantages  seraient  d'un  côté  ,  et  tous  les  désavan- 
tages de  l'autre ,  contrat  qui  est  nul  ipso  fado.  Le  maître  a 
cependant  autant  de  droit  à  être  soutenu  par  la  société  dans 
son  autorité  sur  son  esclave  que  dans  celle  sur  son  cheval.» 
Et  veut-on  savoir  de  quelle  manière  la  société  accorde  cet 
aide  que  M.  Murât  prétend  qu'elle  doit  au  possesseur  d'es- 
claves? Il  nous  l'apprend  lui-même  :  «  Il  n'existe  aucune  loi 
qui  protège   l'esclave    contre   les   mauvais   traitemens   du 
maître  (  page  102  ).  Voler  un  nègre  ou  l'aider  à  s'enfuir,  est 
presque  partout  un  cas  pendable. Un  nègre  libre  ou  esclave 
ne  peut  voyager  sans  passeport ,  et  tout  blanc  a  ,  dans  ce 
cas ,  le  droit  de  l'arrêter  et  de  le  déposer  dans  la  première 
prison  ,  où  on  le  détient ,  s'il  ne  peut  pas  prouver  sa  liberté. 
La  peine  de  mort  est  infligée  au  nègre  qui  attaque  un  blanc 
ou  lui  résiste  violemment.  Le  témoignage  d'un  nègre  n'est 
pas  reçu  en  justice  contre  un  blanc.  Enfin  presque  partout 
la  peine  de  mort  encourue  par   un  esclave  peut  être  com- 
muée dans  la  vente,   à  condition   de  son   exportation   de 
l'Etat  (page  1 14).»  Vous  croyez  peut-être  que  cette  dernière 
faculté  est  le  fruit  d'une  pensée  d'humanité;  détrompez- 
vous;  c'est  seulement  une  conséquence  du  respect  de  la  loi 
pour  la  propriété  ;  on  craindrait  de  faire  tort  au  maître  en 
exécutant  son  esclave  ! 


Nous  nous  sommes   laissés  allei^àcitcr  un  peu  longue- 
donne  à  ses  idées. 


lle^a  cit 
ment  les  développcmens  que  M.  Murât 
parce  que  voilà  du  moins  un  planteur  plein  de  franchise.  Il 


déclare  nettement  qu'il  est  convaincu  que  ,  comme  le  disait 
Lafontainc  , 

"  Il  raison  du  ji'us  f  n'i  est  loiij.i;i  s 'n  neiUeure.  » 
Rien  d.;   plus  absurde  ,  à   ses  veux,  que  de   considérer  le 
droit  <(r;ini(:  une  cho-e  absolue;  cl.  il   n  jette  bien  loin  la 
dislincliDiidu  juste  ctde  l'injuste.  Uliiilalr,-  par  excellence, 
l'iiitiMêt  privé  est  sa  règle  et ,  en  fait  d'esclavage  ,  il  met  l'é- 
conomie politique  bien  au-dessus  du  pathos  sentimental  et 
de  la   morale  (page  83).  «  A  quoi  bon  presser  le  temps? 
«  L'abolition  totale  de  l'esclavage  aura  lieu  aux  Etats-Unis, 
»  lorsque  le    travail  libre  sera   à  meilleur  marché  que  le 
»  travail  des  esclaves  (page  iio)  !  «Voilà  où  en   est  venu 
M.  Murât,  a  l'homme  blanc  et  libre  (page  358),  »  comme 
il  se  nomme  lui-même!  Il  justifie  par  ses  théories  tous  les 
abus  de  la  force,  et  ne  tend  à  rien  moins  qu'i  inoculer  à  la 
civilisation  les  coutumes  de  la  vie  sauvage.  Les  barbaresqucs 
avaient  raison,  d'après  ses  principes  ,  d'infester  les  mers  et 
de  conduire  à  Alger  et  à  Tunis  les  esclaves  blancs,  qu'ils 
voulaient  «   approprier   à  leur  usage  !  »  Et  M.  Murât  lui- 
même  aurait  grand  tort  de  se  plaindre ,  s'il  prenait  fantaisie 
à  une  cinquantaine  d'Indiens  de  son  voisinage  d'aller  piller 
sa  plantation;  il  ferait  bien   de  s'y   opposer,   sans  doute; 
mais  il  ne  serait  pas  fondé  à  leur  en  vouloir  ;  car  enfin  ,  en 
droit  individuel,  les  Indiens  n'auraient   dû  BCgarder  qu'à 
a  sa  qualité  subjective  d'objet  extérieur  ou  d'obstacle.  » 

Si  l'on  nous  demande  comment  un  homme  qui  raisonne 
si  bien  sur  beaucoup  de  questions  générales,  raisonne  si  mal 
aussitôt  que  ses  passions  ou  ses  intérêts  sont  en  jeu,  nous 
serons  forcés  de  l'expliquer  en  disant  qu'il  n'a  aucune  con- 
viction religieuse,  qui  puisse  leur  servir  de  contrepoids,  ea 
sorte  qu'il  en  est  emporté,  dès  que  leur  action  se  fait  sentir. 
C'est  un  phénomène  dont  nous  ne  serions  pas  embarrassés  de 
citer  beaucoup  d'exemples.  M.  Murât  a  tant  d'horreur  pour 
le   frein  auquel  il  refuse  de  se  soumettre,  qu'il  en  devient 
injuste  envers  ceux  qui  l'ont  accepté.  Il  voudrait  de  tout 
son  cœur  que  ses  chers  concitoyens  cessassent  d'être  chré- 
tiens et,  dans  son  zèle,  il  va  jusqu'à  en  faire  une  nation  d'hy- 
poerites, qui  désirent  se  tromper  les  uns  les  autres  (page  i47)j 
quoiqu'il  déclare,  d'un  autre  côté,  que  «  cette  espèce  d'hy- 
«pocrisiç   religieuse  leur  est  si  naturelle,  que  le  plus  grand 
«nombre  la  pratique  de  bonne  foi  (page  8)!  »  Quelle  cause 
peut  donc  produire  ce  singulier  résultat?  M.  Murât  nous 
raconte  qu'en  Amérique»  toutes  les  nuances  se  trouvent, 
«toutes  les  opinions  ont  leurs  sectateurs  et  vivent  en  paix 
«les  unes  auprès  des  autres.  Dans  cette  variété  de  religions, 
«ditil,  chacun  peut  choisir  celle  qu'il  veut,  en  changer  quand 
»il   lui  plaît,   ou  rester  en  suspens  et  n'en  suivre  aucune. 
«Cependant,  ajoute-til ,  avec  toute  cete  liberté  il  n'y  a  pas 
«de  pays  où  le  peuple  soit  si  religieux  qu'aux  Etats-Unis, 
«(page  II  5).»  Quoi!  Cette  religion  du  peuple  est  un  fruit  de 
la  liberté,  et  vous  la  nommez  de  l'hypocrisie!  Il  n'y  a  pas  là  une 
inquisition  qui  vous  menace  du  bûcher  si  vous  ne  voulez  pas 
croire,  ni  une  cour  bigote  qui  n'accorde  de  places  qu'à  ceux: 
qui  sont  munis  d'un  certificat  de  dévotion,  ni  un  intérêt 
quelconque  que  vous  puissiez  citer  et  qui  produise,  daus  la 
physionomie  des  États-Unis,  ce  trait  qui,  dites-vous,  «  dé- 
goûte les  étrangers,  (page  146),  «  et  vous  n'en  concluez  pas 
qu'à  défaut  de  ces  ressorts, il  en  faut  un  autre  que  vous  devriez 
nous  indiquer,  si  vous  le  connaissez.  Ne  voyez-vous  pas  que 
vous  êtes  encore  privé  de  la  faculté  nécessaire  pour  appré- 
cier un  certain  état  moral  dont  vous  ne  vous  faites  aucune 
idée  juste,  et  qu'il  faut  dire  de  vous,  avec  un  apôtre,  «   que 
«l'homme  animal  ne  comprend  point  les  choses  qui  sont  de 
«l'Esprit  de  Dieu  ;  car  elles  lui  paraissent, une  folie,  et  il  ne 
«les  peut  entendre,  parce  que  c'est  spirituellement  qu'on  en 
«juge  (1  Cor.  II,  i4)?  «  Un  nègre  converti  à  l'Ëvangile, 
quoique  vous   lui  refusiez  la  perfectibilité,   est  beaucoup 
en  avant  de  vous  sous  ce  rapport. 


340 


LE  SEMEUR. 


Ausurplus,  si  M.  Murât  reproche,  dans  quelques  endroits 
de  son  livre,  à  la  nation  américaine  la  manie  de  l'hypocrisie, 
on  voit, par  les  jugemens  contraires  qu'il  en  porte  ailleurs, 
toute  la  peine  qu'il  a  à  se  rendie  compte  de  r.e  qu'il  voit.  Quel- 
quefois ce  n'est  plus  d'hypocrisie, mais  d'enthousiasme,  de  fa- 
natisme, de  donquichotismc  religieux  qu'il  l'accuse.  Il  trouNC 
«  vraiment  surprenante  la  quantité  de  sociétés  leligieuses  qui 
existent  aux  î:tats-Uuis,pour  répandre  la  Bible,  pourdistri- 
buer  des  brochures,  pour  encourager  des  journaux  religieux, 
pour  convertir,  civiliser,  élever  les  sauvages,  pour  bâter  des 
églises,  soutenir  des  séminaires,  établir  des  écoles,  empêcher 
l'ivrognerie,  etc.  etc.  Il  faut  être  juste,  ajoute-t-il,  lesconlri- 
bulions  sont  entièrement  volontaires,  et  moi,  par  exemple, 
qui  vous  en  parle,  j'aurais  toi't  de  m'en  plaindre;  car  jamais 
prêcheur  n'a  reçu  un  centime  de  moi  (  page  1 87  ).  »  Ou  bien 
encore  ,  par  une  contradiction  qui  ,   après  tant  d'inconsé- 
quences, n'a  rien  d'étonnant,  il  s'écrie  :  «  C'est  au  doute  que 
tendent  les  peuples  des  Etats-Unis  :  dans  une  génération,  la 
nation  ne  sera  plus  chrétienne  (page  i46).  L'Eglise  est  em- 
portée parle  grand  courant  des  opinions,  de  la  littéraluie, 
de  la  philosophie  du  siècle,  à  qui  rien  ne  résiste.  Voilà  d'a- 
bord la  grande  cause  qui  la  conibat  et  qui  certainement  fluira 
par  détruire  la  religion  chrétienne.  Mais,  outre  cela,  d'autres 
causes  y  travaillent.   L'élévation  de  la  secte  des  unitairiens 
est  peut-être  une  des  plus  efficaces.  Boston  est  devenu  le 
centre  philosophique  et  le  sanctuaire  des  lettres.  Qu'on  me 
cite  un  homme  distingué  en  politique  ou  en  littérature  dans 
cette  ville,  qui  ne  soit  unitairien  (page  189).  » 

Nous  n'essaierons  pas  de  mettre  M.  Murât  d'accord  avec 
lui-même  j  mais  nous  sommes  forcés  de  relever  l'inexacti- 
tude de  ce  qu'il  dit  des  progrès  des  unitairiens,  dont  il  trace 
un  portrait  assez  fidèle.  Cette  secte ,  qui  rejette  les  dofjmes 
du  Christianisme,  tout  en  persistant  à  se  nommer  chrétienne, 
a  essayé  de  s'établir  à  New-York,  à  Baltimore  et  dans  quel- 
ques autres  villes  j  mais  elle  a  partout  échoué.  Boston  est  la 
seule  où  elle  ait  encore  de  nombreux  adhérens  ;  nous  ne 
serions  cependant  pas  embarrassés  de  répondre  au  défi  de 
M.  Murât  de  lui  citer  dans  cette  ville,  non  un  homme  distin- 
gué, comme  il  le  demande,  mais  un  grand  nombre  d'hommes 
distingués  qui  en  rejettent  les  principes;  nous  nous  bornerons 
à  lui  nommer,  entre  beaucoup  d'autres,Webster,  le  plus  ha- 
bile homme  d'état  du  pays  ;  Warren,  le  médecin  le  plus  sa- 
vant; Hubbard,  le  plus  gi'and  jurisconsulte;  Allslon,  le 
peintre  le  plus  célèbre  des  Etats-Unis,  et  Dana,  poète  du 
premier  ordre.  Qu'il  se  rassure  sur  le  sort  du  Christianisme 
en  Amérique;  nous  sommes  heureux,  après  tant  de  rensei- 
p-nemens  que  nous  lui  devons,  de  pouvoir  lui  apprendre 
que,  depuis  un  an  ,  plus  de  cent  mille  personnes  ont  em- 
brassé les  doctrines  de  la  Bible,  Est-ce  là  perdre  de  l'in- 
fluence ou  en  gagner? 

En  parcourant  les  notes  que  nous  avions  prises,  nous 
nous  apercevons  qu'il  est  encore  beaucoup  de  remaïques  qui 
nous  resteraient  à  faiie  sur  ce  livre;  mais  nous  n'en  avons 
pas  le  courage.  A  quoi  bon  réfuter  des  anecdotes  aussi 
évidemment  calomnieuses  que  celle  de  ce  brasseur  qui  fut, 
à  ce  que  raconte  M.  Murât,  censuré  à  l'Eglise  pour  avoir 
brassé  le  samedi,  ce  qui  avait  exposé  la  bière  à  trai'aîller  le 
jour  du  sabbat  (page  8);  ou  répoudre  aux  mille  accusations 
qu'il  dirige  contre  le  clergé  américain  ,  auquel  V  American 
Quarlerly  Review,  dont  l'éditeur  est  catholique,  vient  de 
rendre  un  si  honorable  témoignage?  Nous  eu  avons  assez 
dit,  et  surtout  nous  avons  assez  cité,  pour  que  nos  lec 
leurs  se  tiennent  en  garde  contre  les  assertions  d'un  auteur, 
qui,  outre  les  préjugés  de  la  localité  qu'il  habite,  est  encore 
imbu ,  à  un  haut  degré  ,  de  ceux  particuliers  aux  hommes 
qui,  n'ayant  pas  soumis  leur  cœur  à  l'Evangile  ,  tiennent  à 
prouver,  tant  bien  que  mal ,  que  ce  sont  les  honnêtes  gens 
elles  gens  sensés  qui  le  rejettent. 


PSYCOLOGIE. 

DE    l'horreur    de    l'aME    POUR    LE    VmE(l). 

On  peut  tenter  deux  voies  pourarracher  le  coeur  àl'amour 
du  monde.  L'une  est  de  montrer  la  vanité  de  cet  amour,  et 
combien  il  est  peu  digne  de  nous  occuper.  L'autre  est  de 
proposer  à  l'homme  un  objet  plus  digne  de  le  captiver  ,  et 
de  l'engager,  non  seulement  à  briser  sa  première  chaîne  , 
mais  à  eiliaiiger  contre  uu  nouvel  amour,  un  attachement 
ancien  et  indigne  de  le  retenir.  La  première  de  ces  métho- 
des est  absolument  insuffisante,  et  ne  saurait  aboutir  qu'à 
des  résultats  stériles;  la  seconde  seule  peut  suffire  pour 
préserver  le  cœur,  ou  l'arracher  aux  affections  illégitimes 
qui  l'occupent. 

On  peut  observer,  dans  l'état  d'un  cœur  occupé  d'un 
attachcinent,  deux  époques  très-distinctes.  Dans  l'une,  il 
voit  au-devant  de  lui  l'objet  qu'il  poursuit  comme  un  trésor 
auquel  il  aspire,  et  son  amour  n'est  encoie  qu'un  désir. 
Dans  l'autre  ,  il  a  atteint  le  but  qu'il  avait  eu  perspec- 
tive ,  et  réalisé  son  espoir  et  ses  vœux.  Dans  le  premier 
état,  le  cœur  se  sent  entraîné  vers  le  bien  qui  le  charme; 
toutes  les  facultés  de  l'âme  revêtent  une  nouvelle  éner- 
gie ,  une  activité  sans  relâche.  L'homme  poursuit  alors  , 
sans  jamais  s'en  laisser  distraire  ,  le  grand  intéiêt  qui  le 
domine;  il  écarte  une  foule  de  désirs  ou  de  rêverie»,  dont 
il  aimiit  autrefois  peut-être  à  amuser  son  indifférence; 
il  s'arrache,  s'il  le  faut,  aux  langueurs  d'une  indolence  habi- 
tuelle; aucun  obstacle  ne  le  rebute,  aucun  sacrifice  ne 
l'arrête;  il  consume,  dans  une  fatigante  poursuite,  un 
temps  qu'il  eût  consumé  naguère  dans  l'insipidité  d'une 
B  existence  oisive  et  vide  d'intérêt;  et  bien  que  son  espérance 
ne  soit  pas  toujours  encouragée,  que  le  succès  ne  vienne  pas 
couronner  sa  persévérance,  il  trouve  dans  cette  succes'îren 
d'agitations  et  de  sentimens,  dans  ces  alternatives  d'encou- 
ragemens  et  de  mécomptes,  un  aliment  pour  son  âme,  un 
exercice  qui  maintient  la  vie  dms  ses  facultés  et  lui  donne 
une  sorte  de  bonheur.  Et  si  ce  mobile  vient  à  s'arrêter ,  si 
cet  intérêt  s'affaiblit  et  s'elface,  sans  être  remplacé  par  un 
autre  intérêt,  alors  l'homme  se  trouve  comme  dans  un 
état  de  délaissement;  doué  de  facultés  qui  tendent  toutes  à 
agir,  et  ne  sachant  sur  quoi  les  exercer,  il  est  placé  dans  une 
situation  violente  et  conti'aire  à  sa  nature.  Remis  de  ses  fati- 
gues, dégagé  de  ses  sollicitudes,  il  demeure  possesseur  d'une 
force  dont  ilne  saitque  faire  et  qui  le  tourmente.  Il  a  besoin 
de  désirer,  et  ne  trouve  plus  d'objet  de  désir  ;  il  a  besoin 
d'espérer  et  ne  découvre  plus  d'objet  d'espérance.  Son  âme 
comme  sni  chargée  de  sa  propre  énergie,  appelle  avec  avi- 
dité un  intérêt  qui  l'attire,  et  dans  lequel  elle  puisse,  eu 
quelque  sorte,  l'absorber. 

Ce  besoin  d'activité  étant  si  profondément  enraciné  dans 
l'àine  humaine,  il  est  lout-à-fait  illusoire  de  prétendre  l'ar- 
racher à  un  iijteiêt,  sans  lui  en  présenter  uu  autre.  Le  cœur 
et  ses  habitudes  se  révolteront  toujours  contre  une  pareille 
tentative.  Un  état  de  vide  ou  d'indiffcrence  étant  pour  l'âme 
un  état  violent,  vous  ne  réussirez  jamais  a  le  substituer  à 
cet  état  de  vie  et  d'activité  que  les  passions  entretiennent; 
et  vous  ne  parviendrez  à  ruiner  leur  empire,  qu'en  impri- 
mant à  l'âme  une  direction  nouvelle  vers  un  nitérêt  puis- 
sant qui  occupe  son  activité,  qui  l'arrache  à  une  langueur 
désolante  et  concentre  tous  ses  désirs  sur  la  perspective 
d'un  bien,  plus  digne  de  l'attirer. 

Ces  réflexions  sont  vraes  pour  l'âme  qui  désire  ;  elles  sont 
vraies  encore  pour  l'àine  qui  a  atteint  le  but  de  ses  désirs. 
Il  est  rare  qu'un  intérêt  du  cœur  s'éteigne  de  lui-même;  il 
est  plus  rare  encore  que  l'abandon  d'un  semblable  intérêt 
soit  l'effet  du  raisonnement.  Mais  on  peut  réussir  à  déplacer 
une  affection  qu'on   ne  parviendra   pas  à  détruire,  et  lui 
ravir,  en  le  remplaçant,  l'empire  qu'elle  exerce  sur  l'âme. 
Au  milieu  de  ces  variations  d'intérêts,  le  cœur  ne  demeur' 
jamais  étranger  à  tout  intérêt.  On  peut  vaincre  sa  peut 
vers  un  objet  particulier  qui  l'attire,  mais  le  besoin  qui  dé 
termine  cette  pente  n'est  jamais  vaincu.  On  ne  le  sépai 

(1)  CfS  rf-flixions  sont  de  M.  Thomas  Chalmers.  auteur  de  XEconom  ■ 
cà'ile  et  i>olUique  dis  grandes  villes,  qut  l'inicien  Globe  a  fa  t  connail 
nar  cxtrails  Nous  in)us  sti vous  île  l'cxcellenle  tiaduclion  que  M,  Dioda 
a  laite  du  volume  de  discours  d'où  ce  morceau  est  tiré. 


LE  SEMErR. 


341 


jamais  de  ce  qu'il  préfère,  sans  lui  proposer  im  autre  bien 
qu'il  préfèic  davauUiijc  encore  ,  et  auquel  il  s'attache  plus 
foitemeut.  Telle  est  la  tendance  impérieuse  du  cduir  de 
l'homiue.  Il  Faut  qu'il  tienne  à  quelque  chose  :  arraché  à  ce 
qu'il  aime ,  s'il  ne  rencontre  pas  un  ohjet  qu'il  puisse  aimer, 
il  laiifjuit  dans  un  sentiment  d'inutilité ,  aussi  douloureux 
que  contraire  à  sa  nature.  Susceptible  d'èlie  arrache  à  beau- 
coup d'intérêts,  notre  âme  ne  saurait  être  arrachée  à  tous. 
On  a  dit  que  la  nature  avait  horreur  du  vide.  11  en  est  de 
même  du  cœur  de  l'homme.  Il  peut  changer  de  possesseur, 
mais  il  souffre  s'il  n'est  occujié. 

Avant  que  l'âme  ait  été  changée,  le  monde  est  le  tout  de 
l'homme.  Toutes  ses  affections  ,  tous  ses  désirs  se  renfer- 
ment dans  la  sphère  des  chose»  visibles.  Il  ne  demande  rien, 
il  u'cspère  rien  ,  il  n'aime  rien  au-delà.  Lui  demander  de 
ne  pas  aimer  le  monde,  c'est  prononcer  un  arrêt  d'exil  sur 
tous  les  intérêts  dont  son  cœur  est  la  demeure.  Voulez-vous 
donc  dégager  l'âme  de  l'empire  des  affections  illégitimes  , 
lie  vous  arrêtez  point  à  proposer  l'indignité  de  ces  affec- 
tions ;  montrez,  l'e.vcelleuce  ,  la  beauté  d'un  amour  plus 
digne  d'elle;  alors  vous  pourrez  atteindre  à  ce  vrai  renou- 
vel lemi-nt  du  cœur,  élément  nécessaire  du  caractère  chrétien. 

Lorsque  la  Parole  sainte  ordonne  de  ne  point  aimer  le 
monde  ni  les  choses  du  monde,  elle  ordonne  le  sacrifice  de 
tout  ce  qui  est  cher  à  notre  existence;  elle  nous  impose 
comme  un  anéantissement  de  notre  être.  Mais  en  nous  ap- 
pelant ù  ce  grand  acte  d'obéissance,  la  Révélation  nous  pro- 
pose en  même  t"mps  le  grand  moyen  de  le  remplir.  Elle 
propose  à  notre  cœur  un  amour  cjui,  si  nous  le  recevons, 
s'empare  de  toute  notre  âme,  suboi donne  tout  à  son  em- 
pire, exile  tout  ce  qui  ne  saurait  se  concilier  avec  lui.  A  la 
place  du  monde,  elle  nous  offre  l'Eire  même  qui  a  créé  le 
moude,  et  nous  le  montre  sous  tous  les  traits  qui  peuvent 
nous  le  faire  aimer.  C'est  dans  l'Evangile,  et  là  uniquement, 
qu'il  nous  est  révélé  comme  le  Dieu  qui  pardonne,  comme 
la  ressource  éternelle  des  pécheurs;  et  alois  la  bariière  qui 
nous  en  sépare  est  brisée;  l'obstacle  que  l'indignité  de 
l'homme  élevait  entre  le  ciel  et  nous,  est  renversé  par  la 
puissance  et  les  bienLits  d'un  Médiateur.  L'homme  renail  à 
l'espérance,  et  celte  espérance,  sans  laquelle  il  vit  sans  Dieu 
sur  la  terre  et  se  donne  tout  entier  au  monde,  l'attire  et  le 
dévoue  à  son  D.eu.  C'est  Dieu  en  Christ  qu'il  contemple; 
c'est  à  lui  qu'il  s'unit  par  une  foi  vive;  alors  le  législateur 
offensé  disparaît  et  ne  laisse  plus  au  regard  du  fidèle  que  ce 
Jésus,  dontla  voixannonce  les  bénédictionsderalliance  nou- 
velle, proclame  la  bienveillance  en  vers  les  hommes  et  sollicite 
le  retour  des  pécheurs,  en  Kuir  adressant  des  promesses  et 
leur  garantissant  l'accneil  de  la  miséricorde;  alors  un  amour 
plus  fort  que  le  monde  commence  à  naître  dans  le  cœur. 
Il  s'en  empare  et  finit  p.ir  exiler  tout  autre  amour  de  l'âme 
régénérée.  Il  résulte  de  là  que  plus  l'Evangile  est  envisagé 
comme  une  doctrine  de  délivrance,  plus  il  tend  à  produire 
la  sanctification  ,  parce  qu'à  mesure  que  l'œuvre  de  la  mi- 
séricorde s'ayrandit  à  nos  yeux ,  notre  [licté  doit  s'étendre 
davantage. 

VOYAGES. 

VOYAGE    DE    M.    STEVVABT    AUX    ILES    WASHINGTON. 

QUATRIÈME  ARTICLE. — Du  gouvernement  et  îles  distinctions 
civiles  et  religieuses. 

'Le  capitaine  Finch,  accompagné  de  quelques  officiers  ,  a, 
ce  matin,  quitté  le  vaisseau  de  bonne  heure,  pour  aller,  par 
eau,  visiter  la  vallée  de  Taioa,  éloignée  d.i  port  de  quatre  à 
cinq  milles.  La  première  division  de  notre  équipage,  com- 
posée de  quarante  hommes,  a  aussi  obtenu  la  permission 
d'aller  à  terre;  mais  comme  le  temps  est  fort  humide  et 
pluvieux,  et  que  le  veut  souffle  par  momens  avec  violence 
des  montagnes,  j'ai  préféré  rester  à  bord  pour  classer  les 
divers  renseignemens  que  j'ai  pu  recueillir  sur  l'état  et  les 
mœurs  du  pays. 

Ce  qui  m'a  surtout  frappé,  c'est  la  différence  qu'il  y  a  , 
quant  a  la  forme  du  gouvernement,  entre  ces  îles  et  leslles 
oand«  ich  et^de  la  Société.  La  forme  monarchique,  qui  règne 
daus  ces  dernières,  est  inconnue  ici;  au  heu  de  lahiérarchie 


des  rangs,  depuis  le  paysan  et  le  pêcheur  jusqu'au  roi,  et 
des  honneurs  qui  sont  le  p.irtage  des  hommes  élevés  en 
dignité,  on  ne  connaît  ici  qu'une  seule  distinction  civile,  qui 
u  assure  à  celui  qui  en  jouit  que  peu  d'égards  cl  de  puis- 
sance. Le  titre  héréditaire  de  Ilckiiiki ^  adopté  par  toutes 
les  tribus,  quelque  en  soit  proiirement  le  sens,  et  qu'on  en- 
tende par  là  un  chef,  un  conducteur,  un  prince  ou  an 
roij  n'assure  à  celui  qui  en  est  revêtu  que  bien  peu  de 
prérogatives.  Le  plus  grand  pouvoir  dont  il  puisse  jouir 
n'égale  pas  même  celui  d'un  ancien  laird  écossais,  au  mi- 
lieu de  son  clan.  Ce  titre  ne  donne  aucun  privilège  de  juri- 
diction ,  et  ne  suppose  pas  le  droit  de  lever  des  taxes  ou 
d'ordonner  un  service  quelconque.  Le  pouvoir  qu'il. iniionce 
ne  s'étend  ni  aux  propriétés  ni  aux  personnes,  et  ruifluence 
de  celui  qui  en  est  revêtu  ressemble  plutôt  à  celle  qu'un 
citoyen  d'une  naissance  illustre,  riche  et  populaire,  exene 
sur  le  pays  où  il  réside,  qu'à  celle  d'un  prince  ou  d'un  sei- 
gneur sur  des  sujets  ou  des  vassaux  soumis  à  son  autorité. 

Le  titre  militaire  de  Toa,  ou  chef  guerrier,  est  distinct 
de  celui  de  Ilekaihi,  ou  chef  civil,  quoique  le  même  indivi- 
du les  porte  souvent  tous  deux.  Ce  titre  est  aussi  tout 
honoraire  et  ne  donne  à  celui  qui  en  est  revêtu  de  droit  sur 
personne.  Même  en  temps  de  guerre,  le  Toa  n'a  d'aulre 
autorité  que  celle  de  l'exemple,  pour  guider  ses  soldats  sur 
le  champ  de  bataille  et  pour  régler  leurs  mouvemens  dans 
la  mêlée,  chacun  se  battant  ou  s'enfuyant  selon  qu'il  le 
trouve  convenable. 

Mais  si  le  peuple  est  libre  à  tous  égards,  il  est  cependant 
sous  le  joug  d'un  tyran  au  sceptre  de  fer,  et  ce  tyran  c'est 
la  superstition,  qui  règne  sur  les  ténèbres  répandues  dans 
les  esprits  et  dans  les  cœurs  des  indigènes,  et  qui  les  assu- 
jettit à  l'ignorance  et  au  mensonge.  C'est  sur  l'idolâtrie  que 
se  fondent  et  par  l'idolâtrie  que  se  maintiennent  les  classes 
qui  exercent  parmi  eux  le  plus  d'influence. 

J'ai  déjà  pailé  c'e  la  division  générale  de  la  population  en 
deux  classes,  la  classe  tabou  et  la  classe  commune,  et  j'ai 
indiqué  quelques-unes  des  restrictions  les  plus  singulières 
qui  sont  imposées  aux  personnes  de  cette  dernière  classe. 
Les  remarques  qu'il  me  reste  à  faire  se  i  apportent  surtout 
à  la  classe  privilégiée.  Ellecompi  end  plusieurssubdivisious. 
Le  plus  ou  moins  de  respect  qu'on  accorde  et  de  pouvoir 
qu'on  reconnaît  aux  individus  qui  en  sont  membres,  cor- 
respond aux  divers  degrés  de  hiérarchie  cju'ilya  entre  elles. 
Les  quatre  princpales  sont  celles  des  Atuas  ,  des  Tauas , 
des  Ta/ninas  et  dus  Uus;  c'est-à-dire  des  dieux  ,  des  pro- 
phètes ou  sorciers,  des  prêtres  et  de  leurs  aides  dans  les 
sacrifixcs  humains.  Tous  ceux  qui  ne  font  pas  partie  de 
l'une  de  ces  sn!,divisions  et  qui  appartiennent  cependant  à 
la  classe  /«io(/,  forment  un  ciiiquièmeordre,  inIVrieuràceux 
que  je  viens  d'énumércr.  Le  mot. //;/«,  par  lequel  on  dé- 
signe le  premier  degré,  sert,  dans  la  plupart  des  dialectes 
de  la  Polynésie,  à  désigner  les  êtres  imagin.iires  qu'ils 
adorent  comme  des  dieux.  Leshabitans  des  III  s  Washington 
en  admettent  un  grand  nombre,  auxquels  ils  supposent  un 
pouvoir  et  des  altiibuts  différens.  Outre  ceux  qui  président 
sur  les  élémens,  et  de  qui  dépendent  les  divers  phénomènes 
de  la  nature,  ils  ont  des  Atuas  de  la  montagne  et  des  Atuas 
de  la  foiêl.  des  Atuas  du  rivage etdes  Atuas  de  l'intérieur 
des  terres.  Il  eu  est  qui  règ'ent  la  paix  el  la  guerre,  d'autres 
qui  président  aux  chants  et  aux  danses.  Chaque!  occupation, 
chaque  plaisir  est  du  domaine  do  l'un  d'eux.  Les  insulaires 
vont  juscpi'à  supposer  que,  lorsque  les  hommes  meurent, 
ils  deviennent  quelquefois  Atuas.  Aussi  le  nombre  de  leurs 
dieux  est-il  si  grand  qu'il  n'est  presque  aucun  bruit  dans  la 
nature,  depuis  le  mugissement  de  la  tempête  dans  la  mon- 
tagne et  le  grondement  du  tonnerre  dans  la  nue,  jusqu'au 
souffle  léger  de  la  brise  qui  balance  la  tête  des  cocotiers  ,  et 
jusqu'au  bruissement  d'un  insecte  dans  l'herbe  ou  dans  le 
chaume  de  leurs  toits,  dans  lequel  ils  ne  croient  reconnaître 
la  présence  de  quelque  dieu. 

Ce  n'est  toutefois  d'aucuu  de  ces  êtres  imaginaires  qu'il 
est  question,  lorsque  l'on  applique  le  mot  Atuaii  la  subdi- 
vision de  la  classe  tabou  dont  j'ai  parlé  ;  mais  d'hommes 
vivans^  qui  prétendent  au  titre  et  aux  attributs  des  dieux  , 
ce  qui  est  sans  doute  le  trait  le  plus  singulier  de  tout  leur 
système  ;  ils  y  prétendent ,  non  eu  feignant  l'insDiration ,  ou 
Il  eu  se  disant  possédés  de  quelque  esprit  surnaturel ,  mais  à 


3/i2 


LE  Sî  HIKIR. 


la  lettre  ,  en  leiif  qualité  de  dieux  ,  comme  étant  ceux  qn: 
commandent  aux  clémiMis,  qui  accordent  la  fertilité  à  la 
tcrie  on  la  dessèchent  et  la  rendent  stérile  ,  qui  infligent  les 
maladies,  et  qui  Frappent  de  mort.  Ces  Aliiasv ivuns  so'  t 
peu  nombreux.  On  en  iencontre  tout  au  ;>h)s  un  ou  deux 
dans  cliiqne  île.  Ils  mènent  une  vie  mystérieuse  et  retirée, 
qui  fa\  orise  leurs  prétentions  impies.  On  n'en  renconlie 
aujourd'hui  aucun  dans  le  voisin. ijje  deïaiohaé;  mais  on 
nous  montra  dans  les  montagnes,  aux  pieds  d'un  rocker 
escarpé  ,  le  lieu  où  il  en  demeurait  un  autrefois.     - 

Il  ne  paraît  pas  que  les  honneurs  et  la  puissance  qui  a|i- 
partiennent  à  cette  classée ,  soient  toujours  héréditaires.  Ils 
le  sont  cependant  quelquefois;  mais  en  général, ils  tombent 
en  partage  à  ceux  qui  ont  assez  d'ambition  pour  y  pré- 
tendre, et  assez  d'adresse  pour  en  imposer  à  leurs  com- 
patriotes. 

Les  Tauas  forment  le  second  ordre  j  ils  sont  plus  acces- 
sibles. C'est  un  homme  de  cette  classe  qui  vînt,  il  y  a  huit 
jours,  à  bord  du  J  inceiines ,  avec  Haapé  et  Piaroio ,  lors- 
que ces  chefs  nous  filent  leur  visite  de  cérémonie;  j'en  pai-|ai 
alors  comme  d'une  personne  marquante  de  la  trdju  Taioa. 
Il  se  nomme  Taua-Hania,  et  c'est  sur  son  in\ilation  que 
quelques-uns  de  nos  officiers  ont  été  voir  aujourd'hui  la 
vallée  qu'il  habite.  Ayant  donc  eu  des  rapports  avec  un 
homme  de  cet  ordre,  je  puis  en  parler  avec  plus  de  cou- 
naissance  de  cause.  Les  Tanas  ion'^  presque  aussi  considérés 
que  les  A  tuas  ;  car  quoiqu'ils  ne  piétcndent  pas  être  dos 
dieux  ,  on  suppose  qu'ils  possèdent,  de  père  en  fils,  le  don 
de  rinspiralion  ,  et  qu'ils  peuvent,  quand  bon  leur  sem- 
ble, appi'Ier  un  dieu  à  demeurer  en  eux.  Ce  sont  surtout 
des  individus  appartenant  à  cet  ordre  qui  se  hasardent,  de 
tempsen  temps,  à  usurper  la  dignité  (ï Alita.  On  remarque 
en  eux  un  singulier  mélange  du  sorcier  et  du  prophète. 
Souvent  la  nuit,  ils  se  mettent  à  pousser,  d'une  vjix  per- 
çante, des  cris  sauvages  et  bizarres.  Puis  ,  tout  a  coup  ,  ils 
parlent  de  leur  voix  naturelle  ;  ils  pri'tendeatqiic  ce  sontlà 
«les  conversations  qu'ils  ont  avec  le  dieu  qui  liibite  en  eux. 
Ou  bien  encore,  secouant  les  branches  des  arbres  voisins 
de  leurs  cabanes,  ils  disent  qu'ils  ont  été  miraculcusenicnt 
enlevés  par  le  toit  de  la  maison,  et  que  l'auteur  du  miracle 
les  a  fiiit  rentrer  pir  la  porte.  Quand  ils  sont  inspirés,  ils 
tombent  en  convulsion,  lancent  de  terribles  regards  et, 
agitant  les  mains  avec  violence  ,  ils  courent  ça  et  là  ,  aii- 
nonçuil  à  leurs  ennemis,  d'une  voix  effrayante,  qu'ils  vont 
mourir  ,  et  demindant  quelquefois  des  victim 's  humiines 
pour  le  dieu  dont  ils  se  disent  pnssédés.  Quoique  toutes  les 
opérations  chirurgicales  soient  du  ressort  d'une  autre  classe  , 
les  Tauas  remplissent  seuls  les  fonctions  de  médecins.  Cha- 
que maladie  provient,  à  ce  qu'on  suppose,  d'un  dieu.  O.i 
la  nomme  ,  en  conséquence  ,  mate  no  te  Atua  (  maladie  de 
la  part  d'un  dieu).  Les  Tauas  étant  inspirés  ,  ou  les  croit 
seuls  capables  d'y  porter  remède.  Quand  un  malade  les  fait 
appeler  ,  ils  s'appliquent  surtout  :i  rechercher  le  dieu 
malin  et,  quand  ils  l'ont  trouvé  ,  a  l'adoucir  eu  le  serrant 
entre  leurs  mains;  ou  bien  ils  font  mettre  le  malade  dans 
l'eau  et  invoquent  le  dieu  ,  en  agitant  l'eau  avec  des  bran- 
ches d'arbres  ,  et  en  en  répandant  un  peu  sur  sa  tète.  La 
classe  des  Tauas  est  très  considérée  par  tout  le  peuple  On 
est  conv.iiiicu  que  ceux  qui  en  font  partie  deviennent  dieux 
après  leur  m')rt.  Quand  l'un  d'eux  meurt ,  on  ne  manque 
pas  desacriSer  de?  victimes  humaines;  si  l'on  est  en  temps 
de  paix,  on  n'en  fait  pas  moins  quelque  incursion  chez  les 
trilius  voisines;  si  l'ouest  en  temps  de  guerre,  on  la  pour- 
suit av(  c  plus  d'acharnement,  pour  se  procurer  les  victimes 
dont  on  a  besoin. Quoique  l'ordre  des  Tauas  soit  l'un  des 
plus  élev  es  de  la  classe  tabou,  les  hommes  ne  prétendent  pas 
seuls  à  en  Eure  partie.  Il  y  a  dans  toutes  les  tribus  des 
femmes  qui  se  disent  Tauas  ;  mais  leur  influence  n'est  pas 
étendue. 

Les  Tahunas  ou  prêtres  sont  plus  nombreuii.  Leurs  pri- 
vilèges ne  sont  pas  héréditaires.  Les  membres  de  l'ordre  se 
recrutent  eux-mêmes.  Ils  initient  les  novices  aux  différens 
devoirs  de  Icnr  charge  ,  leur  enseignent  à  offrir  des  sacri- 
fices ,  à  s'acquitter  des  cérémonies  dn  culte  ,  à  chanter  les 
chants  sacrés  ,  à  b.nttre  le  tambour  dans  le  temple  ,  à  présider 
aux  funérailles ,  et  à  fiiire  différentes  opérations  chirur- 
gicales, comme,  par  exemple,  à  panser  les  plaies  reçues 


dans  la  bataille,  à  extraire  les  os  fracturés,  et  même  ,  à  ce 
qu'dn  prétend,  à  trépaner  avec  une  dent  de  requin, 
loisquc  le  crâne  est  attaqué. 

Les  oflraiides  qu'ils  piésentent  à  leurs  dieux  consistent 
en  fleurs ,  en  noix  de  cocos ,  en  bananes  ,  en  fruits  de  l'arbre 
a  pain ,  (-n  poissons,  en  oiseaux,  en  chiens,  en  cochons  et 
en  victimes  iuimaines.  On  les  place  devant  les  idoles  en 
adressant  àcellcs-ci  des  prières,  ou  bien  on  les  suspend  ea 
leur  présence.  A  chaque  lepas  ,  avant  de  toucher  aux  mets, 
les  habitans  sont  dans  l'usage  d'en  jeter  en  l'air  une  petite 
quantité,  et  décrier  àquelqu'un  de  leurs  dieux, d'un  ton  fa- 
milier et  indifférent:»  Tiens,  voilà  pour  toil  »  Que  cet  usage 
provienne  ou  non  d'un  vaguesentimentdela  dépendance  oii 
us  sont  d'un  pouvoir  supérieur,  n'est-ce  pas  là  un  reproche 
pour  ceux  qui ,  favorisés  de  la  lumière  de  la  Révélation  , 
entourent  chaque  jour  des  tables  chargées  des  riches  pré- 
sens de  Dieu  ,  sans  reconnaître  ses  bienfaits  par  une  seule 
pensée  ,  ni  une  seule  expression  de  gratitude. 

Les  cérémonies  de  leur  religion  consistent  surtout  en 
chants  ,  accompagnés  du  tambour  et  de  baltemens  de  main. 
Les  chants  sacrés  sont  en  grand  nombre;  plusieurs  d'entre 
eux  ne  sont  intelligibles  que  pour  les  prêtres.  Il  en  est  un 
qui  est  une  espèce  de  litanie:  deux  Tahunas  le  chantent  en 
battant  le  grand  tambour  du  teinpie ,  et  en  se  répondant 
alternativement.  Les  sons  en  sont  très-prolongés  et  finissent 
par  une  sorte  de  tremblement  de  voix  assez  rauque.  Un 
autre  de  leurs  chants  est  un  récitatif,  que  le  prêtre  déclame 
avec  une  extrême  violence  de  gestes  et  de  voix,  et  qu'il 
termine  par  un  son  aigre  ,  ressemblant  beaucoup  à  l'aboie- 
mentdu  chien;  l'assemblée  lui  répond  par  un  son  semblable, 
qui,  répété  en  chœur,  fait  l'effet  des  cris  d'une  meute  en- 
tière. Toutes  leurs  traditions  sont  recueillies  dans  leurs  chants 
sacrés.  L'origine  fabuleuse  de  leurs  îles ,  le  nom  d'autres 
îles  à  l'existence  desquelles  ils  croient,  la  généalogie  deleurs 
chefs,  les  hauts  laits  de  leurs  héros,  le  récit  de  leurs  ba- 
tiilles ,  enfin  tous  les  événemens  dont  ils  conservent  le  sou- 
venir, révêtent  cette  forme. 

Voici  l'histoire  qu'ils  font  de  leur  origine.  La  terre  qui 
forme  leur  ile  était  autrefois  située  à  //«ea/Av';  c'est  le  nom 
qu'ils  donnent  aux  régions  inférieures  où  ils  supposent  qu'on 
se  rend  après  la  mort;  par  les  efforts  d'un  dieu  qui  était  au- 
dessous  d'eux,  leur  île  fut  lancée  dans  le  monde.  Dans  ce 
temps-là,  diseut-ils,  il  n'y  avait  point  de  nier.  Elle  naquit 
plus  tard  d'une  femme,  ainsi  que  toutes  les  productions 
végétales.  Les  hommes  et  les  poissons  étaient  emprisonnés 
dans  des  cavernes,  dans  les  profondeurs  de  la  terie  ;  elles 
s'entr'ouvrirent  par  une  grande  explosion,  ce  qui  permit 
aux  hommes  d'iiabiter  l'île  et  aux  poissons  de  se  jeter  dans 
l'eau. 

Il  nomment  dans  leurs  chants  quarante-quatre  îles,  outre 
la  leur.  Dans  le  nombre,  se  trouvent  imlubilablement  quel- 
ques-unes des  Iles  Géorgiennes  et  des  Iles  de  la  Société. 
Une  de  leurs  traditions  touchant  les  îles  inconnues  dont  ils 
font  aussi  mention,  raconte  l'introduction  du  cocotier 
parmi  eux.  Un  dieu,  étant  venu  les  visiter,  et  trouvant 
qu'ils  ne  possédaient  pas  cet  arbre  précieux  ,  alla  le  leur 
cheri  lier  dans  un  canot  de  pierre.  Ce  récit  est  entremêlé 
des  incidens  les  plus  minutieux  et  les  plus  biz.u'ies.  Ils  ont 
plusieurs  autres  traditions  sur  des  visites  que  leur  ont 
faites  les  dieux.  Ces  traditions  nous  expliquent  pour- 
quoi ils  donnèrent  aux  premicis  voyageurs  européens  et 
américains  qui  abordèrent  leurs  rivages,  \cx\ova.à'A(ua, 
qu'ils  donnent  encore  à  tous  les  étrangers. 

Le  seul  ordre  de  la  classe /aio» ,  dont  il  nous  reste  en- 
core à  parlei',  est  celui  des  Vus ,  ou  aides  pour  les  sacrifi- 
ces. Il  n'y  a  que  ceux  qui  ont  tué  un  ennemi  dans  le  combat 
avec  une  courte  massue  ou  hache  d'armes  nommée  lai , 
d'où  vient  le  nom  de  l'ordre,  qui  puissent  être  admis  à  ce 
grade.  Les  prêtres  n'étant  pas  nombreux  ,  et  ayant  à  s'ac- 
quitter de  beaucoup  de  cérémonies ,  le  principal  devoir 
des  Vus  est  de  les  décharger  de  la  partie  la  plus  fatigante  de 
l'horrible  coutume  des  sacrifices  humains.  Les  Vus  ont  le 
privilège  de  potager  les  repas  des  Tauas  et  des  Tahunas , 
dont  tous  les  ordres  inférieurs  sont  exclus. 

Outre  ces  distinctions,  qui  sont  fondées  sur  l'idolâtrie, 
il  y  en  a  encore  qui  résultent  des  occupations.  Tous  ceux  qui 
sont  renommés  pour  leur  industrie  et  leur  adresse  dans  la 


LE  SEMEIR. 


3^4 


confection  des  ctofFes ,  ou  des  armes  et  des  canots ,  et  dans 
la  lonstrnction  des  maisons,  sont  distnigués  par  un  nom 
lioiior.iLle;  ils  sont  employés  par  leurs  concitoyens  et  traites 
par  eux  avec  beaucoup  d'hospitalité.  C'est  aussi  le  cas  pour 
ceux  qui  sont  habiles  à  piendre  le  poisson.  Ceux  qui  l)Os 
sèdentdes  teiies  leur  en  donnent  une  petite  portion  et  leur 
foui  niisenl  des  canots,  exi^jeunt  en  retour  de  participer  au 
produit  de  leurs  pèches. 

'l'oute  l'ile,  avec  ce  qu'cUeproduit,  appartient  héréditai- 
rement aux  ordres  supérieurs, civils  et  relifjicux  , aux  chefs, 
aux  };uerriei's,  aux  prophètes  ,  aux  prèties  et  à  leurs  aides. 
Les  bornes  des  domaines  sont  dèlermmees  et  bien  connues. 
Les  insulaires  qui  cultivent  et  récoltent  les  produits  et  qui 
remplissent  sur  les  propriétés  des  riches  ,  les  diverses  toiic- 
lioiis  de  serviteurs  et  do  subordonnés,  composent  le  reste 
de  la  population. 

PHILOSOPHIE. 

DE  l'influence  philosophique  des  Études  obie>tales. 

Lcdcruies"  cahier  de  la  Re\'ue Encyclopédique  renferme, 
sous  le  titre  qui  précède,  un  article  consacré  au  développe- 
ment d'une  de  ces  idées  générales  qui,  vraies  ou  fausses, 
séduisent  les  esprits  superficiels, etqui,admises  à  la  première 
vue, sont  aujourd'hui  presque  toute  la  richesse  intellectuelle 
de  la  jeunesse,  et  décident  de  ses  croyances.  Il  n'est  donc 
p.is  tout  à  fait  sans  importance  d'examiner,  si  les  vues  que 
M.  Leroux  a  présentées  dans  l'article  en  question  sont  aussi 
justes  qu'il  paraît  le  croire,  et  si  l'imagination  de  l'arliste 
n'a  pas  eu  plus  de  part  à  ce  travail  que  le  jugement  du 
pc-iseur  et  du  vrai  savant. 

ÎM.  Leroux  assimile  notre  époque  à  celle  delà  jReKa/«a;!ce. 
Et  ,  à  sou  .ivis,  de  même  que  les  croisades ,  en  euricliissant 
l'occident  de  tous  les  trésors  littéraires  de  la  Grèce  antique, 
ont  amené  cette  mémorable  épocjne  et  nous  ont  donné  notre 
civilis;ilioii  moderne,  dé  même  la  conquête  de  l'Lide  par  les 
Euiopéens  nous  a  ouvert  de  nouvelles  sources  de  richesses, 
qui,  mises  à  profit  par  les  travaux  de  la  société  de  Calcutta, 
et  p:ir  les  sociétés  orientales  de  Berlin,  de  Pétersbourg ,  de 
Loudics  et  de  Paris,  doivent  opérer  dans  notre  civilisation 
une  révolution  bien  autrement  complète  que  celle  qui  nous 
tirades  ténèbres  du  moveii  âge.  «La  Grèce  I  s'écrie  l'auteur: 
mais  ce  n'était  que  le  bord  de  l'orient.  Nous  crûmes  avoir 
épuisé  un  monde  dont  nous  avions  à  peine  sondé  le  rivage, 
et  voilà  qu'en  péuétiant  plus  avant  nous  découvrons  des 
hoi  izons  gigantesques.  »  Et  ailleurs  :  «  Si  vous  pouviez  avan- 
cer de  dix  ans  l'époque  où  l'histoiie  de  l'Orient  sera  connue; 
vous  auriez  prodigieusement  grandi  l'humanité.   » 

LaBibie  n'est,  aux  yeux  de  M.  Leroux,  que  l'un  des  nom- 
breux moniimens  de  la  sagesse  orientale,  qu'un  ravon 
isolé  de  cet  immense  faisceau  dé  lumières  que  les  travaux 
de  nos  savans  vont  dégager  des  v  oiles  qui  nous  le  cachent 
encore.  Au  temps  oii  nous  ne  connaissions  encore  en  Europe 
que  les  livres  de  la  Grèce  et  de  Rome  ,  la  Bible  était  sans 
analogue  au  milieu  de  nous.  Tandis  que  les  auteurs,  appe- 
lés profanes,  ne  nous  parlaient  que  des  iiitéiêts  particuliers 
de  leurs  républiques  et  se  renfermaient  dans  l'horizon  bru  né 
d'un  pays  ou  d'uu  fait  hisloriquc,  la  Bible  seule  ose,  reraoïi- 
laut  jusqu'à  Dieu,  assigner  hr solution  des  éternels  problè- 
mes, a  Celte  histoire  du  gen  le  huma  in,  si  minutie  usementsui- 
»  vie  et  si  pleine  de  miracles;  cette  peinture  de  la  vie  primi- 
»  tive  ,  où  à  chaque  instant  se  re'i'èle  à  nu  le  cœur  humain 
»  tout  entier  et  dans  tous  ses  abiines  ;  ces  grandes  figures  et 
»  ces  allégories,  où  se  déploie  toute  rim.->giiiatioii  orientale- 
a  ce  sublime  du  style  qui  juillit  du  contraste  de  la  grandeur 
1)  la  plus  giganles(|ue  avec  l'expression  la  plus  simple;  cette 
»  i^ioésie  enfin  de  l'homme  vivant  sans  cesse  .-ous  le  ciel,  et 
»  faisant  intervenir  la  nature  enlièrcjjour  assister  aux  pas- 
»  sions  ardentes  de  son  cœur  et  lui  i-ésoudre  les  doutes  de 
«son  esprit;  tout  cela  nous  dépassait  de  cent  coudées 
1)  nous,  hommes  du  ]Vord,  qui  avions  quitté  nos  forêts 
»  natives  et  y  avions  laissé  avec  les  ossemens  de  nos  pères  la 
»  poésie  de  nos  pères  ,  qui  avions  oublié  nos  chants  ossiani- 

»  ques  et  nos  vieilles  épopées Nous   avions  oublié  tout 

»  cela....  et  nous  étions  venus,   pour  ainsi  dire,   comme  de 


»  petits  enfans  qui  ne  savent  pas  encore  parler,  nous  faire 
»  héritiers  et  disciples  des  Grecs  et  des  Romains.  Or  ,  les 
«Grecs  eux-mêmes,  cette  souche  que  nous  adoptions, 
»  avaient  autrefo  s  perilu  leur  tradition  et ,  décoiqiant  leur 
»  mythologie  du  fond  religieux  de  l'Oi  icnt ,  ils  s'ctaient  fait 
1)  un  monde  sans  racines.  L'Orient  était  donc  perdu  pour 
»  nous  et  la  Bible  surnageait,  arche  meivedleuse  du  monde 
»  antique  ,  qui  en  avait  conservé  tons  les  échantillons.  La 
»  Bible  donc  et  l'Evangile  s'élevaient  sur  ce  sol  de  l'Europe, 
»  couvert  de  monumens  inférieurs  et  d'uu  autre  style, 
«comme   un   nionument  à   part,    inouï  ,  sans  pu  cil ,  sans 

»  modèle  et  sans  imitation Quel  homme  eut  osé  prendre 

»  la  Bible  pour  un  livre  humain?  Quel  homme,  au  con- 
»  traire  ,  n'y  vovait  pas  partout  la  marque  d'une  in.-p. ration 
»  supérieure  ,  d'un  souille  divin  ,  le  doigt  de  Uieu  écrit  à 
»  chaque  page?  C'est  que  la  B.ble  n'avait  pas  alors  d'aiialo- 
»  gue  ;  il  n'y  avait  pas  d'autre  type  auquel  on  put  la  compa- 
»  rer...  Quant  à  nous  ,  aujourd'hui  plus  heureux,  nous 
»  pouvons,  tout  en  les  vénérant  et  les  aimant,  ces  grands 
»  livres ,  les  restituer  à  l'humanité.  Comme  la  riante  mytho- 
»  logie  de  la  Grèce  ,  comme  la  poésie  religieuse  d'ILimère  , 
»  la  Bible  et  l'Evangile  viennent  pour  nous  se  foinire  dans 
»  le  ciel  oriental ,  dont  elles  étaient  des  étoiles  détachées. 
«L'étude  de  l'Orient  a,  pour  ainsi  dire,  décomposé  la 
»  Bible  comme  le  prisme  décompose  la  lumière.  Chacune 
D  des  parties  de  ce  merveilleux  recueil  a  enfin  trouvé  des 
»  types  pour  s'y  parangonner.  La  Genèse  a  sou  pendant 
«dans  le  Zend-Avesta  des  Persans;  le  Penlaleuqae  a  son 
»  pendant  dans  les  lois  de  Menou  et  les  Vedas.  Job,  dans 
»  sa  sublimité,  c'est  le  chant  éternel  de  l'Arabe,  depuis  les 
»  p  icsies  antiques  du  désert  jusqu'au  Coran  réfoi  nuiteur. 
sEstluT,  Tobie  et  tant  d'autres  épisodes,  viennent  se 
»  placer  auprès  des  riches  fictions  àcs  Mille  et  une  JSuiis,  là 
»  où  l'imiigi nation  se  joue  à  l'aise  a\'ec  les  rubis  ,  les  fleuis  , 
»  toute  la  parure  de  la  terre,  toutes  les  richesses  du  travail 
»  de  riiomine,etseplaît  aux  chaiigemens  iniltendus  de  scè- 
»  nés,  aux  péripéties  m.raculeusiîs,  comme  le  génie  de  Sha- 
n  kespeare  dans  le  Songe  d'une  nuit  d  e'ie. 

«Depuis  trente  ans,  les  Sociétés  bibliques  s'occupent 
»  incess.imiiieiit  de  traduire  la  Bibl^  dans  tous  les  idiomes 
»  et  dais  tous  les  dialectes;  elles  consacrent  annuelli-ment  à 
»  cela  dos  sommes  considérables  ,  et  elles  y  emploient 
»  le  zèle  et  le  savoir  de  leurs  missionnaires.  C'est  bien  : 
»  c'e^t  rendre  à  l'Orient  ce  qui  lui  appartient;  c'est  ap- 
»  porter  son  tribut  à  la  grande  bibliothèque  de  l'humaai- 
»  té,  où  tout  livre  important  sera  traduit  en  toute  lan- 
»  gue.  Mais  il  y  a  autre  chose  à  faire  de  beaucoup  plus 
»  unie  pour  le  progrès  général  de  l'humanité  :  c'est  de  faire 
»  rminaître  aux  sectateurs  mêmes  de  la  Bible  tontc-s  les  au- 
»  iros  Bibles  de  l'Orient.  —  Quand  cela  sera  lait,  l'esprit 
»  humain  aura  changé  d'horizon  ,  et  le  Christianisme  aura 
»  pris  sa  place  dans  l'histoire.  Il  aura  c-dé  le  g  )u\  crucment 
»  tic  la  vie  humaine  à  une  religion  plus  conipichensive.  « 

jNous  boineious  là  ces  citations,  qui  suffisent  amplement 
pour  faire  coiinaitrc  les  opinions  de  M.  Leroux  sur  la  valeur 
dj  la  Révélation  chré.tieiine;  il  nous  leste  maintenant  à  voir 
ce  que  peuvent  valoir  les  assertions  de  cet  auteur. 

Nous  avons  d'abord  à  nous  rejouir  d'un  progrès  évident 
fait  en  avant  du  XVIII"  siècle  par  l'école  philosophique  du 
notre.  Voltaire  et  ses  disciples  n'avaient  jamais  senti  la  su- 
blime originalité  de  la  Bible.  Elèves  de  la  Grèce  et  de  Rome, 
et  Je  plus,  élèves  d'une  époque  renommée  par  la  corrup- 
tion de  ses  mœurs,  ces  hommes  n'eurent  besoiu,  pour  ridi- 
culiser les  récits  des  Livres  Saints,  que  de  les  r.uneiier  aux 
petites  proportions  de  i'espiit  de  leur  temps.  Ils  n'eurent 
c[uc  des  mjures  à  j'Her  en  passant  a  un  colosse  qui,  de  la 
poussière  où  ils  étaient,  ne  pouvait  1  ur  apparaître  que 
comme  une  masse  informe,  capricieuse  ciéation  de  l'e:!- 
faïKC  du  genre  humain.  Un  seul  philosophe,  comme  le  re- 
marque M.  Leroux  ,  s'arrête  alors  avec  vénération  devant 
les  Ecritures;  leur  majesté  l'étonné,  dit-il,  leur  ^implicité 
parle  à  son  cœur.  Eh  bien  I  cet  hommage  que  la  sage.se  du 
siècle  dernier  ne  sut  rendre  qu'une  fois  à  la  Révélation 
chrétienne,  les  écoles  de  notre  temps  le  lui  prodiguent  à 
l'envi  ;  elles  ont  vu  quelques-unes  des  belles  piopoi  lions  du 
colosse.  Mais  là  s'est  arrêtée  leur  intelligence  de  cet  incom- 
parable   monument.  L'uc   nouvelle    séduction   est  bientôt. 


Slt\ 


LE  SEUÎF.IIR. 


venu  d.-tom-nor  les  esprits  d'une  étude  sérieuse  et  profonde 
du  Christianisme.  La  philosophie  moderne  ,  dans  sa  réac 
tion  contre  l'étroite  Incrédulité  voltairienne ,  a  conçu  la 
prétention  de  comprendre  toutes  les  traditions  rdij^ieuscs 
de  riiumiunté,  de  leur  rendre  justice  à  toutes  et  de  h'ui- 
trouver  à  toutes  une  place  sur  celte  grande  étlielle  de  pro- 
{{rés  qui,  dit-on,  va  nous  conduire  incessamment  à  uni' 
religion  dont  le  mérite  sera  de  réunir  en  elle  tous  les  élénieus 
de  vérité  épars  dans  les  dogmes  du  passé.  Nous  en  couve 
nous,  celle  prétention  a  quelque  chose  de  grand,  de  géné- 
reux; elle  doit  séduire  les  àm'S  élevées  qui  entrent  dans  li 
carrière  des  études  religieuses;  elle  vaut  beaucoup  micfix 
que  l'exclusisme  tranchantduXVIU"  siècle.  Mais  avec  tous 
ces  mérites,  c'est  encore  une  prétention  erronée,  une  antre 
inspiration  de  l'orgueil  du  cœur  humain  ,  et  de  plus ,  une 
nouvelle  preuve  de  la  superficialité  des  études  modernes. 
Si  l'on  ret  d  aujourd'hui  quelque  justice  à  la  Bible,  c'est, 
presqui'sarrs  exception,  à  ses  beautés  de  stvle ,  à  son  carac- 
tère original  que  s'adresse  celhommage;  ou  n'approfondit, 
on  ne  discute  jamais  les  grandes  vérités  morales  qu'elle 
établit;  on  s'en  débarrasse  en  les  assimilant,  par  la  plus 
étrange  des  méprises  ,  aux  mythes  et  aux  symboles  des 
religions  mvlbologiques.  A.  coup  sur,  si  M.  Leroux  eût  étu- 
dié la  Bible,  non  pas  en  amateur,  eu  artiste,  mais  en  se 
mettant  devant  elle  dans  tout  le  sérieux  de  sa  conscience, 
jamais  il  n'eût  eu  la  malheureuse  pensée  de  renvoyer  la 
Révélation  chrétienne,  de  compagnie  avec  la  n'aille  mytho- 
logie des  Grecs  et  la  poésie  religieuse  d'Homère,  dans  le 
ciel  oriental,  comme  autant  d'étoiles  qui  s'en  seraient  déta- 
chées ;  jamais  il  n'eût  comparé  le  Zeud-Avesla  des  Persans 
avec  la  Genèse,  les  lois  de  Menou  et  les  Védas  avec  le  Poii- 
tateuque,  le  livre  de  Job  avec  les  chants  de  l'Arabe  du  dé- 
sert, le  livre  d'Eslher  avec  les  Mille  et  une  Nuits.  Quant  au 
livre  de  Tobie,  bien  qu'une  critique  judicieuse  et  indépen- 
dante ne  puisse  l'assimiler  aux  écrits  inspirés  de  l'Aiicieii- 
Testament,  tious  ne  concevons  pas  non  plus  quel  rapport 
on  peut  apercevoir  entre  cette  légende  ju;ve  et  les  contes 
fautasticpies  que  nous  venons  de   nommer.    . 

En  vérité  ,  nous  ne  savons  ce  que  M.  Leroux  peut 
trouver  dans  les  Védas  et  le  code  de  Aleuou,  ainsi  que  dans 
les  livres  plus  modernes  de  la  Perse,  qui  lui  donne  de  si 
belles  esp^M-ances  pour  l'avenir  et  qui  l'autorise  à  atteudre 
de  l'Orient  une  lumière  plus  complète  que  celle  dont  la 
Bible  éclaire  l'Europe  depuis  dix-liuit  siècles.  Nous  avons 
donné  sur  l'antique  sagesse  des  brahmanes  des  détails  qui 
ont  pu  prouver  à  nos  lecteurs  que  la  doctrine  du  Védanta 
n'est  qu'une  dégénérescence  panthéiste  du  monothéisme. 
Partout  l'Orient  nous  présente,  dans  son  histoire  religieuse 
séiieusement  étudiée,  celte  même  dégradation,  qui  aboulit 
toujours  à  une  mythologie.  Dans  la  Bible  ,  au  contraire,  le 
monothéisme  grandit,  se  développe  et  se  précise  de  plus  en 
plus,  à  mesure  qu'on  avance  des  livres  les  plus  anciens  aux 
écrits  les  plus  modernes  ;  il  y  a  constamment  ,  et  à  la  fois, 
unité  et  progrès  dans  les  doctrines  ,  depuis  les  premiers  cha- 
pitres de  la  Genèse  jusqu'aux  derniers  de  l'Apocalypse. Qu'on 
nous  présente,  dins  la  littérature  sacrée  des  Indous,  des 
Persans  ou  des  Chinois,  une  cidlection  d'écrits,  composés  à 
des  époques  aussi  diverses  ,  a  laquelle  ou  puisse  rendre  le 
même  témoignage  el  nous  avouerons  que  la  Bible  a  trouvé 
son  analogue;  mais  nous  ne  savons  pas  que  jusqu'à  ce  jour 
rien  de  pareil  ait  été  découvert.  Qu'on  ne  se  laisse  donc  pas 
abuser  par  ces  brillantes  prédictions  d'une  nouvellehiraiière 
qui  viendrait  du  fond  de  l'Iudostan,  renouveler  Icf.nonde 
civilisé,  comme  jadis  celle  que  projetèrent  sur  le  moye: - 
âge  les  lettres  et  la  philosophie  grecques.  Ces  préd.ctions 
sont  des  inspirations  malheureuses  du  panthéisme  qui  pré- 
side à  la  rédaction  actuelle  de  la  Reiuie  Encyclopédique. 
Ce  n'est  pas  que  nous  ne  sachions  rendre  justice  aux  tra- 
vaux des  orientalistes  modernes,  que  nous  contestions  leur 
utilité  :  bien  au  contraire  ;  mais  nous  n'hésitons  pas  à  croire 
que  ces  travaux  sont  assez  avancés  pour  qu'on  puisse  pres- 
senln-  le  genre  de  services  qu'ils  sont  appelés  à  rendre.  Les 
résultats  qu'ils  ont  déjà  donnés  ne  permettent  pas  de  douter 
que  leur  principale  importance  philosophique  ne  consiste 
à  faire  encore  ressortir  l'immense  supériorité  de  la  Bible 
sur  tous  les  autres  monumens  religieux  de  l'humanité,  en 
nous  montrant  dans  ceux-ci  les  deruicis  reflets  des  sublimes 


clartés  qui  brillent  à  toutes  les  pages  de  nos  Livres  saints;  et 
si,  depuis  l'époque  de  la  Renaissance,  l'érudition  ne  put 
trouver  dans  l'antiquité  grecque  qu'une  nouvelle  preuve  de 
l'incomparable  valeur  du  trésor  du  Christianisme,  pourquoi 
alleiidnons-nous  mieux  de  l'étude  des  écrits  qin,  au  dire  de 
tous  nos  savans,  ont  produit  la  mythologie  de  la  Grèce? 
Tout  ce  que  nous  pouvons  attendre  de  ces  écrits,  à  cause  de 
leur  âge,  c'est,  comme  nous  venons  de  le  dire,  quelques 
traces  des  grandes  vérités  qui  ,  après  avoir  été  d'aboi  d  le 
partage  de  riiumanité  entière,  se  retirèrent  peu  à  peu  de- 
vant les  ténèbres  que  leur  substitue  de  toutes  parts  l'homme, 
inspiré  de  toutes  ses  mauvaises  inclinations.  Ces  vérités  se 
retrouvent  par  fragmens  plus  ou  moins  défigurés  dans  les 
Védas  et  dans  tous  les  vieux  oracles  religieux  de  TOrient; 
et  dans  cet  état,  mélangées  qu'elles  sont  avec  les  plus  gros- 
sières erreurs  et  avec  une  foule  de  subtilités  métaphysiques, 
elles  ne  peuvent  encore  que  rehausser  la  sublime  excellence 
et  l'admirable  simplicité  de  cette  Bible  qui,  seule,  a  conser- 
vé au  monde  la  vérité  tout  entière.  La  Bible  sera  toujours 
sans  analogue  ;  aujourd'hui  comme  à  l'époque  de  la  Renais- 
sance, et  dans  mille  ans  comme  aujourd'hui. 

Pourquoi  celui  qui  rend  à  la  Bible,  dans  les  lignes  que  nous 
avons  citées,  le  beau  témoignage  de  révéler  h  nu  le  cœur 
humain  tout  entier  et  dans  tous  ses  abîmes ,  attendrait-il  un 
autre  révélateur?  Nous  voudrions  lui  persuader  de  détour- 
ner  ses  regards  de  l'Orient  terrestre,  pour  les  arrêter  sur 
«  l'Oiieiit  d'en  haut,  qui  nous  a  visités,  »  sur  ce  Jésus, 
objet  de  la  Bible  tout  entière,  et  qui  réunit  en  lui  seul  tous 
les  trésors  de  la  sagesse  et  de  la  lumière. 

IIÉLAIVGES. 

Institutioks  FORMÉES  AU  CAP  DE  bonne-espéramce. -— La  première 
Société  lie  tempéraiici;  qui  ait  élé  formée  en  Afrique  ,  l'a  été  à  Monrovia  , 
dans  la  Libérie  ;  non?  apprenons  qu'il  vient  de  s'rn  former  une  Sfconiie  nu 
Cap  'le  Boiiiie-Ei|iérance  Son  organisation  3  été  arrêtée  dans  une  reunoii 
puhl.ilue  ,  tenue  sous  la  présidence  de  M.  le  docteur  Philip .  connu  par  les 
Services  ina[ipréeiables  qu'il  a  rmùus  à  la  cause  de  l'émmeipation  des 
Hollentols  et  par  ses  iravam  pou;-  la  conTersion  des  Uibus  de  ces  conlrées 
au  Cliri-tianisnie.  C^l  homme  excellent  qui  ,  pendant  le  séjour  qu'il  a  f.iil , 
il  V  a  (|  jelques  années ,  en  Eu  ope  ,  a  élu  lié  tout  ce  qui  pouv  .il  être  uiile 
à  sa  patrie  adopl  ve .  vient  aussi  d'ouvrir  au  Cap  une  s  die  d'asile  ou  école 
eufanline.  Ces  deu\  sorie-^d'institulions  ne  se  propagent  que  leulemeiit  sur 
leeont  nent  d  Eur.ipe.ft  cependant  le  zèle  d'un  chrétien  a  sufli  pour  lesnatu- 
r  iliser  déjà  sur  le  sol  africain.  Q  iclle  leçon  ne  pouvons-nous  pas  tirrrde  ce 
laii  pour  ne  néglij^-T  aucune  occasion  .ie  nous  rendre  utiles  à  nos  semblables  ! 

Efforts  pour  l'abolition  de  la  PEi?fE  dï  mort  en  Anglet»rrp..  — 
Une  société  s'esl  formée  à  Londres  ,  sous  le  patronage  du  duc  de  Susse\  , 
dans  le  b  il  d  éclairer  l'opinion  publique  sur  ce  grave  suj  t  ;  elle  r.  pand  à 
cet  effet  des  brochures  où  il  est  traité  avec  beauceup  de  talenl.  Nous  lisons 
dans  l'une  d'elles  que,  dans  le  cours  des  sept  dernières  années.  8.781  pi-r- 
sonu'  s  uni  été  condamnées  à  inorl  en  An;^IeUrie  el  d.ins  le  [lays  de  Galles; 
407  onl  élé  exécutées.  Les  lois  rendues  de  \ty(>i  à  i8ig  prononcent  la 
pêne  de  mort  dans  187  cas  différens.  C'est  cet  étal  de  choses  que  la  Siciélé 
Ivav  liile  à  faire  cesser.  Elle  invile  les  personnes  qui  appro  ivenl  son  but , 
à  la  seconder  en  adressant  des  pctiiious  nux  deux  Chambres. 

Lettrf.  df  1/'/.  les  iléld^uéi  des  colonies  fia'içalses  à  M.  le  rédacteur 

en  chef  du  Sem-ur.  Vans  ,  i8'Î2.  —  Se  distribue. 

MM.  les  délègues  des  colonies  françaises  nous  avaient  écrit ,  à  l'occasion 
d'un  article  inlitidé:  De  i^esclat'age  dans  les  colonies  anglaises  ,  une 
leilre  de  laquel  e  nous  avons  ihséré  tout  ce  qui  avait  trait  à  la  Martinique, 
dont  quelques-uns  d'entre  eux  sont  1rs  repré'entans.  Ils  ont  pensé  qu'il 
serait  utile  à  .eur  cause  que  leur  letlr  ■  fût  publiée  tout  entière  ,  el  ils  nous 
ont  priés  de  la  r.iire  parvenir,  à  leurs  frais,  à  tous  nos  abonnés  ,  afin  que  ceux 
qui  ont  lu  nos  assertions,  sachint  aussi  ce  qu'ils  croient  pouvoir  y  répondre. 
Nous  ne  pouvions  avoir  aucun  motif  de  :10ns  y  refuser,  et  nous  laissons  à 
nos  lecteurs  le  soin  d'apprécier  ce  que  vaut  la  justilicalion  de  MM.  les 
di'légui'S.  Nous  les  prions  seulement  d  relire  noire  premier  article  ;  ds  y 
Tcnonlque  c'est  à  tort  q  '.e  ((lage  5  ,)  MM.  les  délé;;ués  essaient  de  mettre 
M.  Jeremie  en  contcidiclion  avec  lui-mèaie  ;  son  témoignage  contre  1  es- 
clavage n'est  en  rien  iuOrmé  par  une  phrase  qui  a  une  tout  autre  portée 
que  celle  qu'ils  voudraient  lui  donner.  Les  résolutions  prises  à  Sainte-Lucie 
pa-  un  certain  nombre  de  colons ,  ne  prouvent  ri  n  non  plus,  si  ce  n'est 
que  ,  com  ne  toute  classe  privilégiée  ,  les  colons  de  celte  ile  ont  regret  de 
perdre  leurs  privilèges.  Q  lant  à  l'assemblée  coloniale  de  la  Jamaïque,  nous 
sommes  loin  d'eu  èlre  les  admirateurs ,  et  nous  ne  pensons  pas  que  ses 
actes  ,  malgré  1  éloge  qu'en  font  MM.  les  délégués,  soient  de  nature  à  faire 
désirer  la  fonn  ilion  ,  dans  nos  colonies,  de  législatures  semblables.  Enfin, 
quantàli  noie  (pige  6,)  sur  le  marché  du  dimanche,  nos  lecteurs  savent 
ce  qu'il  faut  penser  de  celte  violation  de  la  loi  de  Dieu ,  qu'on  voudrait 
exiger  des  esclaves  convertis  ,  comme  si ,  parce  qu'on  les  regarde  comme 
un  meuble  ,  on  avait  le  droit  d'exploiter  le  dedans  aussi  bien  que  le  de- 
hors ,leur  àme  au«si  bien  que  leur  corps. 

Le  Gérant,    DEHAL'LT. 


Imprimerie  de  Sellicoe  ,  rue  des  Jeûneurs ,  b.   14. 


TOMi:  1' 


N"  44. 


4  JUILLET  183^ 


JOURNAL  RELIGIEUX, 

Politique,   PîiîlosoplucjiîC  cl   Littéraire 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  cliamp  ,  c'est  le  monde. 
Matth.  XIII.  38. 


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8  fr.  peur  6  mois,  5  Tr.  p«ur  3  mois.  -  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  .  fr.  pour  l'anné.  ,   i   fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  tro.s  mo.s. 
Les  lettres  ,   paquets  et  envois  d'.irgent  ,   doivent  être  alTrnnchis.  C 


ij-  a-i—L  - 


SOiniAIRG. 

Rface  poLiTtQCE  :  De  l'arrêt  de  la  Cour  Je  cassation.  —  De  quelques 
efforts  pour  l'abolition  de  la  peine  de  mort  en  Angleterre.  —  Philoso- 
phie :  Des  lacuaes  qui  B\istent  dans  les  méthodes  philosophiques  mo- 
dernes quant  aux  études  religieuses. — Votaoes  :  Voya;;?  de  M.  Stew.»;' 
aux  lies  ■Washington  :  Préparation  pour  une  mission  chréticnn»  dans  ces 
îles.  —  Dieu  est  amour.  —  Mélakces  :  De  la  liberté  de«  éluds».  — 
Annonce. 


nCVUr.  POLÎTIQIE. 

De  l' arrêt  de  l*  cour  de  cassation. 

Lorsque  Paris  fut  mis  en  état  de  siège  et  les  accusés  des 
journées  de  juin  renvoyés ,  par  ordonnance  ,  devant  les  tri- 
bunaux militaires,  nous  protestâmes  contre  une  pareille 
mesure,  parce  qu'il  n'y  a  pas  de  nécessité  qui  puisse  légiti- 
mer à  nos  yeux  une  infraction  à  un  contrat  quelconque. 
Notre  intention  ne  fut  nullement  hostile  à  l'autorité  ;  bien 
a^  contraire  ,  loin  de  partager  les  scntimens  passionnés  des 
partis  qui  épient  totites  les  fausses  démarches  du  gouvernc- 
luent  pour  en  tirer  avantage  ,  nous  fumes  attristés  en  le 
voyant  porter  lui-tnême  atteinte ,  non  seulement  à  la  loi 
morale,  mais  encore  à  son  crédit  et  à  sa  propre  existence. 
C'est  pour  la  même  raison  qu'aujourd'hui  nous  applaudis- 
sons de  tout  notre  cœur  à  l'arrêt  de  la  Cour  de  Cassation,  qui 
vient  de  mettre  un  terme  à  la  position  inquiétante  où  nous 
nous  trouvions  depuis  quatre  semaines. 

Cet  arrêt  de  la  première  cour'du  royaume  a  éclairé  le 
gouvernement  et  nous  a  valu  le  rapport  de  l'ordonnance 
du  7  juin.  Rentrée  dans  la  voie  légale,  l'administration  ,  si 
elle  sait  bien  comprendre  ses  intérêts,  rendra  grâce  au  tri- 
bunal qui  lui  a  dit  si  franchement  la  vérité  j  elle  ne  regret- 
tera pas  le  sacrifice  que  la  légalité  vient  de  lui  demande/-, 
et  reconuaîtra,  tôt  ou  tard,  que  ce  sacrifice  a  été  fait  au 
repos  du  pays.  Que  d'autres,  touft  entiers  à  leurs  habiludes 


d'opposition,  s'arrêtent  à  ne  voir  dans  ce  feit  qu'un  triomphe 
de  parti  et  qu'une  déf.iice  pour  le  ministère;  nous  concevons, 
mais  nous  sommes  loin  de  partager  l'espèce  de  joie  qu'il» 
épr->uvent;  pour  nous,  effrayés  de  tous  les  fermetis   qui 
Louillonnent  dans  le  sein  de  la  société,  et  de  tous  les  élémens 
de  trouble  que  nous  apercevons  autour  de  nous,  nous  sai- 
.•:;;.    =  ^vcc  liinlieiu'  et  reconnaissance  envers  Dieu  tous  les 
gajres  d'ordre  et  de  sécurité  qui    peuvent  s'offrir  à  nous. 
Or,  la  consécration  nouvelle  que  vient  de  recevoir  la  loi 
suprême  du  royaume  est  peut-être  tout  ce  qui  pouvait  arri- 
ver de  plus  heureux  pour  les  intérêts  inséparables  du  pays 
et  de  sou  gouvernement,  et  nous   aimons  à  espérer  que,, 
grâce  à  Celui  qui  tire  toujours  le  bien  du  mal ,  la  faute  qui  a 
été  commise  aura  servi  à  affermir  quelque  peu  le  règire  de 
la  légalité.  Sous  peine  de  nous  voir  entraînés  de  nouveau 
dans  l'abîme  des  révolutions  et  de  deveuir  tour  à  tour  les 
victimes  de  l'anarchie  et  du  despotisme,  en  l'absence  d'uae 
foi  politique  qui  est  encore  à  venir  et  des  principes  religieux 
dont  la  Fiance  est  privée,  il  faut  que  la  loi  écrite   règne 
maintenant  sans  concurrence  et  d'une  manière  absolue  ;  il 
faut  que,  malgré  toutes  les  divergences  d'opinion  qui  divi- 
sent les  hommes  en  partis  ,  l'action  de  chaque  système  s'ar- 
rête à  cette  limite.  Peuple  et  gouvernement  ne  peuvent 
vivre  aujourd'hui  que  de  la  légalité  j  hors  delà  il  n'y  a  plus 
pour  eux  que  la  loi  du  plus  fort,   c'est-à-dire  une  grande 
ruine  après  un  long  combat,  car  ici  la  victoire  tue  aussi  le 
vainqueur. 

DE  QUELQUES  EFFORf  » 

POUR  l'abolition  de  la  peine  de  mort  en  ANGLETERRE. 

La  France  a  commencé  la  révision  de  ses  lois  pénales,  et 
l'Angleterre  vient  d'entrer  dans  la  même  voie  en  pronon- 
çant l'abolition  de  la  peine  de  mort  dans  plusieurs  des  cas 
où  elle  était  jusqu'ici  applicable.  Ce  fait  est  d'autant  plus 
important,  qu'on  peut  le  considérer  «ommele  prélude  d'une 
réforme  générale  de  la  législation  pénale  de  l'Angleterre. 
Déjà  en  i8o8,  en  1820  et  en  i8»3,  des  améhorations  y 
avaient  été  introduites ,  sur  la  proposition  de  sir  Samuel 


346 


LE  «EMEUR. 


Romilly,  de  sir  James  MackiiitoslK  dont  l'humanité  pleure 
la  perte  l'écetjte,  et  de  M.  Pcol,  qui,  depuis  sa  sortie  du  iial- 
nistei'c,  a  continué  à  s'occuper  activement  de  ces  questions; 
mais  il  nous  semble  qu'on  va  marcher  d'un  pus  plus  rapide: 
l'opinion  a  fait  des  progrès,  et  les  actes  de  ses  représentans 
devront  s'en  ressentir. 

Bl.Rkstone  écrivait  en  1765  :  «C'est  une  triste  vérité  que, 
»  parmi  les  diverses  actions  qui  peuvent  se  commettre  tous 
»  les  jours,  il  n'y  eu  a  pas  moins  de  cent  soixante  qui  sont 
»  punies  de  félonie  ,  sans  privilège  de  clergie  ,  c'est-à-dire 
»  d'une  mort  immédiate.  Une  liste  si  terrible  augmente  le 
»  nombre  des  crimes  plutôt  qu'elle  ne  les  diminue. 'Sou- 
»  vent,  par  pitié,  la  partie  lésée  s'abstiendra  de  porter 
»  plainte  ;  par  pitié,  le  jury  oubliera  son  serment  et  acquit- 
»  tera  l'accusé,  ou  du  moins  cherchera  à  atténuer  la  nature 
»  du  délit  5  par  pitié  encore  ,  le  juge  ne  fera  pas  exécuter 
»  une  moitié  des  condamnés,  et  on  recommandera  l'autre 
»  moitié  à  la  clémence  royale.  »  Les  résultats  de  la  législa- 
tion ont  été  absolument  tels  que  Blackstoue  les  a  décrits. On 
comprend  ,  en  effet ,  que  la  conscience  des  jurés  devait  se 
révolter  contre  des  lois  qui  prononçaient  la  peine  de  mort 
contre  ceux  qui  avaient  commis  des  délits  tels  que  les  mau- 
vais traitemens  infligés  sans  motif  à  des  animaux  apparte- 
nant à  autrui,  les  dégradations  volontairement  commises 
dans  un  étang,  lorsqu'elles  ont  eu  pour  résultat  d'en  faire 
échapper  les  poissons,  l'action  d'abattre  des  cerisiers  dans  le 
jardin  de  son  voisin  ,  le  vol  d|p  plus  d'un  shelling  ,  lorsqu'il 
est  commis  sur  un  individu,  soit  qu'il  veille  ou  qu'il  dorme, 
ou  dans  une  maison  ,  avec  certaines  circonstances  aggra- 
vantes, etc.  Aussi  cite-t-on  des  exemples  nombreux  et  quel- 
quefois fort  singuliers  des  moyens  employés  par  les  jurés 
pour  sauver  les  malheureux  sur  le  sort  desquels  ils  devaient 
prononcer.  Le  plus  remarquable  sans  doute  est  celui  d'un 
homme  qui,  convaincu  d'avoir  volé  une  culotte  de  cuir,  fut 
déclaré  coupable  d'homicide  {manslaughter),  et  par  là  sous- 
trait à  la  peine  de  mort  (i).  En  voyant  les  efforts  continuels 
des  paities  lésées,  des  jurés  et  des  juges  pour  arracher  le  cou- 
pable à  la  peine  prononcée  par  la  loi,  on  n'est  pas  surpris  que 
M.  Buxton  ait  offert  de  parier  5  contre  i  qu'il  ne  sera  pas 
découvert,  5o  contre  i  qu'il  ne  sera  pas  poursuivi,  100  con- 
tre I  qu'il  ne  sera  pas  condamné  ,  et  1,000  contre  i  que  la 
condamnation  ne  sera  pas  exécutée.  Mais  une  loi  qui  ne 
s'exécute  pas  tombe  dans  le  mépris  j  on  la  brave  au  lieu  de 
laredouterj  elle  devient  un  encouragement  au  crime  au 
lieu  de  le  prévenir  et  de  le  réprimer  ;  et  dans  l'intérêt  même 
de  la  société  ,  il  importe  qu'elle  soit  sans  retard  mise  en 
harmonie  avec  les  seutimens  de  justice  et  d'humanité  qu'elle 
soulève  contre  elle. 

Il  ne  sera  peut-être  pas  sans  intérêt  de  rappeler  ici  quelques 
unes  des  circonstances  qui  ont  contribué  à  former  l'opinion 
sur  ce  grave  sujet.  Il  y  a  au  moins  trente  ans  ,  que  M.  Basile 
Montagne  obtint  un  sursis  en  faveur  de  deux  hommes  con- 
damnés à  mort  et  détenus  dans  la  prison  de  Hunliiigdon. 
Tout  était  déjà  prêt  pour  le  supplice  j  la  fonles'était  rassem- 
blée sur  la  place  où  il  devait  avoir  lieu  et  dans  les  rues  ad- 
jacentes. Quand  le  peuple  appri  t  qu'il  serait  privé  de  l'affreux 
spectacle  sur  lequel  il  comptait,  son  irritation  fut  extrême  • 
on  craignit  qu'il  ne  se  portât  à  quelque  violence,  et  M.  Mon- 
tagne fut  obligé  de  se  cacher,  pour  échapper  à  sa  fureur. 
Dès  ce  moment,  il  prit  la  lésolution  de  combattre  l'usage 
atroce  qui  endurcit  à  ce  point  les  mœnrs  du  peuple ,  et  de 
ne  rien  négliger  pour  obtenir  l'abolition  des  lois  qui  le  sanc- 
tionnent. Souvent,  pendant  le  cours  de  ses  travaux,  sesamis 
lui  représentèrent  que  ses  espérances  étaient  chimériques, 
mais  il  ne  se  laissa  pas  ébranler;  il  leur  répondait  seulement 

(i)  Voyez  le  discours  prononcé,  le  23  mai ,  dans  la  chambre  des  com- 
munes, par  M.  Buxton. 


que  lorsque  le  jeune  Thomas  Clarkson  ,  à  sa  sortie  de  l'uni 
vcrsité,  eût  lu  le  récit  des  horicuis  de  la  traite  ,  il  s'écria  : 
«Il  faut  que  la  traite  soit  abolie  I»  et  qu'elle  l'a  étéen  effet.  La 
même  conviction  d'une  nécessité  morale  animait  M.    Mou- 
lagup^  et  le  portait  à  se  dévouer  à  cette  cause,  à  l'impor- 
tance de  laquelle  une  circonstance  ,  en  apparence  fortuite, 
l'avait  rendu  attentif.  Il  se  mit  à  lire  tout  ce  qu'on   avait 
écrit  jusque  là  sur  la  peine  de  mort,  et  fit  un  recueil  des 
morceaux  les  plus  saiilaiis,  à  l'appui  de  son  opinion  ,  queccs 
recherches  lui  firent  découvrir.  Parmi  les  hommes  qui,  déjà 
alois  s'étaient  prononces  contre  la  peine  capitale,  se  trou- 
vent cinq    chanceliers  d'Angleterre,   sir  Thomas  Moore, 
lord  Bacon ,  lord  Erskine  ,   M.  Ponsonby  et    lord  Bioug- 
!i;im  ;  sept  juges,  sir  Edward  Coke,  sir  William  Blackstoue, 
sir  William  Grant,  sir  William  Austruther,  sir  James  Mac- 
kinlosh,  dans  l'Inde,  M.  dePastoret,en  France,  et  M.  Brad- 
ford  en  Amérique  j  deux  avocats,   M.  Dunning  et  sir  Sa- 
muel   Romillvj   un   ecclésiastique.    M.    le  docteur   Parr; 
plusieurs  hommes  d'état ,  Fox,  Pitt,  Canning,  lord   Gren- 
ville,    lord    Grey,   lord    HoUand,    sir   John    Newport   et 
Wilbcrforce;  plusieurs  philosophes,  Montesquieu,  Gold- 
smitli  ,  Beccaria ,  Howard ,   Johnson,  William  Roscoe  et 
Thomas  Clarkson.  Les  fragmens  que  M.  Montague   avait 
extraits  de  leurs  ouvrages  formaient  deux  volumes  j  mais 
cette  question  était  alors  si  indifférente  au  public  qu'il  lui 
fut  impossible  de  trouver  un  libraire  qui  voulût  se  charger 
de  leur  publication.  C'est  alors  qu'il  eut  l'idée   de   former 
une   société  qui  s'occupât   d'une  manière  spéciale  de   ces 
grands  intérêts  et  qui  leur  donnât  tout  l'appui  que  peut 
olfiir  une  association  d'hommes  influeus.  Il  réussil  dans  ce 
projet.  La  société  pour  l'abolition  de  la  peine  de  mort  et 
l'amélioration  des  prisons  fut  fondée,  et  l'un  de  ses  pre- 
miers actes  fut  l'impression,  à  ses  frais,  de  l'utile  travail  de 
M.  Montagne.  Ce  livre  et  quelques  brochures  qu'il  publia 
sur  le  même  sujet  furent  pour  lui  l'occasion  de  beaucoup  de 
désaj»rôiuens  ;  non  seulement  M.  Wiiidham  en  fit  l'objet  de 
ses  critiques  dans  la  Chambre  des  communes  ,  et  lord  El- 
lenborougli  se  plaignit,  dans  la  Chambre  haute,  de  ce  qu'un 
jeune  avocat  s'était  permis  d'exciter  à  la  haine  contre  des 
juges  vénérables  et   voulait  saper  le  respect  qui    est   dû 
aux  lois,  mais  encore  ces  publications  lui  furent,  pendant 
quelque  temps,  nuisibles  pour  suivre  la  carrière  du  barreau. 
M.  Montagne  a  néanmoins  persévéré  jusqu'à  ce  jour   dans 
ses  efforts.  Nous  sommes  heureux  de  révéler  à  la  France  ce 
nom  qu'elle  connaît  à  peine;  l'humanité  est  débitrice  des 
hommes  qui  consacrent  leur  vie  à  quelqu'une  de  ces  glandes 
causes  morales   qu'il   faut   souvent   plus  d'une  génération 
pour  faire  triompher,  et  il  n'est  pas  bon  qu'on  oublie  ceux 
qui  les  premiers  ont  combattu,  pour  ne  se  souvenir  que  de 
ceux  qui  sont  là  au  moment  de  la  victoire. 

Au  reste  ,  nous  pouvons  espérer  qu'il  sera  accordé  à 
M.  Montague  de  voir  l'issue  d'une  lutte  dans  laquelle  il 
s'est  engagé  avec  tant  de  dévoùment;  beaucoup  de  per- 
sonnes sont  convaincues  que  la  peine  de  mort  cessera  bien- 
tôt de  faire  partie  du  système  pénal  anglais.  Plus  de  deux 
cents  pétitions  ont  été, à  cet  effet,  dernièrement  présentées 
au  Parlement  ;  l'adoption  du  bill  de  lord  Aukland  abolit  la 
peine  de  mort  pour  le  crime  de  fausse  monnaie;  la  chambre 
des  communes  vient  d'adopter  le  bill  de  M.  Ew.irt,  qui  a 
pour  objet  d'abolir  cette  peine  pour  les  vols  dans  les  mai- 
sons habit/es  ,  et  quoique  cette  mesure  ait  rencontré  de 
l'opposition  dans  la  chambre  des  lords,  il  est  évident  que 
les  amis  d'une  législation  pénale  moins  sévère  font  tous  les 
jours  des  progrès.  Malgré  les  efforts  du  Qnarterlj  Raiew, 
qui  a  essayé  de  prouver,  dans  un  article  écrit  avec  infini- 
ment de  talent,  qu'on  ne  peut  pas  se  passer  de  la  peine 
capitale,  on  ne  veut  plus  d'un  châtiment,  dont  M.  Rossy, 
qui  n'a  p^is  cru  devoir  se  prononcer  contre  lui  f''une  ma- 


LK  SEMEUU. 


,"47 


nicrcalisoluo,  a  dit,  dans  le  seiuimciit  d'une  proronde  coii- 
vii  tioi! ,  «  qu'il  est  un  moyen  de  justice  extrême,  clangcienx, 
i>  dont  on  ne  peut  faire  iisafre  qu'avec  la  plii«  grande  !'<•- 
»  serve,  qu'en  cas  <k:  vériui'i»!  ;  uixessité,  qi  on  doit  ■i» -^ner 
»  de  voir  supprinii-r  connii' li  luent ,  et  [nn.v  ral'vlstioii., 
»  diiqnid  le  devoir  non--  eoinruindc  d'euiploy.  i  Ims  nO' 
»  efforts  ,  en  préparant  un  état  de  choses  qui  leiide  l'aboli- 
»  tiou  de  cette  peine  compatible  avec  la  sûreté  publique  et 
»  particulière.  »  L'impulsion  est  donnée  ,  et  puisqu'il  y  a  des 
chrétiens  parmi  ceux  qui  se  dévouent  à  celte  cause  ,  nous 
pouvons  en  espérer  le  sucxès  ;  car  ils  savent  demander  la 
plus  puissante  assistance,  l'assistance  de  Celui  à  qui  seul  il 
appai'tient  de  retirer  l'existence  ,  puisqu'il  est  seul  maître 
de  la  donner. 

Rappelons-nous  que  Dieu  épargna  la  vie  du  premier 
meurtrier.  «  L'Eternel  mit  une  marque  sur  Ciïu  ,  afin  que 
»  quiconque  le  trouverait  ne  le  tuât  point.  »  N'oublions  pas 
non  plus  que  chaque  heure  que  la  loi  retranche  à  la  vie  de 
l'homnie  est  une  heure  qu'elle  ôte  à  la  possibUité  de  la  re- 
pcDtancej  et  cependant  «l 'est  une  chose  terrible  que  de 
»  tomber  entre  les  mains  du  Dit^u  vivant!  »  La  peine  de 
mort,  a-t-on  dit ,  est  une  peine  imiiioralc,  qui  rend  l'homme 
barbare,  c'est  lînc  peine  7«f//V/i;ï/e  qui  ne  peut  être  gra- 
duée selon  la  gravité  des  crimes  divers  auxquels  on  l'appli- 
que; c'est  une  peine  irréparable,  quoiqu'il  soit  prouvé 
qu'elle  atteint  souvent  des  innocens;  mais  nous  dirons  par- 
dessus tout,  c'est  une  peine  qui  met  ob-tacle  au  repentir, 
une  peine  qui  semble  fondée  sur  la  conviction  qu'il  n'y  a  pas 
d'existence  au-delà  de  la  tombe,  puisqu'autrement ,  plus 
cruelle  encore ,  elle  aurait  sciemment  pour  résultat  de  jeter 
le  coupable  devant  un  tribunal  où  Ton  prononce  sur  les  cri- 
mes de  la  vie  des  sentences  qui  s'accomplissent  à  travers  toute 
l'éternitej  c'est  une  pe, ne  matérialiste,  en  un  mol.  C'est 
par  ces  motifs  surtout  que  les  clirétieus  en  réclament  l'aboli- 
tion. Ils  la  condamnent  sous  tous  les  autres  rapports;  mais 
ils  comprennent  encore  niieux  qu'il  est  de  leur  devoir  de 
s'élever  contre  elle,  lo'squ'ils  considèrent  l'homme  comme 
un  être  responsable  qui  do;t  comparaître,  au  sortir  delà 
vie,  dcv^ant  le  souvei  aiii  Juge. 


PHILOSOPHIE. 

DES  LACUNES  QUI  EXISTENT  DANS  LES  METHODES  PHILOSOPHIQUES 
MODERNES  QUANT  AUX  ETUDES  KELIGIEUSES. 

Nous  avons  dit,  dans  un  précédent  article  ,  que  la  vraie 
méthode,  la  seule  qui  puisse  assurer  le  progrès  des  études 
religieuses,  est  certainement  celle  qni  s'appuie  tout  entière 
sur  les  faits,  et  qui  est  d'ailleurs  indiquée  par  l'inefficacité 
bien  constatée  de  toutes  les  autres  j  par  la  nature  même  des 
choses,  et  par  la  teudance  générale  de  notre  siècle  à  ne 
croire  que  sur  des  preuves  positives ,  à  ne  prêter  attention 
qu'aux  sciences  d'observation  et  d'induction. 

Cependant  où  sont,  parmi  les  hommes  qui  s'occupent  de 
recherches  etd'études  religieuses,  ceux  qui  sont  franchement 
entrés  dans  cette  voie  qu'ouvraient  devant  eux  la  sagesse 
comme  la  saine  philosophie,  et  où  les  pousse  l'esprit  du  temps 
par  une  impérieuse  et  invincible  nécessité?  Voyez  l'école 
rationaliste  en  Allemagne,  en  France  l'école  philosophico- 
catholique  et  la  nouvelle  école  philosophique  ;  car  pour 
l'école  qu'on  a  désignée  par  l'épithète  de  sensualiste ,  la 
théologie  n'existe  pas.  D'après  quelle  méthode  les  questions 
métaphysiques  y  sont-elles  abordées  et  traitées?  Toujours  , 
quoiqu'on  en  ait  dit,  par  la  méthode  ancienne  qui  a  été  recon- 
nue si  complètement  impuissante.  C'est  toujours  à  la  preuve 
de  raisonnement  qu'on  en  appelle  et  qu'on  se  confie,  plus 
qu'à  la  preuve  de  fait^  ou  bien ,  si  l'on  s'occupe  des  faits , 


c'est  seulement  de  ceux  d'un  certain  ordre,  c'est  d'une 
manière  partielle.  Ici  l'on  se  borne  aux  faits  de  conscience  , 
Il  aux  fiits  d'obsrî'va'inn,  ■•.ill'';ivR  à  ceux  de  témoignage. 
£t  ce-,  fiits  (pi'oii  a  ainsi  l'hoisis  cire  mille,  on  les  tient 
sans  c.  ;i.:j  en  per.ipeciive, ,  en  les,  isol.int  de  cotte  multitude 
îl'antris  qui  b;s  auraient  ou  inodifi-s,  .  ;  interprétés,  ou 
infirmés.  Ce  n'est  point  là  le  procédé  large  et  couscicncieux 
de  la  méthode  inductive  qui  se  voue  à  une  patiente  et  la- 
borieuse investigation  des  phénomènes  ,  qui  n'en  omet  et 
n'en  néglige  volontairement  aucun  ,  qui  les  recherche ,  sans 
prévention,  sans  partialité,  comme  des  témoins  dont  on  a 
tout  à  apprendre;  veillant  attentivement  à  les  bien  enten- 
dre ,  à  les  prendre  dans  leur  signification  propre,  à  repousser 
tonte  interprétation  forcée,  tout  désir  de  les  accommoder 
et  de  les  plier  à  des  opinions  déjà  faites  ;  envisageant  leurs 
témoignages  réunis  comme  les  seules  lumières  qui  puissent 
conduire  à  des  connaissances  certaines ,  à  des  découvertes 
réelles. 

L'école  pliilosophico- catholique  s'efforce  de  fonder  la 
religion  sur  les  traditions  primitives,  dont  nous  ne  possé- 
dons que  des  fiagmens ,  qui  nous  ont  été  transmis  pour  la 
plupart  sous  forme  symbolique,  et  d'où  nous  ne  pouvons,  p;u- 
coiiséquent,  retirer  la  portion  de  vérité  qui  s'y  trouve,  qu'à 
l'aide  de  la  vérité  déjà  découverte  par  une  autre  voie  ;  sem- 
blables à  ces  corps  qui,  n'étant  point  lumineux  par  eux- 
mêmes  ,  ne  projettent  de'  lumière  qu'autant  qu'ils  en  re- 
çoivent. Cette  théorie  religieuse  rappelle  la  fable  indienne 
qui  fait  reposer  l'univers  sur  un  éléphant ,  et  l'éléphant  sur 
une  tortue.  Ces  traditions  sont  des  documens  iiitéressans  et 
précieux,  des  faits  qui  ont  sans  doute  leur  importance, 
mais  qu'on  ne  peut  évidemment  donner  pour  unique  appui 
au  système  religieux  tout  entier. 

Le  procédé  de  cette  école  est  de  toute  imperfection  , 
puisqu'elle  néglif^fe  presque  entièremeut  les  faits  de  con- 
scienceet  d'observation,  et  qu'elle  n'invoque  qu'une  partie 
des  faits  historiaues;  et  quelle  partie  encore  !  la  plus  incer- 
taine, la  plus  susceptible  d'interprétations  diverses  et  con- 
tradictoires, la  moins  propre  ,  par  conséquent,  à  servir  de 
point  de  départ  et  d'appui.  Cette  école  à  pu  attirer  un  instant 
l'attention  par  la  nouveauté  et  l'étrangcté  de  sa  théorie , 
par  le  contraste  de  sa  confiance  en  elle-même  et  en  ses  doc- 
trines avec  le  scepticisme  de  notre  époque  ;  elle  a  pu  sé- 
duire par  le  tident  de  ses  écrivains,  et  parce  qu'elle  s'an- 
nonçait comme  possédant  le  seul  moyen  de  rétablir  sur  un 
fondement  solide  l'édifice  à  demi -renversé  des  croyances 
publiques.  Mais  il  est  permis  (i),  je  crois  ,  sans  prétendre 
aux  vues  prophétiques  qu'elle  semble  parfois  s'attribuer,  de 
dire  qu'elle  passera  vite  ,  et  sans  avoir  tenu  la  moindre  de 
ses  promesses.  Le  principe  d'où  elle  part  est  faux,  ou  tout 
au  moins  incomplet  et  incertain;  il  ne  peut  donc  prêter  ni 
force,  ni  évidence  aux  doctrines  que  cette  école  voudrait 
faire  triompher. 

L'école  philosophique  commet  la  même  faute  que  la  pré- 
cédente ;  elle   ne  prend  eu  considération  que  certains  faits  , 
et  néglige  les  autres.  Son  procédé,  comme  celui  des  histo- 
riens dont  nous  venons  de  parler ,  n'en  diffère  que  par  la 
nature  des  faits  qui  sont  pris  en  considération.  Si  les  nou- 
veaux catholiques  ne  prennent  pourpoint  de  départ  qu'une 
partie  des  faits  fournis  par  la  tradition  ou  le  témoignage,  et 
ne  s'occupent  guère  que  d'une  manière  accidentelle  et  acces- 
soire des  faits  de  conscience  et  d'observation  ,  l'école  pl^ïio- 
sophique,  à  son  tour,  paraît   s'attacher  spéciajeir^e^j 
même  exclusivement  à  ces  derniers;  elle  népVip-s  te  témoi- 
gnage historique,  ou  ne  lui  accorde  qu'une^  faible  attention 
De  peur  de  mal  saisir  l'esprit  et  le  but    de  cette  école 
dont  le  caractère  et  les  doctrines  ont  encore  quelque  chose 

(i)  Ceci  est  écrit  depuis  (rois  ans. 


348 


LE  SESIEUR. 


de  fort  indéterminé,  du  moins  sous  le  rapport  qui  nous 
occupe  ,  je  laisse  exposer  ses  principes  ,  sa  marche ,  ses  espé- 
rances par  un  des  hommes  les  plus  distingués  qu'elle 
compte  dans  son  seiu  ;  il  nous  dira  quel  est  le  point  de  vue 
sous  lequel  on  y  considère  la  religion  ,  et  nous  révélera 
l'idée  qui  domine  à  cet  égard  chez  ses  amis,  idée  qu'on 
retrouve  de  nos  jours,  mais  vague,  indéfinie,  confuse  chez 
beaucoup  d'esprits.  M.  Damiron ,  annonçant  comme  im- 
minente une  régénération  religieuse,  s'exprime  comme 
suit  :  «  Elle  ne  viendra  pas  par  l'ancienne  voie.  Les  vé- 
rités seront  les  mêmes,  mais  la  manifestation  sera  diffé- 
rente. Cette  fois,  elle  sera  toute  scientifique j  ce  sera  la 
découverte  rationnelle  de  l'inconnu  par  le  connu,  de  l'in- 
visible par  le  visible  ;  elle  ne  se  prêchera  plus ,  elle  s'ensei- 
gnera ,  et  elle  se  démontrera  au  lieu  de  s'imposer.  Il  en 
sera  ainsi ,  car  ce  n'est  plus  que  de  cette  manière  que  se 
forment ,  en   quoi   que   ce  soit ,    les  idées   et  les  croyances 

publiques On  sera  thé'ologien  comme  on  est  physicien 

et   philosoplie.    On   étudiera    Dieu   par   la  nature  et  par 

l'homme Giùce  au   Christianisme,   sous  la  discipline 

duquel  l'esprit  humain  est  parvenu  à  son  âge  de  force  et 
•de  sagesse  ,  notre  éducation  est  assez  avancée  pour  que  nous 
puissions  désormais  nous  servir  de  maîtres  à  nous-mêmes, 
et  que,  n'ayant  plus  besoin  d'une  inspiration  extraordi- 
naire ,  nous  puisiwns  la  foi  dans  la  science A  mesure  que 

la  vérité  qui  est  dans  l'univers  visible  s'éclaircit  et  se  décou- 
vre ,  celle  qui  est  au-delà  ,  cette  autre  vérité  dont  elle  pro- 
cède et  qu'elle  annonce,  sans  devenir  visible  et  perceptible 
en  elle-même  ,  se  laisse  mieux  saisir  et  concevoir.  Voici  donc 
ce  que  nous  semble  promettre  l'avenir  des  sciences  physi- 
ques et  morales  sous  le  rapport  religieux.  Elles  continue- 
ront toutes,  chacune  sur  leur  ligne  ,  les  progrès  qu'elles 
ont  commencés  ;  elles  arriveront  toutes  ainsi  aux  limites  où 
finit  le  «iomanie  de  l'expérience  et  de  l'observation.  Là , 
elles  se  grouperont  entre  ellesj  d'après  leurs  analogies,  elles 
se  généraliseront,  et  il  y  aura  une  science  générale  de  tout 
ce  qui  agit ,  vit  ou  se  meut  dans  la  création.  C'est  alors  que 
viendront  les  conclusions  qu'une  telle  science  doit  mettre  à 
même  ic  tirer  relativement  à  l'Être  de  qui  émanent  toute 
action ,  toute  vie  et  tout  mouvement. 

»  NoUe  destinée  est  bien  claire;  il  nous  faut  philosopher 

et  retrouver  la  foi  par  la  philosophie L'enseignement 

populaire  des  sciences  physiques  et  morales,  voilà  !a  vraie 
prédication  qui  convient  en  ce  siècle  aux  classes  inférieu- 
res.... Vouloir  distraire  le  siècle  présent  du  point  de  vue 
qui  lui  est  propre,  pour  le  placer  dans  le  point  de  vue  des 
siècles  qui  sont  loin  de  lui,  est,  ce  nous  semble,  une  entre- 
prise qui  ne  peut  avoir  de  succès  ;  c'est  tenter  de  nous  faire 
revenir  de  la  raison  à  la  pure  foi  et  de  la  science  au  senti- 
ment,  c'est  tenter  un  contre-sens  au  détriment  des  intelli- 
gences. Il  leur  faut ,  telles  qu'elles  sont ,  de  la  théorie  et  non 
de  l'intuition  ,  il  leur  faut  des  principes  et  non  des  dogmes 
traditionnels  (i).  » 

Ainsi  donc  ,  on  ne  veut  et  l'on  ne  croit  devoir  s'appuyer 
que  sur  les  faits  de  conscience  et  d'observation  ;  les  autres 
sont  à  peine  indiqués ,  tant  on  en  fait  peu  de  cas.  L'ave- 
■nir  de  la  religion  repose  tout  entier  sur  le  progrès  des 
sciences  physiques  et  morales  :  on  étudiera  Dieu  par  la  na- 
ture et  par  l'homme.  Il  faut  de  la  théorie ,  des  principes,  et 
non  des  idées  et  des  dogmes  traditionnels.  La  régénération 
religieuse  qu'on  annonce  ,  cette  nouvelle  manifestation  de 
la  vérité  on  ne  la  demande  qu'aux  sciences  naturelles  et 
psycologi'ques  ,  on  ne  l'attend  que  d'une  connaissance  plus 
étendue ,  plus  profonde  et  plus  intime  de  l'homme  et  de  la 
nature-  elle  ne  saurait  venir  qu«  d'une  investigation  plus 
exacte  et  plus  entière  des  faits  de  conscience  et  d'observa- 

(i)  HUtolre  de  ta  Philosophie  en  France  au  dix-newième  siècle. 


tion.  Les  faits  de  témoignage  ne  doivent,  ni  ne  peuvent  y 
concourir  en  rien  :  il  serait  même  dangereux  de  vouloir  y 
recourir;  ce  serait  distraire  le  sièile  présent  du  point  de  vue 
qui  lui  est  propre;  ce  serait  tenter  un  contre-sens  au  détri- 
ment des  intelligences. 

Nous  n'avons  pas  à  juger  ici  les  idées  et  les  espérances  de 
M.  Damiron  relativement  à  la  nature  de  la  rénovation  reli- 
gieuse qu'il  considère  comme  nécessaire  et  imminente.  Nous 
n'avons  à  nous  occuper  que  des  moyens  par  lesquels  il 
pense  qu'elle  doit  s'opérer.  Admettons,  ce  qui  nous  semble 
plus  que  douteux  et  ce  qui  ne  se  réaliserait  d'ailleurs  que  daas 
un  avenir  infiniment  éloigné  ,  admettons  que  les  sciences 
physiques  et  morales  tiennent  un  jour  tout  ce  qu'il  s'en 
promet  sous  ce  rapport ,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'où 
manque  à  tous  les  préceptes  de  la  sagesse,  si  l'on  n'essaie  pas, 
en  attendant,  de  résoudre  par  une  autre  voie  les  problèmes 
ihéologiques;  il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'en  rejetant  ou 
négligeant  le  secours  qu'offrent  les  sciences  ,  en  ne  tenant 
nul  compte  d'un  ordre  entier  de  faits  importans  et  nom- 
breux ,  on  se  ferme  une  abondante  et  précieuse  source  de 
lumières  ,  et  l'on  est  infidèle  à  la  règle  fondamentale  de  la 
philosophie  d'induction  qui  veut  qu'on  observe  et  qu'on 
pèse  tout;  on  s'expose  à  n'arriver  qu'à  une  théorie  incom- 
plète et  nécessairement  incertaine,  si  non  absolument 
lausse;  car  cette  masse  de  faits  qu'elle  laisse  de  côté,  sans 
essayer  de  les  expliquer  ,  sans  daigner  les  prendre  en  consi- 
dération, sont  peut-être  de  nature  à  la  modifier  ou  à  la 
renverser.  Aussi  long- temps  que  vous  ne  rendez  pas  raison 
des  faits  de  cet  ordre,  ou  que  vous  ne  démontiez  pas  qu'ils 
sont  sans  réalité,  sans  importance,  ils  font  planer  sur  tout 
votre  système  une  crainte  ,  une  incertitude,  à  laquelle  vous 
ne  pouvez  le  soustraire  et  qui  l'ébranlé  jusque  dans  ses 
bases. 

J'ai  de  la  peine  à  m'cxpliquer,  je  l'avoue  ,  ce  parti  pris 
par  la  science  moderne  de  repousser  les  faits  de  témoignage, 
et  surtout  ceux  d'un  ordre  extra-naturel,  hors  des  études 
théologiques.  Vous  voulez,  dites-vous,  une  religion  toute 
rationnelle.  Mais  vous  admettez  que  la  raison  ne  peut  créer 
la  vérité,  ni  la  tirer  de  son  propre  fonds,  qu'elle  ne  peut 
parvenir  à  la  connaître  que  par  voie  d'induction,  en  se  ren- 
dant attentive  aux  phénomènes  intérieurs  et  extérieurs  qui 
la  contiennent  et  la  révèlent  comme  des  symboles  sous  les- 
quels elle  se  laisse  entrevoir  et  saisir.  Ainsi,  Dieu  se  montre 
dans  la  nature  et  dans  l'homme,  l'âme  se  manifeste  par  ses 
facultés  et  ses  actes,  les  lois  du  monde  physique  et  celles  du 
monde  moral,  par  le  cours  régulier  des  révolutions,  des 
transformations,  des  modifications  qu'ils  subissent.  Mais  que 
saurions-nous  s'il  nous  fallait  toujours  avoir  observé  nous- 
mêmes  et  que  ce  fût  là  une  condition  nécessaire  de  la  science 
et  de  la  foi,  si  notre  raison  ne  pouvait  travailler  que  sur  les 
matériaux  amassés  par  notre  expérience  personnelle  ,  si  le 
témoignage  ne  nous  mettait  eu  possession  des  acquisitions 
d'autrui? 

Dès  qu'il  est  convenu  que  la  raison  ne  connaît  qu'au 
moyen  des  faits,  toute  opinion,  toute  proposition,  toute 
croyance  légitimement  déduite  de  faits  bien  avérés,  sera 
donc  rationnelle,  quels  que  soient  le  genre  et  le  caractère 
des  faits  d'où  elle  sort,  dont  elle  est  la  conséquence  ,  non 
moins  que  si  elle  se  fondait  sur  ce  que  vous  nommez  des 
principes;  car,  ou  ces  principes  n'ont  aucune  autorité  et  ne 
méritent  aucune  confiance,  ou  ils  sont  de  ces  vérités  pre- 
mières et  instinctives  qui  tiennent  à  notre  nature  morale,  en 
naissent,  en  font  partie,  c'est-à-dire  qu'ils  sont  des  faits  ,  et 
c'est  là  au  fond  ce  qui  constitue  leur  évidence  et  leur  force. 

N'oublions  pas  que  la  raison  ne  connaît  que  de  la  réalité 
des  faits  ;  elle  n'a  pas  mission  de  prononcer  sur  leur  nature 
intrinsèque  ;  à  cet  égard,  elle  est  complètement  incompé- 
tente. Ses  fonctions  se  bornent  à  examiner  si  les  faits  sont 


LE  SEMEUR. 


3/i9 


,rais  ou  faux,  non d'apris  ce  qu'ils  sont  eneux-mômes,  mais 
jar  l'observation  ou  par  le  Icmoignage ,  qui  n'csl  qu'une 
jbsiTvation  transmise.  Elle  a  di'passo  ses  droits  ,  aussitôt 
qu'elle  quitte  le  rôle  d'observateur  pour  rcraplir  l'office  de 
uge.  Elle  usuipeun  pouvoir  qui  ne  lui  appartient  pas,  lors- 
qu'elle va  jusqu'à  décider,  autcrieurcment  à  tout  examen 
v-crital)le,  que  la  faits  de  tel  ou  tel  genre  ne  sauraient  être 
réels  ou  ne  valent  pas  qu'on  s'y  arrête,  et  que  ce  serait  peine 
perdue  que  de  s'inquiéter  ou  de  s'occuper  des  inductions 
qu'on  en  tire.  C'est  le  même  procédé  anti-philosophique 
contre  lequel  toutes  les  sciences  oui  si  hautement  et  si  légiti- 
mement protesté, et  quia  silong^temps  entravé  leur  marche 
et  frappé  de  stérilité  leurs  travaux.  Certes,  ceux  qui  se  le 
peiuictteut  en  ce  qui  concerne  la  religion,  et  ils  sont 
nombreux  aujourd'hui ,  auiaient  mauvaise  grâce  à  accuser 
de  préjugé  leurs  adversaires.  Qu'ils  s'attaquent  à  l'existence 
de  ces  faits  dont  ils  refusent  de  prendre  connaissance  ou  de 
tenir  com])tc  ,  qu'ils  commencent  pai-  les  démontrer  faux, 
ou  qu'ils  prouvent  qu'ils  n'autorisent  pas  les  conséquences 
qu'on  en  a  déduites. 


VOYAeiES. 

VOYAGE    DE    H.    STETCAET    AUX    ILES    WASHINGTON. 

cisQuiÈuE  ET  DERNIER  ARTICLE.  —  Préparation  pour  une 
mission  chrétienne  dans  ces  îles. 

Le  capitaine  Finch  a  été  si  satisfait  de  sa  visite  dans  la 
vallée  de  Taioa,  qu'il  m'a  fortement  engagé  à  faire  la  même 
excursion  avec  quelques  autres  offici 'rs.  J'ai  saisi  cette  idée 
avec  empressement,  et  nous  avons  arrangé  une  paitie  pour 
ce  matin.  Nous  ne  crûmes  cependant  pas  prudent  de  nous 
aventurer  dans  une  seule  chaloupe  si  loin  du  T'incennes , 
et  nous  eu  demandâmes  une  seconde  pour  nous  accom- 
pagner. Nous  prîmes  avec  nous  l'interprète  Morrisou  cl 
Taua-Hania  ,  l'un  des  chefs  religieux  que  nous  connaissons 
déjà.  La  matinée  était  belle.  Nous  quittâmes  le  vaisseau  en 
bonnes  dispositions,  nous  étant  munis  du  cor  dédiasse  et  de 
la  trompette  pour  égayer  notre  marche  ,  et  laissant  flotter 
notre  pavillon  et  nos  banderollcs  au  gré  des  vents.  En  moini» 
d'une  heure  nous  découvrîmes  tout  à  coup  la  petite  vallée. 
Ses  rivages,  escarpés  et  composés ,  à  peu  d'exce[)tious  près , 
de  falaises  dépouillées  et  inaccessibles,  rendent  encore  plus 
frappantes  la  richesse  et  la  magnificence  du  tableau  qui  se 
déroule  devant  les  veux,  au  moment  où  l'on  a  dépassé  un 
haut  promontoire  qui  protège  la  vallée  contre  les  vents  et 
les  tempêtes  de  la  mer. 

Les  sons  du  cor  et  de  la  trompette ,  répétés  d'écho  en 
écho  par  les  rochers ,  à  mesure  que  nous  approchions  ,  ras- 
semblèrent promptemeut  les  habltans  étonnés  ,  qui  accou- 
rurent au  rivage.  Si  la  visite  du  capitaine  Finch  ne  leur 
avait  pas  appris  à  nous  regarder  comme  des  amis,  ils  se  se- 
raient, au  coutraire,  enfuis  «Jaus  leurs  demeures  ou  préparés 
à  la  défense. 

Après  que  nous  eûmes  débarqué ,  le  vieux  Taua  nous 
conduisit  dans  une  de  ses  maisons,  bâtie  au  milieu  d'un  bos- 
quet près  du  rivage.  Il  m'offrit  une  sorte  d'éventail  en 
osier  travaillé  artistement ,  ce  qu'il  fit  en  partie  pour  vat 
prouver  le  respect  qu'il  éprouvait  pour  mou  caractère 
ecclésiastique  et  témoigner  sa  bienveillance  envers  un  col- 
lègue :  car  chacun  me  donnait  le  titre  de  Taua  qui  lui  ap- 
partient. Il  distribua  aussi  divers  présens  aux  autres  officiers. 
Nous  trouvâmes  chez  lui  de  quoi  satisfaire  la  curiosité  qui 
nous  avait  fait  entreprendre  cette  course.  L'habitation  ne 
différait  guère  de  celle  de  Haapé;  elle  était  seulement  plus 
grande  et  renfermait  des  objets  plus  intéressans  que  tout  ce 
que  nous  avions  vu  à  Taiohae.  Le  plus  remarquable  était 


un  cercueil  ;  il  avait  un  peu  la  forme  d'un  canot  fermé  d'un 
couvercle,  et  était  recouvert  de  draperies  indigènes.  Placé 
sur  une  élévation  au  milieu  de  la  chambre  ,  il  contenait  les 
restes  d'un  fils  du  Taua ,  mort  depuis  plusieurs  années.  Les 
corps  des  pciionncs  de  distinction  se  conservent  long-temps 
ainsi. 

Nous  vîmes  en  outre  deux  ou  trois  des  gratids  tambours 
dont  on  fait  usage  dans  les  temples,  une  image  d'un  de  leurs 
dieux  de  la  guerre,  qu'ils  emportent  dans  leurs  canots  quand 
ils  s'attendent  à  un  combat  naval ,  une  conque  marine  or- 
née de  mèches  de  cheveux,  et  des  armes  de  différons  genres. 
Nous  nous  hâtâmes  de  parcourir  tout  le  petit  établissement, 
et  nous  fûmes  surpris  de  voir  à  chaque  pas  des  preuves  que 
les  arts  et  la  civilisation  n'étaient  pas  complètement  incon 
nus  aux  naturels.  Dans  plusieurs  endroits, les  maisons,  ran- 
gées de  chaque  côté  du  chemin,  forment  une  rue  au  milieu 
de  laquelle  roule  uu  ruisseau  d'une  eau  pure.  Cette  rue  , 
aussi  large ,  aussi  propre  que  celles  de  nos  villages  les  plus 
florissans,  est  bien  autrement  pittoresque. 

Nous  n'avions  fait  que  peu  de  chemin  quand  nous  ren- 
contrâmes un  bâtiment  décoré  de  tous  les  symboles  de  l'ido- 
lâlrie.  Nous  y  vîmes  des  idoles  eu  bois  grossièremeut 
sculptées  ,  et  un  endroit  réservé  pour  les  sépultures.  Eu 
avançant  un  peu,  nous  eûmes  inopinément  l'occasion  d'ac- 
quérir d'amples  informations  sur  les  cérémo;iies  funèbres 
eu  usage  chez,  ce  peuple.  Nous  arrivâmes  à  uue  maison  où 
l'on  venait  de  célébrer  la  fête  des  morts,  et  où  l'on  s'occu- 
pait des  divers  préparatifs  d'un  enterrement.  Le  mort  était 
déposé  dans  un  bâtiment  ouvert,  à  quelque  distance  de  la 
maison  où  la  fête  s'était  donnée.  Lorsqu'une  personne  est 
dangereusement  malade,  sa  demeure  se  remplit  de  femmes 
qui  gémissent  du  ton  le  plus  plaintif  pour  exprimer  leur 
chagrin.  Les  Tauas,  durant  ce  temps,  mettent  enjeu  tout 
leur  ai  t  et  tous  leurs  sortilèges  pour  arrêter  la  maladie  ;  et 
quand  lis  ne  réussissent  pas  et  qu'il  devient  évident  que  la 
mort  approche,  ils  se  melieut  tous  à  danser  tout  nus  autour 
de  la  natte  du  mourant,  en  se  faisant  des  incisions  avec  des 
pierres  aiguës  ,  poussant  les  cris  les  plus  perçans,  sans  pour 
cela  donner  de  s  gnes  d'un  chagrin  sincère.  Ce  bruit  conti- 
nue jusqu'à  ce  que  le  malade  expire  j  alors  ils  poussent  ua 
dernier  cri  plus  prolongé  et  plus  horrible  que  les  autres. On 
s'dccupe  ensuite  à  construire  la  bière,  que  l'on  fabrique  ea 
général  avec  des  lances  et  d'autres  armes  attachées  avec  des 
cordes  d'osier  et  recouvertes  de  nattes.  Ou  la  dépose  dans 
une  petite  maison  qui  se  trouve  d'ordinaire  près  de  la  mai- 
son principale  On  recouvre  le  mort  de  vêtemcns  neufs  et 
ou  le  place  sur  la  bière,  où  on  le  laisse  exposé  pendant  plu- 
§ieurs  jours.  Ses  amis  veillent  prè»  de  lui  et  tiennent  des 
torches  allumées  pendant  la  nuit,  tandis  que  les  prêtres- 
chantent  des  chants  funèbres. 

Pendant  ce  temps ,  d'autres  personnes  sont  occupées  des- 
préparatifs de  la  fête,  qui  se  règle  toujours  sur  la  richesse 
et  la  dignité  de  la  famille.  Tandis  que  l'on  prépare  lus  mets,, 
quelqu'un  des  principaux  convives  ,  revêtu  de  tous  ses  or- 
nemens  et  portant  un  éventail  à  la  main ,  va  de  maison  en 
maison  inviter  les  chefs  et  les  principaux  de  l'île  ;  il  crie  à 
la  porte  de  chacun  :  «  Ton  kee  »  ,  c'est-à-dire  k  Voici  votre 
invitation.  »  Les  hommes  iuvités  se  réunissent  dans  quelque 
maison  taoou  du  voisiuaPî;,  et  les  femmes  ,  parées  de  leur 
mieux,  s'installent  Oû  dehors  comme  spectatrices.  Depuis  le 
moment  où  l.s  malade  expire,  jusqu'à  ce  que  les  prêtres 
aieut  teiininé  les  chants  ordinaires  eu  ces  sortes  d'occasions, 
tout  'ie  monde  est  tenu  de  jeûner;  personne  ne  touche  aux 
provisions,  et  il  n'est  pas  permis  d'allumer  du  feu  dans  tou* 
le  voisinage. 


350 


LE  SFIWEIJR. 


Cf;vémo!ii(!S,  se  met  à  découper  les  porcs  avec  un  couteau 
de  bauiliou  et  à  sép;uei-  la  cliair  ries  os  avec  uue  pieiie  ai- 
puisée.  La  tète  de  l'animal  est  toujours  la  portion  réservée 
fiour  le  principal  prêtre  ,  et  on  la  lui  met  de  côté  pour  un 
a. vitre  repas  ;  car  il  a  en  outre  le  droit  de  demander  tel  mor- 
<;cau  qui  lui  fait  envie  pour  le  manger  aussitôt.  Les  autres 
parties  sont  distribuées  aux  chefs  ,  qui  invitent  ceux  qui  les 
entourent  à  eu  maiifjer  avec  eux.  Quand  on  est  rassasié,  on 
•cause  ou  on  se  disperse;  puis  on  levient  manger  encoie,  et 
■on  contnuKî  ainsi  jusqu'à  ce  que  toutes  les  provisious  soient 
consommées,  ce  qui  n'arrive  quelquefois  que  vers  la  fin  du 
second  ou  du  troisième  jour. 

A  mesure  que  nous  avancions  plus  dans  le  pays,  les  traces 
d'idolâtrie  devenaient  de  plus  en  plus  frappantes  et  nom- 
Lrcuscs.  Nous  passâmes  devant  plusieurs  temples  qui  conte- 
naient les  images  les  plus  hideuses  que  nous  eussions  encore 
■vues  ,  et  (levant  plusieurs  tombeaux  environnés  de  petites 
-châsses  dans  lesquelles  on  avait  déposé  une  nourriture  cor- 
ruptible pour  des  âmes  immortelles.  Les  temples  ne  diffè- 
rent guère  des  grandes  maisons,  qu'en  ce  qu'ils  sont  toujours 
ouverts.  Tous  ceux  que  nous  vîmes  contenaient  trois  idoles, 
dcus.  en  face  l'une  de  l'autre  aux  deux  bouts  du  temple  ,  et 
la  tioisième  au  milieu  ,  adossée  contre  le  mur.  Près  de  là  , 
an  milieu  d'un  épais  bosquet,  se  trouvait  une  image  bizarre 
et  disproportiojmée,  élevée  sur  uue  plate-forme,  ayant  de- 
vant elle  une  immense  auge  eu  bois,  remplie  de  différentes 
offrandes. 

A  l'exception  de  celles  de  deux  ou  trois  temples  pareils  , 
on  peut  due  que  les  idoles  tombent  dans  le  mépris  et  sont 
-couchées  dans  la  poussière.  Celte  circonstance  semble  an- 
noncer que  le  moment  approche  où  ces  idoles  ,  ainsi  que 
■celles  d'or  et  d'argent  (juc  les  hommes  se  sont  Jaites  pour 
les  adorer,  seront  jete'es  aux  taupes  et  aux  chauves-souris, 
et  foulées  aux  pieds  avec  horreur.  Ce  spectacle  fut  pour  moi 
bien  réjouissant  :  il  me  confirma  dans  la  confiance  que  j'iii 
que  même  ici  rien  ne  manque  que  les  j^remiers  rayons  de 
l'auiore  pour  dissiper  les  ténèbres  spirituelles  qui  envelop- 
pent ce  pays,  comme  les  vapeurs  du  matin  couvrent  la  terre 
avant  le  lever  du  soleil. 

La  population  entière  était  rassemblée  sur  le  rivage,quand 
nous  lemontâmesdans  nos  chaloupes.  En  voyant  cette  foule 
d'iiabi  tans,  mou  cœur  était  pressé  du  désir  de  voir  une  mission 
commencée  parmi  eux.  J'employai  le  temps  du  retour  à  exa-- 
miner  les  moyens  les  plus  propres  à  Elire  parvenir  la 
bonne  nouvelle  du  saUil  à  ces  peuplades  éloignées;  je  me 
représentais  ce  que  serait  la  vallée  que  nous  venions  de  vi- 
siter si  le  Christianisme  y  était  prêché  et  embrassé  ,  s'il  y 
changeait  et  y-  vivifiait  tout.  Ce  ne  serait  plus  seulement 
l'une  des  vallées  les  plus  belles  et  les  plus  pittoresques;  on 
pourrait  l'appeler  aussi  l'heureuse  vallée. 

Sani'di  dernier,  le  capitaine  Finch  prévint  les  chefs 

que  le  lendemain  était  le  jour  où  nous  célébrions  notre 
culte  public;  il  leur  demanda  de  le  faire  savoir  à  leur  peu- 
ple, afin  que  personne  n'approchât  du  vaisseau,  soit  pour  se 
divertir,  soit  pour  vendre  ou  échanger,  et  il  invita  les  chefs 
à  assister  au  service.  Ils  y  vinrent  et  s'y  conduisirent  avec 
beaucoup  de  convenance,  exprimant  leur  approbation  delà 
formcde  notre  culte  par  leur  exclamation  ordinaire,  quand 
ils  sont  satisfaits  :  Motaki  {c'est  bien).'  Le  jour  suivant,  j'al- 
lai à  terre  et  je  trouvai  Haapé  ,  Piaroro  ,  le  prince  Moana 
et  Taua-Hania  réunis  pour  me  recevoir.  Je  les  avais  préve- 
nus que  je  désirais  m'eutretenir  avec  eux.  Notre  conversa- 
tion fut  longue  et  intéressante. 

Je  leur  expliquai  quelques-uns  des  principes  fondamen- 
taux du  Christianisme  ,  la  nature  des  missions  ,  le  caractère 
et  le  but  des  missionnaires.  Je  leur  dis  que  c'étaient  des 
hommes  et  des  femrpes  appartenant  à  des  nations  éclairées 
et  puissantes,  qui,  sacrifiant  les  avantages  et  les  Jouissances 


que  leur  offrait  leur  patrie,  quittaient  pères,  mères,  sœurs 
et  fières  ,  et  allaient  volontairement  vivre  au  milieu  de 
peuples  inconnus,  pour  leur  enseigner  les  arts  de  la  civili- 
sation,et  par-dessus  toutpour  leur  apporter  la  connaissance 
du  vrai  Dieu  et  du  salut  de  l'âme  par  la  mort  de  Jésus- 
Christ,  le  seul  Puédcmptcur  des  pécheurs.  J'ajoutai  que  plu- 
sieurs personnes  en  Amérique  désiraient  sincèrement  leur 
bonheur  et  avaient  l'intention  de  leur  envoyer  des  institu- 
teurs, et  je  leur  demandai  s'ils  souhaitaient  qu'ils  vinssent, 
et  s  ils  les  recevraient  bien  et  comme  des  amis.  Tous  répon- 
dirent à  la  fois  et  avec  vivacité  :  ^e!  ael  Motaki  (oui,  oui, 
c'est  bien).' 

Haapé  dit-alors  :  «  Qu'en  pense  le  roi  Moana?  »  Le  petit 
prince  répondit  :  «  Qu'il  en  soit  ainsi  !  c'est  très-bon  !  » 
Taua  ajouta  :  «  Quand  ils  arriveront,  il  faut  que  quelques-uns 
d'entre  eux  viennent  demeurer  à  Taioa  ;  je  leur  donnerai 
un  coin  de  terre  ,  et  je  leur  bâtirai  une  grande  maison.  »  Je 
lui  dis  qu'ils  se  fixeraient  volontiers  dans  sa  vallée,  si  lui 
et  sou  peuple  voulaient  renoncer  aux  idoles  ,  croire  en 
Jéhovah ,  le  seul  vrai  Dieu  ,  et  lui  rendre  un  culte.  Il  ré- 
pondit :  «  Je  sais  que  Jéhovah  est  un  Dieu  puissant.  J'ai  en- 
tendu parler  de  lui  à  des  gens  d'Otahiti  ,  où  le  peuple  a 
brûlé  ses  images  et  l'a  pris  pour  Dieu.  Il  serait  peut-être 
bon  que  nous  fissions  de  même.  Jéhovah,  ajouta-t-il,  est 
plus  grand  qu'aucun  de  nos  dieux  ;  car  c'est  le  Dieu  du  ton- 
nerre et  des  écl'<irs.  »  J'ai  su  que  cette  impression  lui  était 
venue  du  bruit  et  de  la  flamme  du  canon  qu'ils  considèrent 
comme  étant  essentiellement  le  tonnerre  et  l'éclair;  Tnua 
me  dit  que  chaque  fois  qu'il  tonnait  dans  l'île,  ils  en  con- 
cluaient qu'un  vaisseau  n'était  pas  loin,  et  que  Jéhovah  en- 
voyait le  tonnerre  pour  le  leur  annoncer.  Il  fit  aussi  la  re- 
marque qu'ils  avaient  déjà  un  grand  nombre  de  dieux  ; 
qu'il  ne  pourrait  les  compter,  et  que  leur  nombre  allait 
toujours  en  croi&saiit ,  puisque,  quand  un  Taua  ou  un  chef 
mourait,  il  devenait  dieu;  qu'il  eu  serait  toujours  ainsi  ; 
et  que  lui-même,  quand  il  mourrait  ,  serait  dieu.  Je  lui  dis 
que  leurs  dieux,  leur  culte  et  leurs  sacrifices  étaient  au- 
tant de  faussetés,  ce  qu'il  prit  en  apparence  en  très-bonne 
part; et  lorsque  j'eus  encore  parlé  de  Jéhovah  et  do  Jésus- 
Christ  ,  comme  du  seul  Dieu  et  du  Rédempteur,  il  s'écria  : 
«  C'est  bien  ;  Jéhovah  sera  notre  Dieul  » 

Les  indigènes  furent  beaucoup  plus  attentifs  et  eurent 
l'air  de  prendre  bien  plus  d'intérêt  à  ce  sujet  que  je  ne  m 'y 
étais  attendu.  En  nous  séparant,  ils  me  demandèrent  si  les 
missionnaires  dont  je  leur  avais  parlé  seraient  long-temps 
avant  d'arriver,  et  si  je  ne  voudrais  pas  me  joindre  à  eux. 
Je  leur  avais  dit  en  effet  que  j'avais  été  missionnaire  aux 
Iles  Sandwich.  J'espère  que  cette  conversation  ne  sera  pas 
entièrement  oubliée  des  chefs,  et  qu'elle  pourra  servir  à 
les  disposer  à  bien  accueillir  et  à  bien  traiter  ceux  cjui  vien- 
dront plus  tard  parler  du  salut  à  ces  pauvres  payens. 

Il  est  extrêmement  difficile  de  bien  juger  ce  peuple.  On 
est  exposé  à  un  double  danger,  lorsqu'on  cherche  à  s'en  faire 
une  idée  exacte.  Un  homme  moral  et  sensible,  dont  les 
affections  ont  été  purifiées  par  la  piété ,  risque  ,  dans  le  dé- 
goût que  lui  causera  la  grossière  licence  doni  il  sera  inévi- 
tablement témoin  ,  de  perdre  de  vue  ce  qui  pjut  être  aima- 
ble et  oigne  d'éloges  daus  le  caractère  et  la  manière  d'être 
des  habitans,  et  d'associer  à  leur  souvenir  l'idée  d'une  dif- 
formité morale  et  d'une  bassesse  que  rien  ne  peut  égaler. 
D'un  autre  côté,  l'homme  corrompu  et  dépravé,  qui  regarde 
de  semblables  vices  d'un  œil  complaisant ,  et  qui  les  excuse 
parce  qu'il  les  a  lui-même ,  sera  peut-être  porté  à  les  re- 
présenter comme  un  peuple  simple  et  heureux,  et  les  îles 
qu'ils  habitent  comme  une  sorte  de  paradis  ,  où  l'on  est 
exempt  de  soucis  et  de  maux,  et  où  les  jours  se  passent  dans 
la  joie  et  dans  les  délices. 

Je  voudrais  éviter  ces  deux  extrêmes,  et  je  crois  y  réussir 


LE  SEMEUR. 


351 


lisant  (lue  si ,  d'un  côté  ,  lu  nature  est  aduiirablo  ,  et  si 
iusulaiics  ne  le  cèdent  en  avantajjcs  physiques  et  iutel 
luIs  à  aucun  peuple  du  monde,  s'ils  paraissent  en  gé- 
iii  bous  et  sensibles  dans  leurs  relations  domestiques  et 
aies,  et  dans  leurs  rapports  avec  les  étrangers  ,  ([ui 
idcnt  leurs  rivages;  de  l'autre,  ils  sont  loin  d'être 
m|)ls  des  vices  dégradans  et  déplorables  que  l'idolâtrie 
raine  à  sa  suite. 

jCS  fables  obscures  qui  constituent  leur  croyance  reli- 
ure ,  et  les  pratiques  cruelles  qu'elle  inculque  et  qu'elle 
)rouve,  les  obligent  à  passer  leur  vie  dans  une  crainte 
vile,  tandis  qii'une  ignorance  complète  des  vrais  princi- 
i  de  la  loi  morale  les  entraîne  dans  les  plus  grands  dé- 
dres;  ils  sont  faux,  traîtres  ,  cruels;  ils  se  délectent  dans 
guerre  et  le  pillage ,  et  se  montrent  féroces  envers 
irs  ennemis.  L'infanticide  et  le  parricide  sont  les  seuls 
mes  du  jjagauisme  qui, autant  que  nous  en  pouvons  juger, 
ir  sont  étrangers.  Si  ce  tableau  est  exact,  je  demande- 
au  pliilantropc  et  au  chrétien  si  ce  peuple  n'a  pas  un  ur- 
ut  besoin  qu'une  influence  régénératrice,  que  la  bonne 
uvelle  du  salut  vienne  lespréparer  à  la  saintetéetaubon- 
ur  du  monde  à  venir.  Il  est  pour  moi  hors  de  doute  que 
Parole  révélée  de  Dieu  et  la  prédication  de  l'Evangil;- 
:rnel  sont  les  seuls  moyens  sûrs  et  efficaces  de  parvenir  à 
but  si  beau  et  si  heureux.  Je  crois  fermement,  d'après 
istoire  aussi  bien  que  d'après  l'Ecriture  sainte,  que  la 
iinaissance  de  la  lumière  de  vie  est  le  moyen  le  plus  direct  et 
j)lusceilain  d'améliorer  la  condition  de  l'homme,  comme 
e  peut  seule  assurer  son  salut  ;  et  j'appelle  ceux  qui  ont 
;u  la  vérité  dans  leurs  cœurs  à  faire  annoncer  à  ces 
uvres  [laveiis  cette  glorieuse  nouvelle,  qui  doit  retentir 
lis  les  contrées  les  plus  lointaines  (i)! 


PIIÎU  EST   AMOUU  (2). 

La  sagesse  humaine,  en  prononçant  par  l'organe  de  l'un 

ses  disciples  les  plus  distingués  ,  que  plus  elle  pensait  à 
eu.  mo;us  elle  pouvait  en  comprendre  la  nature,  a  mon- 
*  qu'elle étaitincapable de  s'élever  à  la  définition  de  l'Etie 
vin  ,  qui  se  trouve  déjà  contenue  dans  les  livres  de  l'aii- 
2nne  alliance,  et  qui  déclare  que  Dieu  est  l'existence,  qu'il 
l  Celui  qui  est.  El  lors  même  qu'à  force  de  recherches, 
le  fût  parvenue  à  connaître  Dieu  comme  étant  la  source 
!  l'être,  elle  eût  été  à  jamais  dans  l'impossibilité  absolue 
;  prononcer  avec  certitude  les  trois  mots  q  ;c  nous  lisons 
ijouid'hui  dans  les  écrits  du  disciple  bien-aimé.  Il  ne  fal- 
;t  rien  moins  pour  cela  que  le  prodige  inouï  de  la  vie  et 
i  la  mort  d  un  Dieu  manifesté  en  chair  et  que  rinterven- 
t)u  directe  de  son  Esprit.  Sans  celle  révélation,  noire  cou- 
lissance  de  Dieu  eût  toujours  été  imparfaite  et  bornée  ; 
mas  notre  cœur  u'eûl  pu  s'assurer  eu  sa  présence;  sans 
;sse  nous  craindrions  d'être  écrasés  par  sa  toute  puissante, 
erdus  dans  son  immensité,  repousses  à  jamais  pai-  son  in- 
Kxible  justice,  si  ces  paroles  :  Dieu  est  amour,  retentissant 
ans  le  fond  de  noire  être,  ne  venaient  ajouter  à  notre  foi 
,1  sou  existence  la  plus  consolante  lumière.  Méditons  donc 
;s  trois  mots  ,  qui  forment  le  véritable  trésor  de  la  créa- 
jre  ,  et  qui  composent  à  eux  seuls  toute  la  richesse  iutel- 
;ctuellc  et  morale  du  génie  humain. 

La  coimaissance  que  la  coulemplation  de  la  nature  nous 
oiiiic  des  pei  ferlions  de  son  Auteur,  peut  déjà  ,  il  est  vrai 
ous  conduire  en  partie  à  examiner  la  bonté  du  Créateur! 

est  f  icile  de  voir,  en  effet ,  que  Dieu  ,  dans  ses  ouvrages  , 
'a  pas  seulement  pour  but  de  pourvoir  à  ce  qui  est  stricte- 
leut  nécessaire  à  l'existence  de  l'homme  ici  bas,  mais  qu'il 

eu   également  en  vue  de  procurer   de  l'agrément  et  du 

(1)  Nous  avons  déjà  dit  que  ctl  ,.ppel  a  été  entendu  ,  et  que  des  mis- 
ionnaires  américains  viennent  de  se  rendre  aux  Iles  \S'ashington. 


W  I ,  Jean  IV,  8. 


bien-être  à  tout  ce  qui ,  sur  la  terre  ,  est  doué  de  sfii'ibilité. 
Le  luxe  et  la  profusion  avec  lesquels  est  orné  le  globe  que 
nous  habitons,  la  magnificence  des  scènes  les  plus  ordinai- 
i-csde  la  Création  ,  les  moyens  puissans  dont  riioiuiue  est  doué 
])Our  embellir  son  existence,  les  scnlimens  doux  dont  son 
àme  est  susceptible,  et,  s'il  faut  le  dire,  la  saveur  des  alimens, 
le  parfum  dos  fleurs ,  le  chant  des  oiseaux,  la  beauté  des  for- 
mes, la  richesse  des  couleurs,  toutes  ces  choses  arrachent  sou- 
vent au  cœur  le  plus  li  oid  ,  un  hommage  de  reconnaissance 
envers  le  Dieu  tout-puissant,  et  nous  montrent  que  ce  n'est 
pas  sans  raison  que  nous  appelons  bonne  celle  providence 
qui  dnige  et  qui  gouverne  tout.  Mais  il  faut  avouer  que  ce 
n'est  là  qu'un  des  côtés  du   tableau  que  nous  présente  la 
nature,   et  que  si  nous  l'envisageons  sous  une  autre  face, 
des  uua,';es  fort  épais  et   bien  sombres  viennent  nous  voi- 
ler la  bonté  du  Très-Haut.  Les  fléaux  dévastateurs  qui  dé- 
solent des  contrées  entières,  lesbouleversemens  de  la  nature 
qui  semblent  vouloir  la   faire  rentrer  dans  le  chaos ,  les  ca- 
tastrophes effrayantes  qui  ébranlent  les  foudemens  des  so- 
ciétés, la  douleur  qui  revêt  mille  formes  ,  el  cpii  exerce  sur 
tout  ce  qui    a  vie  l'empire  le  plus  illimité  ,  les  séparations 
cruelles  qui  rompent  à  jamais  les  liens  les  plus  doux,  et 
enfin,  précédée    de   son   lugubre  cortège,    la   mort   dont 
rhomme  effrayé  rencontre  partout  la  redoutable  image,  et 
qui  jette  un  crêpe  sanglant  et  funèbre  sur  les  objets  les  plus 
nans  d'ici-bas,  tout  cela  n'est  que  trop  propre  a  insinuer  le 
désespoir  dans  le  cœur  de  l'homme  abaiidouné  a  ku-même, 
et  à  remplir  son  esprit  de  ténèbres  et  d'incertitudes  sur  la 
bonté  de  sou  Dieu.  Comment,  en  elfet,  concilier  ces  con- 
trastes ?  Est-ce  le  même  Être,  doit-il  se  dire  ,  est-ie  le  même 
Être  qui  envoie  l'abondance,  etqui  fut  régner  la  famirie , 
qui  remplit  l'âme  d'allégresse  et  de  joie  ,  et  qui  la  déchue 
par  la  douleur,  qui  orne  avec  amour  la  surlace  de  la  terre, 
et  qui  ravage  sans  pitié  ses  ouvrages  les  plus  beaux  .''  Est-ce 
le  môme  Être  qui  sourit  à  la  nature  dans  les  rayons  du  so- 
leil ,  et  qui  lui  montre  une  face  irritée  dans  1  obscurité  des 
tempêtes?  Et  ne  faut-il  pas ,  pour  expliquer  tou.  <  es  desor- 
dres, et  suivant  un  des  systèmes  les  plus  fameux  de  l'anti- 
quité ,  admettre  deux  principes  divers  qui  se  font  une  guerre 
acharnée,   etqui   répandent,  l'unie  bien  ,  l'autre   le   mal 
dans  l'univers?  Voila  les  idées  qui  naissent  facil'juient  dans 
l'esprit  de   l'homme  qui    n'a   que   la    contemplation  de  la 
nature  pour   s'éclairer  sur  les  attributs   du  Très  Haut.  II 
peut  sans  doute,  par  ce   moyeu  ,  se    former  une   grande 
idée   de   la  puissance  et  de   la  sagesse  infinies,  mais  il  lui 
lester;',  toujours  au  fond   du  cœur  un  doute  amer  et  péni- 
ble  sui  la  perfection  divine,   de  laquelle    seule  sou   bon- 
heur dépend,  et  il  sentira  loujouis  plus  le   besoin  d'une 
révélation   nouvelle  et  complète  qui   vienne  l'eclaircr  sur 
ce   point  iuqjortant,   mettre  de  l'unité  et  de   l'harmonie 
dans  ses  idées  et  de  l'abandon  dans  ses  sentimens  religieux. 
C'est  ainsi  que  l'Evangile  est  pressenti  comme  nécessaire 
par  une  raison  éclairée,  et  accueilli  avec  amour  par  un  cœur 
qui  soupire  après  la  confiance  et  la  paix.  Aussi  le  premier 
soin  de  la  Piévelation  chrétienne  est-il  de  nous  découvrir  la 
cause  des  contradictions  et  des  désordres  les  phis  graves  qui 
régnent  dans  ce  monde,   etqui  déroutent  si   fort  l'esprit 
humain  dans  ses  recherches  sur  son  Auteur.  Elle  nous  ap- 
prend ([ue  la  créature  la  plus  influente  qui  ait  été  placée  sur 
la  terre  ,  a  subi  un  dérangement  notable  dans  les  plus  nobles 
de  ses  facultés,    et  qu'ayant  détruit  par  le  [léche  l'harmo- 
nie qui  devait  exister  entre  elle  et  sou  Créateur,  il  s'est  in- 
troduit  par  la  dans   le  séjour  qu'elle  habite  ,  bien  des  dou- 
leurs el  bien  des   maux    qui  n'entraient  point  dans  le  plan 
primitif.  Et  pour  que  celte  idée  même,   en    alarmant   la 
conscience  ,  ne  vînt  pas  augmenter  nos  angoisses  ,   l'Evan- 
gile est  destiné   tout  entier   à  révéler  le  moyen  par  lequel 
rhomme  peut  être  délivré  des  maux  mêmes  qu'il  s'est  atti- 
rés par  sa  faute.  Cet  Evangile  emploie  toutes  ses  forces  ,  il 
est  presqu'exclusivement  consacré  à  manifester,  de  la   ma- 
nière la  plus  étonnante,  la  miséricorde  divine,  et   par  un 
fait,    un  seul   fait    incompréhensible,   tant  est   grande   la 
bonté   qu'il   suppose,   il  place   l'homme  sur  le  bord  d'un 
abîme  immense ,  où  ,  le  cœur  ému  ,  l'intelligence  confondue 
et  les  yeux  noyés  de  larmes,  il  ne  peut  qu'adorer  et  dire: 
Dieu  est  amour!  Et  si  l'ainourest  d'autant  plus  grand  qu'il 
répand  des  biens  plus  excellcns  sur  ceux  qu'il  aime,  voici 


S52 


LE  SEIVJKUR. 


Dieu  qui   nous  donne   graluilemrnt  une  félicité  éternelle, 
qui  fait  dr,  nous  les  plus  privilégiées  de  ses  créatures  et  qm 
no-as  élève  au  plus  haut  dof;ré  de  gloire  et  de  bonheur,  bi 
l'amour  est  d'autant  plus   grand  qu'il  s'étend   sur  des  êtres 
qui  en  sont  plus  indignes,  voici  Dieu  qui  nous  aime,  quoi- 
que  nous  soyons  ses  ennemis;   il  vient  nous  chercher  au 
sein  même  de   notre  corruption   et  de   nos  misères  ;  il   ne 
tient  pas  compte  de  nos  rebellions  et  de  notre  ingratitude, 
et  c'est   le   moment  oii  notre   race  est  le   plus  avdic  qu  il 
choisit  pour  lui  pardonner  et  pour  la  bénir.  Si  l'amour  est 
d'autant  plus  grand  enfin,  qu'il  engage  celui  qui  l'éprouve 
à  de   plus   grands   sacrifices,  voici  D. eu  qui,  pour    nous, 
livre  son  bien  -  aimé.   Voici  le  Saint  des  saints  lui-même  , 
qui,  entre   tous  les   supplices  qui  conduisent  à   la   mort, 
choisit  pour  nous   sauver  le  plus   douloureux  et  le  plus  in- 
fâme, et   qui  expire  dans  les  tortures,  en  priant  pour  une 
race  qui  le  tiic  et  qui  le  maudit.    Certes,  Dieu  est  amour  . 
Oui ,  dès  maintenant,  toutes  les  œuvres  du  Créateur ,  toutes 
les  dispensations   du  Conservateur  des  hommes  sont  expli- 
quées par  ce  seul  mot  :    Dieu   est  amour  !    Dieu  est  amour 
lorsqu'il  crée;    c'est  pour   faire  partager  son  bonheur  aux 
êtres    innombrables   que  sa   volonté  produit.  Il  est  amour 
lorsqu'il  donne   des  lois  :  c'est   pour    guider   ses   créatures 
dans  le  chemin  de  la  perfection  et  de  la  gloire.  Il  est  amour 
lorsqu'il  punit:    c'est  pour  ramener  les  coupables  ou  pour 
les  faire  servir   de  leçon   et  d'exemple    à  ses  bien-aimé>.  U 
est  amour  lorsqu'il  afilice  :  c'est  jrour  rendre  ses  eulans  ca- 
pables d'honneur  et  de  félicité. 

Puisque  Dieu  est  amour,  est-il  besoin  de  le  dirf?  c'est 
l'amour    qui    doit   régner    avant    tout    dans   le  cœur    de 
ceux    qui  «ut  le  bonheur   de  le  connaître;  c'est  par   un 
amour   sans  bornes  qu'ils  doivent  répondre  à  la  charité 
infinie  dont  ils  sont   sans   cesse  les  objets.    Aussi  voyons- 
nous  que  ce  même  Evangile  qui  nous  révèle  tous  les  trésors 
de  la  miséricorde  céleste,  réduit  à  l'amour  seul  tous  nos  de- 
voirs envers  Dieu  ,  et  simplifie  ainsi  d'une  manière  sublime 
les  rapports,  en  apparence  si  compliqués,  qui  lient  la  créa- 
ture à  son  Auteur.  «  Tu  aimeras  le  Seigneur,  ton  Dieu  ,  de 
tout  ton  cœur  ,  de  toute  ton  âme  et  de  toute   ta  pensée  »  : 
voilà  son  grand  ,  voilà  ,  pour  ainsi  dire  ,  son  seul  comman- 
dement. Tout  vient  se  résumer  dans  cet  unique  préxepte  , 
et  ce»  mots  :  «  Dieu  nous  aime  ,   rendons-lui  amour  pour 
amour  »  ,  sont  comme  le  cri  qui  s'échappe  de  tous  les  cœurs 
soumis  à  son  divin  empire.  L'on  peut  même  dire  que  ,  ce 
point  une  fois  gagné  et  l'amour  une  fois  opéré  dans  une 
âme,  l'Evangile  ne  s'inquiète  plus  d'autre  chose,  persuade 
que,  comme  l'astre  soumis  à  la  loi  des  mouvemens  célestes 
ne  s'écarte  jamais  de  la  route  qui  lui  est  tracée  par  le  doigt 
du  Créateur  ,  de  même  l'âme  pénétrée  d'amour  pour  Dieu 
ne  se  soustraira  jamais  à  l'influence  puissante  du  centre  uni- 
que et  divin  auquel  se  rapportent  sans  cesse  ses  volontés  et 
ses  désirs.  Seulement  nous  faut-il  comprendre  que,  puisque 
l'amour  est  le  grand  lieu  qui  unit  les  créatures  avec  leur 
Auteur  ,  c'est  l'amour  également ,  c'est  la  charité  qui  doit 
lier  les  créatures  entre  elles,  et  présider  à  toutes  les  relations 
que  soutiennent  les  uns  avec  les  autres  les  enfans  du  Dieu 
d'amour.  Aussi  après  avoir  dit  :   «  Aimez  le  Seigneur  qui 
vous  aime  ,  »  l'Evangile  ajoute  sans  cesse  :  «  Aimez  les  hom- 
mes, qui  sont,  tout  comme  vous,  les  objets  de  son  amour  ;  » 
de  sorte  que  tous  les  devoirs  que  les  hommes  ont  à  remplir 
à  l'égard  de  leurs  frères,  et  les  obligations  innombrables  qui 
naissent  de  l'état  de  société  se  rapportent  à  l'amour  et  se 
résument  dans  celte  seule  parole  :  «  Aimez-vous  les  uns  les 
autres  I  »  Par  l'obéissance  à  cette  loi  royale,  tous  les  obstacles 
sont  If  vés,  toutes  les  complications  sont  simplifiées,  tous  les 
embarras  sout  aplanis  ,  et  l'immense  société  des  créatures 
marche  avec  dignité  et  avec  gloire  dans  la  route  de  la  per- 
fection et  du  bonheur  !  La  charité  est  donc  la  grande  loi  de 
l'univers;  par  elle  tout  s'explique,  tout  se  concilie,  tout  se 
résout  dans  l'unité  ;  par  elle  une  seule  volonté  règne  dans 
l'infinie  variété  des  êtres  ;  elle  embrasse  toutes  les  créatures, 
et  par  une  douce  contrainte  les  ramène  ,  libres  et  heureuses, 
aux  pieds  de  leur  céleste  bienfaiteur.  De  tous  les  points  de 
notre  globe  où  l'Evangile  est  annoncé  s'élèvent  des  voix 
qui  s'écrient  :  «  Pieu  est  amour!  Aimons-le  1  aimons-nous 
les  uns  les  autres  !  »  Dans  tous  les  mondes  qui  peuplent  les 
profondeurs  des  cieux  ,  les  mêmes  voix  se  fout  entendrej 


tous  les  êtres  créés  le  répèlent  dans  une  éternelle  hnrnio 
nie  et,  jusque  dans  les. solitudes  de  l'espace,  les  échos  d( 
l'immensité  redisent  au  siècle  des  siècles  :  «  Dieu  est  amour 
Aimez- le  !  aimez-vous  les  uns  les  autres  !  » 


laELA^GES. 

De  la  liberté  des  études.  —  Nous  avons  annoncé  ,  il  y  a  quel 
qups  mois  ,  à  nos  Ircteurs ,  qa'une  école  de  théologie  ,  indépendante  c 
l'Etat  et  fondée  jiar  des  chrétiens  qui  veulent  faire  prévaloir  les  doclrin 
évangi-liqiie»  qui  ont  c»s«é  d'élre  professées  d«ns  la  faculté  de  théologie  ( 
Genève,  avait  été  créée  dans  cette  ville.  Cet  établusemeiit  pro»pèr«  et  rt 
lise  les  espérances  q'i'on  en  avait  conçues.  M.  M«-rle  d'AuSiiine  ,  l'un  d 
professeurs  q»i  y  ont  clé  api»* lé*,  a  ,  dans  un  rapport  qui  vient  d'être  pri 
sente  aux  amis  de  celte  inslitution,  développé  des  idées  que  nous  vouJrioi 
voir  (ténérdlement  admises  sur  la  liberté  des  études  : 

«  Il  est  pour  l'homme.  »-t-il  dit,  diverses  liberté»  ,  suivant  le«  divers 
sjihères  dans  lesquelles  il  dc»ire  développer  son  activité.  Ces  bbertcs  fc 
ment  une  espèce  d'échelle  el.  p<»ur  «insi  dire,  de  hiérarchie.  Il  en  est  c 
sont  au  bas  de  l'échelle,  ^ue  kôul  le  monde  découvre  ,  que  tout  le  mon 
veut.  Il  en  est  d'une  nttiire  supérieure  et  qui  demeurent  cachée'  aux  r 
gards  de  la  multitude.  Les  liberté»  civiles  et  politiques  sont  celles  qui  , 
nos  jours,  sont  le  plus  généralement  reconnues,  et  que  désirent  av.int  lo 
nos  contemporains.  Au-dessus  d'elles  s'élèvent  des  libertés  d'un  ordre  < 
périeur,  dont  un  beaucoup  moins  grand  nombre  d'h'immes  pirai»senl  se 
tir  le  besoin,  et  que  combattent  souvent  ceux  mêmes  qui  so»t  remplis 
feu  pour  1rs  libertés  [loliliques  :  je  veux  parler  des  libertés  rcligieu» 
Ni-anmoins  elles  ont  déjà  partout  de  solidrs  fondement  dans  la  jocié 
Mais  il  est  une  autre  sphère  ,  dans  laquelle  les  idées  de  librrté  ont  à  pe' 
pénétré,  au  moins  |«>ur  ce  q'ii  concerne  les  pays  de  la  lanijue  françai?»  : 
librrté  des  éludes  est  encore  inconnue  à  nos  coniemporains.  C'est  i 
étrange  anomalie;  c»r  il  semblerait  qu.-,  sous  divers  rapports  ,  la  libe 
Jeviail  avoir  envahi  le  domaine  des  sciences  ,  même  avant  d'avoir  aile 
celui  de  1*  religion.  Cette  précieuse  liberté  répand  ,  il  est  vr»i  ,  de  no 
bi-eux  bi»nf»its  sur  l'.UIemagne  ;  mais  ne  nous  m  éionnou»  p»s  :  l'Ai 
magne  est,  par  excellence  .  le  pays  ou  l'inttlligence  rèjne.  L'inlelligei 
y  a  conquis  la  liberté  :  elle  n'eut  pu  vivre  sans  elle.  Ii  n'y  aura  point 
liberté  des  études  tant  qu'existera  le  monopole  universitaire  et  académiq 
tant  que  les  jeunes  hommes  ne  pourroul  parvenir  aux  grades  et  aux  vu 
lions  duv^uels  il. aspirent,  que  sous  la  condition  expresse  d'avoir  étudii 
tel  ou  iel  lieu,  sous  tel  ou  tel  maiire.  Ce  qu'on  a  le  -iroil  d'rxiger  ,  ces 
,  des  connaissances  solides,  profoiidé-s,  variées.  Pour  vou»  assurer  que 
cand'uljlslespos-èdeiil ,  faites -leur  subir  des  exainrns  sévères  -.mais  ,  ■\v 
au  lieu  où  ils  ont  acquis  ces  connaissances  ,  quant  aux  maîtres  qui  les 
données,  c'est  ce  qui  n'est  phis  de  votre  ressort.  Un  père  est  libre  de  fj 
étudier  son  ûls  oii  il  veut.  Il  est  mait'e  d'ètrr  lui  même ,  »'il  l'entend  , 
nuiti'e,  et  aucun  n'a  Ir  droit  de  le  lui  défendre  :  ce  serait  porter  atteini 
la  puis^nce paternelle.  Cl  cette  liberté  des  éludes,  oui  lesp-clera  les  dr 
Us  plus  sacrés,  sera  en  loêine  temps  toul  au  piofil  de  la  icience  ;  car 
tout  il  n'y  a  rien  qui  arrête  les  progrès  comnc  le  monopole.  I.a  libi 
politiipie,  la  liberté  religieuse,  la  libcrt.-  des  élude;,  sont  trois  dévrl„p 
mens  successifs  d'un  inêrar  princi^.  Notre  génération,  qui  parle  bea  ir 
de  la  première,  compiend  mal  la  «ecou  le  el  n'entend  rien  à  la  dernii 
Il  faut  de  la  patience  :  les  progrès  s'accomplirool ,  les  préjugés  tomben 
L'éducation  de  l'homme,  en  général,  comme  l'educilion  de  l'individu 
dissipe  que  peu  à  peu  les  ténèbres  ;  maiî  avec  l'aide  de  Dieu,  elle  les 
sipe  enliu.  u 

Cc-s  principes  sont  les  nôtres  ,  el  nous  noas  réjouissons  de  ce  que  pa 
fait  dr  leur  institution,  les  fondateurs  de  la  no.ivelle  école  de  tliéologii 
Genève-ont  puissamment  contribué  à  faire  avancer  à  cet  égard  l'opii 
publique  ,  toujours  si  lente  et  ii  paresseusç,.  Puissions-nous  voir  bie 
réalisée  en  France  la  liberté  d'uaseignement  qui  nous  tsl  promise  p£ 
Charte,  et  doul  nous  sommes  encore  si  loin  de  jouir  '. 


Sermons  .scR  DiviRs  textes  de  l'Ecritcre  SvixTE.par  feu  M.  S 
Aug.  de  Petit-Pierre.  Iu-8°,  3i  i  pages.  Prix  :  6  fr.,  che?.  Risler, 
de  l'Oratoire,  n.  6. 

Plusieurs  de  nos  lecteurs  de  Pari»  se  souviennent  d'avoir  enteniîn,  1 
née  dernière,  avec  une  grande  édification  ,  l'Bttteur  de  ces  dijcoiir,' 
une  de  nos  chapelles  chrétietines.  Il  nous  suffira  de  leur  en  rifipf  lef  le 
venir  pour  leur  recommander  ce  volume  en  têle  duquel  on  lira  avec  u 
intérêt,  et  non  «ans  en  être  salatairemenl  ému,  quelques  détails  sur  11 
de  l'auteur,  qui  a  été  retiré  de  ce  monde  peu  de  mois  aprè.s  son  jéjoi 
milieu  de  nous.  Le  morceau  qu'on  lit  dans  notre  numéro  d'aujourd'hui, 
le  litre  :  Dieu  est  amour,  eit  extrait  de  ce  recueil  et  suffira  pour  en 
l'apologie  «uprès  des  personnes  qui  n'ont  pas  eu  le  bonheur  d'ente 
M.  Pelilpierre. 


Le  Gérant,   DEWAfl^T. 


Imprimerie  de  Sellicee  ,  rue  des  ieùneurs ,  n.  i4- 


TOMK  1  '.  —  K"  ^l5. 


Il  JUILLET  ^83^. 


SEME 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Phitosophiqoe  et   Littéraire, 


PARAISS/WT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  chîmp  ,  c'est  le  monde. 
Kf  3Talth.  XIII.  38. 


On  s'abjEine  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel .  n°  ii,et  olieJ  tou»  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.— Pri^:  i5  fr.  pour  Tanné?; 
8  fr.  pour  G  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'ctran-er ,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  G  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  ~ 
Les  lettri- ,  paquets  et  envois  d'argent,   doii-ent  être  alTr.nnrhis. 


SOMMAIRC. 

Des  RÉTOI,CTl0.^s.  —  Société  de  la.  Morale  cijiiétienne  :  Résultat  du 
concoor»  nurert  pour  la  meilleure  réfutation  de  la  doctrine  Saint-Simo- 
nifnne,  consiilérée  dans  ce  qu'elle  a  de  oniraire  à  la  morale  chrétienne. 
—  De  la  taxe  des  jour»aux  em  AiïGLETEnnE  —  Philosophie 
RELiGïECSE  :  De  la  connaissance  de  Dieu.  —  Le  chemin  du  retour. — 
MÉLANGES  :  De  l'une  des  coméquenccs  que  devrait  avoir,  en  Angleterre, 
l'adoption  du  biU  de  réforme.  —  Statistique  morale  de  la  France.  — 
Dunioutien  de  la  population  esclare  dans  les  colosies  à  sucre  de  l'An- 
glet«rre.  —  Singulier  eliangeinenl  de  destination.  —  Loi  contre  le 
dutl. 


DES  UEVOLlITIO.\S. 

Le  mot  rtivoliitiou  résume  toute  l'histoiie  des  sociétés 
humaines;  il  «Jéfiiiil  à  lui  seul  celle  des  peuples  rction;rai)cs 
et  bien  mieux  encore  celle  des  nalious  qui  ont  proyfcssé 
dans  la  voie  de  la  civilisation  ;  car  chez  les  premiers  on 
compte  plutôt  des  révoltes  que  d-.-s  révolutions.  Cela  signifie 
que  telle  est  U  condition  de  notre  pauvi  e  race  ,  qu'elle  a 
beaucoup  à  ch.inijer  potir  améliorer  quelque  peu  son  sort. 

Autrefois,  les  pliilosoplics  qui  jugeaient  l'histoire  se  bor- 
naient à  approuver  ou  à  blâmer  les  coutumes,  les  actes  et 
les  institulious  du  passé,  tantôt  pour  faire  la  critique  de 
leur  temps,  tantôt  pour  rehausser  les  avantages  de  la  civili- 
sation moderne.  Perdus  dans  les  faits  de  détail,  il  leur 
arrivait  rarement  de  lue  un  plan  providentiel  dans  la  longue 
série  des  révolutions  que  leur  montraient  les  annales  du 
genre  Inniiaiti.  Aujourd'hui ,  cct^empirisme  a  fait  place  b. 
une  manie  de  systématisation  qui  porte  nos  jeunes  sages  à 
tout  approuver  dans  le  passé;  ils  ont  bien  le  mot  de  Provi- 
dence à  la  bouche  ,  mais  sans  le  comprendre  mieux  que 
leurs  prédécesseurs,  et  ils  sont  passés  à  côté  du  véritable 
sens  de  ce  mot  pour  se  jeter  dans  un   fatalisme  complet. 


Telle  est  leur  indifférence  morale  que,  pour  eux  ,  tous  1  s 
faits  de  l'histoire  ont  été  nécessaires  aux  époques"  où  ils  ont 
eu  lieu  et  qu'il  n'en  est  aucun  qui,  sous  un  certain  rap- 
port, ne  doive  figurer,  :'<  titre  de  progrès,  dans  les  faste»  de 
l'hununité  civilisée.  L'erreur  des  uns  et  des  antres  a  sa 
racine  dans  le  dédain  qu'on  affecte  des  deux  parts  pour  le 
do-'^e  chrétien  de  la  déchéance  du  genre  humain,  et  dans 
l'absence  d'une  distinction  tranchée  -et  absolue  entre  te  bien 
et  le  mal.  Dès  que  ces  deux  vérités  n'éclairent  plus  notre 
marche,  il  n'est  plus  possible  de  rien  comprendre  à  cette 
continuité  de  bouleversemens  etd'orages,  quicomposc  toute 
l'histoire  de  notre  race.  Les  ruines  des  autres  âge»  n'ont  plus 
de  sens  pour  nous;  nous  ne  pouvons  plus  que  jouersur  elles 
avec  notre  imagination. 

Le  Christianisme  nous  apprend  à  ne  juger  l'histoire  ni 
comme  les  empiriques  qui  mesurent  le  passé  au  compas  des 
temps  actuels,  ni  comme  les  jeunes  écoles  qui  voudraient 
mettre  tous  les  faits  historiques  sur  l'échelle  des  progrès  do 
l'humanité;  le  Christianisme  nous  fait  également  ériter 
l'étroitesse  de  l'école  de  Voltaire  et  le  latitudinarism«  dans 
lequel  ou  se  jette  aujourd'hui.  Il  faut,  pour  comprendre 
la  suite  des  révolutions  dont  1«  monde  a  été  le  théâtre  , 
reconnaître  dans  chacune  d'elles  deux  faits  constans  :  la  dé- 
gradation de  la  nature  humaine  et  des  traces  de  perfecti- 
bilité; le  premier,  manifesté  surtout  dans  l'œuvre  de  des- 
truction qui  prépare  on  accompagne  chaque  transformation 
sociale;  le  second  ,  dans  l'œuvre  de  reconstruction  qui  suc- 
cède à  la  chute  de  l'ancien  ordre  de  chose».  Je  dis  surtout, 
car  le  besoin  de  progrès  se  montre  aussi  dans  la  destruttitm 
elle-même  et  la  dégradation  dans  l'ordre  nouveau. 

Si  l'humanité  n'était  pas  dans  un  état  de  chute,  son  his- 
toire ne  nous  offrirait  évidemment  que  des  progrès  pur»  de 
toute  destruction  ;  un  progrès  ne  ferait  pas  constamment  la 
critique  de  celui  qui  l'a  précédé,  pour  être  à  son  tour  ci  iti- 
qué  par  celui  qui  le  suivra.  D'un  autre  côté  ,  si  la  déchéance 
de  l'humanité  rst  telle  que,  dans  toutes  les  révolutions,  elle 
di  truiibeaucoup  plus  qu'elle  ne  perfectionne  ,  s'il  est  indu- 
bitable que  ce  double  mouvement  de  renversement  et  de 
reconstruction  la  laisse  toujours  au  même  point,  quant  a 
«es  caractères  essentiels  et  quant  aux  premières  conditions 


334 


LE  SEMEUR. 


(le  sou  bonlicur,  il  n'est  pas  douteux  ,  non  plus  ,  qu'elle 
nuse  soit  développée,  sous  plusieurs  rapports,  à  traverset  au 
moyen  de  ces  mêmes  révolutions;  il  n'est  pas  douteux 
qu'elle  ne  doive  à  celles-ci  un  certain  ordre  de  progrès  : 
c'est  ce  qu'atteste  la  comparaison  des  mœui>s  sociales  des 
anciens  peuples  avec  cellesdes  nations  policées  de  nos  jours; 
c'est  ce  que  prouve  encore  l'état  actuel  de  l'industrie  , 
celui  des  sciences  et  des  arts.  L'important  est  de  ne  pas 
se  faire  illusion  sur  la  valeur  de  ces  conquêtes  ,  et  de  ne 
pis  croire  qu'elles  aient  chanjjé  l'intérieur  de  l'homme  par- 
ce qu'elles  ont  transformé  ses  dehors ,  ni  qu'elles  aient  amé- 
lioré son  âme  parce  qu'elles  ont  adouci  ses  habitudes  et  en- 
richi son  intelligence.  Non,  en  laissant  même  à  la  nature 
humaine  l'honneur  de  tous  les  perfection nemens  qu'elle 
paraît  avoir  acquis  ,  en  admettant  même  un  instant  qu'elle 
puisse  revendiquer  celles  de  ces  améliorations  qui  se  sont 
opérées  sous  l'influence  des  vérités  religieuses  ,  il  n'en  de- 
meure p3S  moins  vrai  que  les  progrès  qu'elle  a  faits,  à  l'aide 
des  révolutions  de  tous  genres  qu'elle  a  subies ,  que  tous 
ces  progrès  résumés  dans  le  mot  civilisation ,  et  qui  ont 
coûté  la  sueur  et  le  sang  de  tant  de  générations  d'hommes, 
n'ont  rien  changé  d'essentiel  dans  la  condition  du  genre 
Innnain.  Les  révolutions  qui  out  eu  lieu  out  hérité  les  unes 
des  autres  le  germe  de  révolutions  nouvelles  et,  aussi  long- 
temps qu'il  en  sera  de  même,  l'avenir  ne  fera  que  repro- 
duire pour  nos  successeurs  l'histoire  du  passé.  Ce  germe, 
on  ne  saurait  trop  le  redire,  c'est  le  péché ,  c'est-à-dire  le 
fait  essentiellement  anti-social  de  l'isolement  de  la  volonté 
humaine  à  l'égard  de  la  volonté  du  Maître  de  l'univers. 
Tant  que  ces  deux  volontés  demeureront  indépendantes  , 
tant  quecellede  l'être  borné  ne  se  subordonnera  pas  à  celle 
de  l'Etre  infini  dont  elle  est  dérivée,  tant  que  toutes  les  vo- 
lontés humaines  ne  graviteront  pas  autour  de  leur  centre 
commun,  elles-mêmes  se  trouvant  isolées  entre  elles,  seront 
toujours  prêtes  à  s'entrechoquer  et  à  se  combattre  ;  rivales 
dans  une  sphère  oii  tout  bien,  même  les  jouissances  de  l'or- 
gueil,  s'épuise  par  le  partage,  ces  volontés  seront  ainsi 
dans  une  lutte  continuelle;  toutes  les  œuvres  exécutées  au 
sein  de  cette  désharmonie  en  subiront  l'influence;  les  ins- 
titutions politiques  porteront  en  elles  le  germe  de  leur 
j)rop!e  destruction ,  et  l'antagonisme  sera  toujours  là  pour 
les  attaquer  et  les  ruiner. 

Voilà  ce  qu'il  importe  deserappeler,  surtout  aux  époques 
comme  celle  où  uous  vivons.  Certes,  s'il  fut  un  tempsabondant 
en  révolutions,  c'est  le  nôtre;  s'il  en  fut  un  où  l'on  ait  compté 
sur  elles  pour  améliorer  le  sort  des  nations,  c'est  notre  siècle 
plus  que  tout  autre.  On  est  allé  jusqu'à  dire  d'un  peuple 
qu'il  était  régénéré  par  cela  seul  qu'il  avait  fait  sa  révo- 
lution- Quel  abus  de  mots  I  ou  plutôt  quelle  grossière 
méprise!  N'avous-nous  pas  fuit,  depuis  quarante  ans,  assez 
d'expériences  en  ce  genre  pour  savoir  ce  que  valent  les 
J'égénérations  politiques?  Ce  n'est  assurément  pas  que  nous 
méconnaissions  la  supériorilé  de  nos  institutions  actuelles 
sur  leurs  aînées  ,  ni  la  part  d'influence  qu'un  progrès 
de  ce  genre  peut  avoir,  directement  ou  indirectement,  sur 
la  prospérité  publique  et  particulière  ;  mais  ne  nous  exapé- 
lons  pas  cette  influente  et  convenons  que  les  bienfaits  d'une 
révolution  sont  presque  toujours  bien  chèrement  achetés* 
il  est  dangereux  de  se  faiie  illusion  à  cet  égard;  car  se  per- 
suader trop  que  d'autres  institutions  nous  vaudront  plus 
du  bonheur  nous  expose  à  des  catastrophes  sans  fin. 
.  En  résumé,  s'il  est  indubitable  que  ,  dans  l'économie  ac- 
tuelle de  l'hiimanité  déchue,  il  fuit  qu'il  y  ait  des  révolu- 
tions, c'est  à-diie  des  r<?Tornies  qui  mettent  ses  institutions 
eu  rapport  avec  les  besoins  nouveaux  que  lui  crée  sa  culture 
s  )ciale,  s'il  est  indubitable  que  ces  réformes  entrent  dans  (ju 
jlaa  de  progression  tracé  par  la  main  invisible  de  Dieu  il 
u'c  ipas  mji:is  certain,  et  Tonne  sauraitêlre  tiop  convaincu 


de  nos  jours  que  ,  bien  loin  d'être  les  premières  conditions 
du  bonheur  d'aucune  des  classes  do  la  société,  elles  n'auront 
jamais  qu'une  part  très-secondaire  à  ce  Bonheur.  Il  n'v  a 
qu  une  révolution  qui  soit  indispensable  à  l'amélioratinn 
réelle  de  notre  sort  :  c'est  celle  qui  doit  faire  passer  notre 
cœur  de  sa  funeste  indépendance  à  l'obéissance  que  Dieu 
demande  de  lui  ;  c'est  là  une  révolution  qui  nous  en  eût 
épargné  de  bien  doulooieuses,  si  nous  avions  commencé  par 
elle;  car  une  fois  accomplie  ,  l'antagonisme  disparaît  ejitre 
It  s  hommes,  comme  il  a  disparu  entre  la  volonté  humaine  et 
la  volonté  divine.  Cette  réforme  opérée  cnlroînerait  à  sa 
suite  toutes  celles  qu'on  doit  encore  désirei-,  mais  elle  les 
produirait  sans  secousse,  sans  qu'il  en  coûtât  ni  sang,  ni 
larmes,  ni  angoisses,  sans  qu'un  triste  pressentiment  vînt 
nous  avertir  de  nous  préparer  à  des  orages  nouveaux. 


SOCIETE  DE  LA  MORALECHRETIEiV.^E. 

séance  du  9  juillet  i832. 

Résultat  du  Concours  ouvert  pour  la  meilleure  Réfutation 
de  la  Doctrine  Sainl-Simonienne ,  conside'rée  dans  ce 
quelle  a  de  contraire  à  la  Morale  Chrétienne. 

L'apparition  du  choléra  en  France  a  engagé  laSociéié  de 
la  Morale  Chrétienne  à  renvoyer  à  une  autre  époque  son 
assemblée  générale,  qui  a  ordinairement  lieu  au  mois 
d'avril.  Elle  a  compris  cependant  qu'elle  ne  pouvait  at- 
tendre jusque-là  de  faire  connaître  le  résultat  des  divers 
concours  qu'elle  a  ouverts.  Il  était  urgent ,  en  particulier, 
de  décerner  le  prix  pour  la  meilleure  réfutation  de  la  doc- 
trine saint-simonicnue;  car  si,  comme  tout  l'annonce  ,  cette 
doctrine  devait  cesser  bientôt  d'avoir  des  apôtres  et  des 
adhérons  ,  les  concurrens  auraient  travaillé  eu  pure  perte  , 
et  la  publication  de  leurs  mémoires  serait  sans  but.  Sans 
alteudie  lu  prochaine  assemblée  générale,  la  Société  a  donc 
choisi  sa  séance  mensuelle  de  juillet  pour  entendre  le  rap- 
port sur  ce  concours.  En  ayant  publié  le  programme,  nous 
croyons  devoir  en  faire  connaître  le  résultat,  et  uous  le 
ferons  dans  les  termes  mêmes  du  membre  delà  commission 
d'examen,  qui  lui  a  servi  d'organe.  Il  a  dit  : 

Messieurs, 

Eu  ouvrant  le  concours  ,  dont  votre  commission  vient 
vous  faire  connaître  le  résultat,  vous  n'avez  pas  seulement 
eu  une  pensée  hostile  au  système  que  vous  appeliez  les  con- 
currens à  combattre;  vous  vouliez  encore ,  et  votre  pro- 
gramme en  fait  foi ,  faire  un  appel  à  vos  concitoyens  et  les 
engager  à  se  rallier  avec  vous  autour  de  cette  morale  chré- 
tienne, qui,  reposant  sur  des  vérités  d'éternelle  durée, 
est  éternelle  elle-même.  Vous  vous  êtes  dit ,  qu'il  ne  sauiait 
y  avoir  rien  de  variable  dans  les  lois  morales  que  Dieu  a 
données  à  l'humanité,  puisque  l'homme  ne  naît  pas  diffé- 
rent de  lui-môme  auxdi  vers  âges  du  monde.  A.ucuue  passion, 
en  effet,  n'a  disparu  sous  le  soleil  ;  et  ou  ne  voit  pas  non 
plus  les  siècles  qui  se  succèdent  enfanter  des  passions  nou- 
velles. Le  bien  et  le  mal,  le  juste  et  l'injuste,  ne  sont  pas 
des  mots  dont  le  sens  puisse  changer  à  mesure  que  le  monde 
vieillit.  La  relation  de  la  créature  intelligente  au  Créateur, 
et  celle  de  l'homme  à  ses  semblables,  sont  aussi,  quant  ai  x 
principes  sur  lesquels  elles  reposent,  éternellement  les 
mêmes.  Ce  que  Dieu  a  dit  à  l'Iioinmc  déchu  et  pécheur  cioit 
donc  paitiLip(U'  Je  ce  caractère  de  pcinianence  et  de  durée  , 
et  il  faut  que  la  lui  qu'il  lui  a  donnée  et  dont  Jésus-Ciirist  a 
déclaré  qu'il  est  venu  l'accomplir,  réponde ,  jusqu'à  la  fin 
dcj  temps,  à  la  conscience  de  l'humanité. 

Onze mc'mo, les,  Messieurs,  vous  ont  été  envoyés.  Si  leui's 
auteurs  paraissent  tous  avoir  compris   l'importance  de    la 


LE  SEMEUR. 


353 


question  ([uc  vous  avez  proposée,  uous  devons  dire  que  nous 
avons  remarqué  de  grandes  différences  dans  la  manière  dont 
ils  l'ont  envisagée,  et  dans  le  talent  dont  ils  ont  fait  preuve^ 
Les  uns  ont  opposé  au  dogmatisme  panthéiste  des  S  lint- 
binionicns,  le  myst'cisnie  de  S\vodenbor{;  ou  des  rêveurs 
allemands;  d'autres  se  sont  plus  attachés  à  faire  une  spiri- 
tuelle satyre  de  la  doctrine  nouvelle  qu'à  la  réfuter  sérieuse- 
ment; plusieurs  des  concurrens  ont  négligé  de  dire  assez 
posilivciueut  ce  qu'est  la  morale  chrétienne  :  ne  montrant 
que  le  frêle  édifice  construit  sur  le  sable  par  les  Saint-Si- 
moniens,  et  laissant  dans  l'ombre  le  temple  antique  qui  a 
le  rocher  pour  fondement,  ils  ont  rendu  impossible  le 
parallèle  que  vous  désiriez  voir  établi.  Quelques-uns  n'ont 
fait  qu'effleurer  un  sujet  qu'il  fallait  approfondir,  et  l'un 
d'eux  s'est  perdu  dans  d'étranges  divagations,  présentées 
dans  un  style  dont  les  images  grotesques  et  l'allure  triviale 
eussent  d'ailleurs  été  un  motif  suffisant  d'exclusion. 

Votre  commission  a  écarté  le*  mémoires  auxquels  nou« 
venons  de  faire  allusion;  mais  il  en  est  trois  qu'elle  a  dis- 
tingués, et  auxquels  elle  vous  propose  de  décerner,  à  des 
titres  divcis,  d'honorables  marques  de  votre  approbation. 

L'auteur  du  Mémoire  inscrit  sous  le  n°  5  et  portant 
pour  épigraphe  cette  parole  de  Jésus-Christ:  «  Gardez-vous 
»  de  ces  faux  prophètes,  qui  viennent  à  vous  sous  la  peau  de 
»  la  brebis,  mais  qui  intérieurement  sont  des  loups  ravis- 
»  seurs  ,  (Mathieu  VII,  i5),  »  a  donné  à  sa  réfutation  la 
forme  d'une  lettre  adressée  aux  disciples  de  Saint-Simon.  Il 
a  pris  la  peine  de  bien  étudier  leurs  écrits,  avant  de  leur 
répondre,  et  il  le  fait  en  général  avec  modération  et  con- 
venance. Nous  pouvons  nous  dispenser  de  résumer  ses 
réflexions  ,  puisqu'il  le  fait  lui-même,  en  disant,  vers  la  fin 
de  son  ouvrage,  qu'il  espère  avoir  prouvé  à  ceux  à  qui  il 
écrit,  «  qu'en  se  faisant  apôtres  d'une  doctrine  anti-reli- 
»  gieuse,  ils  ont ,  sans  le  savoir,  prêché  l'esclavage  des 
^  savans  ,  des  artistes  et  des  industriels,  la  destruction  des 
»  sentimens  de  faijiille,  l'indifférence  en  matière  de  morale, 
»  l'anéantissement  de  la  conscience  et  de  la  liberté,  en  un 
V  mot,  qu'ils  ont  flétri  toutes  les  vertus  chrétiennes  et  sanc- 
»  tiiié  tous  les  vices  que  l'Evangile  condamne.  »  L'ordre 
même  que  cette  récapitulation  établit  nous  servira  à  carac- 
tériser un  défaut,  dont  nous  avons  été  fiajjpés  dans  ce 
mémoire  :  l'auteur  nous  parait  avoir  été  plus  préoccupé  de 
la  question  sociale  que  delà  question  morale;  il  ne  s'est 
pas  assez  ditque,  comme  c'est  de  celle-ci  quel'autre  dépend, 
il  fallait  avant  tout  poser  les  bases,  indépendamment  des- 
quelles il  est  impossible  de  se  représenter  ce  que  doit  être  la 
société.  Cette  absence  de  méthode  ne  viendrait-elle  pas  de 
ce  qu'il  règne  quelque  confusion  dans  les  idées  de  l'auteur 
sur  la  source  de  toute  morale?  Malgré  le  respect  dont  il  fait 
profession  pour  la  morale  évangélique,  nous  avons  cru  re- 
marquer (ji^e  cette  morale  est  pour  lui  l'expression  etle  som- 
maire des  maximes  que  l'humanité  a  inventées  aux  divers 
âges  du  monde,  sous  l'influence  desdiverses  religions  et  des 
diverses  foi  mes  de  gouvernement,  et  dont  on  a  essayé  depuis 
quelque  temps  de  faire  un  corps  de  morale,  sous  le  nom  de 
morale  universelle,  plutôt  qu'une  loi  d'origine  céleste,  qui, 
n'ayant  pas  pris  naissance  dans  le  cœur  de  l'homme,  doit  le 
vaincre  et  le  soumettre,  avant  de  pouvoir  y  régner.  Il  serait 
fociie  de  montrer  que  la  raison  humaine  a  été  impuissante 
pour  produire  des  règles  immuables,  que  tous  les  peuples 
et  tous  les  siècles  consentissent  à  sanctionner,  et  que  la 
conscience,  subjuguée  et  pervertie  parle  monde  extérieur  , 
l'éducation,  les  penchans,  les  préjugés  et  les  vices,  rend  ijes 
arrêts  si  coutradictoircs,  que  c'est  bien  moins  de  la  loi  mo- 
rale que  des  affections  de  l'homme  sensuel  et  passionné 
qu'elle  devient  souvent  l'organe.  Pour  que  l'humanité  eût 
une  loi  parfaite,  uneloi  infaillible,  une  loi  complète,  il  a  donc 
fallu  que  celte  loi  fut  révélée,  qu'elle  fut  promulguée  d'eu 


haut,  et  elle  l'a  été  eu  effet.  Nous  invitons  l'auteur  du  mc- 
moire  dont  uous  vous  entretenons,  à  examiner  cette  question 
SI  grave;  mais,  quoique  nos  remarques  portent  sur  une  des 
parties  essentielles  de  sou  travail,  nous  avons  l'honneur  de 
vous  proposer  de  rendre  hommage  au  talent  crilique  doi.t 
'ait  preuve,  et  au  désir  d'écrire  un  livre  utile  dont    d 


est  évidemment  animé,  en  lui  décernant  une  médaille  d'ar- 
gent. 

Le  Mémoire  n"  lo,  qui  a  pour  épigraphe  ces  paroles  de 
saint  Paul  aux  Corinthiens  :  «  Personne  ne  peut  poser  d'anii  e 
«fondement  que  celui  qui  est  posé,  lequel  est  Jésus- 
»  Christ,  »  ne  peut  donner  lieu  à  aucune  des  observations 
que  nous  venons  défaire.  On  s'aperçoit  sans  peine  que  l'au- 
teur réunit  les^eux  conditions  nécessaires  pour  bien  traiter 
le  sujet  que  vous  avez  offert  à  ses  méditations.  D'un  côté 
il  a  compris  le  Christianisme,  il  l'a  accueilli  comme  la  seule 
religion  véritable,  et  il  a  ouvert  son  cœur  à  son  influence  ■ 
de  l'autre,  il  connaît  bien  la  philosophie  critique  du  dernier 
siècle;  il  se  rend  compte  de  l'action  désorganisante  ^qu'elle 
a  exercée  ;  il  s'explique  comment,  en  présence  des  besoins 
de  la  société  au  commencement  du  siècle  actuel,  Saint- 
Simon  a  pu  se  sentir  pressé  de  dévouer  toute  son  activité  à 
la  recherche  d'un  nouveau  principe  social,  principe  qu'il 
n'a  pas  découvert,  parce  qu'adepte  du  matérialisme,;! 
n'a  pas  su  se  dire  qu'il  n'y  a  d'associations  véritables  que 
celles  dont  le  premier  chaînon  est  attaché  au  ciel.  Après 
avoir  esquissé  la  vie  de  Saint-Simon,  vérifié  ses  droits  au 
titre  de  fondateur  d'une  religion,  et  analysé  la  théologie 
saint-simonienne,  l'auteur  établit  que  cette  doctrine  ne 
constitue  pas  une  religion  ,  que  la  définition  qu'elle  donne 
de  Dieu  la  range  parmi  les  systèmes  de  panthéisme,  ou,  ce 
qui  revient  au  même,  d'athéisme;  que  la  conséquence  né 
cessaire  d'un  pareil  dogme  est  en  même  temps  d'ôter  à 
l'homme  le  frein  de  sa  responsabilité  morale ,  d'ouvrir  à  ses 
appétits  sensuels  la  voie  de  tous  les  excès,  d'exciter  son 
égoïsme,  au  lieu  de  l'éteindre;  que  l'effet  d'une  pareille 
croyance  serait  la  dissolution  rapide  de  la  société  la  rup- 
ture de  tous  les  liens  de  famille  ,  le  malheur  et  l'àbrutisje- 
ment  des  individus;  et  qu'en  conséquence,  par  leurs  dop- 
mes  et  leurs  effets  sociaux  et  individuels,  le  Christianisme 
et  la  théologie  saint-simonienne  sont  diamétralement  oppo- 
sés, —  Tels  sont  les  principaux  traits  de  cette  réfutation 
dont  l'analyse  est  d'autant  plus  facile  qu'elle  se  distingue  par 
une  grande  netteté  de  vues  et  une  grande  clarté  d'exposition . 
L'auteur  est  maître  de  son  sujet;  il  ne  vise  pas  à  l'effet  et 
cependant  il  lui  suffit  quelquefois  d'un  seul  mot  pour  éclair- 
cir  une  question  difficile  ou  détruire  un  argument  spécieux- 
mais  son  travail  est  incomplet;  il  court  de  sommités  en  som- 
mités et  néglige  tous  les  points  intermédiaires;  comme  il 
n'a  point  rempli  toutes  les  conditions  du  programme,  il  se- 
rait impossible  de  lui  donner  le  prix;  mais  vous  ne  ferez 
messieurs,  qu'un  acte  de  justice  en  lui  décernait  aussi  une 
médaille  d'argent. 

Il  ne  nous  reste  plus  à  vous  entretenir  que  da  Mémoire 
inscrit  sous  le  n°  4  et  portant  pour  épigraphe  ce  mot  d'un 
apôtre  :  «  Je  n'ai  ni  or  ni  argent;  ce  que  j'ai ,  je  le  donne. 
»  (A.ctes  III,  6.)  »  Permettez-nous  d'indiquer  rapidement 
quelques-uns  des  argumens  de  l'auteur;  c'est  la  seule  ma- 
nière dont  nous  puissions  justifier  la  proposition  que  cous 
avons  l'honneur  de  vous  faire,  de  lui  accorder  le  prix  du 
concours.  Nous  ne  le  suivrons  pas  de  chapitre  en  chapitre; 
nous  ne  relèverons  même  pas  ce  qu'il  y  a,  selon  nous,  de 
très-défectueux  dans  plusieurs  de  ses  raisonnemens;  nous 
ne  combattrons  pas  des  opinions  qui  ne  sont  pas  les  nôtres  , 
mais  sur  lesquelles  votre  Société  s'est  interdit  de  se  pronon- 
cer; il  nous  suffit  d'avoir  trouvé  dans  le  mémoire  qui  nous 
occupe  unejuste  appréciation  des  rapports  indissolubles  du 
dogme  chrétien  et  de   la. morale  chrétienne,   pour  que  la 


356 


LE  SESSEUR. 


condition   principale  de   votre  piogramme   nous  paraisse  I 
remplie.  Quelques  citations  vous  mettront  à  même  déjuger 
si  clic  l'a  été  : 

«  Que  demande  la  Société  de  la  Morale  chrétienne?  dit 
l'aiileui- dan»  sou  introduction.  Une  réfutation  du  Saint-Si- 
monismedans  ce  qu'il  a  de  contraire  à  cette  morale.  Mais  la 
morale  chrétienne  pent-elle  logiquement  être  considérée 
iiidép2ndammelit  du  dogme  chrétien  ?  Non  ;  d'abord  parce 
qu'elle  est  née  de  ce  dogme;  ensuite  ,  parce  qu'il  n'y  a  de 
dogme  qui  puisse  correspondic  k  la  morale  chrétienne  que 
la  dogme  chrétien  ,  et  qu'à  moins  de  rejeter  le  sentiment 
religieux,  il  faut  bien  accorder  que  toute  morale  emporte 
un  dogme  correspondant.  Puisque  c'est  toujours  l'homme 
(jui  le»  adopte,  c'est  toujours  l'homme  qui  les  conçoit,  et 
jjour  s'occuper  d'objeu  différons,  l'homme  ne  cesse  pas 
d'être  identique  à  lui-même.  » 

Le  dogme  essentiel  du  Christianisme  ,  c'est  la  '  Rédemp- 
tion. Ecoutons  ce  qu'en  dit  l'auteur  ,  qui  s'attache  surtout  à 
en  examiner  la  valeur  morale  : 

»  Quelle  philosophie  tout  entière,  quel  levier  tout  puis- 
saut,  »'écrit-il ,  dans  ces  deux  mots  et  leurs  synonymes, 
dontl'Evaugile  est  plein  ,  dans  ces  deux  mots  qui  le  résu- 
ment il  eux  seuls  :  Pebdu  !  sauvé  !...  La  mort ,  toujours  la 
mort,  est  attachée  au  péché  :avec  le  Christianisme,  ces  deux 
idées  sont  inséparables.  Si  l'humanité  en  est  rachetée,  ce  ne 
»era  que  par  la  mort  de  ce  qu'elle  a  jamais  vu  de  plus  pur, 
de  plus  saint,  par  la  mort  du  Fils  de  Dieu  lui-même,  qui  se 
sera  fait  chair  pour  sauver  les  hommes ,  et  qui  ne  leur  ren- 
dra pas  la  vie,  sans  la  perdre  momentanément.  Croyez  cela 
ou  ne  le  croyez  pas  ,  toujouis  vous  faut-il  croire  que  d'au- 
tres l'ont  cru ,  que  d'autres  le  croient  encore .  et ,  je  vous  le 
demande,  quand  d'autres  ont  cru  cela  dans  toute  la  sincérité 
et  toute  la  force  de  leur  âme ,  le  ciel  et  la  terre  out-ils  pu 
n'être  pas  émus  tout  entiers?  Cette  punition  terrible  <jue 
vous  accusezd'être  injuste,  moins  peut-être  par  respect  pour 
la  justice  que  pour  calmer  votre  peur  ou  vous  débarrasser 
d'une  perspective  incommode,  ils  nel'ont  point  trouvée  iu- 
iuste,  eux,  bien  que  l'idée  en  pesât  sur  eux  de  tout  son 
poids  ;  et  quand  ,  près  de  succomber  sous  ce  poids  inévita- 
ble et  immense  ,  ils  ont  entendu  le  cri  de  salut  retentir  à 
leurs  oreilles  ,  la  reconnaissance  a  soulevé  jusqu'au  fond  et 
gonflé  tout  entier  leur  cœur  où  venait  de  rcuaître  l'espéran- 
ce et  la  vie ,  qui  allait  s'en  échapper,  en  a  pu  déborder  sur 
tous  les  points,  sans  s'épuiser  jamais.  Aussi  saint  Paul  n'y 
pouvant  suffire  ,  n'a  d'autre  ressource  que  de  s'écrier  :  «  O 
»  profondeur  des  richesses ,  de  la  sagesse  et  de  la  miséri- 
»  corde  de  mon  Dieu  !  Que  ses  jugemens  sont  impénétia- 
1)  blés,  et  ses  voies  impossibles  à  souder!  >  Et  saint  Paul  a 
trouvé  de  l'écho  ,  beaucoup  d'écho  dans  l'humanité  passée; 
il  en  trouve  encore  dans  l'humanité  présente,  et  il  en  tiou- 
vera ,  espérons-le ,  tant  qu'il  restera  quelque  chose  de  ce 
qu'on  appelle  humanité. 

I)  Tout  est  donc  extrême  dans  le  Christianisme.  La  peine 
attachée  au  péché  ,  c'est  la  mort  j  ni  plus  ni  moins.  La  mi 
séricorde  va  jusqu'à  doimer  ce  qu'elle  a  de  plus  cher,  de  plus 
tendre;  et,  de  peur  que  la  possibilité  du  rachat  ne  fit  regar- 
der la  coudamuation  comme  illusoiie  ,  il  faudra  que  ,  pour 
payer  l'amende  ,  le  ciel  lui-même  se  mette  en  frais.  L'homn.» 
sera  racheté,  mais  à  grand  prix.  Puisqu'il  n'est  racheté  qu'à 
p-rand  prix  ,  il  est  donc  bien  coupable  ;  mais  aussi  il  y  a  donc 
en  lui ,  il  est  donc  lui-même  quelque  chose  de  bien  précieux 
aux  yeux  de  la  Divinité  ,  puisque  la  grandeur  du  prix  n'em- 
pêche pas  le  raihat.  Ici  est  tout  un  système  religieux  et 
moral,  elle  plus  beau,  le  plus  grand  que  l'humanité  ait 
connu  encore.  Derrière  nous,  si  nous  sommes  tentés  de  ic- 
veuir  au  mil,  toute  l'horreur  que  le  mal  doit  inspirer  mise 
dans  sou  jour  par  ce  qu'il  eu  a  coûté  pour  en  détourner  la 
peine  ,  et  l'horieur  plus  grande  de  ce  qui  va  au-delà  de  l'in- 


gratitude ,  crucifier  par  de  nouveaux  péchés  CeUii  qui  fut 
crucifié  déjà  pour  nos  péchés  passés.  Devant  nous,  tout  ce 
que  la  miséricorde  peut  offrir  de  consolant  ,  tout  ce  que 
l'espérance  peut  inspirerde  transports  et  exercer  sur  nous  de 
puissance.  Oii  mieux  placer  l'iioniine  pour  le  faire  avancer 
qu'entre  deux  forces  toutes  deux  extrêmes,  dont  l'une  en  le 
poussant,  l'autre  en  le  sollicitant,  le  dirigent  vers  le  même 
but?  Aussi  l'humanité  a-telle  marché^,  et  vite,  et  bien, 
sous  l'influence  de  ces  deux  mobiles.  «  Les  meilleures  insti- 
»  tutions,  dit  Jean  Jacques,  sont  celles  qui  dénaturent  le 
»  mieux  l'individu ,  »  c'est-à-dire  qui  le  régénèrent  le 
mieux,  puisque  dénaturer  est  pris  ici  dans  le  sens  de  changer 
les  sentimens  individuels  en  seutimcns  généraux.  C'est-là  le 
problème  à  résoudre  pour  toutes  les  institutions  ;  mais 
quelle  est  celle  qui  s'ysoitprise  comme  le  Christianisme?... 
Supposez  à  l'humanité  passée  l'indulgente  Divinité  de  Dé- 
ranger, son  Dieu  des  bonnes  gens,  comme  il  dit,  et  deman- 
dei-vous  où  nous  en  serions  aujourd'hui  !» 

Après  cette  exposition  de  la  doctrine  de  la  Rédemption, 
l'auteur  montre  comment  elle  renferme  le  principe  moral 
du  Christianisme  : 

«N'étant  rien  par  lui-même,  dit-il  ,  l'homme  s'était  en- 
core perdu,  et  il  a  été  sauvé  à  un  prix  tel  qu'il  n'en  fut 
jamais  ,  qu'il  n'en  sera  jamais  payé  de  semblable  ;  doue  il 
appartient  à  Dieu  à  double  titre  ,  lui  et  tout  ce  qu'il  a ,  tout 
ce  qu'il  peut,  tout  ce  qu'il  vaut  et  vaudra  jamais.  La  dette 
qu'il  a  contractée,  il  est  pour  toujours  dans  l'impossibilité 
de  l'éteindre  ,  et  son  devoir,  comme  son  bonheur,  doit 
consister  à  payer  sans  cesse ,  sans  jamais  cesser  d'être  et  de 
se  sentir  redevable.  Il  doit  réunir  deux  choses  incompa- 
tibles en  apparence  ,  un  acquittement  continu  et  une  éter- 
nelle insolvabilité.  Revenir  à  lui  pour  s'y  renfermer,  il  ne  le 
peut  pas  :  il  n'y  trouverait  que  le  péché  et  l'inquiétude  qui 
l'accompagne.  Refuser  d'aller  vers  Dieu  ,  il  le  peut  moins 
encore  ,  lorsqu'il  y  est  poussé  par  tout  ce  que  la  nécesiité  a 
de  pressant,  par  tout  ce  que  l'amour  à  de  fort  et  de  tendre. 
Or  qu'est-ce  que  ne  se  renfermer  jamais  en  soi  et  ne  virre 
que  dans  un  autre,  ne  vivre  que  pour  lui ,  parce  qu'on 
ne  peut  vivi'e  que  par  lui?  c'est  le  dévouement.  Par  rap- 
port à  Dieu,  nous  disons  dévotion  ;mais  les  Saint-Simoniens 
ont  remarqué  avec  raison  que  ces  deux  mots  avaient  la 
même  origine  ,  et  au  fond  le  même  seas ,  quoiqu'avec  une 
application  différente.  S'il  est  vrai  que  la  religion  ait  pré- 
cédé et  dû  précéder  la  morale  ,  il  a  fallu  que  la  dévotion 
précédât  le  dévouement;  et  s'il  est  vrai  que  la  morale  soit 
née  de  la  religion,  c'est  de  la  dévotion  que  le  dévouement  a 
dû  naître.  L'homme  n'a  point  été  dévoué  à  sonsemblablequi 
lui  est  égal,  avant  d'être  dévoué  à  son  semblable  qui  lui  est 
supérieur  ;et,  pour  apprendre  à  ne  rien  exiger  de  l'homme 
en  retour  ilu  bien  qu'il  lui  fait,  il  lui  a  fallu  commencer 
par  reconnaître  qu'il  n'imposait  à  Dieu  aucun»  obligation 
par  le  culte  qu'il  pouvait  lui  offrir  et  les  hommages 
qu'il  pouvait  lui  rendre.  «  Après  tout,  vous  êtes  des 
»  sei'viteurs  inutiles ,  ne  faisant  que  ce  à  quoi  vous  êtes  oi)li- 
■  gés.  «  Voilà  ce  que  l'iiumaaité  a  jamais  entendu  de  plus 
vrai ,  de  plus  suint ,  de  plus  haut.  Désormais  il  ne  sera  plus 
question  de  ce  qui  est  ou  n'est  p.as  dii  à  l'homme ,  mais  de 
ce  qu'il  doit  faire;  toute  l'attention  qu'il  aurait  inutilement 
donnée  à  ses  titres,  il  devra  la  porter  sur  ses  devoirs;  et,  au 
lieu  de  penser  mercenairement ,  et  bassement  dirai-je,  à 
un  salaire  nouveau  ,  il  ne  devra  s'occuper  que  des  biens 
qu'il  a  reçus  à  l'avance,  pour  éprouver  toute  la  reconnais- 
sance et  sentir  toutes  les  obligations  qu'ils  lui  imposent.  « 

Avons-nous  besoin,  messieurs,  de  nousexcuseï'  auprès  de 
vous  de  la  longueur  des  beaux  fragmeus  de  philosophie 
chrétienne    que    nous  avons  cités,  et   est-il    nécessaire    de 

1  développer  les  aigumens  par  lesquels  l'auteur  démontre  que 
la  morale  qui  correspond  à  ce  dogme,  si  simple  el  si  ma- 


LE  SEMEUR. 


357 


■BPi 


guifiquc,  ne  peut  ôtro  produite  que  par  lui?  Est-il  uécrs- 
siiiro  ,  en  partitulior,  de  le  suivre  dans  l'autopsie  du  pati- 
tlirisme  laint-siuionieii  ?  «  Lorsque  1rs  Saiiit-Simouieiis, 
dit-il ,  me  parlent  de  leur  dieu,  il  est  bien  entendu  qu'en 
définitive  il  n'est  pas  question  d'autre  chose  que  do  l'usso- 
cialion  universelle...  Dieu  est  le  seul  que  je  ne  satiio 
comment  y  faire  entrer  !  «  Et  qiieîle  morale  pcLit-ii  y  avoir, 
nifssieurs,  dans  un  système  où  Dieu  n'est  pas  un  Etre  supé- 
rieur et  distinct ,  où  riiommc  n'est  pas  un  être  dcpcndant 
et  rei;pon»able?  Tel  dogme  ,  telle  morale  ,  peut-on  dire  à 
propos  du  Christianisme^  et  on  peut  le  dire  aussi  à  propos 
du  Saiul-Simouisme.  Ses  faits,  ses  journaux,  ses  brochures, 
sont  la  qui  le  proclament  plus  haut  encore  que  toute»  les 
réfutations! 

Tout  en  donnant  des  éloges  mérités  au  mémoire  dont 
nous  vous  entretenons,  nous  vous  avons  déjà  laisséentrevoir 
qu'il  lenferme  <ei'tains  passages  auxquels  nous  ne  saurions 
soiiscriie.  Mais,  comme  le  disait  ,  dans  une  autre  occasion  , 
un  de  vof  rapporteurs,  «  aucune  société  phllantropique, 
pliilosophi^ue,  littéraire  ou  autre,  n'a  jamais  entendu  et  ne 
peut  entendre  approuver  toutes  les  opinions  professées  dans 
les  ouvrages  qu'elle  coutoTine.  La  nature  et  le  but  du  con- 
cours une  fois  définis,  c'est  au  talent  seul  (jue  le  prix  est 
décerné.  Autrement  nul  concours  ne  serait  possible  ;  car 
quels  jnges  voudraient  s'engager  à  répondre  de  toutes  les 
idées  des  concnrrcns  qu'ils  pourraient  avoirà  couronner  ?  » 
S'ils  avaient  dû  prendre  un  tel  engagement ,  quelques  uns 
de  nous,  par  exemple,  auraient  sans  doute  refusé  de  le 
faire,  parce  que  l'auteur  qui  a  bien  saisi  et ,  nous  l'espérons , 
b.en  senti  le  dogme  fondamental  de  l'Evangile  ,  n'est  pas 
encore  au  clair  sur  des  doctrines,  qui  sont  cependant  aussi 
d'une  grande  importance  aux  yeux  des  chrétiens;  il  non» 
paraît,  en  effet,  arrivera  la  foi  par  la  voie  lente  et  périlleuse 
de  la  philosophie  ;  mais  la  sincérité  de  ses  recherches  et 
l'amour  qu'il  a  pour  la  vérité  nous  assurent  qu'il  finira  par 
se  laissercoiiduire  comme  un  petit  enfant  par  la  toute-sagesse 
de  son  Dieu.  D'autres  aui'aicnt  pu  reculer  devant  la  lespon- 
sabilité  de  ses  opinions  politiques ,  de  sa  théorie  sur  la  pro- 
priété ,  ou  de  ses  vues  sur  l'esclavage  et  le  servage.  Tous 
peut-être  nous  aurions  protesté  contre  l'approbation  qu'il 
donne,  en  la  motivant ,  aux  poursuites  qui  ont  été  dirigées 
contre  les  Saint-Simoniens,  et  auxquelles  il  ne  fait  d'autie 
reproche  que  d'avoir  eu  lieu  trop  tard  ;  et  cependant  il 
nous  confie  que  le  SaintSimonisme  compte  de  ses  amis  dans 
ses  rangs,  et  même  de  ses  amis  intimes.  Peut-être  ,  sous  ces 
divers  rapports  et  sous  d'autres  encore,  de  plus  mûres  ré- 
flexions chaugeroi.t-elles  sa  manière  de  voii'.  S'il  en  est 
ainsi,  il  n'attendra  pas  nos  conseils  pour  corriger  certains 
passage?.  Son  bon  goût  lui  dira  aussi  qu'avant  de  livrer  sou 
ouvrage  à  l'impression,  il  fera  bien  de  le  revoir  pour  v  in- 
troduire plus  d'ordre  et  de  méthode  ,  pour  en  retrancher 
des  longueurs  qui  le  déparent  et  pour  faire  le  sacrifice  de 
beaucoup  de  subtilités,  qui  tiennent  à  la  tournure  originale 
de  son  esprit  et  dont  il  a  peut  être  déjà  senti  le  faible,  puis- 
qu'il lésa  presque  toutes  rejetées  dans  des  notes.  Nous  dirons 
encore,  et  nous  ne  savons  en  vérité  si  c'est  là  un  éloge  ou 
une  critique,  que  le  ton  philosophique  de  ce  mémoire  nous 
le  fuit  considérer  surtout  comme  destiné  aux  personnes 
dont  les  habitudes  intellectuelles  sont  fort  relevées;  à  tout 
prendre  cependant,  coaime  c'est  parmi  les  personnes  de 
cette  classe  que  la  doctrine  nouvelle  a  surtout  trouvé  des 
adeptes,  il  vaut  peut  être  mieux  que  ce  soit  un  ouvrage 
philosoj)hique  qu'un  livre  plus  populaire  que  vous  ayez 
couronné  et,  sous  ce  rapport  encore,  nous  n'avons  donc  qu'à 
vous  féliciter  du  résultat  du  concours, — 

Après  la lecturedece rapport, dontles conclusions  ont  été 
discutées  et  adoptées  par  les  membres  du  conseil ,  le  prési- 
dent de  la  Société,  M.  le  marquis  Gaétan  de  la  Rochefou- 


cauld-Liancourt,  a  ouvert  les  billets  cachetés  qui  conte- 
naient les  noms  des  auteurs  dont  le.?  mémoires  ont  été 
distingués.  Le  Mémoire  inscrit  sous  le  n°  .')  est  àe  M.  Na- 
talis  de  Wailiy,  et  celui  inscrit  sous  le  n"  lo,  de;  M.  llol- 
lard,  docteur  eu  médecine.  Des  médailles  (l'argent  leur 
o:it  été  décernées.  LcMémoire  couronné  est  de  M.  Poupot, 
professeur  à  l'Ecole  de  Sorèze. 


»E  LA  TAXE  DES  JOURI^iAUX 

EN  ANGLETERRE. 

Dans  une  des  dernières  séances  de  la  Chambre  des  Coin - 
muiies,  M.  Lytton  Bulwer  a  proposé,  dans  un  discours  qui 
a  été  écouté  avec  une  grande  attention  par  toutes  les  frac- 
tions de  la  Chambre,  l'abolition  de  l'impôt  du  timbre  sur 
les  journaux  et  de  la  taxe  sur  les  annonces  qu'on  y  insère. 
Cette  question  est  du  plus  hautintérct,etsa solution  ,  quelle 
qu'elle  soit,  ne  peut  manquer  d'exercer  une  grande  influence 
sur  la  moralité  publique.  C'est  ce  que  M.  Buhver  s'est  sur- 
tout attaché  à  montrer.  Il  a  soutenu  que  la  loi  ne  doit  mettre 
aucune  entrave  à  la  propagation  des  connaissances  ,  sous 
quelque  forme  qu'elws  soient  offertes  ,  et  il  a  ajouté  que  les 
journaux  sont  l'un  des  moyens  les  plus  efficaces  de  les  répan- 
dre, ne  fut-ce  même  qu'à  cause  de  leur  popularité.  Un 
voyageur  raconte  qu'ayant  demandé  à  un  Américain  pour- 
qiioi  ou  rencontrait  si  rarement  aux  Etats-Unis  des  gens  qui 
l'.e  sussent  pas  lire,  celui-ci  lui  répondit  :  «  Chacun  de  nous 
voyant  un  journal  entre  les  mains  de  son  voisin  ,  a  le  désir 
de  connaître  ce  dont  il  le  voit  si  satisfait,  et  il  aurait  honte 
de  ne  pas  être  au  fait  de  sujets  qui  reviennent  sans  cesse  dans 
la  conversation.  » 

Mais,  contre  quelles  difficultés,  pourra-t-on  demander,  la 
presse  pcriolique  a-t-elle  donc  à  lutter  en  Angleterre?  Les 
journalistes  on  ta  payer  d'abord  3  d.  pour  chaque  livre  de  pa- 
pier qu'ils  emploient, puis  l'impôtdu  timbre  quiestde4d., 
mais  sujet  à  un  escompte  de  20  pour  100,  enfin  une  taxe  de 
3  sh.  6  d.  pour  chaque  annonce.  Les  droits,  les  frais  d'im- 
pression et  d'agence  reviennent  donc  à  environ  5  i/a  d. 
pn;ir  chatinc  journal  de  Londres,  qui  se  vend  7  d.  Ces  jour- 
naux ne  peuvent  en  conséquence  pas  être  lus  par  les  classes 
pauvres.  M.  Carpenter  ayant  essayé  de  publier  à  4  d.  une 
Lettre  politique  hel^domaflaire,  il  en  venditGà  7,000  exem- 
plaires par  semaine;  mais  quand  on  se  mit  à  exiger  qu'elle 
fut  timbrée,  ce  qui  le  força  à  élever  le  prix  à  7  d.,  il  ne 
réussit  plus  à  en  placer  que  5oo  exemplaires.  Une  réduction 
de  l'impôt  du  timbre  permettrait  de  diminuer  le  prix  des 
journaux  et  augmenterait  dans  la  même  proportion  le  nom- 
bre de  ceux  qui  les  lisent.  Aux  Etats  -  Unis  un  journal  ne 
coûte  que  i  1/2  d.;  aussi  n'y  a-t-il  pas  dans  ce  pays  une 
seule  ville  de  1 0,000  âmes  dans  laquelle  ne  se  publie  un 
journal  quotidien.  Qu'on  compare  sous  ce  rapport  Boston 
et  Liverpool.Liverpoola  165,175  habitans;en  1829,  Boston 
n'en  avait  que  70,000.  On  publie  à  Liverpool  huit  feuilles 
hebdomadaires;  il  en  parait  quatre-vingt  à  Boston,  dont  la 
population  n'est  pas  de  moitié  aussi  forte  ,  et  dont  le  com- 
merce n'équivaut  qu'au  quart  de  celui  de  Liverpool.  Il  ne 
se  publie  pas  un  seul  journal  quotidien  à  Manchester;  mais  il 
y  a  en  revanche  dans  cette  ville  plus  de  mille  détaillans  de 
geaièvi'e.  On  a  imprimé  dans  les  Iles  Britanniques  33,o5o,ooo 
journaux  dans  l'année  1829,  ou  (>3o,ooo  par  semaine, 'ce 
qui  fait  un  numéro  pour  36  habitans.  Dans  la  Pensylvanie, 
qui  n'avait,  cette  même  année,  que  1,200,000  âmes,  le  nom- 
bre des  journaux  s'est  élevé  par  semaine  à  3oo,ooo,  ce  qui 
donne  un  numéro  par  4  habitans.  M.  Bulwer  conclut  de  ces 
faits  que  la  suppression  de  l'impôt  du  timbre  et  de  la  taxe 
sur  les  annonces ,  qui  ne  produisent  aujourd'hui  qu'environ 


358 


LE  SEMEÏ.IR. 


5oo,ooo  liv.  st.  augmenterait  tellement  le  nombre  des  lec- 
teurs de  journaux  ,  que  le  revenu  provenant  de  l'impôt  sur 
le  papier  et  des  gains  de  la  poste,  s'élèverait  à  près  de  cinq 
millions  et  demi.  Ces  calculs  ne  peuvent  être  que  fort  hasar- 
dés; mais  il  nous  paraît  cependant  qu'il  y  a  du  vrai  dans  le 
laisonnement  qui  leur  sert  de  base. 

Les  aiinonccs  sont  d'une  grande  utilité  pour  le  commerce; 
on  devrait  les  faciliter  de  toutes  manières  et,  au  contraire, 
on  fait  peser  sur  chacune  d'elles  un  impôt  de  3  sh.  (J  dl 
Aussi  en  un  an  ,  douze  des  journaux  quotidiens  de  la  seule 
ville  de  New-Yoïk  oiu-ils  inséré  i,45(3,4i6  annonces,  tan- 
dis qu'il  n'en  a  paru  que  1,020,000  dans  les  400  journaux 
de  la  Gi-andc-Bretagne  et  de  l'Irlande,  ycomprisceus.de 
Londres.  Cettre  prodigieuse  différence  vient  de  ce  que  l'in- 
sertion d'une  annonce  de  vingt  lignes  dans  un  journal  de 
Londres  coûterait,  si  elle  était  répétée  tous  les  jours  de 
l'année,  202  liv.  16  sh.,  tandis  que  la  même  insertion,  ré- 
pétée un  nombre  de  fois  égal  dans  un  journal  de  New-Yoïk, 
ne  reviendrait  qu'à  6  liv.  18  sh.  8  d.  Est-il  étonnant  après 
cela  qu'on  ait  nommé  l'impôt  en  question  une  machine  pro- 
pre à  détruire  le  commerce? 

M.  Bul  wer  demande  si  le  moment  n'estpas  venu  d'essayer 
si  l'imprimeur  ne  peut  pas  contribuer  mieux  que  le  geôlier 
et  le  bourreau,  à  la  paix  et  à  l'honnAr  d'une  nation  libre, 
et  si  l'instruction  à  bon  marché  n'estpas  un  meilleur  ressoit 
politique  que  des  châtimens,  souvent  coûteux  pour  l'Etat? 
«  Jusqu'ici ,  a-t-il  dit ,  nous  ne  connaissons  guère  nos  conci- 
toyens pauvres  que  par  leurs  murmures ,  leurs  malheurs , 
leurs  fautes  et  leurs  crimes.  Nous  avons  fait  un  long  et  inu- 
tileessai  dugibetetdes pontons.  En  i8i5,  nousavonsdépoi  té 
283  individus;  mais  nos  progrès  dans  ce  système  favori  de  pé- 
nalité ont  été  si  rapides,  que,  troisans  après, en  i828,nousen 
avons  déporté  2,449.  Durant  les  trois  dernières  années,  nos 
prisons  ont  été  assez  remplies,  nous  avons  vu  des  effets  assez 
nombreux  de  l'ignorance,  nous  avons  répandu  assez  de  sang, 
pour  qu'il  soit  temps  de  nous  arrêter  et  de  nous  demander 
si,  comme  hommes  et  comme  chrétiens,  nous  avons  le  droit 
de  punir,  avant  d'avoir  essayé  d'instruire?  » 

Nous  croyons  utile  de  faire  remarquer  qu'eu  demandant 
que  la  presse  périodique  soit  affranchie  des  impôts  qui  l'é- 
crasent ,  M.  Bulwer  n'a  nullement  songé  à  servir  les  inté- 
rêts d'un  parti  politique;  il  a  uniquement  considéré  les 
journaux  comme  un  moyen  de  populariser  des  connaissances 
utiles  et,  à  l'objection  qu'on  aurait  pu  lui  faire  qu'ils  ser- 
vent souvent  à  égarer  l'opinion,  et  qu'il  serait,  à  cause  de 
cela  même,  dangereux  de  les  rendre  accessibles  aux  classes 
qui  peuvent  plus  difficilement  distinguer  le  vrai  du  faux, 
il  a  répondu  d'avance  que  la  possibilité  de  l'abus  n'autorise 
pas  à  refuser  l'usage,  et  que  la  somme  du  bien  qui  résulte- 
rait de  celui-ci  serait  infiniment  supérieure  au  mal  que 
l'abus  pourrait  produire,  et  en  serait  même  le  plus  puissant 
antidote.  Aussi  n'est-ce  pas  sous  le  rapport  politique,  mais 
sous  le  rapport  financier  que  le  chancelier  de  l'échiquier  a 
combattu  la  proposition  ,  tout  en  reconnaissant  qu'il  serait 
très-important  d'abolir  tous  les  impôts  qui  s'opposent  aux 
progrès  et  à  la  diffusion  générale  de  l'instruction.  Vu  l'é- 
poque avancée  de  la  session  ,  M.  Buhver  aTètiié  sa  motion, 
bien  convaincu,  a-t-il  dit,  qu'elle  sera  adoptée  par  le  par- 
lement réformé  .auquel  il  la  représentera  ,  s'il  en  est  mem- 
bre, et  au  sein  duquel  il  ce  met  pas  en  doute  que  quelque 
,  autre  membre  ue  la  reproduise,  s'il  n'a  pas  l'honneur  d'eu 
faire  lui-même  partie. 

Nous  croyons ,  avec  l'honorable  membre  de  la  Chambre 
des  Communes ,  que  l'on  ue  saurait  trop  s'appliquer  à  ou- 
vrir^ de  larges  voies  à  la  pensée.  On  a  dit  plaisamment  des 
Américains  que,  lorsqu'ils  veident  créer  quelque  nouvel 
établissement,  ils  font  avant  tout  deux  choses  :  la  première 
est  de  pei-ccr  uue  route,  et  la  seconde,  d'acheter  une  presse 


pour  l'impression  d'un  journal  ;  si  l'on  y  regarde  de  près, 
on  s'apercevra  que  cela  revient  à  direqu'ilsfaciliteutdc  toutes 
manières  la  libre  circulation  des  hommes,  des  choses  et  de  la 
pensée,  et  c'est  là  en  effet  l'une  des  bases  essentielles  de  la 
société,  toute  l'action  du  gouvernement  devant  se  borner 
sous  ce  triple  rapport  à  prévenir  les  chocs  trop  violens. 
La  Société  pourlapropagationdes  connaissances  utilespublic 
depuis  quelques  mois  à  Londres,  sous  le  litre  du  Penny 
Magazine  ou  IMagasin  à  un  sou  ,  une  série  de  brochures  , 
dont  il  parait  chique  semaine  un  numéro,  qui  se  vend  à 
près  de  cent  mille  exemplaires.  Quel  succès  ne  pourraient 
donc  par  se  promettre  des  journaux  proprement  dits,  desti- 
nés à  la  petite  propriété,  et  auxquels  l'attrait  que  la  po- 
litique a  pour  toutes  les  classes  piocurerait  un  bien  plus 
grand  nombre  de  lecteurs  encore,  qui  puiseraient  dans 
ces  feuilles,  outre  les  nouvelles  pourlesquelles  ils  s'y  se- 
raient peut-être  surtout  abonnés,  des  connaissances  variées 
et  utiles. 

Si  tout  cela  est  vrai  de  l'Angleterre,  ne  le  serait-ce  pas 
aussi  delà  France  ?  Le  gouvernementlui-mêmeparaît  l'avoir 
senti;  car,  profitant  de  l'article  de  la  loi  sur  les  journaux 
qui  ne  soumet  pas  les  supplémens  au  timbre,  l'administra- 
tion d'un  journal  ministériel  fait,  depuis  quelques  diman- 
ches, vendre  à  un  sou,  dans  les  rues  de  Paris,  le  supplément 
de  sou  numéro  du  jour  ,  arrangé  de  manière  à  former  une 
feuille  distincte,  età  remplacer  pour  le  peuple  les  journaux 
de  la  semaine.  Nous  n'examinerons  pas  ici  si  ce  n'est  pas  la 
éluder  la  loi,  qui  sans  doute  n'a  voulu  dispenser  le  supplé- 
ment d'être  timbré  que  parce  qu'elle  le  supposait  partie  iusé- 
parablcd'un  journal  qui  l'a  été;  mais  nous  ferons  remarquer 
que  ce  supplément ,  s'il  était  timbré  ,  supporterait  une  taxe 
plus  élevée  que  ne  l'est  son  prix  actuel  ,  et  que  l'élévation 
qui  en  résulterait  daus  le  prix  diminuerait  considérablement 
le  nombre  de  ses  lecteurs,  qui  n'appreunent,  pour  la  plu- 
part que  par  ce  moyen  ce  qui  se  passe  dans  leur  pays  et 
daus  le  monde.  Ne  vaudrait-il  pas  mieux  que  ce  besoin  put 
être  satisf lit  légalement,  au  lieu  de  ne  l'être  que  par  une 
sorte  de  fraude,  et  y  aurait-il  donc  vraimentlieu  de  redou- 
tersi  fortune  lutte  à  laquelle  rien  n'empêcherait  les  gens  de 
bien  de  prendre  part  ? 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

DE    LA    CONNAISSANCE    DE    DIEU. 

Je  disais,  il  y  a  quelque  temps,  que  l'homme,  pour  se 
connaître  ,  avait  essentiellement  besoin  de  connaître  Dieu  , 
ce  Dieu  qui ,  étant  la  source  de  toute  intelligence  ,  doit  aussi 
en  être  la  mesure  et  en  fixer  la  valeur.  En  effet ,  Dieu  n'est- 
il  pas ,  en  quelque  sorte  ,  à  tout  ce  qui  a  respiration  de  vie, 
ce  qu'est  le  feu  aux  différens  degrés  du  chaud  ,  ce  qu'est  la 
glace  aux  différens  degrés  du  froid?  Le  froid  et  le  chaud, 
étant  à  des  degrés  modérés,  produisent  des  impressions  fort 
inégales  sur  les  individus.  Ce  qui  fait  soulfrir  les  uns  est 
agréable  aux  autres.  Niera-t-on  pour  cela  l'existence  du 
froid  et  du  chaud?  Dira-t-on  que  parce  que  leur  action  est  re- 
lative, ils  n'ont  rien  de  positif  en  eux-mêmes?  Mais  le  feu 
et  la  glace  sont  là  pour  témoigner  que  le  froid  et  la  chaleur 
existent  indépendamment  de  toute  sensation  humaine. 
L'homme  est  tellement  acclimaté  dans  le  mal ,  tellemeul 
endurci  contre  les  influences  du  bien,  qu'il  s'aperçoit  ;'i 
peine  de  la  différence  qu'il  y  a  entre  eux.  Son  âme  est  faite 
à  toutes  les  intempéries  du  péché  ,  de  la  souillure  ,  et  celé 
le  mène  à  dire  que  le  bien  et  le  mal  sont  relatifs.  Mais  Diei: 
est  là  qui  témoigne  par  sa  seule  existence  que  l'un  et  l'au 
tre  sont  d'une  manière  absolue. 

La  première  de  toutes  les   sciences    est  sans  doute  celli 
qui  peut  donner  à  l'homme  la  connaissance  de  Dieu.  Mai 
par  quelle    fatale  erreur  tant  de  créatures  intelligentes  se 
persuadent-elles  que  croire,  ou  plutôt  adhérer  à  l'existence 


LE  SEMEL'R. 


359 


l'un  Dieu  ,  soit  pour  l'àiue  humaine   une  concession  suffi  • 
anle.  Cron-e  que  Dieu  existe,  sans  le    connaître  ,  sans  cn- 
l'or  en  communication   avec  lui ,  sans  pouvoir  s'cxpliqucv 
es  actes,  sans  se  trouver  raiiproché  de  lui ,  est  aussi  i'iulilc 
)our  la  vie  Je  Tàme ,  que  savoir  le  nom  «l'une  science  sans 
'avoir  étudiée,  sans  la  posséder,  est  inutile  à  la  vie  de  l'es- 
jrit.    Partout    et   dans    tous   les   temps ,    ou  rcncimlre  la 
;rovanci'  à  l'eKistencc  d'un  Dieu  ;  mais  partout  et  dans  tous 
les  temps  aussi,  cette  croyante  est  accompagnée  de  la  plus 
;jroFonde  ignorance  sur  le  caractère  moral  de  ce  Dieu.  Il  tant 
î;n  conclure  de  toute  nécessité  que  l'homme,  de  sa  nature, 
ne  connaît  pas  Dieu.  Or,  ne  pas  connaître  Dieu  ,  est  sans 
Joule  le  plus  redoutable  malheur  qui  puisse  atteindre  une 
créature  qui  dépend  de  lui ,  qui  relève  de  lui ,  et  qui,  en  der- 
nier ressort,  sera  jugée  par  lui.  Ne  pas   connaître  Dieu  et 
Éti  e  privé"par  là  de  la  connaissance  de  tout  ce  qui  est  spiri- 
tuel i-t  (  terncl ,  être  incapable  par  là  de  s'expliquer  sa  pro- 
pre nature  ,  de  découvrir  sa  [uopre  destinée,  constitue  pour 
l'homnie  uu  état  de  misère  cl  de  dégradation  ,  tel  qu'il  eu 
fri-mirait,  s'il  en  avait  1(;  sentiment. 

Maintenant  que  le  Christianisme ,  s'il  n'a  pas  répandu  gé- 
néralement sa  lumière,  a  du  moins  accoutumé  les  esprits  à 
des  questions  élevées  qui  ont  traita  l'àme  et  à  une  antre  vie; 
maailcnant  qu'il  v  a  dalis  ce  monde  comme  un  relentissement 
de  sa  voix  puissante,  qui  a  pioclamé  Dieu  sur  la  terre,  cl 
qu'il  va,  eu  effet,  un  peuple  qui  appartient  à  Dieu, qu'il 
s'est  acquis  et  qui  le  connaît ,  on  ne  peut  se  faire  parmi  nous 
une  idic  tout  a  fait  exacte  de  l'ignorance  de  l'homme  à  l'é- 
gard lie  Dieu.  11  faut  se  transporter  à  Thèbes  payenne,  à 
Alhcnespaycnne, àRonie  payenne,  il  Fautprcndreriiomme; 
l'homme  développé,  l'homme  civiiisi:,  avant  le  Chiistia- 
n.sme,  cl  le  consulter,  lorsque  sa  réponse  ne  pouvait  encore 
lui  cire  souillée;  il  iaul  lui  demander  ce  qu'il  sait,  ce  dont 
il  est  certain  touchant  la  Divinité,  pour  comprendu'  i'étcn- 
duc  de  cette  ignorance  dont  le  moindre  degré  a  été  de  se 
reconnaître  elle-même. 

Cependant  les  hommes  auraient  du  découvrir  Dieu.  Les 
auvres  de  Dieu  l'annonçaient  au  monde,  o  Sa  puissance 
»  éternelle  et  sa  divinité  se  voient  comme  à  l'œil  depuis  la 
»  création  dumoude....  ;  mais  ils  ne  se  sont  point  souciés  de 
»  le  connaître  (Rom.  I.).  »  De  plus,  les  diverses  facultés  de 
l'homme  ,  sou  clal  moral ,  sa  conscience  du  juste  et  de  l'in- 
juste, sa  volonté  perverse  et  impuissante,  ses  souffrances , 
sa  mort,  pouvaient  jeter  queh^ue  lumière  sur  les  attributs 
de  Dieu  ,  sur  sa  hai-.ie  contre  le  mal ,  sur  sa  justice,  sa  pro- 
vidence, sa  toute-science.  L'n  monde  où  tout  se  trouve 
réuni  avec  profusion  et  magnificence  pour  le  bonheur  doses 
habitans,  et  où  pas  un  de  ces  habilans  n'est  heureux  ,  était 
Lien  fait  pour  attester  «  la  bonté  et  la  sévérité  de  Dieu 
(Rom.  XI  ,  2'2).  »  Le  seul  aspect  des  maux  sans  nombre  qui 
désolent  la  terre i  celle  liaison  qui  n'a  jamais  été  inleiiom- 
pue  entre  le  péché  et  le  malheur,  auraient  dû  amener  les 
hommes  à  reconnaître  qu'il  y  a  ,  de  la  part  de  Dieu,  a  Iribu- 
laliou  et  angoisse  sur  toute  àiiie  d'homme  qui  fait  le  mal 
(Uom.  II,  9.),»  et  de  là  les  conduire  à  C()nnaître  sa  sainteté. 
Mais  ces  laisonnemeLS  ne  s'étaient  enchaînés  dans  aucun 
esprit,  et  le  monde,  qui  n'avait  pas  connu  Dieu  par  les 
œuvres  de  ses  mains,  re  l'avait  pas  non  plus  connu  par  la 
sagesse.  Ce  fut  alors  que  Dieu  se  révéla  au  monde  et,  s'il  ne 
l'avait  pas  falt^  que  saurions-nous  de  plus  sur  lui  mainte- 
nant, que  ce  qu'on  en  a  su  avant  celle  révélation  de  lui- 
même  ';' 

Dieu  se  révéla  au  monde!  ai-je  dit.  Quelle  époque  écla- 
tante que  celle  où  la  vérité  parut  sur  la  terre,  où  tout  ce 
qui  est  saint,  juste,  bon,  immuable,  a  rompu  ,  pour  ainsi 
tiire  ,  les  écluses  du  ciel,  et  s'est  précipité  au  milieu  de  tout 
tequj  est  corrompu  ,  maléiicl  et  grossier!  Quel  moment 
pour  le  monde,  pour  une  race  égarée,  souillée,  que  celui 
où  «  1.1  Parole  s'est  faite  chair  et  a  habité  parmi  nous,  »  où 
«  le  Fils,  qui  seul  connaît  le  Père  ,  l'image  du  Dieu  invisi- 
ble, p.tr  qui  (t  pour  qui  toutes  choses  ont  été  faites,  »  s'est 
anéanti  lui  même  ,  prenant  la  forme  de  serviteur  fait  à  la 
ressemblance  des  hommes,  et  a  mis  en  évidence  les  choses 
cachées  en  Dieu  de  toute  éleruité.  Le  Dieu  inconnu  n'a  point 
étédécouvert;  il  s'estfaitconnaîlre.«  Personne  n'a  jamais  vu 
Dieu,  dit  l'apolre  Sl-Jcan  ;  le  Fils  unique,  qui  est  au  sein  du 
Père,  estcclu.  qui  nous  l'a  révélé.»  «Nul  ne  connaît  le  Père 


lie  CL  3UII    IJI  opi  U  CCCLII  .  — 

ïi  c'est  en  Dieu   que   l'homme  doit  apprendre  à  se  con- 
tre, c'est  en  Jésus-Christ  qu'il  doit  apprendre  à  connaître 


que  le  Fils,  a  dit  Jésus-Christ  lui-même,  et  celui  à  qui  le 
Filsl'aiirafiiit  connaître.  «Ces solennellesdéclarationsexigenl 
l'examen  le  plus  sérieux,  et  il  n'est  pas  un  de  ceux  (pii  liion 
CCS  lignes ,  qui  ne  puisse  se  livrer  à  cet  examen  ,  en  consul- 
tant sur  cette  grande  question,  deux  grands  documens  ,  la 
Bible  cl  son  propre  cœur 

1 
naîti' 

Dieu,  en  Jésus-Christ,  J'iîmmanuel  promis,  Dieu  avec  nous. 
Dieu  réuni   à  nous,  qui  est  descendu   des  cieux  comme  la 
rosée,  qui   a   geimé  delà  terre  comme  son  fruit.   Dieu  se 
révélant  au   monde  par  une  simple  description  de  son  ca- 
ractère ,  par  l'énumération  seule  de  toutes  ses  perfections  , 
se  sérail  bien  feit  connaître  ,  mais  serait  resié  pour  rhommo 
une  inexplicable  et  même  une  elïrayantc  énigme.  L'homme 
n'eût  pu  parvenir  à  le  concilier  avec  lui-même,  ni  surtout 
à  vivre  en  paix  en  sa  présence.  J'en  citerai  un  exemple. 
Dieu  est  dépeint  ainsi  au  livre  de  l'Exode  :  «  l'Eternel,  le 
1)  Dieu  fort,  plein  de  compassion,  tardif  à  colère,  abondant 
1)  en  gratuité  et  en  vérité,  gardant  la  gratuité  jusqu'en  mille 
»  générations,  ôtant  l'iniquité,  le  crime  et  le  péché  ,  qui  ne 
»  tient  point  le  coupable  pour  innocent,  et  qui  punit  l'ini- 
»   quité  des  pères  sur  les  enfans  jusqu'à  la  troisième  et  qna- 
»  trièmc  génération   «(Exode  xxxiv.  )  Il  y  a    dans  cette 
description  de  la  manière  dont  Dieu  agit  à  l'égard  des  hom- 
mes ,  deux    traits  qui ,  bien  que  tout-à-fait  d'ac(  ord   tous 
deux  avec  l'idée  que  nous  pouvons  concevoir  des  perfec- 
tions divines  ,  paraissent  ne  pouvoir  se  manifester  de  con- 
o  rt ,  et  mêinc  tenden-t  à  s'exclure  l'un  l'autre  dans  la  pr.i- 
tique.  Dans  la  première  partie  de  ce  passage ,  nous  est   dé 
peinte  une  miséricorde  qui ,  attribuée  à  Dieu,  doit  être  une 
miséricorde  infinie.  Dans  la  seconde  partie, nous  est  dépeinte 
une  justice  qui,  également  attribuée  4  Dieu,  doit  être  une 
justice  infinie.  Remarquons  aussi  que  ces  attributs  ne  peu- 
vent s'exercer  que  sur  une  créature  coupable  ,  et  qu'ainsi  le 
même  être  doitse  trouver  l'o'ujet  de  deux  actions  contraires 
de  la  part  d'un  Dieu  qui  fait  nîSnsricorde   au   coupable  et 
qui, d'un  autre  côté,  ne  tient  point  ce  coupable  pour  inno- 
cent. Ainsi  ,  par  cette  révélation  ,  l'homme  est  instruit  de  la 
bonté  de  Dieu  ,  il  est  instruit  aussi  de  sa  justice,  et  il  sent 
qu'il  doit  être  ,  lui  ,  l'objet  de  toutes  deux.   Mais  comment 
rêuniia-t-il  sur  son  ùme  ce  pardon  et  ce  châtiment?  Com- 
ment, avec  cette  théorie  de  I5;eu  ,  pourra  t-il  se  représenter 
Dieu  agissant?  Ne  serat-il  pas  coviduit  à  dire  de  lui  comme 
de  tout  ce  qui  offre  quelque  bien  moral,  quelque  justice , 
quelque  vérité,  que  cela  est  beau  en  théorie,  mais  impossible 
dans  l'application  ?  Et  cette  connaissance  de  Dieu  ne  serait- 
cllc  pas  aussi  décourageante,  aussi  attrislanle  pour  l'homme 
([lie  tousses  vains  essais  d'ordre  et  de  bonheur?   Qui  ne 
^'aperço't   qu'ainsi  révélé,  le  Dieu  inconnu  deviendrait  le 
Dieu  incompréhensible  ,   et  que  le  connaître  ne  serait  pour 
i'.ime  qu'un  sujet  de  perplexité  et  d'effroi? 

C'est  en  Jésus-Christ  que  Dieu  est  à  la  fois  connu  et  com- 
pris par  le  cœur  de  l'homme  ,  parce  qu'en  lui ,  il  est  à  la  fois 
révélé  et  expliqué.  Dieu  est  juste  , il  est  saint,  il  est  teriible 
contre  le  péché  et  contre  le  pécheur.  Voici  comment  il  révèle 
sa  justice  :  le  Fils  de  Dieu  devient  le  Fils  de  l'homme,  et  re- 
vêtu de  la  nature  coupable,  prenant  sur  lui  le  fardeau  que 
nul  autre  ne  pouvait  porter,  il  s'offre  à  la  justice  de  Dieuj 
il  lui  dit  :  «  'Tu  n'as  point  pris  de  plaisir  aux  holocaustes  ni 
aux  oblations  pour  le  péché.  Me  voici ,  je  viens!  (Heb.  x  , 
7,  8.  )  »  Et  il  explique  ainsi  cette  justice  :  il  fallait  une 
victime  pour  le  péché  :  il  v  a  une  victime. —  Dieu  est  plein 
de  gratuité,  de  miséricorde,  de  compassion,  voulant  par- 
donner à  ceux  qu'il  doit  punir.  Voici  comment  il  révèle  sa 
bonté  :  Jésus ,  le  Dieu  du  ciel  et  de  la  terre,  pour  que  les 
pécheurs  soient  épargnés,  devient  un  homme  de  douleur, 
sachant  ce  que  c'est  que  la  langueur;  il  est  navré  pour  leurs 
forfaits ,  froissé  pour  leurs  iniquités  ;  le  châtiment  qui  leur 
apporte  la  paix  est  tombé  sur  lui ,  et  par  sa  meurtrissure 
ils  ont  la  guérison  (  Esa'ie  ,  lui  )•  Et  il  explique  ainsi  cette 
bonté  :  il  fallait  un  salut  aux  hommes  :  il  y  a  un  salut.  Justice 
et  bonté  ,  châtiment  et  pardon,  inflexible  loi  et  amour  infini , 
tout  est  en  Jésus-Christ.  En  lui  Dieu  conserve  et  fait  agir 
toutes  ses  perfections,  en  même  temps  qu'il  réconcilie 
l'homme  avec  lui ,  et  qu'il  lui  douue  un  puissant  motif  de 
l'aimer  et  de  lui  obéir 


S60 


LE  SEMKUR. 


Aussi,  depuis  que  Jésus  a  paru  sur  la  terre  ,  Dieu  a-l-i. 
partout  des  adorateurs  en  esprit  et  en  vérité  j  aussi ,  «  à  tous 
ceux  qui  le  reroivent,  »  à  toutes  ces  âmes  sans  vérité,  suis 
vie,  «  sans  Dieu  dans  ce  monde,  »  il  leur  a  donné  le  dro:t 
d'être  faits  enlaiis  de  Dieu  (Jean  i).  Il  leur  a  cominuniciué 
des  impressions  ,  des  vues ,  des  sentimens  si  nouveaux,  si 
saints,  qu'elles  disent  avec  leur  Sauveur  :  «  C'est  ici  la  vie 
éternelle,  qu'ils  te  connaissent ,  seul  vrai  Dieu  ,  et  Jésus- 
Christ  que  tu  a(  envoyé, iictavec  l'Apôtre  :  «Sans  coiitrcilit, 
le'nivstèrc  de  piété  est  grand.  Dieu  maaifeslé  eu  clnir 
(  ïini.  II  ,  2.  ) 


LE  CHEMIS  DU  RETOlIll. 

Nous  passons  sans  intermédiaire  de  l'obéissance  à  la  ré- 
volte, de  l'innocence  à  la  culpabilité,  nous  ne  pouvons  re- 
venir aussi  directement  de  la  désobéissance  a  la  fidélité,  de 
la  culpabilité  il  la  justice  :  il  faut  nécessairement  passer  pour 
cela  par  \i  réconciliation  ;  il  faut  que  le  pardon  de  Celui 
que  nous  avons  offensé  nous  fournisse  le  moyen  de  rc- 
uiendre  la  route  que  nous  avions  quittée.  C'e.v  là  une  loi 
(le  notre  conicience.  Si  elle  est  vraie  dans  les  relations  des 
hommes  entre  eux,  à  combien  plus  forte  raisou  ne  l'estcUe 
pas  dans  nos  rapports  avec  Dieu!  Il  est  doue  souveraine- 
ment illusoire  d'nnagincr  qu'on  pourra  compenser  sa 
désobéissance  passée  par  son  obéissance  à  venir  ;  car  ,  non 
sculemeut  il  ne  saurait  y  avoir  lieu  à  compensation  là  où 
lobéissance  est  obligatoire  dans  tous  les  instaus  ;  mail  cette 
obéissance  elle-même  demeure  impossible^  et  ne  sera  que  de 
la  fausse  monnaie  aussi  long  -  temps  que  le  cœur  cou- 
jjable  lie  sera  pas  affrauthi  de  la  crainte  par  un  pardon 
dont  il  ne  puisse  douter  ,  aussi  long-lcinjjs  que  la  récoiici- 
liition  neserapasscellée.Qiie  conclure  de  là  sinon  qu'il  1  ;ut 
que  Dieu  nous  pardonne  grivtuilcment ,  et  nous  parle  lui- 
même  de  paix  et  d'amour,  avant  que  nous  puissions  lui 
vouer  amour  et  obéissance  ?  Or,  c'est  pour  cela  même  que 
Jésus-Christ  est  venu  dans  le  moiiilc.  C'est  parce  qu'il  est  le 
Prince  de  la  paix,  qu'il  est  aussi  le  Pruicc  de  la  vie.  «  Dieu 
était  en  Christ  réconciliaut  le  monde  avec  soi —  Nous  vous 
supplions  doue  ,  pour  l'amour  de  Christ,  de  vous  rccoiii-i- 
Jier  avec  Dieu.  » 


UELAI^GES. 

De  l'ose  des  conséqcesces  que  devrait  avoir  bs  Angleterre  h'\  ■ 
uoPTiOK  DO  BILL  Di  REFORME.— Nouslisons  (l»ns  unjoumal  anglais  quelques 
iL-flcxions  sur  ce  sujet,  que  nous  ne  pouvons  non*  refuser  le  iilai^inle  Irans- 
I  liie:  «  La  plupart  de  iio!  corapalrioles  ,  y  est-il  dit ,  maiiilestcnt  leur  jiie 
de  eH.  événement  par  des  illuminations  et  p.ir  de«  fêtes  ;  mais  ne  fouTuns- 
nous  rien  faire  de  mieux  et  de  plus  duralile  pour  exprimer  notre  rtcon- 
naissance  enrers  Dieu,  qui  a  'i  merveilleusement  répondu  ;i  nos  prières  et 
qui  e»t  venu  à  notre  aide?  Regardons  autour  de  nous  cl  et.iminonsJe 
quelle  manière  nous  pouvons  nous  rendre  le  plus  utile»  à  nos  voisin».  Riin 
n'est  préférable  à  l inttruclioii  ;  à  l'i-istruclion  morale  et  reli«;ieu'e;  et 
plus  est  grande  la  liberté  civile  dans  une  nation  .  plus  il  importe  que  les 
citoyens  soient  pénétrés  des  principes  de  justice,  de  vente,  de  iiicnviil- 
lancc  et  de  paix  qu'on  puise  d.ins  les  Saintes-Ecritures.  Si  Jonc  il  y  a  qui  I- 
quc  «illage  populeux  ou  un  district  de  quelque  ville  .  où  le  besoin  d'une 
chapelle  pour  le  eulle  .  se  fasse  vivement  sentir ,  que  les  rhiéliens  du  voi- 
.'.in^i^'e  se  réiiiii'sent  pour  en  supporter  les  fiais.  Est-ce  une  école  du  di- 
manche, une  école  de  semaine,  une  salle  d'asile  .  qui  serait  nécessair.-, 
qu'iis  i'cntenJent  pour  l'établir.  Il  faut  aujourd'hui  des  actes  de  gcnéro- 
tiléexlriordinaii-iS,  pour  qu'il  y  ait  quelque  rapport  entre  eux  et  la  gran  ■ 
ilcur  de  l'occ.  >;on  qui  doit  nous  exciter  à  les  faire  Une  occasion  |iarellle 
s'esl-ell<  présentée  in  Aiigliterre  depuis  iC88?Non  ,  et  même  lévéïuineiil 
actuel  nous  semble  plus  important  que  la  glorieuse  révolution  d'aloit. 
N'est-ce  pas  un  fait  nouveau  dans  l'iiisloire  du  monde  ,  que  de  voir  un  gou- 
vernement se  réformer  liii-inêine  ,  s  iiis  violence  cxl  crieure  et  sans  qu'il  en 
ait  coûté  uu,-  seule  goultude  sang?  I,es  causes  secondes  peuvent  ,  j'en  con- 
viens ,  servir  à  l'expliqui-r;  mais  la  considération  de  ces  causes  ne  doit  en' 
rien  diuiinuer  la  gratitude  du  chrét  en  :  car  il  sait  que  toutes  choses  sont 
soumises  à  la  direction  de  Dieu.  Les  hommes  qui  dépensent  d'ordinaire  de 
loo  à  1 ,000  liv.  st.  par  an  pour  leurs  besoins  et  pour  ceux  de  leur  fauidle , 
hésiteront-ils,  tu  cette  occasion,  à  faire  le  sacrifice  d'une  ,  ou  de  d«  u\  ,  ou 
de  cinq,  ou  de  dix  ,  ou  de  cinquante,  onde  cent  liv.  st.  ?  Les  clir.  liens 
plus  fortunés  ne  se  laieront-ils  [las  même  bien  plus  haut ,  s'il  en  est  be- 
soin î  Combien  aisément  n'eut-il  en  (  ffel  jias  pu  a: river  que  Dieu  eût  per- 
mis des  évéïieniens  qui  nous  aur.iieul  privés  de  la  moitié  et  même  de  la 
totalité,  non  seule  lunl  de  nos  revenus,  mais  même  de  n  ^tre  fortune  !   )i 

Nous  le  demanderons  à  notre  tour  à  nos  lecteurs  ,  ne  sommes-nous  pas 
aussi  en  France  appelés  aujourJ'hii  à  des  sacrifices  extraordinaires  pour 


des  œuvres  de  diarité  et  de  piété,  puisque  nousn'arom  pas  moins  que  nos 
Toisins  écliappé  à  d'imminens  dangers?  Aurions-nous  d^à  acquitté  toute  la 
dette  qui  résulte  pour  nous  de  cette  révolution  qui  s'est  accomplir,  sans  que  & 
nous  ayons souflert  dans  nos  biens  ni  dans  nos  personnes  !  Celte  bonté  de 
Dieu  .  qui  nous  a  préser»és  au  milieu  de  l'épidémie  ,  ne  nous  ippelle-t-elle 
pis  de  nouveau  à  lui  témoigner  que  nous  comprenons  lei  devoirs  que  nous 
imposent  ses  bienfaits?  Que  chacun  rentre  en  lui-même,  pour  répondit 
sincèrement  à  ces  questions .  et  pour  agir  conformément  à  la  réponse  qu  il 
sera  obligé  de  se  faire  1 

SrATiSTiyoE  MORALE  DELA  FRASCE. — M.  Guerry,  avocat,  vient  d'adres- 
ser à  l'Académie  des  sciences  un  Essai  de  stadslUjue  morale  de  l»  France. 
En  attendant  le  rappjrt  qui  sera  fait  sur  ce  mémoire  par  les  commissaires 
que  l'Académie  a  chargés  de  lui  en  rendre  compte ,  nous  signalerons  quel- 
ques-uns des  résultats  auxquels  l'auteur  est  arrivé,  d'après  ce  qu'il  en  dit 
lui-même  dans  la  lettre  qui  accompagnait  son  travail. 

La  débauche  ,  la  séduction  et  le  concubinage  fout  commettre  presqu'au- 
tant  de  crimes  que  l'adultère. 

Sur  lOo  crime»  commis  par  mile  (i'aJu/£ér« ,  on  en  compte  9G  sur 
lépoux  outrage  et  seulement  4  'm'  1*  coupable  ;  en  effet ,  un  crime  appelle 
un  autre  crime. 

Les  départemens  de  l'ouest  et  du  centre  sont  ceux  où  il  y  a  le  moini 
d'instruction  et  où  se  commettent  eo  même  temps  le  moins  d*  crimes  con- 
tre les  personne».  C  est  dans  les  départemeas  du  sud  iju  ils  sont  proportion- 
nellement le  plus  nombreux.  Quant  aux  crimes  contre  les  propriétés ,  ils 
sont  en  général  en  raison  directe  de  l'iDstruclion.  Dans  les  départemens  du 
centre,  quisonlceux  où  se  trouve  en  général  le  plu» d'ignorance ,  les  suicides 
et  les  naissances  illégitimes  sont  moins  fréquens  que  dam  le»  départcmans 
plus  éclairés,  Ju'qu'ici  nous  voTons  dans  celte  statistique ,  qui  serait  mieux 
désignée  par  l'épithète  de  criminelle ,  la  confirmation  des  malheureui  effets 
d'une  instruction  dénuée  de  l'appui  d'une  éducation  moral»  et  religieuse  ; 
cette  instruction  est  celle  que  le  peuple  a  reçue  depuis  40  ans  en  France , 
de  tous  les  écrits  irreligieux  cl  soi-disant  phiiolophiques  qu'an  a  mis  avec 
profusion  entre  ses  mains.  Lui  apprendre  .i  lir»  pour  fournir  à  son  esprit 
un  pareil  aliment ,  c'était  le  corrompre  et  lui  ouvrir  11  carrière  de  tous  les 
désordre'  ;  c'est  au  rtste  ce  que  nous  avons  déjà  démontré  dans  ce  journal. 

VI.  Guerry  nous  apprend  encore  dans  son  mémoire  ,  que  les  dispositions 
en  faveur  des  établissemens  religieux  ,  protestans  et  catholiquci ,  (arment 
presq.ie  la  moitié  du  nombre  total  des  donations  et  des  legs. 

DlMINDTlON  DE  LA  POPULATIO:»  ESCLAVE  DANS  LES  COLONIES  A  SUCRE  DE 

LANOLETEâRE.  —  M.  Bu\ton  a  publié  sur  ce  sujet  un  mémoire ,  duquel 
nous  ixtrayons  les  renseignemcns  suivans  : 

Antigue.  Le  nombre  des  esclaves  y  a  diminué  en  11  ani.de      868, 

Btrbice.  id.  9  1,844- 

Demarary.  id.  la  la.oS^. 

Grenade.  id.  la  2,597. 

Jamanjue.  id.  la  i8,oî4- 

Sloniserral.  id.  n  i3i. 

Nevis.  id.  1 1  192. 

Si-Christophe.  id.  10  100. 

Sle-Lucie.  id.  i3  i>942- 

Sl-Vincent.  id.  10  1,248. 

Tabago.  id.  10  2,8o3. 

To:  tola.  id.  10  143. 

Trinité.  id.  i3  6,108. 

Ile- Maurice.  id.  10  3/4     10,767. 

Diminution  danscts  qu  iforze  colonies.  58,864. 
Augmentation  de  population  dans  bs  colonies 
suiTantes: 

Lt  Dominique  en  9  ans  11.  )» 

La  Barbade  la  5,966.  |^'9^"" 

Diminution  totale  de  la  population  esclave  dans  les  c.donies    — — — 

à  sucre  de  rAnjjteterre  ,  dans  un  temps  moyen  de  1 1  années  5-j,tt;. 

Ce»  documcns  officiels  en  disent  plus  que  de  nombreux  raisonnemens. 
L'escUiTage  a  pour  résultat  une  consommation  tVhammes  epoitrantitble, 
malgré  la  dénégation  de  M^!.  les  délégués  des  co'onies  française».  Cet 
état  de  choses  ne  cessera  pas  .  dan-,  les  colonii  s  anglaises  .  tant  que  c'est 
aux  colons  qu'on  s'en  rappottera  pour  y  introduire  des  amélior.itions ,  té- 
moin ce  qui  vient  de  se  passer  à  l.i  Jamaïque ,  où  la  législature  a  rejeté,  à 
la  majorité  de  a5  voix  contre  3  1»  |iro[iusition  qui  lui  avait  dé  fiite  d'exa- 
miner s'il  ne  conviendrait  pas  d'abolir  pour  les  feimies  esclaves  le  chàtt- 
inent  du  fouctl 

Singulier  cuangehent  de  nEST::tATio?i.  —  On  lit  dan»  un  journal 
aiuéricuB  ,  la  SentinetU  du  Canada  ,  que  le  théâtre  de  Providence  ,  dans 
1  Etal  de  Rhoile-lslau  1  .  vient  d'être  Iranformé  en  une  église  cpiscopale  , 
et  qu'on  v,i  aussi  disposer  en  église  le  iln-àtre  de  Ch.itham  ,  à  Ncw-'ïoïk. 
Celui-ci  [loiwr,!  contenir  au  moir.s  trois  mille  personnes.  Nous  ne  rommes 
pas  accoutumés,  en  France,  à  de  tels  changcmens  Je  destination. 

Loi  contre  le  ddel. — Dans  l'état  de  Virginie ,  la  toi  assimile  au  meur- 
trier Cilui  qui  a  tué  un  homme  en  duel  ■.même  si  «ucun  de  ceux  qui  ont  pris 
pari  au  duel  ne  succombe  .  elle  prnnonci!  contre  eux  des  peines  sévères. 
Tous  Cl  uv  qui  prélendeut  à  des  emplois  publics  ,  civils  ou  militaires,  sont 
tenus  d'alCrmei  avec  serm,  ut  qu'ils  n*  se  sont  jamais  battus ,  et  de  pro- 
mettre qu'i's  ne  se  battront  jaait  s.  Il  est  trè»-rare  que  des  duels  aient  lieu 
dans  cette  partie  de  1  Aniériqu-. 

Le  Gcmnt,    DEiJAUJ.T. 

Imprimerie  de  Sellicue  ,  lue  des  Jeûneurs,  n.    14. 


TO'tlE  1".  —  !V'  ^i6. 


IS  JUILLET  1831. 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Plillosopliiquc   el    Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCUEDIS. 


Le  cli^inp  ,  c'est  le  monde. 
Matth.  Xni.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  d»  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,et  cliei  lous  les  Libr.iin-s  el  Dirert>-ur5  de  poste. — Pri\:i5  fr.  pour  l'année; 
S  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  ^  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — • 
Les  lettres ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  anVnnrhis. 


sn 


SOMMAIRE. 

Revcf  politique  :  Du  protocole  de  la  diète  de  Francfort. — Littératlre: 
Discours  sur  les  rapports  de  la  religion  avec  les  science»,  par  Païunier. 
—  Des  Rabbixs  Juifs.  —  Philosophie  religieuse  :  Le  Chrétien  de 
Dcu  accusé  [jar  tes  pensées.  —  IIistoike  :  Petite  Bibliothèque  des 
Pères  de  l'Eglise.  —  Un  jour,  une  saison,  on  mondi:.  —  Mélanges  : 
Traite  des  Nègres.  — ControTerse  hindoue.  —  Journaux. — Annonces. 


REVUE  POLITIQUE. 

4 

DU  PROTOCOLE  DE  LA  DIETE  DE  FRANCFORT. 

La  ditte  germanique  réunie  à  Francfort  vient  de  prendi-e, 
sous  l'influence  de  l'Autriche  et  de  lu  Prusse  ,  une  série  de 
déterminations  dont  il  est  difficile  de  prévoir  les  effets  ;  elle 
■vient  d'anéantir  l'indépendance  des  ét.:ils  confédérés  de  l' Al- 
lemagne, de  réduire  à  la  valeurde  formules  mortes  !e>  con- 
stitutions que  possèdent  quelques-uns  de  ces  états;  elle  vient, 
eufin,  do  refouler  la  liberté  au-deià  du  Rhin.  Ajoutons  que, 
de  l'aveu  même  de  la  diète,  c'est  la  force  militaire  qui  veil- 
lera à  l'exécution  du  nouveau  concordat  des  princes  alle- 
mands, ^'ous  n'avons  pas  un  souvenir  assez  exact  des  an- 
ciennes couditions  de  la  confédération  germanique  ,  pour 
dire  jusqu'à  quel  point  le  protocole  qu'on  vient  de  leur  ad- 
joindre est  en  rapport  avec  elles  ,  et  s'il  constitue  ou  non 
une  infraction  aussi  flagrante  au  traité  de  Vienne  que  la 
conduite  de  la  cour  de  Russie  envers  la  malheureuse  Po- 
logne. Nous  ne  discuterons  pas  davantage,  soit  du  point  de 
vue  de  nos  intérêts  nationaux  ,  soit  de  celui  de  la  politique 
générale  de  l'Europe  les  effets  probables  d'un  pareil  acte, 
non  plus  que  sur  les  arrière-pensées  qu'il  peut  déceler 
chez  ceux  qui  doivent  en  porter  la  responsabilité.  La  pru- 
dence humaine  ne  manquera  pas  d'organes  pour  éclairer 
ces  importantes  questions, 

A  nos  yeux,  l'attitude  que  prennent  aujourd'hui  officiel- 
lement les  souverains  qui  dirigent  la  confédération  cstextrê- 


memf  nt  grave  sous  un  autre  rapport  encore  que  celui  des 
intérèt<si  sérieux  de  lapaixeuropoenne.  C<'tte altitude,  nous 
en  sommes  "jirofoiidémeiit  convaincus  ,  est  hostile  aux  des- 
seins de  Dieu  ,  et  il  ne  serait  pas  Hifficile  de  le  prouver.  Un 
simple  coup-d'œd  jfté  sur  l'histoire  avec  intelligence  et 
désii'ti're.ssemciit  suffit  pour  apercevoir  que  les  peuples 
progressifs  mit  con s tii ruinent  marché  vers  l'égiilitcdes  droits 
ft  vers  rémaiiLipition  de  toiitos  les  classes  sans  exception, 
llsiiil  de  laque  le  grand  mouvement  démocratique  qui  s'est 
opéré  chez  nous,  et  qui  s'annonce  et  se  prépare  chez  nos 
voisins,  est,  en  lui-même,  un  mouvement  normal,  nn  mou- 
vcmei  t  providentiel.  Il  commença  en  Europe  le  jour  où 
les  peuples  apprirent  «  que  Dieu  a  fait  naître  d'un  seul  sanp 
loiilIegeMrchMm.iiii,(i>>ets'ilira  pas  été  plus  prompt,  c'est 
que  les  uns  n'ont  pas  encore  \oulu  croire  à  la  vérité  qu'  lai 
donna  naissance,  les  autres  aux  doctrines  religieuses  qui  peu- 
vent seules  compléter  sa  victoire.  Malgré  cela,  le  triomphe 
de  cette  v<i-ité  s'avance;  déjà  victorieuse  en  France,  en  An- 
gleterre, en  Suisse,  en  Belgiqu-»,  elle  le  sera  tôt  oirtard  dans  le 
re-te  de  l'Europe.  Il  est  évident  qu'un  dos  premiers  devoirs 
des  gouvernemeiis,  dans  ces  circonstances  ,  est  de  diriger, 
de  légler  la  maixhe  de  la  société  dans  la  voie  nouvelle  où 
elle  entre  ,  et  non  de  s'opposer  à  cette  marche.  Une  telle 
opposition  est  le  fruit  d'un  dangereux  aveuglement;  c'est 
voiiloirlutter  contieun  torrentdonton  doit  essaver  de  ré* 
gler,  mais  dont  il  est  impossible  d'arrêter  le  cours. 


LITTERATURE. 

Discours  sur  les  rapports  ce  la  religiox  avec  les 
SCIENCES,  etc.;  par  M.  Paumier,  Pasteur  et  Président 
de  l'Eglise  réformée  de  Rouen,  etc. 

On  a  sou  vent  examiné  quels  sont  les  rapports  delà  rehgion 
avec  les  mœurs  ,  les  lois  ,  la  politique  ,  la  littérature;  plus 
rarement  on  a  fait  le  même  travail  pour  les  sciences.  Il  est 

(0  AcTss,  XVII,  26. 


SG'2 


LE  SEMEUR. 


facile  (le  s'expliquer  celte  iTcféieiicc  d'une  part, et  de  l'au- 
tre cet  oubli. 

Les  mœurs  ne  sont  que  l'Evaiioile  même  dans  son  appli- 
c.ition  la  plus  directe  et  la  plus  (jciiérale.  Tous  les  apoloyitt'S 
et  les  piédicateurs  ont  donc  été  naturellement  conduits  a 
montrer  l'influence  du  Christianisme  sur  les  mœur» publi- 
ques et  privées  ;  il  suffit,  pour  s'en  convaincre^  d'ouvrir  une 
apologie  de  la  i  elitjiou  chrétienne  ou  un  volume  de  ser- 
inons. 

Les  lois  sont  une  autre  application  de  l'Evangile.  Le 
Nouveau-Testament  a  été  la  grande  charte  des  peuples  de- 
puis CoPiStantin,  Tous  les  codes  modernes,  à  parln-  de  celui 
de  Justinien  jusqu'au  Ciule-Napolcon  ,  en  ont  subi  la  pu.s- 
sante  influence,  et  les  publicistes,  tels  que  Grolius,  Puflcn- 
dorf, Montesquieu, n'auraient  fait  qu'une  œuvre  incomplète, 
s'ils  n'avaient  pas  examiné  les  rapports  de  la  religion  avec 
les  lois. 

La  politique,  c'est  la  loi  dans  son  action  sur  le  gouverne- 
ment des  peuples  et  sur  la  marche  des  affaires.  Toute  saine 
politique  prend  sa  source  dans  la  religion  chrétienue  et  y 
aboutit.  En  France,  les  rédacteurs  des  feuilles  périodiques 
ne  s'en  Joutent  pas  encore  ,  par  la  raison  fort  simple  qu'ils 
ue  connaissent  point  l'Evangile;  et  ceux  mêmes  qui  le  con- 
naissent n'ont  abordé  jusqu'à  présent  ce  sujet  qu'avec  une 
jîénible  réserve,  parce  qu'ils  devraient,  non  pas  indiquer  le 
bien  que  produit  parmi  nous  la  présence  du  Christianisme, 
mais  signaler  le  mal  qui  résulte  de  son  absence.  C'est  un 
rôle  assez  ti'iste  cjue  celui  de  cet  habitant  de  Jérusalem  qui 
tournait  sans  cesse  autour  des  muradies  ,  pendant  le  siège 
de  Vespasien  ,  et  qui  criait  :  «  Malheur  ,  malheur  à  Jérusa- 
lem I  »  Il  en  est  tout  autrement  dans  les  contrées  où  l'Evau- 
gile  conserve  de  Ja  vie;  sa  bienfaisante  influence  sur  les 
affaires  politiques  est  devenue  une  vérité  triviale  ,  uu  lieu 
commun  pour  les  écrivains  religieux  des  Etats-Unis  et  de  la 
Grande-Bretagne. 

Quant  aux  lapports  de  la  religion  avei-  la  littérature  et 
les  beaux-arts,  c'est  une  matière  presque  épuisée  eu  théorie 
comme  en  pratique.  Nos  plus  grands  peintres,  nos  plus  il- 
lustres poètes  ont  trouvé  dans  la  Bible  de  sublimes  inspira- 
tions. Au  commencement  de  ce  siècle,  M.  de  Chateaubriand 
a  composé  la  poétique  de  la  religion  chrétienne.  Malheu- 
reusement son  ouvrage  révèle  le  génie  de  l'auteur  beaucoup 
plus  qu'il  ne  montre  celui  du  Christianisme  :  ce  n'est  qu'une 
riche  et  magnifique  broderie  sur  uu  fond  imaginaire. 

Mais  les  rapports  delà  religion  chrétienne  avec  les  sciences 
n'ont  pas  obtenu,  en  général,  la  même  attention.  Les  diffi- 
cultés du  sujet  eu  offrent,  ce  me  semble,  la  principale  cause. 
Les  mœurs,  la  politique  et  la  littérature  sont  du  domaine 
de  tous  les  écrivains  ,  ou  à  peu  près;  les  sciences  ,  au  con- 
traire, forment  un  monde  à  part;  comme  dans  l'enseigne- 
ment exotérique  de  Pythagore  ,  il  n'y  a  que  les  adeptes  qui 
peuvent  y  entrer.  Une  belle  imagination  et  uu  pinceau  bril- 
lant ne  suffisent  pas  au  commerce  des  sciences;  il  y  faut  de 
longues  recherches  et  des  études  sérieuses.  Or,  les  hommes 
initiés  dans  les  sciences  manquent  parfois  de  religiou,  et  les 
hommes  religieux  n'ont  pas  toujours  de  la  science.  Chez  les 
uns,  la  vérité  révélée  s'absorbe  trop  souvent  dans  l'examen 
des  vérités  physiques  et  mathématiques  ;  l'atmosphèi  e  du 
inonde  matériel  éteint  pour  eux  le  flambeau  du  monde  mo- 
ral. Chez  les  autres,  la  vie  intérieure  est  quelquefois  si  puis- 
sante en  même  temps  et  si  douce,  qu'ils  se  laissent  dépieudre, 
presque  à  leur  insu  ,  de  l'étude  des  théories  scientifiques  ; 
leur  sentiment  religieux  est  comme  la  sensitive  ,  qui  se 
tourne  par  instinct  vers  le  soleil,  ne  demandant  autre  chose 
que  sa  lumière  et  sa  chaleur.  De  là  résulte  le  manque  d'ou- 
vrages qui  traitent  des  rapports  de  la  religion  avec  les 
sciences.  Bonnet,  Deluc,  Paley,  Ilerder  et  d'autres  écrivains, 
surtout  eu  Allemagne  et  eu  Angleterre  ,  ont  développé 


quelques  parties  spéciales  do  ce  vaste  travail;  mais  aucun 
livre,  du  moins  que  je  sache,  n'a  présenté  le  sujet  sous  un 
point  de  vue  général  et  dans  son  ensemble. 

M.  Paumier  n'a  pas  entrepris  de  remplir  cette  lacune;  il 
n  a  voulu  faire  qu'un  simple  discours  académique.  Les  amis 
de  l'Evangile  doivent  regretter  qu'il  se  soit  restreint  dans 
des  limites  si  étroites;  car  avec  l'esprit  logique  ,  la  bonne 
foi  dans  les  recherches  ,  le  jugement  solide  et  les  moyens 
d'érudition  qu'il  possède,  avec  ses  profondes  convictions 
religieuses  et  sa  piété  vivante  ,  M.  Paumier  aurait  composé 
uu  ouvrage  très-utile.  Mais  au  lieu  d'un  livre,  il  nous  a 
donné  une  brochure  ,  et  ce  que  nous  avons  ne  fait  que 
nous  mieux  apprendre  tout  ce  que  nous  aurions  désiré 
d'obtenir. 

L'auteur  a  divisé  son  discours  en  deux  parties;  dans  la 
première,  il  examine  les  services  que  la  religion  a  rendus 
aux  sciences;  dans  la  seconde  ,  les  services  que  les  sciences 
ont  rendus  à  la  religion.  Il  établit  que  le  Christianisme  a 
puissamment  influé  sur  les  progrès  de  la  saine  philosophie, 
des  sciences  physiques  ,  de  la  chronologie  ,  de  l'histoire,  de 
la  jurisprudence  ,  de  la  moralité  nationale  et  de  la  civilisa- 
tion. Ces  divers  objets  sont  analysés  ou  plutôt  indiqués  en 
quelques  lignes;  les  bornes  obligées  d'un  discours  académi- 
que n'ont  pas  permis  à  l'auteur  de  les  développer.  La  se- 
conde partie  contient  quelques  détails  plus  étendus  ,  entre 
autres  sur  le  zodiaque  de  Denderah,  sur  les  découvertes  de 
M.  Champollion  et  sur  les  travaux  géologiques  de  M.  Cu- 
vier. 

Le  fameux  zodiaque  a  perdu  son  renom  d'antiquité  de- 
puis qu'il  est  sorti  des  solitudes  de  l'Egypte  pour  fatre  son 
apparition  dans  la  capitale: 

Tel  brille  «a  second  rang  qui  s'éclipse  au  premier. 

Cette  masse  de  siècles  que  Dupuis  et  ses  disciples  accor- 
daient si  libéralement  au  zodiaque,  et  dont  quelques  per- 
sonnes pieuses  avaient  la  bonliomie  de  s'effrayer  ,  s'est 
évanouie  comme  un  rêve  au  grand  jour  de  la  discussion. 
Les  adversaires  du  Christianisme,  convaincus  d'erreur  dans 
leurs  calculs  astronomiques,  ne  parlèrent  plus  du  zodiaque; 
il  aurait  été  fort  sage  à  eux  de  n'en  point  parler  du  tout. 
Lus  recherches  de  M.  Champollion  le  jeune  ,  les  études  in- 
fatigables qu'il  a  faites  sur  les  vieux  monumeus  égyptiens 
ont  aussi  rendu  uu  importjnt  service  à  la  religion  ,  en  con- 
firmant d'une  manière  authentique  plusieurs  faits  de  la 
chronologie  moïsiaqne.  Après  trois  mille  ans,  les  Pyramides 
ont  pris  une  voix  et  les  momies  ont  recouvré  la  parole  pour 
témoigner  en  faveur  des  récits  de  la  Genèse  et  de  l'Exode. 
Enfin,  les  découveites  de  l'illustre  savant  que  la  France 
vient  de  perdre  ont  répandu  de  nouvelles  lumières  sur  la 
cosmogonie  de  Moïse  ,  eu  joignant  la  preuve  des  faits  à 
l'autorité  de  la  Parole  révélée.  On  pourrait  dire  de  M.  Cii- 
vier  ce  que  Voltaire  disait  de  Montesquieu  :  Celui-ci  a  re- 
trouvé les  titres  des  lois  que  le  genre  humain  avait  perdus  ; 
l'autre  a  exhumé  des  entrailles  du  globe  ses  titres  chrono-, 
logiques. 

"Tels  sont  les  points  principaux  que  M.  Paumier  a  exami- 
nés dans  sou  discours.  Le  style  de  cet  cciit  est  ce  qu'il  do  t 
être  ,  simple  ,  clair  et  correct.  L'auteur  n'a  poiut  tordu  le 
sujet  pour  l'adaplerfi  son  style;  luais  il  a  le  style  de  son  su- 
jet. C'est  un  genre  de  mérite  qu'il  est  bon  «de  signaler  avec 
éloge  ;  car  il  devient  très-peu  commun  de  nos  jours. 

A  cette  rapide  analyse  j'ajouterai  quelques  réflexions.  — 
Il  existe  des  savans,  fort  estimables  d'ailleurs,  dont  les  pré- 
ventions contre  le  Christianisme  vivent  encore,  après  deux 
siècles  et  demi,  sur  l'emprisonnement  de  Galilée  et  sur 
V Index  des  cours  de  Rome  et  de  Madrid.  C'est  trop  d'inno- 
cence, en  vérité  !  De  ce  qu'il  s'est  trouvé  six  ou  sept  inqui- 
3  siteurs  pour  mettre  un  grand  astronome  en  prison,  il  est 


LK  SEf 


\Txh. 


mz 


difficile  de  voir  par  (|iicl  .ii-j^umciit  lof;;quc  on  en  peut  d*"- 
duiie  <]up  la  rclijjion  cliri'liciiiio  csl  l'ciHuMnic  des  sciences; 
et  de  ce  qiu-  deux  coins  timoiéos  ot  bigoUes  ont  prosent 
des  onvi-ages  dijfnes  d'un  mi'illenr  accueil  ,  je  ne  sais  pis 
non  plus  ce  qui  autorise  raisonnablement  à  en  tirer  la  mcnie 
conclusion.  Il  me  semble  qu'il  y  aurait  plus  de  justice  a 
poser  ui!e  thèse  précisément  opposée  ;  ce  n'est  pas  le  Chris- 
tianisme qui  ne  veut  point  de  la  scieure,  mais  c'est  la  science 
(J'diiisemcnl  ainsi  nommée,  à\l  un  ap()tre,)qui  ne  veut  point 
du  Chiistianisme.  En  d'autres  termes  ,  la  science  prétend 
tuer  la  religion  ,  et  la  religion  ne  consent  pas  à  être  tuée  : 
voilà  toute  la  question. 

Ecoutez  ce  que  disent  certains  rédacteurs  de  journaux 
scientifiques  ou  philosophiques.  Quand  ils  ont  parlé  des 
chemins  de  fer,  des  machines  à  vapeur  ,  des  perfectioniie- 
mens  de  l'industrie,  de  ia  propagation  de  la  vaccine,  des 
nouvelles  découvertes  en  chimie  ,  des  procédés  économi- 
ques, en  un  mot ,  des  objets  qui  se  rapportent  à  l'existence 
matérielle  ,  ils  croient  avoir  épuisé  tous  les  besoins  de 
l'homme.  Ils  ont  ima(i;iné,  par  exemple,  de  publier  un  jour- 
nal intitulé  :  Journal  des  Connaissances  utiles  ;  toute  chose 
y  trouve  sa  place ,  excepté  la  grande  chose  ,  la  seule  néces- 
saire ,  comme  s'exprime  Jésus-Christ ,  la  religion.  Depuis 
l'origine  du  monde,  je  ne  vois  que  la  France  et  notre  siècle 
où  l'on  ait  pu  avoir  l'idée  d'augmenter  le  bien-être  du  peu- 
ple, en  ne  lui  parlant  jamais  de  doctrines  religieuses  ,  non 
pas  même  de  Dieu  ni  aie  l'immortalité  de  l'âme.  On  appelle 
cela  un  progrès  ;  autant  vaudrait  dire  qu'un  malade  qui  se 
goulle  par  l'effet  de  l'hydropisie  gagne  de  l'embonpoint. 

Si  l'homme  ne  doit  savoir  et  faire  que  manger,  se  loger, 
se  vêtir,  se  bien  porter  ,   s'amuser  quand  il  peut  ;  s'il  n'est 
qu'une  brute  perfectionnée,  un  être  dont  les  organes  soient 
servis  par  l'intelligence  ,  et  non  une  intelligence  servie  par 
des  organes  ,  selon  la  belle  définition  d'un  philosophe,   la 
science  a  raison  (^'exclure  tout  ce  qui  n'est  pas  ellt ,  et  l'on 
aurait  tort  de  se  plaindre  de  son  mépris  pour  les  idées  re- 
ligieuses. Mais  si  l'homme  ne  doit  pas  vivre  seulement  de  | 
pain  ;  s'd  a  une  conscience  ,   une  âme  ,   un  but  moral  ,   un 
avenir  ;  s'il  est  enfin  ce  que  tons  les  siècles  et  tous  les  peu- 
ples ont  entendu  par  ce  noble  mot  :  homme,  la  science  com- 
met le  plus  grand  attentat  dont  on  se  puisse  rendre  coupa- 
ble contre  l'iuimaiiité,  en  essayant  do  bannir  la  religiou  de 
l'ordre  social.  C'est  un  crime  qui  portera  ses  fruits  ,  s'il  ne 
les  porte  déjà,  et  cette  génération  peut  être  ne  passera  point 
avant  qu'on  ait  vu  la  France,  mutilée  et  sanglante,  s'asseoir 
dans  la  poussière  pour  verser  des  larmes  de  douleur  sur 
son  incrédulité. 

Ce  qu'il  y  a  de  bien  remarquable  encore  ,  c'est  que  la 
science,  en  voulant  étouflxir  la  religion  chrétienne,  attacjne 
sa  mère;  elle  devient  parricide.  On  peut  prouver, ainsi  que 
l'a  fait  récemment  un  auteur  américain  (i) ,  que  la  science 
moderne  ,  celle  qui  s'occupe  du  bien-être  des  masses  ,  est 
fille  du  Christianisme.  Dans  les  anciennes  républiques  de  la 
Grèce  et  de  Rome,  les  philosophes,  les  hommes  de  science, 
les  hommes  de  lettres  ne  se  proposaient  pas  ,  pour  but  es- 
sentiel de  leurs  travaux  ,  d'améliorer  la  condition  des  hom- 
mes et  d'augmenter  leur  bonheur  social ,  domestique  et  in- 
dividuel. Ils  imaginaient  'des  théories  pour  les  théories 
mêmes; ils  n'avaient  d'autre  objet  que  de  s'exercer  dans  une 
soite  de  gymnastique  intellectuelle  ,  sans  prétendre  obtenir 
aucun  lésultat  pratique;  et  si  Ion  cherche  ce  qu'ils  ont  fait 
pendant  l'espace  de  six  cents  ans,  depuis  Thaïes  jusqu'à 
Jesus-Christ ,  pour  l'amélioration  morale  et  politique  des 
peuples,  on  ne  trouve  rien  ou  peu  de  chose.  11  en  esfdc 
même  chez  les  Arabes  du  moyen-âge,  les  Perses,  les  Indiens, 

(  1  ) Th.  SaiiH  Grimké,  An  Address on ihe  Clwacter  and  Objects  of 
SçUiice,  elc.  i83i. 


partout  où  le  Christianisme  n'a  point  pénétré.  La  science  a 
pu  environner  de  gloire  quelques  noms  d'homme»;  elle  a 
pu  servi  !■  à  la  splendeur  d'une  cour,  à  la  renommée  d'un 
pays;  mais  nu  bonheui'  d'un  peuple, aux  progrès  des  mœurs 
et  des  lois  ,  non.  C'est  la  relijçion  chrétienne  qui  a  conduit 
la  science  dans  une  nouvelle  loute;  c'est  elle  cpji  lui  a  mon- 
tré sa  véritable  fin  ,  laquelle  n'est  autre  que  de  contribuer 
à  tout  ce  qui  peut  rendre  l'homme  plus  éclairé,  plus  sage, 
plus  moral,  et  par  conséquent  plus  heui-eux.  Voilà  l'inesti- 
mable service  que  le  Christianisme  a  rendu  à  la  science,  à 
toutes  les  sciences;  il  les  a  créées  de  nouveau,  en  leur  don- 
nant un  nouveau  principe,  de  nouvelles  vues,  un  nouveait 
but.  l/i  science  moderne  est  née  de  la  religion  chrétienne, 
et  quand  elle  la  frappe,  je  le  répète,  elle  essaie  de  tuer  sa 
mère.  S'il  lui  arrivait  de  réussir,  elle  ne  tarderait  pas  à 
reconnaître  qu'elle  se  serait  frappée  du  même  coup  ,  et  la 
science  elle-même  disparaîtraitbientôtavec  le  Christianisme, 
ne  laissant  derrière  elle  qu'une  effroyable  barb.rie. 

La  science  et  la  religion,  la  lumière  et  l'amour  ne  sont 
pas  deux  choses  opposées.  Elles  sont  une  en  Dieu,  et  si  elles 
ne  peuvent  être  une  dans  l'homme  ,  à  cause  de  la  fiiiblesso 
de  son  intelligence  ,  que  du  moins  elles  y  soient  unies. 
Quand  la  créature  veut  séparer  ce  que  son  Créateur  a  joint, 
elle  essaie  de  redescendre  ,  autant  qu'd  est  en  elle  ,  dans 
l'abîme  du  chaos. 


DES  RABIÎÎ^a  JL'IFS. 

Dispersés  parmi  tons  les  peuples  depuis  près  de  dix-huit 
siècles,  et  formant  cependant  partout  une  nation  distincte, 
les  Juifs  nous  présentent  un  phénomène  qu'il  est  impossible 
d'expliquer  par  des   causes    naturelles.    Leur  attachement 
persévérant  à  leur  religion  et  à   leurs  usages  est  d'autant 
plus  reuiarquahle,  que  leurs  ancêtres  se  rendirent  coupables 
de  nombreuses  apostasies  ,  lorsqu'ils  habitaient  la   terre  pro- 
mise. On  ne  peut  voir  sans  surprise  ce  peuple    demeui-er 
firlèlc  à  ses  institutions,  tandis  que  le  mépris  et  les  persé- 
cutions, qui  ne  lui  ont  été  épargnés  depuis  tant  de  siècles 
dans  aucune  des  contrées  où  il  rest  établi,  auraient  dû,  ce 
semble,  le  détacher  d'un  culte,  dont    la  profession  est  la 
seule  cause  de  ses  malheurs.  Il  n'en  a  cependant  rien  été» 
on  a  même  lieu  de   croire   que  les  Juifs    sont  aujoui-dhui , 
malgré   leur  dispersion,  plus  nombreux  qu'ils  ne  l'étaient 
en  Palestine,  au  temps  de  leur  plus  grande  prospérité.  Il  faut 
bien,  à  défaut  de  causes  naturelles  ,  en  chercher  de  provi- 
dentielles à  ce  fiiit,  et  celles-là  du  moins  ne  nous  manque- 
ront pas.  Nous  y  reconnaissons  l'accomplissement  de  pro. 
phéties,  répétées  en  une  foule  d'endroits  de  la  Bible,  etqiii 
toutes  annoncent  le  double  événement  de  la  dispersion  des 
Juifs  et  de  leur  conservation;  et  par  surcroit,  ils  sont  eux- 
mêmes  les  dépositaires  et  les  gardiens  des  livres  qui  prédi- 
seutleur  misère  et  leur  ruine.  «  Les  Juifs,  dit  le  célèbre  poète 
»   et  moraliste  Addison,  sont,  à  cause  de  leur  grand  nombre, 
»   comme  une  nuée  de  témoins,  qui  attestent  la  vé"ité  de 
»  r Ancien-Testament  et,  par  leur  dispersion  ,  ces  témoins 
»   ont  été  disséminés  dans  le  monde  entier.  L'attachement 
>   qu'ils  conservent  pour  leur  religion  fait  que  leur  témoi- 
»  gnage  est  incontestable.  Si,  au  contraire,  toute  la  nation 
»   des  Juifs  avait  été  convertie  au  Christianisme,  on  aurait 
»  certainement  pensé  que  toutes  les  prophéties  de  l' Ancien- 
»  Testament  qui  se  rapportent  à  la  venue  et  à  l'histoire  du 
»  Sauveur,  ont  été  forgées  par  les  Chrétiens.  On  aurait  été 
»  jusqu'à   prétendre  que,  comme  les  oracles  des  Sibylles, 
»  elles  ont  été  composées  long-iemps  après  les  événcmens 
»  ([u'ellcs  annoncent.  » 

Si  nous  considérons  de  ce  point  de  vue  l'histoire  des  Juifs, 
elle  grandira  prodigieusement  à  nos  yeux;  nous  éprouve- 


B6U 


LE  SEWEUR. 


loiis  le  besoin  Je  mieux  coiuKÙtre  un  peuple  ,  qui ,  dans  sa 
dégradation  iiicnic,a  une  si  iniportanle  destuialion,  et  nous 
voudrons' examiner  de  plus  près  par  quels  liens  il  estretenu 
dansle  triste  état  moral  où  il  est  tombé.  Nous  ne  croyons 
pas  nous  tromper  en  affirmant  que  des  hommes,  qui  sem- 
blent, au  pi  eniier  abord,  avoii'  par  leurs  fonctions  la  mission 
]a  plus  directe  de  hâter  les  pi  ogres  des  Juifs,  nous  vou- 
lons dire  les  Rabbins,  sontpréciséuient  ceux  qui  contribuent 
le  plus  à  empêcher  toute  espèce  de  progrès  parmi  eux  Pour 
le  prouver,  nous  devons  d'abord  dire  ce  que  sont  les  Rib- 
bins  ;  car  ou  n'a  généralement  à  cet  égard  que  des  idées 
bien  confuses.  Le  portrait  que  nous  allons  tr.icer  est  sur- 
tout celui  desRabbius  d'Allemagne,  où  les  Juifs  sont  encore 
plus  nombreux  qu'ailleurs  j  mais  on  peut  appliquer  à  ceux 
des  autres  pays  prescjue  tout  ce  qui  est  particulièrement 
vrai  de  ceux-ci. 

Les  Piabbins  n'ont  pas  besoin,   en  cette  qualité,  de  con- 
naître la  théologie  ,  la  religion  et  la  morale  judaïques  mieux 
que  les  autres  Juifs.  S' il  en  est  quelques-uns  qui  en  fassent  une 
étiKle   ]i\as  appiofondie,   c'est  par  goût  et  non  pas  à  cause 
de  leurs  fonctions.  Ils  n'ont  pas  de  sacremens  à  administrer, 
tout  Juif  ayant  le  droit  dccirconcire.  Ils  n'ont  pas  non  plus  à 
fonctionner  au  service  divin  ,  et  il  en  est  beaucoup  qui  se 
jendentà  peine  une  ou  deux  fois  l'année  à  la  synagogue.  Ils 
lie  sont  pas  appelés  à  prêcher  ,  et  ne  sont  chargés  d'aucune 
espèce  de  cure  d'âmes.  Les  Rabbins  ne  sont  donc  ni  théolo- 
giens, ni  moralistes  ,  ni  philosojjhes.  ni  piètres,  ni  officiers 
de  la  synagogue,   ui  prédicateurs,  ni  directeurs  spirituels. 
On  se  tiomperait  également  si  l'on  s'imaginait  qu'un  Rabbin 
est  nécessairement  versé  dans  la  connaissance  de  l'A-ncien. 
Testament  et  delà  languehébraïque.  lien  est  peu  qui  en  aient 
étudié  la  grammaire.  Leurs  prétendues  compositions  en  celte 
langue  ne  sont  ordinairement  que  des  mosaïques  de  phrases 
de  l'Àncien-Testament  etdu  Talmud  en  hébreu,  en  chaldaï- 
que,  en  syriaque,  etc.,  qu'ils  réussissent,  àforce  de  routine,  à 
rapprocher  les  unes  des  autres,  de  manière  à  en  former  un 
tout.  S'il  y  a  parmi  les  Juifs  quelques  hébraïsans  ,  qui  possè 
dent   une  connaissance  plus  approfondie  de  l'hébreu  et  qui 
sachent  l'écrire  correctement,  il  est  rare  que  ce  soient  des 
Rabbins. 

Mais  qu'est-ce  donc  qu'un  Rabbin?  nous  demandera- t-on. 
Un  Rabbin  n'est  au  fond  rien  autre  que  le  président  du  tri- 
bunal d'une  commune  juive.  Le  nom  de  Rabbin  (Rab, 
Monsieur  ,  Maître)  qu'on  leur  donne  est  le  nom  vulgaire. 
Quand  on  écrit,  on  les  nomme  Ab-beth-diii ,  c'est-à-dire 
Père  ou  Président  du  tribunal,  et  c'est  le  titre  qu'ils  prennent 
eux-mêmes.  Leurs  assesseurs,  queles  chrét'ens  nomment  ov- 
diuairement  6'oi«-/?nt/)/«i-,  portent  le  nom  de  Dajjanimoa 
juges.  Dans'les  grandes  communes  juives  ,  il  y  a  en  outre  un 
Rosch-betlt-din  ,  chef  ou  vice-président  de  la  cour  de  justice. 
Les  fonctions  des  Rabbins  exigeant  souvent  beaucoup  d'im- 
partialilé,  il  est  des  communes  juives  qui  ont  l'habitude 
d'en  appeler  d'étrangers,  parce  qu'elles  espèrent  être  plus 
sûres  de  trouver  en  eux  cette  précieuse  qualité,  s'ils 
n'ont  pas  des  rapports  de  famille  ou  d'amitié  qui  puissent  les 
portera  favoriser  certains  membres  delà  commune  plus  que 
d'autres.  Les  Rabbins  sont  aussi  chargés  de  veiller  â  l'obser- 
vation rigoureuse  de  la  loi  cérémoniclle  et  au  maintien  de 
l'ordre  et  de  la  discipline. 

Il  a  bien  pu  arriver  quelquefois  que  le  Rabbin  ait  eu  à 
décider  des  questionsdifficiles  relatives  à  la  loi  cérémonielle; 
mais  tout  lalmudiste,  jouissant  de  la.confiance  deses  coreli- 
o-ionnaires,  pouvait  les  résoudre  aussi  bien  que  lui,  et  il 
était  même  rare  que  dans  les  grandes  communautés  on  char- 
geât le  Rabbin  de  ce  soin.  Dans  les  communautés  moins  im- 
portantes, où  il  n'y  avait  pas  de  tribunal,  il  n'y  avait  pas  non 
plus  de  Rabbin.  Celui  qui  était  chargé  de  décider  les 
questions  relatives  aux  lois  cérémonielles  ue  recevait  pas  le 


titre  le  Rab,  maiscelui  de  More-Zedck,  docteur  delà  justice, 
parce  qu'il  devait,  le  jour  du  sabbat  ,  faire  lu  lecture 
de  quelque  livie  de  morale  religieuse. 

li  arriva  dans  des  communautés  nombreuses  et  aisées,  où 
desétudianspauvres  trouvaient  de  l'assistance,  que  les  Rab- 
bins furent  chaigés  de  leur  expliquer  le  Talmud.  De  temps 
en  temps  ils  soutinrent,  soit  dans  leurs  propres  maisons, 
soit  dans  la  synagogue  ,  des  thèses  publiques  sur  la  loi;  c'est 
ce  qu'on  nomma  à  tortdes  sermons,  et  c'est  la  première  ori- 
gine de  quelque  rosîemblance  apparente  entre  les  fonctions 
des  rabbins  et  celles  des  prédicateurs  chrétiens.  Mais  comme 
ces  thèses  pouvaient  être  soutenues  par  tout  talmudisle,  et 
même,  avec  la  permission  duconsistoire,  par  tout  Israélite, 
on  voit  que  ce  n'étaient  là  ni  des  fonctions  nécessaires,  ui 
des  droits  exclusifs  des  Rabbins.  On  est  même  si  éloigné  de 
les  en  croij  e  spécialement  chargés  que,  dans  quelques  com- 
munautés juives  de  la  Pologne,  on  a,  outre  le  Rabbin, un 
prédicateur,  qu'on  nomme  3/aggid  ou  Rlachiadi. 

Il  résulte  de  tout  ceci  que  ce  n'est  que  depuis  peu  Je 
temps  qu'on  regarde ,  en  certains  endroits,  la  prédication 
comme  l'une  des  parties  principales  du  culte  judaïque,  et 
qu'on  ne  la  considérait  pas  jusque  là  comme  l'un  des  devoirs 
des  Rabbins.  Il  en  résulte  de  plus,  que  ceux-ci  n'ayant  pluj 
de  juridiction,  et  ne  pouvant  plus  exercer  aucun  pouvoir 
en  matière  de  police,  ni  contraindre  à  l'observation  de  la 
loi  cérémonielle,  ils  ont  perdu  ce  qui  constituait  autrefois 
resseutiel  de  leur  charge;  qu'ils  ont  encore  un  titre  et  des 
revenus,  mais  que  leurs  véritables  fonctions  sont  impossibles 
à  remplir. 

Tous  les  actes  religieux  des  Juifs  pourraient  être  accom- 
plis par  tout  autre  membie  de  la  communauté,  tout  aussi 
bien  que  par  le  Rabbin;  car  les  Juifs  n'ont  pas  d'ordination. 
Il  suffit  que  la  communauté  ait  leconnu  à  quelqu'un  la 
capacité  nécessaire  à  un  emploi  pour  qu'il  en  soit  revêtu.  Le 
Rabbin  n'est  pas  même  nécessaire  pour  la  cérémonie  du  ma- 
riage. D'après  le  Talmud,  il  suffit  que  l'homme  dise  à  la 
femme  :  «  Tu  es  à  moi  :  »  et  que  celle-ci  accepte  de  lui,  en 
signe  de  consentement,  un  objet  de  quelque  valeur,  pour 
que  le  contrat  soit  régulier;  mais  à  cause  de  l'importance 
de  cet  acte,  surtout  dans  les  pays  où  il  n'y  a  pas  d'état  civil, 
on  a,  dans  l'intérêt  de  l'ordre  public,  ajouté  quelques  autres 
formalités,  qui  peuvent  cependant  être  remplies  par  tout 
Juif  qui  comprend  la  lilhurgie  hébraïque.  Le  Rabbin  charge 
souventle  maîtred'écolc  deprésider  aux  mariages,  lorsqu'ils 
rapportent  trop  peu  pour  qu'il  veuille  le  faire  lui-même. 

Les  Rabbins  sont  si  peu  nécessaires  que  de  grandes  com- 
munautés juives,  celles  de  Breslau,  de  Lissa,  de  Hambourg, 
par  exemple,  s'en  sont  quelquefois  passées  pendant  dix  ans 
et  plus  ;  il  en  est  d'autres  qui  n'en  ont  pas  actuellement,  et 
qui  probablement  n'en  appelleront  plus  à  leur  tête.  La 
communauté  de  Berlin  n'a  pas  de  Rabbin  depuis  près  de 
trente  ans. 

Les  Rabbins  contribuent,  avons-nous  dit,  à  retenir  les 
Juifs  dans  l'ignorance.  Ils  veulent  leur  persuader  que  les 
lois  Icvitiques,  qui  étaient  faites  pour  un  pays  particulier  et 
pour  un  temps  dont  Dieu  lui-même  avait  fixé  le  terme,  sont 
encore  en  vigueur;  et,  dans  l'impossibilité  absolue  où  ils 
se  trouvent  de  les  faire  observer,  ils  ont  recours  à  mille  ex- 
pédiens,  souvent  vexatoires  et  qui,  quelquefois,  sont  plutôt 
des  moyens  d'éluder  que  d'accomplir  ce  que  la  loi  prescrit. 
Ainsi ,  Moïse  ayant  défendu  à  une  veuve  de  se  remarier  à 
un  autre  homme,  tant  que  son  beau-frère,  si  elleena  un,  n'a 
pas  déclaré  qu'il  ne  lui  plait  pas  de  l'épouser,  et  tant  que, 
pour  eonstater  le  refus  qu'elle  a  reçu  ,  elle  ne  s'est  pas  ap- 
prochée de  lui  et  ne  lui  a  pas  ôlé  son  soulier  ,  en  présence 
des  anciens,  les  Rabbins  de  l'xillemagne,  delà  Pologne  et 
de  quelques  autres  pays,  exigent  qu'en  pareil  cas  cette  cé- 
rémonie ait  encore  lieu.  Quoique  les  mariages,  en  plusieurs 


LE  SEMEUR. 


365 


contrées,  enlie  un  beau-frère  et  une  bi'lU;  sœuf  soient  Jc- 
fendus  par  la  loi  civile,  et  qu'en  conséquence  le  consente- 
ment (lu  beau-frère  de  se  marier  ne  pouvant  avoir  lieu,  son 
refus  est  inutile,  iU  insistent  pour  que  la  veuve  robtienne. 
Si  le  licaufrèrc  demeure  dans  une  antre  ville  ,  elle  est  sou- 
vent forcée  de  le  presser  et  même  de  le  payer,  pour  le  lairc 
consentir  à  venir  se  prêter  à  la  cérémonie.  Lu  loi  de  Moisc 
défend  de  porter,  le  jour  du  sabbat,  des  fardeaux  d'une 
maison  à  une  autre.  Que  font  les  P^abbins?  Un  lieu  entouré 
do  murailles  étant  considéré  comme  une  seule  maison,  ils 
font  tendre  un  fil  d'arcbal  d'un  bout  du  village  à  l'autre, 
et  prétendent  que  ce  fil  lient  lieu  de  muraille,  en  soite 
qu'on  peut,  selon  eux,  vaquer  à  ses  affaires  dans  toute 
l'étendue  du  village,  sans  violer  le  sabbat.  Quant  aux  sacri- 
fices, qui  ne  devaient  être  célébrés  que  dans  le  temple  de 
Jérusalem  et  dont,  remarquons-le  en  passant,  l'abolition 
avait  été  formellement  prédite,  tomme  ils  ne  peuvent  plus 
avoir  lieu,  ils  y  suppléent  en  récitant  certains  passages  des 
Livres  saints.  Pai-  ces  pratiques  et  mille  autres  semblables, 
les  Rabbins  s'efforcent  de  tenir  les  Juifs  soumis,  non  à  la  loi 
de  Moïse,  ce  qnt  serait  aujourd'hui  tout-à-fait  impossible, 
mais  à  l'ordre  de  choses  factice  par  lequel  ils  l'ont  i  cm- 
placée  et  qu'ils  leur  persuadent  être  le  même.  Comme  il  n'a 
pas  le  caractère  typique  qui  donnait  une  tendances!  élevée 
aux  cérémonies  de  la  religion  judaïque,  ce  n'est  plus  qu'un 
système  de  minutieuses  observances,  privées  de  toute  signi- 
fication et  qui  dégradent  ceux  qui  s'y  soumettent  et  leur 
ôtent  la  possibilité  de  tout  pi  ogres.  Ce  système  étant  main- 
tenu par  l'influence  des  Rabbins  ,  il  n'y  a  rier.  d  injuste  à 
les  rendre  responsables  de  l'état  stationnaire  de  leurs  com- 
patriotes; mais',  malgré  leurs  efforts  pour  les  retenir  dans 
la  superstition,  le  temps  viendra,  la  Parole  de  Dieu  nous  le 
déclare,  et  nous  nous  en  réjouissons^  où.  ils  ne  réussiront 
plus  à  eu  imposer  au  peuple,  parce  que  le  cœur  des  Juifs 
sera  enfin  éclairé  de  la  lumière  éclatante  de  l'Evangile. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

LE    CHRETIEN    DE    NOM    ACCUSE    PAR    SES    PENSEES  (l). 

Il  y  a  deux  manières  fort  différentes  de  recevoir  et  de 
pratiquer  le  Christianisme  j  et  ces  deux  manières  peuvent 
être  désignées  par  deux  expressions  bien  simples  :  Pour 
les  uns,  le  Christianisme  est  tout,  pour  les  autres,  il  est 
quelque  chose.  Les  uns  l'ont  reçu  comme  une  puissance 
souveraine  à  laquelle  tout  doit  être  soumis;  ils  lui  ont  éle- 
vé un  trône  dans  leur  âme,  ils  ont  livré  leur  vie  à  sa  merci. 
Croire  en  Jésus-Christ,  l'aimer  et  le  servir,  est  poHr  eux  la 
seule  chose  nécessaire,  le  tout  de  l'homme;  ils  ont  choisi 
Jésus-Christ  pour  le  centre  de  toutes  leurs  pensées,  la  règle 
de  toutes  leurs  actions,  le  modérateur  de  tous  leurs  senli- 
meus.  Voilà  les  chrétiens  déterminés  et  complets.  Pour  les 
autres,  le  Christianisme  est  seulement  quelque  chose.  Son 
excellence  intérieure,  l'autorité  des  siècles,  la  force  de 
l'exemple  les  ont  traînés  sous  ses  bannières.  Ils  y  sont  même, 
jusqu'à  nu  certain  point,  de  bon  cœur;  ils  ne  déposeraient 
pas  volontiers  le  titre  de  chrétiens  ;  le  leur  refuse-ton  ,  ils 
s'indignent.  Mais  le  Christianisme  ne  fait  que  partager  leur 
cœur  avec   d'autres  objets  qu'ils  n'estiment  pas  moins;  ils 

(0  A  peine  quelques  mois  se  sont  écouit-s  depuis  que  nous  iivons  an- 
noncé les  e\crllfns  Discours  de  M.  A.  X^iket,  et  déjà  l'édilion  enl  ère  est 
épuisée  :  on  ne  peut  plus  s'en  procurer  un  seul  exemi.laire,  l'nu  s.  conJe 
édition  se  prépare,  à  laquelle  l'auteur  a  ajouté  divers  morceaux  qu'il  avait 
publiés  séparément ,  et  plusieurs  nouveaux  discours.  Nous  profitons  avec 
empressement  de  la  permission  qu'on  nous  a  donnée  de  faire  connaître  d'.->- 
vance  à  nos  lecteurs  quelques  fragmens  de  l'un  de  ces  discours  inédits. 
Depuis  long-temps  aucun  ouvrage  de  philosoj  hie  ,  et  en  particulier  de 
philosophie  chrétienne  ,  n'avait  obtenu  un  pareil  succès.  Nous  sommes 
conTaincus  que  la  seconde  édition  ,  à  laquelle  les  additions  qui  y  ont  élc 
faites  donnent  un  attrait  de  plus,  sei a  aussi  recherchée  que  l'a  été  la 
première. 


n'ont  rien  chasse  pour  le  recevoir  ;  leuvs  intérêts  n'ont  fait 
que  se  raiigi;r  un  peu  pour  lui  fiire  place  ,  et  la  meilleure 
partie  est  resti'^c  à  la  porte  de  leur  cœur.  Un  peu  de  crainte 
de  la  mort,  un  peu  de  respect  pour  la  sainteté  de  Dieu,  ua 
peu  de  coiiliance  en  sa  miséricorde,  un  peu  d'aflectioii  pour 
Jéstis-Ciinst  se  sont  glissés ,  pour  ainsi  dire,  dans  les  inter- 
valles que  laissait  libres  une  âme  dcjt  si  bien  remplie.  Et  se 
sachant  lion  {'ré  d'avoir  ainsi  tout  accommodé,  satisfaits  de 
voir  cette  grande  affaire  si  bien  réglée,  ils  se  remettent  à 
vivre  à  peu  près  comme  ils  ont  toujours  vécu,  et  vont 
traïujuillemeul  à  la  rencontre  de  ce  Dieu  cjui  veut  que  nous 
l'ainiious  de  tout  notre  cœur,  de  toute  notre  âme,  de  toutes 
nos  forces  et  de  toute  notre  pensée. 

Que  ces  chrétiens  ne  soient  pas  des  chrétiens,  c'est  ce  que 
nous  n'avons  pas  besoin  de  piouver.  Notre  but  aujourd'hui 
est  de  tirer  cet  aveu  de  leur  propre  bouche  en  les  opposant 
eux-mêmes  à  eu.v-mêmes;  en  d'autres  termes,  notre  but 
est  de  piouver  que  leurs  propres  pensées  les  accusent. 
(Rom.  II,  i5.) 

Lorsque  le  cœur  éprouve  une  affection  innocente  et  légi- 
time, n'cst-il  pas  généralement  reconnu  qu'il  est  beau  de 
s'y  livrer?  Si  l'olijet  qui  nous  rins|)ire  est  aussi  digne  de  res- 
pect que  d'amour,  n'est-il  pas  beau  de  lui  vouer  de  l'en- 
thousiasme'.' et  dans  un  cas  semblable,  l'exagération  n'est- 
elle  pas  beaucoup  plus  pardoiinée  que  la  tiédeur  !" 

Lorsque  nous  avons  reçu  quelque  bienfait  d'un  de  nos 
semblables,  n'est-:l  pas  généralement  convenu  que  la  recon- 
naissance doit  se  proportionner  au  bienfait  ?  N'est-il  pas 
beau  de  ne  point  la  mesurer  trop  exactement?  Ne  doit-elle 
pas,  s'il  se  peut,  surpasser  le  service  rendu?  et  ne  doit-elle 
pas  saisir  avec  empressement  toutes  les  occasions  de  se  ma- 
nifester par  des  faits? 

Eiifiu,  lorsque  nous  avons  jugé  quelqu'un  digne  de  notre 
affection  et  de  notre  estime,  n'est-il  pas  généralement  re- 
connu que  nous  devons  nous  honorer  devant  le  monde  des 
scutimens  que  cet  être  nous  inspire?  n'est-il  pas  beau  de 
faire  connaître  et,  si  nous  le  pouvons  ,  de  faire  partager  à 
tous  cette  affcction  et  ce  respect?  et  ne  devons-nous  pas, 
alors  même  qu'il  serait  pour  les  autres  un  objet  d'aversion 
ou  de  mépris,  alors  même  et  surtout  alors  ,  nous  confesser 
ses  amis  et  le  défendre  par  celte  expression  publique  de 
notre  attachement? 

Trois  questions  dont  la  réponse  n'est  pas  douteuse.  Oui, 
voilà  des  maximes  reçues  dans  le  monde,  reçues  non  seule- 
ment des  hommes  spirituels,  mais  des  mondains;  non  seule- 
ment des  chrétiens,  mais  des  pa'i'ens  ;  non  seulement  d'une 
classe  de  la  société  ,  mais  de  toutes  sans  exception.  Ce  sont 
des  pensées  que  tout  le  monde  avoue ,  dont  tout  le  monde 
s'honore,  et  dont  l'absence  supposerait  une  dégradation  mo- 
rale dans  laquelle  personne  ne  s'imagine  être  tombée  Je 
prends  ces  pensées  ,  dont  la  vérité  étant  universellement 
admise,  est  donc  admise  par  les  chrétiens  de  nom,  etje  leur 
dis,  à  eux,  que  ces  pensées  renferment  leur  condamnation. 

Un  objet  a  gagné  leur  cœur  par  de  belles  qualités.  Ils 
l'aiment.  N'allez  pas  croire  qu'ils  se  mettront  en  garde 
contre  un  seotiinentsi  doux.  Ils  trouvent  juste,  innocent  et 
même  beau  de  s'y  ;ibandonner.  S'ils  craignent  quelque 
chose ,  c'est  de  ne  pas  aimer  assez.  Ils  se  savent  bon  gré  de 
leur  sensibilité  ;  ils  se  voudraient  du  mal  de  la  sentir  refroi- 
die. L'exagération  ne  leur  fait  guère  de  peur  :  trop  heu- 
reux, pensent-ils,  qui  peut  exag-érer  ainsi  !  On  peut  trop 
jouir,  trop  agir,  trop  connaître  :  on  ne  saurait  trop  aimer. 
Cette  prétendue  exagération  est  l'âme  de  toutes  les  grandes 
actions  ,  le  mobile  de  toutes  les  belles  vies  ;  l'enthousiasme 
pour  ce  qui  est  grand  et  bon  est  le  plus  noble  état  que 
l'âme  puisse  connaître,  une  disposition  où  il  faudrait  qu'elle 
pût  se  maintenir  habituellement  ;  le  fanatisme  même  a  sa 
grandeur,  et  soit  qu'on  s'enflamme  pour  la  patrie,  pour  la 
science  ou  pour  les  beautés  de  la  nature  et  des  arts,  on 
honore  par  ce  transport  la  nature  humaine,  qui  ne  retombe 
que  trop  aisément  vers  les  choses  communes  et  vers  les  in- 
térêts matériels. 

Tout  pénétré  de  ces  pensées,  tout  avide  d'aimer  et  d'ad- 
mirer, on  vous  place  devant  le  modèle  accompli  de  tout  ce  qui 
mérita  jamaisl'admirationet  l'amour.  Loin,  bien  loin,  toutes 
les  fictions  les  plus  sublimes  !  c'est  la  plus  sublime  des  réa- 
"  lités.  Loin,  bien  loin,  tous  les  sages,  tous  les  héros,  tous  les 


365 


LE  SFMELTR. 


piophctos,  tous  los  hommes  !  c'est  un  Dieu  ;  et ,  ô  profon- 
deur I  c'est  un   UiouM;irlyi'.    Avez-vous  admiré  l'homme 
palienl?  c'est  la  patience  même  ;avez-voas  respecté  l'homme 
pur?  c'est  l:i  pureté  même  ;  uvcz-vons   aimé  l'homme  ai- 
mant? eh  !  bien,  c'est  la  charité  même;  avcz-vous  prêté  une 
oreille  avicle  aux  discours  de  la  sagesse  ?  jamais  homme  u'a 
parli;  comme  cet  homme.  Tonte  la  philosophie,  toute   la 
science  moderne  s'incline  devant  cette  s.'g'^sie  in<ai-née,  qui 
donne  au  génie  des  pensées  d'cnlant,  à  l'enivuil  des  pensées 
de  f'énie.  Combien  de  fois,  préoccupés  d'un  idéal  de  per- 
fection humaine,  vous  en  avez  cherché  la  réalité  parmi  les 
hommes!  Combien  de  fois  vous  avez  été  trompés  I  Toujours 
l'homme  se  trahissait  par  quelque  cn.hoit.  Tantôt  un  vice 
obscurcissait  les  bonnes  qualités,  tantôt  ces  bonnes  qualités 
elles-mêmes,  méconnaissant  leurs  limites,   devenaient  des 
vices.  iSIème  dans  ces  fictions  où  se  déploie  librement  l'ima- 
piiialion  de  l'homme,  il  ne  vous  est  pas  donné  do  tracer  des 
caractères  parfaits,  soit  qu'une  espèce  de  bon  goût  répugne 
à  cette  falsification  ,  soit  qu'en  effet  un    être  inqiarfait   et 
borné  ne  puisse  peindre  avec  succès  que  des  êtres  bornés  et 
inqîarfaits  comme  lui.  Mais  le  divin  héros  de  l'Evangile  est 
accompli  de  tout  point.  Aucune  imance  de  péché,  aucune 
vertu  qui  s'a\'»nce  en  usurpatrice  sur  le  terrain  d'mie  autre 
vertu.  Il  en  est  de  son  caractère  comu-ic  de  son  œuvre  :  la 
justice  et  la  miséricorde  s'y  sont  entiebaisées;  la  force  et  la 
douceur  se  sont  réconciliées;  l'auforité  et  l'hnmilité  o;!t 
bi'illé  de  concert;  en  un  mot,  tous  les  éUmons  dont  se  com- 
pose l'idée  de  la  perfection  se  sont  combinés  dans  la  plus 
ravissante  harmonie.  Que  laul-il  donc  de  plus  pour  gagner 
votre   cœur?  Aurez-vous  encore  le  droit   d'admirer  quoi 
que  ce  soit,  si  vous  n'admirez  pas  Jésus  ?  Ne  serez-voiis  pas 
iiiéme  souverainement  injuste  s'il  y  a  chose  an  monde  que 
vou»  admiriez  ou  que  vous  aimiez  autant  que  Jésus  ?  Car, 
vous  ne  sauriez  le  nier,  le  problème  est  résolu  ;  vous  avez 
enfin  trouvé  V Admirable ,  ainsi    que   l'appelle  justement 
l'Ecriture  ;   et  si  vous  ne  l'admirez  pas  plus  que  tous  les 
autres  êtres  à  la  fois, on  sera  forcé  de  conclure,  on  que  cette 
prétendue  soif  du  bon  et  du  beau  n'était  qu'une  puie  hypo- 
crisie ,  ou  que  votre  goût  dépravéest  incapable  de  discerner 
tout  ce  qui  est  vraiment   bon  et  beau,  oa  que  votre  vauitt- 
trouve  mieux  son  compto  à  admirer   l'imperfection  ,  jJarce 
que  l'imperfection  ne  vous  hiunilie  pas.  Eh  bien  I  11  en  est 
ainsi  pourtant.  Non  pas  qu'il  vous  eu  coûte  quelque  chose 
de  convenir  que  Jésus-Ciirist  est  l'être  le  plus  parfait,  et 
même  le  seul  parlait  qui  ait  vécu  parmi  les  hommes.  Mais 
que  ce  sentiment  est  froid  en  comparaison  de  celui  que  vous 
accordez  souvent  à  des  créatures  !  Que  dis-je?  ce  sentiment 
si  pur  et  si  ennoblissant,  vous  le  redoutez  comme  un  dange- 
reux sentiment;  vous  semblez  lui  appliquer   celte   même 
règle  de  prudence  morale  qui  nous  prescrit  de  nous  défier 
de  toutes  nos  passions  charnelles,  illimitées  pai-  leur  nature, 
et  capables  de  dévorer  l'âme  entière!  Vous  traitez  ce  senti- 
ment avec  la  sévérité  qui  est  due  aux  convoitises  mondaines 
qui  font  la  guerre  à  nosàraes!  et  tandis  que  vous  laissez  un 
libre  cours  à  des   torrens  dévastateurs  que   vous   devriez 
borner  de  toutes   parts ,  vous  resserrez  de  tout  votre  pou- 
voir ce  fleuve  d'amour  qui  ,  en  coulant  dans  l'âme  ,  en  y 
débordant,  s'il  élait  [lossible,  n'y  pourrait  jamais  porîer  que 
la  fertilité,  l'abondance  et  la  vie!  Et  vous  êtes  chrétiens! 
et  ce   qui   serait  injustice  chez    des   païens   mêmes,  à   qui 
l'Evangde  serait  connu  ,  vous  vous  le  permettez  comme 
chrétiens  !  On  passe  aux  incrédules  de  prodiguer  leur  âme 
à  des   objets  créés  et  imparfaits,  de  vouer  à  des  hommes 
pécheurs,  que  dis-je?  à  des  inventions  humaines,  à   des 
ouvr.iges  de  l'art,  un  enthousiasme  voisin  du  délne  :  l'àme 
a  besoin  d'être  remplie,  et  hors  des  inspirations  de  la  sagesse 
d'en  haut ,  elle  n'est  peut-être  pas  libre  de  choisir;  mais 
que  des  chrétiens  accordent  (et  cela  se  voit  tous  les  jours, 1 
à  un  homme,  à  un  système,  à  un  tableau,  à  une  statue, 
beaucoup  pins  d'intérêt  et  d'admiration  que  Jésus  ne  leur 
en  inspii"C,  qa'ils  craignent  môme  d'avoir  trop  d'affection 
trop  de  zèle,  trop  d'enthousiasme  pour  celui  à  qui  ils  ne 
feraient  que  rendre  justice  en  l'aimant  de  toutes  les  forces 
'  de  leur  âme,  c'est  ceriaincnient  lecomblederinconséqueuce 
et  de  l'égarement. 

Premier  point  sur  lequel  les  chrétiens  de  nom  sont  con- 
éamnés  par  leurs  propres  pensées,  c'est-à-dire,  par  leurs 


principes.  Voyons  si  leur  condamnation  ne  sortira  pas  de 
quelque  antre  de  leurs  pensées. 

Ils  font  grand  cas  de  la  reconnaissance  ,  et  avec  raison  ; 
car  si  la  reconnaissance,  prise  en  elle-même,  n'est  pas  préci- 
sément une  vertu,  elle  est  du  moins  le  sentiment  le  plus 
désintéressé  que  l'homme  puisse  éprouver.  La  morale 
humaine,  que  les  liommes  ont  déjà  tant  mutilée,  pourra 
souffiir  encore  bien  des  atteintes  avantque  la  reconnaissance 
ait  peidii  son  crédit.  Tout  autre  chose  peut  trouver  une 
excuse  :  l'ingiatitude  avérée  n'en  trouvoiimais.  Après  cela, 
je  ne  dirai  pas  que  tout  le  monde  est  reconnaissant  ;  je  ne 
paile  pas  des  habitudes  de  la  société,  mais  de  ses  maximes, 
et  des  maximes  que  les  chrétiens  de  nom  rei;oivent  comme 
tout  le  reste  des  hommes.  Tons  font  de  la  reconnaissance 
un  devoir  sacié;  tous  veulent  qu'elle  se  ])ro. luise  par  des 
faits  ;  tous  approuvent  qu'elle  aille  au-delà  des  services 
lendus. 

Ici,  je  m'adresse  encore  aux  chrétiens  de  nom,  et  je  leur 
dis  :  Voici  une  belle  occasion  d'appliquer  vos  principes.  Un 
grand  bienfait  vous  a  été  accordé.  Il  va  plus  loin  que  votre 
corps,  il  louche  votre  âme;  plus  loin  que  cette  vie,  il  em- 
brasse l'éternité;  pins  haut  que  vos  pensées,  il  le»  surpasse 
de  beaucoup  plus  que  les  cieux  ne  surpa«s<  nt  la  terre.  Ce 
bienfait  est  le  salut.  Et  si  un  bienfait  infini  en  lui-môme 
peut  devoir  à  quelque  circonstance  un  nouveau  prix  ,  re- 
gardez au  bienfaiteur:  c'est  celui  que  vous  avez  offensé; 
regardez  au  moyen  du  bienfait  :  c'est  la  mort  du  juste  ;  re- 
gardez à  celle  mort  :  elle  fut  volontaire.  Tout  l'ordre  de 
choses  établi  semble  avoir  été  renversé  afin  que  vous  fussiez 
sauvés  ;  et  quand  l'Eternel ,  pour  atteindre  ce  but ,  aurait 
étendu  de  nouveaux  cieux  dans  l'espace,  ou  (juaud  il  auiait 
anéanti  des  mondes  par  milliers,  ou  quand  il  aurait  fait  vio- 
lence à  toutes  les  lois  de  la  nature,  il  aurait  fait  pour  vous 
moins  qu'en  envoyant  dans  le  monde  le  petit  enfant  de 
Bethléem.  Si  vous  ne  croyez  pas  à  la  réalité  de  celte  grai.de 
œuvre  de  miséricorde  ,  n'en  parlons  plus  ;  que  la  créature 
retourne  à  la  créature,  i  qui ,  pour  des  bienfaits  bornés,  il 
lui  sera  libre  d'offrir  une  reconnaissance  bornée.  Mais  si 
vous  y  croyez!  si  vous  y  croyez  ,  il  est  évident ,  d'après  vos 
principes  mêmes,  que  vous  ne  vous  appartenez  plus,  que  ce 
n'est  plus  vous  qui  devez  vivre  ,  mais  Christ  qui  doit  vivre 
en  vous,  et  que  ce  que  vous  vivez  encore  dans  la  chair,  vous 
le  vivez  dans  la  foi  au  Fils  de  Dieu,  qui  vous  a  aimés.  Ciné  tiens 
de  nom,  nous  ne  vous  demandons  pas  un  cœur  où  la  pensée 
de  Dieu  habite  conlinnellemçnt ,  et  qui  fait  de  la  méditation 
des  choses  divines  ses  délices  les  plus  chères  ;  mais  montrez- 
nous,  du  moins,  vos  œuvres,  des  œuvres  faites  pour  l'amour 
de  Jésus  Christ ,  par  zèle  pour  sa  gloire;  montiez-nous  eu 
quoi  votre  justice  surpasse  la  juslu  e  de  ceux  qui  ni-  l'ont 
point  reçu  !  Vous  êtes  appelés,  c'est  lui-même  qui  l'a  dit ,  à 
faire  des  choses  extraordinaires;  le  chrétien  n'a  pas  nue  na- 
ture à  suivre,  mais  une  nature  à  dompter;  ni  à  f.iire  ce  qui 
plaît  au  monde,  mais  ,  dans  l'occasion  ,  aussi  ce  qui  lui  dé- 
plaît; ni  à  remplir  ses  devoirs,  mais  à  les  dépasser;  ni  à 
atteindre  certaines  limites,  mais  à  franchir  tontes  les  limites. 
Or,  si  le  cercle  dans  lequel  il  se  meut  est  aussi  étroit ,  l'es- 
prit dans  lequel  il  agit  aussi  terrestre,  les  règles  dccondtiile 
qu'il  professe  .i.ussi  communes  que  pour  les  hommes  qui 
n'ont  pas  li  même  foi  que  lui  ,  si  l'on  ne  peut  distinguer  à 
l'ensembh!  de  la  vie,  à  son  cachet  ,  ce  chrétien  de  l'homme 
iialnrcl,  je  le  demande,  où  est  sa  reconnaissance? 

Mais  au  lieu  de  beaucoup  de  preuves  variées  de  recon- 
naissance, n'en  demandons  qu'une,  une  toute  particulière  : 
encore  ici  nous  allons  prouver  aux  chrétiens  de  nom  que 
leurs  pensées  li"s  accusent.  x 

Nous  l'avons  dit ,  ce  n'est  pas  un  véritable  amour  qua 
celui  dont  on  rougit;  il  faut  ou  renoncer  à  notre  affec- 
tion ou  la  confesser  hardiment,  et  la  confesser  surtout  lors- 
que la  personne  pour  qui  nous  l'éprouvons  est  méconnue 
dans  le  monde.  Ces  maximes  ,  ce  n'est  pas  nous  qui  les  in- 
ventons, ce  n'est  pas  le  Christianisme  qui  les  a  apportées  sur 
la  terre;  nous  en  faisons  honneur  au  monde  lui-même  ;  et, 
comme  maximes  universellement  admises,  elles  appartien- 
nent aussi  aux  chrétiens  de  nom. 

Sont-ils ,  sur  ce  dernier  point,  accusés  ou  défendus  par 
leurs  pensées?  Quelle  question  !  dira-t-on  :  le  nom  même 
qu'ils  portent  et  qu'ils  acceptent  y  répond  suffisamment  ; 


LE  SEMELR. 


>J/ 


de  Jésiis- 


piiisqu'ils  se  disent  cluétieus,  ils  ne  loiigisseiil  pas 

Christ.  r-i    •  .   I 

Il  y  a  dans  le  monde  deux  Jcsns-Clinsl  :  un  Jcsus-Uni^t   | 
lionoié  et  considéré,  un  Jésns  Cluist  humilié  et  conspue 
comme  jadis  au  prétoire.  Le  premier  est  le  fondut.ur  d  nue 
éjilise  ipii  ,  comme  la  vigne  du  prophète  ,  a  étendu  ses  vas- 
tes et  fructueux,  r.ime  aix  sur  toutes  les  parties  du  gl*)bP, 
le  fondi.teur  d'une  civilisation  qui  a  laissé  hicu  loin  d  elle 
Ja  civilisation  menteuse  de  l'antuputé,  le  fondateur  ,  cnhn  , 
d'une  morale  qui  arrache  aux  ennemis  mêmes  du  Christia- 
nisme d'involontaires  hommages.  Ce  Jésus-Clu•i^t  est  encore 
honoré  sur  la  terre.  L'autre  ,  c'est  l'Agneau  immolé  des  la 
fondation    du  monde  pour  les  péchés  des  enians  d'Adam  ; 
c'est  celui  dont  il  faut  manger  la  chair  et  boire  le  sang  pour 
avoir  la  vie;  c'est  celui  dev;:ut  lequel  il  faut  nous  dépouiller 
de  toutes  nos  justices  pour  être  trouvés  vêtus  et  non  pas 
nus  ;  c'est  celui  (p'on  ne  peut  suivre  que  comme  Simon^  de 
Cyrènc,  en  partageant  avec  lui  le  l\irdeau  de  sa  croix;  c  est 
IcDieu  des  petits ,  des  humbles  et  des  enfaiis.  Celui-là  ne 
jouit  pas  de  grands  honneurs  dans  le  monde.  Dites  que  vous 
êtes  chrétiens;  allez  dans  les  églises  ,  communiez  même: 
tout  cela  n'apprend  pas  encoie  auquel  de  ces  deux  Jésus 
vous  appartenez;  et  si  vous  ne  vous  expliquez  pas  davantage, 
on  croiia  que  c'est  au  premier  :  opinion  qui  ne  peut  au- 
jourd'hui compromettre  personne.  Mais  confessez,  à  temps 
et  hors  de   temps,   Jésus-Christ  le  Sauveur  ,    l'Agneau  de 
Dieu  qui  ôte  les  péchés  du  monde  et  qui  a  ôlé  les  vôtres  ; 
confessez  que  vous  avez  été  sauvés  par  grâce,  par  le  moyen 
de  la  foi  ;  confessez,  ce  qui  revient  au  même,  toutes  les  con- 
séquences pratiques  qui  découlent  de  cette  prolessiou;  in- 
troduisez le  Christianisme  tout  vivant  dans  votre  vie,   et 
vous  verrez  s'il  n'en  coûte  rien  de  confesser  Jésus  Christ. 

Il  ne  s'agit  donc  plus  que  de  savoir  si  vous  le  confessez 
ainsi.  Si  vous  le  faites  ,  vos  pensées  vous  défendent  ;  car 
vous  agissez  conformément  aux  maximes  de  morale  que 
vous  avez  proclamées.  Si  vous  ue  le  faites  pas  ,  vos  pensées 
vous  coiidamnent. 

Tout  ce  que  nous  avons  exposé  établit  que  les  chrétiens 
de  nom  tiennent  en  commun  avec  les  hommes  du  monde 
certaines  m;',xlmcs  générales  ;c[u'ils  se  piquent  rl'y  être  fidè- 
les dans  les  choses  du  monde  ;  mais  que  ,  au  fait  du  Chris- 
tianisme ,  ils  sont  trauquillcment  infidèles  à  ces  mêmes 
niJXimes. 

Nous  avons  trouvé  l'homme  ,  sous  ce  dernier  rapport  , 
étiangement  inconséquent;  il  l'est  moins,  beaucoup  moins 
dans  les  autres  choses  :  d'oii  vient  ce  singtdier  phénomène? 
Je  n'en  sais,  pour  ma  part,  d'autre  explication  que  celle- 
ci  :  c'est  qu'il  est  naturel  d'élre  touché  pour  ses  a;nis  ,   de 
reconnaître  des  services  rendus,    de  s  honorer  d'un  choix 
que  le  cfieur  a  fait ,  mais  qu'il  n'est  pas  naturel  d'être  cliré- 
tien.  Chrétien,  dans  le  sens  vague  et  général  dont  nous  avons 
parlé,  il  est  naturel  de  l'être; chrétien  conséquent,  chrétien 
au  sérieux,  cela  n'est  pas  naturel.  Comment  donc  est-il  dos 
hommes  qui  devieunetit  solidement  chrétiens  ,  si  cela  n'est 
pas  naturel?  Par  une  force  surnaturelle  qui  se  voile,  qui  se 
cache  le  plus  souvent  dans  les  moyens  naturels,  qui  coule 
dans  l'âme  par  les  mêmes  canaux  que  nos  idées  ordinaires  , 
mais  qui  n'en  est  pas  moins  surnaturçlle  dans  sa  source  et 
dans  son  principe.  Dans  le  sens  spirituel  et  vrai ,  il  rst  ccr- 
taiuquenul  ne  peut  dire  que  Jésus-Christ  est  le  FilsdeDicu, 
sinon  par  le  Saiut-Espr.t .  C'est  Dieu  qui  en  a  persuadé  par 
sou  Esprit  tant  d'âmes    qui  u'éla.ent  ni  par  le  cœur  ni  par 
l'esprit  plus  disposées/[ue  d'antres  à  le  croire.   C'est   Dieu 
qmamLue  pjur  l'iioaime,  au  milieu  du  bonheur   on    du 
malheur  tcriestre^  eu  besoin  inconnu  du  ciel,  cette  soif  de 
pei  feclion  et  d'harmonie,  ces  nobles  et  saintes  détresses  d'un 
cœur  a  qui  Dieu  manquait  encore,  ce  commencement  de 
tendresse  pour  un  Sauveur  rpii  ne  lai  avait  inspiré  jusqu'a- 
lors qu'une  froide  admiration;  enfin,  cette  vue  si  vraie  du 
monde  et  de  la  vie,  <jui  demande  pour  centre  et  pour  point 
d'appui  à  l'univers  ébraidé  l'Amour  et  la  Sainteté,   réunis 
en  un  Dieu  suprême.  .Mais  qui  pourrait  compter  toutes  les 
rout_'S  du  royaume  céleste?  Qui  voudrait  tracer  aux  âmes  un 
itinéraire  unique  vers  la  citcde  la  paix  ?  La  bonté  deDieu  est 
riche  en  conseils  et  diverses  en  moyens.  Jamais  nous  neconnaî- 
trons  toutes  sesrusespaternelles;  jamais  nous  ne  mesurerons 
l'immeusité  de  cet  amour.  O  bonté,  qui   embrasses  et  qui 


enserres  tous  les  êtres  crées,  ô  amour I  chargez-vous  de 
faire  croire  à  l'amour  !  coijtraignez  pi^r  les  nobles  moyens 
qui  vous  glorifient  et  qui  nous  honorent,  contraignez  l'âme 


inmaine  a  incliner  sa  liberté  superbe  sous  votre  joug  bien- 
Faisant  !  Persuadez  l'esprit  par  le  cœur,  lecceur  par  l'esprit! 


1 

Faites  éclater  toute  la  beauté  de  votre  œuvre  à  ceux  qui  n'en 
connaissent  encore  que  l'accablante  grandeur  et  la  niyslé^ 


rieuse  obscurité  ITransformez  en  chrétiens  véritables  et  ces 
chrétiens  de  nom  ,  et  ces  esprits  incrédules,  et  ces  cœurs  in. 
certains,  et  toutes   ces  créatures  immortelles   pour 
dévouement   du  Premier-né  plaide   avec  puissance 
de  vous ,  depuis  les  premiers  jours  du  monde  ! 


qui   la 
auprès 


HISTOIRE. 

Petite  BiBLiOTnÈouE  des  Pères  de  l'Eglise  ,  publiée  par 
Tan.  Fr.  Aug.  Gontiuer,  ministre  du  Saint-Evangile. 
Tome  II.  In-i3  de  333  pages.  —  i832.  Genève,  chez 
ar'SusanneGuers;  Par-:,,  chez  Risler,  rue  de  l'Ora- 
toire, n.  6. 

Entre  touteslcs  études  historiques  vers  lesqucllcslcs  esprits 
se  portent  aujourd'hui,  il  n'en  est  pas  de  plus  attachante 
que  celle  qui  nous  transporte  aux  premiers  siècles  de  l'Eglise 
chrétienne.  Là  nous  assistons  à  un  spectacle  qui  n'est  pas 
sans  analogue  de  nos  jours,  bien  que  sous  des  formes  et  avec 
des  proportions  différentes  de  celles  de  notre  temps.  Nous 
vovons  alors  ,  comme  aujourd'hui,  une  société   ébranlée 
jusque  dans  ses  fondcmens  et  foulant  un  sol  prêt  à  s'abîmer 
sous  ses  pas  ;  alors,  comme  aujourd'hui ,  nous  voyons   une 
civdisation  avancée  éblouir  de  son  prestige  des  générations 
qui  lui  confient  tout  leur -jn-ésent  et  tout  leur  avenir-  Mais 
aussi    tandis  que  l'cgoïsme,  la  sensualité,  la  faconde  des  so- 
phistes et  le  cynisme  desarts  achèventde  ruiner  les  derniers 
étiis  de  l'édifice  social  ,  tandis  cpie  de  rares  stoïciens  font 
encore  entendre  au  monde  un  dernier  et  impuissant  appel 
à  la  vertu,  ou  voit  naître  et  croître  de  jour   eu  jour   une 
.  autre  société,  obscure  d'abord  ,  méconnue  de  la  loule  ,  dé- 
daignée des  philosophes  ,  mais  pleine  de  vie  en  présence 
d'un  monde  qui  se  meurt;  animée  d'un  même  esprit  et 
formant  un  même  corps,  en  présence  d'un  monde  que  la 
diversité  des  opinions  divise  en  mdle  fractions  ;  parlant  de 
renom  ement  et  eu  donnant  l'exemple,  lorsqu'autour  d'elle 
règne  l'intérôt  personnel;  regardant  avec  joie  l'éternité  qui 
s'avance,  lorsque  la  multitude  ne  voit,  ne  cherche,  ne  veut 
que  le  temps;  triomphant  de  la  mort  et  la  contemplant  avec 
paix,  lorsque  les  autres  hommes  la  voient  avec  cifroi  se  pro- 
uieuer  au  milieu  d'eux. 

Ecoutons  un  chrétien  du  TV'  siècle  nous  décrivant  ce  que 
serait  la  société  tout  entière,  si  elle  partageait  la  foi  de  la 
minorité  dont  nous  parlons  : 

«  Si  Dieu  était  généralement  honoré  et  servi  ici-bas,  dit 
Lactance,  il  n'y  aurait  plus  parmi  les  hommes  de  dissensions 
ni  de  guerres;  car  ils  sauraient,  et  mieux  encore,  ils  senti- 
raient qu'ils  sont  tous  les  enfans  d'un  même  père.  Il  n'y  au- 
rait plus  de  pièges  tendus  à  la  bonne  foi ,  plus  de  fraudes  ; 
car  ils  songeraient  aux  chàtimens  terribles  que  la  justice  di- 
vinc  tient  en  réserve  pour  les  coupables,  elle  à  qui  rien  n'é- 
chappe ,  pas  même  les  plus  secrètes  pensées.  Les  hommes 
se  bornant  à  l'usage  de  ce  qui  leur  appartient,  préféreraient 
à  des  richesses  périssables  les  biens  qui  subsistent  toujours. 
Il  n'y  aurait  plus  de  voluptés  coupables,  plus  de  ces  infa- 
mies qui  souillent  le  monde,  si  la  société  tout  entière  sui- 
vait l'exemple  que  lui  donnent  aujourd'hui  les  fidèles.  Ce  se- 
raitl'àgedubonhcur,  de  la  paix,  de  la  tendre  commisération, 
du  support  mutuel,  de  la  justice  ,  de  la  tempérance.  Dans 
cet  heureux  état  de  choses,  il  n'y  aurait  bcsom  m  de  ces  co- 
des si  divers,  si  multipliés  ,  qui  régissent  les  hommes,  ni  de 
prisons  et  de  châtimens  pour  contenir  et  réprimer  le  ci-ii 
puisque  la  loi  de  Dieu  suffirait  à  tout,  et  que  sa  douce^ 
ence,  pénétrant  le  coeur  ,  se  répandrait  dans  la 


coudEite 


chacun.  » 

La  lecture  des  Pères  de  l'Église  et  la  connaisi 


:/-'^ 


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M 


368 


LE  SEWEUR. 


leur  vie  sont  éminemment  propres  à  révéler  tout  ce  qu'il 
y  a  de  puissance  dans  le  Clu^stianisme  pour  conduire 
l'homme  il  ces  admirables  résultats,  pour  le  rendre  vain- 
queur du  mal  et  de  toutes  ses  manifestations. Qui  peut  lire 
sans  une  salutaire  émotion  la  vie  d'un  Athanaso,  cette  vie 
si  pleine  d'orages,  de  vicissitudes,  et  i[ui  a  été  un  triomplu-' 
continuel  de  l'esprit  de  pais  et  de  charité  sur  l'esprit  tra- 
cassieret  haineux  d'une  secte  trop  fameuse  ? 

Il  y  a  sans  doute  beaucoup  à  choisir  parmi  les  écrits  et  les 
exemples  que  nous  ont  laissés  les  Pères;  ils  avaient  appar- 
tenu au  monde  avant  d'appartenir  à  Jf sus-Christ,  et  leurs 
anciennes  idées,  leurs  anciennes  habitudes  se  trouvèrent 
encore  souvent  mêlées  aux  idées  et  aux  habitudes  des  hom- 
mes régénérés.  Quelques-uns  surtout,  et  à  leur  tête  Origène, 
corrompirent  plus  d'une  fois  la  simplicité  de  la  foi  chré- 
tienne, en  y  mêlant  les  rêveries  du  néoplatonisme.  En  en- 
treprenant l'œuvre  éminemment  utile  de  populariser  la 
connaissance  des  Pères  de  l'Eglise,  M.  Gonthier  a  choisi  le 
procédé  qui  pouvait  à  la  fois  le  mieux  faire  atteindre  ce  but  et 
servn'  la  cause  des  saines  doctrines  chrétiennes.  Des  notices 
Liogiapliiques,  écrites  d'un  style  animé  ,  inais  exemptes  de 
tout  eugouement ,  nous  apprcii'icot  d'abord  tout  ce  que  les 
ti'aditions  les  plus  digues  de  foi  nous  ont  transmis  de  certain 
sur  la  vie  de  chaque  Père.  L'auteur  nous  donne  ensuite 
quelques  cxti'aits  des  ouvrages  des  Chrétiens  dont  il  vient  de 
parler,  et  nous  faitconnaîtrc  par  eux  les  piincipalcs  circon- 
stances de  l'histoire  ecclésiastique  contemporaine,  ainsi  que 
la  doctrine  de  ces  hommes  éminens. 

Nous  recommandons  beaucoup  la  lecture  de  cette  petite 
bibliothèque  des  Pères;  il  y  a  à  la  fois  instructioir  et  édifi- 
cation à  en  recueilhr.  Les  pcisounes  qui  connaissent  les  au- 
tres ouvrages  de  M.  Gonthier  nous  croiront  sans  peine. 
Le  deuxième  volume  a  pour  objet  les  Pères  du  IV°  siècle  ; 
il  renfcrnie  les  biographies  et  des  fragmens  d'Arnobe,  de 
Lactance,  d'Alexaudrc,  d'Eusèbe,  d'JIilaire  et  d' Athanaso. 
11  est  à  désii-er  que  le  troisième  volume  ne  se  fasse  pas  long- 
temps attendre. 


UI¥  JOUR,  UNE  SAISOi"V,  Ui\  MO.\DE. 

Il  y  a  des  insectes  qui  ne  reçoivent  la  vie  quo  par  un 
jour  pur  et  serein  et  qui  n'en  jouissent  que  pendant  la 
durée  de  ce  jour.  Pour  ces  éphémères  (  tel  est  leur  nom  ) , 
un  orage  n'est  pas  dans  la  nature  des  choses  et,  quand  il 
survient ,  il  les  fait  périr  avant  qu'ils  aient  eu  le  temps  d'y 
croire. 

11  y  a  aussi  des  insectes  qui  vivent  plus  long-temps  et  qui 
durent,  par  exemple  ,  toute  la  belle  saison;  poui- ceux-ci 
l'hiver  n'est  pas  plus  dans  la  nature  des  choses  que  l'orage 
pour  les  premiers.  Cependant  l'hiver  arrive  au  temps  njar- 

2ué,  et  il  les  fait  périr  avant  qu'ils  aient  cru  à  la  possibilité 
e  l'hiver. 

Ces  deux  réflexions  me  conduisent  à  une  troisième  que 
voici  :  ce  que  les  hommes  appellent  les  lois  de  la  natuie  , 
est-il  beaucoup  plus  sage  que  l'opinion  que  je  suppose  à 
mes  insectes  d'un  jour  oud'unesaison?  Arrêter  une  planète 
dans  sa  course  après  plusieurs  milliers  d'années ,  est-il  plus 
difficile  à  Dieu  que  d'agiter  une  atmosphère  après  quelques 
jours  de  repos, ou  de  donner  à  cette  planète  un  mouvement 
successif  d'oscillation  tel  que  ,  présentant  à  son  soleil  tantôt 
l'un,  tantôt  l'autre  de  ses  deux  pôles,  il  en  résulte  à  sa  sur- 
face cette  variation  successive  et  périodique  de  température 
qu'on  appelle  saisons?  Non,  sans  doute;  cependant  parlez 
de  cela  à  nos  savans  ,  et  vous  verrez  leur  assurance  et  leur 
air  de  raé])ris, quand  ils  vous  diront  qu'une  telle  catastrophe 
n'est  pas  dans  la  nature  des  clioses.  Il  se  passe  certainement 
alors  dans  leur  âme  quelque  chose  d'analofjue  à  ce  qui  se 
passait  dans  l'âme  des  contemporains  de  Noé  quand  ils  le 
voyaient  bùlii-  sou  arche. 


MELANGES. 

TniiTE  DES  NÈGRES  —  On  lil  dans  le  Moniteur  que,  par  .nrrêt  de  la 
cour  d'assises  de  la  Pointc-à-Pilre  (de  de  la  Guaileloiipc) ,  en  dale  du  28 
avril  i83-2.  les  n  mimés  Pierre  Robin  ,  de  Borde-nix,  Vicier  et  Cliarlcs , 
tous  1rs  Irois  contumaces ,  ont  été  déclarés  coii(ial)les  de  s'êirc  livrés  à  la 
traite  dcsmiirs,  du  mois  de  juin  i8jo  «n  mois  d'avril  iS3i .  à  bord  du  brick 
le  JuUui-Thalès,  exprdié  de  Saint-Pierre  (ile  de  l,i  Martinique),  dont  ils 
i-taiei.t,  le  pri  mier,  arnialcur,  les  deux  autres,  ofûciers.  Par  application  de 
la  loi  du  9.5  avril  183;,  ils  ont  clé  condamnés  chacun  à  la  peine  de  huit 
années  de  bannissement,  et  en  outre,  solidairement,  à  l'anirnde  de  3o,ooo 
francs,  valeur  du  bâtiment,  à  celle  de  79,735  fr.  60  c. ,  valeur  de  la  car- 
gaison, et  aux  dépens.  Le  même  arrêt  a  prononcé  la  1  onfisi  ation  du  navire 
le  JuUus-Tlialcs,  et  a  déclaré  lesdils  Roliin.  Victor  et  Charles  incapables 
lie  servir,  à  aucun  titre,  sur  les  bdtimens  de  l'Etat  et  sur  ceux  du  commerce 
français. 

Cet  arrêt  est  une  nouvelle  preuve  de  l'inexaclilude  de  l'assertion  de 
JIM.  les  délégués  des  colonies  français.'S  ,  que  la  Iraitr  y  a  complctemrnt 
cessé.  Elle  se  poursuit  d'une  manière  effrayante  sur  là  côte  occidentale 
d'.Vfrique.  Un  officier  de  lam.inne  i<nglaise,  qui  a  été  pendant  trois  ans  m 
station  le  loi'g  de  cette  cote,  alfirme  qu'un  i'.icteur  portugais ,  nommé  de 
Laiiza.  que  ses  crimes  ont  fait  exilrr  de  Lisbonne,  vend  pnnurllement 
près  de  G. 000  esclaves,  à  un  eniroit  nommé  Wkyd.i.  Les  négriers  en 
achètent  chnque année 8,000  à  lemboucliure  des  lleutesBonny  el  Calabar, 
et  iG.oood'iis  le  golfe  de  Bénin.  Tous  ers  marchés  suni  au  nord  de  l'éqna- 
teur,  tl  il  sufliiait  de  deux  colonies  florissantes,  établies  sur  ces  rives  d'a- 
pi es  le  même  plan  que  la  lolonirde  Libéria,  pour  mettre  un  terme  à  cet 
affreux  commerce  sur  toute  l'étendue  de  cette  côle,  jusqu'à  la  ligne. 

Controverse  hindoue.  —  Les  missionnaires  rhrél  rns  ne  sont  plus 
seuls  occupés  è  attaquer  le  sy  tèmr  religieux  de  l'Inile.  Il  y  a  entre  les 
Hindous  eux-mêmes  une  controverse  très-animée  ,  qui  [jouria  contribuer' 
puissamment  à  la  ruine  de  leurs  iloctrines.  Les  deux  partis  qoi  s-mt  en 
guerre  professent  également  de  tenir  à  la  rrligion  de  leur»  ancêtre-  ;  mais 
tandis  que  l'un  la  défend  en  son  entirr,  sans  rejeter  cr  qu'il  y  a  d'absurde 
el  d'horrible  dans  beaucoup  de  ses  do,;mes  ,  l'autre  prêche  hardiment  la 
né  essité  d'une  réformi-.  Ce  dernier  parti  a  pour  organe  un  journal  qui  se 
publie  àCalculta,  et  dont  l'éditeur  a  ex[iose  avec  lant  de  courage  les  ruse»  des 
bramines,  qu'il  s'e-t  attiré  une  véiilable  persécution.  Un  autre  adTersaire 
dr  la  religion  des  Hindous,  Madub  Chunder  MuUuik.  a  déclaré  publique- 
ment que.  de  toutes  1rs  choses  qui  existent  sous  les  cieux,  cette  religion  est 
celle  qui  lui  inspire  le  plus  d'horreur,  celle  qu'il  regarde  c<imme  la  plus 
dangereuse  ei  qui  lui  parait  la  plus  favorable  au  vice.  N'oublions  pjs  que 
l'Hindou  qui  s'exprime  ainsi  r»  poussrrail  le  nom  de  chretirn.  S'il  répudie 
un  culte  que  sa  raison  réprouve,  et  si  de  violentes  attaques  sont  dirigées 
coulru  crtte  antique  croyance,  ce  n'est  denc  pas  dans  riulérèl  de  la  religion 
de  l'Evaugile,  à  laquelle  les  rêforuiiiteurs  in. lirns  sont  tout-à  fait  étrangers, 
mais  uuiqueiiient  à  cause  de  la  vétusté  d'un  s)stèiiie  qui ,  n'étant  pns  d'o- 
riginr  divine,  ne  renferme  pas  le  principe  d'une  jeunesse  éternelle.  iMais  si 
la  lutte  se  poursuit,  si  la  religion  de  l'O^  ient  s'ébranle,  si  un  schisme  éclate, 
n'est-il  [las  évident  que,  quoique  ce  ne  soit  pas  la  pensée  de  ceii\  qui  fa- 
vorisent ce  mouvement,  il  dfvra  cependant  tourner  au  profit  du  Chrittia- 
nisme,  qui  s'est  déjà  élevé  sur  tant  de  ruines  el  qui  doit  un  jour  régner  sur 
toute  la  terre  ? 

JocrjiAl'X.  —  Nos  lecteurs  savent  que  les  journaux  ne  sont  pas  soumis. 
aux  Etals-Unis,  à  l'impôt  du  timbre.  La  nécessité  de  les  rendre  acces-ibles 
à  toutes  les  classes  est  îellement  sentie  ilans  ce  l>*ys  que  le  sénat  vient 
d'examiner  s'il  ne  conTÏen  Irait  pas  de  leur  accorder  la  franchise  du  port 
dans  toute  l'élendiie  de  l'Union.  Cette  proposition  n'a  été  rejetée  qu'à  la 
majoriié  d'une  .seule  voix,  el  il  est  probable  qu'elle  sera  adoptée  lans  une 
prochaine  session. 


AIVrVONCES. 

L'iMMOlîTALiTÉ   DE   l'ame .  ode   par    M.   Gardes,    pasteur   à  Nismes. 
Le  Choli^ra-morbus  ,   ode  par  le  même ,  suivie  de  réflexions   sur  les 

bals  en  faveur  des  cholériques,  1°  édition.  Paris,  chez  Risler ,  rue  de 

l'Oratoire,  n.  6. 

Nous  rccommanlons  à  nos  lecteurs  ces  deux  brochures ,  écrites  sous 
l'inspiration  d'une  foi  Tivanle  ,  el  nous  appelons  particulièrement  l'alten- 
lion  du  public  sur  les  réflexions  par  lesquelles  l'auteur  combat  les  spécieux 
arguinens  qu'on  a  allégués  en  laveur  dis  bals  donnés  dans  quelques  en- 
dîtiits  au  profits  des  cholériques.  Ces  réflexions  démontrent  fort  complè- 
tement la  iiauvrcté  de  es  œuvres  de  prétendue  philantropie.  invrniécs  de 
no- jours  pour  servir  de  passeport  au  plaisir  ,  dans  les  lemps  de  calamité 
publique.  Nous  ajouterons  que  les  odes  de  M.  Gardes  se  vendent  au  profit 
des  pauvres.  C'tst  une  preuve  que  b  s  amis  de  l'Evangile  sont  loin  de  les 
oublier,  lorsqu'ils  s'opposent  à  ce  qu'on  les  soulage  par  des  moyens  que 
réprouve  la  consc'ence. 


Le  Gérant,   DEUAULT. 
Imprimerie  de  Sellicce  ,  rue  des  Jeûneurs ,  n.   i4- 


TO.^lSi  1". 


I\"  M, 


25  JUILLET  1831. 


,— f^»—  «V-W-^J» 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LES  «lERCREDIS. 


Le  ch9mp  ,  c'est  le  mocde. 
Maiûi.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Marlel ,  n"  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année; 
5  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  p'^ur  3  mois.  —  Pour  rétran;;er,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argeut  ,  doivent  être  alTranebis. 


SOMMAIRE. 

ÎEVcr  f  OLiTiQDE  :  Lettres  de  la  province.  N°  I.  —  Société  helvétique 
DE  KiE»FAisAKCE  :  Assemblée  générale  de  i832.  —  Episode  du  séjodr 

DES    rRISOSXIERS    ANGLAIS    ES    FrAKCE.    PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE  : 

De  deux  ordres  de  vérité."  religieuses.  —  Le  choléra  -  uorbus.  — 
McLAHCES  :  Voyage  de  deux  missionnaires  Crançais  parmi  des  tiibus 
inconnues  du  sud  de  l'Afrique.  — Travaux  philologiques  de  M.  Gericke. 


REVUE  POLITIQUE. 


Letti'.es  de  la  provimce. 


N"  I. 


Il  y  eut  un  temps  où  la  politique  était  une affaiic à  part, 
une  étude  spéciale,  comiue  l'est  encore  de  nos  jours  la  iiié- 
laphysique  ou  la  chimie.  Paysan  ni  bourgeois,  ni  même 
gentilhomme  do  province,  ne  se  mêlaient  alors  de  politique. 
L'un  cultivait  sa  lerie,  payait  sa  tiille  et  s'acquittait  cic  ses 
;orvoes,  n'ayant  aucun  souci  des  intrigues  de  la  cour  ni  des 
juesiions  d'état.  L'autre  gagnait  paisiblement  sa  vie  dans 
un  laborieux  négoce  ,  et  les  intérêts  de  sa  petite  ville,  les 
affaires  du  ménage  communal  formaient  toute  sa  politique. 
Le  goiitilhomme  de  province  aimait  la  vie  de  château  ;  il  y 
hornail  son  ambition  ,  ne  prenant  guère  à  cœur  les  vicissi- 
tudes du  pouvoir  ministériel,  et  ne  s'occupant  de  la  situa- 
tion du  royaume  que  lorsqu'il  lui  fallait  sortir  de  son  ma- 
uoir  pour  guerroyer.  On  ne  publiait  point  de  gazettes  dans 
ce  temps-là.  Quelques  gros  livres ,  tels  que  la  République 
de  Jean  Bodiii ,  renfennaient  seuls  la  politique  lourde  et 
savante  de  l'époque.  Les  littérateurs  n'y  touchaient  pas,  et 
Michel  Montaignr  ,  qui  parle  des  choses  les  plus  scabreuses 
avec  le  na'if  abandon  d'un  Gaulois ,  semble  ,  quand  il  ren. 
contre  le  terrain  de  la  politique,  marcher  sur  des  charbons 
enflammés. 

Je  ne  prétends  |pas  faire  l'apologie  de  ces  habitudes  s 


complètement  opposées  à  la  politicomanie  de  notre  siècle; 
il  est  bon  ,  je  crois  ,  que  les  citoyens  s'occupent  des  affaires 
de  l'Etat,  qui,  après  tout ,  sont  leurs  propres  affaires.  Mais 
il  résultait  de  cette  manière  d'être  un  précieux  avantage 
pour  k's  hommes  religieux  ,  c'est  qu'ils  pouvaient  vivre  en 
dehors  de  l'atmosphère  politique,  et  travailler  aux  progrès 
de  l'Ev.ingile  sans  avoir  besoin  de  chercher  un  autre  moyen 
d'iiiiTuenceqirel'Ev-augildlKi-awtewî.  Pour  attirer  les  regards 
de  la  multitude  ,  il  n'était  pas  nécessaire  alors  de  mêler  la 
bannière  du  Christian. sme  aux  drapeaux  des  factions.  M.  de 
La  Mennais  et  son  école  n'auraient  pas  imaginé,  au  seizième 
siècle  ,  de  prendre  pour  devise  :  Dieu  et  la  liberté  !  Dieu 
seul  suffisait. 

On  vit  naître  un  nouvel  ordre  d'idées  vers  le  milieu  du 
dix-huitième  siècle.  Les  littérateurs  et  les  bourgeois  com- 
mencèrent à  s'enquérir  des  questions  politiques.  Ce  n'était 
encore  pourtant  que  de  la  politique  générale.  Voltaire  vou- 
lait êtie  bien  eu  cour  j  il  avait  des  pièces  légères  pour  tous 
les  ministres  et  pour  toutes  les  favorites  de  Louis  XV.  Hel- 
vétius  était  fermier-général  ;  Montesquieu  ,  piésident  d'un 
parlement  de  province  ;  Mably,  titulaire  d'un  bénéfice  ecclé- 
siastique :  excellentes  raisons  pour  ne  s'ingérer  qu'indirec- 
tement dans  les  affaires  de  l'Etat.  Ils  faisaient  des  théories 
sans  application  personnelle  ni  locale  ,  et  ils  se  gardaient 
bien  de  nationaliser  leur  politique.  C'était  alors  une  grande 
hardiesse  que  de  témoigner  de  l'estime  à  un  ministre  dis- 
gracié, et  Jean-Jacques  se  vante  beaucoup  ,  si  ma  mémoire 
est  fidèle ,  d'un  pareil  trait  de  courage  dans  ses  Con- 
fessions. 

Depuis  1789  tout  a  changé  de  face.  La  politique  s'est  po- 
sée comme  l'intérêt  dominant ,  comme  le  besoin  essentiel 
de  la  France  ;  on  pouvait  chercher  ,  il  y  a  deux  siècles ,  où 
elle  était;  on  doit  chercher  aujourd'hui  où  elle  n'est  pas. 
Du  salon  ministériel  jusqu'au  foyer  d'une  échoppe  de  vil- 
lage, et  depuis  le  duc  et  pair  jusqu'au  manœuvre  qui  vit  au 
jour  le  jour ,  chacun  ne  s'occupe  ,  ne  parle  ,  ne  resph'e  que 
d'affaires  politiques.  On  ne  veut  plus  rieu  entendre  qui  ne 
s'y  mêle,  ou  du  moins  qui  ne  s'y  rattache  ,  et  les  hommes 
religieux  sont  forcés,  en  dépit  de  leurs  plus  chères  afFections, 
de  se  présenter  aussi  sur  ce  terrain. 


370 


LE  SEMEUR. 


Ils  se  croient  d'autant  plus  obligés  de  le  fjire,  qvi'ils  pen- 
sent avoir,  dans  leurs  doctrines  et  dans  Icuis  principes  mo- 
raux, le  meilleur  remède  à  notre  déplor.iblc  situation  poli- 
tique. Pour  guérir  le  malaise   social  qui   nous  ronjje  ,  on  a   | 
essayé  de  tout  excepté  de  la  religion.  Peut-être  le  médci  iii 
dont  on  n'a  pas  réclamé  les  services  était  précisément  celui 
qui  possédait  le  baume  réparateur  j  et  cette  idée  que  nous 
présentons  sous  une  forme  dubitative  ,  à  cause  des  nuages 
qui  l'enveloppent  encore  aux  yeux  du  plus  grand  nombre 
des   lecteurs  ,   a    pour    nous    le  caracl^jre   d'une  certitude 
complète  et  absolue.  Oui,  l'Esangile  seul  peut  cicatrisai'  los 
plaies  de  la  France  et  lui  rendre  des  jours  de  prospéiite; 
seul ,  il  est  capable  de  fermer  le  grand  abîme  des  révolu- 
tions :  les  chartes  n'v  peuvent  rien,  l'expérience  l'a  prouvé. 
Il  y  a  donc  poui'  les  hommes  religieux  plus  qu'une  néces- 
sité du  siècle  ,  il  y  a  devoir  de  conscience  à  examiner  les 
questions  politiques  sous  le  point  de  vue  du  dogme  ihré- 
tien  ;  et,  comme  on  ne  lit  gucie  de  notre  temps  que  des 
journaux,îes  aniisde  l'Evangiledoivcnt  se  faire journali>tes 
pour  être  écoutés.  S'ils  composaient  des  ouvra^^es  volumi- 
neux dans  lesquels  ils  s'attacheraient  à  montrer  les  rapports 
du  Christianisme  avec  le  bien-être  social  et  domestique  ,  ils 
ne  seraient  lus  de  personne.  Aujourd'hui  chacun  éparpille 
ses  loisirs  dans  des  lectures  superficielles;  les  livres  de  lon- 
gue haleine  sont  passés  de  mode  avec  la  vie  austère  et  les 
habitudes  sérieuses  du  temps  de  la  réformulion.  Il  faut  que 
l'apologétique  se  rapetisse  pour  entrer  dans  ce  nouveau  lit 
de  Procuste  ,  et  l'Evangile  doit  prendre ,  dans  les  écrits  de 
ses  défenseui's  ,  une  t'ille  proportionnée  à   la  stature   des 
hommes  de  l'époque.  S'il  s'approchait  d'eux  sans  scbaisàcr, 
nos  contemporains  ne  l'apercevraient  pas. 

Mais  quel  lapport  le  Christianisme  a-t-il  avec  les  intérêts 
du  jour  ?  Un  Sauveur  dont  le  règne  n'est  pas  de  ce  monde, 
une  doctrine  qui  n'a  pour  objet  que  la  félicité  de  l'autre 
vie,  qu'en  veut  on  faire  dans  nos  débats  politiques?  Si 
quelqu'un  présente  cette  objection  ,  je  lui  conseille  de  lire 
ou  de  relire  Montesquieu.  Il  y  verm  ce  qu'il  paraît  ignorer, 
c'est  que  le  Christianisme  ofiVc  les  plus  solid('s  garanties 
d'ordre  et  de  bonheur  social. 

La  France  en  a  plus  besoin  que  jamais.  Les  hommes 
éclairés  de  tous  les  partis  avouent  qu'elle  n'a  maintenant 
aucun  principe  autour  ducjucl  se  rallient  les  masses.  Les 
idées  comme  les  individus  ,  les  opinions  comme  les  institu- 
tions, tout  estdisjo'nt,  épars,  réduit  en  poussière  j  et  quand 
une  pluie  d'orage  tombe  sur  cette  poussière  ,  ce  n'est  plus 
que  de  la  bouc.  Aux  diverses  époques  de  l'histoire  on 
trouve  pour  chaque  peuple  des  principes,  des  centres  com- 
muns, et  les  systèmes  nationaux  tracent  une  courbe  i  éfulièie 
autour  de  ces  foyers  d'attraction. Ici  le  principe  de  la  théocra- 
tie, ailleurs  le  principe  de  la  hiérarchie  féodale,  plus  loin  Je 
principe  fédératif,  organisent,  vivifient  et  retiennent  dans 
un  ensemble  harmonique  les  divers  membres  du  coi'ps  so- 
cial. Mais  à  présent  existe-t-il  en  France  un  seul  principe 
qui  soit  adopté  par  une  foi  commune  ?  Est-il  une  rèf  le  quel- 
conque, de  religion,  de  morale  ou  de  politique  n'importe 
que  l'on  reconnaisse  comme  supérieure  aux  opinions  et  aux 
atteintes  des  différens partis?  Les  nombreux  bouleverscmens 
des  quarante  dernières  années  ont  tout  remis  en  question  , 
tout  obscurci ,  tout  confondu.  Les  idées  sont  flottantes  ,  les 
principes  incertains;  plus  de  convictions  fortes  sur  aucun 
objet  ;  plus  de  centre  de  ralliement  pour  les  intérêts  indi- 
viduels. C'est  une  vaste  anarchie  dans  les  intelligences  la- 
quelle est  pire  que  l'anarchie  dans  la  rue  ;  car  celle-là,  on 
ne  peut  l'anéantir  par  la  puissance  des  baïonnettes. 

A  défaut  d'un  principe  qui  lui  serve  de  drapeau,  si  du 
moins  la  France  avait  un  homme  pour  s'y  rallier!  Ce  ne 
serait,  à  la  véiité,  qu'une  ressource  viagère  ,  mais  elle  vau- 
drait mieux  que  cette  misérable  existence  qui  se  refait  cha- 


que jour  au  gré  des  passions  politiques.  On  a  vu  quelquefois 
des  liommes  suppléer  à  l'absence  des  principes,  surtout  après 
des  temps  de  révolutions.   Au  commencement  du  moyen- 
âge  ,  lorsque  les  institutions  l'omaines  avaient  disparu  sous 
les  pas  des  Barbaies  ,  Charlemagne  fut  pour  les  peuples  de 
l'occident  une  loi   vivante.   Après   le  règne   de  Richelieu  , 
lorsque  l'autorité  royale  ,  victorieuse  du  système   féodal  et 
oublieuse  des  Etats-Généraux, restait  seule  debout, Louis  XIV 
domina  la  nation  par  la  hauteur  de  son  caractère  et  par  la 
force  de  son  gouvernement  ;  c'était  un  principe  incarné,  et 
quand  il  taisait  :  «  L'Etat,  c'est  moi  ,  »  il  prononçait  un  mot 
plus  profond  que  ne  l'imaginent  nos  publicisles  de  gazettes. 
A  l'époque  actuelle,  Bonaparte  sut  également  tenir  lieu  des 
principes  cpiedouzeans  d'orages  populaires  avaient  détruits; 
et  si  l'on  eût  demandé  ,    en  1801  ,    quelle  était  la  foi  com- 
mune de  la  France,  l'opinion   publique  aurait  répondu: 
Voilà  l'homme  en  qui  je  crois  !  Maintenant  nous   n'avons 
pas  plus  un  homme  qu'un  principe.  Il  y  a  beaucoup  de  per- 
sonnes influentes  ,  mais  pas  un  personnage  d'une  incontes- 
table supériorité;   il  y  a  des  pouvoirs  politiques,  mais  pas 
une  seule  puissance. 

Faut-il  s'étonner  dès-lors  de  ce  malaise,  de  cette  agitation 
fébrile  qui  court  déveine  en  veine  jusqu'aux  extrémités  du 
corps  politique  ?  Faut-il  s'étonner  de  cette  profonde  défiance 
de  l'opinion  qui  tremble  ,  à  chaque  anniversaire  ,  de  voir 
crouler  tout  l'édifice  de  nos  lois  ?Uiie  seule  chose  m'étonne  : 
c'est  l'intrépide  sécurité  de  certaines  feuilles  ministérielles 
qui  promettent  un  long  avenir  au  gouvernement  sur  la  foi 
de  quelques  adresses  départementales  et  communales.  Ces 
protestations  ,  ces  offres  de  service  qui  se  renouvellent  si 
fréquemment,  me  paraissent  prouver  précisément  le  con- 
traire. Quand  tout  manque,  hommes  et  choses ,  il  ne  reste 
aux  peuples  qu'à  faire  des  phrases  pour  s'étourdir,  et  rien 
n'empêche  d'en  faire  beaucoup.  Sous  un  pouvoir  fort  ,  les 
faits  parlent  plus  et  les  fonctionnaires  publics  parlent  moins. 
L'Evangile  ne  donnerait  pas  un  homme  à  la  France,  mais 
il  lui  donnerait  mieux,  des  principes  fixes  et  supérieurs  aux 
événemens.  Bornons-nous  à  citer  aujourd'hui  comme  preuve 
un  fait  remarquable  ,  c'est  que  tous  les  véritables  chrétiens 
ont,  à  quelques  nuances  près  ,  la  même  opinion  politique. 
Cette  homogénéité  de  sentimcns  ne  se  retrouve  nulle  part 
ailleurs,  ni  dans  les  rangs  des  philosophes,  ni  dans  ceux  des 
pulilicistes,  ni  dans  le  corps  des  financiers  ou  des  industriels, 
ni  dans  quelque  classe  de  la  société  que  ce  soit.  Partout  des 
systèmes  contraires  ,  des  tendances  opposées  ,  des  drapeaux 
ennemis.  Miis  chez  les  fidèles  disciples  de  Christ  ,  il  y  a 
coïncidence  d'idées  et  de  besoins  politiques.  On  ne  trouve- 
rait pas  un  seul  vrai  chrétien  dans  les  émeutes  républicaines 
de  P.iris;  on  ne  le  rencontrej-ait  pas  davantage  dans  les  in- 
surrections carlistes  de  la  Vendée.  Ni  anarchie  ni  despo- 
tisme :  l'ordre  avec  la  liberté, voilà  ce  qu'inspire  l'Evangile 
à  ceux  qui  l'adoptent  sincèrement  (1). 

(i)  L'assertion  de  notre  correspondant  pourra  sembler  exagérée  au\ 
personnes  qui  s'arrêteront  au\  apparences,  1 1  qui  clierclieronl  cette  liomo- 
f^éncité  dans  les  jUjjcmeas  portés  sur  la  politique  du  jour  par  les  chrétiens 
de  divers  pays.  Nous  n'ignorons  pas  que  des  disciples  également  lidèles  et 
sincères  de  l'Evans^ile  envis;igent  différemment  le  mouvement  sariul  de 
noire  ë,ioque  ,  ri  que  plusieurs  d'entre  eux  .  sans  d.)ute  exclusivement 
préoccupés  du  devoir  de  se  soumettre  aux  puissances  supérieures ,  et  sen- 
tant avant  tout  le  besoin  de  l'ordre,  craignent  encore  plus  l'anarchie  et  la 
licence,  qu'ils  ne  désirent  des  lihertés  pour  leur  pairie.  Celte  piéponjé- 
rance  de  l'amour  de  lordri,'  sur  celui  de  la  liberté  s'explique  aisément,  sur- 
tout quand  on  a  é^ard  aox  circonstances  locales  des  personnes  chez  qui 
nous  l'observons;  mais  après  tout,  ce  n'.-st  encore  là  qu'une  prépondérance, 
et  il  dépendra  beaucoup  des  amis  des  principes  libéraux  de  la  faire  cesser, 
en  monirant  que  de  leur  côté  l'amour  de  la  liber'é  n'empiète  pas  sur  celui 
de  l'ordre.  Réunissez  en  un  seul  corps  de  nation  les  chrétiens  qui  profrssent 
aujourd'hui  des  opinions  diflérentes  sur  les  questions  du  moaient ,  et  tous 
Terrez  cesser  aussitôt  entre  eux  toute  divergence  un  peu  importante  sur 
cette  matière;  car  au  fond  ils  veulent  tous  une  même  chose. 


LE   SEYIFUR. 


o/i 


Le  jeune  homme  à  passions  exaltées,  s'il  se  convertit  à  la 
religion  chrétienne,  voit  s'affaiblir  son  exaltation.  L'homme 
mnr  qui  partageait  les  idées  absolutistes,  s'il  arrive  à  la 
même  conversion,  abandonne  spontanément  son  amour  de 
l'absolutisme.  L'un  el  l'autiesc  rapprochent  dans  des  senli- 
iiicns  communs  qui  soullcuncnt  la  liberté  sans  détruire 
l'ordre,  et  qui  garantissent  l'ordre  sans  compromettre  la 
libei  té. 

C'est  là  ,  je  le  répète  ,  un  fait  d'expérience  qui  mérite  la 
plus  séiieuse  attention.  Et  ce  qui  est  bien  remarquable  en- 
voie, c'est  qu'on  peut  l'observer,  non-seulement  en  France, 
niais  partout  où  il  y  a  des  chrétiens.  D'un  bout  du  monde  à 
l'autre,  en  faisant  la  part  de  la  diversité  des  circonstances  , 
des  formes  de  gouvernement  et  de  l'éducation  ,  ils  s'accor- 
dent à  vouloir  toutes  les  institutions  libéiales  compatibles 
avec  l'ordre ,  et  tous  les  moyens  lég.iux  de  répression  com- 
patibles avec  la  liberté.  Sous  un  gouvernement  despotique,- 
un  chi'éticn  serait  accusé  de  libéralisme;  sous  une  nouvelle 
Convention,  il  serait  déclaré  suspect  de  modérautisme.  Que 
prouve  ce  fiit  universel?  Il  montre  évidemment,  ce  me 
semble  ,  que  la  foi  chrétienne  donne  des  principes  qui  do- 
minent les  intérêts  et  modifient  les  opinions  politiques.  Les 
chrétiens  peuvent  sans  doute  être  divers  sur  quelques  points 
des  questions  sociales  ,  mais  non  divisés,  ennemis  encore 
moins.  Lue  cause  supérieure  produit  en  eux  des  résultats 
identiques  ;  un  lien  puissant  les  rapproche  et  les  unit  :  d'où 
il  faut  conclure  qu'un  Etat  dont  les  citoyens  adopteraient 
en  majorité  l'Evangile  aurait  une  vaste  opinion  nationale  , 
dérivant  de  la  même  source  et  ralliée  autour  des  mêmes 
principes.  IMiis  qu'il  nous  suffise  d'avoir  entrevu  ce 
sujet;  les  explications  et  les  développemens  viendront  plus 
Urd. 

Il  est  viai ,  diront,  peut-être  quelques  amis  timides  ,  la 
prop  ^gation  de  l'Evangile  douiierait  une  face  toute  nouvelle 
J  nos  destinées  politiques;  mais  le  moyen  d'y  réussir!  Com- 
bien d'obstacles  à  vaincre!  Quelles  difficultés  qui  paraissent 
insurmontables!  Comment  la  faible  voix  des  disciples  de 
Christ  serait-elle  enteudue  au  milieu  des  bruyantes  clameurs 
des  factions?  Espérez-vous  ,  en  étendant  les  bi'as  ,  de  pou- 
koir  saisir  et  retenir  cette  population  immense  qui  s'échappe 
ie  l'édifice  du  Christianisme  par  toutes  les  portes ,  par  ses 
passions,  par  ses  intérêts,  par  ses  goûts,  par  ses  plaisirs^  par 
ses  préjugés?  N'est- ce  pas  s'exposer  aux  mêmes  dérisions 
que  l'homme  insensé  qui,  en  puisant  quelques  gouttes  d'eau 
ians  un  vase  d'argile  ,  s'imaginait  de  pouvoir  dessécher 
l'Océan  ? 

Cette  objection  est  forte ,  et  pourquoi  ne  l'avouerais-je 
pas?  Plus  d'une  fois,  quand  je  me  sentais  pressé  d'écrire  sur 
l'heureuse  influence  du  Christianisme  dans  ses  relations  avec 
la  politique,  la  plume  m'est  tombée  des  mains,  et  je  me  suis 
dit  :  A  quoi  bon?  Cependant  qu'est-ce  que  ce  manque  de 
courage,  sinon  une  défiance  inexcusable  contre  les  voies  de 
la  Providence  ,  sinon  une  secrète  incrédulité  qui  se  déguise 
îous  le  masque  de  la  sagesse?  La  foi  transporte  des  mon- 
tagnes, et  malheur  à  l'homme  qui  se  laisse  abattre  quand  il 
î  Dieu  pour  lui  !  N'a-t-on  pas  vu,  dans  tous  les  temps,  que 
les  plus  petites  causes,  appuyées  qu'elles  étaient  par  sa  force 
tonte-puissante,  ont  produit  les  plus  vastes  résultats? 

Le  pauvre  moine  augustiu  de  Wittemberg  pouvait  s'é- 
crier aussi  :  A  quoi  bon  ?  Qui  suis  je  pour  ébranler  le  colosse 
de  Rome?  Les  anathèraes  d'un  concile  et  le  bûcher  de  Jean 
Hus5,voilà  mon  avenir!  Mais  Luther  eut  foi  dans  la  puissance 
de  la  vérité  ,  il  a-ut  en  Dieu;  et  avant  que  la  tombe  se  fût 
Duverte  pour  ensevelir  ses  restes  mortels  ,  le  tiers  de  l'Eu- 
rope catholique  s'était  rangé  sous  la  glorieuse  bannière  de 
la  réformation. 

Quelques  obscurs  Moraves  ,  aidés  de  quelques  disciples 
inconnus  de  Penn,  réclamaient,  il  n'y  a  guère  plus  d'un 


siècle,  l'abolition  de  l'esclavage  des  noirs.  Le  petit  nunibre 
d  honnêtes  gens  qui  lisaient  leurs  brochures  les  accusaient 
probablement  de  folie,  et  les  hommes  d'état  les  accablaient 
de  leur  supci  be  dédain.  Mais  les  Quakers  et  les  Moraves 
persevéïLient  dans  leurs  généreuses  réclamationi;  ils  trou- 
vèrent bientôt  d'éloquens  écrivains  pour  les  soutenir,  et 
noire  siècle  a  entendu  les  cinq  potentats  de  l'Europe  dé- 
clare, solennellement,  au  congrès  de  Vienne  ,  que  l'escla- 
vage des  noirs  devait  être  aboli. 

Soixante  ans  se  sont  écoulés  depuis  que  le  fils  d'un  mar- 
chand anglais,  nommé  Jean  Howard,  parcourait  les  prisons, 
les  bagnes  et  les  hôpitaux  des  pestiférés.  Que  pretendait-il? 
Introduire  une  réfoime  complète  dans  ces  réceptacles  de 
crimes,  d'atrocités ,  de  misères  et  d'angoisses.  Quelle  tâche 
pour  un  seul  homme!  quelle  entreprise,  admirable  si  l'oa 
examine  les  intentions  ,  folle  si  l'on  considère  les  moyens! 
Howard  continua  cependant  son  œuvre  chrétienne,  et  voici 
que  des  maisons  pénitentiaires  s'élèvent  depuis  le  lac  On- 
tario jusqu'au  lac  Léman. 

Vers  le  même  temps  vivait  dans  une  ville  de  province 
en  Angleterre,  un  imprimeur  en  toiles  peintes,  nommé 
Robert  Raikes.  Homme  sans  lettres  el  sans  fortune,  il  était 
peu  connu,  même  dans  son  quartier.  Il  imagina  un  jour  de 
rassembler  les  enfans  qui  couraient  dans  la  rue  le  dimanche, 
et  de  leur  expliquer  la  Bible.  De  ces  humbles  commence- 
mens  est  sortie  l'institution  colossale  des  écoles  du  dimanche- 
et  plus  de  trois  millions  d'enfans  y  reçoivent  aujourd'hui 
une  éducation  chrétienne.  Robert  Raikes  a  fait  plus  pour  le 
bien-ê  re  moral  de  l'humanité  que  Jenner  pour  son  bien-être 
physique,  et  il  laissera  sur  le  globe  des  traces  pins  profondes 
et  plus  durables  de  son  passage  que  Gengis-Kan  ou  Na- 
poléon. 

Loin  donc  ,  loin  de  nous  un  découragement  indigne  des- 
serviteuis  de  Christ!  Soyons  assurés  ,  avec  saint  Paul  ,  que 
a  Dieu  a  choisi  les  choses  folles  du  inonde  pour  confondre 
»  les  sages,  les  choses  faibles  du  monde  pour  confondre  les 
»  fortes,  les  choses  viles  du  monde  et  les  plus  méprisées,  et 
»  même  celles  qui  ne  sont  point  pour  anéantir  celles  qui 
1)   sont.  » 


SOCIETE   HELVETIQUE 

DE    BIENfAISANCE. 

Assemblée  générale  de  i833. 

Une  Société  fut  fondée  à  Paris  ,  il  y  a  quelques  années 
par  les  Suisses  qui  y  résident  ,  pour  assister  ceux  de  leurs 
compatriotes  que  l'indigence  atteint  dans  cette  grande  ca- 
pitale. L'assemblée  générale  annuelle  de  cette  Société  a  eu 
lieu  le  mOiS  dernier,  sous  la  présidence  de  M.  Stapfer,  qui 
a  ouvert  la  séance  par  une  allocution  dont  nous  sommes 
heureux  de  pouvoir  offrir  à  nos  lecteurs  les  passages  sui- 
vans  : 

Messieurs, 

Nous   avons    le   bonheur    d'appartenir   à    une    nation 
essentiellement  religieuse.  Nos  ancêtres,  ces  hommes  qui 
ont  si  admirablement  su  allier  le  sentimeul  de  la  liberté 
avec  le  respect  pour  la  justice  ,  la  courageuse  résistance  à 
l'oppression  avec  de  profonds  sentimens  de  charité  et  de 
fraternelle  sympathie  pour  leurs  concitoyens  malheureux  ; 
CCS  hommes  qui  sont  encore  notre  gloire  et  nos  vrais  i-em- 
parls  (car  ce  sont  leurs  ombres  qui,  après  la  protection 
divine,  sont  encore  la  plus  puissante  garantie  de  notre  / 
existence  nationale);  ces  nobles  paysans,  ces  pâtres  illustres^  '^iP^ 
ces  loyaux  chevaliers,  ces  magistrats  intègres,  chefs  libre-'"'"' *" 
ment  élus  de  leurs  concitoyens  et  défenseurs,  sans  ambitioa 
personnelle,  de  leur  commune  patrie j  ces  aïeux,  qui  op- 


372 


LE  SEMEUR. 


posent  à  nos  ennemis  une  barrière  plus  respectée  que  nos 
Alpes  ne  prenaient  aucune  résolution  ,  ne  se  croyaient  en 
droit  de  tenter  aucune  cntieprisc,  n'espéraient  pouvoir,  ni 
jouir  pleinement  d'un  bien,  ni  conduire  une  afj-aire  à  heu- 
reuse issue,  qu'après  avoir  imploré  l'assistance  divine.  Par 
cette  invocation,  ils  sanctifiaient  leurs  armes  avant  le  combat 
sur  le  champ  même  de  la  bataille;  les  séances  des  autorités 
civiles  furent  long-temps  ouvertes  par  la  prière  ,  comme 
l'est  aujourd'hui  encore  chaque  séance  de  la  chambn-  des 
communes,  en  Angleterie;  la  réélection  annuelle  à  tous  les 
emplois  de  haute  administration  ,  long-temps  sérieuse  et 
réelle  avant  qu'elle  dégénérât  en  puie  formalité  ,  se  faisait 
le  lundi  de  Pâques,  après  que  les  électeurs  avaient  assisté 
au  service  divin  ;  la  nomination  aux  places  vacantes  dai.s  le 
gouvernement  était  arrêtée  pour  le  vendredi  saint,  pour 
donnera  l'impartialité  des  choix  la  plus  auguste  des  garan- 
ties- et,  nonobstant  les  progrès  d'une  incrédulité  quia  fini 
par  se  jouer  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  sacré,  nonobstant  les 
actes  d'une  vile  hvpociisie  qui ,  cachée  jadis  sous  le  manteau 
de  la  religion,  se  couvre  aujourd'hui  du  masque  de  la  mo- 
rale et  du  patriotisme,  qui  oserait  dire  que  ce  recueillement 
relipieux,  cette  concentration  de  la  pensée  sur  les  devoirs 
imposés  à  l'homme  par  son  législateur  et  son  juge  supi  éme 
aient  été  sans  effet  salutaire ,  même  sur  les  esprits  légers  et 
les  cteurs  corrompus? 

Messieurs,  ce  n'est  pas  sans  une  vive  douleur  que  les 
hommes  d'un  sens  droit,  les  appréciateurs  éclairés  des  be- 
soins et  des  ressources  de  l'humanité  ont  vu  ,  durant  ces 
deux  dernières  années ^  les  plus  imposantes  cérémonies 
solennisées',  les  obligations  les  plus  redoutables  et  les  pUis 
riches  d'avenir  se  contracter  à  la  face  d'un  grand  peuple  et 
en  présence  d'événemens  si  graves,  si  voilés  encore  dans 
leurs  immenses  résultats,  sans  que  le  nom  du  seul  et  tout- 
puissant  arbitre  de  ces  événemcns  ,  le  nona  du  Maître  de 
l'univers  et  des  destinées  de  cette  génération  d'un  jour,  ait 
été  invoqué  une  seule  fois  par  ses  tuteurs  et  ses  clicfs.  Que 
penser  de  l'état  moral  et  de  la  sainteté  des  sermens  au  mili  u 
d'un  vaste  empire,  où  les  hommes  qui  les  prononcent,  sans 
doute  avec  l'intention  d'inspirer  à  leurs  concitoyens  une 
entière  confiance  dans  leurs  promesses  ,  n'osent  pas  faire 
mention  expresse  des  croyances  qui,  seules,  peuvent  offrir 
au  pays  la  garantie  de  leur  loyauté  ?  Et  pourquoi  ?  par  la 
crainte  du  ridicule  ou  d'une  accusation  de  complicité  avec 
de  parjures  profanateurs  du  titre  de  chrétien.  Que  diie 
d'une  société  à  laquelle  on  craint  de  déplaire  par  un  hom- 
mage à  la  Providence,  crainte  qu'on  déplore  de  voir  exercer 
son  influence  pusillanime  jusque  sur  les  discours  d'un  grand 
citoyen  ,  naguère  objet  des  transports  du  peuple  le  plus 
libre  mais  aussi  le  plus  religieux  de  la  terre,  de  cet  illustre 
et  intrépide  défenseur  des  droits  de  la  cité,  ainsi  que  de  ceux 
delà  couscience,  qui,  dans  sa  marche  triomphale  d'un  an  de 
durée  à  travers  les  provinces  du  plus  vaste  état  civdisé,  n'a 
pas  assisté  à  une  cérémonie  ,  n'a  pas  été  harangué  une  fois , 
que  dis-jc?  ne  s'est  pas  assis  à  une  seule  table  dressée  en  son 
honneur  par  la  gratitude  et  l'enthousiasme  ,  sans  entendre 
remercier  le  Dieu  de  Penn  et  de  Washington,  et  sans  lui 
entendre  presque  toujours  associer  le  nom  adorable  du 
Sauveur  du  monde?  Qu'augurer,  je  le  répète  avec  douleur, 
d'un  état  social  qui ,  dans  toutes  les  grandes  manifestations 
des  habitudes  de  la  vie,  révèle  à  l'observateur  éclairé  par 
la  réflexion  et  l'expérience,  de  si  tristes  symptômes  d'anar- 
chie morale  et  d'indifférence  absolue  à  l'égard  des  seuls 
vrais  intérêts  de  l'homme?  Quel  gage  de  stabilité  et  d'union 
offre  une  pareille  disposition  ,  disposition  qui  dom  ne,  Bon 
pas  seulement  dans  une  multitude  ignare  et  inconstante, 
mais  dans  les  âmes  élevées  ,  mais  dans  l'élite  de  la  société  , 
n'osant,  de  peur  d'être  assimiléeaux  Jésuites,  n'osant  rendre 
un  hommage  public  à  la  religion  ,  à  laquelle  l'Europe  doit  ' 


sa  supériorité  en  liberté,  en  civilisation  et  en  puissance,  sur 
le  reste  de  la  race  hnmaine?  Quels  fruits  peut  ou  se  pro- 
mettre d'une  tendance  des  espriti  qui  les  porte  à  cheicher 
leur  salut  dans  tout  ce  qui  est  éphémère  et  mobile  ,  nulle- 
ment auprès  de  ce  qui  est  impérissable  et  incorruptible  ,  à 
s'appuyer  sur  un  bras  de  chair  et  non  sur  le  rocher  des 
siècles,  en  un  mot,  une  tendance  sinistre  et  folle  à  repousser 
la  seule  ancre  qui  puisse  affermir  et  le  vaisseau  de  l'Etat, 
jouet  des  orages,   et  la  frêle  barque  de  l'existence  indivi- 
duelle? N'imitons  pas,  chers  compatriotes,  tant  de  légèreté, 
(le  faiblesse,  d'imprévoyance,  d'ingratitude.  Maixhant  sur 
les  traces  de  nos  pères  ,  ne  négligeons   point  de  professer, 
dans  chaque  circonstance  solennelle,  des  princines  qui  sont 
le  ciment  indestructible  d'associations  telles  que  la  nôtre, 
le  plus  sûr  garant  et  de  leur  durée  et  de  leur  accroissement: 
implorons,  en  ce  moment  même,  la  bénédiction  du  Dieu 
d'amour  et  de  charité,  afin  qu'il  soit  avec  nous  à  cette  heure 
et  qu'il  sanctifie  en  nous  lessentimens  sans  lesquels  l'œuvre 
qui  nous  réunit  ne  saurait  prospérer.  Que  ne  puis-je  déchi- 
rer le  voile  qui  dérobe  le  monde  invisible  à  nos  yeux  !  nous 
verrions  un  témoin  cpii  maintenant  se  dérobe  à  leurs  regards, 
un  concitoyen  qui  nous  était  cher,  applaudir  à  nne  manifes- 
tation de  notre  i-econnaissance  et  de  notre  piété.  Oui,  Mes- 
sieurs, je  n'en  puis  douter,  le  collègue  qui  nous  a  été  enlevé 
par  le  cruel   fléau,   cane  de  tant  de  deuils  et  origine  des 
tant  de  nouvelles  misères  qui   nous  crient  de  les  soulager, 
un  des  membres  les  plus  estimables  de  notre  société  ,  qui  a 
long-temps  partagé  avec  un  zèle  aussi  pur  qu'éclairé,  les 
soins  de  votre  conseil  et  de  votre  commission  des  secours, 
et  qui,  en  qualité  de  vice-président  de  la  société  ,  a  occupé 
plusd'une  fois  cette  place,  qu'il  remplirait  assurément  miens 
cjue  moi  aujourd'hui  ,  cet  excellent  frère  s'unit  en  ce  mo- 
ment à  nos  prières  et  aux  élans  de  nos  cœurs  vers  l'Auteur 
de  tout  bien  j  il  se  réjouit  de  voir  éclater  des  sentimcnsqui 
ont  rendu  son   concours  à  l'administration  de  noti'e  établis- 
sement si   utile  à  la  société  et  qui  l'ont  hii-mème   soutenu, 
consolé,  rendu  vainqueur  dans  le  dernier  et  grand  combat. 
Ce  n'est  pas  là  une  phrase  hasardée,  non  ,  messieurs  ,  j'ai  la 
joie,  et  vous  en  béniiez  Dieu  avec  moi,j'ai  la  joie  de  pouvoir 

citer  M.   L ,  comme  une  des  preuves  certaines  que  la 

Foi  est  encore  vivante  parmi  nos  compatriotes,  et  que  le  lit 
de  mort  révèle  parfois  les  motifs  qui  leur  inspirèrent ,  avec 
ie  plus  d'efficace,  leur  dévoiîment  à  la  cause  de  l'humanité. 
O  mort!  où  est  ton  aiguillon?  o  sépulcre,  où  est  ta  victoire? 
telles  furent  les  paroles  saintes  que  notre  collègue  s'appli- 
qua, avec  l'accent  du  triomphe,  dans  les  derniers  instans  de 
sa  vie  terrestre.  Pourrions-nous  méconnaître  d.ins  cet  acte 
de  foi ,  attesté  par  un  témoin  irrécusable  ,  la  source  de  sa 
consciencieuse  et  bienfaisante  coopération  aux  travaux  de  la 
société?  Dieu  nous  fitsse  à  tous  la  grâce  de  puiser  à  la  même 
source,  et  le  principe  d'une  charité  active  et  un  appui 
nfailllble,  lorsque  tout  autre  soutien  nous  abandonnei'a.  — 
Il  résulte  du  rapport  qui  a  été  lu  ensuite  que  cette  utile 
société  continue  à  rendre  de  grands  services  aux  Suisses 
pauvres  qui  habitent  Paris.  Ne  serait-il  pas  désirable  que  les 
étrangers  aisés  des  autres  nations  formassent  dans  nofre  ca- 
pitale des  institutions  semblables ,  en  faveur  de  leurs  com- 
patriotes iiidigens  ? 


EPISODE 

DU    SEJOUR    DES    PRISONNIERS    ANGLAIS    EN    FRANCE. 

Lorsque  la  guerre  éclata  entre  la  France  et  l'Angleterre, 
Napoléon  retint  prisonniers  tous  les  Anglais  qui  se  trou- 
vaient en  France  ,  quel  que  fiït  d'ailleurs  le  motif  qui  les 
y  eût  amenés.  M.  Wolfe,  qui  partagea  leur  captivité,  vient 


LE  SEMEUR. 


373 


de  publier  le  récit  de  leurs  infortunes.  Nous  y  avons  trouvé 
des  faits  d'un  haut  intérêt  et  une  preuve  nouvelle  de  la 
miséi'icorde  avec  laquelle  Dieu  fait  souvent  jaillir  des  maux 
les  plus  compliqués  et  les  plus  amers  de  la  vie  ,  une  source 
de  paix  et  de  bonheur.  C'est  sous  ce  dernier  rapport  que 
nous  croyons  surtout  utile  d'en  présenter  une  rapide 
analyse. 

M.  Wolfe,  jeune  ecclésiastique  marie  depuis  peu  ,  faisait 
avec  sa  femme  un  voyage  d'agrément, lorsqu'ilfutatteiiil  par 
l'arrêl  qui  déclarait  les  Anglais  piisonnicrs  de  guerre.  Ou  le 
conduisit  à  Fontainebleau  ,  où  nu  grand  nombre  de  ses 
compatriotes  de  tous  les  rangs  et  de  toutes  les  prolessious  ne 
tardèrent  pas  à  arriver.  Inconnus  les  uns  aux  autres,  ils 
furent  bientôt  unis  par  l'affliction  qui  leur  était  commune. 
Ceux  dont  les  ressources  étaient  plus  g.andes  déployèrent 
en  faveur  des  plus  nécessiteux  une  chanté  active  ;  et,  ne  se 
bornant  pas  à  leur  distribuer  des  vêtemens  el  de  la  nourii- 
ture,  ils  ouvrirent  aussi  des  écoles  pour  leurs  cnfans.  Cet 
exemple  fut  suivi  dans  les  autres  dépôts,  et  ces  écoles  furent 
dans  la  suite  d'une  grande  utilité,  non  seulement  pour  ceux 
à  qui  elles  étaient  d'abord  exclusivement  destinées ,  mais 
aussi  pour  des  hommes  d'un  âge  mùr  ,  qui  acquirent 
dans  la  terre  d'exil  des  connaissances  auxquelles  ils  étaient 
jusqu'alors  étrangers  j  plusieurs  les  firent  servir  à  une 
étude  consciencieuse  de  la  Parole  de  Dieu,  qu'ils  n'avaient 
pas  eu  auparavant  le  privilège  de  pouvoir  lire.  La  petite 
colonie  commençait  à  peine  à  s'installer,  loi  squ'elle  reçut  ino- 
pinément, l'ordre  de  quitter  Fontainebleau  dans  les  vingt- 
quatre  heures,  pour  screndie  tout  entière  àVerdun.  On  ne 
peut  se  figurer  la  consternation  que  causa  cet  ordre.  Les  plus 
pauvre*,  qui  avaient  déjà  contractédesdcttespour  pourvoir  à 
leur  entretien  ,  étaient  dans  l'impossibilité  absolue  de  faire 
les  frais  d'un  second  voyage;  ceux  mêmes  qui  appartenaient  à 
la  classe  aisée  ne  savaient  où  trouveisipromptement  l'argent 
qui  leur  était  indisj)ensable.  Ij!>s  habit  us  qui  voyaient  (|u'ils 
ne  pouvaient,  d'un  côté,  obtenir  le  paiement  de  ce  qui  l^vv 
était  dû,  ni,  de  l'autie  ,  s'opposer  au  départ  de  leurs  débi- 
teurs, s'emparaient  quelquefois  de  tous  leurs  effets  ,  leur 
laissant  à  peine  les  vêtemens  nécessaires  pour  se  couvrii-. 
Mais  au  milieu  de  cette  désolation,  ou  vit  quelques  traits  de 
générosité  qui  forment  un  touchant  contraste  avec  cet 
égoïsme  si  général.  Nous  eu  citerons  un  seul. 

Le  capitauie  Bienlon  n'ayant  pu  se  procurer  de  l'argent 
contre  ses  billets ,  essaya  d'emprunter  une  petite  somme  en 
donnant  sa  montre  en  gage;  mais  l'hoi loger  auquel  il  s'a- 
dressa n'en  ayant  offert  qu'un  prix  très-inférieur  à  sa  valeur 
réelle,  le  capitaine  se  retira  sans  rien  conclure.  Il  était  à  la 
porte  de  l'auberge  et  réfléchissait  à  sa  triste  position  ,  quand 
il  fut  accosté  par  uu  étranger  qui  lui  dit  qu'il  avait  appris 
qu'il  voulait  se  défaire  de  ce  bijou.  Supposant  que  c'était 
un  de  ces  gens  qui  cherchent  à  profiter  de  la  détresse  d'au- 
trui  pour  faire  quelque  bonne  afiaire  ,  le  capitaine  lui  répon- 
dit assez  brusquement:  «  Oui ,  mais  ce  n'est  pas  vous  qui 
l'achèterez.  »  —  «  Qu'en  savez-vous  !"  reprit  l'étranger.  Fai- 
tes-moi voir  votre  montre.  »  Quand  il  sut  qu'elle  avait  coûté 
U-en  te-et-uue  guinées  avec  les  cachets  :  «  C'est  bien  cher ,  dit-il, 
et  si  je  voulais  l'acheter ,  je  n'en  donnerais  guère  que  quinze 
louis;  mais  comme  je  ne  veux  que  la  garder  en  gage  pour 
l'argent  que  je  vais  vous  avancer ,  je  vous  en  donnerai  vingt- 
cinq.  »  Le  capitaine  commença  à  avoir  meilleure  opinion 
du  français;  il  lui  exprima  sa  surprise  de  cette  nouvelle  ma- 
nière de  traiter,  lui  remit  la  montre  et  reçut  les  vingt-cinq 
louis.  Il  écrivit  à  sou  homme  d'affaires  à  Londres  de  la  ra- 
cheter ,  et  donna  cette  note  au  français  ,  qui  le  quitta  bien- 
tôt après.  M.  Brenton  avait  à  peine  eu  le  temps  de  faire 
part  à  quelques-uns  de  ses  amis  de  ce  qui  venait  de  se  pas- 
ser, quand  il  vit  revenir  son  prêteur;  ils  ne  doutaient  pas 
qu'il  ne  se  fût  ravisé  et  qu'il  ne  vint  rompre  le  marché.   " 


Mais  (juelle  ne  fut  pas  leur  surprise  quand  il  dit  au  >  api- 
taiiie  :  «  Monsieur,  ma  conscience  me  presse.  J'ai  hoi  le  de 
la  prudence  qui  m'a  fait  accepter  un  gage  d'un  brave  offi- 
cier qui  éprouve  les  vicissitudes  de  la  gucri'e.  Pu-piuiez 
votre  moiitie  et  donnez-moi  un  simple  billet  pour  l'ai  jjent 
que  je  vous  ai  avancé.  »  Celte  of.ic  fut  acceptée  avec  recon- 
naissance ;  mais  l'étrangei'  était  à  peine  reparti  qu'il  revint 
une  seconde  fois:  a  Ma  conscience  me  prc=se  encore,  »  dit- 
il.  —  «  Comment  encore?»  — a  Oui ,  monsieur  ,  cl  j'ai  ré- 
fléchi au  moyen  de  la  faire  taire  tout-à-fait.  Je  suis  un  né- 
go^imt  de  Lorienl;  je  me  nomme  Dubois.  Je  ntiuirnc 
chez  moi ,  et  eu  examinant  ma  bourse ,  j'ai  trouvé  que  j'ai 
vingt-cinq  louis  déplus  qu'il  ne  me  faut  pour  mon  voyage. 
Les  voici,  ajouta-t-ilen  déchirant  le  reçu  du  capitaine;  pre- 
nez-les aussi  et  faites-moi  un  autre  reçu  pour  le  tout    » 

M.  Wolfe  essaya,  à  Verdun,  d'offrir  des  consolations 
religieuses  à  ses  compagnons  d'infoi  tune;  mais ,  peu  a\  ancé 
lui-même  dans  la  piété  ,  il  s'aperçut  bientôt  qu'il  nava  t  pas 
ce  qu'il  fallait  jiour  faiie  du  bien  aux  autres.  Ses  prédica- 
tions étaient  peu  nourries  :  ne  possédant  aucun  livre  reli- 
gieux où  il  put  puiser  des  idées  nouvelles,  il  se  vit  forcé, 
presque  malgré  lui,  d'avoir  sans  cesse  recours  à  li  Bible 
pour  composer  ses  sermons;  mais  c'est  de  cette  circouMance 
mciue  que  Dieu  se  servit  pour  le  préparer  peu  à  peu  à 
l'œuvre  qu'il  voulait  lui  donner  à  faire.  Il  puisa  ainsi  dans 
la  Parole  Je  Dieu  cette  connaissance  de  la  vérité  qu'il  (levait 
amioiicer  avec  bénédiction.  A  la  demande  de  l'un  d:-s  offi- 
ciers, et  au  grand  étonnement  des  prisonniers  anglais,  le 
gouverneniv-nt  lui  permit  de  remplir  les  fonctions  <!t  cha- 
pelain auprès  de  ses  malheureux  compatriotes.  Il  put,  en 
conséquence ,  choisir  pour  sa  résidence  le  dépôt  où  il  pensait 
que  ses  services  seraient  le  plus  utiles,  et  c'est  ce  qui  le  dé- 
termina à  se  fixer  à  Givet,  où  il  se  rendit  eu  i8o5. 

Le  dépôt  de  Givet  était  dans  l'état  le  plus  déploi  abb-.  Les 
prisonniers  y  étaient  soumis  à  de  grandes  privations.  De  mi- 
sérables barraques,  consiruites  le  long  d'un  chemin  étroit, 
entre  le  roch^'r  escarpé  de  la  forteresse  de  Cbarlemont  et  la 
Meuse,  leur  servaient  d'habitations.  La  rivière  était  sépa- 
rée d'eux  par  un  mur,  et  l'espace  où  il  leur  était  pci  mis  de 
prendre  de  l'exercice  n'avait  guère  plus  de  dix  pîeds  de 
large.  C'est  là  cependant  qu'ils  étaient  obligés  de  S(  tenir, 
exposés  à  toute  l'ardeur  du  soleil,  s'ils  ne  préféraii  ut  de- 
meurer enfermés  dans  des  chambres  étroites,  dans  cha- 
cune desquelles  seize  personnes  étaient  entassées.  On  ne  leur 
permettait  pas  d'aller  en  ville.  Il  leur  était  difficile  de  rece- 
voir l'argent  qu'on  leur  envoyait  de  leur  pays  .  jiarce 
qu'ils  n'avaient  personne  pour  le  faire  toucher  :  L'  maré- 
chal des  logis  retenait  cinq  pour  cent  sur  celui  qui  leur 
parvenait.  Leur  détresse  était  si  affreuse  qu'ils  se  jcUaient 
souvent,  pour  satisfaire  leur  faim,  sur  des  pelures  de  pom- 
mes de  terre  et  les  dévoraient;  et  cependant,  si  grande  est 
quelquefois  la  corruption  du  cœur  de  l'homme,  qu'on 
voyait  souvent  des  matelots  ,  lorsqu'ils  recevaient  quelque 
argent  d'Angleterre,  l'employer,  non  à  satisfaire  leurs  véri- 
tables besoins ,  mais  à  se  livrer  aux  excès  et  à  la  débauclie. 

M.  Wolfe  n'était  pas  vu  de  bon  œil  par  les  emplovés 
français.  Lorsqu'il  intervenait  en  faveur  de  ses  compagnons, 
qu'il  cherchait  à  mettre  un  terme  aux  extorsions  dont  ils 
avaient  à  souffrir,  ou  qu'il  se  plaignait  de  la  mauvaise 
qualité  de  la  nourriture  qu'on  leur  donnait, on  le  menaçait 
de  solliciter  sa  ti'anslation  dans  un  autre  dépôt.  Le  com- 
mandant chercha  cependant  à  lui  faciliter  l'établissement 
du  culte.  Il  mit  à  sa  disposition  uu  local  qui  pouvait  conte- 
nir environ  200  personnes ,  et  où  se  trouvait  un  four  qui 
servait  à  cuire  le  pain  destiné  aux  prisonniers.  Cette  cha- 
pelle improvisée  était,  tous  les  dimanches  ,  plus  que  plciue- 
Lcs  derniers  venus  étaient  obligés  de  s'asseoir  sur  le  four 
où  ils  ne  pouvaient  se  tenir  qu'à  demi  courbés.  Des  écoles 


37f» 


LE  SFMELiR. 


furent  aussi  ctahlios.  Qiu'.lrc  on  cinq  cents  personnes  y 
étaient  inslinltes  diuis  la  lecture  ,  l'cciituic  ,  l'arilhuiélique 
et  même  dans  les  hautes  matliématiqncs  et  la  théorie  de  la 
navigation.  Ces  études  qui  leur  furent  très-utiles  ,  lorsqu'ils 
furent  rendus  à  la  liberté,  servirent  à  les  enipêcher  de  s'ap- 
pesantir sur  leur  infortune  et  à  relever  leurs  cspiits  abattus. 
Les  instructions  religieuses  qui  leur  étaient  aussi  données 
furent  bénies  pour  un  grand  nombre.  Plusieurs  prisonniers, 
qui  ne  s'étaient  jamais  occupés  des  besoins  de  leurs  âmes,  y 
furent  rendus  attentifs  et  endirassèient  avec  joie  1-S  consola- 
tions cl  les  promesses  de  l'Evangile.  L'influence  de  la  reli- 
gion devint  évidente  par  le  clianj;cnient  qu'elle  produisit 
sur  la  conduite  des  détenus;  et,  chose  remarquable,  les 
p-ardions  eux -mêmes  en  furent  tellement  frappés,  qu'ils 
se  relâchèrent  de  la  sévérité  dont  ils  avaient  cru  devoir 
user,  etque,  tandis  qu'auparavant  l'interprète  lui-même  n'a- 
vait pu  obtenir  de  sortir  de  l'enceinte  qu'accompagné  d'un 
frendarme,  ils  en  vinrent  jusqu'à  permettre  à  deux  cents 
hommes  à  la  fois  de  la  franchir.  On  accorda  à  quelques-uns 
de  s'e  ifjager  comme  ouvriers  et  comme  domestiques.  Des 
prisonniers  ,  qui  jusque-là  n'avaient  eu  d'autre  pensée  que 
celle  de  s'évader,  obtinrent  leur  liberté  sur  parole  et  ne  la 
faussèrent  jamais.  Un  local  plus  vaste  fut  accordé  pour  les 
réunions  du  culte,  et  tous  ceux  qui  désirèrent  entendre 
prêihcr  la  Parole  purent  s'y  rendi-e.  M.  Wolfe  eut  la  joie 
d'èirc  témoin  de  conversions  si  réelles  et  si  nombreuses,  qu'il 
n'hésita  pas  ,  au  bout  de  quelque  temps,  à  donner  la  cène 
après  de  quarante  communians  qui,  quoique  avancés  en  âge, 
n'y  avaient,  pour  la  plupart ,  jamais  participé  ,  et  dont  les 
convictions  religieuses  ue  dataient  que  de  leur  séjour  dans 
le  dépôt.  Lors  de  son  départ ,  deux  cents  personnes  s'ap- 
prochèrent de  la  table  sainte.  Il  n'y  avait  alors  pas  un  seul 
dortoire  où  il  ne  se  trouvât  quelques  hommes  pieux ,  et  ils 
étaient  traités  avec  respect  par  ceux  mêmes  qui  i.'avaient 
pas  encore  embrassé  la  vérité.  Le  .Seigneur  ajoutait  chaque 
jour  au  petit  troupeau  deGivet  de  nouvelles  âmes  pour  être 
sauvées  Ou  venait  sans  cesse  demander  au  pasteur  :  «  QiiC 
faut-il  faire  pour  obtenir  la  vie  éternelle?))  Ceux  qui  avaient 
déià  reconnu  quelle  est  pour  le  pécheur  la  seule  voie  de  ré- 
conciliation ,  le  priaient  de  leur  expliquer  les  passages  dif- 
ficiles qu'ils  rencontraient  en  lisant  la  Bible. 

L'ordre  qui  avait  été  donné  d'arrêter  tous  les  Anglais 
propres  an  service  militaire  ne  pouvait  guère  s'appliquer 
aux  ecclésiastiques,  et  M.  Wolfe  aurait  pu  se  prévaloir  de 
cette  circonstance  pour  solliciter  son  relâchement.  Il  hésita 
cependant  long-temps  à  le  faire,  parce  qu'il  voyait  l'utilité 
dont  avait  été  son  ministère.  Des  considérations  qui  ne  lui 
étaient  pas  seulement  personnelles  l'y  déterminèrent  enfin. 
Précisément  à  l'époque  oii  il  commença  ses  démarches  , 
Napoléon  passa  par  Givet,  et  quelques  personnes  se  char- 
pèrenl  de  lui  remettre  une  pétition  en  faveur  du  pasteur. 
L'empereur  coucha  dans  la  ville,  comptant  repartir  le  len- 
demain. M  lis ,  durant  la  nuit ,  le  pont  sur  la  Meuse  fut 
emporté  par  l'impétuosité  du  courant.  Les  autorités  locales 
se  trouvèrent  dans  la  plus  grande  consternation  ,  sachant 
combien  les  obstacles  ,  de  quelque  nature  qu'ils  fussent , 
irritaient  l'empereur.  On  était  au  milieu  de  la  nuit,  et  le 
seul  parti  à  prendre  était  de  construire  un  pont  volant 
avant  que  l'empereur  n'eût  eu  connaissance  de  l'événement. 
Dans  ce  cas  pressant,  l'inspecteur  des  fortifications  proposa 
à  Cauhtincourt ,  qui  accompagnait  Napoléon,  d'envover 
cliercher  les  prisonniers  anglais  pour  les  faire  travailler, 
disant  qu'il  répondait  d'eux  sur  sa  tête.  Trente  d'entre  eux 
furent  immédiatement  mis  à  i'reuvre.  Ils  se  trouvaient  par- 
faitement il  l'aise  dans  l'eau  et  montraient  la  plus  grande 
intelligence.  Plusieurs  travaillaient  ayant  de  l'eau  jusqu'au 
cou;  d'antres,  dans  de  petits  bateaux  ,  luttaient  contre  le 
courant  et  parvenaient  à  le  remonter;  quelquefois  ils  se 


jetaient  à  la  nage,  qu^ind  ils  ne  réussissaient  pas,  et  plon^ 
geaient  à  une  grande  profondeur  pour  accomplir  leur  tâche. 
Dos  fenêtres  de  sa  chambre,  M.Wolfe  pouvait  voir  le  pont  et 
une  portion  considérable  de  la  rivière.  Il  fut  extrêmement 
similis,  le  matin  ,  de  voir  ses  compagnons  d'infortune  ainsi 
occupés.  L'empereur  en  apprenant,  à  son  réveil,  que  son 
départ  était  relardé,  en  éprouva  un  grand  déplaisir;  mais 
il  se  remit  bientôt  et  reçut  aN'ec  beaucoup  de  grâce  les  dif- 
lérentes  personnes  qui  lui  furent  présentées. 

En  quittant  le  palais,  Napoléon  se  dirigea  vers  la  rivière, 
ou  une  scène  des  plus  intéressantes  eut  lieu.  Les  matelots 
anglais  travaillaient  encore  au  pont  ,  qui  était  presque 
terminé.  L'empereur  se  mit  à  parler  à  l'un  d'eux;  aussitôt 
tous  l'entourèrent  et,  fiers  de  la  confiance  qu'il  leur  accor- 
dait, ils  lui  servirent  comme  de  garde  d'honneur  pendant 
qu'il  traversait  le  pont.  L'empereur  les  traita  avec  une 
extrême  générosité;  il  accorda  la  liberté  à  tous  ceux  qui 
y  avaient  travaillé.  M.  Wolfe  obtint  aussi  la  sienne  j 
mais  sa  joie  fut  de  courte  duiée.  En  arrivant  à  Paris,  Bona- 
parte apprit  que  Tes  Anglais  avaient  fait  éprouver  des  pertes 
à  ses  armes,  ce  qui  refroidit  sa  bonne  volonté  envers  les 
prisonniers.  Cependant  quatorze  d'entre  eux  furent  défini- 
tivement libérés;  on  n'accordaàM.  Wolfe  que  trois  mois  de 
congé.  Il  en  profita  pour  se  rendre  en  Angleterre  avec  sa 
fimille  et  eut  le  bonheur,  avant  l'expiration  de  ce  terme  , 
d'obtenir  sou  entière  libération.  S'il  avait  eu  l'idée  de  quit- 
ter pour  lonjours  les  prisonniers,  i!  aurait  pris  des  arrange- 
mens  qui  ,  à  cette  distance,  étaient  impossibles.  Il  eut 
du  moins  le  joie  de  pouvoir  se  dire  que  son  séjour  parmi 
eux  n'avait  pas  été  inutile,  et  qu'il  avait  été  l'instrument 
dont  Dieu  s'était  servi  pour  le  réveil  spirituel  de  plusieurs. 
Dès-lors,  il  a  eu  l'occasion  de  s'assurer  que  la  plupart  de 
ceux  qui  lui  donnèrentde  si  doucesespérancesontpersévéré 
dans  la  bor:ne  voie  où  ils  étaient  entrés.  En  outre,  il  a  pu, 
à  l'aide  de  ses  recommandations,  procurer  à  plusieurs  des 
plus  pauvres  d'entre  eux  des  places,  que  l'instruction  qu'ils 
avaient  reçue  à  Givet  leur  permettait  de  remplir;  et  il  a  ap- 
pris que  quelques-uns  de  ces  matelots  si  pauvres,  si  ignorans, 
occupent  maintenant  un  rang  de  beaucoup  supérieur  à  tout 
ce  qu'ils  pouvaientes{)érer,  ayanlacguis,  commcprisonniers 
de  guerre  en  France,  des  connaissances  qui  leur  ont  permis 
d'aspirer  à  des  emplois  assez  relevés. 

Ces  faits  sont  intéressans  sans  doute,  mais  ne  l'est-il  pas 
surtout  de  voir  comment  les  circonstances  les  plus  tristes 
en  apparence  sont  précisément  celles  dont  Dieu  se  sert  sou- 
vent pour  opérer  des  résultats  spirituels  que  rien  ne  per- 
mettait d'espérer  ?  Combien  n'est  pas  admirable  cette  sa- 
gesse, dont  les  voies  sont  si  différentes  de  celles  de  la  sagesse 
des  hommes,  et  qui  nous  offre  sans  cesse  de  nouvelles  occa- 
sions d'admirer  et  de  bénir! 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

DE  DEUX  ORDRES  DE  VERITES  RELIGIEITSES. 

En  examinant  avec  soin  les  propositions  fondamentales 
dont  l'ensemble  constitue  la  doctrine  chrétienne,  on  ne  peut 
s'empêcher  de  reconnaître  qu'elles  sont  toutes  faciles  à 
exprimer,  touies  également  claires  et  intelligibles  ,  même 
pour  les  esprits  les  plus  bornés  ,  toutes  également  faciles  à 
retenir,  même  par  les  mémoires  les  plus  ingrates.  Mais  si 
toutes  ces  déclarations  ont  le  même  degré  de  clarté  dans  la 
manière  dont  elles  peuvent  être  énoncées  ,  il  s'en  faut 
{[u'elles  se  présentent  à  l'esprit  avec  un  égal  degré  d'évi- 
dence. Elles  diffèrent  même  tellement  sous  ce  point  de  vue, 
qu'elles  viennent  aisément  se  ranger  en  deux  séries  parfai» 
temcnt  distinctes  ,  en  ce  qu'il  est  tout-à  fait  superflu  de 
prouver  les  unes,  tant  leur  cjractère  de  vérité  est  manif  stc, 
et  tout-à-fait  impossible  de  prouver  les  autres ,   tant  elles 


LE  SEMEUR. 


375 


sont  élov<>es  au-dessus  de  la  raison  Iiiiraalne  (i).  Une  autre 
disscmblanci;  sépare  encore  ces  doux  séries  de  ventes  :  c'est 
que  les  piciuières,  celles  dont  l'evidcncc  est  nianileste,  soûl 
d'une  nature  triste,  désolante  iiiènie  ,  taudis  q.ic  les  autres 
sont  toutes  consolantes.  Le  earactère  désolant  des  premières^ 
nous  ne  craignons  pas  de  le  du'e  ,  est  tel,  que  tout  lioniuie 
qui  les  aurait  constauiiuent  présentes  à  la  pensée  serait  ré- 
duit bientôt  au  plus  affreux  désespoir  ,  si  Dieu  ne  venait 
proniplement  soulager  son  àuie  en  lui  donnant  la  foi  aux 
secondes.  En  effet ,  il  ne  peut  en  être  autrement  ;  car  les 
premières  se  résument  p  ir  la  misère  ,  les  secondes  par  le 
bonheur  ;  les  prein  ères  aboutissent  à  la  mort ,  les  secondes 
à  la  vie  et  à  l'iminortalité. 

a  Mais,  nous  dira-l-on,  si  les  vérités  chrétiennes  de  votre 
»  première  série  sont  d'une  si  grande  évidence  qu'il  devient, 
»  d'après  vous,  supeiflude  les  prouver,  conimenl  se  tait-il 
»  qu'au  moins  cette  première  partie  du  Clir.stianisnic  ne 
»  soit  pas  a.ioptee  par  tous  les  hommes?  »  A  cela  nous  ré- 
pondions par  une  simple  d'cia  ration  de  la  Parole  de  Dieu: 
«  La  lumière  est  venue  dansle  monde,  maisles  liommes  ont 
»  préféré  les  ténèbres  à  la  lumière,  parce  que  leurs  œuvres 
»  étaient  mauvaises.  »  Oui ,  c'est  parce  que  les  œuvres,  de 
l'honime  sont  mauvaises  ,  c'est  parce  que  son  cœur  est  rnen 
leur  el  désespérc'ment  malin  par-dessus  Coules  choses  que 
son  esprit  repousse  loin  de  lui  d'importantes  vérités,  m;.l- 
gré  leur  évidence  incontestable.  —  L'homme  est  coupable 
et  misérable  ;  celte  double  déclaration,  dont  toutes  les  véri- 
tés clirétieunes  de  notre  première  série  ne  sont  que  le  dé- 
veloppement, aurait  l'assentiment  de  tous  les  ho.umes  de" 
bon  sens,  s'ils  étaient  sincères  et  si  les  cousécjuences  qui  eu 
découlent  n'étaient  pas  de  nature  à  les  remplir  d'épou- 
vante. Mais  Dieu  est  si  bon  qu'il  a  voulu,  par  un  moyeu  qui 
dépasse  l'intelligence  humaine,  uousarrachcr  à  noire  culpa- 
bilité et  à  notre  misère;  voilà  la  vérité  improuvable  dont  tou- 
tes les  iléclaratioiis  de  notre  deuxiènie  série  ne  sont  que  le 
développement,  mais  pour  l'acceptation  desquelles  il  nous 
faut,  outre  le  bon  sens  et  la  sincérité  qui  sont  loujours  né- 
cessaires, non  une  preuve  mathématique ,  car  il  n'y  en  a 
point,  mais  l'Espnt  de  Dieu,  l'Esprit  de  vérité,  la  foi,  en  un 
mot,  la  foi  que  l'E;  riture  d  fiMit  :  «  la  substance  des  choses 
»  qu'on  espère  et  la  vive  représentation  de  celles  qu'on  ne 
»  voitpoinl.»  Développons  iiolrc  pensée.  Les  jours  de  mon 
pèlerinage  terrestre  sont  courts  el  mauvais  ,  dwa.  certaine- 
ment avec  le  patriaichc  Jacob,  tout  homme  sincère  parlaiH 
pour  son  propre  compte  (a).  Qui  a  jamais  dit,  eu  effet,  et 
continué  de  dire  sans  interruption  jusqu'à  sou  dernier  mo- 
meut:  «  Je  goûte  un  bonheur  parfait  et  sans  nuagej  il  y  a 
dans  mon  cœur  un  rassasiement  de  joie  sans  fatigue,  sans 
monotonie,  sans  fadeur;  toutes  les  soifs  de  mon  àme  sont 
satisfaites?  »  Personne  certainement.  Il  s'en  trouveia  une 
foule,  nous  le  reconnaissons,  qui  auront  eu  ce  qu'on  appelle 
avec  justesse  des  éclairs  de  bonheur....  Des  éclairs  de  bon» 
heur!  voilà  donc  à  quoi  se  réduit ,  d'après  le  suprême  té- 
moignage de  tous  les  hommes,  la  poi  lion  des  mieux  parta- 
gés... Quoi!  des  éclairs,  des  instans  insaisissables,  voilà  donc 
tout  ce  qu'obtient  un  être  qui  sent  en  lui-même,  quand  il 
s'interroge  dan» le  silence  des  préjugés ,  le  besoin  profond, 
non  d'un  jour,  non  de  quelques  années,  mais  d'une  étei- 
nité  de  bonheur.  Ah  I  combieu  la  découverte  de  ce  besoin 
devrait  nous  faire  réfléchir! 

Nous  le  répétons  sans  hésiter,  tout  homme  est  coupable, 
et  le  sentiment  plus  oa  moins  pénible  qui  accompagne,  eu 
nous  la  conscience  obscure  ou  précise  de  cette  vérité  est  un 
fait  intérieur  qu'on  ne  peut  révoquer  en  doute.  Et  non  seu- 
lement nous  sommes  tous  coupables  ,  mais  aucun  de  nous, 

(i).  Nous  irons  au-devant  cVune  objection  qui  s  élève  pput-clre  dans 
1  espriS  du  lecteur  quand  nous  disons,  dune  pari,  que  toutes  les  propositions 
de  la  doclrme  chrétienne  sont  claires  el  intelligibles,  el,  d'autre  part,  que 
quelques-unes  sont  impossibles  à  prouver.  Un  exemple  nous  servira  mieux 
que  tout  ;iutre  moyen  à  résoudre  celle  contradiction  apparente;  le  voici  : 
une  pers.inne  .nflirme  qu'il  y  a  des  Labitans  dans  la  lune  ;  celte  proposition 
ne  présente  nm  que  de  clair  et  d'intelligible,  et  pourtant  il  est  impossible 
a  en  démontrer  la  vérité. 

(î)_Si  quelqu'un  ,  tout  en  avouant  que  cette  proposition  est  vraie  pour 
lui-même,  vient  à  ciler  quelques  hommes  pour  qui  il  pense  qu'elle  ne  le 
serait  point,  son  objection  n'en  pas  recevable  ;  car  personne  ne  peulré- 
pondre  ici  pour  d'autres.  «  Chacun  ne  connaît  que  lamertune  de  son  âme  » 
a  dit  Salomon.  ' 


s'il  veuls'cxaminer,  ne  manquera  de  sentir  distincteinentau 
fond  de  sou  àme,  à  côlé  de  l'obligation  de  faire  toujours  le 
bien  ,  un  penchant  irrésistible  à  commettre  le  mal  ,  i  .iiniou 
raouslrneuse  et  tout  aussi  inexplicable  à  l'aide  de  nos  lumiè- 
res, que  facile  à  constater  et  douloureuse  à  découvrir. 

.Si  quelque  stoïcien  ou  quehpie  spiritualiste  aveugle  par 
l'orgueil  que  lui  inspirent  quelques  œuvres  de  belle  appa- 
rence ,  prétendait  nier  que  tout  homme  est  coupable ,  et 
que  jamais  il  ne  cesse  entièrement  de  l'être  ,  nous  pour,  ions 
nous  borner  pour  toute  ré|)onse  à  lui  opposer  les  argumens 
de  ces  autres  philosophes  qui,  ne  cioyant  qu'à  la  matière  et 
à  l'aveugle  nécessité  des  lois  qu'ils  lui  assignent,  et  s'dant 
délixrés  ainsi,  tant  b  en  que  mal  ,  de  la  crainte  d'un  juge- 
ment final  ,  ont  démontré  que  la  morale  n'avait  de  base 
qui!  rintéièt,  et  que  l'homme  le  plus  vertueux  n'étanl  que 
l'esclave  de  sou  org'anisatiou  et  des  appétits  qui  en  dépen- 
dent, personne  n'avait  plus  de  droit  qu'un  autre  à  une  ré- 
compense éternelle.  Ah  !  si  Helvélius  et  les  auties  secta- 
teurs de  ces  doctrines  avaient  piété  quelqu'attention  ix  [d 
vo.x  de  leur  conscience,  comme  il  leur  eût  été  facile  de  re- 
connaître que  s'il  est  vrai  qu'aucun  homme  ne  menti;  de 
récompense  ,  il  ne  l'est  pas  moins  que  tous  méritent  une 
punition.  En  un  mot ,  si  chacun  de  nous  était  ch.iige  de  se 
juger  lui-même  sincèrement ,  il  se  verrait  contraint  pirsa 
propre  conscience  de  mettre  dans  l'urne  la  boule  noue  qui 
do  t  le  condamner. 

Enfin  une  dernière  vérité  de  cette  piem  ère  série  ,  et  qui 
n'est  guère  moins  affligeante  que  les  précédentes  ,  si.i  tout 
quand  ou  la  place  à  leur  suite,  c'est  que  bieutôt  il  nous 
faudra  mourir,  oui  bientôt ,  car  qu'est-ce  que  la  plus  longue 
carrière  quand  on  arrive  a  sou  terme  ?  A  ce  moment 
là  ,  peu  importera  le  système  d'illusions  qu'on  se  sera 
fait  pour  échapper  au  malaise  de  la  conscience  et  pour  se 
procurer  quelques  jouissances;  il  faudra  en  reconnailrc  la 
vanité  et  l'impuissance  complète  pour  vaincre  cette  mort 
qui  est  appelée  à  si  juste  titre  «  le  roi  des  épouvantemens.  » 
Si,  pendant  sa  vie,  on  n'a  pris  conseil  que  de  sa  raison  ,  on 
ne  pourra  espérer  ni  dans  le  néant,  car  la  raison  ne  le  dé- 
uionlre  point,  ni  dans  l'idée  d'un  Dieu  qui  transigerait 
avec  le  coupable,  car  la  raison  ne  démontre  pas  davantage 
l'existence  de  ce  Dieu;  on  n'aura  devant  soi  que  le  doute 
et  une  effrayante  obscurité;  oui,  effrayante  ;  car  si  la  raison 
se  lait ,  la  conscience  parle  haut  au  bord  de  la  tombe. 

Ainsi  donc,  culpabilité  qu'il  est  impossible  d'anéantir, 
puisqu'un  fait  accompli  esta  tout  jamais  indélébile  ;  inca- 
pacité complète  de  rentrer  par  nous-mêmes  dans  la  voie  du 
bieii ,  dans  le  chemin  de  la  loi  morale ,  puisque  notre  nature 
déchue  nous  entraîne  du  côté  opposé,  comme  chacun  do 
nous  le  sent  fort  bien,  pour  ce  qui  le  concerne;  aialaise 
dans  le  présent ,  ignorance  inquiète  et  douloiireiiss  de  l'a- 
venir, crainte  d'un  jugement  que  iros  notions  de  justice 
nous  rendent  probable  ,  \  oilà  tout  autant  de  faits  ou  de  vé- 
rités qu'un  homme  sincère  et  de  bon  sens  ne  contestera  pas, 
et  dont  le  simple  énoncé  suffit. 

Mais  si  les  déclarations  de  cette  première  catégorie  sont 
désolantes,  combien  sont  douces  et  propres  à  nous  consoler 
et  à  nous  réjouir  les  vérités  de  la  deuxième  série,  vérités 
que  nous  connaissons, non  plus  par  la  vue,  comme  les  pré- 
cédentes, mais  par  la  foi  ,  et  uniciuement  par  elle,  car  ce 
sont  des  choses  que  l'œil  n'a  point  vues  ,  que  l'oreille  n'a 
point  entendues,  et  qui  ne  sont  point  montées  au  cœur  de 
l'homme. 

S'il  n'est  personne  qui  puisse  raisonnablement  contester 
sa  culpabilité,  il  n'v  a,  en  échange  ,  que  celui  qui  croit  qui 
sache,  que  «  le  sang  de  Christ  nous  purifie  de  tout  péché;  » 
car  cette  consolante  vérité  ne  saurait  être  découverte  ni  par 
la  raison,  ni  par  la  conscience.  Jésus-Christ  ciucifié  est  folie 
jiour  Ja  raison  humaine,  et  nul  ne  peut  dire  que  par  le 
Saint-Esprit  que  Jésus  est  le  Christ ,  le  Sauveur,  l'Agneau 
de  Dieu,  qui  ôlc  le  péché  du  monde. 

Notre  expérience  nous  prouvera  facilement ,  à  toute 
époque  de  notre  vie,  que  nous  sommes  incapables  de  ren- 
trer par  nous-mêmes  dans  la  bonne  roule  et  de  nous  y 
maintenir  constamment  ;  mais  ce  qu'elle  ne  nous  prouve  que 
lorsque  nous  avons  cru,  civique  «  Dieu  donne  la  sagesse 
libéralement  et  sans  la  rep'trrcher  à  tous  ceux  qui  la  lui  de- 
mandent ;  »  c'est  encore ,  o  que  sa  force  s'accomplit  dans 


576 


LE   SE*!F.liï\. 


noire  Faiblesse'j  »  c'est  enfin,  que  «  nous  pouvous  toutes  cho- 
ses Pli  Ciii'ist  qui  uous  fortifie.  » 

Nous  gémissons  sur  cette  terre;  le  mal  qui  y  règne  nous 
y  poil  i5uit  sans  cesse,  et  il  n'y  a  p:is  Je.  prudence,  de  luinièics 
do  lithiisse,  de  puissance  capables  de  uous  fane  éviter  la 
rupture  des  liens  les  plus  intimes  ni  les  vicissitudes  de  tons 
gcuii's  qui  traversent  notre  existence  ici  bas  ;  voilà  encore 
ce  (|i'(!  Mexpérience  enseigne  à  tons  les  hommes.  iVlais  ce 
qne  1.1  foi  seule  nous  apprend,  c'est  que  «  toutes  choses  con- 
courent ensemble  ai  bien  de  ceux  qui  aiment  Dieu,  »  et  que 
«  notre  légère  affliction,  qui  ne  fait  que  passer,  produit  en 
nous  le  pjids  éternel  d'une  gloire  infiniment  excellente, 
quand  nous  ne  regardons  pas  aux  choses  \iisibles,  mais  aux 
invisibles,  car  les  choses  visibles  nesont  que  pour  un  temps, 
mais  les  invisibles  sont  éternelles.  »  Tout  nous  démontre 
autour  de  nous  que  nous  n'avons  point  ici  bas  de  cité  per- 
manente; mais  la  loi  nous  dit  que  «  si  notre  h  ibilation  1er 
rcstre  est  détruite,  nous  avons  un  édifice  de  par  Dieu,  une 
maison  éternelle  dans  les  cieux,qui  n'est  point  faite  de 
m.iin.  » 

Enfin,  si  notre  raison  et  notre  conscience  uietLcnt  en  évi- 
dence pour  tout  les  monde  la  vérité  des  déclarations  de  la 
Bible  qui  se  rapportent  à  la  misère  de  l'homme,  c'est  là  que 
s'ariète  leur  témoignage;  suffisantes  pour  nous  désoler,  ces 
facultés  ne  peuvent  rien  pour  notre  consolation.  Dieu  seul 
poinait  donc  encore  nous  parler  de  régénération  et  de  bon- 
heur, puisque  tout  en  nous  et  hors  de  nous  ne  nous  parlait 
qne  de  culpabilité  d'ég.ircment  et  de  malheur.  S'il  ne  faut 
que  voir  l'homme  pour  connaître  sa  misère,  il  faut  croive 
Dieu  pour  connaître  sa  miséiicorde. 


LE  CHOLERA-MORBUS. 

Le  choléra  ,  après  une  recrudescence  de  quelques  jours 
revient  rapidement  à  ce  qu'il  était  à  la  fin  du  mois  dernier. 
Nous  rendons  giàceî  à  Dieu  de  ce  que  sa  boute  abrège  ainsi 
le  deuil  ~ui  couvrait  la  capitale,  et  surtout  de  la  longue 
attente  qu'il  jnontre  envers  tant  d'âmes  que  la  uiurt  sur- 
prendiMil  mal  préparées  à  paraître  devant  leur  Juge.  iMuis, 
îrins!  cette  patience  du  Très  Haut  seia-t-elle  comprise  ? 
Nous  commençons  à  en  désespérer,  en  regardant  autour  de 
nous,  en  écoutant  les  discours  de  ce  malheureux  peuple, 
que  tint  de  fléaux  ont  déjà  visité  sans  vaincre  sa  légèreté  et 
sans  le  ramener  à  de  sérieuses  réflexions.  Pendant  qae  la 
mort  redouble  ses  coups,  de  quelle  pensée  se  préoccupe-t- 
il  '.'  De  quel  côté  le  porte  sa  crainte  ?  Les  yeux  arrêtéssur  le 
thermomètre  ou  sur  quelques  articles  de  la  Gazette  iiiédi- 
cah:,  il  n'a  d'intelligence  que  pOur  évaluer  la  part  qu'une 
température  trop  élevée  ou  certaines  fautes  de  régime  ont 
au  réveil  de  l'épidémie;  toutes  les  facultés  de  son  âme  sont 
absorjjccs  dans  ces  supputations,  auxquelles  nous  ne  contes- 
tons.  d'aillîurs,  ni  leur  justesse  ni  leur  genre  de  mérite. 
Puis,  aussitôt  que  le  danger  diminue,  vous  le  voyez  secouer 
le  poids  de  ces  momcns  d'angoisse  et  revenir  avec  toute  sa 
fi-ivolité  à  son  train  accoutumé  d'affiires  et  de  plaisirs.  Et 
cependmt,  que  la  maladie  sévisse  peu  ou  beaucoup,  la  mort 
est  toiiiour.s  à  la  porte,  l'épée  de  Damoclès  n'en  est  pas 
moins  suspendue  sur  nos  têtes;  elle  peut  couper  avec  la 
même  rapidité  les  liens  qui  uous  attachcnl  si  fort  à  cette  vie; 
elle  ne  cc.«se  de  nous  dire  d'être  sur  nos  gardes!  Oh  I  que 
riicmmc  se  rapetisse,  quand  il  s'attache  ainsi  à  la  terre, 
quand  il  y  cherche  en  même  temps  la  cause  de  ses  maux  et 
la  snuicede  ses  consolations  ,  quand  le  présent  est  à  la  fuis 
la  sphère  de  sa  prudence  et  la  limite  de  ses  voeux  ,  quand  il 
resserre  tout  son  esprit ,  toute  son  âme  dans  cette  étroite 
enceinte  du  monde  visibh^  !  Combien  il  grandit  au  con- 
traire (jiiand  son  iiilcUigencc  s'élève  des  causes  de  détail  à 
la  cause  générale  ,  d.-s  lois  delà  nature  à  son  Législateur,  de 
l'apparente  fat  dite  des  f  lits  matériels  à  la  sagesse  providen- 
tielle qui  les  domine,  de  la  sphère  et  de  la  prudence  du 
présent  à  la  sphère  et  à  la  prudence  de  l'étern  té! 

Oui  ,  la  prudence  de  rétcruilé  ,  voilà  ce  que  nous  vou- 
drions trouver  chez  nos  contemporains;  telle  est  la  leçon 


qu'ils  devraient  puiser  à  l'école  des  calamités  de  tous  genres 
par  lesquelles  Dieu  cherche  à  rappeler  leurs  regards  vers  lui. 
Mais  jusqu'ici  ces  calamités  ont  beaucoup  plus  servi  à  ma- 
nifester l'aveuglement  de  notre  génération  qu'a  la  ramener 
à  Dieu. 


^  MELAÎVGES. 

Voyage  DE  DEDXMISSIOWHAIRES  FRANÇ/lIS  PARMI   DES  TRIBUe  IKCOSWOES 

DU  SUD  DE  l'Afrioue.  —  l.a  Sucit-ié  (les  Vlission.s  priiiestiinles  île  Paris 
vieiU  de  reci-voii- ilis  I  ilr.-s  iiUd;-.-ssa  tes  lies  iiii.^siuaiiaires  qu'elle  a  en- 
voyés |iarmi    les  H  chuiinds  du  sud  de  rAfrique. 

M.  L.mue.  l'un  d'eux,  a  fjii  avec  M.  Baillie ,  l'un  dfS  mis<ionnaires 
anglais  du  Kinninan  ,  une  excursion  dans  le  pays  des  K.illibarrY  ou  Karii- 
liari  (lune  de  ces  orlliogrHphes  est  cède  de  Caiiipbi-11 ,  l'antre  celle  de 
Bnrihell  ) ,  situé  au  iioi-d  de  L.it.iko  i  ,  le  puii:t  le  plus  septentri  in.il  au- 
i|uel  fusscnl  parvenus  jui.pi'lci  les  Tc)yageur>  européens.  Ils  se  snnl  joints 
po  n-  ce  voy.igc  à  plusieurs  li;d)itans  du  Kuinin.in  ,  dont  le  but  élail  d'c- 
cliang  r  ri,  s  verr.)t<-rie- ,  du  tiiliac  et  d'.nilr.  s  maridiandises  contre  des 
dénis  d'éli'phans  Forcés  souvent  de  se  frayer  un  chemin  avec  la  hache, 
ils  sont  ensuite  arrivés  dans  d  immenses  plaines  de  sable ,  où  l'on  rencon- 
tiail  seuleaienl  çà  et  là  qnelques  mimosa;  cet  arbre,  doni  les  feuilles 
servent  à  la  nourriture  des  giraffes,  est  d'un.-  hauteur  proportionnée  à  celle 
de  ce-aiiimiiix,  dont  n  is  voyageurs  virt-nt  pass-r  de^  troupes  conddéia- 
bles.  Ils  enreul  cru  llem'ut  à  sjulfrir  de  la  rareté  de  l'eau;  ayant  ma  ehé 
deux  jours  et  une  nuit  sans  en  reni'on  rer ,  ils -inraien:  péri  de  soif  ,  si, 
contre  tonte  allenle,  ils  n'en  ava  ent  trouvé  à  six  pieds  de  profondeir .  en 
creusant  d  nis  le  sitble  brùiant  du  dr*>ert.  Dans  toute  cette  contrée  ,  ils  ne 
virent  pîs  [ilii^  de  deux  cents  h  ibila  r,  (jui  n'ont  [inur  tout  moyen  d'exis- 
tence que  le  gibier  qu'ils  tuent  à  la  chaise,  et  une  espèce  de  melon  d'eau 
n  nnm  •  makatane,  q  l'ils  c  )upen.  par  tranche-  et  font  sceller  au  sileil  pour 
1  hiver  Ils  se  no  irris>enl  aussi  de  SHUterelles.  N'.iyanl  jamais  vu  d'etr.in- 
gers  dans  leur  pays,  ils  prenaien;  souvent  la  fuite  en  apenevanl  les  wag- 
gons  de  la  caravane  ;  mus  ils  se  rassu.airnt  bientôt  ,  et  se  montré. ent  en 
genérnl  affibliS  et  h  j-pilaliers, 

M.  Rolland  a  esiayé  de  foider  une  mission  ai  m'Iieu  de  la  Iribades 
B  ihanilzi ,  dont  le  chef,  nomm-  Mokatia  ,  parait  très-favorable  à  ce  pro- 
jet. Il  s'est  ms  en  rojte  |>our  1 -ur  pays,  accompagné  d'un  maço  i  anglais  et 
de  sa  femmes  dunintrp  été  et  de  plusieur-  Béch  lanas  ;  il  comp  ail  de- 
minder  aussi  a  Mahura,  chefdupaysd'  Latlakou  ,  l'aïuorisation  d  emme- 
ner avec  hr  plusieurs  de  ses  gens;  iuai>  celui-ci  .  jaloux  de  voir  les  tribus 
d- l'intérieur  s  ir  le  point  d'avoir  .les  m-s.ionn -ires,  tmlisqu'  lui-iir'me 
n'en  avait  pas  eiro'e,s'y  refusa  et  voulut  mêm' emp'cber  M.  Rolland 
d'exécnl  r  son  projet.  Apres  avoir  vaincu  s  i  résislance ,  il  c  mliiiu.i  sa 
route  vei'S  la  rivièr  -  de  Sitlagoli.  S'étant  écarté  de  ses  comp  iguons ,  il  fut 
poursuivi  par  dux  énorraL's  Lons  ,  et  il  ser.dt  indubitable.nent  devenu 
leur  p*  oie ,  si  S')n  chev.il  ,  effrayé  .  n  *  l'eût  empoi-té  avec  une  extrême  vio- 
l-ni*e.  Arrivé  sur  le  b:)rii  du  Sillagolt ,  M.  Rollan  1  eut  une  entievue  avec 
le  ciief  G'iut/.i  ;  il  reçut  délai  .  sur  l'état  du  pays ,  des  nouvelles  si  peu  d'ac- 
cord avec  cellus  qu'il  avait  reçu  -s  jusque-là ,  qu'il  re.solul  ,  avan  de  conti- 
nuer sa  route  ,  d'envoyer  une  dépalatiou  à  Mokatia  .  chef  des  Batiarutzi  , 
et  à  Mosolekatz'  ,  roi  desZoulas,  dont  IViok.ttln  est  tribaîaire  .  pour  obte- 
nir des  renseignemen-  pins  positifs.  Mokatia  lui  envoya  ses  tils  et  son 
neveu  pour  le  détourner  de  p  nétr.T  plus  avant ,  Mosoltfcjtzi ,  lier  de 
quelques  avantages  qu'il  avait  remportés  sur  les  Griq  lias ,  ne  voulant  faire 
aucune  dilférence  entre  ceux-ci  et  les  Européens ,  qu'il  accuse  de  leur 
avoir  foumi  des  armes  contre  Ini.  M.  Rolland  retourna  donc  au  Kuriimaii, 
et  il  craignait  de  devoir  ajourner  indéfiiira  nt  lexecution  de  son  projet , 
lorsqu'au  mois  de  décembre  passé  ,  il  reçut  un  nouveau  me-'S.ige  du  chef 
des  Baliariitzi ,  qui  lui  anninçait  pie  les  disposiiions  du  roi  des  Zoulas 
étaient  toui-à-fait  changées  ,  el  qu'il  piuvait  venir  sans  crain'e  d.i  s  soa 
piys.  Il  va  répondre  à  cet  appel .  et  nous  pouvons  e.spérer  de  voir  l'Evan- 
gile et  la  civilisation  portés  par  des  chrétiens  fraaçiis  dans  ces  co. Urées, 
où  jainiis  homme  blanc  ne  pénétra  avant  eux. 

Travaux  philoi.ogi(JOEs  de  m.  cericke. — La  Si.'iété  biblique  hoUan- 
ilais  •  est  sur  1- point  de  publier  une  traduction  de  l'Ancien-Testament 
dans  la  langue  de  li'.e  de  Java.  M.  Gerieke,  qui  est  atlaché  à  Cette  So- 
cioté  depuis  1823  el  qui  est  élève  du  savant  professeur  Williii;;t ,  s  ■  rendit 
dans  cette  ile  en  i  S'i'j.  Il  a  su  se  p  nétrer,  mieux  qu'aueuu  autre  Européen, 
lie  l'esprit  des  habituas  ,  et  s'eit  familiar  se  avec  leur  langue  ,  leur  carac- 
tèe,  leurs  coutumes  et  leui-s  principes  religieux.  Les  relations  qu'il  a  en- 
treleniics  avec  toutes  les  cl  isses  de  la  société  ,  et  les  iiomSr  uses  oecasions 
qi'il  M  eues  d  et  e  à  la  co  ;r  des  princes  javainii ,  l.ii  oit  été  très-utiles  sous 
ce  rappirt.  Il  n'.i  jamai-  perdu  de  vue  les  deux  obj  Is  de  sa  m  .ssion  ,  sa- 
voir :  la  comjiûsition  d'une  g  amniaire  de  la  langue  du  pays  et  la  Iraducliors 
de  la  Bible  en  celte  même  langue.  Le  premier  de  ces  ouvrages  est  ter- 
miné ;  il  a  été  imprimé  à  Java  par  les  presses  du  gouvernement ,  et  les 
Javan.iis  ont  téinoig.ié  leur  é'onnement  de  rexcellenre  de  ce  tiavail. 
SI.  Gerieke  a  reçu  du  roi  de  Hollande  une  médai  le  d'or.  Ce  savant  vient 
aussi  de  terminer  la  Irjduclion  des  Rsaunie-.  C -s  deux  écrits  ont  été  sou- 
mis à  un  érndit  javanais  qui  réside  depuis  quelq  le  temps  à  La  Haye.  Il  a 
déclaré  qae  la  version  des  P-.aumi;s  était  dans  l'idiômo  qu'on  parle  à  Sau- 
I  a-R  irla  ,  rcsi  icnce  de  la  Cour ,  el  qu'on  reg  irde  comme  1:^  plus  pur  de  sa 
pairie. 

Le  Gérant,   DEHAULT. 
Imprimerie  de  .Sellicue  ,  rue  des  Jeûneurs ,  n.   \\- 


TOWF  r 


\-'  fiS, 


1"  AOUT  ISS*!. 


MEIJ 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Polîtlqii  ,!,    Philosopliîqiie   et   Lutéraîre, 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


^L  ^"V        \^  '\  L*  champ  ,  c'est  le  n 

\,     'VjI?Î^  V  Mailh.XIII. 


londe. 
38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  l*s  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'annéeî 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  /our  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  enTois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

Revde  politique  :  Lettres  de  la  province.  N°  IL  — ^Voyages  :  Voyage 
de  M .  Douville  au  Congo  el  dans  l'intérieur  de  l'Afrique  équinoxiale.  — 
Philosophie  :  Des  rapports  de  la  doctrine  de  Confucius  avec  la  doc- 
trine chrélirnn*;.  —  Mélanges  :  Prohibition  de  l'opium  en  Chine.  — 

A>N0SCE. 


BEVUE  POLITIQUE. 


Lettkes  de  la  province. 


N»  II. 


La  (It'cla ration  de  la  diète  de  Francfort  contimieà  fournir 
le  sujet  d'une  vive  polémique.  Chacun  juge  celle  mesure 
selon  ses  intérêts  ou  ses  passions.  Les  organes  du  libéralisme 
l'attaquent  avec  colère  j  les  )'eprésentans  des  idées  absolu- 
tistes la  saluent  par  des  cris  de  joie  et  d'espérance  j  les  dé- 
fenseurs du  pouvoir  ministériel  la  défendent  avec  mollesse, 
avec  une  sorte  de  pudeui'  qui  trahit  leur  fausse  position. 
Pour  nous,  qui  subordonnons  les  faits  politiques  à  nos  idées 
religieuses,  le  protocole  de  Francfort  ne  nous  paraît  pas  avoir 
toute  l'importance  que  lui  attribuent  les  hommes  de  parti. 
C'est  un  point  d'arrêt,  sans  doute  ,  dans  le  développement 
des  liberléi  germaniques  ,  mais  rien  de  plus.  Toute  déter- 
mination qui  u'a  pas  sa  cause  dans  la  marche  progressive 
de  riiumanité  ne  possède  qu'une  force  apparente  ;  c'est  un 
échafaudage  sans  fondement,  une  création  qui,  n'ayant  pas 
en  elle  sa  r.iison  d'existence,  doit  périr  par  cela  seul  qu'elle 
essaie  de  vivre  cl  de  se  mouvoir  :  or,  tel  est  le  caractère  de 
la  résolution  de  Francfort.  Celle  œuvre  d'absolutisme,  ima- 
ginée d.ms  les  camarilla  de  la  diplomatie,  tramée  dans  le 
secret  des  cours  ,  él.iborée  dans  l'ombre  ,  adoptée  dans  un 
conseil  oii  les  souverains  seuls  ont  des  représeiitaiis  ,  n'est 
pas  autre  chose  qu'une  conspiration  de  rois.  Eh!  bien  ,  que 
l'on  conspire  d'en  bas  ou  d'en  haut,  le  succès  n'est  pas  un 
gage  de  durée;  ce  n'est  qu'une  manière  plus  lente  de  révé- 


ler s  n  impuissance.  Il  y  aura  bienlôl  en  Allemagne  ,,  nous 
le  cioyons,  plus  d'un  Etat  qui  dira  de  la  servitude  qu'où 
prétciid  lui  imposer  ce  que  disait  Mirabeau  :  Je  ne  l'accepte 
poinii 

Nu'JS  laisserons  donc  les  feuilles  politiques  épuiser  toute 
la  -  "'vtncc  de  leurs  passious  contre  la  diète  de  Francfort. 
TJii  antre  sujet,  qui  ne  se  rattache  qu'indirectement  à  celui 
qui  précède^  nous  paraît  mériter  un  examen  plus  appro- 
fondi. 

Les  hommes  qui  ne  voient  dans  les  choses  que  ce  qui  s'y 
trouve,  et  non  ce  qu'ils  veulent  y  trouver,  ne  se  douteraient 
pas  que  la  résolution  des  souverains  allemands  puisse  don- 
ner matière  à  une  querelle  entre  le  catholicisme  et  Je  pro- 
testantisme. C'est  pourtant  ce  qu'a  essayé  de  faire  un  journal 
habile  et  très-influent  dans  son  parti,  la  Gazette  de  France. 
Celle  feuille  a  soutenu,  dans  plusieurs  articles,  que  le  pro- 
tocole de  la  diète  est  une  réaction  contre  la  ligue  de  Smal- 
calde,  qu'elle  appelle  un  monstre  hideux,  un  retour  vers  la 
liberté  contre  les  principes  de  réforme  et  de  licence  appor- 
tés dans  le  monde  par  la  réforme.  Cette  opinion  ,  évidem- 
ment dictée  par  des  intérêts  de  parti,  ne  demande  pas  une 
réfutation  sérieuse;  la  Gazette  elle-même  a  trop  d'esprit 
pour  y  croire  sérieusement.  Mais  il  vaut  la  peine  d'établir 
combien  le  catholicisme  est  moins  favorable  que  le  protes- 
tantisme au  développement  de  la  vraie  liberté. 

En  thèse  historique,  on  pourrait  demander  ce  que  le  ca- 
tholicisme a  fait  pour  la  cause  des  libertés  européennes 
avant  l'époque  de  la  réforme.  Quelques  écrivains  catholi- 
ques, et  même  des  oralem-s  saint-simonicns  ont  prétendu 
que  ,  dans  le  moyen-àje  ,  le  SaintSiép^e  avait  protégé  les 
peuples  contre  les  rois.  11  nous  est  difficile  de  comprendre 
sur  quelles  données  de  l'histoire  se  fonde  cette  assertion. 
Beaucoup  de  rois  ont  été  excommuniés  ,  non  parce  qu'ils 
opprimaient  leurs  peuples,  mais  parce  qu'ils  déplaisaient  au 
Siège  de  Rome;  l'insubordination  du  membre  de  l'E;;lise, 
bien  plus  que  la  tyrannie  du  prince  temporel,  fais.iit  éclore 
et  tomber  les  foudres  du  Vatican.  Si  l'on  excepte  la  pé 
suie  italienne,  oii  les  pap;;s  coiubattaieiil  pour  leur  pr 
cause,  on  ne  citerait  peut-être  pas  un  seul  exemple 
couimunicaliou  obtenue  par  le  cri  des  peuples  oppr 


'S. 


378 


LE  SEMEUR. 


£^2= 


En  France  ,  les  armes  du  Saint-Sicge  ont  frappé,  comme 
par  une  espèce  de  défi  ,  les  plus  grands  e),  tes  meillcuis  Je 
nos  rois,  Pjiilippe-Auguste  ,  Philippc-le-Bel  et  Henri  IV. 
Personne  assurément  ne  serait  plus  surpris  que  les  p  ipcs 
eux-mêmes,  s'ils  revenaient  au  monde,  de  se  voir  transfor- 
més en  défenseurs  de  la  liberté.  Innocent  III  ne  saurait  pas 
ce  qu'on  voudrait  lui  dire  ;  Boniface  VIFI  regarderait  cette 
louange  comme  une  mauvaise  plaisantciie  ,  et  Grégoire  VII 
enfermerait  dans  un  carJiot  les  flatteurs  maladroits. 

Si  l'on  eût  dit  que  le  trône  pontifical  a  été,  dans  les  longs 
siècles  du  moyen-âge,  un  centre  d'unité  pour  l'Europo  ,  il 
serait  injuste  de  lui  refuser  ce  mérite ,  qui  est  fort  grand  à 
uos  yeux.  Mais  centralisation  et  liberté  sont  deux  choses 
toujours  distinctes,  souvent  même  complètement  opposées. 
Napoléon  ,  par  exemple  ,  a  é'abli  le  plus  habile  système  de 
centralisation  ;  faut-il  en  conclure  qu'il  était  le  plus  fervent 
apôtre  de  la  liberté? 

Que  si  des  papes  nous  descendons  à  des  pontifes  d'un  rang 
inférieur ,  aux  évèques  ,  aux  chefs  des  ordres  monastiques, 
nous  ne  voyons  pas  encore  quels  services  ils  ont  rendus  à  la 
cause  des  libertés  nationales. Dans  tous  les  temps  et  partout, 
le  haut-clergé  a  fait  alliance  avec  les  seigneurs  féodaux  pour 
imposer  à  la  multitude  un  pesant  esclavage.  Ces  deux  aris- 
tocraties n'en  ont  formé  qu'une,  également  avide  et  lyran- 
DÏque,  jusqu'à  la  réforme  du  seizième  siècle;  et  quand  les 
peuples  de  France  s'armaient  sous  le  nom  de  Jacquerie ,  le 
sacerdoce  était  en  butte  à  plus  de  haines  et  de  malédictions 
que  la  noblesse.  On  ne  doit  en  excepter  que  les  ecclésiasti- 
ques du  dernier  ordre,  ce  qu'on  nomme  le  bas-clergé,  qui 
défendirent  quelquefois  les  intérêts  populaires  ,  non  parce 
qu'ils  étaient  prêtres,  mais  parce  qu'ils  étaient  peuple,i'qu'ils 
sortaient  du  peuple  et  vivaient  avec  le  peuple.  Il  y  kurait 
peu  de  bonne  foi  à  faire  honneur  an  catholicisme  d|  leur 
esprit  libéral. 

Lorsque  Luther  parut,  où  étaient  les  nations  libres?  Pa- 
pes, rois,  évêqucs  et  seigneurs  se  battaient  et  se  déchiraient 
pour  résoudre  des  questions  de  suprématie;  les  pauvres 
peuples  ne  figuraient  dans  ces  luttes  que  pour  y  donner 
leurs  dépouilles  et  leur  sang.  Les  anciennes  franchises,  ap- 
portées des  forêts  de  la  Germanie  dans  l'occident  et  le  midi 
de  l'Europe  ,  se  mouraient  ou  se  mutilaient  au  gré  d'une 
poignée  de  nobles  usurpateurs.  Au  pays  de  la  grande  Charte, 
les  communes  ne  paraissaient  être  que  les  humbles  servantes 
des  deux  ordres  privilégiés;  en  France,  le  tiers-état  n'était 
assemblé  de  loin  en  loin  que  pour  payer  les  folies  de  ses 
maîtres.  A  peine  trouve-t-on ,  en  cherchant  bien,  quelques 
hommes  libres  sur  les  rochers  de  la  Suisse;  encore  devaient- 
ils  avoir  toujours  des  armes  sous  le  toit  de  leurs  chalels  , 
pour  tenir  à  distance  les  satellites  des  empereurs  d'Alle- 
magne. Nous  ne  parlons  pas  des  républiques  italiennes; 
entre  la  liberté  de  Venise  et  le  despotisme  de  Constantino- 
pie,  il  n'y  avait  guère  que  le  nom  de  changé.  Milan,  Gênes, 
Florence ,  étaient  en  proie  aux  sanglantes  querelles  de 
quelques  familles,  et  lorsqu'il  ne  fallait  plus  qu'un  dernier 
coup  pour  abattre  les  institutions  populaires,  les  papes  se 
seraient  fait  conscience  de  ne  pas  le  donner. 

Voilà  toute  l'œuvre  du  catholicisme  avant  la  réforme.  Il 
est  vrai  que  la  Gazette  entretient  ses  lecteurs  de  la  forte  et 
mâle  civilisation  qui  s'est  développée ,  en  Europe  ,  depuis 
Charlemagne  jusqu'au  seizième  siècle.  On  aurait  pu ,  à 
notre  avis ,  trouver  des  mensonges  pins  spirituels.  Cette 
mâle  et  forte  civilisation  est  un  digne  appendice  des  qua- 
torze siècles  de  bonheur  et  de  gloire  qui  avaient  été  imagi- 
nés par  le  Conservateur. 

Depuis  la  réforme,  le  catholicisme  a-t-il  fait  plus  pour  la 
cause  des  libertés  nationales?  En  France,  non  ;  ce  sont  deux 
cardinaux  ,  Richelieu  et  Mazarin  ,  qui  en  ont  dispersé  les 
derniers  débris.  Eu  Espagne  et  en  Portugal,  pas  davantage: 


les  confesseurs  des  rois  y  ont  tenu  la  place  et  exercé  le  pou- 
voir des  anciennes  cortès.  En  Autriche ,  non  plus  :  les  peu- 
ples y  sont  demeurés  en  tutelle.  Les  républiques  d'Italie 
ont  péri  ;  la  république  de  Pologne  s'est  déchirée  en  lam- 
beaux. L'Amérique  du  sud  a  été  gouvernée  comme  un  vaste 
couvent,  et  les  jésuites  du  Paraguay  furent  les  inventeurs 
du  plus  méticuleux  despotisme  que  jamais  peuple  ait  subi. 
Partout ,  en  un  mot,  où  le  catholicisme  s'est  conservé  ,  les 
libertés  nationales  se  sont  éteintes  ,  quand  elles  existaient, 
ou  bien  ont  été  empêchées  de  voir  le  jour ,  quand  elles 
n'existaient  pas. 

Si  l'on  se  rapproche  de  l'histoire  contemporaine  ,  le  mê- 
me ordre  de  faits  se  présente.  Aux  Etats-Généraux  de  89, 
lesévêques  et  les  nobles,5 'associèrent  pour  soutenir  l'ancien 
régime  j  il  n'y  eut  quec  es  curés  et  quelques  prélats  jansé- 
nistes, c'est-à-dire  à  deriii'protestans,  qui  se  déclarèrent  en 
faveur  des  idées  constitutionnelles.  Au  temps  du  consulat, 
lorsque  le  catholicisme  fut  officiellement  rétabli ,  les  mem- 
bres du  haut-clergé  devinrent  les  plus  humbles  flatteurs  de 
Bonaparte,  et  ils  lui  applanirent  la  route  du  trône  impérial. 
Quand  Pie  VII  vint  couronner  le  moderne  Charlemagne  , 
il  réclama  les  biens  de  l'Eglise;  mais  des  libertés  publiques, 
il  n'en  parla  point.  Quand  le  même  pape  crut  devoir  lancer 
une  bulle  d'excommunication  ,  ce  fut  contre  le  conquérant 
des  Etats  romain?,non  contre  l'usurpateur  de  tous  les  droits 
de  la  nation.  En  i8i4,  peu  s'en  fallut  que  le  clergé  catholi- 
que ne  réclamât  les  dîmes  ;  le  malheur  des  temps  ne  le  per- 
mit pas.  Mais  il  se  fit  du  moins  l'auxiliaire  des  prétentions 
anti-libérales  de  cette  époque  ,  et  dans  tous  les  lieux  où  il 
avait  de  l'influence,  des  hommes  de  l'extrême  droite  sorti- 
rent de  l'urne  électorale.  Bientôt  après,  le  jésuitisme  vint  à 
son  aide  ,  et  tous  deux  se  mirent  de  concert  à  travailler  la 
France  pour  y  remettre  les  esprits  d'abord  ,  les  personnes 
ensuite,  sous  le  joug  du  bon  plaisir.  Dans  tout  le  clergé  de 
France  ,  on   ne  trouverait   guère  que  l'abbé   de  Pradt  et 
l'abbé  Grégoire  ,  considérés  l'un  et  l'autre  comme  apostats 
par  le  corps  des  prêtres  ,  qui  aient  élevé  la  voix  contre  les 
empiètemens  de  la  royauté.  Aujourd'hui  même  ,  les  ecclé- 
siastiques romains  se  distinguent ,  en  général ,  par  leur  op» 
position  plus  ou  moins  flagrante  au  nouvel  ordre  de  choses, 
et  s'il  y  a  des  soulèvemens  carlistes,  il  faut  les  chercher  dans 
les  provinces  où  le  clergé  domine ,  dans  la  Vendée  et  dans 
le  midi. 

A  cette  masse  de  faits  que  pourrait-on  opposer?  Rien  de 
plus  facile  que  d'aligner  quelques  phrases  sur  l'esprit  libéral 
du  catholicisme,  mais  elles  se  brisent  contre  d'irrécusables 
réalités.  La  Gazette,  qui  sait  toujours  répondre,  nous  dira 
qu'il  ne  s'agit  point  du  libéralisme  actuel,  mais  des  anciennes 
libertés  du  pays.  Malheureusement  ces  anciennes  liberté» 
ne  renfermaient  ni  la  liberté  de  culte,  ni  la  liberté  de  la 
presse,'  ni  la  liberté  d'enseignement  ,  ni  la  liberté  indivi- 
duelle. Qu'est-ce  donc  que  la  liberté  sans  les  libertés? 
Quanta  la  déclaration  de  Louis  XVI  sur  laquelle  s'appuie 
la  Gazette,  elle  ne  devrait  pas  ignorer  que  cette  déclaration 
fut  faite  en  désespoir  de  cause ,  après  le  serment  du  Jeu  de 
Paume  ,  et  contre  les  sentimens  bien  connus  de  la  majorité 
du  haut -clergé.  Si  le  corps  ecclésiastique  français  eût 
éprouvé  un  si  vif  désir  d'étendre  les  droits  du  peuple,  d'où 
vient  qu'il  ne  l'a  pas  déclaré  une  seule  fois  pendant  les 
quinze  années  de  la  restauration?  Il  est  permis  de  se  défier 
d'un  amour  que  l'on  cache  lorsqu'il  pourrait  se  montrer 
avec  succès,  et  qu'on  révèle  lorsqu'il  est  impuissant. 

En  dehors  de  la  France,  le  clergé  catholique  n'a  pas  fait 
preuve  d'un  plus  grand  zèle  pour  la  liberté.  Les  deux 
royaumes  de  la  péninsule  hispanique  ont  vu  les  prêtres  se 
liguer  avec  la  populace  pour  anéantir  les  droits  nationaux 
et  pour  remettre  en  vigueur  tous  les  monstrueux  privilèges 
du  moyen-âge.  Il  ne  paraît  pas  non  plus  que  le  catholicisme 


LE  SEMEUR. 


379 


forme  des  hommes  qui  possèdent  les  conditions  et  les  vertus  1  liqiie  le  plus  libéral  qui  ait  été  publié  en  France,  la  doctr 


nécessaires  à  un  peuple  libre  j  car  il  n'existe  jusqu'à  présent 
aucun  pays  fidèlement  catholique  ,  où  la  vraie  liberté  ,  la 
liberté  unie  à  l'ordre,  ait  pu  se  maintenir.  Les  Etats  de  l'A- 
mérique du  Sud  se  débattent,  depuis  dix  ans,  sous  une  ef- 
froyable auiirchie  ,  et  l'on  s'en  éloune  d'autant  plus  qu'Ms 
ont  à  côté  d'eux  une  vaste  républitjue  protestante  dans  la- 
quelle l'ordre  semble  avoir  fait  une  alliance  indissoluble 
avec  la  liberté. 

On  cite  la  Belgique,  la  Pologne  et  l'Irlande  où  les  prêtres 
de  l'Eglise  romaine  se  sont  levés  pour  soutenir  les  intérêts 
populaires  et  l'indépendance  nationale.  A  Dieu  ne  plaise 
que  nous  méconnaissions  leur  noble  courage  et  leur  dévoue- 
ment! Honneur  au  clergé  ,  de  quelque  communion  qu'il 
soit,  qui  défend  la  cause  de  l'opprimé  contre  l'oppresseur, 
et  qui  revendique  les  droits  s.icrés  que  le  Christianisme  ac- 
corde à  toute  créature  humaine  !  Il  est  juste  d'observer  ce- 
pendant qu'il  y  avait  pour  le  clergé  romain,  dans  ces  divers 
pays  ,  un  intérêt  religieux  ec  même  temps  qu'un  intérêt 
politique.  La  Belgique  était  soumise  à  un  prince  protestant; 
la  Pologne,  à  un  souverain  de  la  religion  grecque.  Le  clergé 
soutenait  donc  sa  propre  cause  ,  sa  cause  personnelle  ,  en 
s'uuissant  avec  les  peuples  pour  secouer  le  joug  de  ces  chefs 
étrangers.  Il  en  est  de  même  de  l'état  actuel  de  l'Irlande; 
les  jjrétres  y  voient  une  question  d'af  ranchissement  pour 
l'Eglise  plutôt  qu'une  question  de  liberté  pour  te  pays. 
Autre  chose  est ,  chacun  le  comprendra  ,  d'employer  son 
influence  pour  accroître  les  diverses  espèces  de  libertés 
dans  une  contrée  exclusivement  catholique  et  gouvernée 
par  un  roi  catholique  ,  ou  bien  d'user  de  cette  influence 
pour  délivrer  un  pays  de  catholicité  du  sceptre  d'un  mo- 
uarque  hérétique.  Le  clergé  romain  a  souvent  agi  dans  ce 
dernier  cas;  il  n'a  jamais  ni  nulle  part  agi  dans  le  premier. 
Au  contraire  ,  partout  où  il  est  prépondérant,  il  fait  cause 
commune  avec  l'absolutisme  des  rois.  Point  de  liberté  de 
culte  ,  de  presse  ,  d'enseignement  ni  d'aucun  genre  en  Es- 
pagne ,  en  Italie  et  ailleurs  ,  parce  que  rien  n'y  oblige  les 
prêtres  à  se  servir  du  libéralisme  comme  d'un  moyen  d'in- 
dépendance. Mais  s'il  arrivait,  par  exemple,  qu'un  conqué- 
rant hérétique  ou  incrédule  ,  un  nouveau  Napoléon  ,  en- 
vahît les  Etats  romains,  nous  pensons  que  le  pape  lui-même 
se  déclarerait  le  défenseur  de  toutes  les  libertés,  et  qu'eu  un 
besoin  il  se  ferait  carbonaro,  sauf  ensuite  à  ressaisir  le  pou- 
voir absolu,  lorsque  le  pays  serait  affranchi  de  la  domination 
étrangère.  Le  pape  deviendrait  ami  de  la  liberté  ,  non  par 
principe,  mais  par  tactique  j  il  jouerait  fort  habilement  peut- 
être  son  personnage;  les  niais  seuls  pourraient  croire  qu'il 
le  remplit  sérieusement. 

Nous  avons  vu  cette  hypothèse  réalisée  en  France  depuis 
la  révolution  de  juillet.  Tant  que  le  clergé  catholique  a  es- 
péré d'obtenir  ou  de  garder  la  direction  des  afïiiircs  pu- 
bliques ,  il  n'a  pas  montré  de  souci  pour  la  liberté  de  la 
presse,  la  liberté  d'enseignement  et  la  liberté  d'association; 
mais  depuis  qu'il  a  été  contraint  de  se  renfermer  dans  le 
sanctuaire  ,  sa  voix  a  retenti ,  forte  et  impérieuse  ,  contre 
tous  les  monopoles.  La  Quotidienne  elle-même  a  bégayé  du 
libéralisme  contie  les  privilèges  de  l'Université.  Il  est  fâ- 
cheux que  cette  conversion  soit  venue  si  tard  ;  nous  y  aurions 
applaudi  do  tout  notre  cœur  sous  le  règne  de  Charles  X  ; 
maintenant  elle  est  si  naturellement  un  devoir  de  circon- 
stance ,  qu'il  faut  une  foi  plus  robuste  que  la  nôtre  pour 
l'admettre  comme  une  vérité. 

En  dernière  analyse,  tous  les  faits  historiques  témoignent 
contre  l'esprit  libéral  qu'on  attribue  au  catholicisme.  La 
preuve  des  doctrines  conduirait  au  même  résultat. 

Est-il  rien  de  plus  hostile  à  la  liberté  de  la  pensée,  et 
par  cela  même  à  la  liberté  de  la  presse  qui  n'en  est  qu'une 
application,  que  la  doctrine  professée  par  le  journal  catho- 


de la  raison  universelle  substituée  à  toutes  les  raisons  indi- 
viduelles? {Déclaration  présentée  au  Saint-Siège  par  les 
Rédacteurs  de  l'Avenir.)  Dès  lors  l'individu  ,  comme  être 
iutelligcnt,  cesse  d'exister  et  d'agir;  il  s'absorbe  dans  la  rai- 
son générale.  Et  comme  le  Saint-Siège  est  le  seul  interprète 
de  cette  laison  générale,  il  s'ensuit  que  le  pape  devient  la 
pensée  unique  et  souveraine  de  l'humanité.  Dès-lors  aussi 
toute  idée  contraire  aux  idées  reçues  est ,  non-seulement 
une  innovation,  mais  une  révolte;  celui  qui  admet  une  au- 


que  celle  qui  est  reconnue  par  le  Saiiit-Siép-e  se 


tre  vérité 

place  hors  la  loi  des  intelligences.  Comment  accorder  celte 
théorie  avec  la  liberté  de  penser  et  d'écrire  ?  Les  rédacteurs 
de  /  Avenir  ont  eux-mêmes  montré  que  l'une  tue  l'autre. 
Voici  leurs  propres  paroles  qu'ils  ont  réalisées  bientôt 
après,  en  suspendant  la  publicution  de  leur  journal  :  «  Si  , 
1)  dans  les  principes  que  nous  professons  ,  il  y  a  quelque 
»  chose  qui  soit  contraire  à  la  foi  ou  à  la  doctrine  catholi- 
»  que,  nous  supplions  le  Vicaire  de  Jtsus-Christ  de  daigner 
»  nous  en  avertir  ,  lui  renouvelant  la  promt-sse  de  notre 
»  parfaite  docilité.  A  Dieu  ne  plaise  que  nous  puissions  ja- 
»  mais  mettre  nos  sentimens  particuliers  à  la  place  de  la 
1)  tradition  de  l'Eglise,  dont  il  est  l'interprète  souverain!... 
»  Pour  nous ,  la  soumission  ,  qui  est  notre  premier  devoir 
»  comme  catholiques,  est  en  quelque  sorte  notre  être  com- 
»  me  écrivains.  Toute  parole  de  révolte  dans  notre  bouche 
»  serait  le  suicide  de  toutes  nos  paroles  ;  car  notre  premier 
»  principe  ,  le  principe  vital  de  nos  écrits  ,  l'âme  de  notre 
»  intelligence,  c'est  que  la  vérité  n'est  pas  un  bien  qui  nous 
»  soit  propre;  et  depuis  notre  doctrine  sur  la  raison  jusqu'à 
1)  notre  foi  en  la  Chaire  éternelle  ,  de  toutes  parts  nous 
»  sommes  comme  enveloppés  d'obéissance.  »  (  Déclara- 
lion,  etc.  )  Est-ce  assez  d'abjection  et  de  servilité?  Tout  est 
donc  soumis  à  la  décision  du  Saint-Siège,  non-seulement  les 
choses  de  foi,  mais  les  choses  de  simple  raison.  Parlez-nous, 
après  cela,  de  la  liberté  de  la  presse  !  Il  n'y  a  que  deux  ma- 
nières d'appliquer  la  doctrine  de  l'Avenir  :  ou  bien  que  les 
écrivains  fassent  le  voyage  de  Rome  pour  solliciter  les  hau- 
tes lumières  du  Saint-Siège,  ou  bien  que  Rome  envoie  par- 
tout des  censeurs  pour  soumettre  les  écrits  à  leurs  infailli- 
bles ciseaux. 

Conçoit-on  quelque  chose  de  plus  menaçant  pour  l'in- 
dépendance nationale  que  la  doctrine  de  l'infériorité  du 
pouvoir  temporel  relativement  au  pouvoir  spirituel?  «  Les 
»  conventions  humaines  n'étant  libres,  dit  l'Avenir,  qu'à  la 
»  condition  de  ne  pas  violer  la  loi  divine  qui  est  leur  règle 
a  permanente  ,  l'ordre  temporel  qui  se  compose  de  ces 
»  conventions  ,  est  par  là  même  subordonné  à  l'ordre  spi- 
»  rituel  qui  renferme  cette  loi.  »  (  Déclaration  ,  etc.  )  Eu 
sorte  que  le  Saint-Siège  étant  appelé  à  prononcer,  pour  les 
objets  purement  politiques  et  administratifs  ,  sur  ce  qui  est 
ou  n'est  pas  conforme  à  la  loi  divine,  décidera  souveraine- 
ment de  ce  qui  doit  subsister  ou  être  aboli.  Est-ce  là  le  dé- 
veloppement de  la  liberté  que  nous  promet  le  catholicisme? 
C'est  nous  faire  rétrograder  en-deçà  de  la  Pragmatique- 
Sanction  de  saint  Louis< 

La  liberté  de  conscience  et  de  culte  sera-t-elle  bien  ga- 
rantie par  le  dogme  :  Hors  de  l'Eglise  visible  point  de  salut? 
Non  que  nous  pensions  que  ce  dogme  conduise  essentielle- 
ment ,  ni  même  nécessairement  à  l'intolérance  maiérielle  ; 
il  nous  semble  qu'on  peut  être  à  la  fois  catholique  fidèle  et 
bon  logicien,  sans  employer  la  force  brutale  contre  les  opi- 
nions dissidentes.  Mais  toujours  feut-il  avouer  <[ue  ce  dogme 
est  une  arme  dangereuse  entre  les  mains  des  passions, puis- 
qu'il donne  aux  attentats  des  persécuteurs  une  apparence 
de  zèle  religieux.  L'Avenir  déclare  lui-même  qu'un  pays 
dans  lequel  se  trouvent  plusieurs  sociétés  spirituelles  ne 
peut  pas  agir  cathoUquement  :  d'où  il  résulte  que  ,  pour 


580 


LE  SEMEUR. 


agir  catholiquemcnt,  la  majorité  doit  commencer  par  iin-t-  1 
tre  hors  de  l'Etat  tons  les  hérétiques.  Il  affirme  aiUeius  1 
que  ,  dans  l'ordre,  l'Eglise  et  l'Etat  sont  inséparables  ,  et 
que  l'ordre  n'existe  plus  quand  il  y  a  des  communions  dis- 
sidentes. Or  ,  comme  une  société  quelconque  doit  toujours 
tendre  à  rentrer  dans  l'ordre  ,  les  cultes  non-calholiqucs 
seront  sans  cesse  exposés  à  un3  complète  destruction. 
Qu'est-ce  donc  qu'une  liberté  religieuse  qui  verrait  le  gluivc 
de  l'ordre  catholique  perpétuellement  suspendu  sur  sa  Icle 
comme  l'épée  de  Damocics  ? 

Enfin,  la  liberté  d'enseignement  subsistera-t-clle  à  coté 
du  dogme  de  l'infaillibilité  du  Siège  romain?  Il  y  aurait 
une  prodigieuse  inconséquence  à  laisser  enseigner  dans  Ici 
écoles  ce  qu'on  regarde  comme  des  eneurs  manifestes  cl 
palpables.  Avec  un  seul  et  suprême  interprète  de  la  vérité, 
il  ne  peut  y  avoir  qu'un  seul  enseignement  :  en  admctUe 
deux  DU  plusieurs,  ce  serait  contiedire  le  principe  dans  sa 
plus  simple  application.  Personne  n'a  le  droit  de  donner 
aux  enfans  une  substance  empoisonnée  ,  et  la  vie  de  l'àme 
est  plus  précieuse  que  celle  du  corps. 

Ainsi ,  en  raisonnant  sur  les  dogmes  de  l'Eglise  romaine  , 
toutes  les  libertés  s'écroulent  à  la  fois  :  la  liberté  de  la  pen- 
sée, la  liberté  de  la  presse,  la  liberté  du  pouvoir  tcmporri, 
la  liberté  de  conscience,  la  liberté  de  culte,  la  liberté  d'en- 
seignement. Que  reste-t-il,  si  l'on  ôte  toutes  ces  libertés  ? 
Un  esclavage  pire  que  celui  des  Ilotes  ,  un  état  d'abrntissc- 
meiit  dont  il  n'y  a  aucun  exemple  depuis  que  les  hommes 
sont  réunis  en  corps  de  nation.  Heureusement  les  plus  zélés 
catholiques  reculeraient  eux-mêmes  devant  les  conséquences 
de  leurs  dogmes^  il  n'est  pas  donné  à  la  conscience  humaine 
de  descendre  jusque-là. 

Histoire  et  théorie,  faits  et  doctrines,  tout  se  réunit  donc 
pour  prouver  que  le  catholicisme  n'est  pas  favorable  aux 
progrès  de  la  liberté.  Il  la  détruit  ou  l'enipéthe  de  naître, 
quand  il  est  le  plus  fort;  et  quand  il  est  le  plus  faible  ,  il 
l'enibrasse  pour  mieux  l'étouffer.  Nous  n'aurions  pas  abordé 
cette  question  sans  la  polémique  opiniâtre  et  provoquante 
de  la  Gazelle  de  France;  mais  lorsque  les  choses  les  plus 
claires  sont  audacieusement  travesties  ,  il  faut  les  rétablir. 
Nous  ne  voulons  avoir,  d'ailleuis,  aucune  solidarité  avec  le 
catholicisme  ultramontain  ,  et  nous  désirons  que  l'opinion 
publique  ne  nous  confonde  jamais  avec  lui. 

Dans  une  prochaine  lettre  ,  nous  parlerons  de  l'influence 
du  protestantisme  ,  ou  plutôt  du  Christianisme  ,  sur  le  dé- 
veloppement de  la  vraie  liberté.  La  question  purement 
protestante  ne  nous  intéresse  guère;  car  nous  neproteslons 
plus,  nous  attestons  que  nous  sommes  disciples  de  Jésus- 
Christ. 


VOYAGES. 

Voyage  au  Congo  et  dans  l'interieijr  de  l'Afrique  equi- 
noxiÀLE,  Fait  dans  les  années  1828,  1829  et  i83o  ,  par 
J.-B.  DouviLLE  ,  secrétaire  de  la  Société  de  Géographie 
pour  l'année  i8!52  et  membre  de  plusieurs  Sociétés  sa- 
intes françaises  et  étrangères  ;  oia>rage  auquel  la  So' 
ciélé  de  Géographie  a  décerné  le  prix  dans  sa  séance 
du  3o  mars  i832.  —  3  vol.  in  8",  avec  carte  et  figures. 
Paris,  i832,  chez  Jules  Rcnouard,  rue  de  Tournon,  n"  6. 
Prix  :  3o  fr. 

Tandis  que  les  navigateurs  européens  ont  découvert  au- 
delà  de  l'Océan  deuxnouvelles  partiesdu  monde,  l'Afrique, 
si  voisine  de  nos  côtes,  nous  demeure  encore  en  grande 
partie  inconnue.  Les  colonies  qui  s'y  sont  établies  n'ont 
jamais  été  bien  florissantes  et  elles  ne  se  sont  pas  étendues 
dans  l'intérieur.  On  aurait  dit  que  la  civilisation,  resserrée 
sur  le  sol  africain  dans  d'étroites  limites  et,  en  quelque  sorte, 


cernée  dans  ses  retrancheinens  ,   n'osait  lutter  avec  la   vie 
barbare  et  la  vie  sauvage,  et  ne  se  croyait  ni  la  mission,  ni 
la    possibilité    d'envahir.    Mais    après    que    l'Afilquc    est 
demeurée,   pendant  tant  de  siècles,  impénétrable  à  nos  in- 
vestigations,   voici    lout-à-coup   que  le   voile  qui   nous  la 
cachait   se  déchire  et  que  la  lumière  nous  arrive  de  toutes 
parts.   Nos  soldats  s'emparent  d'Alger  et ,  missionnaires  de 
l'épée  (1) ,  y  transportent  nos  idées  et  nos  moeurs  ;  Gobât  et 
K.ugler,  missionnairesde  l'Evangile,  pénètrent  en  Abyssinie; 
Caillié  parvient  à  Tomboiictou;  deux  colons  de  la  Libérie, 
Taylor  et  James,  tentent  dans  l'intérieur  un  voyage  de  dé- 
couvertes;  les   frères  Laiider,   marchant  sur  les  traces  du 
major  Laing,    de  Clapperton  et  de  Denham  ,  explorent  le 
cours  et  l'embouchure  du  Niger;  Rolland,  Bailiie  et  LemuC 
s'avancent  beaucoup  plus  au  nord  de  la  Nouvelle-Latakou  , 
qu'on  ne  l'avait  fait  avant  eux  ;  et  Douville,  parcourant  16 
degrés  du  sud  au  nord  et  i4   degrés  de  l'ouest  à  l'est,  dans 
les  provinces  soumises  au  roi  de  Portugal  et  dans  les  vastes 
contrées  habitées  par  les  nègres  iiidépendans,  change  com- 
plètement nos  idées  sur  l'Afrique  cquinoxiale.    N'est-il  pas 
remarquable  quêtant  de  recherches  aient  lieu  à  la  fois,  et  ne 
doit-on  pas  reconnaître  dans  leur  coïncidence  un  fait  provi- 
dentiel? Il  nous  semble  impossible  que  l'Afrique  soit  mieux 
connue,  qu'elle  devienne  accessible  à  nos  voyagent  s,  à  nos 
commeiçans,   et   surtout   à   ces    hommes    désintéressés    et 
dévoués,  qui  demandent  sur  leurs  deux  genoux  sa  régéné- 
ration morale  et  sociale,  retardée  de  tant  de  siècles,  et  qui 
veulent   y   travailler  de   tout  leur  pouvoir,  sans  que  quel- 
qu'une de  ces   1  évolutions,  par  lesquelles  la  condition  de 
l'humanité  s'améliore,  se  prépare  sur  les  points  de  ce  conti- 
nent oii  ils  porteront  leurs  pas.  Et  qui  nous  dit  que  ce  ne 
sera  pas  la  plus  importante,  des  révolutions,  celle  qui  s'opère 
d'abord  dans  le  cœur  des  hommes  et  qui  ne  produit  qu'en- 
suite des  effets  extérieurs  correspondans? 

Le  voyage  de  M.  Dou ville,  qui  a  duré  près  de  deux  ans 
et  demi,  a  exigé  de  sa  part  de  grands  sacrifices  de  fortune  , 
sa  caravane  ayant  presque  toujours  été  composée  de  quatre 
à  cinq  cents  hommes,  qui  lui  furent  souvent  utiles  pour  ré- 
sister à  la  violence  et  qui  portaient  les  instrumens  dont  il 
avait  besoin  pour  ses  observations,  les  présens  qu'il  desti- 
nait aux  chefs ,  dont  il  traversait  le  territoire,  et  les  provi- 
sions nécessaires  à  tant  de  gens.  Mais  que  sont  ces  sacrifices 
auprès  de  la  perte  qu'il  a  faite  de  son  épouse,  qui  avait 
voulu  affronter  avec  lui  les  périls  de  sa  difficile  entreprise 
et  qui,  atteinte  douze  fois  des  fièvres  de  ce  climat  meur- 
trier, a  fini  par  y  succomber  ?  Lui-même  a  couru  de  grands 
dangers,  auxquels  il  n'a  souvent  échappé,  de  la  manière  la 
plus  inattendue,  que  par  une  présence  d'esprit  extraordinaire 
et  unegrande  fermeté  decaiactère.  Nous  ne  pensons  pas  qu'il 
puisse  être  bien  utile  de  transcrire  ici  quelques-unes  de  ces 
aventures,  quelque  intéressantes  qu'elles  soient  d'ailleurs;  il 
vaut  mieux  ,  ce  nous  semble,  nous  arrêter  quelques  instans 
à  considérer  l'homme  tel  que  M.  Douville  l'a  rencontre 
dans  des  régions  où  aucun  blanc  n'avait  encore  porté  ses 
pas;  c'est,  il  est  vrai,  une  triste  page  qu'il  ajoute  à  l'histoire 
de  l'humanité,  mais  c'e^t  une  page  instructive. 

La  religion  des  peuples  que  M.  Douville  a  visités  est  le 
plus  grossier  fétichisme.  Quoique  les  Portugais,  qui  décou- 
vrirent le  Congo  en  i^Qi,  niais  qui  ne  s'y  établirent  que 
quatre-vingt-quatre  ans  après  ,  y  aient  accordé  aux  prêtres 
des  prérogatives  et  une  autorité  exorbitantes,  ceux-ci  n'ont 
rien  fait  pour  la  conversion  véritable  des  indigènes.  Les  curés 
songent  bien  plus  à  satisfaire  leui'  avarice  qu'à  gagner  des 
àraes  à  Jésus-(^hrist.  Lorsqu'un  des  chefs  oj  sobas  a  ,  en 
apparence,  embrassé  le  Cliristianisme,  il  devient  sujet  à  des 
vexations  de  toute  espèce.  Il  doit  fiiic  baptiser  et  cnlerrcr 
tous  ses  vassaux  par  le  curé  le  plus  proche  de  sa  capitule,  ce 
qui  entraîne  des  frais  considérables.  LTu  nègre  manque-t-il 
de  faire  baptiser  ses  enfans  ou  de  faire  enterrer  ses  proches, 
le  soba  est  condamné  à  une  amende  et ,  s'il  ne  peut  y  satis- 
faire ,  il  devient  le  prisonnier  du  curé  pendant  un  temps 
assez  long.  Il  en  résulte  que  les  nègres,  au  lieu  de  former 
des  villes  et  des  villages  autour  des  églises  ,  vont  vivre  loin 
des  hommes  qui  les  tourmentent  et  fixent  de   préférence 

(1)  C'est  le  titre  qne  leur  donne  le  Journal  militaire  pour  faire  com  • 
preodre  l'importance  et  le  sérieux  des  deroirs  qu'ils  ont  à  y  remplir. 


LE  SEMEliR. 


381 


leur  li:ibitauou  au  milieu  des  bois.  Aussi  pinit-oii  dire,  sans 
exagération,  qu'il  serait  peut-être  difficile  de  trouver,  dans 
toute  retendue  des  provinces  portugaises  d'Africp:c,  un  seul 
ncp,r>  véritablement  converti;  ayant  été  biptisés,  non  parce 
qu'ils  ctaientcon  vaincus  de  la  vérité  des  doitrincsclir(îlien  nef, 
mais  seulement  parce  que  leur  soba  a  été  baptisé  avant  eux, 
ils  continuent  àadorer  lens  idole'^jet  les  Portugais  le  savent  si 
bien  que,  lorsqu'un  nè{;ie  baptisé  mcuit  à  Saint-Phdippc  de 
Benguela  ,  ils  font  cscortej-  son  coips  jusqu'au  cinielièrc, 
éloigné  d'une  dcnii-lieue  de  la  ville,  par  deux  soldats  cliar- 
gés  d'empécber  que  ses  parcns  ne  l'enterrent  selon  les  rites 
commandés  par  les  prêtres  fétiches.  Quelquefois,  en  sortant 
de  l'église,  les  nègres  célèbrent  des  fëtes  en  l'Iioiineur  des 
idoles.  Dans  les  provinces  plus  éloignées  de  la  capitale,  ils 
eavent  seulement  que  les  missionnaires  ont  prêcbé  un  Dieu 
différent  de  ceux  (ju'ils  honorent,  et  ils  le  nomment  le  Dieu 
du  roi  de  Portugal;  adorant  eux-mêmes  Saméz-Ne-Lamaz  , 
dieu  des  potentats,  ils  ne  sont  pas  surpris  qu'un  si  puissant 
monarque  ait  un  dieu  tutélaire  pour  lui  seul. 

Les  peuples  visités  par  IM.  Douvillc  ont  un  grand  nombre 
d'idoles.  Ceux  qui  vivent  dans  le  voisinage  de  Benguela 
ont  des  temples  pour  leurs  dieux  pénates ,  et  reconnaissent 
en  outre  le  soleil  et  la  lune  comme  des  divinités  suprêmes; 
mais  ils  ne  les  honorent  par  aucune  cérémonie  religieuse. 
On  retrouve  le  sabeisrae  sur  le  territoire  de  Baka,  soba  in- 
dépendant, dont  les  sujets  sont  antropophages  et  sacrifient 
des  victimes  humaines  aux  dieux  maliaisans.  Ils  adorent  le 
soleil,  qu'ils  considèrent  comme  l'auteur  de  tout  ce  qui 
existe  sur  la  terre,  parce  que  rien  ne  peut  croître  ni  vivre 
dans  les  endroits  où  ses  rayons  ne  paraissent  pas.  Ils  regar- 
dent la  lune  comme  son  premier  ministre,  qui  gouverne  en 
son  absence  dans  les  lieux  oii  il  a  passé.  Elle  est  moins  bril- 
lante que  lui .  parce  que  l'esclave  ne  doit  pas  être  semblable 
au  maître.  Lorsque  le  soleil  paraît,  ils  lui  adressent  leurs 
hommages,  et  lorsqu'il  est  sur  le  point  de  se  coucher  à  l'ho- 
rizon, ils  le  prient  de  revenir  bientôt.  Si  un  temps  nébuleux 
l'empêche  de  se  montrer,  ils  jugent  qu'il  est  offensé  de  ce 
qu'il  va  des  hommes  qui  ne  lui  rendent  pas  tout  rhonneur 
qui  lui  est  dû.  Lorsque  la  lune  devient  entièrement  invi- 
sible, ils  disent  que  le  soleil  change  de  ministre  et  qu'il  ne 
donne  que  peu  à  peu  sa  confiance  au  nouveau  niiir'stic  q-.i'il 
a  choisi.  Le  moment  de  la  pleine  lune  est  ';elui  de  la  toute- 
puissance  de  ce  ministre,  qui  semble  vouloir  égaler  son 
maître;  celui-ci  s'en  apercevant,  (ommencc  à  lui  retirer  sa 
faveur  de  la  même  manière  qu'il  la  lui  avait  accordée,  afin 
de  le  changer  lorsqu'il  l'aura  dépouillé  de  tout  pouvoir. 

Dans  le  district  de  Zenza  do  Golungo  ,  Muta-Calumbo, 
dieu  de  la  chasse,  est  la  divinité  la  plus  renommée.  Il  est 
représenté  sous  toutes  les  formes  possibles  et  a  son  autel 
dans  un  des  coins  de  la  maison.  Quibuco  n'est  pas  moins 
respecté.  On  rend  aussi  des  marques  d'honneur  aux  Zi^ibi  ou 
esprits,  que  le  nègre  lêtc  continuellement  pourse  lesiendre 
favorables  et  s'en  faire  à  sa  mort  de.  amis  et  des  protecteurs. 
C'est  par  leur  intercession  qu'il  espère  n'être  pas  condamné 
à  passeï-,  par  une  sorte  de  métempsycose,  dans  un  corps  qui 
doit  mener  un  état  misérable  ;  il  se  flatte  ausoi  qu'ils  le  pré- 
serveront d'une  mort  prochaine  et  qu'il  obtiendra,  parleur 
moven,  une  demeure  riante  dans  l'autre  monde. 

Outie  ces  dieux  qui  sont  les  principaux  ,  les  indigènes  en 
ont  une  multitude  d'autres  qu'ils  adoreul  sous  différentes 
figures,  tantôt  sous  celle  d'un  mouton,  tantôt  sous  celle 
d'une  chèvre.  Ces  animaux  sont  alo.s  nourris  avec  tous  les 
soins  possibles.  On  leur  apporte  l'herbe  la  plus  tendre  et 
ou  veille  avec  les  précautions  les  plus  minutieuses  à  la  con- 
servation de  leur  vie,  parce  qu'on  croit  que  l'on  n'a  rien  à 
craindre  de  la  mort  tant  que  cet  animal  existe,  le  dieu 
Vivant  sous  cette  forme  devant  protéger  son  adorateur,  en 
reconnaissance  du  culte  qu'il  lui  rend.  Les  nègres  du  Cas- 
sange  regardent  l'aigle  comme  le  dieu  protecteur  de  la  vie, 
à  cause  de  la  force  que  cet  oiseau  déploie.  D'autres  ont 
pour  objet  de  leur  vénération  des  plantes  et  des  racines; 
ils  ne  les  cueillent  jamais ,  et  si ,  par  mégarde ,  il  leur  arri- 
vait de  fouler  aux  pieds  ces  végétaux,  ils  attribueraient  à 
cet  accident  tous  les  maux  qui  leur  arriveraient  dans  la  suite. 

Les  habitans  du  Sambo  ont  pour  fétiche  principal  le 
serpent;  ils  croient  que  le  dieu  de  la  fourberie  est  caché 
sous  la  forme  de  ce  reptile.  Le  serpe;U  est  aussi  adoré  par  il 


les  sujets  de  Samouené-IIaï.  M.  Douville  ayant  tué  celui 
qui  était  regardé  comme  le  dieu  du  pays,et(pii  s'était  enfui 
tlu  temple,  fut  retenu  prisonnier  pendant  huit  jours;  il 
aurait  été  mis  à  mort  si  les  prêtres,  gagn"S  par  quelque* 
présens,  n'avaient  déclaré  que  l'étranger  était  ami  de  Gané- 
Tinaï,  dieu  de  la  foudre ,  et  que  nul  ne  devait  penser  à  lui 
nuire. 

I>amba-Lianquita  est  un  second  dieu  delà  foudre;  Maffula, 
le  dieu  du  plaisir;  Hendé,  le  dieu  de  l'amour  ;  Quazé,  le  dieu 
de  la  justice.  M.  Douville  a  vu  un  temple  dédié  au  dieu  de 
l'adresse;  il  assure  que  les  nègres  de  l'empire  Bomba  ado- 
rent divers  insectes;  il  parle  aussi  d'un  dieu  du  scorbut, 
ce  qui  rappelle  le  dieu  de  la  toux  adoré  par  les  Ilomains, 
et  dont  le  temple  en  ruines  se  voit  encore  près  de  Tnoli. 

«  Leur  cœur,  destitué  d'intelligence,  a  été  rempli  «le  té- 
»  nèbres,  »  disait  saint  Paul  des  idolâtres  de  son  temps; 
et  il  ajoutait  :  «  Ils  oiitchangé  la  gloire  du  Dieu  incoi  iiip- 
»  tilde  en  des  images  qui  représeutent  l'honimc  incoi  rup- 
»  tible,  et  des  oiseaux  ,  et  des  bêtes  à  quatre  pieds,  et  des 
»  reptiles.  »  Ce  tableau  est  celui  de  l'idolàli  le  de  tons  les 
lieux  et  de  tous  les  temps,  et,  encore  aujourd'hui ,  elle  a 
les  mêmes  caractères  dans  l'intérieur  de  l'Afrique.  Quel 
puissant  argument  pour  prouver  la  nécessité  d'une  révéla- 
tion qui  fasse  connaître  à  l'homme  le  Dieu  véritable  et  ses 
I  apports  avec  lui ,  ne  peut-on  pas  tirer  de  ces  profondes  té- 
iièljies  qui  couvrent  tous  les  pavs  que  la  Parole  de  Dieu 
n'a  éclairés  d'aucun  de  ses  rayons  !  Si  des  milliers  d'années 
n'ont  pas  suffi  à  l'homme  pour  connaître  Dieu  par  la  sa- 
gesse,  y  parviendra-t-il  da\anlage  dans  la  suite?  L'Alrique 
peut-elle  espérer  de  voir  naître  un  sage,  un  réformateur, 
qui  oiièreson  émancipation  religieuse,  ou  bien  demeurera-t- 
elle  dans  la  servitude  de  l'idolâtrie  et  du  péché  jusqu'à  ce 
qu'elle  entende  proclamer  l'Evangile  du  salut?  Nous  n'es- 
pérons rien  pour  elle  que  de  l'Evangile.  Les  sorciers  conti- 
nueront à  exercer  sur  les  nègres  le  terrible  empire  que  la 
supcrsliliou  du  peuple  leur  a  accordé,  les  sacrifices  humains 
seront  regardés  dans  ces  contrées  comme  la  meilleure  ma- 
nière d'honorer  les  dieux,  la  prostitution  et  le  cannibalisme 
feront  partie  de  leurs  mœurs,  tant  qiielcCliristianismen'aura 
pas  exercé  sur  ses  habitans  sa  puissante  influence.  RI.  Dou- 
ville n'a  à  peu  près  rien  fait  pour  dissiper  les  supei  stilions 
dont  il  a  été  témoin  ;  il  nous  raconte  au  contraire  que,  vou- 
lant s'attacher  ses  porteurs,  il  leur  donna  quelques  bouteilles 
de  t  ifia ,  des  moutons,  des  chèvres  et  des  poules  ,  pour  cé- 
lébrer une  fête  en  l'honneur  du  dieu  des  voyages,  et 
qu'ayant  blessé  des  sauvages  qui  avaient  envahi  son  camp, 
il  leur  fit  dire  que  leurs  souffrances  étaient  un  châtiment  du 
dieu  de  la  foudre,  pour  a^oir  voulu  voler! 

Nous  avons  souvent  entretenu  nos  lecteurs  des  maux  de 
l'esclavage;  mais  nous  n'avons  pas  encore  eu  occasion  de  le 
considérer  tel  qu'il  se  présente  dans  les  pavs  d'où  on  es- 
porte  les  malheureux  noirs.  M.  Douville  nous  donne  sur 
ce  sujet  des  renseigiiemens  d'un  haut  intérêt.  On  aurait 
tort  de  croire  que  l'esclavage  n'existe  en  Afrique  que  de- 
puis que  les  blancs  font  la  traite.  La  prophétie  relative  aux 
descendaus  de  Cham  n'a  pas  commencé  seulement  alors  à 
être  accomplie.  M.  Douville  s'est  informé  partout  où  il 
passait  à  quelle  époque  on  faisait  remonter  le  commence- 
ment de  l'esclavage,  et  les  chefs  lui  ont  toujours  répondu 
qu'ils  avaient  appris  de  leurs  pères  que  de  toute  antiquité 
il  avait  existé.  Chez  les  Molouas,  dont  les  états  s'étendent 
au  nord  et  au  sud  de  l'équateur,  on  lui  assura  qu'il  avait 
toujours  été  connu,  et  que,  selon  une  tradition  très-an- 
cienne, le  nombre  de  ceux  que  le  souverain  doit  posséder 
et  garder  pendant  son  règne  est  de  8/(0;  il  ne  peut  vendre 
et  donner  que  le  surplus  de  ce  nombre.  Le  souverain 
Holo-Ho  a  aussi  des  esclaves  qu'il  ne  peut  jamais  vendre. 
Mais  avant  que  les  blancs  fissent  la  traite,  l'esclavage  diffé- 
rait peu  de  la  domesticité.  Dès  lors  la  politique  des 
chefs  a  consisté  à  réduire  en  esclavage  le  plus  grand  nombre 
possible  do  Luis  sujets.  Les  esclaves  qui  précédeminent 
étaient  attaches  au  service  d'un  maître,  ayant  la  faculté  de 
les  livrer  à  un  autre  dans  le  même  pavs  ,  devinrent  une 
marchandise  qui  fut  échangée  contre  des  étoffes,  des  ver- 
roteries, du  tafia  et  des  armes.  Ces  objets  ayant  tentée  de 
proche  en  proche ,  la  cupidité  des  peuples  grossiers  qui  les 
virent,  le  commerce  des  esclaves  prit  une  grande  exteusioQ. 


382 


LE  SF.MKliR. 


Cli.iq  K!  peuple  tâcha  de  s'en  procurer  le  plus  qu'il  lui  fut 
possible,  aria  J'acquéi il-  des  marchandises  auxquelles  il 
atlachilt  du  prix.  Tantôt  on  faisait  des  incursions  chez  un 
voisin  faihle,  et  l'on  enlevait  hommes,  femmes  et  enfans  ; 
tantôt  on  allait  chez  un  voisin  puissant,  et  on  y  achetait  les 
individus  réduits  à  l'esclavage. 

Lorsque  la  traite  était  licite, on  embarquait  annuellement 


M.  Douviile  arriva  à  Bcnguela ,  trois  navires  négriers 
étaient  eu  charge  dans  ce  pjrt,  et  lorsqu'il  revint  à 
Loanda  de  son  premier  voyage  dans  les  pays  indépendans  , 
il  Y  vit  un  navire  faisant  la  traite,  destiuc  pour  R;o-Jaueiro. 
Dans  la  province  des  Dembos,  l'impôt  n'est  pas  assis  , 
eomnie  dans  les  autres  provinces  portugaises  ,  sur  les 
maisons  ou  sur  les  plantations.  Chaque  chef  donne  un  ou 
deux  esclaves,  selon  le  nombre  de  sujets  qu'on  lui  supposait 
au  Itmps  où  le  tarif  fut  établi.  On  v  .  voir  que  les  chefs  ont 
su  fnre  des  lois  qui  leur  rendent  le  pariement  de  la  taxe 
facile,  et  qui  même  servent  quelquefois  à  les  enrichir.  Qui- 
conque, n'importe  son  sexe,  rencontre  la  femme  d'un  cliel^ 
doit  quitter  le  sentier  et  s'éloigner  pendant  qu'elle  passe. 
S'il  Y  manque,  il  est,  ainsi  que  toute  sa  famille,  condamné  à 
l'esclavafe.  Dans  le  Baïluiido,  les  fuites  les  plus  légères  font 
encourir^la  servitude.  M.  Douviile  avait  à  son  service  un 
cuisinier  qui  avait  été  vendu  pour  avoir  laissé  tomber  à 
terre  do  la  poudre  à  tirer  que  le  chef  de  Tamba  lui  avait 
donné  à  tenir  dans  un  mouchoir.  Dans  les  étals  de  Canco- 
bella,  un  étranger  qui  touche  un  habitant  encourt  la  peine 
de  l'esclavage.  Il  serait  impossible  d'énumérer  toutes  les 
coutumes  bizarres  inventées  par  la  cupidité.  Celles  que  nous 
avons  rapportées  donnent    quelqi  e  idée   des  autres. 

L'un  des  principaux  marchés  d'esclaves  est  celui  de  Bihé. 
L'homme  qui  amène  des  captifs  doit  s'adresser  d'abord  au 
soba  pour  obtenir  la  permission  de  trafiquer.  Ensuite  il  va 
au  m  irclié,  qui  est  situé  hors  de  la  ville  et  qui  consiste  au 
moins  en  une  centaine  de  maisons  éparses.  Ces  maisons  out 
été  bâties  par  les  mulâtres  qui  viennent  faire  la  traite  pour 
le  compte  des  iiégocians  portugais.  Chacune  est  entourée  de 
mara^'iis  P°"'"  y  déposer  les  marchandises,  de  cabanes  pour 
y  icîT.T  les  esclaves  achetés,  d'un  jardin,  où  les  plantes  pota- 
pèiPo  sont  cultivées,  et  d'une  cour  où  les  affaires  se  termi- 
nent. L 1  1  éuu;o:i  des  bâtimens  et  des  dépendances  de  chaque 
maison  porte  le  nom  de  poinbo. 

Le  •)!  i.x  commun  du  plus  bel  esclave  est  de  quatre-vingt 
pannos,  équivalant  à  peu  près  à  quatre-vingt  francs.  Le 
panno  est  une  mesure  de  longueur  qui  correspond  à  trente 
pouces  français  ;  il  varie  suivant  les  lieux.  La  valeur  de 
l'esclave  au  lihe  est  exprimée  par  quatre-vingt  pannes  de 
toile  de  coton  ;  mais  le  paiement  ne  s'effectue  pas  seulement 
par  celte  marchandise.  L'acheteur  forme  un  assortiment 
dans  leq;Uîl  entrent  ordinairement  un  fusil  pour  lo  pannos, 
uu  fl.icoii  de  poudre  pour  6,  du  tafia  pour  lo  à  i5,  suivant 
la  volonté  de  l'acheteur;  de  la  bayette,  espèce  de  drap  lé- 
frer,  pour  i6;  enfin,  de  la  toile  de  coton  pour  le  reste.  Tou- 
jours la  vendeur  reçoit  en  cadeau  de  l'acheteur  une  quantité 
d'aip-iiilles  et  de  fil  proportionnée  au  nombre  des  esclaves 
qu'il  livre:  un  an^i  de  ce  dernier,  qui  a  servi  d'entremet- 
teur pour  conclure  le  marché,  a  pour  sa  peine  un  bonnet  de 
laine  ronge. 

l,:i  quaiitlié  des  captifs  amenés  au  marche  du  Bihé 
est  aniKiclicincnt  d'environ  (i,ooo,  dans  la  proportion 
de  tro  s  feiniues  contre  deux  hommes.  On  y  c  impte  tou- 
j<Kirs  au  moins  une  cinquantaine  de  mulâtres  ,  qui  restent 
là  pour  les  ailiter.  lis  les  expédient  pour  Angola  ou  Ben- 
guela  en  troupes  plus  ou  moins  nombreuses,  sous  la  con- 
duite de  pombciros  accompagnés  d'une  escorte  de  quelques 
nègres,  qui  se  recrutent  en  chemin.  On  a  vu  des  bandes  de 
ces  malheureux  se  révolter  contre  ceux  qui  les  menaient, 
et  recouvrer  la  liberté  en  leur  donnant  la  mort.  La  plupart 
des  captifs  dont  ou  trafique  sur  ce  marché  proviennent  du 
pays  même.  Les  cas  nombreux  <juc  les  lois  punissent  de  l'es- 
clavage expliquent  ce  fait.  Les  nègres  du  Bihé  se  procurent 
aussi  un  grand  nombre  d'esclaves  par  les  excursions  qu'ils 
font  chez  leurs  voisins.  Le  soba  perçoit  un  droit  sur  chaijuc 


tête  d'esclave.  Les  marchands  sont  très-unis  entre  eux  j  l'ua 
d'eux  a  le  titre  de  capitaine  du  marché.' 

Il  y  a  d'autres  marchés  à  l'embouchure  du  fleuve  Am- 
brez, à  Yanvo  et  à  Cassange.  Dans  ce  dernier  endroit,  le 
prix  d'un  esclave  est  d'environ  6o  francs;  il  ea  arrive  de 
temps  à  autre  de-  troupes  considérables  de  la  rive  droite 
du  Couaivgo.  Les  Cassanges  so.nt  séparés  par  ce  fleuve  de 
nations  chez  lesquelles  ils  vont  échanger  à  l'amiable  les  mar- 
chindises  européennes.  Ces  peuples  ont  voulu  passer  le 
Couango  pour  apprendre  d'où  les  Cassanges  tiraient  toutes 
les  belles  choses  qu'ils  leur  avaient  apportées;  mais  ceux-ci 
ont  su  jusqu'ici  faire  respecter  leur  territoire  et  conserver 
le  monopole  des  esclaves  sur  la  rive  droite.  M.  Douviile  a 
passé  le  Couango  ,  malgré  l'opposition  des  Cassanges  ;  il  est 
le  premier  homme  blanc  qui  ait  pénétré  dans  les  con- 
trées qui  sont  au-delà. — Que  ne  pouvons-nous  pas  conclure 
sur  les  maux  de  la  traite,  des  faits  que  nous  venons  de 
trancrirc!  Des  peuples  dont  nous  ignorions  même  l'exis- 
tence et  cjui  ne  savaient  pas  jusqu'ici  qu'il  y  eut  sur  la  terre 
des  hommes  d'une  autre  couleur  que  la  leur,  en  sou t  dé- 
solés ! 

Si  cet  article  n'était  pas  déjà  si  long,  nous  aurions  em- 
prunté au  voyage  de  M.  Douviile  beaucoup  d'autres  faits 
intéressans.  Nous  aurions,  par  exemple  ,  fait  remarquer  un 
usage  singulier  de  la  plupart  de  ces  peuples,  chez  lesquels 
ce  n'est  pas  le  fils,  mais  le  neveu  qui  a  droit  à  la  succession, 
et  eu  rapprochant  de  -cette  coutume  celle  non  moins  singu- 
lière des  Cassanges  ,  chez  lesquels  le  fils  aîné  est  frappé  de 
la  malédiction  paternelle  ,  nous  aurions  demande  s'il  ne 
faut  pas  voir  dans  ce  double  fait  les  restes  d'une  tradition 
dont  la  Bible  peut  mous  fournir  l'explication.  Nous  aurions 
aussi  parlé  des  mœurs  des  Molouas  ,  qui  out  deux  grandes 
villes,  Tandi-a-Voua  et  Yanvo,  et  qui  seuls  de  tous  les 
peuples  dont  M.  Douviile  a  parcouru  le  territoire ,  possè- 
dent quelque  industrie.  Ce  voyageur  ne  nous  paraît  pas  leur 
avoir  rendu  un  grand  service  en  leur  apprenant  à  couler  des 
canons  de  fusils,  pas  plus  qu'aux  sujets  de  Mucangama  ,  eu 
leur  enseignant  à  fondre  les  balles  de  plomb. 

Le  voyage  de  M.  Douviile  est  un  grand  événement  géo- 
graphique. Nous  avons  la  confiance  qu'il  ne  profitera  pas 
seulement  à  la  science,  mais  qu'il  aura  aussi  d'heureuses 
conséquences  pour  les  peuples  au  milieu  desquels  il  a  eu 
lieu.  AL  Douviile  nous  dit  lui-même  que  l'idée  d'attacher 
de  la  gloire  à  son  nom  a  eu  plus  d'empire  sur  lui  que  la 
crainte  de  la  mort  qu'on  lui  présentait  comme  inévitablej 
ce  qu'il  a  fait  par  un  tel  mobile  ,  d'autres  ne  le  feront-ils  pas 
après  lui  par  zèle  religieux  et  par  amour  de  l'humanité.  Des 
chrétiens  ont  affronté  la  mort  au  milieu  des  antropophages 
de  la  Nouvelle-Zélande  ;  il  s'en  trouvera  sans  doute  aussi  qui 
exposeront  leur  vie  au  milieu  des  cannibales  de  l'Afrique 
équinoxiale. 


PHILOSOPHIE. 

Des  rapports  de  la  doctiune  de  confucius    avec    la  doc- 

TIlINE  CHRÉTIENNE. 

Nous  avons  vu  ,  il  y  a  quelques  semaines  .  la  Revue  En- 
cyclopédique exaltant,  en  termes  généraux,  l'importance 
de  l'étude  des  monumens  philosophiques  de  l'Orient,  et 
nous  avons  cherché  à  réduire  à  leur  juste  valeur  les  espé- 
rances qu'on  peut  fonder  sur  ces  études,  qui ,  à  croire  sur 
parole  le  lédacteur  du  recueil  saint-simonien,  promet- 
traient de  nous  faire  trouver  des  vérités  capables  de  renou- 
veler le  monde  actuel.  Aujourd'hui  la  Revue  essaie  ua 
premier  pas  dans  cette  carrière  qui  doit,  selon  elle  ,  nouS' 
conduire  à  de  si  riches  trésors. 

C'est  par  Confucius  que  la  Revue  aborde  l'Orient.  Elle 
nous  oflàe  dans  son  cahier  de  juin  la  traduction  d'un  petit 
écrit  de  ce  sage  ,  qui  fournit  à  M.  Leroux  l'occasion  de  li- 
vrer un  nouveau  combat  à  l'Evangile.  En  Angleterre  et  en 
Allemagne  ,  cette  attaque  serait  sans  importance ,  parce  que 
là  on  ne  se  laisse  pas  prendre  à  quelques  phrases  sonores  et 
hardies,  à  quelques  assertions  tout  à  fait  gratuites,  et  que  le 
Christianisme  y  est  trop  connu  pour  avoir  à  redouter  les  at- 
taques d'un  article  de  journal.  iMais  en  France,  où  l'iiistruc» 


LE  SEMEUR. 


mh 


lion  la  plus  commune  est  celle  qui  se  puise  dans  uiisaloii  litté- 
raire, en  France,  où  la  chute  du  catholicisme  n'a  laissé  qu  i- 
gnoranrc  sur  la  nature  de  l'Evangile  et  préjugés  anti-chré- 
tiens ,  c'est  un  devoir  pour  nous  d'entrer  en  lice  contre  les 
adversaires  de  la  vérité  et  de  briser  leurs  armes,  (pielque 
émoussées  qu'elles  soient  d'ailleurs.  Nous  suivrons  donc 
aujourd'hui  M.  Leroux  sur  le  terrain  oii  il  s'est  mis  pour 
attaquer   l'Evangile. 

Pour  mettre  nos  lecteurs  à  même  déjuger  entre  la  doc- 
ti'inc  de  Confucius  et  la  doctrine  chrétienne  ,  nous  commen- 
cerons par  transcrire  ici  le  passage  du  philosophe  chinois 
qui  sert  de  base  à  tout  le  raisonnement  de  M.  Leroux. 

o  I.  La  voie  de  la  sagesse  consiste  à  mettre  en  lumière, 
cultiver  ou  développer  la  nature  rationnelle  ou  la  faculté 
intelligente  que  nous  avons  reçue  du  ciel  en  naissant ,  à  re- 
nouveler le  peuple  et  à  ne  s'arrêter  que  lorsqu'on  est  par- 
venu à  la  perfection. 

»  IL  La  fin  ou  le  but  auquel  on  doit  tendre,  étant  une 
fois  connu,  l'esprit  pfend  une  détermination  j  étant  en  re- 
pos dans  sa  di'tcrmination ,  l'àme  est  sereine  et  calme  j 
i'àme,  étant  seri'iue  et  calme,  elle  considère  la  nature  des 
choses  ,  elle  estsùrede  parvenir  à  son  but  de  peifection. 

»  III.  lA'.schoses  (dans  la  nature  végétale)  out  des  racines 
et  des  rejetons  j  toute  affaire  a  un  commencement  et  une 
fin.  Connaître  ce  qui  vient  le  premier  {la  cause ,)  et  ce  qui 
vient  après  {l'effet),  c'est  approcher  de  la  suprême  raison, 
du  Tao. 

»IV.  Les  anciens  qui  désiraient  rendre  à  sa  pureté  primi- 
tive et  remettre  en  lumière,  dans  tout  l'empire ,  la  vertu  (ou 
la  faculté  vertueuse)  que  nous  tenons  du  ciel,  s'attachaient 
d'abord  à  bien  gouverner  lesprovinces;  —  désirant  bien  gou- 
verner leurs  provinces  ,  ils  commençaient  par  bien  adminis- 
trer leurs  fiimilles; — désirant  bien  administrer  leurs  fiimilles, 
ils  commençaient  par  orner  leur  personne ,  (c'est-à-dire  par 
se  corriger  eux-mêmes);  —  désirant  orner  leur  personne, 
ils  commençaient  par  rectifier  leur  cœur,  (ou  principe  in- 
telligent);—  désirant  rectifier  leur  cœur,  ils  commençaient 
par  purifier  {litt:  verunifacere)  leurs  intentions;  désiiant 
purifier  leurs  intentions,  ils  commençaient  par  perfection- 
ner leurs  connaissances  ;  perfectionner  ses  connaissances  , 
c'est  pénétrer  la  nature  de  toutes  choses. 

»  V.  La  nature  des  choses  étant  pénétrée  ,  la  connaissance 
de  l'esprit  sera  ensuite  parfaite  ;  — étant  devenue  parfaite, 
les  intentions  seront  ensuite  purifiées; — les  intentions  étant 
purifiées, le  cœur  sera  ensuite  x-ectifié; — le  cœur  étant  rec- 
tifié, la  personne  sera  ensuite  ornée  {corrigée); — la  personne 
étant  ornée  ,  la  famille  sera  ensuite  bien  administrée;  —  la 
iàmille  étant  bien  administrée,  le  royaume  sera  ensuite 
bien  gouverné;  —  le  royaume  étant  bien  gouverné,  alors 
tout  ce  qu'il  y  a  sous  le  ciel  sera  tranquille  et  heureux. 

«VI.  Depuis  le  fils  du  Ciel  (l'empereur)  jusqu'au  dernier 
du  commun  des  hommes,  devoir  égal  pour  tous  :  orner  sa 
personne  (  se  corriger  soi-même  )  est  le  fondement  {de  toute 
It  politique). 

»\  U.  La  principale  affa;re(ccWe  de  se  corriger  soi-même) 
étant  troublée  ,  en  désordre  ,  comment  celle  qui  n'est  que 
secondaire  (  la  famille  et  le  royaume)  serait-elle  bien  gou- 
vernée? Traiter  légèrement  ce  qui  est  le  principal ,  et  gra- 
vement ce  qui  n'est  que  secondaire,  c'est  agir  contraire- 
ment à  la  raison,  (i)  » 

Telles  sont  les  paroles  que  M.  Leroux  met  en  regard  de 
l'Evangile,  et  qui  lui  semblent  autoriser  un  parallèle  entre  la 
doctrine  de  Confucius  etcelle  de  Jésus-Christ.  Maispour  aider 
ici  l'intelligence  du  lecteur  qui  ,  en  effet,  pour  peu  qu'il  ait 
luatlentivement  le  Nouveau-Testament, doit  avoir  quelque 
peine  à  comprendre  le  rapport  qu'il  peut  y  avoir  entre  la 
page  de  philosophie  morale  que  nous  venons  de  citer ,  et  les 
paroles  à  la  fois  si  simples  et  si  pleines  d'autorité  du  Sau- 
veur, M.  Leroux  résume  tout  le  raisonnement  de  Confucius 
en  ces  termes  :  «  Confucius  donne  au  sage  deux  devoirs  qui 
?e  confondent  en  un ,  et  sont  inséparables  :  Cultiver  sa  rai- 
son et  servir  l  humanité.Rameaée  à  ces  deux  obligations,  la 

(i)  Ce  morceau  est  extrait  d'un  écrit  iulitulé  le  Ta-Hio  ,  dor.t  M.  Pau- 
thier  nous  a  donné  une  traduction  française,  insérée  tout  entière  à  la  suite 
de  l'article  qui  nous  occupe.  De  tout  cet  écrit, il  n'y  a  que  la  page  transcrite 
ici  qiii  soit  de  Confucius;  le  reste  «st  de  son  disciple,  Tfaseng-Tsco. 


doctrine  du  philosophe  chinois  paraît  à  l'auteur  -  .ircs- 
pondre  tout-à-fait  au  piéccpte  de  Jésus  qui  résume  t  Lite  la 
loi  chrétienne  :  Tu  aimeras  le  Seigneur  ton  Dieu  de  Coût 
ton  cœur,  de  toute  ta  force  et  de  toute  ta  pensée ,  et  ton 
prochain  comme  toitiiénie  ,  piéccpte  que  M.  Leroux  trans- 
forme, nous  ne  savons  trop  pourcpioi ,  en  celui-ci  :  Tu  ai- 
meras Dieu  et  ton  prochain  comme  toi-même.  Réduits  a  ces 
termes  ,  le  Christianisme  pourrait  sembler  encore  quelque 
peu  de  la  doctrine  de  Confucius;  M.  Leroux  lève  lu  diffi- 
culté et ,  résumant  une  seconde  fois  cette  dernière  par  une 
nouvelle  formule  :«  Perfectionner  sa  raison,  aimer  les  hom- 
mes, c'est,  dit-il,  comme  si  Confucius  avait  dit  :  Dieu  et 
l'humanité.  »  Or,  comme  les  mêmes  mots  :  Dieu  et  l'hu- 
manité,  peuvent  être  aussi  considérés  comme  le  som- 
maire de  l'Évangile  ,  il  s'ensuit  que,  de  résumé  en  résume  , 
de  traduction  en  traduction  ,  nous  arrivons  à  ramener  les 
deux  doctrines  aux  mêmes  termes,  par  conséquent  à  mon- 
trer leur  identité. 

Nous  conjurons  M.  Leroux  d'y  mieux  réfléchir,  de  des- 
cendre des  hauteurs  de  son  nuiveisalisme,  et  de  se  placer 
plus  à  portée  des  choses  qu'il  compare  ;  il  les  regarde  de  trop 
haut  et  de  trop  loin  ^our  ne  pas  les  voir  coufuscs,  et  c'est 
pour  cela  qu'elles  lui  apparaissent  toutes  sur  le  même  plan. 
A  quelle  distance  ne  doit-il  pas  setiouver  des  doctrine» 
dont  il  parle,  pour  qu'à  ses  yeux  la  culture  de  la  niisoû 
soit  la  même  chose  que  l'amour  de  Dieu  ,  pour  que  con- 
naître et  aimer  ?e  confondent  en  un  seul  et  même  acte  de 
notre  nature  morale.  Depuis  quand  voyons-nous  les  lu- 
mières être  la  mesure  de  la  piété  et  de  la  moralité  des  hom- 
mes? Cultiver  l'intcUigcnce  est,  sans  doute,  un  moyeu 
d'approcher  de  Dieu,  c'est-à-dire  d'admirer  de  plus  près 
la  sagesse,  la  bonté  et  la  puissance  que  le  Créateur  a  dé- 
ployées dans  la  création  et  dans  les  soins  de  sa  Piovidence 
paternelle  ;  mais  qu'ils  sont  rares,  et  M.  Leroux  ne  peut 
l'ignorer,  qu'ils  sont  rares  ceux  qui  cultivèrent  leur  raison 
en  vue  de  s'approcher  de  Dieu  ,  de  le  mieux  connaître, 
d'être  en  état  de  le  glorifier  et  de  le  servir  !  D'ailleurs, 
quiconque  a  luatlentivement  nos  Livres  saints  doit  savoir 
que  ce  n'est  pas  par  la  culture  de  sa  raison  qu'ils  appellent 
l'homme  à  Dieu,  et  que  leurs  appels  s'adressent  avant  tout 
à  nos  seutimens  et  à  notre  conscience.  Confucius  ,  en  faisant 
de  la  culture  de  son  intelligence  le  précepte  capital  de  sa 
doctrine ,  a  mis  a  son  œuvre  le  cachet  de  la  philosophie  ,  et 
la  distinguerait  par  cela  seul  de  l'œuvre  de  Jésus-Christ 
Les  philosophes  ont  placé  leur  sanctuaire  dans  la  raison  hu- 
maine; notre  Maître  établit  le  sien  dans  les  profondeurs  de 
l'âme.  Ainsi  rien  de  plus  difl'érent  que  les  deux  préceptes 
capitaux  des  deux  doctrines  qne  M.  Leroux  regarde  comme 
à  peu  près  identiques. 

Cette  identité  ressort  encore  bien  mieux  selon  cet  écri- 
vain des  développrmens  donnés  à  l'une  et  l'autre  doctrine» 
par  leurs  auteurs.  Nous  convenons  ,  en  effet,  que  les  maxi- 
mes morales  de  Confucius  qu'il  cite  à  l'appui  de  sa  thèse, 
ont  une  analogie  frappante  avec  les  grands  préceptes  de 
cette  partie  de  la  morale  chrétienne  qui  règle  les  relations 
des  hommes  entre  eux  ;  et  nous  faisons  mieux  que  d'en 
convenir,  nous  en  donnerons  ici  la  preuve  : 

«Celui  qui  est  sincère  et  attentif  à  ne  rien  faire  auxantics 
de  ce  qu'il  ne  voudrait  pas  qu'on  lui  Ct ,  dit  Confucius,  n'est 
pas  loin  de  la  loi  ;  ce  qu'il  désire  qu'on  ne  lui  fasse  pas, 
qu'il  ne  le  fasse  pas  lui-même  aux  autres.  »  Dans  le  Ta- 
Hio  ,  le  disciple  de  Confucius  Thserig-Tlieu  se  demandant: 
Qu'est-ce  que  la  vertu?  répond  :  «  Ne  f  ites  point  aux  autre» 
ce  que  vous  ne  voudriez  pas  qu'on  vous  fit;  faites  aux  au- 
tres ce  que  vous  voudriez  que  les  autres  vous  fissent.  »  En- 
fin Confucius  définit  la  charité  par  ces  paroles  remarqua- 
bles :  «  La  cnABiTE  est  cette  affection  constante  et  raisonnée 
qui  nous  immole  au  genre  humain,  comme  s'il  ne  faisait 
avec  nous  qu'un  individu  ,  et  qui  nous  associe  à  ses  mal- 
heurs et  à  ses  prospérités.  »  Il  y  a  sans  doute  encore  fortloia 
de  cette  définition  toute  didactique  aux  magnifiques  paroles 
duxin*  chapitre  del'Epître  de  saint  Paul  aux  Corinthiens; 
il  y  a  toute  la  distance  qui  sépare  une  notion  intellectuelle 
de  la  charité  elle-même.  Mais  il  n'en  demeure  pas  moins 
vrai  que  Confucius  avait  déjà  mieux  et  plus  largemept 
compris  qu'aucun  moraliste  de  l'antiquité  ,  l'une  des  fàee» 
de  cette  charité,  qui ,  prise  dans  son  ensemble  est  CaccWk' 


38a 


LE  SEMEUR. 


plissement  de  toute  la  loi.Q,a(i  conclure  de  la  ?c  est  que  la  loi 
morale  était  connue  des  lionimcs  avant  que  Jesus-Chnst  tut 
venu  lui  rendre  témoifînafie  par  sa  vie  et  par  sa  mort.  C  est 
ce  que  ses  di.^cipies  n'ont  jamais  nié,  et  ce  hul  même  est ,  a 
leurs  yeux,  d'une  haute  importance  pour  niotu  er  1  appari- 
tion de  leur  Maître  sur  la  terre. 

En  eflet,  connaître  la  loi  qui  doit  nous  régir  et  être 
fidèle  à  cette  loi  ,  sont  deux  choses  entièrement  distinctes, 
depuis  que  la  volonté  humaine  s'est  égarùte  loin  de  Dieu. 
Est-il  un  seul  homme  qui  puisse  se  rendre  en  toute  sincérité 
le  témoignage  d'avoir  constamment  parlé  et  agi  d'une  ma- 
uière  parfailèment  conforme  à  ses  lumières  morales,  d'avoir 
obéi  à  la  voix  de  sa  conscience?  Nous  o^ons  afhrmer  qu  il 
n'en  est  aucun  ,  et  pour  peu  qu'on  veuille  être  suiceie  avec 
soi-mcme,on  ne  peut  nous  démentir  à  cet  égard.  Des  lors  il 
eslévidini  que  connaître  la  loi  ne  suffu  pas  encore  pour  la 
pratiquer,  ne  suffit  pas  pour  lui  gagner  notre  amour  et  notre 
obéissance.  Il  v  avait  donc  autre  chose  à  faire  dans  le  monde 
qu'une  œuvre'de  docteur  de  morale;  il  y  avait  plus  qu'abieu 
définir  la  loi,  plus  qu'à  compléter  sur  ce  sujet  les  notions 
de  l'humanité;  il  y  avait  à  rendre  l'homme  obéissant  à  la 
voix  de  sa  conscience,  et  avant  tout  à  le  délivrer  de  la  cun 
damualinn  que  toute  loi  prononce  contre  celui  qui  1  en- 
freint. Eh  :  bien,  c'estessenliellement  pour  cela  que  Jésus  a 
paru  d ms  le  monde.  Simple  docteur  de  la  loi  ,  il  n'eût  pas 
arraché  un  seul  homme  à  l'empire  de  ses  mauvais  penchins, 
il  n'en  eut  pas  réformé  un  seul.  Victime  expiatoire,  souve- 
rain sacrificateur  des  cnfans  égarés  d'Adam,  il  a  délivré  des 
milliers  d'âmes  des  angoisses  de  la  conscience,  et  a  ranimé 
en  elles  l'amour  de  leur  souverain  législateur:  amour  qui  en- 
traîne avec  lui  celui  de  la  loi  qu'il  nous  a  donnée.  C'est  don- 
ner un  démenti  aux  chrétiens  de  tous  l's  siècbs ,  c  est  affir- 
mer que  tous  ils  se  sont  trompés  sur  le  véritable  seos  de 
l'Évangile  que  de  dire  ,  comme  M.  Leroux  ,  que  cette  pré- 
cieuse charte  des  droits  de  1  homme  pécheur  n'est,  en  der- 
nière analyse,  qu'un  code  de  morale  ou,  pour  me  servir  des 
propres  expressions  de  l'auteur,  (expressions  vagues  et  s'a- 
"diessanl  plus  à  l'imagination  qu'à  l'intelligence,  comme  tout 
le  style  de  cette  école,)  que  «la  morale  enseignée  par  Jésus 
Christ  a  été  ,  pour  ainsi  dire  le  centre  de  formation  et  la 
cause  du  Christianisme,  et  que  sans  elle  jamais  l'occident 
n'aurait  adopté  aussi  littéralement  les  tradition,  juives.  » 
Sans  elle  !  M.  Leroux  y  a-t-il  bien  pen,é  avant  d  écrire  ces 
deux  mots?  Le  Christianisme  sans  sa  morale  I  Sonl-ce  des 
choses  qu'il  soit  possible  de  supposer?  Et  s'il  est  souverai- 
nement illusoire  de  vouloir  rejeter  le  dogme  et  de  garder 
la  morale  seule,  l'est-il  moins  de  supposer  le  dogme  isole 
delà  morale  et  présenté  ainsi  à  la  foi  du  genre  humain? 
En  effet ,  il  est  certain  que  jamais  les  peuples  de  1  occident 
n'eussent  accueilli  les  hautes  vérités  religieuses  de  l'Evau- 
gile ,  sans  les  préceptes  de  ce  même  Evangile  ;  mais  ,  il  l'est 
tout  autant  et,  l'histoire  à  la  main,  nous  le  prouverions 
sans  peine  ,  que  la  loi  chrétienne  n'a  été  observée  que  là  où 
les  vérités  dogmatiques  furent  reçues  comme  une  bonne 
nouvelle,  dont  on  sentait  le  besoin,  et  crues  d'une  foi 
sincère, 

M.  Leroux  prévoit  les  objections  que  les  Chrétiens  pour- 
ront lui  adresser  sur  sa  manière  d'envisager  le  Ciinstia- 
uisme;  il  les  résume  en  ces  termes  :  «Le  Cliristianisine, 
diia-t-on,  n'est  pas  seulement  un  grand  principe  moral; 
c'est  toute  l'histoire  religieuse  du  genre  humain  :  le  péché, 
la  chute,  la  rédemption  par  Jésus,  la  vie  future.  Il  y  a, 
nousdiia-t-on  encore,  toute  la  tradition  de  Jésus,  toute 
^.'histoire  hébraïque,  toutes  les  prophéties  qui  l'annoncent; 
il  y  a  sa  passion;  il  y  a  son  martyre.  Oubliez-vous  que  Jésus 
a  été  ,  suivant  l'expression  de  Novalès ,  la  figure  du  peuple, 
et  le  grand  martyr  du  genre  humain  ?  » 

A  cela  M.  Leroux  se  borne  à  répondre  par  les  simples 
affirmations  que  voici  : 

«  Aujourd'hui  toute  la  constitution  historique  du  Chris- 
tianisme, toutes  les  solutions  données  par  lui  des  grands 
problèmes,  sont  ce  qu'il  y  a  de  plus  délabré,  altaquces 
comme  elles  l'ont  été  par  les  sciences  et  la  philosophie.  La 
/Genèse  chrétienne  est  renversée;  les  prophéties  n'ont  plus 
de  partisans;  les  miracles  ont  été  ramenés  aux  faits  naturels 
par  la  critique  et  par  les  travaux  sur  l'extase ,  et  quant  aux 
.^aslitutions ,  je  les  cherche  et  ne  les  tiouve  plus.  » 


Que  les  sciences  et  la  philosophie ,  ou  plutôt,  disons 
mieux,  les  savans,  les  philosophes  ,  aient  attaqué  le  Chris- 
tianisme pour  faire  place  à  leurs  propres  idées,  nous  ne  le 
savons  que  trop;  mais  que  la  science  et  la  philosophie  aient 
ruiné,  comme  le  dit  l'auteur,  la  constitution  historique  du 
Christianisme  et  les  solutions  qu'il  a  données  des  grands 
problèmes ,  c'est  ce  que  nous  ne  voyons  nullement ,  et  ja- 
mais on  ne  fut  moins  autorisé  qu'aujourd'hui  à  prononcer 
une  pareille  sentence;  les  travaux  archéologiques  les  plus 
avancés  disent  tout  le  contraire,  et  écrire  publiquement 
des  choses  se:nblables ,  ajouter  que  la  Genèse  chrétienne  est 
renversée,  lorsqu'on  se  trouve  en  présence  des  travaux  des 
Champollion  et  des  Cuvier,  c'est  montrer  ou  beaucoup 
d'ignoiance  ou  bien  peu  de  mémoire.  Les  prophéties  n'ont 
plus  de  partisans,  dit  M.  Leroux;  nous  ne  sommes  pas  de 
son  avis  ;  car,  pour  notre  part,  nous  leur  en  connaissons  un 
grand  niimbre ,  et  nous  sommes  certains  que  si  elles  n'en  ont 
pas  davantage,  c'est  qu'elles  ne  sont  pas  assez  connues  et 
étudiées.  Quant  aux  miracles,  tout  ce  que  la  critique  a  fait, 
en  s'attaqnant  à  eux  ,  c'est  de  constater  à  son  tour  la  réalité 
des  faits  et,  après  cela  ,  d'en  donner  des  explicitions  cent 
fois  plus  incroyables  que  les  miracles  ne  sont  extraordi- 
naires. C'est  sans  doute  par  réminiscence  des  travaux  de 
M.  Bertrand ,  jadis  son  collaborateur  à  l'ancien  Globe,  et 
comme  un  hommage  à  sa  mémoire,  que  M.  Leioux  nous 
donne  l'extase  comme  expliquant  les  miracles  ;  nous  ne 
voyons  pas  trop  quelle  lumière  a  pu  lui  donner  une  pa- 
re.Ile  explication  ,  puisque  l'extase  est  elle-même  encore  un 
problème  insoluble  pour  les  physiologistes. 

En  résumé,  M.  Leroux  enest  encore  sur  le  Christianisme 
àropiiiioii,je  veux  dire  aux  préjugés  du  xv!»' siècle. Seule- 
ment ces  préjugés  s'associent  chez  lui  à  des  vues  plus  larges, 
à  des  habitudes  de  critique  plus  généreuses  que  celles  des 
encvclopédistes  ,  et,  tandis  que  ces  derniers  ne  songeaient 
qu'à  détruire  tous  les  temples  du  passé,  il  cherche  dans 
l'histoire  des  matériaux  pour  reconstruire  le  nouveau  tem- 
ple. Mais  ces  matériaux  il  les  cherche  sans  guide,  il  ii'iu- 
terroge  sur  eux  que  sa  raison  et  ses  sympathies  d'artiste. 
Ce  n'est  pas  ainsi  qu'il  trouvera.  Les  choses  morales,  les 
vérités  religieuses  se  cherchent  avec  le  cœur,  avec  la  con- 
science sérieusement  interrogée.  S'il  les  cherche  ainsi  ,  il 
sentira  ce  que  c'est  cjue  la  loi  morale  séparée  de  l'Evangile, 
et  ce  qu'elle  est  avec  la  bonne  nouvelle  du  salut;  il  sentira 
aussi  tout  ce  qu'il  y  a  de  distance  entre  le  sage  chi- 
nf)is  Confucius,  docteur  de  morale,  et  Jésus,  le  Fils  bien-aimé 
de  Dieu,  en  qui  toute  la  plénitude  de  la  Divinité  habite  cor- 
porellement;  Jésus,  par  quiet  pour  qui  toutes  choses  ont 
été  faites,  Jésus  qui,  étant  en  forme  de  Dieu,  n'a  point  re- 
gardé comme  une  usurpation  d  être  égal  à  Dieu,  et  cepen- 
dant s'est  anéanti  lui-même  ayant  pris  la  forme  de  serviteur 
fait  à  la  ressemblance  des  hommes,  et  s'est  abaissé  lui-môme 

jusqu'à  la  mort,  à  la  mort  même  de   la   croix ,  nous 

ayant  été  fait  de  la  j)art  de  Dieu,  sagesse,  justice,  sanctifica- 
tion et  rédemption.  L'E\  angile  de  Jésus-Christ  est  la  puissan- 
ce de  Dieu  en  salut  à  tous  ceux  qui  croient.  La  loi  fut 
donnée  par  Moïse.  La  grâce  et  la  vérité  sont  de  Jésus-Christ. 

Prohibitio»  DE  l'opium  EN  Chine.  —  On  sait  que  le  commerce  de 
l'opium  a  clé  d.fen  Jii  en  Chine  ;  m,\U  on  ignorait  jinquïci  la  c.juse  de  celle 
pioli  liilion  d'HiiUiiil  plus  (Honninie  que  li'S  Orientaux  eu  font  un  grand 
\>sage  ,  et  que  c'est  voulo  r  clijn:;ei-  l.uis  mœurs  que  de  le  leur  interdire. 
M.  GHz.ldfr,  qui  vient  de  pan'ourir  près  pie  toutes  les  côtes  de  cet  empire, 
qui  a  vi'ilé  plusieurs  ports  et  i,'iii  s'est  «Tvaucé  jusqu'à  l'exlrcinité  orientale 
de  1j  gr.inde  iiiUraille  dnns  la  T.irlarie  Maudsch'iuique  ,  prêchant  partout 
lEvang  le  an\  Chiuo.s,  nous  apprend  que  l'opium  a  été  prohibé  à  la  suite 
de  la  inurl  del'hérilier  du  Irôm-  qui  a  été  viclime  de  l'a-age  immodéré 
qu'  1  tn  l'disail.Cel  événement  a  f.iil  couipreudre  à  lempcreur  quelle  terrible 
inlluence  la  pussion  de  l'Opium  devait  exerc.  r  sur  le  bonheur  de  ses  sujets. 

Les  ESFAN8  DE  DiED,  sermon,  par  M.  Merle  D'AoBicNÉ.Br.  in-S"  de  23  p. 
Chei  Risler,  rue  de  l'Oraloi'  e  .  n.  6. 

Christ  est  venu  fonder  au  milieu  de  toutes  les  familles  humaines  une  fa- 
mdle  spirituelle  de  Dieu.  Dieu,  par  une  vaste  adoption,  prend  tout  ceux  qui 
rroieut  pour  ses  lils  et  ses  filles.  Telle  est  la  peinée  qui  domine  dans  le 
discours  que  nous  annoi.(;ons.  Ce  petit  nombre  de  pages  est  ,  a^ec  la  bé- 
nédiction de  Dieu  .  de  njture  à  p  uduire  une  profonde  impression. 

Le  Gérant,    DEHAULT. 


Imprimerie 


de  Selliccc  ,  lue  des  Jeûneurs,  n.    i^v 


TOME  1".  ~  IV'  49, 


8  AOUT  183'>-. 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


PolitîqjBe,    Hiîlosopîiîqiie   el   Lîltëraire, 


PAUAISSANT  TOUS  LFS  MEUCIiEDIS. 


Le  chiîmp  ,  c'est  le  monde. 
Matlh.  XIII.  38. 


)n  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  ilu  journal ,  rue  \Uitel ,  n°  ii,el  clie.'.  \om  les  Libraires  el  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'unnéa} 
r.  pour  6  mois.  5  fr.  pi^ur  3  mois.  —  Pour  l'élriini^er,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'unnée  ,  i  fr.  pour  6  mois,  el  5o  c.  pour  trois  mois.  — » 
i  lettres  ,  paquets  el  envois  d'argent  .  doivent  être  affraniliis. 


SOMMAIRE. 

VVE  poLiTiQrE  :  Lcltres  de  la  province.  N°  III.  —  Chapelie  chré- 
riEKne  oEs  Galek'.es  de  Fer  :  Prédication  du  39  juillet  i83a.  — ' 
icciÉTÈ  Biblique  de  Lodbes.  (Suite.)  —  Pstcolocie  :  Des  r.npport- 
le  rbamme  .ivec  le  monde  visible  et  le  monde  invisible. — M^l.vkces  : 
Des  Maisons  de  jeu.  —  Cartes  géngrapbiqjes  murales.  —  Fr  mière 
ioriclc  Je  Tempérance  formée  en  Allemagne.  —  Ansonce. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettbes  de  la  province.  —  N"  III. 

C'est  une  vieille  accusation  que  celle  qui  Impute  au  pio- 
staiitisnie  d'avoir   apporté   dans  le  niondc  chrétien  des 

incipes  de  révolte  et  de  licence.  Les  moines  qui  trafi- 
laient,  au  seizième  siècle,  des  fjràces  pléiiièrcs  de  l'Eglise 
ce  un  incroyable  cynisme  de  paroles  et  de  conduite  ,  se 
itèrent  de  jeter  cette  inculpation  contre  le  réFormalenr 
;  l'iVllcmague.  François  \"  et  Cliarles-Quint ,  divisés  sur 

it  le  riste,  furent  d'accord  sur  ce  reproche  qu'ils  adres- 
iiMit  au  piolcstaiilisme  et  sur  les  craintes  qu'il  leur  iiispi- 
11.  L  1  Ijijjue  eut  aussi  p')ur  cri  de  ralliement  la  prétend  ne 
voite  cl  l'esprit  de  hcciice  des  reformés.  Dans  la  polémique 
uienue  par  Bossuet  contre  les  pasteurs  de  Charenton,  l'c- 
;que  de  Meaux  n'eut  gfirde  d'oublier  que  les  protestaiis 
'aient  un  esprit  dangereux  de  rébellion,  soit  comme  meui- 
vs  lie  l'Eglise,  soit  comme  sujets  de  l'Et.it.  Efifiu  ,  toute 

controverse  de  Rome  dans  les  pays  de  la  chrétienté  s'est 
jrticuiièremcnt  ;,ttathéc  à  fa  re  lire  aux  peuples  sur  les 
p.ipeauji  de  la  réforme  cette  devise  :  Révolte  et  licence  ! 

Pour  peu  que  l'on  considèie  les  intérêts  religieux  et  po- 
ttques  du  Sitge  romain  ,  on  se  rendra  lacileinent  compte 
es  motifs  qui  rengagèrent  à  insister  si  fortement  sur  celle 
jcusalion.  Les  rois,  les  nobles,  ies  classes  moyennes,  et  tous 
ÎMX  qui  veulent  avant  tout  l'ordre  ei  la  pais,  s'accoulu- 


maicnt  ainsi  h  voir  dans  la  réform»^  un  adversaire  avec  le- 
quel on  ne  pouvait  pactiser,  parce  qu'il  niciiaçtit  leurs  pri- 
vilèges, leurs  diDils  et  même  leurs  propriétés.  D^  là  ,  une 
liiinc  pr  )foH(le,  iraphtcabie,  non-seidemenl  contre  les  doc- 
trines, mais  aussi  contre  les  personnes  coupables  de  pi'otcs» 
tantisme,etce  que  la  puissance  de  Piome  n'aurait  p:is  obtenu 
pcjt-êti'e  pour  s.i  propre  cause,  elle  l'obtenait  par  son  adn^sse 
a  taire  cr— re  que  la  réi'orme  avait  compromis  toutes  les  po- 
sitions politiques  el  individu^  lies. 

C'était  une  tacti(|ue  absolument  semblable  à  celle  qui  fut 
employée  contre  les  libéraux,  pendant  les  quinze  années  de 
la  restauration,  par  les  hommes  de  la  droite.  Ceux-ci  ne  né- 
gligèrent aucun  moyen  de  persuader  aux  Bourbons  de  la 
branche  aînée  que  les  principes  des  libéraux  ne  pouvaient 
se  concilier  avec  l'existence  de  la  dynastie  légitime,  de  im>nie 
que  les  écrivains  catholiques  avaient  représenté  les  protes- 
tans  comme  incapables  de  jamais  sympathiser  avec  les  idée» 
d'ordre  et  de  monarchie.  Dans  les  dinix  cas ,  la  même  cause 
produisit  les  mêmes  effets.  A  force  d'accuser  les  libéraux 
de  nourrir  im  esprit  révolutionnaire  ,  les  hommes  de  la 
droite  précipitèrent  la  France  dans  la  révoluiion  de  juillet  s 
el  les  écrivains  calholiques  ,  à  force  de  reprocher  aux  pro- 
testans  un  esprit  de  révolte  et  de  licence,  les  coutra'gnireat 
quelquefois  à  s'y  livrer.  Il  n'en  pnuvait  être  autrement. 
Supposer  des  antipathies  inconciliables,  c'est  ies  ci'éerj  car 
on  piovoqiie,  d'une  part,  des  mesures  d'oppression,  et  l'ont 
oblige,  de  l'autre,  les  opprimés  à  se  défendre.  L'abîme  ré- 
pond à  l'abîme,  la  haine  à  la  haiuc  ;  quand  il  n'y  a  plus  do 
garanties  dans  les  intentions  du  pouvoir  ,  on  en  cherclio 
dans  la  force  des  armes  ;  et  mettre  des  milliers  d'individus 
hors  la  loi,  c'est  les  contraindre  à  la  briser. 

Nous  voulons  croire  que  certains  dérciiieurs  du  catholi'» 
cisme  étaient  de  bonne  foi,  lorscpi'ils  accusaient  lu  réforme 
d'avoir  des  principes  de  révolte  cl  de  licence.  Mais  ils  sa 
seraient  épargné  cette  grave  erreur  ,  ils  auraient  porté  un 
jugement  plus  é(juitable,  s'ds  avaient  pris  la  peine  d'cxami- 
ncravecplus  J'alUMition  la  révolution  religieuse  du  seizième 
siècle.  Le  fait  est  qu'il  y  eut  à  cette  époque  deux  protes- 
tanlisraes  j  el  qu'il  y  a  encore  deux  proiestantismes  de  uos 
j'ouii, 


3S6 


LE  SEMEUR. 


Le  piotcstanlisme  de  Luther  et  de  Calvin  ,  de  Z\vin{;li  et 
de  Melancton,  de  Cramer  et  de  Mornay  ,  le  protestantisme 
de  la  confession  d'Au{;sbourg  et  des  confessions  de  langue 
française  avait  pour  priiicipi's  fondamentaux  de  se  sou- 
mettre à  la  Kible  en  matière  de  relij;ion  ,  et  d'oljéir  aux 
puissances  l'tablics  on  matière  de  politique.  Point  de  licence 
d'aucun  genre,  puisqu'il  y  avait  une  barrière  contre  lu  ré- 
volte spirituelle  dans  la  Parole  de  Dieu  ,  et  un  frein  contre 
la  révolte  civile  dans  les  lois  de  chaque  pays.  L'homme  tout 
entier,  comme  chiétien  et  comme  citoyen,  se  trouvait  ainsi 
contenu  dans  des  limites  fixes  et  faciles  à  reconnaiue.  Mais 
ù  côté  de  ce  protestantisme  il  en  parut  un  autre  ,  cehii  de 
Muncer  et  de  Jean  de  Leyde  ,  protestantisme  effréné  ,  qui 
posait  des  principes  précisément  contraires  à  ceux  de  la  ré- 
forme, puisqu'il  établissait  l'inspii'ation  particulière  comme 
règle  de  croyance  religieuse  ,  et  le  lenversement  des  puis- 
sances établies  comme  règle  de  conduite  politique.  Entre 
le  protestantisme  de  Luther  et  celui  des  anabaptiste»,  il  y 
avait  toute  la  différence  qui  sépare  la  Vérité  du  mensonge 
et  la  lumière  des  ténèbres.  Les  anabaptistes  ne  laissèrent 
même  aucun  doute  sur  ce  point;  car  ils  attaquèrent  le  ré- 
formateuide"V\  ilteoiberg  avec  le  même  acharnement  qu'ils 
montraient  contie  le  Siège  de  Rome.  Cependant  qu'est-il 
arrivé?  Plusieurs  écrivains  catholiques ,  par  une  confusion 
qui  fait  peu  d'honneur  à  leur  disceinement  ou  à  leur  sin- 
cérité ,  ont  mis  sur  le  compte  de  la  réformation  les  excès 
des  rebelles  de  Munster.  Est-ce  là  de  l'histoire?  IN'est-ce 
pas  plutôt  la  plus  inique  des  calomnies? 

Ces  deux  protcstantismes  se  reproduisirent  en  Angleterre 
du  temps  de  Cromwel.  On  vit  également  une  pai  tie  des 
Puritains  s'affranchir  de  la  Bible  pour  n'admettre  que 
rinspii;;tion  particulièi'e,  et  secouer  le  joug  des  lois  établies 
pour  créer  de  nouvelles  institutions  politiques.  Mais  là  , 
comme  en  Allemagne,  le  vrai  piotestantisme  lutta  contre 
le  faux  protestantisme  ,  et  loin  qu'on  puisse  reprocher  à  la 
réforme  les  monstiueuses  aberrations  de  quelques  fanati- 
ques, ce  fut  la  réforme,  an  couti'aire,  qui  montra  le  plus  de 
zèle  et  de  force  pour  les  réprimer.  Lorsqu'un  homme  probe 
et  cour.igeux  a  retenu  le  bras  d'un  malfaiteur,  ractuse-t-on 
devant  les  tribunaux  du  crime  dont  il  a  empêché  l'accom- 
plissement? 

Si  l'on  répondait  que  la  réforme  a  été  du  moins  la  cause 
indirecte  de  ces  révoltes  ,  nous  n'accepterions  pas  non  plus 
cette  in(  ulpalion  mitigée.  En  Allemagne,  la  guerre  des  pay- 
sans ,  provoquée  pai-  'a  tyrannie  des  seigneurs  laïques  et  ec- 
clésiastiques; en  Angleterre, les  griefs  des  communes;  telles 
furent  les  causes  indirectes  des  excès  commis  par  les  anabap- 
tistes et  par  les  puritains.  Ces  excès  auraient  eu  lieu  sous 
d'autres  formes  peut-étie,  lors  môme  c|ue  le  protestantisme 
n'eût  pas  existé.  La  seule  différence  que  nous  y  trouvons 
c'est  f[ue  le  catholicisme,  en  ne  voulant  pas  combattre  avec 
la  Bible,  aurait  eu  moins  de  force  pour  défendre  les  lois 
contre  les  aticiiitcs  des  factieux. 

Le  piotLStanlisme  n'est  certes  pas  responsable  des  éner- 
î;u mènes  qui  ont  usurpé  son  nom  et  aiboré  son  drapeau. 
Toutes  les  sectes  religieuses  ont  cela  de  commun  ,  qu'elles 
sont  exposées  à  voir  sortir  de  leur  sein  des  opinions  folles 
ou  coupables.  A difféientcs  épo([ues  du  moyen-âge  parurent 
des  troupes  de  flagellans,qui  couraient  par  milliers  à  travers 
les  villes  et  les  campagnes ,  nus  comme  des  faquiis  indiens 
frénétiques  comme  des  échappés  de  petites  maisons,  com- 
mettant d'effroyables  impudicités,  ne  connaissant  d'autre 
doctrine  religieuse  que  le  fouet  dont  ils  frapjiaient  leurs 
membres  sanglans.  A-t-on  rendu  le  catholicisme  responsa- 
ble de  CCS  atroces  folies?  Lui  en  a-l-on  demandé  compte? 
Et  pourtant  il  y  avait  plus  de  rajiport  entre  les  flagellans  et 
les  principes  de  l'Eglise  romaine  qu'il  n'en  existait  entre  les 
anaba^Jlistes  de  Munster  et  les  principes  de  la  réformation. 


Nous  avons  dit  qu'il  y  a  encore  deux  protcstantismes  d 
nos  jours  :  nouvelle  source  d'erreurs  et  de  confusion  pou 
les  apologistes  de  Rome.  L'un  de  ces  protcstantismes  est  1 
même  que  celui  de  Luther  et  de  Calvin  ;  nous  y  adhérons 
non  parce  qu'il  appartient  à  ces  reformateurs  ,  mais  parc 
que  ces  léformateurs  l'avaient  puisé  dans  la  Parole  de  Dici 
Les  hommes  ne  nous  sont  rien,  et  lorsqu'on  vocifère  comiu 
une  injure  le  nom  de  calvinistes,  on  répète  une  pauvre  so 
tise.  Notre  point  de  départ,  notre  guide  et  le  terme  auqui 
nos  croyances  viennent  aboutir,  c'est  la  Bible.  Nous  ne  ri 
connaissons  aucune  antre  autorité  religieuse  sur  la  teirc 
mais  aussi  nous  l'acceptons  comme  une  autorité  infaillib 
et  absolue.  Nous  trouvons  dans  la  Bible  certaines  doctriiii 
fondamentales  clairement  enseignées,  et  comme  il  est  coi 
tiadictoire  que  deux  explications  opposées  d'un  mon 
dogme  soient  également  vrau;s,  nous  plaçons  en  dehors  ( 
notre  protestantisme,  ce  qui  pour  nous  revient  à  dire  qu' 
sont  en  dehors  de  la  vérité,  tous  ceux  qui  ne  trouvent  poi 
dans  la  Bible  ces  doctrines  fondanientales.  Assurément  i 
tels  principes  ne  doivent  pas  nous  attii'er  le  rcpiochc  i 
n'avoir  aucune  règle  en  inalière  d'opinions  religieuses. 

Quant  à  nos  maximes  politiques,  nous  posons  avec 
Bible,  ainsi  que  l'ont  fait  avant  nous  les  réformateuis ,  qu 
faut  obéir  aux  puissances  établies.  Ce  n'est  pas  uu  princi] 
de  servitude,  comme  l'a  prétendu  Pioussean,  parce  q 
notre  obéissance  a  des  bornes  invariables  dans  les  enseigr 
niens  et  les  préceptes  de  la  Parole  de  Dieu.  Ce  n'est  j 
non  plus  un  principe  d'immobilité  ;  carie  progrès  de  tou 
les  institutions  sociales  présente  une  parfaite  analogie  a\ 
la  foi  chrétienne,  qui  ne  doit  être  elle-même  qu'un  progi 
continuel.  Mais  c'est  un  principe  d'ordre  public.  Nous  vc 
Ions  que  les  lois  et  les  formas  politiques  se  perfectionne 
successivement  par  l'amélioration  des  mœurs,  par  la  difl 
sion  des  lumières  et  par  l'accroissement  du  bien-être  ma 
riel.  Nous  ne  voulons  pas  d'innovations  brusques  et  vioh 
tes,  qui  renversent  tout  pour  courir  après  uu  bonlit 
d'autant  plus  incertain  qu'on  prétend  y  arriver  d'un  si 
bond.  Nous  voulons  encore  moins  des  soi-disant  libertés  fj 
les  émeutes  s'en  iraient  conquéi-ir  dans  la  rue  à  la  poii 
des  baïonnettes.  Nous  demandons  un  développement  réj 
lier  ,  graduel  des  droits  civils  et  politiques ,  et  nous  cioyi 
qu'on  ne  peut  y  atteindre  qu'eu  améliorant,  non  une  p; 
tie  de  l'homme,  mais  l'homme  tout  entier^  comme  ê 
religieux,  moral  ,  social  et  domestique.  Tels  sont  nos  pr 
cipes  et  nos  règles  d'action  dans  les  affaires  temporelles, 
verra-t-on  quelque  chose  qui  doive  nous  faire  accuser 
révolte  et  de  licence?  En  religion  ,  n'avons-nous  pas  une 
mite  devant  laquelle  notre  raison  s'arrête  et  s'humilie? 
politique  ,  n'avons-nous  pas  un  frein  qui  garantit  l'ordj 
et  eu  même  temps  un  niobilc  qui  favorise  les  progrès  d( 
liberté? 

Mais  il  existe  un  autre  protestantisme  qui ,  Lien  que  f 
différent  de  celui  des  anabaptistes ,  s'en  rapproche  par 
extrêmes.  Les  fanatiques  de  Munster,  tout  en  acceptanl 
Bible  comme  Parole  de  Dieu  ,  la  faisaient  dépendre  de  li 
inspiration  particulière;  les  protestans,  dont  nous  p 
Ions;  tout  en  lecevant  aussi  la  Bible  comme  règle  de  f 
la  font  évapoier  au  creuset  de  leur  raisou  individuel 
Ces  deux  sectes  se  réunissent  donc  en  ceci ,  qu'elles  i 
connaissent  une  autorité  supérieure  à  la  Bible;  mais  el 
se  séparent  en  ce  que  l'une  plaçait  l'autorité  suprôi 
dans  l'illuminismc ,  tandis  que  l'autre  la  place  dan»  1' 
telligence  humaine.  Or  ,  comme  ces  deux  autorité 
l'inspiration  particulière  et  la  raison  individuelle  ,  n'c 
point  de  principes  universellement  admis,  ni  de  bon 
positives  dans  les  choses  qui  n'appartiennent  pas  au  moi 
des  sens,  il  eu  résulte  une  complète  anarchie  dans 
croyances  religieuses.  Au  temps  de  la  réforme,  les  anab: 


LE   SEMEUR. 


^81 


tes  s'cg.iicrciit  il.uis  un  dédale  d'extrav;ig;inres  inyuiques; 
nos  joiir-s,  les  prolestaiis  c.vlni  hi'ilitjtics  se  perdent  dans 
i  al)îiue  d  liypollièscs  ralionnelles.  D  ■«  deux  paris,  1  aii- 
i-itc  de  la  Bible  étant  méconnue  ,  il  n'est  [ilus  possible  (le 
esscr  aucune  confession  de  foi;  il  ne  veste  que  des  opi- 
Btis;  c'est  la  licence  réduite  en  système;  c'est  l'absence  de 
ulc  loi  q  li  fait  loi. 

Si  l'on  ri'fjarde  à  leur  politique,  ces  protcstans  n'en  ont 
cmii'  qui  leur  soit  propie;  ils  ne  peuvent  nièniecn  avoir, 
lisqu'au  fond  ils  s'accordent  aver  le  libéralisme  vulgaire, 
ne  posant  d'autre  lègle  que  des  théories  purenicnt  plii- 
iopiiiques.  Wilberforce,  Clarkson  et  leurs  amis  avaiei  t 
ic poli li([iie  ;\  eux;  de  luèmc  en  Ecosse,  les  presbytérien''; 
Sai>se  et  en  France  ,  les  vrais  disciples  de  l'Evangile;  aux 
als-Unis,  tous  les  citoyens  pieux,  ont  une  politique  pi  o- 
e  cl  indépendante,  parce  qu'ils  sont  protestans  bibliques, 
ais  les  rationalistes  allemands,  les  sociniens  suisses  et 
un  ais ,  tous  les  protestans  extrci-bililiques  mirclient  avec 
i  libéraux  ou  se  traînent  derrière  eux  ,  n'ayant  rien  qui 
i  en  distingue  ,  incapables  de  se  placer  en  delio  s  des  par- 
,  parce  qu'ils  n'ont  aucun  principe  antérieur  et  supérieur 
X  exigences  du  moment.  Us  s'effacent  donc  et  se  privent 
toute  iiifluciice  ,  en  politique  comme  en  religion  :  sous 
dernier  rapport,  ils  se  confondent  avec  les  philosophes; 
us  le  premier,  avec  les  libéraux. 

Cette  distinction  entre  les  deux  piotestanlismcs  du  temps 
tuel  est  importante,  et  les  écrivains  catholiques,  pour  ne 
,\  oir  pas  faite,  sont  lombes  dans  d'étranges  erreurs. 
M.  de  laMennais,  par  exemple,  lépète,  depuis  douze  à 
linze  ans  que  les  proti  stans  n'ont  aucune  règle  de  foi ,  el 
levivredans  le  protestantisme,  c'estla  mcmeclioscque  de 
croire  à  rien.  S'il  eût  mieux  examiné  les  deux  protcslan- 
mcs ,  il  aurait  vu  que  les  protestans  bibliques  ont  une  i  è- 
é  de  foi  si  simple  et  si  claire,  qu'ils  s'entendent  d'un  bout 
i  monde  à  l'autre,  sur  les  mêmes  doctrines  loiidamcnu.- 
i,  sans  communiquer  entre  eux  ;  et  non  sculenient  sur  Us 
ictrines,  mais  encore  sur  des  expériences  qui  ne  semble- 
ient  devoir  être  qu'individuelles  :  de  sorte  que  vivre  dans 
;  protestantisme  -là  ,  ce  n'est  pas  du  tout  ne  croire  à  rien  , 
:iis  c'est,  au  contraire. ,  croire  ,  éprouver ,  sentir,  agir. 
péier  d'une  manière  si  gcnéralem.ent  unifoi me  ,  que  nou.- 
!  pouvons  l'expliquer  que  par  un  miracle  perpétuel, 
oilà  .iotre  état  de  révolte  et  d'anarchie  dans  les  choses  de 
ligion  I 

D'un  aiitic  côté,  la  Gazette  de  France  prétend  que  1' 
liliisopliie  du  dix-luiiiième  siècle  est  fille  du  protestan- 
ime  ;  et  comme  elle  attribue  à  celte  philosophie  la  révo- 
tlonde  89  et  même  les  horreurs  de  g3,  elle  en  conclut  avec 
logique  11  ibituelle  que  le  protestantisme  est  la  pi'em'ère 
use  de  tous  les  boulevcrscmens  qui  ont  eu  lieu  depuis 
nsurrcction  de  l'Amérique  du  J\ord.  Il  est  clair  que  la 
azelte  a  confondu  les  deux  protestantismes.  Avec  des  lu- 
ières  plus  étendues  et  une  connaissance  plus  vaste  de  la 
iritablc  situation  des  Eglises  protestantes,  elle  aurait  porté 
1  jugement  tout  opposé.  B  en  loin  que  la  philosophie  du 
x-huilième  siècle  soit  fille  du  protestantisme  biblique  ,  elle 
a  trouvé  qu'en  lui  un  puissant  et  infatigable  adversaire, 
e  catholicisme  a  paiu  désarme  dans  le  combat;  il  a  été 
op  faible  ou  trop  indifférent  pour  soutenir  avec  énergie 
s  attaques  des  sophistes  religieux  et  politiques;  il  s'est 
isso  détruire  pièce  à  pièce,  membre  à  membre,  comme 
a  viclll.iid  dont  le  br  s  engourdi  ne  sait  plus  manier  un 
aive.  C'est  après  avoir  vécu  en  Allemagne ,  que  Benjamin 
)nslaut  écrivait  que  a  pour  s'égayer  avec  Voltaire  aux 
dépens  d'Ezéchiel  et  de  la  Genèse,  il  faut  réunir  deux 
choses  qui  rendent  cette  gaieté  assez  triste  :  la  plus  pro- 
fonde ignorance  et  la  frivolité  la  plus  déplorable.  »  Un 
Itératcur  qui   n'aurait  jamais  perdu  de  vue  les  tours  de 


Notre-Dame  n'eut  point  écrit  cela.  Dans  la  Erance  catho- 
lique, on  a  publié  ,  depuis  i8i(i,  deux  à  tros  cent  mille 
exemplaires  des  (envies  de  Voltaire;  dans  les  pays  protes- 
tans on  a  lepandii ,  depuis  la  même  époque  ,  plusieurs  mil- 
lions d'exemplaires  de  la  Bible.  Que  les  défenseurs  de  l'E- 
glise romaine  descendent  au  fond  de  leur  conscience  ,  et 
qu  ils  nous  disent  knpud  de  diux  peuples  aura  les  plus  so- 
lides principes,  les  meilleures  conditions  morales  d'une 
alliance  de  l'ordre  avec  la  liberté  ,  de  celui  qui  écoute  Voi- 
la re  comme  un  oracle  ,  ou  de  celui  qui  soude  les  vi  ais  ora- 
(■les  de  la  Parole  de  Dieu.  Voilà  notre  état  de  révolte  et  de 
licence  en  matière  de  politique  ! 

Si  l'on  nous  demande  ;  Oiiest  votre  protestantisme?  n'è- 
t 'S-vous  pas  réduits  à  n'avoir  que  des  protestans  ni'gatifs 
qui  couvrent  à  peine  la  religion  naturelle  d'un  ver.iis  d'ex- 
pressions scripturaircs  ?  la  réponse  est  facile.  Notre  protes- 
tantisme, le  protestantisme  biblique,  celui  qui  possède  une 
règle  de  foi  religieuse  et  des  principes  d'ordre  social,  il  se 
ranime,  il  grandit  partout,  tfne  vie  nouvelle  circule  dans 
ses  veines  ;  une  force  inconnue  lui  est  donnée  d'en  haut.  Le 
géant  du  seizième  siècle  se  relève  au  milieu  des  popula- 
tions abâtardies  par  le  philosophisme  étroit  de  notre  âge, 
et  il  leur  imprimera  peut-être  une  impidsinn  plus  puissante 
encore  et  plus  vaste  qu'au  temps  de  Luther  et  à-.'.  Calvin. 
Quant  au  protestantisme  extra-bibliquc  ,  il  a  commis  la  Faute 
irréparable  de  s'unir  au  cadavre  de  l'incrédulité  ,  et  il  se 
meurt  sous  ses  terribles  étreintes.  Les  applaudissemens 
qu'il  amhitionne,  les  svnqiathics,  les  appuis  qu'il  trouve 
dans  la  masse  des  chrétiens  extérieurs  de  noire  époque  , 
c'est  cela  même  dont  il  se  glorifie  que  nous  regardons 
omme  l'avant  coureur  de  sa  ruine.  Quand  l'Evangile  ob- 
tient l'approbation  d'un  monde  pharisaïste  ou  incrédule, 
il  se  suicide;  pour  être  fort,  il  doit  avoir,  comme  Jésus- 
C'.irist,  le  courage  et  les  moyens  de  s'en  faire  haïr. 

Ces  explications  se  sont  prolongées  presque  à  notre  insu. 
Nous  nous  proposions ,  en  commençant  cette  lettre,  non 
seulement  de  défendre  le  protestantisme  contre  le  reproche 
de  révolte  et  de  licence,  mais  encore  de  montrer  par  des 
preuves  puisées  dans  les  principes  et  dans  les  faits,  quelle 
pio'oade  influence  les  doctrines  de  la  réforme  ont  exercée 
depuis  trois  siècles  sur  les  progrès  de  la  vrafe  liberté.  Nous 
vovoiis  maintenant  que  nous  n'avons  rempli  qu'une  moi- 
ne de  notre  tâche  ;  il  est  trop  tard  pour  s'occuper  de  l'au- 
tre. Nous  reviendrons  ,  au  reste,  plus  d'une  fois  sur  ces 
importantes  matières  dans  le  cours  de  notre  correspon- 
dance. 


CHAPELLE   CIIÎIET1EX)\E 

DES    GALEniES    DE    FER. 

Prédication  du  iq  juillet  i832(i). 

«  Trop  long-temps  on  a  cru  qu'il  y  avait  incompatibilité 
entre  la  religion  et  la  politique  ,  entre  la  politique  et  la  reli- 
gion ,  et  que  ces  deux  choses  naturellement  et  profondé- 
ment antipathiques  s'excluaient  mutuellement.  Il  est  temps 
d'apprendre  à  la  génération  présente  que  le  Christianisme, 
qui  cstla  révélation  de  Dieu,  est  destiné  par  son  divin  Au- 
teur à  tout  pénétrer,  à  tout  réf'oriuor,  à  tout  renouveler, 
à  tout  sanctifier,  et  que,  comme  ses  destinées  futures  ne  lui 

(i)  Nous  n'avons  pas  l'habiliide  de  tenir  nos  lecteurs  au  courant  deî 
seniKins  (ajcliés  dans  les  dlfférenles  (églises  de  la  capitale  ;  mais  le  dis- 
cjur-;  que  M.GrandPitrre  a  prononcé,  le  2g  juillet,  à  l'occasion  de  Innni- 
versaire  de  notre  riivolution  de  i83o,  dans  la  chapelle  chréliciine  des 
(■aleries  de  Fm',  bo  ilirvart  des  Italiens,  n"  19,  contenant  des  vues  que 
nous  nous  croyons  la  mission  d'exposer,  nous  nous  félicitons  d'avoir  obte- 
nu la  permission  d'en  jiublier  quelques  fragmens. 


^ 


388 


LE  SEMEUR. 


promettent  rien  moins  que  l'empire  universel  sur  ce  mon- 
de lessociélés,  aussi  bien  que  les  individus,  doivent  se 
ressentir  un  joui ,  plus  qu'ils  ne  l'ont  fait  jusqu'àprcsent,  de 
sa  salutaire  et  divine  influence. 

Toutefois,  mes  ihers  a  iditcurs,  rassurez-vous  sur  nos 
iatentions.  Si,  hors  de  cette  chaire,  il  nous  e;t permis, 
comme  à  tous  les  autres  hommes,  d'avoir  nos  opinions  sur 
las  affaires  du  jour,  ici  nous  nous  interdisons  à  nousnièmos, 
ou  plutôt  la  Parule  de  Dieu  nous  interdit,  toute  d.scussion 
sur  ce  snj'jt.  A  Dieu  ne  plaise  donc  qu'oubliant  le  i  aractére 
sacré  du  ministère  dont  nous  sommes  ic\  élus  et  la  nature 
du  règne  que  le  Sauveur  et  le  Maître  que  nous  servons  est 
venu  fonder  ici-bas,  nous  voulions  tiansformer  la  chaire  de 
paix  et  de  vérité  en  une  tribune  de  débats  pnlitiqurs.  Dans 
cette  th  iic,  nous  ue  connaissons  et  nous  ne  dcvoi  sconnaî- 
tie  ni  monarchie,  ni  république  ,  ni  gouvernement  absolu  , 
Mi  gouvcrneiacut  libre.  Ce  que  nous  avons  à  vous  duc  au- 
"iourd'hui  n'étant  donc  pas  exclusivement  applicable  à  une 
fonno  particulière  de  gouvernement  ^  est  pur,  D,eu  ie  sait, 
de  touio  iiiflueu  c  polit.qucj  c'est  la  vérité  de  rE/angile, 
indépendante  de  l'esprit  do  parti,  dominant  tous  les  pu  tis, 
avant  pour  miss. ou  de  rapprocher  tous  les  partis,  ralliant 
tous  les  houmics  sous  la  bannière  de  Jésus- Chiist.  » 

Après  avoir  expliqué  les  paroles  de  sou  texte  :  Lajinticc 
élève  une  nation  ^Proverbes ,  xiv,  34),  le  préùicaieur  a 
aïontré  que  ce  qu'il  faut  essenliellcment  et  avant  tout  à 
un  peuple  pour  qu'il  prospère ,  ce  sont  des  mœurs  dans 
l'acception  la  plus  noble  et  la  plus  étendue  de  ce  mol  : 

a  Les  mœurs!  a-t-il  dit.  Elles  sont  nécessaiies  à  tous  les 
ordres  de  citoyens,  dans  tous  leurs  rapports, pour  l'exercice  de 
tous  leurs  di  olls,  pour  la  jouissance  de  tous  leurs  privilèges. 
Sans  les  mœurs,  que  devient  le  pouvoir  entre  les  mains  de 
ceux  qui  gouvernent  l'Etat?  un  instrument  de  despotisme 
ou  un  moyen  de  s  itisfaire  leur  ambition  et  leur  cupidité.  — 
Sans  les  mœurs,  qucsont  les  reprcseutans  de  la  nation?  des 
liom;uesqiii,s  )uii  ombre  dese  réunir  dans  le  but  de  s'occuper 
cousciencicusement  dos  graves  intérètsqui  leur  onl  été  con- 
fiés ne  se  lassemblrnt  que  pour  faire  briller  leur  éloquence 
cm  leur  hibiicté  dans  les  affaires,  que  pour  se  frayer  le 
cl. eruiu  de;  charges  et  des  honneurs,  que  pour  faire  des 
iois  dans  lo£(pic!les  ils  consultent  plus  leurs  avantages  pri- 
vés que  le  b  en  public.  —  Sans  les  mœurs,  que  sont  les 
jiiarislralsj  •sjuges,ct  tous  ccusqui,  parleur  vocalion,  sont 
H-jp'elés  à  f.iire  respecter  les  lois  et.'i  défendre  les  droits  des 
opprimés.'  des  hommes  qui,  au  lieu  d'avoir  essentiellement 
à  cœur  les  intérêts  de  la  justice,  ouvrent  leurs  âmes  à  toutes 
JiS  influences  extérieures  et  à  toutes  les  passions,  écoutent 
t.oules  les  voix  qui  assiègent  le  sanctuaire  inviolable  de  leur 
conscience,  exeiplé  celle  de  la  loi  dont  ils  sont  les  organes 
Cl  qui  tievr..il  parler  'cule  par  leur  bouche.  —  Sans  les 
nucaip  ouc  dijvieiit  le  peuple  ?  ou  bien  il  se  laisse  acheter 
par  le  pouvoir  ,  et  alors  il  n'est  plus  qu'une  puissance aveu- 
flc  c. lire  SCS  mains;  ou  bien,  domine  par  l'esprit  d'insubor- 
dination ,  il  tombe  de  révolte  en  lévolte;  dans  l'un  et 
raiitiecas,  point  de  patriotisme  réel,  point  de  fidélité, 
point  d'amour  de  la  vérité  ft  de  l'ordre,  point  de  moralité, 
cl  par  conséquent  esclavage  ou  anarchie.  —  Sans  les  mœurs, 
qu'est  la  prospé.ilé  matéiielle,  résuhat  de  l'accroissement 
du  commerce  cl  des  pro;;iès  de  l'industrie?  ce  qu'est  la 
lïiatière  iuflammaLle  pour  le  feu  ,  le  moyen  d'alimenter  et 
d'exciter  l'ardeur  des  pissions  et  de  favoriser  le  luxe  ,  la 
mollesse,  l'oisiveté,  l'intempérance.  —  Sans  les  mœurs, 
qu'est  la  liberté  de  la  presse,  ce  glorieux  privilège  des  peu- 
ples libres,  des  nations  e.ivilisécs?  le  plus  tcrr  ;blc  des  fléaux, 
puisqu'il  met  en  circulation  dans  la  so-iété  ,  avec  une  rapi- 
dité effrayante,  les  maximes  les  plus  dangereuses  ou  les 
d3ctriucs  les  plus  impies.  —  Sans  les  mœurs  enfin,  qu'est  la 


liberté    elle-même?     licence  chez  les  individus  ,   anarchie 
chez  les  peuples. 

Fuites  riiomme  libre  au  contraire, c'est-à-dire, rendcz-l( 
esclave  de  Dieu  ,  inspirez-lui  l'amour,  liez-le  par  la  liberti 
morale  à  des  lois  qui  ne  soient  que  l'expression  de  ce  qui 
sou  âme  régénérée  aime  ,  désire  et  vent,  et  vous  aurez  ui 
bon  citoyen, sous  tous  les  gouvernemens,  dans  quelque  pay 
que  ce  soit ,  à  Rome  sous  Néron  ,  comme  aux  Etals-Unis  ai 
dix-neuvième  siècle.  L'homme  véritablement  libre  peut  à  1 
rigueur  se  passer  de  loi;  car  il  est  sa  loi  à  lui-même  ,  et  de 
institutions  auti-libérales  peuvent  aussi  peu  l'avilir  que  de 
instilutious  libres  sont  peu  capables  d'ajouter  quelque  chos 
à  sa  liberté  ou  à  sa  dignité.  » 

Le  prédicateur  a  montré  que  si  quelques  antiques   mo 
narchies  et  quelques  républiques  illustres  sont  parvenues 
un   haut  degré  de  prospérité  et  de  gloire  ,    c'est  qu'où 
trouvait  plus  de  vertu  sociale  ou  nationale  que  chez  les  au 
Ires  peuple.'.  Puis  il  a  continué  ainsi  : 

«Or,  voici  l'argument  qu'il  me  tardait  de  tirer  de  cesfuits 
et  la  couclusioii  à  laquelle  je  voulais  arriver.  Si  ces  natioui 
avec  une  morale  si  imparfaite,  avec  des  institutions  sociale 
si  défectueuse.*,  avec  une  religion  si  pleine  de  superstitions 
avec  un  paganisme  si  ridicule,  diiai-je,  ou  si  iiifàme,  oi 
prospéré  pendant  tant  de  siècles,  que  ne  ferait  pas  le  Chri 
tianiauie  pour  1  Europe  moderne  et  pour  la  France  e 
particulier,  si  l'Europe  et  la  France  étaient  véritablemei 
chrétiennes!..  Le  Christianisme,  cette  religion  d'amour  ( 
de  justice  ,  de  paix  et  de  vérité^  de  vie  et  d'union,  de  pn 
grès  et  d'ordre  ,  de  perfectionnement  et  d'égalité  ,  de  rég 
nération  luorale  sans  secousse,  de  révolution  spirituel 
sans  biuleversement,  cette  source  intarissable  de  haut 
pensées  pour  la  raison,  de  vie  pour  le  ca-ur,  de  sanctificatic 
pour  la  volonté,  de  bonheur  pour  l'âme  tout  entière, 
Christianisme  pourquoi  n'est-il  pas  mieux  connu  ,  pi 
apprécié?  Il  leiidrail  les  citoyens  humbles;  car  l:i  premiè 
chose  qu'il  enseigne  aux  hommes  ,  c'est  qu'ils  sont  pécheui 
et  que  ce  n'est  que  par  la  mort  expiatoire  dn|Christ  qu' 
ont  pu  être  sauvés.  Il  leur  inspirerait  l'amour  de  Dieu  ;  c 
le  premier  sentiment  qu'il  met  dans  leur  âme  est  un  amoi 
sans  bornes  pour  le  Sauveur  qui  les  a  délivrés  de  la  coi 
damnation  ,  un  amour  qui  n'a  d'autre  mesure  que  celui  qi 
cet  adorable  Rédempteur  leur  a  lui-même  témoigné.  Il  lei 
donnerait  l'horreur  du  mal  et  l'amour  du  bien;  car  la  cro 
apprend  par  un  fait  au  pécheur  que  le  péché  est  liaïssab 
eu  lui-même  ,  offensant  pour  Dieu,  terrible  dans  ses  cons 
quences.  Il  en  ferait  des  hommes  actifs  et  zélés  pour  le  bi( 
public  ;  car  dans  l'amour  se  trouve  la  vie  .  et  dans  la  vie  l'a 
tion;  et  pourraient-ils  jamais  être  lâches  et  paresseux  cet 
qui  savent  qu'ils  doivent  tout  à  Dieu,  que  leurs  œuvres  u'i 
teignent  jamais  une  dette  que  le  sang  de  Christ  seul  a  f 
effacer,  et  qu'en  faisant  le  bien  ils  demeurent  toujours  inso 
vables.  Il  les  unirait  enfin  par  le  plus  fort  et  le  plus  doux  di 
liens  ;  car  l'amour  chrétien  est  un  amour  pur,  désintéresse 
gratuit,  calqué  sur  l'amour  divin,  reflet,  émanation  c 
l'amour  de  Dieu  pour  l'homme  ,  seul  capable  de  réalise 
l'association  universelle,  d'éteindre  li!S  haines,  de  faii 
cesser  les  divisions,  de  détruire  l'esprit  de  parti ,  de  tranj 
former  l'hunianité  en  une  famille  de  frères. 

»Vonlv7-voiisdes  hommes  conscieucieu.v  dans  l'accompli 
sèment  île  li'urs  devoirs,  véridiques  dans  leurs  parole: 
probes  dans  leurs  affaires  ,  purs  dans  leurs  mecurs  ,  doux 
p.iisibles ,  bicnfaisan'.?  Voule/:-vouç  des  hommes  égalemei 
ennemis  du  despotisme  et  de  la  licence,  chauds  ami's  de  1 
liberté  et  défenseurs  incorruptibles  de  l'iu-drc,  fidèles  au 
lois  établie'.s  ,  tout  en  étant  parlis.uis  du  progrès?  ne  le 
(lierrhez  pas  ailleurs  que  dans  les  rangs  des  tlirélieus;  ca 
1  ;s  chrétiens  seuls  vous  présentent  une  garantie  suffisanie  d 
leur  vertu  et  de  leur  pairie^lisme,  dans  leur  amour  pour  J 


LE  SEMEUR. 


389 


Dieu  qui  li;s  a  sauvés,  dans  riioneur  qu'ils  ont  pour  le 
mal,  dans  la  crainte  qu'ils  ont  tl'offciiser  leur  Roi  et  leur 
Légis!;itcur  supième,  dans  leur  soumission  à  sa  Parole  qui 
leur  commande  l'obéissance,  dans  les  motifs  sublimes  qui 
les  animent,  dans  les  espérances  magnifiques  qui  les  sou- 
liennenl,  dans  la  foi  vivante  qui  les  remplit,  dans  la  puis- 
sance divine  qui  les  régénère  et  les  sanctifie.  Dieu  se  sacri- 
fiant pour  riiomme  et  l'homme  se  sacrifiant  pour  Dieu, 
Chi'isl  mourant  pour  le  pécheur,  et  le  pécheur  mouiant 
à  lui-même  el  au  péché  par  amour  pour  Christ,  voilà  ,  en 
deux  mots,  le  résumé  de  cette  théologie  et  de  cette  morale 
chrétienne  qui ,  si  elles  étaient  crues  et  pratiquées  par  nos 
Comjiatriotcs,  non  seulement  feraient  d'eux  des  gens  hon- 
nêtes, de  bons  citoyens ,  des  hommes  vertueux,  mais  crée- 
raient ()e<  saints  sur  le  trône  ,  dans  le  conseil  du  roi ,  dans 
les  chambres,  dans  la  magistrature  ,  dans  les  armées,  dans 
le  commerce,  dans  les  ateliers  ,  dans  tous  les  degrés  de 
l'ordre  sociiil. 

B.M.iiscrt  Evangile,  si  glorieux  dans  le  passé,  puisque 
riiistoire  atteste  que  l'Europe  lui  doit  sa  civilisation  et  sa 
prééminence,  si  fort  dans  le  présent,  puisque  les  nations 
les  plus  ilbies  aujourd'hui  sont  évidemmeut  les  plus  chré- 
tieimes(i),  si  plein  d'espérance  dans  l'avenir,  puisque  les 
piomcsics  de  la  Parole  de  Dieu  lui  assurent  la  conquête  du 
nionde  ,  comment  esl-il  envisagé  par  les  Français  ?  Bou 
nombre  d'entre  eux,  confondant  religion  et  hiérarchie,  piété 
et  superstition,  christianisme  et  jésuitisme,  rejettent  ou- 
veitenu'iit  l'Evangile,  parce  qu'ils  ont  depuis  long-temps 
eecoué  le  joug  du  catholicisme;  d'autres ,  avouant  les  services 
cmi  liens  que  l'Evangile  a  rendus  à  la  société  moderne,  sous  li; 
rapport  des  mœurs  et  de  la  civilisation,  négligent  de  s'enqué- 
rir pour  eux-mêmes  des  principes  qui  ont  produit  d'aussi 
immenses  résultats;  d'antres  encore,  croyans  parliabitudeou 
chrétiens  par  tradition  ,  se  contentent  de  suivre  les  formes 
extérieures  de  la  religion,  n'accordent  au  Chrislianisine 
qu'une  attention  secondaire,  et  lui  refusent  cette  première 
place  qu'il  demande  à  occuper  dans  le  cœur  et  dans  les  in- 
Icrcts  de  la  vie;  il  en  estenlin  qui,  s'imaginantque  l'Evan- 
gile est  mort,  parce  que  le  règne  de  l'hypocrisie  et  du  bi- 
gotisme  est  passé ,  s'en  vont  proclamant  partout  que  la  loi 
du  Christ  a  fait  son  temps,  et  que  notre  siècle  appelle  de 
tous  ses  vœux  une  religiou  plus  éclairée  et  plus  en  rapport 
avec  ses  besoins  ;  et  quand  on  cherche  au  milieu  de  ces 
ti-ente-deux  millions  de  citoyens,  dont  une  partie  a  gardé 
certaines  formes  du  Christianisme,  et  dont  l'autre  s'est  ins- 
crite ouvertement  contre  lui ,  les  vrais  amis  de  l'Evangile, 
les  sincères  disciples  de  Jésus  ,  les  rachetés  de  Christ ,  les 
enfans  de  Dieu,  hélas  !  on  peut ,  en  quelque  sorte,  les  nom- 
Lrer,  tant  ils  sont  clair-semés  au  milieu  des  masses  :  voilà 
où  nous  en  sommes  aujourd'hui.  La  France,  qui  marche  en 
avant  des  nations  ,  sous  tant  de  r-ipports ,  ne  s'afflige  point , 
ne  rougit  pas  d'occuper  la  dernière  place  dans  le  catalogue 
des  sociétés  chrétiennes.  De  la  gloire  militaire ,  elle  n'a  be- 
soin d'en  envier  à  aucun  peuple;  de  l'industrie,  elle  n'en 
manque  pas  ;  les  sciences  et  les  arts ,  ils  fleurissent  dans  sou 
sein  ;  des  savans ,  des  hommes  de  génie  ,  elle  en  a  produit 
dans  tous  les  temps ,  elle  en  produit  encore  ;  elle  a  de  tout , 
CKccpté  de  la  religion  ;  elle  veut  de  tout ,  excepté  du  Chris- 
tianisme. Et  pourtant ,  ne  devrait-elle  pas  savoir  que  tout 
cela  ue  suffit  pas,  et  que  ni  l'esprit,  ni  le  talent,  ni  l'élo- 
quence, ni  le  savoir,  ni  l'habileté  dans  les  affaires  ne  font 
seuls  le  bonheur  des  peuples  ?  La  Bible  ne  le  lui  dit-elle  pas 

(i)  Quand  nous  disons  que  le>  nations  les  plus  libres  sont  les  plus  dire- 
tiennes ,  nous  n'enlenJons  pas  par  chiélicnms  celles  où  domine  le  Chils- 
lianisme  de  l' homme ,  iclki  que  l'Aulriche,  l'Italie,  l'Espagne  ,  clc.  ; 
mais  celles  où  rèjne  le  Christianisme  de  lEt>a-igile ,  telles  que  les  Elals- 
Vais  et  l'Angleterre. 


depuis  des  siècles?  Les  confesseurs  de  la  vérité  ne  le  lui 
crient-ils  pas  assez  haut?  L'expérience  ne  le  lui  a-l-clle  pas 
appris  ?  Ses  malheurs  ne  le  lui  font-ils  pas  toucher  au  doigt? 
Malgré  cela,  elle  s'obstine  à  ne  p.ts  écouter;  elle  se  boucha 
les  oreilles; elle  affecte  un  dédaigneux  mépris.  Du  Christia- 
nisme, entend-on  dire,  à  nous  Français,  au  dis-neuvième 
siècle  !  I  Eh  !  bien  ,  nation  malheureuse  ,  parce  que  tu  es 
"Veugle,  continue  à  marcher  selon  que  ton  cœur  te  mènej 
encore  quelques  jours  dans  cette  voie  cpii  aboutit  à  la  mort; 
encore  quelques  pas  vers  les  bords  de  cet  abîme  que  lu  ta 
creuses  ,  et  tu  serviras  peut-être  de  terrible  commentaire 
aux  paroles  de  mon  texte,  et  Dieu  apprendra  peut-être, 
par  tes  interminables  maux,  au  monJe  épouvanté,  que  ii 
la  justice  élève  les  nations,  l'incrédulité  les  rappetisse ,  Içs 
rabaisse  ,  les  corrompt,  les  démembre  et  les  tue. 

»  Toutefois  ,  mes  chers  auditeurs ,  rappelons-nous  ici  una 
vérité  importante,  c'est  que,  si  la  nation  doit  être  régén«i- 
rée,  si  les  masses  doivent  changer  un  jour,  la  réforn^ 
commencera  par  les  individus ,  et  qu'elle  ne  peut  commen- 
cer que  par  eux.  La  luitiou  se  compose  de  familles,  et  la 
fini  lie  se  compose  d'individus.  Pour  réformer  la  nation ,  il 
est  doue  indispensable  de  réformer  d'abord  les  familles  ,  eX 
pour  réformer  les  familles ,  il  est  nécessaire  de  réformer  d'à»- 
bord  les  individus  qui  en  sont  membres. 

)>  Que  chacun  rentre  doncsérieusemcnten  lui-même  et  sa 
dise  que  de  même  que ,  pour  sa  part ,  il  a  contribué  au  mal- 
heur de  la  patrie,  il  doit  aussi,  pour  sa  part,  concourir  x 
son  relèvement.  Sous  la  théocratie  juive,  il  existait  une  loi 
d'après  laquelle,  dans  les  temps  de  calamité  publique  ,  le» 
chefs  du  peuple  étaient  autorisés  à  consulter  l'Eternel  et  à 
faire  des  enquêtes  pour  découvrir  le  coupable  ou  les  coupa- 
bles ,  qui  avaient  attiré  sur  Israël  les  chàtimens  de  lajustic» 
vengeresse.  Ici  ce  n'est  ni  uu  coupable  ,  ni  deux  coupables, 
ni  cent  coupables,  ni  mille  coupables,  qu'il  faut  recher- 
cher el  accuser  :  tous  ont  péché,  tous  se  sont  détournés  de 
la  justice  ,  tous  ,  plus  ou  moins,  d'une  manière  ou  d'une 
autre  ,  depuis  les  plus  grands  jusqu'aux  plus  petits ,  depuis 
les  gouverneurs  jusqu'au  peuple,  se  sont  rendus  digues  des 
fléaux  qui  nous  désolent  dans  le  présent,  ou  qui  non/, 
menacent  dans  l'avenir;  et  s'il  y  avait  de  la  sincérité  parmE 
nous,  chacun  le  reconnaîtrait  devant  Dieu,  et  s'écrieraitr 
a  Moi ,  par  mon  oubli  de  Dieu ,  par  ma  négligence  de  son 
culte,  par  ma  profanation  de  ses  sabbats;  moi ,  par  moa 
mépris  pour  sa  Parole  et  par  les  principes  d'incrédulité 
que  j'ai  professés;  moi,  par  mes  fraudes  et  mes  injus- 
tices ;  moi ,  par  mon  intempérance  et  ma  sensualité  j 
moi,  par  mon  égoïsme  et  mon  manque  d'amour  pour 
le  bien  public;  moi,  par  ma  légèreté,  mes  paroles  lascives,/ 
mes  mœurs  licencieuses,  j'ai  mérité  la  colère  de  Dieu,  j'ai 
attisé  le  feu  de  ses  vengeances  ,  je  suis  le  coupable  qu'il  faut 
frapper;  je  viens  à  toi,  ô  Dieu,  saint  et  juste,  qui  liai» 
l'iniquité  et  qui  dois  la  punir;  mais  aussi ,  Dieu  de  bonté  et 
de  miséricorde  ,  qui  ne  veux  point  la  mort  du  pécheur,  mais' 
plutôt  sa  conversion  et  sa  vie  :  pardonne  à  un  condamné , 
absous  un  criminel ,  réconcilie  avec  toi  un  ennemi,  change 
mes  inclinations  et  ma  volonté,  soumets-moi  à  ta  loi,  rends- 
moi  ton  esclave,  fais  de  moi  un  de  tes  sujets,  admets-moi 


au 


nombre  des  citoyens  de  ton  royaunie:  je  me  donne  à  ti^jj  ç_ 
Jésus;  je  me  donne  à  toi,  à  la  vie  et  à  la  mort  !  Mes  cuen--  g^adl- 
teurs,  ces  scutimcus  de  repentance,  ce  n'est  pas  un  îic,mme 
qui  peut  les  faire  naître  dans  le  cœur  des  hommes;  la  grâca 
seule  a  le  secret  et  la  puissance  d'en  déposer  le  gevme  dans 
les  âmes  et  de  l'y  féconder;  j'ignore  jusqu'à  q>jel  point  ce 
sont  les  vôtres,  et  combien  d'entre  vous  les  connaissent  ;  mais 
ce  que  je  sais,  c'est  que,  quand  une  âme  les  éprouve,  elle  n'est 
pas  éloignée  du  royaume  des  cieux;  ce  que  je  sais,  c'est 
que  si ,  dans  celle  ville  ,  dans  ce  pays ,  on  voyait  de  jour  eo 
jour,  de  semaine  eu  semaine ,  de  mois  en  mois,  un  plus 


390 


LE  SFMElîR. 


grand  nombre  d'àmes  éprouver  tes  rclij;iiHises  impressions, 
Jes  choses  changeraient  bientôt  de  face  ,  la  patrie  renaîtrait, 
rajeunirait,  fleurirait,  et  là  où  l'oa  n'apercevait  qu'un  dé- 
sert couvert  de  ronces  et  d'épines,  croîtraient  le  myrte  el 
l'olh'ier,  le  sapin  elle  cèdre,  pour  parler  le  lauj^age  de  l'E- 
criture. » 


LA  SOCIETE  BÎBLIQUl':  DE  LO:^'DRES. 

DEUXIÈME    ARTICLE, 

La  Société  Biblique  Britannique  et  Etranfj<";rc,  dont  nous 
avons  raconté  l'oripjine,  continua  à  s'occuper  avec  une 
grande  activité  de  l'ccuvre  importante  de  la  distribution  des 
Saintes-Ecritures.  Une  année  s'était  à  peine  écoulée,  cl 
•déjà  ses  travaux  s'étaient  étendus  au  continent.  Nous  avons 
-dit  qu'une  Société  Biblique  s'était,  sous  son  influence  ,  for^ 
mée  à  Nuieniborgjellc  fut,  quelque  temps  après,  transférée 
à  Bâie,  dont  la  position  f^éographiquc  paraissait  préférable. 
"Vers  le  même  temps,  quelques  c:ith()liques  de  Ratisbonnc 
en  foiidèicnt  une  seconde,  dont  SI.  Wittmann,  chef  du 
séminaire  de  cette  ville,  accepta  la  direction.  Un  ecclé- 
siastique romain  de  la  Souabe  offrit  aussi  à  la  Société  Je  IjOn- 
-dres  de  lui  servir  d'intermédiaire  pour  faire  parvenir  les 
Livres  saints  aux  catholiques  de  sou  voisinage;  ses  services 
Jurent  acceptés  avec  empressement. 

Ije  plr.n  qui  venait  d'être  accueilli  avec  tant  d'ardeur  par 
les  chrétiens  anglais,  n'était  d'ailleurs  ]ias  nouveau  en  Alle- 
mague.  Charles  de  Canstein  avait  créé  à  Halie,  eu  1712, 
■une  institution  biblique  qui,  après  un  siècle  et  quart, 
existe  encore.  L'idée  d'une  sorte  de  stéréolypic  s'était  pré- 
sentée à  son  esprit;  il  fit  fondi'C  un  nombre  de  caractères 
suffisant  pour  composer,  d'abord  le  Wouveau-ïestameiit , 
puis- la  Bible  entière. I-es  frais  d'établissement  étaient  énor- 
mes ;  mais  la  conservation  des  planches  épargnait  ceux  d  une 
composition  répétée  et  laissait  la  facilité  de  corriger  les  fau- 
tes. Ses  intentions  étant  uniquement  de  répandre  la  con- 
naissance de  la  vérité  parmi  les  classes  les  plus  pauvres ,  il 
vendit  son  édition  des  Livres  saints  à  très-bas  prix.  Plus  de 
trois  millions  d'exemplaires ,  tant  de  la  Bible  entière  que  du 
Nouveau-Testament,  furent  imprimés  à  Halle,  en  diverses 
langues,  dans  l'espace  de  quatre-vingt  quinze  ans  ;  et  combien 
grand  ne  doit  pas  être  le  nombre  de  ceux  f[ui  sont  sortis,  de- 
puis le  commencement  de  ce  siècle,  des  presses  de  cet  établis- 
sement !  M.  le  D"'  Rnapp ,  qui  était  alors  chargé  de  sa  direc- 
tion ,  assura  la  Société  de  Londres  que  ,  si  elle  voulait  se 
servir  de  l'institution  de  Canstein  pour  la  i-éalisalion  de  son 
généreux  dessoin  de  répandre  les  Saintes-Ecritures  en  Alle- 
magne ,  il  se  trouverait  heureux  de  la  seconder.  La  Société 
«e  hâta  de  proliter  de  ces  bienveillantes  dispositions.  Elle 
provoqua  aussi ,  eu  i8o5  ,  l'organisation  de  la  Société  Bibli- 
que de  Prusse,  dont  le  roi  actuel  devint  aussitôt  souscrip- 
fteur,  et  qui ,  ne  se  bornant  pas  à  répandre  des  Bibles  alle- 
■mandes,  fit  bieiilùt  imprimer  le  Livre  s  tint  en  polonais  et 
fËTa  bohi-inien, 

A  cette   même  époque  ,   deux  jeunes   Ecossais ,   MM. 
pAtersoii  et  Ilenderson  ,  qui  désiraient  partir,  en   qualité 
^e   ^Tiissionnaires,  pour   les  Indes   orientales,  se  rendirent 
à  Co">-''"l''''5ue,  d'où  ils  espéraient  pouvoir  passer  à  Tran- 
qnebai'j  pour  exercer  Iciu'  ministère  dans  les  établissemens 
danois  situés  sur  la  côte  de  Coromandel.  Ayant  rencontré 
des  obstacles  insurmontables  à  l'exécution  do  ce  projet,  ils 
utilisèrent  l(iU'' séjour  en  Danomarck,  en  prenant  des  reiisei- 
gnemens  sur  l'état  religieux  des  pays  qui  les  environnaient. 
Un  homme  pieux,  M.  ïhorkclin,  conservateur  des  archi- 
ves, appela  leur  attention  sur  l'intéressante  population  de 
l'Islande,  où  il  était  né.  Il  y  a  dans  cette  île  trois  cent  cinq 


punisses  etenviion  quarante-sept  mille  habitans.  ALTIior- 
liclin  raconta  aux  deux  voyageurs  que  sur  cent  person- 
nes Agées  de  plus  de  douze  ou  quatorze  ans ,  on  aura;t  de 
!.i  peine  ^  en  trouver  une  seule  qui  ne  sut  pas  lire  ;  fpi'aucun 
peuple  du  monde  n'aimait  autant  la  lecture,  et  que  la  seule 
-mprimeric  qu'ils  eussent  étant  hors  d'usage,  depuis  un 
ijraiid  nombre  d'années  j  les  Islandais  y  suppléaient  en  co- 
piant péniblement  à  la  main  les  livres  inq^rimés  qui  leur 
restaient.  Il  ajouta  (ju'on  ne  trouverait  à  acheter  à  aucun 
prix,  une  Bible  chez  eux,  et  que,  dans  toute  l'île,  il  n'en 
existaitqueqiiaranteoucinquante  Unami  de  l'Evangib^M. 
.^tistrup  en  avait  autrefois  fut  distribuer  un  grand  nombre; 
mais  ces  envoisavaient  cessé  depuis  plus  de  soixante  ans,  et 
la  plupart  de  ces  livres  étaient  usés.  Les  fermiers  avaient,  a 
tour  de  rôle,  le  droit  de  lire  dans  la  Bibli;  envoyée  à  la  pa- 
roisse, dont  ils  f  lisaient  ])ailie. 

MM.  P.itorson  et  Ilenderson  ccmmunicjucrcnt  ces  détails 
à  leurs  amis  d'Ecosse,  et  l'un  d'eux  en  ayant  fa;t  part  à  la 
Société  Biblique  de  Londres, celle-ci  se  mit  immédiatement 
en  correspondance  avec  l'évoque  d'Islande,  et  lui  offrit 
de  piiyer  la  moitié  des  frais  d'une  édition  de  cinq  mille 
exemplaires  du  Nouveau-Testament  en  islandais.  Il  eut  été 
difficde  aux  habitans  de  l'île  de  réunir  l'argent  nécessaire 
pour  le  reste  de  la  dépense  ;  mais  par  une  directioii  toute 
spéciale  de  la  Providence,  quelques  chrétiens  de  l'île  de  Fio- 
iiie  s'occupaient  alors  aussi  avec  sollicitude  desbc-^oiiis  reli- 
gieux de  l'Islande;  ils  prirent  à  leur  cluirge  le  restant  des  frais, 
et  cet  intéressant  projet  put  ainsi  être  mis  à  exécution.  L'im- 
pression eut  lieu  à  Copenhague,  sous  la  surveillance  de  M. 
Paterson.  Quinze  cents  exemplaires  furent  expédiés  pour 
différentes  parties  de  l'Islande;  mais  la  guerre  qui  éclata 
eutie  l'Angleterre  et  le  Danemarck  s'opposa  à  l'envoi  du 
reste  de  l'édition  ,  qui  fut  même  menacée  d'une  dcstrucl;(  Q 
entière  pendant  le  bombardement  de  Copenhague.  Deux 
bombes  pénéli  èieut  dans  le  magasin  où  étaient  les  exem- 
plaires en  feuilles  ;  celui  qui  con.tenait  les  exemplaires  reliés 
fut  brûlé  ;  mais  la  partie  où  les  livres  étaient  déposés  échap- 
pa aux  tlaninics.Les  Nouvcaux-Testamens  qui  parvinrent  en 
Islande  turent  judicieusement  distribués  et  accueillis  avec 
empressement.  La  Société  de  Londres  comprit  l'importance 
qu'il  y  avait  à  satisfaire  la  soif  de  ce  peuple  pour  la  Parole 
de  Dieu,  en  liii  donnant  aussi  l' Ancien-Testament.  Ui  e 
somme  de  trois  cents  livres  sterling  fut  destinée  à  l'inipi  - 
mer,  et  l'on  préparait  déjà  les  matériaux  nécessaires  , 
quand  M.  Paterson  fut  forcé,  en  sa  qualité  d'Anglais,  de 
quitter  Copenhague.  Il  ne  partit  du  moins  qu'après  avoir 
rîiis  l'affaire  en  train  ,  autant  du  moins  que  les  circonstances 
le  permettaient.  On  a  souvent  cité  un  fait  qui ,  nous  en 
convenons  ,  est  intéressant.  Lorsque  l'Angleterre  et  \\ 
France,  alors  eu  guerre,  exploraient  toutes  deux,  dans  un 
but  scientifique  ,  les  côtes  de  la  Nouvelle-Hollande  ,  elles  fi- 
rent assaut  de  générosité.  L' Invesligalor,  commandé  par 
Flir.ders,  le  Géographe  et  le  Naturaliste  ,  commandés  par 
le  capitaine  Baudin  ,  portaient  des  passeports  avec  signale- 
ment, pour  «protéger  une  expédition  formée  dans  le  noble 
»  but  d'étendre  les  connaissances  humaines  et  d'assurer  les 
»  progrès  de  la  scieuce  nautique  et  de  la  géographie.  »  Les 
deux  expéditions  se  rencontrèrent  sur  le  théâtre  de  leurs 
travaux  communs  ,  et  la  plus  grande  loyauté  présida  à  leur 
entrevue.  A  cette  époque  de  guerre  et  de  rivalité  nationale, 
ci  n'était  qu'aux  extrémités  du  monde  que  les  savans  de 
Londres  et  de  Paris  pouvaient  renouer  des  relations  inter- 
rompues par  le  malheur  des  temps.  Eh  !  bien  ,  ce  qui  se  fît 
alors  dans  l'intérêt  de  la  science  est  peu  ,  ce  nous  semble  , 
auprès  de  ce  qui  se  passait  à  Copenhague  dans  l'intérêt  do 
la  religion.  C'est,  à  la  lettre,  sous  le  feu  des  canons  anglais, 
que  des  chrétiens  de  cette  nation  ,  n'épousant  aucune  haine 
politique,  et  ne  se  souvenant  que  des  liens  que  l'Evangile 


LE  SEMEUR. 


391 


î\« 


ét;il)liL  entre  toil^  ceux  qui  réclaiiunit  le  nom  de  Jésus- 
Clinst,  Iravailhiiciit  à  iciidie  le  plus  important  des  services 
à  une  poi  lion  de  ce  peuple  contre  Knpiel  l'Anfjleterre  dé- 
ployait ses  foices. 

La  Société  Biblique  de  Londres  se  mit  aussi,  en  1 806,  en 
relation  avec  lesmissionnaires  ileKarass, au  nord  delà  mer 
Caspienne.  La  distribution  de  quebjues  traités  religieux  , 
écriti  en  dialecte  tartare,  cl  les  conversations  des  mission- 
naires avaient  inspiré  au  peuple  ,  et  même  aux.  molas  cl  aux 
elfendis  \m  vif  désir  de  posséder  la  Bible  dans  la  langue  tar- 
tare. M.  Brmiton  connaissait  très-bien  cette  langue;  il  se  mit 
à  traduire  la  Bible,  et  il  s'adressa  à  la  Société  Biblique  de  Lon- 
dres, dans  l'espoir  d'en  obtenir  les  secouis  n.cessaircspour 
l'accomplissement  do  cette  grande  entreprise.  Il  ne  s'était 
pas  Iroiiipé  ;  le  comité  résolut  de  lui  lournir  des  caractères 
arabes  neufs, et  de  plus,  l'encre  et  le  papier  nécessaires  pour 
une  éditon  de  cinq  mille  exemplaires.  La  Société  envoya 
aussi  des  Bibles  dans  les  colonies  allemandes  établies  sur  les 
bords  du  Volga.  Elle  essaya  nièiiie  de  persuader  au  clergé 
grec  de  la  seconder  pour  répandre  les  Samtes-Ecriturcs  eu 
Russie;  mais  ses  efi'orts  demeurèrent  alors  sans  résultat. 

Les  missionnaiics  de  Sérampore  avaient  formé  le  projet 
de  traduire  la  Bible  dans  les  différentes  langues  de  l'Orient. 
Plusieurs  traductions  étaient  déjà  commencées,  et  des  sa- 
vans  bindous,  réunis  des  lieux  les  plus  reculés  de  l'Asie,  dans 
ce  vaste  foyer  de  la  littérature  orientale,  aidaient  les  mis- 
sionnaires dans  leurs  travaux.  Des  secours  étaient  indispen 
sables  pour  les  poursui\'re.La  Société  vota  un  don  de  deux 
iiiillî livre» sterling  ;  mais  elle  ne  tarda  pas  à  rencontrer  des 
difficultés  de  la  part  de  la  Compagnie  des  Lides.  Un  pro- 
priétaire du  Bengale,  M.  Thomas  ïwining,  de  retour  de- 
puis peu  à  Londres,  publia  une  lettre  au  président  de  cette 
CompuQiùi: ,  sur  les  da/igers  de  se  Piéterdes  opinions  reli- 
gieuses des  Indiens ,  el  sur  les  projets  de  lu  Société'  Biblique 
Uritaunif/ue  et  Etrange/ e  dans  l'Inde.  Il  y  exprimait  «ses 
»  craintes  sur  les  entreprises  qui  tendraient  à  clianger  le 
«système  religieux  de  ce  pays,»  et  il  ajoutait  que  si, 
comme  on  le  lui  avait  assuré,  il  y  avait  parmi  les  chefs  de 
la  Société  Biblique  des  hommes  qui  fussent  en  même  temps 
à  la  tête  de  la  Compagnie  des  Indes,  et  même  de  la  Cour 
des  directeurs  et  du  Bureau  de  contrôle,  les  possessions  bri- 
tanniques dans  l'Orient  lui  paraissaient  «  dans  un  danger 
»  imminent  et  sans  exemple ,  »  et  que  ce  danger  «  comman- 
»  dait  d'arrêter  les  progrès  d'une  entreprise  si  téméraire  et 
»  si  inexcusable.  »  Parmi  les  personnes  attaquées  par 
BI.  ïwining,  se  trouvait  le  président  même  de  la  Société 
Biblique,  lord  Tcignmouth,  ancien  gouverneur-général 
de  l'Inde.  Il  crut  devoir  répondre,  et  il  le  fit  dans  une  bro- 
chure intitulée:  «  Considérations  sur  la  possibilité',  l'utilité 
politique  et  l'obligation  de  communiquer  aux  Indiens  la 
coniudssance  du  Christianisme.  On  y  reconnaissait  à  la  fois 
la  sagesse  de  l'homme  d'état  et  la  piété  du  chrétien.  Cette 
controverse  ,  qui  fut  très-animée  ,  et  à  laquelle  plusieurs 
autres  écrivains  prirent  part,  n'eût  cependant  pas  d'autre 
suite.  M.  T«  ining  ,  qui  avait  voulu  soumettre  une  propo- 
sition hostile  à  la  Société  Biblique,  à  la  première  assemblée 
delà  Cour  despropriétaires,  y  renonça,  parce  qu'il  comprit 
que  cela  n'aboutirait  à  rien.  Nous  reviendrons  sur  les  tra- 
vaux des  missioiiuaires  de  Sérampore  ;  ils  prirent  ,  peu  de 
temps  après  ,  une  grande  extension. 


PSYCOLO^IE. 

DES    RArrOUTS    I)E    l'homme   avec     le  MOi-VDE  VISIBLE  ET    LE 
MONDE  INVISIBLE. 

Il  existe  dcuxmoudcs  infiniment différens  l'un. de  l'autre. 


L'un  se  compose  des  choses  visibles  et  l'autre  des  choseSt 
invisibles;  l'un  est  passa(;er,  l'autre  éternel;  l'un  est  maté- 
riel, l'autre  spirituel.  Un  lien  ,  un  seul  lien,  a  été  placé  par 
la  savante  main  de  rEtcrnel  cuti  e  tes  deux  mondes  déna- 
tures si  diverses  et  incompatibles  en  a|ipai'Ciice.  L'neo'uvie 
merveilleuse  de  sa  pensée  féconde  réuiiit  en  elle  les  choses 
visibles  et  invisibles,  passagères  eléteriielles ,  matérielles  et 
spiiitiiellcs, d'une  maiiièreaiissi  complète  qu'elle  est  inexpli- 
lable.  Ce  lien  entre  deux  mondes,  ce  point  de  réunion  de 
deux  mondes,  cette  œuvre  vraiim  ni  aJmirablcdc  la  toute- 
puissance,    c'est  l'homme.  Surpris  qu'il   était  du  prodige 
qu'il  s'olfi'ail  à  lui-mèiue,  l'huninea  tant  de  fois  voulu  re- 
monter aux  sources  de  sa  vie,  pour   tàclicr   de  découvrir 
comment  se  mêlaient   en   un  seul    être  deux  existences  si 
opposées,  il  a  pris  tant  de  peine  pour  saisir  en   lui  ce  point 
mystérieux  oùlecorps  finit  vt  où  l'âme  commence, ou  jilutôt 
où  leur  union  cesse,  et  ses  efforts  ont  été  suivis  desi  peu  de 
succès,  que  sans  doute  celle  science  ne  lui  e^t  pas  réservée,; 
et  que  le  en  mystère  restera  caché  dans  les  profondeurs  de  la 
icience  de   Dieu.    Aussi    importe-t-il   peu   à    l'homme  de; 
connaître  comment  se  fondent  eu  lui,  par  des  dégradations 
impossibles  à  suivre,  deux  nuances  aussi  tranchées.  Le  fait 
seul  lui  esLimportaiit  à  connaître,  et  il  est  Facile  à  consulter. 
Chacun  peut  s'assurer    qu'il  a  un   corps  qui  ne  pense  pas- 
et  un  esprit  qui   pense;  un  esprit  qu'il  ne   voit  pas,  et  un. 
corps  cpi'il  voit.  Chacun  peut  en    conclure  que  son  corps 
appai  lient  au  monde  visible,  et  son  âme  au  monde  invisi- 
ble. Le  représentant  de  ces  deux  mondes  devrait  se  trou- 
ver en  pleine  communication  avec  tous  deux.  Le  corps,  ea 
effet,  est  étroitement  uni  à  la  nature  extérieure  par  ses  sens  et. 
scsorganes.Pouiquoirûme  n'est-elle  pas  également  unie  aux 
choses   invis.bles  par  si's  facultés  et  ses  sent. mens   ?  Pour- 
quoi csl-clle  collée  à  la  terre  ?  Pourquoi  toute  liaison  seni- 
ble-l-eile    inlerronipne  entre  elle   et  Dieu,  la   perfection  , 
réternilé?  Pourquoi  l'intelligence  de  l'homme  ne  s'excrcc- 
IcUe  point  avec  succès  sur  ces  choses  ,  et  les  regarde  t-ell& 
plutôt  comme  des  rêves  que  comme  des  réalités  ? 

C'est  ce  grand  désordie  et  colle  erreur  si  commune  que 
je  voudrais  faire  ressortir,  en  examinant  un  passage  de  l'a- 
pôtre Paul,  qui  dit,  en  parlant  de  lui  et  des  chrétiens  ses- 
frères  :  «  Nous  nuichoiis  par  la  foi  ,  et  non  par  la  vue.  (  2 
Cor.  y.  )  »  Deux  directions  de  l'àme  sont  mises  en  opposi-^ 
lion  l'une  à  l'autre  dans  ce  passage;  elle  y  est  représentée 
tomme  eigagée  dans  deux  routes  bien  differenles.  Qu'est- 
ce  donc  pour  elle  que  marcher  par  la  vue?  Quesl-ce  aussi 
que  marcher  par  la  foi  ?  Le  même  apôtre  l'expl.que  ea 
quelques  mots  dins  un  autre  passage,  où  il  dil  :  «  JNous  uie 
regaidons  point  aux  choses  visibles,  mais  aux  invisibles. 
(  2  Cor.  IV.  )  »  Piegarder  aux  choses  visibles,  c'est  mar- 
cher par  la  vue;  regarder  aux  choses  invisibles,  c'est 
marcher  par  la  foi.  Ma.s  ,  demandera-t-on  aussi,  que  fiiut- 
il  entendre  par  ces  choses  visibles  et  ces  choses  invisibles?" 
Paul  les  définit  encore  de  la  manière  la  plus  claire  :  a  Les 
«  éhoses  visibles  ne  sont  que  pour  un  temps,  et  les  invisibles 
«  sont  éternelles,  »  dit-il.  C'eslassez  démontrer  la  nature  de 
ces  deux  ordres  de  choses,  que  de  les  classer  dans  ces  deux 
catégories;  et  c'est  aussi  assez  faire  ressortir  la  supériorité 
de  l'un  et  l'infériorité  de  l'autre.  Entre  ce  qui  passe  et  ce 
qui  dure,  lejugement  n'hésite  pas  :  il  prononce,  lors  même. 
qu'il  se  sent  incapable  de  choisir. 

Les  hommes,  clans  leur  état  naturel ,  marchent  tous  par 
la  vue.  Ils  ne  trouvent  de  réalité  que  dans  les  choses  vi- 
sibles. C'est  une  erreur  ei  un  bouleversemeut  de  la  nature , 
déchue,  que  cette  importance  exclusive  donnée  à  ce  qui 
n'est  cpie  pour  un  temps  parce  c[ui  est  pourtoujours,  aux 
objets  de  la  vie  piéscnte  par  l'âme.  C'est  un  sujet  de  pro- 
fonde méditation  ,  que  de  voircellecis'ag  ter ,  ramper  dans 
le  monde  du  corps,  tandis  que  son  propre  monde  lui  est 
fermé  ,  cl  qu'elle  peut  à  peine  s'avancer  sur  le  seuil  de  l'in- 
visible qu'elle  devrait  habiter  et  contempler  sans  cesse.  La 
réalité  pour  l'homme  ,  c'est  posséder  le  plus  qu'il  peut  de 
richesses,  de  science  ,  de  répulalion  ,  de  gloire  ,  de  jouis- 
sances terrestres.  Il  traite  d'illusions  toutes  les  réalités  du 
monde  invisible  ;  parce  qu'elles  sont  douteuses  pour  son 
1  esprit  affaibli,  il  les  considère  comme  douteuses  en  elles- 
mêmes;  parce  que  sa  vue  courte  et  troublée  ne  les  distin- 
'  gue  pas,  il  croitùjjeine  à  leur  existence,  et  en  fuit  quelque 


892 


LE  SEMFUR. 


<;hosede  semblable  à  l'ancien  cabos  des  éléincns.  lien  est  ef- 
frayé comme  d'un  océan  sans  rivages,  comme  d'un  espace  sans 
JOute  cl  sans  limite  ,  tant  ses  sens  tlominenttoules  SOS  percep- 
tions; il  lui  faut  chercher  en  toutes  choses  une  analojjie  avec 
le  monde  extérieur.  Le  monde  invisible,  le  seul  vrai,  puisque 
Dieu  y  habite,  il  le  trouve  bien  fait  pour  exciter  quelques 
«motions  et  l'enthousiasme  des  poètes,  ouïes  icveiies  des 
imagiiialions  trop  inquiètes  pour  se  donner  aux  choses  po- 
sitives; et  ce  qu'il  appelle  se  donner  aux  choses  positives, 
c'est  assujettir  son  àine  aux  intérêts  de  la  vie  présente  ,  tau- 
dis que  pour  elle,  les  choses  vraiment  positives,  ce  sont  les 
intérèls  de  l'éternité.  Dans  -on  ijinoiance  et  sa  folie ,  l'homme 
-veut  repaître  son  âme  immortelle  de  la  nourriture  qui  pé- 
rit. «Pourquoi  employez  vous  l'argent  pour  des  choses  qui 
»  ne  nourrissent  point,  et  votre  travail  pour  ce  qui  ne  ras- 
t  sasie  point?  »  demande  un  prophète.  (Esaie,   lv  ,  2.  )« 

Leschosesqueràmeabandonnc,  lorsqu'elle  quittelecorps, 
:iie  peuvent  constluer  la  réalité  pour  eile.  Elle  est  invisible, 
«lie  est  immortelle:  il  lui  faut  une  réaLté  invisible  et  impé- 
rissable. Le  désordre,  pour  elle,  consiste  dans  la  séparation 
d'avec  celte  réalité  iiivis  b!e,  et  dans  son  union  as'ec  la 
réalité  visible,  qui  ,  étaiitd'une  autre  nature  qu'elle,  n'est, 
par  r.ipport  à  elle,  qu'illusion  et  déception. 

Mais  comment  repreniJra-t-elle  la  lonte  oubliée,  effacée, 
des  choses  éternelles?  Comment, sou. liée,  comme  elle  l'est, 
par  ses  affections  corrompues  et  le  mépris  qu  elle  fait  de  sou 
Dieu,  se  relournera-l-elle  vers  Celui  «  dont  les  yeux  sont 
Dtrop  purs  pour  voir  le  mal  (H  .b.  i,  i3)?  »  Comment,  rem 
-plie  des  ténèbres  qui  s'épaississent  eu  elle,  à  mesure  que  sou 
alliance  avec  la  terre  devient  plus  étroite,  recherchera-t- 
cllc  cette  lumière  éclatante  de  la  vérité,  qui  manifeste  les 
choses  cachées  dans  les  ténèbres?  Elle  ne  connaît  pas,  elle 
B'aime  pas,  elle  ne  discerne  pas  le  royaume  de  Dieu  ;  elle 
•est  morte  quant  à  lui;  et  sa  ré.ilité  ne  peut  pas  plus  la  ra- 
Bimer,  que  l'existence  de  milliers  d'êtres  ne  pourrait  rcu- 
dre  la  vie  à  un  mort. 

L'âme  est-elle  donc  irrévocablement  exclue  du  monde 
auquel  elle  appartient ,  jusqu'à  cet  inévi'.able  moment  où 
•elle  y  sera  jetée  par  la  mort, et  oii  elle  ne  pourra  plus, pour 
ainsi  dire,  prendre  pied  sur  la  terre?  Non  ,  la  pitié  divine 
lui  a  donné  une  ressource  et  lui  a  frayé  un  chemin,  pom- 
arriver,  non  plus  étrangère  et  condamnée,  mais  amie  tt 
délivrée,  dans  l'éternité.  Ce  chemin,  ce  n'est  pas  celui 
qu'elle  a  quitté  en  s'égarant,  le  chemin  de  l'obéissance  par- 
faite, dans  lequel  elle  serait  toujours  demeurée  dans  des  lela- 
tions  d'amour  et  de  paix  avec  son  D.eu  :  il  est  terme,  et 
nul  ne  peut  l'ouvrir.  Le  chemin  nouveau,  c'est  la  foi.  Dieu 
l'a  ouvert,  nul  ne  peut  le  fermer. 

o  Nous  marchons  par  la  foi .  »  disait  l'apôtre  Paul  :  o  nous 
regardons  aux  choses  invisibles.  »  Quel  adorable  mystère  ! 
Dieu  parle .  l'homme  croit ,  et  de  nouvelles  relations  s'éta- 
blissent entre  eux.  Dieu  offre  sa  grâce  ,  l'homme  l'accepte, 
et  son  âme  renaît  sous  l'influence  bienfaisante  du  pardon  ; 
croire  Dieu ,  la  remet  en  possession  des  choies  éternelles , 
et  l'introduit  dans  le  monde  nouveau,  afin  qu'elle  y  agisse 
et  qu'elle  y  vive.  «  Celui  qui  croit  en  moi  a  la  vie  éternelle,  » 
a  dit  le  Sauveur  des  pécheurs.  Ce  n'est  point  là  une  illusion 
_pour  l'âme;  c'est  pour  elle  rentrer  dans  la  réalité.  Elle  ne 
•peut  y  rentier  que  par  la  foi.  Croire  ,  remplace  pour  elle 
'le  témoignage  trompeur  des  sens  ,  les  vagues  idées  de  l'es- 
prit, la  vaine  apparence  des  choses.  Ce  monde  cesse  d'être 
pour  elle  un  tableau  dont  les  vives  couleurs  cl  les  figures 
variées  arrêtaient  ses  regards  et  lui  cachaient  le  ciel.  Il  est 
devenu  comme  un  verre  transparent,  à  travers  lequel  elle 
aperçoit  le  monde  spirituel  et  communique  avec  lui.  Du 
moment  qu'elle  a  cru  ,  elle  a  marché  par  la  foi ,  elle  a  jeté 
J'ancre  dans  Ic3  cieux;  ce  qui  lui  reste  à  vivre  sur  la  terre 
«'est  plus  le  temps;  c'est  déjà  l'éternité. 

Quiconque  voudrait  persuader  à  un  croyant  qu'il  s'est 
adonné  à  des  rêveries,  qu'il  a  quitté  les  choses  positives 
pour  de  pures  spéculations  ,  lui  ferait  l'effet  d'un  aveugle 
qui  entreprendrait  de  lui  prouver  qu'il  ne  voit  pas.  Tout 
croyant  se  rappelle  une  époque  où  il  ne  croyait  pas  ,  où  il 
marchait  par  la  vue,  sans  Dieu  dans  ce  monde  ;  maintenant 
il  marche  avec  Dieu  :  qui  pourrait  détruire  pou-r  lui  C3  fait 
de  l'âme?  Il  est  indestructibls. 


MELANGES. 

Des  Maisons  de  jeu. — Noiis  liésirons  TiTemenl  que,  dans  !a  pmc'iaine 
s  ssiim  des  Chambres  ,  on  iirn'lc  la  clôture  des  mas  jns  lii;  jeu  .  comme  , 
il,in>  la  deniièie  session,  on  a  [irononcé  I  abolition  de  la  lulcrie.  Il  -erait 
a  ilesiier  du  moins  ,  en  aUtnilnnl  quOn  en  vienne  la  ,  que  les  clauses  du 
c.iliier  des  chargi  s  fussenl  sévèrement  observées.  Ou  assure  que  luné  des 
maisons  de  jiu  du  Palais-Royal  ,  qui  n'est  aulurlsée  à  ouvrir  qu'à  quatre 
iieiires.  est,  dejiuis  plusieuis  mois,  impunéminl  ouvcrle  à  midi.  O.i  ajoute 
(lue  ,  derniêreuu  ni  ,  un  indiviilu  s'y  est  rendu  avant  Iheiire  li\ce  et  a  jeté 
4.ouofr.  eu  billets 'îe  b.inque  sur  une  chjuce.  Ayjiil  [t'  u  l--  eo  ip.  il  re- 
prit Iranquiiiemcnt  et  eu  les  coinplant  ses  qujtre  bideis  île  nulle  francs, 
les  mil  dans  sa  poche  et  se  dirigea  ave  ■  le  plus  grand  san'^-froid  \ers  la 
poite  de  sortie.  Comme  on  voula.t  s'oppo-ir  à  oe  qu'il  s'en  allât,  il  rcs  sla  et 
dit  :  «  Vol  e  maison  de  je.,  est  ouvi  rte  illégalemcul  à  muU  :  vos  luiplovés 
»  de  la  rouietle  tournent  leur  cylindre  illégalement  ;  par  coriséquent  ,  en 
»  jelaiil  mes  billets  sur  une  chance  illégale,  j'ai  a^i  illegak-unnl  ,  et  en 
')  le.s  reprenant ,  j'ai  rétabli  la  K'galité,  »  Les  ciuplovés  u  o-èreut  pa->  usi-r 
de  vio'ence,  parce  que  le  cahier  des  charges  était  evileinmeut  v,o!é.  Si 
l'on  se  rappelle  que  c'est  surtout  pour  épargner  aux  cimpîables  et  aux 
g.irçons  de  caisse  la  lenlatioii  de  venir  vider  leurs  sacoiheS  et  IfUrs  porte- 
leullle^  dans  les  maisons  de  jeu  que  l'heure  de  leur  ouvrrtu  e  a  et'  ri  tar- 
dée, on  ciiinprenir.i  toutes  les  conséipieuces  que  peut  avoir  la  nég  -gence 
de  l'imloiite  à  faire  observer  cette  clause,  intro.luite.  en  1829.  sur  la.pro- 
[1  isition  de  M.  de  Cliibr.l.  alors  préfet  de  la  Se  nf.  N.>us  app  tuons  aas^^ 
que,  par  une  aulre  infr.iction  au  cdiier  des  ch.irges  ,  un  nouvi  Ib-  maison  , 
de  jeu  vieul  d'èlre  ouverte  dans  le  fj'.ib.)jrg  Sainl-Gerinai  1,  dans  le  voisi- 
nage des  écoles. 

C.iRTES  GEucRAPHiQUEs  MCRALES.  —  Lcs  murs  de  la  plupart  des  mai- 
sons d'é  lucation  sont  nus  et  e  iduits  d'une  rouche  de  chau\  Mai  che  ou 
jaune;  quelquiS  insli'.uteurs  ont  pi  nsé  qu'on  pourrait  pré  er  au\  murs 
ij'.viif  classe  un  langagi'iustruclif  qui  ferait  d'aulant  plus  dun|ires-ion  qu'il 
se  r.'pelerail  Cjntinuellement  et  sans  elforts.  Dcji  dans  pl.isieiirs  écoles 
ou  a  commencé  k  tracer  sur  K-s  murs  les  lettres  de  l'alph.ibet ,  les  figures 
du  dr.ssiu  linéaire,  el  quelques  préceptes  reli,'ieus  cl  moraux.  On  a  eu 
l'idée  d'y  figurer  aussi  des  cartes  geograp.iiques,  dont  l'élu  le  csl  si  ncces- 
s.iir.-  et  encore  si  négligée.  Le  tracé  (le  ces  carte;  ne  peu;  être  u  le  diffi- 
culté. D'abord,  il  faut  les  dissiiier  muettes  ,  atienilu  que  l'on  ccril  fort 
mal  sur  un  mur,  et  qu'il  vaut  mieu\  .  d'ailleurs  ,  laisser  quelque  clio^e  à 
faire  à  la  mémoire.  Les  vdies  doivent  êlre  indiquées  par  des  p. unis  noirs. 
Dans  une  grande  classe  ,  on  peut  tracer  une  mappemonde  de  soisante  pieds 
curés,  une  carte  d'Euro;ie  de  quatre-vingt  pieils  carres  et  uiie  carte  de 
Fiance  de  la  même  dimension.  Cite  idée  de  cartes  géogr.iph  que- mu- 
rales a  êlé  mi.se  à  exécution  depuis  long  temps  au  collège  de  p.iul-l.evoy. 
Un  chef  d'ii.siilution  .  à  P^ri,.  vieil  d'en  faire  tracer  une  sur  b-  mur 
blanc  d'une  de  ses  classes.  Cette  carte,  q  d  n'a  que  quarau'e-huil  picd.< 
carrés  ,  a  élc  dessinée  ,  sous  sa  direction  .  i>ar  deux  élèves  dt?  qu.ilorze  ans. 
et  elle  ri-mplit  p.irf.iiti-ment  i-.-  bul  que  s'est  p- oposé  son  auteur.  Les  div,  rs 
royaumes  sont  sépaiés  par  des  ligues  de  couleur  différenie  à  l'buile.  La 
iQer  eA  d'uuecouleur  bleue  tirani  sur  le  vert,  ce  (,ui  fait  Irès-bii  n  re^soitir 
le>>  conlinens  laiss.'S  en  blanc.  On  a  employé  d.  s  couleurs  à  l'huile  qui 
^iellnent  bien  mieux  sur  le  mur  que  la  détrempe,  La  dépense  a  été  fort 
jégcre. 

Société  de  Tempérance. — Le  Correspondant  de  Hambourg  annonça 
qu'une  Société  de  Tcin[>érance  vitntde  se  former  (Uns  le  duché  de  Saxe- 
Weimar,  sous  la  (irotection  du  grand-duc.  C'est,  si  nous  ne  nous  trompons, 
la  première  Société  de  ce  genre  formée  en  Allemagne. 


ANNONCE. 

C0NSIDÉRiT105S    SUR  l'hISTOIRE    MÉDICALE  ET    STATlSTlljnÉ  Dt)     CHOIERA- 

MORBOS   nE   Paris,  par  P.  Caffe  ,   interne  de  l'IIupilai  de  la   Pitié. 
48  p.  in-8°.  Paris ,  i83a.  Cher  Hpp.  Tilliard ,  rue  de  la  Harpe ,  n°  83. 

Nous  recommandons  ce  petit  travail  d'observation  à  l'attention  des  mé- 
decins qui  recueillent  des  matériaux  pour  1  histoire  générale  d.i  Choléra 
de  Paris  ;  ils  y  trouveront  de>  doc  .meus  précieux  recueillis  et  pré.sentés 
avfc  intellig  nce  et  impartialité.  L'auteur  est  d'avis  que  le  choléra  est 
aussi  ancien  que  le  monde .  et  que  c'est  de  celte  maladie  qu'il  est  question 
dans  l'F.cclésiaste.ch.  3i  et  37,  cù  il  e^  dit  :  ((  Noli  avidus  esse  in  omni 
evulatione.  et  non  te  effundas  super  oninem  escam;  in  multis  eniiit  escis 
eril  infirinitas,  et  aviditas  approximabil  usque  ad  clioteram:  propttrcra- 
pulain  niuUi  cholerdobierunt.  n  Nous  ferons  remarquer  à  M.  Cifl'e  que  ce 
n'est  pas  dans  l'Ecélésiaste  ,  livie  de  Salomou  ,  que  se  lisent  ces  paroles, 
mais  dansl'Ecclésiaslique,  ouvrage  beaucoup  plus  moderne,  et  qui  napparj 
tient  pas  au  canon  sacré  des  Juifs.  Le  passage  ei  question  n'en  est  pas 
moins  fort  remarquable  ;  mais  il  reste  cependant  à  savoir  si  la  maladie 
dont  il  menace  les  gens  inleinpérans  est  le  vériiable  choléra  asiat  ique  ,  ce 
qui  n'a  rien  d'impossible.  A  l'appui  de  cette  opinion  .  l'auteur  cite  encore 
un  très-anrien  ivre  de  l'Inde  ,  le  Chintairuini,  qui  fait  mention  de  eelte 
maladie  en  terme»  précis. 


Le  Gérant,    DE  H  AULX. 


imprimerie  dï  Seliicde,  lue  des  Jeûneurs,  n.  i^. 


TOME  1".  —  S"  50. 


15  AOLT  183'>. 


5Ha?^ 


LE  Semeur 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique   et    Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  chimp  .  cV-sl  le  monde. 
A/acili.  XllI.  38. 


-On  «'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel ,  n"  ii,et  chei  loos  les  Libraires  et  UirectL-urs  de  posle. — Pri.\:i5  fr.  pour  l'annéej 
8  fr.  pour  G  mois,  S  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  G  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  .^ 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affi-.inchis. 


9C> 


M  \l.  Us  Souscripteurs  au  Semëuh,  dont  l'abonnement 
empire  le  5  :  août  prochain  ,  sont  priés  de  le  renouveler 
pur  lettres  affranchies  ,  s'ils  ne  veulent  pas  éprouver  do 
relard  da7)3  l'envoi  du  Journal. 


SOMMAIKE. 

JtevBfi  poLiTiQDK  :  LeMres  de  la  province.  N°  IV.  E\amcn  de  cette  qucs- 
lioQ  :  Pourquoi  la  révolution  de  juillet  a-t-elle  trom|.é  les  espéraucis 
de  la  nation?  —  Voyages  :  Voyage  de  MM.  Richaid  et  John  Lander 
pour  estplorer  le  cours  et  1  embouthure  du  Niger.  —  Philosophie 
r.ïuciEosE:  La  nécessité  de  devenir  enfans.  —  Mélanges  :  De  la  sé- 
paration de  l'Eglise  et  de  l'Etat  aux  Etals-Unis.  —  (V-ikosce. 


REVUE  POLITIQUE 

Lettkes  de  la  province.  —  N"  IV. 
Examen  de  celte  question  : 

P0B«l}D0t  Li    RÉVOLUTION  DE  JUILLET    A-T-ELLE  TROMPt;   LES   ESPÉRANCES 
DE  LA    NATION  ? 

Comment  er.  un  plomb  vil  l'or  pur  s'eM-il  changé  ? 

Deux  ans  se  sont  écoulés  depuis  qu'une  guerre  civile  de 
trois  jouis  a  précipité  du  trône  dans  l'exil  la  branche  ainée 
des  Bourbons.  Cet  immense  événement  fut  salué  par  des 
tris  d'enthousiasme  et  par  des  chants  de  vicloirc;  une  vaste 
fspéracce,  désordonnée  comme  le  vertige,  briilante  comme 
Ja  fièvre  ,  s'empara  du  pays.  Chacun  vovait  dans  la  révolu- 
tion ce  qu'il  désirait  d'y  trouver.  Les  hommes  politiques 
du  parti  libéral  se  réjouissaient  de  pouvoir  enfin  réaliser 
leurs  théories  constitutionnelles  avec  le  concours  d'un  prince 
t'Iu  par  les  mandataires  de  la  nation.  Les  hommes  de  lettres, 


les  rédacteurs  de  journaux,  les  auteurs  dramatiques  s'ap- 
plaudissaient d'être  affranchis  de  toutes  les  entraves  qui 
arrêtaient,  disaient-ils,  la  marche  de  leurs  idées  et  compri- 
maient les  élans  du  génie.  Les  vieux  scldats  de  l'empire 
versaient  dis  pleurs  de  joie  à  la  vue  de  l'héroïque  drapeau 
q.i'l'c  avaient  arboré  sur  les  clochers  dî  toutes  les  capitales 
de  rE«ii-ope  ;  et  ils  pensaient,  dans  la  na'iveté  de  leurs  grands' 
souvenirs,  qu'il  suffisait  de  déployer  sur  la  fiontière  ses  no- 
bles couleurs  pour  ressusciter  l'effroi  qu'inspirait  Napoléon. 
Les  hommes  de  négoce  et  d'industrie  s'attendaient  à  obte- 
nir des  moyens  de  travail  plus  abondans  et  de  nouveaux 
débouchés  pour  les  produits  de  leurs  fabriques.  Le  peuple, 
le  peuple  de  Paris  surtout ,  s'enivrait  des  éloges  que  l'on 
prodiguait  .'i  son  courage  militaire;  il  était  fier  du  sang  qu'il 
avait  répatdu  ;  il  se  persuadait  qu'il  pouvait  croiser  les  bras 
après  son  œuvre  immense,  comme  le  dit  alors  un  poëte  na- 
tional, et  il  transformait,  dans  son  espoir,  tous  les  coups  de 
fusil  de  la  grande  semaine  en  diminution  d'impôts  et  en 
accroissement  de  bien-être.  La  jeunesse  des  écoles  prenais 
s.-i  part  de  l'encens  que  aeccvait  le  peuple;  elle  accourait, 
joyeuse  et  la  tète  haute  ,  à  toutes  les  fêtes  patriotiques  ,  et 
elle  s'imaginait,  dans  ses  rêves  d'enfant  ,  que  le  nouvel  or- 
dre de  choses  amènerait  une  suite  non  interrompue  de  beaux 
spectacles  et  de  vives  émotions.  Les  ambitieux  de  tout  ordre 
enfin,  depuis  l'orateur  parlementaire  qui  voulait  être  mi- 
nistre jusqu'au  paysan  désœuvré  qui  aspirait  à  devenir 
garde-cliampêlre,  chacun  se  ruait  sur  les  places  comme  sur 
uiio  iné[)uisablc  curée.  Ainsi  tout  le  monde  se  flattait ,  le 
lendemain  des  trois  journées  ,  d'y  trouver  des  moyens  de 
tortune ,  de  gloire ,  de  puissance  ,  de  bien-être  ,  ou  tout  au 
moins  de  simple  amusement.  Une  révolution  qui  com.- 
mence,  n'ayant  pas  encore  pris  des  formes  arrêtées ,  ni 
choisi  les  hommes  qui  doivent  la  servir  ,  ouvre  une  large 
porte  à  toutes  les  théories  et  à  tous  les  intérêts  :  elle  res- 
semble à  une  riche  et  beilc  héritière  qui  n'a  pas  encore  fixé 
son  choix  entre  ses  nombreux  prétendans. 

Au  dehors,  les  peuples  partageaient  l'enthousiasme  de  la 
France.  Les  uns  voyaient  avec  orgueil  dans  la  victoire  de 
juillet  le  triomphe  de  la  force  civile  sur  la  force  militaire; 
c'était  une  importante  Ie\;on  qui  apprenait  aux  gouvernes 


394 


LE  &EMEUU. 


îi  défendre  leurs  droits,  et  aux  gouvernails  ;i  les  respecter. 
D'autres  supposaient  que  la  chute  de  la  branche  aînée  des 
Bourbons  aunullerait  les  traites  de  i8i5  ,  et  que  le  glaive 
allait  décider  si  les  populations  de  Saxe  ,  de  Pologne  ,  de 
Belgique  et  d'Italie,  ti  onpeaux  dont  le  congrès  de  Vienne 
avait  fait  trafic  et  marchandise,  ne  recouvreraient  pas  leur 
existence  nationale.  D'autres  encore  se  rcjouissaieut  de  vo:r 
la  France  plus  libre  ,  parce  qu'ils  y  trouvaient  un  point 
d'appui  pour  se  donner  à  eux-mêmes  des  libertés  politiques 
plus  étendues.  Tous  éprouvaient  cette  commotion  électri- 
que ,  ce  mouvement  irrésistible,  qui  unit  les  peuples  aux 
peuples,  comme  l'intérêt  du  pouvoir  associe  les  rois.  Deux 
cents  millions  d'hommes  s'étaient  levés,  en  Europe  ft  on 
Amérique,  pour  entendre  l'écho  lointain  de  nos  triomphes 
populaires  ,  et  ils  se  tenaient  debout ,  en  nous  saluant  d.; 
leurs  grandes  acclamations! 

Au  milieu  de  cet  élan  universel,  on  ne  prenait  plus  garde 
en  France  au  parti  légitimiste.  Il  s'était  effacé  dans  les  jours 
de  combat.  Puis,  étourdi  d'une  chute  si  prompte  et  si  im- 
prévue, n'ayant  pas  encore  eu  le  temps  de  se  construire  un 
nouveau  système  pour  s'y  rallier,  ne  possédant  ni  principes 
ni  hommes  snpéricui's,  il  semblait  avoir  été,  non  pis  seule- 
ment vaincu,  mais  anéanti.  On  attribuait  quelques  présages 
sinistres,  t/midenient  indiqués  dans  ses  journaux  ,  moins  à 
la  sagesse  de  ses  prévisions  qu'à  ses  intérêts  froissés  et  à  la 
honte  de  sa  défaite.  Le  parti  légitimiste  n'obtenait  pas  alors 
plus  d'alteuticn  de  la  Fiance  que  les  Romains  n'en  accor- 
daient aux  esclaves  traînés  derrière  le  char  des  triompha- 
teurs, et  qui  leur  jetaient  des  insultes  pendant  qu'ils  mar- 
chaient sur  la  voie  du  Gapitole. 

Il  y  avait  bien  çà  et  là  des  hommes  d'un  caractère  sérieux 
et  d'une  portée  politique  supérieure  à  celle  du  vulgaire, 
qui  ne  partageaient  pas  du  tout  l'engouement  général.  Dans 
cet  horizon  que  l'on  croyait  si  pur  ,  ils  apercevaient  des  ta- 
ches noires,  tristes  avant-coureurs  de  longs  orages.  Ils' pré- 
voyaient que  l'allégresse  du  peuple  ferait  bientôt  place  à 
des  cris  de  douleur  ou  de  vengeance,  et  que  les  fleurs  qui 
ornaient  tant  de  fronts  ne  serviraient  qu'à  parer  des  victimes 
pour  le  sacrifice.  Mais  ces  hommes  lenl'erm  .ient  en  eux 
leurs  inquiétudes  et  ieurs  craintes;  silencieux  et  pensifs,  ils 
se  rangeaient  pour  laisser  passer  les  flots  de  l'entliousiasme 
populaire.  Dans  les  premiers  temps  qui  suivirent  la  révo- 
lution ,  ce  n'était  pas  même  chose  prudente  ,  on  peut  m'en 
croire  ,  d'élever  des  doutes  sur  U'  bonheur  et  la  prospérité 
future  du  pays.  Qsiconque  ne  sympathisait  pas  avec  les  es- 
pérances de  la  multitude  était  réputé  carliste;  et  s'il  osait 
dire  que  la  victoire  du  peuple  préparait  le  chemin  à  de 
nouvelles  catastrophes,  au  lieu  d'en  arrêter  le  cours,  il  pas- 
sait à  coup  sûr  pour  un  jésuite  déguisé. 

Aujourd'hui Mais  il  n'a  pas  fallu  deux  ans  pour  dis- 
siper beaucoup  d'illusions  :  quelques  mois  ont  suffi.  L'é- 
meute ne  tarda  pas  à  rugir  périodiquement  dans  les  rues 
de  la  capitale  ,  tantôt  pour  avoir  du  pain  ,  tantôt  pour  de- 
mander du  sang.  Dans  l'ouest  et  dans  le  raidi,  deux  factions 
se  trouvèrent  en  face  l'une  de  l'antre;  les  carlistes  du  bas- 
étage  y  préludaient  à  la  guerre  civile  par  des  meurtres  ,  et 
les  républicains  imberbes  y  plantaient ,  avec  un  délire  fré- 
nétique, des  arbres  de  liberté.  Le  commerce  et  l'industrie, 
bien  loin  de  refleurir,  seiublaient  avoir  été  ensevelis  sous 
1&5  pavés  des  barricades.  Les  publicisles  et  les  hommes  d'é- 
tat, qui  se  promettaient  de  régénérer  le  pays  par  les  excel- 
lentes lois  qu'ils  avaient  élaborées  sur  le  papier,  n'en  firent 
que  peu  ou  point  à  la  tribune  nationale;  ils  passèrent  leur 
temps  à  se  quereller  sur  des  principes  et  à  se  disputer  des 
portefeuilles.  Les  hommes  de  lettres,  qui  se  vantaient  ijeau- 
coup  de  composer  dei  œuvres  de  génie  dès  qu'il  n'y  aurait 
plus  de  censure  dramatique,  tombèrent  dans  les  plus  igno- 
bles parades,  pour  ne  pas  dire  les  obscénités  les  dIus  révol- 


tantes qu'il  soit  possible  d'imaginer.  Les  com[>n;;noii3  de 
gloire  de  Bonaparte  s'aperçurent  que  l,i  couleur  du  drnppau 
ne  rendait  pas  au  pavs  la  prépondérance  militaire  qu'il  avait 
acquise  à  Aiistcrlitz  et  à  Wagram.  Conïiiie  il  y  avait  dix  fois 
plus  de  solliciteurs  que  de  places  ,  il  y  eut  neuf  personnes 
mécontentes  pour  une  qui  ne  l'était  pas  ,  et  encore  parmi 
ceux  qui  se  trouvaient  placés  ,  plusieurs  jugèrent  qu'ils 
n'exerçaient  point  des  fonctions  équivalentes  a  leur  mérite. 
Les  jeunes  gens  des  écoles  eurent  la  prétention  de  vouloir 
régenter  le  pays  ;  on  les  pria  d'attendre  ([u'ils  fussent  de- 
venus majeurs,  et  ils  s'en  retournèrent  sur  leurs  bancs, fort 
peu  satisfaits  du  drame  trop  pâle  de  la  révolutir.ii.  Quant 
au  peuple,  il  murmura,  se  souleva,  brisa  dos  métiers  ,  ce 
qui  ne  le  dispensa  point  de  paver  plus  d'impôts  avec  moins 
de  travail,  l^'opposition,  qui  s'était  ralliée  d'abord  au  nou- 
veau gouvernement  avec  un  noble  sentiment  d'abnégation 
personnelle  ,  se  refaisait  de  jour  en  jour  dans  les  chambres 
et  hors  des  chambres.  C'est  sons  le  poids  de  ces  cruels  dés- 
enchantemcns  que  tomba  le  ministère  Guizot  et  Broglie. 
Ces  deux  hommes  d'état,  malgré  leurs  bonnes  intentions  et 
leur  haute  capacité,  durent  céder  à  la  force  des  circonstances. 
Benjamin  Constant  mourut  en  prononçant  de  poignantes 
paroles  :  comme  Mirabeau  qui  disait ,  sur  son  lit  de  mort  , 
qu'il  emportait  les  lambeaux  de  la  monarchie.  Benjamin 
Constant  pat  dire,  sur  le  sien,  qu'il  emportait  les  lambeaux 
des  espérances  nationales. 

Le  mal  ne  fit  que  s'accroître  sous  le  ministère  Laffitte. 
Le  chef  dn  cabinet,  fort  honnête  homme  et  habile  financier, 
n'avait  point  un  caractère  assez  ferme,  ni  une  poi  tée  politi- 
que assez  étendue,  ni  une  éloquence  de  tribune  assez  puis- 
sante, je  ne  dis  pas  pour  donner  à  la  France  le  bonheur 
qu'elle  .s'était  promis  (car  cela  n'est  possible  à  personne, 
comme  nous  le  prouverons),  mais  seulement  pour  faire  fonc- 
tionner les  rouages  de  l'adm:  nistration  sans  trop  d'encom- 
bre. La  défiance  grandit,  pai  ce  que  la  main  du  pouvoir 
était  faible,  et  elle  éleva  des  plaintes  d'autant  plus  amères 
qu'elle  durait  depuis  un  plus  longtemps.  Les  factions,  d'une 
autie  part,  se  fortifièrent  de  toute  la  force  dont  le  gouverne- 
ment ne  savait  point  user;  tout  devenait  aquilon  pour  ce 
ministère,  et  il  n'y  eut  pas  jusqu'aux  Sisint-Simoniens  qui 
n'acquirent  alors  une  espèce  de  puissance.  Mais  le  trait  te 
plus  remarquable  de  cette  époque,  ce  fut  l'attitude  de  l'op- 
position. M.  Laffiite  avait  été  pris  dans  ses  rangs,  et  pour- 
tant l'opposition  ,  soit  dans  les  chambres  ,  soit  dans  les  jour- 
naux ,  ne  cessait  de  harceler  le  chef  du  ministère.  Cvàa  fit 
beaucoup  réfléchir  les  hommes  qui  s'occupent  des  affaires 
politiques,  et  les  conséquences  de  ce  fait  sont  de  telle  nature 
qu'elles  s'effaceront  difficilement  de  la  mémoire  dn  prince 
cl  de  celle  des  amis  de  l'ordre.  Au  dehors  le  ministère  Laffitte 
n'était  pas  plus  fort  qu'au  dedans.  La  Belgique  se  débattait 
sous  un  réseau  de  protocoles  qui  l'enveloppaient  de  toutes 
parts  ;  la  Pologne  soutenait  héroïquement  la  lutte,  mais  une 
lutte  isolée  avec  le  colosse  moscovite,  et  les  troupes  de  l'Au- 
triche entraient  dans  les  Etats  romains.  Enfin  ce  ministère 
succomba  sous  l'émeute  triomphante  à  St-Germain-l'Auxer- 
rois  et  sous  les  rvuiques  orgiC)  du  sac  de  l'Archevêché.  La 
France  n'y  pouvait  plus  tenir. 

Alors  parut  un  homme  fort  et  puissant,  Casimir  Périer  ; 
mais  sa  force  de  caractère  échoua  contre  la  force  des  choses , 
et  sa  puissance ,  comme  personnage  politique,  se  brisa  contre 
celle  des  événemens.  11  sacrifia  à  regiet  l'hérédité  de  la 
pairie.  Il  dut  pictiser  avec  l'insurrection  des  ouvriers  de 
Lyon.  Il  dut  laisser  le  nœud  gordien  de  la  Belgique  s'em- 
brouiller toujours  davantage.  Il  dut  assister  de  loin  à  l'as- 
sassinat de  la  Pologne,  sans  pouvoir  lui  porter  secours.  Tout 
est  sacrifice  dans  son  ministère;  M.  Casimir  Périer  fut  obligé 
de  résister  comme  les  Parthes  ,  en  reculant.  L'opposition 
se  fit  [dus  âpre   et  devint  systématique.  Elle  pissa  du  man- 


I,K  SKSSEt'K. 


o95 


vais  vouloir  qu'elle  avait  montré  soui  lo  luiiiisloïc  Lalfittc  a 
la  vi  ilcncc  ,  (le  la  violence  à  la  haine  ,  de  la  haine  aux  in- 
juiTS  personnelles  ,  des  injures  personiiellos  aux  altatiucslcs 
plus  fnvibondes.  Au  lieu  des  lois  sur  l'organibation  dcpar- 
tniiirutale  et  sur  l'instruction  primaire  riuc  réclaraaille  pays, 
ia  clîaribre  ne  lui  donna  que  scènes  dramatiques  chaude- 
ment dialoguées,  et  la  plus  grande  partie  de  la  session  fut 
employée  à  ces  pufjilats  de  tribune,  qui  n'avaient  pas  le  seul 
inconvénient  d'être  stériles  pour  le  bonheur  de  la  nat  on  ; 
car  ils  déconsidéraient  à  la  fois  ceux  ([ui  étaient  minisU  es  cl 
ceux  qui  voulaient  le  devenir.  M.  Casimir  Périer  ne  put  se 
refuser  à  suivre  ses  adversaires  sur  ce  terrain  ,  nouveau  sa- 
crifice qui  ne  dut  pas  moins  lui  coûter  ([ue  les  autres.  Le 
clioléra  vint  joindre  ses  miasmes  pestilentiels  à  toutes  les 
nialadies morales  qui  désolaient  la  Fiance^  et  Casimir  Pcnor, 
écrasé  sous  le  faix  ,  parut  s'être  hâté  de  voiler,  avant  do 
mourir,  sa  haute  intelligence  ,  poui-  n'avoir  pas  trop  d  a- 
raertumes  à  éprouver  sur  les  malhcuis  de  sa  patrie.. 

Depuis  lors  une  ambition  mateniclle  profondément  dé- 
plorable ,  et  chez  d'autres,  je  ne  sais  quel  chevaleresque 
point  d'honneur  qui  exige  apparemment  qu'on  se  fasse  tuer 
quand  on  ne  peut  mieux  faire,  ont  allumé  la  guerre  civile 
dans  la  Vendée.  A  Paris,  quelques  jeunes  gens  qui  pren- 
nent leurs  passions  pour  des  idées  politiques ,  soutenus  par 
des  vagjbouds  sans  aveu  et  par  d'anciens  militaires  qui  ne 
savent  pas  résister  à  l'odeur  de  la  poudre,  ont  aussi  fait 
verser  du  sang  français.  Le  ministère  ,  se  méprenant  sur  ses 
droits  ,  a  mis  la  capitale  en  état  de  siège.  Une  partie  de 
l'opposition  extra  -  pailementaire  b'est  changée  en  radic,,- 
lisme.  Quelques  journaux  ont  franchi  toutes  les  bornes  jus- 
qu'à présent  connues  de  lu  licence  de  ia  presse  etj  pour  ne 
respecter  porsoni'.e ,  ils  ont  commencé  par  ne  plus  se  res- 
pecter eux-mêmes.  La  plupart  des  industries  souffrent  ;  le 
commerce  no  se  relève  quelques  jours  cjue  pour  retomber 
devant  une  nouvelle  cause  d'inquiétude ,  et  les  hommes  de 
négoce  ont  liàte  de  saisir  un  moment  de  répit ,  ii'i(Tiioi;ii:t 
pas  que  s'ils  attendent,  ils  s'exposent  à  tout  perdre.  On 
croirait  voir  un  malade  qui  descend  de  sa  couc'ue  oisive ,  a 
la  première  lueur  de  convalescence  ,  et  qui  s'empresse  de 
faire  quelques  pas,  avant  que  la  crise  lui  revienne. 

A  la  place  de  ces  espérances  fébriles  qu'avait  fait  naître  la 
révolution  de  juillet,  chacun  se  borne  maintenant  à  de- 
mander une  sorte  de  bonheur  et  de  liberté  négative.  Point 
d'émeutes,  point  de  guerre  civile  ni  étrangère,  point  de 
république,  point  de  lois  trop  libérales  ;  pourvu  qu'on  ne 
voie  pas  ses  propriétés  et  sa  personne  menacées,  pourvu 
qu'il  n'y  .lit  pas  une  stagnation  complète  dans  les  affaire» 
commerciales,  pourvu  qu'on  puisse  avoir  un  peu  de  con- 
fiance dans  l'avenir,  pourvu  qu'on  ne  soit  pas  réduit  à  se 
battre  dans  les  rues  ou  à  mourir  de  faim  ,  chacun  se  tien- 
dra ,  en  général ,  pour  satisfait.  Le  progrès  doit  être  ajourné; 
les  perfectionnemens  se  feront  dans  des  temps  plus  heu- 
reux :  telle  est  l'opinion  des  classes  laborieuses  qui  compo- 
sent les  trois  quarts  du  pays.  La  révolution  de  juillet  ue  se 
résume  plus  dans  un  espoir  de  prospérité  croissante  ,  mats 
dans  une  négation. 

iNotrc  aveulr  matériel  ne  présente  qu'un  seul  point  com- 
plètement favorable:  ce  sont  les  récoltes  abondantes,  les 
ric^ies  moissons  qui  couvrent  nos  campagnes.  Mais  c'est  là 
l'oeuvre  de  Dieu  ,  non  celle  de  l'homme.  Dieu  daigne  pré- 
venir, par  les  bienfaits  de  sa  Providence,  les  fatales  extré- 
mité» auxquelles  le  triste  état  du  commerce  et  l'abaissement 
du  prix  de  la  main-d'ojuvrc  auraient  pu  entraîner  le  peuple 
dans  les  mauvais  jours  de  l'hiver;  ses  dons  inépuisables  ré- 
paj'eut,  du  moins  en  quelque  partie,  les  résultats  de  nos  fau- 
tes politiqiies.  Gloire,  gloire  eu  soit  dojc  à  Dicul  Et  i;uuj 
nous  crovDiis  d'autant  plus  appelés  à  rendre  ici  témoignage 
à  sa  bonté  p.iternelle  que  les  feuilles  politiques,  tuut  en  nar- 


lantdcla  prospérité  de  nos  récoltes  avec  une  sollicitude  qui 
montre  l'importance  qu'elles  y  attachent, n'ont  pas  trouvé  un 
seul  mot  de  reconnaissance  pour  Celui  dont  nous  les  avons 
reçues.  Celte  déplorable  ingratitude  n'a  rien  cjui  nous  sur- 
prenne; mais  nous,  qui  ne  craignons  pas  d'avouer  que 
nous  avons  foi  en  Dieu,  nous  ne  voulons  point  en  être 
complice. 

ReN'cnons.  I,os  détails  qui  précèdent  montrent  suffisam- 
ment que  le  pays  avait  fait  des  calculs  bien  faux  sur  les  ré- 
sultats de  la  révolution  de  i83o.  Tous  les  partis,  du  reste, 
s'accordent  à  le  reconnaître,  les  républicains  aussi  bien  que 
les  carlistes ,  et  les  défenseurs  du  ministère  de  même  que  les 
organes  de  la  gaucho;  ils  ne  se  divisent  que  sur  les  causes 
de  ce  grand  mi'com[ite  national.  IjCS  uns  et  les  autres  se  de- 
mandent: Pourquoi  la  France  n'a-t-elle  vu  s'accroître  de- 
puis deux  ans  ni  sa  force  ,  ni  sa  gloire  ,  ni  son  industrie  ,  ni 
r.a  fortune,  ni  même  ses  libertés?  Pourquoi  ce  qui  promet- 
tait tant  de  fruits  en  a-t-il  porté  si  peu  ,  et  des  fruits  parfois 
si  amers?  Piiuiquoi  notre  marche,  soit  ;idniinistrative  ,  soit 
financière,  soit  matérielle,  soit  morale,  :i-t-elle  et''  rétro- 
grade plutôt  que  progressive?  D'où  vient  que  tout  le  monde, 
ou  à  peu  près  ,  a  perdu  beaucoup  plus  qu'il  n'a  g>?gné  par  le 
nouvel  état  de  choses?  Comment  expliquer  enfin  cette 
vaste  illusion ,  cet  aveuglement  inouï  de  presque  tout  un 
peupla,  qui  s'est  engoué  do  si  beaux  rêves  sur  un  événement 
dont  les  conséquences  devaient  être  si  pénibles?  Ces  diffé- 
rentes questions  se  réduisent  à  une  seule  :  Pourquoi  li  ré- 
volution de  juillet  a  t-ello  trompé  les  espérances  de  la  na- 
tion ? 

Chaque  parti  cherche  à  résoudre  ce  problème  aux  d.'pens 
des  partis  opposés.  Les  légitimistes  en  accusent  la  nouvelle 
dynastie,  le  ministère  et  l'opposition.  Les  écrivains  du 
juste-milieu  s'en  prennent  à  l'ancienne  droite  et  à  la  nou- 
velle gauche.  Les  orgiies  de  l'école  américaine  en  rejettent 
la  fiiiitesur  le  gouvcinemciit  du  7  août  et  sur  le  carlismc. 
Go  n'est  là  évidcmniei-.t  qu'une  vue  do  parti,  eu  d'autres 
termes,  une  vue  partiale  et  par  conséquent  fausse  du  sujet. 
Pour  avoir  toutes  les  données  du  problème,  il  faut  être  en 
dehors  de  toutes  les  opinions. 

Or,  telle  est  précisément  la  position  des  am  s  Je  l'Evan- 
gile en  France.  Trop  peu  nombreux  pour  exercer  une  ac- 
tion directe  sur  la  marche  des  affaires ,  n'ayant  d'ailleurs 
aucun  personnage  à  pousser  dans  un  poste  intluent,  ils  peu- 
vent seuls  placer  la  question  nu-de,'.sus  des  intérêts  et  des 
hommes  de  parti.  Tenir  la  balance  égale  entre  tous  leur  est 
d'autant  plus  facile  qu'ils  ont  des  principes  immuables ,  su- 
périeurs aux  circonstances,  et  qui  ne  dépendent  pas  plus 
des  utopies  démagogiques  d'un  tribun  que  des  sanguinaires 
menaces  d'un  despote.  Ils  acceptent  dans  chaque  opinion  ce 
qu'elle  offre  de  juste  et  de  vrai;  ils  repoussent,  de  quelque 
part  qu'il  leur  vienne  ,  ce  qui  est  inique  et  faux.  C'est  donc 
aux  disciples  de  Christ  plus  qu'à  tout  autre  qu'il  appartient 
de  résoudre  le  pi  oblèiiic  de  notre  situation  politicpe. 

J'adjure  ici  tout  lecteur,  eu  pr.rticutier  ceux  qui  ue  croient 
pas  encore  à  l'Evangile  ,  de  lu'accorder  une  sérieuse  atten- 
tion. Je  ne  me  tlatte  point  de  leur  présenter  des  vues  pro- 
fondes; mais  elles  seront  nouvelles  par  cela  seul  qu'elles 
seront  impartiales.  Avec  moins  de  lumières  et  d'expérience 
que  le  défenseur  d'une  opinion  systémat  que  ,  un  clirétieu 
doit  cepend,>«.t  voir  mieux  et  pL:3  loin  que  lui. 

Partons  de  quelques  points  sur  lesquels  les  hommes 
éclairés  de  toutes  les  opinions  so:U  d'accord. 

Il  est  incontef table,  en  premier  lieu,  que  la  prospérité 
d'une  lijtioa  dépend  de  certains  faits  moraux  et  matér.els, 
ou  de  certaines  conditions  que  neu  ne  peut  remplacer.  0;i 
n'improvise  pas  le  bonheur  nationrd  comme  un  discours  de 
tribune;   ou  u'oidunuc  pis   à   uii  pc.ple   d'être   licureu:: 


&96 


LE  SEMEUn. 


comme  on  publie  un  programme  de  réjouissances  publi- 
ques. Le  bien-être  d'un  pays  lient  à  u;i  vaste  ensemble  de 
tlioscs  qui  doivent  le  précéder.  Prétendre  améliorer  le  sort 
de  plusieurs  millions  d'Iiommcs  aussi  facilement  qu'on 
dresse  un  mât  de  cocagne  ou  qu'on  allumi  des  lampions 
ilans  une  fétc  populaire,  c'est  le  rêve  d'un  songe-creux  qui 
vort  de  rhétorique  ;  il  faudrait  être  plus  insensé  que  lui  pour 
l'examiner  sérieusement. 

Pouisnivons. — Les  hommes  éclairés  de  tous  les  partis  ne 
s'accordent  pas  seulement  à  dire  qu'il  existe  certaines  con- 
ditions nécessaires  à  la  prospérité  d'un  état;  ils  s'accordent 
aussi,  en  général  ,  sur  la  nature  et  le  nombre  de  ces  condi- 
tions. Inieirogez  le  premier  veim  qui  comprend  les  ques- 
tions politiques,  n'importe  qu'il  soit  ministériel ,  légitimiste 
ou  républicain  ,  il  vous  répondra  qu'un  peuple  n'est  heu- 
reux et  prospère  qu'autant  qu'il  a  des  moyens  de  travail  , 
de  bonnes  lois,  des  chefs  intègres  et  habiles,  de  la  moralité, 
de  l'instruction.  Deuxième  point  qu'il  n'est  pas  uéccssare 
de  discuter. 

Enfin,  les  hommes  éclairés  de  tous  les  partis  reconnaissent 
que  les  diverses  conditions  de  prospérité  nationale  ne  peu- 
vent pas  être  placées  sur  une  seule  et  ménie  ligne,  comme 
si  elles  étaient  toutes  également  importantes.  Parmi  ces 
conditions,  les  unes  sont  essentielles,  les  autres  secondaires; 
les  unes  sont  indispensables  ,  on  peut  à  la  rigueur  se  passer 
des  autres;  les  unes  doivent  être  mises  au  sommet  de  l'é- 
clielle,  les  autres  au  dernier  degré.  En  un  mot  ,  il  y  a  telle 
condition  de  bonheur  public  sans  laquelle  tout  le  reste  est 
presque  nul  ;  il  y  a  telîe  autre  condition  dont  l'absence  ne 
se  fait  que  médiocrement  sentii'.  Nous  marchons  ensemble 
jusque-là. 

Mais  voici  le  point  où  nous  nous  séparons.  Et  cette  sépa- 
ration est  tellement  tranchée  ,  que  nous  suivons  ,  non  pas 
des  roules  divergentes,  mais  des  routes  loul-à  fait  opposées. 
Les  conditions  que  lous  les  partis  politiques  regardent 
comme  essentielles,  nous  les  regardons  comme  secondaires. 
Ce  qu'ils  tiennent  pour  indispensable,  nous  croyons  que  l'on 
peut  à  toute  force  s'en  passer;  et  ce  dont  ils  se  passeraient 
sans  trop  d'inquiétudes,  nous  le  tenons  pour  indispensable. 
Telle  condition  à  laquelle  ils  s'accordent  à  donner  la  pre- 
mière place  ,  nous  ne  lui  assignons  que  la  dernière;  telle 
autre  condition  cju'ils  relèguent  à  la  dernière  place  ,  nous 
rélevons  à  la  première.  La  classification  des  hommes  de 
lous  les  partis  politiques  est  précisément  l'inverse  de  !a  nô- 
tre. Si  l'on  nous  compare  à  des  voyageurs,  ils  vont  au  nord 
et  nous  au  midi. 

Pour  expliquer  cette  grave  el  profonde  antithèse,  je  vais 
présenter  deux  séries  des  conditions  de  prospérité  nationale. 
L  i  première  est  celle  de  tous  les  partis  en  France  ,  comme 
on  le  verra  plus  tard  ;  l'autre  est  avouée  par  tous  les  amis 
de  l'Evangile. 

Voici  l'ordre  dans  lequel  tous  tes-partis  rangent  les  con- 
ditions de  prospérité  publique  : 

i"  Les  personnes  qui  gouveinent  ; 

2°  Les  formes  de  gouvernement  ; 

3°  L'industrie; 

4"  Les  lumières  ; 

5°  Les  mœui's. 

L'égoïsineest  le  principe  générateur  de  cette  classification. 

Voici  maintenant  l'ordre  dans  lequel  lous  les  chrétiens 
rangent  les  conditions  de  prospérité  publique  : 

1°  Les  mœurs; 

1°  Les  lumières  ; 

3°  L'industrie  ; 

4"  Les  formes  de  gouvernement  ; 

5°  Les  personnes  qui  gouvernent. 

L'amour,  né  du  Christianisme,  est  le  principe  générateur 
âe  cette  classification. 


On  ppiit  voir,  en  examinant  ces  deux  séries,  que  l'ordre 
de  classifi.;atioii  est  complètement  inverse.  Les  hommes  de 
parti  regardent  les  personnes  qui  gouvernent  comme  la 
proiTi'ère  condition  du  bonheur  public;  les  chrétiens  ne 
trouvent  dans  les  personnes  que  la  dernière  condition.  Les 
hommes  de  parti  attachent  une  très-grande  importance  aux 
formes  de  gouvcinemcnt  ;  les  chrétiens  ne  donnent  à  ces 
formes  qu'une  importance  secondaire.  Les  mœurs,  dont 
l'esprit  de  parti  ne  s'occupe  jamais  et  qu'il  relègue  dé- 
daigneusement au  dernier  degré,  les  chrétiens  s'en  occupent 
avant  tout  et  les  regardent  comme  la  condition  première 
et  absolument  indispensable  du  bonheur  national.  Les  lu- 
mières,  dont  les^  hommes  politiques  parlent  un  peu  plus 
que  des  mœurs  ,  sans  y  mettre  pourtant  un  prix  bien  haut, 
comme  on  le  voit  assez  par  leurs  actes  ,  les  chrétiens  ne  le» 
subordonnent  qu'aux  mœurs,  parce  qu'ils  savent  que  l'iu- 
struction  concourt  essentiellement  à  la  prospérité  d°un 
peuple,  quand  elle  est  accoin;)ag;iée  de  l'éducation.  L'in- 
dustrie est  le  seul  objet  qui  figure  au  même  degré  sur  les 
deux  tableaux. 

Gi',  des  cinq  conditions  de  prospérité  publique,  la  révo- 
lution de  juillet  n'en  a  changé  que  deux  :  l'une  ,  d'une  ma- 
nière complète,  en  remplaçant  les  personnes  qui  gouver- 
naient par  des  personnages  nouveaux;  l'autre,  d'une  manière 
incoiJiplèle,en  modifiant  quelques  formes  de  gouvernement. 
Quant  aux  mœurs,  la  révolution  de  juillet,  bien  loin  de  leur 
imprimer  une  meilleure  tendance,  leur  a  fourni  des  moyens 
plus  actifs  de  corruption.  Les  lumières  ont  peu  gagné  depuis 
deux  ans,  surtout  les  vraies  lumières  ,  qui  sont  aussi  diffé- 
rentes des  lumières  fausses  qu'une  torche  iiicendiaire  l'est 
du  flambeau  destiné  à  conduire  les  pas  d'un  voyageur.  L'i»- 
dustrie,  enfin,  a  beaucoup  perdu  depuis  la  même  époque  ; 
c'est  elle  qui  a  payé  tontes  les  folles  illusions  des  partis. 

1;  sera  maintenant  facile  de  s'expliquer  ces  deux  cho»''S  : 
daboid,  pourquoi  la  nation  française  a  rattaché  de  si  hautes 
espérances  à  la  révolution  de  juillet;  ensuite,  pourquoi  ces 
espérances  ont  été  si  ctuelli^mcnt  déçues. 

La  révolution  avant  changé  les  hommes  qui  gouvernaient 
et  quelques  formes  de  gouvernement ,  les  partis  politiques 
en  ont  beaucoup  attendu  ,  par  le  molif  tout  simple  qu'ils 
regardent  les  personnes  et  les  foi'mcs  comme  les  plus  im- 
portantes conditions  du  bonlieur  national.  Mais  leur  espoir 
ne  devait  s'accomplir  en  aucune  manière  ,  parce  que  ,  dan» 
ht  réalité  des  choses,  ces  conditions  sont  médiocrement  im- 
portantes ,  et  que  les  conditions  essentielles  sont  les  mœurs 
et  l'éducation  populaire  ,  sur  lesquelles  la  révolution  de 
juillet  a  exercé  une  influence  pernicieuse  plutôt  que  tavo- 
iable.  Ce  dernier  point  explique  même  pourquoi  la  révo- 
lution a  fait  jusqu'à  présent  plus  de  mal  que  de  bien.  Réa- 
liser deux  conditions  secondaires  en  compromettant  deux 
conditions  ccscntielles,  c'est  la  même  chose  que  si  l'on  gué- 
rissait quelqu'un  d'un  rhume  en  lui  donnant  une  fluxion  de 
poitrine,  ou  qu'on  le  délivrât  d'un  mal  de  tète  en  lui  faisant 
pi'idrc  la  raison. 

Telle  nous  paraît  être  la  solution  du  problème  ,  et  nous 
l'avons  cherchée,  pour  ainsi  dire,  avec  une  rigueur  mallié- 
matique.  Ce  qui  va  suivre  n'en  sera  qu'un  simple  dévelop- 
pement. Il  fallait  poser  d'abord  eu  quelques  lignes  les 
principales  données,  puis  il  hiut  nous  occuper  d'en  offrir  la 
justification.  Nous  allons  donc  établir  en  aussi  peu  de  mots 
que  possible  : 

I"  Que  la  cla  sification  que  nous  avons  attribuée  aux 
hommes  de  îoiis  les  partis  politiques  est  bien  certainement 
la  leur,  et  qu'ils  ne  peuvent  en  renier  la  responsabilité;: 

2°  Que  cette  classification  est  fausse  en  théorie  ,  funeste 
en  pratique  ,  cl  qu'elle  a  conduit  la  France  dans  une  mau- 
vaise voie,  avrnt  et  après  la  révolution  de  juillet; 

Enfin,  que  pour  donner  au  pays  la  prospérité  qu'il  cspé- 


LE  SEMEUR. 


S97 


l'ait  d'obtenir  de  cette  révolution,  il  faut  améliorer  ses 
mœurs  et  accroître  ses  lumières  par  le  moyeu  des  croyances 
relij^iouscs,  au  lieu  de  se  battre  dans  les  rues,  de  se  quereller 
a  la  (rihuiie  et  de  s'injurier  dans  les  journaux,  pour  rcsou- 
fiie  de  misérables  (juesliotis  de  places  et  d'individus. 

Tout  cela  demanderait  un  volume;  j'espère  n'y  employer 
«|ue  les  deux  lettres  suivantes,  en  me  bornant  aux  sommités 
du  sujet. 


VOYAGES. 

Jourkald'une  expédition  entkepkisj;  dams  le  butd'explo- 
RER  LE  couns  ET  l'embouchuue  DIT  NiGEB,  OU  Relation  d' Un 
f^oyage  sur  celte  rivière  depuis  >  aourie  Jusqu'à  son  em- 
bouchure ;  par  Richard  et  John  La>'deb. —  Traduit  île 
Canglais,  parW"'  Louise  Sw.-Belloc.  3  vol.  in-8",  avec 
ciirtes  et  figures.  Paris.  i832.  Chez  Paulin  ^  libraire-édi- 
teur, place  de  la  Bourse.  Prix  :  18  fr. 

Le  voyage  des  f.  ères  Landerest  l'un  des  plus  importan* 
des  temps  modernes;  iléclaircitlesdifficultésgéograpbique* 
que  présentait  le  cours  du  Niger,  dont  l'emboucbure  était 
jusqu'ici  tout-à-faitinconnue,  et  d  ouvre  une  large  poili',  [nr 
laquelle  le  Cliristianisme  et  la  civilisation  pouriimt  pénclrer 
dans  l'intérieur  de  l' Afrique.  Nous  avons  déjà  eu  occasion 
de  dire  dernièrement  quelles  espérances  nous  nourrissons 
relativement  à  ce  pays;  c'est  doncun  devoirpouriiousd'en- 
tretenir  nos  lecteurs  d'un  voyage,  qui  peut  si  puissamment 
contribuer  à  leur  réalisation. 

Hérodote  avait  fait  du  Niger  l'une  des  sources  les  plus 
reculées  du  Nil,  qui,  à  cette  époque  peu  avancée,  atiiiait 
seul,  par  sa  raajeslueuse  grandeur,  l'attention  deséciivaiiis. 
Pline  tomba  dans  la  même  erreur.  Mêla  recoanut  avec  can- 
deur  qu'après  que  le  Niger  est  parvenu  au  centre  du  con- 
tinent,  persoime  ne  sait  ce  qu'il  devient.  Ptoinmée  rompit 
le  premier   le  lien  imaginaire  qui  unissait  le  Niger  au  Nil  ; 
mais  n'ayant  aucune  coiiiiaissain.edes  lieux,  il  en  parle  d'une 
manière  si  vague  qu'il  est  difficile  de  comprendie  quelles 
sont  ses  suppositions.   Les  géoj;r.iphes  arabes  n'iiclairciient 
pas  la  question  ,  et  les  Porlugiis  qui  ti  ouvcieut  les  bouches 
du  Sénégal  et  des  rivières  de  Gambie  et  du  Rio-Grande,  ne 
nous  apprirenlrien  sur  le  Niger.  Dans  les  dernières  années 
du  dix-huitième  siècle,  a  enfin  commencé  une  nouvelle  ère 
lii-  [irogrès  pour  la  géogiapbie  africaine.  Une  société  de  ri  • 
«  hfs  amis  de  la  science  se  forma  à  Londres,  en  1 788,  dans  le 
but  spécial  d'étendre  les  découvertes  en  Afrique  et  de  four- 
nir les  fot'.ds  nécessaires  aux  voyageurs  qui  voudraient  l'ex- 
plorer.  Le  prenjier   et  le  principal  objet  qui  occupa  son 
altentio.i  fut  la  solution  du  grand  problème  sur  le  cours  et 
l'embouchure  du  Niger.  Elle  promit  une  récompense  à  celui 
qui  parviendrait  à  les  déterminer.  Un   grand  nombre  de 
voyageurs  l'ont  entrepris,  et  beaucoup  d'entre  eux.  onipéri 
victimîs  de  leur  zèle  pour  la  science  :  nous  citerons  parmi 
ces  derniers  l'américain  Ledyard,le  majorlloughton,  ancien 
consul  anglais  à  Maroc,  le  célèbre  Miingo-Park  ,qui  le  pre- 
mier  atteignit    les  bords  du  fleuve  et  constata  qu'il  coule 
de  l'ouest  à  l'est ,  et  non  de  l'est  à  l'ouest,  comnie  on  l'avait 
cru  jusque  là,  les  allemands  Hornemaunet  Roentgen  ;  enfin, 
plus  récemment  ,    le     major    Laing  ,    Denham  ,   Pearce  , 
Morrison   et   Clipperton.  Richard  Lander,  domestique  et 
ami  tje  ce  dernier,  réussit,  à  travers  mille  dangers,  à  rega- 
gner la  côte  j  il  revint  seul  en  Angleterre  et  y  apporta  les  pa- 
piers du  maître  qu'il  avait  perdu.  C'est  à  lui  quelegouver- 
n  ment  anglais  a  confié,  en  i83o,  la  m  ss  on  dese  rendre  de 
Badagry  ii  Bnussa ,  où  le  vaisseau  que  Mungo-Park  avait  bâti 
il  Sansanding  était  venu  se  perdre  et  de  descendre  le  fleuve 
depuis  Boussa  jusqu'à   la  mer.   Accompagné  de  son  frère 
John,  il  a  accompli,  en  peu  de  mois,  cette  tâche  à  laquelle 
tant  de  siècles  n'avaient  pu  suffire.  La  grandeur  et  l'impor- 
tance  des  résultats  et  la  simplicité  des  niovens  à  l'aide  des- 
quels cette  expédition  a  été  faite,  la  distinguent  de  toutes 
Cl  11  s  qui  l'avaient  précédée. 

Qu'on  nous  permette  de  signaler  un  autre  caractère  par- 
ticulier à  cette  exploration  ,  caractère  dont  nous  n'avons  pas 
vu    qu'il   ait  été  fait  mention  dans  aucun  des  nombreux 


articles  que  les  journaux  ont  consacrés  à  ce  voyage  ,  et  qui 
cependinta,  jihis  que  tout  le  reste,  contribué,"  selon  nou» , 
au  succès  de  cetti;  périlleuse  entreprise  ;  nous  voulons  par- 
ler de  I  esprit  de  prière  dont  les  deux  frèies  paraissent  avoir 
ete  animés.  Richard  Lander,  né  dans  le  comté  de  Cornou- 
aillcs,  de  païens  peu  riches,  n'est  doué  d'aucun  ulent  re- 
marquable et  n'a  pas  même  été  favorisé  d'une  éducation  or- 
dinaire,  comme  il  en  convient  lui-même.    Celle  de  John 
Lauderaété  moins  négllgéejmais  il  ne  possède  pas  non  plus 
des  connaissances  étendues.  .Si  la  principale  qualité  de  son 
treie  est  une  persévérance  à  toute  épreuve,  la  sienne  est  une 
grande  vivacité  d'impressions  ,  à  laquelle  le  journal  de  leur 
voyage  est  redevable  de  beaucoup  de  récits  qui  en  font  le 
charme.  .Sous  le  rapport  delà  science,  ils  sont  inhabiles  tous 
deyxa  raireaucuneexpérience;  une  boussole  estloseni  instru- 
meiitdont  ils  soient  munis, etayant,  vers  la  finde  leurvoya- 
gc ,  eu  le  malheur  de  la  perdre  ,  le  soleil  a  été  leur  unique 
guide.  Et  ce|)endant  c'est  àccs  hommes-là  que  la  géographie, 
doit  d  avoir  fait  un  progrès  immense  1  Cnmmeiit  ont  ils  at- 
teuitleur  but,  sans  faire  presque  un  seul  pas  inutile?  Com- 
ment ont  -  ils  vaincu  les  difficultés  innombiables  qu'ils  ont 
rencontrées  et  échappé  aux  dangers  cpii,  de  toutes  parts,  bs 
e.»tonr..ient  ?  Ou  va  le  voir.  «  Avec  l'aide  du  ciel, disent-ils, 
»  lions  prospérerons  dans  notre  entreprise;  car  notre  confi- 
»  an  ce  et  notre  espoi;  de  suc.  es  reposent  en  Dieu.  »  Ils  pas- 
sent en  prières  le  premier  dimanche  de  leur  séjour  à  Bada- 
giy,d  ou  ils  doivent  pénétrer  dans  l'intérieur  de  l'Afrique, 
«  demand.int  aDicu  de  les  préserverde  tout  danger  et  de  les 
»  bciilr.  )j  Plus  tard,  lorsqu'arrivésà  Boussa  ,ils  voient  enfin 
le  N.gei',  (|ni  coule  au  pied  de  la  ville,  assis  sur  un  rocher, 
•fini  domine  l'cndioit  où  périrent  Mungo-Park  et  ses  compa- 
gnons ,  ils  prient   encore  Dieu,  lui  demandant ,  disent-ils, 
«que,   humbles   initrumens ,  ils   puissent  mettre   à   fin   la 
»  grande  cpicstion  du  cours  et  de  la  terminaison  du  fleuve.» 
Quand,  après    de    longs  délais,    ils   ont  réussi  à   s'embar- 
quer, et  que  tout  leur  monde  esta  bord  du  canot  qu'ils  ont 
acheté,  ils  adressent  aussi  leurs  «  humbles  actions  de  grâces 
»  au  Tout  -  Puissant  pour  l'évidente  protection  qu'il  leur  a 
»  accordée  dans  tous  les  dangers  qu'ils  ont  courus  ,  et  leurs 
»  cœurs  rcconnaissans  le  supplient  de  ne  pas  les  abandonner 
»  et  de  favoriser   leur  entreprise   jusqu'à  la   fin.  »   .4.vaiit 
échappé  à  un  danger  imminent,   ils  se  sentent  de  nouveau 
pressés  de  célébrer  les  bontés  de  leur  Dieu,  et  ils  diseut,  eu 
se  servant  du  langage  de  David,  que  «  le  Très-Haut  a  déli- 
1)  vréleur  âme  de  la  mort  et  leurs  pieds  de  chute;  qu'il  les 
»  a  préservés  des  terreurs  de  la  nuit,  de  la  flèche  qui  vole 
11  pendant  le  jour  ,  de  la  peste  qui  marche  dans  les  ténèbres 
»  et  de  la  maladie  qui  fr.ippe  en  plein  midi.»  Quclc[ue  temps 
après ,  dans  un  péril  pins  grand  encore  ,  où  les  deux  frères 
ont  été  séparés  l'un  de  l'antre  et  où  ,  après  avoir  risqué  de 
périr  dans  le  fleuve,ilsoiit  été  faits  prisonniers  par  les  sauva- 
ges et  sont  dans  l'attente  d'une  mort  cruelle,  c'est  dans  la  con- 
fiance en  Dieu  qu'ils  trouvent  des  forces  et  des  consolations  : 
«  Les  choses  ,    les    gens  qui    m'entouraient    ne   faisaient 
)i   qu'une  vague  impression  sur  mon  esprit ,  raconte  John 
»   Lander.  Mes  pensées  erraient  au  loin  ,  et  je  me  disais  que 
»  j'étais  arrivé    à  ma  dernière  heure.  Je  rêvais  ainsi,  sacs 
»   suite,  insensible  au  présent ,  indifférent  à  ce  qui  pouvait 
»  suivre,  lorsque,  levant  les  yeux  ,  j'apeirus  mon  frère  à 
»  peu  do  distance ,  me  regardant  fixement.  Dès  qu'il  vit  que 
»  je   l'observais,  il  leva  le  bras,  en  me  jetant  un  conp-d'œil 
»   tristeet  significatif,  et  du  doigt  me  montra  les  cieux.  Oh! 
»   commelcspiol'ondc'sémotionsdcson  âme  étaient distincte- 
1)  ment,  élocjuemment  écrites  sur  sa  phvsionomicIQuinel'au- 
»   raiscompris!  Il  me  disait  :  Coujie-toi  en  Dieu!  J'étais  ac- 
»   câblé  de  douleur...  Mais  revenant  à  moi,  je  dis,  à  ce  qu'il 
»  me  semblait,  un  dernier  adieu  à  toutes  ces  émotions  dé- 
»   chirantes  ctchèies,  et  sevrant  mon   cœur  et  mes  pensées 
»  de  tout  sentiment  qui  m'attachât  à  la  terre,  j'invoquai 
»  avec  ferveur  le  Maître  ,  l'Auteur  de  toute  vie  ,  devant  le 
1)    trône  duquel  je  croyais  bieulôt  comparaître.  Je  lui  dc- 
»  mandai  de  me  donner  force  et  consolation  à  cette  heure 
»  d'épreuve.  Mon  cœur  se  calma  ,  l'umeitume  de  mes  pen- 
»  sées  s'adoucit  ;    nion  âme  reprit  sa  sécurité  première,  et, 
»   quoique  tout  fût  ttimultect  déscr  Ire  au-dehois,  tout  était 
»   paix  et  résignation  au-dedans  !  »  Enfin  ,  quand  ils  arrivent 
auterme  deleur  voyage, c'est,  disent-il,  «  le  cœur  plein  '^"' 


39S 


LE  SEMEUR. 


»  reconnaissance.  »  Du  reste  ,  nous  nous  hâtons  de  l'ajouter, 
cette piétédes  frères Lander  nesemontre  pas seuloment  dans 
les  circonstances  extraordinaires,  où  l'ame  a  peiueàse  défen- 
dre de  recevoir  de  profondes  impressions;  on  voit  qu'elle 
fait  partie  de  leur  vie  et  que  ces  épanclicmens  sont  un  besoin 
habituel  de  leur  cœur.  Us  n'oublient  jamais  de  mettre  le  di- 
mancheà  part  comme  un  jour  de  repos  et  derccuedlemcntj 
ils  refusentniême,  ce  jour-là,  d'entrer  en  pour  parler  avec  un 
chef  pour  desarrangcn!c;is  i-elatifi  ii  leur  voyage  ,  et  remet- 
tent au  lendemain  de  réparer  un  fusil  que  le  roi  de  Boujsa 
leur  envoie,  un  dimanche,  pour  !e  remettre  en  état.  Des 
lectures  religieuses  les  occupent  ([uclquefois  pendant  la  nuit, 
quand  les  mosquit^s  et  les  autres  insectes  de  ces  clin.als 
brùlans  ne  leur  peimettcnt  pas  de  dormir.  I,e  matin  elle 
soir,  ils  se  livrent  régulièrement  à  la  prière.  Ces  circons- 
tances pourront  païaîlre  peu  importantes  à  cpielcjues-uus  de 
nos  lecteurs;  ils  seront  surpris  qu'entre  tant  de  faits  dignes 
d'attention,  nousleur  accordions  une  préférence  si  marquée; 
c'est  qu'en  effet  elles  nous  ont  vivement  touchés,  et  que 
nous  avons  été  réjouis  de  trouver  dans  les  explorateurs  du 
cours  du  Niégcr  des  hommes  de  prière  ;  ils  ont  compté  sur 
Dieu,  et  Dieu  a  récompensé  leur  attente,  en  leur  accordant 
ini  j'icin  succès. 

Nous  avons  déjii  dit  que  c'est  à  Bjdagry  que  MM.  Lan- 
der  ont  débarqué  ,  en  arrivant  en  Afrique  ;  ils  avaient  hâte 
d'en  partir  ,  parce  qu'on  y  préparait  un  sacrifice  de  trois 
cents  créatures  humâmes  des  deux  sexes  et  de  tout  âge;  mais 
Adouly  ,  chef  de  cette  ville,  cherchait,  sous  les  prétextes  les 
plus  absurdes  et  les  plus  frivoles  ,  à  les  retenir,  afin  de  leur 
extorquer  chaque  jour  de  nouveaux  piésens.  Cette  avidité 
des  chefs  a  beaucoup  regardé  nos  voyageurs  dans  leur  route; 
rien  n'était  plus  difficile  que  d'obtenir  d'un  chef  puissant  la 
permission  du  départ.  La  relig  on  do;  Badagriotes  est  le  pa- 
ganisme ,  et  le  pire  de  tous  ,  celui  qui  sanctionne  et  enjoint 
Jes  sacrifices  humains  ,  le  culte  des  démons  et  d'autres  pra- 
tiques abominables.  Le  raahométisme  fait  cependant  des 
progrès  parmi  eux  et  se  répand  dans  tous  les  pays  de  l'inté- 
rieur ,  où  il  est  porté  par  les  Feilans  ,  peuple  dojit  la  sou- 
che paraît  être  près  des  sources  de  la  Gambie  et  du  Rio- 
Giaude  ,  et  qui  a  reçu  l'Alcoiau  des  Arabes.  Leurs  colonies 
s'étendent  foit  au  loin  ;  dans  quelques  contrées,  Ils  se  h- 
vrent  à  l'agiicidture  et  à  l'entretien  des  troupraux  ;  mais 
ils  sont  en  général  vagabonds  et  entrepreuans  ;  ils  se  sont 
emparés  de  beaucoup  de  villes,  entre  autres  d'Alorle  et  de 
Piaka  ,  dans  le  Yariiba  ;  des  royaumes  entiers  sont  dans 
une  sorte  de  dépendance  de  ces  maîtres  remuans.  Ils  ont 
compris  qu'il  importe  d'établir  entre  eux  et  les  peuples 
qu'ils  veulent  assujettir  le  lien  d'une  même  religion  ;  aussi 
se  livrent-ils  à  un  prosélytisme  actif,  qui  n'a  eu  jusqu'ici 
d'autre  résultat  que  celui  de  faire  observer^  par  quelques 
chefs  et  par  une  partie  des  habitans  ,  les  cérémonies  ma- 
hométanes  en  même  temps  q\ie  le  culte  des  idoles  ,  et  qui  , 
vu  l'ignorance  des  prêtres  Fellaiis  ,  ne  peut  guères  eu  avoir 
d'autre  I  Des  écoles  publiques  sont,  il  est  vrai,  établies  à 
Larro,  dans  le  but  avoué  d'inculquer  ;i  la  génération  nais- 
sante les  principes  du  Coran;  maison  voit  sur  la  grande  place 
d",  cette  ville  l'idole  du  lieu:  c'est  un  modèle  de  caunt,dariS 
lequel  sont  trois  figures  de  bois  tenant  de  pagaies.  Yarro  , 
roi  deKiama,  professe,  il  est  vrai,  la  foi  mihométaue;mais 
des  fétiches  gardent  l'entrée  de  ses  maisons  el  en  oinentles 
murs.  Il  serait  facile  de  montrer  piesque  partout  telle 
aUiance  entre  l'idolâtrie  et  la  religion  de  Mahomet.  Les 
mallams  ou  missionnaires  se  boinenl  à  célébrer  de  temps 
en  temps  des  fêtes  auxquelles  les  naturels  ne  demandeutpas 
mieux  que  de  prendre  part,  et  à  enseigner  aux  enfans  quel- 
ques prières  arabes  ,  quoiqu'eux-mémes  n'en  comprennent 
guère  un  mot. 

A  Jenna,  une  horrible  coutume  veut  que,  le  jour  de  la 
mort  du  gouverneur,  deux  de  ses  épouses  favorites  quittent 
aussi  le  monde.  Quand  MM.  Lander  arrivèrent  dans  cette 
ville,  le  gouverneur  était  mort  depuis  peu  ;  ses  femmes  s'é- 
taient enfuies  avant  les  funérailles,  et  étaient  restées  soi- 
gneusement cachées.  On  venait  cependant  d'en  découvrir 
une ,  a  laquelle  appartenait  la  maison  même  où  les  vovap-eurs 
étaient  logés,  ctclle  devait  choisir  entre  boire  une  coupe  de 
poison  ou  avoir  la  tête  fracassée.  Elle  choisit  le  poison. 
^.etaffrciax  usage  rappelle  les  suttces  de  l'Inde.  Il  est  re- 


marquable cpje  l'idolâtrie  ait  produit  les  mêmes  résultats 
dans  des  pays  aussi  éloignés  l'un  de  l'autre  ,  et  qui  n'ont  au- 
cun rapport  entre  eux.  Dans  certains  cas,  des  hommes  sont 
obligés  de  se  conformer  au  même  lit.  Il  fiiit ,  de  toute 
nécessité  ,  par  exemple  ,  que  le  gonvernenr  de  Jenna  meure 
au  premier  avis  de  la  mort  du  roi  de  Yarriba  ;  et  aussitôt 
que  le  gouverneur  de  Rislii  aura  cessé  de  vivre,  trois  de 
ses  serviteurs,  cjui  n'ignorent  pas  le  sort  qui  les  attend  , 
seront  mis  à  mort. 

Nous  ne  dirons  que  deux  mots  de  l'esclavage;  ces  contrées 
n'en  sont  pas  plus  à  l'abri  que  celles  visitées  par  TI.  Dou- 
ville.  Les  tribus  se  font  la  (^neirc  pour  s'eiiritliir  par  la 
capture  des  esclaves;  comme  les  combattans  ont  surtout 
intérêt  à  faire  des  prisonniers ,  les  combats  ne  sont  pas  Irès- 
sanglans.  On  rencontre,  de  temps  en  temps,  des  caravanes  de 
malheureux  qu'on  va  vendre  à  la  côte.  Les  Femmes  poiteuî 
sur  la  tête  des  fardeaux  qui  fatigueraient  une  mule  ;  des 
enfans  de  cinq  à  six  ans  trottent  deriière  elles,  chacun 
avec  une  charge  qui  paraîtrait  pesante  à  uii  Européen 
dans  la  force  de  l'âge.  Un  grand  marché  d'esclaves  se  tient, 
dit-on,  à  Tombouctou  ;  quelf[ues  arabes  les  trinsporlenl 
jusque  dans  la  Turquie  d'Europe,  où  ils  s'en  défont  à  raison 
de 'iSo  dollars.  Il  y  a  d'autres  marchés  àRabba,à  Boc-. 
quà  et  à  Eboe  ;  on  peut  considérer  ce  dernier  comme  le 
principal  ;  c'est  de  là  que  viennent  tous  les  esclaves  que  les 
vaisseaux  négriers  français,  espagnols  et  portugais  ,  vont 
charger  à  la  côte.  Les  îles  du  Prince  et  de  Saint-Thomas 
servent  de  dépôt  pour  ces  malheureux  ,  qu'on  conduit  en- 
suite, à  mesure  cjue  les  occasions  se  présentent,  sur  les 
points  où  l'on  espère  pouvoir  s'en  défaire.  Les  quatre  cin- 
quièmesde  lapopulation  de  Boussase  composent  d'csclaver. 
Ou  ne  peut  lire  sans  attendrissement  l'histoire  d'une  infortu- 
née, qui  se  trouvait  dans  le  même  canot  où  étaient  les  Lan- 
der, faits  prisonniers  par  les  nègres  riverains,  a  Assise  avec 
des  chèvres  ,  dont  le  voisinage  paraissait  lui  être  incom- 
mode, elle  poussa  ,  raconte  l'un  des  frères  ,  le  pîus  profond, 
le  plus  douloureux  soupir  que  j'eusse  jamais  enteadu.  Je  l:i 
regardai  :  elle  venait  de  mâcher,  avec  un  évident  dégoût, 
un  morceau  d'igniime  bouiiii ,  qui  paraissait  sec  et  froid,  et 
qu'elle  avait  laissé  tomber  à  <,<\lé  d'elle.  Elle  l'estait  ense- 
velie dans  une  profonde  méditation  ;  des  larmes  tremblaient 
dans  ses  yeux  ,  prêles  à  couler,  tandis  qu'elle  attachait  d'ar- 
der.s  regaids  sur  un  petit  coin  de  terre  de  la  rive  orien- 
tale, qui  fuyait  rapidement  de  sa  vue.  Ses  lèvres  épaisses  , 
un  peu  retournées,  mais  closes,  tremblaient  d'émotion. 
C'était  une  physionomie  de  douleur  déchirante  ,  d'angois- 
ses continues,  qui  passait  en  éloquence  tout  ce  que  les  cris, 
les  lamentât. ous  peuvent  avoir  de  plus  véhément.  J'ima- 
ginai que  la  pauvre  créature  lamentait  sa  cruelle  destinée, 
et  cjue  les  mauvtùs  traitemens  de  ses  maîtres  ,  dont  l'un  lui 
avait ,  peu  avant ,  applicpié  un  coup  de  pagaie  sur  la  tête 
et  les  épaules ,  étaient  la  cau^e  de  sa  tristesse.  Je  songeai 
aussi  qu'elle  avait  peut  être  soif,  et  ne  pouvait  atteindre 
jusqu'à  l'eau  ,  et  je  m'enquis  du  motif  de  son  émotion. 
Alorselledétourna  lentement  la  tête,  etmontrautdu  doigt  la 
petite  place  cpi'elle  avait  regardée  avec  tant  d'angoisse,  elle 
répli(|ua  :  Là  ,  ju  suis  nce  !  La  corde  avait  vibré,  elle  ne 
put  plus  contenir  les  Si.-ntimcns  qu'un  moment  avant  elle  ne 
réprimait  que  par  un  puissant  effort,  et  de  plus  en  plus 
agitée,  elle  versa  des  torreas  de  larmes,  en  balbutiant  en- 
core :  Là,  mon  pays!  » 

On  l'emarcpae  de  granies  diiïéreuces  entre  les  divers  peu- 
ples qui  habitent  cette  partie  de  l'iifrique.  Les  habilatis  du 
Yarriba  et  ceux  du  Borgou  ,  ne  se  ressemblent  eu  rien.  Les 
Cunibricns  forment  aussi  une  race  distincte.  Les  rois  de 
IJoussa  jouissent  d'uas  grande  coasidévation,  parce  qu'on 
croitqu'ils  descendent  de  la  plus  vieiUefamille  del'Atrique. 
D'après  une  tradition  cjue  MM.  Lander  ont  recueillie,  les 
premiers  parens  des  nègres  outété  créé»  dans  nupays  nom- 
mé Ilfie,  où  l'on  n'arrive  de  K:iluuga  qu'après  un  voyage 
de  quatre  haies  ,  et  duquel  toute  la  population  de  l'Afrique 
est  sortie.  Lu  fait  remarquable,  c'est  que,  d'après  une  au- 
tre tradition  des  liauu.-ns  dullaoussa,  le  nom  du  picinirr 
homme  est  Adam  ,  pionouc  ;  exactement  comme  nous  le 
prononçons.  Da  Adiini  signifie,  dans  leur  largue,  tout  u!)- 
jetcpii,  vu  confusément  à  distauce,  peut  avoir  quelque 
ressemblance  avec  la  forute  huiu.'.ine.  N'est-ce  pas  là  uu  fait 


LE  SEMEUR. 


399 


ilipliisà  l'appui  du  riicit  de  Moïse?  Et  si  l'on  t'onsidirc 
cuiJihicn  sont  noni'oiTux.  les  souvenirs  cnliaimon'c  avec  les 
••vctiemciis  i  apportés  dans  la  Gcniso  ,  qu'on  a  ti'oiivcs  jns- 
«l'.i'ici  sur  tous  les  points  du  {jUibc,  parmi  di-s  nations  qui 
n'avaient  pu  rmpruntor  Irurs  traditions  ii  aucun  dos  pcu- 
)ili\s  qui  fout  anjouid'hui  procession  de  croire  les  laits  rap- 
])ortés  dans  la  I5d)!p,  on  sei'a  sui'pris  de  l'importance  de 
lette  pieuvc  delà  vérité  de  nos  Livres  saints. 

Nous  no  pouvons  suivre  MAî.  I.andcr  de  trilui  en  tribu, 
ni  décrite,  d'après  eux,  le  cours  du  ^Tiger.  Nous  diions 
seulement  qu'ils  ont  trouvé  la  civilis:\tiou  toujours  décrois- 
sante ,  à  nii"sure  qu'ds  approchaient  de  la  mei' ,  et  qu'ds  ont 
eu  un  besoin  ])articulicr  Au  secours  de  Dieu,  ou'ds  ont  si 
coustamnien!  invoque  ,  pour  échapper  d'entre  les  mains  des 
sauvages  qui  les  avaient  fiits  prisonniers  ,  et  pour  arriver 
sainà  et  saufs  ;i  l'emboiichiuu!  .  ou  à  l'une  des  embouchures 
du  fleuve,  dans  !(■  jfolfe  de  Bénin.  Les  naturels  donnent  à 
ce  bras  du  Niger  le  nom  de  la  Première  Rivière  de  Brass , 
et  les  Européens  celui  de  la  Rivière  Niin.  Il  est  donc  cons- 
tant aujourd'hui  que  les  vaisseaux  de  liiverpool  qui  vien- 
nent charger  de  riuiilc  en  ce  lieu,  et  les  négriers  de  diverses 
nations  qui  y  prennent  leur  cargaison,  ont,  sans  s'en  dou- 
ter,  depuis  lor.g-temps  connu  l'embouchure  de  ce  fleuve 
mystéiieux.  On  peut  supposci-  aussi  que  le  Bénin,  ou  For- 
mose  des  Portugais,  le  Nouveau  et  le  Vieux  Calabar  et  le 
Rio  del  Rey ,  en  sont  d'autres  bouches  ;  s'il  en  est  ainsi,  tout 
le  pays  situé  au  sud  du  6"  3o'  lat.  nord,  et  entre  les  3°  60' 
et  G"  à  l'est  du  méridien  de  Paris ,  forment  le  delta  du 
Niger. 

Jusqu'ici  les  seules  marchandises  d'Europe  qui  aient  paru 
dans  les  grands  marchés  des  boids  de  ce  fleuve,  où  affluent 
les  habitans  de  l'Airique  ccnti'ale,  y  ont  été  apportées  de 
Tripoli  ,  à  dos  de  chameaux  et  à  travers  Je  désert.  Mainte- 
nantie  comuiei-co  va  s'emparer  de  la  voie  que  les  frères  Lsii- 
der  ont  ouverte.  Déjà  ,  le  12  juillet  dernier,  une  expédition 
destinée  pour  le  golfe  de  Bénin  est  partie  de  Liverpool.Elle 
se  compose  du  brig  la  Colombine ,  de  270  tonneaux  ,  et  de 
deuxbàtimens  à  vapeur, le  Kouarra  etl'Elbarka,  construits 
exprès  pour  cette  entreprise  ;  ils  vont,  sors  la  direction  de 
Richard  Landcr  ,  remonter  ce  fleuve  magnifique,  et  com- 
mencer des  relations  commerciales  avec  les  peuples  fixés  sur 
ses  rives.  Le  roi  de  Vownu  .  qui  prévovait  le  temps  où  les 
Européens  visite,  aient  sou  pays  pour  y  trafiquer,  disait  aux 
Lander  qu'il  allait  construire  un  édifice  convenable  pour 
recevoir  ses  compatriotes;  mais  il  ne  s'attend  sans  doute  pas 
à  les  voirarriversi  lot.  Un  nouveau  débouché  est  ouvert  aux 
produits  de  l'industrie  de  l'Europe  :  qu'est  toutefois  cet 
avantage  aupr^js  de  ceux  qui  vont  résulter  pour  l'Afrique 
de  cette  belle  découverte  .'  La  traite  va  cesser  sur  toute  la 
côte  ;  le  commerce,  la  civilisation,  le  Christianisme,  vont 
pénétrer  dans  l'intérieur  de  ces  contrées  ;  et  l'Afrique  ins- 
crira les  noms  des  hommes  simples  ctpieux,  quionlrcvélé  au 
monde  par  quelle  route  on  y  peut  arriver,  parmi  ceux  de 
SCS  plus  grands  bienfiiteurs  ! 


PHILOSOPHIE  RELtGIELSE. 

r,A    NECESSITE    DE    DEVEMH    ENFA>S(l). 

Homme  fait  par  la  raison,  enfant  par  le  cœur  ,  voilà 
ce  que  doit  être  le  chrétien  ;  voilà  avec  quelles  qualités  on 
entre  dans  le  royaume  des  cicus.  Je  vous  suppose  la  pre- 
mière j  avez  vous  1 1  seconde  ? 

Tant  que  vous  n'en  avez  et.-  qu'à  examiner,  du  haut  de 
votre  raison,  les  preuves  du  Christianisme,  ses  titres,  ses  té- 
moignages ,  on  vous  a  permis  tout  ce  qui  est  permis  à  des 
hommes  faits  ;  vous  n'étiez  pas  tenus  d'être  autre  chose  • 
mais  lorsque,  à  la  suite  de  ces  rcrherch;^s  inilcpendanies 
\otreconviction  vous  a  liés  à  la  doctrine  du  Christ,  loiqué 
NOUS  avez,  par  une  méthode  quelconque,  acquis  la  certi- 
tude que  Chiist  est  venu  dans  le  monde  pour  sauveiTcs  pé- 
cheurs, desquels  chacun  de  vous  peut  biea  se  dire  Icpre- 

(1)  Nou^;  nous  It^lirilons  de  pouvoir  offrir  à  nos  lecte  irs  quelques  nou- 
v-au\  f.aiîmens  d'un  des  morcenui  inédits  qui  feront  partie  de  la  si'conùc 
l'Jition  des  Discours  àe  M.  Viket. 


ne  reculeront  pas,  c'est  désormais 


mier  ;  articulons  mieux  :  quand  ce  grand  penseur  ,  ce  génie 
subtil ,  ce  savant  a  reconnu  qu'il  a  été  ramassé  sur  les  sen- 
tiers du  monde  comme  un  enfant  abandonné,  sans  asile  , 
sans  vétcmens  et  sans  pain  ,  sans  force  même  pour  avancer 
dans  sa  route  ,  sans  voix  pour  demander  son  chemin  ,  lui 
convieiidra-t-il  o'affecter  les  airs  d'un  être  d'importance, 
rt  ne  devra-t  il  pas  se  donner  pour  un  enfant,  se  traiter 
comme  tel ,  devenir  tel  en  réalité? 

Qu'est  donc  ,  aux  yeux  de  Dieu,  celui  que  le  monde  tio- 
nore  comme  savant?  Ce  qu'est  le  petit  enfant  par  rapport 
au  .  cnniiaissaiiees  que  cet  homme  possède  ,  il  l'est  lui-mêrae 
par  rapport  à  la  connaissance  de  Dieu;  niais  ce  qu'a  l'en- 
fant, il  ne  l'a  pas  :  l'enfant  a  pour  toute  force  le  sentiment 
de  ia  faillcsse;  pourtoute  science,  le  sentiment  de  son  igno- 
rancp;po;ir  toute  sagesse, l'instinct  qui  le  porte  vers  ses  pro- 
tecteurs naturels.  L'homme  du  monde  n'a  pas  celte  sagesse; 
il  veut  se  lever  du  berceau  où  git  sa  débilité  ;  il  veut 
chercher  lui-même  son  chemin  sur  uu  terrain  qu'il  ignore; 
il  repousse  la  main  qui  s'offre  à  le  soutenir,  et  toujours  pré- 
occupé de  son  rôle  d'homme  fait,  il  ne  veut  pas  se  sou- 
venir qu'il  n'est  qu^un  enfant. 

C'tte  disposition  ,  naturelle  ,  générale  ,  hors  des  convic- 
tions chrétiennes  ,  on  la  voit  très  souvent  se  prolonger  chez 
ceux  mêmes  dont  l'Evangile  a  soumis  la  raison.  Ils  veulent 
bien,  en  leur  qualité  d'hommes  faits,  signer  l'acte  de  re- 
connaissance de  l'Evangile;  mais  ils  ne  peuvent  se  résoudre 
à  devenir  enfans  ,  c'est-à-dire  à  devenir  chrétiens.  C'est  ici 
que  se  rencontre  la  grande  pierre  d'achoppement  que  leur 
sagesse  n'avait  pasjprévue. C'est  ici  qu'ils  s'arrêtent  déconcer- 
tés,comme  si  on  îcscùt  fait  donner  dans  un  piège. Ce  n'était 
pas  dans  celle  perspective  qu'ils  avaient  embrassé  le  Chris- 
tian.sme  ;  on  les  a  trompés ,  on  les  a  menés  plus  loin  qu'ils 
ne  voulaient  aller  ;  ils 
impossible,  mais  ils  n'avanceront  pas. 

Il  faut  avancer ,  il  faut  mettre  son  cœur  d'accord  avec  son 
esprit.  Le  Clii'istianismc  n'est  pas  un  système  au-dehors  de 
nous,  c'est  une  vie  au-dedans  de  nous.  Le  Christianisme  est 
un  renouvellement  de  l'âme;  il  n'est  rien  de  moins.  Un 
tIii-<Stien  n'est  pas  un  homme  qui  a  chassé  de  son  esprit  une 
théorie  pour  faire  place  à  une  autre,  c'est  un  homme  hu- 
milié, qui  sent  qu'il  ne  subsiste  que  par  miséricorde,  qui 
adore  et  bénit  cette  miséricorde. 

Il  serait  plus  agréable  ,  sans  doute  ,  et  plus  flatteur  pour 
l'amour-propre ,  de  se  présenter  au  monde  comme  un 
homme  qui  ,  entre  tous  les  systèmes,  a  fait  son  choix,  et 
qui  cstprétà  donner  témoignage  de  sa  judiciaire,  en  rendant 
compte  des  raisons  qui  l'ont  amené  à  professer  le  Christia- 
nisme comme  une  religion  éminemment  rationnelle.  Mais  il 
s'agit  d'autre  chose  ,  à  ne  considérer  que  la  profession 
même.  L'enfant  ne  rougit  pas  d'avouer  son  père;  il  ne  vient 
pas  à  la  pensée  de  ce  jeune  être  que  le  père  qu'il  respecte 
ne  soit  pas  respecté  de  tous  ;  il  le  place  dans  son  opinion  bien 
haut  au-dessus  de  tous  les  hommes;  il  lui  témoigne  respect 
et  obéissance  en  tous  lieux; là  même  où  son  père  est  obligé 
de  prendre  une  altitude  humiliée,  il  ne  s'aperçoit  pas  que 
sou  père  n'est  pas  pour  tout  le  monde  ce  qu'.l  est  pour  lui; 
ou  s'il  s'en  aperçoit,  il  s'en  étonne,  il  s'en  afflige  et  le  dit 
tout  haut.  Demandez  à  celui  qui  n'est  encore  que  philoso- 
phe chrétien,  ces  témoignages ,  ces  aveux  ,  cette  profession 
ouverte  et  naïve  ;  attendez  de  lui  qu'il  déclare,  sans  embar- 
ras etsans  détour,  en  tous  lieux  également,  sa  confiance  ex- 
clusivedans  Icsang  de  la  nouvelle  alliance;  qu'il  se  fasse,  au 
pied  de  la  croix,  humble,  petit,  misérable;  que,  plein  de 
l'amour  de  son  Père  ,  saisi  d'admiration  pour  cette  glorieuse 
bonté,  sentant  que  rien  n'est  grand  ni  beau  à  côté  de  cette 
œuvre  divine,  il  donne  librement  passage  aux  sontimens 
de  son  cœur  ,  et  parle  de  la  nouvelle  du  salut  comme  d'une 
nouvelle  toujours  fraîche,  toujours  intéressante,  à  laquelle 
l'attention  doit  s'attacher  par  choix  au  milieu  de  toutes  les 

nouvelles Vous  le  lui  demanderez  en  vain;  il  n'a  pas  cru 

qu'il  s'agiss:iit  de  cela  ;  était-ce  ainsi  qu'on  l'entendait?  Eu 
vérité,  vous  l'étonné?,  fort. 

Un  petit  eul'aiit  ne  peut  rien  par  lui-même,  mais  il  at- 
tend tout  de  sou  père.  Il  sait  qu'il  en  est  aimé  et  que  rJeii 
ne  lui  sera  refusé  de  ce  qui  lui  est  nécessaire.  Il  prie  ;  la  vie 
du  petit  enfant  est  une  prière.  Que  de  l'aisons  l'homme  n'a- 
l-il  pas  de  penser  et  d'agir  de  même!  Mais  prier,   dit  cet 


^00 


LE  SEMFLR. 


naturcUcmeiit 


hommesage,  prier!  voilà  qu,  ne  v.cnt  pas  natmeUcmuni 
au  cœur;  tout  ce  qu'on  peul  dire  sur  la  pnere,  je  le  sais,  je 
le  ticn^  pour  vrai  ;  m:iis  malgré  cela  je  ne  me  sens  pas  po.  le 
à  le  faire;  il  semble  que  ce  me  soit  une  cliose  étrangère, 
l'affaire  d'un  autre;  je  me  paraîtrais  singulier  en  priant, 
comme  si  je  faisais  une  chose  apprise  ou  copiée.  Avais-jc 
iicnsé  à  tout  cela  en  me  faisant  clactien?  _ 

Un  petit  enfant  a,  sur  le,  relations  de  la  société,  des  vues 
plus  philosophiques   qu'aucun  philosophe.  Pour  Im ,   des 
liomnics  sont  des  hommes  ;  l'Iubit  ne  leur  communique , 
dans  son  esprit ,  aucune  qualité  nouvelle;  il   les  aime  6  ils 
sont  bons:  il  les  aime  s'ils  aiment  son  père.  Le  chrétien  est 
enfant  à  cet  égard;  il  laisse  subsister,  ilacccpte    les  distinc- 
tions sociales  pour  l'usage   temporel;   il   s  y  conforme  sou- 
vent par  prudence  chrétienne;  mais  son  cœur   aplanit  inté- 
rieurement toutes  ces  distinctions;  l'amour  chrétien  est  le 
piand  niveleur.  Il  ne  craint  pas  de  traiter  tous  les  hommes 
comme  frères;  car  il  voit  en  eux  les  enfans  de  son  Père  ;  et 
s'il  en  est  vers  qui  son  cœur  le  porte  de  prélerencc ,  ce  sont 
ceux  dont  sou  Père  est  aimé.  Non  seulement  les  dillerences 
de  ranps  n'arrêtent  pas  son  amour  ;  mais  des  barrières  plus 
difficiles  à  franchir,    celles   qu'élève   la  différence  de  cul- 
ture,  d'intelligence  et  de  caractère,    il  les  franchit    égale- 
ment. Il  a  toujours  quelque   chose  a  due  au  simple ,  quel- 
oue  chose   à   apprendre  de  l'ignorant,    quelque  synipalhie 
avec  les  caractères  les  plus  d.fferens  du  sien.  Rien  n  est  plus 
élranper  au  chrétien  de  système.  Pour  lien  commun   avec 
le  chrétien,  il  lui  faut  plus"  que  le  Christianisme;  il  lui  faut, 
sinon  l'égihté  de  rang  ,  du  moins  l'égalité   de    culture;  d 
n'a  rien  à  dire  au  chrétien  sans  instruction  ;  il  se  sent  mal  a 
l'aise  dans  sa  compagnie  ;  il  la  redoute.  11  lui  faut  encore  la 
similitude  des  vues  ;  une  nuance  le  dérange  ;  il  ne  se  met  pas 
au-dessus  de  l'impression  que  peut  lui  faire  une  opinion  peu 
rationnelle  ;  il  ne  sait  pas  faire  abstraction  des  formes  pour 
^'attacher  au  fond,  qui  est  le  Christianisme  même.  Il  cherche 
des  égaux  et  des  semblables  plutôt  que  des  frères. 

Un  petit  enfant  croit  ce  que  lui  dit  sou  père.  C'est  son 
père;  ne  sait-  il  pas  tout  ce  que  l'enfanta  besoin  de  sa- 
voir •  et  voudrait-il  le  tromper?  Cet  instinct  aimable  est 
l'instinct  du  chrétien.  Il  sait  que  son  père  a  parlé,  ce  Uu  est 
assez.  11  ne  soumettra  pas  au  contrôle  delà  sagesse  humaine 
les  communications  authentiques  de  la  sagesse  divine.  Apres 
avoir  cru  que  l'Evangile  est  de  Dieu,  il  croira  ce  que  dit 
rEvanpilc.—  Le  chrétien  de  système  est  poursuivi  par  1  or- 
gueil dé  la  raison  jusque  dans'rcnccinte  aux  portes  de  la- 
quelle elle  aurait  dû  s'arrêter.  11  veut  encore  juger,  choisir, 
adapter  à  son  usage ,  prescrire  i  Dieu  ce  que  Dieu  doit  dire, 
réformer  les  axiomes  de  la  doctrine  révélée,  refaire  lu  Bble 
après  l'avoir  acceptée.  i       -    • 

Et  ce  n'est  pas  vous  seulement,  savans,  hommes  de  génie, 
qui  ave?,  besoin  de  demander  à  Dieu  d'abattre  votre  orgue:!  ; 
il  ne  surpasse  pas  celui  des  hommes  dgnt  vous  surpassez,  d'aus- 
si haut  lestalens.Eux  aussi ,  dans  leur  médiocrité,  sont  hauts 
et  hors,  car  ils  sont  hommes;  humbles  peut-être  et  mo- 
destes  par  rapport  aux  hommes,  hauts  et  licrs  par  rapport 
à  Dieu.  Leur  raison  n'a  pas  de  moindres  prétentions  que  la 
vôtre;  leur  dignité  n'est  pas  moins  difficultuense;  il  leur  en 
coûte  autant  de  s'abaisseï  que  s'ils  avaient,  comme  vous, 
la  tète  dans  les  nues.  Etre  enfans,  petits  enfans,  marchera 
Il  hsièrc  ,  ne  pouvoir  quitter  d'un  pas  la  main  qui  les  di- 
rige ,  dépendre  de  sa  miséricorde  pour  leurs  besoins  de 
chaque  jour,  marcher  avec  Jcs  humbles  ,  être  vu  dans  la 
compagnie  des  petits,  s'égaler  aux  simples  d'esprit  1  quel 
abaissement!  ...S'il  ne  vous  plaît  pasde  devenir  enfans  avec  les 
enfans  de  Dien,  comptez  que  ,  malgré  la  sincérité  de  votre 
profession,  vous  n'êtes  point  encore  dans  le  royaume  des 
deux;  vous  êtes  sur  le  seuil  d'une  porte  ouverte  à  vos  re- 
gards ,  mais  interdite  à  vos  pas.  Il  faut  demander  à  Dieu 
qu'il  brise  votre  orgueil,  en  vousdonnant  uu  vif  sentiment 
de  votre  état  de  péché,  une  vue  profonde  de  votre  mi- 
s<;re  ,  une  haine  implacable  devons  mêmes  tels  que  le  péché 
vous  a  faits  ,  une  sérieuse  conviction  de  votre  danger.  D.tes- 
lui  de  vous  terrasser,  de  vous  mettre  si  bas  dans  votre  pro- 
pre estime  que  vous  vous  trouviez  trop  heureux  de  renaître 
simples  ciifaus  sous  sa  main  paternelle.  Alors  seulement  les 
i-onvictions  religieuses  que  vous  avez  acquises  vous  jjrofite- 
ront  ;  eHcs  ne  seront  plus  pour  vouî  un  fardeau,   un  em- 


barras ,  une  pensée  importiiiie,  qui  est  dt;  trop  partout  o« 
vous  la  traînez;  elles  seront  la  base  de  votre  paix,  le  fonde- 
ment de  votie  bonheui',  une  vie  dans  votre  vie,  une  vie 
dans  votre  mort ,  votre  espérance  dans  le  temps ,  votre 
gloire  dans  l'éternité. 

MÉLAÎV'GES. 

Skparvtiox  nK  l'Eglise  et  de  l'Etat  aux  Etats-L'sis.  — Le  cholér» 
a  éc'liiti'  à  New- York.  Avant  mûine  que  Irs  [irrmiers  sjmplom'  s  île  rel'e 
malddii*  ne  .s'\  fussent  montri-s  ,  les  chrétiens  avjleiU  si^iili  le  be-suin  de 
consjcrer  un  jour  spécial  au  jeune  el  à  la  prière,  afin  «le  .IciriMn  1er  à  Dien 
d'éloigner  ce  fléau  el  lu«er  de  misCiicorde  envers  Us  Etats-Unis  Des  réi  - 
nions  ont  eu  lieu  pour  choisir  1  jour  le  plus  convenable  ,  ei  on  csl  tomb" 
d'ac  ord  qui',  poui'  donner  plusde  scilennilé  à  celle  liumlli.  lion  volont  iie 
de  loul  un  peuple  ,  il  valaîi  mieiiv  pri-  r  le  gouvernement  de  6\er  un  jour 
dej  ùae.  Lrs  diverses  aiiloi  iiés.  loul  en  reconnaissant  l.i  convenanre  d'un 
jeunepublic.se  sont  ce]  cndanl  toutes  déclarées  ini'ompi'lenles  ;  ferme- 
ment îiltarhées  au  princiiie  de  Ja  sépar-iliou  de  1  Eglise  el  de  l'Et.Tl  .  elles 
ont  dit  qu'elles  n'avaient  aurun  earanère  pour  usurper,  en  leur  qualité  de 
lonclionnaires  publies,  les  droils  desjîdèles.  Leurs  r.'ponses  soûl  ileinesde 
Cc-uvenaiioe,  de  piélé  et  de  raison. 

M.  le  géiiéial  Jackson  .  pri  sident  de  l'Unifin,  a  écrit  .tu  S  nni'e  généra*! 
de  l'Eglise  n  fo'"niée  holl.ind. use  des  Etals- Tnis  ce  q  i  suit  ;  «Tout  en 
»  étant  d'accord  jvec  le  Synode  sur  l'efijciice  de  la  prière  ,  el  en  espérant 
»  avec  lui  que  notre  pays  ser.i  préservé  du  fléju,  et  que  les  châtimeaî  qae 
»  Dieu  iiifl  ^e  à  la  lerre  seront  saneliûês  pour  les  peuples,  je  -uts  forcé  de 
»  me  refuser  à  designer  une  époque  ou  un  mode  qm-lconqu  s  c,  m:r.e  fdi  i 
ij  convenables  que  d'autres  ptnir  la  inanif  sl.ilion  de  ces  strtiiiiens.  Je  n,- 
).  pourrais  agir  autrement  sans  dépasser  les  limites  qui  sont  tracées  au 
Il  président  pa;  la  conslilution  ,  et  sa  is  rrain  lie  dd  troubler  en  quelque 
»  cliose  la  sécurité  dont  la  relig  on  jouit  cliez  uous.  grâce  à  sa  séparation 
))  complète  d'avec  les  inlerè:s  poluiqies  du  ^'ouvernement  général.  » 

M.  'i'Iir.iop,  gouv.  rneur  de  l'Etal  de  New-Yoïk,  s'est  exprimé  dans  le 
mê  ne  sens  :  «  Les  ouvCi  tures  qui  m'ont  été  failes  île  divers  côtés  ,  sans 
),  qu'on  se  soil  entendu  poir  cela  ,  mais  seult-menl  parce  qu'on  éta  l  géné- 
,1  ralement  excite  à  me  li-s  faire  pjr  l'a  iproche  du  plus  terrible  fléau  ,  que 
Il  le  Dieu  loui-pu  ssant  a  jugé  à  pn-pis  d'employer  poir  exécuter  ses  jiige- 
11  mens,  et  par  la  leriire  persuasion  que  la  prière  csl  eflicare  pour  le  dé- 
11  tourner  de  not  c  pays,  ne  me  penuellenl  p  is  de  d  uler  des  voe  x  una- 
11  nimes  de  li  partie  religieuse  du  peuple  sur  ce  sujit...  Mais  si  le  devoir 
11  des  individus  el  des  sociétés  religieuses  de  s  hum  lier  devant  Dieu  ,  dans 
1)  Jeltinpsd  une  afilii  lion  publique,  comme  la  psieo  i  tout  autre,  est  clai- 
Il  r  meni  prescrit  dans  les  Saintes-Ecrilur.s,  je  dois,  comme  l'oneliounair  ; 
Il  publie,  exaaiiner  quels  pouvoirs  ine  sout  conférés  par  la  eonstitutioi*  et 
11  par  les  l"is.  D.ins  un  f^ouvernein.  Ht  comme  le  nôtre  ,  do  it  l'exislence 
Il  repos.;  sur  un  eontral.  il  esl  évide.nt  que  les  pouvors  qui  ne  sont  pas  dé- 
11  légués  demeurent  au  peuple.  Dj  mè  ne  que  nou^  lisons  dans  la  consti- 
11  tulion  des  Eials-Unis  que  les  pouvoirs  qui  n  •  sont  pas  e\pr.  ssémint 
Il  concédés  restent  aux  EtJls,  de  uicme  il  est  évident  que  les  pouvoirs  qui 
11  n'ont  pas  été  délourués  de  la  sourie  de  laquelle  ils  émanenl  tous  ,  lors- 
II  qu'on  a  fait  desconsiitutionsd  Etats,  dcmeurenl  dans  le  dépôt  commun,  v 
Après  avoir  examine  les  lois,  il  conclut  qu'il  n'a  aucun  caracière  [lour  de- 
signer un  jour  de  jeune. 

les  Aldi  rmen  de  la  ville  de  Niw-Tork  ont  également  déclaré  qu'élnnt 
un  corps  publique ,  ils  n'ont  pas  le  droit  de  pre,riire  des  jours  de  jeûne  m 
de  proposer  des  formes  de  piières  ;  mai-  que  ,  d'un  aulre  <  ôté  ,  ils;ie  peu- 
venl  pas  ,  non  p!us,  s'opposer  à  ce  que  les  citoyens  celèbrenl  up  joui  de 
prière  el  d  humiliation. 

,On  ne  sait  ce  qu'on  doit  admirer  le  |  lus.  de  rattachement  que  les  diffc- 
rens  foiclioni  aires  lécioigiicnt  puur  le  grand  principe  de  la  séparation  de 
l'Eglise  el  de  l'Etat ,  ou  des  senlimens  religieux  qu'ils  ne  craigiienl  pas  de 
professer  publiquement.  En  France  ,  c'est  tout  le  contraire  :  d  un  côli' ,  Ip 
gouvcrnemeM  veut  tenir  les  différentes  socielés  religii  usci  dans  un  élal  de 
dépendance  et  de  servitude  ;  et  de  l'autre  ,  les  fonitioimoires  publ'cs  b'o- 
sin;  pas  prononcer  le  nom  de  Dieu  ni  ri'connailre  un.   Prov'denee. 

On  a  fini  .  à  New-York  ,  par  ou  on  aurait  ^'ù  comm  ncer.  Les  divrrses 
E^tlisi's  ie  spnl  p.issecsde  l'uitervenlion  do  giiuvernement  ,  el  se  sont  eu- 
teudues  pour  célébrer  le  19  juillet  le  ji  ùin-  projeté. 


A[\iXO.\CE. 

Couns  DE  LECTCr.E  hébu.ûoue  ,  on  Méihode  f:cilc  pi  ur  appr^ndic  st-ii!, 
el  en  peu  de  temps  à  lire  l'hébreu  .etc.  :  suivi  d'un  voean  il. lire  hébreu- 
françuis;  par  S.  Cahe»  ,  1'  edil.,  in-8°  de  70  |i.  Chez  l'Auteur,  rue  des 
Singi'S  ,  n"  5.  Prix  :  1  fr.  5o  c. 

Cel  opuscule  peut  être  considéré  comme  l'appendice  très-utile  il'iine 
grammaire  hébraïque .  et  sous  ce  rapport  nous  le  recommandons  à  ceux  de 
nos  lecteurs  qui  étudient  la  langue  de  l'Ancien-Testainenl.  Lj  proiioncia- 
tion  des  lettres  est  bien  indiquée;  li-s  exemples  de  lecture  sont  bien  choi- 
sis ,  et  le  petit  vocabulaire  qui  se  trouve  à  li  lin  de  l'ouvrage,  sans  être 
lré--rii  lie  ,  esl  cependant  sufiisanl  pour  aidera  lire  à  des  c.immençaiis. 
l'ne  grammaire  .  sans  devenir  très-volumineuse  .  ne  peut  guèje  enibras'cr 
tout  ce  qii  se  trouve  dans  cette  brochure.  Tout  en  reconnussanl  lulilité 
du  tiavail  de  M.  Caheii .  nous  ne  prétendon-  nous  porter  g.irans .  ri  soiis 
le  point  de  vue  chrétien  ,  ni  sous  le  point  de  vue  crilique  .  des  Iradin  tiuns 
interlinéaircs  qu'il  a  jugé  à  propos  de  joindre  à  ses  eveiiiples  de  ledure. 

Le  Gérant,    DEÎÏTv U L'i  . 


imprimerie  de  Sellicu:  .  i'M  des  Jeûneurs,   n.    i^- 


TOME  1".  —  y  51. 


22  AOUT  183'>.. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique  et   Littéraire, 


PARAISSANT  TOCS  LES  MERCREDIS. 


Le  ch^mp  ,  c'est  le  monde. 
Matth.  XI II.  38. 


.U«" 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,et  chei  tous  les  Libraires  el  Directeurs  de  poste. — Prix:  i5  fr.  pour  l'anné 
S  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pwr  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'anpée ,  i  b.  pour  6  mois  ,  el  5o  c.  pour  trois  mois.  ■ 
Les  lettres  ,  paquets  et  enTois  d'argent ,  doiyeut  être  affranchis.       ^ 


SOMMAIRE. 

Bevoe  POtiTiQDE  :  Lettres  de  la  proTincc.  N°  IV.  Examen  de  Cette  ques- 
tion :  Pourquoi  la  révolution  de  juillet  a-t-die  tron^ie*  es(i«r»tice» 
de  la  nation?  (Suite.)  —  Scèhes  dc  monde  actcel  :  Confessions  li'un 
jeune  homme.  N"  IX.  Un  chapitre  d'ap«'ogétique.  -r-  Hélaicges  : 
Diligence  en  Egypte.  —  A^•H0NCE. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettkes  de  l*  pRovmçE.  ^-  N°  ly. 
Examen  de  cette  question  : 

FOUBQDOl  lA  RÉTOIOTIOH  DE  JUILLET    A-T-ELLE  TROMPÉ  LES  ESfÉBANrCES 

DE  n  KATio»  ?  (Suite.) 
Comment  en  un  plonib  TÏll'or  pur  s'est-il  changé  ? 

Un  homme  d'esprit  disait  que  toutes  les  révolutions  se 
iciunient  dan»  ce  peu  de  mots  :  Ote  toi  dc  là  pour  que  je 
m'y  mette i  on  pourrait  faire  le  même  résumé  de  la  polé- 
mique de  tous  les  partis  qui  divisent  la  France.  Bien  qu'ils 
aient  des  vues  complètement  opposées  sur  les  plus  impor- 
tantes questions  de  l'ordre  social  ,  ils  sont  d'accord  sur  ce 
point  :  Les  personnes  avant  tout  I  Avant  tout,  nos  hommes, 
nos  amis  ,  nos  protecteurs  ,  nos  protégés  !  Les  mœurs ,  les 
lumières  et  l'industrie  viendront  après  ;  elles  sortiront  d'un 
nouveau  ministère  ou  d'une  nouvelle  dynastie  tomme  l'eflfl 
sort  de  sa  cause. ^  Point  de  bonheur  ,  point  de  prospérité 
d'aucun  genre  ,  s'écrient  les  hommes  qui  ne  sont  nen  ,  si 
l'on  ne  chanfje  pas  les  hommes  du  pouvoir  !  Et  les  hommes 
du  jxiuvoir.  séduits  par  la  même  erreur  qu'ils  envisagent 
sou>  un  autre  aspect ,  répondent  h  ceux  qui  ne  sont  rien  : 
Point  de  bonheur,  point  de  prospérité  ,  si  nous  ne  renons 
pas  à  la  tête  des  affaires  !  Le  personnalisme  {([\i' on  me  per- 
mette d'employer  ce  mot)  est  le  lieu-commun  de  tous  les 
partis  ;  c'est  la  seule  planche  posée  sur  l'abîme  qui  les  sé- 
pare, et  ils  ne  viennent  s'y  donner  la  main  que  pour  se  bat- 
tre corps  à  corps  avec  plus  d'acharnement. 

Ouvrez,  dans  un  cabinet  de  lecture,  vingt  journaux  poli- 


tiques ;  vous  y  verrez  des  noms  propres  diFférens  ,  mais 
partout  de«  noms  propres,sur  lesquels  le  journaliste  fait  re- 
poser l'aTeuir  du  pays.  Les  hommes  seront  divers  ,  mais  la 
poissaoee  miraculeuse  eu'on  leur  attribue  hc  le  sera  point , 
et  TOUS  changerez  de  leuille  sans  changer  d'illusion.  Qui 
vous  présentera  Henri  V  comme  la  panacée  universelle  , 
qui  Louis-Philippe  ,  qui  M.  Dupin  ,  qui  M.  Odilou-Barrot, 
qui  M.  Mjuguin.  Chaque  journal  est  inféodé  à  quelque 
personnage  influent;  on  le  dtisigne  par  le  nom  de  ce  per- 
sonnage ,  comme  on  désignait  autrefois  les  terres  par  les 
noms  de  leurs  seigneurs. 

La  presse  a  conduit  l'opinion  publique  dans  la  même 
voie.  Pour  peu  qu'on  s'entretienne  des  affaire»  de  l'Etat, 
les  noms  d'hommes  reparaissent  toujours  ,  et  l'on  ne  ren- 
contrerait pas  un  individu  sur  cinquante  qui  sorte  des  ques- 
tions personnelles  pour  s'élever  à  des  vues  générales  sur  les 
moyens  de  fonder  la  prospérité  de  la  nation.  Parlez  des 
bonnes  mœurs,  sans  lesquelles  il  ne  saurait  y  avoir  de  bien- 
être  domestique  ni  social ,  qui  est-ce  qui  vous  écoutera? 
Dites  que  pour  qu'un  peuple  profite  d'institutions  libres,  il 
faut  que  l'éducation  l'en  rende  capable,  qui  est-ce  qui  vous 
comprendra?  Peut-être  quelqu'un  delà  société  trouvera 
que  vos  p  iroles  manquent  de  libéralisme  ,  et  il  croira  faire 
un  trait  d'esprit  en  vous  .iccusaiil  d'appartenir  au  juste- 
mlieu.  Mais  c'tez  à  tort  et  à  travers  beaucoup  de  noms 
propres  ;  diti^s  que  tel  ministère  cause  tous  les  malheurs  de 
la  France,  et  que  tel  autre  les  guérirait  infailliblement,  voiis 
tiendrez  un  langage  intelligible  à  tous  vos  auditeurs;  et  s'il 
y  a  quelque  ministériel  qui  vous  écoute  ,  il  attaquera,  non 
la  base  de  voire  argument,  mais  son  application  ;  il  préten- 
dra que  vous  raisonnez  fjux  ,  non  que  vous  raisonnez  mal  > 
et  il  vous  citera  ses  noms  d'hommes  avec  autant  d'assurance 
et  aussi  peu  de  raison  que  vous  avez  cité  les  vôtres.  La 
question  personnelle  est  le  grand  pivot  sur  lequel  tournent 
la  plupart  des  conversations  politiques;  placez  ailleurs  vo- 
tre point  d'appui ,  on  vous  laissera  seul  et  l'on  se  moquera 
dc  vous. 

La  chambre  des  députés,  étant  l'cxpressioa  du  pays,  doit 
maroher  sur  les  mêmes  erremens  ;  c'est  ce  que  prouve  I  expé- 
rience des  quarante  dernières  années.  La  principale  affaire 
de  nos  asseniblces  législatives  a  toujours  été  la  question 
personnes  :  renverser  les  dépositaires  du  pouvoir  pou 
mettre  à  leur  place  ,  voilà  ce  qui  a  provoqué  les  attai 
les  plu»  véhémentes  et  les  plus  ojjiniâires  apologies.  Sij 
prenait  le  soin  de  compulser  le  Moniteur  depuis  89 


402 


LE  SEMEUR. 


verniit  que  les  deux  tiers  des  séances  ont  été  remplis  par 
des  débals  personnels,  ou  du  moins  par  des  discussions  dont 
l'intérêt  personnel  était  le  premier  motcui'.  Il  ne  faut  en 
excepter  que  les  corps  législatifs  sous  Bonaparte,  parce  qu'il 
V  avait  à  cette  époque  un  pci'sonnape  assez  grand  et  assez 
fort  ])our  absorber  tous  les  autres.  Depuis  la  révolution  de 
juillet,  le  personnalisme  a  repris  le  haut  rang  qu'il  occupait 
sous  le  directoire;  il  domine  les  deux  côtés  de  la  chambre; 
il  s'impose  à  tous  les  orateurs  comme  la  condition  essentielle 
du  bonheur  public ,  et  l'on  aurait  peine  à  citer  un  discours 
de  quelque  étendue  où  il  ne  so';t  pas  entré. 

En  un  mot,  ministres ,  députés  ,  électeurs  ,  journalistes  , 
gouvernans  et  fjouvernés  ,  gens  parvenus  ou  à  parvenir, 
liommes  du  juste  milieu  ,  membres  de  l'opposition  et  légi- 
timistes, tous,  sauf  un  bien  petit  nombre  d'exceptions,  pré- 
tendent que  la  prospérité  nationale  dépend  essentiellement 
des  hommes  chargés  du  pouvoir.  Maint3nez-nous ,  et  vous 
serez  heureux;  changez-les,  et  vous  serez  florissans  :  qu'est- 
ce  qu'il  y  a  de  plus  dans  la  masse  des  opinions  du  pays  ? 

Pour  avoir  une  image  sensible  de  cette  manie  du  person- 
nalisme, qu'on  se  figure  un  ceitain  nombre  d'individus  ha- 
biles et  beaux  parleurs.  Chacun  d'eux  monte  sur  une  borne, 
attroupe  les  passans  ,  et  leur  dit  avec  une  imperturbable 
gravité  :  Tout  va  mal  ,   mes  amis  ;  au  dedans  des  troubles  , 
de  la  honte  au-deliors.  Votre  commerce  languit ,   vos  arts 
dépérissent ,  vos  taxes  augmentent  ,   votre  misère  devient 
chaque  jour  plus  insuppon.able.  Pourquoi  cela?  Eh!  ne  le 
voyez-vous  point?  C'est  parce  que  vous  avez  pour  ministres 
des  hommes  du  juste-milieu. — Que  dites-vous  là?  crie  aussi- 
tôt le  voisin  ;  ne  sont-ce  pas  les  hommes  de  l'opposition  qui 
empêchent  la  France  de  prospérer? —  A  d'autres,  réplique 
un  troisième;  ne  savez-vous  pas  que  c'est  l'absence  de  la  dy- 
nastie légitime  qui  fait  le  malheur  de  la  nation?  Alors  ils  se 
mettent  tous  ensemble  à  déblatérer  à  peu  près  dans  les  mô- 
mes termes  :  Prenez  ,  mes  amis  ,  prenez  pour  vos  chefs  les 
pcrsonnesquc  je  vous  indique;  avec  de  pareils  hommes,  vos 
querelles  s'apaiseront ,   vos  troubles  cesseront,   vos  inquié- 
tudes finiront,  votre  commerce  renaîtra,  vos  arts  ae  hâteront 
de   refleurir,   vos   taxes  seront  diiHinuées   et  vos   libertés 
agrandies;  vous  deviendrez  plus  heureux  qu'en  aucun  autre 
temps  ;  vous  posséderez,  en  outre,  des  lumières,  des  mœurs, 
des  vertus,  de  la  gloire;  vous  n'auiez  plus  rien  à  désirer, 
parce  que  vous  aurez  tout  obtenu.  Le  peuple  ,  entendant 
ces  belles  choses  ,    commence  à  dialoguer  comme  dans  les 
tragédies   de  Shakspeare.  Les  uns  prennent  paiti  pour  les 
hommes  du  juste-milieu;   d'autres,  pour  les  hommes  de 
l'opposition  ;  d'autres  encore,  pour  un  enfant  de  douze  ans. 
C'est  bicutôt  un  bruit  à  ne  plus  s'entendre.  Quelquefois  ils 
en  viennent  aux  coups  ,  espérant  qu'ils  s'entendront  mieux 
après;  mais  cet  expédient  ne  leur  réussit  pas.  Ils  choisissent 
enfin  des  mandataires  pour  s'expliquer  ;  mais  ces   manda- 
taires, qui  représentent  des  passions  et  des  haines,  se  dispu- 
tent, se  renversent  les  unssur  lesautres,etn'expliqueut  rien. 
Sur  ces  entref  litcs,  arrive  un  ir.connu  qui  n'est  pas  beau 
parleur.  Il  essaie  pourtant  d'élever  la  voix.   Cliers  amis, 
dit-il ,  les  personnes  qui  vous  gouvernent  sont  la  moindre 
cause  de  vos  souffrances.  Vous  changeriez  viugt  f'o's  de  mi- 
nistère et  même  de  dynastie  ,  les  choses  n'en   iraient  guàrc 
mieux;   peut-être  n'en  iraient-elles  que  plus   mal.  Voulez- 
vous  connaître  ce  qui  reproduit ,  sous  tous  les  gouvcrne- 
meas,  vos  divisions  ,  vos  troubles  ,  votre  état  de  m.ilaise  , 
vos  dises  commerciales  et  politiques?  Ne  regardez  pis  au 
dessus  de  vous ,  mais  eu   vous-mêmes  ;  n'accusez  pas  ceux 
qui  vous  gouvernent ,   mais  vos  passons  que  vous  ne  savez 
point  gouveiner.Si  vous  aviez  des  habitudes  de  soumission, 
d'ordre  et  d'économie,  dis  principes  fondés  sur  une  bonne 
et  snge  conscience,  des  lumières  solides;  si  vous  étiez  guidés 
par  l'amour  social, au  lieu  de  l'être  par  l'égoïsme  de  famille 
ou  d'individu;  si  vous  pouviez  acquérir  des  croyances  reli- 
gieuses  Mais  au  mot  de  religion  chacun  s'en  va,  ne  vou- 
lant plus  rien  entendre;  quelques  niais  seulement  lestent 
pour  vociférer  les  injures  qu'ils  ont  lues  qucli[uo  part:  Ehl 
{)rétcnd-il  nous  remettre  sous  le  joug  du  jésuitisme?  N'est- 
ce  pis  fini  avec  la  camaiilia?  Avons-nous  élevé  des  barii- 
cades  et  pris  le  Louvre  d'assaut  pour  conserver  les  vieille- 
ries des  Frères  Iguorantins? 

Soit  :  il  ne  faut  qu'un  peu  de  mémoire  et  beaucoup  de 


déraison,  qualités  qui  vont  souvent  ensemble,  pour  débiter 
ces  pauvretés-là.  Mais,  en  attendant,  les  partis  s'agitent,  les 
inimitiés  deviennent  plus  profondes  ,  les  arts  se  traînent 
dans  la  boue  .  l'industrie  souffre-,  la  plaie  du  paupérisme 
s'étend  avec  une  effrayante  rapidité,  1  avenir  se  couvre  de 
nuages  ,  et  les  plus  hideuses  factions  se  promettent  un  len- 
demain. Le  personnalisme  qui  concentre  toute  l'attention 
ne  nous  guérira  pas  ;  au  contraire,  il  fera  rejeter  le  véritable 
leniède,  en  offrant  un  remède  illusoiie;  et  la  France  ,  ne 
ciierchaiit  de  garantie  contre  les  passions  des  hommes  que 
dins  les  passions  d'autres  hommes,  tournera  perpétuelle- 
ment dans  un  cercle  vicieux. 

Vous  ne  comprenez  pas  la  question,  dira  peut-être  quel- 
que publiciste  qui  prend  son  égoïsme  pour  de  la  profontleur; 
NOUS  n'attachons  tant  de  valeur  aux  hommes  que  parce 
qu'ils  représentent  des  principci.  Les  principes,  voilà  l'es- 
sentiel; l'importance  des  individus  est  proportionnée,  dans 
notre  système  politique,  à  leurs  moyens  de  les  réaliser. 

Il  n'est  pas  encore  nécessaire  d'examiner  ce  que  valent 
les  principes  de  droit  lorsqu'ils  ne  sont  pas  appuyés  sur  les 
lumières  et  sur  les  mœuis;  nous  v  viendrons  plus  bas.  Mais 
il  se  tro.ivc  ici  une  difficulté  doiït  je  propose  la  solution   à 
ceux  qui  croient  établir  un  principe  en  élevant  au  pouvoir 
l'homme  qui  le  leprésente  :  c'est  que  jamais  ,   dans  aucun 
parti ,  depuis  notre  première  révolution  ,   aucun  homme  , 
parvenu  au  ministè.ct  ou  même  sur  le  trône,  n'a  pu  réalise  r 
d'une  manière  durable  le  principe  dont  il  était  le  repré- 
sentant. Cette  assertion  semblera  paradoxale; elle  n'est  que 
rigoureusement  viaic.  Necker  et  Mounicr  représentaient  le 
principe  de  la  constitution  anglaise;  parvenus  au  pouvoir, 
ils  ne  purent  le  réabser.  Les  Girondins  représentaient  Je 
principe  du  gouvernement  républicain  fondé  sur  l'ordre 
légal;  parvenus  au  pouvoir,  ils  ne  purent  le  réaliser.  Ro- 
bespierre et  les   Montagnards  représentaient  le  principe 
d'une  constitution  démocratique;  parvenus  au  pouvoir  ,  ils 
ne  purent  le  réaliser  :  leur  constitution  fut  suspendue  avant 
d'être  mise  en  vigueur.  Le  Directoire  représentait  le  prin- 
cipe de  la  fusion  des  partis  par  le  moyen  d'une  constitution 
qui  satisferait  aux  légitimes  exigences  de  tous  ;  il  ne  put  le 
réaliser:  les  haines  des  partis  s'envenimèrent  sous  le  Direc- 
toire au  heu  de  s'assoupir.  Sous  la  restauration, M.  Dccazes 
représentait  le  principe  d'un  moyen-terme  entre  la  droite 
et  la  gauche;  il  ne  put  le  réaliser.  M.  de  Villèle  représen- 
tait le  principe  des  anciennes  institutions   françaises;  il  ne 
put  le  réaliseï'.  M.  de  Polignac  représentait  le  principe  de 
l'omnipotence  royale;  il  ne  put  le  réaliser.  Depuis  la  révo- 
lution  de  juillet,  M.  Guizot  a  représenté  le  principe  de  la 
quasi-légitimité  ,  telle  que  les  Anglais  l'avaient  comprise  en 
i68S;  M.   Laffitte  a  représenté  le  principe  de  l'alliance  du 
trône  avec  la  gauche;   M.   Cisimir  Périer  a  représenté  le 
principe  de  l'ordre  public  :  qu'on  nous  apprenne  s'ils  ont 
pu  faire  prévaloir  les  principes  dont  ils  étaient  les  rcpré- 
sentans! 

Et  ce  que  nous  disons  des  hommes  devenus  ministres  ,  il 
faut  le  dire  aussi  des  hommes  devenus  rois.  Bonaparte  , 
Louis  XVIII  cl  Charles  X  ont-ils  établi  d'une  manière  solide 
les  principes  qu'ils  s'étaient  chargés  de  réaliser?  Et  le  gou- 
vernement du  1  août  a-t-il  pu  accomplir  jusqu'à  présent  son 
principe  fondamental  :  Liberté,  ordre  public?  Quelle  liberté 
dans  les  départemens  où  l'on  a  cru  devoir  suspendre  les 
droits  des  citoyens,  même  leurs  droits  civils  1  Quel  ordre 
public  avec  ces  émeutes  qui  semblent  se  renouveler  périod- 
quementsur  tous  les  points  de  la  France! 

Non-seulement  Vr%  hommes-ministres  et  les  hommes-rois, 
mais  les  assemblées  législatives  eUes-mémes  ont  clé  incapa- 
bles de  réaliser  les  principes  qu'elles  avaient  mission  de  re- 
présenter. Je  le  prouverais  de  toutes  les  assemblées  sans  ex- 
ception,depuis  la  Constituante  jusqu'à  la  Chambre  actuelle, 
si  je  ne  craignais  d'entrer  dans  de  trop  longs  détails.  Les 
lecteurs  qui  connaissent  notre  histoire  sauront  y  suppléer. 

Aujourd'hui  enfin  les  hommes  que  les  partis  mettent  en 
avant  pourraient-ils  réaliser  les  principes  qu'ils  représentent? 
Pense-ton  de  bonne  foi  que  M.  Odilon-Barrot,  s'il  devenait 
ministre  ,  parviendrait  à  réaliser  le  principe  de  la  royauté 
républicaine?  Pcnse-t-on  que  si  les  prétendus  amis  du  peu- 
ple s'cmp  iraient  des  lônes  du  gouvernement,  ils  réaliseraient 
le  prir.cipe  de  la  constitution  des  Etats-Unis?  Croit-on  que 


LE  SEAÎKUR. 


^i03 


si  Henri  V  montait  sur  le  trône  de  Fiance  ,  il  réaliserait  le 
princip  ■  de  ce  que  la  Gazelle  nomme  l'ancienne  constitution 
française?  Quelle  pitié I  quelle  dérision! 

Hommes  de  parti  ,  vous  vous  (;lorifiez  d'avoir  des  prin- 
cipes, mais  vous  n'écoutez  au  fond  que  des  intérêts,  non  pas 
des  inléiéts  généraux,  mais  vos  intérêts  particuliers,  vos 
prétentions  individuelles  ,  vos  passions  de  coterie  !  Vous 
prenez  le  plus  fort  d'entre  vous  ,  et  vous  dites  :  Voilà  mou 
principe  I  Mais  le  mensonge  est  grossier.  Cet  homme  n'est 
pas  pour  vous  un  principe;  c'est  un  moyen  d'ambition,  un 
instrument  pour  vous  élever  vous-mêmes  avec  lui.  Vous 
prétendez  que  les  personnes  qui  gouvernent  sont  la  pre- 
mière condition  de  la  prospérité  nationale;  mais  les  habiles 
parmi  vous  ne  le  croient  pas.  Ils  savent  bien  qu'd  y  a  des 
louiJitions  infiniment  supérieures  aux.  personnes  ,  des  con- 
ditions sans  lesquelles  les  personnes  ne  peuvent  rien  et  ue 
3')nt  rii'ii.  Ils  savent  que,  dans  tous  les  temps,  le  bonheur 
d'un  p^îuple  a  dépendu  de  ses  mœurs  ,  de  ses  lumières ,  de 
son  industrie,  beaucoup  plus  que  des  iiommcs  qui  avaient 
été  choisis  pour  le  gouverner.  Que  peuvent  les  meilleurs 
che.'i  ,  les  intentions  les  plus  pures  contre  les  excès  d'un 
peuple  immoral  ou  abruti  par  l'ignorance?  Lorsque  la  ré- 
publique d'Athènes  ue  renfermait  plus  que  des  âmes  véna- 
les et  dej  cœurs  efféminés  ,  le  grand  caractère  de  Phocion 
a-t-il  pu  la  sauver  de  sa  ruine  ?  Lorsque  l'empire  romain 
fut  rempli  de  cette  pourriture  infecte  qu'il  avait  ramassée 
dans  le  monde  entier ,  on  vit  un  miracle  inouï  ,  cinq  empe- 
reurs distingués  par  leurs  vertus  ,  Nerva  ,  Trajan  ,  Adrien , 
Aulouin,  Marc-Aurèle,  monter  successivement  sur  le  trône, 
pendant  l'espace  d'un  siècle  ,  et  ce  miracle  ne  put  arracher 
Rome  aux  débordemens  de  ses  vices  Jii  ans  abominables  sa- 
turnales de  ses  factions  ;  il  fallut  le  Christianisme  pour  la 
retremper  par  de  nouvelles  mœurs.  Rendez  à  la  France  un 
minisii'e  comme  Sully,  comme  Malesherbes  ;  donnez-lui  des 
citoyens  tels  que  Franklin  et  Washington  :  que  pourraient- 
ils  faire  au  milieu  de  ces  intrigues,  de  ces  coalitions  égoïstes, 
de  cette  avidité  de  places  et  d'argent,  de  ces  lâches  calom- 
nies, de  ces  haines  ardentes  ,  de  ce  déchaînement  des  plus 
viles  passions,  qui  ne  cesseraient  d'opposer  d'insurmon- 
tables obstacles  à  leurs  généreux  efïbi  Is?  Ils  iraient  bientôt 
s'ensevelir  dans  la  retraite,  sinon  dans  la  tombe  ,  nr.vrés  de 
leur  impuissance  à  faire  le  bien,  et  priant  Dieu  de  cicatrisCi' 
les  plaies  de  leur  patrie. 

S'il  ne  s'agissait  que  d'une  poignée  d'ambitieux  et  d'in- 
trigans  ,  leur  esprit  de  personnalisme  n'aurait  qu'une  mé- 
«;iocre  importance;  mais  les  ambitieux  égarent  ceux  qui  ne 
le  sont  pas.  La  Fiance  est  peuplée  de  paisibles  marchands, 
d'honuétes  bourgeois ,  de  braves  gens  do  campagne,  qui  se 
passionnent  pour  des  noms  propres  ,  à  la  suite  de  quelques 
journal  stes  ,  et  qui  s'attaquent  aux  hommes,  lorsqu'ils  ne 
devraient  s'en  prendre  qu'aux  choses.  Si  leurs  affaires  ne 
vent  point,  s'il  y  a  des  faillites,  s'il  vient  une  peste, 
si  des  gens  ivres  cassent  des  réverbères,  que  sais-je?  si 
quelques  brigands  dévalisent  des  voyageurs  dans  la  Vendée, 
toute  la  faute  en  est  jetée  sur  les  personnes  qui  gouvernent, 
et  rien  de  semblable  n'arriverait,  à  les  entcndie,  si  d'autres 
personnes  étaient  mises  à  leur  place.  On  pourrait  comparer 
les  ministres  qui  se  suecèJeiil,  les  rois  mêmcs,à  ces  victimes 
qui ,  dans  les  anciens  sacrifices,  étaient  chargées  de  toutes 
les  iniquités  d'une  nation. 

C'est  ce  qui  explique  la  grande  illusion  de  juillet  et  le 
mécompte  qui  s'en  est  suivi.  On  avait  tant  de  fois  dit  et 
redit  que  les  dépositaires  du  pouvoir  étaient  la  principale 
cause  de  toutes  les  misères  de  la  Franco,  qu'en  les  voyant 
abattus, chacun  s'imagina  qu'il  entrait  dans  une  nouvelle  ère 
de  fortune  et  de  prospérité.  Parce  qu'un  vieux  roi  s'en 
allait  sur  la  terre  d'exil ,  et  qu'une  demi-douzaine  de  prê- 
tres, retournant  dans  leurs  diocèses,  ne  formaient  plus  la  ca- 
marilla  du  château;  parce  que  deshommesde  lagauclieiem- 
plaçaient  des  hommes  de  lu  droite  dans  les  hantes  fonctions 
Aa  ministère,  dans  les  préfertures  et  dans  les  principaux 
emplois  de  finances;  parce  qu'enfin  les  jésuites  étaient  dé- 
cidément chassés  du  pays,  on  se  persuada  que  tous  les  sujets 
de  plainte  disparaîtraient  comme  par  enchantement,  cl  qu'il 
n'y  avait  plus  qu'à  vouloir  être  heureux  pour  le  devenir. 
Si  l'on  eût  appris  à  la  nation  que  le  bonheur  public  dépcid 
avant  tout  do  ses  lumières,  de  ses  ruœurs,  de  sj  probité,  de 


.  ses  principes,  et  que  les  pcrioimcs  qui  gouvernent  n'v  con- 
tribuent que  pour  la  moindre  part,  la  révolution  de  juillet 
n  aurait  ))a9  enivré  d'espérances  deux  ou  trois  millions 
d'industriels,  d'artisans  et  d'ouvriers.  On  aurait  senti  que 
les  noms  propres  seuls  étant  changés,  il  fallait  s'attendre 
a  peu  de  chose;  et  que,  d'un  autre  côté,  les  passions  étant 
déchaînées,  il  fallait  craindre  beaucoup.  Mais  comment 
veut-on  qu'il  raisonne  et  juge  de  cette  manière  ,  un  peuple 
auquel  on  a  fait  envisager  le  personnalisme  comme  la  plus 
haute  question  de  l'ordre  social,  un  peuple  que  l'on  a  hé- 
bété pendant  quinze  ans  par  de  sottes  querelles  oii  l'égoïsme 
était  partout,  mais  la  vérité  ,  mais  la  sagesse,  mais  le  bon 
sens  nulle  part  ? 

Au  reste,  les  mêmes  hommes  qui  avaient  trompé  la  France 
ont  reçu  mission  de  la  détromper;  ceux  qui  avaient  tant 
l)roniis  que  leur  entrée  au  pouvoir  changerait  la  face  des 
choses  semblent  n'y  être  montés  qiiepourse  démentir.  Vaine- 
ment l'opposition  cherche  à  rejeter  sur  d'autres  les  vraies 
conséquences  de  la  révolution  de  juillet ,  en  disant  que  l'on 
n'a  pas  employé  ses  chefs  :  le  fait  est  faux.  M.M.  Latiivette , 
Dupont-Je-l'Eure,  Laffitte  ,  Benjamin-Constant ,  OÎlilon- 
Barrot,  Bernard  de  Rennes,  Comte,  les  principaux  mem- 
bres de  l'opposition  ont  été  appelés  au  pouvoir  dès  les  pre- 
miers jours  du  nouveau  gouvernement. Qu'est-ce  donc  qu'ils 
ont  fait  pour  la  prospérité  du  pays?  quels  troubles  ont-ils 
empêchés  de  naître?  quelle  émeute  ont-ils  retenue  dans  sa 
tanière?  Le  commerce  a-t-il  fleuri  gous  leur  administra- 
tion ?  les  beaux-arts  ont-ils  pris  un  nouvel  essor?  la  confiance 
publique  s'est-elle  ralliée  autour  d'eux?  la  gloire  de  la  nation 
s'est-elle  agrandie?  les  libertés  mêmes  ont-elles  obtenu  quel- 
que développement?  O  Providence,  tu  es  juste  dans  tes 
souveraines  dispensations.  Tu  as  forcés  de  se  condamner 
parleurs  propres  œuvres,  ces  hommes  qui  disaient  à  la 
France  qu'elle  serait  heureuse  dès  qu'ils  dirigeraient  les  af- 
faires publiques.  Tu  les  as  mis  sur  le  faîte  pour  servir  de 
leçon  aux  peuples  qui  placent  leurs  espérances  dans  les  in- 
dividus, au  heu  de  s'appuyer  sur  les  lumières  et  sur  les 
bonnes  mœurs.  Tu  iiousasdit,  eu  nous  montrant  ces  hommes 
au  sommet  de  l'Etat:  Voyez  ce  que  peuvent  les  forces  hu- 
maines ,  quand  elles  n'ont  point  de  principes  supérieurs 
pour  les  conduire,  point  de  vertus  pour  les  seconder  I 

Malheureusement  cette  grande  leçon  n'a  pas  été  comprise. 
Après  que  les  personnes  ont  manifesté  leur  complète  im- 
puissance à  créer  le  bonheur  national,  le  personnalisme  est 
encore  triomphant.  Le  peuple  s'y  rattache  encore  comme 
à  l'ancre  de  salut;  il  s'obstine  à  ne  rien  voir  au-Jessus  d'un 
changement  de  ministère  ou  de  dynastie.  Il  ne  veut  pas  ap- 
prendre que  les  plus  grands  hommes  deviennent  petits,  les 
meilleurs  mauvais,  les  plus  forts  infirmes,  les  plus  habiles 
insuffisans  ,  lorsqu'ils  se  trouvent  en  présence  d'une  multi- 
tude égoïste,  passioinée,  déchirée  en  factions,  avide  de 
choses  nouvelles,  sans  lumières  sur  ses  véritables  intérêts, 
sans  idées  religieuses.  Eh  !  bien,  d'antres  leçons  lui  seront 
données;  nous  en  avons  pour  garant  l'éternelle  Providence 
de  Dieu. 

Quand  les  deux  conditions  essentielles  de  prospérité,  les 
mœurs  et  les  lumières  sont  absentes,  il  n'y  a  pas  de  boosrois 
ni  de  bons  ministres.  L'inverse  est  également  vrai:  quand 
ces  deut  conditions  existent,  il  n'y  a  pas  de  mauvais  rois  ni 
de  mauvais  ministres.  Cela  s'exphque  facilement.  Les  meil- 
leures intentions  n'ont  qu'une  influence  presque  nulle  dans 
le  premier  cas  ,  parce  que  les  vices  et  l'ignorance  du  peuple 
leur  opposent  d'invincibles  barrières;  les  pires  intentions 
n'ont  aussi  qu'une  influence  presque  nulle  dans  le  seconû 
cas,  parce  qu'un  peuple  moral  et  éclairé  les  relient  aans 
des  limites  qu'elles  ne  peuvent  franchir.  Sparte  n'eut  pas  de 
mauvais  rois  tant  qu'elle  conserva  ses  vertus  patriotiques. 
Rome  n'eut  pas  de  mauvais  consuls,  tant  qu'elle  fut  sobre  , 
chaste  et  laborieuse.  L'Angleterre  n'a  pas  eu  de  mauvais 
rois  depuis  que  son  éducation  constitutionnelle  a  pris  de 
fortes  racines.  Les  Etats-Unis  n'ont  pas  eu  de  mauvais  pré- 
sidens  depuis  la  déclaration  d'iudcpendaucc.  Une  feuille  dis- 
tinguée de  l'opposition  examinait  i  écemraent  pourquoi  il  ne 
s'est  pas  trouvé  ,  d.ins  les  quarante  dernières  années ,  un  seul 
chef  du  gouvernement  en  France  qui  ne  soit  tombé  sous  Ip- 
poids  de  C exécration  iinh'ersclle  (  ce  sont  ses  expressions  ,  ) 
tandis   qu'on  ne  citerait  pas  en  Amérique  un  seul  président 


ûOi 


LE  SEMEUR. 


qui  ne  soit  rentré  dans  la  vie  privée  avec  l'estime  de  ses  con- 
citoyens. Le  journaliste  prétend  que  cette  différence  tient 
surloutàceque  les  présidensu'exercenl  qu'une  chrtige  tem- 
poiaire  dont  la  durée  est  connue.  Paiavve  National  !  il  n'a  pas 
même  pu  imaginer  avec  tout  son  esprit  un  sophisme  spé- 
cieux. La  causg  de  cette  différence  est  très  simple:  c'est  qu'en 
♦France  les  bons  chefs  paraissent  devenir  mauvais  ,  au  lieu 
qu'eu  Amérique  les  mauvais  chefs  sont  forcés  d'être  bous  , 
parce  que  lesconditions  essentielles  de  prospérité,  qui  n'exis- 
tentque  très-imparfaitement  dansl'un  de  ces  pays,  régnent 
dans  l'autre.  En  France,  beaucoup  d'intérêts  et  de  passions 
avec  peu  de  lumières  et  de  bonnes  mœurs  ;  eu  Amérique, 
beaucoup  de  lumières  et  de  bonnes  mœurs  avec  peu  de  pas- 
sions et  d'intéiéts  mal  entendus;  voilà  le  mot  de  l'énigme. 

Résumons  en  quelques  lignes  tout  ce  qu'on  a  lu  jusqu'ici  : 
Les  hommes  de  tous  les  partis  regardent  les  personnes  qui 
gouvernent  comme  la  première  condition  du  bonheur  pu- 
blic :  là  est  l'erreur  fondamentale  qui  a  trompé  la  France 
dans  la  révolution  de  juillet.  Les  personnes,  bien  loin  d'être 
la  première  condition  de  ce  bonheur,  n'en  soiitdaus  ia  réa- 
lité que  la  dernière  condition. 

Une  deuxième  erreur  que  nous  devons  signaler ,  c'est 
l'importance  beaucoup  trop  considérable  que  les  partis  po- 
litiques attribuent  aux  Jbrmes  de  gouvernement.  Après  les 
hommes,  ils  supposent  que  les  lois  sont  le  principal  moyen 
de  donner  à  la  nation  le  bonheur  qui  lui  manque  (i).  Faites 
de  bonnes  lois,  disent-ils  ,  établissez  des  institutions  libres; 
que  ces  lois  et  ces  institutions  soient  fidèlement  observées; 
et  tout  renaîtra  ,  tout  prospérera  dans  le  pays. 

Cette  promesse,  quand  on  l'examine  sérieusement,  ne  se 
fonde  sur  aucune  base  solide  ;  ce  n'est  qu'un  vain  leurre 
dont  on  amuse  les  gens  simples.  Nos  écrivains  politiques 
oublient  toujours  ,  ou  peut-être  ont-ils  seulement  l'air  d'ou- 
blier qae  les  mœurs  et  l'éducation  sont  inffiiiment  plus  es- 
sentielles que  les  lois  et  les  formes.  Ils  se  refusent  à  com- 
prendre qu'il  ne  peut  pas  y  avoir  de  bonnes  institutions  avec 
de  mauvaises  mœurs,  ni  de  sages  lois  avec  des  espiits  mal 
éclaires.  Ils  veulent  produire  un  peuple  moral  et  instruit  par 
l'excellence  des  formes  de  gouvernement  ;  et  nous ,  au  con- 
traire, nous  pensons  que  ces  formes  de  gouvernement  ré- 
sultent de  l'instruction  et  de  la  moralité  du  peuple.  Ce  qu'ils 
regardent  comme  cause,  nous  le  regardons  comme  effet  ; 
et  là  où  ils  voient  un  effet,  nous  y  trouvons  une  cause. 
Nouvelle  et  profonde  ligne  de  démarcation  entre  les  partis 
politiques  et  nous. 

L'auteur  de  l'Esprit  des  Lois  consacre  plusieurs  chapitres 
à  prouver  que  les  institutions  doivent  être  mises  en  rapport 
avec  les  mœurs.  Il  loue  le  mot  de  Solon  :  J'ai  donné  aux 
Athéniens  les  meilleures  lois  qu'ils  pouvaient  souffrir.  Il 
l'appelle  également  la  législation  de  Moïse,  à  laquelle ,  dit 
Montesquieu,  la  sagesse  divine  n'avait  donné  qu'une  bonté 
relative  (  Livre  xiv,  chapitre  ai  ).  L'auteur  à'Emileposc  et 
développe  les  mêmes  idées:  «  Plus  j'examine  l'ouvrage  des 
hommes  dans  leurs  institutions,  dit-il,  plus  je  vois  qu'à  force 
de  vouloir  être  indépcndans,  ils  se  fonlesclaves...La  liberté 
u  est  dans  aucune  forme  de  gouvernement;  elle  est  dans  le 
cœur  de  l'homme  libre;  il  la  porte  avec  lui;  l'honrmc  vil 
porte  partout  la  servitude.  »  {Emile  ,  Livre  v.) 

Ces  principes  sont  les  nôtres.  Nous  ne  contestons  pas  la 
valeur  des  formes  de  gouvernement ,  pourvu  qu'on  les 
pince  dans  une  sphère  subordonnée.  Nous  admettons  que 
de  bonnes  lois  influent  puissamment  sur  la  prospérité  d'un 
peuple,  qu'elles  développent  son  industrie,  augmentent 
ses  moyens  de  travail,  facilitent  ses  progrès  en  toutes  cho- 
ses,  et  qu'elles  accroissent  ainsi  la  somme  de  son  bic.i-êtie 
moral  et  matériel.  Nous  admettons  encore  que  de  mauvai- 
ses lois  contribuent  à  rendre  un  peuple  malheureux,  en  lui 
imposant  des  restrictions  et  des  entraves,  des  craintes  et  des 
fardeaux  qui  l'empêchentd'acquérir  aucun  genre  de  perfec- 
tionnement. Ndus  croyons  qu  il  importe  beaucoup  de  vivre 

(i)  II  n'y  a  que  les  républicains  aujourd'hui  q;ii  placrnl  les  formes  de 
piiuvtrnemeiit  au  dessus  des  [>€r>oiines  .  pnr  lu  laison  qu'ils  sont  encore 
tmp  loin  du  pouvoir  |iour  rsj  érer  d'y  atteindre.  Mais  les  ré^iublirains  ne 
sont  p.is  un  parti;  ils  ne  forment  en  France  qu'une  faction.  Il  est  i.'onc 
juste  d'établir,  comme  nous  l'avons  fait,  que  tous  nos  grands  partis  polifi- 
qiies  placent,  dans  la  série  des  conditions  de  prosi^érilé  nationale,  1.  s  per- 
sonnes d'abord,  ensuite  les  formes  de  gouvernement. 


h  Constaniinoplc  ou  à  Philadelpliic ,  et  qu'il  est  ibil  diFio- 
reiit  de  posséder  notre  Charte  constitutionnelle  ou  d'être 
gouverné  sous  le  bon  plaisir  d'un  despote.  Telle  est  la  part, 
que  nous  accordons  volontiers  aux  institutions  politiques. 
Mais  tout  homme  éclairé,  qui  n2  veut  pa;  se  meiiiir  ù  soi- 
même,  doit  reconnaître  aussi  avec  nous  q^e  les  meilleures 
lois  ne  sauraient  avoir  une  sa^lutaire  influence  qu'autant 
qu'elles  sont  précédées  et  accompagnées  par  les  bonnes 
nvijetirs  ;  il  doit  avouer  qu'il  ne  sufàt  pas  de  mettre  la  liberté 
dans  les  institutions  pour  faire  un  peuple  libre,  et  que  telle 
nation  serait  plus  heureuse,  plus  florissante  sous  le  despo- 
tisme du  grand-visir  que  telle  autre  sous  les  sages  lois  de* 
Etats-Unis. 

Kasserablez  les  plus  grands  publicistes  des  temps  moder- 
nes, et  demandez-leur  la  constitution  la  plus  parfaite  qu'il 
soit  possible  à  l'esprit  humain  de  rédiger.  Puis  donnez  celte 
constitution  à  un  peuple  ignorant  et  démoralisé  comme 
celui  de  l'Amérique  du  Sud.  (>ue  fera- t-il  de  vos  loisPQielle 
prospérité  pourrat-il  enalleadre?  L'équilibre  des  pou- 
voirs sera  foulé  aux  pieds  des  passons;  les  principes  de 
l.bcrté  deviendront  des  moyens  de  licence  ;  les  droits  poli- 
tiques seront  vendus  à  des  factieux  ;  chacun  voudra  empor- 
ter un  lambeau  de  l'ordre  social  ;  tout  y  sera  fort,  excepté 
les  lois  que  vous  aurez  vainement  écrites  sur  le  papier.  Fui- 
tes une  supposition  précisément  cojitraire.  Donnez  à  un 
peuple  moral  et  éclairé  la  plus  détestable  de  toutes  les  con- 
stitutions, ou,  si  vous  l'aimez  mieux,  que  ce  peuple  n'ait 
point  de  constitution.  Ses  mœurs  seront  pour  lui  des  lois 
plus  puissantes  que  toutes  les  formes  politiques;  ses  princi- 
pes et  l'i'nergie  de  son  caractère  opposeront  une  digue  in- 
franchissable aux  attentats  du  despotisme;  son  éducation 
suppléera  aux  vices  de  sei  institutions  ;  il  sera  sa  charteà 
lui-même,  et  il  contraindra  bientôt  son  maître  à  l'observer. 

Mais  pourquoi  des  hypothèses?  Toute  l'histoire  est  là 
pour  nous  servir  de  témoignage.  Athènes  avait  des  lois  plus 
démocratiques  du  temps  d'Alcibiade  qu'au  siècle  d'Aristide, 
mais  elle  était  plus  immorale  ;  etses  lois,  bien  loin  de  servir 
à  sa  prospérité  ,  ne  faisa  eut  que  la  plonger  plus  avant  dans 
le  gouffre  de  sa  ruine,  Rome  ,  sous  Marius ,  était  plus  libre 
par  SCS  institutions  que  sous  les  premiers  consuls,  mais  elle 
était  plus  esclave  par  ses  mœurs.  Ces  deux  républiques,, 
long-temps  florissantes  sous  des  lois  impaif.utes  ,  devinrent 
misérables  sous  des  lois  savamuieii.t  p^rfecliouiiées.  Si  l'on 
rot'erroge  des  époques  plus  rapproi-hées  de  nous,  la  race 
bretonne  fut  le  premier  peuple  libre  en  Europe,  non  pas- 
tant  à  cause  de  sa  constitution  ,  informe  ramas  de  vieilles 
loisetde  coutumes  anglo-normandes,  qu'à  cause  de  son  ca- 
ractère et  de  ses  mœurs,  La  Suisse,  la  H(dlaiide,  les  Etats- 
Unis  devinrent  Ibies  et  forts  ,  parce  qu'ils  avaient  des  ver- 
tus. La  France  on  pS ,  avec  des  législations  qui  remontaient 
jusqu'aux  loisdeMinos,  avec  des  lois  libérales  jusqu'à  la 
démagogie ,  fut  lâchement  esclave  ,  et  se  baigna  dans  le  sang 
de  ses  meilleurs  citoyens.  Sa  Ubeilé  n'était  que  servitude, 
sa  fraternité  que  fureur  atroce  ,  ses  institutions  républicaines 
que  hideuseana:cliie;elleavait  espéré  d'obtenir  le  bonheur 
par  ses  lo.s;e'le  ne  trouva  que  le  malheur  par  ses  vices.  De 
nos  jours,  le  Brésil,  le  Mex  ique  et  la  Colombie  offrent  le  même 
spectacle  ,  et  par  les  mêmes  causes.  Hommes  d'état,  hommes 
de  parti ,  que  prétendez  vous  faire  avec  vos  interminables 
discussions  sur  les  formes  de  gouvernement  ?  Eclairez  lu 
France,  dounez-lui  des  mœurs,  et  vos  lois  seront  assez  bon- 
nes ;  laissez  la  France  plongée  dans  l'égoïsme  et  dans  1rs 
fausses  lumières,  et  vos  lois  seront  toujours  mauvaises, 
quelque  soin  que  vous  preniez  de  les  perfectionner  I 

Ces  rétlexions  nous  découvrent  la  (deuxième  source  des  il- 
lusions et  des  mécomptes  de  juillet.  Pendant  les  quinze  an- 
nées de  la  re  tauralion  ,  les  hommes  de  la  gauche  ,  n'ayant 
que  peu  de  chances  d'arriver  au  pouvoir,  écrivaient  et  agis- 
saient comme  font  maintenant  les  républicains.  Ils  parlaient 
beaucoup  des  formes  de  gouvernement;  ilss'occup.iient  sans 
cesse  de  lois  à  faire,  d'institutions  à  réformer;  ils  récla- 
maient les  conséquences  de  la  Charte  dans  les  mêmes  termes 
que  l'école  américaine  réclame  aujourd'hui  les  conséquen- 
ces des  trois  journées;  ils  pi  omettaient  enfin  à  la  France  le 
même  bonheur  que  lui  [)roniettcnt  chaque  matin  les  feuil- 
les de  la  république.  Il  n'y  a  dans  tout  cela  qu'un  mot  de 
changé  :  l'ancienne  gauche  prenait  son  point  d'appui  duus 


LE  SEMEIR. 


^i05 


acte  constitutionnel  ;  les  républicains  prennent  le  leur 
iun  mvsléricux  programme.  Mais  c'était  alors,  comme  a 
;ent,  une  œuvre  d'iiabilotcpour  les  clieFs ,  et  de  duperie 
r  le  commun  des  lecteui». 

>n  n'a  pas  oublié  quelle  était  la  polémique  des  journaux 
l'opposition  sous  les  deux  règnes  de  la  brandie  ainee. 
il  venaient,  à  leur  nvis,  les  agiUtious  intcrieuies,  les 
spirations,  les  inimitiés,  le  malaise  des  affaires,  et  cette 
uiétude  vague,mais réelle,  dont  Louis  XVllI  parlait  dans 
discours  d'ouverture?  Tous  ces  griefs  avaient  leur  source 
is  les  hommes  du  pouvoir  et  dans  les  mauvaises  formes 
Rjuverncment.  Et  que  fallait-il  pour  que  la  France  de- 
il  parfaitement  heureuse,  tranquille,  prospère,  glo- 
use,  morale,  éclairée  et  tout  le  reste?  I  fallait  observer 
jlemcnt  la  Charte  et  en  développer  loutei  les  conséquen- 
;  il  fallait  une  loi  qui  appliquât  le  jury  aux  délits  politi- 
es,  une  loi   sur   la  responsabilité   des  aiinistrcs ,  une  loi 

•  l'organisation  de  la  garde  naticnale  .   une  loi  plus  large 

•  la  liberté  de  la  presse,  une  loi  sur  la  liberté  d'enseigne- 
!nt,  une  loi  départementale  et  municipale,  une  loi  des 
ctions  qui  abolît  le  double   vole,   etc.  Moyennant  toutes 

lois,  bien  entendu  pourtant  qu'elles  seraient  exécutées 
1-  les  hommes  de  la  gau  lie,  la  fiance  ne  manquerait  pas 
:tre  le  pays  le  plus  florissant  et  le  plus  heureux  du  monde. 
3r,  quand  la  révolution  de  juillet  arriva ,  le  peuple  se  mit 
aisouner  à  peu  près  en  ces  termes  :  Nous  étions  assez  mal 
is  la  restauration  ;  nos  querelles  devenaient  chaque  jour 
1»  vives,  nos  affaires  politiques  suivaient  une  fausse  diiec- 
n,  notre  activité  commerciale  se  ralentissait,  nous  étions 
ilinucllement  à  la  veille  d'une  crise  terrible,  parce  que 
us  n'avions  pas  de  chefs  consciencieux  ni  de  bonnes  lo.s , 
rce  que  la  Charte  et  ses  conséquences  n'étaient  pas  reli- 
îusement  accomplies.  Maintenant  que  la  révolution  est 
le ,  la  Charte  sera  une  vérité  ;  on  abolira  les  mauvaises 
s,  on  nous  en  donnera  d'excellentes  ;  et  comme  ces  lois 

ont  exécutées  par  des  hommes  intègres,  qui  ne  cherche- 
nt pas  à  éluder  dans  la  pralque  ce  qu'.ls  auront  admis  en 
jorie,  il  est  clair  que  nous  allons  être  exemp'.s  de  tout  ma- 
se,  de  toute  inquiétude ,  de  toute  crainte  sur  nos  desti- 
es ,  et  qu'il  ne  nous  restera  plus  qu'à  jouir  en  paix  du 
nheur  que  de  braves  citoyens  nous  ont  acquis  au  prix  de 
ir  sang. 

Malheureux  peuple,  comme  on  l'avait  trompé!  que  ton 
isiou  était  grande  I  et  combien  les  événemens  allaient  se 
Lcr  détela  rendre  amèi  cl  Je  ne  l'accuse  point  cepen- 
IV.  d'avoir  en  de  si  hautes  espérances;  quel  peuple,  dans 

même  position,  entouré  des  mêmes  prestiges,  n'aurait 
i  espéré  comme  loi  elauunt  que  toi?  Les  députés  ,  les 
irs,  les  ministres,  le  lieutenant-général  ,  tous  le  promet- 
ent  un  glorieux  avenir.  Us  te  disaient  dans  leurs  discours 
leurs  proclamations  que  lu  rentrais  eu  possession  de  l'or- 
e  et  de  la  liberté,  qu'il  n'y  avait  plus  de  crainte  pour  les 
ails  acquis,  plus  de  barrière  entre  la  France  et  les  droits 
i  lui  minquaieiil  encore  (0-  Us  l'anBonçaient  qu'elle  se- 
l  libre  et  heureuse,  cette  France  qui  leur  est  si  clièrc(2). 

te  répclaient  que  les  sages  modifications  faites  à  la  charte 
rantissaieiil  la  sécurité  de  l'avenir,  et  que  la  France  serait 
urcuse  au  dedans,  respeitéc  au  dehors  (3.  Ils  tenion- 
lient  des  siècles  de  bonheur  et  de  gloire  avec  tes  nouvel- 
institutions  (4).  Ils  prophétisaient  que  la  paix  au  dedans 
lu  dehors,  l'ordre  public,  le  libre  développement  des  fa- 

tcs  et  des  .ndustries  devait  être  le  prix  do  la  victoire(5). 
uple,  tu  en  as  cru  les  maîtres  ;  l'expérience  t'a  condam- 
;  mais  les  hommes  doivent  t'ab-oudre. 
Que  cette  expérience  du  moins  ne  soit  pas  perdue  I  Nous 
uvons  tous  reconnaître,  après  les  deux  ans  qui  viennent 

s'écouler  ,  ce  que  valent  les  formes  de  gouvernement 
ur  le  bonheur  public.  Plusieurs  des  lois  que  l'on  récla- 
lit  avec  tant  d'instances  ont  été  données.  En  sommes- 
us  plus  heureux,  plus  assurés  de  notre  avenir?  Loin,  bien 
n  de  là.  Les  passions  se  sont  emparé  de  ces  lois  pour  en 
re  des  iDstrumens  de  licence  et  de  désordre ,  pour  les 

1)  Pioclamalion  des  dcput- s  au  3i  juillet.  (2)  D'scours  du  liculenant- 
léral,  dans  la  séance  du  J  a'  ùt.   (3)  Deuxième  discours,  dans  la  séance 
9  août.    Cl)  Proclamalion  contresignée  par  M.   Dupont  de  l'Eure. 
.\'lrcs>e  de  la  chambre  des  pairs  au  roi. 


torturer  au  profit  de  l'égoïsmcelde  la  vanité.  Ce  qui  devait 
nous  rendre  plus  paisibles  nous  a  remplis  d'agitations  ;  oî 
qui  devait  nous  inspirer  plus  de  confiance  dans  notre  marchti 
politique,  nous  a  faits  crainlil's  jusqu'à  la  peur  et  dcflans 
jusqu'à  ne  compter  que  d'un  jour  à  l'uiitre  ;  ce  que  l'on  des- 
tinait à  produire  au  milieu  de  nous  •.■.■.■.-prospérité  inconiiue, 
ne  nous  a  donné  q;,'unc  misère  dont  on  n'avaitpiusd'excm 
pic  depuis  les  deux  invasions. 

Hommes  de  tons  les  partis  politiques  ,  vous  dites  qu'il 
faut  commencer  p.ir  les  fornusde  gouyerncnienl  ;  non: 
c'est  par  les  foi  mes  de  gouvernement  qu'il  faut  finir.  \  ous 
dites  que  c'est  par  les  mœurs  qu'il  faut  finir;  non  :  c'est  pur 
les  mœurs  qu'il  faut  commencer.  La  prospei  ilé  d'un  peuple 
ne  9C  laisse  pas  inscrire  dans  une  charte  ;  elle  110  1  tpoud  qu':i 
l'appel  des  citoyens  vertueux. 


SCÈi\ES  DU  MO.\DE  ACTUEL. 

CONFESSIONS    p'uN    JEUNE    HOMME. 

IX.   Un  chapitre  d'apologélù/ue. 

«  La  religion  chrétienne  peut  donc  être  défendue  avec 
les  armes  de  la  logique  1  »  disais-je  en  revenant  de  la  m.aisou 
du  Frère  Morave  ;  et  cette  réflexion,  encore  toute  nouvelle 
pour  moi  ,  m'apparaissail  comme  un  trait  de  lumière.  Que 
les  chrétiens  me  pardonnent  d'avoir  attaché  tant  de  valeur 
à  une  idée  qu'ils  regarderont  comme  bien  peu  flatteuse 
pour  l'Evangile  !  Oui ,  c'était  une  pensée  réjouissante  pour 
une  âme  qui  avait  soif  de  croyances  religieuses  ,  c'ét.iit  un 
véritable  triomphe  à  mes  yeux,dc  savoir  enfin  que  le  Chris- 
tianisme pouvait  soutenir  une  discussion  libre  et  éclairée. 
Jusqu'alors  je  m'étais  fait  la  plus  singulière  idée  de  ceux  qui 
professent  de  croire  à  la  révélation.  Ne  connaissant  qu« 
d'une  manière  très-imparfaite  les  vérités  du  Christianisme, 
ou  plutôt  ne  les  avant  vues  que  de  loin,  à  travers  le  prisme 
grossier  des  formés  de  l'Eglise  romaine;  imbu  d'ailleurs  de 
toutes  les  moqueries  soi-disant  philosophiques  de  l'école  de 
Voltair.e,  il  me  semblait  que,  pour  avoir  la  foi  chrétienne  , 
il  fallait  s'étourdir,  feimer  les  yeux  ,  rompre  en  visière  anx 
faits  les  mieux  démontrés,  et,  qu'on  me  passe  l'expression, 
sauter  à  pieds  joints  sur  les  plus  simples  règles  du  sens  com- 
mun. «  Des  enfans  dénués  de  toute  science  et  de  toute  ex- 
périence, des  femmes  enthousiastes  qui  ne  savent  appréciei- 
une  doctrine  que  par  les  émotions  du  cœur  ,  quelques  per- 
sonnes crédules  des  dernières  classes  du  peuple,  voilà,  peii- 
sais-je  auparavant  en  moi-même  ,  les  seules  gens  que  l'on 
puisse  retenir  dans  les  langes  du  Christianisme.  Mais  des 
hommes  qui  possèdent  une  raison  éclairée  ,  qui  connaissent 
l'histoire,  qui  savent  examiner  froidement  les  preuves  sur 
lesquelles  on  appuie  la  vérité  d'une  religion  ;  des  hommes 
logiques ,  investigateurs  ,  philosophes  ,  de  notre  siècle  en- 
fin!   » 

Hélas!  une  âme  chrétienne  peut-elle  imaginer  jusqu'où 
va  le  superbe  dédain  des  incrédules  contre  la  religion  révé- 
lée? El  la  cause  de  ce  dédain  est  pourtant  toute  simple: 
c'est  qu'ils  ne  connaissent  qu'un  Christianisme  bizarre  ,  in- 
cohérent, un  Christianisme  tel  que  l'ont  construit  récem- 
ment encore  d'honorables  professeurs  ,  une  espèce  de  reli- 
gion dénaturée  par  la  plus  grossière  ignorance  clu  sujet,  un 
assemblage  informe  de  saillies  d'imagination  et  d'hypothèses 
où  l'esprit  ne  manque  pas ,  mais  où  la  vérité  manque  tou- 
jours. Les  incrédules  se  domicnt  alors  le  plaisir  d'affirmer- 
fiue  ce  Christianisme-là  n'est  bon  que  pour  ceux  qui  sont 
incapables  de  penser  et  de  réfléchir.  Je  suis  parfaitement  de 
leur  .avis.  Leur  Christianisme,  qui  n'est  pas  du  tout  le  Chris- 
tianisme, est  au-dessous  du  sens  commun;  c'est  une  œuvre 
de  fantaisie  qu'ils  estiment  ce  qu'elle  vaut. 

Supposez  un  peintre  d'enseignes  qui  voudrait  s'amusci- 
aux  dépens  d'un  public  ignare.  Il  jette  sur  la  toile  quelques 
grossiers  coups  de  pinceau  qui  do.vent ,  dit-il  ,  représenter 
la  Transfiguration;  puis  il  s'avance  d'un  air  grave  avec  son 
méchant  croquis ,  et  il  crie  aux  passans  :  «  Voyez  donc  le 
tableau  de  Raphaël!  Comprenez-vous  que  ce  peintre  ail  ac- 
quis une  si  grande  renommie  ?  En  vérité,  cette  pauvre  to'lc 


h06 


LE  SEMEIIR. 


n'est  plus  à  la  hauteur  de  nos  proférés  en  peinture,  et  il  "'y 
a  que  les  aveufjles  qui  puissent  croire  au  génie  de  Raphaël.'  » 
Changez  les  noms  ;  au  lieu  d'un  peintre  a'enseignes,  mettez 
tin  professeur  dans  sa  chaire  d'histoire  ou  un  saint-sirao- 
nien  ;  au  lieu  du  tableau  de  la  Transfiguralion  ,  prenez  le 
Christianisme,  et  à  la  pîàcc  de  ce  public  ignorant,  don'iez- 
nous  la  jeunesse  d'aujourd'hui,  qui  n'a  sor.veiii  pas  lu  deux 
pages  de  la  Bible  ,  et  vous  saurez  pourquoi  ces  jeunes  gens 
méprisent  si  fort  la  religion  thrétieunc. 

Les  discours  du  Morave  commencèrent  a  m'ouvrir  les 
yeux  sur  celte  triste  mystification,  et  l'on  comprendra  que 
je  dus  me  réjouir  de  trouver  un  homme  respectable,  possé- 
dant l'histoire  cl  sachant  la  philosophie  ,  qui  défendait  le 
Christianisme  avec  conscience  et  logique.  En  France,  i!  n'y 
a  rien  que  l'on  craigne  tant  que  de  passer  pour  un  nais  , 
pour  un  esprit  crédule  ,  et  je  suis  Franriis  en  ce  point.  Il 
m'importait  donc  beaucoup  d'apprendre  que  la  lumière  et 
le  Christianisme  ,  la  science  et  lu  révélation  ,  le  boa  sens  et 
!a  foi  ne  sont  point  incompatibles,  mais  f[u'ds  s'appuient  et 
se  soutiennent  l'un  l'autre.  Cependant,  il  faut  le  due  aussi, 
mes  doutes  n'étaient  pas  encore  dissipes  j  je  voyais  Lien  qu'il 
était  possible  de  les  combattre  ,  non  de  les  détruire  ;  j'avais 
une  meilleure  opinion  des  révélations  chrétiennes,  mais  au- 
cune croyance  ferme  et  positive.  lie  Frère  Siméon  avait  pu 
m'amjuer  au  point  de  ne  savoir  que  lui  répondre;  l'esprit 
ne  trouvait  guère  de  raisonncmens  à  lui  opposer  ,  mais  le 
cœur  persévérait  dai;»  sa  révolte.  Il  y  avait  au-deduus  de 
moi  comme  deux  forces  qui  agissaient  en  sens  contraire  : 
l'une  se  laissait  dompter  par  la  puissance  des  paroles  du 
Morave,  l'autre  eu  était  à  peine  ébranlée. 

Il  est  plus  facile  de  se  représenter,  quand  on  en  a  fait 
soi-même  l'expérience,  que  de  décrire  l'étal  mixte  dans  le- 
quel je  me  trouvais.  Je  pie\iais  un  vif  intérêt  à  lire  des  ou- 
vrages sur  la  vérité  du  Christianisme;  lorsque  j'y  découvrais 
un  argument  solide  ,  je  ni'eu  glorifiais  comme  d'uue  prc- 
deuse  acquisition  ,  et  si  l'on  eût  attaqué  l'Evangile  devant 
moi  ,  j'en  aurais  certainement  pris  la  défense  avec  chaleur. 
D'ui\  autre  côté,  lorsque  je  descendais  sérieusement  au  fond 
de  ma  conscience  ,  pour  me  demander  :  Crois-tu  ?  crois-tu 
en  Jésus-Christ,  Dicu-Sauveur ?  la  réponse  l'tiit  vague  et 
presque  négative.  Dans  mes  prières,  sans  m'astrciudrc  pré- 
cisément à  des  phrases  apprises  par  cœur,  je  prononçais  des 
formules  convenues,  des  heux  communs  d'oraison  ,  qui  me 
laissaient  l'àine  froide  et  inoccupée.  Les  argumens  des  apo- 
logies chrétiennes,  je  les  tournais  en  imagination  contre  des 
incrédules,  rarement  contre  moi  ;  je  m'applaud.ssais  d'avoir 
\in  moveu  de  polémique,  un  gage  de  triomphe  sur  mes  ad- 
versaires supposés,  non  sur  mon  propre  cœur.  Je  plaçais 
mon  Christianisme  au-dehors,  presque  jamais  au-dedaus  de 
moi  j  je  l'appliquais  volontiers  aux  questions  de  controverse, 
mais  peu  ou  point  aux  questions  d'amendement  peisonnel 
et  d'édification.  Puis  il  y  avait  des  journées  entières  et  mê- 
me des  semaines  où  tout  cet  échafaudage  semblait  écroulé. 
Le  cœur  ne  s'y  intéressait  eu  aucune  manière  ,  et  l'esprit 
même  n'y  trouvait  plus  que  des  images  fantastiques.  Je  res- 
semblais alors  à  un  voyageur  qui  parcourt  à  la  hâte  tous  les 
appartcmeus  d'un  magnifique  palais,  afin  de  pouvoir  dire 
qu'il  les  a  vus  ,  mais  qui  ne  s'arrête  nulle  part ,  qui  ne  sait 
prendre  aucun  l'epos  ,  et  qui  sort  quelquefois  de  1  édifice 
pour  se  demander  avec  découragement:  A  quoi  sert  tant 
de  fatigue?  Ne  vaudrait- il  pas  mieux  poursuivre  mon 
chemin? 

Le  Frère  Siméon  avait  lu,  je  crois,  dans  le  fond  de  mon 
âme  ;  il  avait  mieux  apprécié  que  je  ne  pouvais  moi-même 
le  fan-e  tout  ce  qui  me  manquait  pour  arriver  à  la  foi  chré- 
tienne. Aussi  s'abstenait-il,  autant  que  possible,  de  disserter 
sur  des  matières  de  controverse;  il  essayait  de  s'adresser  à 
mes  facultés  morales  plutôt  qu'à  mes  facultés  intellectuelles. 
Mais  par  une  tendance  qui  était  plus  forlc  que  mes  rêsolu- 
l'.ons,  je  ne  cessais,  dans  ce  temps-là,  de  lui  opposer  les  syl- 
logismes de  la  raison  contre  les  mystères  de  la  Bible;  et 
li.i ,  il  me  répondait  toujours  par  une  fin  de  non-recevoir, 
comme  on  s'exprime  au  barreau  :  c'est  que  toute  religion 
renferme  des  mvstèrcs  impénétrables  à  reniendement  hu- 
main. 

—  Les  incrédules,  me  disaifi^,  tombent  dans  une  étrange 
erreur  en  pensant  qu'il  n'y  a  de  doctrines  mvslci  ieuses  que 


dans  la  Parole  de  Dieu.  On  croirait,  à  les  entendre,  qu'aus 
sitôt  que  l'on  sort  de  la  Bible,  tout  est  clair,  tout  est  évident 
tout  peut  s'expliquer  par  la  raison.  Il  n'en  est  rien.  Quelqu 
croyance  religieuse  qu'on  adopte  ,  ou  même  qu'on  n'en  re 
çoive  aucune,  l'esprit  de  l'homme  sera  toujours  arrêté  pa 
des  hauteurs  inaccessibles;  les  mystères  seront  différens 
mais  il  restera  tOujtvaî-s  des  mrsicrcs.  Le  déisme, par  exem 
pie,  off|-e  aut;int  de  mystères  inexplicables ,  sinon  p'us  qu 
le  Christianisme  ;  et  lorsque  les  philosophes  qui  se  iiommcn 
déistes  prétendent  justifier  la  préférence  qu'ils  accordent 
la  religion  naturelle  sur  la  religion  révélée,  en  disant  qu'il 
veulent  des  croyances  où  la  i-aison  puisse  tout  expliquer,  il 
se  tiompent  ou  ils  nous  trompent.  La  création  de  la  ma 
tière  par  un  Esprit  pur,  doctrine  admise  par  le  déisme,  es 
un  mystère  aussi  grand  ,  aussi  incompréhensible  que  ton 
autre  mystère,  quel  qu'il  soit ,  de  la  révélation.  L'existcnc 
du  mal  physique  et  moral,  jointe  à  l'idée  d'un  Dieu  souve 
rainement  sage,  puissant  et  bon  ,  présente  autant  de  diffi 
cultes,  j'ajouterai  même  autant  de  contradictions  apparente 
dans  la  théologie  du  déisme  que  tout  autre  dogme  de  I 
théologie  chrctienne.  Les  déistes  ne  s'affranchissent  don 
pas  des  ténèbres,  en  sortant  du  Christianisme;  ils  ne  fou 
que  chercher  dans  un  autre  lieu  des  ténèbres  plus  épaisse; 
Que  si ,  pour  satisfaire  à  leur  prétention  de  tout  expliquer 
ils  abandonnent  également  le  déisme  à  cause  de  ses  mystère; 
ils  se  délivrent  d'un  mal  pour  tomber  dans  un  pire.  L'athi 
isme  est  forcé  de  dévorer  les  plus  mystérieux  des  mystèrei 
ou  plutôt  les  plus  grandes  absurdités;  il  se  met  en  contra 
diction  avec  toutes  les  lois  de  l'intelligence,  avec  toutes  h 
règles  du  sens-commun;  et  lorsqu'un  athée  se  glorifie  de  E 
croire  point  au  Christianisme,  parce  qu'il  y  trouve  des  doj 
mes  inexplicables,  il  me  semble  voir  un  homme  qui  se  ré 
jouit  d'être  courbé  sous  une  lourde  chaîne  de  fer,  pou 
n'avoir  pas  voulu  supporter  des  liens  de  soie,  ou  qui  s 
fait  gloire  d'aller  se  noyer  djns  l'Océan  pour  ne  pas  i 
mouiller  les  pieds  dans  un  ruisseau.  Que  si,  enfin,  en  dései 
poir  de  cause,  on  quitte  aussi  l'athéisme,  à  cause  de  H 
mystères;  si  l'on  se  résout  à  ne  plus  rien  croire  sur  rien; 
l'on  prend  le  parti  de  vivre  matériellement,  sans  aucur 
pensée  religieuse,  comme  les  brutes  qui  périssent,  de  noi 
veaux  mystères  se  présentent  dans  la  nature,  dans  les  sent 
mens ,  dans  les  besoins  de  l'homme  :  mystères  non  moii 
incomprélicnsibles  que  ceux  de  toutes  les  religions,  mais  qi 
s'en  distinguent  par  la  monstrueuse  dégradation  dans  li 
quelle  ils  plongent  ceux  qui  sont  assez  malheureux  ou  assi 
aveugles  pour  les  adopter. 

Essayez  donc,  ajoutait  le  Morave,  d'imaginer  une  religio 
qui  n'ait  point  de  mystères,  point  de  dogmes  inexplicable 
une  religion  évidente  par  elle-même  dans  toutes  ses  partie 
comme  un  axiome  de  mathématiques,  et  vous  aurez  alors  « 
prétexte  spécieux  pour  reprocher  au  Christianisme  ses  do 
trines  mystérieuses.  Je  dis  le  prétexte,  et  non  pas  le  droil 
car,  après  tout,  révélation  et  mystère  sont  deux  idéPs  corfi 
latives;  et  en  supposant  que  l'homme  !ut  capable  d'arriver 
une  théologie  dépouillée  de  mystères,  il  ae  s'en  suivrait  p 
du  tout  qu'il  ne  devrait  point  y  avoir  des  mystères  dans  ui 
révélation.  Pour  justifier  les  attaques  des  déistes  contre  1 
difficultés  de  la  religion  chrétienne  ,  il  faudrait  ces  det 
choses:  d'abord  que  leur  religion  naturelle  fût  parfailemc 
claire,  explicable,  compréhensible  dans  tous  ses  point! 
ensuite  que  cette  religion  fût  tellement  satisfaisante, qu'el 
eût  une  influence  morales!  incontestable,  et  qu'elle  présc 
tât  des  moyens  si  puissans  de  perfectionnement  et  de  s«n 
lification,  qu'on  fût  obligé  d'en  conclure  que  toute  révél 
tion  était  inutile.  Jusques-là  je  répondrai  aux  déistes  :Voi 
n'échappez  aux  mystères  de  l'Evangile  que  pour  vous  so 
mettre  à  des  mystères  également  obscurs  ;  mai»  les  discipl 
de  Christ  ont  sur  vous  ce  double  avantage  :  le  premier,  qu 
leur  paraît  tout  naturel  qu'il  y  ait  des  mystères  dans  une  i 
vélation,  an  lieu  qu'il  doit  vous  sembler  étrange  qu'il  y  ; 
aussi  des  mystères  dans  la  religion  que  vous  avez  laite;  I  a 
tre,  que  les  dogmes  du  Christianisme,  si  mystéiieiix  qu' 
soient,  ont  une  puissante  influence  morale,  ce  qui  est  visil 
à  tous  les  yeux  qui  veulent  s'ouvrir,  tandis  que  vos  dogn: 
n'en  ont  aucune,  ce  que  vous  êtes  vous-mêmes  contrait 
d'avouer. 

Au  fond  de  tout  cela  ,  poursuivait  le  Morave,  c'e^l  l'o 


LE  SEMEUR. 


hii-j 


eil  humain  qui  s'agite  en  tous  sens,  qui  se  dresse  avec 
brtsur  la  pointe  des  pieds,  qui  s'clouiditpournepasapci- 
i'oii'  sa  petitesse  et  ses  misères.  Il  essaie  de  se  faire  illusion 
Dut  prix  sur  les  limites  de  la  raison.  En  voyant  partout 
s  mystères,  dans  la  religion  naturelle  comme  dans  la  reli- 
)n  révélée,  dans  l'athéisme  comme  dans  le  matérialisme, 
loi  de  plus  simple  que  de  se  dire  :  Les  révélations  chré- 
nnes  sont  aussi  claires  qu'elles  pouvaient  l'être  pour  une 
sature  d'aussi  Lible  intelligence  que  moi  j  les  difficultés 
c  j'y  rencontre,  je  les  dois  attribuer  aux  bornes  de  ma 
son",  nullement  aux  choses  que  Dieu  m'enseigne,  et  si  le 
eil  laisse  encore  autour  de  moi  des  ténèbres,  ce  n'est  pas 
clarté  qui  est  insuffisante,  ce  sont  mes  yeux  infirmes  qui 
convient  d'un  voile.  Mais  non  ,  ce  raisonnement  si  sim- 
î,  la  plupart  de  nos  philosophes  ne  le  font  point;  ils  se 
ivent  du  Christianisme  ,  comme  des  enfans  du  collège, 
ut  fiers  de  n'avoir  plus  devant  eux  de  hautes  murailles, 
utjovcux  d'être  libres;  puis,  courant  toujours  sans  pren- 
c  garde  à  rien  ,  ils  vont  se  précipiter  dans  un  bourbier 
ofond  dont  ils  ne  peuvent  plus  sortir,  ce  qui  ne  les  cmpê- 
:ic  point  de  crier  à  tout  venant  :  Ne  suis-je  pas  librePn'ai- 
pas  franchi  les  murailles  du  collège  où  l'on  prétendait  me 
itenir?  Mystères  pour  mystères,  je  m'en  tiens  pour  de 
)nues  raisous  à  ceux  de  la  Bible,  et  lorsqu'un  déiste  me 
mmera  de  les  expliquer ,  je  ne  lui  ferai  d'autre  réponse 
le  celle-ci  :  Expliquez  d'abord  les  vôtres  ;  ensuite  nous 
aminerons  les  miens. 

On  doit  reprocher  peut-être  à  quelques  pieux  apologis- 
s,  concluait  le  Morave,  d'avoir  trop  facilement  laissé 
rendre  l'offensive  à  l'incrédulité.  Ils  lui  ont  permis  de  ve- 
r  sur  leur  terrain  ,  d'attaquer  l'Evangile  dans  ses  derniers 
:tranthemens,  d'employei'  toute  espèce  d'armes,  le  men-f 
inge ,  le  ridicule,  la  mauvaise  foi,  la  force  même  pour 
ibattre,  et  ils  n'ont  pas  voulu,  par  je  ne  sais  quel  scrupule 
c  conscience,  porter  la  guerre,  mais  une  guerre  loyale,  sur 
:  terrain  de  leurs  antagonistes;  ils  ont  craint  d'établir  un 
•ibunal  pour  y  faire  comparaître  le  déisme,  bien  que  les 
éistes  n'eussent  pas  craint  d'en  ériger  un  pour  condamner 
.  religion  chrétienne.  C'était  accepter  une  position  fausse 
t  une  lutte  inégale.  Pendant  le  dix-huitième  siècle  la  cause 
u  Christianismea  été  jugée  sans  étreplaidée,  et  la  cause  du 
éisme  a  été  triomphante  sans  être  examinée.  Les  personnes 
eu  instruites  (et  elles  forment  toujours  le  grand  nombre) 
oyant  que  les  amis  de  l'Evangile  se  renfermaient  timide- 
lent  dans  la  défensive,  jugèrent  qu'ils  étaient  faibles  et 
apercevant,  d'une  autre  part,  que  les  philosoplies  atta- 
uaicnt  avec  audace,  les  estimèrent  forts.  I!  fallait  faire  moins 
11  ne  répondant  pas  du  tout  à  leurs  injures  ,  ou  faire  plus, 
n  les  obligeant  à  s'expliquei-,  s'ils  le  pouvaient,  sur  les  mys- 
ères  de  leurs  croyances  philosophiques.  Accepter  le  com- 
lat,  puis  attendre  l'ennemi  sans  oser  franchir  sa  frontière, 
'est  déjà  se  reconnaître  à  demi-vaincu. 

—  Mais  si  le  déisme  offre  autant  de  mystères,  autant  de 
octrines  inexplicables  que  le  Christianisme  ,  répondis-ie  an 
'rère  Smiéon,  comment  se  fait-il  qu'il  y  ait  dans  les  classes 
clairées,  parmi  les  hommes  de  lettres  et  de  science,  beau- 
oup  plus  de  déistes  que  de  chrétiens? 

—  Vous  êtes  accoutumé  à  mes  paradoxes,  reprit  en  sou- 
iant  le  Morave  ;  permettez-moi  donc  de  vous  dire  sans 
pologie  préliminaire ,  que  votre  opinion  ,  bien  que  géné- 
alement  admise  ,  me  paraît  fausse  à  tous  épards.  Je  ciois 
[u'il  y  a  beaucoup  moins  de  vrais  déistes  que  de  vrais  chré- 
lens,  et  je  le  crois  ,  non  seulement  des  pays  ou  rèpne  l'E- 
angile,  mais  de  ceux  où  il  semble  complètement  détrôné  • 
e  le  crois  de  la  France,  de  Paris,  et  <ie  quelque  réunion 
l'hommes  qu'il  vous  plaira  de  rassembler.  Oui,  l'on  peut 
fBimer  d'une  manière  positive  que  ceux  qui  ont  une  véri- 
able  foi  en  Dieu  et  en  son  Christ  Forment  partout  nombre 
leaucoup  plus  considérable  que  ceux  qui  ont  une  véritable  foi 
m  Dieu  seul.  Remarquez  bien  les  termes  que  je  viens  d'em- 
ilnyer  ;  je  parle  d'une  véritable  foi.  Celui  qui  croit  vérita- 
i^lement  en  Dieu  do't  sentir  par  le  cœur  sa  toute-présence, 
îh  ;  bien  ,  les  déistes  reconnaissent  en  théorie  cette  perfec- 
ion  ,  mais  leur  cœur  n'en  éprouve  pas  la  réalité;  ils  vivent 
lors  de  Dieu  ,  loin  de  Dieu  ,  sans  Dieu  dans  le  monde.  Si 
nés  paroles  pouvaient  retentir  du  haut  d'une  tribune,  i'in- 

iterais  en  ce  moment  tout  déiste,  quel  qu'il  soit,  de 'met- 


tre la  main  sur  la  conscience,  et  de  déclarer  s'il  n'est  pas  vrai 
qu'il  vive  habituellement  sans  Dieu  :  oui,  sans  le  Dieu  qu'il 
avoue,  qu'il  proclame,  sans  le  Dieu  auquel  il  fait  profession 
de  croire.  Peut-être  faut-il  en  excepter  quelques  àincs  natu- 
rellement contemplatives  et  aimantes;  et  encore  ce  n'est  que 
dans  de  rares  occasions  qu'elles  ont  réellement  senti  la  toute- 
piésence  de  Dieu.  Prenons  un  autre  fait.  Celui  qui  croit 
véritablement  en  Dieu  doit  l'aimei.  Quel  est  le  déiste  qui  re- 
fuserait d'établir  en  théorie  que  cet  amour  est  juste,  légi- 
time ,  obligatoire  ?  Mais  dans  la  praiiquc  ,  dans  les  profon- 
deurs de  son  àme  ,  dans  ses  œuvres  ,  dans  sa  vie  a-t-il  de 
l'amour  envers  Dieu?  Ah  I  s'il  veut  répondre  sincèrement, 
il  avouera  qu'il  ne  l'aime  point  ;  qu'il  s'occupe  de  toutes 
chose?  plus  quelle  Dieu;  qu'il  n'éprouve  aucune  joie  à  pen- 
ser à  Dieu;  qu'il  ne  parle  presque  jamais  de  Dieu;  qu'il  agit 
envers  Dieu  .comme  il  ferait  d'une  personne  indifférente, 
étrangère,  et  non  comme  il  agirait  pour  nu  père,  une  mère, 
un  protecteur,  un  ami. 

Repassez  toutes  les  autres  conséquences  paniques  de  la 
véritable  foi  en  Dieu,  ajouta  le  Morave,  et  vous  verrez  qu'il 
n'y  en  a  aucune  qui  soit  réalisée  dans  les  sentimens  et  dans 
les  actions  du  déiste.  Or,  qu'est-ce  qu'un  déisme  qui  ne  pro- 
duit rien,  qui  ne  change  rien,  qui  n'inspire  ni  crainte  ni  espé- 
rances, qui  ne  se  montre  dans  la  vie  de  l'homme,  ni  comme 
obstacle  au  vice,  ni  comme  moyen  de  vertu?  Ce  déisme  est 
un  déisme  faux  ;  cette  foi  en  Dieu  est  une  négation  de  Dieu. 
Un  tel  homme  ne  croit  pas  ;  il  se  paie  d'un  mot  vide  ;  il 
croit  qu'il  croit;  au  fond  il  est  athée.  Mais  considérez  un 
vrai  chrétien  dans  ses  actions,  dans  ses  paroles  et,  s'il  vous 
est  possible  ,  dans  les  plus  intimes  pensées  de  son  cœur;  il 
croit  en  Dieu,  lui;  il  sent  sa  toute- présence  ;  il  le  prie;  il 
l'aime;  il  demeure  avec  Dieu;  il  vit  en  Dieu.  Chose  éton- 
nante, et  qui  ressemblerait  à  un  jeu  d'esprit  dans  une  con- 
versation moins  grave  :  c'est  le  chrétien  seul  qui  est  réelle- 
ment déiste,  et  il  ne  croit  véritablement  en  Dieu  que  parce 
qu'il  croit  véritablement  en  Jésus-Christ.  Celui  qui  s'appe- 
lait la  vérilé  nous  l'a  dit  :  «  Nul  ne  viendra  au  Père  que 
par  moi.  » 

Les  réflexions  du  Morave  frappaient  juste,  et  je  me  gardai 
bien  de  l'interrompre.  Il  me  semble  que  j'ai  déjà  rapporté 
quelque  part  dans  ces  confessions  que  mon  prétendu  déisme 
était  dans  la  pratique  un  athéisme  pur.  Si  quelqu'un  m'eût 
accusé  de  ne  pascroire  en  Dieu,  j'en  aurais  pourtant  éprouvé 
de  l'irritation  comme  d'une  offense  gratuite  et  personnelle; 
j'aurais  affirmé  ,  soutenu  que  je  croyais  en  Dieu  aussi  bien 
que  personne  au  monde.  Mais  si  l'on  eût  alors  examiné  ma 
vie,  observé  mes  actes,  sondé  mes  pensées  et  mes  sentimens. 
Dieu  n'y  était  plus.  Singulier  déisme  qui  chasse  Dieu  de 
toutes  les  paroles,  de  toutes  les  actions  où  il  devrait  se  trou- 
ver !  Etrange  foi  que  celle  qui  n'est  acceptée  par  l'esprit 
qu'à  la  condition  qu'elle  s'effacera  ,  qu'elle  se  taira,  qu'elle 
n'occupera  point  de  place  dans  les  affections  du  cœur,  et 
qu'elle  s'abstiendra  de  contrarier  aucune  passion  ! 

Dieu  vivant!  Dieu  présent  partout  1  Etre  souverainement 
salut  et  juste  I  je  doute  miintenant  si  mon  déisme  n'était 
pas  un  plus  grand  outrage  envers  toi  que  n'aurait  pu  l'être 
le  plus  stupide  athéisme  I  Celui  qui  nie  ton  existence  est 
digne  encore  de  pitié;  ses  fautes,  ses  égaremens  sont  un 
malheur  pour  lui  plus  encore  qu'une  révolte  contre  ta  sou- 
veraineté; il  n'obéit  pas  à  tes  ordonnances,  parce  qu'il  ne  te 
connaît  pas;  son  cœur  est  endurci,  parce  que  son  entende- 
ment est  couvert  de  ténèbres.  INlais  reconnaître  que  tu 
existes  pour  te  laisser  dans  l'oubli ,  pour  te  mettre  à  la  der- 
nière place;  avouer  que  tu  es  là,  près  de  chacun  de  nous,  et 
agir  comme  si  tu  n'y  étais  point;  te  proclamer  de  nos  lèvres 
et  t'outrager  dans  notre  conduite  ;  s'écrier  devant  les  hom- 
mes :  Je  crois  en  Dieu,  et  te  calomnier  indignement  devant 
ces  mêmes  hommes  par  nos  actions  pleines  d'orgueil ,  d'im- 
pureté, d'avarice,  de  vengeance  I  n'est  ce  pas  une  révolte 
flagrante  ,  une  insulte  au-dessus  de  toute  expression  ?  n'est- 
ce  pas  se  rendre  coupable  envers  toi.  Dieu  puissant  I  d'un 
attentat  que  l'on  frémirait  de  commettre  contre  la  dernière, 
la  plus  méprisée  des  créatures  humaines  ? 

Cette  méditation  intérieure  dura  lang-temps;  et  le  Frère 
Morave,  ne  recevant  aucune  réponse,  crut  que  je  préparais 
une  nouvelle  objection.  Il  s'empressa  de  venir  au  devant 
de  la  difficulté  qu'il  supposait  :  Vous  vous  étonne/,  peut- 


^i08 


LE  SEMF.lin. 


("Uie  me  dit-il  ,  que  je  soulieiiiie  avec  tant  d'assurance  qu'il 
V  a  moins  de  vrais  déistes  que  de  vrais  chrétiens.  "Vous  ue 
vnvcz  pas  pourquoi  les  éci  i^aiiis  et  les  savans  de  noire  siè- 
de',  s'ils  ne  sont  pas  plus  l'un  que  l'autre,  et  s'ils  trouvent 
autant  de  nivslères  dans  le  déisme  que  dans  le  Christianisme, 
pourquoi  ils  acceptent  volontiers  le  nom  de  déistes,  et  re- 
fusent opiniâtrement  celui  de  disciples  de  Jésus-Christ.  Je 
«[■ois  cependant  qu'il  est  f.icile  d'c:i  découvrir  la  raison: 
l'fjt  que  le  nom  de  déiste  n'ublige  à  rien  ,  au  lieu  que  le 
nom  de  chrétien  obrn;e  à  beaucoup. 

Dites  que  vous  crovez  en  Dieu  :  qu'est-ce  qu'on  vous  de- 
mandera de  plus?  L'expérience  ii'a-t-cllc  pas  suffisainiuenl 
appris  que  cette  crovance  philosophique  n'impose  aucuue 
b.ivrièreet  n'exclut  aucun  vice?  I.a-t-on  ciierther  ce  que 
■vous  faites  pour  le  mettre  en  conlradiclioii  avec  ce  que 
vous  croyez  ?  Les  mcmbics  de  la  Coiivenlion  savaient  bien 
«lu'ils  ne  prenaient  aucun  engagement  moral  eu  proclamant 
lex.istence  de  l'Etre  supicme  j  ce  n'était  qu'un  al■tic^e  addi- 
tionnel aux  lois  de  la  république;  et  l'opinion  n'eut  pas 
même  l'idée  que  cette  théorie,  pompeusement  promulguée 
dans  les  gazettes  ,  empêcherait  un  seul  crime  ou  renverse- 
rait un  seul  échaf.ud.Le  Directoire  ,  qui  proclamait  un  peu 
plus  que  le  déisme  ,  puisqu'il  avait  construit  le  mot  grec  de 
i'iéophilanthropie  pour  annoncer  qu'il  unissait  les  hommes 
à  Dieu  dans  ses  croyances  religieuses  ,  le  Directoire  avec  son 
mot  technique  avait  il  rcelleraent  promis  quelque  chose? 
S'était-il  imposé  le  devoir  d'être  jiiste,  loyal ,  probe  dans 
ses  relations  publiques ,  honnête  et  pur  dans  ses  relations 
privées?  Nullement  :  personne  en  France,  ni  ailleurs,  ne 
crut  à  la  puissance  morale  de  latliéophilanthropie.  On  con- 
Tfaîtsi  parfaitement  ce  que  peuvent  les  croyances  des  philo- 
sophes qu'on  n'imagina  pas  de  vous  en  demander  compte  , 
fu,=iiez-vous  d'ailleurs  féroce  comme  un  terroriste,  ou  bas- 
sement luxurieux  et  vénal  comme  un  membre  du  Direc- 
toire. Le  déisme  n'engage  pas  devant  les  hommes  j  il  n'cn- 
g  ige  pas  non  plus  devant  la  conscience  de  celui  qui  l'accepte. 
Point  de  passions  à  vaincre,  ni  de  pénibles  sacrifices  à  Sup- 
porter; nulle  contrainte  ni  gêne  dans  son  propre  cœur.  Ce 
n'est  plus  Dieu  qui  corrige  les  passions  ;  ce  sont  les  passions 
qui  corrigent  l'idée  de  Dieu  ;  elles  le  font  :i  ieur  minière 
pour  se  mettre  à  l'aise;  le  déiste  commande,  et  son  Dieu 
obéit,  méthode  inverse  de  celle  du  Christianisme.  Ajoutez 
à  tout  cil  I  qu'il  est  vulgaire  et  trivial  de  se  soumettre  aux 
.logmes  de  la  révélation;  on  se  sépare  du  commun  peuple, 
eu  portant  la  bannière  du  déisme;  cette  démarche  suppose 
de  la  science  et  fait  présumer  de  la  force  d'esprit.  Pour 
moi  ,  je  ne  m'étonne  pas  qu'il  y  ait  tant  de  gei«,  dans  les 
classes  Ktlices,  qui  se  disent  déistes,  quoi  qu'ils  soienl  aussi 
peu  déistes  que  chrétiens  ;  je  m'éloiine  qu'tl  n'y  en  ait  pas 
encore  un  plus  grand  nombre. 

Déclarez-vous,  au  contraire,  disc'plc  de  Jésus-Christ; 
prenez  hautement  sa  défense  dans  vos  écrits  et  dans  vos  dis- 
lours.  Premièrement  on  vous  plaindra;  vos  amis  diront  : 
Oui  aurait  pensé  qu'il  eût  une  Iclc  si  faible  et  si  crédule? 
Ensuite,  s'il  arrive  que  vous  donniez  des  preuves  irrécusa- 
bles d'une  grande  Solidité  d'esprit  et  d'une  forte  intelli- 
gence, vos  anciens  amis  modifieront  leurs  conjectures,  sans 
les  rendre  plus  favoialnes:  Quel  niotif  peut-il  avoir  pour 
afficlicr  ces  principes  de  dévotiou?  Quel  intérêt  y  trouve-t 
il?  V  oilà  le  soupçon  d'hypociisic  qui  se  fait  jour.  Puis  (;n 
observera  scrupuleusement  toutes  vos  actions  et  toutes  vds 
paroles  ;  car  la  foi  chrétienne,  lorsqu'elle  se  pose  eu  face  du 
monde,  est  un  engagement  difficile  à  tenir;  chacun  sait  à 
quoi  s'oblige,  un  chrétien ,  et  le  déi&le  exigera  beaucoup 
plus  de  vous  qu'il  n'exige  de  lui-même.  Il  est  vrai  que  par 
i:ela  seul  il  reconnaîtra  la  supériorité  du  Christianisme 
s^.irses  théories  religieuses;  mais  il  n'y  prendra  pas  garde, 
«t  pour  peu  que  vous  fassiez  quelijue  chose  de  blâmable, 
vous  serez  impilovablemont  blâmé.  Dès  lois  le  soupçon 
d'hypocrisie  s'attachera  plus  fortement  à  vous:  Un  homn.Ê 
qui'se  loue  d'être  cliréticu  ,  faire  de  telles  choses!  avoir  si 
peu  de  modération,  d'indulgence  ou  de  charité I  Ce  n'est 
pas  tout.  Vous  pourrez  à  la  ligueur  vous  mettre  au-dessus 
des  jugemelisd'autiui.  Que  m'importe,  dis:iit  un  écrivain, 
que  m'importe  le  mépris,  si  je  le  méprise?  Mais  la  foi  chré- 
tienne sera  surtout  un  saint  engagement  pour  vous;  elle 
vous  imposera  de  grai.ds  devoirs  dont  vous  serez  responsable 


au  tribunal  de  votre  conscience  ,  avant  de  l'être  au  tribunal 
de  votre  Juge  suprême.  Celui  qui  passe  du  déisme  à  l'Evan- 
gile s'oblige  à  vaincre  ses  passions  et  à  changer  son  mauvais 
train  de  vie;  il  faut  qu'il  devienne  autre  qu'il  n'était,  ou 
bien  il  est  à  la  fois  plus  coupable  et  plus  malheureux  qu'au- 
paravant. Voilà  ,  mon  jeune  ami ,  la  pierre  de  scandale  con- 
tre laquelle  se  heurtent  et  se  brisent  les  hommes  du  siècle. 
Les  mystères  dont  on  se  plaint  sont  le  prétexte  de  l'incrédu- 
lité; les  obligations  morales  dont  on  ne  se  plaint  pas  en  sont 
la  cause.  Citons  encore  une  parole  de  Celui  qui  a  su  renfer- 
mer en  quelques  mots  des  vérités  grandes  comme  l'univers: 
«  Voici  la  cause  de  la  condamnation:  c'est  que  la  lumière 
»  est  venue  d:ins  le  monde,  et  que  les  hommes  ont  mieux  ai- 
»  mé  les   ténèbres  que  la  lumière,  parce  que  leurs  oeuvres 

1'  SONT  MAUVAISES.   » 

ilais  bornons  ici  notre  entretien,  dit  en  terminant  le 
pieux  Morave.  Il  doit  se  tenir  demain  une  assemblée  re- 
ligieuse chez  moi  ;  vous  pourrez  y  voir  quelques  fidèles 
serviteurs  de  Christ,  et  leurs  simples  discours  auront  peut- 
être  sur  vous  plus  d'influence  que  tous  les  argumens  de 
l'apologétique.  La  science  humaine  est  peu  de  chose;  elle 
ne  fait  que  préparer  W  sprit,  sans  changer  le  cœur.  C'est  toi 
seul ,  ô  mon  Dieu  I  qui  donnes  et  qui  vivifies  les  germes 
d'une  existence  nouvelle;  c'est  toi  seul  qui  convertis  I 


m£LA:VGES, 

DiLicE.iiCE  E\  Egypte.  — Un  navire  parti  de  Londres  a  pris  à  son  bord 
une  voiture  qui  est  dg^tinée  à  faire  le  Service  rnire  le  Caire  et  Alexandrie. 
Celte  voilure  a  eiéfdi.to  en  Angleterre  ;  on  a  mis  au  sommet  une  espèce  de 
toil  et  des  jalousie»  a  IX  panneaut  de  la  voilure,  aGn  quil  soitfaci'ede 
renouveler  l'air,  el  que  les  voy;igeurs  puis-ent  supporter  le  climat  brûlant 
de  celte  contrée.  On  a  emporté  aus«i  des  harnais  pour  quatre  chevaux.  Un 
cocher  anglais  .accoutumé  au  clufiat  de.*  tropiques.est  parti  en  même  temps. 
C'c'^t  la  première  fois  qu'on  a  tenté  d  introduire  en  Enyp'e  d  s  voitures  pu- 
bliques. Un  olliricr  du  p.iclia,  qui  avait  vis'ité  l'.Angluteirt;  ,  il  y  .1  quelques 
ann  es  .  a  f.jit  celle  t  iitative:  il  a  obtenu  pour  cela  la  sanction  de  son 
maître,  l-e  gouveinemen  a,  depuis  quelque  temp*.  donné  d.-s  ordres  pour 
faire  ouvrir  des  <  liemins  com  uodes  p  lur  des  voilures  entre  le  Caire  el 
Alexandrie,  et  entre  Alexandrie,  Rosette  et  Damiette. 


AÎ\\0\CE. 

y,K   PPRTE  OU   BATEAU    A  V.lPEt'R    LE    ROTBS\T-CllSTI.E,  par  J.    II.  StEWARI. 

Traduit  de  l'anglais,  i  vol.  in-iî.  Paris,  i83a.  Chez  J.-J.  Risler,  rje 

de  l().-..toire,  li"  (>.  Prix  :  i  fr. 

Il  ser.dl  difûcile  de  lire  sans  éjnolioH  ce  livre,  où  l'inQuence que  Dieu 
exerc»:  sur  les  événemens  de  la  vie  e^l  mise  dans  tout  son  jour,  au  milieu 
de  fdi  s  d'uB  grand  in  érèt.  Ne  pouvant  en  présenter  l'analyse ,  n  ms  cite- 
rons iiii  touillant  épisode  de  ce  naufrage  : 

«  Un  matelot  était  pr^s  du  gouvernail  avec  son  Gis  qu'iltint  par  la  main 
jusqu'à  ce  qjc  11  s  vagues  fondant  sur  le  gaillard  d'arrière,  et  ayant  déjà  em- 
porté quelques  personnes  placées  près  d'eux,  il  ne  fut  plus  possible  de  rester 
en  cet  endroit.  Le  père  .tenant  toujours  J'enfant  par  la  main  ,  courut  vers 
Jes  haubans  :  mais  l'enfant  ne  put  y  monter  avec  lui  ,  et  s'écria  :  n  M  n 
père ,  mon  père  ,  ne  me  quitte  pas  1  »  Mais  le  père  ,  voyant  que  son  fi!s  ne 
pouvait  le  suivre  el  que  sa  propre  vie  était  en  danger,  lâcha  sa  main  !... 
Quand  le  malin  fut  venu ,  le  père  fut  transporté  à  terre  avec  d'autres  passa- 
gers qui  avaient  été  sauvés  :  en  débarquant,  il  s'écriait  n  Comment  me 
présentei  ai -je  devant  ma  femme  ,  sans  avoir  notre  enfant  avec  moi!» 
Mais  lorsque  )e  peie  terrestre  de  l'enfant  l'avait  abandoaiié  ,  son  père  cé- 
leste ne  l'abandonna  point.  11  fut  en'.evé  du  pont  par  tes  vaj^ues  .  tna.s 
s'ai  crocli  1  heureusement  à  un  débris ,  sur  lequel  ll.iltaienl  quelques  autres 
passagers  II  fut  sauve  avec  eux  .  comme  par  mir.icie.  Eii  débarquant ,  il 
Ignorait  que  son  père  dtail  sauvé  aussi  ,  et  il  disait  ;  «  Il  esi  inutile  de  me 
mettre  à  terre  ,  puisque  je  n'ai  plus  de  père  !  «  On  le  porta  ,  presque  éva- 
noui .  dans  la  même  maison  où  .se  trouvait  son  père  ,  et  on  les  mit  dans  l« 
même  lit ,  sans  savoir  qu'ils  s'appartenaient ,  jusqulà  ce  que, ,  se  revoyant 
ils  tombèrent  dans  les  bras  lim  de  1  autre  En  lisant  l'îiistoiie  de  ce  pnuvrt 
petit  marin  ,  vous  vous  souvien  Irei  des  paroles  de  David  :  «  Q.ianl  mm 
I  èi  e  et  nia  m<:ce  m'auraient  absndouné ,  toutefois  l'Eternel  me  recueii- 
lera  !» 


M  1/.  Us  Souscripteurs  au  Semeur,  dont  Cabonncmai 
expire  le  5:  août  prochain  ,  sont  priis  de  le  rcnouvilm 
par  Litres  ajj'rancliics  ,  s'ils  ne  veulent  pas  éprouver  d> 
retard  (Lins  l'envoi  du  Journal. 


Lp  Gérant,    DEll.VliLT. 


imprimerie  de  5ei.i.ii;uS  ,   lue  des  Jeùneiir>  .  u.    i^. 


TOME  1' 


IV  52. 


29  AOLT  1831. 


JOURNAL  RELIGIEUX. 


Politique,   Phllosopliique   et    Littéraire 


PARAISSANT  TOL'S  LES  MERCREDIS- 


Le  cliBmp  ,  c'est  le  monde. 
lilalth.  XI II.  38. 


On  s'abonne  à  Paris.au  bureau  Ji.  journal,  rue  Martel .  n°  ...et  che.  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  pos-e.-Prix  :  .5  fr.  pour  Tannée 
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Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent  ,  doivent  être  affianihis.  ^^^^^^_^^__^^_^^_^__ 


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r.vpirc  ce  jour ,  sont  pries  de  le  renouveler  par  lettres 
nffrancidcs ,  s'ils  ne  veulent  pas  éprouver  de  7'ctard  dans 
(a  réception  du  Journal  ,  dont  Ccnvoi  cessera  pour  tous 
ceux  qui  né^lif^eront  de  remplir  cette  formalité'. 


SOiHMAÎRE. 

RtvBE  rOLiTi<ii-E  :  Lettres  de  la  province.  N"  VL  E\nuicn  de  cette  ques- 
lli»n  •  Pourquoi  la  révolution  de  juilKt  a-l-elle  troui[.é  les  espérances 
de  la  nation?  (Fin.)  —  Litté:;atdre  :  /«  faille  Je  refuge,  rêve 
jthitantropiq  le.  —  Philosophie  ptiicieuse  :  L'honnêle  homme.  — 
>iri.v.iii.ES  :  Les  Cliactas  de  r.Vraérrque  dn  Nord.  —  A.snokce. 


REVUE  POLITIQUE. 

Letthes  de  la  province.  —  N"  YI. 
Examen  ele  celte  question  : 

POVBQOOl  I.\    REVOLUTION  DE  JUILLET    A-T-ELLE  TROJIPL   LES   ESPÉn.VXCES 
DE  LA    5AT10X  ?    (Fin.) 

Conimcn',  er.  un  plomb  vil  l'or  pur  s'est-il  changé  ? 

On  a  vu,  dans  ma  prcccdeiite  lettic, quelles  sont  les  deux 
glandes  causes  du  mécompte  national  de  juillet.  Les  partis 
politiques  legardeut  les  peisonues  qui  (jouvernent  et  les 
formes  de  gouveniement  comme  les  conditions  essentielles 
delà  piO!.p.:Mitc  du  pays.  I.i  rcvoluliou  de  i83o  avant 
•liange  les  peisonnes  et  modifié  les  formes,  ils  devaient  na- 
tûiellcment  s'attendre  à  jouir  d'un  bonheur  inconnu  jus- 
qu'alors.  Mais  comme  leur  opinion  était  l'ondée  sur  dos  vues 
égoïstes  ,  au  lieu  de  l'être  sur  la  nature  des  choses  ,  l'expé- 
l'ience  les  a  condamnés.  Avec  plus  de  bonne  foi  dans  leurs 
théories,  c.t  surtout  avec  plus  de  dcsiiitércsscmenl  dans  leurs 
actes,  ils  n'auraient  pas  eu  besoiu  de  si  tristes  épreuves  :  uii 


esprit  éclairé  ,  un  cœur  droit  eussent  suffi  pour  leur  ap- 
prendre qu'un  peuple  est  heureux  par  la  culture  de  son 
intelligence  bien  plus  que  par  le  mérite  des  hommes  qui  le 
gouvernent ,  et  que  sa  prospérité  dépend  moiqs  de  ses  lois 
qii3  de  ses  vertus. 

Pour  finir  l'examen  des  illusions  de  juillet ,  il  nous  reste 
ik  varier  des  trois  autres  conditions  de  bonheur  public  : 
liH'lustvie,  les  lumières  et  les  nireurs. 

Nous  prenons  le  mol  industrie  dans  son  acception  la  plus 
étendue.  Le  sens  qu'on  lui  donne  ici  comprend  tous  les  élé- 
mens  de  travail,  tous  les  genres  d'act  vite,  tous  les  moyens 
do  fortune  matérielle.  L'agriculture  ,  la  fabr  cition  ,  le  né- 
goce, la  vente  des  produits  du  sol  et  des  objets  manufactures 
sont  donc  renfe-rmés  dans  le   terme  générique  d'industrie. 

Cette  condition  de  prospérité  figure  en  troisième  ligne 
sur  notre  tableau  comme  sur  celui  dL-s  partis  politiques;  mais 
on  commettrait  une  grave  erreur  si  l'on  déduisait  de  cette 
ressemblance  de  nombre  un  rapport  de  vues  entre  ces  partis 
et  nous.  Il  faut  se  souvenir  que  nous  plaçons  l'industrie 
après  les  mceurs  et  les  lumières ,  tandis  que  les  hommes  de 
parti  les  placent  avant  CCS  deux  conditions.  Il  faut  se  sou- 
venir encore  qu?  nous  élevons  riudtislrie  au-dessus  des 
personnes  et  des  formes,  tandis  qu'elle  k'ur  estsubor.ionnée 
dans  les  systèmes  politiques  actuels.  Il  suit  de  là  que,  tout 
en  nous  accordant  à  poser  l'industrie  au  troisième  rang, 
nous  avons  un  point  de  départ  et  un  but  complètement 
opposés. 

Avant  d'examiner  la  classification  des  hommes  de  parti  , 
justifions,  en  quelques  mots,  notre  propre  ch.ssification. 

Que  les  mœurs  doivent  l'emporter  sur  l'industrie  ,  c'est 
un  fait  qui  ne  sera  contesté  par  aucun  de  ceux  qui  savent 
en  quoi  consiste  le  vrai  bonheur  n  itional.  Assnrément  des 
vertus  valent  mieux  pour  un  peuple  que  des  richesses;  il 
sera  bien  plus  heureux  avec  ses  habitudes  morales,  fùt-il 
pauvre  et  sans  industrie  ,  qu'il  ne  pourrait  l'être  avec  une 
grande  fortune  matérielle  sans  moralité.  Dans  la  première 
livpothèse,  le  peuple  aura  des  hommes  et  des  citoyens;dans 
l'autre  ,  il  n'aura  que  des  riches  et  des  intrigans.  Pour  ma 
part ,  j'eusse  préféré  vivre,  au  moyen  âge,  parmi  les  pâtres 
indigens  du  Oiùtli  ,  que  de  i-espirer  l'air  empoisonné  de 
l'opulente  Venise.  Sur  les  chalets  de  l'Untcrivald  j'aurai» 
trouvé  peu  d'industrie,  peu  de  richesses  ,  mais  des  mœurs, 
mais  du  patriotisme,  cl  partant  des  c<curs  paisibU-s^rtJgÇ^ 
roux;  sous  les  portiques  de  marbre  des  commcr^m^w-^ 
t.ciis,  j'aurais  vu  beaucoup  d'industrie,  ^'"'^"■"**"|F-^^^^^ 


'1 


MO 


LE  SEMEUR. 


fortunes  imiiienscs  .  mais  des  cœuis  inquiets  et  dévorés 
d'ambition.  Les  petites  peuplades  républicaines  de  la  Suisse 
possédaient  dans  leur  indigence  même  une  garantie  de  pros- 
périté ,  parce  quM  n'y  a  guère  de  citoyeus  factieux  et  tur- 
bulens  dans  un  pays  pauvre;  les  républiques  italiennes,  au 
contraire  ,  avaient  une  cause  perpétuelle  de  troubles  dans 
les  richesses  de  leurs  grandes  familles. 

Je  ne  connais  pas  de  société  plus  misérable  que  celle  qui 
renferme  un  peuple  riche  et  démoralisé.  Les  vices  y  aug- 
mentent dans  une  proportion  plus  forte  encore  que  la  for- 
tune, et  les  besoins  que  fait  naître  la  corruption  y  surpassent 
toujours  les  moyens  de  les  satisfaire.  La  plus  active  indus- 
trie ne  comble  pas  l'abime  ;  elle  ne  fait  que  le  rendre  sans 
cesse  plus  profond  ,  jusqu'à  ce  que  l'Etat  lui-même  y  soit 
englouti.  L'histoire  nous  eu  ofirirait  de  nombreux  exem- 
ples ,  et  nous  en  trouverions  un  de  plus  dans  l'avenir  pro- 
bable de  notre  pays  ,  si  nous  avions  le  temps  de  nous  y 
arrêter. 

Lorsqu'on  attache  une  si  haute  importance  aux  progi  es 
de  l'industrie  et  si  peu  d'attention  aux  progrès  des  mœurs, 
on  ne  réfléchit  pas  que  les  mœurs  sont  le  moyen  le  plus 
puissant  de  faire  fleurir  l'industrie.  Toutes  les  autres  choses 
égales,  un  peuple  économe,  sobre,  piévoyant,  sérieux,  de- 
vancera bientôt  de  fort  loin  dans  sa  marche  industrielle  un 
peuple  dépensier,  intempéi'ant  et  d'un  caractère  léger.  Les 
hommes  les  plus  industrieux  de  nos  jours  sont  les  Quakers, 
les  Moraves  et  les  chrétiens  d'Ecosse.  Il  y  a  ,  de  plus  ,  celte 
grande  différence  à  placer  l'industrie  avant  ou  après  les 
mœurs  ,  que  les  bonnes-mœ-urs  produisent  l'industrie  ,  au 
lieu  que  l'industrie  toute  seule  produit  les  mauvaises  mœurs. 
La  question  est  donc  jugée  pour  nous  :  elle  ne  l'est  peut- 
être  pis  encore  pour  les  manufocturiers  de  Lyon  et  pour 
les  agioteurs  de  la  Bourse  de  Paris. 

Non  seulement  nous  subordonnons  l'industrie  aux  mœurs, 
nous  croyons  aussi  qu'elle  doit  être  subordonnée  aux  lu- 
mières. Imaginez  un  peuple  riche  sans  éducation  :  ce  sera  le 
portrait  en  grand  d'un  sot  parvenu.  Il  aura  des  habitudes 
grossières,  des  goûts  matériels;  il  se  montrera  tout  à  la  fois 
vaniteux  et  brutal  ;  il  traînera  sa  fortune  dans  les  ruisseaux, 
ne  sachant  que  faire  pour  en  user.  L'ignorance  d'un  Etat 
pauvre  est  un  malheur  que  l'on  plaint;  l'ignorance  d'un 
Etat  industrieux  et  opulent  serait  un  objet  de  risée  ,  sinon 
de  dégoût;  car  la  fortune  sang  les  lumières  engendre  tous 
les  vices. 

Quelques  despotes  ont  essayé  d'abrutir  leurs  sujets  par  ce 
bonheur  matériel  dépouillé  de  toute  instruction  et  de  toute 
dignité;  ils  engraissentainsi  des  hommes  comme  on  engraisse 
des  animaux.  C'est  le  système  de  rAulriche.  C'était  surtout 
la  maxime  des  jésuites  du  Paraguay,  qui  voulaient  gouver- 
ner les  habitans  du  pays  comme  de  grands  en|-ans,et  les  en- 
richir en  les  faisant  travailler  à  la  lisière.  Les  possesseurs 
d'esclaves  suivent  pour  leur  propre  avantage  la  même  ligne 
de  conduite  :  apprendre  aux  nègres  à  devenir  industrieux, 
mais  ne  leur  lieii  apprendre  au-delà.  Une  telle  manière  de 
voir,  on  le  concevra  lacilement,  n'est  point  la  nôtre.  jNous 
plaçons  les  lumières  au-dessus  de  l'industrie  ;  et  nous  devons 
ajouter  ,  comme  pour  les  mœurs,  que  l'industrie  même  ne 
se  développe  rapidement  que  chez  des  hommes  éclairés. 
L'éducation  ett  un  moyen  d'industrie,  et  l'industrie  devient 
à  son  tour  un  moyen  d'éducation. 

Mais  s'il  faut  mettre  l'ind^islrie  après  les  mccuiset  les  lu- 
mières ,  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  faille  également  la  mettre 
après  les  personnes  qui  gouvernent  et  les  fo. mes  de  gouver- 
nement. Nous  trouvons  ici  une  double  erreur  dans  la  classi- 
fication des  partis  polit  i[ucs.  Ils  commettent  d'abord  la 
grande  faute  d'élever  l'iudustrie  au-dessus  des  lumières  et 
des  mœurs,  et  en  cela  ils  se  rapprojhent  des  idées  matéria- 
listes tlu  despotisme  et  des  peuples  marchands.  Ils  ont  en- 
suite le  tort  d'abaisser  l'industrie  au-dessous  des  hommes  et 
des  formes  politiques.  En  sorte  que  ,  pour  le  même  objet, 
ils  lui  accordent  a  la  fois  trop  de  valeur  et  trop  peu  :  trop 
de  valeur,  puisqu'ils  placent  les  mœurs  et  les  lumières 
après  lui;  trop  peu,  puisqu'ils  placent  les  hommes  et  les 
formes  avant  lui.  Ou  s'expliquera  celte  double  erreur,  en 
se  rappelant  quelle  haute  estime  ils  ont  des  hommes  et  des 
formes,  et  dans  quel  avilissement  ils  reticuneut  les  lumières 
tt  l:s  mœurs. 


Lorsque  les  chefs  des  partis  politiques  veulent  obtenir  les 
suffrages  des  in<lustripls,  c'est  plaisir  d'entendre  comme  ils 
parlent  de  l'industrie.  Ils  sont  alois  les  plus  chauds  amis  du 
développement  de   l'activité  agricole  et  commerciale  ;   ils 
tonuent  contre  les  entraves  des  lois  et  contre  les  vexations 
du  fisc  ;  ils  vont  abolir,  dès  les  premières  séances  des  Cham- 
bres, tout  ce  qui  gêne  l'accroissement  des  deux  mamelles  de 
la  France  ;  ils  ne  s'occupei  ont  point  des  questions  de  places, 
fort  peu  des  lois  purement  politiques  ,    mais  beaucoup  des 
douanes,  des  tarifs,  du  sel  ,  du  tabac,  et  de  tout  ce  qui  re- 
garde l'agriculture  et  le  commerce.  Belles  paroles  ,  on  en 
doit  convenir,  véridiques  surtout  comme  une  piofession  de 
foi  d'éhgible  ou  comme  un  prospectus  I  A  peine  les  Cham- 
bres sont  ouvertes  ,  le  personnalismc  et  le  libéralisme  ab- 
sorbent  toute   l'altentiou  ;    les    disputes    individuelles    se 
poursuivent  à  outrance;  les  théories  politiques,  au  movon 
desquelles  l'homme   parlementaire  se  fait  une  réputation 
d'orateur  ,  consument  des  sessions  entières.  Et  si  quelque 
député  ,  pour  l'acquit  de  sa  conscience  ,  essaie  de  discourir 
sur  les  tarifs  ,  sur  les  douanes  ,  sur  le  tabac  ,  on  ne  l'écoute 
point;   chacun   l'interrompt   à   haute   voix   ou   déserte   la 
Chambre;  les  jeunes  gens  qui  lisent  le  lendemain  les  débats 
dans  un  café  trouvent  que  la  séance  a  été  fort  ennuyeuse  , 
et  les  deux  mamelles  de  la  France  deviennent  ce  qu'elles 
peuvent. 

Faut-il  citer  d'autres  faits?  Toute  notre  histoire  contem- 
poramc  en  est  remplie.  Les  grands  amis  du  peuple  ,  pen- 
dant les  dix  ou  douze  années  de  la  république  ,  laissaient 
mourir  le  peuple  de  misère  et  de  faim  ,  en  ruinant  l'indus  ■ 
trie  par  le  maximum  ,  par  les  assignats  ,  par  la  fermeture 
des  ateliers  ,  par  les  proscriptions.  Périssent  les  colonies 
pliitoL  qu'un  principe!  disait  un  orateur.  Périsse  le  com- 
merce ,  périsse  l'industrie  ,  périssent  les  intéi  êts  matériels 
des  classes  laborieuses  ,  plutôt  qu'un  principe!  Les  formes 
de  gouvernement  et  les  questions  de  pouvoir  au-dessus  de 
tout  et  avant  tout  I  C'est  le  fond  de  la  pensée  de  la  plupart 
des  hommes  politiques;  et  pourquoi  ?  parce  qu'au  fond  de 
leur  pensée  l'égoïsme  est  souverain. 

Voyez  encore  sous  Bonaparte  :  le  grand  principe  de  !'é 
poque,  c'était  la  gloiic,  l'esprit  de  conquête.  Les  doléances 
du  commerce  étaient  forcées  de  se  taire  devant  la  nécessité 
politique  du  blocus  continental,  et  il  s'agissait  bien  du  dé- 
veloppement de  notre  industrie,  pourvu  que  nos  phalanges 
victorieuses  plmlassent  le  drapeau  tricolore  du  dôme  de 
l'Escurial  à  la  tour  du  Rrcmlin  I 

Pendant  la  restauration,  l'industrie  reçut  une  certaine 
impulsion  et  vit  quelques  beaux  jours.  Mais  aucun  des  p-'its 
qui  se  partageaient  alors  la  France  ne  saurait  revendiquer 
l'honneur  de  ces  momens  prospères,  qui  curent  pour  vé- 
ritable cause  la  paix  de  l'Europe, après  les  fatigues  et  l'épui- 
sement d'une  longue  période  de  guerre,  paix  sur  laquelle 
on  était  généralement  en  parfaite  sécurité. 

Nouvelle  source  de  mécomptes  pour  la  révolution  de 
juillet.  Lorsqu'elle  éclata,  les  industriels  y  aidèrent  de  tout 
le  poids  de  leur  influence  ,  et  ils  mirent  leurs  ouvriers  sur 
la  rue  pour  les  lancer  contre  les  régimens  de  Cliailes  X; 
puis  ,  quand  elle  fut  accomplie  ,  ils  l'accueillirent  avec  un 
joyeux  espoir.  On  les  avait  leurrés  des  plus  décevantes  illu- 
sions :  d'abord  ,  que  les  hommes  de  la  gauche  estimaient 
l'industrie  par-dessus  tout,  et  qu'ils  ne  négligeraient  aucun 
moyen  de  la  développer;  ensuite,  que  les  ministres  de 
Charles  X  privaient  nos  manufactures  de  débouchés  consi- 
dérables, ne  voulant  pas  reconnaître  ,  par  un  intérêt  pure- 
ment politique,  les  Etats  de  l'Amérique  du  Sud;  en  troi- 
sième lieu,  que  la  cour,  les  émigrés  et  les  jésuites  mangeaient 
des  millions,  ce  qui  empêchait  d'abolir  des  impôts  onéreux 
pour  le  commerce  et  l'agriculture;  en  quatrième  lieu,  que 
le  fi^uvernement  des  hommes  de  la  gauche  serait  un  gou- 
vernement à  très-bon  marché  ;  enfin  (  et  ceci  n'était  pas  le 
moins  grave  pour  des  Français),  que  la  gentilhommei-ie  de 
la  restauiation  méprisait  foit  le  négoce  et  se  moquait  des. 
boutiquiers,  au  lieu  que  les  patriotes  avaient  pour  eux  u«e 
très-liaute  considération.  Sur  tout  cela,  les  industriels  s'ima- 
ginèrent qu'ils  allaient  voir  des  merveilles  après  la  révolu  tien 
de  i83o.  Ils  en  virent  effectivement,  mais  de  tout  autres 
([ue  celles  qu'ils  attendaient. 

Plusieurs  causes  peuvent  paralyser  l'industrie  :  la  violcn.ce 


LE  SEMEUR. 


^lli 


des  discussions  parlementaires  ,  les  excès  de  la  presse  ,  les  . 
cmculos  cl  la  perspective  d'enc  (;ucrre  fji'v.iéiale.  Eli  !  bien, 
de  ces  qu:\trc  (jrandcs  cames  d'inci lie  industrielle,  nos  i)urt:s 
politiques  ne  nous  ont  fait  faute  d'aucune.  Dans  la  Cliamhrc, 
on  s'est  jeté  et  rejeté  des  injures  peisonn''lles,  depuis  deux 
ans, avec  une  inexorable  persévérance  :  le  cri  du  commerce 
qui  se  mourait  n'a  pas  abrégé  d'une  heure  les  attaques  de 
^oppo^itlon  ni  les  apologies  du  niniislère.  Au  uidieu  de  ces 
ConlLls  excités  par  le  persounalisme  et  par  des  tliéories  vi- 
des, les  lois  d'économie  politique  ont  été  ajouriiées;  la  seule 
loi  importante  qu'on  ait  rendue,  celle  des  céréales,  est  sortie 
de  li  discussion  mutilée  par  les  intérêts  des  grands  propi:c- 
taircs.  La  presse  a  remuéchaque  uîatin, comme  pai'  gageure, 
tous  les  principes  fondamentaux  de  l'ordre  politique,  et  elle 
n'a  rien  omis  de  ce  qui  pouvait  arrêter  les  opérations  in- 
dustrielles. Chaque  province  a  fourni  son  contingent  d'in- 
surrections,d'émeutes,  d'échauflourées  ou  de  charivaris;  et 
toutes  ces  folies  plus  ou  moins  déplorables,  tous  ces  moyens 
d'ôter  au  commerce  le  peu  d'élan  (pi'd  voulait  ressaisir  , 
ont  trouvé  de  fervens  défenseurs  ,  tantôt  dans  un  parti  , 
tantôt  dans  un  autre.  La  guerre  enfin  a  été  suspendue  sur 
la  France;  elle  paraît  l'être  encore  ,  et  les  craintes  qu'on 
nourrit  et  qu'on  propage  empêchent  la  confiance  publique 
de  renaître.  Les  républicains  etd'autres  poussent  à  la  guerre, 
dût  l'industrie  française  y  périr  ,  parce  qu'ils  v  voient  une 
porte  pour  alleiudie  le  pouvoir.  O  industriels!  agriculteurs, 
commcrçans,  pères  nourriciers  du  pays!  ne  comprenez-vous 
pas  que  les  principaux  membres  des  partis  politiques ,  mi- 
nistres, députés,  publicistcs,  rédacteurs  de  journaux,  placent 
les  personnes  et  les  formes  de  gouvernement  avant  vous? 
qu'ils  s'occupent  de  leurs  intérêts  d'ambition  et  de  vanité 
plus  que  des  vôtres,  et  qu'ils  s'embarrassent  médiocrement 
de  faire  fleurir  l'industrie,  pourvu  que  leur  éloquence  brille 
et  que  leurs  prétentions  soient  réalisée.-.? 

Quant  au  gouvernement  à  bon  marché,  vous  ne  l'attendez 
plus  et  vous  faites  bien.  Les  budgets  des  Etals  représentatifs 
sont  comme  les  avalanches  :  ils  grossissent  en  marchant. 
Pour  la  grande  i.ousidératlon  que  l'on  vous  promettait  ,  il 
n'v  paraît  guère;  les  républicains  surtout  vous  traitent  assez 
mal,  quand  vous  défendez  au  péril  de  votre  vie  l'ordre  pu- 
blic menacé.  En  dernière  aualvsc  ,  vous  avez  beaucoup 
perdu, ce  qui  est  arilhmétiquemenl  démontré  dans  vos  livres 
de  caisse,  et  je  pense  que  vous  auriez  peine  à  d  re  ce  que 
vous  avez  gagné.  Votre  erreur  est  là  ,  ne  l'oubliez  point  : 
c'est  que  vous  en  avez  cru  des  gens  de  parti, qui  s'intéressent 
aux  hommes  du  pouvoir  et  à  leurs  discussions  politiques  plus 
qu'à  vous.  Notre  système,  à  nous  amis  de  l'Evang  le,  aurait 
des  conséquences  précisément  opposées  sur  la  man  lie  de 
vos  affaires  ;  nous  préférons  ,  il  est  vrai  ,  les  lumières  et  les 
mœurs  à  votre  industrie  ;  mais  ces  deux  choses  ne  servi- 
raient qu'a  la  rendre  plus  florissante,  et  à  garantir  de  toute 
perturbation  vos  utiles  travaux. 

Venons  maintenant  aux  conditions  que  les  hommes  poli- 
tiques tiennent  pour  secondaires,  et  que  les  hommes  religieux 
regardent  comme  absolument  indispensables  à  la  prospérité 
publique  ,  les  lumières  et  les  mœurs,  l'éducation  du  peuple 
et  son  perfectionnement  moral.  On  y  trouvera  de  nouvelles 
données  sur  la  grande  question  que  je  me  suis  proposé  de 
résoudre. 

Il  semble  ,  au  premier  abord  ,  que  je  fais  un  injuste  re- 
proche aux  partis  actuels ,  en  les  accusant  de  ne  mettre  les 
lumières  que  sur  la  quatrième  ligne.  Si  quelqu'un,  après 
avoir  vu  le  tableau  que  j'ai  présenté  dans  ma  première 
lettre  ,  s'en  allait  interroger  un  écrivain  politique,  et  lui 
disait  :  Je  viens  de  lire  dans  un  journal  religieux  que  vous 
n'attachez  qu'un  prix  fort  médiocre  aux  lumières,  et  que 
vous  songez  à  gouverner  le  peuple  bien  plus  qu'à  l'éclairer; 
n'est-ce  pas  une  fausse  accusation  ?  Sans  doute  ,  répondrait 
de  la  meilleure  foi  du  monde  l'écrivain  politique,  ce  jour- 
naliste, malgré  sa  religion,  nous  calomnie,  mes  amis  et  moi. 
Nous  désirons  beaucoup  que  le  peuple  soit  éclairé;  nous 
prisons  les  lumières  plus  que  personne;  nous  ne  demandons 
pas  mieux  que  de  pouvoir  ouvrir  des  écoles  jusque  dans 
le  moindre  hameau.  Un  peuple  ignorant  et  abruti  ne  nnus 
irait  pas  du  tout;  il  se  remettrait  sous  le  joug  des  prcire,  et 
d'un  autre  don  Miguel.  Celui  qui  nous  accuse  de  mésestimer 
l'instruction  élémentaire,  ne  sait-il  pas   que  cette  instruc- 


tion est  la  principale  garantie  de  notre  puissance  et  de  nos 
formes  de  gouvernement?  S'il  nous  suppose  de  l'égnisnie,  au 
moins  ne  devrait-il  pas  nous  supposer  une  telle  niaiserie? 

A  cette  j'éponse  voici  ma  répli(jne.  Il  est  bien  vrai  qu'erv 
théorie  chacun  se  loue  de  vouloir  propager  les  lumières.  Il 
est  encore  vrai  que  l'instruction  du  peuple  serait  le  plus  so- 
lide fondement  du  nouvel  ordre  de  choses.  Je  persiste  ce- 
pendant à  dire  que  les  partis  ])olitiqucs  ne  mettent  les 
lumières  que  sur  la  quatrième  ligne  ,  et  cela  par  les  deux 
raisons  suivantes  :  premièrement,  il  faut  juger  les  intentions 
des  partis,  non  d'après  leurs  paroles,  mais  dans  leurs  actionsj 
ensuite,  je  crois  que  les  mots  lumières,  instruction  du  peu- 
ple ,  sont  employés  parles  hommes  politiques  et  par  les 
chrétiens  dans  des  sens  fort  di.fércns.- 

Si  j'avais  vu  nos  divers  partis  s'occuper  avec  zèle  et  per- 
sévérance de  l'éducation  populaire  ,  reclamer  à  voix  haute 
les  lois  qui  doivent  la  régir,  et  ne  se  po'nt  donner  de  relâche 
jusqu'à  ce  qu'ils  les  eussent  obtenues;  si  j'avais  vu  les  or- 
ganes du  ministère  insister  journellement  sur  ce  sujet ,  au 
lieu  de  s'appesantir  sur  le  persounalisme  et  sur  des  questions 
de  principes  ;  si  j'avais  vu  les  journaux  de  la  gauche  faire 
de  généreux  efforts  pour  éclairei'  le  peuple,  plaider  sa  cause 
avec  chaleur,  ouvrir  des  sous  .iptions  pour  fonder  de  nou- 
velles écoles,  au  lieu  d'en  ouvrir  pour  les  plus  chétifs  intérêts 
de  coterie;  si  j'avais  vu  s'organiser  partout ,  sous  le  patro- 
nage de  nos  hommes  les  plus  influens,  des  sociétés  d'éduca- 
tion, et  de  bons  livres  élémentaires  se  répandre  dans  chaque 
ville,  bourg  et  village;  si  j'avais  vu,  enfin,  del'activité,  des 
sacrifices,  du  dévouement,  de  nobles  et  grandes  entreprises 
en  faveur  de  la  propagation  d(?s  lumières,  j'aurais  été  heu- 
reux de  rendre  témoignagfî  à  la  vérité. 

Millieureusement  je  vois,  à  peu  de  chose  près ,  tout  le 
contraire.  La  loi  sur  l'instruction  publique  et  sur  la  liberté 
d'enseignement,  loi  promise  dans  la  Charte,  n'a  pas  encore 
été  donnée  à  la  France.  Quelques  milliers  de  francs  déplus 
dans  les  allocations  du  budget,  un  changement  d'organisa- 
tion introduit  dans  les  comités  cantonaux  pour  affaiblir 
l'influence  des  curés,  trois  ou  quatre  circulaires  ministé- 
rielles ,  tout  s'est  borné  là  pour  le  gouvernement  et  poul- 
ies Chambres.  Le  portefeuille  de  l'instruction  publique  est 
considéré  comme  le  plus  petit  des  portefeuilles,  tant  l'édu- 
cation du  peuple  est  mise  à  peu  de  valeur  dans  notre  sys- 
tème polit  que.  En  dehors  de-s  pouvoirs  constitués  je  cherche 
ce  qu'on  a  fait.  Les  journaux  les  plus  répandus  ne  publient 
aucun  article  sur  l'instruction  populaire,  à  moins  qu'ils  n'v 
découvrent  quelque  sujet  d'opposition  ,  et  ce  n'est  plus  dès 
lors  pour  éclairer,  mais  pour  récriminer,  qu'ils  s'en  occu- 
pent. Deux  ou  trois  associations  se  sont  formées  à  Paris 
dans  le  but  de  propager  les  lumières ,  entre  autres  celle  de 
l' Emancipatinn  intellectuelle.  Cette  société  publie  un  jour- 
nal qui  ressemble  fmt  à  une  entreprise  de  libranie,  et  dont 
je  parlerai  bientôt.  Mais  où,  sont  les  écoles  qu'elle  a  ouvertes? 
où  sont  les  souscriplious,  les  sacrifices  pécuniaires  de  ses  fon- 
dateurs? où  sont  ses  comités  auxiliaires  dans  les  départemens? 
Je  la  compare  aux  sociétés  du  même  grnre  en  .\ngletcrre 
et  aux  Etats-Unis  ,  et  je  ne  sais  pourquoi  l'idée  d'une  spé- 
culation honorable  et  adroite  en  même  temps  pour  les  mem- 
bres actifs  ne  cesse  de  me  poursuivre.  En  résumé,  je  trouve 
une  vie  ardente  ,  infatigable  ,  quand  il  s'agit  des  questions 
politiques,  et  une  langueur  presque  mortelle, quand  il  s'agit 
de  l'éducation  du  peuple.  Si  j'en  conclus  que  les  partis  pla- 
cent les  lumières  après  les  personnes  et  les  formes  de  gou- 
vernement, ai-je  si  gland  tort? 

La  statistique  appuie  ces  réflexions  par  des  chiffres  qu'il 
n'est  guère  possible  de  contester.   Les  différens  partis   qui 
travaillent  la  France  depuis  quarante  ans  l'ont  laissée,  pour 
l'instruction  primaire  ,   au-dessous  de  la  plupart  des  autres 
contrées  de    l'Europe.   Quelques    rois  absolus  ont  mieux 
éclairé  leurs  sujets  que  nos  hommes  d'état  leurs  concitoyens. 
D'ailleurs,  en  supposant  à  nos  hommes  de  parti  autant  de 
zèle  qu'ils  eu  montrent  peu  pour  la  difiusion  des  lumières  , 
il  faudrait  encore  s'eiKcndre  sur  la  chose  elle-même.  En- 
seigner aux  classes  inférieures  à  lire,  à  écrire  ,  à  chiffrer  ,  à 
cravonncr  quelques  esquisses  de  dessin  linéaire,  est-ce  éclai-., 
)  er  le  peuple?  Non,  assurément  ;  ce  n'est  que  lui  fournir  uj^  ^ 
moyen  de  s'éclairer.   Ce  qu'on  nomme  instruction  nCj.faitg^ 
que  prépa'er  à  l'instruction.  La  porte  qui  condu.t  à  \W\-  Vr° 

t'A  ô     V^  -j 


&12 


LE  SEMEUR. 


fice  u'est  pis  l'étlificc  lui-même,  et  l'on  n'a  jamais  prétendu 
qu'un  ouvrier  sache  sou  état,  par  cela  seul  qu'il  tient  entre 
les  maiiis  les  outils  néccs'airespour  l'appiciulre.  L'art  de  la 
lecture  n'est  que  le  matériel  de  l'éducation  :  instrumeul  nul, 
si  le  peuple  no  lit  point;  instrument  Funeste  ,  si  le  peuple 
lit  de  mauvais  livres.  Or,  l'immense  majorité  de  ceux  qui 
savent  lire  dans  les  classes  inférieures  en  use  de  la  sorte  :  les 
uns  ne  lisent  dans  toute  l'année  que  leur  almanach  ;  les  au- 
tres lisent  des  ouvrages  impies,  obscènes,  ou  tout  au  moins 
frivoles.  Si  l'on  donne  une  arme  à  un  conscit ,  et  qu'il  la 
laisse  dormir  dans  la  caserne  ,  ou  qu'il  s'en  serve  poiii-  se 
blesser  ,  dira-t-ou  que  ce  pauvre  conscrit  est  devenu  habile 
dans  l'art  militaire?  La  véritable  insti-uctiou  du  peuple  ne 
consiste  pas  à  savoir  lire  ,  mais  h  savoir  choisir  de  bonnes 
lectures  et  à  vouloii-  en  profiler.  D'où  il  suit  que  celte  in- 
struction même  n'est  réelle  et  solide  qu'autant  qu'elle  est 
accompagnée  de  l'éducation,  qui  peut  seule  inspirer  le  goiil 
des  bons  livres  et  le  désir  d'en  faire  un  bon  usage.  L'art  <lo 
la  lecture  qui  ne  conduit  pas  à  l'instruction  n'est  rien  ; 
l'instruction  sans  l'éducation  est  une  arnre  à  deux  tranchans, 
qui  produit  plus  de  mal  que  de  bien  ,  par  la  raison  que 
l'homme  a  plus  naturellement  des  vices  que  des  vertus. 

On  s'exjjiique  ainsi  une  contradiction  apparente  qui 
existe  entre  l'opinion  générale  et  certains  faits  d'expérience. 
L'opinion  est  persuadée  qu'on  ne  peut  améliorer  les  hom- 
mes qu'en  propageant  les  lumières;  mais  des  faits  récem- 
ment constatés  montrent  qu'il  y  a  plus  de  coupables  ,  pro- 
portionnellomei-.t  à  la  population,  dans  les  provinces  où  les 
lumières  sont  le  plus  répandues.  Comment  accorder  sur  ce 
point  l'opinion  avec  l'expérience  ?  Ru  n  de  plus  simple. 
Quand  l'opinion  dit  que  les  lumières  améliorent  les  hom- 
mes, elle  entend  parler  des  vraies  lumières;  quand  l'expé- 
rience prouve  que  les  lumières  démoralisent  les  hommes  , 
il  s'agit  des  f.iusses  lumières.  D'une  part,  on  juge  de  ce  que 
ferait  l'éducation  avec  l'inslruciion  ;  de  l'autre,  on  constate 
ce  que  produit  l'instruction  sans  l'édu  ation. 

Enfin,  lorsque  des  hommes  de  parti  prétendent  qu'il  y  va 
de  leur  intérêt  propre  de  donner  au  peuple  des  lumières, 
on  doit  leur  demander  :  quelles  lumières  ?  Des  lumières  sur 
quelques  vieilles  superstitions  qui  tomberaient  d'elles-mè 
mes  ,  d  es  lumières  sur  l'ancien  régime  qui  s'est  écroulé  sous 
les  coups  de  la  Con  tiluanle,  des  lumières  sur  leurs  per- 
sonnes et  sur  leurs  systèmes  politiques  ,  en  un  mot,  des  lu- 
mières de  parti,  c'e^t;^-diie,  des  passions.  Qui  est-ce  qui 
songe  à  contester  qie  vous  soyez  d'ardens  propagateurs  de 
ces  lum  ères-là?  Qui(st-ce  qui  nie  que  vous  déclamiez  dans 
vos  journaux  et  à  la  tribune  contre  le  despotisme,  contre  le 
clergé  ,  contre  la  noblesse  héréd  taire,  contre  tant  d'autres 
choses  qui  gênent  le  développenieut  de  vos  théories  ?  Le 
peuple,  il  faut  y  souscrire  encore,  vous  écoule  avec  atten- 
tion; il  marche  même  plus  vile  et  plus  loin  que  vous.  Quand 
vous  attaquez  les  pratiques  superstitieuses  ,  il  s'attaque  à  la 
religion.  Quand  vous  accusez  certains  prèlres  ,  il  met  les 
églises  au  pillage.  Quand  vous  discourez  contre  les  privilè- 
ges drs  nobles  ,  il  se  soulève  contre  les  privilèges  des  pro- 
priétaires. Quand  vous  criez:  liberté!  il  crie:  égalité!  Mais 
donnez-vous  au  peuple  des  lumières  sur  ses  devoirs,  sur  les 
vertus  qu'il  devrait  [>iat:qiier,  sur  le  but  moral  qu'il  doit  se 
proposer  d'atteindre  ,  sur  son  perfectionnement  domesti- 
que et  individuel?  Ilolas  !  de  telles  lumières  lui  sont  refu- 
sées, parce  qu'elles  ne  vous  servent  plus  à  lien.  Hommes 
de  paiti,  vous  avezintérét,  je  le  répète,  à  i:>assionner  le  peu- 
ple ,  i;0,i  à  l'éclairer  ! 

Ce  manque  de  vraies  lumières  ajoute  une  g;  ande  cause  à 
toutes  les  autres  des  tristes  résullats  de  I  i  révolution  de  juil- 
let. Jani:iis  circonstance  plus  favorable,  jamais  occasion  [dus 
belle  ne  fut  off  rie  d'assurer  l'avenir  el  la  prospérué  d'une 
nation.  Le  peuple  pouvait  tout  demander,  puisqu'd  avait 
tout  conquis  ,  el  1  France  était  assez  forte  pour  n'avoir  pas 
besoin  d'obtenir  l'approbation  des  puissances  étrangères 
dans  ses  arraiigemens  intérieurs.  Supposez  une  population 
réellement  éclairée,  instruite  sur  ses  diîvoirs  aussi  bien  que 
sur  ses  droits;  une  population  amie  de  l'ordre  en  même 
temps  que  de  la  liberté  ,  possédant  de  solides  lumières  pour 
la  garantir  des  sophismes,  et  prémunie  contre  les  ambitions 
personnelles  par  une  intelbgciice  droite  el  cultivée  :  quelle 
prospéritél  quelle  paix  au  dedans  !  qn  lie  puissance  au  de- 


hors !  quelle  liberté  dans  les  lois  !  quelle  obéissance  el  quelle 
sagesse  parmi  les  citoyens!  Oh  !  oui  ,  tu  aurais  été  belle  et 
glorieuse  entre  tontes  lescontrées  du  globe,  Icrrede  France! 
el  les  nation?,  en  coiitemi)lanl  de  loin  les  sublimes  exemples, 
se  seraient  UKlinées  devant  loi! 

Mais  qii'csl-il  arrivé  ?  Une  partie  du  peuple  français  n'a 
point  de  lumières,  l'autre  partie  a  des  lumières  fausses  ,  et 
tous  les  perfectionnemcns  qu'il  était  permis  d'espéier  à  la 
fin  de  juillet  ont  été  viciés  ou  suspendus.  On  a  reslieint 
la  liberté  pour  se  préserver  de  li  licence  cl  de  l'anarchie. 
Les  droits  électoraux  ont  été  concentrés  dans  les  imposés 
a  200  francs,  qui  sont  à  toute  la  nation  comme  un  esta 
trente  ,  parce  que  ,  de  l'aveu  même  des  lunnmes  de  la  gau- 
che, la  masse  du  peuple  est  encore  trop  ignorante  et  trop 
abrutie  pour  les  exercer  avec  discci  uenicnt.  11  y  a  plus.  La 
multitude  qui  vit  d'industrie  à  maintes  fois  brisé  par  les 
émeutes  son  gagne-pain  ;  elle  n'a  pas  même  eu  assez  de  lu- 
mières pour  savoir  que  la  force  brutale,  bien  loin  d'accroître 
■ïCS  moyens  d'existence,  les  dj'triiiiait.  Ailleurs  de  pauvres 
paysans  se  sont  armés  pour  de  vaines  questions  de  person- 
nes. Le  peuple  de  Paris,  si  héroïque  el  si  pur  dans  ses  jours 
de  victoire  ,  a  réclamé  quatre  têtes  avec  tant  de  fureur  qu'il 
a  fallu  les  lui  déi'ober  par  subterfuge.  On  a  vu  partout,  non 
seulement  les  classes  inférieures,  mais  beaucoup  de  mem- 
bres de  la  classe  moyenne,  oublier  leurs  véritables  intérêts, 
compromettre  leur  avenir,  afin  de  s'attacher  à  des  hon>mcs, 
a  des  formes  de  gouvernement,  qui  ne  pouvaient  être  que 
stériles,  sinon  funestes  pour  la  prospérité  du  pays.  L"s  feuil- 
les les  plus  pitoyables  ont  trouvé  des  échos  ;  les  plus  sanglan- 
tes fart  ons  ,  des  séides.  Le  gouvernement  n'a  pu  rétablir  nu 
peu  de  calme  que  par  la  logique  de  la  force.  Tels  sont  les 
Fruits  de  l'absence  des  vraies  lumières.  Les  uns  n'ont  pas^ 
voulu  éclairer  le  peuple;  d'autres  l'ont  mal  éclairé;  ou  a 
relégué  l'iubtruclionaprès  d'antres  condit'ons  moins  impor- 
tantes, et  toutes  lesespérances  de  juillet  on  été  déçues.  Celui 
qui  sème  le  vent  moissonne  les  tempêtes. t 

Les  vraies  lumières  tiennent  aux  mœurs  comme  un  fleuve 
tient  à  sa  source  ,  comme  un  effet  à  sa  cause.  Eu  parlant  du 
l'inslruction  du  peuple,  on  a  donc  indiiectement  parlé  (lè- 
ses mœurs,  et  s'il  est  vrai  qu'il  so  t  mal  éclaire  ,  on  eu  doit 
diy'i  conclure  qu'il  est  peu  moral.  Les  bonnes  mœurs  peu- 
vent exister  sans  des  lumières  étendues,  mais  les  vraies  lu- 
mières n'existent  p  is  sans  de  bonnes  mœurs. 

Est-il  nécessaire  de  prouver  que  nos  partis  politiques  re- 
lèguent les  mœurs  au  dernier  degré  des  conditions  de  prospé- 
rité nationale?  Le  sujet  m'embarrasse,  je  l'avoue,  non  parce 
qu'il  6=1  obscui,  mais  parce  qu'il  est  trop  évident.  Je  vou- 
drais trouver  quelque  chose  en  faveur  de  la  moralité  du. 
peuple  dans  les  discours  ou  dans  les  actes  des  partis ,  eljc 
n'aperçois  rien.  Si  je  repasse  les  débats  parlementaires,  où 
l'on  a  longuement  disserté  sur  les  causes  de  notre  malaise 
actuel,  aucun  orateur  de  l'opposition  ni  du  ministère  iie 
dit  un  mot  sur  le  fond  même  de  ia  question  ;  sur  l'impré- 
voyance ,  le  défaut  d'économie,  le  manque  d'habitudes  mo- 
raU'.i  des  classes  populaires;  sur  les  ambitions  efuéné'Cs,  les 
jalousies ,  les  cabales,  les  intrigues  des  classas  supérieures;, 
sur  l'égoisuie  ,  la  manie  d'ostenlalion  ,  le  caractère  étroit 
des  classes  movenncs.On  se  contenterait  de  répondre  au 
malenconlrenx  dé[)ulé  ipii  s'occu|eiait  des  mœurs  de  la  na- 
tion qu'il  ressuscite  les  homélies  de  l'archevêque  de  Grenade, 
et  la  peur  du  ridicule  l'empêche  d'indiquer  les  véritables 
causes  de  nos  misères  soci.iles.  Si  je  parcours  les  journaux 
politiques  ,  je  n'y  découvre  non  plus  absolument  rien  sur  les 
nucurs,  rien  sur  les  méthodes  qu'il  faudrait  employer  pour 
arrêter  les  progrès  de  cette  corruption  qui  s'étend  ,  comme 
une  gangrène  dévorante,  des  sommités  de  l'état  jusqu'à  ses 
dernières  extrémités.  Les  feuilles  quotidiennes  se  rattachent 
auv  mojurs ,  parce  que  leurs  articles  passionnés  dépravent 
le  peu  qui  nous  eu  reste  ,  mais  non  pavce  qu'elles  s'appli- 
quent à  les  améliorer.  D'antres  journaux  ,  qui  ne  sont  pas 
])olitiques,  donnent  au  peuple  des  conseils  sur  l'hygiène, sur 
l'économie  rurale  ou  doiuesliqne  ,  sur  les  devoirs  civils  ,  sur 
les  arts  cl  métiers;  mais  sir  les  mœurs  ils  se  taisent.  En 
écrivant  ces  lignes ,  j'ai  sous  les  yeux  la  feuille  aux  quatre- 
vingt-dix  mille  abonnés  ,  publiée  par  la  Société  de  l'Eman- 
cipation inicllecluelle  ,  sous  le  titie  de  Journal  des  Connais- 
simces  utiles.  J'y  cherche  des  réflexions  morales  ,  des  avei  - 


LE  SEWEL1R. 


^13 


tisscraens  contre  riiitcmpi'raiicc  ,  contre  l'iucondnitc  ,  les 
taux  jugemciis  et  les  calomnies,  contre  tout  ce  qui  excite 
tant  lie  troubles  et  de  haines,  contre  tout  ce  (jui  produit 
tant  de  malheurs  et  de  calamités  ;  mais  je  cherche  en  vain  : 
la  morale  de  celle  publication  est  renfermée  dans  les  inté- 
lêts,  et  encore  dans  les  intérêts  matériels.  Je  me  souviens  a 
ce  propos  de  la  boutade  d'un  épais  financier  <(ui  disait  :  Je 
ne  comprends  pas  pourquoi  mon  fils  vent  épouser  cette 
personne-là  :  au  phvsiquc  elle  est  laide  ,  au  moral  elle  n'a 
pas  le  sou  I  Le  moral,  tel  que  l'entend  la  feuille  aux  innom- 
brables abonnés  ,  ressemble  beaucoup  ,  je  le  crains  ,  à  celui 
de  l'honime  de  finances.  Lors  iprenfin  j'examine  s'il  y  a  , 
dans  notre  pavs,  d^-s  institutions  fondées  par  les  hommes 
politiques  poi\r  l'amélioralion  du  peuple,  mes  rejjards  plon- 
fjent  dans  le  désert.  Sept  ou  huit  caisses  d'épargnes  au  plus 
pour  trente-deux  millions  d'hommes  ;  une  société  de  la 
Morille  chrctieime  qui  s'est  transforiuée  en  petites  associa- 
tions de  bienfaisance  lo.alc  ,  et  qui  donne  à  peine  quelques 
signes  de  vie;  des  etabl  ssL'mens  dr  charité,  destinés  a  subve- 
nir aux  misères  du  peuple  ,  non  à  les  prévenir  :  voilà  tout. 
Je  me  repro'lie,  en  \  éi  lé  ,  d'avoir  dit  que  nos  partis  poli- 
tiques placent  les  mœurs  au  cinquième  et  dernier  degré;  i! 
vauraileu  plus  de  fr  iiicb  se  à  soutenirqu'ils  ne  les  placent  à 
aucun  d  g 'é  q  ieK;on(|iic. 

Là  est  le  ver  rongeur  de  la  révolution  de  juillet.  «  I!  est 
phis  facile  de  renverser  une  dynastie  ,  comme  l'a  justement 
observé  AL  Odilou-Barrot ,  que  de  changer  les  mieurs  d'un 
pavs,  »  Ou  peut  se  bittre  avec  une  héroïque  valeur,  et  con- 
linuiT  à  vivre  dans  l'oubli  de  tous  ses  devoirs;  on  peut  triom- 
pher des  satellites  du  despotisme  sans  avo  r  la  force  de  vain- 
cre ses  p  is.s  ous.  De  hauts  faits  d'armes,  des  traits  admirables 
d'humanité  ,  de  désintéressement,  se  monticnt  dans  les  nio- 
mens  de  péril  el  d'exaltation;  puis  reviennent  les  vanités, 
les  vengeances;  les  immoralités,  les  calomnies,  les  attentats 
contre  l'ordre  ,  tous  les  effets  de  la  corruption  des  mœurs. 
I-l  V  rtii  milita^i"e  n'a  qu'un  jour;  les  vices  ont  un  lende- 
iiia'u  q  li  ne  fi  lit  plus. 

E:i  poiii  rait-ou  citer  une  picuve  j)lus  frappante  (|iie  notre 
dernière  révi  latioii  ?  Comme  il  f.it  biciitôt  diuatuii.' ,  avili  , 
1(?  beau  trioniplie  du  [leuple  coiiti  e  un  pouvoir  usurpateur  I 
ct.mmc  les  p:  ssioiis  se  iiàlèient  de  mutiler  et  de  pervertir  à 
leur  prcfit  les  résultats  de  ii  >  icloire  !  Qn  die  insatiable 
avidité  d'emplois  dnis  les  antichambres  niiu.stcriels  !  quel- 
les prétentions  se  heurtant  les  unes  contre  les  autres  dans  les 
lieux  parlementaires  et  dans  les  salons  du  Paliis-Rov.d  ! 
quel  immense  débordement  de  sollic;tat-ons  et  de  vanités 
dans  toutes  li  s  communes  du  pays  I  quelles  ignobles  émeutes 
dans  les  rues!  On  ne  semblait,  dans  tous  les  partis,  avoir 
obtenu  pUis  de  drots,  que  pour  mieux  enl'reiudre  ses  de- 
voirs ;  lis  lust  tulioiis  étaient  outragées,  parcequ'eiks  étaient 
désarm;  es;  tout  paraissait  mis  hoi  s  la  loi  commune ,  excepté 
l'égoïs.iie. 

Pourquoi  cra  ndrions-ious  de  le  dire? les  mœurs,  comme 
les  \  ra.es  lumières ,  comme  l'industrie,  ont  plutôt  perdu 
que  gagné  parla  révolution  de  juillet.  Un  gou.eriicmeut 
fort,  main  lient  une  Sorte  dQ  moralité  sociale  :  la  crainte  des 
lois  est  la  conscience  des  peuples  corrompus.  Mais  quand  le 
gouvernement  est  faible,  quand  les  lois  n'iiispireiit  plus  de 
crainte  ,  les  passions  régnent  à  leur  place;  car  il  faut  tou- 
jours un  maître  aux  peuples.  Si  la  vertu,  fille  de  1  amour 
social,  ne  les  gouverne  pas,  il  faut  que  la  peur  les  gouverne  ; 
et  si  la  peur  et  la  vertu  sont  tontes  deux  éteintes ,  il  faut  que 
le  pouvoir  tombe  aux  mains  des  passions.  Cette  loi  univer- 
selle de  la  nature  humaine,  nos  législateurs  ne  la  change- 
ront point. 

Non  seulement  les  mœurs  politiques ,  mais  toutes  les  es- 
pèces de  mœurs  ont  subi  une  fatale  iulluence  depuis  deux 
ans.  Consi<lére7,  la  lilt;i;rature  actuelle  ;  on  a  tracé  la  poétique 
•l'un  genre  nou\eau  ,  Vobscènc  ,  et  des  écrivains  d'un  talent 
remarquable  remuent  sérieusement  cette  boue  infecte  pour 
y  puiser  de  nouvelles  émotions.  Au  théâtre  ,  on  ne  voit  plus 
que  des  héros  ensanglantés  par  le  meurtre,  et  des  héroïnes 
salies  Jiar  l'adultère.  Sur  une  antre  scène,  on  a  nréchiî  publi- 
quement la  promiscuité  des  femmes.  Le  suicide  court  les 
rues  et  les  carrefours  ,  comme  dans  les  temps  oii  Rome  avait 
jeté  tons  ses  dieux  dans  la  fange  de  ses  lupanars;  des  jeunes 
gens  se  tuent  au  moment  oii  ils  pourraient  coœ.mcncei-  de 


vivre.  Le  duel  ,  qui  s'était  affaibli  vers  la  fin  du  dernier  siè- 
cle,  a  pris  un  caractère  piesipie  léj;;il  ,  comme  moveu  de 
vider  les  quercdles  politiipies  ;  à  Paris,  les  plus  hauts  fonc- 
tionnaires, les  gardiens  des  lois  se  sont  rendus  sur  lejiré;  a 
Grenoble,  les  autorités  ont  institué  un  diamp-clos.  Voil.à 
pour  les  mœurs  des  grandes  villes.  Dans  les  b.iurgs  et  les 
campagnes  ,  surtout  dans  les  I. eux  où  se  propage  l'indus- 
trie, la  plus  honteuse  imnioralilé  ne  fait  plus  roiijjir.  On 
pourrait  dresser  une  échelle  des  degrés  de  corruption  que 
parcourent  successivement  sous  nos  yeux  les  cl.isses  inférieu- 
res. La  vanité  ,  Ivpe  du  cai  aclère  français  ,  "iigendre  l'envie 
de  paraître;  l'envie  de  paraître  engendie  le  besoin  du  luxe; 
le  besoin  du  luxe  engendre  les  dépenses  folles  ;  les  folles 
dépenses  engendrent  la  misère,  l'incondu  te  ,  et  de  là  aux 
vices  les  plus  s'andalenx  il  n'y  a  ([u'un  pas.  Les  écrivains 
qui  prétendent  que  les  mœars  s'améliorent  ,  n'ont  jamais 
visité  les  petites  villes  et  les  hameaux  ;  ils  se  font  une  France 
de  fantaisie,  qui  n'est  point  la  vér, table  France  ;  pcut-ètn- 
sor.iicnt-ils  plus  ])rès  do  la  vtrité,  s'ils  consultaient  les  re- 
gistres des  enfaiis  trouvés. 

Ou  ne  doit  donc  pas  s'étonner  si  la  révolution  de  juillet 
nous  a  placés,  du  moins  sous  quelques  rapports,  dans  une 
position  pire  que  c  lie  où  nous  étions  auparavant.  Nous  eu 
avons  déjafiit  li  remirquc;  les  mœurs  étant  devenues  plus 
maiivai  es,  les  fausse^)  lum  ères  avint  obtenu  plus  de  crédit, 
la  France  a  vu  s'alTa  blir  les  conditions  essentielles  de  bon- 
heur public;  et  les  personnes  qui  gouvernent,  de  même  que 
les  formes  de  gouvernement,  sont  impuissantes  pour  y  sup- 
pléer. D'habdcs  aicliitectes  ont  construit  un  vaste  édifice  ; 
ils  y  ont  placé  des  locataires  fort  honorables;  la  seule  chose 
qu'ils  aient  oubliée,  ce  sont  les  foudemens. 

De  tout  l'ensemble  de  nos  réflexions,  déduisons  deux  le- 
çons importmtes  qui  dominent  à  la  fois  l'état  pol. tique  et 
religieux  du  pays. 

Li  première  ,  c'est  que  le  moyen  d'atte'n  Ire  à  la  prospé- 
rité que  nous  désirons  ne  se  trouvera  pis  dans  un  change- 
mantd  hommes  ni  de  formes  constitutives.  Qu'il  y  ait  une 
dyuailie  ou  une  autre  ,  des  ministres  du  juste-m  1  eu  ou  des 
.ministres  de  l'opposition;  que  l'on  conserve  un  roi  ou  qu'oi 
établisse  un  président;  que  nous  adoptions  les  lo  s  anglaises 
ou  les  lois  aiuériciitics .  le  mil  n'est  pont  là,  ni  le  remède 
non  plus.  Le  mal  est  dans  les  mauvaises  mœurs,  dans  les 
fausses  lum  ères  qui  égarent  le  pays;  le  l'emède  consiste 
donc  à  changer  les  mœurs,  à  corriger  les  lumières.  Tant 
que  la  France  n'entrera  pas  dans  cette  voie ,  elle  agira 
comme  un  malade  qui  croit  se  guérir ,  parce  qu'il  se  re- 
tourne tantôt  d'un  côté,  tantôt  d'un  autre  ;  ses  agitat'ons 
augmentent  sa  douleur,  bien  loin  de  l'apaiser;  et  le  malade, 
tout  en  se  flattant  d'être  mieux,  descend  de  crise  en  crise 
jusqu'aux  por'es  du  tombeau.  Nous  avons  peu  d'espo.r 
d'amener  à  nos  vues  les  che.'^s  de  parti  ;  leur  intérêt  person- 
nel les  défend  trop  bien  contre  la  vér  té.  Mais  il  y  a  dans 
toutes lesopinioiispolitiques  des  hommes  probes,  généreux 
et  sincèreo:  qu'ils  ouvrent  donc  les  yeux  avant  d'arriver  jus- 
qu'aux bords  de  l'abîme;  qu'ils  laissent  1;  s  <jU(s:ioi;s  de  for- 
mes et  d'individus  pour  s'atta'  lier  aux  que  tons  de  mu.ui  s 
et  d'éducation  :  tout  notre  avenir  en   dépend. 

La  deuxième  leçon  ,  c'est  que  ,  pour  marcher  avec  per- 
sévérance dans  cette  voie  nouvelle  ,  il  fuit  avoir  un  esprit 
nouveau,  un  cœur  nouveau  ,  une  nouvelle  âme;  eu  d'autres 
termes,  il  faut  être  chrétien.  Les  hoiiimes  droits  de  tous  les 
p:irtis  pourront  sentir  que  nous  leur  doinons  un  sage  con- 
seil, en  les  engageant  à  s'occuper  de  l'instruction  et  de  la 
moralité  du  peiqde;  mais  ils  resteront  incapables  de  le  suivie 
avec  la  fermeté  qui  fait  seide  réussir  les  projets  humain.-,, 
aussi  long-temps  qu'ils  ue  seront  pas  couvert. s  à  l'Evangile. 
Les  eireurs  que  nous  avons  combattues  ont  leur  princip.de 
racine  dans  l'irrelgion.  L'irréligion  laisse  régner  l'égoïsme  ; 
l'egoïsme  égare  l'espr.t,  et  le  désordre  de  l'esprit  crée  l.i 
dijilorable  classiIL.'tion  qui  élève  ce  qui  doit  être  abaissé, 
et  qui  abaisse  ce  qui  doit  être  élevé.  L'arbre  fital  ne  périra 
point,  sil'on  necouped'aburd  la  racine,  et  pour  couper  cette 
racine,  l'homme  n  a  pas  un  gl  live  assez  tranchant;  il  do;t 
l'emprunter  àli  Parole  do  Dieu.  La  religion  chrétienne 
r<;iiiplacerait  1  égoïsme  par  l'amour,  le  désordre  deres])r!t 
par  la  vérité  ,  la  fausse  classification  des  conditions  de  pros- 
périté nationale  par  une  vraie  classification,  le  maLdae  de  Li 


41^ 


LE  SEMEIR. 


Fiance  cafiii  par  un  tUt  de  calme  et  de  boiilieur.  De  même 
que  l'homme  n'csl  pas  seulement  corrigé  par  la  foi  chic- 
licunc,  ma^.  converti,  de  morne  la  destinée  d'une  nation  ne 
serait  pas  senlenient  améliorée  par  l'Evangile,  mais  renou- 
velée. Quand  le  soleil  se  lève  sur  l'horizon  ,  il  ne  jette  pas 
quelcpies  pâles  rayons  à  travers  les  ténèbres;  il  chasse  toutes 
les  ombres  de  la  nuit,  en  répandant  à  flots  immenses  tous  les 
trésors  dn  jour. 

Mais  il  est  temps  de  finir  ce  travail.  On  me  pardonnera  , 
je  l'espère,  l'extrême  étendue  de  mes  lettres.  «  L'erreur, 
ditM.  deBonald,  n'a  qu'un  fond  bientôt  épuisé;  la  vente 
est  infinie  dans  ses  developpemens.  »  L'amojr  n'est  pas 
moins  inépuisable;  et  celui  qui  aime  son  pays,  après  Dieu  , 
plus  que  tout  autre  chose  qu'on  aime  ici-bas;  celui  qui 
donnerait  volouiiers  le  reste  de  vie  que  lui  réserve  le  ciel 
pour  voir  la  France  chrétienne  ,  heureuse  et  libre;  celui-lu 
franchit  involontairement  les  bornes  d'un  article  de  journal, 
et  quand  il  cherch-  les  moyens  de  rendre  le  bonheur  à  sa 
patrie,  il  ne  sait  plus  s'arrêter. 


LITTERATURE. 

La  MLLE  DU  REFUGE,  re\-e  pliilaiilliropique.  i  vol.  in-iî. 
Pans,  i832.  Chez  Ladvocat,  libraire,  quai  Voltaire. 
Prix  :  3  fr.  5o. 

Une  Société  philanthropique  de  la  Suisse  a  ouvert,  il  y  a 
quelques  années ,  un  concours  dont  le  but  étail  d'obtenir  la 
solution  d'une  question  d'un  haut  intérêt:  il  s'agissait  de 
rechercher  quels  sont  les  meilleurs  moyens  d'assurer  du 
travail  aux  malheureux,  qui  ,  après  avoir  été  détenus  eu  pii- 
son  pour  des  fautes  plus  ou  moins  graves,  ne  saveut,  quand 
ils  recouvrent  lu  liberté,  comment  se  procurer  du  pain  , 
parce  que  ,  n'inspirant  de  confiance  à  personne,  tojt  le 
monde  les  repousse.  Nous  n'avons  pas  appris  qu'aucun  mé- 
moire ait  été  couronné;  il  aurait  été  désirable  cependant ,  si 
quelques  écrivains  ont  médité  sur  ce  sujet,  que  les  résultats 
auxquels  ils  sont  parvenus  eussent  obtenu  de  la  publicité. 
Des  travaux,  même  incomplets,  sur  une  matière  aussi  neuve, 
n'auraient  pas  été  sans  utilité;  car  l'expérience  corrigera 
toujours  ce  qu'il  y  a  d'imparfait  dans  les  théories. 

Il  est  inutile  de  prouver  combien  est  misérable  h  condi- 
tion des  hommes  dont  nous  pirlons.  i\I.  Villermé  a  inséré 
dans  le  Dictionnaire  des  sciences  médicales  des  faits  remar- 
quables sur  l'influence  qu'exerce  souvent  sur  le  moral  et 
même  sur  le  physique  des  détenus ,  l'approche  du  moment 
de  leur  libération.  Mais  quand  l'heure  de  l'affranchissement 
a  vraiment  sonné,  quand  ils  se  retrouvent  au  milieu  de  la 
société  qui  les  a  repoussés  pour  un  tem^js ,  isolés  et  munis 
seulement  d'une  feuille  de  route  dont  la  couleur  et  le  signa- 
lement sont  pour  eux,  ainsi  qu'on  l'a  dit,  commela  marque 
qui  fut  mise  sur  Gain  ,  que  leur  avenir  doit  leur  paraître 
triste  et  angoissant  I  Qu'arrive-t-il  en  effet  ?  Eu  France,  sur 
dix  forçats  mis  en  liberté  après  l'expiration  de  leur  peine, 
il  n'y  en  a  pas  trois  qui  ne  commettent  un  nouveau  crime, 
dont  la  conséquence  est  une  condami.ation  à  perpétuité. 
Souvent  d'autres  hommes  de  celte  classe,  arrêtés  comme 
vagabonds  ,  demandent,  à  titre  de  faveur,  d'être  renvoyés 
en  prison,  pour  ne  pas  être  contraints  par  la  misère  à  voler. 
Combien  n'impoi  le-t-il  donc  pas  de  faciliter  à  ces  malheu- 
reux la  transition  de  la  prison  à  la  vie  sociale! 

L'auteur  de  l'ouvrage  que  nous  annonçons,  qu'on  dit  être 
l'ancien  directeur  d'une  maison  centrale  de  détention  ,  l'a 
senti.  C'est  l'idée  qui  le  préoccupe,  et  il  voudrait  qu'elle 
fut  envisagée  sous  toutes  ses  faces  par  les  hommes  qui  peu- 
vent contribuera  la  réaliser.  Il  s'est  demandé  s'il  ne  serait 
pas  possible  de  créer,  dans  les  landes  incultes  que  la  France 
renferme  éparses  dans  son  sein  ,  un  refuge  pour  les  piisoii- 
niers  libérés  qui  désirent  ne  pas  tomber  dans  de  nouvelles 
f.iutes,  et  qui  ne  peuvent  gagner  leur  pain  au  milieu  d'une 
société  qui  les  méprise  et  qui  les  craint.  IN'avant  toutefois  à 
offrir  à  ses  concitoyens  qu'une  pensée  qu'il  croit  utile,  mais 
dont  il  ne  sait  pas  présenter  les  moyens  d'exécution  ,  il  n'a 
pas  voulu  paraîtrelul  donner  plus  d'importance  qu'elle  n'en 
saurait  avoir  j  c'est  un  rêve  ,  dit-il  ;  les  images  fantastiques 


dont  il  se  compose   n'ont  par  elles-mêmes  aucune  réalité, 
mais  peut-être  cjuelques-uues  des  scènes  qui   s'y    succèdent 
peuvent-elles  un  jour   en    acquérir.  On  a  essayé  ,   eu  Hol- 
lande, quelque  chose  de  pareil  ,  mais  pour  des  personnes 
d'une  autre  classe  ;  nous  avons  noiis-méme  visité  les    colo- 
nies qu'on  a  formées  dans  le  vaste  désert  de  la  piovince  de 
Drenihe.  Les  unes  so.it  libres  ,  les  autres  foicées.  Les  pre- 
mières se  composent  d'iummes  laborieux  qui  s'y  sont  fixés, 
parce  qu'ils  ne  pouvaient,  malgré   leur  industrie  ,  gagner 
leur  vie  dans  les  villes  delà  Hollande,   oii   la  cherté   est 
excessive;  les  secondes  ,  de  meudi ans  qu'on  enlève  dans  les 
rues  d'Amsterdam,  où  la  mendicité  est  sévèrement  défendue; 
mais  on  n'a  pas  eu  l'idée  d'en  faire  des  rendez-vous  pour  les 
prisonniers  libérés.  Queue  devrait-on  pas  avoir  à  craindre  , 
enefiet,  dans  le  voisinage  d'une  ville  où  quelques  milliers 
de  scélérats  aéraient  réunis?  S'il  est  si  difficile  de  maintenir 
la  police  dans  les  colonies  pénales  de  la  Nouvelle-Galles  du 
Sud  ,  que  serait-ce  en  France  où  .  dans  les  landes  les  plus 
incultes,  on  aurait  de  la  peine  ;i  faire  vingt  lieuessans  trouver 
une  ville  ou  un  Village  qui   fut  digne  d'êlrc   pillé.  C'est  là 
une  difficulté,  et  il  est  dommige  que  l'auteur,  qui   a  tant 
rêvé  ,  n'ait  pas  songé  aussi   comment  on   peut  la  résoudre. 
Au  surplus  ,  elle  ne  s'est  p.is  même  présentée  a  son  esprit; 
car  du  moment  qii'un  prisonnier  libéré  arrive  a.  la  f  die  du 
Refuge,  \\se.  troive,  comme  par  enchantement,  transformé 
en  un  homme  nouveau  ;  on  dirait  que  le  mépris  qui  l'envi-  • 
rounait  dans  la  société  qu'il  a  fuie  était  la  seule  cause  de  sa 
corruption;  placéau  milieu  d'hommes  dont  il  ne  craint  pas 
les  regards  .  parce  qu'il  sait  qu'ils  ne  valent  pas  mieux  que 
lui,  et  dont  il  espère  même  pouvoir  gagner  l'estime,   il 
devient  aussitôt  tout  autre. 

Il  y  a  de  la  vérité  dans  ce  mot  de  Diderot ,  cité  par  l'au- 
teur, que  «  rendre  l'homme  infâme  et  le  laisser  libre  ,  c'est 
»  une  absurdité  qui  peuple  nos  forêts  d'assassins;  »  mais 
faut-il  conclure  de  là  que  dès  que  le  mépris  cessera  de  peser 
sur  lui,  sa  vie  changera  aussi.  Nous  avons  d'autant  plus 
de  peine  à  nous  expliquer  cette  illusion,  que  l'auteur  fait  de 
tristes  révélations  sur  l'état  moral  des  piisons  et  qu'il  rc- 
connait  lauécessité  d'une  influence  religieuse  sur  les  prisoti- 
i.i  rs.  D'où  vient  donc  qu'il  transforme  en  un  nouvel  Eden 
le  refuge  qu'il  suppose  ouvert  à  des  hommes  qui  n'ont  pu 
déposer  à  ses  portes  leurs  passions  et  leurs  vices?  Il  fmt  au- 
tre chose  que  des  circonstances  extérieures  pour  une  réfor- 
me intérieure.  C'est  au  Saint-Esprit,  et  non  aux  institutions 
des  hommes,  qu'il  appartient,  commedil  la  Parole  de  Dieu, 
«d'arracher  et  de  planter,  de  démolir  et  de  bâtir.  »  Tous  les 
efforts  qui  n'ont  pas  pour  but  la  conversion  du  cœur  sont 
par  cela  seul  impu  ssans.  L'homme  ne  peut  être  amélioré;  il 
faut  qu'il  soit  entièrement  chaiig-,  étonne  trouve  que  dans 
l'Evangile  le  secret  de  son  renouvellement. 

Il  y  a  de  l'intérêt  dans  ce  livre  ;  mais  sa  forme  lui  fait 
tort;  l'auteur  qui  se  met  en  scène,  reçoit  en  rêve  d'un  ancien 
détenu  ,  dont  la  vie  a  été  passablement  noire,  tous  ses  reu- 
seiguemens  sur  les  prisons  ,  et  il  a  cru  devoir  faire  de  cet 
homme  une  sorte  de  prodige  des  maisons  de  force  ;  aussi 
faut-il  entendre  avec  quel  ton  sentencieux  et  doctoral  celui- 
ci  s'exprime.  Il  fait  cependant  souvent  de  fort  bonnes  re- 
marques, et  il  en  est  dans  le  nombre  dont  l'administration 
pourra  faire  son  profit;  nous  citerons,  par  exemple  ,  la  re- 
commandation de  ne  jamnis  confondre  les  condamnés  en 
état  de  récidiveavecceux  détenus  pour  une  première  faute. 
Cette  classification  est  au  moins  aussi  importante  que  la  sé- 
paration qu'on  établit  entre  les  condamnéscorrectionnels  et 
les  condamnés  criminels;  et  la  raison  en  est  que  les  condam- 
nés en  état  de  récidive  ayant  appris ,  pendant  leurs  jours 
de  liberté,  qu'il  n'y  a  plus  pour  eux  d'existence  supportable 
dans  le  monde  ,  communiquent  à  leurs  compagnons  une 
haine  des  hommes  par  lesquels  ils  ont  été  humilies  ,  qui 
les  prédispose  encore  plus  fortement  à  tous  les  crimes. 

Ou  a  commencé  la  réforme  de  nos  lois  pénales;  mais  il 
reste  encore  beaucoup  à  faire  pour  les  rendre  bonnes.  Voici 
une  de  leurs  inconséquences  qui  mérite,  ce  nous  semble  , 
de  fixer  l'attention  des  législateurs.  L'auteur  rencontre,  dans 
la  fille  dn  Rejuge,  un  jeune  homme  avec  lequel  il  entre 
en  conversation  : 

(i  C'est  aujourd'hui  que  je  vais  revoir  mon  frère  ,  dit  ce- 
'   lui-ci.  —  Votre  frère?  cl  d'où  vient-il?  —  Hélas  !  mon  bon 


LE  SEMELR. 


Mb 


^  iiiKLiLiiic  iimin;.  i-'  uu   V  luiii,  iiiuii  w^jn  .wv.^.v  ».  ,  -^ — 
fVèic,  qui  avait  bien  moins  de  raison  que.  moi  ,  a  du  passer 
iiuit  années  en  prison  ,  tandis  que  moi  ,  qui  l'avais  enlrauie 


Vous  devez  en- 


monsieur,  de  )iiison.  —  De  ])rison  !  Et  quel  à{;e  a-t-d  : 
—  Vingt  ans.  TVous  fûmes  condamnés  l'un  et  l'antre  pour 
un  délit  dont  nous  ne  connaissions  assurément  pas  l'impor- 
tance ;  mon  fiére  surtout ,  car  H  n'avait  ([ne  douze  ans ,  et 
j'en  avais  près  de  seize.  Mais  comme  on  décida  que  nous 
avions  agi  sans  discernement,  nous  fûmes  condamnés  a 
remprisonnement  jusqu'à  ce  que  nous  eussions  atteint  notre 
vingtième  année.  D'où  vient,  mon  bon  uiousicur  ,  que  mon 
f 

huit  années  en  prison  ,  tandis  c[ 
à  mal  faiie,  je  n'en  ai  subi  que  quatre.' 
core  savoir  gré  à  la  clémence  de  la  loi  ,  qui  pardonne  à  la 
fiiblesse  de  votre  âge  une  fuite  qui,  si  vous  eussiez  eu  seu- 
lement seize  ans  accomplis ,  vous  eût  mérité  des  chàtimens 
bien  autrement  sévères.  —  Hélas!  non,  car  j'ai  appris  de- 
puis ,  que  si    nous  eussions   été  majeurs  ,  notre  contraven- 
tion n'eût  cntrainé  que  deux  années  d'emprisonnement.  » 
Nous  ne   teiiuintrons  pas   sans  dire,  que,    si  la   qualité 
d'ancien  directeurd'uue  maison  centrale  ,  a  fourni  a  l'auteur 
le  moveu  de  bien  connaître  l'état  des  prisons  ,  elle  l'a  ren- 
du un  peu  trop  hostile  aux  travaux  des  hommes  qui  s'occu- 
pent  de   l'amélioration  des   prisons ,  sans  les  connaîtie,  il 
est  vrai ,  aussi  bien  que  lui ,  et  un  peu  trop  partisan  de  ce 
qu'il  nomme  «  les  utiles  rigueurs  pénales.  »  Il  est  au  moins 
plaisant ,  dans  ce  rêve  philanthropique,  d'entendre  un  ancien 
détenu  s'enthousiasmer  pour  les  fers,  les  prôner  comme  le 
feraitun  valet  de  geôle,  et   protester,  que   par   leur  poids 
et  leurs  aspérités  ,  ils  ne  sont  point  insupportables  aux  déte- 
nus,dont  les  chairs  n'en  restent,  dit-il,  ni  déchirées  ni  meur- 
tries. L'auteur  a   continué,  après  avoir  entendu  cela  de   la 
bouche  d'un  tel  homme,  de   dormir  et  de  songer  comme 
avant;  tant  mieux  pour  ses  lecteurs.  Pour  moi ,  je  me  se- 
rais certainement  réveillé  de  surprise. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

Ii'honkÈte   nOMME. 

Le  titre  d'honnèle  hnmnie,  d'homme  d'honneur  est  gé- 
néralement donné  ;i  toute  personne  qui  vit  avec  une  cer- 
taine décence  extérieure  etdont  la  conduite  est  en  harmonie 
avec  l'opinion  publique.  iMais  serait-ce  seulement  en  cette 
bienséance  de  conduite  que  coi.sisterait  la  nature  de  la  vé- 
ritable vertu?  Peut  on  nommer  moralité  une  honnêteté  de 
vie  dont  le  moins  vertueux  peut  se  parer  comme  le  plus 
probe  ,  puisqu'il  n'est  besoin  pour  cela  que  de  dissimuler 
les  passions,  non  de  les  réprimer?  lit  cependant  la  quilité 
d'honnête  homme  ne  va  pas  au-delà  de  cette  apparence  de 
vertu  et,  dans  le  monde,  ou  accorde  sans  difficulté  une  cer- 
taine considération  à  des  personnes  qui  ont  en  même  temps 
ce  qu'on  nomme  un  mauvais  caractère,  et  qui  sont  souvent 
pour  ceux  qui  les  entourent  des  insirumens  de  douleur. 
Qu'il  était  donc  nécessaire  que  le  Christianisme  vint  remet- 
tre ici  chaque  chose  à  sa  place,  en  nous  enseignant  que  la 
vraie  moralité  ne  peut  exister  sans  une  régénération  préala- 
ble du  cœur,  et  qu'elle  n'est  rien  moins  que  la  sunteté. 

Si  de  la  nature  de  la  vertu  nous  passons  à  Vétendiie  que 
lui  donne  le  monde  ,  nous  aurons  encore  à  signaler  sur  ce 
pouil  une  grave  erreur.  Quelles  sont  les  vraies  limites  de  la 
morale?  On  sent  qu'elles  ne  peuvent  être  que  les  limites  de 
ce  qui  fait  l'objet  de  la  morale,  c'est-à-dire  du  bien.  A 
quels  êtres  se  rappoi  leiU  uos  devoirs?  Evidemment  à  Dieu 
qui  nous  a  créés,  et  aux  créatures  qui  nous  environnent.  Et 
cependant  tous  les  devoirs  relatifs  à  la  Divinité  ne  sont-ils 
pas  retranchés  du  code  de  la  morale  humaine,  et  n'est-il 
pasconvcnu  aujourd'hui  dans  la  société  que,  pour  être  hon- 
nête homme  ,  il  n'est  pas  du  tout  nécessaire  d'être  religieux. 
Les  qualités  sociales,  voilà  tout  ce  qui  définit  aujouid'hui 
le  mot  vertu  ,  voilà  dans  quel  cercle  étroit  nous  la  trou- 
vons circonscrite.  Mais  est-ce  bien  du  moins  à  l'accomplis- 
sement de  toutes  les  obligations  sociales  qu'on  réserve  le 
litre  d'honnête  homme?  Hélas!  non.  On  peut  aspirer  à  ce 
titre  sans  amour  pour  ses  semblables  ,  sans  dévouement 
réel  à  l'humanité,  sans  support,  sans  iiiJuIgencc.  L'époïstc, 
l'homme  violent,  Ichaineux,  le  vindic  tif,  lemédis.ait,  le 


menteur,  l'adultère  se  trouvent  aussi  dans  la  longue  file  de 
ceux  qui  aspirent  à  la  palme  de  ro|)inion.  Et  comme  les  ju- 
ges ([ui  la  décernent  ont  tous  intérêt  à  se  montrer  faciles 
quant  à  ces  divers  vices,  puisqu'ils  sont  plus  ou  moins  les 
leurs ,  personne   ne  pense  à  refuser  les  insignes  de  l'hon- 
neur à  une  foule  d'hommes  qui   sont  cependant  entachés 
d'immoralité.  Au  fait,  uncseule  vertu  est  exigée  pour  mé- 
riter   mention  honorable  ,  c'est  la  probité.  «  Je  n'ai  fait  de 
m;il  à  personne  :  »   telle  est  au  fond  la  légende  de  la  mé- 
daille de  ceux  qui  ne  connaissent  que  la  vertu  du  monde  ; 
tclleest,  hélas!  aussila  triste  et  baniiale  forrauledans  laquelle 
Unit d'Iioiiiié/cs  gens  résument,   à   leur  dernière  heure  ,  la 
vertu  de  toute  leur  vie.  Et  souvent  ,  dans  cette  honnêteté 
que  de  fraudes  secrètes ,  dans  cette  droiture  que  de  mauvaise 
foi  !  En  sorte  que,  si  nous  poursuivions  cet  examen  jusqu'à 
SCS  dernières  limites,  la  vertu  de  plus  d'un  honnête  homme, 
réduite  à  son  expression  la  plus  mince,  se  trouverait  n'être, 
en   dernière   analyse,    que  l'art  si    commun  de  faire  de  la 
justice    sans    équité,    et   de    la   probité    sans    justice,   en 
esquivant  avec  adresse  la  vengeance  des  lois  et  eu    trom- 
pant  l'opinion    publique.    Qu'ici    encore   la    distance   est 
immense  entre  l'hoiinêleté  du  monde  et  la  vraie  moralité  , 
que  l'Evangile  fait  consister  dans  la  pratique  de  toutes  les 
choses  qui  sont  véritables ,  vénérables,  justes,  pures,  aima- 
bles, de  bonne  renommée,  où  il  y  a  quelque  vertu  et  quel- 
que Icuauge  (Philip,  iv,  8),  et  que  Jésus  Christ  nous  a  som- 
mairement commandées  ,  en  nous  disant  d'aimer  D;eu  de 
tout  notre  cœur,   et  notre  prochain  comme  nous-mêmes. 
(Math.  XXII,  36-4o). 

Nous  trouvons  une  diffa-encc  non  moins  giaude  entre  la 
vertu  selon  le  monde  et  la  vertu  selon  Dieu,  si  nous  considé- 
rons les  forces  qui  les  mettent  en  action.  Les  moralistes  du 
siècle  ne  cessent  d'exalter  la  puissance  de  notre  propre  vo- 
lonté :  à  les  entendre  ,  tout  ce  que  l'homme  veut,  il  le 
peut.  Et  c'est  à  ses  forces  naturelles  qu'ils  l'adressent  pour 
son  perfectionnement  moral.  L'Evangile,  au  contraire,  nous 
enseigne  que  de  nous-mêmes  nous  ne  pouvons  rien  ,  et  que 
nous  devons  recevoir  de  Dieu,  non  seulement  la  faculté, 
mais  encore  la  volonté  d'accomplir  ce  qu'il  nous  commande. 
Or,  toute  personne  sincère  n'est-ellc  pas  en  état  de  consta- 
ter ,  par  sa  propre  expérience  ,  la  vérité  de  cet  enseigne- 
ment? Qui  osera  dire  qu'il  ait  jamais  pu  faire  lout  ce  qu'il 
s'était  prescrit?  Quel  est  l'homme  qui  ne  soit  obligé  de  con- 
venir, à  chaque  instant,  de  iafaiblesse  deLi  nature  humaine? 
Et  c'est  cependant  à  cette  faiblesse  que  vous  vous  adressez 
pour  avoir  de  la  force  ! 

Combien  nous  auions  encore  sujet  d'être  confus  de  notre 
moralité  naturelle,  si  nous  cherchons  à  saisir  ses  progrès. 
Mais  que  dis-je?  Ce  genre  de  vertu  est-il  susceptible  de 
progrès?  Ne  l'en  a-t-on  pas  rendu  à  tout  jamais  incapable  ,- 
en  commençant  parla  resserrer  dans  les  plus  étroites  limites,, 
en  mettant  devant  elle  une  barrière  qu'il  lui  est  comme 
interdit  de  passer?  Comment  progresserait-elle  enfin,  si  elle 
n'a  pour  toute  force  que  la  faiblesse  d'une  nature  impuissan- 
te? Arrêtée  ainsi  dans  sa  marche  en  avant ,  la  vertu  selon  le 
monde  peut-elle  foire  antreineiil  que  rester  stationnaire  ou 
rétrograder  ?  Et  qu'on  ne  nous  accuse  point  ici  d'exagéra- 
tion. Le  chrétien  ,  conduit  par  l'Esprit  de  son  Maître ,  se 
rcpent  après  ses  fautes  et  en  éprouve  une  salutaire  humi- 
liation. La  honte  et  la  souffrance  qu'il  en  ressent  le  rendent 
plus  vigilant  pour  l'avenir,  et  sa  position  se  Irouveainsi  pour 
le  moins  aussi  élevée  qu'avantsachute.  Maisil  n'en  estpoint 
ainsi  dans  le  monde.  La  rcpentance  y  suit  rarement  le  mal , 
et ,  le  plus  souvent  on  n'y  cherche  qu'à  justifier  celui-ci  par 
tous  les  moyens  possibles^  Si  pai  fois  l'âme  semble  passer  de 
tels  ou  tels  sentimens  violens  à  un  état  plus  doux  et  plus  pai- 
sible, ce  changement  ne  résulte  que  de  l'action  du  temps, 
dont  l'effet  naturel  est  d'aflaiblir  toutes  les  impressions. 
C'est  une  trêve  de  guerre  lasse  ;  c'est  la  fatigue  d'une  âme 
agitée  qui  n'en  est  que  moins  disposée  à  combattre  à  l'a- 
\eiiir  j  c'est  enfin  le  calme  après  la  tempête  sur  une  mer 
dont  les  ondes  ne  tarderont  pas  à  s'émouvoir  de  nouveau. 
Dès  lors  comment  des  déviations  successives  de  la  règle  ilu 
devoir  ne  nous  éloigneraient-elles  pas  toujours  plus  du  che- 
min de  la  vertu  ?  N'est-il  pas  vrai  que  l'homme  abandonné 
;i  lui-même  est  enlrainé  par  son  propre  poids  ,  que  les  peii- 
cluns  vicieux  se  foi  lifieiit  par  l'exercice  ,  que  les  mauva:ses^ 


hl6 


LE  SEAÎFUn. 


liibltudcs  s'onracinciit  toujours  dav,int;i,^,e  ,  et  que  le  cour 
ijt,  dcjour  en  jour,  plus  esclave  du  mal? 

Jetons  enfin  un  r,ip  de  coup  d'(C:l  sur  l.'S  mofifs  qui  por- 
tent à  la  vertu  nituielle^  et  ici  encore  non-;  serons  consani- 
ciis  de  sa  nnllilc  nioialc.  Cliacnn  s.-nt  ipic  la  moralité  dos 
at  tes  consiste  avant  tout  dans  l'uilention  qui  les  dicte,  et 
que  les  motifs  sont  l'àmc  et  la  vie  des  oeuvres.  Une  actio.i 
sans  motif  est  une  œuvre  indifférente  sous  le  pomt  de  vue 
moral  ;  elle  peut  être  ass  luiléo  au\  inouvcmeus  instinctifs 
de  l'animal.  Une  action,  dont  le  mot  f  est  mauvais,  est  tou- 
jours par  cela  même  uns  mauvaise  œuvre,  qaelq  l'excel- 
lente qu'elle  semble,  à  ne  la  jujjer  que  sur  les  apparences, 
ou  sous  le  rapport  de  ses  résultats.  Ces  principes  si  sim()lts 
s!!nt  parfiiteiuent  d'accord  avec  l'Evangile,  qui  nous  re- 
commande d'ajjir,  en  toutes  choses,  pour  D.eu  ,  par  amour 
iruir  lui ,  et  <|ui  veut  que  notre  vertu  consiste  tout  pi  c- 
inièrement,  d  iiis  la  pureté  de  notre  volonté  avant  de  se 
jn-oduire  au  deliors  par  des  paroles  ou  par  des  œuvns. 
Maintenant  jugeons  d'après  cette  règle  la  moralité  de  l'hon- 
iiète  htmime  selon  le  monde,  et  voyons  par  quels  motifs 
il  agit. 

?s'ous  ne  demanderons  pas  s'il  pratique  le  bien  par  amour  | 
et  par  admiration  pour  la  vertu,  parce  que  nous  ne  pensons 
p  is  qu'au  sein  de  l'Iuimanité  corrompue  on  puisse  trouver 
l)i-aucoiip  de  gens  qui  se  p  iss:onneiit  pour  l'excellence  de  la 
moralité.  On  pouria  faire  des  systèmes, de  la  poésie  morale, 
mais  ou  ne  parvendra  jamais  à  faire  de  la  beauté  du  bien 
et  de  la  laid.'ur  du  mal,  en  isolant  ces  idées  de  la  pensée  de 
Dieu,  des  motifs  qui  agissent  sérieusement  sur  les  iimes. 

Diions-nous  quelque  chose  du  respect  de  soi-même  ,qu*^ 
tant  de  personnes  donnent  comme  un  puissant  motif  d'ètr° 
vertueux?  Mais  est-il  bien  certain  qu'une  pareille  coiisidcra- 
I  on  exerce  sur  les  cœurs  l'influcuce  qu'où  lui  attribue  ,  et 
l'expérience  n'appreud-elle  pas  tous  les  jours  qu'il  y  a  du 
moins  beaucoup  d'occasions  où  l'on  préfère  se  passer  de  sa 
propre  estime,  plutôt  que  de  renoncer  à  satis  auc  un  nuu- 
vais  désir?  Au  surplus  ,  que  serait  un  tel  motif,  sinon  un 
sentiment  d'orgueil;  et  une  intention  qui  ne  prend  sa  source 
«lue  dans  un  sentiment  personnel  pourra-t-ellc  j.imais  s'ap- 
(itlcr  nue  intention  morale?  ?*'estclle  pas  Lien  plutôt  une 
autre  manifestation  de  notre  égoïsme? 

Mais  hAtons-nous  d'en  venir  aux  deux  véritables  mobiles 
'lui  ,  à  peu  d'exceptions  près  ,  décident  toutes  les  actions 
liumaines  :  ce  sont  l'intérêt  et  ce  qu'on  nomme  l'honneur. 
Ces  motifs  sont  si  universels,  ils  régissent  si  généralemeut 
la  morale  du  monde  ,  que  des  philosophes  moralistes  n'ont 
.  1  u  pouvoir  mieux  faire  que  de  les  donner  pour  base  à  leurs 
systèmes  ,  et  de  ré  lu.re  en  préceptes  ce  qui  se  pratiquait 
p  irtout  sous  leurs  yeux,  avouant  ouvertement  que  la  vertu 
n'était  que  riutcrèt  bien  entendu. 

'  Dans  le  monde  ,  en  effet ,  on  ne  respecte  les  droits  des 
iiuircs  que  pour  élre  respecté  dans  ses  propies  droits  ;  on 
évite  d'offenser  autrui  en  proport  ou  du  ;irix  qu'on  attache 
il  être  en  paix  avec  tout  le  monde  ;  on  craint  aussi  de  trans- 
gresser les  lois  pénales,...  parce  qu'elles  punissent  celui  qui 
l'es  viole;  on  prend  en  considération  dans  toute  sa  conduite 
lesoin  de  sa  santé,  les  avantages  qu'on  se  procurera,  le  tort 
qu'on  pourra  se  faire;  on  visa  à  obtenir  la  confiance  pu- 
i!  ([lîc,  parce  qu'on  en  a  besoin  pour  réussir  :  c'est  là  la  mo- 
1  i.lité  de  l'iiitérèl.  Ou  bien, l'on  aspire  .à  éviter  le  blâme  elle 
I  iilicule;  (lU  tient, non  seuicmcntàavoir  une  réputation  hono- 
r, iblc, mais  aussi  il  jouir  d'une  certaine  o-msidcralion;  on  com- 
i'iiic  toute  sa  conduite  demanièreii  atteindre  ces  divers  buts, 
etlesrésultr-tsqu'on  obtient  s'appellent, selon  les  cas, loyauté, 
ph  lanlliropic,  courage,  bravoure,  héroïsme,  gloire  en  un 
înut:  j'est  lit  I  i  vertu  de  l'honneur,  disons  mieux,  de  l'amour- 
pioprc.  Mais  qui  ue  voit  que  de  semblables  molifi  seront 
iiien  loin  de  nous  pousser  toujours  dans  les  sentiers  du  bien? 
L'intéièt.  par  exemple  ,  ne  nous  consediera-t  il  jamais  que 
■  les  actes  de  justice  et  de  probité?  L,'honneur,  de  son  côté, 
serat-ii  toujours  d'accord,  dans  ses  exigences,  avec  la  loi  de 
Dieu?  Jésus  ordonne  il  celui  qui  est  frappé  sur  une  joue  de 
présenter  aussi  l'autre;  il  veut  que  nous  rendions  le  bien 
iiour  le  m:d,  que  nous  pardonnions  toutes  les  injures  :  1  hon- 
neur mondain  ne  nous  commande- t-il  pis  tout  le  contraire? 
)Hi  nous  pjc5cril-il  pas,  de  la  manx-iela  plus  impérieuse  de 


ni'  point  souffrir  d'ii;sulte  et  de  nous  laver   d'une  pareille 
tadic  dans  le  sang  de  notre  ennemi? 

Mais,  à  supposer  môme  que  jamais  les  lois  de  l'intérêt  et 
de  l'honneur  ne  nous  fissent  quitter  la  ligne  de  conduite 
que  nous  trace  la  loi  de  Dieu,  quelle  vertu  serait-ce  encore 
que  celle  qui  n'aurait  pour  motif  que  des  calculs  d'égoïsme, 
et  qui  ,  bien  loin  de  consister  dans  une  volonté  soumise  à 
D  eu  et  incliiice  au  bien,  ne  serait  qu'un  moven  de  se  servir 
soi  même  1  N'y  aurait-il  pas  une  insigne  fausseté  à  vouloir 
considérer  et  présenter  comme  faites  par  un  principe  de 
couse  ence  des  actions  où  l'on  n'aurait  eu  véritablement  en 
vue  que  son  propre  honneur  ou  son  intérêt  ?  Que  le  lecteur 
en  juge,  et  qu'il  décide  lui-même,  si  le  mot  hypocrisie 
flétr.t  de  stygmalcs  trop  honteux  ce  qu'il  y  a  de  bas  dans 
la  mercantile  vertu  et  dans  la  Torfanterie  de  l'honijcur 
moud. lin.  Que  restcra-t-il  à  l'honnête  homme  selon  le  siècle 
de  tout  ce  déplorable  orgued  ,  au  jour  oii  seront  manifes- 
tés les  desseins  des  C(turs  et  les  secrets  des  consciences?  Ah  ! 
qu'avant  ce  rcdout.ible  jugement ,  chacun  se  réfugie  auprès 
du  Piédempteuravec  un  humble  repentir  de  cette  honnêteté 
coupable  ,  cl  qu'il  s'efforce  d'être  ii  l'avenir, non  un  homme 
d'iiouneur,  mais  un  homme  de  Di^ul 


MELAIS  (iES. 

I.Es  CiuCTAS  DE  l'Amérique  nu  Nonn.  —  Le  pays  de^  ClncLis  s'éîon  I 
(le  lii  ii\  ière  Toiiibekiiy,  à  l'tst,  au  lleuve  Mississipi  ,  à  l'oaesi  ,  el  Au  pnys 
lies  Chicasaws,  au  norJ  ,  aux  froulièies  de  lE'al  Je  Mi*sis<ipi.  au  su.l.  Sa 
plus  {ji-ande  longueur  est  de  i5o  milles ,  et  sa  plu^  grande  largeur  de  l 'o 
milles.  Ou  e.sliine  le  nombre  des  hiibilans  à  environ  20,000  :  il  y  en  avai', 
il  y  a  nue  Irenlaine  d  ann-es.  près  de  3  j.o:)0  ;  mais  leur  nombre  a  été  coa- 
sidér.iblemenl  réduil  par  d  s  épidéiuies  el  d'autres  c.ius  s.  Ou  Iro  iTe  ch  7, 
ce  peu, de  deux  Iradiiions  conlra  licloires  :  d'après  l'un- ,  les  Cliuctas  ,  b  s 
Cliii-as  iws  .  U>  ClK>ki-lm  n.is  et  les  Creeks  sont  oriL,'inaires  d'une  conlrée. 
silu.'e  .a  1  est  de  leur  pays  actuel,  de  la.^uelle  ils  ont  émigré,  sjus  la  direc- 
ti,jn  d'un  gr-in  I  pvo;iIièle  ou  chef.  D'a|irès  l'aulie.  ils  S)nl  son  s  du  sein  de 
1.1  (eire.  il  y  a '1  latre  ou  cinq  geaL'r..ti  ms  ,  à  nu  en  irnit  nomme  JVuniJi 
If'aui.  ToJle  la  p  vpidjlion  est  dviice  en  deux  clans.  J  imais  un  ho.nnie 
n.'  i'h.)i->il  une  é|ioase  dans  le  clan  dont  il  fait  partie  ;  il  se  marie  to  ijours  a 
une  femme  d<;  l'autre  <  l.iii  :  les  eufans  app.Ti-liennent  à  ccaii  de  la  mère. 
On  a  r-_'t  ouvé  p  umi  les  Iradiiions  de^  Chaetas  quelques-uns  d.  s  f,iils  r.qi- 
portés  dans  la  Gcnè-e.  Ils  adoraient  le  soleil  el  Un  atlrdiiaii  n'  le  pouvoir 
de  créer  et  de  faire  mourir  ;  ils  croya'.ent  aussi  que  c'est  île  lui  que  dépen- 
d  lit  le  >uceè*  ilans  les  batailles  m.ûs  ne  ii^irai.ssaicnt  d'ailleurs  pas  s'être 
beaucoup  occupés  de  leur  dieu.  Ils  avaient  foi  à  la  sorccU  rie  ,  él  lient 
adonné>  à  l'ivrognerie,  et  meaaient  une  vie  corrom[tue. 

Une  mission  cil  él  eaiie  a  été  établie,  en  1818.  piirmi  les  Ch.iclas ,  d.int 
le  pays  était  alor.-  tout  e.iiverl  de  forêls.  Les  habitans  comiirirent  bientôt 
une  p  iriie  des  avuulages  qui  résulteraient  pour  eux  de  la  connaissance  de 
l'Evangile  tl  des  propres  At  la  civilialion.  Le  g-)uvei-ni  ment  des  Etat-^- 
Linis  .s'élanl,  CM  i8ii  ■  reco  uni  débiteur  envers  eux  d'une  anniilé  de 
6,000  dollars,  payable  pendant  -eize  ans,  pour  une  cession  d.*  terres  ,  les 
chefs  arrêlèrcnl  qu-^  cette  somme  se  ail  cons  icrée  à  form-r  el  à  eiitreli  ni" 
de'  écoles  el  à  ciéer  d'autres  élablisscmens  d'une  utilité  générale.  Treize 
écoles  exisli  ni  aujourd'hui  dans  ce  p  lys  ;  elles  sinl  suivies  p  ir  îSo  é  èves. 
La  Société  Américaine  des  Mis-ion- é  cngèies  a,  en  ou  re,  fait  enseignera 
lire  à  un  gr.  nd  nombre  d'  nf  ins  dans  les  villages  où  >l  n'y  a  pas  d'écoles. 
Sept  ouvrages  différens  ont  été  imprimes  dans  la  langue  des  Cli.alas  La 
civi  is.ilioii  s'étend  rapidemert,  el  l'Evangile  s'impare  peu  à  peu  du  ripur 
de  ces  p:,ïin5:  enviion  36o  ont  été  réellement  cjnverlis  au  Clirislianismc. 
Le  nombre  des  enfans  baptisés  est  de  244- 


Les  crijies  nr.s  fxix  Cituolioues,  rnnsiâc'rés  coimie  la  principule 
cause  lies  liuuliles  et  ihs  caliinutes  de  la  fiance,  et  Je  leur  prolon- 
gation ;  par  M.  A,  .Madrolle.  Paris,  i832.Cliez  Moutardier,  lucGit- 
le  Cœur,  n"  \. 

Celte  bnch  re  ,  écrite  avec  beaucoup  d'esprit  et,  n  us  devons  l'ajouter, 
avec  beaucoup  de  pa-sion  ,  est  dirigée  ,  d'un  bout  à  l'aulre  ,  contre  M.  de 
Cenoude  .  propiiélaire  de  la  Gazette  de  France,  el  contre  le  parti  auquel 
ce  journal  serl  d'organe.  L'auteur  prétend  èlre  le  premier  de  tous  les  an- 
ciens roy.distes  qui  ait  prêché  comme  un  devoir  des  catholiques  la  sou- 
mis.sion  'ab=obic  aux  puissances,  iiic'me  défait.  C'est  la  doclrine  qu'il  sou- 
tient enore  ici  ;  il  mpiielle,  en  passant  .  que  l.  s  Ces  us  auxquels  Jésus- 
Ciirist  recommande  d  obéir  furent  icndaul  cinq  cents  .ms  des  u  ur,  ateurs. 
dont  la  plup.irl  n'él.iicnl  pas  in'in  par,-ns  de  leurs  préili-eessenrs.  «  Je 
Il  voudrais  au  [irix  de  ma  vie  ,  d.t-il  ,  piévcnir  de  mauvais  rois  ,  lorsqu'ils 
»  sonl  futurs  ;  mais  ,  venu- ,  je  les  respecte  ,  je  les  défends  ,  à  l'exeinplc  de 
I.  Celui  dont  je  rilève  ,  quand  ce  ne  scrail  que  pour  les  em|iêclier  d'i'lre 
»  piris  )>  Ou  voit  qu'il  a  pour  principe  de  défendre  ,  non  les  personnes 
du  pouvoir,  mais  U  potii-oir,  quel  que  so't  son  [irineipe. 


Le  Ocrant,    DEHAULT, 


imprimerie 


,.     SEtLiccE  ,   rue  des  Jeûneurs,  n.    14. 


Si'rpli'ment. 


9 


POLITIQUE,  PHILOSOPHIQUE 


ET  LITTÉRAIRE. 


Le  champ,  c'est  le  monde. 

Matth.  XIII.  38, 


TOME   §E€0K©5 

DL:  ("  SEPTEMBRE  1835  AU  31  DÉCEMBRE  183S. 


AU  BLREAL  DU  SEMELR,  RUE  MARTEL,  ÏN°  11. 


1855. 


f/ 


;<■■" 


SUPPLÉMENT  AU  N"  60  DU  SEMEUR. 


LE  SEMEUR. 


VAX 


DE   L'IMPRIMERIE   SELLIGUE, 

RtE  MOMMARTHE  ,    M"   131. 


I>€  TOME  SFXO>D. 


À'iJ 


Pages. 

Éiliicalion  ralioiihclle,  par  J.-P.  GVsc ''" 

Ijistiiiclioii  étémciitaire  iiôHi'la  formation  et  la  Iciuie  des  salles 

<rà5ile  lie  renfanec '^^^ 

Collège  industriel '     .      .      .      .      ■      •      •      •  '''-^ 

De  l'eihuation  consi<Çéréc  dans  ses  raiiports  avec  le»  viiilaliles 

l.csoins  de   riiomme 1!)3,  207,  et  237 

D'une  nouTelle  liranclie  d'enseignement  pour  les  salles  d'asile.  200 

£eoIes  d'enseigncnienl  mutuel,  en    Pologne 22  i 

Rapport  sur  l'état  de  l'instruction  publique  dans  quelques  pays 

de  l'Allemagne  et   particulièrement    en  Prusse,    par   M.   \. 

Corsi.v 22o 

Conférence  des  régens  de  l'état  de  Neuclialel.      .....  240 

De  l'instruction  publique  en  Ecosse 24G 

Etude  du  droit  dans  le  grand-duché  de  Bade 248 

Opinion  de  M.  Cousin  sur  les  livres  pour  l'enfance.      ....  272 

Etat  de  l'instruction  primaire  en  Angleterre 280 

De    quelques    nrano-uvres    contre    les    écoles    d'enseignement 

mutuel..     . •     .     .     .     .  288 

Association  entre  les  instituteurs  de  l'arrondissement  de  Bcau- 

Tais. , ib 

Du  projet  de  loi  sur  l'instruction  primaire 297  et  .309 

Etat  de  l'instruction  primaire  dans  le  royaume  de  Prusse  à   la 

fin  de  l'année  1831  ,  par  M.  V.  Cousin 325 

Des  changemens  à  apporter  au  système  de  l'instruction  primaire 

dans  le  canton  de  Vaud,  par  In-F.-F.  Gvuiuiv 345 

Etat  de  l'instruction  primaire  à  Alger 440 

Cantiques  ou  hymnes  et  chansons  pour  les  salles  d'asile.      .      .  455 

Etal  de  l'inslruclion  en  Espagne 504 

Du  projet  de  loi  sur  lei  écoles  primaires  du  canton  de  Vaud..  509 

COLOMES. 

Consultation  pour  M.  Hermk-Duquesse  ,  juge  d'instruction  .i  la 

Martinique,  etc * 19 

Nouvelle  réclamation  de  MM.  les  délégués  des  colonies   fran- 

çai«es 4G 

Réponse  de»  rédacteurs  du  Semeur ib- 

Discussion  avec  le  Journal  du  Havre 59 

Droit  et  nécessité  des  garanties  sociales  et  politiques  réclamées 

par  les  colonies  françaises,  par  M.  A.  de  Cools 64 

Mémoire  adressé  au   roi,  par  M.   Hermé-Di'ql'es>"E 72 

Lettre  de  M.  Sclly-Brcnet.  -     .     ' 78 

Réponse  des  réd.ictours  du  Semeur. ib. 

Lettre  d'un  magistrat  de  la  Guadeloupe ,  pour  rendre  compte  de 

sa  conduite,  par  M.  Juston 88 

De  la  discussion  de  la  chambre  des  pairs  sur  les  projets  de  lois 

relatifs  aux  colonies 21 G 

De  quelques  brochures  de  MM.  Fabien  ,  Bissette  et  Mondesir- 

Richard ,  sur  le»  projets  de  loi  relatifs  aux  colonies.   .     .     .  250 
De  quelques  brochures  sur  les   colonies ,  par  MM.  Fabien ,  Bis- 
sette et  Hermé-Duquesne 261 

Abolition  de  la  mutilation  et  de  la  marque  dans  les  colonies.     .  287 

Préjugé  de  la   couleur '*6'4 

Plainte  portée  par  M.  Lemeneur,  ancien   magistrat,  contre  la 

cour  royale  de  la  Guadeloupe,  pour  crime  de  forfaiture,  etc.  -503 

TILUTE.  ESCLAVAGE. 

Lettre  de  lord  Goderich  au  gouverneur  de  la  Jamaïque.  .  .  51 
Des  noirs  de  traite  importés  dans  les  colonies  françaises  depuis 

les  lois  prohibitives  de  1817 95 

De  r.abolition  de  l'esclavage  au  Mexique 120 

Mesure  prise  contre  l'efclavage 160 

Affranchissement  d'esclaves 192 

De  l'esclavage  des  noirs  et  delà  législation  coloniale.     .     .     .  231 

Esclaves  birmans.  ...     * 288 

De  la  mesure  projetée  par  le   gouvernement  anglais  pour  l'c- 

mancipation  des  esclaves 304 

Trois  mois  à  la  Jamaïque  en  1832,  par  Heskî  Whiteleï.  .     .  318 

Etrange  assertion  du  National 335 

Projet  de   fondation  d'un   refuge   pour   les  esclaves  affranchis 

sur  la  côte  d'Afrique 456 

Société  formée  à  New-York  pour  l'abolition  de  l'esclavage.     .  536 

ÉC0N0.AI1E  RELIGIEUSE,   POLITIQUE   ET 
SOCIALE. 

D'une  assertion  de  M.  le  comte  d'Argoul  dam  «on  rapport  sur 

les  colonies  agricoles « ^2 


Pages. 

te  dinitinche  de  l'ouvrier.     .      .      .' ^•>^> 

Harmonies  des  intérêts  matériels  et  des  intérêts  sociaux,   par 

M.  le  baron  Cimii.Es  DcMv. '"1 

Introduction  à  l'étude  de  l'économie  politique,  jKir  M.  Nestor 

Uroain ^fi' 

L'éconofnie  politique.  —  Contes  de  Miss  II\rrif.tt  Mvrtixemj.  435 
Mélanges d'écûrtoniic  poliliiiue  et   sociale,   par  M.  nE   i.*   Ger- 

449 
VAISAIS ,      .      1 1.» 

HISTOIRE.  PHILOSOPHIE  DE  L'HISTOIRE. 

De  la  (■i>ilisalion  de»  peuples  sauvages. 110 

Petite  bildiothèque  des  Pères  île  l'Eglise,  publiée  par  M.  Go.n- 

TillER ^^° 

Histoire  des  Suisses  a  l'époque  de  la  réformation,  par  J.-J.  HoT- 

TiM-.Eti ,  traduite  en  français  par  L.  VuLiiEMiM.      .      .      .  323  et  472 

Quelques  vues  sur  le  développement  religieux  de  l'humanité.     .  365 

Quelques  traits  de  la  vie  et  du  caractère  de  Lutlier.     .      .     .      .  382 

Histoire  des  révolutions  de  M.adagascar,  par  M.  Aciu.RMA.v.     .      .  458 

Introduction  à  la  science  de  l'histoire  ,  par  P. -J.-B.  Bûchez.      .  47ti 

De  l'oiigiue  et  des  progrès  du  tiers-état JlO 

ARCHÉOLOGIE. 

Lettres  écrite»  d'Egv^)te  et  de  Nubie ,  par  CiiAMroLi.io>-Lc-jr,i;<E. 

GÉOGRAPHIE.  VOYAGES  et  >0UVELLES 
Gi:OGRAPIIlQUES. 

Voyage  de  M.  Stcwart  aux  îles  SaiKhvich.     21,  28,  39,  55,  63,  68  et  87 

De  la  condition  des  femmes  dans  l'Inde 32 

Annuaire  de  l'état  d'Alger •      •      •      • 

Précis  de  géographie  comparée,  par  F.  DE  RouGEJioNT.      .     .      . 
Mission  française  parmi  les  Béehuanas  et  les  Baharuizis  du  sud 

del' Afrique • ' 

La  Cible  portée  aux  peuples  de  l'Afrique  centrale  par   M.    P.i- 

chard  Lander 

Voyage  de  M.  Grofes  à  Bagd.ad.     .     .     .     .     124,  134  ,  142  et 
De  l'état  du  monde  relativement  au  Christianisme.      ...» 
Metsage  de  la  nation  des   rétes-Plates  de  l'Amérique  du  nord, 

pour  s'informer  quel  est  le  culte  agréable  au  Grand-Esprit.   . 
Fertilisation  du  Delta  du  Rhône. 


39S 


ib. 

48 

62 

'72 
149 
249 

280 
28S 


293 
376 
38T 
392 
406 


Le  Tyrol  et  le  nord  de  l'Italie  ,  par  M.  Frédéric  Merceï.      . 
EfTcis  des  missions  évangéliques  dans  le  Gualimala.    .      .      . 
Naufrage  du    Woodrojj-Sims,  par  M.  Jules  Lecomte. 
L'abolition  des  Suttec»  approuvée dansune  assemblée  d'Hindous 
Effets  du  Christianisme  sur  les  insulaires  de  la  Mer  du  Sud. 

Société  hottentote  de   tempérance 440 

Voyage  de  M.  Evvald  à  Alger .*    .      .     444  et  452 

Incendie  d'une  forêt  sur  les  rives  du  Mapoola 44.S 

Les  frères  de  sang  ,  .à    M.adagascar 472 

Influence  des  sociétés  de  tempérance  ,  en   Angleterre.      .      .      .      4SS 

Retour  du  capitaine  Ross 490 

Juifs  en  Afrique ^04 

Almanach  impérial  de  Pékin 'b- 

Voyage   en  Syrie    et   dans    le    Désert ,  par  feu   Louis    Damoi- 
.r.ii 534  et  540 


HISTOIRE  NATURELLE. 


Elémens  de  géologie,  par  L.  A.  Cualbakd 
Des  dunes  sur  les  côtes  de  la  Guyenne.  . 
Phénomène  végétal 


215 

464 
504 


PHYSIOLOGIE. 

Spurzheim 

Les  physiologistes  français  du  dix-neuvième  siècle       .      •      .      . 

Lamarck 

M.  de  Rlainville 2C4  et 

Ecole  de  Bichal "' *' 

CORRESPOXD.^'CE. 

Lettre  de  M.  de  Salvandï  au  rédacteur  dn  JemeMf 

Réponse  du  rédacteur ' 

Nouvelle  lettre  de  M.  de  Salvasdt 

Réponse  du  rédacteur 

VARIÉTÉS. 

Etranges  paroles  de  M.  Dupin  aîné,  à  l'occasion  de  la  mort  de 
Cuvier 


22R 


239 
269 

487 


)3S 
140 
151 

152 


VU) 


TABLE  DU  TOME  SECOND. 


Pages. 

Procès  des  Saint-Simoiiiens r     .     , n,^ 

Loid^BjTon,  consiJcic  dans  ses  relations  avec  quelques  hom- 
mes religieux 34 

Souscription  en  faveur  des  incendiés  de  Noroy, iO 

Consécration  de  deux  missionnaires   destinés    pour    le  sud  de 

l'Afrique ,/,. 

Société  du  prêt  charitable  et  gratuit 72 

Coupable  indiscrétion  d'un  journal 80 

Colonies   agricoles gg 

Société  de  civilisation gg 

Serres  chaulTccs  par  l'haleine  des  bestiaux.   . 104 

Caisses  d'épargne  en  Angleterre ]r2 

Associations  de  charité 12S 

P.églement  remarquable  pour  l'armée,   fait  par  le   ministre  de 

la  guerre  aux  Etats-Unis jh. 

Kxemple  donné  par  la  presse  périodique  américaine 13G 

Manuscrit  curieux 1^, 

Voyage  imaginaire  au  Pérou 152 

De  la   franche-maçonnerie  ,  considérée  dans  ses  rapiHjrts  avec 

les  doctrines  chrétiennes iJjS 

De  l'influence  de  l'opinion  publique I  à9 

Lettre  de  Milton  sur  sa  cécité l(i(j 

Le  prisonnier  d'état.     .     .     .     173,  182,  188,  19G,  206,  214  et  219 

Les  duels  politiques 184 

Du  jour  de  paiement  des  ouvriers 184el2iS 

Le  dimanche.!  Paris  (réflexions  d'un  peintre  américain).     .     .     1S9 

La  maison  des  jeunes  détenus 190 

Les  Bohémiens  de  Southampton 200 

Société  pour  le  patronage  des  jeunes  libérés     ....     223  et  328 

D'un  refus  de  duel 224 

Statistique  des  journaux  français ib, 

r.ultes  non  salariés  par  l'état ,  en  Angleterre ib. 

Moralité  dans  l'état  de  Vermont il/, 

Prix-Monlhyon îi. 

Influence  d'un  meunier   américain   sur    la   législation    de    son 

pays .     232 

Em.ancipation  politique  et  religieuse  des  juifs 248 

Des  loteries 253 

De  la  publicité    rclalivcmcut    aux  élablisseraens  publics,  aux 

Etats-Unis 250 

Entretien  des  orphelins  dans  le  duché  de  Saxe-Weiniar..      .      .       ib. 

Des  exiles  en   Sibérie ' //>, 

Assemblées  anniversaires  des  sociétés  religieuses  et    philantro- 

piques 270 

Les  moulins  à  vapeur  d'Alger.    . 272 

Programme  d'un  prix  sur   la    mani.''e5tatiûn  de   la "conviclion 

religieuse. .     279 

JNouvelle  dactylologie  pour  les  sourd>-nîucts 280 

Des  maisons  de  refuge  aux  Etats-Unis 28â 

Du  cosmopolismc  des  villages  de  France 286 

Des  inconvéniens  du  serment 288 

Origine  des  noms  de  quelques  villes  de  France ib. 

Monnaies  obsidiciiales ib. 

Saîmasius ,       '^. 

£angilc  «le  la  nation  polonaise  pendant  son  pèlerinage.      .      .     X81 
Mots  révélateurs  de  l'ctat  inoral  de    la  société  a  une  certaine 

tiKjque 2  90 

Solidaj'ité  des  peuples  dans  le  bien  et  le  laal 304 

Le  Cliristianisme  et  les  conquérans ib. 

fSivalité  entre  deux  villages  du  Tyrol ib. 

Civilisation  chrétienne 312 

De  la  rêverie. 319et4IC 

l'ricrc  de  l'empereur  de  la  Chine  pour  demander  de   la   pluie.      326 

Le  Messie 327 

ij'iiistitut  des  Billodes 333 

i.dngcvité  comparée  des  artisies  et  des  savans 330 

L'heureux  malade it39 

-Vppropriation  de  la  scc;ic  où  le  Sauveur  apparut   ai;x  huu.i;;es 

au  but  de  sa  mission 344 

Fragincns 364 

Ecole    du    dintanchc  dans  la  prison    de  Charlestuwn ,  près    de 

Boston 358 

De  l'étude  des.  faits  chrétiens 300 

Opinion  de  31.  Ampère  sur  Moise 370 

hc  la  vie  de  la  campagne 383 

{jzie  journée  de  voyage.    .      ■ 389 

Pouvoir  de  l'Evangile. 392 

William    Wilberforce it. 

tsagc  du  droit  de  pctitic/u. .       ib. 


Pages. 

La  rose  des  montagnes ^o 

Plaidoyer  pour  excuser  les  duels 405 

Lettre  du  président  des  Etats-Unis 4Qg 

Lettre  de  J.  Newton ,_  ,j 

De  la  prophétie 437  et  446 

Plaintes  sur  le  Moi  { traduit  de  l'allemand  ,  de  M.  de  Meïer.  ).  454 

Des  distinctions  pour  les  actions  vertueuses 456 

Société  de  la  paix ,  de  Genève n,. 

D'un  appel  à  l'opinion    publique,   aux    Etats-Unis,  à   propos 

d'estampes  obscènes ij. 

De  la  charité 461  et  49S 

De  la  franchise 463 

Des  exécutions  militaires 464 

Catéchisme   polonais ib. 

Des  diverses  manières  de  lire  la  Bible 470 

L'incendiaire 48O 

Projet  d'un  des  rédacteurs  de  V.^rlisle,  de  faire  faire  un  progrès 

à    Dieu 488^ 

Les  ouvriers  anglais ■    ^    i-  495 et  502 

Innocence  d'un  condamné. ,     .  5t2 

Des  caricatures  dans  les  départemens 520 

De  la  prétendue  antiquité  des  Chinois 528 

Publications  de  la  Société  de  tempérance  des  Etats-Unis.       .     .  ib. 

L'inexprimable 544 

Vente  au  profit  des  pauvres ib. 

Hôtel  des  ouvriers   à  Birmingham ib. 

Explication  de  M.  Appert  sur  la  publication  d'un  écrit  intitulé 

l'Incendiaire ib. 

Nombre  des  prévenus  dans  l'armée  ,  en  1832 ib. 

Du  patronage  en  faveur  des  prisonniers  libérés 551 

Protestation  d'un  juré  contre  la  peine  de  mort ib. 

Pe.isées 320,  376,  440,  448,  456  et  604 

BIBLIOGRAPHIE. 

Du  rabbinisme  et  des  traditions  juives',  par  Michel   Bekk.      .  16 
Des  colonies  de  bienfaisance  à  établir  en  France,  sur  le  modèle 
de  celles  de  la  Hollande   et   de  la  Belgique,  par  T.  G    db 

Mo>cnvE 72 

Almanach  des  Bons  Conseils  pour  l'an  de  grâce  1833.      ...  96 
Mémoire  adressé  d'une  chaumière  des  Vosges  à  M.  le  ministre 

de  l'Intérieur HJ 

Du  ministère  évangélique,  par  G.  de  Félice ià 

Six  cantiques 144 

Archives  du  Christianisme,  au  xix'  siècle 152 

Souvenirs  de  Moïse  Mendclssohn,  par  L.  M.  CoTiiRD.     .     .     .  160 
L'évocation,  par    J.    Olivier;   suivi    du  Drapeau    rouge,  par 

Mw«  C.  O. 192 

Il  lazzarino  ed  il  viaggialore   inglese  in  Napoli 224 

Nouveaux  chants  religieux,  par  David  Mavrel ib. 

OEuvres  de  M.  B.illanche 240 

Indices  que  présentent  quelques  phénomènes  de  notre  nature, 

par  A.   BosT -■■ 248 

De  renseignement  de  la  philosophie  en  France,  au  xix'  siècle, 

par  M.  Bautain 255 

Piev.ie  d'Amiens ib: 

Appendice  aux  ruviiineiis  de  la  langue  hinJoustani,  par  M.  Gar- 

Cl>'   DE  Tassy 312 

Onze  années  de  la  vie  d'un  enfant,  par  A.  Beed 328 

Lettres    chrétiennes,    fome    1" 344 

Histoire  abrégée  de  l'Eglise  de  Jésus-Christ ,    principalement 
pmdant  les  siècles  du  nioyen-.àge,  rattachée  aux  grands  traits 

de  la  prophétie.   Tome   2 3.Ï2 

La  religion  constatée  universellement,  à   l'aide  des  sciences  et 

de  l'érudition  moderne,  par  M....,  de  Ij  Marne 376 

Essai  sur  l'étude  de  l'homme  ,  par  Ch.  DuFocn 392 

De  l'enseignement   mutuel,  par  Malisas 4.52 

Larmes  d'un  barde,  par  Ghoi'i-t  de  Tochlaville 45(5 

D'ntionnaire  français-anglais  et  anglo-français,  par  J.   Ticni.vs.  472 
Cahier  de  lithographies  relatives  à    la  Société    de    la    paix   de 

Genève "     .  395 

Almanach  des  Bons  Conseils,  pour  1834 '*• 

Afl'aires  religieuses.  ■ —  Examen  ne  la  loi  du  20  mai  et  du  pro- 

jst     de     loi  sur  la  liberté  religieuse 5'20 

Maître  Jacques,  ou  l'instituteur  de  campagne,  par  G.  F.  Bette.  536 
Guide  des  maires,  des   adjoints  et  des  conseillers  municipaux, 

par   Vicroa  Dda^dis. »''* 

FIN    DE    LA     r.tBLE. 


rtfVVVVW(VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV\lVVVVVVlVVVf\lU!\'VVVVVV\i\^VVVVVVVVVVVVVVVVVV\^ 


TABLE 

DU  TOME  SECOND 


Du  i"  septembre  i832  au  3i  décembre  i833. 


Pages. 

ISTKODOIION - 1 

REVUE  POLITIQUE. 

Lettres  de  la  Province. 

N»  VU.  De  la  populsrité 3 

N">  VIII.  De  deux  assertions 9 

N°  IX.  De  quelques  procès 41 

N"  X.  Des  procès  de  la  presse 49 

N"  XI.  Du  changement  de  ministère 57 

N»  XII.  Manuel  général  de  l'instruction  primaire.     .     .  81 

N"  XIII.  Académie  des  sciences  morales  et  politiques.     .  89 

N»  XrV.  La  nation  hollandaise  et  le  roi  Guillaume.   ■     .  97 

N"  XV.  De  la  nouvelle  fession "   .     .     .     .  113 

N"  XVI  et  XVII.  Du  projet  de  loi  sur  l'état  de  siège  et 

de  troubles 129  et  145 

W**  XVIU.  De  l'instruction  pour  les  classes  industrielles.  161 

N°  XIX.  Des  discussions  de  la  chambre  des  députés.     .  177 

N»  XX.  Du  Budget  des  cultes ÎOI 

Ce  qui  manque  à  la  France 5 

Réponse  à  un  article  du  Nouvelliste 33 

De  la  séparation  de  l'Eglise  et  de  l'Etat 65 

Arrestation  de  la  duchesse  de  Berry 83 

De  la  guerre  contre  la  Hollande 84 

Du  discours  prononcé  par  M.  Dupin  à  la  séance  de  rentrée  de 

la  cour  de  cassation ib. 

De  la  baisse  du  prix  du  pain 86 

Discours  du  roi  ,  à  l'ouverture  des  chambres 92 

Tentative  d'assassinat  sur  la  personne  du  roi ib. 

De  la  trahison  ,  comme  moyen  de  police ib. 

Efforts  pour  la  séparation  de  l'Eglise  et  de  l'Etat ,  en  Ecosse  et 

en  Angleterre 104 

Du  commencement  des  hostilités  et  du  vote  de  l'adresse.     .     .  105 

Dissolution  du  parlement 115 

Reddition  de  la  citadelle  d'Anvers 131 

De  la  négligence  du  droit  de  pétition 136 

Les  deuils  de  la  France  en  1832 137 

Clôture  de  l'Eglise  catholique  française  de  Clichy ICO 

De  l'exclusion  des  ministres  du  culte  salariés  par  l'Etat  de  la 

représentation  départementale 1G8 

Des  événemens  d'Orient 1G9 

Séparation  prochaine  de  l'Eglise  et  de  l'Etat,  au  Canada.     .     .  184 

De  l'arrêt  de  la  cour  de  cassation  dans  l'affaire  Dumonleil.     .  208 

De  la  destitution  de  HH.  Baude  et  Dubois 217 

Election  d'un  quaker  comme  membre  du  parlement.     .     .     .  240 
Alger  sous   la  domination   française  ,  son  état  présent   et    sou 

avenir;  par  M.  le  baron  Pichor 257 

De  la  nouvelle  session  des  chambres 273 

De  la  liberté  religieuse  dans    quelques  cantons  de   la   Suisse 

française 281 

Quelques  traits  de  la  physionomie  politique  de  l'Europe.      .     .  289 

De  la  position  actuelle  des  paj-tis  en  Angleterre 290 


Pages. 
De  la  circulaire  adressée  aux   inslitulcurs  primaires  par  M.  le 

ministre  de  l'instruction  publique i-^^ 

Faits   relatifs  à  la  liberté   religieuse  dans  deux  cantons   de   la 

Suisse  française o-.- 

Troisième  anniversaire  des  journées  de  juillet yi^ 

Evénemens  de  la  Suisse l... 

Persécution  religieuse  dans  le  canton  de  Vaud io^ 

Evénemens  de  Vevey  (canton  de  Vaud) ^g.. 

Statistique  morale  des  partis  politiques ^j. 

De  la  situation  de  l'Espagne ^r^ 

Affaires  du  Portugal. «^r 

D'un  projet  de  résistance  armée jyj 

Liberté  de  la  presse .«.> 

De  l'Espagne «-., 

Exposition  des  produits  de  l'industrie ».-.. 

Liberié  religieuse ,^.. 

Question  de  liberté  religieuse  dans  le  canton  de  Vaud.  .     481  et  489 

De  l'Angleterre 

Des  coalitions  d'ouvriers,  envisagées  sous  le  point  de  vue  moral 

et  religieux r,-vr 

Attitude  du  parti  légitimiste  avant ,  pendant  et  après  les  élec- 
tions départementales , 

Réponse  à  la  Gazelle  di:  France '  rÔ. 

Réponse  du  Semeur  au  Journal  des  Débats '     *  -Ôq 

Réponse  à  V Impartial,  journal  de  Besançon.       ...  *  rô., 

Un  mot  à  la  Gazette  de  France  et  au  ^'u'.ional.      ,     .  '        /' 

Du  discours  de  la  couronne  à  l'occasion  de  la  prochaine  session.  537 

Projets  des  differens  partis  politiques  pour  la  nouvelle  session!  446 
Du  désordre  moral  signalé  par  le  Journal  des  Débats,  et  avoué 

par  les  autres  journaux ., 

Lettre  de  S.  M.  Louis-Philippe  au  docteur  Clialmers.      .  ii<i 

RÉsciiÉ  DKs  NOUVELLES  ronTiQfEs.      4S3,  492,  499     508     5)"  ' l'i 

533  539  Cl  .',19 

SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES. 

Paris,  Nantes  et  la  Session,  par  M.  de  Salvibdy.  '.     .  j). 

Des  derniers  écrits  politiques  de  M.  de  Chateaubriand.  .  ifia 

Quelques  Pensées. — Mou  ami  Lesman,  par  M.  KÉRii.TT.      185  et  209 

Opinions  de   Napoléon ,    recueillies    par    un    membre    de    son 

Conseil  d'Etat ., ,., 

De  l'homme  et  de  l'état  actuel  de  la  société ,  par  M.  le  général 

DoSNiDIEC.      .      , .,,.•- 

'  Zll-t 

Liberté  du  mariage  des  prêtres;  mémoire  par  M.  Naciiet.    305  et  3I.J 

Du  mariage  des  prêtres  catlndiqucs,   Jiar  M.  Kéritut.     ...        ib 

De  la  loi  et  du  législateur .>o  . 

Vues  sur  l'histoire  contemporaine,  par  M.  Lotis  de  CAP.Né.      337  et  353 

De  l'erreur  fondamentale  des  sciences  politiques 3(1.', 

JIORALE  ET  LEGISLATION. 

De  l'innuence  des  moeurs  sur  les  lois  et  de  l'influence  des  1.)it. 
sur  les  mœuri,  par  M.  Matier 9S  1 1  ini; 


^J 


TABLE 


Pngts. 

PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

L'homme  rcsénéré  pal  l'Evringile ■  ^r'-ï  6 

Discours  sur  quelques  sujets  itligieux  ,    par  A.  Vi.vet.      ...  ]4 
De  l'opiiiio»  relaiivement  au  Christianisme,  au  dix- neu\ième 

siècle »...  70 

De  l'incrédulité g4 

De  l'inlluence  sanctifiante  de  la  doctrine  de  la  rédemption.     .     .  103 

Servons-nous  tous   le   même   Dieu? Ijy 

Le  salut , \2G 

Des  ctïéts  de  l'ahaissement  de  Jésus-Christ 135 

Pensées  chrétiennes  extraites  du  journal  de  Thomas  Adam.  .  .  ni 
Discours  sur  quelques    sujets    de    religion   et    de    morale ,  par 

J.-H.  Gu\ndI'ieui;e J'J-i 

Deu\  discours  sur  l'état  religieux  ,  les  maux  et  les  Lesoins  de 

notre  époque,  par  Am  .  Vermeil J-98 

De  la  doctrine  de  la  rédemption 220 

La  conversion  chrétienne 230  et  2'j4 

L'homme  considéré  dans  son  intelligence  et  dans  ses  alTections.  243 

De  l'activité 24S 

Le  vrai  et  le  faux  sérieux 262 

De  la  sainteté 271 

Le  Christianisme  considéré  comme   hostile ,  non   à   l'homme  , 

mais  au  monde 283 

Insuffisance  des  lumières  naturelles  en  matière  de  religion.  ,     ,  303 

"D'un  nouveau  fatalisme 317 

Des  faits  de  conscieuce 3.50 

Qui  faut-il  croire? 374 

L'Evangile 390 

L'homme  céleste. 39G 

Nécessité  d'une  révélation. 404 

Le  Christianisme  envisagé  comme  la  religion  complète  et  défi- 
nitive dç  rimmanjlé 412 

Le  Germe  de  l'Eternel 422 

Le  Christianisme  des  gens  du  monde,  par  W.  Wilderfouce.     .  423 

Divinité  de  la  révélation , 427 

De  l'état  rç-ligieiLX  actuel  dans  son  rapport  avec  l'avenir.      .      .  439 

L'indilTcrenlismc  religieux , 52G 

La  vie  éternelle .■    .■ 533 

PHILOSOPHIE. 

De  la  guerre,  de  sa  cause  et  des  moyens  de  l'éviter 23 

Jbettres   philosophiques  adressées  à  un  Berlinois,  par  M.  Leu- 

MiMER 30  et  J  55 

Le  mal  est-il  un  élément  de  progrès  dans  la  nature  humaine?  Ht 
De  renseignement  de  la  philosophie  en  France  au  dix-neuvième 

siècle,  par  l'abhé  Ba*l'tai>- 27G 

Les  Piévélations 296 

Destination  de  l'homme,  de  Ticote,  liaduile  de  l'allemand  par 

M.  Baucuou  de  ^L^uoE^ .  393 

£&sai    d'une    caractéristique    de  la    nouvelle   philosophie  ,   par 

J.-H.  FlCHTE îT». 

Conditions  nécessaires  pour  htcn  juger 4i4 

Mélanges  philosophiques,  par  Th.  Joiffroy 430  et  484 

Danger  des  vues  et  des  considérations  générales  suc  l'humanité.  453 

Fi-agmens  philosophiques,  par  V.  Coesix 518 

De  l'influence  de  la  philosophie  du  dix-huitième  siècle  sur  la  lé- 
gislation et  la  sociabilité  du  dix-neuvième,  par  E.  Llu.mikier.  624 

LA  FOI  CHRÈTIEME. 

Vue  sommaire  de  la  foi  chrétienne 343 

La  Bible  est  Parole  de  Dieu 500 

Le  péché s 550 

PHILOSOPHIE  JI0RA.LE. 

Kxtraits  d'un  cours  sur  les  moralistes  français. 

De  la  morale  de  Montaigne  et  de  la  morale  en  général.     .  332 

De  quelques  opinions  de  Charron 356 

De  la  morale  descriptive  cl  du  Misanthrope  de  Molière.      .  401 

La  Rochefoucauld 409  et  419 

D'un  critérium  du  hon  moral 3C3  cl  372 

La  loi  morale 450 

PSYCOLOGIE. 

Des  obstacles  que  le  cœur  de  l'homme  présent^  à  l'Evangile.     .  80 

De  la  légèreté  et  de  l'exaltation 143  et  107 

Qu'est-ce  que  croire? 367 


APOLOGETIQUE. 

De  l'importance  des  faits  miraculeux  de  l'Evangile. 
De  la  perpétuité  du  Christianisme 


Pages. 


118 
260 


UtTÉRATURt.  POÉSIE. 

Jpuf^nal   dqs  Enfans H 

Cessation    définitive  du  journal   l'Avenir 16 

Le   Puritain  de  Seine-et-Marne,  par  Michel   Raymond.   ...  38 

Du  Mémoire  de  M.  Ponpot  sur  lé  Saint-Simonisme 56 

Paris  maladC;  esquisses  du  jour,  par  Elgé.ve  Rocn 76 

Résignée,  par  G.  Duoui.veac JOI 

Deux  mois  de  sacerdoce,  par  A.  Labctte 109 

Mœurs  domestiques  de,?  Américains,  par  Mistkess  Trollope.      .  115 

Chroniques  du  crime  et  dç  rinnocen<5e,  par  M.  J.  CHAMPAcriAc,  131 

Le  roi  s'amuse,  drame,  par  M.  Victor  Hico.  ■"' .      .      .      .      169  et  180 

Lettre  a  AI.  Victor  Hugo,  par  M.  Alexandre  Duval iZ>, 

Adieux  à  l'Angleterre,  poème,  par  M.  le  comte  A.  de  Jolffuoy.  187 

Lucrèce  Borgia,  drame,  par  Victor  Hlco 203  et  212 

Le  Pénitent,  par  E.  Cassagaaux 218 

Rammohun-Roy 223 

Mes  prisons.  Mémoires  de  Silvio  Pellico  de  Saluées;  traduits  par 

A.   DE  Latoir 267 

Les  Ombrages,  contes  spiritualistes,  par  M.  G.  Drol'ixeau.  .      .  274 

Mémoires  de  la  Société  d'Emulation  de  Cambrai 284- 

Aux  panégyristes  de  lord  Byron 292 

Solitude,  par  J. -M.  Dargaud ,^ 299 

Pouvoir    de    l'éloquence .  301 

D'un  article   de   la  Revue  des  deux  mondes.     ,J>(;i'tf-i1.  cl.sb.,  31| 

Eloquence  du  siècle  apostolique:      ;      .      .      ...''.'  ^P    lif^'K  326 

Allan-Cunningham ,■.■.•  i-  '.">.  329 

Les  enfans  d'Edouard,  tragédie,  par  M.  Caslmir  Délavions.  341  et  348 
Essai  sur  l'histoire  htteraiie  du  moyen-àge,  par  J.-P.  Gbarpen- 

iiLR.     .     .         ..-...:"....     ;    !.'..!  379  et  386 

Les  Pleurs,  poésies  nouvelles,  par  M""  DE$EoaDES-V'À'i,Moi«>    '.  425 

Mort  de    M"'s   Hannah-More.     .....     .' v-'>  •'?/.'/,  448 

ThomasRagg 't-'^].  ■  ■[  ■ /.l/-.'K  ib. 

L'amour  difficile.  '■.      .     .      .      ;      :  ^i  alhruop  iij  sQ  ./Z,»Y,  «0 

L'Angleterre  et  les  Anglais,  par  BuÎwEr;  '  '.'  -U  ■'/■  V  '  i '' .*    ''.  468 
La   langue  hébraïque  et   I.t   langue  -arabe -jugées -par- le- tâW)in 

Juda .-    .'1  .';;.-•.    -.  512 

Le  rajah  Rammohun-Roy  et  la  Revue  Brit(»nmtjt*ei-''^i  ■'^'-^."''l  520 

LITTERATURE  P0PUL.\IRÇ, 

Almannch  de  France.    ....,,»....*..  tSP 

Almanach  des -Bons  Conseils.      , ï>. 

Des   eliau's  populaires 871 

Comment  instruisej- vous  le  peuple.^    .........  642 

LÉGISLATION  PÉNALE . 

;      ■      ■         '    .     ■      "    .            -      .  '      i 
Du  système  pénitentiaire  aux  Ët<ats-Uni&,  et  de  son  appliaiitioB 

en    France,  par   MM.    de    Beaimo.m   et    Tocqueville.    236  ut.  2iit 

Observations  sur  les  maisons  centrales  de  détention,  à  Poeetw  ■'' 

sion  de   l'ouvrage  de  MM.  de   Beaumont   et   de  TocqueviHe  ,  '       ■ 

par  M.   DE  LA  Ville-de-Mïrmom- ■  ïô. 

LIBERTÉ  D'ENSEIGNE.AIENT.  INSTRUCTiÛJi  i 
PUBLIQUE,  ÉDUCATION,     '  ''"'"'    : 


De  l'instruction  populaire. 

§    I.    Introduction '.     .      .      ' 

§  II.  La   moralité  politique   et    la  moralité  sociale..     .... 

§  III.   Instruction  proprement  dite 

§  IV.  Complément  de  l'instruction.      . 

§  V.  Le  Christianisme  éducateur 

§  VI.  Le  Christianisme  instituteur 

§   VII.    Conclusion 

Concours  sur  cette  question  :  Quelle  peut  être  l'influence  de 
l'instruction  des  classes  inférieures  sur  le  bonheur  des  na- 
tions et  sur  le  perfectionnement  de  l'espèce  humaine P 

La  plus  facile  dc^  granuuqires,  Mr  M.  Esu.e  de  Bujsechose,      . 

L'Éducation  progressive,  par  M'"'  Nëcker  de  Saussube.  5.9,  73,  307 
■     ■     .     .     .     •  .  •     •     .  -  '  3 

Etat  des   écoles   en   Bavièrç.     .      .     ,     .     ,     ' 

Manuel  général  de  l'instruction  primaire-      ...'..■•' 
Etat  des  écoles  en  Irlande ' 


ta" 

25 

42 

52 
66 


16 
40 
et 
15 

7i 

12 


TOME  II  .  ~  IN     1. 


5  SEPTEMBRE  ISS'Î. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSAKT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ ,  c'est  le  monde. 
Mailh.  XI H.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,et  chei  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  !r.  pour  l'année; 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  a  £r.  pour  l'année  ,  i  Cr.  pour  6  mois ,  et  So  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  enruis  d'argent ,  doiveut  être  afTranchis. 


SO.MMAIRE. 

liïTBODCCTiox. —  Revte  poLiTiQPE  :  Lettres  de  la  province.  N"  VII.  De 
la  popularité.  —  Ce<>ui  masque  a  la.Fra>ce,  — Philosophie  re- 
ligieuse :  L'homme  régi'néré  par  l'Evangile.  —  Mélanges  :  Elrangrs 
paroles  de  M.  Dupin  aine  à  l'occasion  de  la  mort  de  M.  Cu«ior.  -^ 
Procès  des  Sain'.-Simonien^.  —  Asiîokce. 


li\TRODUCTIO.\. 

Le  Semeur  entre  aiijourd'liui  dans  sa  seconde  année  ,  et  il 
v  «ntre  ,  grâce  à  Dieu  ,  sous  les  auspices  les. plus  encoura- 
geaus.  Un  succès  plus  prompt  que  ses  rédacteurs  n'osaient 
l'fspéi'er  est  venu  leur  déuioutrer  pleinement  l'opportunité 
de  leur  œuvre  dans  un  temps  où  li  s  joiiinaux  jouent  un  si 
grand  rôle.  jNous  savions  ,  avec  une  entière  certitude  ,  que 
l'hunianité  ne  peut  attendre  de  bonheur  que  de  la  doctrine 
au  nom  de  laquelle  nous  parlons;  nous  étions  assurés  d'a- 
vance du  triomphe  Cnal  de  notre  cause  ,  nous    voulons  dire 
do  la  cause  de  notre  Maître  et  Sauveur  Jésus-Christ;  toute- 
fois  nous   pouvions    douter    du    nouveau  moyen  à  l'aide 
duquel  nousnousproposions  deservir  cette  cause;  nous  pou- 
vions douter  de   l'accueil  qui  serait  fuit  à  un  jiurnal  chré- 
tien par  un  public  qui  ne  montre  trop  souvent  que  du  dédain 
pour  tout  ce  qui  s'appelle  religion.    De  nombreux  témoi- 
gnages de  sympathie  sont  venus  nous   prouver  que  noli'e 
semence  rencontrerait  encore,   dans  le  vaste  champ  de  la 
so>;iété  actuelle  ,  plus  d'une  parcelle  de  terre  bien  préparée 
a  la  recevoir;  nous  avons  vu  notre  feuille  recherchée  par  des 
hommes  qui  jusqu'alors  n'avaient  eu  que  de  l'indifférence , 
ou    pis    encore,    pour    les    grandes    vérités  chrétiennes; 
enfin,  le  chiffre  de  nos  abonnés  s'est  élevé  ,  durant  celte 
première  année,  beaucoup  au  delà  de  ce  que  nous  avions  osé 
l'espérer.  La  conception  du  Semeur  se  trouve  donc  entiè- 
rement justifiée   par  l'accueil  qu'il  a  reçu  jusqu'à  ce  jour. 
Ce  que  nous  disons  ici,  nous  le  disons,  non  pour  nous  ap- 


plaudir de  cette  conception  ,  la  louange  en  revient  à  Dieu  , 
mais  pour  réjouir  nos  amis,  et  parce  que  nous  y  trouvons 
un  puissant  encouragement  pour  notre  travail  à  venir  ;  car  . 
nous  ne  nous  le  dissimulons  pas,  nous  avons  de  grands  pro- 
grès à  faire.  Ua  journal  est  comme  un  individu  :  il  a  son 
•^lifauce,  pendant  laquelle  il  ne  fait  encore  que  quelques  pas 
«bancelaiis,  il  s'essaie  plutôt  à  marcher  qu'il  ne  marche 
réellement. 

Il  est  bien  ,  ce  nous  semble ,  qu'avant  de  poursuivre  notre 
carrière  nous  jçLlions  encore  un  coup-d'œil  sur  notre  point 
de  départ  et  sur  noire  but. 

Nous  sommes  partis  ,  en  prenant  la  plume ,  d'un  fait  trop 
incontestable,  la  dissolution  graduelle  et  inévitable  d'une 
société  dépourvue  de  toute  foi  ,  de  toute  croyance ,  de  tout 
ce  qui  donne  vie  aux  individus  et  aux  peuples.  C'est  à  des- 
sein que  nous  plaçons  les  individus  avant  les  peuples  :  nous 
protestons  par  là  contre  l'habitude  si  commune  aujourd'hui 
de  tout  envisager  sous  le  point  de  vue  général  de  la  société, 
et  de  fondre  les  individualités  dans  les  masses,  oubliant  que 
la  vie  sociale  n'est  que  le  réjultat  des  vies  individuelles,  et 
que  le  bonheur  social  n'a  de  prix  que  parce  qu'il  n'est  après 
tout  que  celui  des  individus.  Au  premier  coup-d'œil  il  peut 
sembler  étrange  que  ce  soit  précisément  alors  que  l'égoïsme 
se  montre  plus  que  jamais  dans  toutes  les  manifestations  de 
la  vie  inlelloctuclle  et  morale,  qu'on  affecte  d'oublier  les 
personnes  pour   ne  parler  que  des   peuples;  mais  tout  ce 
qu'un  pareil  contraste  peut  avoir  d'énigmatique  disparaîtra 
bientôt  si  l'on  songe  que  rien  n'est  plus  commode  pour  la 
conscience  que  cette  manière  de  philosopher.  On   i-everse 
ainsi  sur  la  nation,  sur  le  siècle,  la  responsabilité  des  actes 
et  des  sentimens   dont  on  se  sent  coupable  ;    oa  fait  ainsi 
provision  abondante  d'indulgence  pour  toutes  les   fautes 
d'un  cœur  égoïste.  C'est  à  l'aide  de  celle  utile  invention  de 
notre  âge,  c'est  en  ne  voulant  jamais  voir  que  des  faits  et 
des  résultats  sociaux  ,  que  des  écrivains  ont  été  conduits  ré- 
cemment à  réhabiliter  la  mémoire  de  Robespierre  et  de  ses 
compagnons  d'œuvre ,  sous  prétexte  que  les  forfaits  de  ces 
hommes  avaient  été  des  nécessités  sociales.  C'ost  ainsi  que 
les  Saint-Simoniens  sont  tombés  de  degré  en  degré  jusqu'au 
dernier  terme  de   l'immoralité  et  jusqu'aux  extrav.ngances 


LE  SEMEUR. 


qu'ils  ont  débitées ,  il  y  a  peu  de  jouis  ,  devant  le  public  de 
la  Cour  d'assises. 

Oui ,  les  misères  de  l'individu  réclament  avant  tout  notre 
attention;  c'est  parce  que  les  plaies  individuelles  sont  gran- 
des, que  celles  de  la  société  se  mont'ent  à  leui'  tour  si  pro- 
fondes; c'est  donc  en  guérissant  les  maux  de  chacun,  c'est 
par  la  l'cgcncration  de  chaque  cccur  que  la  masse  sera  gué- 
rie, que  le  peuple  entier  rcvivia. 

Pour  les  Chrétiens ,  d'ailleurs,  il  s'agit  de  bien  autre 
chose  que  de  travailler  nu  bonheur  temporel  de  leurs  sem- 
blables, que  de  leur  montrer  la  voie  d'aune  meilleure  exis- 
tence sociale.  Il  s'agit  pour  nous,  avant  tout,  de  leur  sort 
éternel.  Nous  avons  sous  nos  yeux  des  millions  d'êtres  im- 
mortels qui  marchent  it  luic  étemité  de  misère,  aussi.lôug- 
temps  qu'ils  marchent  séparés  du  Dieu  de  l'Evangile  cl 
livrés  à  leurs  propies  inspirations;  nous  avons  devant  nous 
une  multitude  de  pécheurs  condamnés  par  la  loi  divine, 
mais  auxquels  leur  grâce  et  leur  reHOU;Vcllenw;n.t  moral 
sont  offeits  j^ar  ce  même  Evangile  où  nous  avons  trouvé 
une  nouvelle  vie.  Quel  sera  donc  notre  besoin  le  pluspics- 
sant?  Ne  sera-ce  pas  de  nous  adresser  à  chaque  conscience 
d'homme  pour  la  réveiller  ,  si  elle  dort,  en  lui  pré>entant  les 
terribles  sentences  de  la  loi  de  Dieu ,  et  les  conséquences 
iaéviiablcs  du  mal ,  et  pour  l'inviter  à  la  paix,  si  elle  est 
réveillée  et  travaillée,  en  lui  parlant  de  Celui  qui  «  est 
vena  chercher  et  sauver  ce  qui  était  perdu?  » 

Toutefois,  en  disant  qu'il  importe  de  chercher,  avant 
tout,  la  cause  de  l'état  général  de  la  société  dans  l'état  de 
1  individu,  en  invitant  chaque  homme  à  commencci  par 
sonder  son  propre  cœur,  avant  de  s'occuper  des  misères  pu- 
bliques ,  nous  sommes  bien  loin  de  méconnaître  qu'à  son 
tourl'étude  du  caractère  général  du  siècle  et  du  peuple, au 
milieu  duquel  novis  vivons  ,  peut  donner  d'utiles  leçons  sur 
les  dispositions  intellectuelles  et  morales  des  individus,  et 
sur  l'éteuduc  de  leurs  conséquences.  j 

C'est  ainsi' que,  pour  montrer  à  nos  compatriotes  les  ré- 
sultats de  l'absence  de  toute  foi,  il  suffirait  de  leur  faire  voir 
1  anarchie  menaçant  aujourd'hui ,  jïar  suite  de  cette  im- 
mense lacune  ,  de  ruiner  ce  qu'ils  prisent  le  plus  au 
monde,  les  sciences  ,  les  beaux  aris,  la  philosophie. 

Eui  effet,  pour  ce  qui  concerne  celle-ci  ,  l'éccJe  maté- 
rialiste de  Condillac  ,  de  Crib.rnis  et  de  Broussuts  est  en- 
core la  plus  forte  en  réalité,  quoiqu'elle  paraisse  la  plus 
faible  dans  nos  chaires  actuelles  de  philosophie.  Le  spiritua- 
lisme est  une  opinion  que  l'on  écoute  avec  plaisir,  que  l'on 
défend  volontiers  dans  des  entretiens  de  salon;  au  foiidjSU'on 
juge,  non  sur  des  paroles,  sur  des  théories. plu;  ou  mpins 
savamment  développées,  mais  sur  It  vie  positive  ,  sur  les 
actes  de  la  génération  actuelle,  le  matérialisme  est  encore 
dominant;  et  chose  plus  déplorable  encore  I  ce  matérialisme 
c&t  surtout  dans  les  habitudes,  dans  les  mœurs.  S'il  n'était 
qae  dans  les  esprits  ,  l'arme  du  laisonuemeiit  serait  puissante 
pour  le  combattre;  on  espérerait  d'agir  avec  succès  en  atti- 
qiiaiit  SCS  théories;  mais  ici  encore,  ce  n'est  que  do  l'auar- 
ch'e  en  piincipe,  une  absence  presque  complète  d-  vues  et 
de  connaissances  positives;  dans  la  pratique,  on  s'élourdit; 
o«  laisse  le  manteau  philosophique  pour  courir  apits  de 
tristes  réalités  matérielles:  on  c>t  philosop'.ic  pjnd:iiit  une 
heure  dans  une  S3lle  delà  l'acuUé  des  lettres,  et  scusaalistc 
Itf  reste  de  \\  journée.  Et  même  je  ne  parle  ici  que  de  la  jeu- 
nesse qui  élidie  et  de  quelques  hommes  de  lettres  ;  quant  à- 
IS'  misse  de  la  popul.ition,  la  philosophie  ne  lui  est  rien  cl 
1*6'  l'iiUtresse  en  rien. 

Pour  cccpii  regai-dela  politique,  l'état  d'anarchie  est  vi- 
sible. Les  anciens  dogmes  politiques  de  la  nation  ,  li  Icg'ti- 
miti',  le  caractère  sacré  du  prince,  l'inviolabilité  des  instltu- 
lio.is  foidamcntales,  toute  celte  religion  sociale  s'cslécro.ilée 
depuis  quarante  ans;  elle  a  reçu  le  dernier  coup  à  l.i  ré^  o- 


lutiou  de  juillet.  Si  ces  vieux  dogmes  polit  qucs  avaient  été 
remplacés  j)ar  de  nouveaux  dogmes  généralement  admis; si 
la  souveraiiiité  nationale,  par  exemple,  avait  élé  bien  com- 
pi  ise  ,  et  qu'elle  eût  jelc  deprofijudes  racines  dans  les  mœurs 
du  pays  ;  s'il  y  avait  un  piriaieipe  qui  réunit  les  esprits  et  les 
intérêts,  qui  fournit  uitceiiBre  du  ralliement  aux  opinions  , 
assurément  ffn  vegiellei-aitpen  l'ancienne  icligion  sociale. 
iMais  ici,  dcmême  qncpour  le  c^t'iolcismo,  on  a  détruit  sans 
rien  nictlre  à  la  place  de  ce  qui  n'existe  plus;on  a  fait  table 
rase  de.s  idées  qui  maintenaient  l'oidie  dans  les  masses  et  !a 
fixité  dans  les  lois,  sansécriie  de  nouveaux  commandt-mcns 
sur  celte  table.  C'est  une  anarchie  pure.  La  force  maiiilirnt 
une  sorte  d'ordre  dans  les  rues;  on  obéit  par.  e  qu'il  y  a  des 
baïonnettes  pour  y  contraindre  ;  mais  au  dessus  sic  la  force, 
brutale,  il  n'y  a  rien  qui  garantisse  notre  avenir  politique. 

Eu  littérature,  aussi  de  l'anarchie.  Les  lèjjles  classiques  , 
ce  code  de  nos  écrivains  aux  s  ccics  de  Louis  XIV  et  de 
Louis  XV  ,  ont  été  presque  généralement  abindonnés.  Nos 
gens  de  lettres  ne  veulent  pas  d'Aristote,  ni  d'Horace,  ni  de 
Despréaux.  Ils  n'ont  pas  tort,  je  le  crois,  mais  que  veulent- 
ils?  Si  l'on  en  juge  par  les  pièces  de  théâtre,  par  les  romans, 
par  les  fculUelous  littéraires  ,  notre  seule  i  èglc  en  littéra- 
ture, c'est  de  n'avoir  plus  aucune  règle  quelconque.  Les  es- 
prits selivrentà  un  nïonsti'ueuxdéA-ergondage ;  en nesachaiil 
plus  ce  c£ui  est  bleu  ,  la  génération  actuelle  s'est  condam- 
née à  ne  pas  savoir  non  plus  ce  qui  est  beau.  Il  semble  que 
nos  écrivains  disputent  à  qui  choq  leraavcc  le  plus  de  har- 
diesse les  règles  du  bon  sens,  et  avec  le  plus  de  cyniimc  les 
lois  de  la  pudeur. 

Voilà  ce  que  les  amis  de  l'Evangile-ont  vu  en  France,  et 
le  point  de  départ  ind. que  assez  le  but  qu'ils  se  sont  proposé 
en  publiant  le  Semeur:  combattre,  d'ahjrd,  l'anarchie  reli- 
gieus«,  eu  présenlaut  ajwc  intelligences,  et  plus  encore  aux 
conscicnceslcs  h  iules  vérités  du. Christianisme.  L'î,  se  trou- 
veut  des  croyances  positives  ,  des  dogmes  invariables.  Là  , 
les  cœurs  vides  trouveraient  à  se  nourrir,  et  1rs  âmes  alté- 
rées étancheraient  leur  solF.  Au  lieu  de  ce  triste  élo urdisse- 
menl  que  l'on  clierclic  couiin  ■  un  d..rnler  i  emède,  tomme 
une  ressource  désespérée,  rÉvangile  offrirait  aux  hommes 
de  notre  époque  una  religion  aux  subi  mes  pensées,  aux 
grandes  inspirations  ,  aux  nobles  espérances.  L'abîme  des 
e.'prlts  incrédules  ferait  comblé:  le  vide  des  âmes  serait 
rempli.  Et  nous,  disciples  de  C'.irist,  nous  nous  réjouirions 
surtout  de  voirl-s  espérances  chrétiennes  pénétrer  dans  les 
cœurs  et  s'y  poser  comme  une  foi  éildente,  parce  que  nous 
y  troLiveriojis  le  gage  et  l'assurance  de  leur  éternelle  féli- 
cité au  delà  du  tombeau.  Tel  est  le  but  essentiel  et  fouda- 
meiital  delà  publicati>n  du  Semeur.  Le  premier  et  le  der- 
nier mol  inscrit  sur  notre  bannière,  c'e^t  l'Evangile. 

Si  ranarchic  religieuse  disparaissait,  l'anarchie  philoso- 
phique disparaîtrait  bientôt  avec  elle.  Le  Christianisme,  ou 
ne  saurait  trop  le  remarquer  ,  pose  des  salons  sur  les  princi- 
paux sentiers  de  la  philosophie  ,  et  ces  jalons  ont  un  double 
avantage  :  d';djo;d  ,  de  mettre  hors  de  cause  les  grands  prin- 
cipes de  toute  saine  philosophie;  ensuite  ,  d'empêcher  les 
philosophes  de  s'égarer  trop  loin  dans  leurs  icclierch:"s  se- 
condaires, licst  digue  d'atteutlon  que  les  philosophes  qui 
ont  fait  faire  les  plus  grands  pas  à  la  science',  Bacon  ,  New- 
ton, Pascal,  Loibniti,  ILiller,  étaient  des  hommes  reli- 
gieux. 

La  politique  prendrait  un  aspect  tout  nouveau  par  la- 
môme  influen'c  du  l'éveil  de  la  religion  chrétienne.  EJie  y 
puiscra't  des  maximes  sup,5rieure3  aux  événcmcno,  des  prin- 
cipes immu  jblcs  ,  une  autre  religion  sociale  pour  remplacer 
celle  fjui  n'existe  plus  depuis  l.i  Constituaulc.  Eu  même 
temps  que  l'Evangile  doinerait  des  principes  pour  guider 
les  inlclllgoiiccs ,  il  donnerait  aussi  des  préceptes  pour  diri 
ger  les  acl'otis.  Choje  admirable!  le  Cliristiauismc  piéscui 


LE  SEMEUR. 


tei-.-.lt  il  11  l•li^  I  ;  l!i.!.)rii:  i-l  1 1  pi';ui([iii".  R'uMi  de  [iliis  cluvc, 
ricii  de  plus  rassurant  que  la  conduite  d'nn  chrélicii  pour 
l'avonir  d'un  {jonvcrncnipnl  r<''{jidier.  Avec  l:i  tlicoric  seule, 
on  n'a  que  peu  de  chose,  parce  que  les  passions  la  brisent; 
avec  la  pratique  seule,  on  ne  satisKiil  pas  les  esprits  éclairés; 
mais  l'un  et  l'autre  besoins  d'un  état  libre  seraient  acconi- 
plis  par  la  foi  chrétienne.  Dès  lors,  plus  d'anarchie,  mais 
repos,  proférés  et  pi-ospéritc. 

Quanta  la  littérature,  l'Esangile  u'cxerccraît  pas  sur  elle 
une  influence  moins  puissante.  S'il  est  vrai,  comme  on 
J'adit,  que  la  littérature  soit  l'expression  de  la  société,  il 
est  clair  qu'avec  un«  société  morale,  paisible,  éclairée,  on 
aurait  aussi  une  littérature  pure,  ralme  et  profonde.  Nous 
ne  verrions  plus  ces  dégoûtantes  oigics  de  compositions ,  ces 
saturnales  de  pièces  di-amatiqups  ;  on  ne  nous  donnerait 
plus  d'horribles  obscénités  pour  un  genre  nouveau.  L'ima- 
gination des  écrivains,  qui  est  maintenant  plus  que  jamais 
la  folle  du  logis,  ou  plutôt  une  bacchante  déhontée  ,  serait 
contenue  dans  de  justes  bornes  pir  les  règles  morales  dont 
les  cœurs  religieux  ne  lui  permettraient  pas  de  s'affranchir. 
Nous  aurions  vraiment  une  littérature  ,  au  lieu  qu'à  présent 
nous  n'avons  rien  qui  mérite  ce  nom;  c'est  un  ramas  de 
monstruosités  recueillies  dans  les  ruisseaux,  et  rien  autre. 

Tel  est  donc  le  but  vers  lequel  nous  continuerons  à  mar- 
cher. Appeler  chaque  homme  à  s'appliquer  pour  son  propre 
compte  les  sérieuses  déclarations  et  les  magnipK[ues  promes- 
ses de  l'Evangile  ,  le  convier  au  partage  de  notre  foi  et  à  la 
régénération  qu'elle  engendre,  et  combattre  par  là  les  gran- 
des causes  des  misères  sociales^  détruire  toutes  les  espèces 
d'anarchie,  en  religion  d'abord,  puis  en  philosophie,  en 
politique,  en  1  tlérature;  rappeler  notre  génération  au 
sentiment  du  vrai ,  du  juste  et  du  beau,  et  aux  pures  jouis- 
sances qui  en  découlent;  en  un  mot,  travailler  au  boiilienr 
de  nos  semblables  pour  le  temps  et  pour  l'éternité,  tel  est  l'a- 
brégé de  l'œuvre  que  nous  allonspoursuivre  avec  le  secours 
de  Celui  qui  nousl'a  confiée. 


REVUE  POLITIQUE. 


LETTStS    DE    LA    PROVINCE. 


N"  VU. 


DE    LA    POPULARITE. 


OÙ  commence  la  popularité?  où  finit-elle?  y  a-t-il  des 
signes  irrécusables  qui  font  distinguer  ce  qui  est  populaire 
de  ce  qui  ne  l'est  pas?  Je  cherche  depuis  long-temps  à  me 
former  une  idée  nette  sur  ce  point,  et  plus  j'y  réfléchis,  plus 
je  trouve  d'ambiguité  dans  les  termes  que  les  partis  se  ren- 
voient rautuellenient ,  tantôt  pour  s'applaudir  eux-mêmes 
d'avoir  conservé  leur  popularité  ,  tantôt  pour  accuser  les 
autres  de  l'avoir  perdue. 

Sept  à  huit  vauriens,  en  sortant  le  soir  d'un  café  ou  d'un 
cabaret ,  s'en  vont  hurler  des  injures  sous  les  fenêtres  de 
quelques  honnêtes  gens  qui  dorment  paisiblement;  à  demi- 
ivres,  ils  crient  pour  crier,  ils  font  un  tapage  nocturne  pour 
se  divertir,  et  l'on  ne  saurait  dire  s'il  entre  la  moindre  idée 
politique  dans  l'ignoble  passe-temps  qu'ils  se  donnent.  Ces 
honnêtes  gens  ainsi  réveillés  sont-ils  impopulaires?  Est-ce 
laque  commence  l'impopularité?  Pas  encore,  dirait  la 
Tribune. 

La  police  piend  des  mesures  saniuures  qui  déplaisent  à 
quelques  chiffonniers  ,  ou  bien  le  chef  d'un  établissement 
industriel  croit  devoir  retrancher  aux  ouvriers  de  sa  fabri- 
que une  partie  du  prix  de  la  inain  d'oeuvre.  Alors  ces  rluf- 
tonniers  ramassent  des  projectiles  dans  les  ruisseaux  et  les 
lancent  à  la  tête  du  commissaire  de  police  qui  passe  dans  la 
rue  ;  ces  ouvriei  s  prennent  des  pierres  et  vont  les  jeter  dans 


les  vitres  du  chef  d'établissement.  Le  c  )mmissaire  et  le  ma- 
nufacturier sont-ils  impopulaires?  Est-ce  là  que  commence 
l'impopularité?  Pas  encore,  répondrait  le  Nalional. 

Un  honmie  du  juste-milieu  s'en  levient  dans  son  dépar- 
tement, après  avoir  voté  en  faveur  du  ministère;  il  n'a  pas 
déclamé  contre  le  budget,  et  il  a  donné  sa  boule  blanche  à 
toutes  les  mesures  qui  tendaient  à  augmenter  l'action  du 
pouvoir.  Aussitôt  qu'il  arrive,  des  jeunes  gens  d'assez  bonne 
maison  se  rassemblent;  ils  attroupent  à  leur  suite  des  cu- 
rieux et  des  vagabonds  ;  puis  ils  vont  faire  avec  des  usten- 
siles de  cuisine  une  musique  infernale  devant  la  porte  de 
I  homme  du  juste-milieu.  Ce  pauvre  député  dont  on  tym- 
paiiise  les  oreilles  est-il  impopulaire?  Est-ce  là  que  com- 
mence l'impopularité  ?  Pas  encore  ,  dirait  le  Journal  des 
Débats. 

Il  en  vient  un  autre  qui  n'a  voté  ni  pour  le  ministère  ni 
pour  l'opposition.  N'écoutant  que  la  voix  de  sa  conscience 
et  n'ambitionnant  les  Eiveurs  de  personne,  il  a  rejeté  ce  qui 
lui  paraissait  mauvais  et  accepté  ce  qui  lui  semblait  bon, 
sans  prendre  garde  à  des  intérêts  de  parti  ou  de  coterie.  Il 
a  soutenu  quelquefois  les  ministres,  non  parce  qu'ils  étaient 
ministres,  mais  parce  qu'ils  avaient  raison;  d'autres  fo's,  il 
s'est  levé  avec  l'opposition,  parce  qu'il  approuvait  ses  plain- 
tes et  ses  vues.  Ce  député  consciencieux  rentre  sous  le  toit 
de  sa  famille  ;  mais  il  y  reste  seul.  Les  fonctionnaires  publics 
craignent  de  l'aller  voir,  attendu  qu'il  n'est  pas  ministériel, 
et  les  hommes  du  mouvement  l'abandonnent  par  le  motif 
qu'il  a  été  mal  noté  dans  les  journaux  patriotes.  Que  prouve 
cet  isolement?  L'homme  de  bonne  foi  et  d'honneur  est-il 
impopulaire?  Est-ce  là  que  commence  la  vraie  impopularité? 
Pas  encore,  dirait  \c.  Semeur. 

Qu'est-ce  donc  que  l'impopularit»'  ?  A  ([uels  signes  la  re- 
connaître ?  Quelles  bornes  lui  fixer?  Le  dictionnaire  de  l'A- 
cadémie française  ne  résout  pas  cette  question. 

J'éprou.e  un  égal  embarras  sur  l'autre  terme,  la  po- 
pularité. 

Des  hommes  en  guenilles,  des  misérables  sans  feu  ni  lieu 
s'attellent  de  foice  à  la  voiture  d'un  illustre  général;  ils  l.i 
traînent  en  triomphe  avec  d'effroyables  clameurs  ,  malgré 
les  protestations,  dirai-je  du  héros  ou  de  la  victime  de  cette 
orgie?  En  faut-il  conclure  que  ce  haut  personnage  est  po- 
pulaire? Est-ce  là  un  caractère  évident  de  popularité  ?  Peu 
de  gens  en  conviendront ,  et  l'on  a  lieu  de  croire  que  celui 
qui  fut  l'objet  de  cette  ovation  en  conviendrait  moins  que 
personne. 

Voici  un  homme  connu  par  ses  harangues  patriotiques;  il 
a  fait  de  l'opposilion  par  système;  aucun  projet  de  loi  n'a 
trouvé  grâce  devant  lui ,  parce  qu'il  a  pour  idée  fixe  que 
rien  d'utile  ne  p^-ut  venir  du  gouvernement.  Les  feuilles  de 
son  parti  l'ont  beaucoup  vanté,  rien  de  plus  facile  à  com- 
prendre; et  ceux  qui  lisent  ces  feuilles  en  ont  conçu  la  plus 
haute  opinion  de  l'homme  aux  harangues,  ce  qui  est  encon: 
fort  naturel.  Aussi ,  dès  que  le  député  a  franchi  le  seuil  (!.• 
sa  maison,  les  jeunes  gens  de  l'endroit  accourent,  suivis  d,s 
musiciens  auxquels  ils  ont  proni'S  une  récompense  honnête, 
et  cette  troupe,  grossie  par  les  désœuvrés,  improvise  une 
sérénade,  dont  on  peut  affirmer  que  l'intention  est  bonne  , 
si  la  musique  ne  l'est  pas.  Ce  député  dont  la  musique  charme 
les  oreilles  est  il  populaire?  Je  connais  des  gens  qui  n'en 
doutent  pas  ,  mais  on  me  permettra  d'être  d'un  autre  avi.', 
.et  j'aurais  d'assez  bonnes  raisons  pour  le  soutenir,  si  besciu 
:,  en  cUiit. 

Supposons  plus.  Dans  une  ville  de  cinquante  mille  àine-, 
par  exemple,  il  se  rencontre  deux  ou  trois  cents  individus, 
professeurs,  avocats,  officiers  en  retraite,  médecins  et  autres, 
qui  font  du  patriotisme  avec  de  l'exaltation  ,  et  qui  placci^t 
dans  les  personnes  la  meilleure  garantie  du  bonheur  natio- 
■  liai.  Ces  candides  libéraux,  dont  vingt  expériences  n'ont  j  as 


LE  semeur: 


encore  dessille  les  yeux,  apprennent  qu'un  céUbie  dépnté 
de  l'opposition  est  aux  environs  de  leur  ville.  Ils  s'empres- 
sent d'aller  le  liaiangucr  avec  pompe,  en  lui  disant  beaucoup 
de  phrases  souvent  fort  décousues.  Le  député  répond  avec 
beaucoup  de  saffcsse  que  les  personnes  qui  gouvernent  ne 
peuvent  pas  rendre  la  France  heureuse  par  une  espèce  d'en- 
chantement ,  mais  qu'il  faut  des  mœurs  ,  des  lumières,  de 
bonnes  habitudes,  pour  atteindre  ce  but.  Ou  ne  tient  compte 
de  son  observation.  Les  deux  ou  trois  cents  patriotes  de  la 
ville  aux  cinquante  mille  âmes  préparent  une  entrée  triom- 
phale et  un  banquet.  On  dîne  ,  on  porte  des  toasts ,  dans 
lesquels  chacun  fait  briller  son  éloquence.  Il  se  réunit  de- 
vant la  porte  de  l'hôtel  une  foule  nombreuse  d'oisifs,  d'ou- 
vriers qui  sortent  de  leurs  fabriques  ,  de  jeunes  gens  qui 
quittent  leurs  bureaux,  de  flâneurs,  d'enfans  de  dix  à  seize 
ans,  à  peu  près  comme  on  voit  dans  les  foires  publiques  la 
multitude  se  rassembler  devant  une  enseigne  qui  montre 
un  objet  curieux.  Cette  foule  crie  :  Vive  un  tell  carie 
temps  paraît  moins  long  quand  on  crie  quelque  chose.  Le 
député  paraît  au  balcon,  et  l'on  crie  plus  foit.En  attendant, 
il  y  a  plus  de  quarante  mille  habitans  sur  cinquante  qui  sont 
restés  chez  eux,  qui  vaquent  à  leurs  affaires  et  qui  gagnent 
tranquillement  le  pain  de  leurs  familles.  Pour  le  coup,  la 
question  n'est-elle  pas  décidée?  L'homme  de  l'opposition  , 
harangué,  fêté,  acclamé,  environné  de  la  multitude,  réjoui 
par  les  sons  d'une  musique  qui  se  promène  en  bateau,  n'est- 
il  pas  populaire?  Oii  donc  rcconnaîtie  la  popularité,  si  elle 
n'est  point  là?  Je  n'en  sais  rien,  mais  il  me  semble  que  deux 
ou  trois  cents  meneurs  qui  attroupent  quelques  milliers 
d'individus  ne  prouvent  pas  que  tel  député  soit  l'homme  de 
tout  un  peuple.  Une  nation  de  trente-deux  millions  d'âmes 
ne  se  laisse  pas  représenter  en  si  petite  miniature. 

Qu'est-ce  donc  ,  en  dernière  analyse,  que  la  popularité? 
où  commencc-t-clle  ?  où  finit-elle?  l'Ac  demie  française  dit 
qu'on  appelle  homme  popnlaiie  celui  qui ,  «  par  des  ma- 
niëi-es  affables  et  honnêtes  se  concilie  l'affection  et  les  bon- 
nes pràces  du  peuple,  des  petites  gens.  »  Voilà  une  défini- 
tion qui  nous  place  bien  loin  du  temps  actuel.  Les  hommes 
qui  se  disent  aujourd'hui  populaires  s'embari'assent  assez 
peu  d'avoir  des  manières  affables  et  honnêtes ,  surtout  lors- 
qu'ils sont  à  la  tribune  ,  où  qu'ils  attaquent  le  ministère 
dans  un  banquet  électoral. 

S'il  ne  s'agissait  que  d'éclaircir  quelques  termes  obscurs, 
la  question  n'aurait  qu'une  médiocre  importance.  Mais  ces 
termes,  si  obscurs  qu'ils  soient,  dominent  les  paroles  et  la 
conduite  de  la  plupart  de  nos  hommes  politiques.  L'idole 
est  enveloppée  de  nuages;  l'œil  n'en  peut  saisir  les  con- 
tours ni  la  main  en  mesurer  la  hauteur  ;  rependant  chacun 
vient  v  sacrifier  avec  un  culte  servile  ,  et  quelquefois  même 
lui  apporter  en  offrande  le  premier  trésor  d'une  créature 
humaine,  les  lonvictions  de  sa  conscience.  Le  simulacre  de 
la  popularité  a  fait  plus  d'esclaves  que  tous  les  négriers  et 
tous  les  couquéraus  ,  depuis  que  l' esclavage  existe  dans  le 

monde. 

Combien  de  députés  et  de  piiblicistes  qui  ne  parlent  qu'a- 
vec des  réticences,  qui  n'exprinieiit  q^uc  mollement  leurs 
pensées,  qui  relicuneut  pout-êlrc  des  vérités  utiles  dans  les 
abîmes  de  leur  cœui  !  Conibieii  d'entre  eux  qui  n'ont  pas  le 
courape  de  blàuier  hauti  nient  l'opinioM  ,  lorscpi'elle  méri- 
terait ce  blâme  à  juste  litre  ,  et  qui  se  r-enfeinient  dans  un 
timide  silence  ,  dans  une  coupable  apathe,  au  lieu  de  pro- 
clamer devant  la  Franre  entière  les  règles  éternelles  du 
droit  et  de  la  vérité!  Pourquoi  cela?  parce  qu'ils  craignent 
de  devenir  impopulaires,  parce  ([u'ils  trcinblent  devant 
cette  misérable  idole  de  l'impopularité  ,  qui  leur  apparaît 
menaçante  et  inexorable.  Ils  n'osent  pas  affi'ontcr  lesbui- 
lesques  charivaris  ,  le  tapage  ridicule  qui  les  attend  dans 
leur  ville  de  province;  ils  reculent  devant  les  indécentes 


injures  de  quelques  journaux  ;  ils  déguisent  leurs  vrais  sen- 
tiinens  ,  ils  se  taisent  par  peur  de  je  ne  sais  quelles  ignobles 
manifestations  qui  seraient  faites  sur  la  voie  publicjue  par 
des  énergnmènes  et  par  des  eufans. 

Combien  d'autres  qui  vont  au  delà  de  leur  pensée  ,  qui- 
détlament  contre  telle  mesure  ministérielle  ,  tout  en  lui  don- 
nant intérieurement  leur  approbation  ,  qui  jettent  aux  pas- 
sions dominantes  de  grands  mots,  des  diatribes  ampoulées, 
qui  se  précipitent  dans  les  extrêmes  avec  une  sorte  d'a- 
veugle fureur  I  Pourquoi  encore?  parce  qu'ils  veulent  être 
populaires.  Ils  attachent  une  haute  importance  à  ces  pauvres' 
sérénades  que  leur  donnent  les  jeunes  gens  de  leur  quar- 
tier; ils  estiment  plus  que  tout  autre  chose  les  cavalcades 
d'honneur,  les  banquets,  les  panégyriques  de  quelques  in- 
dividus de  l'endroit;  et  s'ils  peuvent  obtenii-,  à  force  de 
récriminations  et  d'attaques  contre  le  pouvoir,  une  ovation 
retentissante,  un  tiiomphe  dans  toutes  les  formes ,.si  trois 
ou  quatre  mille  désœuvrés  les  élèvent  sur  leurs  pavois,  ils 
croiront  avoir  att-eint  le  beau  idéal  de  leur  existence  parle- 
mentaire. Avant  tout,  de  la  popularité  :  avant  la  patrie, 
avant  l'ordre,  avant  les  maximes  du  devoir  I  de  la  popula- 
rité à  tout  prix  !  Quelle  extravagance  ,  et  pourtant  quelle 
vérité  I 

O  Athéniens,  s'écriait  Alexandre  après  avoir  conquis  la 
moitié  de  l'ancien  monde  ,  conaVjien  de  fatigues  et  de  périls 
il  ine  faut  supporter  pour  obtenir  vos  éloges  I  O  Français, 
dirait  aussi  plus  d'un  de  nos  hommes  d'état ,  s'il  avait  la- 
même  sincérité  que  le  roi  de  Macédoine,  combien  de  folies 
j'ai  faites,  combien  d'attaques  injustes,  de  pai-olcs  décla- 
matoires, de  démarches  contraires  à  la  prospérité  du  pays, 
combien  d'intrigues,  de  cabales  pour  obtenir  cette  pré- 
cieuse popularité,  ce  dieu  de  toute  ma  vie  l 

Ne  verrons-nous  jamais  un  grand  citoyen  qui  foulera  aux 
pieds  cette  indigne  idole  :  un  citoyen  qui  ne  s'attachera  pas 
'  plus  à  courtiser  le  peuple  qu'à  flatter  le  pouvoir,  et  qui  se 
placera  entre  tous  les  partis  avec  son  devoir  pour  guide  et  sa- 
conscience  pour  flambeau?  Il  a  paru  dans  ces  derniers  temps 
quelques  hommes  qui  ont  eu  le  courage  de  se  rendre  impo- 
pulaires; mais  comme  ils  occupaient  de  hautes  fonctionspo- 
litiques,  on  a  toujours  pu  soupçonnerqn'ils  n'avaient  fait  que 
changer  d'idole  et  de  culte,  et  qu'après  avoir  sacrifié  leurs 
convictions  à  la  popularité  pour  devenir  forts,  ils  ont  sacri- 
fié leur  popularité  aux  maximes  d'ordre  pour  demeurer 
pulssans.  Nous  voudrions  voir  s'élever  un  homme  doué 
d'une  haute  intelligence  et  d'un  noble  caractère,  en  dehors 
de  tous  les  chemins  du  pouvoir  et  de  l'opposition,  n'ayant 
d'autre  passion  que  celle  de  servir  son  pays,  n'aspirant  qu'à 
être  le  premier  des  citoyens.  Il  dirait  la  vérité  à  tous,  au 
peuple  plus  encore  qu'au  gouvernement,  parce  que  le  peu- 
ple est  plus  facilement  séduit  et  trompé.  Il  supportera  t  la 
haine  qui  ne  manquerait  pas  de  l'atteindre  sans  faiblesse  à 
la  fois  et  sans  ostentation.  11  braverait  les  insultes  des  fac- 
tions, les  violences  d'une  populace  égarée,  non  pour  acqué- 
rir ou  pour  conserver  une  grande  place,  mais  pour  rester 
fidèle  à  ses  principes  de  justice  et  de  vertu.  Un  tel  citoyen, 
si  différent  de  nos  hommes  politiques,  serait  sans  doute,  au 
premier  abord,  un  objet  de  risée  pour  tous  les  partis;  on 
l'accuserait  d'avoir  un  caractère  faible,  précisément  parce 
que  lesien  serait  trop  fort  pour  être  compris  par  les  petites 
ambitions  qui  s'agitent  autour  de  nous  ;  on  le  taxerait  de 
niaiserie,  parci;  qu'il  aurait  une  sagesse  trop  élevée  pour 
être  aperçue  des  esprits  vulgaires.  Mais  à  mesure  qu'il  se 
manifesterait  davantage  dans  ses  paroles  et  dans  ses  actes,  il 
grandirait  <]ans  rc>tiino  publique;  et  pour  avoir  dédaigné 
une  vainc  popularité  de  théâtre,  il  obtiendrait  enfin  la 
vraie  popularité,  celle  des  bienfaiteurs  de  l'espèce  humaine, 
la  popularité  de  Malcsherbes  et  de  Washington. 

N'va-t-il  donc  personne  en  Fraaicc  qui  se  sente  capabl-. 


LE  SEMEUR. 


;iUier  dans  celte  voie  et  de  recueillir  un  si  ma{!;nifi((uc 
ritage  ?  Il  s'en  présentera  peut-être,  mais  il  est  difliciie  de 
spérer,  aussi  long-temps  que  les  principes  de  l'égoïsnie  et 

rincrédulilc  domineront  sur  nos  hommes  politiques, 
ur  former  le  citoyen  que  je  viens  de  peindre,  il  faudrait 
.niir  dans  la  même  personne  de  profondes  convictions 
ligieuses  avec  les  talens  supérieurs  qui  procurent  l'in- 
cnce  parlementaircj  il  faudrait  un  Mirabeau  chrétien.  On 

fait  rien  avec  succès  et  persévérance  tant  qu'on  n'a  p  s 
1  puissant  mobile  d'action.  Dans  les  anciennes  lépubli- 
cs,  il  y  eut  des  citoyens  qui  sacrifièrent   leur   popularité 

LicQ-être  général,  parce  que  la  patrie  était  pour  eux 
ute  une  religion.  Dans  nos  temps  modernes,  ce  culte  re- 
;ieux  a  disparu  ;  la  patrie,  devenue  plus  grande,  a  perdu 

puissance  morale  ce  qu'elle  a  gagné  en  puissance  maté- 
;llej  on  sert  encore  sa  patrie,  on  ne  l'adore  plus.  De  là 
l'est-il  arrivé?  L'égoïsme,  déguisé  sous  des  noms  divers  , 
jris  la  place  de  cette  antique  religion  dans  les  âmes  incré- 
des;  on  a  retrouvé  des  Marins  et  des  Catilina  ,  mais  peu 
i  point  d'Aristide  et  de  Phocion,  Comment  demander  à 
I  homme  qui  ne  voit  rien  au-dessus  niau-delàde  cettevie, 
qui  ne  comprend  plus  ce  que  c'est  que  de  rendre  k  sa  pa- 
ie un  culte  religieux,  en  renonçant  à  soi  même  pour  elle, 
mment  lui  demander  le  sacrifice  de  son  besoin  de  popu- 
l'ité?  Il  lui  faut  un  point  d'appui  et  un  levier  pour  asjir  ; 
innez-lni  du  pouvoir,  de  grandes  richesses,  il  échangera 
;ut-êtrc  sa  popularité  contre  de  tels  avantages;  mais  si 
lUS  ne  lui  donnez  rien  en  échange,  ni  honneurs,  ni  for- 
ne  ;  si  vous  lui  offrez  la  seule  perspective  d'être  impopu- 
re  sans  y  rien  gagner,  où  puisera-t-il  la  force  nécessaire 
lur  un  si  pénible  dévouement  ?  Quel  moyen  de  produire 
ns  son  cœur  cette  énergie  persévérante  ,  unique  source 
s  belles  actions  et  des  illustres  destinées? 
Mais  supposez  qu'il  ait  des  convictions  religieuses  profon- 
ment  gravées  dans  son  âme,  et  qu'il  voie  une  éternelle  fé- 
ité  au-delà  du  tombeau,  il  possédera  dès  lors  le  pluspuis- 
nt  de  tous  les  mobiles  et  il  aura  le  courage  de  mépriser  la 
ipularité  pour  accomplir  son  devoir,  parce  qu'il  se  propo- 
ra  quelque  chose  de  plus  haut  et  de  plus  précieux  que  cette 
ipularité;  il  dédaignera  la  haine,  il  méprisera  les  injures 
s  factions,  parce  qu'il  marchera  vers  un  but  que  les  inju- 
s  ni  la  haine  ne  lui  peuvent  ravir  ;  il  sera  fort,  en  un 
ot, parce  qu'il  sera  chrétien. 

On  asouventfeit  d'excellens  discours  contie  la  soif  de  po- 
ilarité  qui  règne  parmi  nous  et  qui  entraîne  à  tant  d'excès 
iplorables.  Mais  lorsqu'on  ne  sait  rien  mettre  à  sa  place  , 

n'est  qu'une  vaine  et  stérile  phraséologie.  Il  est  clair  que 
je  ne  regaide  qu'au  monde  actuel  et  aux  biens  que  j'y 
lis  acquérir,  je  chercherai  l'une  de  ces  trois  choses  :  le 
luvoir  ,  la  fortune  ou  la  popularité:  vos  raisonnemens  ne 
lî  changeront  pas; s'ils  réussissaientàme  convaincre,  ils  me 
duiraient  à  une  complète  apathie,  puisque  je  n'aurais  plus 

mobile  d'action  ni  de  but  à  me  proposer  ;  au  lieu  d'un 
oïsle,  vous  auriez  fait  un  automate.  Mais  inspirez-moi  des 
pérauces  qui  m'élèvent  au-dessus  de  ce  monde;  présentez- 
Di  la  perspective  du  plus  grand  de  tous  les  biens  ,  le  bon- 
urde  l'éternité;  montrez-moi  un  Dieu  de  miséiicorde,qui 
cite  mon  amour  parce  qu'il  m'a  aimé  le  premier  en  cn- 
lyant  snn  Fils  unique  pour  me  servir  de  rançon;  eusei- 
lez-moi  à  obtenir  ses  grâces  et  les  secours  de  son  Esprit 
r  la  prière;  vous  nie  donnerez  alors  beaucoup  plus  que  je 

puis  perdre,  en  sacrifiant  la  popularité  ,  le  pouvoir  ou 

fortune  ;  vous  mettrez  entre  mes  mains  un  levier  puis- 
lU;  et  je  no  reculerai  devant  aucun  obstacle,  parce  que 
urai  pour  me  soutenir  ma  conscience  et  mon  Dieu. 


CE  QUI  MA.\Ol]E  A  L  \  FKAIVCE. 

II  n'y  aurait  que  de  la  cruauté  à  dévoiler  les  plaies  de  la 
société  si  l'on  n'avait  aucun  remède  à  lui  offrir.  Dans  un 
mal  sans  remède  ,  c'est  un  soulagement  d'ignorer  sou  nul  , 
et  même,  s'il  est  possible,  de  le  prendre  pour  un  bien.  Nous 
aurions  peu  d'estime  pour  des  censeurs  qui  ,  convaincus 
que  les  misères  du  pays  sont  incurables,  les  lui  rejetteraient 
incessamment  sous  les  yeux.  Tel  n'est  point  notre  lôlo. 
Nous  signalons  le  mal  ,  nous  n'en  dissimulons  point  la  gra- 
vité, mais  nous  connaissons  un  remède  et  nous  riiiditpions. 
C'est  même  là  le  principal  objet  de  ce  journal.  Il  a  été  fondé 
pour  répandre  des  convictions  dont  la  société  a  besoin,  non 
des  convict  ons  quelconques  (  bien  qu'au  pis  aller  la  société 
fut  troji  heureuse  d'avoir  des  convictions  quelconques  I  ) , 
mais  celles  qui  ont  subi  l'épreuve  des  siècles,  et  qui,  de  nos 
jours  encore,  guérissent  les  individus,  montrent  assez 
qu'elles  sont  propres  à  guérir  les  nations. 

Tel  est  le  but  de  ce  journal  ;  il  n'en  aura  jamais  d'autre  ; 
et  si  la  reproduction  continuelle  des  mêmes  principes  et  de 
la  même  vérité  nous  expose  à  quelque  monotonie  ,  nous 
n'en  avons  pas  trop  de  peur.  Notre  divin  Maître  a  chargé 
les  siècles  de  se  répéter  l'un  à  l'autre  ,  jusqu'à  la  consom- 
mation des  temps,  une  seule  et  même  vérité;  elle  ne  s'est 
point  usée  en  traversant  les  âges;  et  si  la  société  moderne 
s'en  éloigne,  ce  n'est  pas  par  lassitude  ni  par  ennui  ;  ce  n'est 
pas  que  a  le  fel  ait  perdu  sa  saveur  »  ,  c'est  plutôt  parce 
que  cette  saveur,  bienfaisante  mais  amère  ,  a  trop  d'âpreté 
pour  des  palais  délicats.  Ce  qui  s'use,  c'est  le  mensonge  ;  en 
toute  chose  il  fait  Vite  son  temps;  les  systèmes  tombent  les 
uns  sur  les  autres  ,  encombrent  le  sol,  fatiguent  les  yeux  à 
les  compter  et  la  mémoire  à  les  retenir.  L'homme  est  in- 
cessamment à  la  recherche  d'une  vérité  perdue,  il  jette  de 
tous  les  côtés  d'inquiets  regards  ,  il  étend  les  bras  sur  le 
chemin,  il  arrête  chaque  erreur  qui  passe, et  lui  dit, comme 
autrefois  les  Juifs  au  Précurseur  :  «  Es-tu  celui  qui  devait 
venir,  ou  devons-nous  en  attendre  un  autre?  »  puis,  recon- 
naissant qu'il  s'est  trompé,  il  soupire  et  passe.  Notre  époque, 
à  cet  égard  ,  ne  diffère  pas  des  autres;  mais  elle  a  quelque 
chose  de  particulier  qui  nous  donne  do  l'espérance. 

Iluniainoment  parlant,  il  faut  une  religion  à  nn  peuple, 
c'est-à  dire  qu'il  lui  faut  iiiieidee  qui  le  lie.  L'absence  d'une 
telle  idée  a  toujours  été  un  des  symptômes  essentiels  de  Va 
décrépitude  d'un  peuple,  et  aussi  long-temps  qu'une  nation 
o!fie  un  caractère  de  grandeur,  elle  présente  le  phénomène 
dont  nous  parlons.  L'intérêt  personnel,  la  nécessité,  n'est 
qu'un  ciment  grossier  des  sociétés;  il  faut  quelque  autre 
chose  pour  les  faire  vivre  énergiquement  de  la  vie  de  na- 
tion ,  pour  leur  donner  la  conscience  de  leur  unité  ,  pour 
conf  dérer  les  coeurs  et  les  pensées.  Cet  élément  supérieur 
n'a  été  étranger  à  aucune  des  nations  que  nous  admiions; 
sa  présence  a  fait  la  beauté  de  l'histoire  grecque;  Bossuct 
et  Montesquieu  y  trouvent  la  cause  principale  de  la  gran- 
deur de  Rome. 

Ce  qu'on  a  moins  remarqué  ,  c'est  que  ces  idées  où  tout 
un  peuple  puise  sa  vie  ne  sauraient  remplir  cet  office  qu'à 
condition  de  se  rattacher  à  l'iiiHiii  ,  ou  de  revêtir  elles- 
mêmes  le  caractère  de  l'infini.  Un  individu  n'en  demande 
pas  toujours  autant  :  un  peuple  ne  se  donne  pas  à  moins. 
La  religion  a  été  cet  infini  pour  la  plupart  des  peuples.  La 
morale  est  également  infinie  ,  du  moins  pour  nn  peuple  ; 
car  il  ne  la  concevra  jamais  que  comme  une  dépendance  de 
la  rel.gion.  Mais  à  défaut  de  ces  deux  grandes  sources  d'in 
piration  nationale,  à  défaut  de  ces  réalités  ,  des  fanion, 
peuvent  en  prendre  la  place  et  en  jouer  le  rôle  ,  poin*i!. 
que  l'illusion  leur  donne  ce  caractère  d'infini  qui  u'api^ar- 
tient  essentiellement  qu'à  la  religion  et  à  la  morale.  Tout 
objet  dont  les  bornes  échappent  à  la  vue  peut  passer  pont 


6 


LE  SEMEUR. 


infini.  Malheureusement  ou  licuicuscment  ,  le  jour  vient  , 
tôt  ou  tare],  où  l'adorateur  mesure  son  idole. 

Il  serait  impossible  ,  hors  de  ces  suppositions  ,  de  s'uxpli- 
nucr  telle  vie,  qui  fût  grande  sans  Dieu.  Aucune  ùme  noble 
n'a  besoin  de  moins  que  de  l'infini.  C'est  pour  l'avoir  pl.icé 
dans  l'opinion  des  liommes,  c'est  pour  avoir  déifié  l'hoinioiu v, 
c'est  pour  avoir  conçu  le  temps  comme  une  espèce  d'éter- 
nité, que  certains  hommes  ont  été  au  devant  de  la  moi  t  qui, 
sans  un  immense  dédommagement,  leur  eût  semblé  affreuse. 
Cette   illusion  peut  remplir  toute  une  vie  d'homme.  Les 
peuples  ,  vivant  davantage  ,  ont  le  temps  de  se  désabuser 
plusieurs  fois  de  suite.   I.e  nôtre  touche  à  l'un  de  ces  désa- 
buscmens  ;  et  ,  chose  étonnante  ,  il  y  est  arrivé ,  non  psr  la 
fatigue  d'efforts  inutiles  ,   non  par  une  déception  propre- 
ment dite,  mais  plutôt  par  la  réalisation  de  ses  espérances. 
En  deux  mots,  l'adorateur  a  mesuré  son  idole.  Depuis  que 
la  religion  de  la  gloire  a  péri  avec  la  gloire,  la  nation,  plus 
sage,  poursuivait  la  liberté.  Cette  liberté  ,  niée  ,  disputée  , 
départie   avec   regret   par    d'avares   délenteurs ,  menacée 
sourdement  par  eux  ,  attaquée  enfin  avec  la  plus  folle  au- 
dace, cette  liberté  a  ,  pendant  seize  ans,  absorbé  la  pensée 
nationale;  le  désir  ardent  de  la  posséder,  la  crainte  conti- 
nuelle de  la  perdre  ,    ont  agi  sur  les  imaginations  jusqu'à 
faire  de  ce  bien  temporel  le  dieu  de  la  nation  fiançaise;  cette 
poursuite  exaltée  a  été  une  religion  ;  elle  a  eu  ses  dévots  , 
ses  enthousiastes,  ses  mystiques,  ses  confesseurs,  ses  apôtres, 
ses  martyrs.  Aujourd'hui  le  combat  est  cessé  j  la  liberté  est 
,\  nous  j   nous  pouvons   en  jouir  ,    l'exploiter;  mais  par  là 
même  elle  a  cessé   d'être  une  pure   idée;  elle  n'est  plus 
qu'une  réalité  ;  elle  ne  peut  être  l'objet  d'une  religion  ,    et 
la  nation  est  sans  culte.   Il  n'y  a  que  le  vrai  infini   qui   ne 
montre  jamais  ses  bornes,  parce  qu'il  n'en  a  point. 

Oh!  s'il  y  avait  une  libeité  au-delà  de  la  liberté,  quelque 
chose  au-delà  de  tout  !  Voilà  le  Y<ru  des  àrars  ardentes  ,  à 
([ui,  certes,  une  telle  liberté  n'apporterait  qu'un  désabuse- 
nmnt  nouveau  ,  mais  qui  ont  besoin  de  croire  le  contiaire, 
afin  de  pouvoir  se  passionner  pour  quelque  chose.  Il  y  a  de 
\:\  religion  chez  les  républicains,  il  y  en  a  dans  le  carlismc  : 
il  ii'v  en  a  plus  ailleurs;  car  ce  ne  sont  pas  quelques  griefs 
de  détail,  quelques  mérontentcmens  partiels  qui  formeront 
u.ie  religion. 

Tel  devait  être  le  sort  de  la  religion  politique.  Le  bien 
qu'elle  déifiait  est  réel  ;  il  est  précieux;  \\  est.  bon  à  l'user; 
mais  il  est  acquis,  on  l'a  :  voilà  le  mal.  Les  vœux  sont  sa,tis- 
faits  ,  miis  l'âme  est  vide;  elle  ne  sait  où  se  prendie;  elle 
ne  sait  à  quelle  idée  demander  un  nouvel  infini  pour  con- 
tenter celte  soif  d'infini  qui  la  tourmenic. 

On  lui  propose  ,  il  est  vrai,  un  excellent  moyen  ,  non  de 
la  satisfoiro,  mais  de  l'oublier.  Un  matérialisme  audacieux  , 
sans  pudeur  et  sans  frein,  appelle  à  lui  les  âmes  travaillées 
et  cliargées.  A  défaut  de  gloire  ,  de  liberté  et  de  poésie  ,  il 
offre,  pi  ci  ne  jusqu'au  bord,  la  coupe  des  voluptés  grossières. 
Une  foule  d'ouvrages  spirituels  invitent  l'homme  à  se  faire 
bête.  On  détache  ,  en  riant ,  les  restes  de  liens  qui  le  rete- 
naient cncoi'e.  On  jette  au  veut  la  poussière  des  croyances. 
Les  dernières  idées  de  morale  sont  balayées  d'un  sol  d'où 
avaient  déjà  dispiru  les  dernières  idées  de  religion.  On  m- 
gagc  la  société  fatiguée  à  se  reposer  dans  un  bourbier.  Les 
beaux -arti  semblent  avoir  conspiré  l'abrutissement  des 
imes  ,  et  une  littérature  pétronieniie  (i)  profane  le  retour 
triomphant  de  la  liberté. 

Dans  ces  circonstances,  nous  nous  plaisons  à  croire  que  le 
moment  approche  où  ,  de  gré  on  de  force  ,  il  faudra  que  la 
nation  se  retourne  avec  respect  et  supplication  vers  l'objet 
de  ses  déplorables  mépris.  Les  enivrcmcns  de  !a  liberté  et 

[ij  Pétrone  ,  poctc  ob'îCi;nc  ,  a  été  siirr.omnié  :  Auclor punsiimcr  tni 
litalis. 


de  la  gloire  sont  p.isséî  ,  et  le  matéri;ilisme  qui  cherche  à 
faire  invasion  tuerait  la  société.  Que  fcra-t-elle?  vivra-t-elle 
sans  une  idée  qui  la  rallie,  sans  un  infini  qui  la  captive? 
offrira-t-elle  le  phénomène  inouï  d'un  peuple  sans  convie- 
tion  d'aucune  espèce?  et  n'est  elle  pas  revenue  par  mil'e 
détours,  et  pour  ainsi  dire  par  voie  d'exclusion  ,  à  cette 
même  grande  idée  autour  de  laquelle  se  sont  rallii-s  ses  pè- 
res, ses  aïeux,  autour  de  laquelle  doit  se  rallier  le  monde? 
Est-ce  que,  dans  ce  vide  qui  la  dévore,  dans  ce  beso  n  de 
croire,  dans  ce  désespoir  de  la  pensée,  dans  cette  indigence 
du  cœur,  un  instinct,  un  souvenir,  un  regret,  ne  1 1  poussera 
pas  vers  ces  autels  que,  durant  tant  de  siècles  ,  elle  entoui-a 
de  ses  hommages?  Est-ce  que  l'éclatante  beauté  de  Ttiva::- 
gile  se  présentera  vainement  à  d^s  Ames  qui  cherchent, 
après  tant  de  mécomptes  ,  quelque  chose  qui  promette 
beaucoup  et  ne  trompe  pas?  Et  ne  pouvons-nous  pas  espé- 
rer,dans  ce  vaste  silence  de  toutes  les  idées  qui  ont  naguère 
exalté  les  âmes  et  qui  maintenant  sont  mortes,  d'être  écoutés, 
d'être  entendus  par  ceux  dont  l'âme  demande  à  vivre? 

Nous  reproduirons  donc  avec  courage  et  persévérance 
toujours  cette  même  idée  ,  qui  est  encore  Jolie  an  monde. 
Mais  uoys  n'avons  pas  besoin  ,  pour  cela  ,  de  demeurer 
étrangers  à  toutes  les  idées  qui  peuvent  préoccuper  légiti- 
mement nos  contemporains  et  nos  compatriotes.  Ces  idées  , 
à  la  vérité,  on  nous  les  verra  toujours  coordonner  ou  plutôt 
subordonner  à  la  grande  idée  au  service  de  laquelle  Dieu 
nous  a  mis;  tout  le  bien  qu'on  peut  proposer,  nous  le  vou- 
lons chrétien,  et  pour  cause;  mais  le  Christianisme  accueille, 
en  répur.int,  en  le  complétant,  tout  ce  qui  est  vrai  et  bien 
intentionné.  Nous  avons  avec  les  simples  philanthropes  bien 
des  intérêts  en  commun.  L'un  de  ces  intérêts,  l'instn/clion 
populaire,  est  même  ce  qui  nous  a  fait  prendre  la  pliiint' 
aujourd'hui.  C'est  à  l'instruction  populaire  chrétienne  que 
nous  pensions  en  dur.nant  pour  titre  à  cet  article  :  Ce  gui 
manque  à  la  France.  Mais  un  courant  impi'évii  d'idées  nou; 
:i.  f  lit  dériver  loin  de  notre  propos.  Nous  y  reviendrons  dmii 
un  procItAin  article. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

l'homme  régénéré  par  l'évangile  (i). 

L'homme  en  qui  s'opère  la  régénération  chrétienne  com 
mence  d'abord  par  être  éclairé  sur  son  état  par  rapport  : 
la  loi  divine.  11  examine  son  âme  d'après  ce  code  éternel  <■ 
immuable  sur  lequel  doivent  se  régler  tous  les  membres  d; 
royaume  des  cieux.et  sans  s'arrêter  simplement  à  examine 
sa  conduite  extérieure,  il  va  dro.t  à  la  racine  du  mal,  ilaji 
prend  à  connaître  avant  tout  combien  son  cœur  est  éloign 
de  Dieu  ,  combien  sa  volonté  est  faible  et  pervertie,  com 
bien  ses  affections  sont  charnelles  et  dépravées.  Comme 
s'agit  ici  de  son  salut  et  de  sa  perdition,  il  se  garde  bien  d 
traiter  à  la  légère  ces  questions  importantes  ;  il  sent  bic 
qu'il  ne  sert  à  rien  de  ?e  dissimuler  le  danger  qu'il  court  c 
d'en  écarter  l'idée.  Aussi,  plus  il  s'approfondit  lui-même 
plus  il  s'inquiète  sur  ses  destinées  futures,  plus  il  se  dçijiand 
souvent  :  comment  paraîtrai-je  devant  le  souverain  tribu 
nal  ?  plus  il  sent  la  nécessité  de  fuir  arrière  la  colère  à  venii 
et  de  rebr(uisser  tout  de  bon  vers  l'Eternel.  Alors  il  se  fa 
une  révolution  dans  ses  idées.  Auparavant  il  ne  s'occupa 
point  des  choses  spirituelles,  elles  lui  paraissaient  une  foli' 
La  vie  présente  était  tout  pour  lui  ;  il  estimait  que  le  combl 
de  la  sagesse  était  de  la  passer  tranquillement  et  coninu)  h 


(i)  E\lr.nit  (les  Discours  de  feu  M.  de  Petit-Pierre. Un  vol.  in-8".  Clie 
Risler,  rue  de  l'Uroioirc,  11°  C, 


LE  SEMEUR. 


jicut  ,  sans  tiop  s'iiiquit'ter  de  ce  qui  devait  la  suivre;  et 
ses  vues  y  ses  ])iojcts  ,  ses  craintes  ,  ses  espérances  ne  dépas- 
îaiciit  jamais  les  bornes  de  ce  inonde.  Toute  sa  nioriilc  se 
l)oi-n:iit  à  quelques  devoirs  de  société  et  de  famille  ;  aussi  les 
péclU'S  qu'il  toniniptlait  contre  sa  consciente  et  contre  la 
loi    divine    ne   lui   semblaient   importaiis   qu'autant   qu'ils 
avaient  dj  fà^.lieuscs  consctpionccs  dans  ce  monde.   D  ail- 
leurs il  avait  assez  peu  de  chose  à  se  reproclier.  1!  pensait 
r]a'il  ne  fallait  pas  être  totijotir*  en  souci  à  cet  égard  j   s'il 
(vail  eu  qnclqies  torts  ,    il  se  reposait  follement  sur  la  mi- 
séricorde d'un  Dieu  qu'd  ii  ritait  sans  cesse,  et  il  prenait,  au 
losle  ,  pour  de  la  foice  d'àiue  l'insojciancc  Jans  laquelle  il 
vivait,  sui"  SCS  destinées  futuH'os  et  sur  son  état  par  raj!v[)ort 
a4i  monda  à  venir.  Mais  ;Tiiiin tenant  il  pense  d'une  manière 
bien  différente.  Il  a  acquis  le  véritable  bon  sens, qui  consiste 
à  préférer  ce  qui  est  permanent  et  éternel  à  tout  ce  qui  est 
frivole  et  passager.   Les  chases   invisibles  sont   à  ses   yeux 
beaucoup  i)lus  réelles  que  les  visibles, et  la  vie  future  qu'il 
voit  toujours  en  perspective  lui  fait  estimer  à  sa  juste  valtur 
lo  temps  court  et  précieux  qu'il  passe  ici-bas.  Il  considère  le 
péché  sous  un  tout  autre  point  de  vue.  Comme  il  doit  avoir 
des  conséquences  éternelles,  il  le  regarde  comme  le  seul  vé- 
ritable malheur  dont  il  doive  profondément  gémir ,  et  loin 
de  se  reposeï'  sur  quelques  œuvres  bonnes  selon  le  monde  , 
loin  de  se  tranquilliser  par  quelques  idées  vagues  de  misé- 
ricorde-divine  ,  il  pense  qu'il  lui   importe  foi t  peu  de  pa- 
raître juste  aux  veux  des  hommes  ,  et  plus  il  se  connaît  lui- 
même,  plus  il  se  met  à  h  place  qui  lui  convient  devant  un 
D!cu  de  sainteté  et  de  justice,  plus  il  sent  que  ce  qu'il  y  a 
de  plus  impoi  tant  pour  lui  ,    c'est  d'être  délivré  du  mal  , 
quelque  petit  qu'il  soit  en  apparence.  Ses  devoirs  ont  aussi 
agrandi  leur  cercle  devant  lui.  lioin  de  ne   regarder  com- 
me tels  que  les  actions  extérieures  qui  ont  du  rapport  avec 
les  relations  sociales,  il  a  compris  que  les  premiers  désirs  de 
son  âme  doivent  appartenir  à  cet  £tre  auquel  il  doit  tout, 
à  son  Créateur,  à  son  Père,  à  son  premier  Bienfaiteur;  il  a 
compris  que  sa  volonté  tout  entière  doit  être  soumise  à  ce 
Dieu  qui  a  sur  lui  les  droits  les  plus  absolus  et  les  plus  im- 
jucscriptibles.  aussi  une  autre  révolution  s'opère  dans  ses 
santimcns  et  dans  les  affections  de  son  âme.  Auparavant  il 
ne  pcusait  pas  à  Dieu,  il  en  écartait  l'idée,  il  ne  s'occupait 
de  lui  qu'avec  un  sentiment  de  crainte  et  de  malaise,  ou  s'il 
v  pensait  quelquefois  ,  son  commerce  avec  lui  était  sans  in- 
timité. Et  comment  aurait-il  pu  donner  son  cœur  à  Dieu  ? 
Bien  d'autres  objets  le  remplissaient  tout  entier  et  le  dis- 
travaient  de  l'amour  de  son  Créateur.  Le  monde  vivait  dans 
son  âme;  les  idoles  de  l'avarice,  de  l'orgueil  ,  de  la  sensua- 
1  té  c'tiieut  les  objets  de  son   culte;    toutes  ses    af.ections 
<  la'cut  possédées  par  mille  objets  d. vers  qui  l'occupaient, 
le  tourmentaient,  l'abandonnaient  tour  à  tour;  des  habitu- 
des vicieuses,  d'innombrables  péchés,  un  vidé  affreux,  une 
sécurité  terrible  étaient  la  conséquence  de  la  fausse  direction 
donnée  aux  peuchans  de  son  cœur,  et  malheureux  esclave 
de  la  vanité  ,  il  ne  sentait  pas  les  pesantes  chahies  qui  le 
couibaieit  vers  la  terre  et  qui  mitérialisaient  son  âmo. 

Mais  maintenant  ses  affections  ont  pris  une  tendance  toute 
Jifi'érente.  Son  âme  a  repris  sa  position  naturelle.  Dieu,  la 
sjurce  de  la  sainteté  et  du  bonheur ,  règne  sur  elle  ,  et  la 
remplit  tout  entière.  Devant  cet  amour  dominant,  l'amour 
du  monde  a  disparu.  11  combat,  il  crucifie  ,  il  déracine  les 
pissions  charnelles  qui  font  la  guerre  à  sou  âme.  L'amour, 
en  le  sortant  de  lui-même  ,  lui  a  enseigne  le  dévouement , 
le  désintéressement ,  les  sacrifices.  L'amour,  en  l'élevant  à 
Dieu,  lui  a  appris  à  ne  vouloir  avec  joie  et  avec  force,  que 
Ce  qui  est  beau  et  bon,  que  ce  qui  est  saint  et  juste,  et 
c'est  ainsi  qu'une  antre  révolution  ,  non  moins  importantî, 
sifqHM-e-dans,^a  vei«nté-.  Ariifjftftsvatrt  ,  s'il  n'était  jias  tombé 
aisci  biS  pour  vouloir  précis  Jraciil  1;  crim;  ,  du  moins  fort 


peu  éclairé  sur  la  nature  du  véritable  vice  et  de  la  véritable 
vertu,  ne  les  considérant  que  dans  leurs  rapports  avec  la 
terre  cl  jamais  dans  leurs  rapports  avec  les  cieux  ,  il  vou- 
lait les  plaisirs  du  monde,  il  voulait  les  plaisirs  des  sens, 
il  voulait  ce  qui  l'éloignaitde  Dieu.  Si  quelquefois  il  désirait 
opérer  dans  sa  conduite  quelque  amélioration  extérieure  , 
1  n'avait  poiiu  pour  le  mal  une  haine  décidée  et  vipou- 
l'cuse  ;  sa  volonté  faible,  ses  résolut. ons  sans  consistance 
étaient  bientôt  le  jouet  de  la  première  tentation.  Il  se  fiait 
à  ses  seules  forces  ;  s'il  faisait  queltjuc  bien  ,  il  s'en  rappor- 
tait à  lui  seul  la  gloire,  etd'ailhurs,  il  voulait  si  peu  l'a- 
mour de  Dieu  ,  l'humilité,  le  renoncement,  que  les  mots 
seuls  de  piété  et  de  dévotion  faisaient  sur  lui  uneimpression 
désagréable,  et  qu'i-l' se  représentait  une  vie  i-eligieuse  et 
chrétienne  comme  quelque  chose  de  triste  et  de  malheu- 
reux ,  comme  uu  esclavage. 

Mais  maintenant  ,    il  veut   tout  autre  chose  ,  et  il  veut 
d'une  manière  bien  différente.  11   ne  veut  décidément  que 
le  bieu  ;  il  ne  hait  décidément  que  le  mal  ;  c'est  chez  lui 
quelque  chose  d'arrêté.   Le  péché  a  beau  se  cacher  et  se 
couvrir  d'une  enveloppe  attrayante  ,  pour  petit  tju'il  soit , 
il  le  reconnaît  ,  il  le  démasque,  son  cœur  se  soulève,  et  il 
rompt  décidément  avec  lui.  Ses  bonnes  résolutions  ne  les- 
tent plus  sans  accomplissement.  Cet  homme  faible  veut  avec 
efficace.  Cet  homme  charnel  devient  victorieux  de  ses  pas- 
sions ,  et  accomplit  des  devoirs  qui  lui  semblaient  aupara- 
vant impossibles.  Avec  cela,  il  ne  s'enorgueillit  de  rien  ,  il 
demeure  dans  l'humilitc  la  plus  profonde,  quoique  le  but 
qu'il  se  propose  d'atteindre  ,  avant  tout,  ne  soit  rien  moins 
que  de  devenir  saint  comme  Dieu  est  saint,  et  parfait  comme 
il  est  parfait.  Voilà  la  grande  réforme  qui  s'est  opérée  dans 
ses  idées,  dans  ses  inclinations,  dans  ses  goiits.  Voilà  cer- 
tainement une  nouvell-j  créature,  dans  l'âme  de  laquelle  de 
nouvelles  semences  ,  de  nouveaux  germes  ont  été  déposés, 
et  qui  doivent  se  manifester  à  l'extérieur.  Et  lors  même  que 
ce  cliangement  ne  s'opère  qu'à  la  longue  ,  lors  même  que 
les  progrès  de  son  perfectionnement  so.';t  lents  et  souvent 
insensibles,  lors  même  que  le   corps  de  péché,  que  le  ci- 
toyen des  cieux  traîne  encore  avec  lui  sur  la  terre,  lui  li- 
vre des  combats  fréquens  et  remporte  quelquefois  la  vic- 
toire,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'une  nouvelle  nature  a 
été  substituée  à  l'ancienne,  et  que  cet  homme  est  un  hom- 
me nouveau  ,  pensant  différemment  ,  aimant  d'autres  ob- 
jets, voulant  tout  autre  chose  que  ce  qu'il  pensait ,  aimait 
et  voulait  auparavant.  Quoi  donc  !  L'orgueilleux  est  devenu 
humble,  le  faible  est  devenu  fort  ,  l'égoïste  renonce  à  lui 
môme,  l'indifférent  a  élargi  son  cœur  ,  l'homme  charnel  et 
mondain  aspire  aux  biens  du  ciel,  l'esclave  du  péché  veut 
dcNcuir  un  saint  !  Oh  I  quel  changement  admirable  I  Com- 
ment donc  a  t  il  pu  s'opérer  ?  Comment  l'aveugle  a-t-il  re- 
couvré la  vue?  Comment  le  pawlytique  a-t-il  pu  se  lever 
et  courir  ?  Comment  le  mort  a  t-il  pu  sortir  de  la  tombe ,  et 
paraître  au  inil.eu  des  vivans  ? 

Ah!  c'est  sans  doute  une  œu\re  céleste,  faite  par  le  grand 
Dieu  des  cieux  !  Oui,  ceci  est  l'ouvrage  de  la  puissance  créa- 
trice. Le  Dieu  qui ,  au  commencement ,  a  fait  jaillir  la  lu- 
mière du  sein  des  téuèbres,a  fait  resplendir  à  nos  yeux  une 
lumière  brillante  et  nouvelle  ;  il  a  déployé  sa  force.  Il  s'est 
rainifesté  pjr  l'Evangile,  et  ces  admirables  effets  en  sont 
résultés.  L'image  de  toute  sainteté  et  de  toute  justice  a 
paru  sur  la  terre  eu  la  personne  de  Jésus;  l'esclave  du  péché 
qui  vivait  sans  inquiélude  et  sans  crainte,  a  comparé  son 
âme  souillée  avec  cette  image  pure  ;  il  a  entendu  Li  menace 
p  ononcée  contre  le  traiisgresseur  delà  lui;  il  a  vu  le  ter- 
rible anathèmc  proclamé  sur  la  croix  contre  la  chair  et  lè 
sang,  et  il  a  tremblé  ,  iUs'est  dit  :  «Jesuls  l'hoinme  auquel 
Cl^s  menaces  s'adressent»,  et  sa  sécurité  s'est  changée  cti 
liislcisso,  et  sa  joie  frivole  cl  moiidaiu.'  a  f.iil  pluLC  à  i;ii. 


LE  SEMEUR. 


amer  déplaisir.  Mais  la  voix  de  Dieu  qui  disait:  «Je  iio  veux 
point  la  mort  du  pécheur,  mais  sa  conversion  eisavie,  s'est 
fait  entendre  à  ce  coupable  ,  désormais  certain  d-  sa 
tondjmiialion.  Il  a  vu  Jésus  ,  le  Rédempteur  ,  soufiV.inl  la 
moi  t  qu'il  a\  ail  mérilée  :  il  a  vu  l'acte  Je  son  pardon  signé 
par  le  sang  du  Fils  de  Dieu ,  et  son  ànie  t'est  ouverie  à  l'es- 
pérance ,  el  à  la  vue  de  tout  ce  que  Jésus  a  fait  pour  lui  ,  à 
la  vue  de  cet  amour  immense,  qui  surpasse  son  imagina- 
ot  (jui  confond  ses  pensées,  son  cœur  a  repris  de  la  vie  ,  et 
tomes  SCS  affections  se  sont  tournées  vers  ce  Dieu  infini  en 
grandeur  et  infini  en  miséricorde,  qui  l'a  aimé  le  premier  , 
alors  même  qu'il  aurait  pu  le  perdre.  Alors  aussi  cette  im- 
mense perspective  de  (-,loirc  qui  s'ouvre  devant  ses  yeux, 
celle  vie  éternelle  à  laquelle  il  peut  m;iiutpnant  prétendre, 
élève  son  âme,  et  lui  inspire  une  force  et  un  courage  qui 
fotit  de  lui,  dans  le  champ  de  la  vertu ,  un  héros  el  un 
triomphateur.  Et  par  dessus  tout  encore  ,  l'Esprit  même 
de  Dieu  concourt  avec  sa  Parole  pour  imprimer  ces  sen- 
unieiis  dans  sou  âme.  Il  lui  donne  l'assurance  de  son  adop- 
tion, il  fortifie  sa  volonté,  ill'aide  à  mctue  sa  conduite  d'ac- 
loid  avec  ses  principes;  et  par  ce  moyen  ,  cet  homme  si 
fable  et  si  fragile,  qui  ne  pouvait  et  ne  voulait  efficace- 
ment que  le  mal  ,  peut  aller  chercher  sa  puissance  dans 
la  puissance  même  de  Dieu.  Ah  !  quel  autre  que  toi,  Esprit 
régénérateur,  quel  autre  que  toi  a  pu  faire  cet  admirable 
ouvrage?  Voilà  le  but  où  tu  tendais  par  tant  de  prodige» 
d'amour,  par  tant  d'évéuemens  inouïs.  La  Divinité  tout 
entière  a  réuni  ses  efforts,  pour  aire  de  l'enfanl  de  la 
pcudre  un  ciloyen  du  royaume  du  ciel. 


MELA]\GES. 


Etranges  paroles  de  M.  Dupm  aîné  ,  a  l'occasiou  de  la  mort  dp 
Cl  vieh.—  Dans  son  discours  de  réception  à  lAcadémie  française  ,  M.'  Du- 
pin  aillé  s'est  exprimé  d.ins  les  termes  suivans  à  l'occasion  i-'e  'a  mort  de 
tuvur,  .-luquel  il  succède  dans  le  sein  de  cette  compagnie  leUree  :  «  Il 
épiouva  une  subite  indisposition  :  à  l'instant  même  ,  et  quoique  le  symp- 
tôme put  paraître  léger,  sa  science  lui  révéla  l'imminence  du  d  nger.  Les 
ine  lecins  appelés  près  de  lui  ne  jugeaient  cependant  pas  la  maladie  mor- 
telle; ils  chcr-hèrent  du  moins  à  le  lui  persuader.  Lui  seul  ne  se  Qt  aucune 
illusion.  Je  suis  analomiste ,  messieurs,  leur  dit-il  ,je  suis  anatomiste. 
Et  il  expliqua  scientifiquement  la  cause  d.i  mal  ;  et  il  démnnira  ,  sans 
trouble,  que  l'art  ne  pouvait  point  y  appor  er  de  rem- de.  Celte  inielli- 
gence  sublime  discourait  sur  son  pro|ire  sort  avec  autant  de  d.sintéresse- 
ment  que  sur  lout  autre  sujet  Pendant  q  atre  j  mrs  il  a  tu  s'afpr..cher 
une  mort  inévitable,  el  dans  cet  es.  ace  de  temps,  long  sans  doute  pour 
celui  qui  sait  qu'il  va  mourir,  il  n'a  pii^  cessé  un  •■cul  instant  de  conserver 
le  même  calme,  la  même  sérénité.  L'exercice  de  ses  lacu!té>  intellectuelles 
lui  avait  évidemment  donné  une  haute  philosophie  :  il  a  montré  plus  que 
de  la  résignation  ;  c'était  une  adhL-sion  donnée  sans  efforts  aux  décrets 
éternels.  » 

Et  un  peu  p!us  loin  : 'I  Le  soir  de  sa  mort,  M.  Cuviir  était  assoupi: 
dans  iiu  .le  SiS  momens  de  réveil ,  il  dit  quelques  mots  sur  la  bizarrerie  de 
sc<  rê\es.  Ces  mois,  prononcés  en  souriant,  prouva-ent  qu'il  consrvait  en- 
core toute  sa  présence  d'esprit.  Une  demi-heure  après,  il  porta  sur  son  frère 
un  coup-dœil  expressif  .et  lui  dit  :  La  tête  s'engage.  Son  regard,  son  ac- 
cent annonçaient  que  cela  voulait  dire:  Tout  estjini.  Peu  de  momens 
apiès  il  expira.  —  Ainsi  il  a  été  donné  à  M.  Cuvier  de  coiiseiver  ses  fa- 
cullés  intellectuelles  jusqu'à  sa  dernière  heure  !..  Il  a  conaiii  l'instant 
précis  où  son  esprit  se  troublait,  el  il  a  jugé  que  du  moaienl  où  l'inlelli- 
gence  le  quittait ,  la  vie  allait  aussi  l'abandonner.  Convenons  ,  messieurs, 
que  celte  man.cre  savante  de  mourir  est  conip.irable  aux  plus  belles  morlS 
de  l'antiquité  '.  » 

C'est  avec  une  vive  peine  qne  nous  avons  lu  daiisle  .Won/iei/rces  lignes, 
et  surtout  l'exclainalii.n  plus  qu'étrange  qui  1rs  termine.  Voilà  donc  la  phi- 
losophie d'un  des  esprits  d'élite  de  notre  époque!  Croire,  d'une  part, 
qu  une  haute  intelligence  est  la  condition  d'une  mort  paisible  ,  prendre 
ensuite  le  trépas  de  quelques  grands  hommes  de  l'anliqnilé  pour  archi- 
type  des  belles  morts ,  après  les  exemples  innombr.iblts  ttbien  autrement 
sublimes  que  nous  devons  au  Christianisme  ,  oompaier  à  ce  type  les  derniers 
inslans  d'ur)  savant,  par  cela  seul  qu'il  conserve  as'cz  de  présence  d'esprit 


po  T  suivre  les  progrès  du  mal  qui  le  tue  .  appeler  enO  i  cela  une  savante 
manière  de  mourir ,  en  venté  ,  nous  n'aurions  pas  cru  le  récipiendaire  car 
pable  d'nccnmuler  de  si  tristes  erreurs  et  de  les  couronner  (>ar  un  si  déplo- 
inble  non-sens;  car  ,  à  notre  gran'l  i  egrel ,  nous  ne  trouvons  pas  d'aulre 
terme  [mur  qualiGer  ce  dernier  trait  de  s  n  éloge  de  Cuvier.  Nous  aimons 
à  entendre  répéter  que  la  mort  de  cet  bomme  illustre  a  i  lé  douce  el  loote 
empreinte  de  sérénité  ,  parce  que  nous  désirons  pouvoir  e  [térer  que  plus 
son  étonnante  intelligence  lui  révélait  çlMireH^eiUquele  moment  était  venu 
de  comparaître  au  tribunal  du  Saint  de^  sain's  ,  que  plus  sa  conscience  lui 
parlait  hautement  l'inexorable  langage  de  la  Ipi  ijivine ,  plus  flnsù  le  Saur 
vi'ur  se  faisait  connaître  à  lui ,  gagnait  sa  conGance  el  lui  doiio^it  en  retour 
la  seule  paix  qui  se  retrouve  au-delà  du  tombeau  ,  la  seule  qui  nous  per- 
mette de  nous  écrier  :  Oh  mort  !  où  est  ton  aiguillon  ?  O  sépulcre  !  où 
est  ta  victoire? 

Dans  un  autre  passage  de  son  discours  ,  M.  Dupin  ,  parlant  des  travaux 
géologiques  de  M.  Cuvier,  a  dit  inconsidércmenl  qu'au  temps  de  Galilée  , 
M.  Cuvier  e^t  éprouvé  le  même  sort  que  l'illustre  astronome  de  Florence  , 
pour  avoir,  par  ses  découvertes,  donné  un  démenti  à  la  Bible  :  ici  même  l'ora- 
teur a  démenli  lui-même  la  foi  qu'il  y  a  quelques  années,  il  disait  hautement 
profess  r  pour  le  Christianisme  !  il  a  fait  je  ne  sais  quelle  pauvre  plaisan- 
terie sur  les  animaux  qui  auraient  oublié  de  se  réfugier  dans  l'arche.  Nous 
ue  sa/ons  ce  que  les  inquisiteurs  de  Rome  eussent  pensé  des  découvertes 
de  notre  célèbre  naturaliste ,  et  nous  u'avons  nul  besojn  de  le  savoir.  Mais 
il  est  certain,  q  l'.en  api rofondis-ant  son  sujet  el  en  l'envisageant  avec 
tout  le  sérieux  qu'il  mérite  ,  M.  Dupin  se  fui  épaigné  une  saillie  foil 
déplacée ,  qui  ne  semble  lui  avoir  été  dictée  que  par  une  funeste  complii- 
sance  pour  les  préjugés  anlibibliques  de  son  auditoire  Au  reste,  celle 
faiblesse  lui  a  mal  réussi  ;  car  tout  le  monde  sait  si  ben  anjourd'hui  quel 
témoignage  M,  Cuvier  a  rendu  par  ses  travaux  à  l'exactitude  du  lécil  de 
la  Genèse  ,  que  le  National  ,  relevant  la  méprise  de  M.  Dupin  ,  eu  a  pris 
occasion  de  revenir  sur  une  assertion  qu'il  avait  déjà  émise  |irécédim- 
ment ,  savoir  que  Cuvier  n'avail  pas  eu  le  courage  de  s'affranchir,  dans  ses 
recherches ,  de  ses  opinions  religieuses,  assertion  fort  grain  ile  de  la  part 
du  National,  dénuée  de  preuves  scientifiques  aussi  bien  que  de  preuves 
morales  .  mais  à  laquelle  il  ne  manque  que  d'être  répétée  encore  quelques 
J'ois  pour  avoir  acquis ,  en  France  ,  la  valeur  d'un  fait  démontré. 

Procès  des  Saint-Simoniens.— Leschefs  de  la  famillcsaint-simonienne 
ont  eu  a  soutenir  ,  la  semaine  dernière ,  un  procès  criminel  qui  a  eu  pour 
issue  la  cond  imiisition  (Je  plusieurs  d'entre  eux  à  la  pri.son  et  à  l'amende. 
Nous  pensons  que  le  ministère  public  a  porté  une  atteinte  fort  grave  à  la 
liberté  religieuse  gar.mlie  par  la  Charte  ,  en  invoquant  contre  ces  mes- 
sieurs ce  malencontreux  article  291  du  Code  pénal  qui  défend  de  se  réunir 
périodiquement  au  nombre  de  plus  de  vingt  personnes  pour  s'occuper  de 
sujets  politiques,  religieux  ou  littéraires.  Aussi  long-temps  que  cet  article 
sera  dans  le  Code,  el  qu'on  ne  l'en  tirera  que  pour  en  faire  l'application, 
l'article  de  la  Charte  ,  loi  suprême  de  1  Etat ,  recevra  un  démenti,  à  l'abri 
duquel  il  est  de  la  plus  haute  importance  que  nos  législateurs  le  mettent. 
Du  r  sie  ,  une  autre  prévention  ,  celle  d'outraj^e  à  la  morale  publique  était 
de  moitié  comme  cause  de  la  présence  des  Sainl-Simoniens  sur  les  bancs 
de  la  Cour  d'assises.  Les  accusés,  comme  on  a  pu  le  voir  dans  les  journaux 
quotidiens,  oui  essayé  de  prendre  position  au-dessus  de  leurs  juges  el  de 
tout  l'auditoire,  el  de  convertir  leur  procès  en  enseignement  saint-simo- 
nien.  Ils  ne  se  sor}l  pas  boinésà  s'avouer  lus  auteurs  des  écrits  scandaleuii 
qui  servaient  Je  base  à  l'accusation  ;  ils  en  ont  reproduit  jusqu'à  un  certain 
point  la  doctrine  dans  leurs  plaidoyers.  Le  père  suprême  Enfantin  s'est 
particulièrement  distingué  par  l'étrangeté  de  son  langage  et  de  ses  pré- 
tentions. Bref,  les  prétendus  apôlres  de  la  religion  nouvelle  ont  réussi  à 
mettre  à  la  fois  contre  eux  leurs  juges  et  le  public.  Tandis  que  les  pre- 
miers siégeaient  et  condamnaient ,  ce  dernier  ne  voyait  que  matière  à  di- 
vertissement dans  l'espèce  de  scène  de  théâtre  que  jouaient  les  pauvres 
insensés.  Pour  nous ,  nous  ne  saurions  contempler  sans  une  émotion  de 
profonde  tristesse  la  folie  de  tant  de  jeunes  hommes  que  l'orgueil  de  leur 
ra-sonct  les  écarts  d'une  imagination  malade  égarent  si  loin  de  la  lumière 
qui  seule  peut  satisfaire  leur  intelligence  et  leur- cœur. 


ANNONCE. 

Pour  paraître  dans  deux  jours  : 

Discorns  par  A.  'Vinet.  seconde  édition  ,  revue  t  augmentée  de  pinsi  urs 
di'^cimrs  nouveaux.  Un  volume  in-i2.  Chez  Ris!er,  rue  de  l'Oratoire, 
11-  G. 

Nous  rendrons  compte  de  ce  volume  aussitôt  que  nous  l'aurons  reçu 
Au  reste  ,  il  suffirait  d'annoncer  à  nos  lecteurs  une  seconde  édition  Jes 
Discours  de  M.  Vinet  pour  les  engager  à  se  les  procurer.  Ils  ont  pu  appré- 
cier par  deux  fiagmens  récemment  insérés  dans  le  Semeur  les  nouveaux 
Discours  dont  ce  livre  s'esl  enrichi. 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


imprimerie  de  Selligwe  ,   lUs.-  des  Jeûneurs,  n.    i4- 


tOHi:  ir.  —  N  2. 


12  SEPTEWBRE  183'î. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARALSSAMT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Hfatlh.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,et  cher  tous  le«  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'an  née 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  p(>ur  3  mois.  ^  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  i  fr.  pour  Vannée,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

REvt]E  POLITIQDE  :  Lettres  de  la  province.  N°  Vlll.  De  deux  assertions. 
—  Littérature  :  you/?ia/Jw  £n^n|.  >—  De  l'Instruction  ropo- 
LAiRE.  —  Philosophie  religievse  :  Discours  chrétiens  sur  (/ut/'^tte*. 
sujets  religieux  ,  par  A.  Ainet.  —  Mélanges  ;  Cessation  dtlinitive 
du  journal  V Avenir.  —  Concours.  —  Annonce. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettres  de  la  province.  —  N°  VIII, 

DE    DEUX    ASSERTIONS. 

Jevieos  vous  écrire  aujourd'hui  sur  deux  phrases  :  l'une, 
de  M.  le  procureur-géuéral  Persil;  l'autre,  à\i  Journal  des 
Débats. 

Dans  le  réquisitoire  qu'il  a  prononcé  contre  \e  National, 
M.  Persil  a  dit  qu'il  ne  faut  pas  s'en  prendre  aux  lois  de 
l'impunité  des  éciivains  ,  puisqu'on  n'a  jamais  atteint  le 
maximum  des  peines  destinées  à  réprimer  la  licence  de  la 
presse,  nuis  qu'il  faut  en  accuser  ïégoïsine  ,  Vindividua- 
lisme  et  la  peur ,  'qui  sont  tout  puissans  dans  notre  siècle. 
«  Les  hommes  manquent  aux  lois ,  s'est  écrié  M.  le  procu- 
reur-général ;  jamais  on  n'a  tant  parlé  de  patriotisme,  et 
jamais  il  n'y  en  a  moins  eu.  Chacun  se  replie  sur  soi-même  ; 
il  s'isole,  il  cherche,  comme  on  dit,  à  ne  pas  se  compromet- 
tre... Et  notre  pauvre  société,  attaquée  dans  tous  les  sens , 
déchirée  par  tous  les  excès,  nulle  paît  soutenue  comme  il  ie 
faudrait,  ne  pourra  bientôt  plus  conserver  une  forme  quel- 
conque de  gouvernement;  car  la  presse  les  attaquera  et  les 
démolira  successivement  toutes...  Muis  puisque  le  remède 
est  dans  la  fermeté  des  hommes,  a  poursuis  i  M.  Persil  ,  et 
que  de  là  dépend  le  salut  du  p;iys  ,  il  sera  beau  pour  vous, 
messieurs,  d'en  donner  l'exemple.  » 

Constatons  d'abord  un  fait  précieux  à  recueillir,  c'est 
que  l'un  des  principaux  magistrats  de  la  France  ,  parlant 


devant  une  cour  royale  ,  deux  ans  après  la  révolution  de 
juillet^  qui  a  fourni  matière  à  tant  de  belles  amplifications 
sur  le  patriotisme  de  notre  époque  ,  ce  magistrat  n'a  pas 
craint  de  proclamer  qu'il  y  a  maintenaut  moins  de  patrio- 
tisme que  jamais  ,  et  que  les  dieux  du  siècle  sont  l'égoïsme, 
l'individualisme  et  la  peur.  Quand  nous  disons  cela  ,  nous 
autres  écrivains  religieux  ,  on  pourrait  croire  que  nous 
exagérons  par  mauvaise  humeur  ,  et  nous  soupçonner  de 
voir  l'état  de  choses  actuel  pire  qu'il  n'est,  parce  que  nous 
sommes  mécontens  de  n'y  trouver  presque  plus  de  foi  chré- 
tienne. Mais  voici  un  procureur-général  qui  fait  les  mêmes 
réflexions  que  nous  sur  la  corruption  morale  de  l'époque^ 
et  il  les  énonce  en  audience  solennelle  devant  l'élite  des  ju- 
risconsultes de  la  capitale.  Ce  témoignage  ,  qui  confirme 
d'une  manière  si  forte  nos  propres  idées  ,  mérite  d'obtenir 
une  place  dans  le  Semeur, 

J'ai  cependant  un  regret  à  exprimer,  c'est  que  M.  Persil 
n'a  indiqué  ni  la  cause  ni  le  remède  du  mal  dont  il  se  plaint. 
Après  avoir  dit  aux  jurés  :  «  Vos  prédécesseurs  étaient  des 
gens  foit  égoïstes  et  peureux  ,  »  il  n'y  a  rien  ajouté  de  plus 
que  ceci  :  «  Messieurs  ,  n'ayez  pas  peur  et  sacrifiez  voti\; 
égoïsme  au  bien  général ,  en  montrant  de  la  fermeté.  »  Le 
conseil  est  bon  ,  mais  la  logique  de  l'orateur  me  parait  Cii 
défaut;  car  il  sert  à  peu  de  chose  de  dire:  «  Guérissez- vous,') 
quand  on  n'offre  pas  en  même  temps  les  moyens  de  s.^ 
guérir. 

Je  me  sens  mal  et  j'appelle  un  médecin.  Après  m'avo'r 
bien  examiné  ,  il  s'exprime  eu  ces  termes  :  «  Vous  souffre.^ 
parce  que  vous  êtes  malade;  quand  vous  serez  guéri,  vous 
ne  souffrirez  plus;  ainsi,  tâchez  de  vous  guérir  au  plus  tôt, 
et  tout  ira  pour  le  mieux.  —  Sans  doute  ,  mais  d'où  vient 
la  maladie  qui  me  ronge?  et  quel  remède  employer  jioui 
la  faire  disparaître?  — Je  vous  dis,  répond  le  médecin,  q:;e 
le  remède  à  vos  souffrances  est  de  vous  guérir.  —  A  mci  - 
veille  ,  mais  encore  une  fois,  où  est  la  source  du  mal  et 
comment  l'extirper?  »  Le  médecin  refuse  de  m'écoutcr  et 
s'en  va.  No  suis-je  pas  bien  avancé  de  l'avoir  fiit  venii'  ? 

La  logique  de  M.  Persil  n'est  pas  autre.  Il  n'y  a  plus  de 
patriotisme;  avez  du  patriotisme,  elles  affaires  du  ;;  :ys 
prendront  une  nouvelle  face.  L'égoïsme,  l'individualisuie 


iO 


LE  SEMEUR. 


et  la  peur  dominent;  repoussez  tout  cela  ,  et  nous  serons 
heureux.  Rien  de  plus  juste;  mais  d'où  vient  ce  manque  de 
patriotisme?  Poui  quoi  l'égoïsmc,  l'individualisme  et  lu  peur 
sont-ils  toutpuissans  dans  notre  siècle?  Et  à  quels  nioyer.s 
recourir  pour  les  remplacer  par  l'amour,  par  la  (jénérosité, 
par  le  courage  civil  ?  Sur  le  pourquoi  et  le  comment  M.  le 
procureur-général  s'abstient  de  répoudre. 

S'il  eût  fait  des  retlierches  à  cet  égard ,  il  aurait  sans 
doute  trouvé  dans  les  annales  de  la  magistrature  française 
CCS  paroles  d'un  président  du  Parlement,  lorsque  les  ligueurs 
étaient  maîtres  de  Paris  :  Mon  ame  est  a  dieu;  mon  cœur 
est  au  roi,  et  mon  corps  est  aux  mechans.  Les  premiers 
mots  de  cette  plnase  expliquent  les  derniers.  Ce  vénérable 
magistrat  liviaitsans  crainte  son  corps  aux  médians,  parce 
qu'il  savait  que  son  àmeappartenait  àDieu;  sa  foi  religieuse 
lui  donnait  la  force  de  s'immoler  à  sou  devoir  ;  il  n'était  ni 
égoïste  ni  lâche,  parce  qu'il  n'était  pas  incrédule.  Otez  à  ce 
chefde  la  m.igistrature  françaisei'espéranceque  son  âmeestà 
Dieu  ;  supposez  qu'il  soil  imbu  des  doctrines  flétrissantes  du 
matérialisme,  et  qu'il  vive  d'une  vie  d'homme  politique  de 
notre  siècle:  pensez-vous  qu'il  persisteiail  a  livrer  son  coips 
au  supplice  pour  ne  pas  trahir  ses  serniens?  Affronterait-il 
la  mort  pour  demeurer  fidèle  à  la  voix  de  sa  conscience  ? 
Kon  :  il  se  nioiilreiait  égoïste ,  parce  que  le  cœur  humain 
qui  ne  reçoit  pas  une  impulsion  supérieure  ,  revient  néces- 
sairement à  l'égoïsme  par  sa  penle  naturelle;  on  le  verrait 
s' individualiser ,  parce  qu'il  n'y  a  que  des  individus  dans 
nos  sociétés  modernes,  loi'sque  leliendela  religion  est  brisé; 
•il  aurait /je;//',  parce  que  tout  homme  craint  la  mort  quand 
il  croit  qu'il  mourra  tout  entier;  \\  manquerait  de  patrio- 
tisme ,  (pour  employer  les  expressions  de  M.  Persil  )  parce 
que  la  patrie  a  perdu  son  caractère  sacré,  etqii'il  faut  main- 
tenant traverser  la  charité  clii  étienne  pour  avoir  un  vrai 
patriotisme  ;  il  se  replierait  sur  lui-même ,  il  s^ isolerait ,  il 
chercherait  à  nepasse  compromettre;  car,  en  vérité,  quand 
ou  ne  croit  pas  à  l'immortalité  de  l'âme,  on  ne  croit  guèi-es 
à  sa  conscience;  et  quand  on  ne  croit  plus  à  sa  conscience, 
on  rapporte  tout  à  soi,  à  sou  profitparlii  ulier  ,  sansse  met- 
tre en  souci  du  bien-être  général.  Homère  dit  qu'un  homme 
perd  la  moitié  de  ses  vertus  le  jour  on  il  devient  esclave; 
un  magistrat  perd  aussi  la  moitié  de  ses  vertus  ,  et  plus  en- 
core peut-être,  le  jour  où  il  devient  incrédule. 

Telle  est  la  cause  du  mi<l.  Vous  ne  voulez  pas,  ou  vous 
n'osez  pas  prononcer  le  nom  de  Dieu  et  celui  de  Providence 
dans  l'enceinte  de  vos  cours  de  justice.  Quand  vous  rassem- 
blez deux  ceut  mille  personnes  autour  d'une  tombe  illus- 
tre, vous  craignez  ou  vous  oubliez  de  dire  que  l'âme  est  im- 
m,ortelle.  Vousconceutiez,  non  seulement  les  actions,  mais 
les  paroles  et  les  pensées  dans  ce  monde  périssable;  vous 
matérialisez  tout,  les  fêtes,  les  douleurs  ,  les  espérances ,  les 
menaces,  la  politique,  la  philosophie,  les  lois  ,  l'éducation. 
Ehl  bien,  chaque  arbre  porte  sou  fru.t,  et  le  matérialisme 
porte  les  sicus.  Voilà  pourquoi  vos  jurés  sont  égoïstes  et 
s'abandonnent  à  la  peur;  voilà  pourquoi  vous  trouvez  de- 
vant vous  des  individus  qui  ne  songent  qu'à  eux,  au  lieu 
de  se  dévouer  pour  leur  patrie.  Aviéz-vous  espéré  de  chas- 
ser la  religion  sans  exiler  avec  elle  toutes  les  vertus  qu'elle 
insp.re?  Pcijsiez-vous  qu'en  adoptant  le  système  avilissant 
de  l'utilitarisme,  les  membres  de  vos  tribunaux  ,  utilitaires 
en  tout  le  reste,  cesseraient  de  l'être  au  moment  où  ils  au- 
raient une  cause  à  juger  ?  Prétendiez- vous  réunir  deux  cho- 
ses incompatibles,  une  profonde  incrédulité  dans  le  cœur, 
et  une  héroïcjuc  générosité  dans  la  conduite  ?  L'illusion  se- 
rait grande  ,  il  faut  en  convenir,  on  ne  pourrait  la  compa 
ver  qu'à  celle  qui  place  le  bonheur  de  trente-deux  millions 
d'hommes  dans  la  changement  de  quelques  individus  et  de 
quelques  formes  politiques. 

Indique)'  la  souvcc  du  mal,  c'est  indiquer  en  m^me  temps 


le  remède.  Puisque  l'iiréligiou  détruitlc  vrai  patriotisme, la 
religion  seule  peut  le  reproduire.  Puisque  l'Agoïsmc  ,  l'in- 
dividualisme et  la  peur  ont  pénétré  dans  le  sanctuaire  de  la 
justice  depuis  que  les  magistrats  ont  cessé  de  dire  que  leur 
âme  est  à  Dieu,  il  faut  s'efforcer  de  remettre  ce  langage, 
non  sur  leurs  lèvres  ,  mais  dans  le  cœur;  et  il  y  rentrera  , 
non  par  le  déisme  ,  mais  par  le  Christianisme.  Dans  les  tri- 
bunaux comme  sur  la  rue,  comme  dans  la  Chambre  des  dé- 
putés ,  comme  dans  les  comptoirs  des  industriels  ,  l'Evan- 
gile est  la  grande  lumière  qui  doit  servir  de  guide,  le  grand 
levier  qui  doit  faire  agir,  le  frein  puissant  qui  doit  contenir 
les  passions  ,  la  source  intarissable  de  laquelle  doivent 
sortir  les  vertus.  Hors  de  là,  on  peut  le  dire  des  nations  de 
même  que  Jésus-Christ  le  disait  des  individus,  hors  delà 
vous  ne  pouvez  rien  faire. 

J'arrive  maintenant  à  la  phrase  du  Journal  des  Débats , 
qui  n'est  pas  moins  curieuse  que  celle  de  iVl.  Persil;  car  elle 
sert  à  peindre  tout  un  parti  sous  le  point  de  vue-moral.  Ce 
journal  contient  depuis  quelque  temps  une  polémique  assez 
mordante  et  pas  toujours  juste  ni  bien  réfléi-hie  contre  M. 
Odilon-Barrot;  il  a  attaqué  entre  aulresun  discours  tenu  à 
B  umatli,  dans  lequel  ce  député  disait  que  la  prospérité  du 
pays  résultera  de  l'amélioration  des  mœurs  beaucoup  plus 
que  du  changement  des  personnes  qui  gouvernent.  Le 
Journal  des  Débats  s'est  pris  aussitôt  à  demander  si  le  parti 
du  mouvement  prétendait  changer  les  mœurs  de  la  nation^ 
et  il  a  dit  que  ce  projet  ne  pouvait  conduire  à  rien.  Voici  sa 
phrase  :  «  Les  dynasties  ne  sont  que  des  élablissemeiis  poli- 
tiques; les  mœurs  sont  des  étabhssemens  naturels.  On  ne 
change  point  les  mœurs  d'un  pays,  pas  plus  qu'on  ne  change 
sa   religion.  Les  mœurs  et   la    religion  changent  toutes 

SEULES.    » 

Je  cherche  la  pensée  du  journaliste  sons  ces  paroles  ,  et 
j'y  trouve  un  vice  d'expression,  si  elles  doivent  être  enten- 
dues dans  un  sens  restreint,  ou  un  vice  de  raisonnement , 
s'il  faut  les  prendre  dans  un  sens  général. 

Le  rédacteur  a-t-il  voulu  dix'e  que  les  mœurs  et  la  reli- 
gion d'un  pays  ne  se  changent  pas  aussi  iacilement  qu'une 
dynastie;  qu'un  i>oi  et  même  trois  rois  sont  chassés  au  be- 
soin en  quelques  jours  ,  mais  que  les  idées  religieuses  et  les 
habitudes  morales  d'un  peuple  ne  se  modifient  que  par  le 
travail  successif  d'une  longue  suite  d'années?  Soit;  nous 
partageons  entièrement  son  avis.  Nous  croyons  que  les  hom- 
mes politiques  ont  eu  grand  tort,  depuis  quarante  ans,  de 
s'imaginer  qu'on  enlève  les  mœurs  d'un  peuple  pour  les 
remplacer  tout-à-coup  par  d'autres,  comme  on  ferait  des 
décorations  de  théâtre.  Nous  pensons  que  ce  fût  là  prinçir 
paiement  l'erreur  de  la  Constituante ,  qui  crut  faire  table 
rase  des  mœurs,  parce  qu'elle  avait  abattu  les  institutions 
que  les  mœurs  avaient  créées.  Nous  sommes  persuadés  enfin 
que  les  hommes  de  juillet  se  sont  trompés  daus  leurs 
calculs,  parce  qu'ils  n'ont  pas  mis  en  ligne  de  compte  les 
mœurs  nationales.  Mais  si  le  journaliste  n'a  pas  voulu  ex- 
primer autre  chose,  pourquoi  écrit-il  que  la  religion  et 
les  mœurs  changent  toutes  seules,  hcs  deux  mots  lentement 
et  spontanémentnc  sont  pas  synonymes,  il  s'en  faut  de  beau- 
coup. La  transformation  des  mœurs  est  le?ite ,  mais  elle  n'est 
pas  spoi.tanée.  Dans  la  nature  physique,  il  y  a  des  corps 
qui  exigent  des  siècles  avant  de  parvenir  à  leur  dernier 
terme  do  croissance;  on  ne  prétendra  pas  cependant  qu'ils 
croissent  tout  seuls  et  par  une  force  de  création  qui  leur 
soit  propre. 

Le  rédacteur  a-t-il  entendu  son  assertion  dans  le  sens  gé»» 
néral?  Veut-il  soutenir  que  le  changement  des  mœurs  est 
spontané,  qu'il  se  fait  de  lui-même  ,  qu'il  ne  dépend  pas 
de  causes  extérieures  ,  qu'on  ne  peut  ni  le  retarder,  ni  le 
hâter,  ni  le  diriger;  que  c'est  là  nue  espèce  de  transforma- 
tion fatale  ,  nécessarc,  quel'ou  doit  laisseragir  par  impuis- 


LE  SBIWEUR. 


11 


sance  de  la  modifier;  enfin  ,  pour  rappeler  ses  ternies ,  que 
les  mœurs  CHANGENT  toutes  seules?  Je  m'étonne  alors  cpi  un 
journal,  qui  ne  maïuiue  ni  d'esprit  ni  de  maturité  ,  ait  ac- 
cueil! uu  non-sens  aussi  absurde. 

Les  mœurs  sont  tellement  loin  de  se  chanf;er  toutes  seu- 
les, qu'elles  ont  attendu  partout  de  nouvelles  institutions 
religieuses  et  politiques  pour  se  modifier.  Moïse  a  iliaiige 
les  mœurs  des  Juifs.  Lycurgue  a  changé  les  mœurs  des  La- 
cédcmoniens.  LeCliristianisme  a  changé  les  mœurs  de  cette 
partiedu  monde  qui  s'est  faite  chrétienne.  Mahomet  acliangii 
les  mœurs  des  Arabes.  Calvin,  avec  la  réforme,  a  changé  les 
mœurs  de  la  république  où  il  a  fini  ses  jours.  Les  philoso- 
phes du  dix.-luiiliome  siècle,  et  plus  tard,  les  formes  poli- 
tiques ont  puissamment  modifié  les  mœurs  do  la  Fiance. 
Partout  nous  trouvons  des  causes  extérieures ,  hommes  ou 
institutions,  et  souvent  ces  deux  causes  à  la  fois,  qui  ont 
exercé  une  influence  bonne  ou  mauvaise  ,  favorable  ou  nui- 
sible sur  les  mœurs.  Qu'est-ce  donc  à  dire  que  les  mœurs  se 
changent  toutes  seules? 

Je  ne  relèverais  pas  celte  étrange  assertion  ,  qui  aurait 
aussi  peu  d'importance  que  tant  d'autres  que  l'on  rencontre 
chaque  jour  dans  les  feuilles  politiques,  si  les  hommes  de 
parti  ne  pratiquaient  pas  justement  ce  que  le  journaliste 
pose  en  théorie.  Il  semble  en  effet  qu'ils  soient  tous  bien 
fermement  persuadés  que  les  mœurs  se  changent  toutes 
seules.  Aussi  vous  voyez  qu'ils  ne  s'en  inquiètent  guères  ou 
point.  Que  les  journaux  ,  les  théâtres,  la  littérature,  les 
chansonniers  des  rues  répandenten  tous  lieux,  jusque  sous 
les  pauvres  chaumières  de  nos  villages  qui  devraient  au 
moins  être  respectées ,  qu'ils  répandent  des  maximes  im- 
morales ,  des  idées  obscènes  ,  des  mensonges  grossiers  ,  de 
Etupides  attaques  contre  les  plus  saintes  doctrines  de  la  re- 
ligion ,  qu'importe  ;  cela  ne  fera  rien  aux  mœurs  ;  les  mœurs 
se  ch  ingent  toutes  seules.  On  pourrait  distribuer  de  bons 
livres,  donner  à  l'instruction  du  peuple  un  caractère  plus 
moral,  créer  des  institutions  philanthropiques,  élever  des 
maisons  pénitentiaires ,  essayer  enfin  d'agir  sur  la  masse  du 
peuple  pour  lui  inspirer  des  habitudes  d'ordre,  de  pré- 
voyance, d'économie,  de  simplicité,  de  charité;  qu'importe 
encore;  celanefei'a  rien  aux  mœurs;  les  mœurs  se  changent 
toutes  seules.  Il  y  a  quelques  individus  épars  çà  et  là  sur  le 
sol  de  la  France,  qui  voudraient  modifier  les  idées  reli- 
gieuses et  les  principes  moraux  de  leurs  concitoyens;  ceux- 
là  publient  des  brochures,  des  journaux  destinés  à  ce  noble 
but;  ils  fondent ,  selon  leurs  movens,  quelques  institutions 
inspirées  par  le  désir  d'améliorer  leurs  semblables;  mais  la 
plupart  des  hommes  de  parti  n'y  prennent  point  garde,  et 
s'ils  en  entendent  parler,  ils  haussent  les  épaules  avec  un  air 
de  dédaiu.  Que  prétendent  ces  enthousiastes?  tous  leurs 
efforts  ne  feront  rien  aux  mœurs;  les  mœurs  se  changent 
toutes  seules.  En  vérité ,  aurions  nous  découvert  le  secret 
de  la  conduite  de  tant  d'hommes  influens  qui  ne  s'inquiè- 
tent pas  plus  des  mœurs  de  la  nation  ,  que  si  ce  n'était  là 
qu'une  expression  creuse  et  vide?  Ne  prenons  donc  plus 
aucun  souci  de  rendre  les  Français  meilleurs;  croisons  les 
bras  en  présence  de  cette  corruption  à  laquelle  nous  ne  pou- 
vons opposer  aucune  digue;  soyons  comme  des  matelots 
qui,  jetés  par  le  naufrage  au  milieu  de  l'Océan,  se  laissent 
descendre  au  fond  de  l'abîme,  sans  essayer  de  lutter  contre 
les  flots,  parce  qu'ils  savent  que  tous  leurs  efforts  ne  les 
conduiraient  pas  jusqu'au  rivage. 

Eh  !  bien  ,  Français,  les  mœurs  changent  toutes  seules,  et 
les  religions  aussi,  dit  le  journaliste,  en  sorte  que  nous  n'a- 
vons plus  qu'à  nous  asseoir  dans  un  morne  silence  jusqu'à  ce 
que  le  dernier  terme  de  l'impiété  ait  produit  le  dernier 
terme  de  l'immoralité,  et  alors  nous  nous  coucherons  tous 
dans  le  tombeau,  comme  le  Bas-Empire  s'est  endormi  dans 
sa  pourriture.  Nous  verrons  la  gangrène  ^'étendre  ,  gran- 


dir, creuser  chaque  joui-  pins  avant;  et  nous  resterons  im- 
passibles spectateurs  de  ce  progrès  de  mort,  et  nous  dirons  : 
Que  puis-|i'  y  faire? 

Voilà  jusqu'où  le  matérialisme  égare  des  esprits  éclairés; 
il  les  dégrade,  il  les  absoibe,  et  il  les  tue  dans  la  plus  no- 
ble partie  de  leur  être.  Voyez  ,  au  contraire  ,  si  les  Chré- 
tiens arrivent  jamais  à  croii-e  que  les  mo;uis  se  changent 
toutes  seules;  et  pour  ne  rappeler  ici  qu'un  seul  fait ,  allez 
demander  aux  fondateurs  et  aux  mcmhves,  dvs  Sociétés  de 
Tcmpcrance,  s'ils  n'espèrent  pas  d'améliorer  les  mœurs  de 
leur  nation.  Mais  ils  possèdent  plus  que  des  espérances;  ils 
ont  obtenu,  en  moins  de  dix  ans ,  les  plus  magnifiques  réali- 
tés. Comparez,  hommes  droits  et  sincères,  entre  ceux  qui 
disent  que  les  mœurs  se  changent  toutes  seules  et  qui  s'en- 
dormentdans  une  complète  apathie  sur  l'avenir  moral  de  la 
nation,  et  ceux  qui  croient  que  l'on  peut  agir  sur  les  mœurs 
et  qui  réalisent  leurs  généreuses  pensées;  puis,  vous  connaî- 
trez ce  que  vaudrait  le  Christianisme  pour  le  bonheur 
de  la  France  ! 


LITTERATURE. 

Journal  des  Enfans,  paraissant  le  aS  de  chaque  mois  ,  par 
livraisons  de  i  feuilles,  grand  in-8°.  On  s'abonne  au 
bureau  du  journal,  rueTaitbout,  n"  14.  Prix  :  Gfr,  par  an. 

«Dites-moi  qui  fait  vos  chansons  populaires,  disait  un 
étranger,  homme  d'esprit;  cela  me  paraît  plus  important 
que  d'apprendre  qui  fliit  vos  lois.»  «  Montrez  moi  vos  livres 
pour  l'enfance  ,  aurait-il  pu  ajouter  ;  je  leur  attribue  plus 
d'influence  qu'à  toute  votre  littérature.  «Nous  ne  revien- 
drons pas  sur  ce  qu'on  a  dit  cent  fois  sui'  la  profondeur  des 
impressions  reçues  dans  les  premières  années  de  la  vie.  Tout 
le  monde  semble  d'accord  Ij  dessus ,  et  cependant  rien  n'est 
plus  inconcevable  que  la  légèreté  avec  laquelle  on  consent 
à  les  produire.  Les  parens  achètent  ordinairement  de  con- 
fiance les  livres  qu'ils  destinent  à  leurs  enfans;  uu  titre 
bien  choisi,  le  nom  d'un  auteur  connu,  ou  une  annonce 
en  gros  caractères  dans  un  journ  il,  suffisent  pour  les  déter- 
miner; ils  permettent  à  leurs  enfans  de  lire  ces  livres  avant 
de  les  avoir  lus  eux-mêmes,  et  puis  ,  au  bout  de  quelque 
temps,  ils  sont  toutsurpris  de  voirse  développcreri  eux  des 
germes  qu'dsy  ont  eux-mêmes  déposés,  sans  le  savoir.  Les 
livres  pour  l'enfance  sont  cependant  une  nécessité  ;  à  défaut 
de  bons,  les  mauvais  auront  la  vogue  ,  et  accoutumé  qu'on 
est  à  n'en  pas  voir  d'autres  ,  on  s'inquiétera  à  peine  de  ce 
qu'ils  ne  valent  rien.  Je  n'en  voudrais  pour  preuve  que 
le  succès  du  Journal  des  Enfans ,  succès  tel,  à  ce  qu'as- 
surent les  rédacteurs,  qu'il  leur  est  venu  plus  de  cinq 
cents  abonnés  en  un  même  jour.  Le  prospectus  de  ce  re- 
cueil eût  cependant  dû  suffire  ,  ce  nous  semble,  pour  faire 
comprendre  que  les  rédacteurs  n'ont  aucune  idée  juste  de 
ce  qui  est  nécessaire  à  l'enfance.  MM.  Jules  Janin  ,  Van- 
labelle  et  Michel  Raymond  ,  qui  y  ont  inséré  des  articles, 
sont  des  gens  d'esprit,  j'en  conviens;  mais  cela  ne  suffit  pas 
pour  être  des  éducateurs,  selon  l'iieui'euse  expression  de 
M.  Degérando  ;  cela  ne  suffit  pas  surtout  pour  détourner 
à  leur  profit  une  des  paroles  du  Sauveur,  et  dire  au  pu- 
blic :  «  Nous  avons  pour  épigraphe  de  ce  livre  le  mot 
»  touchant  de  l'Evangile  :  Laissez  venir  à  nous  les 
»  enfans,  elles  petits  enfans  viendront  à  nous.», 
à  eux,  et  non  à  Jésus,  que  ces  messieurs  enlenJ 
petits  enfans  doivent  aller  ;  leur  pensée  n'est 
servir  seulement  d'intermédiaires,  de  conduq 
se  tiennent  pas  sur  la  route  ,  pour  leur  do^ 
et  les  mener  auprès  de  leur  Ami  et  de  leur  iW 
qu'ils  arrivent  à  eux  ,  et  ils  seront  au   but.  Oi-,    tes.Jjrdd«J^ 


12 


LE  SEMEUR. 


leurs  puisent  dans   leur  piopre  foud  ,  et  non  dans  l'Evan- 
gile ;  il  importe  de  le  dire,  afin  qu'on  ne  s'y  trompe  pas. 

Si  l'on  veut  avoir  une  idée  de  ce  qu'ils  pensent  de  l'éduca- 
tion  il  faut  lire  l'avis  qu'ils  ont  publié  à  l'occasion  du  second 
numéro  :  «  L'éducation,  pour  un  être  bien  organisé ,  y  est-il 
»  dit    peut  se  résumer  par  ces  mots  :  Savoir  lire,  n  «  La  lec- 
»  ture,  ajoutent-ils  ,  est,  en  quelque  sorte,  un  sixième  sens, 
»  qui  nous  permet  de  communiquer  avec  les  idées  des  au- 
»  très.  «J'accepte  volontiers  cette  définition;  mais  j'en  conclus 
que  ce  sixiiime  sens  ne  vaut  pas  mieux  que  les  cinq  autres. 
De  même    que  ceux-ci  peuvent   servir  à  bien  et  à  mal,  la 
lecture  peut  être  dangereuse  ou  utile;  et  puisque  Jésus- 
Christ  disait  :  «  Si  ton  œil  droit  te  fait  tomber  dans  le  péché, 
»  arrache-le,  et  jctte-le  loin  de  toi;  car  il  vaut  mieux  pour 
»  toi  qu'un  de  tes  membres  périsse,  que  si   tout  ton  corps 
»  était  jeté  dans  la  géhenne  ;  »  je  pense  qu'on  peut  dire  aus- 
si: «  Si  ton  sixième  sens  ne  tend  à  s'exercer  que  sur  dts  livres 
dangereux,   s'il  ne  te  met  en   communication   qu'avec  des 
idées  fausses  ou  des  sentimens  corrompus,  ne  lis  pas;  car  il 
vaut  mieux  demeurer  ignorant  que  de  fausser  ton  esprit  et 
de  pervertir  ton  cœur.  »  Les   rédacteurs    du    Journal  des 
Enjlins  diront  peut-être  que  nous  donnons  trop  d'extension 
à  leur  pensée ,  qu'ils  n'ont  jamais  prétendu  en  dire  autant, 
qu'ils  ne  font  de  la  lecture  le  résumé  de  l'éducation,  que 
parce  qu'elle  est  la   clef  de  l'instruction,   qu'ils  ne  parlent 
d'ailleurs  que  des  êtres  bien  organisés,  ce  qui  aurait  besoin 
encore  d'explication,  enfin,  qu'ils  n'ont  pas  manqué  de  nous 
prévenir  que  leur  recueil  est  fondé  sur  les  principes  de  la 
morale  ;  je  le  veux  bien  ,  mais  il  n'en  est  pas  moins  certain 
qu'il  y  a  morale  et  morale,  et  que  celle  de  leur  journal  ne 
nous  paraît  pas  de  nature  à  lui  mériter  une  place  dans  la 
bibliothèque  des  cnfans.   Pour   le  prouver,  entrons  dans 
quelques  détails. 

M.  Jules  Janiny  a-t-ilbien  pensé,  lorsqu'il  a  écrit  laFéle 
Je /a /^l'erge?  C'est  l'article  prétendu  religieux  du  second 
numéro.  «  L'impie  insulte  le  ciel,  dit-il^  le  philosophe  nie 
nie  Dieu  tout-puissant;  il  n'est  personne  qui  osât  outra- 
«  ger  la  Vierge  sainte.  Elle  est  si  faible  et  elle  nous  aime 
»  tant  !  »  Eh  !  quoi  ?  c'est  ainsi  que  vous  posez  le  fondement  ! 
En  fait  de  religion,  tout  ce  que  vous  avez  à  apprendre  aux 
enfans,  c'est  que  Bonaparte,  qui  voulait  sans  doute  pren- 
dre la  plus  belle  place  dans  le  calendrier,  quand  il  se  décida 
à  Y  mettre  sou  nom,  dédaigna  de  le  placer  au-dessus  du 
nom  de  Saint-Louis  et  même  du  nom  de  Charlemague,  et 
le  mit  au-dessous  de  celui  de  la  Vierge;  qu'il  écrivit  Napo- 
léon en  petites  lettres,  laissant  subsister  en  grosses  lettres  le 
nom  de  Marie  ;  que  la  nom  de  Napoléon  Cat  effacé  de  l'al- 
manach  ,  et  que  celui  de  Marie  a  gardé  sa  place  ;  ce  qui  vous 
mène,  je  ne  sais  comment,  à  conclure  qu'il  faut  étudier  les 
arts  utiles:  «  l'histoire,  cette  science  du  passé,  au  profit  de 
1)  l'avenir  ;  la  poésie  ,  cette  relgion  de  l'ànie ,  cette  croyance 
1)  secondaire  qui  conduit  aussi  à  l'immortalité  ;  les  langues 
»  étrangères,  cette  pensée  des  peuples  voisins,  cette  grande 
»  voix  par  laquelle  l'antiquité  nous  révèle  toutes  ses  joies  et 
.>  toutes  ses  douleurs;  enfin  ,  la  musique,  cet  écho  des  pas- 
»  sions  innocentes,  cette  grande  manifestation  savante  de 
»  tous  les  transports  de  l'âme,  cet  enchantement  de  la  terre, 
»  qui  nous  fait  approcher  des  cieux;  »  arts  utiles  auxquels 
vous  voulez  qu'on  joigne  «  les  vertus  utiles.  »  Mais  à  ces 
mots,  quelque  étranges  qu'ils  soient,  vous  vous  arrêtez; 
vous  craignez  d'en  avoir  trop  dit;  vous  faites  des  excuse^;et 
V  )usrappelczbieu  vîteaux  jeunes  fillesauxquelles  vous  vous 
adressez,  qu'elles  sont  «  déjà  de  grands  enfans,  plus  intel- 
«  lipenles  que  leurs  frères,  et  que  leur  père  lui-même, 
»  quand  il  rentre,  les  baise  au  front.  » 

Quant  aux  vertus  utiles  ,  ce  n'est  pas  M.  Jules  Janin  qui 
se  charpe  de  nous  apprendre  ce  qu'il  faut  entendre  par  là; 
nous  en  trouvons  l'explication  dans  le  conte  des  Trois  Fi- 


leusesjimévé  dans  la  môme  livraison.  Qu'est-ce  que  le  conte 
des  Trois Fileitses?  Une  petite  paresseuse  ne  voulait  pas  filer; 
sa  mère  ,  emportée  par  la  colère  et  l'impatience,  la  gronde 
et  la  bat.  Or,  dans  ce  moment ,  la  reine  passait  en  voiture; 
elle  entend  les  cris  de  l'enfant ,  et  en  demande  la  cause.  La 
mère  a  honte  de  la  paresse  de  sa  fille  ,  et  se  décide  à  men- 
tir :  «  Je  ne  puis  la  faire  cesser  de  filer,  dit-elle  ,  et  je  n'ai 
pas  assez  d'argent  pour  acheter  le  lin  qu'il   lui  faut.  »  La 
reine,  émerveillée  de  cet  amour  pour  le  travail ,  l'emmène 
avec  elle,  la  conduit  dans  trois  chambres  toutes  remplies 
du  plus  beau  lin,  depuis  le  plancher  jusqu'au  plafond,  et 
lui  promet  que  quand  elle  aura  fini,  elle  lui   donnera  son 
fils  aîné  pour  époux.  La  paresseuse  reste  trois  jours  à  pleu- 
rer et  sans  remuer  la  main  :  pendant  ce  temps,  ou  le  com- 
prend, l'ouvrage  n'avance  pas.  Heureusement  que  s'étant 
mise   à  la    fenêtre  ,  elle  voit  s'avancer   trois  femmes  ,  dont 
la  première  a  un  pied  plat,  la  seconde  la  lèvre  inférieure  si 
grosse  qu'elle  pend  jusqu'au  mentcn,et  la  troisième  un 
large  pouce.  Arrivées  auprès  de  la  fenêtre,  elles  s'arrêtent  et 
offrent  leur  secours  à  la  petite  fille ,  en  disant  :  «  Si  tu  veux 
nous  inviter  à  ta  noce  ,  ne  pas  avoir  honte  de  nous  faire  pas- 
ser pour  tes  cousines  ,  nous  admettre  enfin  à  ta  table ,  nous 
filerons  tout  ton  lin,  et  même  en  peu  de  temps.  »  La  pro- 
position est  acceptée;  la  petite  fille  cache  les  trois  fileuses, 
qui  terminent  bientôt  la  tâche  qu'on  lui  avait  imposée;  les 
noces  vont  avoir  lieu,  et  la  fiancée  ,  se  souvenant  de  sa  pro- 
messe^ fait  inviter  ses  trois  prétendues  cousines.  L'époux 
n'est  pas  enchanté  de  leur  mine;  frappé  de  leurs  difformi- 
tés ,  il  veut  en  savoir  la  cause  :  «  Pourquoi  avez-vous  un  si 
laige  pied?  »  demande-t-il  à  la  première.  —  «  Pour  avoir 
tourné  le  rouet,  «répond- elle. — «  Pourquoi  avez-vous  cette 
lèvre  pendante?»  dt-il  à  la  seconde. — «Pouravoir  mouillé 
Icsfils.  )>  —  «Pourquoi  avez-vous  ce  large  pouce?  odemandc- 
t-ilàla  troisième. — «  Pour  avoir  roulé  les  fils.  »  Le  fils  du  roi 
s'effraie  et  dit  :  «  Désormais  ma  belle  fiancée   ne  touchera 
plus  à  un  rouet.  »  Ainsi  la  petite  fille  fut  délivrée  du  rouet , 
occupation  qu'elle  n'aimait  pas. 

Voilà  le  conte  ;  en  voici  la  moralité  ;  «  Vous  le  voyez  , 
»  mes  amis,  il  ne  faut  jamais  oublier  dans  la  prospérité 
»  ceux  qui  nous  ont  servi  ,  lorsque  nous  étions  dans  une 
»  moins  belle  position.  Si  la  petite  fileuse  n'eût  pas  été  re- 
»  connaissante  et  qu'elle  eût  eu  honte  de  faire  passer  ces  trois 
»  femmes  pour  ses  cousines,  »  (ce  qui  était  un  mensonge  de 
plus)  «  elle  eut  été  obligée  de  continuer  à  filer,  et  de  tou- 
»  jours  filer.  »  Savez-vous  maintenant  ce  que  c'est  que  des 
vertus  utiles?  Vraiment,  j'aime  encore  mieux  les  aven- 
tures de  Peau  d'dne  et  du  Petit  Poucet ,  ces  classiques  du 
genre  ,  que  les  contes  du  Journal  des  Enfans.  Les  rédac- 
teurs avaient  dit  dans  leur  avant-propos  :  «  Enfans  ,  nous 
»  vous  aimons  trop  pour  vous  fiire  souvent  des  contes;  » 
et  cependant  ces  deux  premiers  numéros  en  sont  pleins. 
Les  trois  Frères ,  \n  légende  des  Z>oi<ze  a/sdtre*,  l'histoire 
merveilleuse  de  la  Pierre  qui  tourne  ,  ont  tous  les  incon- 
véniens  de  cette  espèce  d'écrits,  et  sont,  en  outre,  dénués 
de  tout  intérêt.  Les  récits  mêmes  ,  dont  les  auteurs  parais- 
sent avoir  eu  le  désir  d'être  utiles  aux  enfans  ,  tels  que  la 
Statue  brisée ,  la  Peur  des  revenons ,  le  Petit  Robinson  , 
Jeanne  la  Boiteuse ,  n'atteignent  pas  ce  but.  Ainsi,  par 
exemple ,  je  ne  voudrais  pas  lire  à  un  jeune  enfant  la  Peur 
des  Revenans.  Son  imagination  resterait  frappée,  malgré 
l'explication  qui  termine  cette  histoire  ;  vous  inoculez  la 
peur,  en  essayant  de  la  guérir.  Je  ne  dirai  rien  des  aven- 
tures de  Jean  Paul  Cl'opard,  si  ce  n'est  qu'elles  n'auraient 
pas  plus  que  les  autres  articles  que  j'ai  cités  ,  dû  trouver 
place  dans  un  recueil  de  ce  genre. 

J'ai  beaucoup  blâmé,  et  je  crois  cependant  ne  pas  avoir 
été  sévère.  Ce  jouinal  est  mauvais ,  et  je  le  dis  d'autant 
plus  haut,  qu'on  essaie  d'en  faire  grand  bruit.  Au  su'plus, 


LE  SEVIEUU. 


13 


sl-il  surprenant  qu'il  ne  soit  pas  propre  à  former  des 
oniiues,  puisqu'il  n'est  pas  dominé  par  une  pensée  uni- 
uc,  puisque  la  morale  qui  préside  à  sa  rédaction  n'est  pas 
ne  morale  arrêtée,  dont  la  loi  de  Dieu  soit  la  règle  im- 
fiuable,  puisqu'enfin  le  Christianisme,  qui  est  la  religion 
es  petits  euf.ins  comme  celle  des  plus  liantes  intelligences , 
l'y  occupe  aucune  place  ? 


DE  L'I\STttrCTIOlV  POPULAIRE. 


PREMIER    ARTICLE. 


11  n'y  a  pas  si  long-temps  que  l'instruction  populaire  avait 
es  ennemis,  et  que  ses  ennemis  osaient  se  montrer.  Bcau- 
:oup  d'esprit  fut  dépensé  à  défendre  l'ignorance,  et  les  ar- 
jumens  employés  par  les  soutiens  de  cette  cause  ne  furent 
jos  toujours  ridicules.  Il  n'y  a  pas  peu  de  chose  à  dire  m 
'aveur  de  l'ignorance,  suivant  les  circonstances  où  l'on  parle 
!l  les  adversaires  qu'on  rencontre.  Les  bonnes  causes  sont 
iOuvent  si  mal  défendues  qu'elles  donnent  beau  jeu  aux 
nauvaises ,  et  l'exemple  des  gens  instruits  n'a  pas  toujours 
ecommandé  le  savoir. 

Le  point  de  départ  qu'on  donnait  à  la  question  n'i  tnit 
jeut-ètre  pas  le  plus  propre  à  amener  une  solution.  Li 
pestion  de  principes  était  devenue  une  question  de  pai  tv 
La  démocratie  et  l'absolutisme,  se  disputant  le  pouvo  i',  se 
lisputaient  aussi  le  peuple,  matière  première  de  tout  pou- 
.foir.  Les  uns  espéraient,  en  l'instruisant,  le  soustraire  au 
lomaine  des  jésuites  ,  de  la  congrégation  et  de  la  cour  ;  Ici 
mtres  le  voulaient  ignorant  pour  l'avoir  maniable  et  soumiS. 
3ui  est-ce,  dans  cette  affaire  ,  qui  songeait  au  peuple  lui- 
uôme  ?  Quelques  honiiètes  gens  Ju  premier  de  ces  deux 
partis,  et  peut-être  même  du  second.  Mais  pour  la  grande 
nasse  des  hommes  politiques  ,  le  peuple  cl.iit  sur. ont  un 
nstrumentj  et  son  ignorance  ou  sa  culture  un  mai  chc-picil 
pi'ou  se  disputait.  Pour  un  grand  nombre ,  pour  la  tourbe 
les  crieurs,  l'ignorance  ou  la  culture  des  classes  ioferieuies 
5tait  tout  simplement  im  mot  d'ordre  ,  un  signe  de  rallie- 
iieut,  une  thèse  qu'on  affichait  pour  marquer  sa  posit  on  et 
outenir  son  caractère. 

Aujourd'hui  le  zèle  pour  l'instruction  publique  ne  peut 
plus  être  affaire  de  parti  ni  d'opposition.  Sur  les  nouvelles 
jases  où  le  gouvernement  se  trouve  placé  ,  il  ne  peut  pas 
péculer  sur  l'abrutissement  des  populations  ;  il  y  a  même 
jIus  :  les  dangers  où  le  tirent  ses  deux  ennemis  mortels,  le 
épublicanisme  et  le  cailisme,  doivent  lui  faire  désirer  plu- 
ôt  que  craindre  un  rapide  développement  de  l'instruction 
Jublique  ,  de  cette  instruction  sans  laquelle  le  bon  sens  est 
m  pauvre  myope,  et  l'esprit  plus  dangereux  que  la  bêtise. 
_.e  gouvernement  actuel  doit  savoir  ,  et  n'ignore  pas  en 
;fFet,  que  ,  bien  loin  que  la  culture  des  populations  puisse 
ui  porter  dommage  ,  chaque  progrès  de  celte  culture  est 
jour  lui  un  gage  de  sécurité  et  d'espoir  ,  et  que  si  ,  dès  ce 
noment,  il  avait  à  régir  un  peuple  éclairé,  les  plus  grands 
le  ses  périls  seraient  écartés. 

L'opposition,  j'entends  celle  qui  ne  s'oppose  pas  à  l'ordre, 
le  saurait  avoir  sur  ce  sujet  d'autres  vues  que  le  gouverne- 
nent.  Si  celui-ci  se  flatte  que  ses  plus  dangereux  ennemis 
le  puisent  leur  force  passagère  que  dans  l'ignorance  des 
nasses,  et  s'il  espère,  en  éclairant  ces  masses,  les  arracher  à 
les  influences  réactionnaires  ou  anarchiques ,  l'opposition 
le  son  côté,  se  flatte  que  l'accroissement  des  lumières  po- 
julaires  accroîtra  nécessairement  son  crédit  et  son  ascen- 
iant  j  que  le  peuple,  en  se  cultivant,  sentira  toujours  mieux 
'imporUnce  des  dcveloppcmens  ultérieurs  que  le  parti  de- 


mande h  la  révolution  ,  en  un  mot  ,   que  la  France  éclairée 
sera  la  France  de  l'opposition. 

Aucun  donc  des  partis  conslitnlionncl<;  qui  se  partagent 
la  France  ne  peut  être  hostile  aux  lumièresj  les  lumières 
ne  peuvent  faire  peur  c]\i'at\x\ factions.  Par  un  heureux  con- 
cours de  circonstances,  ces  deux  partis  sont  donc  contraints, 
sur  le  point  qui  intéresse  le  plus  le  bien-être  du  pays ,  de 
marcher  absolument  dans  les  mêmes  voies.  Si  quelque  chose 
pouvait  étonner,  ce  n'est  pas  cela  sans  doute;  ce  serait  plu- 
tôt que  l'un  et  l'autre  ne  sentent  pas  plus  fortement  encore 
l'iuiporlance  de  ce  progrès  national  ;  qu'ils  ne  s'en  disputent 
pas  plus  vivement  l'honneur,  et  que  chacun  ne  se  hâte  pas 
de  s'emparer  de  cette  œuvre,  pour  en  faire  son  titre  et  son 
symbole.  Serait-il  vrai  qu'à  présent  encore,  et  gouverne- 
ment et  opposition  ne  savent  vivre  qu'au  jour  le  jour , 
qu'aucun  des  deux  n'est  assez  fort  pour  être  patient,  et  que 
ces  longues  vues  ,  ces  combinaisons  à  v.iste  portée  qui  ca- 
ractérisent l'homme  d'état  leur  sont  interdites  ou  par  leur 
faiblesse  ou  pai-  les  circonstances?  Chose  déplorable!  depuis 
dix-huit  ans,  on  s'est  arraché  de  part  et  d'autre  les  lambeaux 
du  pouvoir  ,  on  a  fait  et  défait  des  ministères  ,  disputé  sur 
les  fondomens  mêmes  de  l'état  politique  existant ,  préparé 
le  gouveinement  ;  mais  on  a  très-peu  gouverné.  Dans  ces 
luttes,  toujours  préliminaires  ,  dans  ce  retour  perpétuel  à 
la  question  préalable  ,  dans  ce  continuel  avant-p.'opos  du 
gouvernement  constitutionnel,  qui  donc  a  pu  songer  à  l'a- 
venir? 

Espérons  des  jours  plus  heureux  ,  et  accueillons-en  pour 
augure  cet  accord  remarquable  des  deux  partis  constilu- 
t  onnels  sur  l'article  le  plus  fondamental  des  intérêts  pu- 
blics. Reconnaissons  que  les  temps  ont  changé,  et  que  droite 
al  gauche  veulent  les  lumières,  et  l'une  et  l'autre  dans  un 
but  que  chacune  peut  avouer.  Mais  parlons  maintenant  des 
vues  d'un  autre  parti,  celui  des  chrétiens. 

Ce  parti  ,  distinct  de  tous  les  autres ,  en  ce  que  propre- 
ment il  n'en  est  pas  un,  ce  parti ,  qui  ne  se  laissera  jamais 
inféoder  ni  au  ministère,  quoi  qu'il  fasse,  ni  à  l'opposition, 
quoi  qu'elle  veuille,  mais  qui  passera  de  l'un  à  l'autre  avec 
la  justice  et,  selon  les  cas,  saura  se  séparer  de  tous  les  deux, 
ce  parti  a  ,  depuis  long-temps,  sans  vues  politiques  et  sans 
arrière-pensée  d'intérêt ,  témoigné  la  sympathie  la  plus 
réelle  pour  l'instruction  populaire.  Cette  sympathie  repose 
sur  des  principes  bien  plus  nobles  que  celle  de  l'homme 
politique,  ou  même  que  celle  du  philanthrope.  Le  premier, 
dans  son  zèle  pour  l'instruction  ,  ne  voit  que  le  citoyen  , 
l'Etat,  la  liberté  civile;  le  second  ,  l'ordre,  le  repos  ,  le 
bien-être,  et  tout  au  plus  quelques  vertus  sociales  :  le  chré- 
tien seul  conçoit  toute  la  dignité  de  l'instruction  •  c'est 
l'héritier  du  ciel  qu'il  forme  dans  ses  écoles;  c'est  en  vue 
d'un  bonheur  spirituel,  éternel,  qu'il  apprend  à  l'enfant  à 
lire  et  à  écfire;  ses  maîtres  sont,  en  quelque  sorte  ,  des 
apôtres,  ses  élèves  des  prosélytes,  ses  écoles  des  temples,  la 
science  qu'il  enseigne  la  science  même  de  Dieu. 

Telle  est  la  première  vue  de  l'éducateur  chrétien.  Il  sait 
qi:e  Dieu,  en  déposant  sa  sagesse  dans  un  livre  ,  et  en  nous 
invitant  tous  à  y  puiser  directement  la  nôtre  ,  nous  a  ,  jiar 
là  même ,  commandé  à  tous  d'apprendre  à  lire.  Mais  ce 
n'est  pas  tout.  Observant  la  liaison  intime  de  l'intelligence 
et  de  la  moralité  ,  convaincu  que  la  seconde  est  jusqu'à  un 
certain  point  conditionnée  par  la  première,  et  que,  sans  un 
minimum  de  développement  intellectuel ,  tout  développe- 
ment religieux  est  impossible,  il  envisage  la  culture  de  l'es- 
prit comme  prescrite  par  Celui  qui  a  prescrit  la  culture  de 
l'àme.  Enfin,  il  se  regarde  comme  responsable  des  talens 
que  son  maître  lui  a  confiés;  il  ne  suppose  pas  qu'on  puisse 
sans  crime  laisser  en  friche  un  terrain  que  Dieu  a  évidem- 
ment destiné  à  produire  ;  il  croit  que  le  perfectionnement 
intérieur  de  la  créature  honore  le  Créateur,  et  il  ne  recon- 


14 


LE  SEMEUR. 


naît  à  cette  obllf^ation  j'autrcs  limites  que  celles  que  Dieu 
lui-même  indique  à  chac(ue  individu,  soit  dans  la  mesure  de 
capacité  dont  il  l'a  pourvu,  soit  dans  les  circonstances  où  il 
l'a  placé. 

On  voit  que  les  motifs  qui  engagent  le  chrétien  à  s'inté- 
resser activement  à  l'instruction  populaire  ne  sont  pas  seu- 
lement les  plus  instans,  mais  les  plus  élevés.  Toutefois  ,  en 
signalant  l'ordre  tout  particulier  de  considérations  qui  ren- 
dent cette  obligation  si  pressante  pour  lui ,  nous  n'avons 
pas  prétendu  le  rendre  étranger  aux  considérations  d'un 
ordre  secondaire,  qui  sont  spécialement  celles  de  la  philan- 
thropie naturelle.  Attaché  par  intérêt  comme  par  instinct 
à  la  prospérité  du  pays  qui  l'a  vu  naître  ,  le  chrétien  sent, 
comme  tous  les  hommes  éclairés  ,  l'urgenie  nécessité  de 
pourvoir  les  masses  d'une  certaine  mesure  d'instruction. 
Ne  pouvant  attirer  les  philanthropes  sur  le  terrain  du 
Christianisme,  il  se  résout  sans  peine  à  les  suivre  sur  le  leur, 
qui  ne  lui  est  jias  ctianger.  C'est  sur  ce  terrain  que  nous 
nous  plaçons  aujourd'hui  avec  nos  lecteurs,  sur  le  terrain, 
disons-nous ,  de  l'intérêt  social.  Nous  presserons  quelques- 
unes  des  considérations  qui  doivent  faire  sentir  à  tous  les 
honnêtes  gens  l'importance  de  travailler  à  la  culture  du 
peuple  ;  mais  nos  convictions  nous  obligeront  de  foire  res- 
sortir l'imperfection  de  tout  système  d'instruction  qui  ne 
repose  pas  sur  le  Christianisme. 

Le  danger  de  la  société  ,  dans  l'époque  actuelle ,  ne  sort 
pas  immédiatement  des  classes  inférieures.  Ce  n'est  pas  d'a- 
bord dans  leur  sein  que  prennent  naissance  les  grandes  per- 
turbations du  corps  social.  Telles  que  ces  classes  sont  consti- 
tuées, toute  spontanéité  leur  est  interdite.  Elles  reçoivent 
l'impulsion  déplus  haut.  C'est  donc  plus  haut  qu'il  faudrait 
aller  chercher  le  mal  et  le  guérir;  c'estsur  la  classe  moyenne 
qu'il  faudrait  travailler.  Mais  que  cette  tâche  est  difficile  ! 
Le  mal  qui,  dans  la  classe  inférieure,  vient  de  l'ignorance  , 
dans  celle-ci  vient  plutôt  de  l'instruction.  On  peut  instruire 
l'ignorant;  mais  comment  ramener  à  l'ignorance  celui  qui 
sait?  Comment  lui  enseigner  cette  a  ignorance  savantq,,  » 
cette  «  ignorance  qui  se  connaît  »  et  qui  est,  selon  Pascal  , 
le  couronnement  et  la  perfection  de  toute  science?  Dans  la 
difficulté  d'influer  suffisamment  sur  ceux  qui  donnent  l'im- 
pulsion ,  il  a  fallu  penser  surtout  à  influer  sur  ceux  qui  la 
reçoivent. 

Or,  les  masses  sont  plus  que  jamais  livrées  à  ces  impul 
siens  qui  partent  des  rangs  plus  élevés  de  la  société.  La  so- 
ciété,   ayant  ccsié  de  s'amarrer ,   en  quelque  sorte  ,    a  des 
croyances  religieuses  et  morales  ,   est  attachée  au  char  de 
l'opinion.  L'opinion  a  tout  envahi.  Les  idées  les  plus  fon- 
damentales de   l'ordre   social  sont  tombées   dans  son  do- 
maine; on  fait  et  défait  l'Etat  avec  des  argunicns;  on  dispute 
froidement  sur  la  forme  du  gouvernement  comme  sur  une 
méthode  scientifique,  sur  la  dynastie  comme  sur  une  bran- 
che d'administration;   on  remue  tout,    on  remet  tout  en 
question;  on  enlève  les  plus  vieilles  convictions,  les  instincts 
les  plus  profonds  à  la  pointe  du  syllogisme;  la  France  est 
aux  argumentateurs.  Cet  état  d'anarchie  des  idées  est  tran- 
sitoire, dit-on;  elles  se  raffermiront.  Il  faut  que  nous  fas- 
sions un  aveu  :  nous  ne  sommes  pas  encore  parvenu  à  com- 
prendre comment,  avec  la  masse  de  liberté  dont  la  France 
a  accepté  le  fardeau  ,   clic  pourra  marclser  avec  sécurité  à 
travers  les  précipices  de  sa  route,  tant  qu'rivE  religion  n'aura 
pas  saisi  profondément  les  âmes  des  citoyens;   et  nous  ne 
concevons,   pour  un  peuple  sans  foi ,  aucun  repos ,    aucun 
point  d'arrêt   que  le  despotisme,  l'ensez-y   bien  :  tant  de 
liberté  ,    et  point  de  croyances  1  La  conscience  du  droit  sé- 
parée de  celle  du  devoir  !  De  l'intérêt  beaucoup  ,  des  affec- 
tions si  peu!  Quelles  combinaisons  I  Quelles  chances!  Quel 
avenir!  Et  qu'on  n'essaie  pas,  pour  se  rassurer,  de  se  citer 
des  exemples  analogues  :  il  n'y  en  a  que  d'effrayans.  La  li- 


berté sans  la  foi  a  fait  crouler  les  nations  ;  et  s'il  y  a  aujour- 
d'hui des  peuples  libres  qui  supportent  leur  liberté,  qui  en 
jouissent,  qui  y  retrempent  incessamment  leur  vigueur,  et 
qui  n'ont  rien  à  en  redouter,  ce  sont  des  peuples  qui  croient. 
Tout  nous  persuade  que  la  liberté  française  est  précaire, 
qu'elle  est  menacée  par  elle-même  ,  qu'elle  ne  saurait  se 
consolider  ni  se  régler  tant  qu'elle  ne  pourra  pas  opposer 
aux  tentatives  des  ambitieux  de  toute  espèce,  h.  qui  la  car- 
rière est  si  largement  ouverte  par  l'état  des  choses  et  dos 
esprits  ,  la  cohésion  d'un  peuple  éclairé  ,  vraiment  civilisé, 
uni  dans  une  communauté  de  convictions  morales. 

Sur  une  partie  au  moins  de  cette  vérité  les  philanthropes 
sont  parfaitement  d'accord  avec  nous.  Ils  pensent  qu'il  n'y 
a  aucun  gage  assuré  de  stabilité  ni  de  liberté  dans  un  pays 
où  les  masses  sont  au  plus  offrant  ou  au  plus  habile ,  à  l'a- 
narchiste ou  au  tyran  ,  selon  l'occurrence  ,  et  disposées  à 
prêter  à  l'un  ou  à  l'autre  {  c'est-à-dire  à  la  tyrannie  sous 
deux  noms  différens  )  la  terrible  souveraineté  de  la  force. 
Ce  sont  ces  masses  qu'il  faut,  dans  l'intérêt  du  pr  igrès  et  de 
Vordre,  non  pas  désarmer,  mais  plutôt  armer  ,  armer  d'in- 
struction ,  de  lumières,  et  par  là  même  de  prospérité  ma- 
térielle. C'est  le  seul  moyen  de  les  arracher  à  l'influence  de 
leurs  trompeurs  et  dangereux  amis,  de  les  gagner  aux  deux 
intérêts  que  nous  venons  de  nommer,  et  dont  le  nom  com- 
mun est  civilisaiton  ,  en  d'autres  termes  de  créer  pour  le 
pays  une  liberté  saine  et  robuste  ,  qui  n'ait  pas  plus  à 
craindre  de  la  coriuption  du  dedans  que  des  attaques  du 
dehors. 

En  deux  mots,  à  qui  le  peuple  appartiendra-t-il?  A  lui- 
même  ou  aux  ambitieux?  Il  faut  que  ce  soit  à  lui-même;  et 
cette  indépendance,  cette  souveraineté  morale)  l'instruction 
seule  peut  la  lui  donner.  Le  salut  du  pays  est  là. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

Discours  sur  quelques  sujets  religieux  ,  par  A.  Vinet. 
Deuxième  édition  ,  revue  et  augmentée,  i  vol.  in-8"  de 
372  pages.  Paris  ,  1882.  Chez  Risler  ,  rue  de  l'Oratoire, 
n°  6.  Prix  :  4  f'"-  5o  c. 

La  rapidité  avec  laquelle  s'est  écoulée  la  première  édition 
de  ces  discours  est, à  nos  yeux,  plus  qu'un  témoignage  ren- 
du pjr  le  public  aux  talens  supérieurs  de  leur  auteur  j 
nous  aimons  à  regarder  aussi  ce  fait  comme  le  signe  d'un 
progrès  dans  les  dispositions  religieuses  des  hommes  sérieux 
de  notre  époque.  Certes  nous  doutons  qu'il  y  a  trente  ans 
nous  eussions  vu  accueillir  de  la  sorte  un  ouvrage  franche- 
ment chrétien  ,  de  quelque  forme  qu'on  eût  pris  soin  de  le 
revêtir,  et  quelque  remarquable  qu'il  eût  été  à  tous  égards. 
Ou  voudrait  en  vain  nous  citer  en  preuve  du  contraire 
l'immense  succès  du  Génie  du  Christianisme,  la  réputation 
des  ouvragesdeMM.de  Bonald,  de  la  MennaisetdeMaistre. 
Ces  derniers  travaux  du  catholicisme  n'ont  rien  de  commue 
avec  le  Cliristiaiiisme  des  discours  de  M.  Vinet  ;  ce  sont  lei 
dernières  paroles  de  la  poésie  du  moyen  âge  et  de  la  chair< 
sacerdotale  de  Grégoire  VIT,  adressées  à  toutes  les  imagina' 
tions  qui  goûtent  la  poésie  et  aux  rares  adhérens  de  l'Eglisf 
ullramoulaine.  Il  y  ade  tout  dans  ces  beaux  monumens  ht 
té.  aires,  hors  l'Evangile;  car  des  reflets  épars  de  quelques^ 
uns  de  ses  caractères  ne  sont  pas  l'Evangile  lui-même.  Ai 
contraire  entre  tous  les  genres  démérite  qui  recommanden 
les  discours  de  M.  Vinct ,  celui  de  la  fidélité  à  la  saine  doc 
trinedu  Christianisme  n'est  jamais  le  moindre.  Sous  la  plumi 
de  cet  écri\ain,  l'Evangile  ne  cesse  jamais  de  se  présente! 
avant  toutcomme  «  la  puissancedcDieupoursauvertousceu] 
qui  croient;»  et  si  l'auteur  appelle  à  concourir  à  sou  ccuvri 
toutes  les  ressources  d'un  esprit  éminemment  philosophique 
s'il  la  pare  de  tout  l'attrait  d'un  admirable  style ,  s'il  cher 
che  à  recommander  la  doctrine  de  la  croix  à  la  sagesse  à' 
ce  monde,  ce  n'est  jamais  pour  transiger  avec  cette  sagesse 


LE  SEMEUR. 


15 


;  pour  la  convaiticir  (11' folie,  jiini, lis  pour  s'attirer  des  ap- 
laissemciis,  mais  poui' appeler  îles  âmes  altérées  vers  les 
es  sources  où  elles  puissent  étautlier  leui-  soif  de  pai\  et 
oulicur. 

ettc  seconde  édition  est  enridiic  de  plusieurs  discoui's 
veaux.  Noms  eu  av<uis  dcja  fait  (Onuaitie  deux  par  des 
;mcns  consid(''raLles  que  nous  fûmes  autorisés  à  nisérer 
.ance  dans  noire  feuille.  Aujourd'hui  nous  tei-mincrons 
citations  en  re]>roduisant  quelqut'S  parties  de  deux  nior- 
IX  remarquables,  dans  les(piels  l'auteur  démontre  que  si 
mnie  niérilcsouveuireslimcet  les  louau^cs  de  son  sem- 
ile,il  est,  en  écliaujye,  piivé  de  toute  gloire  devant 
i.   Les  paroles   que  nous  allons  transcrire  ne  sauraient 

trop  reproduites: 

Il  n'est  personne  qui  n'avoue  que  lous  les  hommes  oui 
he  ;  mais  peu  de  pcns  sont  disposés  à  convenir  que 
m  me  est  prive'  ^c  tout  sujet  de  gloire  devant  Dieu. 

Il  y  a  un  tel  accord  sur  la  première  de  ces  propositions, 
Jti  ne  s'y  arrêterait  pas  ,  si  ceux  qui  sont  unanimes  à  la 
;voir  ne  variaient  étrangement  les  uns  avec  les  autres  , 
luelqucfois  eux-mêmes  avec  eux-mêmes  ,  sur  la  poitée 
e  sens  de  cette  déclaration.  Pour  les  uns,  le  péché  est 
niiellement  chose  négative;  c'est  une  absence, un  manque, 
;  défaillance;  à  les  eu  croire  ,  aucun  élément  de  mal  po- 
'nc  réside  dans  le  cœur  de  l'homme.  Pour  les  auties,  au 
traire,  le  péché  consiste  dans  une  préférence  directe  du 
I  au  bien;  le  vice,  dans  l'homme,  n'est  pas  une  faiblesse, 
s  une  force  dépravée;  la  volonté  n'est  pas  séduite,  mais 
rompue.  Ici  ,  vous  entendez  expliquer  le  péché  comme 
accideut  de  la  nature  humaine,  le  résultat  de  l'action  des 
:onstanccs  extérieures  sur  celte  âme  ;  le  mal,  suivant 
;,  ne  sort  point  d'elle,  mais  vient  à  elle;  elle  l'accueille, 
is  elle  ne  le  produit  pas.  Là,  vous  entendez  soutenir  que 
[erme  du  péché  est  dans  l'âme,  qu'il  cherche  au-dehors 

occasions;  que  tout,  au  besoin,  lui  ctt  occasion  ,  et  que 
jmme  n'est  pas  pécheur  par  accident ,  mais  par  nature. 
;  uns  ,  en  reconnaissant  dans  le  cœur  de  l'iiomme  un 
ichaiit  au  mal,  regardent  ce  penchant  comme  une  loi 
mitive  de  sou  être  ,  une  force  intérieure  rivale  de  l'élé- 
nt  moral,  laquelle  donne  lieu  à  celui-ci  de  déployer  sa 
ce  et  de  triompher  avec  d'autant  plus  de  mérite  et 
onncur.  Les  autres  soutiennent  que  Dieu  n'a  point  fait 
(lalj  qu'un  adversaircest  vcnujdu  dehors,  semer  l'impure 
aie  parmi  notre  fromenljet  que  l'harmonie,  tion  le  com- 
,  est  1  état  régulier,  l'état  de  santé  de  toute  ùaip. 
>  La  raison  jette  bien  peu  de  lumière  sur  toute»  ces 
estions  ;  combien  de  philosophes  et  de  profonds  pcnseuis 
uit-clles  pas  déjà  mis  hors  de  combat!  Néanmoins,  de 
IS  les  pièges  de  la  diilectique,  et  des  mains  de  lous  les 
>histcs,une  vérité  s'est  toujours  échapjiée,  intacte,  entière 
invincible;  c'est  que  les  hommes  ont  péché;  c'est  que 
is ,  plus  ou  moins,  vivent  dans  le  désordre;  que,  tant 
ils  sont  dans  la  chair,  ils  sont  enveloppés  dans  le  péché; 
que ,  par  un  contraste  iuexpl, cable  ,  à  la  conscience  de 
ir  servitude  ou  de  leur  captivité  se  joint  uu  seuliment 
itiné  de  coulpe  et  de  responsabilité. 

i>  Qaant  à  une  connaissante  plus  pleine  de  la  nature,  de 
rendue  et  des  suites  du  péché,  ou  ne  l'obtiendra  jamais, 
noins  de  recourir  à  la  lèvélatiou  chrétienne.  Cette  révé- 
ion  ne  se  borne  p.is  à  nous  diie  fjue  tous  Ls  hommes  ont 
:hé;  elle  jette  une  vive  lumière  sur  cetti;  déclaraliou  par 
i  paroles  :  «  Ils  sont  privés  de  tout  sujet  de  gloire  devant 
eu.  (Rom.  III.  23.)»  Pour  quiconque  adopte  cette  seconde 
itence,  le  sens  de  la  première  devient  p.irfaitement  clair 
précis.  C'est  donc  à  prouver  que  l'homme  u'u  devant 
eu  aucun  sujet  de  gloire,  que  nous  devons  nous  ap- 
quer. 

»  Nous   ne  voulons  pas    grossir  cette  sentence   de 

qui,  évidemment,  ne  lui  appartient  pas.  Nous  ne  voulons 
s  coufoudre  deux  sphères  distinctes.  Vis-à-vis  de  l'homme 
1  semblable,  l'iionime  n'est  pas  absolument  sans  gloire, 
liomme  peut  offrir  à  l'homme  de  quoi  admirer  louer 
imer  du  moins.  Ce  serait  même  mentir  à  notre  piopie 
iiscicncc  et  nous  placer  dans  une  position  iusoutoiiahle 
c  de  vouloir,  dans  tous  les  cas,  refuser  un  sentiment 
ippiobatiou  à  la  conduite  de  nos  semblables.  En  d'autres 

lues,  l'homme  est  souvent  appelé  à  reconnaître  dans 


l'homme  quelijue  chose  qu'il  est  forcé  d'appeler  vertu. 
Xout  convaincus  que  nous  sommes  que  l'humanité  est  dé- 
chue, nous  ne  convenons  pas  qu'elle  soit  devenue  étrangère 
à  tout  sentiment  moral  ;  nous  crovons  apercevoir  au  travers 
de  sa  corruption  dis  traces  de  justice  et  de  bienveillance, 
tiaces brillantes  quehpiefois,  auxquelles  on  ne  peut  refuser 
de  l'admiration;  en  un  mot ,  nous  ciovons  que  l'homnic 
n'est  pas  dénué  de  tout  sujet  de  gloire  devant  l'homme. 

»  Que  l'homme  soit  content  de  nous  ,  nous  lui  avons  fait 
sa  part.  Qu'il  s'entoure  de  ces  splendides  lambeaux;  qu'il 
les  admire;  qu'il  essaie  d'en  parer  sa  nudité;  nous  y  consen- 
tons; nous  allons  plus  loin  :  nous  respectons  ces  lambeaux 
et  nous  savons  pourquoi.  Mais  lui,  à  quelque  haut  prix  qu'il 
mette  son  orgueilleuse  indigence,  quelle  paix  et  quelle 
espérance  lui  peuvent  donner  cet  assemblage  incohérent  et 
contradictoire  des  élémens  les  plus  disparates ,  cette  vo- 
lonté qui  reconnaît  la  loi  et  qui  la  foule  aux  pieds,  qui  aime 
le  devoir  et  qui  le  hait ,  ce  cœur  qui  accueille  avec  une 
même  faveur  et  réchauffe  ensemble  les  passions  les  plus 
brutales  et  le  dévouement  le  plus  héroïque?.  Une  an- 
goisse plus  forte  que  toutes  les  consolations  d'une  fausse 
sagesse  lui  crie  qu'il  n'y  a  de  sûreté  que  dans  l'unité;  un 
sentiment  confus  l'avertit  qu'un  bien  qui  ne  surmonte 
pas  le  mal  n'est  pas  le  vrai  bien,  et  qu'une  vertu  qui  laisse 
le  vice  habiter  à  côté  d'elle  n'est  pas  la  vraie  vertu,-  que  la 
vraie  vertu,  résidant  au  centre  de  l'âme  ,  exclurait  par  sa 
seule  présence  tout  ce  qui  n'est  pas  elle;  et  une  voix  de 
condamnation  retentit  somdement  pendant  toute  la  vie 
par-dessous  les  applaudissemens  qu'il  se  décerne  et  qu'il 
reçoit  tour  à  tour. 

»  ...Telle  est  la  condition  de  riiumanité  ;  telle  est  sa 
gloire;  qu'elle  s'en  empare;  mais  qu'elle  ne  porte  pas  la 
main  sur  une  gloire  plus  haute ,  la  gloire  qui  vient  de  Dieu. 
Nous  la  lui  refusons  absolument. 

»  Se  glorifier  devant  Dieu  !  et  de  quoi  donc  ?  de  lui 
avoir,  soit  dans  la  vertu,  soit  dans  le  vice,  incessamment  dé- 
sobéi. Car  voilà  le  crime  qui  égalise,  parmi  les  hommes,  tou- 
tes les  conditions  morales.  Les  autres  iniquités  sont  indivi- 
duelles ,  celle  ci  est  la  grande  iniquité  tlu  génie  humain. 
VertuÉux  ou  vicieux  ,  tous  nous  avons  mis  Dieu  hois  de 
nos  pensées  ,  hors  des  motifs  de  nos  actions  ,  hors  de  notre 
vie.  Nous  avons  tous  également  violé  le  premier  et  le  plus 
grand  de  tous  les  devoirs.  Nous  sommes  tous  ,  au  même 
degré  ,  transgresseurs  de  l'oidre  éternel. 

«Qu'un  homme,  je  veux  pour  un  moment  supposer 
l'impossible,  qu'un  homme  se  présente  qui  puisse  nous 
dire  :  J'ai  observé  tous  les  cominandemens  de  la  loi  dès 
ma  jeunesse,  seulement  je  ne  me  suis  point  soucié  de  Dieu; 
j'ai  rempli  mes  devoirs,  seulement  j'ai  négligé  le  plus  es- 
sentiel; j'ai  été  vertueux  en  tout  point,  seulement  j'ai 
commis  le  plus  grand  de  tous  les  crimes...  Avec  combien 
de  droit  ne  lui  dirons-nous  pas  :  Vous  n'avez  pas  été  ver- 
tueux ,  cela  est  impossible  ;  de  la  même  source  ne  peut  jail- 
lir l'eau  douce  et  l'eau  amèie  ;  la  même  âme  ne  peut  ren- 
fermer ensemble  des  élémens  aussi  coutradictoircs;  l'esprit 
se  refuse  à  concevoir  une  aussi  monstrueuse  alliance,-  et  si 
vous  persistez  à  appelei'  vtirtu  des  f  lits  qui  ,  nous  en  con- 
venons, jouissent  de  l'est  me  des  hommes ,  force  nous  est 
de  déclarer  que  ces  faits  ne  peuvent  constituer  la  vraie 
vertu;  que  ,  détachés  du  vrai  principe  de  tout  bien,  ils 
se  flétrissent  aussi  nécessairement  qu'une  fleur  séparée  de 
sa  racine. 

»  Et  que  personne  ne  dise  que  c'est  là  une  dispute  de 
mots;  que  l'obéissance  est  l'cssenlicl  ;  et  que  celui  qui  obéit 
à  la  loi  et  à  sa  conscience  ,  obéit  à  Dieu.  Si  l'un  est  iden- 
tique à  l'autre,  si  l'un  ne  coûte  pas  plus  de  peine  que  l'au- 
tre ,  d'où  vient  celte  répugnance  universelle  à  passer  de 
l'un  à  l'autre,  de  la  loi  au  législateur,  de  la  conscience  à 
Dieu  ?  D'où  vieut  celle  inconceva'ole  préférence  delà  chose 
à  la  personne,  de  l'idée  à  sa  source  ,  de  l'abstrail  au  vivant? 
Pourquoi  l'homme  ne  veut-il  entendre  la  voix  de  Dieu  qu'à 
travers  des  détours,  et  se  refuse-t-il  obstinément  à  un  con- 
ticl  immédiat  avec  sou  Père  céleste?  S'il  respecte  la  loi 
comme  venant  de  Dieu  ,  s'il  honore  la  conscience  comme 
Il  vo:x  de  Dieu,  d'où  vient  que  Dieu  lui-même  n'est  point 
directement  le  but  et  l'objet  de  ses  hominages  ?  C'est  que  , 
dans  le  fait ,  ce  n'est  point  Dieu  ,  mais  lui-même  qu'il  ho- 


16 


LE  SEMEUR. 


nore  dans  la  loi  et  d.iiis  la  conscience  ;  c'est  qu'il  s'appio- 
pric  ces  deux,  auloiités  ,  ces  deux  élémoiis  ,  les  transtbime 
en  son  propre  être  ,  et,  les  adorant  comme  une  partie  de  soi , 
s'adore  on  effet  lui-même. 

«Qu'importe,  dites-vous,  que  je  néglige  le  législateur, 
pourvu  que  j'observe  la  loi?  Cette  idée  peut  trouver  place 
jusqu'à  un  certain  point  dans  vos  relations  avec  les  législa- 
teurs de  ce  monde.  Us  ne  sont  que  des  hommes ,  vos  égaux, 
simples  représcntans  de  la  société  dont  vous  faites  partie  , 
simples  organes  des  idées  d'ordre  et  de  justice  qu'une  plus 
liante  puissance  a  déposées  dans  la  société.  Il  n'y  a  en  eux 
aucune  dignité  dont  la  source  soit  en  eux-mêmes.  De  Dieu 
il  n'eu  est  pas  ainsi.  Il  ne  représente  personne.  Il  n'est  pas 
l'organe  de  la  loi,  il  est  la  loi  vivante.  I.a  loi  même  n'est  loi 
que  parce  qu'elle  vient  de  lui.  Il  est  Ini-mènie  la  suprême 
et  dernière  raison  de  tout  re  qu'il  fait,  la  suprême  et  der- 
nière raison  de  toutes  les  idées.  Tandis  que,  sur  la  terre, 
c'est  la  loi  que  nous  honoions  dans  la  personne  du  législa- 
teur, ici  c'est  le  législateur  qu'il  faut  honorer  dans  la  loi. 
Admettre  la  conscience  et  le  devoir,  le  juste  et  l'injuste 
comme  des  réalités,  et  faire  abstraction  de  l'Etre  qui  seul 
est  la  sanction  de  ces  idées,  seul  leur  donne  une  base,  seul 
en  attache  la  chaîne  à  un  point  fixe,  seul  ,  on  peut  le  dire, 
ça  explique  la  présence  dans  l'esprit  humain  et  les  rend 
concevables,  c'est  une  profonde  déraison. 

,  »  Yous  mettez  votre  Créateur  sur  la  même  ligne  (ju'un 
législateur  humain;  et  parce  qu'un  législateur  huraaiu  ne 
demande  que  de  l'obéissance  ,  vous  prétendez  que  Dieu  ne 
demandera  p  is  davantage.  Mais  dans  le  législateur  divin  ne 
reconnaissez  vous  donc  qn^in  législateur?  Et  u'y  a-t  il  que 
la  loi  entre  Dieu  et  vous  ?  Est-ce  la  loi  qui  vous  a  tués  du 
néant  et  appe;és  à  l'être?  Est-ce  la  loi  qui  vous  a  dotés  de 
tant  de  moyens  de  jouissance  et  de  bonheur?  Est-ce  la  loi  qui 
vous  a  déféré  l'empire  de  la  nature?  Est-ce  la  loi  qui  a  formé 
entre  vous  et  ceux  de  votre  sang  la  mystérieuse  union  des 
cœurs?  Non;  dans  ces  immenses  libéralités,  dont  une  seule 
suffit  au  bonheur  de  créatures  moins  privilégiées,  le  légis- 
lateur se  cache  et  le  père  se  moiilie ,  un  père  dont  la  bonté 
surpasse  toute  pensée.  Et  vous  penseriez  qu'une  froide  et 
servile  obéissance  peut  vous  acquitter  enveis  lui!  Vous  pen- 
seriez que  de  cette  force  d'aimer  qu'il  a  déposée  dans  votre 
sein  r?en  ne  doit  remonter  à  lui  !  Toute  votre  obéissance  ne 
serai't  pas  amour!  Votre  cœur  ne  chercherait  pas  au-dessus 
de  la  loi ,  au-dessus  du  législateur  ,  le  Père  ,  la  Bonté ,  1  A- 
mour  ,  de  qui  procèdent  pour  vous  la  vie  ,  l'amour  même  et 
la  félicité  1  El  vous  diriez  Iroidement,  créatures  dénaturées: 
Jobéis,  ilsnlfit,  ne  suis-je  pasacquitlé? 

,,....  L'obéissance  a  Dieu  est  seule  capable  de  pro 
duirela  vertu.  La  vertu  est  elle  un  mol  ou  une  chose ,  une 
fiction  ou  une  réalité?  Si  elle  est  une  chose,  une  réalité  dis- 
tincte ,  il  faut  qu'elle  soit  une  dans  son  principe,  une  à  son 
orij^iné.  Si  elle  a  plusieurs  principes ,  elle  est  plusieurs 
choses  à  la  fols  ;  elle  est  l'assemblage  hicticc  de  plusieurs  phé- 
nomènes auxquels  on  a  Imposé  un  nom  collectif,  et  dont  la 
nature  intime  demeure,  par  cela  même ,  inexplicable.il 
faut  nécessairement  admettre  qu'au  -  dessus  de  la  piété  fi- 
liale, delà  justice,  delà  bienveillance,  de  la  véracité, 
de  la  chasteté  ,  il  y  a  une  chose  qui  n'est  aucune  de  ces 
choses  en  particulier  et  qui  les  embrasse  toutes  à  la  fo.s  ;  un 
principe  d'après  lequel  nous  sommes  ,  non  seulement  hls 
respectueux,  ou  hommes  justes,  ou  bienvcillans,  ou  sincè- 
res, ou  chastes;  mais  tout  cela  à  la  fois  ,  mais  lout  te  f/u  d 
faut  dire;  une  force  générale  qui  doit  fléchir  notre  âme  a 
l'ordre  moral  dans  toute  son  étendue,  et  nousle  faireaimer 
dans  toutes  ses  applications;  en  un  mot  ,qui  crée  en  nous, 
non  des  vertus ,  m  is  la  vertu.  La  découverte  de  ce  principe 
générateur  fait  depuis  long  temps  le  désespoir  de  la  philoso- 
phie morale.  Le  chcrcherez-vous  dans  la  conscience?  U^  la 
conscience,  dans  son  état  actuel,  vous  pouvez  faire  dériver 
quelques  vertus  pirticulièrcs;  mais  leur  cours  remonte  ne 
vous  fera  pas  atteindre  au  ht  primitif  d'où  elles  s'épan- 
chent, au  trésor  commun  de  leurs  eaux.  Qu'y  at-d  de  plus 
général,  dans.la  conscience  humaine,  que  cet  axiome  :  «tais 
à  autrui  ce  que  tu  voudrais  qui  te  fut  fait  ?  »  Qu'il  est  loin 
d'embrasser  toute  retendue  de  l'être  moral  !  Comment  cet. 
axiome  contieadrait-ll  l'obligation  de  purifier  son  intérieur. 
Comment  en  concluriez  vous  l'obligation  de  rendre  à  DIlu 


les  hommiges  qui  lui  sont  du3?Tout  vaste  qu'il  est,  il  n'em- 
brasse pas  la  moitié  de  nos  devoirs.  Et  dans  la  pratique,  qu( 
de  lacunes,  que  d'incohérences  ne  laissc-t-il  pas  subsister 
Que  c'est  donc  une  chose  décousue  et  fragmentaire  que  1; 
moralité  humaine  chez  l'homme  môme  le  plus  distingué  pai 
son  caractère.  En  vain  cherchez  -  vous  en  lui  le  principi 
commun  de  toute  moralité  ;  encore  un  coup  il  ne  tire  de  s; 
conscience  que  des  vertus  ,  il  n'en  tire  pas  la  vertu. 

»  C'est  que  la  vertu  ne  saurait  être  cherchée  moins  bau 
qu'en  Dieu  ,  qui  est  sa  source  suprême  et  unique.  C'est  qui 
l'amour  de  Dieu  est /a  vertu.  C'est  que  la  force  qui  produi 
en  l'homme  ii  la  fois ,  parallèlement  et  d'un  seul  jet ,  toute 
les  vertus,  ne  réside  que  dans  ce  sentiment.  Aussi  est-ci 
dans  l'éveil  de  ce  sentiment  au  sein  de  l'âme  humaine  qui 
l'Evangile  fait  consister /a /•e'ge'«e>'«/;'o«.  Il  ne  nousappreiu 
pas  à  être  vertueux  par  addition,  en  juxtaposant,  pour  ains 
dire  ,  vertu  à  vertu.  Il  nous  unit  à  Dieu  par  la  foi;  et  eetl 
foi  qui  produit  l'amour  développe  simultanément  dan 
l'âme  renouvelée  toutes  les  qualités  et  toutes  les  habitude 
dont  l'ensemble  forme  la  vertu. Etparce que  c'estau  cciitr 
même  de  l'âme,  et  non  à  différens  points  de  sa  surface,  qu'i 
en  dépose  le  germe  unique,  c'est  aussi  aux  dis[iositioris  in 
térieures  qu'il  attache  une  souveraine  importance.  La  Blbl 
seule  a  dit,  avec  une  parfaite  connaissance  de  cause,  qii 
«  c'est  du  cœur  que  procèdent  les  sources  de  la  vie.  »  L 
morale  humaine,  dans  sori  état  le  plus  parfait,  est  unemosal 
que  ingénieuse  dont  la  moindre  secousse  fait  un  moncc;i 
de  débris  bigarrés  ;  la  morale  chrétienne  est  la  puissante  p\ 
ramide  dont  chaque  partie  trou.e  le  même  appui  dans  su 
immense  base  ,  inébranlable  comme  le  sol  qui  la  porte.  » 


MELANGES. 

Cessitiojt  nÉFisiTivE  DD  jouRN.vL  l'Avemir.  —  Nous  avons  annonet 
il  y  u  liùjà  plusieurs  innis,  que  les  rédacteurs  de   l'avenir  avdieiit  été 
Rome  deiiiaiider  au  pape  de  prinonrcr  sur  le  sort  de  leur  journal.  La  n 
suivante  (]uil>  viennent  de  publier  annonce  q  l'ils  ee.ssent  délinitivcme: 
de  le  faire  par;  itre  ; 

€  Les  soussignés,  rédacteurs  de  VAt^enir.  membres  du  c  inse  I  de  l'j^ 
genctf  géntiratc  jjour  (a  défense  de  la  liberté  retlgîeu^e,  présen.s  à    Par! 

»  Convaincus  d'après  la  lettre  encyclique  du  souverain  pontife  Gr 
goire  XVI  ,  en  date  du  aS  août  i832,  qu'ils  ne  pourraient  continuer  Im 
travaux  sans  se  mettre  en  opposition  avec  la  volonté  formelle  de  celui  ^\ 
Dieu  a  chargé  de  gouverner  son  Eglise  ; 

))  Croient  de  leur  devoir,  comme  calhiliques,  de  déclarer  que  r^  spe 
lueuscment  soumis  à  la  suprême  autorité  du  vicaire  de  Jésus-Christ,  i 
soitent  de  la  lice  où  ils  ont  loyalement  combattu  pendant  deux  année 
Us  engagent  instamment  tous  leurs  amis  à  donner  le  même  exemple  i 
soumission  chrétienne. 

»  En  conséquence ,   i°  \'yi\'cnir,   provisoirement  suspendu  depuis 
iSnovembre  i83i  ,  ne  reparailia  pHis  ; 

2*  VA  i^ence  générale  pour  lu  défense  de  ta  liberté  religieuse  est  di 
soute  à  dater  de  ce  jour.  Toutes  les   affaires  entamées  seront  terminées 
les  comptes  liquides  dans  le  plus  bref  délai  possible. 
»  Paris,  ce  lo  septembre   i832. 

))   F.  DE  L.i  Me.'ssais  ,  Ph.  Geruet  ,  C.  DE  C.VD.x,   le  coœ 

Ch.     de     IMOXT.^LEMBEUT  ,     II.   l.ACORn.llRE.   • 

11  résulle  de  là  que  les  réd  clenrs  de  X'Acenir  prennent  pour  règle  ni 
solue  une  p^irole  d  homme,  et  qu'ils  ne  connaissent  aucune  loi  immuali 
qui  y  soit  supérieure.  N^  us  reviendrons  sur  la  lettre  encyclique  de  Cr 
goi.e  XVI. 

ConcouRS.  —  L'Académie  royale  des  Sciences,  Belles-Let'res  et  Ar': 
de  Rouen  .  a  ouvert  un  coneouis  sur  celle  question  :  "  Quelle  peut  et 
u  rinflueiice  de  l'instru  tion  des  classes  inférieures  sur  le  bonheur  desn 
u  lions  et  sur  le  |  crfectiunncnient  de  l'espèce  humaine?»  Le  prix  se 
une  médaille  d'or  de  la  valeur  de  3oo  fr.  ;  il  sera  décerné  dans  la  seau 
publique  de  i833.  Les  Mémoires  doivent  être  adie.isés  au  secrétaire  p 
petuel ,  M.  Théodore  Licq.iet,  à  l'Holel-de- Ville,  avant  le  i"  jn 
prochain. 

A^Ii\OIVCE. 

Du   Rabrisisme  ET  DES  TRAoïTiO-XS  JDIVES,  ;90ur_/ui;d    iuite  à  l'arlu 
Clir:stiaii!snie  de  Bevjainin-Constant ,   et  à  l'article  Judaïsme  , 
M.  Kérutry,  dans  ( LneycLopcdie  moderne,  avec  un  avanl-piopos 
dc<  noies,  par  MtcaiLh   Beur,  de  Taurlque.  Br.    in-B".   Paris,  i8.! 
QAv.i  TieuUelel  WùrU,  rue  de  Lille  ,  n°  17. 

Nous  reviendrons  sur  cette  brochure,  qui  contient  d'étranges  assertu 
sur  le  Judùisine  et  le  Chrislianisrae.  Jesus-Christ  y  est  repiéseiiié  cumi 
un  philosophe  ecrleclique.  Nous  ne  voulons  d'ailleurs  pas  empiéter  .'ur 
travail  de  celui  de  nos   collaborateurs  qui   a  bien   voulu  se   charger 

rendre  compte  de  cet  écrit.  . 

'.  Le  aérant,   DEH.\ULT. 


lin[iriraerie  de  SFLiJ*.uf: 


i1t<i  Jeûneur- 


TOAIK  IV. 


IV-  3. 


19  SEPTEMBRE  183'^.. 


LE  SEMEUR 


JOLRNAL  IIELTGIEUX. 


Politique,    Philosopliique   et    Littéraire, 


PAIIAISSVXT  TOIS  LES  MEIiCREDIS. 


Le  chimp  ,  c'est  le  monde. 
M^rtth.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bareau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,et  clie/.  tous  les  Libraires  et  Directi.'urs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'annde  , 
fi-,  pour  G  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
'S  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent  ,  doivent  être  affranchis. 


MM.  les  Actionnaires  du  joianal  le  Semeur 
)nl  invités  à  se  rendre  à  V Assemblée  générale  qui 
•Ara  lieu  le  lundi  15  octobre ,  ii  2  heures  précises , 
u  bureau  du  Journal,  rue  Martel,  n"  11,  pour 
'itendre  te  rapport  du  Gérant  sur  l'exercice  de 
année  écoulée. 


SOMMAIRE. 

i  l'Isstrcction  populaike  :  La  moralité  politique  et  la  moralité  sociale. 
—CoLoxiEs:  Consultation  pour  M.  Hermc-Duquesne,  juge  d'mstiuction 
à  la  Martinique,  renvoyé  en  France  pour  rmJre  compté  de  sa  conduite. 
— VoTACES  :  Voyage  de  M.  Siewart  aus  lies  Sandwich  :  Arrivée  à  llle 
lie  Hawaii  (Owliyhre).  Culte  public  à  Ilido.  —  Philosophib  ;  De  la 
guerre,  de  sa  cause  et  du  moyen  de  l'éviter.  —  Ahitorce. 


DE   L'I^STtttCTIOIV  POPULAIRE, 


DEUXIEME   ARTICLE. 
I,A  MORALITÉ  POLITIQUE  ET  LA  MOnALITE  SOCIALE.. 

Uuc  question  se  présente  en  avant  de  celles  que  nous 
oos  à  traiter.  Nous  devons  constater  et  mesurer  l'in- 
lonce  de  rinstructiou  dupcuple  sur  sa  moralité  politique. 
•ttc  moralité  politique  est-elle  de  mémo  nature  ,  repose- 
:11e  sur  les  mêmes  principes  que  la  moralité  sociale?  n'en 
;-clle  qu'une  branche  ,  ou  bien  forme-t-elle  une  plante  à 
rt?  La  réponse  à  cette  question  nous  importe  ;  car  s'il  n'y 
ju'une  morale  ,  nous  n'avons  aujourd'hui  qu'une  tâche  : 
us  aurons  tout  fait  en  ctablisiant  d'une  manière  générale 
18  l'instruction  a  une  tendance  moralisante. 


Or  ,  à  la  question  que  nous  venons  de  poser  la  théorie 
répond  oui ,  et  les  faits ,  bien  des  fiits  du  moins  ,  semblent 
répondre  non.  Peut-être  l'expérience  ne  nous  montre-t-elle 
pas  beaucoup  d'hommes  qui  aient  été,  d'une  part,  bons  fils, 
bons  pères,  bous  époux,  bons  amis,  et ,  de  l'autre  ,  mauvais 
citoyens;  mais  elle  nous  fait  voir  une  foule  de  patriotes  qui, 
dans  les  relations  privées,  ont  manqué  à  quelques-unes  des 
lois  les  plus  élémentaires  de  la  morale;  et  là-dessus  ,  lais» 
sant  e.i  paix  le  temps  présent  et  les  vivans,  nous  en  appelons 
avec  confiance  aux  morts  et  à  l'histoire.  Comment  lever 
celte  difficulté? 

Serait-ce  en  disant  que  le  patriotisme  d'un  homme  sans 
mœurs  est  nécessairement  un  patriotisme  faux  ,  qui  se  ré- 
sout, à  l'analyse,  en  un  égoïsme  déguisé?  Quoi  de  plus  lé- 
gitime ,  au  premier  coup-d'œil .  qu'une  telle  conclusion  ? 
Quoi  de  plus  naturel  que  déjuger  que  le  tyran  domestique 
ne  peut  être  un  véritable  ami  de  la  liberté,  que  le  père  de 
famille  insouciant  n'aura  guère  souci  de  la  grande  famille 
nationale,  et  que  le  séducteur  de  l'innoceuce  ne  peut  avoir 
en  aucune  affaire  ,  des  principes  bien  délicats?  L'homme 
peut-il  se  scinder?  se  partager  en  deux  ànies?  l'une,  dans 
certains  rapports ,  perfide  ,  impitoyable  et  sans  pudeur  • 
l'autre,  dans  d'autres  rapports,  candide,  pure  et  dévouée? 
L'homme  n'est-il  pas  un  ?  Et  se  divise-t-il  en  autant  d'êtres 
moraui  qu'il  a  de  relations  dans  la  société  ?  Il  semble  qu'il 
serait  absurde  de  le  supposer. 

Nous  tommes  d'avis  qu'il  n'y  a  pas  deux  hommes  dans 
chaque  homme  ,  et  que  le  particulier  ,  en  entrant  dans  le 
domaine  de  la  politique,  y  porte  bien  sa  même  âme.  Nous 
admettons,  en  conséquence,  que  la  pureté  de  l'homme  pu- 
blic ne  peut  avoir,  avant  l'expérience,  d'autre  garantie  que 
la  pureté  de  l'homme  privé, et  nous  pouvons  due  que  l'ex- 
périence vient  souvent  au  secours  de  ce  principe,  à  l'appui 
de  cette  règle.  Mais  souvent  aussi  elle  semble  les  démentir. 
D'illustres  exemples  nous  apprennent  que  certains  vices 
n'excluent  pas  un  dévouement  sincère  à  la  patrie  et  un  zèle 
admirable  pour  son  honneur  et  sa  prospérité.  Fox  et  Mira- 
beau en  sont  la  preuve.  Le  dernier  surtout  est,  sous  ce  rap- 
port, un  des  plus  étranges  phénomènes;  car  à  des  vices  que 
l'exemple  de  son  siècle  n'autorisait  que  trop,  et  qu'il  n'avait 


18 


LE  SEMEUR. 


ait  qu'étaler  avec  plus  d'oigueil  ,  il  joignit  ce  qui  semble 
contradictoire  au  patriotisme  ,  une  vénalité  avide  ;  et  ce- 
pendant il  est  impossible  de  ne  pas  croire  que  ramoiir  de 
la  patrie  et  de  la  liberté  le  consuma  jusqu'au  tombeau. 
Démosthène  fut-il  plus  pur?  Non  j  mais  «  sa  vie  cnlicro  ,  a 
»  dit  M.  Villomain  ,  s'épure  au  feu  du  patriotisme  qui  le 
»  dévore.  »  Trop  d'exemples  se  réunissent  pour  nous  for- 
cer d'avouer  que  l'iiomuie  privé  ne  donne  pas  toujours 
l'exacte  mesure  de  l'homme  public. 

Ce  phénomène  moral ,  comme  toutes  les  contradictions 
de  notre  nature,   a  une  cause  sans  doute ,  et  elle  est  aisée  à 
trouver.  Une  vie  vertueuse  ,  j'entends  solidement  et  géué- 
lalemeut  vertueuse,  est  toujours  difficilej  mille  obstacles 
i\  opposent  au-dcliors  etau-dedans  de  nous.  Trop  souvent 
les  traits  les  plus  honoiables  de  notre  caractère  doivent 
naissance  ou  à  notre  tempérament ,   ou  à  quelque  motif 
étranger  au  vrai  principe  de  la  vertu.  Toutefois  ces  stimu- 
lans  ,  ces  encouiagemens  extérieurs  sont  comparativement 
faibles  dans  la  vie  privée  ;   la  gloire  d'être  bon  ami  ,   bon 
l>cre,  bon  vo:^in,  homme  de  bien,  n'est  pas  bien  éclatante, 
et  se  réduit  la  plupart  du  temps  à  une  bonne  réputation 
négative,à  laquelle  on  met  du  prix  sans  doute, mais  qui  est 
peu  propre  à  exalter  l'âme.  Les  vertus  politiques  ont  bien 
d'autres  encouragemensj  la  gloire  ,  le  bi'uit  du  moins ,  les 
suit  de  près  j  on  est  incessamment  soutenu  par  des  regards, 
averti  par  des  clameurs  ,   poussé  par  des  applaudissemens. 
L'amour  de  la  patrie,  déjà  plus  poétique  en  lui-même  que 
toute  affection  privée,  se  renforce  de  l'amour  de  la  gloire; 
ils  se  confondent  l'un  dans  l'autre; on  ne  les  distingue  plus; 
celui  qui  les  éprouve  sait  à  peine  auquel  de  ces  deux  prin- 
cipes  il  obéit,   tant  ils   se   sont  mutuellement   identifiés. 
L'importance  d'une  vertu  dont  l'univers  profite  fait  aisé- 
ment croire  qu'elle  peut  tenir  lieu  de  toutes  les  vertus;  on 
s'affranchit  peu  à  peu  des  autres  ,  dont  le  joug  est  dur  ;  on 
n'a  plus  le  temps  d'y  songer;  «  la  grande  morale  tue  la  pe- 
»   tite  ;  »  il  fallait  porter  celle-ci ,  au  lieu  que  celle-là  vous 
porte;  ce  n'est  plus  vertu,  c'est  enthousiasme;   on  songe 
d'autant  moins  aux  devoirs  vulgaires  .    que  le  monde  s'in- 
forme peu  si  vous  les  remplissez;  l'homme  d'état  lui  dérobe 
le  père  de  famille;  et  la  nation  ne  demande  pas  à  celui  qui 
l'électrise,  l'élève  et  l'agrandit,  ce  qui  se  passe  dans  l'inté- 
rieur de  son  ménage.  L'homme  d'état  a-t-il  un  ménage?  Le 
patriote  a-t-il  des  pénates  ?  Ne  gisent  ils  pas  dans  la  cendre 
de  son  foyer,  renversés  par  les  dieux  de  la  patrie?  Et  dans 
les  acclamations  d'un  royaume  tout  entier  ,  le  soupir  d'une 
femme  délaissée,    les  plaintes  d'une   famille  négligée,   les 
murmures  d'un  ami  maltraité  ,  comment  se  feraient-ils  en- 
tendre? 

Ainsi  tout  ce  que  l'âme  enferme  de  généreux  se  porte  et 
reflue  vers  la  partie  du  cœur  qu'occupent  les  affections  po- 
litiques ;  le  reste  de  l'espace  demeure  désert.  Et  remarquez 
bien  que  je  ne  parle  ici  que  des  hommes  sincères ,  qui ,  s'ils 
nous  trompent ,  nous  trompent  à  leur  insu;  k  quel  propos 
iraisje  demander  compte  de  leur  vie  privée  à  ces  charlatans 
de  patiiotisme  ,  dont  le  dévouement  sonore  s'exhale  tout 
entier  en  clameurs  ?  Ai-je  le  droit  de  réclamer  quelque 
chose  pour  la  vie  privée  à  cette  vertu  commode  qui  n'est , 
jusqu'à  l'heure  des  sacrifices  inclusivement,  qu'une  veilu 
parlée;  à  cette  vertu  qui  se  dépense  en  discours  et  en  écrits, 
véritables  assignats  que  l'heure  de  la  crise  ou  de  la  tentation 
ramène  ordinairement  à  leur  valeur  intrinsèque;  à  celte 
vcitu  de  papier,  patriotisme  pamphlétaire,  civisme  criard, 
avec  ses  mots  sacramentels  et  vagues^  ses  injures  apprêtées, 
SCS  colères  stéréotypes  ,  et  son  cortège  de  badauds  de  tous 
les  rangs  ;  censure  austère  ,  qu'une  gratification  cnihume 
tt  qu'une  place  emmnsèle?  Qui  est-ce  donc  qui  nous  disait 
que  la  révolution  avait  fait  disparaître  l'espèce  de  l'iivpo- 
critc?  L'hvpocritc  de  religion,  j'en  conviens;  il  est  à  la  re- 


traite ,  en  disponibilité;  mais  l'hypocrite  politique  est  en 
pleine  activité  de  service;  et  pour  l'audace  ,  l'imposture  et 
l'adresse,  certes  il  égale  au  moins  le  premier  : 

Il  Tarlufc  est  rimiige  de  l'un  : 

)i  Ah  1  si  Molière  av.iit  tu  l'autre  I!  >i 

Cependant  on  pourrait  apporter  aussi  ,  mais  en  moins 
grand  nombre  sans  doute,  des  exemples  inverses  de  ceux 
que  nous  avons  cités  :  des  hommes  qui,  souillés  d'intrigues, 
dilfamés  par  leur  corruption  politique,  se  retrouvent  purs 
et  honorables  à  leur  foyer,  et  peuvent  opposer  au  déchaîne- 
ment de  l'indignation  publique  les  témoignages  mérités 
d'estime  et  de  gratitude  de  leurs  parens  et  de  leurs  amis; 
ceux-là  ont  fait  un  autre  raisonnement  que  les  précédens , 
raisonnement  plus  inconcevable  :  aussi  est-il  plus  rare.  Ils 
ont  cru  que  la  morale  n'avait  d'application  possible  que 
dans  les  relations  privées;  que  là  elle  conservait  tous  ses 
droits;  mais  que  les  af/aires  d'état  l'excluaient;  que,  dans 
ce  domaine  à  part,  on  ne  pouvait,  sans  compromettre  le 
succès,  faire  un  seul  pas  en  sa  compagnie;  que  la  morale  a 
ses  lois,  la  politique  les  siennes.  Cette  opinion  a  été  profes- 
sée avec  une  hardiesse  qui  en  relève  1  immoralité,  mais  qui 
exclut  l'hypocrisie. 

Nous  ne  conclurons  point  de  ces  exemples  qu'il  y  ait  la- 
cune, solution  de  continuité,  abîme  entre  la  vie  politique  et 
la  vie  privée  ,  et  que  la  morale  ordinaire  ,  bien  imprimée 
dans  les  habitudes  et  dans  le  cœur,  perde  toute  sa  force  pour 
l'individu  dès  le  moment  qu'il  devient  homme  public.  Nous 
soutenons  le  contraire,  en  principe  et  en  fait.  En  principe, 
nous  disons  que  la  morale  est  une  ,  et  qu'elle  enveloppe 
toute  la  vie  ;  que  dans  une  seule  restriction  volontaire  et 
réfléchie,  il  y  a  désaveu  de  toute  la  loi  morale  ;  que  celui  qui 
n'est  pas  prêt  à  l'appliquer  à  tout  la  méconnaît  absolument, 
que  celui  qui  ne  la  veut  pas  souveraine  la  traite  en  esclave. 
En  conséquence,  il  nous  est  permis  et  même  commandé  de 
croire  que  ceux  qui  la  scindent  d'une  manière  quelconque, 
soit  en  l'écartant  de  la  vie  privée  au  profit  de  la  vie  publi- 
que ,  soit  en  accueillant  à  leur  foyer  celle  qu'ils  bannissent 
de  la  curie  ou  du  palais ,  que  ceux-là  ne  sont  pas  ,  dans  la_ 
force  du  terme  ,  des  hommes  moraux  ;  et  que  leur  vertu  , 
bieu  étudiée ,  se  réduirait  à  une  agrégation  d'élénicns 
étrangers  à  la  conscience. 

En  fait,  nous  disons ,  malgré  les  exemples  cités,  que  la 
moralité  politique  se  conclut  de  la  moralité  sociale,  se  pro- 
portionne à  elle,  se  peut  juger  par  elle  ;  et  que  ,  générale- 
ment, celui  qui,  dans  l'une  de  ces  deux  sphères,  est  pénétré 
de  la  sainteté  du  devoir  ,  la  reconnaît  et  l'adore  également 
dans  l'autre  ;  en  sorte  que  créer  des  vertus  privées  ,  c'est 
créer  des  vertus  publiques  ,  et  que  former  l'homme  de  la 
famille,  c'est  préparer  l'homme  du  pays. 

Il  est  vrai  que  nous  n'avons  observé  jusqu'ici  que  la  classe 
des  hommes  appelés  par  leur  position  à  jouer  un  rôle  eu 
politique;  et  notre  sujet  nous  invite  plus  particulièrement 
à  étudier  la  classe  inférieure.  Y  trouverons-nous  les  mêmes 
contradictions ,  le  même  phénomène  ,  la  morale  scindée 
comme  elle  l'est  souvent  dans  l'autre  classe  de  la  société? 
Il  y  a  des  différences. 

On  peut  affirmer  hardiment,  quant  à  cette  classe,  que  le 
mauvais  sujet  (  pour  nous  servir  du  terme  vulgaire)  n'est 
pas  susceptible  de  vertu  politique,  et  n'olfre  aucune  garan- 
tie à  l'état.  Non  qu'il  soit  incapable,  dans  l'occasion  ,  d'un 
élan  cl'eiilhousiasine  et  d'un  acte  généreux.  Tout  le  monde 
sait  que  les  journées  de  juillet  ont  trouvé  des  héros  et  des 
héroïnes  en  dehors  presque  de  la  société  et  de  la  civilisa- 
tion. Mais  quand  un  rayon  de  soleil  perce  pour  un  moment 
les  nuages  d'un  ciel  noir,  ou  ne  compte  pas  pour  cela  sur 
une  belle  journée.  La  vertu  ne  doit  pas  être  un  accident , 
mais  le  développement  continu  d'un  principe  déposé  dans. 


LE  SEMEUR. 


19 


•ofoudeurs  de  l'àme.  Or,  ce  principe  ne  se  trouve  pas 
l'homme  dont  ncis  parlons  ;  et  ce  qui  le  remplace 
'à  un  certain  point  chez  l'homme  d'une  clas  c  snpé- 
e,  les  habitudes  sociales,  li's  intcrèt'î ,  la  connaissance 
lits  et  la  faculté  de  générahscr,  manque  absolument  à 
vidu  qui  est  à  la  fois  pauvre,  ignorant  et  corrompu, 
doute  il  ne  vous  sera  pas  toujours  inutile.  Une  guerre 
nale  ,  par  exemple ,  pourra  le  mettre  en  valeur  ;  car  la 
lé  nationale  ,  l'indépendance  du  sol  sont  des  intéi  èts 
•emuent  la  société  à  de  grandes  profondeurs  ;  et  ces 
;  violentes,  qui  portent  pour  ainsi  dire  à  la  peau  les 
aises  humeurs  dont  le  corps  social  est  infecté,  lui  sont 
i  même  salutaires.  Mais  prenons,  comme  il  convient,  la 
té  dans  son  état  ordinaire  ;  nous  trouverons  ces  mêmes 
idus  dont  le  danger  national  a  excité  le  zèle,  aussi  in- 
:ens  à  la  liberté  intérieure  qu'ils  ont  paru  ardens  pour 
,)erté  nationale;  la  première,  plus  délicate,  plus  mé- 
j'sique  en  quelque  manière  ,  les  touche  dans  la  même 
ortion  qu'ils  la  comprennent  et  qu'ils  croient  en  pro 
,  c'est-à-dire  très  peu;  ils  n'en  font  de  cas,  et  ne  lui 
lent  un  prix  que  pour  la  vendre;  et  quant  à  cette 
!  partie  de  la  vertu  politique  ,  l'amour  de  l'ordre  et  dos 

et  le  respect  de  l'autorité,  il  ne  faut  pas  l'attendre 
î  Des  instrumens  aveugles  et  mercenaires  du  pouvoir? 
ourront  l'être,  et  le  servir  contre  la  liberté;  mais  de 
îctueux  serviteurs  de  la  loi  ?  ils  ne  le  seront  pas  ;  on 
eut  attendre  ce  lespectdes  lo's,  de  ceux  qui  ne  respcc- 
pas  la  liberté, 
ais  ce  qui  est  plus  remarquable  ,  et  ce  qui  frappe  tous 

qui  ont  quelque  peu  ohsci'vé  la  France,  c'est  que 
nnètes  gens  ont  très-peu  de  respect  pour  la  loi  ,  et  ti  ès- 
de  zèle  pour  le  bien  public,  à  moins  qu'ils  n'y  voient 
bien-être  individuel  directement  intéressé.  On  peutas- 
;r  différentes  causes  à  cette  irréligion  politique  :  tant 
■évolutions  successives  ,  la  force  si  souvent  mise  à  la 
;  du  droit  sons  le  nom  de  droit ,  tant  de  sermens  dou- 
;t  rcpri.v ,  la  loi  violée  par  l'autorité  cllo-mème  ,  un  so.n- 
nt  confus  de  provisoire  et  d'instabilité,  une  longue 
tude  de  changemcns  ;  car  si  ,  quelquefois  ,  une  guerre 
c  retrempe  une  nation,  de  fréquentes  trausmutations 
jques  la  corrompent  infailliblement.  Peut-être  aussi  la 
re  de  certaines  lois  aiderait-elle  à  comprendre  la  tran- 
lité  d'esprit  avec  laquelle  on  les  enfreint  tous  les  jours, 
n'aurais  pas  le  moindre  scrupule  de  faire  tort  pour  cent 
e  ccus  au  gouvernement ,  »  disait  un  jour  uu  honnête 
ime.  Dans  son  ignorance  il  ne  voyait  pas  que  le  gou- 
lement  c'est  l'Etat;  il  n'y  voyait  qu'un  ennemi  avec  le- 
.  miliieureusemeiit  il  faut  partager.  Qui  pourrait  dire 
onibien  d'individus,  en  Fiance,  cet  homme  était  l'écho? 
5  les  causes  accessoires  que  nous  avons  cru  pouvoir  assi- 
1"  à  cette  erreur,  rentrent  ellcs-mêmps  dans  une  grande 
c  qui  les  a  toutes  engendrées,  et  avec  laquelle  toutes  , 
5  en  sommes  certains ,  disparaîtraient, 
ctte  immoralité  politique  tient  à  l'immoralité  privée. 
:  tient  à  ce  manque  déplorable  de  convictions  et  de  prin- 
s  qui  flétrit  l'honnêteté  de  tant  de  gens  estimables.  Ces 
>  honnêtes ,  de  quelle  manière,  le  sont-ils  ?  A  quoi  se  ré- 
,  leur  morale?  Et  quand  vous  en  aurez  soustrait  les  a.*^- 
i^ns  naturelles,  la  crainte  des  lois,  le  respect  de  l'opinion, 
reste  de  traditions  et  d'habitudes ,  que  demeurera-t-il 
rdes  principes  plus  élevés?  Bien  peu  de  chose,  en  vérité. 
c  faudra  pas  s'étonner  que  cette  morale  qui,  sur  son  sol  le 
!  familier,  ne  se  soutient  qu'à  force  d'étais ,  chancelé  et 
;ombe  sur  un  terrain  moins  connu  ;  que,  dans  la  sphère 

devoirs  politiques,  sphère  jusqu'à  un  cei  tuin  point 
velle  ,  que  les  révolutions  ont  encombrée  de  t.-întde  dou- 
■t  de  problèmes,  et  compliquée  de  tant  d'idces  contra- 
oircs,  une  morale  si  débile,  si  aveugle,  à  qii  l'incrédu- 


lité a  arraché  son  guide,  ait  tant  de  peine  à  s'orienter  et 
s'égare  si  souvent.  Donnez  de  la  morale ,  de  la  bonne ,  à  un 
peuple,  donnez-lui-en  pour  les  relations  privées  et  les  cir- 
constances ordinaires,  et  vous  verrez  si  ,  même  sans  lui 
palier  politique  ,  vous  ne  lui  aurez  pas  donné  la  morale  po- 
litique. L'une  donc,  comme  nous  l'avons  dit,  enseigne 
l'autre;  et  l'on  permettra  qu'en  général  nous  partions  de 
cette  idée  dans  la  suite  de  ce  travail.  . 

Mais  qu'on  ne  l'oublie  pas:  nous  avons  dit  non  une  morale, 
mais  LA  MORALE  ,  celle  qui  se  rattache  à  un  principe  moral, 
la  morale  de  conscience  et  d'affection.  Oiila  trouver  ?  où  esi- 
elle?  Dans  Ij  vie  de  ce  peuple  ou  ailleurs?  Dans  la  nature 
ou  ailleurs?  Laissons  dormir  ces  questions  sur  le  seuil  de 
notre  sujet;  le  moment  viendra  de  les  relever;  et  nous  ver- 
rons alors  ce  que,  réveillées,  elles  auront  à  nous  dire. 


COLO.XIES. 

Consultation  poub  M.  Hermé-Duquesne  ,  juge  (V instruc- 
tion à  la  Martinique ,  reni>oyé  en  France  pour  rendre 
compte  de  sa  conduite  au  Ministre  de  la  Marine  et  de. 
Colonies.  Paris  ,  i832.  Br.  de  ^5  pages  in-8°. 

Nous  avons  déjà  entretenu  nos  lecteurs  de  l'expulsion  de 
M.  Hermé-Duquesne  de  la  Martinique  (i).  Ils  se  rappellent 
peut-être  que  ce  magistrat,  récemment  promu  aux  fonc- 
tions de  lieutenant  déjuge  à  Fort  Royal ,  ayant,  suivant 
les  expressions  du  réquisitoire  de  M.  le  procureur-général 
Dessalles ,  «  donné  à  dîner  à  des  hommes  de  couleur  et ,  deux 
»  jours  après,  assisté,  comme  convive,  à  un  banquet  of- 
1)  fert  à  cette  même  classe  d'hommes,  avec  lesquels  il  n'a 
»  cessé  de  frayer  depuis  cette  époque,  »  il  fut,  en  vertu  de 
décisions  prises  à  son  égard,  les  ii  et  i3aoùt  i83i  ,  trans- 
porté eu  Fiance  pour  aller  rendre  compte  de  sa  conduite 
au  Ministre  de  la  Marine ,  et  dépouillé  de  ses  fonctions.  Ces 
faits  sont  graves,  parce  qu'ils  permettent  de  juger  quel  est 
l'état  moral  des  colonies,  et  parce  qu'ils  font  comprendre 
à  quel  point  les  préjugés  et  les  intérêts  y  exercent  une  dé- 
plorable influence.  Il  vaut  la  peine  de  les  considérer  de  près  ; 
car  ils  nous  apprennent  quels  seraient  les  actes  d'une  législa- 
tion coloniale  indépendante,  si  l'on  cédait  aux  instances  di- 
MM.  les  délégués,  et  si  l'on  rendait  les  colons  arbitres  sou- 
verains dans  une  cause  qui  est  la  leur  propre.  M.  Du- 
quesne  a,  dès  son  arrivée  en  France,  fait  connaître  au  mi- 
nistre ce  qui  s'était  passé,  il  publie  maintenant  sur  toute 
cette  aff.iire  une  consultation  signée  par  un  grand  nombre 
d'avocats  distingués  :  son  but  est  d'obtenir  le  rapport  des 
deux  décisions  prises  contre  lui.  Si  même  ce  n'était  ici 
qu'une  affaire  personnelle,  s'il  ne  s'agissait  que  d'une  gran- 
de injuslic"!  à  réparer,  nous  ferions  des  vœux,  pour  que  ce 
magistrat  obtienne  l'annulation  qu'il  réclame;  mais  il  s'agit 
déplus  que  cela  ;  il  s'agit  de  flétrir  la  conduite  d'hommes 
revêtus  de  fonctions  publiques,  gardiens  des  lois,  appelés  à 
influer  sur  les  mœurs  par  leur  exemple,  ci  qui  n'ont  pr.s 
craint  de  faire  un  crime  à  l'un  de  leurs  collègues,  d'avo!r 
méprisé  des  préjugés  qu'ils  caressent.  Voici  les  faits  : 

Le  9.9  juillet  i83i,  M.  Ilermc-Duquesnc  reçut  à  diner 
M.  Boitel,  secrétaire-archiviste  du  Conseil  privi'; ,  et  deux 
hommes  de  couleur,  habitans  lecommandables  de  la  Marti- 
nique, MM.  Saucé  et  Léonce.  Sa  porte  était  fermée,  paroe 
qu'elle  l'était  habituellement  aux  heures  des  repas;  mais  il 
repousse  avec  une  égale  indignation  les  récils  qui  donn  ■- 
raient  à  penser  qu'il  voulut  cacher  le  choix  de  ses  convives, 
et  les  insinuations  qui  laisseraient  croire  que  le  but  de  cctic 
réunion  fût  de  causer  du  scandale.  Ces  deux    suppositions 

(1)  Vojrz  lomc  1",  n"  21,  ;>agi:  itià. 


20 


LE  SEMEUR. 


sembleraient  en  Europe  inadmissibles  ,  et  cependant  la  ligne 
de  démarcation  entre  les  colons  et  les  hommes  de  couleur 
est  si  profonde,  qu'admettre  ceux-ci  à  sa  table  est ,  de  la 
part  d'un  blanc ,  une  chose  inouïe  ,  dont  on  ne  trouve  pas 
de  traces  dans  les  annales  de  la  Martinique  et  de  la  Gua- 
deloupe, qui  uc  peut  avoir  lieu  sans  qu'on  prête  à  celui  qui 
s'en  est  rendu  coupable  des  motifs  qui  appellent  la  vindicte 
deslois,  et  qui  suffit  pour  exciter  contre  lui  l'animadversion 
publique.  Il  en  est  bien  réellcmcntainsi,  puisque  M.  le  pio- 
cureur-général  n'allègue  pas  d'autre  grief  contre  M.  Du- 
quesne. 

A  peine  celui-ci  était-d  à  table  qu'on  fit  courir  à  Fort- 
Royal  le  bruit  qu'il  était  malade  et  à  toute  extrémité.  Plu- 
sieurs personnes  accoururent,  et  M.  le  procureur-général 
lui-même  lui  envoya  une  domestique  blanche,  qui  ne  parut 
rassurée  qu'apiès  avoir  été  introduite  dans  la  salle  à  manger. 
Plus  tard  ,  M.  Duquesne  apprit  q.ie,  sous  prétexte  de  savoir 
l'état  de  sa  santé  ,  ses  ennemis  étaient  venus  s'assurer  c!e  ce 
qui  se  passait  chez  lui ,  pour  le  publier  ensuiteavccenipliase 
et  donner  l'éveil  à  la  population  blanche.  Le3i  juillet,  il 
était  invité  à  un  dîner  donné  par  M.  Boitcl ,  secrétaiic-ar- 
chiviste  du  Conseil  privé,  à  MM.  Fraparl  père,  Elie  Des- 
prope  ,  Martial  Brouc ,  Léonce,  Sancé ,  Paul  Ulric  et 
Thomas  Laroche  ,  l'élite  des  hommes  de  couleur  de  Fort- 
Royal  ;  mais  la  nouvelle  de  la  mort  de  sa  mère  venait  de 
le  plonger  dans  le  deuilj  il  allait  faire  savoir  à  M.  Boi- 
tel ,  qu'd  ne  pourrait  se  rendre  à  son  invitatioUj  quand  il 
apprit  que  des  énergumènes  avaient  résolu  d'attenter  à  la 
vie  des  convives;  malgré  son  chagrin  ,  il  se  décida  alors  à 
se  réunir  à  eux ,  moins  pour  affronter  que  pour  conj  irer 
l'orage. 

Pour  ne  pas  laisser  de  doute  à  quiconque  aurait  essayé 
d'interpréter  cette  démarche  ,  il  crut  devoir  expliquer  par 
quelques  mots  sa  conduite  :  «  Messieurs  ,  dit-il  dans  le  cours 
»  du  dîner,  j'oublie  un  instant  de  profondes  et  récentes 
»  douleurs,  pour  venir  au  milieu  de  vous  ,  et  avec  vous  , 
»  consacrer  le  principe  de  fusion  qui  doit  être  désormais  le 
»  système  colonial ,  celui-là  seul  sur  lequel  reposent  la  tran- 
»  quillité  des  colonies  et  leur  avenir  tout  entier.  Magis- 
»  trat ,  je  dois  apporter  dans  tous  mes  actes  autant  de  ré- 
»  serve  que  de  calme  et  de  dignité.  Je  n'ai  pas  cru  man- 
»  quer  à  ce  devoir  de  ma  profession,  en  prenant  place  à  la 
»  table  d'un  fonctionnaire,  à  une  table  où  mou  cœur  et 
»  une  éducation  vierge  de  préjugés  ne  me  font  rencontrer 
1»  que  des  pères  de  famille,  des  négocians  respect  ibles , 
»  vous  paisibles  et  vertueux  citoyens.  Vive  le  roi  !  vive  la 
s  Martinique  '  »  Ces  mois  furent  accueillis  par  les  sifflets  et 
les  huées  de  la  foule,  qui  se  pressait  aux  fenêtres,  et 
qui  ne  put  être  dissipée  que  par  la  force  armée.  Dans  la 
soirée  ,  des  placards  insultans  furent  apposés  dans  les  divers 
quartiers  de  la  ville.  M.  Duquesne  fut  affiché  à  la  porte  du 
tribunal  j  M.  le  secrétaire-archiviste  le  fut  à  la  potence. 

Le  i"^''  août,  M.  le  procureur-général  Dessallrs  fit  deman- 
der à  M.  Duquesne  s'il  était  vrai  qu'il  eut,  les  'î-j  et  3i  juil 
let,  dîne  avec  des  hommes  de  couleur.  Le  8,  M.  le  gouver- 
neur le  fit  appeler  et  l'engagea  à  prendre  un  congé,  ajou- 
tantque,  dans  son  opinion,  il  ne  li  ouverait  plus  à  la  Marti- 
jiique  ni  repos,  ni  sûreté,  et  que  les  habitans  devaient  se 
soulever,  s'il  ne  quittait  son  poste.  M.  Duquesne  répondit 
qu'il  rougii'ait  de  fuir  devant  une  accusation  aussi  injuste; 
qu'il  coinp'.ait  sur  l'appui  de  l'autorité.  Le  lendemain, M.  le 
procnicur-gcnéral  désira  le  voir  à  son  tour.  M.  Duquesne 
ayant  de  nouveau  refusé  l'offre  d'un  congé,  ce  magistral 
lui  déclara  qu'il  le  ferait  traduire  devant  le  Conseil  privé, 
qui  déciderait.  Il  y  comparut  le  lo  août,  et  M.  Dessalles  , 
qui  est  l'un  des  conseillers  qui  condamnèrent  ,  en  1824  , 
MM.  Bi^sette,  Fabien  et  Volny  à  la  flétrissure  et  aux  ga- 
lères perpétuelles,  pour  avoir  lu  une  brochure  prétendue 


séditieuse,  y  développa  ses  griefs  dans  un  discours  qui 
été  im[)rinié  et  oii  il  ne  reproche  au  lie-ulcnant  de  jupe  r 
un  seul  fait  autre  que  les  deux  repas  auxquels  celui-ci  a  assis 
et  auxquels  des  hommes  de  couleur  avaient  aussi  été  invit( 
Voici  les  singulières  théories  que  M.  le  procureur-généi 
a  professées  à  cette  occasion  :  «  Dans  l'état  actuel  des  ( 
»  prits,a-til  dit,  dans  un  pavs  où,  bien  que  l'égalité  1 
»  gdle  soit  établie  en  principe,  les  mœurs  n'ont  point  cnco 
»  été  modifiées  par  ce  principe  ,  où  des  distinctions  poli 
»  ques  subsistent  encore  dans  les  deux  classes  de  la  popul 
»  tion  libre ,  et  où  les  passions  sont  eu  fermentation,! 
»  pareil  acte,  de  la  part  d'un  magistral,  pcutavoir  dej  suii 

1)  funesles Cette  conduite   n'impliquc-t-elle  pas,   de 

»   part  du  magistrat  qui  l'a  tenue,  un  oubli  complet  de  tom 

»   les  convenances  de  son  état  ?  Ne  tend-elle  pas  à  soûl 

»  ver  les  passions  que  la  sagesse  de   l'administration  s'ati 

»  che  chaque  jour  ;.  calmer?   Ne  compromctcllc  pas  lac 

»  gnite'  et  la  considération  ,  sans  lesquelles  la  magislralu 

»   ne  saurait  exercer  cette  influence  si  nécessaire   au   bii 

»   public?  M.  Duquesne,  comme  lieutenant  de  juge,   pe 

»  être  appelé    à    remplacer  le  juge   io\A  {le  président  1 

»   tribunal.  )   Ces  importantes   et  honorables  fonctions   1 

»   peuvent  être  confiées  qu'au  magistrat  qui  a  su  s'enviro 

»    ner  du  respect  et  de  la  confiance  des  justiciables.  Cclu 

»   au  contraire,  qui,  bravant  l'opinion  pubi  que,  a  mis  1 

»  jeu  les  passions  en  se  montrant   ostensiblement  l'instr 

1)   ment  d'un  parti,  <\\û  a.  cara}^vo{a\i  la  tranquillité  et  po 

»   vait  attirer  des  malheurs  irréparables,  n'enlève-t-il  pas 

1)   la  société  la  plus  importante  garantie  ?  Quel   gouvern 

»   ment  approuverait  une  conduite»}  ui  blesse  d'unemaniè 

»  aussi  forte  des  principes  aussi  sacrés  ?  »  M.  leprocurcu 

généi-al  Dessalles  a  conclu     de  tout  cela  qu'il  fallait  offrir 

M.  Duquesne  d'aller  rendre  compte  de  sa  conduite   au  M 

nistre  de  la  Marine  et,  s'il  s'y  refusait,  le   suspendre  pro\ 

soirement  de  ses  fonctions.  M.  le  gouverneur  de    la  Mar 

nique  décida  en  efi'et,  le  11   août,  que  M.   Diiqu  esne  seri 

transporté  en  France  sur  la  corvette  r--^Z//er,  dont  le  dépa 

devait  avoir  lieu  cinq  jours  après,  m.ais   qu'il    conservcn 

son  titre  et  ses  appointemens.  Par  une  décision  postéricui 

du  i3  août,  fondée  sur  ce  que,  pour  donner  à  la  précéden 

résolution  un  effet  conforme  aux  intentions  du  Coiisei 

c'est-à-dire  sans  doute  pour  satisfaire  complètement  l'oi 

gueilleuse  susceptibilité  des  colons  ,  il  convenait  que  ft 

Duquesne  ceâsùl  immédiatement  ses  fonctions,  le   gouvei 

neur  arrêtait  qu'il  les  cessât  (i)  .  Ce   n'était  là  évidemmet 

qu'une  injure  gratuite    au    profit  des   passions  coloniales 

puisque,  le  jour  de  l'embarquement  du  lieutenant  déjuge 

ses  t()nctions  auraient  cessé  naturellement.  Le  président  di 

tribunal  dont  M.  Duquesne  faisait  partie  ,  fut  si  indigné  à 

l'injustice  des  procédés  dont  on  usait  envers  lui ,  qu'il  doi 

na  volontairement  sa  démission. 

Nous  ne  suivrons  pas  MM.  les  avocats  qui  ont  rédigé  1 
consultation  pour  M.  Hermé-Duquesne  dans  l'exposition  de 
moyens  de  droit  par  lesquels  ils  attaquent  1rs  deux  décisioi 
prises  contre  ce  magistrat;  nous  dirons  scubment  qu 
M.  le  comte  Bistard  de  l'Etang,  pair  de  France  etpr(!si 
dent  de  la  Cour  de  cassation,  qui  présidai  t  la  coramissii 
chargée  par  M.  le  Ministre  de  la  iVlarine  d'examiner  la  coi 
duile  de  M.  Duquesne,  a  écrit  à  M.  le  Garde-cl es-sceaux  «qi 
»  l'examen  et  l'enquête  lui  ont  été  très- favorables,  et q 
»  c'est  un  témoignage  de  justice  qu'il  se  fait  un  devoir  del 
»  icndre.  » 

MM.  les  délégués  des  colonies  fr  ançaises,  dans  la  lettre  qu' 
nous  ont  écrite  et  que  nous  avons  d  stribiiée  à  nos  abonne' 
se  sont  plaints  de  ce  que  nous  généralisions  uos  accusatioi 

(i)  Quanta  M.  Boitel,  qui  a  aussi  diné  avec  de.-  h  miiips  de  couleur, 
l'a  puni  en  supprimant  la  place  de  seciétaire-archivs  l  qu'il  remp'.issin 


LE  SEMEUR, 


2i 


Je  co  qu'ail  lieu  do  les  diiijjer  contre  un  petit  iioml)ie  de 
vrais  coupables ,  nous  nous  en  prenions  à  cent  niille  j)()sscs- 
scurs  d'esclaves.  Ce  leproclic  tombe  en  présence  de  faits 
comme  celui  qui  nous  occupe  aujourd'hui  :  ce  n'est  pas 
parce  que  l'amour-propre  de  quelques  individus  peut  avoir 
élé  froissé  ,  mais  parce  que  toute  la  povulatiop»  dmnchE  , 
il  très  peu  d'exceptions  près,  est  encore  rongée  de  piéjugésj 
parce  que  ,  depuis  l'établissement  du  code  noir  ,  les  mœurs 
n'ont  pas  été  modifiées,  comme  en  convient  M.  le  procu- 
reur-général j  parce  qu'enfin,  ccmnie  il  l'ajoute,  les  passions 
sont  en  feimcntation  ,  que  ces  aricts  ont  été  rendus;  nous 
avons  donc  raison  de  ne  pis  nous  en  prendre  seulement  aux 
individus  ,  mais  en  général  aux  passions  et  aux  mœnis,  des 
maux  de  l'esclavage  et  de  l'ini'galité  sociale  aux  colonies. 

Citons  ici  les  graves  paroles  deM.de  Vatimesnii  :  a  Quoi  1 
s'écrie-t  il  ,  une  oi  donnancc  met  sur  la  même  ligne  le  blanc 
et  l'homme  de  couleiul   Cette  ordonnance  ne  fait  que  ré- 
tablir les  choses  dans  l'état  où  les  avaient  sagement  placées 
les  éditsde  Louis  XIV  I  Elle  elfice  des  distinctions  odieuses 
et  absurdes  !   et  voilà  que  l'autorité  coloniale  fait  un  crime 
à  un  m  igitral  d'être  entre  dans  l'esprit  de  cette  législation, 
en  nouant  des   relations  sociales  avec  des  hommes  de  cou- 
leur, dont  l'éducation  ,  le  mérite  f  t  l'intégrité  ne  laissent 
rien  à  désirer.  «  Les  mœurs,  a  dit  M.  le  procureur-général, 
a  n'ont  pas  encore  été  modifiées  par  le  principe  de  l'égal. té 
»  civile!...»  Etiangc  raison  !...  Et  qui  voulez-vous  donc  qui 
travaille  à  Modifier  les  mœurs  dans  le  sens  de  la  loi,  de  l'hu- 
manité et  de  la  raison  ,  si  ce  n'est  le  fonctionnaire  public, 
le  magistrat ,  l'organe  de  la  loi  ?  Vous  convenez  qu'une  telle 
modification  est  nécessaire,  et  vous  défendez  à  l'homme  pu- 
blic de  mettre  dans  la  balance  le  poids  de  son  exemple  I 
Vous  voulez  qu'il   reste  humblement  courbé  sous  le  joug 
d'un   préjugé  déplorable  !  Vous   le  punissez  d'avoir  éié  le 
premier  à  tenter  de  s'y  soustraire  !  Il  y  a  là  une  sorte  de 
révolte  de  l'autorité  coloniale  contre  les  ordonnances  mé- 
tropolitaines. Elle  dit  :  Vous  aurez  eu  vain  déclaré  l'égalité 
des  droits  ;  votre  loi  ne  sera  qu'une  lettre  morte  ;  les  mœurs 
coloniales  seront  plus  fortes  qu'elle;  et,  quoi  que  vous  fas- 
siez ,  les  hommes  de  couleur  ne  sortiront  pas  de  leui'  état 
d'ilotisme.  Nous  saurons  les  isoler  au  milieu  d'une  société 
dans  laquelle  ou  leur  a  donné  des  droits  que  nous  ne  vou- 
lons pas  qu'ils  exercent.  Nous  empêcherons  tout  contact 
eotre  eux  et  les  fonctionnaires  publics.  On  sera  suspect  , 
coupable  même  par  cela  seul  qu'on  les  fréquentera.  On 
aura  en  sa  faveur  la  loi  ;  mais  on  aura  contre  soi  les  mœurs, 
et  ou  sera  puni  pour  avoir  préféré  la  loi  aux  mœurs  !  » 

Voilà  bien  l'état  des  choses  aux  colonies,  et  la  lutte  entre 
la  loi  et  les  mœurs  se  prolongera,  non  pas  jusqu'à  ce  que 
les  mœurs  soient  vaincues  par  la  loi  ,  car  nous  ne  la  croyons 
pas  assez  forte  pour  les  vaincre,  mais  jusqu'à  ce  que  les 
mœurs  aient  été  modifiées  par  les  intérêts  ou  renouvelées 
par  l'Evangile.  Dans  le  premier  cas,  ce  qui  se  montrera  au 
dehors  pourra  être  moins  révoltant  que  ce  que  nous  voyons 
aujourd'hui,  mais  les  motifs  qui  feront  agir  ne  seront  ni 
plus  élevés,  ni  plus  purs  ;  dans  le  second  cas  ,  la  transfor- 
mation ayant  commencé  par  les  cœurs,  il  y  aura  accord 
entre  les  principes  et  les  mœurs. 

Voilà  donc  un  magistrat  français  quiaessayéd'imiter  l'ex- 
emple qu'avait  donné  uu  magistrat  anglais,  M.  Jeremie, 
de  mépriser  le  préjugé  de  couleuret  de  contribuer,  selon  son 
pouvoir,  à  la  fusion,  qui  doit  être  désormais  le  système  colo- 
nial ,  comme  M.  Duquesne  l'a  si  bien  dit. 

Lorsque  nous  avons  fait  connaîtreles  observations  impar- 
tiales de  M.  Jeremie  sur  les  colonies  anglaises,  MM.  les  délé- 
gués des  colonies  françaises  ont  pris  l'alarme  et  ont  essayé 
de  jeter  du  blâme  sur  son  administration  :  ils  se  sont  appuyés 
sur  la  protestation  des  propriétaires  du  parti  ultra-colonial 
de  Sainte-Lucie  ,  et  particulièrement  sur  le  paragraphe  8  , 


où  ceux-ci  avancent  f/ii' on  J'orcc  le  planteur  à  distribuera  ses 
travadleurs  le  double  de  la  quunlilé  de  provisions fourniaux 
troupes  du  roi,  et  ii  leur  donner  des  vétemens  dont,  dans 
plusieurs  cas ,  les  maîtres  eux-mêmes  sont  dépourvus.  Ces 
mots  sont  en  italiques  dans  la  lettre  de  MM.  les  délégués, 
ce  qui  montre  qu'ils  attachent  une  grande  importance  à 
cette  assertion.  Les  rcnscignemens  que  nous  avons  recueillis 
nous  permettent  cependant  de  la  déclarer  dénuée  de  tout 
fondement.  Quant  aux  provisions,  la  quantité  prescrite  à 
Sainte-Lucie  est  précistmcnt  celle  donnée  volontairement 
aux  esclaves  par  les  propriétaires  des  Bahamas  et,  à  la  Ja- 
iniiïque,  aux  détenus  et  aux  esclaves  fugitifs,  dans  les  prisons 
et  les  maisons  de  travail.  Quant  aux  vétemens,  il  suffit  de 
citer  le  texte  de  l'ordre  en  conseil ,  si  injuste,  au  dire  de  ces 
messieurs.  Il  enjoint  de  donner  annuellement  : 

i"  Aux  esclaves  mâles  âgés  de  quinze  ans  ou  au-dessus: 
I  chapeau,  i  veste  dedrap,  i  chemises,  i  pantalons,  2 paires 
de  souliers,  i  couverture  de  laine,  i  couteau,  i  rasoir; 

2"  Aux  esclaves  mâles  ùg  es  de  moins  de  quinze  ans  : 
I  chapeau,  i  veste,  i  pantalon,  i  paire  de  souliers  j 

3°  Aux  femmes  âgées  de  plus  de  treize  ans  :  i  chapeau, 
3  robes,  a  chemises,  1  jupons,  i  couverture  de  laine,  i  paire 
de  ciseaux  ; 

4"  A  celles  âgées  de  moins  de  treize  ans  :  i  chapeau  robe, 
I  chemise,  i  jupon,  1  paire  de  souliers. 

Enfin  à  chaque  famille  :  i  marmite,  i  bouilloire,  i  pot 
ou  chaudron. 

La  protestation  des  colonsavait  pour  but  d'intimider  lelieu- 
teuant-colonelBozou, alors  gouverneur  de  Sainte-Lucie,  et 
de  le  forcer  à  suspendre  l'exécution  de  l'ordre  en  conseil  j 
mais  celui-ci  se  montra  ferme;  et  les  mécontcns  ayant  eu 
recours  à  des  actes  séditieux,  dix  des  principaux  uégocians 
de  l'île  furent  arrêtés  sous  la  prévention  de  haute-trahison. 
Ces  événemens  peuvent  -  ils  bien  ,  comme  le  pensent 
MM.  les  délégués,  servir  de  réfutation  à  nos  argumens  ?  ne 
confirment-ils  pas  au  contraire  tout  ce  que  nous  avons  avancé 
sur  la  nécessité  de  l'abolition  de  l'esclavage  ,  puisque  c'est 
à  lui  qu'il  faut  attribuer  tous  ces  maux  que  nous  déplo- 
rons, et  même  les  faussetés  contenues  dans  la  protestation 
des  colons  de  Sainte-Lucio  ? 

Au  surplus,  puisque  MM.  les  délégués  ont  cru  devoir 
prendre  la  plume  à  propos  des  attaques  dirigées  contre  les 
colons  anglais,  nous  ne  voyons  pas  trop  comment  ils  peu- 
vent se  dispenser  de  répondre  ,  maintenant  que  M.  Dtr- 
quesne  attaque  les  colons  français.  Il  nous  semble  aussi  que 
ce  magisrtat  a  une  noble  tâche  à  remplir;  et  nous  espérons 
le  voir  consacrer  son  talent  et  les  Connaissances  qu'il  possède 
sur  1  état  des  Antilles,  à  défendre  avec  persévérance  la 
cause  de  l'égalité  politique  et  sociale  de  leurs  habitans  , 
quelle  que  soit  leur  couleur ,  et  surtout  la  cause  de  l'aboli- 
tion complète  de  l'esclavage,  sans  laquelle  les  hommes  de 
couleur  déjà  libres  ne  sortiront  jamais  de  l'éUt  d'infé- 
riorité qu'on  leur  impose. 

VOYAGES. 

VOVAGE  DE  M.  STEWAr.T  AUX    ILES  SANDWICH  (l). 

Premier   article.  —  Arrivée   â   Vile  de   Hawaii  ou 
Owhjhee.  —  Culte  public   a  Hido. 

Je  quittai  le  rivage  à  onze  heures  ;  mais  nous  avions 

jeté  l'ancie  plus  loin  de  terre  que  je  ne  l'avais  imaginé  ,  et 
nous  fûmes  près  d'une  heure  et  demie  avant  d'entrer  dans 
le  port  de  Hido,  situé  dans  la  baie  de  Byron.  Nous  aperçû- 
mes, sur  le  bord  de  la  rivière  Wairuku  ,  un  immense  bâti- 
ment bien  construit ,   que  je  supposai  être  la  chapelle  ,   et 

(i)  Nous  avons  publié,  il  y  a  quelque  temps,  dfS  exiralls  du  Voyage  de 
M.  Slewart  aux  Iles  'Washinglon  ,  dont  les  iicibitans  sont  encore  plongés 
dans  les  ténèbres  de  l'idobUric  ;  ;nirés  les  avoir  quillées,  il  a  visité  les  Iles 


22 


LE  SEMEUR. 


nous  nous  dirifîcimes  de  ce  côli',  pcnsiint  que  la  maison  des 
misiionnaii-cs  n'en  serait  pas  éloignée.  Nous  étions  encore  à 
quelque  distance  du  rivage,  quand  je  reconnus  M.  Goodrich 
au  milieu  d'un  groupe  d'indigènes;  il  nous  mdiquait  par 
signes  l'endroit  le  plus  commode  pour  débarquer.  Quelques 
iiistans  après,  nous  étions  à  terre  et  je  pressais  contre  mou 
C(Lur  cet  ami,  qui  fut  d'autant  plus  ému  de  me  revoir,  quM 
n'avait  rien  appris  de  mon  voyage.  Nous  arrivùiEcs  eu 
quelques  minutes  à  sa  demeure;  et  comme  le  capitaine  ne 
nous  avait  permis  de  rester  qu'une  demi-lieure  à  terre  , 
nous  ne  savions  comment  trouver  le  temps  nécessaire  pour 
irs  mille  choses  que  nous  voulions  demander  ,  voir  et  ra- 
conter. 

La  nouvelle  de  mon  arrivée  se  répandit  promptcment 
parmi  les  habitans.et  la  maison  de  M.  Goodrich  fut  bientôt 
pleine  de  gens  qui  se  rappelaient  de  moi ,  mais  de  la  plupart 
desquels  je  n'avais  conservé  qu'un  souvenir  confus,  (i)  L'af- 
iîîction  qu'ils  me  témoiguaicntm'étonnaitd'autanlpljsciu'ils 
ne  m'avaient  autrefois  que  fort  peu  connu;  je  me  l'expliquai 
cependant  sans  peine  quand  j'eus  été  informé  que  plusieurs 
d'entre  eux  avaient  été  récemment  convertis,  et  avaient 
renonce  ,  non  seulement  à  la  légèreté  et  aux  péchés  d'une 
vie  mondaine,  mais  aussi  à  l'ignorance,  aux  superstitions  et 
aux  préjugés  du  paganisme ,  pour  mener  une  vie  toute  chré- 
tienne. La  demi-heure  qui  nous  avait  été  accordée  fut  bien 
vite  écoulée;  je  dus  prendre  congé  de  M.  Goodrich  et  de  sa 
femme,  pour  retourner  à  bord. 

Le  lendsmaiu  était  un  dimanche.  Dès  le  point  du  jour  et 
InnfJ-lemps  avant  que  l'on  eut  déjeuné  abord  du  vaisseau, 
on  voyait  ça  et  là  un  insulaire,  ou  un  groupe  de  deux  ou 
trois  d'enli-^c  eux  ,  enveloppés  dans  leurs  larges  manteaux  de 
touleurj  varices,  suivant  le  sentier  sinueux  à  travers  l-'S 
bosquets  qui  bordent  la  baie  à  l'est,  et  descendant  les  col- 
lines et  le  ravin  du  côté  du  nord  ,  pour  se  rendre  à  la  cha- 
pelle. Peu  à  peu  leur  nombre  augmenta  tellement ,  qu'au 
bout  de  peu  d'iustans  tous  les  sentiers  au  bord  de  la  mer  ou 
sur  les  hauteurs  présentaient  l'aspect  d'une  piocession  non 
intcnomoue  de  gens  de  tout  âge  et  de  tout  sexe  se  hâtant 
d'aller  à  îa  maison  de  Dieu.  La  veille,  nousavious  vu  si  peu 
decanots  autour  du  vaisseau,  et  l'endroit  de  notre  débarque- 
ment avait  attiré  si  peu  de  monde  ,  tandis  que  nos  chalou- 
pes allaient  et  venaient,  qu'on  aurait  pu  croire  i'îlc  à  peine 
habitée-  mais  maintenant  on  voyait  des  multitudes  de  gens 
accourir  dans  toutes  les  directions,  et  le  cri  :  quelle  foule  de 
peuple!  quelle  foule  de  peuple!  fut  répète  d'un  bout  du 
vaisseau  à  l'a-.itre. 

Je  fus  aussi  surpris  que  les  autres  de  ce  spectacle,  non 
pas  à  cause  de  cette  masse  de  population  ,  mais  à  cause  du 
but  qui  semblait  la  réunir;  et  tandis  que  je  répétais  inté- 
rieurement CCS  paroles:  quelle  foule  de  peuple!  des  souve- 
nirs et  des  affections  d'une  grande  puissance  vinrent  m'as- 
saill'.r  ,  et  mon  cœur  répéta  avec  joie:  quel  changement  ! 
quel  heureux  changement  !  Il  n'y  a  que  quatre  ans  que  , 
dans  le  même  endroit  ,  les  désirs  bien  connus  des  chefs, 
leur  exemple  ,  les  instances  journalières  des  instituteurs  , 
joints  aux  motifsde  lacuriositéetde  la  nouveauté,  pouvaient 
ùpeineeng.iger  une  centaine  d'habitansà  assister  ,  de  temps 
en  temps  "et  comme  malgré  eux  ,  au  service  divin.  Et  main- 
tenant,  de  tous  côtés  des  troupes  de  gens  descendaient,  se 
réunissaient,  se  pressaient  pour  aller  adorer  Celui  qui  dai- 
{jne,  jusque  sur  les  rivages  les  plus  éloignés,  recevoir  ks 
vœux  d'un  ca;ur  sincère. 

Cette  scène  animée,  contemplée  du  bord  du  vaisseau  par 
une  belle  et  tranquille  matinée,  étaitbien  f  nte,  avec  les  idées 
qu'elle  faisait  naître,  pour  préparer  l'âme  à  de  fortes  im- 
pressions, lorsque,  notre  culte  étant  terminé,  il  nous  serait 
permis  d'aller  a  terre.  11  était  près  de  midi  quand  nous  dé- 
barquâmes, le  premier  lieutenant,  le  trésorier,  le  chirur. 

Géorgiennes,  les  Iles  de  1 1  Sji'iclé  el  les  lies  Sandwiih.  où  le  Chrislianiç- 
inc  a  été  porté  (iir  dis  missionnaires  anglais  et  americ  lins,  el  ou  il  a  drjà 
exercé  une  grande  indnence.Qielqui'S  Tni^niens  du  journal  que  M.  Stew.irt 
a  écrit  pendant  son  sujnur  au\  Iles  S.iiidwii-li  intéresseront  d'auiaiil  plus 
nos  leelenrs  .  qu'ils  seront  sans  donte  lra|i[iés  du  eontra'-le  qu'il  y  a  (  nirj 
celte  partie  de  son  réc.t  et  i  elle  qu'ils  collnaj^scnl  déjii.  Mo-.s  omellons  à 
ivgrel  lout  ce  qui  est  relatif  aux  deux  premiers  groupes. 

f  i)  M.  Stewart  a  résidé  pendant  [ilusieurs  années  aux  Iks  Sandwicli,  tt 
pnldie  sur  ces  i'ts  «n  ouvra^'e  iin[iorlJiit. 


gien,  quelques  aspirans  de  marine  et  moi.  Quoique  le  ser- 
vice fût  commencé  quand  nous  arrivâmes,  il  y  avait  beau- 
coup de  monde  dehors  :  nous  vîmes  ensuite  que  c'étaitparce 
qu'il  n'y  avait  plus  de  place  dans  l'intérieur.  L'église  est  un 
immense  bâtiment,  qui  peut  contenir  plusieurs  milliers  de 
personnes;  c  lie  était  comble  ,  excepté  une  petite  enceinte 
devant  la  chaire  que  l'on  avait  réservée  pour  nous ,  et  où 
nous  eûmes  la  plus  grande  peine  à  parvenir,  étant  forcés 
de  nous  frayer  avec  précaution  un  cliemin  à  travers  la  foule, 
de  peur  de  marcher  sur  les  pieds  et  les  mains  de  ces  gens 
accroupis  à  terre  et  tellement  serrés  les  uns  coutrelesautres 
que  nous  ne  savions  où  poser  le  pied. 

Quand  nous  entrâmes  ,  M.  Goodrich  s'arrêta  un  ins- 
tant. Je  montai  sur  un  siège  élevé  près  de  la  chaire,  et  je 
pus  voir  à  mon  aise  toute  la  congrégation.  L'attention  de 
tout  ce  monde  ne  fut  que  momentanément  suspendue,  mal- 
gré la  nouveauté  de  nos  habits  brodés,  des  chapeaux  à  plu- 
mes et  de  tout  l'appareil  de  l'uniforme  naval.  Je  ne  puis 
rendre  ce  que  j'éprouvai,  en  jetant  les  yeux  sur  cette  foule 
immense  assise  si  serrée  sur  les  nattes,  qu'elle  semblait  ne 
former  qu'une  masse  de  têtes  couvrant  une  enceinte  im- 
mense. Ce  spectacle  était  étonnant.  11  devint  bientôt,  non- 
seulement  pour  moi,  mais  aussi  pour  plusieurs  de  mes 
compagnons,  un  sujet  de  vives  émotions. 

«  J'ai  vu  des  assemblées  de  prières  de  tout  genre,  depuis 
ctdles  formées  par  des  grands  et  des  seigneurs  ,  environnés 
d'un  éclat  et  d'une  magnificence  en  harmonie  avec  la  beauté 
des  cathédrales  sous  la  voûte  desquelles  ils  s'agenouillaient, 
jusqu'aux  plus  humbles  réunions  de  deux  ou  ti~ois  qui  se 
tiennent  partout  où  le  besoin  de  prier  se  fiit  sentir.  J'ai 
éi  outé  avec  délices  les  orateurs  les  plus  éloquens  de  l'An- 
gleterre et  de  l'Amérique;  j'ai  suivi  avec  une  vive  symp.i- 
thiel'effetqu'ils  produisaient  sur  leur  auditoire,  dans  lequel 
ils  savaient  exciter  le  plus  noble  enthousiasme  par  la  subli- 
mité des  pensées  et  des  images.  J'ai  vu  des  larmes  de  con- 
viction et  de  repentance  répandues  à  l'ou'ie  des  vérités  so- 
lennelles de  la  Parole  de  Dieu,  et  j'ai  vu  souvent  aussi,  lors- 
que cette  parole  de   paix   :    a  Pi  ends  courage,  tes  péchés 
«te  sont  pardonnes,  »  était  annoncée  et  l'eçue  par  des  âmes 
avides  de  l'entendre,  une  expression  angélique  d'espérance- 
et  de  joie  animer  ceux  qui  recevaient  ces  impressons.  Mais 
c'était  une   assemblée  de  fidèles  à  Hido  ,  l'un  des  lieux  les 
plus  inconnus  de  ces  parages  élo  gués,  qui  devait  exciter  en 
moi  les  plus  vives  émotions  que  j'eusse  jamais  éprouvées, 
et  me  faire  le  mieux  sentir  les  richesses  incompréhensibles 
de    l'Evangile  ;   ces   émotions   furent   simplement  causées 
par  la  démonstration  produite  en  moi  par  ce  dont  j'étais 
témoin,  de  la  jiuissance  de  la  Parole  de  Dieu  sur  l'homme 
sauvage. 

Il  me  semblait,  tandis  que  je  contemplais  cette  scène, 
qu'on  aurait  pu  voir  cette  Parole  puissante  s'érigeant  avec 
majesté  un  trône  permanent  et  gloi-iiux  dans  le  cœur  de  ce 
peuple,  si  peu  de  temps  auparavant  plongé  dans  l'idolâtrie 
et  la  souillure  du  pèche.  Quand  je  comparais  ces  hommes, 
tels  que  je  les  avais  autrefois  connus,  avec  ce  que  je  les  voyais 
maintenant  devenus,  le  changement  qu'ils  avaient  éprouvé 
me  semblait  le  résultat  d'une  parole  aussi  puissante  et  aussi 
prompte  dans  ses  effets  que  celle  que  Dieu  prononça  au 
commencement ,  quand  il  dit  :  «  Que  la  lumière  soit ,  et  la 
lumière  fut!  n  L'impression  si  profonde  que  je  ressentais 
venait  de  la  conviction  irrésistible  que  l'Esprit  de  Dieu 
était  là. 

A  l'cxcept'on  de  quelques  chefs  inférieurs,  des  membres 
de  leurs  familles ,  de  deux  ou  trois  insulaires  attachés  à  l'E- 
glise et  de  la  làmille  des  missionnaires,  toutes  les  pononnes 
présentes  avaient  le  costume  national.  Sous  ce  rapport  et 
quant  à  la  manière  de  s'asseoir,  l'assemblée  était  païenne  et 
aussi  différente  de  celles  qui  ont  lieu  dans  plusieurs  îles  de 
la  Société,  quede  celles  qu'on  tient  dans  nos  contrées.  Mais 
le  profond  silence,  l'attention  soutenue,  les  soupirs,  les 
larmes ,  l'expression  de  tristesse  ,  de  joie  ou  de  p  lix  qui  se 
liiaitsur  le  visage  de  plusieurs,  tout  annonçait  la  présence 
d'un  pouvoir  invisible  et  divin,  de  ce  pouvoir  qui  seul 
touche  et  renouvelle  le  cœur  de  l'homme  ,  comme  seul  il 
l'a  appelé  à  l'existence. 

C'étaient,  en  un  mot,  des  païens  s'emparant  des  espérances 
de  l'éternité;    des  païens  sentant  pleinement   les   tcnè!)i'cs 


LE  SEMEUR. 


23 


et  riioncui-  (le  leui- premier  état,  se  rcjoiiiss.iiil  aux  pre- 
miers ravous  de  la  vérité  et  à  la  lumière  certaine  du  soleil 
de  justice  ;  altéiés  de  connaît! e  ,  même  loi's(|u'ils  se  désalté- 
raient doucement  aux  eaux  vives,  el  sous  rinlUienccdecette 
ir:llc  et  vivifianli!  parole  ([u'ils  expriniaicnt  par  leurs  re- 
gards :«  Combien  sont  beaux  sur  les  luoiitayues  les  pieds 
»  de  celui  qui  apporte  de  bonnes  nouvelles,  qui  public  le 
»   salut.  » 

Parmi  les  milliers  de  persoiincs  qui  étaient  présentes,  il 
en  est  plusieuis  dont  l'appaience  était  bien  faite  pour  gra- 
ver à  toujours  ces  impressions  dans  mou  creur.  Je  u'oid)lie- 
rai  jamais  l'une  d'entre  elles  en  particulier,  et  je  vaisessayir 
d'eu  donner  quelque  idée.  C'était  une  vieille  femme, cour- 
bée et  ridée  j)ar  l'àj^e  ;  ses  traits  étaient ,  comme  c'est  le  cas 
de  la  plupart  des  insulaires,  réguliers  et  agréables;  ses 
cheveux  étaient  complètement  blancs  En  la  rcgai'daut ,  ou 
se  sentait  intéresse  eu  sa  faveur.  Elle  ct'a  t  enveloppée  dans 
un  large  manteau  de  tapa  noir,  et  lorsque  mes  yeux  s'ariê- 
tèrent  jiour  la  première  fois  sur  elle,  elle  était  appuyée 
contre  un  pilier  près  de  la  chaire  dev.uit  laquelle  elle  était 
assise,  la  tète  levée  et  les  yeux  fixés  sur  le  prédicateur.  Il 
n'y  avait  pas  seulement  du  sérieux  sur  sa  figure;  c'était  un 
air  de  jjrofonde  réflexion ,  qui  tout  d'abord  Fixa  mon  atten- 
tion. Tandis  que  M.  Goodrich  contin  uait  son  discours,  une 
larme  s'échappaitdc  temps  en  temps  de  ses  yeux,  coulait  le 
long  de  ses  joues  s^llonnccs  de  r;d  es  et  tombait  sur  sou 
manteau. 

Je  n'ai  pas  complètement  oubliée  le  langage  du  pays  pen- 
dant ma  longue  absence,  de  sorte  que  je  pus  comprendre 
à  peu  près  tout  le  sermon.  Après  plusieurs  autres  choses 
xcellentes ,  M.  Goodrich  dit  :  »  Nous  sommes  tous  pé- 
»  cheurs ,  mais  nous  avons  un  Dieu  Sauveur  qui  nous  pai'- 
»  donnera  nos  péchés ,  si  nous  le  lui  demandons.  C'est  no- 
»  tre  devoir  de  prier  Dieu  pour  cela  ,  et  il  exauce  les  priè- 
»  res  de  tous  ceux  qui  s'appro  client  de  lui  avec  sincérité.» 
Dans  ce  moment  je  regardai  encore  la  vieille  femme.  Elle 
n'avait  point  changé  d'attitude  ;  seulement  elle  remuait  les 
lèvres,  comme  si  elle  répétait  les  paroles  qui  venaient  d'ê- 
tre prononcées.  Elle  les  répéta  plusieurs  fois,  comme  pour 
s'assurer  qu'elle  avait  bien  euti-ndu;  et  à  mesure  qu'elle 
semblaitse  pénétrer  mieux  de  leur  sens  ,  un  sourire  plein  de 
joie  et  de  paix  se  répandait  sur  son  visage;  d'abondantes 
larmes  coulaient  de  ses  yeux ,  et  elle  cacha  sa  tète  dans  les 
plis  de  son  manteau.  Pouvais  je  me  méprendre  sur  ce  que 
signifiait  son  émotion?  Pouvais-je  me  tromper  sur  la  cause 
et  la  nature  de  ces  sentimens  divers  manifestés,  dans  de 
semblables  circonstances,  par  une  créature  que  je  n'avais 
jamais  vue  et  que  je  ne  reverrai  jamais?  Oh  !  je  ne  le  pou- 
vais pas.  Et  s'il  eu  est  ainsi,  cjuc  disent-Us?  Ils  nous  appren- 
nent clairement  que  cette  pauvre  femme,  vieille  dans  l'i- 
jjnorance  ci.  la  dégiadation  du  paganisme,  s'est  reconnue, 
à  la  lumière  céleste,  pour  une  pécheresse  peiduo  et  qu'elle 
a  été  accablée  de  tristesse  et  d'angoisse  sous  le  sentiment  de 
ses  péchés.  Mais  elle  entend  parler  du  pardon  et  du  salut 
donnés  gratuitement  à  ceux  qui  veulent  le  recevoir  gratui- 
tement; elle  entend  pailer  de  la  glorieuse  liberté  de  l'E- 
vangile et  des  précieux  privilèges  qu'il  confère  à  ceux  qui 
le  reçoivent ,  jusqu'à  leur  promettre  un  libre  accès  auprès 
du  Père  des  esprits  et  une  entière  communion  avec  lui. 
Elle  l'entend  ,  elle  le  croit  et  s'hiim  lie  devaut  son  Dieu ,  en 
versant  des  larmes  de  recounaissaucc  et  de  joie. 

Le  sei'l  aspect  et  la  conduite  de  cette  humble  assemblée  de 
gens  que  j'avais  connus  à  une  autre  époque  comme  des 
païens  grossiers,  licencieux  et  sauvages,  fit  plus  pour  me 
confirmer  dans  la  conviction  de  la  divine  origine  de  la  Bible 
et  de  l'influence  sanctifiante  qui  l'accompagne  dans  le  cœur 
de  l'homme  ,  que  tous  les  argumcus  ,  toutes  les  apologies  et 
toutes  les  défenses  du  Christianisme  que  j'ai  jamais  lus. 

Vers  le  soir,  je  retournai  encore  une  fois  à  tcri-e  avec 
M.  Stribling.  Nous  y  restâmes  fort  tard,  nous  entretenant 
avec  nos  amis  les  missionnaires  et  apprenant  d'eux  les  dé- 
tiils  les  plus  réjouissans  sur  l'état  de  ce  peuple;  ils  confir- 
maient l'opinion  que  le  service  du  matin  nous  avait  donnée 
de  lui.  Un  changement  moral  complet  s'est  opéré  dans  le 
voisinage  de  cette  station.  Quoique  établie  la  dernière,  el 
quoique  pendant  long-temps  elle  fût  restée  en  airière  des 
autres,  sous  h  roppcrt  de  l'iutérél  ^ni'crc  e\ti!nit  cl  des  suc- 


cès (pii  lui  étaient  accordis,  elle  peut  se  vanter  maintenant 
de  ne  pouit  être  la  dernièie,  quant  à  ses  progrès  nmiaux  et 
religieux.  L'inslrucliou  est  partout  désirée  et  recherchée  , 
et,  la  semaine  dernièie  encore,  plus  de  dix  mille  personnes 
se  sont  r(  unies  pour  assistera  l'examen  des  écoles.  L'-s  mis- 
sionnaires sont  chaque  jour  visités  par  une  foule  de  gens 
qui  viennent  Icui-  demander  de  les  instruire  dans  tout  ce 
qui  est  bon.  Les  habitudes  vicieuses  et  les  passions  cruelles 
sont  abandonnées;  un  extérieur  décent  et  moral  se  remar- 
que partout ,  et  tout  donne  lieu  d'espéi'er  qu'un  grand  nom- 
bre de  ces  insulaires  soumettent  chaque  jour  leur  cœur  au 
Dieu  d'amoui',  et  goûtent  toutes  les  douceurs,  toutes  les 
pures  affections  de  la  vraie  piété.  Dans  plus  d'une  de  leurs 
humbles  habitations,  on  entend  les  accens  de  la  piière;  les 
liens  de  f imille  sont  resserrés;  les  païens  ,  jadis  cruels  jus- 
qu'à tuer  leurs  enfans ,  implorent  sur  eux  les  bénédictions 
du  Seigneur,  les  nourrissent  de  la  Parole  de  Dieu,  et  les 
conduisent  doucement  dans  les  sentiers  de  la  justice  et  de  la 
paix  (i). 

PHILOSOPHIE. 

DE  LA   GUERRE,  DE  SA  CAUSE  ET  DES  MOVENS  DE  l'eVITER. 

En  dehors  du  Christinnismc ,  ce  n'est  que  par  la  méthode 
empirique  qu'on  traite  les  maux  de  l'homme  et  de  la  société; 
ou  plutôt  on  ne  sait  fane  contre  eux  que  ce  qu'on  nomme 
dans  la  science  la  médecine  des  symptômes.  Voit-on  un  vice, 
une  hLibitude  quelconques  dominer  la  vie  d'un  jeune 
homme  et  menacer  sérieusement  son  avenir  ou  sa  réputa- 
tion, on  ne  songe  qu'à  ce  vice,  qu'à  cette  habitude,  et  tous 
les  efforts  se  dirigent  sur  ce  point-là  ,  sur  cette  partie  sail- 
lante du  caractère;  on  ne  voit  pas  que  ce  n'est  là  qu'une 
branche  plus  développée  d'une  plante  sauvage  qu'il  faudrait 
enter  tout  entière  sur  une  autre  racine.  Heureux  encore 
quand  on  n'imagine  pas  de  guérir  le  pauvre  malade  en  rem- 
plaçant un  mal  par  un  autre  ,  en  développant  en  lui  un  au- 
tre défaut,  d'autres  habitudes  qui,  pour  cire  innocensaux 
yeux  du  monde  ,  ne  sont  pas  moins  funestes  pour  la  vie  du 
cœur.  Un  peuple  est-il  en  souffrance,  ses  conseillers  ne 
verront  du  mal  qui  le  travaille  que  quelques-uns  de  ses  ré- 
sultats les  plus  sensibles;  leurs  yeux  s'arrêteront ,  par  exem- 
ple, sur  la  détresse  du  commerce  et  de  l'industrie;  tout  au 
plus  se  porteront-ils  parfois  sur  quelqu'une  des  misères 
morales  ou  intellectuelles  les  plus  frappantes  ;  et  on  ne  saura 
mieux  faire  que  de  prendre  à  partie  ces  symptômes  isolés,  et 
de  chercher  des  remèdes  pour  chacun  d'eux  ;  persuadé  que 
cette  œuvre  faite,  ou  aura  une  guérison  radicale.  A.  quoi 
servent  donc  les  leçons  do  l'histoire?  L'Evangile  en  agit 
bien  autrement.  Pour  guérir,  il  va  droit  à  la  racine  du  mal, 
et  re  s'arrête  pas  à  combattre  d'abord  en  détail  chacune  de 
ses  manifestations.  Il  ne  perd  pas  d'efforts  inutiles  à  la  sur- 
face de  l'homme  et  de  la  société,  il  réunit  tonte  sa  force 
pour  attaquer  un  seul  point;  mais  ce  poiut  est  le  centre 
d'où  résulte  toute  vie.    ■ 

Nous  avons  dit  plus  d'une  fois  que  l'Evangile  seul  pou- 
vait satisfiire  nos  besoins  de  liberté,  d'ordre  et  de  paix; 
mais  jusqu'ici  nous  nous  sommes  plus  occupés  de  proclamer, 
cette  vérité  que  de  la  ])iouvcr.  Nous  voulons  commencer 
aujourd'hui  cette  seconde  partie  de  notre  tâche. 

Ce  monde  est  un  vaste  champ  de  bataille  sur  lequel  les 
peuples  et  les  individus  se  font,  depuis  six  mille  ans,  une 
guerre  continuelle.  Le  glaive  et  le  canon  ne  sont  pas  tou- 
jours les  instrumeiis  du  combat.  Ici  c'est  l'intrigue,  le  men- 
songe, la  calomnie;  là  ce  ne  sont  encore  que  des  sentimens 
hostiles,  qui  n'attendent  qu'une  occasion  pour  se  traduire  eu 
actes  èvidens  ;  partout  c'est  la  haine  ,  partout  l'antagonisme, 
de  l'homme  contre  l'homme. 

Ces  faits  n'ont  malheureusement  pas  besoin  d'être  énon- 
cés avec  jîlus  de  détail  ;  ce  qui  importe,  c'est  d'en  trouver 
le  remède. 

La  simple  philantropie  s'est  déjà  essiyée  dans  cette  re- 
cherche, mais  sans  succès.  Henri  IV  avait  imaginé  pnur 
obtenir  en  Europe  une  paix  permanente,  l'institution  d'uu 

(i)  Nous  n'avons  pas  cru  devoir  cmellre  ce  iiremier  fragment  dci  voyoj  -. 
lie  i\I.  Stewjrl,  fiHoiqii'il  ait  dcji  été  inséré  en  partie  dans  im  auliv 
journal.. 


24 


LE  SEMEliR. 


sénat  suprême,  composé  Je  députés  choisis  dans  chacun  des 
états  de  nolic  continent ,  SLMiat  qui  aurait  jugé  en  dernier 
lessort  tous  les  dift'érens  qui  suiviendi  aient  entre  ces  états. 

Plus  tard,  l'abbé  de  Suiut-ricne ,  tout  occupé  du  dési' 
de  voir  cesser  reffusion  du  sau;;,  proposa  aux  nations  cuio- 
péennes  le  plan  d'une  grande  fédération  ,  dont  le  gouver- 
nement ,  confié  à  une  dièlc  générale,  aurait  réglé  tout  ce 
qui,  dans  lesintéicts  politiques  des  peuples,  peut  troubler 
la  paix  générale.  De  nos  jours  p,nfiu  ,  des  sociétés  plnlantro- 
piques  s'occupent,  en  Angleterre,  en  Suisse,  et  ailleurs  , 
des  moyens  de  mettre  fin  aux  guerres  qui  ,  jusqu'à  présent, 
n'ont  ccssé'de  décimer  l'humanité,  iMalhenreuseinent  ces 
sociétés  marchent  encore  a  tàtoiis,et  [jeidenl  de  louables  ef- 
forts par  la  fausse  direction  qu'elles  leur  donnent,  s'appli- 
qnant  plus  à  chercher  des  pi  océdés  politiques  et  des  institu- 
tions que  des  principes  p;)ur  atteindre  leur  but. C'est  ainsi 
que  dans  une  circulaire  que  nous  venons  de  recevoir  de  la 
Société  de  Genève,  l'honorable  fondateui-  de  cette  associa- 
tion propose  de  nouveau  à  la  méditation  des  gouvernemens 
et  des  amis  de  l'humanité  ,  le  projet  d'fLuui  IV  ,  développé 
dans  un  chapitre  des  iMémoires  de  Sully. 

Si  nous  en  croyons  les  économistes  modernes  ,  la  guerre 
tendrait  à  disparaître  complètement  par  le  seul  tait  des 
progrès  des  lumières  et  de  la  civilisation.  Les  peuples  en 
apprenant  à  se  connaître  ,  et  surtout  à  connaître  leurs 
vrais  intérêts  ,  et  l'appui  qu'ils  peuvent  se  poiter  mutuel- 
lement ,  apprendraient  aussi  à  s'aimer  et  à  fraterniser,  et 
renonceraient  pour  toujours  à  s'entie-détruire. 

Nous  conviendrons  volontiers  que  les  vastes  projets  de 
paix  peipétuelle  du  roi  Henri  et  de  l'abbé  deSaint-Pierrc, 
une  fois  adoptés, pourraient  produire  quelque  bien.  Mais 
nous  pensons,  comme  Rousseau,  que  le  plus  difficile 
serait  de  les  faire  adopter,  et  nous  doutons  fort  qu'ils  le 
soient  jamais  ;  et  si  nous  devons  voir  la  paix  régner  un  jour 
là  où  la  guerre  a  régné  si  long-temps,  c'est  qu'il  se  sera 
opéié  dans  le  monde  une  grande  révolution  morale  après 
laquelle  il  ne  sera  plus  besoin  ni  d'un  sénat,  ni  d'une  diète 
pour  pacifier  notre  continent.  En  ce  sens,  les  économistes 
<jui  nous  promettent  un  avenir  pacifique,  garanti  par  la 
fraternité  des  peuples,  ont  déjà  mieux  senti  comment  nous 
arriverions  à  l'abolition  de  la  guerre.  i\lais  ils  ont  aussi  leur 
erreur  :  c'est  d'attendre  un  si  beau  fruit  de  l'arbre  de  la  ci- 
vilisation ;  c'est  de  croire  que  ce  qu'ils  appellent  les  lu- 
mières pourra,  avec  les  intérêts  matériels,  fonder  cette 
fraternité.  Avec  les  lumières  d'aujourd'hui  et  les  intérêts 
matériels,  nous  n'aurons  jamais  entre  les  peuples  d'aune 
fraternité  que  celle  qui  s'alimente  par  le  combat ,  par  l'op- 
position, et  l'on  conviendra  que  c'est  la  une  mauvaise  ma- 
uière  de  préparer  la  paix.  Eu  ef/et,  que  sont  aujourJ'Jiui 
les  sympathies  qui  rallient  les  peuples  ou  des  fractions  de 
differens  peuples,  sinon  des  syuip.ith:es  d'opposition  qui  dis- 
paraîtraient le  jour  oii  l'adversaire,  contre  lequel  on  lutte 
maintenant,  viendrait  à  succomber? 

Les  peuples,  que  nous  voyons  aux  prises  sur  les  champs 
de  bataille,  suivons-les  chez  eux,  et  observons-les  dans  leurs 
foyers.  Voyons  si  toutes  les  fractions  ennemies  de  la  grande 
famille  humaine  conserrcnt  dans  leur  intérieur  la  concorde 
et  la  fraternité  qu'elles  ont  répudiées  les  unes  à  l'égard  des 
autres?  Vaine  espérance  1  Plusj'cxaminedeprès  les  relat  ons 
des  citoyens  d'une  même  patrie,  et  plus  je  les  trouve  em- 
preintes de  défiance  et  d'hostilité.  Sur  quelque  théâtre  que 
je  me  transporte,  à  quelque  point  de  vue  que  je  me  place, 
si  je  parcours  toute  la  série  des  relations  sociales,  depuis 
les  plus  générales  jusqu'aux  plus  étroites,  je  ne  vois  partout 
que  rivalité  j  à  peine  çà  et  la  quelques  traits  de  dévouement, 
quelques  symptômes  d'union.  Je  me  demande  déjà  com- 
rncni  des  peuples  ainsi  composés  pourraient  jamais  vivre  en 
paix  au  dehors,  quand  ils  n'y  vivent  pas  au  dedans.  Je  vais 
plus  loin  encore.  De  l'état,  je  pénètre  dans  les  familles,  et 
si  j'y  retrouve  plus  rarement,  il  est  vrai,  la  guerre  ouverte, 
j'y  vois  encore  trop  ordinairement,  hélas!  le  père  delà 
guerre,  l'égoïsnie,  tantôt  isolant  les  individus,  tantôt  ex- 
ploitant à  son  profit  jusqu'aux  affections  (jui  supposent 
le  plus  de  dévouement;  en  un  mot,  j'y  cherche  la  paix 
et  je  n'y  trouve  que  l'inquiétude,  la  fièvre  de  l'idolâtrie 
ou  ce  qui  est  pis  encore,  la  mort  de  l'indifférence,  Et  je  me 


demande  :  si   l'égoïsme  chasse  la  jiaix  de   la  famille,   com- 
ment subsi^tcra-t-elle  dans  l'étit  ? 

Je  poursuis  encore  ou  plutôt  j'arrive  au  dernier  ter- 
me de  mes  observations  :  je  pénètre  j-isqu'au  cœur  des 
individus.  La  paix  n'y  est  pas  davantage.  J'y  vois  Lien 
souvent, à  la  vérité,  un  état  léthargique  qui  peut  faire  illusion 
a  l'observateur  superficiel  ;  il  est  des  âmes  qui  vivent  d'une 
vie  morale  s:  faible,  si  semblable  au  sommeil,  qu'on  confon- 
drait aisément  leur  tranquillité  avec  le  calme,  qui  ni  îl  de 
l'ordre  et  de  l'harmonie.  Mais  la  paix  que  je  cherche  est 
bien  antre  chose  :  c'est  la  paix  de  la  vie  et  non  celle  de  la 
mort.  Essayez  d'imprimer  un  mouvement  moral  plus  rapide 
à  ces  êtres  si  nombreux  qui  prennent  l'apathie  de  leur  cœur 
poui-  sa  paix,  et  vous  verrez  bientôt,  non  l'activité,  mais  l'o- 
rage remplacer  leursommcil.  Dans  cpiel  état  trouvé-je  donc 
le  cœur  de  l'homme  quand  je  pénètre  jusqu'à  lui?  Je  le 
trouve,  d'une  part ,  avide  Je  bonheur,  d'un  bonheur  infini; 
de  l'autre,  sans  guide  pour  chercher  ce  bonheur  dont  il  a 
soif,  maîtrisé  tour-à-tour  par  mille  désirs,  par  mille  pas- 
sions qui  le  trompent  et  ne  lui  donnent  que  des  joies  péris- 
sibles,  que  suit  l'amertume  du  regrelet  de  la  déception.  Je 
I  trouve  l'homme  constamment  en  révolte  contre  la  loi  de  sa 
conscience  et  de  son  Créateur,  constamment  obligé  de  se 
fuir  et  de  se  perdre  dans  les  dissipations  du  monde  exté- 
rieur. Je  le  trouve  marchant  seul ,  sans  relation  avec  l'Etre 
auquel  il  doit  to  it ,  croyant  plus  à  lui-même  qu'à  cet  Etre, 
orgueilleux  de  tous  les  dons  qu'il  a  reçus  de  lui  et  s'en  ren- 
dant gloire  à  lui-même.  En  un  mot,  je  vois  une  créature 
liavaillée  de  désirs  que  le  fini  ne  peut  satisfaire  et  qui  ne 
vit  cependant  que  pour  le  fini ,  une  créature  rebelle  à  toutes 
les  lois  de  l'ordre  moral,  qui  substitue  la  loi  de  l'égoïsmeà 
la  loi  du  dévouement ,  par  conséquent ,  une  créature  eu 
guei  re  ouverte  avec  Dieu  et  constamment  obligée  d'étouf- 
fer la  voix  intérieure  qui  lui  reproche  sa  rébellion  ;  et  je  me 
demande  comment  la  paix  pourrait  trouver  place  sur  le 
théâtre  de  tant  de  désordres?  comment  la  paix  existerait 
jamais  dans  un  monde  peuplé  de  rebelles? 

Voilà  le  mal  sans  déguisement,  le  voilà  dégagé  du  voile 
menteur  des  théories  philosophiques.  Voilà  la  source  de  tou- 
tes les  guerres  et  de  toutes  les  discordes  qui  n'ont  jamais 
cessé  d'affliger  riiumaui té.  L'homme  est  en  guerre  contre  son 
Dieu  ,  c'est  là  le  grand  secret  de  tous  les  maux  que  les  hom- 
mes se  font  réciproquement.  Ne  s'en  suit-il  pas  que  l'unique 
moyen  de  mettre  fin  à  tant  de  malheurs  ,  c'est  que  l'homme 
soit  réconcilié  avec  Dieu?  Or,  on  sait  que  cette  réconcilia- 
tion est  précisément  l'œu.re  que  l'Evangile  de  Jésus-Christ 
doit  opérer  dans  le  monde  ,  et  qu'il  opère  depuis  le  com- 
mencement. Chaque  rebelle  y  est  invité  à  venir  y  chercher 
sa  propre  paix,  et  avec  elle  l'héritage  du  bonheur  infini  au- 
quel il  aspire.  Et  le  jour  oii  tous  auront  accepté  ,  par  la  foi , 
le  bénéfice  de  cette  précieuse  nouvelle,  l'humanité  tout  en- 
tière sera  devenue  une  famille  de  véritables  frères.  C'est  une 
vérité  sur  laquelle  nous  reviendrons  avec  quelque  détail  dans 
un  prochain  article. 


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Inipriniene  de  Sellicve  ,   lue  des  Jeûneur:^  ,   ii.    i4- 


TOME  11% 


IV"  .^i. 


26  SEPTEMBRE  183'î. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique   et    Littéraire, 


PARAISS  V^T  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  chiinp  ,  c'est  le  monde. 
Maiih.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel.  n°  ii,i't  cliei  tous  les  Libraires  el  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  (r.  pour  l'année, 
8  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année,  i  £r.  pour  6  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
Les  lettres,  paquets  et  envois  d'argent,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

Be  l'IïSiBCCiio.x  roPCL.HRE  ;  De  l'instruction  proprement  di;e.  — 
Voyages  :  Voyage  de  M.  Siewart  aux  lies  Saniivicb  :  Excursion  au 
volcan  de  Kirauea.  —  Philosophie  religieuse  :  De  l'une  des  lettres 
pliiiosopliiqiics  adressées  à  un  Berlinois,  par  M.  L(rminler. — M£lasces: 
Condition  des  femmes  dans  l'Inde.  —  Annuaire  de  l'Etat  d'Alger. 


DE   L'I^STRtCTIOIV  P0PUL.4IRE. 

TROISIÈME    ARTICLE. 
INSTRUCTION     PROPÏ.EMBNT     DITE. 

Le  lecteur  voudra  bien  se  lappeler  que,  désonuuis ,  nos 
:oQsidératlous  se  borneut  à  la  mofalité  sociale  ,  assuiés  que 
lous  sommes  de  voir  la  moralité  politique  eu  découler  tout 
latuiellcment.  Il  nous  reste  à  chercher  par  quels  moyens 
m  peut  la  lépandrc  dans  les  dusses  inférieures  de  la  so- 
:iété. 

On  a  proposé ,  et  l'on  propose  encore,  l'instruction 
)opulaire. 

Cette  instruction,  telle  qu'on  la  conçoit  généralement,  se 
éduii  à  savoir  lire,  écrire  et  un  peu  calculer. 

Avant  d'interroger  les  faits,  tâchons  d'apprécier  la  puis- 
ance  de  ces  trois  arts,  en  envisageant  leur  nature  même. 

Ce  sont  d'abord,  comme  toute  connaissance  usuelle,  trois 
noyens  de  prospérité.  Or ,  la  prospérité,  dans  un  sens, 
i.oralise.  Elle  attache  par  l'intérêt  à  l'ordre ,  qui  est  lui- 
uême  le  respect  de  tous  les  intérêts.  La  propriété  ,  qui  a 
ervide  base  à  la  civilisation  générale,  est  aussi  le  fondement 
le  la  civilisation  individuelle.  On  s'attache  aux  fruits  de  son 
ravail  ;  on  se  respecte  soi-même  dans  son  œuvre  ;  l'estime 
le  soi  même  devient  une  fortune  ,  qu'on  ne  veut  pas  dissi- 
)er  ;  elle  amène  le  besoin  de  l'estime  des  autres  ;  et  c'est 
jn«i  que  d'un  peu  d'aisance,  d'un  peu  à' avoir,  naissent  dans 


l'individu  des  habitudes  morales  qui  profitent  à  la  commu- 
naut,:.  Ainsi,  comme  moyens  do  prospérité  ,  les  arts  que 
nous  avons  nommés  moralisent  les  individus^  les  classes,  la 
nation  entière. 

El  visagées  sous  un  autre  rapport,  ces  mêmes  connais - 
salJC^■^  mettent  l'individu  qui  les  possède  à  même  d'eu  ac- 
quéru-  d'autres,  d'éclairer  son  esprit ,  de  connaître  sa  posi- 
tion, d'apprécier  les  bons  el  les  mauvais  conseils,  de  résister 
aux  suggestions  dangereuses.  Ce  sont  autant  de  flambeaux 
que  l'instruction  allume  devant  l'homme  du  peuple  dans  sa 
route  obscure  et  laborieuse. 

Tout  ce  que  les  partisans  de  l'instruclion  (renfermée  dans 
la  possession  de  ces  trois  arts)  peuvent  nous  dire  eu  sa  fa- 
veur se  réduit  donc  à  ceci  :  c'est  que  l'instructic^i  peut  de- 
venir un  moyen  de  moralisation.  En  elle-même  il  est  clair 
qu'elle  ne  saurait  morahser;  lire,  écrire  et  compter  n'ont 
aucun  rapport  nécessaire  aux  idées  de  droit  et  de  devoir  , 
ni  même  à  celles  de  prudence  et  de  réflexion  ;  tout  dépend 
de  l'usage  qu'on  fera  de  ces  trois  arts  ;   et  s'il  est  aisé  de 
comprentlre  qu'on  peut  les  appliquer  au  bien  ,    il  est  tout 
aussi  aisé  de  concevoir  qu'on  peut  les  appliquer  au  mal  ou 
ne  pas  les  appliquer  du  tout.  Prenons  celui  dont  l'usage  es.t 
le  plus  directement  propre  à  influer  sur  la  pensée  et  sur  la 
vie,  prenons  la  lectuie.  On  dit,  à  la  vérité  :  Qui  sait  lire 
veut  lire.  Cela  même  n'est  pas  si  absolument  vrai  qu'où 
pourrait  bien  le  croire  j  mais,  la  chose  étant  prise  pour  cer- 
taine, il  reste  à  fournir  au  peuple  des  lectures  et  de  bonnes 
lectures;  il  reste  à  le  préserver  des  mauvaises j  il  reste  aie 
mettre  en  état  de  discerner  les  unes  des  autres ,  et  de  pré- 
férer toujours  l'utile  et  le  bon  à  l'inutile  et  au  mauvais. 
Car  si  les  enfans  n'ont  appris  à  lire  que  pour  lire  de  mau- 
vais almanachs,  les  aventuies  de  la  belle  Maguelonne  ou  de 
Pierre  de  Provence  ,  ou  des  ouvrages  beaucoup  pires  en- 
core, si  l'esprit  n'est  pas  rendu  assez  solide  ni  le  cœur  assez 
fort  pour  résister  à  l'attrait  des  ouvrages  frivoles  ou  perni- 
cieux ,  il  est  clair  comme  le  jour  qu'il  eût  beaucoup  mieux 
valu  ne  point  apprendre  à  lire.  Ce  n'était  certes  pas  la  peine 
d'aller  à  l'école  pour  passer  de  l'ignorance  h  l'erreur.  La 
première  valait  mieux.   «  Si  la  lumière  que  vous  avez  ac- 
»  quisc  n'est  que  ténèbi  es ,  combien  seront  grandes  ces  té? 


26 


LE  SEMEUR. 


f 


»  iièbrcsl  (Mattù.  VI.  23)»  Voilà  des  raisonnemens  tout 
aussi  clairs  que  ceux  qu'on  a  allégués  plus  haut  en  faveur  de 
rinstructioii.  Il  s'agirait  niaiotcuant  de  savoir  si ,  dans  l'état 
actuel  de  la  France  ,  on  peut  compter  que  les  bonnes  lec- 
tures seraient  piéférccs;  il  faudrait  savoir  encore  s'il  y  a 
une  bibliothèque  pour  le  peuple;  et  puisqu'on  ne  doute 
pas  que  celui  qui  sait  lire  ne  veuille  lire  ,  il  faudrait  savoir 
si  le  peuple  ne  lira  point  trop  ,  inconvénient  grave  ,  alors 
même  qu'il  ne  lirait  pas  de  mauvaises  choses.  Notre  siècle 
souffre  de  trop  lire  ;  nos  meilleurs  esprits  en  sont  malades  : 
que  serait-ce  du  pauvre  peuple  !  Et ,  pour  ne  pas  tout  dire 
«ur  un  sujet  inépuisable,  ce  qu'il  lirait  avant  tout,  ce  seraient 
assurément  les  journaux.  Mais  quelle  Icctuie  pour  lui  ! 
Quel  excellent  movcn  de  brouiller  toutes  ses  idées,  d'émou- 
voir toutes  ses  passions,  de  le  tirer  violemment  de  la  sphère 
de  ses  paisibles  travaux  pour  le  lancer,  aveugle  ou  ébloui , 
dans  la  plus  dangereuse  des  arènes!  Quels  résultats  pou- 
vons-nous donc  attetidre  de  la  lecture  dans  un  pays  comme 
la  France  ?  Des  résultats  très-divers,  ce  semble,  si  nous  con- 
sidérons l'étendue  de  son  territoire  et  la  variété  des  popu- 
lations qui  le  couvi'ent;  des  résultats  ici  favorables,  là  défa- 
vorables à  la  lecture  et  à  l'instruction.  Mais  quel  étonnemenl  ! 
L'ensemble  de  ces  résultats,  au  lieu  de  se  borner  à  rabattre 
les  prétentions  exagérées  des  amis  des  écoles,  semble  donner 
gaiu  de  cause  aux  ennemis  de  l'instruction  populaire!  Voici 
les  faits  : 

«  M.  Quetelet,  mesurant  l'instruction  d'après  la  propor- 
»  tion  d'accusés  qui  savent  lire  et  écrire  ,  a  construit  une 
»  carte  de  France  et  des  Pays-Bas,  ombrée  d'après  ce  prin- 
»  cipe  ;  et  l'on  voit  au  premier  coupd'oeil  que  les  dépar- 
»  temens  du  centre  de  la  France,  surtout  ceux  de  la  Creuse, 
•  de  l'Indre  et  autres  adjacens  ,  où  il  se  commet  le  moins 
»  do  crimes  de  toute  espèce,  sont  les  plus  igiiorans;  que  la 
»  Bretagne,  où  il  se  commet  peu  de  crimes  contre  |es  pér- 
it sonnes,  est  remarquablement  obscure;  que  l'AIsaca,  au 
»  conti'aire,  et  les  boi'ds  de  la  Seine  ,  où  il  se  commet  plus 
»  de  crimes  de  toute  espèce  que  dans  les  régions  voisines  , 
»  sont  remarquablement  éclairés;  que  le  département  de 
»  l'Ain  est  moir.s  instruit  que  celui  du  Doubs  ,  où  il  y  a 
1»  cependant  plus  de  crimes  des  deux  sortes,  etc.  » 

«  M.  Guerry  ^irrive  aux  mêmes  résultats  pour  ce  qui 
»  concci'ne  les  crimes  contre  les  personnes....  Le  centre  et 
»  l'ouest  se  disputent  le  maximum  d'ignorance  et  le  mini- 
■»  mtim  des  crimes  graves;  au  contraire, l'est  et  le  nord, où 
»  l'instruction  e^t  très-répandue,  ont  un  peu  plus  de  crimes; 
»  et  le  sud,  qui  est  au  milieu  quant  au  degié  d'instruc- 
»  tion  ,  dépasse  toutes  les  régions  quant  à  li  masse  des  dé- 
»   liu(i).  » 

Ces  faits  prouvent  que  Li  moralité  d'un  peuple  ne  se  pro- 
portionne pas  nécessairement  à  son  instruction,  qu'il  y  a  des 
causes  de  mal  que  l'instruction  ne  peut  pas  éc;irtcr,et  qui  en 
empêchent  les  bons  effets  ou  lui  en  fout  pioduue  de  mau- 
vais. C'est  bien  là  la  conclusion  la  plus  modérée  qu'on 
puisse  tirer  des  faits  rapportés.  Ou  ne  viendra  pas  dire  sans 
doute  que  les  criminels  sont  ceux  à  qui  manquent  ces  con- 
naissances élémentaires;  car  premièrement  cela  n'est  pas  : 
d'autres  reiiscigneraens,  que  nous  puisons  à  la  même  source, 
nous  montrent,  sur  1 1 ,901  condamnes,  seulement  6,5'^7  ne 
sachant  ni  lire  ni  écrire;  ensuite  il  ne  faut  pas  adnietlio  daus 
nos  calculs,  en  façon  de  balance,  tous  les  individus  ianoccns 
qui  savent  lire  et  écrire,  parce  qu'un  grand  nombre  d'eulre 
eux  doivent  leur  moralité  légale  à  d'autres  causes  cjuc  l'in- 
struction ,  à  des  causes  dont  l'instruction  elle-même  n'est 
qu'un  effet ,  à  une  position  qui  ,  en  même  temps  qu'elle 
amenait  l'instruction,  excluait  en  quelcpie  sorte  les  vices 
plébéiens  dont  les  tiibunaux  connaissent,  et  jusqu'à  la  pos- 

(1)  Bibliothèque  arwenelU  de  Gcnèic.  Lillérature.  T.  XLIX,  p.  \H. 


sibilité  du  plus  grand  nombre  des  crimes  proprement  dits; 
enfin,  en  supposant  même  que,  dans  les  déparlemens  très- 
eclairés,la  loi  n'eût  frappé  aucun  des  individus  sacliant  lire 
et  écrire  .  d  serait  trop  singulier  que  ce  fussent  ces  dépar- 
temens-là  précisément  qui  fournissent  le  plus  de  victimes  à 
la  justice  humaine  ,  comme  si  les  individus  instruits  non 
seulement  eussent  attiré  à  eux  toutes  les  bonnes  conséquences 
de  l'instruction  ,  mais  encore  eussent  !(duit  leurs  malheu- 
reux compatriotes  à  des  ténèbres  d'autant  plus  grandes.  On 
ne  peut  éluder  le  résultat  de  ces  tableaux  :  il  laisse  subsister 
la  persuasion  que  l'instruction  élémentaire  a  pu  profiter  à 
un  certain  nombre  de  personnes  ,  dont  il  serait  difficile  de 
faire  un  relevé  statistique  ;  mais  il  établit  nettement  que 
l'idée  de  faire  dériver  la  moralité  d'un  peuple  de  quelques 
connaissances  élémentaires  est  une  pure  illusion. 

Irons-nous  jusqu'à  diic  que  l'instruction  nuit  directement 
à  la  moralité  ,  et  qu'il  fiut  s'attendre  à  les  trouver  partout 
en  raison  inverse  l'une  de  l'autre?  Non.   Les  tableaux  que 
nous  avons  sous  les  yeux  établissent,  à  la  vérité  ,   que  l'in- 
struction ne  surmonte  pas ,  au  profit  des  mœurs  ,  toutes  les 
causes  qui  leur  sont  hostiles  ;  qu'il  y  a  telles  circonstances 
qui  neutralisent  absolument  l'effet  des  écoles  ;  ces  tableaux 
vont  même  jusqu'à  donner  lieu  de  croire  que  là  où  evistenl, 
dans  un  certain  degré,  ces  funestes  circonstances  ,  l'instruc- 
tion elle-même,  corrompue  dans  sou  application  ,  peut  de- 
venir un  poison  pour  un  grand  nombre  d'individus  ;  mais 
admettre  qu'en  elle-même  ,  indépendamment  de  toute  cir- 
constance, elle  infecte  les  dmes  et  corrompt  les  mreuis, c'est 
ce  que  rien,  dans  cesdocumeus,  ne  nous  autorise  à  admettre. 
Tous  faits  appréciés,  un  jury  interrogé  sur  cette  cause  pro- 
noncerait en  faveur  de  l'instruction  populaire  une  sentence 
d'acquittement.  La  seule   question  qui   pourra  eucoe  cire 
agitée  sera  celle-ci  :  Les  circonstances  de  l'état  social  sont- 
elles  de  telle  nature  queTinsli  uclioii,  propre  par  elle-même 
au  bien  comme  a:i  mal,  soit  plus  souvent  un  moyen  de  mal 
qu'un  moyen  de  bien?  Et,  dans  ce  cas  ,  ne   faudrait-il  pas 
préférer  l'ignorance  ? 

Nous  avons  sur  cela  plus  d'une  observation  a  faire. 
La  bonté  relative  de  Vignorance  ne  saurait  se  conclure 
légitimement  de  lu  supposition  ci-dessus.  En  admettant 
même  que  la  lecture,  l'écriture  et  le  calcul  soient  des  cou- 
naissances  pernicieuses  ,  il  n'en  reste  pas  moins  vrai  qu'on 
ne  peut  fonder  une  moralité  positive  sur  l'ignoriince  abso- 
lue. Chaque  degré  de  moralité  correspond  a  un  degré  de 
connaissance.  La  culture  de  l'àme  réclame  ,  dans  une  cer- 
taine mesure  ,  la  culture  de  la  raison.  Et  si  ce  n'est  par  la 
lecture,  puisque  vous  n'en  voulez  pas,  il  faudra  du  moins , 
par  quelque  autre  moyen,  fournir  quelques  lumières  à  l'in- 
telligence. S'il  y  a  des  populations  morales  avec  un  très- 
fuiblc  degré  d'instruction  ,  ce  ne  sont  pourtant  pas  ,  bien 
s'en  faut,  des  populations  abruties.  Quelques  idées,  et  J'im- 
poitantes  idées  ,  ont  été  sans  doute  déposées  dans  leurs  es- 
prits ;  et  c'est  déjà  de  l'instruction,  par  conséquent  plus  que 
la  lecture,  qui  n'est  pas  itutruction ,  mais  instrument.  11  ue 
faut  pas  imaginer  qu'avant  d'avoir  inventé  l'écriture,  l'hu- 
manité ne  pensait  point.  Les  livres  ne  sont  pas  l'unique 
véhicule  de  l'inslruction.  Il  faut  pour  soutien  à  'a  moralité 
quelque  autre  chose  que  l'instinct;  et  nous  ajoutons  encore 
que  si ,  au-delà  d'une  moralité  négative  ,  on  souhaite  une 
moralité  positive,  active,  énergique,  autre  que  celle  qui  peut 
résulter  d'une  certaine  mollesse  de  constitution  ou  d'un 
tempérament  flegmatique,  on  ne  l'obtiendra  pas  sans  mettre 
en  jeu  la  pensée  de  l'homme.  Les  passions  sans  pensée  inè- 
ner.t  au  crime,  comme  les  passions  avec  la  pensée.  Tout  dé- 
pend de  la  nature  des  pensées.  «  Travaillons  à  bien  penser, 
dit  Pascal,  c'est  le  principe  de  la  morale.  » 

Mais,  je  le  veux  :  admettons  que  le  manque  des  tonnîis- 
sinces  qu'on  acquiert  de  nos  jours  dans  les  écoles  ron>t.ti!C 


LK  SEMEUR. 


27 


ij;iior:ii]<  c  [jropi  ciueiit  d.ie  ,  l'i^jnGraiice  absolue  ,  cl  ,  tic 
lus,  que  celle  ignorance  soit  un  bien.  Peut-on  naturaliser, 
gaiiser,  perpétuer  cette  ignorance?  Autant  il  est  difficile 
B  la  dissiper  dans  certaines  contrées,  autant  il  serait  inipos- 
ble  de  la  propager  et  de  l'établir  dans  tout  le  pays.  Le 
ïiivernenieut  fût-il  peu  disposé  à  s'occuper  de  la  culture 
u  peuple  (et  nous  espérons  le  contraire),  l'impulsion  don- 
éc  serait  maintenue.  La  civilisation,  en  ce  point  du  moins  , 
e  lebrousserait  pas.  La  révolution  de  89,  qui,  pour  lapre- 
uére  fois,  a  constitué  le  peuple  ,  ne  l'a  constitué  qu'à  con- 
illon  qu'il  s'instruisît.  La  division  de  la  propriété,  ou  piu- 
)t  l'admission  à  la  propriété  d'une  foule  d'individus  qui  y 
aient  étrangers,  ne  peut  se  maintenir  qu'à  ce  piix(i).  Les 
'glomérations  anciennes  du  sol  renaîtraient.  Une  féodalité 
idustrielle  ,  qui  agit  en  sens  inverse  de  la  révolution  en 
issemblant  dans  ses  immenses  ateliers  une  population  que 
industrie  plus  imparfaite  du  dernier  siècle  distribuait  dans 
es  boutiques,  aurait  de  trop  grands  inconvénienssans  l'in- 
ruction  du  peuple  ;  et  cette  nécessité,  sentie  par  la  philan- 
iropie,  l'est  aussi,  à  leur  honneur,  par  les  manufacturiers 
ix-mémcs.  En  un  mot,  les  progrès  de  l'instruction  peuvent 
Lre,  suivant  les  circonstances,  ici  plus  lents,  là  plus  rapide..; 
lais  rien  ne  peut  reporter  en  arrière  ,  sous  ce  rapport,  les 
opulations  françaises;  et  le  seul  parti  en  France  qui  vou- 
it  l'ignorance  ayant  disparu  ,  ses  souvenirs  ,  ses  principes  , 
)n  œuvre,  étmt  déshonorés  dans  l'opinion  générale,  on  ne 
lit  pas  quelle  cause  pourrait ,  d'une  manière  durable  ,  al- 
iter le  mouvement  qui  porte  la  France  veis  l'inslruclion. 

Enfin  ,  il  nous  semble  qu'avant  de  se  décider  ,  en  déses- 
oir  de  cause,  pour  l'ignorance  ,  il  Faudrait  voir  si  l'on  ne 
eut  pas  tirer  un  meilleur  parti  de  l'instruction.  Si  ,  au 
oint  même  où  une  pente  facile  pourrait  l'entraîner  vers  le 
icn  ,  dis  forces  ennemies  l'interceptent  ^  la  font  dévier  et 
1  poussent  vers  le  mal ,  tàut-il  la  faiie  rentrer  dans  les  té- 
èbrcs,  et  n'est-il  pas  plus  sage  ,  plus  utile  ,  de  lui  donner 
ne  sauve-garde  ,  une  escorte  qui  couvre  sa  murchc  ,  et  lui 
ermette  d'arriver  sans  obstacle  au  terme  désiré?  Cette 
luvc-garde  existe-t-cUe?  Où  la  trouver? 

Quelques-uns  disent:  Eh  bien  !  <iaoA'ifis[i-umeuldcv\eune 
islriiction.  En  d'autres  termes,  qu'on  donne  au  peuple  une 
istruction  plus  étendue.  C'est  aussi  notre  vœu.  Nous  dési- 
9ns  Tnistruttion  plus  étendue  et  surtout  plus  profonde, 
u,  pour  mieux  dire,  plus  pénétrante. 

Donner  au  peuple  la  lecture  et  l'écriture,  c'est  lui  donner 
ne  machine  dont  il  ignore  l'usrige.  Le  peu  qu'il  a  lu  pour 
ppreudre  à  lire  n'a  pas  beaucoup  enrichi  sa  raison,  d'abord 
cause  du  peu,  ensuite  à  cause  que  l'attention  a  été  presque 
ntièrement  absorbée  par  le  mécanisme.  Si  vous  en  restez 
I  ,  vous  aSaiidonncz  l'enfanl  à  plusieurs  chances  diverses 
IV  Icsqui'l'.es  vous  ne  pouvez  rien  ,  i;t  dont  la  moins  mau- 
aise  est  qu'il  ne  tire  aucun  parti  de  ces  moyens  d'appren- 
rc;cc  qu;  suffirait  pour  condamner  votre  travail.  Observez 
ne  différence.  Dans  un  pays  de  civilisation  avancée,  où 
;s  lumières  sont  fort  répandues,  où  l'instruction  fleurit  de 
Migue  date,  ces  prdimiuaires  suffiraient  peut-étic.A.illeurs, 

faut  aller  plus  ioin;  ii  faut,  dans  l'intérêt  de  l'élevé,  pas- 
er  des  moyens  à  l'exécuiion,  de  ces  connaissances  tout  iu- 
trumentales  à  leur  application,  des  signes  à  la  chose- signifiée. 
1  faut  munir  l'esprit  de  l'enfaiil  d'une  certaine  provision 
c  notions  diversement  précieuses,  so.l  par  leur  utilité  im- 
médiate dans  la  vie,  soit  par  leur  utilité  médiate,  plus 
élevée  encore.  Il  faut  que  ce  soit  vraiment  imiruction 
'est-à-diie  ,  ainsi  que  le  mot  l'indique,  un  armement  ,  un 
enforcement  de  l'homme, un  approvisionnement  de  toutes 
es  choses  propres  à  accroître  sa  puissance  intellctluelle  jus- 

())  îl  serait  inicressûnt  de  s'assurer  si  les  département  les  moins  relai- 
es (  dans  le  sens  des  carles-Dapiii  ]  ne  son!  pas  ceux  où  il  y  j  !e  moins  de 
«lits  propriét  nr«s. 


qu'à  la  pleine  mesure  des  besoins  de  sa  condition  d'homme 
et  de  citoyen.  C'est  à  l'expérience  et  à  la  réflexion  à  mar- 
quer ici  les  limites.  Il  y  a  dans  l'instruction  un  point  criti- 
que, un  point  fatal ,  auquel  il  faut  s'arr.Her  ,  ou  qu'il  faut  , 
si  on  le  franchit ,  pouvoir  dépasser  de  beaucoup.  Quelque 
chose  est  peut  être  plus  pernicieux  que  l'ignorance  :  c'est  la 
délibation  imprudente  de  la  science,  c'est  celte  téméraire 
incursion  dans  des  domaines  qu'on  ne  pourra  jamais  par- 
courir, ce  commencement  de  savoir  qui  n'est  qu'un  com- 
mencement d'erreur. Une  connaissance  générale  du  monde, 
une  idée  nette  des  principales  lois  de  la  nature  ,  une  vue 
sommai.-e,  sous  le  rapport  physique  et  social  ,  du  globe  où 
nous  sommes  confinés,  ennobliraient  singulièrement  la  pen- 
sée populaire,  lui  donneraient  plus  d'étendue,  fermeraient 
la  porte  à  bien  des  préjugés,  à  beaucoup  de  dangereux  men- 
songes. Bossuet  trouverait  sans  doute  qu'il  est  aussi  indigne 
du  paysan  que  du  prince  «  d'ignorer  le  genre  humain;  o  et 
nous  trouvons  aussi  qu'aucun  homme  ne  devrait  ignorer 
les  grandes  masses  de  l'histoire  et  les  momens  principaux 
de  la  marche  laborieuse  de  l'humanité.  Nous  n'avons  pas 
besoin  de  parler  de  quelques  auli-es  connaissances  immédia- 
tement applicables  à  la  vie,  et  utiles  aux  individus  de  toutes 
les  classes;  et  nous  omettons  à  dessein  les  études  qui ,  com- 
me celle  de  la  musique,  ont  directement  pour  objet  la  cul- 
ture de  l'âme.  Nous  ne  sommes  point  encore  appelés  à  cet 
ordre  particulier  de  considérations. 

Concevons-nous  bien  l'école  populaire?  Elle  devrait  être 
avant  tout  une  gymnastique  de  la  pensée.  Non  seulement  Ii 
pensée  bien  dirigée  est  le  chemin  de  la  vérité;  la  pensée  est 
l'activité  d'un  principe  noble  dans  l'honime.  Bien  loin  que 
l'homme  soit,  comme  l'a  prétendu  Rousseau,  «t  un  aninul 
dépravé  »,  il  ne  s'élève  à  la  dignité  d'homme  que  par  la 
pensée.  L'homme  qui  pense  mal  pont  être  vicieux;  l'homme 
qui  ne  pense  pas  ne  saurait  être  vertueux.  Le  perfectionne- 
mentiMlellectuel  est  souvent  le  prélude  du  perfectionne- 
ment moral.  Cependant,  que  le  lecteur  veuille  bien  s'en 
souvenir:  nous  neprésentons  point  le  perfectionnement  in- 
tellectuel comme  la  cause  efficiente  ,  la  condition  suffisante  , 
le  principe  générateur  du  perfectionnement  moral. 

Qu'on  mesure  maintenant  la  distance  qui  sépare  celte  ins- 
truction de  l'état  actuel  de  l'instruction  en  France.  Celle  dis- 
tance est  effrayante.  Qu'on  rapproche  la  plupart  de  nos  écoles, 
où  tout  se  réduit  à  l'acquisition  de  deux  ou  trois  haliludes 
mécaniques,  de  ces  écoles  de  la  pensée,  où  la  partie  intel- 
ligente de  l'homme  serait  développée  dans  tous  les  sens 
par  toutes  sortes  de  moyens ,  par  les  livres ,  par  les  choses , 
par  les  personnes,  par  la  vie,  où  le  livre  de  la  nature  ser- 
virait de  suite  à  l'abécédaire  ,  où  le  maître  seiait  en  qucUiue 
sorte  l'introducteur  de  l'enfance  dans  le  monde  de  la  p  nsée 
et  sur  le  théâtre  de  la  vie  (i);  qu'on  apprécie  l'une  des  pre- 
mières difficultés  de  leur  établissement,  en  réfléchissant 
combien  la  pensée  de  la  majeure  partie  du  public  est  au- 
dessous  de  cet  idéal  de  l'école  populaire;  qu'on  se  demande 
q.iclle  portée  il  faut  supposer  à  ceux  qui  seraient  chargés 
de  renseignement  dans  de  telles  écoles  ;  qu'on  n'oub!»  :  pis 
combien,  dans  certaines  contrées,  les  difficnltés  morales, 
et ,  peut-être  dans  toutes  ,  les  difficultés  matérielles  de  l'exé- 
tutinn  seraient  considérables  (2);  enfin,  qu'on  fasse  attcn- 
t  on  que  pour  long-temps  encore  l'autorité  laissera  au\ 
particuliers  cette  tâche  tout  entière  :  quand  on  aura  fait 
mutes  ces  réflexions,  on  sera  peut-être  tenté  de  regarder 
comme  impraticable  une  tâche  qu'on  avait  jugée  indispeii- 

(1)  Un  nom  propre  m'aurait  suffi  pour  caractériser  une  tiUe  école,  si 
tous  mes  lecteurs  connaissaient  l'école  de  Wehrly  à  Uofwjl. 

(j)  La  premièr<^  de  ces  difficultés  serait  le  temps  que  poHrr.iil  réclamer 
un  tel  système d'instruclion.  No  is  aurons  pent-éire  plus  tard  l'occasion  de 
revenir  sur  ce  sujet,  et  d'oûiir  Jes  r,.-n3eignemens  qui  réduiront  celle 
diiiQculté. 


28 


LE  SEMEUR. 


sable  ;  ou  du  moins  l'on  avouera  qu'elle  suppose  un  progiès 
<le  l'opinion  ,  une  foice  de  conviction  ,  une  léuniou  d'ef- 
forls  ,  une  vivacité  de  zèle,  une  persévérance  ,  qui  sont  loin 
d'exister  encore,  et  que  le  temps  seul  peut  former. 

Bien  loin  que  la  volonté  d'une  telle  réforme  existe ,  c'est 
à  peine  si  l'on  en  a  l'idée,  si  l'on  en  sent  le  besoin.  Nous 
en  sommes,  sur  ces  matières,  aux  vues  les  plus  superficiel- 
les ,  et ,  s'il  faut  le  dire  ,  à  l'indifférence  la  plus  déplorable. 
Ceux  qui  donnent  le  plus  d'intcict  à  l'instruction  popu- 
laire n'en  conçoivent  pas,  à  beaucoup  près,  toute  la  di- 
frnitc.  L'idée  de  former  llioinine  ,  l'iiomme  tout  entier  dans 
les  écoles  de  la  patrie,  n'est  pas  encore  venue  à  bien  des 
j;cns.  C'est  que  le  respect  de  l'homme  nous  manquej  et  qui 
pourrait  s'en  étonnci, lorsque  toute  idée  élevée  sur  son  ori- 
gine et  sa  destination  s'est  peu  à  peu  effacée  de  la  plupart 
des  esprits?  Il  nous  faut  pour  accueillir  ces  nobles  vues, 
familières  à  d'autres  pays  ,  il  nous  faut  des  mœurs  plus  sé- 
j-ieuses  que  les  nôtres.  C'est  le  sérieux  qui  nous  manque  ;  on 
en  met  l'apparence  et  le  nom  partout;  on  joue  le  sérieux  ; 
on  s'applaudit  d'avoir  abjuré  l'auciciine  frivolité  gauloise  : 
on  est  frivole  d'une  autre  façon;  frivole  jusque  dans  ces 
passions  politiques  qui ,  quelque  divergentes  qu'elles  soient, 
se  rencontrent  toutes  dans  une  vaine  adoration  des  formes; 
frivole  dans  cet  esprit  pratique  et  positif,  heureux  don  sans 
doute,  mais  qui  perd  beaucoup  de  sa  valeur,  lorsque  pra- 
tique  signifie  égoïste,  et  que  po^/t//signifie  terrestre.  Non, 
nous  ne  sommes  pas  sérieux  :  le  vrai  sérieux  n'est  que  dans 
les  idées  infinies;  et  nous  n'en  avons  plus  ;  le  vrai  sérieux 
est  là  où  l'âme  est  considérée  comme  le  but  et  le  corps 
comme  l'instrument;  et  nous  sommes  arrivés  à  la  théorie 
contraire.  Aussi  suis-je  persuadé  que  si  jamais  cette  impor- 
tante reforme  est  opérée,  qui  doit  faire  des  écoles  une  fa- 
brique d'hommes  ,  et  de  l'instruction  un  hommage  à  la 
dignité  de  notre  nature  ,  elle  sera  due  à  des  hommes  éclairés 
d'une  autre  lumière  que  celle  que  nous  voyons  briller  en 
France  ,  à  des  hommes  que  le  respect  des  choses  divines 
aura  conduits  au  respect  de  l'humanité  ,  et  qui  auront  ap- 
pris à  reconnaître  l'héritier  du  ciel  dans  le  Fils  de  la  pous- 
sière. 

Laissons  toutefois  cette  question  pendante;  et,  supposant 
que  le  perfectionnement  que  nous  avons  demandé  pour 
l'instruction  populaire  puisse  être  conçu  et  réalisé  avec  les 
élémens  que  nous  pussédoiis  ,  apprécions  en  elle-même  l'u- 
tilité publique  de  C3tte  instruction  solidement  intellectuelle, 
mais  tout  intellectuelle. 


VOYAGES. 

VOYAGE  DE  M.  STEWART  AUX   ILES  SANDWICH. 

Deuxième  article.  —  Excursion  au  volcan  de  Kirauea. 

Nous  avions  résolu  d'aller  visiter  le  volcan  situé  au  pied 
de  la  montagne  Moumroa,  à  trente-cinq  milles  dans  l'inté- 
rieur. Maaro  ,  le  chef  du  district,  s'engagea  à  nous  fournir 
vingt  hommes  pour  porter  notre  bagage  et  nos  provisions. 
A  neuf  heures,  nous  étions  tous  réunis  dans  le  bateau  qui 
devait  nous  conduire  jusqu'à  la  maison  de  Maaro,  où  nous 
attendaient  nos  gens,  et  bientôt  après  nous  dîmes  adieu  à 
ceux  de  nos  compagnons  qui,  bien  contre  leur  gré,  de- 
vaient rester  à  bord.  Mais  notre  entrain  ne  tarda  pas  à  être 
unpcu  abattu  par  une  de  ces  averses  si  fréquentes  à  Hiwaii- 
elle  nous  retint  lonp-temps  chez  Maaro.  Les  chemins  furent 
inondés  ;  il  ne  nous  servit  de  rien  de  n'être  partis  qu'après 
déjeuner  pour  éviter  l'extrême  humidité  de  l'herbe  et  des 
lx)is;  mais  vers  midi ,  le  temps  fut  de  nouveau  magnifique; 
à  quatre  heures  ,  nous  avions  fait  quatorze  millr;s,  et  trou- 
vant toutes  les  commodités  désirables  dans  un  établissement 


que  nous   rencontrâmes  à  celte  distance,  nous  nous   déci- 
dâmes à  V  passer  la  nuit. 

Cet  établissement  appartient  à  Rinai,  chef  du  district 
peu  habité  d'Ora  ,  et  se  compose  de  trois  maisons,  situées 
près  d'une  prairie  entrecoupée  d'arbres,  cl  non  loin  d'une 
forêt  majestueuse  qui  s'élend  jusqu'au  rivage.  Le  maître  et 
sa  famille  étaient  allés  à  environ  trente  ou  quarante  milles 
pour  surveiller  la  coupe  du  bois  de  sandal.  Quelques  do- 
mestiques seulement  étaient  restés  à  la  maison.  Ils  nous  re- 
çurent avec  empressement  et  mirent  la  principale  habita- 
tion à  notre  disposition. 

Nous  pûmes  nous  convaincre  ici  que  les  progrès  qu'ont 
faits  ces  peupicsnesont  pas  limités  aux  ports  de  mer  et  aux 
côtes.  La  maison  était  divisée  en  chambres,  séparées  par 
des  tentures  d'étoffes  et  des  nattes  du  pays;  il  y  avait  plu- 
sieurs chambres  à  coucher  ,  et  une  grande  pièce  bien  tenue, 
dans  laquelle  on  nous  introduisit.  Nous  ne  nous  serions  pas 
mieux  trouvés ,  dans  des  circonstances  comme  les  nôtres, 
dans  le  beau  salon  d'un  hôtel  américain  que  dans  celui-ci, 
dont  la  propreté  et  les  com/orls  furent  tout-à-fait  de  notre 
goût.  Les  nattes  qui  couvraient  d'ordinaire  le  plancher 
étaient  soigneusement  roulées  contre  la  muraille ,  en  l'ab- 
sence du  maître.  D'autres  objets  encore  semblaient,  pour 
la  même  raison,  avoir  été  déplccés ,  en  sorte  que  nous  ne 
vîmes  pas  la  maison  dans  tout  son  beau.  Cependant  tout  me 
prouva  que  le  changement  remarquable  qui  s'est  opéré 
dans  la  manière  de  vivre,  s'est  étendu  jusqu'aux  chefs  d'un 
rang  inférieur.  Je  vis  surtout  avec  grand  plaisir  plusieurs 
livres  imprimés  dans  la  langue  du  pays  et  bien  reliés,  et 
une  ardoise  suspendue  à  la  muraille.  Mais  ce  que  nous  sa- 
luâmes avec  de  joyeuses  acclamations,  ce  fut  un  large  divan 
qui  s'étendait  tout  le  long  d'un  des  côtés  de  la  salle.  Il  était 
formé  de  plusieurs  nattes  ,  posées  sur  des  planches  éle- 
vées de  deux  pieds  au-dessus  du  parquet,  entouré  de 
rideaux  de  toile  perse  ,  et  assez  grand  pour  que  nous  pus- 
sions tous  y  reposer  fort  à  l'aise. 

Nous  ne  vîmes  rien  d'intéressant,  le  lendemain  ,  avant 
d'être  arrivés  tout  près  du  volcan,  dont  nous  avions  aperçu 
la  fumée  de  fort  loin.  Elle  se  pressait  en  colonnes  si  épaisses 
que  nous  en  conclûmes  que  le  hirauea  devait  être  dans  une 
grande  agitation.  Je  ne  remarquai  pas  sans  peine  que  la 
seule  cabane  où  nous  pussions  trouver  un  abri  était  d'un 
tout  autre  côté  que  celui  par  lequel  j'étais  venu  en  1825, 
et  que  nous  arriverions  cette  fois  au  cratère ,  dans  une  di- 
rection moins  intéressante  qu'alors.  J'aurais  voulu  retiouver 
toutes  mes  anciennes  impressions  et,  dans  mon  désajjoinie- 
ment,  je  jouis  à  peine  de  labcautéet  du  pittoresque  du  che- 
min moins  rapide  par  lequel  nous  descendîmes  au  milieu 
des  précipices.  Les  approches  de  la  nuit  et  la  crainte  de  la 
pluie  ne  me  laissaient  cependant  point  d'alternative,  et  je 
me  hâtai  de  suivre  mes  compagnons,  impatient  de  contem- 
pler encore  une  fois  le  cratère,  de  quelque  point  de  vue 
qu'il  s'offrit  à  moi. 

Notre  arrivée  fut  plus  soudaine  que  je  ne  m'y  étais  at- 
tendu. J'étais  occupé  à  regarder  autour  de  moi,  croyant 
avoir  à  descendre  une  pente  plus  l'apide  que  les  précéden- 
tes, et  je  considérais  les  nuages  d'une  épaisse  fumée  qui 
s'élevait  jusqu'aux  cieux  et  s'étendait  sur  tout  l'horizon 
vers  le  sud  ,  cherchant  à  découvrir  le  gouffre  effrovable 
d'où  elle  s'échappait,  lorsque  tout  à  coup  nous  entrâmes 
dans  une  lourde  almosphère  de  vapeur ,  qui  sortait  des 
crevasses  qui  entrecoupaient  notre  sentier,  et  qui  tantôt 
allait  s'unir  à  la  fumée  du  cratère  ,  et  tantôt  enveloppait  le 
précipice  à  notre  droite.  Le  plateau  sur  lequel  nous  nous 
trouvions  peut  avoir  ua  mille  de  long  sur  un  demi-mille  de 
large.  11  est  resserré  contre  les  bords  du  cratère  par  une 
rangée  de  précipices.  Sa  surfiice  présente  partout  des  traces 
plus  ou  moins  évidentes  de  combustion  souterraine. 


LE  SEMEUR. 


29 


Le  vent  qui  s'éleva  dispersa  et  chassa  devant  nous  les 
niasses  épaisses  et  brûlantes  de  fumée  qui  sortaient  de  terre , 
les  faisant  tournoyer  et  leur  donnant  différentes  formes;  en 
même  temps  il  amena  de  la  mer  un  gros  nuage  noir  qui 
rasait  prcs(jue  le  sommet  des  arbres.  Tout,  autour  de  nous, 
présentait  un  aspect  eflrayant  et  désolé. 

La  pauvre  cabane  oii  nous  devions  passer  la  nuit  est  ou- 
verte sur  le  devant,  et  à  peine  fermée  du  côté  du  vent, 
elle  n'est  éloignée  du  cratère  que  de  quelques  centaines  de 
pas, mais  elle  ne  le  domine  pas,  et  on  ne  peut  pas  l'apeice- 
voirde  là.  Nous  ne  nous  v  arrêtâmes  donc  pns  ;  nous  nous 
liitames, au  contraire,  d'avancer  juqu'au  bord  du  précipice. 
Mais  là  nous  fûmes  encore  désapoinlés.  La  fumée  qui  obs- 
curcissait l'ouverture  de  l'abîme  était  si  compacte ,  que  l'œil 
ne  pouvait  la  percer  :  de  temps  en  temps  une  flamme  va- 
cillante se  faisait  jour  à  travers  son  épaisseur  et,  de  loin  en 
loin  ,  une  colonne  de  feu  s'élevait  tout  à  coup  dans  les  airs. 
Ce  spectacle,  quoique  au  dessous  de  mon  attente  ,  était  des 
plus  imposans.  La  profondeur  de  l'abîme  cntr'ouvert  per- 
pendiculairement h  nos  pieds  était  immense  et  impossible 
à  sonder.  L'obscur  et  vague  contour  des  hauteurs  autour 
de  nous,  que  la  fumée  envahissait  et  quittait  tour  à  tour, 
imprimait  à  ce  tableau  un  caractère  de  solennelle  immen- 
sité, qui  disposait  chacun  de  nous  à  reculei-,  épouvanté  d'a- 
voir tant  osé. 

Une  autre  cause  de  désapointement  fut  l'absence  de  ces 
détonations  terribles  qui,  lors  de  ma  premièi'e  visite,  se 
faisaient  entendre.  Maintenant,  on  entendait  à  peine  un  autre 
bruit  que  celui  du  vent  s' élevant,  au  milieu  des  cimes  des 
rochers,  jusqu'à  uuc  région  plus  pure,  quelques  sons  étouf- 
fés et  sourds  ,  et  par  moment ,  loi'squ'nne  bouffée  de  vent 
agitait  l'air  plus  fortement ,  le  sifflement  de  la  fumée  qui 
sortait  des  crevasses.  On  aurait  dit  le  bouillonnement  d'une 
immense  chaudière,  mêlé  au  bruit  du  ressac  de  la  mer  sur 
une  côte  rocailleuse. 

Nous  nous  retirâmes  enfin  dans  notre  cabane,  qui  nous 
parut  d'abord  assez  commode  ,  parce  que  nous  y  étions  à 
l'abri  du  vent;  elle  était  située  sur  un  coin  de  terre  que  ré- 
chauffaient les  émanations  du  volcan.  Nous  prîmes  notre 
repas  du  soir  près  d'une  crevasse ,  de  laquelle  la  vapeur  sor- 
tait avec  tant  de  force,  qu'elle  cuisit  nos  pommes  de  terre 
en  très  peu  d'iustans,  sans  le  secours  du  feu.  Mais  quand  nous 
voulûmes  prendre  possession  des  nattes  qu'on  nous  avait 
préparées  en  guise  de  lits,  nous  trouvâmes  que  notre  situa- 
tion était  pire  que  celle  de  l'homme  que  le  poète  Coleman 
place  au-dessus  du  four  d'un  boulanger.  Ou  aura  de  la  peine 
à  croire  que  nous  pûmes  dormir  dans  une  température  de 
I20  degrés  du  thermomètre  de  Farenheit.  Heureusement 
que  l'air  supérieur  n'était  qu'à  5o  ou  Oo  degrés,  de  sorte 
qu'en  nous  tournant  et  retournant  fréquemment,  nous  nous 
rafraîchissions  un  peu  d'un  côté  ,  tandis  que  l'autre  était  ex- 
posé à  ime  grande  chaleur.  Il  n'v  avait  pas  moyen  de  faire 
autrement.  Cette  cabane  était  le  seul  abri  que  nous  pussions 
avoir,  et  comme,  durant  la  nuit,  il  y  eut  plusieurs  averses, 
c'eût  été  exposer  notre  santé  et  même  notre  vie,  que  d'es- 
sayer de  dormir  en  plein  air  en  un  pareil  lieu.  Nous  prîmes 
donc  notre  parti  de  ce  gîte  ,  et  après  bien  des  soupirs,  des 
tourcoicmens  et  des  marques  d'impatience,  nous  parvînmes 
à  nous  endormir.  Le  lendemain,  nous  fûmes  tout  léconciliés 
avec  notre  chambre  à  coucher,  en  remarquant  que  le  bain  de 
vapeur  delà  nuit  avait  dissipé  la  roideur  de  nos  membres , 
occasionée  par  les  fatigues  de  la  veille. 

Je  m'étais  levé  vers  minuit ,  désirant  contempler  de  nuit 
le  cratère.  Li  vapeur  et  la  fumée  s'élevaient  toujours  en 
épaisses  colonnes  au  dessus  des  rochers;  mais  de  nombreux 
étangs  de  feu  ,  dans  une  effroyabli;  agitation ,  lançaient  des 
fusées  ctincelantes  vers  les  cieux  et  changeaient  par  momens 
la  masse  de  .'"umée  en  une  mssse  lumiiieuse,  Jjçs  partie»  àKi 


volcan  ,  qui  semblaient  être  le  plus  agitées  ,  étaient  précisé- 
ment à  mes  pieds;  de  temps  en  temps,  des  sources  enflam- 
liiées  s'en  échappaient  et  serpentaient  avec  rapidité  dans 
diveiscs  directions,  éblouissant  les  yeux  par  leur  éclat  et 
m'étonnant  par  leur  l'égularité.  Mais  comme  ces  diverses 
formes  et  cette  agitation  n'étaient  rien  en  comparaison  de 
ce  qile  j'avais  vu  précédemment,  et  que  le  vent  était  froid 
et  perçant ,  je  me  hâtai  de  regagner  notre  chaude  demeure. 
La  matinée  fut  superbe;  le  ciel  était  d'une  pureté  admi- 
rable ,  et  nous  vîmes  dans  toute  leur  beauté  les  sites  brillans 
du  Mounaroaet  du  Mounuka.  Avant  le  lever  du  soleil,  j'étais 
déjà  retourné  au  cratère.  J'en  suivis  les  bords  à  l'ouest  pen- 
dant plus  d'un  demi-mille  ,  et  je  pus ,  pour  la  première  fois, 
en  distinguer  les  contours.  Mais  la  lumière  du  jour  avait  fait 
disparaître  les  feux.  Là  ou ,  durant  la  nuit ,  j'avais  remarqué 
la  plus  grande  agitation  ,  je  ne  vis  plus  que  des  lacs  de  lave 
funiaiiteet  des  cônes  noirâtres  enveloppés  de  flammes  pâles 
et  sépulcrales. 

Aprèsavoiralteintl'endroit  où  le  plateau  sur  lequel  notre 
hutte  était  construite  touche  au  cratère  ,  je  pris  un  sentier 
qui  conduit  à  la  forêt,  où  je  rejoignis  deux  de  mes  compa- 
gnons qui ,  munis  de  leurs  fusils,  avaient  été  faire  la  chasse 
aux  canards  sauvages.  En  revenant,  nous  passâmes  par  des 
étangs  qui  fournissent  aux  voyageurs  la  seule  eau  qui  se 
tiouve  dans  le  voisinage.  Cette  eau  est  une  bénédiction ,  non 
seulement  pour  l'homme  qui  traverse  cette  partie  si  inté- 
ressante de  l'île,  mais  aussi  pour  les  oiseaux  de  l'air,  qui , 
presque  toujours ,  habitent  en  sûreté  les  régions  qui  l'envi- 
ronnent. C'cstpar  la  condensation  de  la  vapeur  qui  s'échappe 
des  creux  et  des  crevasses  de  la  terre,  tout  auprès  d'un  lit 
de  terre  et  de  lave  si  dur  et  si  compact  que  l'eau  ne  peut 
pas  filtrer  à  travers,  qu'est  foi-mé  ce  bassin  naturel;  les 
gouttes  produites  par  l'action  de  l'air  froid  sur  la  vapeur 
viennent  y  tomber,  et  il  en  résulte  une  provision  continuelle 
de  l'eau  la  plus  pure.  Je  considérai  avec  admiration  ce  sim- 
ple procédé  toujours  en  action  ,  et  je  pensai  avec  étonne- 
ment  et  reconnaissance  à  la  sagesse  et  à  la  bonté  du  Tout- 
Puissant,  qui  se  déploient  «i  souvent,  dans  l'économie  de 
la  nature,  à  propos  de  circonstances  peu  importantes  en 
apparence,  préparant  toutes  choses  pour  le  bien-être  des 
créatures.  Ah  !  il  est  vrai  de  dire  «  que  les  œuvres  de  l'E- 
»  ternel  le  louent!   » 

Après  le  déjeuner ,  nous  nous  disposâmes  à  descendre 
dans  le  cratère  ,  et  bientôt  nous  fûmes  tous  munis  de  longs 
bâtons  et  de  gourdes  pleines  d'eau.  En  face  de  notre  cabane, 
la  descente  ressemble  à  un  mur  perpendiculaire  de  neuf 
cents  pieds.  Il  nous  fallut  donc  chercher  ailleurs  un  chemin, 
et  d'après  le  conseil  de  nos  guides  qui ,  depuis  deux  ou  trois 
ans,  avaient  conduit  plusieurs  voyageurs  dans  ce  lieu,  nous 
nous  dirigeâmes  vers  l'est ,  où  nous  trouvâmes,  en  effet,  un 
sentier.  Après  une  descente  rapide  de  quatre-vingt  à  cent 
pieds,  pendant  laquelle  nous  dûmes  sauter  de  rocher  en 
rocher,  nous  arrivâmes  à  une  petite  vallée  d'un  demi-niillc 
de  long  sur  un  quart  de  mille  de  laige,  entrecoupée  de  mon- 
ticules et  de  profondes  crevasses  et  couverte  d'herbes,  de 
buissons  et  de  petits  arbres.  La  pente  devient  plus  facile.; 
cet  endroit  est  séparé  du  cratère  par  une  rangée  de  collines 
arides,  composées  de  sable  et  de  matières  volcaniques.  Il  est 
évident  que  cette  vallée  provient  de  quelque  éboulemcnt, 
qui  doit  avoir  eu  lieu  à  une  époque  peu  éloignée.  Le  lei-ri- 
ble  élément  qui  rugit  encore  au-dessous  d'elle  ,  ayant  entiè- 
rement miné  en  cet  endroit  les  hauteurs  dont  elle  faisait 
partie ,  elle  s'en  sera  détachée  et  se  sera  écroulée  avec  fra  - 
cas.  Il  est  probable  que  maintenant  toute  la  surface  sur 
laquelle  nous  marchions ,  n'est  à  son  tour  que  comme  sus- 
pendue sur  une  base  peu  solide,  jusqu'à  ce  que  quelque^ 
nouvel  accident  du  volcan  la  fasse  descendre  dans  un  abîr 
de  feu  ,  où  elle  sera  convertie  en  flammes  liquides. 


30 


LE  SEMEUR. 


LasctiiC  que  iiûLis  LODlcniplioiis  (Uail  extiaoïdinaire  au 
plus  hautpoi.a:<Jci;ière  el  devant  nous  ,  étaient  des  rochers 
uus  et  perpendiculaires,  dont  l'endroit  où  nous  nous  trou- 
vions n'était  qu'un  débris;  tout  autour  ou  voyait  des  mon- 
tapnes  et  des  ravins  en  miniature,  qui  présentaient  les 
formes  les  plus  bizarres,  et  étaient  couverts  de  verdure.  Le 
sentier  qui  serpente  au  milieu  de  ces  derniers  ,  quoique  as- 
sez uni  et  facile  eu  apparence,  est  ea  réalité  le  plus  dange- 
reux que  nous  eussions  encore  eu  à  parcourir.  En  quelques 
endroits ,  les  buissons  et  les  herbes  qui  l'obstruent  cachent 
ciiticrenient  ou  en  partie  d'effroyables  crevasses,  dans 
lesquelles  un  seul  faux  pas  suffii  ait  pour  faire  tomber ,  pour 
ne  plus  en  revenir.  Plusieurs  fois,  lorsque  je  pensais  le 
moins  au  danger,  je  me  suis  trouvé  tout-à-coup  près  d'une 
de  ces  lentes,  et  mou  sang  se  glaçait,  quand  je  considérais 
leur,  insondable  profondeur  et  le  péril  que  mon  impru- 
dente m'avait  fait  courir. 

Apics  avoir  traversé  ce  vallon  remarquable,   nous  nous 
trouvions  encore  à  quatre  ou  cinq  cenU  pieds  plus  haut 
nue  le  cratère  du  volcan  ;  nous  eûmes  dès  lors  à  marcher  sur 
une  lave,  tantôt  très-dure  ,  tantôt  très-molle  ,  ce  qui  rendit 
notre   descente  fort  difficile.   Nous  arrivâmes  enfin ,   avec 
des  peines  infinies  ,  à  la  galerie  naturelle  qui  règne  autour 
du  gouffre.  C'est  de  là  que  nous  devions  y  descendre.  La  sur- 
face est  plus  remuée,  plus  déchirée  que  jamais;  on  dirait  un 
hideux  amas  de  ruines.  Chacun  dirigea  ses  pas  à  sa  guise,  et 
quelques-uni  de   nous  arrivèrent  jusqu'au   bord  de  l'éUng 
de  fiu  que  nous  avionsvu,  la  veille,  dans  une  si  grande  agita- 
tion. Pendant  les  deux  ou  trois  heures  que  nous  restâmes  en 
ce  lieu  ,    nous  visitâmes  quatre   cônes,  tous  foyers  de  feu 
d'une  activité  exti'uoidinaire.  Le  premier  que  nous  vîmes 
était  presque   entièrement  incrusté  de  souffre.   Nous  ne 
pûmes  eu    approcher  que  du   côté  du    vent,   tant   étaient 
grandes  la  chaleur  et  la  vapeur   qui  s'en  échappaient  dans 
les  autres  diieclions.  L'élévation  n'en  était  que  de  quelques 
pieds.    ]\ous  en   approchâmes  assez  près   pour   pouvoir  le 
toucher  avec  nos   bâtons.   Quoique  la  fumée  el  la  vapeur 
sortissent  de  son  sommet  avec  force,  nous  n'aperçûmes  ni 
feu  ni  lave  liquide;  mais  nous  entendîmes  si  distinctement 
le  mugissement  des  flammes  qui  s'agitaient  sous  nos  pieds , 
que  nous  commençâmes  à  nous  trouver  téméraires  de  nous 
être  tellement  mis  à  portée  de  leur  bruit  menaçant. 

L'avide  curiosité  qui  nous  avait  fait  affronter  les  dangers 
de  notie  situation  fut  amplement  satisfaite,  lorsque  nous 
arrivâmes  près  de  deux  cônes  beaucoup  plus  élevés.  Notre 
■iltcntioii  fut  d'abord  excitée  par  le  sifflement  aigu  et  le  tra- 
vail laborieux  de  la  vapeur  et  par  les  flammes  qui  sortaient 
par  momciis  de  leur  sommet.  Ils  étaient  à  peu  de  distance 
l'un  de  l'autre,   hauts  de  vingt  pieds    environ,  n'en  ayant 
guère  que  soixante  de  circonférence,  et  ils  se  terminaient 
tous  deux  presqu'en  pointe.  Quoique  la  lave  s'en  échappât 
avec  fureur  ,  celle  qui  s'était  refroidie  à  leur  base  étant  assez 
élevée,  nous  pûmes,   en  y  montant,   plonger  nos  bâtons 
dans  leur  ouverture  et  en  retirer  ainsi  de  la  lave  brûlante  , 
aur   laquelle  nous  nous  hâtâmes   d'imprimer   nos   cachet-. 
Pelé  ,  la  déesse  des  volcans  .  ne  parut  pas  satisfaite  de  cette 
Jamiliai'ité;  car  quand  nous  enfoncions  nos   bâtons  dans  la 
lave ,  elle  s'agitait  avec  plus  de  violence.  Ce  spectacle  est  si 
grand  et  si  sublime,  ces  scènes  sont  à  la  fois  si  admirables 
et  si  effrayantes  ,  qu'ii  fiiu-Jiait  pnuvcii'  donner  des  jours 
entiers,  au  lieu  d'une  seule  matinée,  à  les  contempler;  ce 
fut  avec  un  regret  extrême  ,  qu'épuisés  de  fatigue  et  de  faim, 
nous  dîmes   adieu    aux   profondeurs  dans   lesquelles   nous 
étions  descendus.  Notre  retour  à  la  cabane  où    nous  avions 
passé  la  nuit,  fut  très-péuible. 

Le  jour  de  notre  arrivée  ,  comme  je  m'éuiis  approché  du 
boid  du  cratère,  un  coup  de  vent  enleva  le  chapeau  de 
paille   que  je    portais   pour   me  garantir   du  soleil;  il   fut 


emporté  au  fond  du  précipice.  Je   ne  m'attendais  guère  à 
le  revoir;  mais  pendant  que  nous  diiiions  ,  nous  vîmes  ac- 
courir un  de  nos  guides  qui  venait  en  toute  hâte  chercher 
une  corde;  nous  sortîmes  pour  apprendre  ce  qui  était  ar- 
rivé, et  on  nous  dit  qu'un  homme  du  pays,  qui  avait  aperçu 
mon  chapeau  sur  un  rocher,  à  quelques  centaines  de  pieds 
plus  bas,  avait  réussi  par  des  efforts  incroyables  à  s'en  em- 
parer; mais  en  revenant,  comme  il  ne  se  trouvait  plus  qu'à 
une  vingtaine  de  pieds  du  plateau  où  nous  étions  ,  il  n'avait 
pu  aller  plus  loin  ;  il  se  tenait  debout ,  sur  une  saillie  de  ro- 
cher, exposé  à  chaque  instant  à  perdre  l'équilibre  et  à  tom- 
ber dans  legouffre.  Nous  frémîmes  en  pensant  à  l'issue  pro- 
bable de  cette  aventure;  voyant  que  nous  ne  pouvions  être 
d'aucune  utilité ,  et  redoutant  de  voir  de  nos  yeux  une  ca- 
tastrophe aussi  horrible,  nous  attendîmes  ,  dans  une  agita- 
tion silencieuse,  quel  en  serait  le  résultat;  au  bout  de  peu 
d'instans,  nous  eûmes  le  bonheur  d'apprendre  par  les  cris 
de  joie  de  nos  gens  qu'ils  avaient  réussi  à  sauver  leur  com- 
pagnon, et  bientôt  après    il   vint  lui-même,  pâle  comme 
la  iiiort  ,  tremblant  comme   une  feuille  ,  et  couvert  de 
sueur  froide  ,  me  remettre  mon  vieux  chapeau  de  paille  , 
qui  certes  ne  valait  pas  la  peine  qu'on  y  songeât  un  moment. 
Après  avoir  dormi  quelques  heures,  je  me  réveillai ,  et 
voyant  que  les  nuages  au-dessus  du  volcan  étaient  magnifi- 
quement illuminés  ,  je  me  hâtai  de  me  rendre  avec  une  lu- 
nette d'approche  sur  le  bord  du  cratère.  Un  changement  cou  - 
sidérable  s'était  opéré  dans  l'activité  des  foyers  du  feu,  dan» 
l'éclat  et  l'élévation  des  flammes ,  et  dans  la  force  des  déto- 
nations que  j'entendais  de  tous  côtés.  Pétais  occupé  ,  depuis 
dix  minutes,  à    promener   ma   lunette   d'un  cône   à   l'au- 
tre ,  et  sur  les  lacs  et  les  torrens  de  lave  liquide  et  brillante, 
quand  un  sifflement  soudain  ,  mêlé  de  sons  confus  et  sourds 
et  accompagné  d'une  lueur  extraordinaire  ,  attira  mes  re- 
gards   à  mes  pieds.  Là,  je    vis    un  spectacle  des  plus  ex- 
traordinaires .  dont  l'imagination  elle-même   ne    pourrait 
se  faia'C  une  idée.  Un  lac  immense,  qui  sans  doute  venait  de 
s'ouvrir,  était  dans  toute  l'agitation  d'une  tempête  furieuse 
sur  mer.  D'abord,  les  matières  enflammées  se  roulaient  et  se 
soulevaient  à  la  hauteur  de  quinze  à  vingt  pieds  avec  une 
lapidi  lé  extrême;  puiseutlieu  un  mouvementrégulier  etplus 
lent,  se  dirigeant  du  sud  au   nord  ,  et  poussant  devant  lui 
comme  une  lame  embrasée  dont  les  vagues  s'élevaient,  se 
divisaient ,  se  brisaient,  en  écume  de  feu,  semblable  à  des 
vagues  de  la  mer  sur  une  côte  hérissée  :  le  spectacle  était 
effrayant,  el  en  voyant  les  vagues  s'élever  toujours  plus, 
comme  si  elles  voulaient  envahir  la  place  où  je  lu  ;  trou- 
vais, j'oubliai  un  instant  la  distance  qui  m'en  séparait,  et  je 
reculai,  en  poussant  un  cri  d'iiorreur.  Au  bout  de  quinze 
minutes,  la  fureur  de  cette  partie  du  volcan  s'était  appai- 
sée  ,  et  sa  surface  était  devenue  moins  brillante  et  moins  ea- 
flaaimée  que  d'autres.  J'attendisloiig-temps,  espérant  jouir 
encore  une  fois  de  ce  magnifique  spectacle  ,  mais  ce  fut 
en  vain  ;  je  retournai  donc  à  la  hutte,  rempli  d'une  solen- 
nelle admiration   et  d'un  profond  sentiment  de    ma  peti- 
tesse ,  produit  par  la  grandeur  et  la  puissance  que  maui- 
fescient  les  oeuvres  de  l'Eternel. 

Le  lendemain  ,  de  bonne  heure,  nous  nous  mîmes  en 
loutr  pour  le  retour. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

Lettres  philosophiques  adressées  a  un  Berlinois  ,  par 
M.  Llrminier.—  N°  VIIL  —  De  l'Eglise  et  de  la  Phi- 
losophie Cdtholique.  —  M.  de  La  Mennais. 

Le  morceau  dont  le  titre  précède  se  lit  dans  le  dernier 
I  allier  de  la  Re^'ite  des  Deux  Mondes  (i5  septembre  ),  l'un 
des  recueils  périodiques  les  plus  graves  et  les  mieux  écrits 


LE  SEMEUR. 


31 


([Ut;  nous  posscJioiis  ,  cl  qui  conijilc  parmi  ses  rédacteurs 
plu'^iei'.rs  «les  jeu  lus  écrivains  del'uiicicii  t^/t)Z>e.  L'auteur  des 
Lcitres  philosophiques  occupe  une  place  dslinguée  pai'nii  les 
liomnics  sortis  de  l'école  éclectique.  Sou  nom  est  déjà  ho- 
norabiemcut  connu  dans  la  science,  dans  les  lettres  et  dans 
le  haut  enseignement.  Sectateur  d'un  spiritualisme  élève , 
nourri  des  fortes  études  de  l'Alh, magne  ,  doué  d'une  pa- 
role Facile,  lucide  el  pleine  de  chaleur,  il  ne  peut  être  sans 
influence  sur  la  jeunesse  de  nos  écoles,  et  comme  tel  ,  il 
mérite  doublement  ratlcntion  des  amis  de  l'Evangile;  car 
si  des  erreurs  s'échappent  de  sa  plume  ^  ses  erreurs  ne  pas- 
seront pas  sans  laisser  une  funeste  impression  dans  des  intel- 
ligences que  rien  ne  prémunit  coutrc  elles. 

M.  Lcrminier  croit  à  l'autorité  absolue  et  sans  bornes  de 
la  raison  humaine.  C'est  dire  qu'il  ne  saurait  que  difficile- 
ment toucher  aux  questions  religieuses,  sans  y  trouver  bien 
des  pierres  d'achoppement.  Aussi  devions-nous  nous  atten- 
dre qu'écrivant  sur  l'Eglise  et  sur  la  philosophie  catholi- 
que, il  lui  serait  impossible  de  ne  pas  dépasser  les  limites  de 
la  critique  fondée  qu'on  peut  faire  de  l'une  et  de  l'autre  ,  et 
de  ne  pas  attaquer  le  Christianisme  lui  -  même,  tout  en  ne 
voulant  diriger  ses  coups  que  contre  la  foi  dégénérée  de  la 
taiisse  catholicité.  En  effet,  ce  peu  de  pages  est  une  méprise 
continuelle  sur  le  Christianisme  et  une  dénégation  de  sa 
divme  autorité  ,  tout  autant  qu'une  protestation  contre 
les  prétentions  de  Rome.  Nous  le  répétons,  aupoint  de  vue 
où  s'est  placé  l'auteur,  c'était  chose  toute  naturelle  et  qui 
ne  saurait  nous  sui prendre;  mais  ce  qui  nous  étonne  da- 
vantage, c'est  de  voir  combien  sont  superficielles  les  notions 
que  possède  M.  Lei minier  sur  les  doctrines  chrétiennes  et 
sur  leur  histoire  ;  et  pour  combien  peu  de  chose  il  compte 
les  faits  historiques  les  plus  incontestables  de  nos  annales 
ia-rrécs. 

Disons  ici  quelques  mots  sur  la  grande  question  de  l'au- 
torité ,  qui  domine  tout  le  travail  de  l'auteur  et  qui  n'est 
pas  moins  vivante  entre  nous  et  les  philosophes  qu'entre 
CCS  derniers  et  les  catholiques  ,  qu'entre  les  catholiques  et 
nous  ;  car  il  suffit  de  la  transporter  sur  un  autre  terrain  que 
celui  des  traditions  ecclésiastiques  pour  en  fjire  une  ques- 
lou  toute  chrétienne. 

«  Si  vous  voulez  exploi  er  les  problèmes  religieux ,  dit 
cet  écrivain  ,  trois  chemins  s'offrent  à  vous,  la  philosophie , 
la  réforme,  le  catholicisme.  Pour  nous,  nous  avons  fait  no- 
tre choix ,  et  nous  nous  en  léfcrons  philosophiquement  sur 
toutes  choses  à  rauloritc  de  l'esprit  ïuiniaiii.  Le  protestan- 
tisme reconnaît  bien  l'empire  et  la  légitimité  de  la  philoso- 
phie ;  mais  à  sou  sens  il  est  une  région  où  la  raison  seule  s'é- 
gaie  ,  où  la  foi  seule  peut  soutenir  l'homme  et  le  mener  :  il 
admet  le  secours  formel  de  la  Divinité  ,  la  réalité  d'une  ré- 
vélation primitive;  il  la  prouve  par  l'Evangile,  dont  il  re- 
met l'int-  rprétation  aux  cou  viciions  de  la  raison  individuelle. 
C'est  ainsi  qu'il  s'efforce  de  suppléer  à  la  philosophie  ,  de  la 
dépasser  et  qu'eu  même  temps  il  y  revient;  c'est  ainsi  qu'il 
s'avoue,  avec  sincérité,  partagé  entre  l'Evangile  et  la  raison. 
Le  catholicisme  s'appuie  sur  l'Eglise  et  sur  les  traditions  • 
il  ne  peut  entendre  l'Etriture  ,  en  ce  qui  regarde  la  foi  et 
les  mœurs  ,  que  suivant  le  sens  des  Pères;  l'Église  catholi- 
que professe  de  ne  s'en  départir  jamais,  et  elle  ne  reçoit  au- 
cun dogme  qui  ne  soit  conforme  à  la  tradition  de  tous 
les  siècles  précédens.  » 

M.  Lerminier  aurait  pu  ajouter  un  quatrième  mode  d'ex- 
ploration aux  trois  qui  précèdent;  nous  voulons  dire  celui 
des  chrétiens  qui  ne  reconnaissent  ,  en  matière  de  dotTiie 
religieux,  ni  l'autorité  de  la  raison,  ni  celle  des  traditions 
ecclésiastiques,  n'attachant  jamais  qu'une  importance  tout-à- 
fait  secondaire  aux  témoignages  de  l'une  et  de  l'autre  et 
qui  n'admettentd'aulreautorilé  que  celle  des  Livres  canoni- 
ques de  l'Ancien  et  du  Nouveau-Testament.  Ces  chrétiens 
ue  sont  pas  en  tout  point  les  protestaus  que  définit  M.  Ler- 
minier, et  qui  malheureusement  ne  sont  que  trop  nombreux 
parmi  les  descendans  des  vieux  reformés;  ils  ne  consi- 
dèrent point  la  révélation  comme  un  supplément  de  la  phi- 
losophie ,  et  ils  n'ont  garde  d'interpréter  l'Ecriture  d'après 
les  convictions  de  leur  raison  individuelle,  ce  qui  les  ra- 
mènerait effectivement  à  uc  reconnaître  en  réalité  que  l'au- 
torité de  celle  raison.  Les  chrétiens  bibliques ,  et  nous  soin 
mes  de  leur  nombre  ,  réclament  à  la  foi-  la  hbcri-  d'examen 


et  l'autorité  absolue  en  malière  de  croyances  religieuses; 
ils  veulent  l'indépendance  et  la  soumission  ,  l'individua- 
lisme et  le  catholii.isme;  mais  ils  les  veulent  autrement  que 
les  philosophes  ,  autrement  que  les  pioteslans  qui  ne  sont 
eiKorc  que  protestaus,  autrement  aussi  que  les  sujets  de 
l'Eglise  romaine. 

Les  philosophes  réclament  une  entière  indépendance  pour 
la  raison  individuelle,  et  une  autorité  suprême  pour  la  rai- 
sou  générale  delcur  siècle.  Ilsveulentia  liberté  d'examen  et 
de  discussion  ,  mais  cela  pour  que  chacun  arrive  à  l'unité 
de  croyances,  et  quelque  anarchie   qui  règne  maintenant 
dans  le  champ  de  la  science,  ils  se  tiennent  prêts  à  déclarer 
hérétique    quicouque   ne   ferait  servir  l'examen    qu'à  s'i- 
soler  des   idées    généralement  admises  ,  et  qu'on  s'accorde 
à   regarder  comme  les  conquêtes  de  la   raison  humaine. 
Croire  que  la  philosophie  ne  soit  que  protestante,  c'est  mal 
connaître  les  besoins  et  les  tendances  de  l'esprit  humain  ; 
elle  est  en  effet  tout  à  la  fois  protestante  et  catholique.  Le 
protestantisme  est  le  point  de  départ;  le  catholicisme  est  le 
but.  Ici  c'est  la  raison  humaine ,  et  elle  seule  qui  doit  con- 
duire de  l'un  à  l'autre  ;  c'est  elle  seule ,  qni  éclaire  le  com- 
mencement de  la  route,  elle  qu'on  retrouve  à  son  extré- 
mité ,  par  elle  qu'on  commence  et  par  elle  qu'on  finit;  elle 
est  l'alpha  et  f  oméga.  Mais  une  question  préalable  se  pré- 
seule ici.  A-t-ou  bien  sérieusement  demandé  à  cette  raison 
si  elle  peut  vraiment  faire  les  frais  de  cet  important  voyage? 
L'at-on  consultée  pour  savoir  si  elle  se  reconnaît  toute  la 
portée  qu'on  lui  suppose?  A-t  elle  interrogé,  pour  s'en  assu- 
rer, le  souvenir  de  ses  tentatives  précédentes  pour  s' éleverau 
ciel ,  et  lui  dérober  les  secrets  de  son  Créateur?  Je  ne  pense 
pas  que  cet  examen  ait  jamais  été  fait;  et  cependant  il  est 
sage  qu'avant  de  se  mettre  en  marche,  qu'avant  surtout 
d'affirmer  qu'on  atteindra  le  but,  on  commence  par  s'assu- 
rer qu'on  en  possède  les  moyens.  Avant  de  bâtir  une  tour 
qui  doit  atteindre  jusqu'aux  cicux,  il  faut,  selon  la  re- 
commandation de   Jésus-Christ,  s'asseoir  d'abord,  et  faire 
le  compte  de  ses  ressources.  Eh  bien  !  cet  examen  que  con- 
seille la  sagesse  la  plus  élémentaire,  les  sages  de  ce  monde 
:ont  toujours  dédaigné  de  s'y  an  êler. Qu'ils  nous  pcrmetteni 
'de  les  avenir  do  celte  importante  lacune,  et  de  leur  faire 
au  moins   pressentir   le  résultat  auquel  ils  se  trouveraient 
conduits  en  commençant  par  là.  Pour  nous  faire  quelque 
idée  de  ce  qu'il  nous  est  permis  d'attendre  de  l'esprit  hu- 
main en   fait  de  croyances  religieuses,  et  quelle  peut  être 
son  autorité  en  pareille  matière  ,  voyons  ce  qu'il  a  déjà  fait 
en  ce  genre.   Pour  connaître  la  capacité  d'un  homme,  ce 
sont  ses  œuvres  qu'on  interroge. 

Je  parcours  toutes  les  religions  passées  et  présentes,  au- 
tour desquelles  les  sociétés  humaines  se  sont  ralliées,  et- 
j'en  cherche  vainement  une  seule  que  la  philosophie  puisse 
revendiquer  comme  sa  création.  Je  ne  pense  pas  qu'elle 
tienne  à  honneur  tic  léclamer  ni  le  grossier  fétichisme 
du  sauvage  africain,  ni  le  sabéisme,  ni  même  le  polithéisme 
avec  toutes  ses  variétés. 

Ce  sont  pourtant  là  des  productions  incontestables  de 
l'esprit  humain  ,  de  cet  cspril  à  la  conduite  duquel  on  veut 
que  nous  ayons  la  plus  absolue  confiance.  Parlerai -je  des 
croyances  i)autliéisies  des  brahmanes,  de  la  sagesse  des 
Egyptiens,  de  la  théoloj;ie  du  Zend-Avesta  ,  eu  un  mot,  des 
dogmes  les  plus  philosophiques  de  l'ancien  monde  oriental  i' 
D'abord ,  ces  dogmes  n'ont  jamais  clé  que  le  partage  des 
castes  savantes  et  sacerdotales,  et  d'un  petit  nombre  d'ini- 
tiés; ils  ne  constituèrent  jamais  des  croyances  catiiol;<;ues . 
générales  :  le  polythéisme  seul  était  reçu  des  masses.  Puis  , 
que  de  folies ,  que  de  vaincs  subtilités  dans  ces  religions 
elles-mêmes  ,  qui  prouvent  d'autant  plus  l'impossibilité  ou 
l'homme  se  trouve  de  renouera  lui  seul  des  relations  iute!- 
leciuelles  et  morales  avec  Dieu,  qu'elles  sont  le  fruit  d'ef- 
foils  inou'is  pour  parvenir  à  ce  grand  but.  Nous  avons  doji 
eu  l'occasion  de  faire  remarquer  que  l'esprit  humain,  livn 
à  ses  propres  forces,  s'est  constamment  allé  perdre  dan* 
l'abîme  du  panthéisme,  lorsqu'il  a  voulu  s'aventurer  un 
peu  loin  dans  l'exploration  des  grands  problèmes  de  Dieu  , 
de  l'homme  et  de  la  nature.  C'est  là  qu'est  arrivée  la  philo- 
sophie la  plus  avancée  de  l'Orient;  c'est  là  que  la  luiiite 
phil 'Sophie  grecque  a  échoué;  c'est  là  enfin  que  les  pins 
[iroioJlds  penseurs  di  l'Allemagne  mndrnie,    Ficliie,  i  ..- 


32 


LE  SEMEUR. 


cole  naturaliste,  Ilégel  et  ses  disciples  en  Franco,  ont  ete  en- 
traînés. Je  ne  dirai  rien  de  la  prétention  plus  que  gra- 
tuite qu'on  veut  élever  de  nos  jours  en  faveur  de  la  philo- 
sophie, lorsqu'on  avance  avec  le  plus  grand  séneus  que  le 
Christianisme  est  sorti  de  l'école  de  Platon.  Cette  assertion 
a  déjà  été  suffisamment  réfutée  dans  ce  journal  (i). 

1,'histoire  nous  enseigne  que  la  notion  d'un  seul  Dieu 
est  la  plus  ancienne  notion  religieuse  de  l'humanité ,  et 
quel'esprit  humain,  soit  qu'on  étudie  sou  action  dans  les 
écoles  philosophiques,  soit  qu'on  l'observe  dans  le  mouve- 
ment intellectuel  du  peuple,  n'a  jamais  su  qu'altérer  et  dé- 
grader cette  notion  aussi  simple  que  sublime.  Comment  dès 
lors  prendre  avec  confiance  l'esprit  humain  pour  guide  dans 
la  haute  sphère  où  nous  cherchons  nos  plus  précieuses 
croyances?  Comment  lui  reconnaître  l'autorité  qu'on  ré- 
clame pour  lui  ?  Je  me  borne ,  pour  le  présent ,  d'avoir 
invoqué  le  témoignage  de  l'expérience;  à  la  rigueur,  il  doit 
nous  suffire.  Le  défaut  d'espace  ,  et  ce  qui  nous  reste  à  dire, 
ne  nous  permettent  pas,  dans  cet  article,  de  montrer  que  lu 
raison  elle-même ,  lorsqu'on  la  consulte  ,  ne  veut  pas  de 
l'honneur  d'une  pareille  autorité,  et  que  la  philosophie  a 
du  moins  assez  mesuré  ses  forces  maintenant  pour  se  récu- 
ser en  matière  de  dogme  religieux.  Poursuivons. 

Nous  venons  de  voir  que,  livré  à  lui-même,  l'homme  n'a 
jamais  fait  qu'altérer  la  notion  de  l'unité  de  Dieu.  C'est  as- 
sez dire  que  ce  n'est  pas  lui  qui  s'est  donné  cette  notion  , 
qu'elle  n'est  pas  une  conception  spontanée  de  l'esprit  hu- 
main ,  mais  un  fait  révélé.  Un  livre,  un  seul  livre,  œuvre 
de  plusieurs  siècles  ,  se  présente  où  cette  idée  ,  enseignée 
dès  la  première  page,  loin  de  s'altérer  comme  dans  les  li- 
vres des  philosophes ,  se  conserve  dans  toute  sa  siniplicité 
première,  en  jetant  seulement  un  éclat  plus  vif  de  siècle  en 
siècle.  Ce  livre  parle  avec  autorité  et  réclame  impérieuse- 
ment ma  foi.  On  m'assure  que  cette  soumission  il  la  réclame 
à  bon  droit;  on  m'en  donne  pour  preuve  des  faits  que  je 
puis  aisément  vérifier.  Quelqu'extraordinaires,  queiqu'in- 
vraisemblables  que  me  paraissent  quelques-uns  de  ces  faits, 
je  ne  me  refuse  pas  à  cet  examen  ;  je  pèse  la  valeur  des  té- 
moignages qui  les  appuient  et  je  les  trouve  marqués  au  sceau 
delà  vérité.  Plus  j'avance  duis  la  lecturedu  livre,  et  plus  je 
m'assure  que  ses  auteurs  n'ont  ni  pu  ni  voulu  me  tromper; 
plus  je  mesure  les  prodigieux  effets  de  leurs  paroles  sur 
ceux  qui  les  ont  reçues,  à  toutes  les  époques,  et  plus  je 
compare  ces  effets  avec  tous  ceux  qu'a  jamais  produits  la  sa- 
gesse des  écoles,  plus  je  me  persuade  que  le  livre  que  j'ai 
sous  les  yeux  mérite  d'être  appelé  la  Parole  de  Dieu,  qu'ila 
droit  de  m'enscigner.  En  un  mot,  j'appelle  ma  raison  à 
constater  la  réalité  d'une  multitude  défaits  accessibles  à 
son  observation,  bien  que  souvent  inexplicables  par  elle, 
et  qui  prouvent  de  la  manière  la  plus  incontestable  que  le 
Christianisme  est  ce  qu'il  dit  être  ,  et  que  la  Bible  doit  être 
crue.  A  tous  ces  faits  vient  enfin  s'en  ajouter  un  que  ma 
raison  constate  aussi,  qu'elle  trouve  réel,  qui  se  passe  en 
moi-même  et  qui  est  décisif  pour  moi  ;  c'est  une  révolution 
opérée  dans  mon  être  moral  sous  la  double  intUience  de  ce 
livre,  et  d'une  force  que  je  sens  très-bien  m'êlre  étrangère, 
révolution  qui  me  fait  passer  de  la  croyance  à  la  foi.  Dès- 
lors  la  Bible,  instrument  de  ces  merveilleux  effets,  acquiert 
pour  moi  toute  l'autorité  que  ,  philosophe,  je  croyais  pou- 
voir accorder  à  ma  raison.  J'ai  donc  passé  de  l'examen  à  la 
croyance,  et  de  celle-ci  à  la  foi;  j'ai  passé  du  protestantisme 
philosophique  ou  demi-chrétien,  au  vrai  catholicisme,  au 
catholicisme  biblique.  Si  la  raison  humaine  n'était  pas  au 
service  de  l'orgueil,  de  ce  premier  péché  de  l'iiomme  ,  la 
question  serait  bientôt  vidée  entre  nous  et  les  partisans  de 
l'autorité  de  l'esprit  humain.  Il  nous  resterait  à  la  vider 
entre  nous  et  le  faux  catholicisme  de  Rome.  Mais  c'est  une 
œuvre  faite  depuis  long-temps  et  que  chaque  jour  rend 
plus  inutile,  puisque  des  deux  autorités  que  reconnaît 
la  grande  secte,  celle  que  nous  rejetons  décheoit  de  jour  en 
jour,  tandis  que  celle  qni  nous  est  commune  étend  de  plus 
en  plus  son  )ègne. 

Nous  voulions  encore  relever  quelques  erreurs  commises 
par  M.  Lerminier  dans  sa  Lettre  sur  l'Eglise  et  le  Catholi- 
cisme ;  la  nécessité  de  terminer  ici  cet  article  déjà  trop  long 
nous  oblige  à  y  renoncer. 

\\)  Voyez  tome  I",  p.  212. 


MELAI^GES. 

Delà  coindition  des  femmes  dams  l'Imde  —  Pour  se  faire  de  juslea 
idéesdusorl  des  femmes  dans  l'Inde,  il  faut  lescon.MdciTr  depuis  leur  entrée 
dans  la  \ie.  Les  Indiinne< ,  aussi  bien  qie  leurs  maris  ,  désirent  générale- 
ment qu'il  ne  provienne  que  l'es  lils  de  leur  union;  c'est  l'objet  de  leurs 
prières  et  de  K  urs  vœux  ,  ei  lorsque  c'est  une  tille  qui  vient  au  monde ,  on 
ne  l'acriieille  qu'arec  une  sorte  de  dé-apoinlement.  Une  telle  réception  ne 
leur  promet  fias  beaucoup  de  bonheur;  elle  explique .  au  contraire  ,  la  cou- 
tume d'une  tribu  entière  qui  fjit  p  'rir .  depuis  longues  années ,  tous  les  en- 
fans  du  sexe  féminin  qui  naissent ,  et  l'endurcissement  de  ces  mères  ,  dont 
on  apprend  souvent  qu'elles  ont  exposé  leurs  lilles  daus  les  lieux  oii  il  était 
probable  qu'elles  serait nt  dévorées  par  les  tigres. 

On  marie  11  s  filles  inilierines  à  but  ans  ,  et  quelquefois  avant  qu'elles 
aient  atteint  cet  âge.  Ou  ne  les  consulte  pas  pour  le  choix  d'un  époux  ; 
d'ailleurs  ,  étant  à  peine  sorties  de  la  première  enfance,  comment  pour- 
raient-elles aïoir  une  volonté  !  Dans  les  cla^ses  supérieures,  les  parens  se 
laissent  ord  naircment  guider  par  l'ambition  où  l'intérêt  ;  dans  les  autres , 
ils  cherchent  surtout  à  se  débarrasser  promptement  de  l'obligation  de 
pourvoir  à  l'entretien  de  leurs  filles.    , 

Les  Indiennes  mariées  sont  plutôt  les  servantes  que  les  c6mpagn^s  de 
leurs  maris ,  qui  leur  font  souvent  sentir  leur  infériorité.  Elles  doivent 
regarder  le  nom  de  leur  époux  comme  sacré  ,  et  ne  peuvent  le  prononcer 
sous  aucun  prétexte.  Elles  le  servent  à  table  et  ne  se  nourrissent  que  de 
ce  qu'il  laisse.  Un  Indien  n'est  jamais  l'ami  ,  le  conseiller  de  sa  femme; 
s'il  témoignait  prendre  du  plaisir  à  sa  société ,  il  s'exposerait  au  ridicule. 
Les  enfans ,  ne  recevant  aucune  direction  ,  ni  aucune  inslmclion  de  leurs 
mères  ,  les  consiJèreiit  peu  ,  et  les  traitent  même  souvent  avec  durelé  et 
mépris. 

La  polygamie  est  une  autre  source  de  misères  pour  les  Indiennes.  Le< 
bramines  épousent  toujours  plusieurs  femmes  ;  ili  en  ont  quelquefois  huit 
ou  dix  ;  mais  la  plupait  d'entre  elles  ne  demeurent  pas  avec  eux:  elles 
restent  dans  la  maison  de  leurs  parens,  qui  recherchent  seulement  l'hon- 
neur qu'une  telle  alliance  fait  rejaillir  sur  eux.  Celles  qui  habitent  dans  la 
inaison  de  leurs  cpoux ,  se  querellent  sans  cesse  ,  cl  sont  jalouses  les  unes 
des  autres. 

On  sait  que  les  veu/es  étaient  autrefois  forcées  de  se  laisser  brûler  vives 
avec  le  cadavre  de  leurs  époux  ;  celte  coutume  barbare  est  aujourd'hui  abo- 
lie dans  une  partie  de  l'empire  ,  grâce  aux  efforts  chiétiens  de  lord  William 
Bentinck.  Elles  ne  peuvent  cependant  pas  se  remarier;  la  loi  le  défend 
même  à  celles  qui  n'ont  été  que  fiancées. 

C'est  au  Christianisme  qu'il  est  réservé  d'améliorer  le  sort  de  ces  infortu- 
nées ;  c'est  à  lui  qu'appartient  déj.i  la  gloire  d'avoir  fait  cesser  les  suUees  , 
et  il  aura  auîsi ,  n'en  douions  pas  ,  celle  de  relever  la  condition  sociale  des 
Indiennes,  en  même  temps  qu'il  élèvera  leur  état  moral. 

AMfUAiRE  de  l'Etat  d'Alger.  —  Cet  annuaire  est  pub'ié  par  la  Com- 
mission de  la  Société  Colonialiî.  Nous  y  avons  trouvé  les  renseignemeiis 
suivons  sur  la  population  d'Alger  : 

1°  Maures 10,000  environ. 

a"  Nègres,  Bédouins  et  Biskeris..    .....       2,000       iil. 

3°  Juifs 5,000       id. 

4°  Européens 5,eoo      iil. 

Total.     .     .     22,000 

On  doit  remarquer  que  la  division  des  sexes  à  Algi  r  est  à  peu  près  dans 

la  proportion  de 

1/3  m,nsculin  |  ^.,^^^  ,^,^  j,^^^.^^  ^^  [^^  ^. 

a/3  féminin    )  ° 

1/2  masculin  j    ,      ,      ,    c 
',     ,.    ■  ■      \-  ch^z  le?  Juili. 
i/a  leminin   j 

11/12  masculin  )    •      ,     t.         ■     , 
',       r     •         f  ehez  les  Eu:-opeens. 
1/12  leminin    \  ' 

La  différence  qui  existe  dans  ces  diverses  classes  s'explique  par  la  po- 
lygam  e  en  usage  chez  lus  Musulmans,  et  par  la  quantité  d'esclaves  ou 
domestiques  femmes  qu'ils  entretiennent  chez  eux  ,  tandis  qu'au  contraire 
les  Européens  sont  jusqu'à  ce  jour  sans  famille.  On  doit  dire  encore 
que  ces  derniers  sont  généralement  dans  la  vigueur  de  l'âge. 

Il  est  bon  de  remarquer  aussi  que  depuis  la  présence  des  Fiançais,  la 
population  des  indigènes  qiii  existait  à  leur  arrivée  à  diminué  des  deux 
tiers.  L'émigration  a  eu  lieu  par  ordre  de  fortunes  ,  en  commençant  par 
les  familles  le-  plus  rielies;  elle  continue  à  mesure  que  l'auîorité  française 
par^iit  se  fortifier  davantage. 

On  compte  à  Alger  57  mosquées  disséminées  dans  Us  divers  quartiers. 
Les  plus  grandes  et  les  plus  suivies  sont  celles  des  rues  de  la  Marine  et  du 
Divan.  Les  Juifs  y  ont  17  synagogues  ,  et  depuis  l'occupation  des  Français 
on  y  a  ouvert  une  chapelle  au  culte  catholique. 

On  rencontre  dans  tous  les  quartiers  de  petites  écoles  pour  les  enfans 
musulmans.  Les  maitrcs  sont  appelés  IloJgia  ou  éeriv,iins.  L'inslniclion 
que  les  enfans  y  reçoivent  se  borne  à  la  connaissance  de  qui  Iques  passages 
du  Koran  et  de  l'usage  des  car.ictères  arabes.  La  melbodcqui  y  est  suivie 
se  rapproche  b.-aucotip  de  l'enseignement  mutuel.  Deux  Français,  MM. dat- 
tier et  Beauvais,  ont  l'un  et  l'autre  établi  une  école  oii  ils  enseignent  la 
langue  française,  1' u-itlimétique  et  les  premiers  principes  des  bell>s-let- 
tre.'.  On  doit  faire  mention  aussi  d'un  pensionnat  de  jeunes  demoiselles 
dirigé  par  M""'  Lauiieau. 

Il  y  a,  à  Alger,  une  lithographie  ,  deux  librairies  et  cebinelsde  leitur?. 
M,  Rolland  de  B.issy  fils,  directeur  de  l'imprimerie  de  l'ariiiée  .  est  chargé 
de  la  publication  du  l\lomleur  algérien,  qui  contient  les  actes  du  gott- 
Ternement  et  les  publications  légales  et  judiciaires 

Le  Gcriml,    DEHAULT. 

Imprimerie  de  .Sellii-ue  ,    lUe  .les  Jeûneur-.   "■    '^- 


TOME  II 


IV" 


5. 


3  OCTOBRE  183'î. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique   et    Littéraire 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  clump  ,  c'est  le  monde. 
Matth.  XIII.  38. 


1  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"   ii,t'l  chez  tous  les  Libr.iires  el  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année 

pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  ^  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année  ,    i   fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  ••— 
lettres  ,  paquets  el  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

;e  politique  :  Réponse  à  un  article  du  NouvMisle.  —  Lord  Byrom 

ASIDÉBÉ  DANS  SES  RELAIIOKS  AVEC  QUELQUES  HOMMES  RELIGIEUX. 

E  l'Irstrcctiox  populaire  :  Complément  de  l'instruction.  —  Littl- 
XCKE  :  Le  Puritain  Je  Seine-et-JUarne  ,'[ar  Michel  Raïsio:id.  — 
TAGES  :  Voyage  de  M.  Slewarl  aux  lies  Sandwich:  La  Cascaie  de 
rc-cn-ciel.  —  La  dernière  pritresse  de  Pelé  ,  déesse  des  volcans  — 
nonce. 


REVUE    POLITIQUE. 

lUipOWSE    A    UN    ARTICLE    DU    NOUVELLISTE. 

e  Nouvelliste  de  samedi,  dans  un  article  fort  élendu  et 
1  annonce  n'ctic  pas  le  deruier  ,  examine  les  doctrines 
lies  consignées  dans  les  lettres  publiées  par  le  Semeur, 
le  litre  :  Pourquoi  la  révolution  de  juillet  a-i-elle 
ipe'  les  espérances  de  la  nation  ?  Le  Nouvelliste  a  par- 
iment  senti ,  d'une  part ,  que  notre  pensée  politique 
t  celle  d'aucun  des  partis  qui  divisent  la  société , 
:lie  plane  sur  tous  ,  que  notre  position  est  sur  un  ter- 
d'où  nous  pouvons  d'autant  mieux  embrasser  et  ap- 
;ier  l'ensemble  du  drame  qui  se  joue  sous  nos  yeux,  que 
5  ne  sommes  pas  acteurs  dans  ce  drame  ;  et ,  d'autre 
,  qu'à  la  différence  des  hommes  groupés  sous  les  ba- 
es  rivales  des  opinions  politiques  qui  se  bornent  au 
ent ,  nous  abordons  les  questions  sociales  avec  une 
iée  d'avenir  qui  dépasse  de  beaucoup  celles  qui  abou- 
nt,  en  dernier  résultat,  à  une  coiislituliou  ou  à  une  dy- 
ie.  «  Vous  voyez  d'ici  ,  dit  le  Nouvelliste  ,  le  double 
itaye  d'une  doctrine  ainsi  conçue  :  d'abord  ,  placée 
:11e  est  en  dehors  de  tous  les  systèmes  politiques  du 
■,  elle  n'a  ni  les  préjugés ,  ni  les  haines  ,  ni  les  svmpa- 
s ,  ni  les  engagcmeus  d'aucun  d'eux  ;  indifférente  à  ce- 
:i  ou  à  celui-là  ,  elle  les  juge  tous  avec  un  désintéresse- 
it  complet  et  une  souveraine  indépendance  ;  ensuite  elle 


va  plus  loin  qu'eux,  elle  se  propose  un  avenir  par-delà  les 
formes  de  gouvernement  déjà  trouvées  ,  et  tout-à-fait  en 
dehors  de  ces  formes,  qui  ne  hâtent  ni  n'arrêtent  ses  pro- 
grès... L'avenir  du  Semeur  n'est  pas  dans  des  combinaisons 
politiques;  il  est  tout  entier  dans  les  idées  morales  ,  et  en 
cela  noi^'i  partageons  tout-à-fait  ses  souhaits.  » 

Après  ce  témoignage  de  sympathie  donné  à  la  position 
{jiie  nous  avons  prise  et  aux  vues  qui  nous  dirigent  ,  l'écri- 
vain du  Nouvelliste,  abordant  la  thèse  que  nous  avons  sou- 
tenue dans  les  lettres  en  question,  commence  sa  critique  par 
nous  contester  notre  point  de  départ,  c'est-à-dire  que  la  na- 
tion ait  éprouvé  un  mécompte  après  la  révolution  de  juillet, 
que  les  espérances  éveillées  par  cette  révolution  aient  été 
déçues.  A  son  gré,  nous  aurions  dii  bien  déterminer  avant 
tout  où  ces  espérances  avaient  leur  source  ,  si  elles  étaient 
l'expression  de  besoins  réels  et  profonds  qui  auraient  fait 
croire  à  ce  qu'on  souhaitait,  ou  si  elles  reposaient  seulement 
sur  quelques  folles  promesses  de  partis  et  que  les  partis 
n'auraient  pas  teijues.  Quant  à  nous  ^  cette  distinction  nous 
parait  peu  importante;  nous  ne  voyons  même  pas  son  uti- 
lité; car,  que  les  espérances  eussent  été  spontanées  ou  qu'elles 
eussent  été  suscitées  par  quelque  parti,  il  fallait ,  dans  tous 
les  cas,  que  leur  objet  fût  dans  les  besoins,  ou  tout  au  moins 
dans  les  désirs  de  la  nation  ;  autrement  elle  n'en  eût  jamais 
espéré  la  réalisation.  Il  n'importe  pas  davantage  de  savoir 
où  s'arrêtaient  les  vœux  du  public  sous  la  restauration  ,  et 
c'est  se  détourner  de  la  question  que  nous  avons  traitée,  que 
de  partir  de  la  limite  qu'on  pose  à  ces  vœux  d'après   des 
souvenirs  qui,  d'ailleurs,  manquent  peut-être  d'exactitude, 
pour  montrer  ensuite  que  la  révolution  de  juillet  a  réalisé 
tous  ces  désirs.  Nous  n'avons  pas  parlé  des  espérances  de  la 
nation  au  25  juillet ,  mais  des  espérances  conçues  après   le 
29  ,  à  la  vue  des  hommes  nouveaux  qui  montaient  au  pou- 
vo.r  et  d'une  constitution, nouvelle  à  beaucoup  d'égards. 

Esl-il  vrai  qu'à  cette  dernière  époque  ces  espérances  exis- 
tassent ou  no;]'?  Est-il  vrai  qu'alors  la  grande  majoiité  de 
la  nation  se  flattât  d'obtenir  une  plus  grande  somme  de 
gloire  et  de  prospérité  que  sous  la  restauration  ;  que  les  in- 
dustriels ,  les  artistes  ,  enfin  toutes  les  classes  de  citoyens  , 
attendissent  beaucoup  d'une  révolution  qui  substituait  des 


34 


LE  SEMEUR. 


hommes  populaires  ù  dos  hommes  plus  qu'impopulaires,  et 
qui  promcltalt  un  développement  progressif  des  institutious 
chères  au  pays?  Certes  ,  il  est  aussi  impossible  de  répondre 
non  à  cette  question,  que  de  dire  oui  à  quiconque  demandera 
ensuite  si  ces  espéiaiices  furent  léalisées.  Nous  l'avouons,  il 
nous  est  difficile  de  compiendre  qu'on  nous  conteste  un 
point  de  départ  aussi  historique  ,  aussi  facile  à  constater  , 
pour  peu  qu'on  interroge  ses  souvenirs  de  i83o. 

Au  reste  ,  à  supposer  que  nous  eussions  fait  erreur  dans 
notre  évaluation  des  espérances  nationales  de  juillet  ,    et 
qu'en  effet  la  révolution  eût  satisfait  ce  qu'il  y  avait  de  réel 
dans  ces  espérances ,   pourquoi  dire  que  ce  n'eût  pas  été 
notre  compte,  et  qu'ayant  quelques  vues  à  proposer  sur  la 
nature  des  gouvei'nemcns,  sur  la  place  que  les  hommes  et 
les  formes  politiques  occupent  dans  le  bonheur  et  la  ricliessc 
des  peujiles  ,  voulant  attirer  sur  nous  quelque  peu  de  cette 
attention  politique  indispensable  à  l'homme  qui  écrit,  nous 
avons  adopté   pour  point  de  départ  une  erreur  des  mal- 
adroits de  l'opposition.  Nous  passons  bien  volontiers  sur  un 
reproche  de  maladiesse,  mais  nous  tenons  à  ce  qu'on   ne 
soupçonne  pas  la  droiture  de  notre  marche,  et  à  ce  que  l'on 
sache  bien  que  nous  croyons  sincèrement  aux  faits  qui  ser- 
vent, non  de  prétexte ,  mais  de  base  à  nos  raisonnemens. 
Pourquoi  le  Nouvelliste  croit-il  pouvoir  mettre  en  doute 
notre  franchise?  Hélas!  c'est  que  la  franchise  est  rare  ,  en 
effet,  sur  le  terrain  où  il  a  l'habitude  de  débattre  les  ques- 
tions politiques.  Mais  qu'il  sache  que  les  allures  de  la  polé- 
mique de  parti  ne  sont  pas  les  nôtres ,  et  que  les  sentimens 
dont  on  s'inspire  à  l'école  de  l'Evangile  sont  tout  autrement 
sérieux  et  moraux  que  ceux  que  nourrit  et  développe  l'école 
des  habiles  du  siècle. 

Il  nous  semble  que  le  Nouvelliste  a  très-mal  saisi  notre 
pensée  sur  la  valeur  relative  des  m(curs  et  des  formes  de 
gouvernement  dans  l'existence  politique  d'un  peuple  ,  et 
cela  vient  de  ce  qu'il  attache  au  mot  mœurs  une  significa- 
tion beaucoup  plus  politique  que  morale,  de  ce  qu'il  confond 
les  mœurs  d'une  nation  avec  ses  idées  sociales,  de  ce  qu'il 
prend  la  partie  pour  le  tout.  C'est  à  la  faveur  de  cette  mé- 
prise qu'il  l'éfute  notre  sentiment  sur  l'importance  très- 
secondaire  à  nos  yeux  des  formes  de  gouvernement,  nous 
prouvant  que  ces  formes  étant  toujours  l'expression  de 
quelque  conception  sociale  ,  elles  ne  sauraient  convenir  à 
un  peuple  qu'autant  qu'elles  exprimeraient  en  effet  ses 
idées  d'association,  et  que  par  conséquent  il  importe  beau- 
coup à  son  bonheur  qu'il  ait  telle  constilutiou  plutôt  que 
telle  autre.  Mais  cette  vérité  ,  que  nous  nous  plaisons  à  re- 
connaître ,  n'atteint  pas  la  question  que  l'on  prétend  dé- 
battre avec  nous  j  car,  nous  le  répétons,  les  idées  sociales  et 
politiques  d'un  peuple  sont  tout  autre  chose  que  ses  mœurs, 
et  la  preuve  eu  est  sous  nos  yeux.  En  France  ,  on  connaît 
assez  bien  aujourd'hui  les  droits  de  l'homme  ;  on  est  con- 
vaincu que  la  nation  est  souveraine,  et  qu'il  ne  doit  plus  y 
avoir  de  privilrge  devant  la  loi;  bien  ou  mal  comprises, 
ces  thèses  de  droit  public  dominent  aujourd'hui  toutes  les 
conceptions  politiques;  et  par  suite  de  cela  ,  nous  leur  de- 
vons la  forme  de  notre  gouvernement.  Mais  les  mœurs,quc 
sont-elles?  Où  prennent-elles  leur  source?  Quel  intérêt  ont 
les  sentimens  moraux  delà  majorité  à  l'existence  du  pou- 
vcrncment  représentatif? 

Ah  !  sur  toutes  ces  questions  ,  nous  ne  pouvons  faire  que 
de  bien  tristes  réponses.  Concentrée  aujourd'hui  dans  la 
sphère  inférieure  des  intérêts  matériels,  abandonnée  de 
tonte  croyance  religieuse,  ayant  laissé  l'infini  pour  le  fini, 
sevrée  par  ses  artistes  et  ses  littérateurs  de  tout  ce  qui  enno- 
blit l'Ame,  incessamment  ramenée  à  tout  ce  qui  l'éncrve  et 
la  rapetisse,  notre  génération  n'a  de  mœurs  que  celles  de 
l'égoïsme,  et  si  elle  parle  d'association  et  de  liberté,  c'est 
toujours  sous  l'influence  des  sentimens  de  personnalité,  et 


avec  l'espoir  qu'ils  y  trouveront  leur  compte.  Or  ce  (juc  nous 
avons  voulu  prouver,  c'est  que  les  mœurs  égoïstes  et  irré- 
ligieuses ne  rendront  jamais  un  peujile  heureux  et  prospère, 
sous  quelque  forme  de  gouvernement  que  ce  peuple  vive. 
N'est-ce  pas  assez  montrer  que  ces  formes  n'ont  qu'une  im- 
portance secondaire  à  côté  des  mœurs?  Nous  regrettons  que 
l'écrivain  du  Nouvelliste  ne  nous  ait  pas  compris  en  cela 
comme  il  paraît  l'avoir  si  bien  fait  à  d'autres  égards,  et  nous 
l'engageons  à  nous  relire,  après  s'être  élevé  du  point  de  vue 
des  simples  idées  d'association  et  de  droit  public  à  celui dcï 
conceptions  et  des  sentimens  religieux  ,  soi;s  l'influence  des- 
quels nous  écrivons.  A  cette  hauteur,  il  se  sentira  pénétrt 
d'un  sérieux  qu'il  ne  connaît  pas  encore,  et  qui  lui  feu 
saisir  le  prix  de  quelques  réflexions  qu'il  a  écartées  de  s: 
discussion  avec  une  légèreté  qui  nous  a  fait  peine. 


LORD  BYROi\, 

CONSmERÉ    DANS   SES   RELATIONS  AVEC  QUELQUES    HOMMES 
RELIGIEUX. 

Un  journal  anglais  fort  estimé,  ihe  New-Monthly  Review 
vient  de  publier  sur  lord  Byron  un  morceau  intéressant 
extrait  des  Mémoires  de  la  comtesse  de  Blessington;  on 
trouve  des  traits  peu  connus  de  la  vie  de  cet  homme  ex 
traordinaire  et  des  fragmens  de  ses  conversations.  Plusieui 
amis  de  Byron  ont  publié ,  depuis  quelques  années ,  des  vo 
lûmes  de  souvenirs;  mais,  malgré  la  richesse  de  ces  délai 
biographiques,  il  est  difficile  de  se  faire  de  justes  idées  d 
son  caractère  ;  il  y  a  en  lui  tant  de  traits  contradictoiri 
qu'on  ne  sait  comment  les  faire  accorder  entre  eux,  et  qu'o 
voudrait  trouver  dans  de  nouveaux  documens  le  secret  qi 
doit  expliquer  son  âme.  Et  cependant  ce  secret  n'est  auti 
pour  Byron  ,  malgré  tout  son  génie  ,  que  pour  la  muliilut 
de  ceux  en  qui  le  désordre  moral  n'a  pas  cessé.  Ce  «lésord 
est  la  cause  de  toutes  les  contradictions;  et,  s'il  est  pi 
évident  en  quelques  hommes  que  dans  d'autres ,  ce  n'est  p 
qu'il  soit  moins  réel  dans  ces  derniers;  mais  c'est  que  1 
premiers  sont  dans  des  circonstances  qui  contribuent  davai 
tage  à  le  manifester.  Il  importe  pour  tous,  comme  pour  lu 
que  l'ordre  soit  rétabli.  Malheureusement  il  ne  l'a  jama 
été  pour  Byron  :  de  là  ce  manque  d'unité  dans  sa  vie;  de 
ces  contrastes  entre  le  scepticisme  <Je  ses  opinions  et  )i 
émotions  en  quelque  sorte  religeuses  auxquelles  il  lui  an 
vait  de  se  laisser  aller;  de  là  encore  celte  légèreté  d'espr 
qui  ne  l'empêchait  pas  de  se  sentir  profondément  malhei 
rcux  ,  et  ce  déplaisir  qu'il  avait  loi'squ'on  l'accusait  d'êl: 
\ncréàu\c.  {injidel),  déplaisir  qu'il  exprimait  en  disant  qu 
ce  reproche  le  glaçait,  sans  que  pour  cela  il  s'abstînt,  dar 
se.'  poëmes  ni  dans  ses  entretiens  ,  de  vives  attaques  conti 
le  Christianisme.  Nous  ne  nous  proposons  pas  d'étudier  ai 
jourd'hui,sous  le  point  de  vue  religieux,  le  caractère  de  loi 
Byron;  nous  voulons  seulement  rappeler  quelques  épisodi 
de  sa  vie,  où  il  fut  vivement  sollicité  de  s'occuper  des  vér 
tés  de  l'Evangile.  Il  n'a  pas  ,  il  est  vrai ,  répondu  à  ces  a] 
pcls ,  qui  lui  furent  adressés  de  la  part  de  Dieu  ;  mais  il  n'e 
est  pas  moins  important  de  constater  qu'ils  ont  eu  lieu  ,  i 
de  rechercher  l'effet  qu'ils  ont  produit. 

M"""  la  comtesse  de  Blcssinglon  fait  allusion,  dans  ses  M( 
moires,  à  une  lettre  qui  fut  écrite  ,  en  1821,  à  lord  B' 
ron,  qui  se  trouvait  alors  à  Pise  ,  par  un  mauufactuii( 
anglais,  M.  John  Shoppsrd.  Byron  dit  à  la  comtesse  qi 
jamais  rien  ne  lui  avait  fait  éprouver  une  émotion  à  la  fo 
si  vive  et  si  douce.  Voici  cette  lettre ,  qu'il  lui  permit  c 
transcrire  : 

11  Mylord , 

0  11  v  a  plus  de  deux  ans  qu'une  femme  aimable  et  cher 


LE  SEMEUR. 


35 


l'a  L'té  enlevée  ,  après  iiuc  courte  union  ,  par  une  maladie 
e  langueur.  Elle  possédait  une  douceur  et  un  courage  inal- 
■rahles,  et  uue  piOté  mod»;ste,  qui  se  manifestait  rarement 
Il  paroles,  mais  qui  influait  sur  toute  sa  conduite.  Dans  la 
ernière  heure  de  sa  vie,  après  avoir  jeté  un  regard  d'a- 
ieu  sur  sou  unique  enfant,  auquel  elle  venait  de  donner 
;jour,  et  pour  lequel  elle  avait  témoigné  ressentir  une  af- 
iction  inexprimable,  les  derniers  mots  qu'elle  prononça 
ircnt  ceux-ci  :  «  Le  bonheur  est  en  Dieu  !  il  est  en  Dieu  !  » 
•cpuis  le  second  anniversaire  de  sa  mort  ,  j'ai  lu  quelques 
apicrs  que  peisonne  n'avait  vus  pendant  sa  vie  ,  et  qui  con- 
enuent  ses  plus  secrètes  pensées.  Je  me  sens  piessé ,  my- 
)rd  ,  de  vous  communiquer  un  fragment  de  ces  notes  qui, 
ms  doute  ,  se  rapporte  à  vous  ;  car  plus  d'une  fois  j'ai  en- 
indu  celle  qui  l'a  écrit  parler  de  votre  agilité  sur  les  rochers 
e  Hastings  : 
«  O  mon  Dieu,  écrivait-elle  ,  les  promesses  de  ta  Parole 
m'encouragent  à  te  prier  en  faveur  d'une  de  tescréalures, 
à  laquelle  je  piends  depuis  quelque  temps  un  vif  intérêt. 
Puisse  l'homme  dont  je  parle,  et  qui,  nous  le  craignons,  se 
distingue  à  présent  au  tant  par  l'oubli  qu'il  faitde  toiqnepar 
les  talcns  remarquables  que  tu  lui  as  accordés,  être  amené 
à  ouvrir  les  yeux  sur  le  danger  qu'il  court,  à  connaître  le 
prix  de  la  religion,  et  à  y  trouver  cette  paix  de  l'ime  qu'il 
a  vu  que  les  joies  du  inonde  ne  peuvent  procurer.  Per- 
mets que  son  exemple  pioduise  à  l'uvenir  dos  effets  infi- 
niment plus  salutaires  que  sa  conduite  et  ses  écrits  passés 
n'en  ont  produit  de  Funestes,  que  le  Soleil  de  Justice  qui, 
nous  l'espérons,  se  lèvera  encore  sur  lui ,  soit  biillant  en 
proportion  de  l'obscurité  des  nuages  que  le  péché  a  amon- 
celés autour  de  lui,  et  que  sa  bienfaisante  influence  soit 
consolante  et  salutaii-een  proportion  des  angoisses  de  cette 
agonie  de  l'âme  qui  lui  a  été  infligée  en  punition  de  ses 
vices  .'   » 

n  II  n'y  a  rien  dans  cet  extrait ,  mvlord  ,  qui  ,  sous  le  rap- 
ort  littéraire,  puisse  en  aucune  façou  vous  intéresser;  majs 
eut-être  trouverez-vous  digne  de  vos  réflexions  cette  solii- 
itude  profonde  et  chrétienne  que  lu  foi  chrétienne  peut,  au 
;in  de  la  jeunesse  et  de  la  fortune,  faire  naître  dans  une 
lue  pour  le  bonheur  d'autrui.  Il  n'y  a  \h  rien  de  poétique 
i  de  pompeux  comme  dans  l'hommage  que  vous  a  rendu 
I.  de  Lamartine;  mais  il  y  a  du  sublime ,  mylord  ;  car  celte 
irière  a  été  adressée  pour  vous  à  l'Auteur  de  tout  bien  ; 
lie  a  été  produite  par  une  foi  mieux  établie  que  celle  du 
loète  français  ,  par  une  charité  qui ,  réunie  à  la  foi ,  a  mon- 
ré  tout  son  pouvoir  au  milieu  des  langueurs  et  des  soufr'ran- 
es  qui  annonçaient  une  mort  prochaine.  J'aime  à  espérer 
[uc  cette  prière  qui ,  j'en  suis  sûr  ,  était  sincère ,  ne  sera  pas 
)Our  loiijouis  sans  effet! 

»  L'admiration  d'un  homme  obscur ,  inconnu  de  vous, 
l'ajouterait  rien  ,  mylord  ,  à  la  gloire  que  vous  procure  vo- 
ie génie:  je  préfère  donc  être  du  nombre  de  ceux  qui 
lésirent  et  qui  demandent  que  la  sagesse  qui  vient  d'eu 
laut,  la  paix  et  la  joie  entrent  dans  une  âme  comme  la 
'Otre.  »   John  Sheppard.   » 

Nous  connaissions  depuis  long-temps  eclte  lettre  ,  et  nous 
iavions  aussi  que  lord  Byron  avait  répondu  à  M.  Sheppard 
ijue  «  toute  la  renommée  qui  a  jamais  trompé  un  homme  sur 
i>  sa  propre  importance  ne  saurait  balancei-  un  instant  dans 
>  son  esprit  l'intérêt  pur  et  pieux  qu'un  être  vertueux  apris 
I)  à  son  bonheur,  qu'il  n'échangerait  pas  la  prière  faite  en  sa 
»  faveur  par  iVl""  Sheppard,  contre  la  gloire  réunie  d'Ho- 
I)  mère ,  de  César  et  de  INapoleon  ,  si  toute  cette  gloire  pou- 
i>  vait  être  le  partage  d'un  seul  homme;  »  mais  il  était 
difficile  de  dire  si  cette  réponse  lui  était  dictée  par  un  senti- 
ment viai  et  profond  ,  ou  seulement  par  la  politesse.  Les 
Mémoires  de  M.""  la  comtesse  de  Blcssiiigton  ne  I  lissent  aucun 
doute  à  cet  égard:  elle  nous  apprend  qu'il  lui  lut  la  lettre 


de  M"""  Sheppard  d'un  ton  sérieux  et  d'une  voix  émue  :  «  Je 
n'avais  jamais  bien  compris  jusque  -  là  ,  dit-il ,  ce  que  veut 
dire  cette  expression  :  la  beauté  de  la  sainteté,  dont  on  se 
sert  souvent.  Cette  prière  m'a  donné  une  plus  haute  idée 
de  la  religion  et  des  personnes  pieuses  que  tous  les  ouvrages 
religieux  que  j'ai  lus  dans  ma  vie.  Ce  m'est  une  douce  pensée 
que  celle  de  ces  prières  si  vraies  et  si  simples  que  ces  deux 
êtres  si  bons  ont  adressées  à  Dieu,  pour  mon  salut.  Non, 
rien  n  a  jamais  agi  si  puissamment  sur  mon  imagination  et 
sur  mon  cœur ,  que  cette  prière  de  M""  Sheppard  !  Je  me 
suis  mille  fois  représenté  cette  femme  angélique  ,  seule  dans 
sa  chambre,  malade, et  trouvant,  au  milieu  des  pensées  re- 
latives à  elle-même  et  aux  siens  qui  devaient  l'absorber, 
assez  de  liberté  d'esprit  et  de  sensibilité  pour  prier  pour 
moi,  qui  lui  étais  étranger  et  qui  ne  pouvais  exciter  en  clic 
que  de  pénibles  idées!  » 

Un  ancien  ami  de  la  famille  de  lord  Byron  ,  M.  Dallas, 
fut  aussi  dans  le  cas  de  lui  parlei-  de  son  désir  de  le  voir 
embrasser  l'Evangile  avec  foi.   Il  ne  connaissait  pas  lord 
Byron  personnellemenlj  mais  ayant   lu  dans  les  journaux 
des  fragmens  de  son  premier  poëme,  qui  venait  de  paraître, 
il  en  fut  si  satisfait  qu'il  lui  écrivit.  Quelque  temps  après, 
il  se  lia  avec  lui  d'une  étroite  amitié  ;  et  c'est  à  sa  sollicita- 
tion que  le  jeune  poète  publia  Cliilde-Harold  ,  dont  il  ne 
faisait  alors  que  peu  de  cas.  Byron  permit  à  son  ami  d^exer- 
cer  une  sorte  de  censure  sur  ses  premiers  ouvrages.  Il  est 
intéressa  ni  de  voir  dans  leur  correspondance,  qui  a  été  pu- 
bliée,  comment  Dallas  profita   de  cette  permission.    Il  ne 
cessait  de  lutter  avec  lui  pour  obtenir  qu'il  retranchât  tan- 
tôt un  vers  ,  tantôt  une  strophe  entière  ,  où  le  futur  chantre 
de  Caïn  et  de  Don  Juau  exprimait  son  scepticisme  ou  sou 
incrédulité.   Dallas  lui  représentait  que   ce  n'était  pas  sur 
ces  passages  que  serait  fondée  sa  gloire,   que  le    moment 
viendrait  sans  doute  oîi  il  regretterait  de  les  avoir  écrits,  et 
(|u'cn  les  sacrifi.uit,  il  s'épargnerait  des  remords.  Quelque- 
fois Byron  se  montrait  docile  et  plein  de  condescendance 
pour  suivre  les  avis  que  lui  donnait  son  ami;  mais  d'aulres 
fois  il  refusait  de  céder  ,  et  ne  se  laissait  pas  détourner  de 
publier  des  pages  où  son  incrédulité  était  hautement  expri- 
mée. Cette  relation  singulière  entre  un  giave  vieillard,  qui 
semblait   se   croire  uue   mission   toute    spéciale    et  qui   la 
remplissait  avec  fidélité,  et  un  jeune  homme,  d'un  caractère 
tout  opposé,  qui  permettait  à  un  ami  plus  âgé  de  modérer 
quelquefois  sou  impétueuse  pensée  ,  dura  plusieurs  années  ; 
mais  le  moment  vint  où  elle  dut  finir.  A  mesure  que  Byron 
s'abandonnait  avec  moins  de  retenue  à  ses  passions  ,  à  me- 
sure aussi  les  conseils  de  Dallas  lui  devenaient  plus  à  charge. 
Celui-ci,  voyant  qu'il  avait  perdu    tout  pouvoir  sur  lui, 
fiiiiL  par  se  tenir   tout-à-fait  à  l'écart  et,   pendant  quelques 
années,  il  n'eût  plus  de  rapports  avec  lui.  Au   bout   de  ce 
temps,  il  se  sentit  pressé  de  lui  ouvrir  encore  une  fois  son 
cœur,  et  il  le  fit  dans   une  lettre  admirable  de  franchise  et 
de  dévouement  ,  de  laquelle  nous  ne  pouvons  citer  que  les 
lignes  suivantes  : 

«  L'affection  que  j'ai  sentie  et  que  je  sens  encore  pour 
vous,  écrivait  Dallas  à  Byron,  me  porte  à  vous  adresser 
cette  lettre;  si  je  ne  désirais  vous  être  utile,  vous  n'auriez 
plus  entendu  parler  de  moi.  Mais  je  donnerais  le  monde 
entier  pour  vous  voir  relevé  et  placé  aussi  haut  que  vous 
l'étiez  en  1812.  Il  est  peut-être  pins  difficile  de  vous  placer 
à  cette  hauteur  aujourd'hui  qu'il  ne  le  fût  alors;  ce  n'est 
cependant  pas  impossible,  et  il  est  même  possible  que  vous 
vous  éleviez  plus  haut  que  jamais.  Vous  êtes  encore  presque 
à  l'entrée  de  la  vie ,  et  il  y  a  de  l'affectation  ,  je  dirais  pres- 
que de  la  folie,  à  parier,  à  vingl-neufans,  de  vos  cheveux 
gris  et  de  votre  âge.  Comme  poète,  vous  avez,  d  est  vrai  , 
plus  que  rempli  vos  années;  mais  comme  lioninie  ,  vous 
êtes  encore  enfant.  Vous  tombez  et  vous  vous  salissez  comme 


36 


LE  SEMEUR. 


un  enfant,  et  votre  dernière  cliute  a  laissé  plus  de  traces 
que  toutes  les  autres;  je  voudrais  pour  tout  au  moncle  que 
vous  n'eussiez  pas  écrit  votre  dernier  ouvrage  (i) ,  qn'  "c 
peut  sejustifier;  et  même,  si  je  n'y  trouvais  rà  etlàdes  preu- 
ves bien  évidentes  qu'il  est  réellement  de  vous ,  je  ne  plm-- 
mettraisà  personne  de  soutenir  que  vous  en  êtes  l'auteur.... 
Se  peut-il  qu'un  homme  comme  vous  soit  perdu?  ^-  Per- 
du! me  direz-vous  peut-être  avec  étonnemeut.  — Oui, 
perdu  I  L'homme  dont  la  place  est  marquée  dans  la  pre- 
mière assemblée  de  la  première  nation  du  monde,  l'homme 
qui  possède  tout  ce  qu'il  faut  pour  charmer  et  servir  son 
pays,  s'il  partage  sa  vie  entre  une  villa  italienne  et  une 
loge  à  l'Opéra  j  s'il  use  son  génie  à  s'efforcer  d'égaler  un 
Rochester  ou  un  CIcland,  car  je  ne  veux  pas  vous  ilatlcr 
en  vous  compaiant  à  un  Boccace  ou  à  un  Lafontaine,  qui 
vivaient  dans  des  temps  et  dans  des  contrées  où  le  liberti- 
nage passaitpour  de  l'esprit,  cclhommclà  est  perdu  I  Oui, 
il  est  perdu! Ah!  que  ne  puis-jc  vous  persuader  de  re- 
venir en  Angleterre  ,  avec  la  résolution  de  consacrer  les 
belles  facultés  de  votre  esprit  à  des  études  dignes  de  vous  , 
et  en  particulier  à  celle  de  la  religion  ,  qui  souvent,  quand 
l'imagination  se  calme,  devient  plus  accessible  aux  hommes. 
Je  vous  le  répète,  mon  cher  lord,  pardonnez-moi  la  cha- 
leur avec  laquelle  je  m'exprime  ,  ou  plutôt  récompensez- 
m'en  en  écoutant  la  voix  d'un  ami..'...  Je  ne  prétends  pas 
à  la  gloire  de  vous  convertir;  j'espère ,  si  votre  vie  se  pro- 
longe, que  vous  vous  convertirez  sans  moi.  Pour  le  mo- 
ment, je  ne  vous  demande  que  de  reprendre  dans  le  monde 
la  place  qui  vous  appartient,  après  tant  d'éprcu/es  qui  ont 
dû  vous  faire  considérer  sérieusement  l'avenir.  » 

Cette  lettre  est  la  dernière  de  cette  intéressante  corres» 
pondance. 

Nous  ne  pouvons  entièrement  passer  sous  silence  les  rap- 
ports de  lord  Byron  avec  M.  le  docteur  Kennedy,  qu'il  ad- 
mit dans  sa  société  intime  pendant  un  séjour  de  cinq  mois 
qu'il  fit  à  Céphalonie.  Cet  excellent  homme  lui  avait  déclaré 
ouvertement  que  l'espoir  d'influer  religieusement  sur  lui 
était  le  seul  motif  qui  lui  faisait  rechercher  son  entretien.  Il 
eut  avec  Byron  de  fréquentes  conversations,  dans  lesquelles 
il  put  aborder  les  principales  vérités  du  Christianisme  ;  elles 
conseils  qu'il  lui  donna  avec  une  grande  liberté  fuient  ac- 
cueillis avec  bienveillance.  "  Je  lis  de  temps  en  temps  la  Bi- 
>>  ble,  lui  dit  un  jour  Byron,  quoique  peut-être  pas  aussi 
»  souvent  que  je  le  devrais.  —  Avez-vous  essayé  de  prier 
»  pour  qu'il  vous  soit  accordé  de  la  comprendre  ? — Non, 
»  pas  encore;  je  n'ai  pas  encore  assez  de  foi  pour  cela; mais 
»  nous  verrons  avec  le  temps  ;  vous  êtes  trop  pressé.  — 
j)  L'une  des  choses  les  plus  difficiles  à  obtenir  d'un  pécheur, 
»  répondit  M.  Kennedy  ,  est  de  se  mettre  à  genoux  ^  mais 
1)  quand  on  l'a  amené  à  cela,  on  peut  avoir  bon  espoir-, 
»  Quand  je  vous  verrai  en  disposition  de  prier,  je  commen- 
»  cerai  à  espérer. — Et  jusque-là,  vous  me  croirez  dans  une 
»  mauvaise  voie? — Sans  doute.  « 

Pourquoi  ces  conseils  n'ont -ils  jjas  été  suivis!  Il  n'y 
aurait  pas  eu  pour  Byron,  avec  tant  de  gloire,  tant  de 
honte  ! 

Nous  n'avons  considéré  ce  grand  poète  que  dans  ses  rap- 
ports avec  quelques  hommes  religieux  ;  il  faudrait  le  con- 
sidérer aussi  dans  ses  ouvrages  et  examiner  quelle  influence 
son  scepticisme  et  son  immoralité  ont  exercée  sur  ses  écrits; 
mais  ce  serait  là  une  tâche  toute  nouvelle,  indépendante  de 
celle  que  vous  venons  d'accomplir. 

(i)  Il  s'aij'il  ici  des  premiers  chants  de  Don  Juan. 


DE   L'INSTRtCTIOIV  POPULAIRE. 

quatrieme  article, 
comple'ment  de  l'instruction. 

Nous  avons,  dans  l'article  précédent,  tâché  de  détermnier 
la  notion  de  l'instruction  populaire  telle  qu'elle  devrait  être. 
Aujourd'hui,  cherchons  à  évaluer  ce  qu'une  telle  instruction 
pourrait  apporter  d'avantages  à  la  société. 

Cette  évaluation  ne  peut  pas  facilement  être  demandée 
aux  faits. 

Si  nous  les  che niions  dans  notre  pays  même  ,  ils  nous 
manquent.  Une  bonne  instruction  populaire  ,  supérieure 
aux  exercices  ruJimentaires  dont  nous  avons  reconnu  l'in- 
suffisance, est  une  chose  très-rare  en  France  ;  les  exemples 
fju'on  en  pourrait  citer  correspondent  à  une  population 
trop  faible  et  trop  éparsc  ,  pour  qu'il  fût  possible  d'en  dé- 
duire aucune  conséquence  générale,  ni  même  d'en  attendre 
aucun  résultat  uniforme. 

Si  nous  sortons  de  notre  pays,  et  que  nous  allions  dcinau- 
der  à  des  (outrées  de  meilleure  civilisation  les  causes  de 
l'avantage  qu'elles  ont  sur  nous  à  cet  égard  ,  nous  verrons 
qu'elles  le  doivent  à  une  réunion  de  circonstances  parmi 
lesquelles  la  bonté  du  système  d'instruction  populaire  ne 
fait  que  concourir  avec  plusieurs  causes  d'une  autre  nature. 
Nous  verrons  surtout  que  la  culture  morale  y  est  comptée 
pour  quelque  chose  dans  l'éducation  de  la  jeunesse,  que  le 
devoir  y  est  l'objet  d'un  culte,  et  que  la  vertu  y  est  regar- 
dée,non  comme  le  moyen  seulement,  mais  comme  le  but  de 
la  vie. 

En  un  mot,  il  est  si  rare  que  l'instruetion  intellectuelle, 
à  ce  degré  de  supériorité,  se  présente  snule  ,  qu'on  peut  la 
considérer  comme  un  être  de  raison,  comme  une  pure  idéej 
et  les  jugemens  qu'on  pourra  essayer  de  porter  sur  elle  se 
déduiront  presque  uniquement  de  la  considération  de  sa 
nature  et  de  ses  élémens  constitutifs. 

Nous  l'avons  reconnu  nous-mêmes  dans  notre  précédent 
article  :  la  culture  intellectuelle,  prise  en  général  ,  e.-t  le 
piédestal  de  la  morale;  mais  ,  de  même  que  le  piédestal  ne 
donne  pas  la  statue,  la  culture  de  l'intelligence,  à  elle  seule 
et  de  sou  propre  fonds,  ne  produit  pas  la  vertu. 

Quels  sont  les  rapports  de  l'intelligence  et  de  la  con- 
science? 

La  première  est  l'instrument  de  la  sfcconde  ;  mais ,  du 
rerte,  il  n'y  a  entre  ces  deux  forces  aucun  rapport  d'essence. 
Tous  les  syllogismes  du  monde,  tous  les  efforts  de  la  puis- 
sance intellectuelle  la  plus  vaste,  ne  pourraient  faire  naître 
dans  l'âme  le  moindre  sentiment  du  juste  et  de  l'injuste,  la 
moindre  notion  du  devoir.  L'intelligence  peut  féconder  ce 
germe;  sa  fécondation  ne  saurait  même  avoir  lieu  sans  elle; 
mais  le  germe  préexiste. 

Encore  n'est-ce  pas  un  effet  nécessaire  de  l'intelligence 
de  développer  le  sens  moral  et  de  le  perfectionner.  Pour  le 
croire,  il  faudrait  oublier  qu'une  multitude  des  plus  mé- 
chans  hommes  qui  aient  désolé  le  monde  étaient  des  hom- 
mes de  génie.  L'intelligence  vient  au  secours  de  la  moralité, 
si  on  le  veut  ;  mais  cette  restriction  dit  tout. 

Si  on  le  veut,  on  peut  employer  cette  force  intellectuelle 
dont  on  aura  enrichi  le  peuple  à  lui  faire  mieux  comprendre 
la  force  de  ses  obligations  et  l'étendue  de  sa  responsabilité  ; 
on  peut  l'employer  à  renforcer  l'évidence  des  motifs  qui  le 
pressent  de  remplir  ses  différens  devoirs;  on  peut  l'em- 
ployer à  lui  rendre  aimables  et  respectables  les  objets  mê- 
mes de  SCS  devoirs;  on  peut  lui  faire  de  sa  conscience  une 
science;  maison  peut  aussi  tout  le  contraire. 

Je  ne  crois  pas  même  qu'on  se  puisse  attendre  à  quelque 
chose  de  purement  négatif.  Je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  ne 
donner  à  l'élève  d'Idées  morales  d'aucune  espèce.  Le  silence 


LE  SEMEUR. 


37 


sur  le  vrai  conclut  à  l'adoption  du  faux;  et  qui  n'a  pas  re- 
commandé ou  inculqué  l'humilité,  le  désintéressement,  l'o- 
béissance.  a  l'ecomniandé  l'orgueil  ,  l'égnïsnie  et  l'insubor- 
dination. Il  faudrait  mal  connaître  le  cœur  humain  pour  ne 
pas  avouer  que,  dans  la  plupart  des  cas,  ne  pas  l'encourager 
au  bien,  c'est  l'encourager  au  mal. 

Si  donc  on  parvena  t  à  constater  authcntiquement  d'heu- 
reux effets  sociaux  de  l'instruction  ,  il  ne  faudrait  pas  dire 
que  l'instruction  a  amélioré  la  moralité  interne  j  car  l'in- 
struction n'a,  par  elle-même,  aucune  prise  directe  sur  cette 
moralité;  mais  il  faudrait  dire,  avec  M""  Necker  (i)  ,  que, 
dans  ce  cas  ,  «  l'observation  de  la  loi  morale  est  l'effet  in- 
u  direct  des  habitudes  de  travail ,  d'ordre  ,  de  discipline ,  le 
»  résultat  de  l'exercice  plus  fréquent  du  jugement,  et  aussi 
»  du  calme  heureux  que  les  plaisirs  intellectuels  répandent 
1)  sur  l'existei'.ce;  mais  ce  n'est  pas  l'effi't  d'un  désir  sin- 
»  cère  d'amélioiation...  ce  n'est  surtout  pas  l'effet  du  rap- 
»  port  qu'on  a  établi  entre  la  morale  et  la  plupart  des  ob- 
»  jets  d'étude.  » 

Ces  effets  indirects  de  l'instruction,  nous  y  croyons,  sans 
pouvoir  les  mesurer;  tant  de  crimes  sont  le  fruit  de  la  mi- 
sère ,  tant  d'autres  de  l'oisiveté,  tant  d'autres  de  la  super- 
stition ,  que  nous  croyons  sans  peine  à  l'efficacité  bienfii- 
sante  d'une  forte  qui  déracine  plus  ou  moins  toutes  ces 
mauvaises  plantes  ;  mais  nous  ne  pouvons  croire  toutefois  , 
absolument,  à  un  peuple  moral  sans  morale;  nous  n'accor- 
dons pas  plus  à  la  prudence  qu'à  l'instinct  le  talent  d'imiter 
à  la  longue  et  complètement  la  vertu  ;  nous  croyons  que 
les  bous  effets  de  l'instruction  sur  les  mœurs  demandent 
eux-mêmes  un  certain  fonds  de  mœurs  pour  avoir  lieu  ; 
xious  nous  demandons  (car  il  faut  pousser  la  chose  à  l'absolu 
pour  la  mieux  apprécier),  nous  nous  demandons  ce  que  se- 
rait un  peuple  qui  n'aurait  absolument  d'autre  morale  que 
celle  qui  peut  résulter  du  perfectionnement  du  jugement 
et  de  l'extension  des  connaissances. 

Un  peuple  de  gens  d'esprit  sans  cœur  serait  un  peuple 
d'égoïstes  ;  d'égoïstes  prudens,  direz-vous  ;  mais  de  ce  qu'ils 
seraient  tous  prudens,  il  résulterait,  pour  l'égoïsme  de  cha- 
cun, des  barrières  que  la  passion  de  chacun  frémirait  de  ne 
pouvoir  franchir  ;  la  prudence  apparemment  se  changerait 
en  ruse  ;  les  vices  prendraient  une  forme  savante  ;  la  société 
piésenterait  moins  d'aspects  ré  voltans  ;  mais,  desséchée  dans 
ses  racines  ,  elle  n'aurait  bientôt  plus  de  sève  à  envoyer  à 
ses  différons  rameaux,  et,  sous  la  lumière  ardente  d'un  so- 
leil toujours  clair,  on  la  verrait  s'affaisser  et  mourir. 

Ce  tableau  est  extrême,  mais  certainement  vrai,  et  il  fera 
comprendre  que  l'instruction  elle-même,  avec  tout  le  bien 
qu'elle  peut  faire  et  que  nous  reconnaissons ,  ne  vivifiera 
point  le  pays,  ne  préviendra  même  qu'une  partie  des  maux 
qu'elle  est  destinée  à  piévenir,  si  un  ingrédient  d'une  qua- 
lité plus  élevée  n'est  mêlé  à  ce  breuvage  intellectuel  qu'on 
pi  étend  offrir  à  nos  populations  malades. 

Cet  ingrédient,  c'est  X éducation.  Avec  l'éducation,  ou  la 
culture  morale,  la  faible  instruction  que  l'on  reçoit  dans  la 
plupart  des  écoles  pourrait  suffire  en  attendant  mieux.  Il  y 
a  bien  plus  :  la  culture  morale  est  pleine  de  développement 
intellectuel  ;  on  perfectionne  bien  moins  le  cœur  par  l'es- 
prit qu'on  ne  perfectionne  l'esprit  par  le  cœur.  Si  quelque 
intelligence  est  nécessaire  à  la  morale ,  la  morale  lui  rend 
cette  avance  avec  usure  j  les  sentimens  délicats  et  relevés 
qui  appartiennent  à  une  bonne  morale  correspondent  né- 
cessairement à  des  idées  relevées  et  délicates;  la  vertu  élève 
l'esprit,  la  vertu  civilise,  la  vertu  donne  un  besoin  de  con- 
naissance et  de  compréhension  ;  et  l'on  peut  assurer  que 
cette  instruction  supérieure  que  nous  attendons  sera  bien 
plus  promptement  procurée  par  l'éducation  morale,  que 

(i)  ^t/ucat/on  ^/ogrejjiVe.  Tome  TI  ,  p  4' 


le  pcrfectionuement  moral  ne  nous  sera  procuré  par  cette 
culture  de  l'esprit.  Nous  ne  faisons  qu'indiquer  ici  cette 
importante  vérité  ,  à  laquelle  nous  aurons  occasion  de  re- 
venir et  de  nous  arrètei'. 

Retournant  à  l'idée  principale  de  notre  sujet,  nous  répé- 
tons que  ce  qui  manque  .i  rotre  pe\iple  ,  ce  n'est  pas  l'in- 
struction seulement,  mais  l'éducation.  De  bons  esprits  l'ont 
déjà  senti.  Plusieurs  de  nos  lecteurs  peuvent  se  rappeler 
que,  dans  un  mémoire  très-remarquable  dont  la  Revue  En- 
cyclopédique s'enrichit, il  y  a  quelques  années,  M.  Dunover 
se  prononça  contre  l'idée  de  tirer  la  moralité  d'un  peuple 
de  quelques  connaissances  usuelles,  signala  dans  nos  écoles 
la  déplorable  absence  do  l'enseignement  moral,  et  proposa, 
si  nous  avons  bonne  mémoire  ,  d'en  revenir  tout  simple- 
ment à  la  morale  du  catéchisme.  C'est  aussi  ce  que  nous 
proposci'ons;  et  le  choix  du  catéchisme  nous  embarrassera 
peu. 

En  résumé  ,  r.ous  voudrions  pouvoir  convaincre  l'auto- 
rité que  la  chétive  mesure  d'instruction  que  le  peuple  re- 
ço  t  agit  à  contresens  du  but;  qu'une  instruction  supérieure 
cx'ge  une  masse  d'efforts  et  de  sacrifices;  que  cette  instruc- 
tion mémo,  au  cas  qu'elle  pût  êlre  donnée,  n'atteindrait 
qu'imparfaitement  le  but,  à  travers  mille  détours  et  mille 
longueurs  ;  que  pour  rendre  un  peuple  moral,  le  plus  court 
est  de  lui  enseigner  la  morale;  qu'un  bon  enseignement 
moral  rendrait  presque  suffisante  la  mesure  d'instruction 
que  donnent  aujourd'hui  les  écoles;  que  cet  enseignement 
moral  est  en  même  temps  un  enseignement  intellectuel  ■ 
qu'il  pourrait  faire  attendre  avec  patience  un  meilleur  sys- 
tème d'instruction  populaire,  et  que  même  il  en  faciliterait, 
il  en  hâterait  la  naissance. 

Sans  doute  que  des  considérations  de  cette  nature  ne  se- 
ront repoussées  ni  par  l'autorité  ni  par  les  hommes  influens 
que  préoccupe  le  bien  du  pays  ;  sans  doute  que  la  nécessité 
urgente  de  familiariser,  hélas  !  j'allais  dire  de  réconcilier  le 
peuple  avec  les  principes  d'une  morale  positive  ,  est  sentie 
de  la  plupart  d'entre  eux.  Mais  ici  une  pensée  se  présente  à 
l'esprit  des  hommes  qui  observent.  Pour  le  peuple  ,  la  mo- 
rale séparée  de  la  religion  n'est  rien  ,  absolument  lien.  II 
ne  rattachera  jamais  solidement  l'idée  de  devoir  qu'à  l'idée 
de  Dieu.  Il  n'a  pas ,  il  ne  peut  avoir  ces  mobiles  prétendus 
moraux  de  l'homme  d'une  haute  culture.  L'honneur  ,  la 
dignité  humaine,  les  vastes  sympathies,  tout  cela  n'est  pas  , 
en  général  ,  à  son  usage.  N'ayant  pas  toutes  ces  brillantes 
idoles,  il  n'a  que  Dieu  et  se  contente  de  Dieu.  La  crainte  de 
Dieu  lui  tient  lieu  de  toutes  ces  choses  ;  et  il  y  a  mieux,  elle 
les  lui  donne.  Hors  du  sentiment  religieux,  il  ne  les  a  pas 
il  n'a  rien,  rien  que  ce  qui  reste  à  tous  les  hommes  ,  quel- 
ques instincts,  quelques  lueurs,  quelques  étincelles  ,  que  le 
besoin  et  la  superstition  n'étouffent  que  trop  .-aisément. 
Vouloir  donner  au  peuple  de  la  morale  indépendamment 
de  la  religion  ,  c'est ,  à  mon  avis  ,  la  plus  chimérique  des 
chimères.  Au  fait ,  il  n'y  a  ni  pour  les  riches  ni  pour  les 
pauvres  de  vraie  morale  sans  religion;  toutefois,  les  pic- 
miers  ont  quelques  moyens  de  s'imaginer  le  contraire;  mais 
cette  illusion  ne  descend  pas  plus  bas. 

C'est  donc  de  la  religion  qu'il  faut  donner  au  peuple.  La 
lui  donner  I  que  dis  je?  la  lui  rendre  ,  car  on  la  lui  a  prise. 
Telle  a  été  l'action  perpétuelle  du  mouvement  social  que 
nous  subissons  depuis  quarante  années.  Tandis  qu'en  d'au- 
tres pays  la  liberté  et  la  religion  se  sont  donné  la  main  et  se 
sont  mutuellement  appuyées,  chez  nous  la  liberté  n'a  pas 
fait  un  pas  sans  déplacer  la  religion  d'autant.  Il  serait  trop 
long  d'en  dire  les  causes;  mais  ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est 
qu'aujourd'hui  les  choses  en  sont  venues  au  point  que  les 
termes,  les  locutions,  le  langage  ,  je  ne  dis  pas  du  culte  au- 
trefois dominant,  mais  delà  simple  religion  naturelle,  sont 
interdits  aux  hommes  du  pouvoir  j  qu'ils  ne  pourraient  les 


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pieadie  dans  leur  bouclie  sans  se  cotnpmmetlie  ,   et  qu'on 
les  veut  savoir  impies  pour  tes  croire  coiistitutiounels.  C'é- 
tait déjà  uu  sigue  luémorable  du  temps  ,   que  le  plus  grand 
événement  du  siècle  eût  pu  avoir  lieu  sans  faire  vibrer  dans 
le  cœur  de  la  nation  la  coidc  religieuse  ;  on  a  pu  en  con- 
clure que  cette  corde  était  brisée  ;  mais  il  y  a  eu  davantage  : 
la  révolution, en  croissant,  a  arboré  l'impiété;  elle  en  a  fait 
une  des  couleurs  nationales;  elle  a  attaché  cette  odieuse  co- 
carde au  front  des  chefs  du  piys;  elle  a  fait  de  l'irréligion 
le  symbole  officiel ,  le  test,  le  serment  d'allégeance  de  tous 
les  hommes  qui  veulent  s'élever.  Nul  homme  qui  veut  ac- 
quérir ou  conserver  de  l'influence  ne  laisse  percer  une  seule 
de  ces  idées  solennelles  dont  l'antiquité  païenne  elle-même 
faisait  le  support  nécessaire  des  sociétés.  Comment  espérer 
que,  sous  le  poids  de  cette  nouvelle  terreur,  qui  envoie  au 
supplice  non  les  têtes  ,  mais  les  consciences  ,    des  hommes 
puissans  de  position, de  crédit  ou  de  génie,  redemanderont 
pour  le  peuple  son  pain  spirituel  qu'on  lui  a  ravi  ,  son  an- 
cienne portion   de  foi  ,  de  piété  et  d'espérance  ?  Comment 
espérer  qu'ils  oseront  sentir  et  avouer  cette  nécessité  ?    Et 
pourtant  c'est  tout  ce  qu'onleur  demande.  L'aveu  de  la  pre- 
mière des  vérités  sociales,  sortant  de  leur  bouche,  romprait 
le  charme  fatal  sous  loquel  est  captivée  une  nation  entière. 
On  oserait  penser  comme  eux.  ;  ou  se  reprendrait  de  croire 
à  l'âme;  ou  reconnaîtrait  à  l'éducation  le  droit  et  l'obliga- 
tion de  parler  à  cette  âme; quelques  grands  noms, quelques 
grandes  paioles  reparaîtraient  avec  leur  sainte  puissance... 
Tout  cela  se  pourrait  encore  s'ils  le  voulaient;  mais  hélas!... 
Quoi  qu'il  en  soit,  nous  applaudissons  au  mouvement  qui 
se  fait  apercevoir  en  faveur  de  l'instruction  publique,  parce 
que  nous   croyons  qu'il  ne  s'arrêtera  pas  à  multiplier  des 
élablissemens  imparfaits,  que  leur  imperfection  même  rend 
dangereux  ;  parce  que  nous  croyons  qu'on  sentira  bientôt , 
qu'où  scntmême  déjà  la  nécessité  de  remplacer  l'instruction 
par  la  culture; parce  que  nous  croyons  que  cette  impulsion , 
tout  entravée  qu'elle  est,  tout  incapable  qu'elle  est  de  réa- 
l.ser  l'idéal    que   nous  nous   sommes  fait,    sera  maintenue 
néanmoins  et  profitera  à  la  nation  ;  parce  que  nous  espérons 
que  l'activité  imprimée  aux  esprits  les  détournera  peu  à  peu 
des  lectures  qui  sont  surtout  dangereuses  pour  les  esprits 
oisifs,  et, en  créant  pour  eux  des  intérêts  intellectuels,  ôtera 
peu  à  peu  de  leur  force,  et  laissera  moins  de  prise  aux  pas- 
sions prossièresqui  sont  le  fléau  des  classes  inférieures;  mais 
nous  n'en  insisterons  pas  moins  sur  la  nécessité  de  joindre 
l'éducation  à  l'instruction  ;  et  nous  allons  voir  que  cette 
éducation  n'est  possible  qu'au  Christianisme  ,    et  que  ,    de 
plus  ,  le  Christianisme  est ,  en  lui-même  ,  le  promoteur  le 
plus  énergique  de  la  culture  intellectuelle  du  peuple. 


LITTERATURE. 

Le  Puritain  de  Seine-et-Marne  ,  par  Michel  Raymond, 
2' édit. ,  I  vol.  in-8  .  Paris,  i83i.  Chez  J.-P.  Roiet , 
libraire,  rue  desGrands-Augustins,!!"  18.  Prix  17.  fr.  Soc. 

Nous  sommes  inondés  de  romans  nouveaux  ;  chaque  se- 
maine en  voit  éclore  plusieurs  ,  et  comme  leurs  auteurs,  qui 
aspirent  à  être  des  peintres  de  mœurs  ,  n'ont  en  garde  d« 
négliger  d'étudier  les  goûts  du  public  auquel  ils  ont  affaire, 
c'est  par  la  bizarrerie  des  titres  qu'ils  cherchent  d'ordinaire 
à  attirer  l'attention  sur  leurs  écrits.  On  se  garderait  aujour- 
d'hui d'intituler  un  livre  :  Corinne  ou  Delphine  :  ces  titres 
ne  font  prévoir  ni  adultère j  ni  assassinat,  et  comme  c'est 
par  l'obscène  et  l'horrible  qu'on  parvient,  depuis  quelque 
temps,  à  se  faire  un  nom  ,  il  importe  que,  dès  la  prcmièic 
p.i;;e,  le  lecteur  puisse  savoir  à  quoi  s'en  tenir,  M.  Michel 
iV.ivmond  nous  a  toutefois  laissés  dans  le  doute  :  sou  titre 
pi-que  !a  curiosité;  mais  le  voile  est  trop  épais  pour  qu'on 
pu.sse  voira  travers  ce  qu'il  recouvre.  Si  vous  lisez  son  1. vie. 


vous  vous  apercevrez  cependant  bientôt  qu'il  sait  aussi  bien 
que  romancier  en  France,  faire  jouer  les  ressorts  à  la  mode. 
D'autres  ont  peint  le  libertinage  de  ce  qu'on  nomme  la 
bonne  société;  ce  sujet  était  usé,  et  il  était  temps  de  descendre 
un  peu  plus  bas  :  c'est  donc  dans  une  maison  de  prostitution 
qu'il  place  la  scène ,  et  ce  sont  les  mœurs  d'un  tel  lieu  qu'il 
décrit.  Il  n'c«t  pas  de  trait  infâme  qu'il  ait  rr.iint  de  repro- 
duire; on  assiste  avec  lui  à  une  longue  orgie,  dont  force  est 
de  détourner  les  yeux  avec  dégodt.  Je  me  hâte  cependant 
de  le  dire,  l'auteur  ne  se  plaît  pas  dans  le  monde  qu'il  dé- 
peint;je  ne  serais  même  pas  surpris  qu'il  eut ,  de  meilleure 
foi  que  l'abbé  Prévost,  voulu  faire  un  roman  moral  et  cru 
rendre  un  service  en  publiant  ce  volume.  L'anarchie  qui 
règne  dans  la  littérature  est  telle,  qu'il  suffit  d'une  pensée 
un  peu  sérieuse,  cachée  dans  quchjue  coin  d'un  livre, 
pour  que  l'auteur  s'imagine  qu'il  va  prendre  rang  parmi 
les  moralistes.  Il  vous  dira  gravement  qu'il  n'est  pas  de 
ceux  qui  entassent  événemens  sur  événemens  pour  joindre 
des  volumes  à  des  volumes;  qu'écrivain  consciencieux,  il 
veut  populariser  des  vérités,  répandre  l'instruction  sous 
une  forme  attrayante,  et  faire  ainsi  une  œuvre  vraiment 
philosophique.  Peut-être  se  le  persuadera-t-il  à  lui-même  j 
car  que  ne  se  persuade-t-on  pas? 

M.  Michel  Raymond  a  eu  pour  but  de  prouver  aux  ha- 
bitans  de  la  campagne  qu'ils  ont  tort  de  se  séparer  de  leurs 
filles  pour  les  placer  dans  les  grandes  villes  ,  où  elles  sont 
exposées  à  la  séduction.  Fort  bien;  mais  était-il  nécessaire 
pour  cela  de  faire  le  tableau  de  la  corruption  la  plus  dégoû- 
tante ,  di;  nous  initier  au  langage  des  mauvais  lieux ,  et  d'en 
remuer  la  fange?  Nos  romanciers  croient  presque  tous  que 
pour  donner  l'horreur  du  vice  il  suffit  de  le   peindre  sous 
de  bien  noires  couleurs.  C'est  une  erreur  ;  leurs  lecteurs 
étant  en  général  fort  loin  de  ressembler  aux  hommes  dé- 
hontés   dont  ils  brodent  l'histoire,  peuvent  fort   bien   se 
sentir  remplis  d'indignation  contre  le  héros  d'un  roman  , 
sans  pour  cela  faire  le  moindre  retour  sur  eux-mêmes.  O.i 
a  beau  leur  dire  ,  si  tunt  est  qu'on  le  leur  dise,  qu'on  leur 
montre  l'issue  d'une  route  à  l'entrée  de  laquelle  plusieuis 
d'entre  eux  se  trouventdéjà  ;  ils  ne  vous  croiront  pas;  leurs 
passions  leur  persuaderont  que  r.en  ne  les  forced'y  marcher  , 
et  qu'ils  peuvent  très-bien  demeurer  statiomiaires  dans  le 
chemin, où  vous  prétendez  qu'ils  sont  ent'és.  Si  vous  ne  sa- 
vez flétrir  que  les  crimes,  si  le  mal  ne  commence  à  vos  yeux 
que  là  où  commence  la  honte,  si  vous  vous  imaginez  que 
pour  tout  homme  il  ne  s'agit  que  de  ne  pas  se  corrompre,  tan- 
dis que,  naturellement  corrompu,  il  s'agit  pour  lui  ,  quelle 
que  soit  «on  honnêteté  extérieure  ,  de  se  convertir,  vous  ne 
comprenez  rien  au  problème  de  l'humanité.  On  vous  lira, 
parce  qu'on  veut  à  tout  prix  des  émotions;  mais  on  ne  pro- 
fitera pas  de  la  leçon  que,  peut-être,  dans  votre  inexpé- 
rience, vous  avez  voulu  donner.  Si  votre  intention  est  de 
reformer  la  société,  allez  d'abord  à  l'école   du  Christ.  Ap- 
prenez de  lui  ce   que  c'est  que  le  mal,  et  étudiez  dans  la 
Rible  de  quelle  manière  il  faut  parler  du  mal. 

On  entend  souvent  dire  que  la  Bible  est  un  livre  «lange-, 
reux  ,  qu'elle  est  pleine  d'obscénités,  qu'elle  souille  l'ima- 
gination.  Mais  qu'on   me  cite  des  imaginations  qu'elle  ait 
souillées!  que,  dans  ce  volume  écrit  par  tant  d'hommes  di- 
veis,  quoique  toujours  sous  l'inspiration  de  Dieu,  et  qui 
contient  en  effet  le  récit  de  beaucoup  de  souillures,  parce 
qu'elle  contient  de  longs  fiagmens  des  annales  de  l'huma- 
nité, et  que  l'humanité  est  souillée,  on  me  cite  une  seule 
page  où  le  vice  soit  peint  sous  des  couleurs  séduisantes,  où 
un  romanesque  intérêt  soit  excité  en  faveur  des  vicieux,  et 
où  le  récit  perde  cette  gravité  qui  convient  si   bien  pour 
montrer  combien  le  péché  est  odieux.  Si  la  Bible  nous  fait 
voir  le  mal  dans  toute  sa  nudité,  c'est  pour  nous  diieeii 
même  temps  qu'il  encourt  toute  la  haine  et  toute  la  colèi  c 
de  Dieu  ,  tandis  que  vous  ne  nous  parlez  guère  que  de  ses 
conséquences  sociales.  Il  fall  .it  faire  ronnaîlre  1  homme  à 
l'h  imme  ,  afin  que  chacuii  rentrât  dans  son  propre  cteur 
et  se  sentit  pressé  de  demander  pardon  à   Celui  qui  p.ii  - 
donne  et  régénère.  La  Bible  s'en  est  chargée,  et  l'cxpé 
rience  des  siècles  est  la  pour  nous  dire  que  ce  résultat^  elle 
l'a  atteint  auprès  d'hommes  de  toutes  les  conditions  sociales 
et  murales.  Mas  nos  romanciers  l'ont-ils  tenté?  Ils  n'en  ont 
pas  même  eu  l'idée,  parce  qu'ils  ignorent  ce  que  c'est  que 


LE  SEMEUR. 


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le  mal.  Qu'ils  rcclicrchciit  cl;ms  rEvangile  où  le  mal 
roiiimcnrc  ,  à  quels  ai.tos  tlu  coeur  humain  Jésus- t-hnst 
donne,  par  exemple,  les  noms  de  meurtic  ctd'adullère,  et 
ils  comprendront  qu'il  n'est  pas  besoin  de  catastioplics 
comme  celles  auxquelles  ils  ont  rcconis,  pour  constater  un 
désordre  moral  ,  d'  sordre  qu'ils  iic  montrent  que  là  où  ils 
(ommenientà  le  reconnaître,  c'ost-àdiie  que  dans  lésâmes 
que  déchirent  des  passions  violentes  ,  ou  qui  sont  tombées 
dans  l'avilissement ,  tandis  que  nous  l'apercevons  dans  tout 
Jionime  qui ,  selon  l'expression  de  Jésus-Chiist,  n'est  pas  ne 
de  nouveau. 

Cette  nouvelle  naissance,  cette  transformalioii  morale, 
que  le  chrétien  connaît  pnr  expérience,   nos  romanciers  ne 
s;ivent  ce  qu'elle  est.  Ils  s'imaginent  que  lorsqu'une  âme  a 
suivi  la  ponte  du  vice  et  qu'elle  est  arrivée  aussi  bas  qu'il 
est  possible  de  tomber  ,  il  ne  peut  plus  y  avoir  pour  elle  de 
relèvement.   Aussi   M.  Michel    Raymond  tue-t-il   la  jeune 
fille  qu'il  nous  a  montrée  tour  à  tour  dans  la  maison  pater- 
nelle et  dans  une  maison  de   prostitution.  A  t-il  seulement 
ou  en  vue  un  coup  de  théâtre,   ou  bien  s'est-il  trouvé  em- 
barrassé de  ce  qu'il  devait  faire  de  cette  malheureuse,  dont 
il  a  raconté  les  chutes?  C'est  l'un  et  l'autre,  peut-être.  Re- 
marquez ici  la  différence  qu'il  y  a  entre  le  romancier  et  le 
littérateur  chrétien.  Le  premier  se  borne  à  nous  conduire 
de  précipices  en  précipices  jusqu'au  fond  d'un  abîme,  et  il 
n'a  plus  rien  a  nous  apprendre  d'un  homme,  après  qu'il  nous 
a  dit  qu'il  est  par  terre.  Le  second  ,  au  contraire  ,  s'il  avait 
eu  à  traiter  le  même  sujet,  aurait  sans  doute  pris  son  point 
de  départ  là  où  celui-là  termine  son  livre.  Les  cii'coustanccs 
delà  chute  n'auraient  été  pour  lui  que  de  tristes  accessoires  ; 
sa  principale  étude  aurait  été  de  montrer  quelles  ressources 
il  y  a  encore  pour  le  pécheur.  L'œuvi'e  de  l'homme  occupe 
l'un  exclusivement;  l'autre  se  serait  surtout  occupé  de  l'œu- 
vre de  Dieu.  Il  n'aurait  pas  eu  besoin  de  mettre  son  imagi- 
nation à  la  torture  pour  inventer  des  incidens  et  pour  créer 
des  situations.  L'œuvre  de  Dieuétant  tout  intérieure,  et  s'o- 
péiaiit  par  des  convictions  qui  se  succèdent,  et  non  par  des 
événcmens  qui  s'entrechoquent,  il  aurait  regardé  au-dedans 
de  lui  pour  voir  comment  il  a  ctérelesé,  et  il  aurait  trouvé 
dans  sa  propre  expéricnrc  le  secret  de  toutes  les  réhabilita- 
tions morales.  Au  lieu  d'inventer,   il  aurait  raconté  j  car  si 
riiistoire  contemporaine  est  pleine  de  faits  honteux,   elle 
commence  aussi  à  fournir  à  l'observateur  un  grand  nombre 
de  faits  d'un  tout  autre  ordre:  il  suffit  aujourd'hui  d'avoir 
bonne  envie  de  savoir  ce  que  c'est  que  la  conversion,  pour 
qu'on  puisse  l'apprendre  de  ceux  m4m<  s  qui  ont  été  con- 
vertis. Que  M.  Michel  Raymond  essaie  de  suivre  notre  con- 
seil: qu'il  se  mette  en  relation  avec  des  chrétiens ,  qui  con- 
senteat  à  lui  faire  part  de  leurs  expériences;  surtout  qu'il 
étudie  l'homme   et  Dieu  dans  l'Ecrituie-Sainte,  et  il  com- 
prendra bientôt ,  mieux  que   notre  artclc  n'a  pu  le  faire 
sentir,  ce  qui  manque  à  ses  écrits  pour  qu'ils  puissent  exer- 
cer une  bonne  influence. 

Valait  il  la  peine  de  dire  tout  cela  à  propos  d'un  roman  ? 
Nous  le  croyons;  car  que  lit-on  d'autre  aujourd'hui  que  des 
journaux  et  des  romans?  Il  faut  bien  que  nous  examinions 
ce  qu'ils  sont,  puisque  nousnepouvonspasfairc  qu'on  sache 
apprécier  d'autres  lectures. 


VOYAGES. 


VOYAGE  DE  M.  STEWAnT  AUX   ILES  SANDWICH. 

TnoisiÈME  ARTICLE.  —  La  Cascade  de  l'Arc-en-cicl, —  La 
dernière  prétresse  de  Pèle,  déesse  des  volcans. 

...Nous  devions  faire  voile  pour  Oahou,  à  quatre  heures 
du  matin;  mais  le  vent  étant  tombé  ,  nous  sommes  restés. 
Je  fus  charmé  de  ce  retard.  Il  y  a  dans  le  voisinage  de  la 
baie  une  curiosité  naturelle  que  je  n'avais  pas  encore  visi- 
tée et  que  je  désirais  connaître  :  c'est  la  chute  du  Wairuku, 
à  deux  ou  trois  milles  au-dessus  de  l'embouchure  de  cette 
rivière.  Leshabitans  lui  donnent  le  nom  de  la  Cascade  de 
V Arc-en-ciel,  parce  que  le  soleil  en  dessine  un  magnifique 
sur  celte  nappe  d'eau  ,   lorsqu'il  l'cclairc  de  scj  Vavoiis. 


M.  Goodrich  et  quelques-uns  de  nos  marins  se  joignirent  à 
moi. 

Quand  nous  eiïmcs  fait  environ  un  mille  ,  nous  entendî- 
mes le   l)ruit  d'une  cascade,   que  nous  apeiçumes    bientôt 
après.  Elle  ressiMublait  à  l'écluse  d'un  moulin  et  s'étendait 
dans  toute   la  largeur  de  la  rivière.  Elle  pouvait  avoir  de 
seize  à  vingt  pieds  d'élévation.  Le  Wairuku,  dont  le  lit  est, 
en  plusieurs  endroits  ,  fort  profond  ,  est  encaissé  entre  des 
rochers  élevés  et  de  formes  souvent  bizarres.  On  nous  en  6t 
remarquer  un  plus  gigantesque  et  plus  hardi  que  les  autres, 
qui  s'élève   précisément  derrière  la  cascade.   Il   n'y  a  pas 
long-temps  qu'une  jeune  fille,    suivie  de  ses  compagnes, 
parcourait  les  bords  de  la  rivière,  en  cueillant  des  Heurs 
dont  elles  voulaient  former  des  guirlandes  ;  les  fi'mmes  en 
portent  ici  autour  de  la  tête  et  du  cou.  En  arrivant  à  l'en- 
droit où  nous  nous  trouvions,  elle  vit  un  arbrisseau  couvert 
des  plus  belles  fleurs  ,   et  dont  les  branches  pendaient  au- 
dessus  du  précipice.  S'avançanl  sur  un  fragment  de  terre  , 
qu'elle  croyait  solide  ,  elle  étendit  la  main  pour  saisir  une 
tleur  ;  mais  la  terre  céda  sous  ses  pieds  et  elle  tomba  dans 
l'abîme.  L'arbre  ,  paré  de  son  feuillage  et  de  ses  brillantes 
fleurs,  marque  le  lieu  de  cette  catastrophe  ,   et  aussi  long- 
temps qu'il  fleurira  ,   il  rappellera  sans  doute  aux  habitans 
le  triste  sort  de  cette  pauvre  victime  de  la  vanité.   * 

En  arrivant  ensuite  à  la  Cascade  de  V Arc-en  ciel ,  nous 
trou  vâmcs  qu'elle  surpassait  de  beaucoup  notre  attente.  C'est 
la  plus  belle  que  j'aie  jamais  vue.  L'eau  tombe  de  cent  dix 
pieds  de  haut.  L'endroit  d'où  elle  se  précipite  ressemble  , 
vu  d'en  bas,  à  un  pont  naturel  d'une  seule  arche,  qui  repose 
de  chaque  côté  sur  des  masses  de  rochers.  Mais  l'arche,  an 
lieu  d'être  ouverte  de  part  en  part,  sert  d'entrée  à  une  ca- 
verne profonde,  dont  l'œil  ne  peut  pénétrer  l'obscurité. 
Le  bassin  qui  s'étend  au  bas  de  la  chute  est  calme  comme  un 
lac,  excepté  à  l'endroit  où  tombe  la  cascade;  il  est  entouré 
de  tous  côtés  d'énormes  rochers,  de  plus  de  cent  cinquante 
pieds  d'élévation,  richement  tapissés  de  mousse  et  de  plan- 
tes parasites  ,  qui  ne  laissent  apercevoir  qu'un  coin  resserré 
du  ciel. 

A  notre  retour  de  cette  excursion  ,  je  me  rendis  avec 
M.  Stribbling  à  la  maison  des  missions;  nous  eûmes  le  bon- 
heur inattendu  d'y  voir  la  dei  nièie  prêtresse  héréditaire 
de  Pelé.  En  revenant,  la  veille,  du  volcan  de  Kirauea,  au- 
quel celte  déesse  préside,  M.  Goodriih  avait  fait  la  remar- 
que que  la  prêtresse  demeurait  à  peu  de  dislance  et,  à  notre 
demande,  il  lui  envoya  un  messager ,  pour  l'inviter  à  se 
rendre  auprès  de  nous.  Elle  vint  presque  aussitôt,  suivie  de 
sa  maison,  composée  de  huit  à  dix  individus  des  deux  sexes. 
Elle  me  fit  l'effet  d'avoir  de  quarante  à  quarante-cinq  ans. 
C'est  une  femme  de  haute  taille,  belle  et  majestueuse.  Elle 
était  enveloppée  d'un  large  manteau,  dont  les  plis ,  tombant 
jusqu'à  terre  ,  se  dessinaient  comme  ceux  d'une  toge  ro- 
maine. Nous  fûmes  tous  frappés  de  son  aspect ,  lorsqu'elle 
entra  dans  la  salle,  suivie  de  ses  gens.  Après  avoir  reçu  nos 
salutations,  elle  s'assit  à  la  turque,  sur  une  natte,  au  milieu 
de  la  chambre.  Le  caractère  de  sa  figure  est  noble  et  impo- 
sant, et  indique  une  âme  forte  et  élevée.  En  voyant  ses  yeux 
noirs  et  peiçans,  j'ai  compris  facilement  qu'ils  devaient 
avoir  excité  la  terreur  parmi  ses  sectateurs,  lorsqu'ils  élin- 
celaient  au  milieu  de  la  fureur  d'une  inspiration  imaginaire. 
Maintenant  il  n'y  avait  pas  seulement  sur  sa  figure  l'expres- 
sion d'un  profond  sérieux  ,  mais  encore  celle  d'une  mélan- 
col.e  habituelle  qui  ,  jointe  à  la  noblesse  et  au  caractère 
marqué  de  ses  traits,  me  rappela  un  superbe  tableau  repré- 
sentant la  Muse  tragicpie,  que  j'ai  vu  queKiue  part. 

Il  est  probable  que  l'impression  que  je  r:çus  lut  augmen- 
tée par  le  souvenir  d'une  rencontre  que  je  fis ,  lorsque  je 
demeurais  à  Lahaina  ,  d'une  prêtresse  de  Pelé,  d'un  rang 
inférieur,  qui  réclamait  encore  à  cette  époque  les  préroga- 
tives de  sa  classe.  Je  la  rencontrai  inopinément  dans  une  de 
mes  promenades  du  soir.  Elle  était  suivie  d'une  foule  im- 
mense; quelques-uns  de  ceux  qui  la  composaient  paraissaient 
être  sous  l'influence  d'un  sentiment  superstitieux  à  son 
égard  ;  d'autres,  au  contraire,  semblaient  disposés  à  se  mo- 
quer de  ses  prétentions.  Elle  était  habillée  d'une  manicre 
fantastique;  ses  cheveux  flottaient  ;  ses  yeux  élincelaiciit 
avec  frénésie;  elle  était  excitée  au  plus  haut  degré  pir  l'in- 
spiration (qu'elle  jouait.  Elle  avail  l'air  d'un  maniaque  .  eu 


uo 


LE  SEMEUR. 


je  crus  viaiment  qu'elle  l'.'lait  Jusqu'au  moment  où  les  ex- 
cjamalions  de  la  foule  :  «  C'est  une  déesse  I  C'est  une  déessel» 
m'eurent  détrompé. 

Elle  s'approcha  de  moi  d'un  air  fier  et  décidé  ,  comme 
pour  m'intimider  ,  et  balançant  devant  elle  le  drapeau  de 
tapa  qu'elle  tenait,  elle  s'écria  :  «  Je  suis  une  déesse!  Je  suis 
M  viaiment  une  déesse!  Les  palapula  et  le  pitle  (  les  livres 
11  et  la  religion  )  ne  sont  pas  bous.  Ils  ruineront  le  peuple!  » 
Jusque-là  j'avais  continué  mon  clicmio  ,  sans  paraitre  faire 
attention  à  ce  qu'elle  disait;  mais  me  voyant  ainsi  interpellé, 
et  considérant  ses  cris  comme  une  espèce  de  défi  ,  je  m'ar- 
rêtai, et  réfléchissant  un  instant  à  ce  qu'il  serait  convenable 
de  faire  ,  je  la  regardai  fixement .  puis  je  l'accusai  de  faus- 
seté et  de  méchanceté  dans  ses  efforts  pour  tromper  le  peu- 
ple, en  se  proclamant  une  déess",  tandis  qu'elle  savait  bien 
n'être  qu'un  imposteur  et  que  ses  prétentions  à  l'inspiration 
n'étaient  que  mea  piinipuni  wale  no  (mensonge  seulement). 
Je  lui  parlai  d'un  ton  sérieux  et  Ferme ,  et  mes  paroles  eu- 
rent l'effet  que  je  désirais.  Elle  ne  put  soutenir  la  fixité  de 
mon  regard.  Ses  yeux  errèrent,  puis  se  baissèrent;  elle  de- 
vint de  plus  en  plus  embarrassée  ,  et  essaya  de  tourner  le 
tout  en  plaisanterie  ;  mais  je  continuai  mes  reproches 
jusqu'à  ce  qu'enfin  elle  s'éloigna  précipitamment,  sans  rien 
dire  ,   et  suivie  des  moqueries  et  des  cris  de   toute  la  foule. 

Cette  femme  était  petite  etn'avait  rien  de  remarquable, 
si  ce  n'est  ses  yeux  ,  qui  étaient  brillaiis  et  très-expressifs  ; 
dans  l'accès  d'enthousiasme  où  je  la  vis  d'abord ,  elle  avait 
cependant  une  expression  si  extraordinaire ,  que  même 
un  homme  supérieur  aux  idées  superstitieuses  aurait  pu 
en  être  effrayé  j  elle  me  rappela  ce  que  je  me  suis  tou- 
jours figure  qu'étaient  les  démoniaques  ,  dans  le  temps  où 
Dieu,  dans  ses  desseins  impénétrables,  permettait  qu'il  y  en 
eût. 

Le  souvenir  très-vif  de  l'impi-ession  que  cette  rencontre 
avait  produite  sur  moi ,  et  la  comparaison  que  je  fis  entre 
Ja  prêtresse  inférieure  et  celle  que  je  voyais  alors  ,  et  qui 
était  tout  à  l'avantage  de  celle-ci  ,  me  firent  comprendre  à 
quel  point  ,  avec  la  force  d'expression  et  d'action  dont  sou 
visage  cl  sa  personne  étaient  évidemment  capables,  lorsque, 
sous  l'empire  d'une  inspiration  prétendue  de  la  divinité 
dont  elle  était  l'interprcte  ,  elle  s'agitait  et  se  mettait  hors 
d'elle,  la  prêtresse  en  chef  devait  avoir  produit  daus  un  cré- 
dule idolâtre  des  impressions  et  des  craintes  ,  que  celui-ci 
attribuait  sans  hésiter  au  pouvoir  et  à  l'influence  d'un  être 
surnaturel. 

C'est  par  des  scènes  de  (  e  genre  et  par  l'effet  qu'elles  ne 
manquaient  pas  de  produire,  que  les  prêtres  et  les  prêtres- 
ses ,  et  en  particulier  celles  de  Pelé ,  la  déesse  des  volcans, 
continuèrent  si  long-temps  à  profiter  de  la  crédulité  et  de 
la  superstition  du  peuple. 

La  grande  prêtresse  tsi  à  présent  une  chréticur.e  sincère 
et  l'une  des  élèves  les  plus  attentives  de  la  station  ,  où  elle 
réside  uniquement  pour  profiter  des  avant.ijjis  del'iustruc- 
tion  qui  y  est  donnée.  Elle  est  si  convaincue  des  niisèi  es  et 
de  la  folie  de  son  ancien  ctat ,  que  ce  n'est  qu'avec  peine 
qu'elle  se  décide  à  en  parler.  Sou  père  était  le  kahu  héré- 
ditaire ou  intendant  de  Pelé.  Les  fonctions  du  kahu  consis- 
taient à  procurer  les  choses  nécessaires  aux  sacrifices  géné- 
raux ,  et  à  préparer  la  nourriture  ei  les  vêtemens  pour  la 
déesse.  11  devait  cultiver  le  taro,  les  pommes  de  terre  et  la 
canne  à  sucre  ,  ainsi  que  le  cotonnier  dont  on  fabriquait  ses 
vêtemens,  et  veiller  à  ce  que  tout  fût  prêt  pour  les  offran- 
des ,  lorsque  l'époque  où  elles  devaient  être  faites  arrivait. 
L'une  des  plantations  consacrées  à  la  déesse  ét^it  située  sur 
le  bord  de  la  mer,  et  l'autre  dans  le  voisinage  du  cratère. 
Le  kahu  et  sa  famille  demeuraient  tantôt  sur  la  côte,  tantôt 
près  du  volcan. 

Au  temps  des  sacrifices,  la  prêtresse  descendait  elle-même 
dans  les  profondeurs  du  volcan,  et  s'approchant  le  plus 
possible  de  l'endioit  d'où  s'échappent  les  flammes  ,  elle  y 
jetait  les  dons,  en  s'écriaut  :  «  Pelé  ,  vo  ci  ta  nourriture!  » 
Puis  elle  spécifiait  chaque  objet.  Elle  ajoutait  :  «  Voici  tes 
»  vêtemens!  »  et  nommait  aussi  chaque  pièce  d'habillement. 
Lorsque  je  lui  demandai  si  elle  n'avait  pas  eu  peur  d'appro- 
cher tellement  du  feu,  elle  répondit  que  non,  qu'elle  croyait 
dans  ce  teiups-là  que  la  déesse  la  préserverait  de  tout  mal  j 
mais  qu'à  présent  qu'elle  savait  qu'il  n'existe  pas  de  Pelé  , 


elle  n'oserait  plus  aller  dans  les  endroits  où  elle  s'aventurait 
autrefois,  de  peur  de  périr  victime  de  sa  témérité. 

C'est  ainsi  que  le  Christianisme  s'est,  il  y  a  peu  de  temps, 
établi  par  d'heureux  et  rapides  progrès  au  milieu  d'une 
population  ,  naguères  encore,  toute  païenne  ,  et  que  les 
ténèbres  de  la  superstition  et  de  l'erreur  se  sont  évano  uies 
devant  la  pure  lumière  de  l'Evangile.  Ceux  mêmes  qui 
avaient  vieilli  dans  la  célébi'ation  des  rites  favoris  du  pa- 
ganisme ,  et  qui  appartenaient  à  une  caste  qui  exerçait  une 
influence  illimitée  et  qui  jouissait  d'un  rang  distingué,  ont 
anéanti  de  leurs  j^ropies  mains  l'échafaudage  de  leurs  er- 
reurs ,  et,  convaincus  de  leur  ignorance  et  de  leur  corrup- 
tion ,  se  sont  humblement  assis  aux  pieds  de  l'Auteur  de 
iiotie  salut  pour  être  instruits  et  rachetés  par  lui. 

Les  habitans  de  cette  portion  de  Hawaii  sont  de  tous  les 
insulaires  les  plus  grossiers  et  les  plus  sauvages  ;  ils  ne  for- 
ment cependant  plus  un  peuple  piien  ,  mais  ,  comme  tout 
notre  équipage  a  été  à  même  de  s'en  convaincre,  dans  toute 
l'étendue  du  terme,  un  peuple  chrétien.  La  description  que 
j'ai  déjà  faite  d'un  dimanche  passé  dans  cette  île  aura  donné 
une  idée  de  la  maii  ère  dont  les  lois  extérieures  du  Chris- 
tianisme y  sont  observées  ;  je  peux  ajouter  à  ce  que  j'ai  dit 
qu'en  ce  saint  jour,  pas  un  canot  ne  fut  vu  sur  mer,  excepté 
pour  conduire  les  indigènes  à  l'église,  et  que  nous  ne  vîmes 
personne  se  livrer  au  travail  ou  à  des  divertissemens.  On 
permit  à  une  quarantaine  de  gens  de  l'équipage  d'aller  à 
terre  daus  l'après-midi,  et  les  récits  qu'ils  firent  à  leurs  ca- 
marades restés  à  bord  me  convainquirent  amplement  du 
changement  total  qui  s'était  opéré  dans  les  mœurs  de  tout 
le  peuple.  Les  insulaires  étaient  si  scrupuleax  dans  l'obser- 
vation du  dimanche  ,  que  ce  fut  en  vain  que  les  matelots 
cherchèrent  à  acheter  quoi  que  ce  soit.  Us  ne  purent  même 
obtenir  des  melons  et  des  bananes  que  comme  des  dons  de 
l'hospitalité  Us  n'observèrent  aucun  rassemblement  bruyant 
ou  joyeux.  Les  hommes  les  traitaient  avec  civilité  ,  quand 
ils  entraient  dans  leurs  maisons  ;  les  femmes  s'éloignaient  à 
leur  approche  et  se  reliraient  dans  l'intérieur  de  leurs  fa- 
milles ,  y  clierchuit  un  abri  contre  toute  familiar.tô  ,  telle- 
ment que  personne  ,  à  ma  connaissance  ,  n'a  pu  dire  qu'il 
ait  trouvé  un  seul  exemple  d'immoralité  dans  toute  la  baie 
de  liyron. 

La  force  de  cette  dernière  preuve  d'un  changement  com- 
plet sera  sui  tout  appréciée  par  ceux  qui  savent  quelle  es- 
pèce de  rapports  s'établissaient,  il  y  a  peu  d'années  encore, 
entre  les  étrangers  et  les  habitans  des  îles  Sandwich.  Le  long 
de  la  cote  on  n'entend  ni  musique  bruyante  et  barbare  ,  ni 
chants  lascifs  ,  mais  bien  le  sourd  murmure  qui  s'élève  de 
l'école,  la  prière  et  les  cantiques  du  matin  et  du  soir. 


AMI\0]\CE. 

Laplos  facile  des  grammaires,  par  M.  Emile  de  Bo.vsechose,  biblio- 
thécaire du  châu-au  de  Sainl-Cloud.  i  vol.  de  Sog  pages  in-12.  Pa- 
ris, i832.  Chez  Fiimiii  Didol  frcres ,  rue  Jacob  n.  i\.  Prix  :  1  fr. 
Celle  grammaire  est  précéJée  d'une  iiréface  adressée  aux  ouvriers  des 
Tilles  et  des  lampagnes ,  auxquels  l'autiur  a  surtout  désiré  être  ulik.  Il 
leurpaileun  l.m^age  ([ue  nous  sommes  peu  habitués  à  entendre  tenir  au 
peuple  ,  leur  indiquant  le  Clirisliani~me  comme  le  germe  de  tout  bien  ,  le^ 
enga-eant  à  l'ire  reconnaissans  des  bienfaits  de  Dieu ,  et  les  encourageant 
à  étudier  leur  langue,  surtout  par  la  considération  que  la  bien  parler,  est 
un  moyen  d  union  plus  pui>sanl  qu'on  ne  l'imagine  souvent.  Si  cet  ouvrage 
est  très-propre  a  être  introduit  dans  Ks  é.oles  d'adultes  et  à  servir  de  ba  e 
à  l'enseignement  qu'oa  y  donne,  nous  sommes  convaincus  qu'il  peut  aussi 
faciliter  beaucoup  au^  cnfans  1  élude  si  difGcile  de  la  grammaire.  L'auteur 
s'est  fait  une  règle  de  n'cmp'oyer  aucun  terme  qui ,  par  lui-même ,  ne  reii  • 
dit  raison  de  son  tnip'oi  ;  dé  diviser  les  mots  dans  le  plus  petit  nombre 
possible  de  classes ,  et  de  rejeter  de  son  livre  tout  ce  qui  ne  serait  pas  in- 
dispensable pour  connaître  Ks  règU  s  fondamentales  de  la  langue.  Il  a  ré- 
duit les  di\  parties  du  discours  adoptées  par  les  grammairiens  à  cinq  gran- 
des divisons.  L'ouvrage  de  M.  de  Bonnecho'e  se  termine  par  un 
dictionnaire  gr.iinmalical,  où  les  locutions  vicieuses  sont  corrigées.  Lis 
e-iemplfs  cités  sont  en  ^'éiieral  bien  choisis,  et  renferment  so.ivei.t  un 
ensei-ncment  autre  encore  que  celui  d'une  règle  de  grammaire;  dene  t  un 
petit  "nombre  cependant  qui  expriment  des  idées  fau>ses  sur  des  doctrines 
religieuses.  Mous  remercions  l'auteur  d'avoir  fait  ce  livre  utile .  dont  le  bas 
prix  étonne  d'autant  plus  que  l'impression  en  est  Irès-soignée. 


Le  Gérant,    DEHAUi^T. 


Imprimerie  de  Sellioue  ,   lue  des  Jeûneurs ,  n.   14. 


TOME  II 


I\^  6. 


10  OCTOBRE  1831. 


LE  !§EMËUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   el   Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  clump  ,  c'est  le  monde. 
MaUh.  Xni.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  lue  Martel,  n'  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'innée, 
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Les  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

Revue  politiijce  :  Lettres  de  la  province.  N"  IX.  De  quelques  procès. — 
De  l'Ikstruction  populaire  :  Le  Christianisme  éducateur.^i-CoLOSiEs  : 
Nouvelle  réclamation  de  MM.  les  délégués  des  colonies  françaises  — 
Réponse  des  rédacteurs  du  Semeur.  —  Asho-vce. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettres  de  la  province.  —  N"  IX. 

DE    QUELQUES    PROCES. 

Pendant  que  la  tribune  k'gislative  est  muette  ,  d'autres 
tribunes  s'élèvent  dans  les  cours  d'assises.  Toutes  les  ques- 
tions politiques  y  sont  traitées  avec  autant  de  profondeur  , 
quelquefois  mcnne  avec  plus  de  verve  que  dans  les  cham- 
bres ;  c'est  la  petite  pièce  parlementaire  après  la  grande 
tragi-comédie.  Par  un  singulier  déplacement  de  rôles  qui 
ue  i'est  guère  vu  qu'à  notre  époque  ,  les  députés  pailent 
souvent  comme  devraient  faire  des  avocats  ,  et  les  avocats 
comme  on  l'attendrait  des  mandataires  du  pays.  Les  pre- 
miers ,  en  effet ,  prononcent  maints  plaidoyers  du  haut  de 
la  tribune  nationale;  ils  soutiennent  leur  cause  personnelle; 
ils  se  défendent,  ils  attaquent  leurs  adversaires  :ce  sont  des 
procès  dans  toutes  les  formes  ,  et  des  procès  non  seulement 
oiseux,  mais  scandaleux  et  ignobles  paifois.  Les  avocats,  au 
contraire  ,  s'érigent  dans  les  affaires  politiques  en  orateurs 
parlementaires  ;  ils  traînent  à  la  barre  du  tribunal  gouver- 
nement, ministres,  législation,  tout  l'ordre  social  ,  et  quel- 
ques-uns d'entre  eux  s'expriment  avec  la  noblesse  et  la 
convenance  que  l'on  ne  trouve  pas  toujours  dans  le  langage 
de  nos  députés.  Il  ne  faut  donc  pas  être  surpris  si  l'attention 
générale  se  porte  sur  les  procès  politiques  dans  l'intervalle 
lies  sessions.  Il  y  a  des  gens  pour  lesquels  il  faut  absolument 
une  tribune  ouverte  ,  et  qui  en  élèveraient  une  sur  la  rue, 
s'ils  ne  pouvaient  pas  la  placer  ailleurs. 

Trois  espèces  de  procès  ont  particulièrement  fixé  les  re- 
gards de  la  France  depuis  que  la  session  législative  est  close: 
le  procès  des  accusés  dans  les  journées  des  cinq  et  six  juin  ; 
le  procès  des  Saint-Simoniens  et  les  nombreuses  poursuites 


dirigées  contre  la  presse  par  le  ministère  public.  Jetons  un 
rapide  coup-d'œil  sur  ces  difFérens  procès ,  dont  nous  n'a- 
vons pas  encore  entretenu  nos  lecteurs. 

Je  ne  parlerai  pas  des  commissions  militaires  qui  furent 
d'abord  saisies  de  l'affaire  des  5  et  6  juin.  Tout  le  juste- 
milieu  s'en  repent  à  l'heure  qu'il  est ,  et  les  ministres  plus 
que  personne;  car  ils  se  laveront  difficilement  du  reproche 
d'avoir  mis  la  capitale  en  état  de  siège  contrairement  à  une 
dt  .'c>.';ation  positive  de  la  cliarte,  et  d'avoir  offert  au  pays  , 
deux  ans  après  la  révolution  de  juillet,  le  spectacle  de  cette 
justice prévôtale  qui  avait  soulevé  tant  de  haines  ,  en  i8r5, 
contre  Ja  branche  aînée  des  Bourbons.  Un  arrêt  solennel  a 
prouvé  que  cette  mesure  était  illégale  ;  les  sentences  du 
jury  ont  fait  plus  :  elles  ont  r.^ontré  que  cette  mesure  était 
inutile.  En  politique,  on  excuse  une  atteinte  aux  lois,  quand 
les  circonstances  la  rendent  nécessaire  ;  mais  d'être  illégal 
sans  nécessité  ,  cela  ne  se  pardonne  point.  C'est  plus  qu'un 
crime,  comme  on  l'a  dit  en  d'autres  temps,  c'est  une 
faute. 

Nous  avons  remarqué  deux  choses  dans  l'affaire  des  ac- 
cusés des  5  et  6  juin:  d'abord,  leur  position  sociale;  ensuite, 
les  peines  qui  ont  été  portées  contre  eux  par  les  jurés. 
Qu'était-ce  donc  que  ces  républicains  qui  avaient  fait  de 
nouvelles  barricades,  et  qui  s'étaient  proposé  de  soumettre 
le  pays  à  d'autres  formes  de  gouvernement?  Faut-il  le  dire? 
Ceux  sur  lesquels  on  a  mis  les  mains  étaient  tout  simplement 
de  pauvres  ouvriers,  des  chiffonniers  ,  des  cuisiniers  ,  quel- 
ques vieux  caporaux  de  l'empire,  et  de  petits  tapageurs  im- 
berbes qui  faisaient  le  coup  de  fusil  sur  la  place  publique 
avec  aussi  peu  de  réflexion  que  s'ils  eussent  fait  monter  un 
cerf-volant  sur  la  butte  Montmartre.  En  réunissant  toutes 
CCS  intelligences  en  une  seule  tête,  on  n'aurait  peut-être  pas 
réussi  à  construire  iine  seule  idée  politique.  Ces  pauvres 
républicains  avaient  mis  en  commun  leurs  bras  et  leur 
courage  militaire  ,  mais  ils  ne  pouvaient  rien  y  mettre  de 
plus. 

O  république  1  ô  liberté  !  vieille  idole  des  plus  grands 
peuples  du  monde  antique  I  toi  que  Lycurgue  et  Brutus  ne 
nommaient  qu'à  genoux  !  toi  qui  étais  adorée  dans  Atliènes, 
dans  Rome  et  sur  les  âpres  chalets  des  peuplades  helvéti- 
ques !  toi  que  saluaient  Veigniaud  et  les  Girondins  d'un 
long  cri  d'enthousiasme  ,  lorsqu'ils  étaient  déjà  montés  sur 
les  degrés  de  l'échafaud  !  toi  que  la  jeune  Amérique  défen- 
drait au  prix  de  tout  son  sang  et  de  tous  ses  trésors  !  voilà 
donc,  ô  république!  er.  France, dans  le  dix-neuvième  siècle, 


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LE  SEMEUR. 


lorsqu'on  proclame  avec  tant  d'emphase  et  ses  vertus  ré- 
publicaines et  son  patriotisme, 

Voilà  donc  quels  vengeurs  s'arment  pour  ta  quf  re'.le  ! 

La  cause  de  la  république  a  été  mieux  ju{i;ée,  ce  me  semble, 
pir  les  défenseurs  qu'elle  a  recrutés  dans  les  journées  de 
juin  qu'elle  ne  pourrait  l'être  par  toutes  les  cours  d'assises 
du  royaume.  Et  encore,  ces  pauvres  jeunes  gens  qui  se  bat- 
t  lient  sans  savoir  pour  quoi ,  qui  s'insurgeaient  sans  savoir 
contre  quoi,  sont-ils  venus  démentir  humblement  et  piteu- 
S3ment  en  cour  d'assises  leurs  tendances  républicaines.  A 
les  entendre,  ils  ne  se  soucient  pas  de  république  le  moins 
du  monde  ,  et  je  les  en  crois  sur  parole.  Qui  est-ce  qui  se 
soucie  de  mots  qu'il  ne  comprend  pas? 

Ce  qui  m'afflige,  c'est  qu'on  ait  envoyé  ces  cuisiniers  et 
autres  aux  galères  ;  mieux  eût  valu  les  condamner  à  passer 
deux  ou  trois  ans  dans  de  bonnes  maisons  pénitentiaires  où 
ils  auraient  appris  à  lire  et  à  réfléchir.  Ils  ont  été  victimes 
de  leur  manque  d'instruction  bien  plutôt  que  coupables  ; 
le  gouvernement  qui  les  accuse  doit  s'accuser  lui-même  de 
ne  leur  avoir  pas  ouvert  assez  d'écoles  pour  y  puiser  quel- 
ques lumières.  N'est-il  pas  certain  que,  plus  éclairés,  mieux 
instruits  sur  leurs  devoirs  ,  surtout  mieux  élevés  dans  les 
principes  de  la  foi  chrétienne,  ils  n'auraient  pas  versé  le 
sang  français  dans  les  rues  de  Paris  ?  Pourquoi  donc,  encore 
une  fois ,  les  envoyer  aux  galères,  où  ils  ne  feront  que  se 
corrompre,  se  dépraver,  s'abrutir  toujours  davantage?  On 
répond  qu'il  faut  des  exemples.  Cela  est  possible  ;  mais 
n'aurait-ce  pas  été  un  exemple  suffisant  que  de  les  détenir 
pendant  quelques  années  dans  des  maisons  pénitentiaires  , 
pour  les  rendre  ensuite  au  pays  transformés  en  meilleurs 
citoyens?  La  conduite  du  législateur  de  Sparte  à  l'égard  du 
jeune  homme  qui  l'avait  frappé  sur  la  placi  publique  était 
un  admii'able  modèle  à  suivre.  On  a  beau  invoquer  les  ar- 
ticles du  code,  on  n'empêchera  pas  que  l'opinion  n'établisse 
une  juste  distinction  entre  les  délits  politiques  et  les  crimes 
contre  les  particuliers. 

Au  lieu  de  se  borner  à  dormcr  une  leçon  aux  gouvernés, 
les  gouvernans  devraient  en  trouver  une  dans  les  affaires 
du  mois  de  juin  :  c'est  qu'ils  ont  oublié  de  donner  à  leur 
édifice  social  la  base  des  mœurs  et  des  vraies  lumières.  Tant 
que  le  peuple  sera  mal  éclairé  et  asservi  par  des  habitudes 
vicieuses  ,  tous  les  exemples  possibles  de  sévérité  légale  , 
fût-ce  même  celui  d'une  condamnation  à  mort,  comme  on 
l'a  fait  pour  deux  malheureux  accusés  du  mois  de  juin,  tous 
ces  exemples  ne  serviront  qu'à  peu  de  chose.  Le  peuple  en 
croira  des  charlatans  de  patriotisme,  il  se  laissera  duper  par 
de  belles  promesses  ;  et  quand  viendra  le  moment  favorable, 
il  ne  réfléchira  pas  s'il  s'expose  à  des  châiimens  sévères;  il 
suivra  l'impulsion  de  son  effervescence,  et  il  comptera  sur 
sa  force  pour  triompher.  Que  l'on  s'attache  donc  à  instruire 
les  masses  ,  qu'on  répande  de  bons  livres  élémentaires  jus- 
qu'au cinquième  étage  et  dans  les  greniers  ;  qu'on  s'efforce 
d'inculquer  au  peuple  des  principes  de  moralité  publique 
et  privée  ,  et  l'on  n'aura  pas  besoin  d'appeler  l'exécuteur 
des  hautes-œuvres  au  secoui-s  de  l'ordre  compromis.  C'est 
tine  vieille  idée  féodale,  dont  notre  siècle  n'est  pas  encore 
bien  délivré,  que  celle  de  vouloir  gouverner  avec  des  écha- 
fauds  et  des  galères,  plutôt  qu'avec  de  bonnes  maximes  et 
une  bonne  éducation. 

Au  milieu  des  tristes  débats  soulevés  par  les  affaires  du 
cloître  Saint-Méry  est  veim  se  placer  le  procès  du  Saint- 
Simonisme.  C'était  mêler  en  cour  d'assises,  comme  Boileau 
l'ordonne  pour  les  ouvrages  d'imagination  ,  le  grave  au 
doux,  le  plaisant  an  sévère.  L'opinion  s'amusa  de  ces  étran- 
ges sectaires  qui  comparaissaient  devant  des  juges  ,  après 
avoir  prétendu  juger  eux-mêmes  le  genre  humain  tout 
entier. 

Les  Saint-Simoniens  essayèrent  de  se  placer  au-dessus  de 
l'accusation  qui  les  pouisuivait ,  mais  ils  n'y  réussirent  que 
pour  le  ridicule.  Ils  prononcèrent  des  mots  consacres  par  le 
Christianisme  ,  entre  autres  ,  celui  d'inspiration  ;  mais  ils 
avaient  oublié  que,  pour  un  disciple  de  Christ,  le  mot  ins- 
piration représente  un  fait,  tandis  que  pour  un  disciple  de 
Saint-Simon,  il  ne  représente  rien;  ce  n'est  qu'une  expres- 
sion creuse  et  vide  dont  on  s'est  moque  fort  justement.  Les 
Saint  Simoniens  voulurent  répéter  le  rôle  auguste  des  pre- 


miers martyrs  do  la  religion  chrétienne;  c'était  choisir  un 
personnage  trop  fort  pour  eux  et  qui  les  a  écrasés.  Les  mar- 
tyisparaissaientdevantles  tribunaux  avec  l'autorité  de  leurs 
vertus,  avec  la  sanction  de  leur  dévouement,  avec  une  reli- 
gion infiniment  plus  élevée  que  celle  du  Paganisme  ,  avec 
une  morale  beaucoup  plus  pure  que  les  maximes  de  leurs 
juges.  Les  Saint-Simoniens,  au  contraire,  étaientcités  à  la 
barre  d'un  tribunal  après  de  fâcheux  antécédens;  ils  y  ve- 
naient sous  le  poids  d'un  emprunt  équivoque,  n'ayant  à  pré- 
senter aucun  acte  de  dévouement  ni  de  grandeur  d'âme, 
avec  une  religion  inférieure  au  plus  étroit  déisme,  avec  une 
morale  qui  n'est  que  la  plus  monstrueuse  immoralité.  En 
toutes  choses,  ils  étaient  au-dessous  de  leurs  juges,  non 
au-dessus  d'eux;  car,  en  supposant  que  ces  juges  n'cusseut 
plus  de  convictions  religieuses,  au  moins  avaient-ils  conservé 
des  principes  de  moralité  sociale  et  des  maximes  d'ordre 
public  que  les  Saint-Simoniens  avaientabandounés. 

C'est  une  singulière  destinée  que  celle  du  Saint-Simonis- 
me  I   il  s'est  suicidé  deux  fois.  Une  première  fois  par  ses 
divisions  intestines,   lorsque  M.  Bazar  ,  et  ensuite  M.  Olin- 
de   Rodrigues  se  séparèrent  de  la  secte  du  père  Enfantin. 
Dès  lors,  les  Saint  Simoniens,    au  lieu  de  faire  pour  aux 
hommes  du  pouvoir  et  aux  hounêtes  gens,  ne  leur  firent 
que  pitié.  On  se  demande  comment  des  uispirés  qui  préten- 
daient établir  une  harmonie  universelle  ,  un  lien  indissolu- 
ble entre  sept  à  huit  cents  millions  d'hommes,  ne  pouvaient 
pas  même  s'harmoniser  et  se  relier  entre  eux.  Le  deux  ème 
suicide  du  Saint-Simouisme  s'est  fait  en  séance  judiciaire, 
devant  les  jurés  et  le  public.  Point  de  noblesse  ni  de  dignité 
dans  les  plaidoyers  des  membres  de  la  secte:  pis  même  ce 
bon   sens  ,  ce  jugement  vulgaire  que  le  moindre  accusé  sait 
déployer  ,    quand    il  s'agit  de  sa  liberté  ou  de  son  honneur. 
Les  Saint-Simoniens  qui  avaient  déjà  un  grand  fond  de  ridi- 
cule à  la  salle  Taitbout,   en  ont  épuisé  la  mesure  au  Palais 
de  Justice.  Voici  l'épitaphe  du  Saint-Simonisme:  o  Ce  des- 
»  sein  était  un  ouvrage  des  hommes ,  et  il  s'est  detbl'It  de 
»  LUI-MÊME.  «C'est  un  docteur  juif,  nommé  Gumaliel,  qui 
a  fait  cette  épitaphc,  il  y  a  dix-huit  cents  ans  ,  dans  le  san- 
hédrin de  Jérusalem. 

Depuis  que  le  Saint-Simonisme  est  mort,  je  m'attends 
chaque  jour  à  trouver  dans  les  journaux  le  prospectus  de 
quelque  nouvelle  religion.  Si  le  Christianisme  régnait  en 
France ,  il  suffirait ,  non-seulement  pour  combler  le  vide 
des  esprits,  mais  pour  donner  à  la  nation  les  mœurs, Icbin- 
être  et  la  prospérité  qui  lui  manquent.  Un  peuple  chrétien 
n'irait  pas  se  creuser  des  citernes  crevassées  qui  ne  contien- 
nent point  d'eau  ,  puisqu'il  se  désaltérerait  à  la  source  des 
eaux  vives  qui  j  lillissent  en  vie  éternelle  On  pourr.iit  donc 
se  reposer  paisiblement  dans  le  majestueux  édifice  de  l'E- 
vangile ,  sans  avoir  à  craindre  que  la  pluie  ni  les  orages ,  ni 
les  torrens  ne  vinssent  le  renverser.  Mais  aujourd'hui  que  la 
France  est  sortie  de  cet  édifice  qui  n'a  point  été  bâti  par 
la  main  des  hommes,  il  doit  nécessairement  paraître  plus 
d'un  aventurier  qui  essaiera  de  construire  je  ne  sais  quelle 
misérable  chaumière  pour  abriter  une  nation  ,  qui  n'a  plus, 
en  matière  de  convictions  religieuses,  d'asile  où  reposer  sa 
tête.  Un  peuple,  quoiqu'on  fasse,  ne  se  passera  point  de 
religion.  Beaucoup  de  gens,  il  est  vrai,  vivront  d'une  vie 
matérielle  ou  s'étourdiront  dans  un  facile  épicuréisme;  mais 
il  y  aura  toujours,  au  milieu  de  ce  même  peuple ,  des  cœurs 
ardens  ,  des  âmes  élevées  qui  voudront  croire  à  quelque 
chose.  Ces  âmes,  à  défaut  de  la  vérité,  adopteront  l'erreur, 
et  pour  avoir  perdu  la  religion  de  Dieu,  elles  embrasseront 
le  fantôme  d'une  religion  humaine. 

Cette  lettre  étant  déjà  fort  longue,  je  renvoie  à  un  article 
suivant  mes  réflexions  sur  les  procès  intentés  à  la  presse  par 

le  ministère  public. 

—     Il  I  -I  ■  Il 

DE   L'ï\STRtCTIOi\  POPULAIRE. 

CINQUIÈME    Ar.TICLE. 
LE    CHRISTIANISME    ÉDUCATEUR. 

D'ingénieux  penseurs,  transportant  dans  l'administration 
de  la  vie  l'idée  du  gouvernement  à  bon  marché  ,  ont  ima- 
giné de  traiter  la  conscience  comme  une  espèce  de  sinécure, 


LE  SEMEUR. 


liB 


et  de  la  supprimer  en  faveur  de  rinlelligcnce,  qui,  d'elle- 
même  ,  remplit  les  fonctions  attribuées  par  l'erreur  com- 
mune à  un  prétendu  sens  moral.  Us  oiit  construit,  en  face 
de  la  nature,  une  morale  d'où  le  principe  moi'al  est  exclus, 
et  où  tous  les  résultats  qu'on  demandait  autrefois  à  une  foric 
vivante  sont  imités  par  une  mécanique  subtile  et  compli- 
quée. Sans  examiner  si  la  nature  humaine  ne  désavoue  pas 
cette  substitution  de  l'intérêt  au  principe  moral  (je  dis  de 
i'intérêt,  car  évidemment  l'intelligence  n'est  ici  que  pour  le 
compte  de  l'intérêt) ,  cherchons  s'il  est  possible  de  donner 
au  peuple  une  morale  qui  se  rattache  au  sens  moral. 

Ileviendrons-Mous  à  l'instinct,  à  la  morale  naturelle?  Ah  ! 
certes ,  de  grand  cccur  ,  s'il  n'y  a  de  choix  qu'entre  lui  et 
l'éj^oïsme  !  Ce  qui  dcmiîurc  encore  ,  parmi  les  hommes ,  de 
cette  précieuse  essence,  vaut  mieux  assurément,  pour  la 
dignité  et  le  bonheur  de  l'espèce  humaine  ,  que  toutes  les 
•combinaisons  de  l'intelligence.  Toutefois  ,  sachons  bien  ce 
qu'est  aujourd'luH  cet  instinct,  celte  morale  naturelle. 
L'instinct!  la  morale  natm-ellel  un  assemblage  confus  de 
toutes  sortes  d'impressions,  de  préjugés  ,  d'impulsions  ,  de 
haines  et  d'amours,  incohérens,  hétérogènes,  si  souvent  fac- 
tices ;  la  nature  telle  que  l'a  fait€  la  société;  la  nature  telle 
que  l'ont  faite  les  passions,  les  systèmes  et  les  sophismes;  la 
nature  altérée,  corrompue,  méconnaissable.  L'instinct  I 
c'est-à-dire  des  affections  exclusives  et  égoïstes ,  un  faux 
poiut  d'honneur,  une  délicatesse  de  convention^  des  illusions 
romanesques,  se  combinant,  pour  les  corrompre,  à  quelques 
■mouvemens  de  conscience  ,  à  quelques  émotions  de  pitié  ,  à 
•quelques  élans  généreux,  à <[uelques  sentimens  d'équité,  à 
quelques  restes  épars  de  notre  ancienne  rectitude.  L'instinctl 
c'e!-t-a-dire  l'absence  de  tout  principe  et  de  toute  règle  pré- 
cise ;  une  lyre  à  mille  fibres  discordantes;  une  voix  qui  in- 
dique à  l'un  une  loute,  à  l'autre  une  route  contraire  ,  sui- 
vant le  tempérament,  l'éducation,  les  circonstances  de  temps 
et  de  lieu.  L'instinct  !  une  loi  dépourvue  de  sanction  et  d'au- 
torité ,  et  qui  ,  bien  loin  de  pouvoir  se  légitimer  aux  yeux 
d'aulrui ,  serait  fort  en  peine  de  se  légitimer  à  ses  propres 
•yeux  I  une  puissance  capricieuse  ,  qui ,  pour  un  instant  , 
élève  l'homme  à. une  grande  hauteur  pour  se  donner  le 


dite  avec  la  bienfaisance,  l'impureté  des  mœurs  avec  les  raf- 
finemens  de  la  délicatesse  !  Raison  et  folie ,  vice  et  vertu  , 
4)icn  et  mal ,  oui  cl  non  tour  à  tour  sur  les  mêmes  sujets, 
voilà  l'iistinctl  voilà  la  morale  naturelle  I 

Encore  cet  instinct  vaut-il  mieux  que  l'intérêt  et  l'intel- 
ligence réunis;  encore  fait-il  spontanément  ce  que  l'un  ni 
l'autre  r.e  peuvent  faire  ;  de  même  que  l'instinct ,  et  non 
l'intelligence  ni  l'intérêt,  porte  les  lèvres  de  l'enfant  vers 
les  mamt'l!es  de  sa  mère,  pour  y  chercher  une  nourriture 
sans  laquelle  il  mourrait  ,  l'instinct  seul  ,  et  non  les  deux 
sub.-tituts  qu'on  prétend  lui  donner,  enseigne  aux  individus 
comme  aux  n  .tions  à  compatir,  à  se  dévouer,  à  combattre, 
à  mourir.  O  force  égarée,  force  autrefois  divine  ,  quand  je 
le  reconnais  au  mil. eu  des  cadavres  de  nos  anciennes  vertus, 
le  relevant  blessée  et  chancelante,  et  du  sein  de  ce  champ 
de  mort,  ess  ivaiil  encore  le  mouvement  et  la  vie,  un  respect 
pro;ond  et  douloureux  me  saisil;je  mesens  pressé  d'adorer 
en  pleurant  Celui  qui  t'a  donnée;  je  le  supplie  de  guérir 
tes  plaies ,  et  de  te  rappeler  à  la  lumière  et  a  la  santé;  je  le 
sup[)iie  de  t'élever  à  ton  ancienne  stature  et  à  ta  première 
beauté  ;  mais  telle  que  je  te  vois  ,  troublée  ,  aveuglée  ,  ivre 
de  toi-même  ,  comment  te  confierais-je  la  direction  de  ma 
volonté,  l'empire  de  ma  vie,  les  rênes  de  l'humanité  ? 

C'est  donc  à  quelque  chose  de  mieux  encore  que  l'instinct 
à  quelque  chose  de  mieux  que  la  nature,  que  nous  devons 
recourir  pour  modifier  la  volonté  de  la  génération  qui  s'é- 
lève. Mais  à  quoi  donc  enfin?  nous  demandera- t-on.  A  un 
système  peut-être?  S'ag:ra-t-il  de  régulariser  l'instinct ,  de 
lui  tracer  sa  voie,  de  lui  apprendre  la  logique  ?  «  Mille  déjà 
l'ont  fait,  mille  pourraient  le  faire.  »  Mais  qu'est-ce  donc  , 
en  morale,  qu'un  système?  Un  ensemble  bien  lié  dénotions' 
dont  la  cohérence  peut  plaire  à  l'esprit,  mais  qui ,  par  lui- 
même  ,  n'a  aucune  prise  sur  la  volonté.  Nous  ne  sommes 
qu'on  s'en  souvienne  bien,  jamais  modifiés  par  nos  convic- 
tions seules.  Qui  veut  nous  porter  à  uu  acte  quelconque, 


qui  veut  surtout  soumettre  à  une  règle  notre  vie  entière, 
doit,  au  préalable,  trouver  dans  notre  âme  une  affection 
correspondante  à  ses  préceptes,  ou  l'y  créer.  Sans  un  tel  in- 
troducteur, un  système  ne  pénétrera  point  de  notre  esprit 
dans  notre  âme.  Nous  apprendre  notre  devoir  n'est  rien , 
si  on  ne  nous  le  fait  aimer.  Tel  est  le  vice  radical  de  tous  les 
systèmes  de  morale  humaine.  Ils  en  ont  bien  d'autres,  sans 
doute  :  nous  les  crovons  tous  erronnés  et  incomplets,  parce 
que  leur  point  de  départ  n'est  pas  pris  d'assez  haut;  mais 
nous  les  considérons  en  ce  moment  sous  le  seul  rapport  de 
leur  puissance  impressivc,  et,  dans  ce  point  de  vue,  ce  n'est 
pas  d'imperfection  seulement,  mais  de  vanité,  de  nullité, 
que  nous  les  accusons.  S'ils  n'allèguent,  en  fait  de  motifs, 
s'ils  ne  fournissent,  en  fait  d'impulsion,  que  ce  que  la  na- 
ture peut  alléguer  et  fournira  chaque  homme;  s'ils  pré- 
tendent rectifier  la  nature  humaine  par  cette  nature  même, 
leur  entreprise  est  vaine  ;  et  nous  ne  pensons  pas  surtout 
qu'un  système  ait  jamais  renouvelé  une  nation.  En  morale 
comme  en  politique  ,  une  nation  n'est  renouvelée  que  par 
des  faits. 

C'est  la  grande  erreur  de  notre  âge  intellectuel  et  analy- 
'i<Ii_e.  On  attend  tout  des  théories.  On  oublie  que  les  so- 
ciétés n'ont  jamais  obéi,  d'une  manière  durable,  qu'à  deux: 
impulsions,  la  nécessité  et  l'affection,  le  soin  impérieux  de 
la  conservation  ou  quelque  émotion  puissante  ;  et  que  les 
constitutions  à  l'épreuve  sont  celles  qui  étaient  écrites  dans 
les  cœurs  avant  de  l'être  sur  le  papier.  Le  gouvernement  est 
devenu  un  système  artificiel  ;  mais  il  y  a  bien  plus  de  temps 
qu'on  a  voulu  soumettre  la  morale  à  cette  transformation  : 
elle  s'y  refuse  ;  la  charte  du  genre  humain  veut ,  comme 
toute  bonne  charte  politique,  tirer  son  origine  de  la  néces- 
sité et  de  l'affection. 

Voulez-vous  que  la  morale  soit  une  foijc  vivante?  de- 
mandez-la au  cœur  même  de  l'homme  ;  mais  commencez 
par  fournir  à  ce  cœjr  quelque  autre  raison  de  se  rendre 
que  des  abstractions  et  des  syllogismes.  Que  ,  du  moins  ,  la 
chaîne  de  vos  argumer.s  commence  par  un  raisonnement 
du  c£atir.  Invoquez  la  logique  de  l'âme;  mais  donnez-lui  un 
point  de  do|)  ui  ;  eu  d'autres  termes  ,  donnez-lui  un  fait 
qui  la  remue,  qui  la  captive  et  la  subjugue.  Voilà  le  fonde- 
ment, la  cond  tion  de  toute  vraie  morale. 

Or  ,  nous  proposons  une  morale  qui  se  distingue  préci- 
sément par  la  condition  qui  manque  à  tout  autre.   Eli 

quoi  I  va-t-on  dire  peut-être,  encore  le  Christianisme  ,  ce 
Christianisme  usé,  ces  vieilles  formules  ,  ces  dogmes  d'un 
caractère  arbitraire  qui  ne  correspond  à  rien  dans  la  nature 
et  dans  la  vie,  et  qu'on  ne  peut  admettre  sans  faire  violence 
à  tout  et  sans  tout  déplacer  !  —  Nous  entendons  déjà  ces 
exclamations,  et  de  la  part  de  beaucoup  de  personnes  nous 
les  comprenons  ;  il  y  a  telle  pirodie  du  Christianisme  qui 
donne  raison  à  tous  ces  reproches.  Mais  si  ce  qu'elles  sont 
habituées  à  entendre  appeler  Christianisme  ne  l'était  pas  ? 
Si  ,  de  fait ,  le  Christianisme  antique  et  primitif  leur  était 
chose  nouvelle  malgré  sa  vieillesse,  et  inconnue  malgré  son 
éclat  ?  Si  celui  dont  nous  avons  à  leur  parler  avait  en  réalité 
tous  les  caractères  contraires  à  ceux  qu'elles  viennent  d'é- 
numérer?  S'il  était  aussi  «a;«/-e/qu'elles  lejugent  arbitraire, 
aussi  convenable  à  la  vie  qu'il  leur  paraît  y  être  antipathique, 
aussi  harmonique  à  tous  le,  besoins  de  l'âme  qu'elles  l'y 
croient  opposé;  s'il  avait  été  formé,  pour  ainsi  dire,  le  même 
jour  que  l'humanité  ,  sur  un  plan  tout  semblable  et  de  i.i 
même  main  ?  Eh  bien  I  qu'elles  n'en  croient  pas  notre  sim- 
ple promesse;  mais,  au  nom  de  leurs  plus  vrais  intérêts  et 
de  l'intérêt  social  qui  les  préoccupe,  qu'elles  nous  prêtent 
un  moment  d'attention,  et  qu'ensuite  elles  jugr^nt. 

Le  Christianisme  est  la  plus  excellente  des  morales,  parce- 
qu'il  est  autre  chose  qu'une  morale.  Il  ne  s'adresse  pas  d'a- 
bord à  la  raison  ;  il  va  droit  à  l'âme,  avec  toute  la  puissance 
d'uiifiit.  Il  ne  répète  pas  les  vieux  argumens  de  toute  mo- 
rale humaine,  argumens  qui  ne  sont  pas  seulement  usés,  car 
ils  ont  toujours  été  impuissans,  et  leur  plus  habile  emploi 
n'a  pas  régénéré  un  seul  cœur  ;  il  apporte  un  nouveau  fait, 
hors  de  la  nature  ,  au-dessus  d'elle,  au-dessus  de  la  raison. 
Il  dit  les  compassions  du  Très-Haut;  le  miraculeux  abaisse- 
ment de  la  Divinité;  la  Parole  éternelle  faite  chair;  le  Saint 
que  tous  les  cieux  connaissent  et  que  l'éternité  adore  ,  de- 
venu «homme  de  douleur  et  sachant  ce  que  c'est  quelalan- 


44 


LE  SEMEUR. 


pueur  ».  Il  raconte  à  l'humanité  abattue  sous  le  poids  de  si's 
péchés  et  sous  le  sentiment  confus  de  sa  déchéance  ,  sa  ri- 
habilitation  conçue  par  l'amour  ,  accomplie  par  l'amour.  Il 
nous  racontre,  au  Calvaire,  la  réconciliation  du  ciel  avec  la 
terre  ,  et  l'humanité  appelée  à  recommencer  ses  anciennes  re- 
lations avec  le  Père  céleste  ;  au  sépulcre  désert  du  Christ, 
la  vie  et  l'immortalité  mises  en  évidence  ;  au  grand  jour  de 
la  première  Pentecôte,  la  circulation  rétablie  entre  l'Esprit 
de  Dieu  et  l'esprit  de  l'homme;  les  joies  du  ciel  venant  vi- 
siter et  bénir  la  terre ,  l'auroie  de  l'éternelle  félicité  illumi- 
nant nos  misères  ;  le  temps  se  rejoignant  à  l'éternité  par 
dessus  le  gouffre  du  tombeau  ;  et ,  sans  interruption  ,  de  la 
lerre  au  ciel,  la  vue  continuant  l'espérance  ,  la  joie  conti- 
nuant la  joie,  la  vie  continuant  la  vie.  Voilà  le  faitqu'il  pro- 
clame ;  et  par  ce  seul  fait,  frappant  avec  foice  à  la  porte 
de  notre  cœur  ,  il  v  appelle  d'une  voix  haute  ,  il  y  réveille, 
il  V  fait  lever,  l'un  après  l'autre,  la  joie  et  la  reconiiai- 
iance. 

Qu'avons-nous  dit  des  vrais  fondemeus  de  toute  associa- 
tion politique  et  de  toute  bonne  morale  ?  Nous  les  avons 
trouvés  dans  la  nécessité  et  dans  l'affection,  dans  l'amour 
de  soi  et  dans  une  émotion  profonde  du  cœur.  Eh  bien  I  ces 
deux  mobiles ,  ces  deux  forces ,  les  voilà  dans  l'Evangile  ;  et 
où  les  trouver  avec  celte  puissance?  Ou  plutôt  où  les  trou- 
ver ailleurs  que  dans  l'Evangile?  Quel  système  est  eu  posses- 
sion de  fournir  à  l'àme  d'autres  motifs  de  régénération  que 
ceux  dont  l'expérience  a  pleinement  constaté  l'impuissance? 
Quelle  force  de  persuasion  pourrait  pénétrer  la  vie  morale 
à  une  assez  grande  profondeur  pour  la  détacher  tout  en- 
tière de  sa  base  et  la  porter  sur  une  base  nouvelle  ?  On  parle 
de  système  :  mais  quel  système  au  monde  pourrait  être  com- 
biné avec  un  art  aussi  merveilleux  que  cette  religion,  qui 
est  si  loin  de  ressemblera  un  système  que  c'est  précisément 
le  mérite  qu'on  lui  accorde  le  moins  ?  Par  quelle  nouvelle 
plus  réjouissante  l'intérêt  pourrait-il  être  remué?  c'est  la 
nouvelle  du  salut.  Par  quel  bienfait  la  reconnaissance  pour- 
rait-elle être  plus  vivement  sollicitée  ?  Ce  bienfait  est  tel  que 
la   jjensée  n'en    saurait   concevoir  un   plus    généreux.  Et 
remarquez  ici   une  chose  bien  digne   d'attention.  L.i  joie 
toute  seule  ne  consommerait  pas  notre  restauration  morale: 
il  faut  que  la  reconnaissance  s'y  joigne;  mais  celte  reconnais- 
sance, à  son  tourj  si  elle  se  rapportait  à  un  don  moins  grand 
que  celui  du  salut ,  n'agirait  point  sur  l'àme  avec  l'éneigie 
que  demande  l'œuvre  de  notic  régénération.  Quelque  grand 
que  soit  un  bienfait,  s'il  n'est  pas  le  salut,  s'il  n'est  pas  la  dé- 
livrance du  plus  immense  des  dangers  et  du  plus  redouta- 
ble des   malheurs,  s'il  ne  dissipe  pas  la  plus   terrible  des 
craintes  humaines ,  il  ne  produirait  point  dans  l'àme  cette 
complète  révolution  qui  la  fait  devenir  une  nouvelle  àme. 
Pour  être  enlevée  à  elle-même,  déracinée  du  solde  l'égoïsme 
et  transplantée  dans  celui  de  l'amour  ,   il  ne  lui  fallait  pas 
moins  que  la  conviction  d'être  perdue,  repoussée  de  Dieu, 
réprouvée.  Sans  cette  conviction  ,  tous  les  bienfaits  ,  même 
ceux  qui  auraient  d'emblée  poitésa  félicité  au  comble  et  l'au- 
raient mise  à  jamais  hors  d'atteinte,  ne  faisaient  que  glisser  sur 
elle  et  ne  changeaient  pas  sensiblement  ses  dispositions  habi- 
tuelles ;  nous  ne  disons  pas  seulement  que  cela  devrait  être  : 
nous  disons  cpie  cola  est;  cai'  rien  ne  se  déduit  plus  aisément 
de  l'expérience.  Il  fallait  donc,  avant  tout,  pour  annoncer  à 
l'àme  son  salut,  lui  déclarer  sa  condamnation,  proclamer  son 
état  de  déchéance  ;  quelle  eutjeprisel  Maisl'àme  humaine, 
intérieurement  tourmentée ,  s'était  bégayé  à  elle-même  une 
partie  de  ce  terrible  aveu  ;  elle  était  plus  ou  moins  prépa 
rée  à  cette  pleine  révélation  de  sa  misère  ;  l'Esprit  de  Dieu 
est  bon  juge  de  ce  qui  est  dans   l'homme.  Celte  conviction 
de  péché  est  le  gond  sur  lequel  tourne  la  porte  qui  nous 
ouvre  le  ciel  ;  elle  est  le  complément  ou  plutôt  la  donnée 
première  de  ce   hardi  système  de  la  rédemption  ,  système 
vaste,  lumineux,  conséquent,    parfait ,  dont  le  fils  d'un 
charpentier  et  quelques  pêcheurs  ont  fait  présenta  la  terre. 
Combinaison  admirable,  dont  f effet  moral  ne  trouve  rien 
de  comparable  dans  toute  l'histoire  des  impressions  humai- 
nes. Deux  paroles  adressées  successivement:  /«  espcrdue.'îi 
l'àme  qui  se  croitensùreté;  tues  sanvèc!  aLl'Cime.  qui  se  croit 
perdue  ,  résument  tout  ce  système  de  Dieu,  et  consomment 
toute  cette  œuvre  de  Dieu.  Une  joie  inexprimable  succé- 
dant à  une  terreur  inexprimable,  un  infini  de  misères  creusé 


pour  recevoir  les  fondations  d'un  infini  de  bonheur;  l'àme 
désolée  afin  de  pouvoir  être  ravie  ,  voilà  le  plan  de  Dieu 
pour  imprimer  à  l'homme  un  élan  de  icconnaissance  qui 
l'emporte  au-delà  de  Taire  bornée  où  son  égoïsme  gravite,  et 
le  place  sous  l'empire  d'une  force  plus  généreuse.  C'est  un 
asL».e  que  la  violence  d'une  impulsion  irrésistible  transporte 
dans  une  autre  sphère  d'attraction.  Le  monde  l'attirait ,  à 
présent  c'est  Dieu  qui  l'attire. 

Si  maintenant  l'on  demande  encore  comment  la  recon- 
naissance régénère  l'àme,  qu'on  réfléchisse  à  la  nature 
de  ce  sentiment.  La  reconnaisSnce,  d'abord,  est  le  seul 
sentiment  évidemment  désintéressé  dont  notre  natuie  ac- 
tuelle soit  susceptible  ;  et  par  là  même  il  a- été  propre  à  de- 
venir le  point  d'appui  de  notre  régénération.  Le  fait  de  la 
rédemption  ,  en  donnant  une  énergie  extraordinaire  et  un 
essor  illimité  à  l'élément  le  plus  généreux  de  noire  être  ,  a 
commencé  par  cela  seul  l'œuvre  de  notre  renouvellement 
moral.  Ensuite,  et  c'est  là  le  point  essentiel,  le  propre  de 
la  reconnaissance  ou  de  l'amour  est  d'identifier  l'âme  qui 
l'éprouve  avec  l'objet  qui  a  excité  ces  senlimens.  La  recon- 
naissance nous  proportionne ,  nous  assimile  plus  ou  moins 
à  notre  bienfaiteur,'  nous  perfectionne,  s'il  est  pur,  ou,  peu 
à  peu,  s'il  ne  l'est  pas,  nous  dégrade.  La  reconnaissance,  et 
une  telle  reconnaissance,  envers  Dieu  qui  est  saint,  nous 
porte  à  être  saints;  comment,  d'ailleurs,  serious-nous  re- 
connaissans  d'une  expiation,  sans  cesser  d'aimer  ce  qui  a 
rendu  cette  expiation  nécessaire?  Enfin,  pauvies  comme 
nous  sommes  par  rapport  à  Dieu,  incapables  de  rien  donner 
à  celui  de  qui  nous  tenons  tout,  comment  lui  témoigner 
notre  gratitude  autrement  que  par  le  sacrifice  de  nos 
cœurs,  et  comment  lui  donner  nos  cœurs  sans  aimer  tout  ce 
qu'il  aime ,  sans  haïr  tout  ce  qu'il  hait ,  sans  aimer  le  bien  , 
sans  haïr  le  mal?  Voilà  la  logique  de  l'âme  :  elle  n'est  point 
trompeuse;  elle  est  plus  sûre  que  celle  de  l'esprit;  elle  n'a 
jamais  eu  de  fausses  conclusions;  sa  nature  y. répugne  et  ne 
les  supporterait  pas. 

De  la  reconnaissance,  suscitée  par  un  tel  bienfait  et  di- 
rigée vers  un  tel  bienfaiteur,  découle  naturellement  toute 
la  morale ,  individuelle,  privée ,  publique.  Il  est  morale- 
ment impossible  que  celui  qui  croit  à  ce  bienfait  et  qui 
l'accepte  ne  soit  pas  en  principe  tout  ce  qu'il  doit  eue. 
Toutefois  la  bonté  de  Dieu  n'en  est  pas  restée  là;  et  après 
avoir,  on  peut  bien  le  dire,  enseigné  la  morale  sur  la  croix, 
il  en  a  développé  les  maximes  dans  l'Evangile.  Ici,  nous 
trouvons  la  même  cohérence,  la  même  perfection  systéma- 
tique que  dans  l'œwive  elle-même  qui  sert  de  base  au  //ive. 
L'Evangile,  en  tant  qu'enseignement  moral,  est  le  mieux 
lié,  le  plus  conséquent,  le  plus  complet  de  tous  les  systèmes. 
Comme  l'eau  d'une  source,  quoique  n'ayant  reçu  qu'une 
impulsion,  se  divise  et  se  ramifie  à  souhait,  suivant  les 
mouvcmens  du  terrain  et  suivant  ses  pentes,  ainsi  delà 
première  des  vérités  morales  descendent  sans  effort,  et  se 
rendent  chacune  vers  son  objet,  toutes  les  vérités  particu- 
lières. La  vie  intérieure,  la  famille,  la  cité,  se  trouvent 
réglées  dans  le  même  sens  et  par  les  mêmes  principes.  Ce 
n'est  qu'une  même  idée,  prenant,  comme  l'eau,  la  forme 
du  vase  où  on  la  répand;  c'est  toujours,  envers  soi-même, 
envers  la  famille,  envers  la  patrie,  vérité,  charité,  justice. 
Et  comment  y  aurait-il  la  moindre  disparate?  Il  n'y  a  pas 
un  précepte  qui  ne  puHse  être  rapporté  et  mesuré  à  uii 
principe  unique,  le  fait  delà  rédemption;  l'idée  mère  de 
toute  la  morale  est  déposée  dans  le  sacrifice  expiatoire  de 
l'Agneau  sans  tache;  toutes  les  lignes  directrices  de  la  vie 
humaine  partent  de  la  Croix,  où  la  justice  et  la  miséricorde 
se  sont  donné  une  satisfaction  mutuelle.  Ce  fait,  médité, 
analysé,  donne  toute  la  morale. 

Pourquoi  nous  étendre  sur  la  doctrine  morale  de  l'Evan- 
gile? Elle  n'a  point  de  détracteurs.  On  ne  lui  fait  sérieuse- 
ment qu'un  seul  reproche,  et  ce  reproche  est  un  hommage. 
On  l'accuse  d'être  impraticable;  et  l'on  a  raison,  aussi  long- 
temps qu'on  la  considère  séparée  de  son  principe.  Le  joug 
de  Christ  n'est  aisé,  son  fardeau  n'est  léger  que  pour  ceux 
qui  ont  reçu  de  son  Esprit  celte  foi  qui  est  «  la  victoire  du 
»  monde.  »  Mais  pour  ceux-là  c'est  à  peine  s'il  y  a  un  joug 
et  un  !"ardeau,  parce  que  leur  obéissance  est  volontaire,  que 
l'amour  les  soulève  comme  une  aile,  et  que,  comme  nous 
le  disions,  il  y  a  peu  de  temps,  d'une  tout  autre  classe  de 


LE  SEMEUR. 


45 


personnes,  i/s  tir  parlent  pas ,  i/s  sont  poiic's.  Sans  doute  il 
y  a  différens  defjiés  de  foi,  de  joie  cl  d'amour;  mais  par- 
tout où  la  conviction  du  salut  par  grâce  a  pénétré  ,  il  y  a 
quelque  cliose  de  ces  elFcts  ;  on  les  démêle  jusque  dans  les 
masses,  là  oii  le  Christianisme,  décoloré  pour  le  plus  fjrand 
nonibre,  est  pourtant  demeuré  national,  el  où  la  Bjble  est 
généralement  connue;  il  reste  dans  les  idées  encore  quelque 
chose  de  cette  saveur  divine;  on  retrouve  plus  ou  moins 
dans  tous  les  esprits  la  pensée  d'un  Dieu  bon,  une  confiance 
vague  dans  son  gouvernement,  une  idée  confuse  de  sa  pa- 
ternité, enfin  des  notions  morales  plus  arrêtées  et  plus 
saines  ,  toutes  choses  que  l'antiquité  ne  posséda  jamais,  et 
que  l'Evangile  a  données  au  monde.  «  Si  je  puis  toucher  le 
»  bord  de  sa  robe,  je  seiai  guérie,  »  semble  dire  la  chré- 
tienté; et  ce  bord  de  la  robe  du  Sauveur  répand  encore 
parmi  elle  plus  de  vie  que  toute  la  sagesse  du  monde  ne  lui 
en  donnera  jamais. 

Que  manquera-t-il  à  une  telle  morale,  si  de  plus  elle  est 
populaire?  Mais  tout  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici  de  sa 
base  et  de  ses  motifs  iasignale  déjàcomme  la  plus  populaire 
des  doctrines.  Quels  efforts  d'espiit  pour  exiger  la  joie  d'une 
délivrance  inespérée?  Combien  de  science  faut-il  pour  être 
reconnaissant?  Et  quant  aux  préceptes  eux-mêmes  ,  quia 
jamais  prétendu  cjue  leur  accomplissement  demandât  une 
culture  extraordinaire  de  l'intelligence?  Cette  religion, qui 
est  tout  morale,  celte  morale  qui  est  tout  religion,  se  ré- 
solvent l'une  el  l'autre ,  l'une  dans  l'autre,  eu  une  seule 
idée,  dont  la  contemplation  peut  absorber  le  philosophe, 
dont  la  conception  est  à  la  portée  de  l'enfant.  A  peine 
les  premiers  progrès  de  son  langage  vous  ont-ils  annoncé 
la  présence  de  l'Iiôte  immortel  dans  la  maison  d'argile, 
à  peine  a  percé  le  premier  gei-me  de  sa  nature  morale, 
donnez  lui  son  Sauveur,  il  peut  déjà  le  recevoir;  ces  au- 
gustes vérités  peuvent  déjà  offrir  une  matière  au  premier 
travail  de  sa  pensée  ;  le  Dieu  de  la  nature  ne  lui  est  pas  plus 
tôtaccessible  que  leDieude  la  grâce.  Merveilleuse  propriété 
de  la  religion  chrétienne,  si  profonde  et  si  naïve!  c'est  un 
océan,  c'est  un  ruisseau  j  «  l'éléphant  y  nage,  l'agneau  y 
»  passe  à  gué.  » 

Ce  n'est  poinl  dans  une  suite  d'arides  sentences  que  Dieu 
nous  révèle  sa  volonté  et  les  principes  de  sou  gouverne- 
ment :  c'est  essentiellement  par  des  faits.  Tout  est  histoire 
ou  tout  se  rattache  à  l'histoire  ,  dans  le  livre  qu'il  nous  a 
donné.  On  dit  quelqucfo  s  que  ce  livre ,  antique  et  oriental, 
refuse  de  s'assimiler  aux  formes  modernes  de  notre  pensée. 
Oh!  dans  ce  livre  du  genre  humain ,  le  local  et  le  tempo- 
raire disparaissent  dans  l'universel.  Ne  voudrez-vous  pas  en 
croire  l'enfant?  Sans  aucune  archéologie,  il   comprend  la 
Bible  comme  le  langage  des  compagnons  de  ses  jeux.  Cette 
langue  des  peuples  enfans  semble  niite  aussi  pour  les  hom- 
mes enfans.   11   fait  mieux  encoie  que  de  la  comprendre  : 
ces  belles  histoires  font  ses  délices.  On  parle  beaucoup  d'em- 
bellir, d'adoucir  les  vérités  sérieuses ,  c'est  la  lâche  favorite 
des  écrivains  pour  l'enfance.  Mais  l'auteur  de  la  Bible  est 
en  cela  leur  maître  comme  en  tout.  Qui  aurait  su  aussi  bien 
emmieller  les  bords  de  cette  coupe  offerte  à  tous  les  hom- 
mes, et  au  fond  de  laquelle  l'enfance  ne  trouve  rien  d'amer? 
Pour  elle  tout  est  miel  dans  le  divin  califce.  Quel  livre  plus 
attrayant?  quelles  histoires  plus  magnifiques?  quelles  mer- 
veilles plus  éblouissantes?  Où  la  gravité  fut-elle  tempérée 
par  plus  de  grâce,  la  grâce  accompagnée  de  plus  de  gravité  ? 
Où  la  morale  fut-elle  mieux  mise  en  action  ?  Ce  livre  tout 
entier  est  l'histoire  d'une  éducation.  Education  vaste  et  su- 
blime, celle   du  genre  humain:  l'enfant  la  conçoit,  sans 
qu'on  le  lui  dise  ,  comme  sa  propre  éducation.  C'est  lui- 
même,  lui  pauvre  et  débile  créature,  qu'il  ose  reconnaître 
dans  cet  homme  collectif,  dans  cet  enfant  séculaire ,  dont  la 
vie  morale,  racontée,  décrite  et  prophétisée,  s'étend,  avec 
une  richesse  infinie  de  détails ,   du  premier  verset  de  la 
Genèse  au  dernier  verset  de  l'Apocalypse.  De  même  que  les 
profondeurs  de  l'homme,  les  profondeurs  de  Dieu  s'ouvrent 
complaisamment  à  son  œil  enfantin.  Il  touche  de  sa  petite 
main  les  i^rveilles  de  l'infini.  Dieu  a  parlé  selon  toute  sa 
sagesse  et  toute  sa  bonté  :  il  entend  cette  grande  voix  ;  la 
Parole  a^  habité  parmi   les  hommes  pleine  de  grâce  et  de 
vérité  :  l'enfant  la  reçoit  dans  sa  mémoire;  se  l'approprie, 
s'en  nourrit;  Cl  dans  l'immense  ignorance  de  son  âge,  Usait 


ii<»i3  uuiruvu  ni  cnercne. 

SI  vous  voulez  que  les  hommes  aiment  le  Sauveur, 
nez-en  leur  première  enfance.  Menez-les  tout  jeunes 
Crucifié;  dites-leur  tout  l'excès  de  son  amour  pour 


deju  plus  de  ventés  que  les  sages  de  l'ancien  monde  n'en 
ont  jamais  entrevu  ni  cherché. 

Ah! 
cnlretenez- 

\eis  le  Lru^,..^,  uncs-iuui  loui  i  excès  ae  son  amour  pc 
eux  ;  dites-leur  qu'il  les  aima  dès  avant  leur  naissance;  que, 
brebis  malheureuses ,  sans  bei  gcr  et  sans  bercail,  il  est  venu 
les  cheichcr  dans  le  désert,  et  qu'il  a  donné  son  sang  pour 
pouvoir  les  ramener  dans  la  céleste  bergerie.  Ne  craignez 
pas  de  leur  parler  de  leur  misère  ,  de  leur  corruption  natu- 
relle, du  besoin  de  miséricorde  qu'ils  partagent  avec  leurs 
pères,  avec  vous  :  ils  vous  croiront,  et  ils  croiront  bien 
aussi  bien  ,  mieux  que  le  philosophe  ;  car  leur  conscience 
dit  amen  à  la  parole  qui  les  condamne;  l'oreille  de  leur 
entendement  est  pure  encore.  «  Ils  n'ont  pas  encore  cherché 
beaucoup  de  discours.  »  Faites  croître  dans  la  vérité  ces 
jeunes  plantes;  d'année  en  année  donnez-leur  une  plus 
solide   et  plus   forte  nourriture;  que  leur  foi  croisse  avec 


religieuses  ,  de  souvenirs  graves  el  doux ,  pour  les  mauvais 
JOUIS  qu'amènera  l'âge  des  passions  el  de  l'orgueil.  Et  pour- 
quoi verrail-ou  se  démentir,  en  ce  seul  point ,  ce  qu'on  a  dit 
SI  souvent  de  la  puissance  des  premières  impressions  ?  com- 
ment une  enfance  ainsi  formée  serait-elle  sans  influence 
sur  le  reste  de  la  vie?  et ,  lors  même  que  pour  un  temps 
l'élève  du  divin  Maître  devrait  s'écarter  de  la  route  qui  lui 
fut  tracée,  n'y  a-t-il  pas  lieu  d'espérer  que  ses  égaremens 
seraient  moins  funestes  ,  et  qu'il  reviendrait  plus  tôt  et  plus 
sûrement  qu'un  autre  au  port  où  s'abrita  sa  jeunesse  ?  Vous 
savez  avec  quelle  difficulté  la  vérité  chrétienne  perce  la  dure 
écorce  qu'épaississent  autour  de  notre  cœur  l'exemple  du 
monde  ,  ses  joies,  ses  vanités,  sa  fausse  sagesse;  hâtez-vous 
d'enfermer  le  Christianisme  dans  le  cœur,  lorsqu'il  peut  y 
pénétrer  sans  peine.  Le  Sauveur  vous  a  Hit  de  laisser  venir  à 
lui  les  petits  enfans  ;  faites  davantage  encore  :  conduisez-les 
dans  ses  bras,  et  remettez-les  à  sa  garde  divine. 

Ces  détails  nous  entraînent  au-delà  des  bornes  que  nous 
nous  étions  prescrites;  et  combien  il  nous  resterait  à  dire! 
Combien  sur  le  mode  de  cette  éducation  du  cœur  par  la  Bi- 
ble !  Combien  sur  les  moyens  à  coordonner  à  ce  premier 
moyen  !  Combien  sur  l'application  de  ces  principes  aux  éco- 
les I  II  faut  laisser  tous  ces  développemens;  il  faut  même 
renoncer  à  dire  sur  la  base  de  l'éducation  chrétienne,  sur 
la  Bible  et  son  influence,  tout  ce  que  le  sujet  réclamerait 
peut-être.  Nos  lecteuis  trouveront  ces  idées  développées  et 
approfondies  dans  l'ouvrage  distingué  de  M.  de  Félice  sur 
V Institution  biblique,  ouvrage  que  son  titre  semble  adresser 
à  une  classe  particulière  de  lecteurs,  mais  que  son  sujet  re- 
commande à  tous  les  amis  de  l'humanité. 

Nous  avons  cherché  à  mettre  en  évidence  la  puissance 
moralisante  de  l'Evangile,  l'excellence  de  ses  instructions 
leur  popularité  ,  leur  aptitude  à  servir  de  base  à  l'éducation 
morale  de  l'enfance.  Nous  livrons  ces  faits  (car  ce  sont  des 
faits)  à  l'attention  des  hommes  sincères  de  toutes  les  croyan- 
ces; nous  les  provoquons  à  les  démentir  s'ils  croient  pou- 
voir le  faire,  à  proposer,  dans  ce  cas,  quelque  instrument 
meilleur  de  restauration  morale  de  la  société,  et  nous  leur 
disons  avec  le  poète  : 

.   .   .  Si  quid  not'isli  melius  islis 

Canclidus  imparti;  si  kok,  illis  diere  mechm. 

Pour  nous,  nous  avons  besoin  de  le  répéter,  nous  n'at- 
tendons le  bien  et  le  repos  de  la  société  que  des  convictions 
religieuses  et  morales;  et  ces  convictions,  nous  ne  les  at- 
tendons que  du  Christianisme,  parce  que  seul  il  les  a.  En 
ce  triste  moment  où  tant  de  causes  diverses  les  ont  flétries 
dans  le  cœur  d'un  si  grand  nombre  de  nos  contemporains, 
elles  verdissent  encore  dans  toute  leur  fraîcheur  au  sein  du 
Christianisme.  C'est  dans  le  terrain  de  cette  religion  révélée 
que  repoussent  avec  vigueur  les  scntimens  et  les  idées  qui 
s'étaient  desséchés  sur  le  tronc  de  la  loi  «a««re//e ,  c'jstlàjr" 
et  là  seulement  qu'apparaissent  dans  toute  leur  nat 
gie  la  foi  en  Dieu  ,  la  foi  au  devoir,  et  les  cspérj 
immortel  avenir.  Le  monde  social  du  dix-neuvi]{ 
moins  hideux  que  celui  des  Césars,  n'est  pas  mo 


46 


LE  SEMElîR. 


le  rapport  des  croyances  morales  ;  et  si ,  sous  les  auspices  de 
l'Evangile,  l'humanité  gangrenée  sous  l'empire  romain  vit 
renaître  sa  jeunesse  ,  si  a  les  ailes  lui  repoussèrent  comme 
à  l'aigle,  »  si,  depuis  lors,  partout  oii  l'Evangile  a  élé 
compris,  on  a  vu  le  même  phénomène  se  reproduire  et 
l'humanité  reparaître  dans  une  fraîclieur  et  une  beauté  ju- 
véniles, qui  contrastaient  avec  l'épuisement  social;  si,  de 
nos  jours  encore,  ceux  qui  l'emhrassent  avec  connaissance 
de  cause  deviennent  de  «  nouvelles  créatures,  n  même  dans 
le  sens  humain  de  ce  terme  ;  comment  douterions-nous 
qu'appliqué  en  grand  ,  le  remède  héroïque  de  la  conversion 
ue  tirât  le  monde  de  sa  décrépitude  ,  et,  par  une  sorte  de 
transfusion  ,  ne  lui  donnât  un  nouveau  sang  et  une  santé 
florissante? 


COLONIES. 

NOUVELLE   RÉCLAMATION    DE   MM.  LES  DÉlÉGUÉS    DES  COLONIES 

FRANÇAISES. 

L'article  que  nous  avons  inséré  dans  notre  numéro  du 
9  septembre  sur  M.  Heimé-Duqucsnc  ,  juge  d'Instruction  à 
Fort-Royal ,  expulsé  de  la  Martinique  pour  avoir  dîné  ayec 
des  hommes  de  couleur  ^  a  engagé  MiVl.  les  délégués  des 
colouics  françaises  à  nous  adresser  la  lettre  suivante: 

CONSEIL    DES    DÉlÉGUÉS    DES    COLONIES    FRANÇAISES, 

Messi:  urs , 

Dans  l'inculpation  grave  que  votre  numéio  du  30  mai  faisait  peser 
sur  la  moralité  des  propriclaiics  olalilissous  les  tropiques, les  colons 
français  avaient  une  pai  t  assez  large  pour  qu'il  fût  de  notre  devoir 
de  publier  quelques  observations. 

La  justice  eût  voulu  que  les  colonnes  du  même  journal  qui  avait 
produit  l'attaque  accueillissent  également  la  défense.  Cette  obligation 
ne  vous  parut  pas  au£si  rigoureuse  qu'elle  eût  dû  l'être  pour  des 
hommes  qui  font  profession  d'imparlialité  et  de  tant  de  religiosité  (1). 
La  provocation  diree te  que  vous  nous  portez ,  dans  votre  numéro 
du  1  y  septembre  nous  peisuade  que ,  cette  fois ,  votre  feuille  seya 
ouverte  à  une  réponse  dont  nous  n'avons  nulle  envie  de  nous  dis-, 
penser. 

Cependant ,  Messieurs ,  comme  la  consultation  de  M.  Duquesnc  ne  ■ 
paraît  avoir  été  pour  vous  autre  cliose  qu'un  texte  d'agression  contre  ' 
les  colons  français  ,  avec  qui  vous  n'avez  peut-être  pas  les  mêmes 
motifs  de  sympathie  nationale  que  nous,  vous  permettrez  que  nous 
répondions  principalement  à  ce  qui  nous  touche  réciproquement , 
vous  et  nous.  Car  s'il  était  vrai ,  comme  nous  avons  quelque  raison 
de  le  croire  ,  que  ceux  d'entre  vous  qui  s'occupent  des  matières  co- 
loniales n'eussent  aucune  communauté  de  nationalité  avec  ce  qui 
lient,  de  près  ou  de  loin,  aux  in'.érèts  delà  France,  nous  concevrions 
à  merveille  que  vous  vissiez  avec  unstoïcisme  plus  facile  la  solution, 
plus  ou  moins  dangereuse,  de  toutes  ces  questions.  Mais  alors  aussi 
nous  nous  croirions  en  droit  de  vous  demander  un  peu  de  cette  ré- 
serve que  des  étrangers  ne  doivent  jamais  oublier  dans  un  pays  qui 
n'est  pas  le  leur. 

Que  ,  dansle  parlement  d'Angleterre ,  un  imprudent  orateur  vienne 
demander  le  brusque  afFranchisseinent  îles  -esclaves ,  on  peut  au 
moins  lui  répondre  par  l'obligation  d'une  indemnité  préalable  dont 
il  aura  sa  part  à  fournir.  Mais,  qu'en  France  ,  des  prédicans  étran- 
gers viennent  dogmatiser  sur  la  nécessite  de  la  violation  d'une  pro- 
priété garantie  par  des  lois  ,  voilà  qui  est  intolérable. 

Ici ,  Messieurs  ,  le  Code  évangéliquene  peut  pas  même  servir  d'ex- 
cuse. Les  premiers  chrétiens  qui  jugeaient  la  possession  des  esclaves 
incompatible  avec  leurs  croyances  ,  se  bornaient  à  aflVanchir  les 
leurs  ;  ceci  est  encore  permis  à  tous  aujourd'hui.  A  vous  permis  , 
Messieurs,  de  passer  les  mers,  d'altcr  vous  substituer  légalement 
aux  droits  des  propriétaires  ,  et  de  faire  de  vos  esclaves  un  abandon, 
sinon  toujours  éclairé ,  au  moins généreui.  Les  moines,  les  religieux 
de  la  -Merci ,  l'ont  pratiqué  long-temps  et  le  pratiquent  encore  a  la 
côte  d'.\frique  en  faveur  de  nos  frères  et  des  vôtres,  soumis  aux  ri- 
gueurs de  l'esclavage  africain.  Ici ,  il  y  a  vertu  évangéliquc  ,  parce 
qu'il  y  a  sacrifice  ,  dangers  personnels  ;  et ,  ce  qui  ajoute  au  mérite, 
c'est  que  cette  vertu  est  pratiquée  dans  l'ombre.  Vos  apôtres  ,  à  ce 
qu'il  parait,  se  sont  fait  des  routes  plus  douces  et  plus  faciles.  C'est 
sans  vouloir  se  priver  d'une  seule  des  jouissances  du  luxe  ,  qui  ne 
sont  pas  toutes  étrangères  au  (M  de  l'esclavage ,  c'est  même  du 
milieu  des  avantages  de  la  fortune  ,  qu'ils  trouvent  commode  de 
prêcher  à  autrui  la  ruine  et  le  dépouillement ,  sans  être  un  instant 
arrêtés  par  le  souvenir  et  l'image  de  tant  de  calamités  déjà  produites 
par  de  seml)lal)les  prédications. 

Vous  voyez  ,  Messieurs ,  que  nous  n'éludons  pas  la  question.  Vous 
prêchez  l'aboliUon  de  l'esclavage  comme  seul  moyen  défaire  sortir 

(i)  Nos  lecteurs  se  rappellent  que  nous  avons  inséré  tout  ce  qui.  dans  la 
lettre  de  MM.  les  délégués,  était  relatif  à  notre  article  ,  et  que  ■  désirant 
faire  preuve  d'impartialité ,  nous  arons  même  conjeuti  à  la  distribuer , 
comme  brochure,  à  nos  abonnés. 


les  hommes  de  couleur  libres  ,  de  l'infériorité  qu'on  leur  impose 
C'est-à-dire  que  vous  ne  reculez  ni  devant  le  fait  ni  devant  les  con- 
séquences d'une  subversion  anarcbique  de  la  propriété.  Nous  ,  Mes- 
sieurs ,  nous  soutenons  qu'il  y  a  justice  et  nécessité  à  ce  que  les 
nouvelles  institutions  annoncées  aux  colonies ,  ne  s'y  présentent 
qu'avec  de  nouvelles  garanties  pour  la  propriété,  sous  quelque 
forme  qu'elle  existe  aujourd'hui  ,  parce  que  cette  garantie  nous  pa- 
rait le  seul  moyen  d'arriver  sans  déchirement  à  la  fusion. 

L'esclavage  ,  cependant ,  n'est  pas  plus  pour  les  colons  que  pour 
vous  un  objet  de  prédilection.  C'est  une  fâcheuse  nécessité  qu'il  faut 
subir  ;  car  croyez  bien  ,  Messieurs ,  que  tout  colon  placé  sur  son  do- 
maine ,  entouré  de  cent  ou  deux  cents  esclaves  ,  n'est  pas  tellement 
en  possession  des  jouissances  de  la  vie  ,  tellement  à  l'abri  des  dan- 
gers, qu'il  doive  préférer  cet  élat  à  celui  des  propriétaires  en 
France. 

Si ,  d'ailleurs  ,  nous  parlions  à  des  personnes  qui  eussent  pour 
elles  l'expérience  et  des  connaissances  spéciales ,  nous  leur  dirions  : 
Déjà  cette  fusion  de  toutes  les  classes  libres  s'opère  ,  et  l'esclavage  , 
loin  de  l'empêcher,  est  une  raison  de  la  consommer,  parce  qu'en  face 
de  cet  esclavage  ,  les  intérêts,  les  droits  elles  dangers  sont  communs 
aux  populations  libres. 

A  votre  impatience  de  voir  réaliser  vos  théories  ,  il  ne  suffit  pas 
que  les  barrières  s'abaissent  graduellement  ;  il  faut  qu'elles  soient 
violemment  renversées;  et  vous  paraissez  ne  connaître  d'autre 
moyen  de  faire  cesser  ce  que  vous  appelez  un  ilotisme  ,  que  d'en 
créer  un  plus  cruel  ;  car  enfin  vous  ne  pouvez  croire  qu'une  société 
tout  entière,  qui  possède  de  bonne  foi  et  sous  la  garantie  des  lois  et 
d'une  prescription  de  plus  de  deux  siècles,  se  laisse  dépouiller  sans 
résistance  ,  parce  qu'il  vous  aura  plu  d'en  ouvrir  l'avis.  Pour  des 
philosophes  aussi  profonds,  ce  serait  mal  connaître  le  cceur  humain. 
Si  vous  voulez  vous  en  convaincre  ,  prenez  un  exemple  dans  les  dis- 
cussions élevées  dijns  l'assemblée  des  représcnlans  de  ce  pays  sou- 
vent pris  pour  modèle  (les  États-Unis).  Un  député  de  la  Caroline  du 
Sud  disait ,  le  19  mai  1832,  à  l'occasion  d'une  proposition  d'abo- 
lition de  l'esclavage  :  «  Je  déclare  que  lorsqu'on  voudra  discuter 
»  sérieusement  celte  question ,  ce  ne  sera  pas  ici  que  la  discussion 
»  aura  lieu  ,  mais  en  rase  campagne  ■  la  poudre  et  le  canon  seront 
•   nos  orateurs ,  et  nos  argumens  le  plomb  et  l'acier.  • 

Mais  vous  paraissez  ne  pas  devoir  vous  arrêter  devant  les  consé- 
quences de  vos  principes.  Et  cependant  ils  tendent  à  la  ruine  et  à 
la  mort  de  cent  mille  citoyens  ,  hommes  libres  ;  car  ne  vous  y  trom- 
pez pas  ,  à  Fcxception  d'un  petit  nombre  d'agitateurs  qui  n'ont  rien  à 
perdre  ,  tous  ceux  que  le  hasard  de  la  fortune  ou  de  la  naissance  a 
placés  au  rang  des  maîtres ,  savent  bien  qu'ils  ne  pourraient  pa» 
même  échapper  par  Fesclavage  à  la  mort ,  qui  suivrait  pour  eux  le 
renversement  violent  de  la  propriété. 

Il  faut  être  on  vérité  bien  préoccupés  de  pareilles  doctrines  ,  pour 
ne  pas  hésiter  à  les  mettre  au  service  de  quelques  mécomptes  d'or 
gucil  ou  d'ambition  ,  de  quelques  prétentions  blessées  par  un  ordre 
social  que  de  mauvais  citoyens  ont  hâte  de  détruire  ,  parce  qu'ils 
n'ont  pu  y  trouver  une  place  digne  du  mérite  qu'ils  ont  à  leurs  pro- 
pres yeux. 

Pour  élever  cet  échafaudage ,  tout  vous  semble  bon  ,  jusqu'aux  as- 
sertions d'un  M.  Jérémie,  dont  la  seule  arrivée  à  l'Ile-de-France  a 
mis  récemment  en  doute  l'existence  de  cette  colonie  (1). 

Par  des  citations  incomplètes  ,  vous  vous  croyez  le  droit  de  dé- 
mentir et  de  rétorquer  les  justes  plaintes  de  ces  malheureux  colons 
des  îles  perdues  pour  la  France  ,  quirestentsoumises  aux  expériences 
britanniques,  alors  qu'il  faudrait  un  volume  entier  pour  eiaminer 
jusqu'à  quel  point  cette  série  de  prescriptions  contenues  dans  le  pro- 
lixe ordre  en  conseil  du  2  novembre  1831  ,  peut  compromettre  aux 
colonies  l'existenée  même  de  l'ordre  et  de  la  propriété  (2). 

L'arbitraire  et  la  violence  ,  lorsqu'ils  s'exercent  sur  des  proprié- 
taires de  la  classe  blanche  ,  paraissent  méritoires  à  vos  yeux.  Vous 
oubliez  qu'à  rilc-de-France  et  à  Saint-Louis ,  la  classe  de  couleur 
s'est  associée  à  la  résistance  (3),  et  que  si,danscette  dernière  île, on 
a  frappé  les  blancs  seuls,  c'est  que  leur  tête  était  plus  élevée.  Vous 
allez  trop  loin,  lorsque  vousaffirmez  que  ce  lieutenant-colonel  Bozon, 
ou  tout  autre  agent  d'un  pouvoir  arbitraire  et  despotique  ,  n'a  pas 
cédé.  Vous  vous  trompez  à  votre  tour,  .Messieurs  ;  il  a  fallu  qu'il  cédât, 
sinon  au  cri  de  la  justice  ,  au  moins  à  celui  plus  écouté  de  l'intérêt 
des  marchands  de  Londres  et  de  Liverpool ,  dont  les  capitaines  eu 
rade  de  l'île  étaient  venus  pour  recevoir  des  chargemens  de  sucre  , 
et  non  pour  assister  aux  violences  d'un  gouverneur  (4). 

Vous  venez ,  en  détracteurs  d'une  classe  par  vous  proscrite,  en 
détracteurs  d'actes  publics  que  vous  n'avez  ni  caractère  ni  données 
nécessaires  pour  apprécier,  vous  venez  proclamer  un  mérite  et  des 
vertus  que  vous  seriez  peut-être  obligés  de  désavouer,  si  vous  voutiee 
plus  lard  obéir  aux  inspiratioijs  d'une  conscience  mieux  éclairée. 

(i)  Le  navire  la  Bonne-Mère ,  parti  de  ces  parages  le  6  juin  ,  nous 
avait  appris  que  la  colonie  élait  à  celte  époque  au  moineut  d'uac  crise ,  et 
peul-êlre  d'une  catastrophe  des  plus  sanglantes.  Les  journaux  anglais  an- 
noncent aujourd'hui  que,  pour  i)révenir  cette  catastrophe  ,  le  gouverneur 
de  la  colonie  n'a  vu  d'autre  parti  5  prendre  que  de  rembarquer  M .  Jérémie 
pour  l'Angleterre.  {Note  de  MM.  les  Délégués.) 

(q)  Nous  n'avons  fait  que  répondre  à  un  argument  que  MM.  lu»  délè- 
gues ont  fuit  valoir  ;  il  est  évident  que  nous  n'avons  pu  consacrer  un  volume 
à  noire  réponse;  mais  elle  n'en  est  pas  moins  pertmpiolfc  et  comiiléte. 

(3)  Nous  croyons  savoir  qu'elle  est  restée  neutre.  [Réd] 

(4)  M  M.  les  délégués  ne  nous  disent  pas  en  quoi  M. le  lieutenanl-colojiel 
Bozon  a  cédé.  Serait-ce  peut-Ptre  en  faisant  arrêter  dix  des  principaux 
ntgociaus  de  Saiute-Lucie,  comme  prévenus  de  iiaute-lrabison?  [Réd.) 


LE  SEMEUR. 


47 


Les  (lélosiios  de  la  Martinique  éparpricronl  cependant  à  M.  Dii- 
«lucsne  une  discussion  qu'il  vous  saurait  mauvais  sré  d'avoir  pro- 
voquée. Ils  auraient  voulu  que  ce  niap;islrat  s'abstînt  d'invoquer 
comme  approbation  de  sa  conduite,  la  dc'missinn  donnée,  dit-il, par 
son  i)rosic!cnt,  ipii  n'a  jamais  été  dcmissiDiiiinirc;  qu'au  lieu  de  se 
prévaloir  de  (pielques  lii;iies  arrachées  peut-être  par  l'imporlunitc  à 
un  haut  palronafte  ,  il  produisit  le  texte  de  la  décision  de  la  commis- 
sion européenne  qu'a  présidée  un  magistrat  élevé.  Ou  aurait  alors 
vu  «lue  celte  conduite  que  vous  louez  taut  n'a  pas  été  à  l'abri  du 
blâme. 

Ce  <pi'il  y  a  de  certain  ,  Messieurs  ,  c'est  que  si  la  cause  de  l'ég.a- 
lité  sociale  aïK  colonies  pouvait  ôtrc  compromise  par  quelqu'un  ,  ce 
serait  par  de  pareils  avocats. 

Mais  tranciuillisez  -Vous ,  Messieurs  ;  si  vous  voulez  bien  lui 
épargner  votre  funeste  secours ,  cette  fusion  s'opérera.  Elle  sera 
complète  ,  lorsque  l'éducation  et  les  bonnes  habitudes  morales  au- 
ront fait  cesser  des  diîlërences  dues  peut-être  à  un  état  de  choses 
antérieur,  mais  dont  la  loi  ne  peut  subitement  changer  les  anciens 
résultats. 

Jusques-là,  ne  portez  pas  le  trouble  dans  nos  colonies  ;  et,  à  moins 
que  vous  ne  veuillez  payer  de  vos  deniers  auj  colons  le  pris  de 
toutes  leurs  propriétés  ,  n'en  ébranlez  pas  la  stabilité  par  vos  dange- 
reuses doctrines.  C'est  ce  que  vous  demandent  avec  nous  toutes  les 
places  de  commerce  de  la  métropole  ,  qui  ont  besoin  de  ne  pas  voir 
compromettre  le  gage  auquel  elles  ont  confié  une  partie  de  leur  pro- 
pre fortune.  C'est  ce  que  vous  demandent  encore  la  justice  ,  la  mo- 
rale ,  et  même  cette  religion  dont  vous  vous  faites  les  apôtres.  C'est 
ce  que  vous  demande  l'humanité  tout  entière  ,  qui  ne  trourerait  pas 
ton  compte  dans  la  répétition  de  nouveaux  malheurs.  C'est  ce  que 
nous  vous  demandons  instamment  au  nom  des  intérêts  que  nous 
avons  mission  de  défendre. 

Nous  sommes ,  avec  une  considération  très- distinguée, 
Messieurs , 

Vos  très-humbles  et  très-obéissans  serviteurs , 
Les  delcffue't  des  colonies, 
De  Cools  ,  délégué  suppléant  de  la'  Martinique  ; 
Fleuriau  ,  délégué  de  la  Martinique;    Foignet, 
délégué  de  la  Guadeloupe;  Azkm.v,  Sullï-ISruset, 
délégué;    de    Bourbon  ;    Favabd  ,    délégué   de 
Qiyenne. 
Paris,  le  3  octobre  1832. 
Cliaque  li{;nc  de  cette  lettre  ne  trahit-elle  pas  l'embarras 
de  MM.  les  délégués?  Ils  comprennent  qu'ils  ne  peuvent  se 
taire,  ayant  été  provoqués  à  pailer,  et  comme  cependant , 
s'ils  abordaient  le  seul  siijt  sur  lequel   nous  leur  avons  de- 
mandé des  explications,    ils  seraient   forces  de  répondre  : 
«   Oui ,  c'est  pour  avoir  dîné  deux   fois    avec  des  hommes 
»   de  couleur  que  M.  Hermé  -Duquesne  a  été  expulsé  de  la 
»   Martinique,  »  ils  prennent  un  biais  et  se  perdent  dans  des 
généralités. 

MM  les  délégués  nous  demandent  d'abord  qui  nous  som- 
mes, a  Ils  ont  quelque  raison,  disent-ils  ,  de  croire  que  ceux 
»  d'entre  nous  qui  s'occupent  des  matières  coloniales  n'ont 
»  aucune  communauté  de  nationalité  avec  ce  qui  tient ,  de 
»  près  ou  de  loin,  aux  intérêts  de  la  France.  »  En  débutant 
ainsi ,  ils  nous  montrent  sur  quel  terrain  ils  se  sont  placés  ; 
c'est  de  certains  intérêts ,  et  non  de  certains  principes  que 
CCS  Messieurs  se  font  les  défenseurs.  Il  ne  s'agit  pas  pour 
eux  d'une  vérité  absolue,  toujours  la  même,  indépendante 
des  lieux  et  des  temps  ,  d'une  justice  qui  a  ses  fondemens 
dans  la  loi  de  Dieu  et  dans  la  conscience  de  l'homme,  mais 
seulement  de  misérables  considérations  de  nationalité  et  de 
parti.  Voyez  plutôt  :  ils  ne  nous  demandent  pas:  «  Que  di- 
tes-vous? mais  :  a  D'où  êtes-vous?»  Est-il  possible  d'avouer 
plus  naïvement  qu'on  se  sent  faible  sur  le  fond  ,  et  qu'on  ne 
sait  que  se  sauver  derrière  quelque  vice  de  forme,  o  Plaisante 
»  justice  qu'une  rivière  ou  une  montagne  borne!  »  se  serait 
de  nouveau  écrié  Pascal,  s'il  avait  pu  entendre  MM.  les  délé- 
gués nous  demander  si  nous  sommes  français  ou  étrangers. 
«Vérité  en-deçà  des  Pyrénées!  erreur  au-delà  I  u  Au  surplus, 
nous  ne  pouvons  pas  même  leur  laisser  cette  fin  dcnon-iece- 
voir;  car  jusqu'ici  pas  une  ligne  n'a  été  insérée  dans  le 
Semeur  sur  l'état  des  colonies  et  en  faveur  de  l'abolition 
de  l'esclavage,  qui  ne  fut  écrite  par  des  français.  Celui  de 
nos  collaborateurs  qui  est  spécialement  chargé  de  traiter 
ces  questions,  lient  a  la  France  par  tous  les  liens  de  natio- 
nalité et  de  position  qu'on  peut  désirer,  si  bien  que  s'il  en 
reçoit  un  jour  la  m. ssion  de  ses  concitoyens,  nous  ne  connais- 
sons aucun  obstacle  à  ce  qu'il  plaide  à  l:i  tribune  du  pays  la 
cause  des  esclaves  et  des  hommes  de  couleur  libres ,  qu'il 
soutient  dans  notre  feuille.  Si  c'est  en  payant  une  indemnité 
aux  colons  que  la  France  veut  acheter  l'affranchissement  de 
toute  une  race  d'hommes, il  y  contribuera  donc  pour  sa  part, 
MM.  les  délégués  peuvent  être  tranquilhs  à  cetég.ird. 


Rien   ne   nous  empêche ,  au  dire  de  ces  messieurs ,  de 
devancer  dès  a   présent  le  grand  acte  de  justice  nationale 
que  nous  appelons  de  nos  vœux  et  qui  s'accomplira ,  nous 
eu  sommes  convaincus,  plus  vite  qu'on  ne  pense.  Nous  ne 
croyons  pas,  en  effet,  qu'il  faille  mépriser  un  bien  qui  ne 
peut  se  hire  qu'en  petit,  et  déjà  nous  faisons  partie  d'une 
association  qui  se  propose  de  racheter  quelques  esclaves    en 
attendant  que  la  liberté  soit  accordée  à  tous.  M.M.  les  délé- 
gués n'ignorent  pas  pourquoi  cette  association  s'est  bornée 
jusqu'ici  à  des  travaux  préparatoires:  ils  savent  de  quelle 
manière  nos  esclaves  seraient  accueillis  aux  colonies-  ils  sa- 
vent que  tant  que  la  loi  ne  fixera  pas  un  niaximuin\\xq\xe.\ 
rafhaiichissement  soit  obl.gatoire  pour  les   colons,  ou  ne 
nous  vendra  pas  un  seul  esclave,  si  on  soupçonne  que  nous 
voulons  briser   ses  liens;  ils  savent  aussi  que  nos   lachats 
si  même  ils  étaient  possibles  ,  ne  feraient ,  dans  l'état  actuel 
des  choses,  qu'augxwenter  le  nombre  dcspatron^s,  auxquels 
une  ordonnance  récente  n'offre  encore  que   de   faibles  pa- 
ranties.  Il  ne  nous  suffit  d'ailleurs  pas  ,  Messieurs  ,  d'obtenir 
que  quelques  individus  soient  libres  j  nous  nous  proposons 
nous  ne  le  cachons   pas,  l'abolition  complète  de  l'esclavage 
dans  nos  colonies.  Pour  arriver  là,  vous  le  comprenez,  nous 
ne  pouvons  pas,  comme  vous  nous  y  invitez ,  travailler  dans 
l'ombre  ;  il  nous  faut ,  au  contraire,  le  grand  jour,  la  publi- 
cité, le  secours  de  l'opinion,  sur  laquelle  nous  avons  déjà 
grâce  à  Dieu,  exercé  quelque  influence,  et  le  concours  dé 
beaucoup  de  volontés,   qui,  si  nous  en   jugeons  par  notre 
correspondance,  ne  nous  m.inquera  pas.  Ainsi  donc,  Mes- 
sieurs, tenez-vous  en  pouravertis,  l'ombre  ne  nous  convient 
,pàs.  Nous  ne  sommes  pas  non  plus  gens  à  nous  contenter  d'c- 
crire,  de  temps  en  temps ,  un  article  de  journal ,  sans  trop 
nous  occuper  de  ce  qui  en  adviendra;   nous  avons  un  pian 
nettement  tracé  que  nous  poursuivons  ,  des  motifs  puissans 
qui  nous  feront  surmonter  bien  des   difficultés,  et  un  but 
que  nous  ne  désespérons  pas  d'atteindre^ 

Vous  voudriez,  dites-vous,  «  çtie  les  nouvelles  institu- 
tions annoncées  aux  colonies  ne  s'y  présentassent  qu'avec 
de  nouvelles  garanties  pour  la  PROrniETÉ ,  sous  quelque 
forme  qu'elle  existe  aujourd'hui,  »  et  vous  invoquez  en  sa 
faveur  une  prescription  de  plus  de  deux  siècles.  Pour  nous, 
Messieurs ,  nous  disons  avec  Montesquieu ,  «  que  la  loi  ci- 
»  vile ,  qui  a  permis  aux  hommes  le  partage  des  biens  ,  n'a 
»  pu  mettre  au  nombre  des  biens  une  partie  des  hommes 
»  qui  devaient  faire  ce  partage ,  et  que ,  puisqu'elle  restitue 
s  sur  les  contrats  qui  contiennent  quelque  lésion,  elle  ne 
»  peut  s'empêcher  de  restituer  contre  un  accord  (si  accord 
»  il  y  a),  qui  contient  la  lésion  la  plus  énorme  de  tou- 
»  tes.  »  Nous  disons  que  l'assimilation  que  vous  voulez 
faire  de  la  créature  intelligente  à  la  matière  brute,  en  les 
désignant  l'une  et  l'autre  sous  le  nom  de  ;;ro/>/7e'te' et  en  sup- 
posant que  les  mêmes  lois  doivent  les  régir,  repose  sur  le  plus 
cruel  des  jeux  de  mots,  et  quanta  la  prescription  de  plus  de 
deux  siècles  sur  l.iquellc  les  colons  se  fondent,  pour  se  croire 
à  tout  jamais  les  propriétaires  des  hommes  qui  sont  nés  dans 
l'esclavage  et  qui  naîtront  de  génération  en  génération  dans 
cet  état,  c'est  là  un  argument  que  nous  vous  abandonnons 
volontiers;  car  rien  ne  saurait  mieux  servir  la  cause  de  vos 
adversaires  que  de  vous  le  voir  employer.  Il  y  a,  en  effet, 
dans  ces  siècles  d'esclavage  et  de  misère ,  dont  vous  reven- 
diquez le  monopole;  dans  ce  lot  tout  fait  d'avance  aux  des- 
cendans  de  vos  noirs,  de  se  courber  de  père  en  fils  sous  le 
fouet  du  planteur ,  afin  que  le  sucre  ne  revienne  pas  trop 
cher;  dans  ce  statu  quo  que  vous  avez  le  courage  de  nom- 
mer ne'ce«ite'etyi«<ice,  quelque  chose  qui  serre  le  cœur  et 
qui  nous  semble  devoir  décider  contre  vous  ceux  qui  se- 
raient encore  indécis.  Les  conséquences  de  vos  tliéoiits 
nous  effraient  plus  que  celles  des  nôtres.  Nous  ne  crovons 
pas  que  l'acte  de  justice  et  d'humanité  que  nous  provoquons 
expose  les  colons  aux  dangers  que  vous  redoutez  pour  eux  ; 
l'histoire  n'est  pas  sans  aiuécédens  qui  montrent  à  quoi  se- 
réduisent  les  chances  que  vous  dites  être  si  terribles.  Le.-, 
dangers  actuels,  qui  résultent  d'un  état  de  choses  contre 
nature,  de  lois  qui  sont  toutes  contre  une  classe  d'hommes, 
sans  être  jamais  pour  elle,  ce  qui ,  dit  l'auteur  de  r£"s/."'iV'/t'.- 
lois,  est  contraire  au  principe  fondamental  de  toutes  les  so- 
ciétés, enfin  d'une  haineuse  oppression  qui  produit  la  haine  , 
sont  mille  fois  plus  grands,  a  nos  veux,  que  ceux  qui  peu- 


AS 


LE  SEMEUR. 


vent  résulter  d'un  acte  auquel  rien  n'empêche  les  colons  de 
s'associer  comme  à  uu  bienfait.  Peut-on  vouloir  que  nous 
donnions  à  cette  considération  l'importance  qu'on  lui  attri- 
bue, lorsqu'on  nous  rappelle  qu'il  faut,  dans  ce  cas,  pren- 
dre notre  parti  des  maux  présens  et  futurs  de  l'esclavage. 

Mais  pourquoi  disons-nous  tout  cela ,  puisque  messieurs 
les  délégués  nous  apprennent  que  les  planteurs  de  la 
Caroline  du  Sud  n'entendent  discuter  sérieusement  la  ques- 
tion de  l'abolition  de  l'esclavage  qu'en  rase  campagne  ,  et 
qu'ils  insinuent  que  ceux  de  la  Martinique  et  de  la  Guade- 
loupe pourraient  bien  ne  vouloir,  comme  eux  ,  pour  ora- 
teurs que  la  poudre  et  le  canon ,  et  pour  argumens  que 
le  plomb  et  l'acier  I  Membres  des  deux  chambres,  prenez 
acte  de  ces  paroles ,  et  jugez  par  elles  de  ce  que  vous  feriez , 
en  accordant  aux  colonies  des  législatures  indépendantes:  ce 
n'est  pas  là,  vous  le  voyez,  qu'on  discutera  jamais  la  question 
de  l'abolition  de  l'esclavage  ;  en  abdiquant  votre  souverai- 
neté ,  en  permettant  aux  colons  d'être  juges  dans  unecause 
où  ils  sont  déjà  partie  intéressée ,  vous  riveriez  de  vos 
propres  mains  les  fers  des  malheureux  noirs  I  Les  proprié- 
taires d'esclaves  se  ressemblent,  à  beaucoup  d'égards,  sous 
toute  l'étendue  des  tropiques  :  l'indigne  accueil  fait  à  l'Ile- 
de  France  au  respectable  M.  Jérémie ,  que  sa  réputation 
d'homme  ferme  et  consciencieux  y  avait  précédé  ,  donne  la 
mesure  de  ce  qu'il  faudrait  attendre  des  colons  français, 
s'ils  cessaient  d'être  sous  le  contrôle  de  la  métropole. 
L'esclavage  a  toujours  !  serait  leur  devise  et  la  base  de 
leur  politique,  comme  nous  avons  pour  mot  de  ralliement: 
Plus  d'esclavaqe  dans  les  colonies  ! 

Nous  voici  presque  au  bout  de  la  lettre  de  messieurs  les 
délégués,  sans  qu'il  y  ait  encore  été  question  de  l'aftàire  de 
M.  Duquesne,et  cependant,  nous  le  répétons,  c'est  en 
cela  qu'il  s'agissait  de  nous  réfuter.  Il  estfacile,  sans  doute, 
d'éluder  cette  tâche,  en  disant  que  cette  affaire  n'est  pour 
nous  qu'un  texte;  mais  ce  n'est  pas  ainsi  qu'on  effacera  de 
l'esprit  de  nos  lecteurs  l'impression  qu'elle  y  a  produite.  Ils 
savent  aujourd'hui  qu'un  magistrat  ne  peut  dîner  à  la  Mar- 
tinique avec  des  hommes  de  couleur,  sans  en  être  expulsé  ; 
ils  le  savent ,  non  seulement  parce  que  nous  l'avons  dit, 
mais  encore  parce  que  le  silence  de  messieurs  les  délégués 
des  colonies  françaises  sur  ce  point  capital,  dans  une  let- 
tre qui  est  censée  être  une  réfutation,  le  confirme  pleine- 
ment; ils  savent  que  le  gouverneur,  le  procureur-général 
et  le  conseil  privé  de  la  Martinique  ont  déclaré  ,  par  leurs 
paroles  et  par  leurs  actes,  qu'ils  mettent  les  préjugés  de  la 
population  blanche  au-dessus  des  lois;  ils  savent  que  le 
président  du  tribunal  dont  M.  Duqucsne  faisait  partie, 
indigné  des  procédés  dont  on  usait  envers  lui,  a  donné  sa 
démission;  et  si  cette  démission  donnée  a  ensuite  été  retirée, 
ce  qui  ne  suffit  pas  pour  que  MM.  les  délégués  puissent 
affirmer  que  ce  président  n'a  j  imais  été  démissionnaire, 
elle  l'a  été  par  des  motifs  qui  n'infirment  en  rien  ceux  de  sa 
première  détermination.  MM.  les  délégués  qui  ne  craignent 
pas  de  jeter  du  blâme  sur  la  lettre  par  laquelle  un  magistrat 
placé  dans  une  position  élevée  a  .innoncc  à  M.  Duquesne 
«  que  l'examen  et  l'enquête  lui  ont  été  très  favorables,  » 
voudraient  qu'au  lieu  de  se  prévaloir  de  cet  honorable 
témoignage,  il  eut  publié  le  texte  de  la  décision  de  la  com- 
mission que  M.  le  comte  liastard  de  l'Etang  a  présidée. 
Or,  il  faut  savoir  que  cette  décision  n'a  jamais  été  signifiée 
à  M.  Duquesne,  et  qu'une  nouvelle  commission,  présidée 
par  M.  le  conseiller  d'état  Macarel ,  vient  d'être  nommée 
pour  revoir  toute  cette  affaire.  Ne  pourrions-nous  pas 
demander  d'où  vient  que  MM.  les  délégués  des  colonies 
paraissent  connaître  une  première  décision  qu'ignore  encore 
celui  qu'elle  concerne  le  plus  ;  et  ne  nous  sera-t-il  pas 
permis  de  leur  conseiller  de  profiter  de  l'accès  qu'ils  sem- 
blent avoir  dans  les  bureaux  du  ministère  pour  y  constater, 
aumoyen  d'une  lettre  du  président  du  tribunal  de  première 
instance  de  Fort-Royal  à  M.  le  ministre  de  la  marine  ,  que 
ce  magistrat  a  bien  donné  sa  démission,  et  quels  motifs 
l'ont  ensuite  fait  revenir  sur  cette  démarche?  Peut-être  se 
trouvera  t-il  qu'il  y  a  eu  dans  ce  dernier  acte  autant  d'ab- 
négation et  de  sentiment  de  devoir  que  dans  le  premier; 
car  ne  faut-il  pas  au  moins  autant  de  courage  civil  et  de 
renoncement  pour  supporter  la  charge  pesante  de  la  ma- 
gistrature   en    présence    d'une   population    qui    veut   en 


masse  l'injustice  ,  au  lieu  de  la  justice ,  et  qui ,  profitant  de 
ce  qu'aux  colonies  les  juges  sont  amoi'ibles ,  trouve  moyen, 
sous  divers  prétextes ,  de  se  débarrasser  successivement  des 
hommes  intègres  que  lui  envoie  la  métropole,  que  pour 
déposer  sa  robe  et  rentrer,  eu  protestant,  dans  une  hono- 
rable retraite  ? 

Au  lieu  d'attaquer  les  actes  publics  de  M.  Duquesne ,  qui 
sont  seuls  en  cause  et  qui  seuls  ont  droit  d'occuper  des  jour- 
nalistes, sa  vie  privée  devant  être  son  château  fort,  selon  la 
belle  expression  de  la  loi  anglaise  ,  MM.  les  délégués  lui  re- 
fusent d'une  manière  vague  du  mérite  et  des  vertus.  Nous  ne 
nous  sentons  pas  appelés  à  les  suivre  sur  ce  terrain,  parce 
que  les  questions  depersonnes,  qu'ils  paraissent  affectionner 
beaucoup,  ne  nous  intéressent  guères.  Nous  ne  savons  abso- 
lument rien  de  M.  Duquesne  ,  si  ce  n'est  qu'il  a  été  expulsé 
de  la  Martinique  pour  avoir  diné  avec  des  hommes  de  cou- 
leur ,  et  nous  ne  nous  sommes  occupés  de  son  affaire  que 
parce  qu'elle  offre  une  preuve  sans  réplique  des  préjugés  et 
de  l'état  moral  des  colonies.  C'est  de  ce  point  de  vue  surtout 
que  l'ont  envisagée  les  honorables  membres  du  barreau  qui 
ont  signé  la  consultation  de  laquelle  nous  avons  rendu  compte: 
MM.  Gatine  ,  Crcmieux,  Nachet,  Odilon-Barrot,  Bcrryer 
père,  Teste,  Ph.  Dupin,  Joly,  Vervoort,  Comte,  de  Vati- 
mesnil,  Jollivet ,  Ledru  ,  et  tant  d'autres,  qui ,  quoiqu'ap- 
partenant  à  des  nuances  politiques  diverses ,  ont  été  d'ac- 
cord pour  voir  dans  la  déci;ion  qui  atteint  M.  Duquesne  , 
«  un  ukase  colonial  qui  n'est  pas  de  ce  siècle.»  Nous  avons 
peine  à  comprendre  pourquoi  MM.  les  délégués  ne  leur 
répondent  pas  comme  à  nous;  leur  mémoire  en  vaut  certes 
la  peine  èl  ce  serait  augmenter  une  publicitéque  nous  appe- 
lons de  tous  nos  vœux,  parce  qu'elle  est  nécessaire  à  l'aboli- 
tion de  l'esclavage ,  à  l'émancipation  sociale  des  hommes 
de  couleur  ,  et  à  une  bonne  organisation  politique  des  colo- 
nies. 


AIVAOIVCE. 

l'RÉClS  DE  GÉOGRAPHIE  COMPARÉE  ,  par    F.   DE    RoDCEMOST.    I     Volume   de 

422  pagis  in-i2.  Neuchalel ,  i83i.  A  Paris ,  chez  J.-J.  RIsIer  ,  rue  de 
l'Oratoire,  u*  6. 

Presque  uniquement  occupé  d'études  historiques,  l'auteur  de  ce  Totume, 
que  précède  une  excellente  préface  ,  s'est  atlacbé  de  préférence  à  étudier 
l'iiitluence  de  la  nature  sur  les  nations  et  sur  l'humanité  ;  et  l'idée  d'une 
gmnile  harmonie  entre  la  terre  cl  le  développement  de  l'humanité  est  en 
quelque  sorte  l'âme  de  tout  son  ouvrage.  Cette  pensée  a  ,  comme  on  sait, 
fourni  d'admirables  chapitres  à  Montesquieu. 

L'auteur  veut  que  l'on  cherche  Dieu  dans  la  nature;  mais  il  avoue  en 
même  temps  «  qu'il  ne  s'y  révèle  à  nous  que  d'une  manière  très-impar- 
>i  faite.  Les  deux,  dit  il,  racontent  la  gloire  du  Dieu  Jort;  la  nature  ne 
)j  nous  fait  donc  connaître  que  la  gloire  et  \a  force  de  Dieu,  et  se  tait  sur 
»  ses  perfections  morales,  qui  nous  sont  indiquées  par  l'histoire  de  l'huma- 
u  nité,  et  révélées  en  plein  par  Dieu  fait  bomnie  et  m  rt  pour  nous.  » 
Disciple  de  M.  le  professeur  Riller ,  de  Berlin  ,  on  voit  qu'il  ne  s'est  pas 
seulement  approprié  les  travaux  qui  ont  illustré  ce  géographe ,  mais  qu'il 
parait  aussi  partager  les  convictions  qui  permettent  de  mettre  son  maitreau 
rang  des  chrétiens  savans  de  notre  époque.iiLe Christianisme,  11  dit-il,  dans 
siin  énumération  des  religions  qui  existent  sur  la  terre,  «  le  Christianisme 
»  est  la  religion  par  laquelii'  le  Fils  de  Dieu  ,  fait  homme  ,  nous  a  révélé 
»  le  vrai  Dieu,  notre  corrui)lion  ,  no're  rédemption  et  notre  immortalité. 
i)  li  est  le  principe  rcgcniraleur  de  l'humanité  ,  et  se  répandra  chez  tous 
I)  les  peuples,  parce  qu'il  vient  de  Dieu,  et  qu'il  est  au-des'^us  de  tous  les 
»»  obstacles  que  peuvent  lui  opposer  l'homme  et  la  nature.  »  On  est  sur- 
pris et  réjoui  de  trouver  une  telle  définition  dons  un  précis  de  géographie. 

Devant  fjire  entrer  beaucoup  de  matériaux  dans  un  seul  volume  ,  l'au- 
teur n  été  avare  ,  peut-être  trop  avare  de  mots  :  il  en  résulte  quelquefois 
un  peu  d'obscurité  ;  mais  ce  défaut  est  plus  que  racheté  par  une  excel- 
lente mélliode  ,  dont  un  examen  approfondi  fait  toujours  mieux  apprécier 
les  avantages.  M.  de  Rnugemont  a  écrit  à  la  fois  pour  les  instituteurs  et 
pour  les  élèves  Nous  croyons  cependant  qu'il  a  surtout  eu  les  premiers  en 
vue  :  il  leur  conseille  avec  beaucoup  de  raison  de  faire  toujours  pressentir 
le  monde  ioMsible  a  leurs  jeunes  disciples .  en  leur  expliquant  le  monde 
sensible. 


Ebbatum.  Page27,  ligneantépéiuiltièmc  :  Celte  tdchelout 
entière,  lisez  :  Cette  lâche  presque  tout  entière. 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


Imprimerie  de  Sellioce,  rue  des  Jeûneurs,  n.    i4- 


TOME  II 


IM"  7. 


17  OCTOBRE  1831. 


LE  SEMEUR, 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique   et   Littéraire, 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matlh.  Xin.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,et  cbei  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste.— Prix:  i5  fr.  pour  l'année, 
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Les  lettres ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

Kevbe  politique  :  Lettres  de  la  province.  N"  X.  Des  procès  de  la  presse, 
—  Lettre  DE  lordGodericu  au  gocverjecr  de  la  Jamaïqce.  — 
De  l'Isstrcction  populaire  :  Le  Christianisme  instituteur. — Votaces:  ' 
Voyage  de  M.  Stevfart  aux  Iles  Sandwich.  Arrivée  à  Oabou. — Audience 
du  roi.  —  SousoRiPTfow  An  profit  des  incekdiés  de  Norot.  — 
MÉLASGES  :  Consécration  de  deux  missionnaires  destinés  pour  le  sud  de 
l'Afrique,  — Du  mémoire  de  M.  Poupot  sur  le  Saint-Simonisme. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettbes  de  la  province.  ^  N°  X. 

DES    PROCÈS    DE    LA    PRESSE. 

Dans  ma  dernière  letlie  je  vous  ai  parlé  de  l'afFaire  des 
5  et  6  juin  cl  du  procès  des  SaintSimoniens.  Je  me  propose 
de  vous  entretenir  aujourd'hui  des  procès  intentés  pour  dé- 
Jits  de  la  presse  par  le  ministère  public. 

Il  se  présente  à  l'entrée  du  sujet  uu  fait  bien  remarqua- 
ble :  c'est  que  depuis  deux  ans  les  poursuites  dirigées  coatre 
les  écrivains  politiques  ont  été  plus  nombreuses  que  pendant 
les  quinze  années  de  la  restauration.  Le  pouvoir  accuse  la 
presse  ,  et  la  presse  accuse  le  pouvoir  de  cette  multitude 
inouïe  de  procès  j  il  y  a  exagération  ,  ce  me  semble  ,  des 
deux  côtés.  Le  pouvoir  prétend  que  la  mauvaise  presse  a 
passé  toutes  les  bornes  tolérables  de  la  liberté  d'écrire,  de- 
puis la  révolution  de  juillet  ;  qu'elle  a  prôné  sans  pudeur 
les  doctrines  les  plus  subversives  de  tout  ordre  légal  ;  qu'elle 
s'est  jetée  dans  le  plus  ignoble  dévergondage  d'opinions 
liostiles,  et  qu'elle  l'a  contraint,  tout-à-fait  malgré  lui,  à  la 
poursuivre  devant  les  tribunaux.  Ces  reproches  ne  man- 
quent pas  de  vérité;  mais  le  pouvoir  oublie  que,  sur  quatre 
procès  ,  il  n'a  obtenu  à  grand'peine  qu'une  seule  condam- 
nation, ce  qui  prouve  que  les  délits  existaient  plus  souvent 


dans  sa  mauvaise  humeur  que  dans  la  témérité  des  écrivains. 
La  presse,  de  son  côté,  prétend  que  le  pouvoir  veut  étouffer 
la  liberté  d'écrire  ,  et  elle  essaie  d'appuyer  cette  grave  in- 
culpation sur  des  faits  matériels  ,  tels  que  les  saisies  préala- 
bles des  journaux  ,  les  mandats  d'arrêt  décernés  contre  les 
écrivains ,  les  procès  pour  la  moindre  apparence  de  délit, 
afin  de  fatiguer  et  de  décourager  les  journalistes,  rénormité 
des  amendes  qui  ressemblent  à  des  confiscations,  et  autres 
choses  semblables.  Les  plaintes  de  la  presse  ne  sont  pas  non 
plus,  il  faut  en  convenir,  dénuées  de  tout  fondement;  mais 
certains  écrivains  politiques  oublient  qu'ils  ont  long-temps 
harcelé  le  pouvoir  d'attaques  injustes,  avant  d'en  être  eux- 
mêmes  attaqué; ,  et  que ,  si  les  poursuites  du  ministère  pu- 
blic sont  quelquefois  inspirées  par  la  passion  ,  ils  ont  eus- 
mêmes  donné  l'exemple  d'une  manière  d'agir  passionnée  et 
brutale.  L'abîme  répond  à  l'abîme  ,  la  guerre  à  la  guerre  , 
et  l'on  est  mal  venu  de  se  plaindre  d'un  manque  d'égards 
et  de  respect,  quand  on  n'a  su  conserver  d'égards  envers 
personne, et  que  l'on  a  traîné  dans  la  boue  l'auguste  mission 
qu'on  avait  entrepris  de  remplir. 

Du  reste  ,  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  soumettre  le  journa- 
lisme actuel  à  un  sévère  examen  ;  on  y  reviendra  une  autre 
fois.  Nous  devons  nous  borner  à  faire  quelques  observations 
sur  les  poursuites  dont  la  presse  a  été  l'objet. 

Le  ministère  public  a  poursuivi  beaucoup  d'écrivains  ; 
mais  sur  quoi  les  a-t-il  poursuivis?  quels  sont  les  délits  qui 
ont  particulièrement  provoqué  sa  colère?  quels  sont  les 
abus  qu'il  s'est  fait  un  devoir  de  réprimer?  Celte  question 
si  intéressante  est  pcut-'être  la  seule  dont  le  pouvoir  et  la 
presse  ne  s'occupent  guère  dans  leurs  mutuelles  récrimina- 
tions. Or,  voici  comment  agissent  les  membres  du  parquet. 

Lorsqu'un  impudent  folliculaire  attaque  les  mœurs  pu- 
bliques et  privées,  on  ne  poursuit  point  ;  lorsque  les  maxi- 
mes les  plus  saintes,  les  vérités  morales  les  plus  nécessaires 
à  l'ordre  social ,  les  principes  de  vertu  que  tous  les  peuples 
ont  respectés  sont  en  butte  aux  plus  lâches  dérisions,  on  ne 
poursuit  point  ;  lorsqu'enfin  les  peintures  les  plus  hideuse- 
ment immorales,  les  tableaux  les  plus  obscènes,  tout  ce  qui 
est  capable  de  flétrir  les  derniers  restes  de  la  pudeur  publi- 
que .  lorsque  des  adultères  monstrueux  ,  des  incestes ,  d'à- 


50 


LE  SEMEUR. 


bominabics  souillures  ,  qui  n'ont  aucun  nom  dans  aucune 
langue,  se  produisent  au  giand  jour  ,  parées  de  toutes  les 
couleurs  de  l'iinagination  ,  on  ne  poursuit  point.  Cela  est 
vrai  non  seulement  des  journaux  ,  mais  de  toute  la  littéra- 
ture, des  romans  et  des  théâtres. 

Que  si  ,  au  contraire  ,  on  ose  attaquer  tel  personnage  ou 
telle  forme  de  gouvernement,  les  procureurs  et  les  huissiers 
poussent  incontinent  de  longues  clameurs  de  haro  contre  le 
téméraire  écrivain.  La  langue  fi'ançaise  n'a  pas  de  ternies 
d'improbation  assez  énergiques,  les  réquisitoires  ne  sont  ja- 
mais assez  forts,  il  n'y  a  pas  assez  de  juges  pour  le  frapper. 
Tout  l'ordre  légal  serait  en  péril  ,  au  dire  des  avocats  du 
parquet ,  si  de  semblables  délits  n'éprouvaient  pas  une  pu- 
nition exemplaire.  Quoi?  contester  un  dogme  politique  qui 
est  éclos ,  l'autre  jour  ,  de  trois  ou  quatre  tètes  parlemen- 
taires ,  après  une  conception  et  un  enfantement  de  deux 
heures  !  Attaquer  une  forme  de  gouvernement  quelquefois 
bâclée  à  la  course  ,  pour  la  nécessité  du  jour ,  sans  qu'on  y 
ait  réfléchi  avec  plus  de  maturité  que  sur  un  règlement  de 
police!  Se  moquer  d'un  personnage  ministériel,  qui  est  venu 
hier  et  qui  s'en  ira  demain  I  N'y  a-t-il  point  matière  inépui- 
sable aux  poursuites,  aux  amendes,  à  la  prison  ,  à  toutes  les 
rigueurs  de  la  loi  ? 

Ce  qui  est  très-clair  dans  cette  conduite  du  ministère  pu- 
Wic,  c'est  qu'il  n'a  pas  le  moindre  souci  des  vérités  fonda- 
mentales de  toute  religion,  des  mœurs  et  des  principes  de 
conscience,  mais  qu'il  attache  une  importance  toute  parti- 
culière aux  personnes  qui  gouvernent  et  aux  formes  de  gou- 
vernement. On  l'a  déjà  prouvé  dans  cette  feuille,  en  exa- 
minant nos  affaires  politiques  sous  un  autre  point  de  vue  ; 
le  même  fait  nous  rerient  ici  par  un  chemin  différent.  C'est 
le  propre  de  la  vérité  de  reparaître  sous  diverses  formes, 
comme  on  le  voit  dans  les  mathématiques ,  où  l'on  arrive 
souvent  au  même  résultat  par  un  grand  nombre  de  démons- 
trations qui  n'ont  aucun  rapport  les  unes  avec  les  autres. 

Celte  préférence  que  le  pouvoir  accorde  aux  personnes 
et  aux  formes  de  gouvernement  sur  les  croyances  religieuses 
et  les  mœurs  donne  lieu  à  quelques  réflexions  qu'il  uc  scia 
pas  inutile  de  présenter  ici. 

D'abord  ,  l'exemple  de  l'Angleterre  est  opposé  sur  ce 
point  à  celui  de  la  France.  A  Londres,  les  procureurs-gi''né- 
raux  laissent  écrire  paisiblement  contre  les  personnages  les 
plus  élevés  de  l'Etat,  conti'e  le  roi  lui-même;  ils  permettent 
d'attaquer  les  dogmes  politiques  ,  et  ils  ne  se  fâchent  pas 
quar.d  on  expose  aux  regards  du  public  les  caricatures  les 
plus  hostiles.  Mais  s'il  paraît  un  écrivain  immoral,  il  est  ap- 
pelé à  se  justifier  de  ses  écrits  devant  les  tribunaux,  et  il  va 
quelquefois  apprendre,  dans  les  méditations  solitaires  d'une 
prison  ,  que  les  citoyens  de  la  Grande-Bretagne  ont  des 
principes  moraux  et  une  conscience  qu'il  faut  respecter. 

En  France,  le  pouvoir  a  pensé  qu'il  était  beaucoup  plus 
urgent  de  défendre  les  individus  et  les  formes  légales  contre 
les  attaques  de  la  presse  que  d'en  préserver  les  mœurs. 
Cette  erreur  est  grande,  et  l'on  peut  en  apercevoir  déjà  le; 
fruits.  Il  y  a  telle  maxime  immorale  qui,  en  supposant  qu'elle 
vînt  a  se  i  épandre  dans  la  masse  du  peuple  et  à  se  convertir 
en  actions,  ébranlerait  l'ordre  politique  bien  plus  profon- 
dément que  toutes  les  personnalités  et  toutes  les  théories 
carlistes  ou  républicaines.  Il  y  a  telle  doctrine  qui  agirait 
comme  un  dissolvant  beaucoup  plus  actif  que  tous  les  écarts 
de  la  presse  en  matière  de  constitution  ou  d'autorité  poli- 
tique. Pour  en  être  convaincu,  il  suffit  de  rappeler  ces  deux 
•  fa.ts  que  nous  donne  l'histoire  :  un  Etat  ne  peut  subs  sler 
long  temps  sans  mœurs  et  sans  religion  ,  quels  que  soient 
d'ailleurs  les  hommes  qui  le  gouvernent  et  ses  formes 
constitutives j  mais  un  Etat  peut  subsister  et  jouir  niê- 
nic  d'une  prospérité  relative,  lorsqu'il  a  des  principes 
religieux  et  des  mœurs,  quelles  que  soient  les  lois  qui  le 


régissent  et  les  individus  appelés  au  pouvoir.  D'un  côté,  il 
s  agit  donc  do  conditions  vitales  pour  toute  société  humaine; 
et  de  l'autre,  il  s'agit  de  conditions  secondaires  :  d'oii 
il  suit  que  les piocuieurs  du  roi ,  en  léprimant  ce  qui  porte 
atteinte  aux  personnes  et  aux  formes,  et  en  négligeant  de 
reprimer  ce  qui  compromet  les  mœurs,  ressemblent  à  un 
homme  qui  ne  s'occuperait  qu'à  préserver  ses  biens ,  dùt-il 
y  perdre  sa  vie.  L^homme  que  nous  supposons  ne  réfléchirait 
pas  qu'une  fois  mort,  il  ne  pourrait  plus  faire  aucun  usage 
de  ses  biens,  et  les  procureurs  ne  réfléchissent  j)as  non  plus 
que,  les  conditions  vitales  de  l'association  étant  perdues, 
les  autres  conditions  deviendraient  complètement  inutiles 
et  vaines.  Quar.d  l'irréligion  et  l'imnioi-alité  ont  tué  un 
peuple  ,  les  personnes  et  les  formes  ne  peuvent  rien  pour 
le  faire  sortir  de  son  tombeau. 

Il  est  possible  que  nos  lois  sur  la  presse  méritent  une  par- 
tie des  reproches  que  l'on  doit  adresser  aux  hommes  qui 
les  exécutent.  Nous  croyons  cependant  que  tout  imparfaites 
qu'elles  soient,  elles  donneraient  des  moyens  de  répression 
que  l'on  ne  veut  pas  employer. 

Dans  l'état  piésentde  choses,  il  résulte  un  grave  incon- 
vénient de  la  marche  adoptée  par  le  ministère  public  ,  c'est 
que  les  écrivains  condamnes  ont,  presque  toujours,  l'opi- 
nion en  leur  faveur.  Si  le  pouvoir  s'attachait  à  poursuivre 
des  écrits  manifestement  immoraux,  obscènes  et  contraires 
aux  principes  de  la  conscience ,  une  condamnation  judiciaire 
serait  en  même  temps  une  flétrissure, et  l'auteur  de  pareils 
écrits  serait  puni  par  le  blâme  général  infiniment  plus  que 
par  la  sentence  de  ses  juges.  Mais  comme  le  parquet  n'in- 
crimine que  des  personnalités  et  des  théories,  on  a  vu 
maintes  fois  qu'une  condamnation  devenait  un  véritable 
triomphe.  L'amende  était  payée  par  des  amis  officieux  ,  et 
la  prison  était  incessamment  remplie  de  visiteurs  qui  ve- 
naient rendre  hommage  à  celui  qu'ils  auraient  à  peine  re- 
gardé, s'ils  l'eussent  rencontré  dans  la  rue.  C'est  une  mal- 
adresse du  pouvoir  que  de  transformer  des  accusés  en  vic- 
times,  et  c'est  à  cela  pourtant  qu'il  doit  s'attendre  toutes 
les  fois  qu'on  pourra  le  soupçonner  d'être  partie,  c'est-à- 
dire,  toutes  les  fois  qu'il  poursuivra ,  non  les  immorali- 
tés flagrantes,  mais  les  persounalités  et  les  théories  poli- 
tiques. 

11  y  aurait  aussi  plus  d'une  remarque  à  faire  sur  les  jtjge- 
mcns  prononcés  dans  les  procès  de  la  presse.  Oua  observé 
tour-à-tour,  et  quelquefois  du  jour  au  lendemain  ,  des  ac- 
quittemens  et  des  condamnations  inexplicables.  Tel  article, 
puni  dans  un  journal,  est  resté  impuni  dans  un  autre.  Tel 
écrivain  a  été  renvoyé  absous ,  bien  qu'il  eût  franchi  toutes 
les  bornes  légales  ;  tel  autre  a  été  frappé  d'une  peine  très- 
grave,  bien  qu'il  eût  discuté  sans  aigreur  des  questions  qui 
semblaient  inoffensives  pour  l'ordre  public.  Ces  contradic- 
tions ont  exercé  la  jilus  fiicheuse  influence.  On  atout  natu- 
rellement pensé  que  nos  "mœurs  politiques  étaient  cncoie 
bien  informes  et  chancelantes  ,  et  que  les  juges  apportaient 
sur  leurs  sièges  des  passions  et  des  peurs,  au  lieu  de  n'y  ap- 
porter que  leur  conscience.  On  s'en  est  pris  à  la  formation 
de  notre  jury,  qui  sort  des  mains  de  l'autorité,  tandis 
qu'il  devrait  sortir  d'une  source  impartiale,  et  il  est  résulté 
de  là  que  les  ministres  de  la  justice  ,  qui  devraient  être  sa- 
crés comme  la  loi ,  ont  été  eu  butte  à  des  inculpations  qu'il 
était  quelquefois  difficile  de  regarder  comme  absolument  in- 
justes. 

Et  si  l'on  demande  :  pourquoi  nos  mœurs  politiques  sont- 
elles  encore  si  peu  formées?  pourquoi  les  juges  acquittent- 
ils  ou  condamnent-ils  avec  passion  ?  pourquoi  tant  de  craiiu 
tes  et  de  contradictions  dans  l'enceinte  de  la  justice  ?  il  faut 
en  revenir,  comme  nous  l'avons  fait  en  répondant  à  des 
observations  du  même  genre  de  M.  Persil ,  au  manque  de 
convictions  religieuses.  On  a  beau  s'étourdir  contre  le  bc- 


LE  SEMEUR. 


51 


soin  de  religion  et  s'écrier  :  Nous  aurons  des  mœurs ,  des 
juges  intègres  et  droits,  des  écrivains  sages  et  moraux  sans 
le  Christianisme.  L'expérience  prouve  que  cet  espoir  ne  se 
fonde  sur  aucun  fait;  et  plaise  à  Dieu  que  la  France  n'ap- 
prenne pas  à  connaîtie  encore  ,  par  des  épicnvcs  plus  ter- 
ribles et  plus  funestes  ,  ce  qu'il  en  coûte  ù  un  peuple  pour 
avoir  abondounc  l'Evangile  ! 


LETTRE  DE  LORD  GODERÏCII 

AU    GOUVEENEUR    DE    LA    JAMAÏQUE. 

Il  n'est  aucun  de  nos  lecteurs  qui  ne  connaisse,  au  moins 
d'une  manière  générale,  les  cvénemens  qui  se  sont  passés 
dernièrement  à  la  Jamaïque.  Une  insurrection  d'esclaves  y  a 
suivi  de  près  les  ravages  d'un  terrible  ouragan  ;  et  l'on  a  vu 
que  la  colère  de  l'esclave  qui  brise  les  chaînes  dont  on  re- 
fuse de  le  délivrer,  est  plus  furieuse  que  toutes  les  tempêtes. 
Quelques-uns  des  nègres  convertis  au  Christianisme  ont  pris 
part  à  cette  insurrection.  Cette  circonstance  a  excité  contre 
les  missionnaires  et  contre  l'Evangile  qu'ils  prêchent,  lu 
colère  d'une  grande  partie  des  colons.  On  a  accusé  ces  évan- 
gélistcs  d'avoir  donné  lieu  à  cette  révolte  en  faisant  aper- 
cevoir aux  esclaves  nègi'es  qu'ils  étaient  en  quelque  sorte 
des  hommes;  on  est  allé  plus  loin:  on  a  prétendu  qu'ilj 
avaient  excité  leurs  prosélytes  à  se  soulever  contre  les  plan- 
teurs. On  n'a  pas  attendu  la  preuve  de  ce  crime  pour  punir 
la  religion  des  toits  sujîposés  de  ses  ministres;  les  maisons 
des  missionnaires,  leurs  temples,  leurs  lieux  de  réunions, 
objets  d'une  première  fureur,  ont  été  démolis;  puis  à  cette 
vengeance  populaire  a  succédé,  sous  des  formes  plus  solen- 
nelles ,  la  vengeance  du  gouvernement  colonial.  Il  a  pro- 
noncé que  l'insurrection  devait  être  imputée  à  la  prédica- 
tion de  l'Evangile;  il  a  interdit,  en  conséquence,  toute 
espèce  d'exercice  religieux?  parmi  les  esclaves,  et  a  fait  ar- 
rêter plusieurs  des  missionnaires.  Cependant  les  preuves 
ayantmanqué  contre  eux,  et  un  témoin  suborné  étant  veni», 
dans  un  accès  de  remords,  rétracter  ses  dépositions  ,  les 
accusés  ont  été  relâchés;  mais  la  liberté  leur  est  plus  dange- 
reuse que  la  prison  ;  car  elle  les  livre  à  leurs  ennemis ,  dont 
plusieurs  en  veulent  à  leur  vie,  et  ne  refuseraient  pas  un 
assassinat  à  la  soif  de  vengCAnce  qui  les  possède. 

Le  gouverneur  de  la  Jamaïque  ayant  donné  connaissance 
des  résolutions  du  gouvernement  colonial  à  lord  Goderich, 
ministre  d^s  colonies,  en  a  reçu  la  réponse  suivante  r 

«  Dans  les  papiers  envoyés  par  vous  à  noire  gouvernement,  vous 
attribuez  les  dernières  insurrections  ,  non  pas  seulement  h  la  l'ausse 
nouvelle  répandue  parmi  les  «s  laves  qu'ils  avaient  été  mis  en  liberté 
par  une  loi,  mais  aussi  à  l'influence  de  l'instruction  religieuse,  don- 
ner, par  des  maîtres  ignorans,  à  des  masses  complètement  dépour- 
vues de  1,1  cuthire  préparatoire  indi  pensable  pour  bien  saisir  le  vé- 
ritable esf  rit  du  Christianisme. 

•  Ceii\  qui  reconnaissent  l'autorité  divine  de  la  religion  professée 
d.ins  notre  pays,  partagent  tous  l'inébranlable  conviction  qu'il  est 
de  noire  devoir  de  portcrla  connniisancc  du  Christianisme  cliez  tous 
les  peuples  (le  la  terre,  cl  avant  tout  de  la  donner  à  cens  qui  eulre- 
tienneul  avec  nous  des  relations  plus  particulières.  Bien  que  l'on 
doive  cert.iiuemcnt  approprier  la  méthode  ,les  moyens,  ainsi  que  le 
moment  d'une  pareille  instructioD,  aux  circonstances  et  ,i  la  position 
de  ceux  ainquels  on  lu  destine  ,  cependant  rien  au  monde  ne  saurait 
jiistifier  le  dciscin  de  rcl'user  à  une  classe  quelconque  de  l'humanité, 
pour  qujlque  miilif  que  ce  puisse  être,  la  révélation  de  Dieu,  révé- 
lation d'oii  dépend  sjii  salut  comme  le  nôlre.  C'est  pourquoi  je  ne 
Siiurais,  dans  aucun  cas,  accorder  que  les  esclaves  de  la  Jamaïque 
doi»cnt  continuer  à  vivre  et  mourir  dans  les  téntbris  du  paganisme, 
quelles  que  puissent  être  d'ailleurs  lesmodificalious  que  la  lumière 
du  Christianisme  devra  nécessairemcut  fuiir  par  apporter  dans  les 
rapports  entre  le  maître  et  l'esclave.  Et  même  je  ne  cacherai  pas  ma 
conviction  sur  ce  sujet  :  je  pense  que  d'imporlans  changemcns  dans 
ees  rapports  ne  seront  pas  seulement  une  tendance  naturelle,  mais 
ua  résultat  nécessaire  de  la  propagation  du  Christianisme  dans  ces 
contrées.  Le  contentement  de  leur  sort  et  l'amour  des  hommes  sont  à 
la  vérité  des  fruits  que  l'on  a  droit  d'attendre  de  la  connaissance  de 
l'Evangile  prèihé   à  une  population  d'esclaves;  loutefoi  ,  et  EoUe 


conviclion  ne  se  fonde  pas  sur  de  simples  probabilités ,  mais  sur  le 
témoignage  des  faits,  une  culture  intellectuelle  plus  relevée,  une 
perpétuelle  application  de  la  faculté  de  penser  et  le  vif  sentiment  des 
obligations  qui  lient  leurs  frères  chréliens  mime  envers  des  escla- 
ves, forceront  toi  ou  lard  ces  derniers  à  considérer  leur  position 
sous  un  aspect  tout  nouveau. 

«  Je  ne  disconviens  pas  que  lapropapalion  du  Christianisme  ne  s'ef- 
fectue, dans  certains  cas,  par  des  hommes  peu  propres  à  conluire  à 
bien  une  oeuvre  si  difficile;  je  vous  accorderai  même  la  supposition, 
très  invraisemblable,  que  la  pure  vérité  clirétiennc  puisse  être  par- 
fois entachée  de  principes  séditieux.  Mais  qu'en  faudra-t-il  conclure  : 
Ce  ne  sera  pas  sans  doute  que  pour  ce  fait  de  pauvres  esclaves  doi- 
vent être  abandonnés  au\  supcrsiitions  de  leurs  pères  et  à  leur  slu- 
pide  idolâtrie;  bien  plutôt  devrons-nous  y  voir  la  nécessité  de  prendre 
sans  relard  de  plus  efficaces  mesures  pour  répandre  parmi  eut  des 
notions  plus  justes  sur  la  religion,  et  de  plus  claires  idées  sur  la  vé- 
ritable moralité.  Cependant ,  dans  quelques-uns  des  documens  que 
vous  nous  avez  mis  sous  les  yeux,  vous  assurez  que  la  dernière  ré- 
volte des  esclaves  a  été  la  conséquence,  non  pas  seulement  de  fausses 
idées  religieuses,  mais  d'encouragcmens  à  la  sédition  volontairement 
donnés  par  quelques  missionnaires.  Je  dois  vous  déclarer  franche- 
ment à  cet  égard  qu'un  pareil  crime  commis  par  eux  me  parait  tel- 
lement invraisemblable  ,  que  pour  y  croire  j'aurais  besoin  des 
preuves  les  plus  irrésistibles.  A  moins  de  manquer  à  la  justice  et 
à  la  cliarité,  il  est  impossible  de  suppo  cr  que  les  hommes  qui  s'oc- 
cupent de  la  conversion  des  esclaves  dans  nos  colonies  puissent  être 
dirigés  dans  celle  œuvre  par  l'honneur  mondain ,  ou  par  l'intérêt 
personnel.  Ne  les  voit-onpas  sacrilier  leur  vie,  au  contraire,  à  des 
fonctions  difficiles,  peu  estimées  et  certainement  fort  mal  rétribuées 
tcmporcllcment?  .\ucun  d'eux  n'ignore  que  la  défiance  et  le  soupçon 
les  poursuivront  à  chaque  pas,  et  que  la  roule  qu'ils  ont  choisie  ne 
saurait  les  conduire  ni  aux  richesses,  ni  à  la  gloire.  Et  alors  même 
que  quelques  motifs  moins  purs  que  ceux  qu'ils  professent,  vien- 
draient çaetlàexercer  sur  eux  quelque  iniluence  comme  sur  d'autres 
hommes,  ce  serait  bien  mal  connaître  et  l'humanité  et  soi-même,  que 
de  s'en  étonner  et  de  leur  refuser  aussitôt  toute  espèce  de  confiance. 
Toujours  est-il  vrai  que  le  mobile  dominant  de  leurs  actions  est  bien 
celui  qu'ils  avouent,  puisqu'en  général  ils  n'ont  d'autre  avantage  à 
se  promettre  dans  leur  pénible  carrière  que  la  conscience  d'avoir 
contribué  pour  leur  part  à  la  propagation  du  Christianisme  dans  le 
monde.  » 

Si  l'on  réfléchit  cjue  ce  n'est  pas  comme  particulier,  mais 
comme  ministre  d'état  de  la  Grande-Bretagne ,  que  lord 
GoJcrich  a  écrit  cette  lettre;  qu'elle  doit  être  considérée 
comme  un  document  officiel,  renfermant  la  pensée  d'un 
gouvernement,  elle  acquerra  une  bien  plus  grande  impor- 
tance pour  le  lecteur.  Voilà  donc  un  gouvernement  qui  re- 
connaît que  la  nation  est  chrétienne,  qui  met  au  nombre  des 
devoirs  de  cette  nation  et  de  ses  titres  d'honneur  la  propa- 
gation du  Christianisme  parmi  les  peuples  payens  ;  qui  ne 
veut  pas  à  plus  forte  raison,  que  des  hommes  qui  vivent 
sous  les  lois  de  cette  nation  soient  privés  d'une  instruction 
leligieuse  qui  est  le  moyen  de  salut  pour  tous,  pour  les  maî- 
tres comme  pour  les  esclaves.  Ne  faut-il  pas  féliciter  la  na- 
tion dont  le  gouvernement  peut  tenir  un  tel  langage?  Tout  le 
monde  nous  entendra  bien  :  nous  ne  formons  aucun  souhait 
contraire  à  la  liberté  religieuse  et  au  principe  de  la  sépara- 
tion des  deux"  ordres,  spirituel  et  temporel.  La  lettre  de, 
lord  Goderich  n'est-elle  pas  elle-même  un  hommage  aux 
dioits  de  la  conscience?  Si  nos  ministres  parlent  un  joui- 
ce  langage,  apparemment  c'est  qu'il  plairai  la  nation,  c'est 
qu'elle  le  comprendra,  c'est  qu'elle  sera  chrétienne;  c'est 
que  la  religion,  légalement  bannie  du  domaine  des  affaires 
publiques,  y  sera  rentrée  de  la  manière  la  plus  légitime,  je 
veux  dire  spirituellement.  A-lors  un  gouvernement,  un  avec 
son  peuple,  expression  ,  comme  il  doit  l'être,  de  la  nation  , 
pourra  parler  ainsi  sans  l'effaroucher,  ne  pourra  même  par- 
ler autrement  sans  blesser  dans  ses  seutimens  la  partie  la 
plus  saine  de  cette  nation. 

Encore  un  mot  sur  la  lettre  de  lord  Goderich.  Quelle 
feimeté  de  principes  on  y  admire  I  On  pouvait  aisément  se 
laisser  ébranler.  Il  était  de  fait  que  des  nègres  convertis 
avaient  pris  part  à  la  révolte.  Cela  pouvait  expliquer  l'exas- 
pération des  colons.  On  pouvait  accorder  quelque  chose  à 
leur  ressentiment.  Ou  ne  pouvait  s'opposer  au  torrent. 
Non,  il  n'en  sei'a  rien;  la  vérité  reste  vérité;  l'Evangile  est 
toujours  l'Evangile;  il  doit, dans  tous  les  temps,  avoir  f 
entrée  partout  :  c'est  la  première  des  nécessités.  Que  dis 
la  prédication  de  l'Evangile  u'eùt-cilc  pas  été  cnîièrcn 


52 


LE  SEMEUR. 


étrangère  au  mouvement  qui  a  eu  lieu,  il  n'en  faut  pas 
moins  continuer  à  le  prêcher.  S'il  y  a  eu  des  désordres  à  la 
suite  de  la  lumière  qu'il  a  répandue,  ce  n'est  pas  sa  faute, 
c'est  la  faute  de  l'esclavage.  Si  l'ordre  dans  un  tel  système 
ne  peut  se  conserver  qu'au  moyen  de  l'abrutissement ,  tant 
pis  pour  le  système  :  nous  n'avons  le  droit  d'abrutir  per- 
sonne. Or,  le  Christianisme  développe  la  faculté  de  penser  j 
il  réveille  l'esprit  de  l'esclave  j  il  lui  apprend  à  réfléchir  sur 
sa  position  ,  sur  sa  nature  ,  sur  ses  devoirs  surtout  ;  mais  qui 
sait?  tel  esclave,  peut-être,  s'arrêtera  à  mi-chemin,  et  ne 
pensera  qu'à  ses  droits.  Qu'en  résultera-t-il  ?  on  peut  le  pré- 
voir. Grâces  à  Dieu  et  à  l'Evangile,  c'est  de  devoirs  avant 
tout,  et  même  de  devoirs  uniquement,  qu'on  parle  à  l'es- 
clave; et  c'est  pour  cela  qu'en  général  le  Christianisme 
préviendra  bien  plutôt  les  révoltes  qu'il  ne  les  excitera  j 
mais  enfin  l'idée  de  devoir  est  voisine  de  celle  de  droit,  qui 
même  n'aurait  point  lieu  sans  elle  ;  et  l'idée  de  droit,  quand 
elle  est  seule,  fait  beaucoup  de  mal.  Tout  cela  n'ébranle 
point  la  foi  morale  et  religieuse  de  l'écrivain;  sa  haute  et 
ferme  raison  n'en  est  point  troublée;  mais  il  en  prend  oc- 
casion de  poser  le  doigt  sur  la  plaie;  et  d'un  mot  philoso- 
phique et  profond  il  flétrit  l'esclavage. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  faire  remarquer  avec  quelle 
convenance  et  quelle  équité  lord  Godcrich  parle  des  hom- 
mes qu'on  accuse  d'avoir  semé  la  révolte  dans  l'île.  Ces  pa- 
roles, ou  il  y  a  autant  de  bon  sens  que  de  charité,  ne  seront- 
elles  point  une  leçon  pour  ces  hommes  légers  qui,  incapables 
d'imiter   le   dévouement  des  missionnaires,   devraient   au 
moins  le  respecter,  et  qui  ne  le  respectent  pas,  précisément 
parce  qu'ils  se  sentent  incapables  de  l'imiter?  Ils  ont  aussi 
trouvé  des  défenseurs  parmi  des  hommes  d'une  communion 
autre  que  la  leur.  Qu'il  nous  soit,  en  particulier,  permis  de 
citer  les  pai'oles  de  M.  O'  Connell,  dont  la  position  politi- 
que rend  l'impartialité,  en  cette  occasion,  encore  plus  re- 
marquable :  «  11  ne  me  reste  plus  à  parler  que  sur  un  seul 
»   sujet,  a-t-il  dit  dans  une  réunion  publique;  mais  ce  sujet 
»   est  important;  c'est  celui  de  l'instruction  religieuse.  Com- 
»  ment  pouvons-nous  nous  dire  chrétiens   et   consentir  à 
»  voir  les  progrès  du  Christianisme  arrêtés  par  l'esclavage? 
»  Sera-t-il  permis  à  l'humble  catholique,  qui  s'adresse  main- 
»   tenant  à  vous  ,de  le  dire?  J'ai  vu  avec  joie  les  dissideus  et 
»  les  anglicans  se  réunir  au  nom  du  Christianisme  que  nous 
»  professons  tous  et  du  Dieu  qui  est  notre  Dieu  à  tous,  pour 
»   répandre  la  connaissance  de  sa  Parole  parmi  les  pauvres 
»   iièpres,   et  je  vous  somme  maintenant  de  faii'e  en  sorte 
»   que   l'esclavage  ne  soit   pas  plus  long-temps  un  obstacle 
»   au  bienfait  de  la  rédemption.  Les  missionnaires  qui  tra- 
»   vaillent  dans  ces  îles  ne  sont  pas  d'accord  avec  moi  sur 
»   quelques  doctrines  et  quelques  observances;  mais  je  me 
»  persuade  que  nous  sommes  tous  d'acco/J  sur  la  plus  grande 
»  des  vertus,  sur  la  charité.  Je  ne  suis  pas  d'accord  avec  les 
»   missionnaires  sur  quelques  opinions  religieuses,  ai-je  dil; 
»   mais  pour  être  juste,  je  dois  ajouter  que  de  toutes  les 
»   accusations   des  colons   contre  eux,    il   n'en  est  pas  une 
1)   seule  que  je  ne  croie   entièrement  fausse.    Je  suis   con- 
»   vaincu  que  le  seul  crime  des  missionnaires  est   de  n'être 
»   pas  criminels;  ils  enseignent  aux  nègres  à  se  soumettre  à 
i>  leur  cruelle  destinée,  en  leur  promettant,  dans  un  monde 
»  meilleur,  le  dédommagement   de  leurs  souffrances.  On 
»  a  dit  que  les  hommes  religieux  n'ont  jjas  assez  compati 
»   au  sort  de  ceux  qui   ont  souffert  pour    avoir  voulu  ins- 
»  truire  les  esclaves.  Quant  à  moi ,  je  ne  mérite   pas  ce 
»  reproche;  j'ai  éprouvé  du  chagrin  à  l'entendre  faire    et 
M  j'en  aurais  davantage  s'il  était  fondé.  La  religion  suppose 
»   la  justice  et  l'humanité  ,  et  celui-là  n'est  pas  religieux  qui 
»   est  sourd  aux  cris  de  ses  semblables  ou  aux  exigences  de  la 
»  justice.  La  liberté  est  impossible,  si  elle  n'est  pas  fondée 
»  sur  le  Christianisme.  Vous  pouvez  essayer  de  bâtir:  mais 


»  le  vent  du  ciel  renversera  l'édifice,  dont  le  scntimciil 
»  religieux  et  la  vie  chrétienne  ne  seront  pas  les  fonde- 
»  mens.  Je  pense  donc  que  le  reproche  qu'on  a  fait  aux 
»  hommes  religieux  n'est  pas  fondé;  mais  je  rappelle  qu'il 
»  a  été  fait,  afin  que  ceux  à  qui  on  l'adresse  le  repoussent , 
»  en  mettant  la  main  à  l'œuvre  pour  qu'il  y  ait  enfin  un 
»   terme  à  l'esclavage  et  à  la  persécution.  » 

Le  journal  auquel  nous  avons  emprunté  la  lettre  du  mi- 
nistre anglais  assure  que  les  injustes  exigences  du  gouver- 
nement colonial  pàraissentavoir  opéré,  sur  le  peuple  anglais, 
l'heureux  effet  de  lui  faire  demander  avec  plus  d'instance 
que  jamais  la  complète  abolition  de  l'esclavage  dans  les  Indes 
occidentales. 


DE   L'IKSTRtCTIOlV  POPULAIRE. 

SIXIÈME    ARTICLE. 
LE    CHRISTIANISME    INSTITUTEUR.  ,. 

Qu'on  ne  se  méprenne  pas  au  litre  de  ces  réflexions  :  il 
ne  signifie  pas  que  la  seule  application  du  Christianisme  à 
l'intelligence  suffise  pour  la  cultiver  dans  tous  les  sens  ;  il 
signifie  seulement  qu'à  tous  les  autres  moyens  de  culture  le 
Christianisme  en  ajoute  un  nouveau,  dont  l'appréciation  va 
faire  le  sujet  de  cet  article. 

Tout  ce  qui  s'empare  de  l'âme  s'empare  aussi  de  l'esprit. 
A  chaque  sentiment  correspond  une  idée.  Aussi  est-ce  un 
fait  généralement  observé  que  tout  intérêt  qui  nous  remue 
profondément  crée  ou  plutôt  réveille  des  forces  intellec- 
tuelles dont  nous  n'avions  pas  la  conscience.  Helvétius  n'est 
pas  parti  d'un  principe  faux  en  proposant  de  cultiver  l'es- 
prit par  les  passions.  Il  est  certain  qu'aussi  long-temps  qu'un 
homme  n'a  pas  été  travaillé  par  une  affection  ,  on  ne  sait 
pas  encore  de  quoi  son  intelligence  est  capable.  Hormis  dans 
certains  cas  peut-être  où  la  stérilité  est  trop  évidente  ,  on 
peut  toujours  penser  que  l'esprit  tient  en  réserve  pour  le 
jour  de  révolution  de  l'âme  ,  une  provision  de  forces  qui 
sommeillent  en  attendant  ce  grand  jour.  Le  précepte  d'flel- 
vélius  est  donc  tout-à-fait  philosophique,  et  serait  vraiment 
bon  si  les  affections  qu'il  propose  d'exciter  étaient  de  celles 
dont  le  développement  est  propre  à  purifier  l'âme  et  à 
l'ennoblir.  Ce  précepte  ,  un  chrétien  aurait  pu  le  donner; 
et  certes  ,  à  ne  considérer  que  l'intérêt  de  l'intelligence  , 
quel  moyen  d'excitation  plus  énergique  et  plus  puissant  que 
le  Christianisme  lui-même.' 

Si  toute  affection  forte  réagit  sur  l'esprit  et  le  développe  , 
c'est  cependant  d'une  manière  inégale,  suivant  la  nature  de 
l'affection  et  suivant  son  objet.  Il  faut,  pour  que  l'effet  soit 
complet,  non  seulement  que  l'affection  soit  forte,  mais  que 
l'objet  en  soit  grand.  Il  faut  qu'il  offre  à  la  pensée  beaucoup 
de  prise,  un  grand  nombre  de  côtes  accessibles  ,  des  occa- 
sions fréquentes  d'activité.  Il  faut  que  l'attrait  soit  si  vif  et 
en  même  temps  si  profond  ,  qne  toute  l'âme  tiaiisportée 
entraîne  avec  elle  tout  l'esprit  ;  il  faut  que  ce  fonds  d'inté- 
rêt soit  inépuisable  ;  il  faut  que  la  réflexion  ,  excitée  par  le 
sentiment,  soit  de  nature  à  exciter  à  son  tour  le  sentiment, 
et  que  cette  action  et  réaction  continuelle  creuse  à  la  pensée 
un  lit  nouveau,  un  lit  profond,  dont  elle  ne  puisse  plus  s'é- 
chapper. Telle  est  la  puissance  du  Christianisme  individuel; 
on  peut  dire  qu'il  révolutionne  toutes  nos  facultés,  et  leur 
donne,  comparativement  à  leurs  habitudes  antérieures,  un 
essor  extraordinaire.  Cet  effet  n'est  inconnu  à  aucune  por- 
tée d'intelligence  ;  le  sentiment  chrétien  ajoute  de  la  force 
à  la  force  même;  «  il  donne  à  celui  qui  a,  »  et  fait  voir  qu'il 
n'y  a  aucune  richesse  de  génie  qui  n'ait  quelque  chose  à  re- 
cevoir d'une  excitation  mi  raie;  mais  ses  effets  sont  merveil- 
leux sur  les  esprits  paresseux  et  lents.  Ceci  n'est  pas  une 


LE  SEMEUR. 


53 


supposition,  une  conjecture.  Une  foule  d'observateurs  ont 
été  dans  le  cas  de  s'assurer  de  la  vérité  de  ces  assertions. 
Particulièrement  dans  ces  derniers  temps,  on  a  vu,  en  plu- 
sieurs contrées  de  l'Euiope,  le  réveil  religieux  être  en  mê- 
me temps  le  rweil  des  intelligences  les  plus  assoupies;  on  a 
vu  des  hommes  médiocies  ,  et  qui ,  sans  cela  ,  l'eussent  été 
toute  leur  vie,  devenir  des  hommes  remarquables,  et  dé- 
velopper ,  dans  dos  positions  difficiles  ,  des  ressources  dont 
on  les  croyait,  dont  ils  se  ci'oyaient  eux-mêmes  entièrenient 
dépourvus;  acquérir,  noi!  seulement  une  facilité  de  langage, 
une  éloquence  ,  qui  auraient  bien  suffi  pour  étonner  ceux 
qui  les  avaient  vus  aussi  pauvres  d'expressions  que  d'idées, 
mais  une  netteté  de  vues,  une  finesse  d'aporçus,  une  péné- 
tration dont  ils  étaient  plus  éloignés  que  de  tout  autre  chose. 
Dans  les  contrées  dont  nous  parlons,  on  a  vu  la  seule  puis- 
sance de  l'affectiou  religieuse  établir  entre  des  gens  du  peu- 
ple ,  dont  les  uns  croyaient  et  Us  autres  ne  croyaient  pas  , 
une  différence  frappante  à  l'avantage  des  preniiei  s;  on  a  vu 
ce  sentiment  enseigner  à  des  ignorans  une  expression  nette 
et  facile,  une  politesse  de  langage,  un  tact,  une  délicatesse, 
dont  d'autres ,  sensiblement  plus  instruits  ,  se  montraient 
incapables;  et  ces  observations  ont  été  trop  concordantes  et 
trop  nombreuses  pour  ne  pas  permettre  de  croire  que  tout 
un  peuple,  ainsi  placé  sous  l'action  de  l'Evangile,  serait  un 
modèle  d'ennoblissement  intellectuel  et  de  civilisation. 

A-t-on  fait  attention  que  la  religion  est  un  enseignement 
populaire  de  métaphysique  et  de  psychologie  ,  enseigne- 
ment qui,  peut-être,  se  fait  d'autant  mieux  qu'il  se  fait  sans 
maître?  La  religion  chrétienne  est  une  religion  d'observa- 
tion intérieure;  c'est  par  là  qu'elle  commence,  c'est  par  là 
qu'elle  continue,  c'est  par  là  qu'elle  finit.  On  lui  a  reproché 
le  mysticisme  auquel  elle  a  paru  conduire;  mais,  en  vérité, 
c'est  un  honneur  pour  elle 'd'être  exposée  à  ce  reproche  ; 
le  mysticisme  faitl'éloge  d'une  religion  quia  rendu  capables 
des  hommes  sans  culture  de  vivre  dans  l'intérieur  de  leur 
âme,  d'en  observer  les  plus  légers  mouvemens,  et  de  s'ab- 
sorber dans  la  contemplation  de  ces  phénomènes  moraux. 
Mais  si  le  mysticisme  est  l'écueil  oii  quelques-uns  vont  don- 
ner, une  connaissance  étonnante  des  puissances  morales  qui 
servent  de  leviers  et  de  contrepoids  à  la  vie  humaine  ,  une 
vue  singulièrement  systématique  des  élémens  de  la  volonté, 
une  conséquence  remarquable  dans  les  doctrines  morales  , 
sont  pour  les  autres  le  fruit  de  cette  étude  intérieure  que  le 
Christianisme  leur  a  recommandée  ,  ou  plutôt  dont  il  leur 
a  donné  le  besoin  et  l'habitude.  La  plus  précieuse  logique, 
la  logique  du  devoir  ,  est  un  des  caractères  distincitfs  du 
chrétien;  on  ne  risquerait  rien  à  dire  que  lui  seul  a  des 
principes ,  dans  toute  la  vigueur  du  mot;  du  moins  pei- 
sounc  n'oserait  se  vanter  d'avoir  sur  ses  devoirs  des  notions 
aussi  arrêtées  et  aussi  bien  liées  que  le  chrétien;  et  ici  la 
conséquence ,  chose  de  grand  prix  sans  doute,  ne  coûte  rieu 
à  la  beauté  de  la  vie  et  à  sa  véritable  harmonie.  Tout  cela, 
sans  doute, a  du  prix  dans  la  pratique,  et  mérite  bien  d'élrj 
un  des  objets  de  ceux  qui  travaillent  à  la  culture  des  masses; 
eh  bien  !  tout  cela  ,  quelle  qu'en  soit  l'excellence,  est  appli- 
cable aux  masses,  applicable  même  à  l'enfance.  Dans  la  me- 
sure que  comporte  la  faiblesse  de  cet  ùge  ,  il  est  vrai ,  pour 
elle  comme  pour  les  adultes  ,  que  le  sentiment  religieux 
développe  les  forces  intellectuelles  à  proportion  de  sa  force, 
et  que  l'habitude  de  l'observation  de  soi-même  mûrit  de 
bonne  heure  la  raison. 

Bornons-nous  maintenant  à  considérer  le  livre  qui  sert 
de  dépôt  à  ces  doctrines  ,  pleines  de  toute  espèce  de  régé- 
nération. Ce  livre,  ou  plutôt  celle  bibliothèque,  c'est  la 
Bible. 

Le  Chiiàlianisme,  auquel  nous  attribuons  tant  de  beaux 
fruits,  est  celui  qui  suppose,  pour  chaque  individu,  l'emploi 
immédiat  de  la  Bible.  Le  peuple  ,  l'enfance  ,  l'homme  de 


tout  %e  et  de  toute  condition  nesauraicnt  devenir  chrétiens 
que  par  la  Bible.  Le  plan  de  Dieu  ,  dans  le  Christianisme  , 
allant  des  individus  aux  masses  et  non  des  masses  aux  indi- 
vidus, il  a  voulu  que  chacun  reçut  immédiatement  la  reli- 
gion de  ses  mains  divines;  que  chacun  appropriât, appliquât 
à  son  propre  cœur  les  dogmes  lévélés ,  que  chacun  se  mît , 
pour  son  compte,  en  communication  avec  la  voix  d'en  haut  • 
que  chacun,  à  parler  humainement ,  se  fît  sa  religion.  D'a- 
près ce  principe,  dont  la  preuve  directe  n'appartient  pas  à 
notre  sujet,  la  Bible  est  la  bibliothèques  de  chacun  des  mem- 
bres de  la  famille  humaine. 

Pour  aj)précier  toute  la  puissance  de  culture  attachée  à 
la  lecture  de  ces  divins  écrits,  prenons  dans  le  plus  pauvre 
de  nos  villages  un  enfant  d'une  portée  intellectuelle  ordi- 
naire. Que  l'horizon  de  sa  pensée  est  nécessairement  borné  ! 
Que  les  moyens  d'excitation  sont  rares  pour  elle  I  Nulle 
communication  verbale  de  la  part  de  ses  parons,  aussi  ipno- 
rans  que  lui  ,  et  absorbés  par  l'anxiété  perpétuelle  de  la 
subsistance  du  lendemain.  Pou  d'objets  nouveaux  frappent 
ses  yeux;  les  bruits  des  grandes  scènes  du  monde  n'arrivent 
point  ou  n'arrivent  qu'affaiblis  et  vagues  à  son  oreille;  sa 
vie,  dure  et  laborieuse  dès  les  commencemcns,  réprime  les 
jeux  rians  d'une  imagination  qui,  comme  toute  imagination 
d'enfant,  ne  demande  qu'un  peu  de  liberté  et  de  loisir  pour 
se  construire  un  paradis;  la  nature  est  son  seul  précepteur, 
comme  celui  du  sauvage;  elle  lui  donne  quelques  enseigne- 
mens  précis  ,  forme  son  jugement  par  ses  sens  ,  ébauche  à 
grands  traits  une  éducation  qu'elle  n'achèvera  pas;  c'est 
quelque  chose  sans  doute,  c'est  même  beaucoup  plus  qu'on 
ne  pense  ;  et  l'on  a  peut-être  tenu  trop  peu  de  compte 
dans  les  systèmes  modernes  de  culture  ,  du  vif  et  prompt 
enseignement  des  choses;  mais  enfin  qu'on  se  représente  ce 
que  peut  être  ,  au  milieu  de  la  société  civilisée,  l'être  que 
sa  destinée  réduit  à  cette  éducation  plus  qu'à  moitié  spon- 
tanée. Faites-vous  une  idée  de  l'indigence  ,  de  la  roideur, 
de  l'aridité  de  cet  esprit  :  puis  ouvrez-lui  l'école^  qu'il 
apprenne  à  lire  ,  et  qu'il  lise  la  Bible. 

La  Bible  .'  elle  fut  faite  pour  lui  ;  elle  s'est  mise  d'avance 
à  son  point  de  départ ,  d'avance  elle  a  appris  son  langage 
pour  le  lui  parler;  on  n'aurait  jamais  pu  faire,  en  étudiant 
avec  soin  l'enfant  du  pauvre,  un  livre  qu'il  pût  mieux 
comprendre.  Or,  dans  ce  langage  qui  est  le  sien  ,  qui  est 
celui  de  la  nature,  elle  lui  déclare  les  plus  grandes  choses, 
Dès  le  début,  l'axe  de  toute  vérité  pliilosophique  et  morale 
est  solennellem.  nt  posé.  Les  lois  de  la  matière  et  les  lois  de 
la  conscience  se  rattachent  à  leur  centre  commun  et  inamo- 
vible. Un  même  point  de  départ  est  donné  aux  pensées  de 
l'enfant  et  à  sa  vie.  Un  mot  l'oriente  à  jamais  dans  le  laby- 
rinthe du  monde.  Dieu  proclame ,  la  conscience  est  re- 
connue, l'immutabilité  de  la  loi  du  devoir  est  proclamée. 
Une  fois  ce  phare  élevé  sur  la  route,  l'enfant  suit  à  sa  pure 
lueur  les  destinées  de  la  race  humaine.  Il  assiste  ,  témoin 
intelligent  et  intéressé,  à  l'établissement  des  premières  so- 
ciétés. Un  drame  immense,  où  toutes  les  passions  fodamen- 
talcsducœur  humain  se  montrent  dans  leur  candeur  native, 
à  la  faveur  de  la  simplicité  des  mœurs  antiques,  se  déve- 
loppe à  ses  yeux  ravis.  L'imagination  et  la  sympathie  s'é- 
prennent ensemble  à  la  vue  des  péripéties  majestueuses  et 
des  touchans  épisodes  de  cette  immense  épopée  qui,  du 
seuil  du  néant  au  seuil  de  l'éternité,  ne  dévie  pas  un  instant 
de  l'unité  la  plus  sévère.  Que  diriez-vous  de  l'idée  de  faire 
lire  dansles  écoles  populaires  l'Iliade  et  l'Odyssée  d'Homère? 
Laissez,  diriez-vous,  ce  luxe  à  l'enfance  opulente  ,  et  même 
ne  le  permettez  qu'à  un  âge  plus  avancé.  L'enfant  chrétien, 
presque  encore  au  berceau ,  balbutie  la  plus  sublime  des 
lliades;  il  fait,  comme  étude  de  première  nécessité,  cette 
lecture  de  luxe  que  vous  ne  permettez  qu'à  iine  classe  pri- 
vilégiée. Qu'y  a-t-il  dans  la  Bible  qui  soit  moins  fort,  moins 


54 


LE  SEMEUR. 


profond  que  les  cpopccs'cl'llomèrc?  Par  combien  de  côtés, 
;m  conrtnire  ,  la  Bible  ne  paraît-elle  pas  ,  au  premier  coup- 
d'oeil ,  plus  inaccessible  qu'Homère?  C'est  pourtant  là  de 
quoi  nous  nourrissons  l'enfant  chrétien.  Certes,  c'est  bien 
un  phénomène,  que  le  plus  auguste  monument  historique 
<-t  religieux  que  possèdent  les  nations  soit  le  livre  d'école 
de  nos  petits  cnlans,  et  qu'ils  le  comprennent  et  qu'ds  le 
j;oùtentJ plus  [que  [tous  les  autres  livres!  Il  a  pour  eux, 
il  a  pour  le  peuple  tout  l'attrait  d'une  épopée  nationale  ; 
ce  sont  les  actions  et  les  destinées  de  nos  ancêtres  seloula 
foi  ,  que  nous  trouvons  dans  ce  vaste  poème  cyclique.  Nous 
nous  identifions  sans  peine  avec  ces  patriarches,  premiers 
anneaux  de  cette  chaîne  f(ui  lie  ,  de  siècle  en  siècle,  les 
rroyatis  aux  croyans;  avec  ce  Moïse,  sur  les  pas  duquel 
il  tious  semble  que  nous  pénétrons  nous-mêmes  dans  la 
erre  promise;  avec  ce  David  ,  dont  les  longues  adversités 
Tous  semblent  en  quelque  manière  les  nôtres;  et  que  dirai- 
je  de  ce  grand  et  divin  chef  de  la  nation  élue,  de  ce  prince 
de  l'humanité,  en  qui  l'humanité  lut  réhabilitée  et  glorifiée, 
et  qui",  à  son  avènement  sur  la  terre,  étendant  la  notion  du 
peuple  de  Dieu  ,  proclame  et  nous  enseigne  le  seul  cosmo- 
politisme qui  ait  jamais  été  réel ,  sincère  et  généreux! 

Oui ,  partout  dans  ces  pages  sacrées,  l'cufant  sait  qu'il  ht 
son  histoire  ,  son  passé  et  sou  avenir.  Ce  puissant  intérêt 
recommande  à  son  attention  les  moindies  détails,  et  con- 
court à  son  instruction  ,  dont  la  source  est  si  abondante  et 
si  variée  dans  la  Bible.  On  ne  pense  pas  assez  qu'avec  la 
Bible  on  met  entre  ses  faibles  mains,  on  place  sous  ses  faibles 
yeux  des  trésors  de  notions  vraies  sur  les  rapports  de 
l'homme  à  la  société,  sur  l'autorité  des  lois,  sur  leur  sanc- 
tion, en  même  temps  que,  par  la  partie  matérielle  du  récit, 
on  l'initie  à  la  connaissance  d'une  foule  de  détails  de  la 
nature  et  des  arts,  qu'il  eût ,  de  tout  autre  manière  ,  appris 
moins  facilementet  moins  volontiers?  Ce  qui  mercsteàdirc 
étonnera  peut-être  :  cette  langue  de  la  Bible,  dans  sa  fran- 
chise, dans  son  caractère  primitif,  est  phis  propre  qu'au- 
cune autre  à  former  celle  de  l'enfant.  C'est  bien  là  qu'il 
faudrait  chercher  pour  lui  les  premiers  modèles  de  n.irra- 
tion,  de  description,  d'éloquence,  quand  on  n'aurait  d'autre 
but  que  de  lui  apprendre  à  écrire  et  à  parler.  La  Bible  est 
Je  meilleur  maître  de  rhétorique  de  l'homme  du  peuple.  Ne 
sait-on  pas  que  la  langue  de  ce  saint  livre  a  puissamment 
contribué  à  la  beauté  d'une  langue  moderne?  C'est  avec 
raison  qu'un  célèbre  philosophe  (i)  a  regretté  qu'à  l'époque 
de  la  grande  crise  de  la  langue  française,  une  traduction  de 
la  Bible  ,  de  la  main  de  quelque  homme  de  génie,  n'ait  pas 
servi  de  type  aux  essais  de  notre  idiome,  et  de  donnée  gé- 
néi-ale  à  ses  formes.  La  Bible  a  manqué  à  uotre  langue 
comme  i  notre  morale.  Aujourd'hui  elle  ne  changerait  rirn 
.'i  la  première;  mais  ,  grâces  à  Dieu  ,  elle  peut  toujours  ré- 
former la  seconde. 

Dans  les  pays  où  l'intérêt  pour  les  choses  religieuses  s'est 
animéelrépaiidu,  cette  influence  du  Christianisme  sur  la  cul- 
ture se  montre  en  mille  manières  différentes. Une  prédication 
solide  est  un  exercice  pour  l'esprit  comme  pour  le  cœur  , 
et  comme  plus  elle  est  évangélique  ,  plus  elle  se  rapproche 
de  la  philosophie,  elle  communique  à  l'auditeur  le  plu;  sim- 
ple des  notions,  de  la  profondeur  et  de  la  clarté  desquelles 
on  ne  saurait  trop  s'étonner.  Les  bons  livres  religieux  élè- 
vent l'esprit  sans  l'égarer  dans  des  régions  vaporeuses,  et 
sans  le  rendre  moins  positif  et  moins  pratique.  De  nos  jours, 
l'œuvre  des  missions,  qui  est  la  grande  pensée  chrétienne  de 
l'époque,  a  vulgarisédcsconnaissancesjusqu'alors  bien  étian- 
gèresau  pauvre  peuple, Tandisqu'on  s'occupe  des  uioyeris  de 
lui  donner,  ou  plutôt,  d'abord,  de  lui  faire  accepter  des  con- 
naissances dont  l'utilité  n'est  qu'indirecte  et  par  conséquent 

(î).  M.  Coiisir.  foyei  le  Scniur.  tome  I".  page  7. 


doit  le  toucher  peu,  il  se  les  est  appropriées  d'avance  par  un 
effet  naturel  de  l'intérêt  qu'il  éprouve  pour  la  grande  œu- 
vre que  nous  venons  de  nommer.  Le  désir  de  suivre  de  la 
pensée,  à  leur  destination  lointaine  ,  ces  missionnaires  qu'il 
peut  appeler  les  siens,  lui  a  fait  peu  à  peu  apprendre  la  géo- 
graphie. Avec  cette  connaissance  ,  mille  autres  encore  , 
mille  idées  plus  justes  de  la  terre  que  nous  habitons  et  des 
choses  humaines  en  général  ,  sont  entrées  peu  à  peu  dans 
sa  mémoire.  Ces  expéditions  aventureuses  de  la  charité 
eu  Asie,  en  Afrique,  dans  l'Océanie,  parlant  la  plupart  de 
l'Europe  ,  lui  ont,  sous  un  foule  de  rapports  différens ,  fait 
connaître  l'Europe  même.  Je  ne  puis  entrer  dans  tous  les 
détails  ;  mais  je  crois  pouvoir  me  résumer  eu  disant  qu'il 
est  telle  contrée  où  le  seul  intérêt  missionnaire  a  ,  depuis 
peu  d'années,  répandu  proportionnellement  plus  de  connais- 
sances positives  ,  plus  d'idées  justes  ,  a  plus  élevé  l'instruc- 
tion du  peuple,  que  ne  l'ont  fait,  pendant  un  espace  de  temps 
beaucoup  plus  considérable,  les  efforts  consciencieux  d'un 
gouvernement  ami  des  lumières. 

Indépendamment  de  tout  ce  qui  vient  d'être  dit,  il  reste 
au  Qiristianisme  un  avantage  incontestable.  A  supposer 
même  qu'il  n'enseigne  pas  ,  il  force  à  enseigner.  Aucun  sti- 
mulant n'est  plus  fort  que  la  religion  ,  aucune  prescrip- 
tion plus  pressante  que  les  siennes  ,  qu'on  ne  saurait  décli- 
ner. Or,  un  certain  développement  de  l'intelligence,  et 
tout  au  moins  l'art  de  lire  ,  étant  les  conditions  presque  né- 
cessaires de  la  formation  du  chrétien,  tous  ceux  que  la  pro- 
pagation et  le  maintien  du  Christianisme  intéressent  ne  sau- 
raient se  dispenser  de  procurer  ces  connaissances  aux  en- 
fans  du  peuple.  Quand  Dieu  ,  de  sa  propre  voix  ,  aurait  or- 
donné d'apprendre  à  lire ,  le  clirétien  ne  s'y  sentirait  pas 
plus  positivement  obligé.  Dieu  est  à  ses  yeux  l'inventeur 
de  l'éci  iture.  En  donnant  cet  art  aux  hommes  ,  il  jetait  au 
milieu  d'eux  la  pierre  d'attente  du  grand  édifice  du  Chris- 
tianisme. Avec  quel  empressement  les  croyans  chercheront- 
ils  à  répandre  une  connaissance  où  le  salut  des  hommes  est 
attaché  !  Qu'il  sera  naturel  de  voir  partout  où  le  Christianis- 
iTio  est  fondé  sur  la  Bible  ,  la  religion  se  faire  l'appui ,  l'au- 
xiliaire de  l'instruction  populaire!  Qui  s'étonnera  que  les 
premières  écoles  en  Europe  lui  soient  dues,  et  qu'encore  à 
présent,  dans  plusieurs  pays,  le  soin  des  écoles  soit  l'attribu- 
tion reconnue,  incontestée  du  clergé?  Qui  s'étonnera  de 
voir,  en  bien  des  endroits  ,  le  pasteur  être  véritablement  le 
premier  maître  d'école  de  sa  paroisse?  L'Eglise  renferme 
l'école;  il  ne  peut  point  y  avoir  ,  d'aprèî  la  nature  même 
du  Christianisme  et  la  forme  sous  laquelle  ii  nous  a.  été 
donué  ,  d'Eglise  sans  école.  Partout  où  le  vrai  Christia- 
nisme s'établira,  vous  verrez  naîire  des  écoles;  des  écoles 
sont  les  premiers  établisscmens  de  tous  les  missiontiaires  ; 
des  écoles  sont  une  des  principales  œuvres  des  philan- 
tropes  chrétiens;  et  l'on  peut  affirmer  que,  si  la  religion 
s'emparait  des  masses,  par  ce  fait  seul  l'instruction  populaire 
aurait  fait  un  progrès  immense. 

Une  question  encore  :  l'instinct  pédagogique  est,  dit-on, 
un  instinctà  part,  et  tous  les  hommes  n'y  sont  pas  égale- 
ment propres;  nous  le  croyons  ;  mais  nous  croyons  aussi  que 
l'amour  et  la  patience  sont  deux  élémens  principaux  de  cet 
instinct  précieux.  Où  les  trouvera-t-on  le  plus  sûrement. 
Et,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  qui  aura  l'avantage,  sous 
ce  double  rapport  ,  de  l'instituteur  qui  travaille  pour  le 
monde,  ou  de  celui  qui  travaille  pour  Dieu?  de  celui  qui 
forme  des  élèves  pour  la  terre,  ou  de  celui  qui  les  prépare 
pour  le  ci«l  ?  Que  la  conscience  de  nos  lecteurs  nous. ré- 
ponde. 

Nous  aurions  encore  bien  des  choses  i  dire  ;  il  faudrait 
même  revenir  sur  plusieurs  de  celles  que  nous  avons  dites; 
mais  il  est  temps  de  finir  cet  article;  il  serait  temps,  même, 
de  poser  la  plume  tout-à-fait.  Que  les  lecteurs  nous  pardon- 


LE  SEMEUR. 


55 


înt  (les  longueurs,  dont  plusieurs  apparlloiincnt  au  sujrt, 
ont  quelques-unes  sans  doute  restent  à  notre  cliarj;o.  Lu- 
ire quelques  mots  de  conclusion  et  nous  aurons  fini. 


VOYAGES. 

VOYAGE  DE  M.  STEWART  AtTX  îl-ES  SAKDWICn. 

[UATRiÈME  ARTICLE.   —  Arrk'ée  h    Ofihoit.  —  Audience 
du  Roi. 

Hier  matin,  à  quatre  heures,  nous  avons  levé  l'ancre,  et 
jmmes  partis  pour  Ojhou  ,  dont  la  distance  de  ILnvaii  est 
'e:;viroii  deux  cents  milles.  Je  suis  monté  sur  le  pont  à  six 
cures.  Nous  avions  passe  depuis  long-temps  le  canal  qui 
jparc  l'île  de  IMauï  de  l'île  de  Morokai,  et  nous  étions  près 
^atteindre  celui  qui  est  entre  cette  dernière  île  et  l'île 
'Oahou.  Quand  nous  fûmes  assez  rapprochés  de  la  terre 
Dur  pouvoir  distinguer  les  objets ,  j'éprouvai  un  grand 
ésappointemcnt.  Au  lieu  des  vertes  collines,  et  des  riches 
allées  qui  m'avaient  tant  charmé  ,  lors  de  mon  précédent 
oyage,  je  ne  visqu'un  sol  nu  et  brûlé,  sui'  lequel  oneûld;t 
|ae  le  sirocco  du  désert  avait  passé.  On  m'avait  appiis  à 
lido  qu'une  grande  sécheresse  régnait  dans  cette  île;  mais 
e  n2  m'étais  pas  figuré  que  ses  effets  pussent  être  aussi  dé- 
astrcux.  Nous  passâmes  le  Cap  du  Diamant,  et  jetâmes 
'ancre  dans  la  rade  de  Honolulu,  où  se  trouvaient  déjà  trois 
lu  quatre  autres  vaisseaux. 

Je  me  rendis  presque  aussitôt  à  terre  avec  le  lieutenant 
)ornin;  il  était  chargé  d'annoncer  au  consul  américain 
'arrivée  du  capitaine  Finch  ,  et  je  désirais  embrasser  mes 
mis.  Nous  eûmes  environ  deux  milles  à  faire  poLir  arriver 
iU{K)rt,que  nous  trouvâmes  rempli  de  baleiniers  et  de  va  s- 
eaux  marcluiiids.  Il  présentait  l'aspect  le  plus  animé.  Je 
emarquai  plusieurs  quais  eu  pierre  qui  n'existaient  pas , 
ors  de  mon  départ.  En  me  rendant  à  la  maison  dos  mis- 
ionnaircs,  je  fus  frappé  des  lieureux  changemcns  qui  ont 
■u  lieu  dans  cette  partie  delà  ville.  La  jolie  maison  de  bois , 
jàtie  près  de  la  mer  par  la  régente  Kaahumanu  et  oc- 
:upéc  par  lord  Byron  pendant  son  séjour  dans  l'île,  a  été 
ransportée  dans  l'intérieur  de  la  ville  ,  et  est  ornée  de  ja- 
nusies  vertes,  d'un  drapeau  et  d'un  belvédère  ;  elle  se  nom- 
ne  VHottd  de  la  Blonde  [\)  ,  cl  a  une  charmante  appa- 
rence. Nous  vîmes  plusieurs  autres  bâtimens  construits  à 
"européenne.  Tout  annonce  que  le  commerce  et  l'impor- 
ijnce  de  ce  port  augmentent.  L'arrivée  d'un  vaisseau  est 
naintenant  une  chose  si  ordinaire  à  Oahou  ,  que  les  négo- 
;ians  seuls  s'en  occupent. 

Arrivé  à  la  maison  de  mes  amis,  M.  et  M""^  B  ngham  , 
l'ouvris  la  porte  et  j'appelai.  Au  cri  de  surprise  de  M'"'^  Bing- 
liam,  je  reconnus  qu'ils  ne  s'attendaient  nullement  à  ma 
k'isite.  Nous  passâmes  près  de  deux  h'ures  ensemble,  hcn- 
leux  de  nous  revoii',  et  nous  livrant  à  la  conversation  la 
plus  animée.  M.  Bingham  aurait  voulu  m'accompagner  : 
mais  il  était  tard  ,  et  il  venait  de  recevoir  un  message  du 
capitaine  Finch  ,  qui  le  priait  de  traduire  en  sandwichicn 
la  lettre  du  président  des  Etats-Unis  dont  le  capitaine  était 
porteur,  et  quelques  autres  papiers  dont  il  avait  besoin 
pour  l'audience  qui  devait  avoir  lieu  le  surlendemain. 

En  retournant  à  bord ,  je  ne  rencontrai  aucun  des  chefs. 
Le  roi  se  promenait  à  cheval  hors  de  la  ville  ;  le  pouver- 
neur  Boki  et  sa  femme  étaient  dans  la  vallée ,  près  de  Pari 
et  RaahumaaUjla  régente,  à  sa  maison  de  campagne  de  Ma- 
noa.  On  leur  envoya  ,  en  toute  hâte,  des  exprès  pour  leur 
annoncer  l'arrivée  du  Fincemies.  L'ex- reine  Namahana 
est  morte,  il  y  a  quelques  semaines. 

...  A  la  demande  du  capitaine,  j'ai  été  de  bonne  heure  à 
terre,  pour  m'informer  aupi es  du  consul,  M.  Jones  des 
arrangemens  qui  avaient  été  pris  pour  l'échanpe  des  saluts 
cl  pour  notre  réception  parle  roi  et  les  chefs.  Il  me  dit  que 
l'heuie  de  midi  était  fixée  pour  les  saluts  ,  et  que  l'audience 
royale  aurait  lieu  immédiatement  après.  Je  me  hàtai  d'en 
prévenir  M.  Bingham,  afin  qu'il  tint  ses  traductions  prêtes, 
et  je  le  priai,  de  la  part  du  capitaine,  d'être  au  palais  à 

(i)  C'est  le  nom  du  vai'Scau  que  commonJail  lorJ  B;'ron. 


l'heure  de  l'audience  avec  tous  les  missionnaires  qui  seraient 
libres  de  l'accompagner.  M.  Jones  devait,  de  sou  côté, 
réunir  les  étrangers  qui  se  trouvaient  en  passage  dans  l'île 
ou  qui  y  demeuraient. 

A  midi,  nous  tirâmes  vingt-un  coups  de  canon;  c'est  ici  le 
salut  d'usage.  Peu  après  ,  le  capitaine  Finch,  accompagne 
de  la  plupart  des  officiers  en  grand  uniforme,  quittji  le 
vaisseau.  Notre  cortège  se  composait  de  quatre  chaloupes. 
A  peine  le  saint  de  la  forteresse  en  réponse  à  celui  du  J-'in- 
cennes  fut-il  achevé,  qu'on  en  commença  un  autre  à  bord 
du  Tamchameha  ,  le  plus  beau  des  vaisseaux  du  roi ,  ce  qui 
nous  obligea  à  en  rendre  un  second. 

Nous  debaïquàmf'S  piès  de  la  maison  de  M.  Jones.  Le 
consul  anglais  et  tous  les  étrangers  de  quelque  mar- 
que étaient  rassemblés  chez  lui.  Nous  y  étions  à  peine  de- 
puis quelques  minutes,  quand  on  vint  nous  dire  que  sa  ma- 
jesté Kauikcaouli  ,  autrement  dite  Tamehameha  III,  était 
prête  à  nous  recevoir, 

La  maison  du  roi  n'est  bâtie  que  depuis  peu.  Elle  est  si- 
tuée hors  de  la  ville ,  que  nous  traversâmes  en  grande  partie 
pour  nous  v  rendre.  La  foule  se  pressait  sur  nos  pas;  mais 
elle  fut  obligée  de  s'arrêter  à  l'entrée  de  la  porte  du  do- 
maine roval.  La  cour  est  spacieuse  et  entourée  de  tous  côtés 
par  une  haute  palissade.  Outre  la  porte  par  laquelle  nous 
sommes  entrés ,  elle  en  a  deux  autres ,  dont  l'une  donne  sur 
une  rue  où  demeurent  la  plupart  des  chefs,  et  l'autre  sur 
la  campagne.  Tout  avait  l'air  dans  un  ordre  parfait.  Du  cô- 
té de  la  lour  où  nous  nous  trouvions,  sont  plusieurs  mai- 
sons bien  bâties,  mais  qui  ne  diffèrent  en  rien  des  autres 
habitations  de  l'île.  C'est  là  que  sont  les  chambres  à  cou- 
cher, les  salles  à  manger  et  les  dépendances.  De  l'autre  côté 
de  l'immense  cour,  s'élève  le  palais,  beau  bâtiment  de  plus 
de  cent  pieds  de  long,  dont  le  toit,  couvert  de  chaume,  est 
orné  de  guirlandes  de  feuilles  sèches,  dont  la  couleur  fon- 
cée se  détache  agréablement  sur  le  fond  clair  du  toit  et  des 
murailles. 

La  garde  royale  était  sous  les  armes  devant  le  palais  ,  ot 
formait  un  double  rang  d'une  centaine  d'hommes.  Les  sol- 
dats portaient  des  bonnets  noirs  et  des  uniformes  blancs  , 
avec  collets  et  paremens  blancs.  Ils  étaient  commandés  par 
le  capitaine  BLahuhu,  qui  avait  un  uniforme  écarlate  brodé 
d'or ,  et  portait  une  fort  belle  épée.  Ils  piésentèreut  les  ar- 
mes au  capitaine.  Au  même  instant,  K.ekuanoa,  qui  a 
maintenant  le  titre  de  général ,  parce  (ju'il  est  à  la  tête  des 
troupes,  parut  dans  le  riche  costume  de  major-général.  Il 
reçut  le  capitaine  que  les  consuls  lui  présentèrent,  avec 
toute  l'aisance  et  la  politesse  d'un  homme  comme  il  faut 
et  l'introduisit  par  une  porte  vitrée,,  dans  l'intérieur  du 
palais. 

M.  Joncs  m'avait  dit  quele  palais  du  roi  était  un  fort  beaa 
bâtiment,  supérieur  à  tous  ceux  qu'on  avait  jusque  là  cons- 
truits dans  l'île  ;  mais  j'étais  loin  de  m'attendreà  le  trouver 
si  bien.  Tout  le  rez-de-chaussée  ne  forme  qu'une  seule 
pièce  bien  éclairée,  spacieuse,  élevée  et  vraiment  élégante 
dans  son  arrangement;  les  colonnes  sont  faites  d'un  bois 
noir  et  dur ,  sculpté  avec  une  régularité  pleine  de  goût  J'ad- 
mirais surtout  une  tenture  nouvellement  inventée  piir  les 
indigènes  ,  qui  cache  entièrement  l'herbe  dont  on  recouvre 
ici  les  murs,  laquelle  donne  toujours  un  air  de  grange  aux 
maisons  les  mieux  achevées  et  les  plus  belles.  Le  plancher 
est  aussi  arrangé  d'après  un  nouveau  plan.  Au  lieu  de  se 
contenter,  comme  autrefois  ,  de  battre  la  terre  et  d'y  éten- 
dre des  nattes,  on  a  formé ,  au  moyen  de  pierres  liées  entra 
elles  par  un  ciment ,  un  carreau  qui  imite  assez  bien  le  mar- 
bre. Les  nattes  les  plus  riches  et  les  plus  variées  le  recou- 
vrent et  forment  un  délicieux  tapis  ,  approprié  aux  besoins 
du  climat.  De  hautes  et  larges  fenêtres,  placées  aux  deux  ex- 
trémités de  la  salle ,  sont  ornées  de  draperies  de  damas 
cramoisi.  Je  remarquai  aussi  des  cousoîes  à  glaces,  des  lus- 
tres en  cristal ,  suspendus  au  plafond  ,  et  dos  candélabres  en 
bronze  ,  fixés  aux  piliers  de  chaque  côté  de  l'apparte- 
ment. Les  portraits  du  feu  roi  et  de  la  reine,  faits  à  Lon- 
dres ,  sont  placés  dans  de  riches  cadres  dorés,  au  haut  de  la 
salle.  Telle  est  aujourd'hui  la  salle  d'audience  de  sa  ma- 
jesté Ilavaiienne.  Si  on  la  compare  à  celle  dans  laquelle 
nous  fûmes  reçus  en  iSiS  ,  cl  que  nous  trouvâmes  alors  fort 
!   convenable,  ou  à  celle  dans  1  iqnclle  on  reçut  lord  Byiou 


56 


LE  SEMEUR. 


en  1825  ,  ou'  est  frappé  de  voir  que  des  amélioratious  plus 
prandesaientculicu  en  ce  court  espace  de  temps,  que  celles 
qu'on  introduit,  dans  tout  un  siècle,  dans  les  demeures  des 
souverains  des  autres  pays. 

Comme  il  n'y  a  pas  d'antichambre,  je  tiens  peut-être  un 
peu  long-temps  mes  lecteurs  en  présence  de  sa  majesté  sans 
les  faire  approcher  du  trône.  Le  jeune  monarque  était  assis 
vers  le  miheu  de  la  salle,  sur  un  fauteuil  recouvert  de  plu- 
mes jaunes.  Il  était  vêtu  de  l'uniforme  que  George  IV  lui  a 
envoyé.  Sur  un  sofa  ,  à  sa  droite  .étaient  assises  ,  la  régente 
Kaahumanu  et  les  deux  cx-reincs  Kinau  et  Kekaurnuokhe, 
vêtues  de  noir.  Des  chaises  étaient  préparées  pour  notre  dé- 
putatiou.  Vers  la  gauche,  étaient  M.  Bingham  et  plusieurs 
autres  missionnaires.  Le  consul  américain  nous  introduisit. 
Je  regrettai  vivement  de  revoir  avec  cette  étiquette  des  amis 
auxquels  j'aurais  voulu  pouvoir  témoigner  ma  joie  sans  con- 
trainte. En  passant  devant  eux  ,  nous  pûmes  cependant 
échanger  quelques  salutations  amicales. 

Les  présentations  terminées,  le  capitaine  Finch  pria 
M.  Bingham  ,  qui  s'était  obligeamment  offert  à  lui  servir 
d'interprète,  de  s'asseoir  près  de  lui;  puis,  se  levant,  il  lut 
le  discours  suivant: 

«  Roi  Tameiiameha  , 

«  Le  président  des  Etats-Unis  m'a  cliargc  d'une  dépêche  pour 
vous  et  vos  conseillers  ;  il  y  a  joint  divers  préscns  ,  en  témoignage 
de  la  considération  qu'il  a  pour  vous  ,  et  du  désir  qu'il  éprouve  de 
voir  la  bienveillance  et  la  confiance  régner  dans  tous  les  rapports 
qui  pourront  désormais  exister  entre  votre  peuple  et  ses  concitoyens. 

»  Afin  que  l'authenticité  de  sa  lettre  ne  pût  être  contestée ,  ce  qui 
peut-être  aurait  été  le  cas  si  on  l'avait  confiée  à  quelque  autre  moyen 
de  transport,  et  pour  que  vous  vissiez  davantage  Son  désir  de  vous 
rendre  honneur,  il  a  expédié,  dans  le  but  de  vous  la  porter,  un  vais- 
seau de  guerre,  chargé  aussi  de  quelques  autres  messages;  il  m'a  en- 
joint de  vous  la  remettre  en  mains  propres  ,de  vous  réitérer  de  vive 
voix  les  expressions  de  bienveillance  qu'elle  contient,  et  de  vous 
montrer  par  toute  ma  conduite  la  sincérité  des  motifs  qui  l'ont  fait 
agir. 

»  La  réception  amicale  et  hospitalière  que  votre  gouvernement 
a  faite  à  un  de  nos  navires  ,  le  Pencock  ,  a  été  représentée  par  son 
commandant  sous  les  couleurs  les  plus  favorables  et  n'a  sans  doute 
pas  peu  contribué  à  la  visite  que  je  vous  rends  maintenant. 

»  Les  progrès  de  votre  peuple  nous  ont  été  racontés  d'une  manière 
si  intéressante  par  un  de  vos  amis,  M.  Slewart,  ici  présent,  qu'ilsont 
inspiré  pour  vous  à  mes  compatriotes  des  sentiniens  de  sympatliie 
et  d'afTection.  Je  me  ferai  un  devoir,  à  mon  retour  parmi  eux,  de 
fortifier  encore  ces  sentimens  et  de  confirmer  ce  qu'on  leur  a  dit  de 
favorable  du  caractère  de  nos  nouveaux  amis  ,  les  insulaires  soumis 
à  votre  autorité. 

«  Si  vous  le  permettez,  je  m'acquitterai  maintenant  du  devoir 
agréable  dont  je  suis  chargé  ,  de  vous  lire  et  de  vous  remettre  le 
document  dont  je  vous  ai  parlé  ;  il  vous  montrera  comment  le  pré- 
sident considère  votre  nation  ;  ce  sera,  je  l'espère  ,  pour  vous  un 
sujet  de  fréquentes  et  mûres  réflexions. 

«  Permettez-moi  aussi  de  disirilnier  les  présens  à  ceux  de  vos  fi- 
dèles amis  auxquels  ils  sont  destinés.  J'espère  qu'ils  contribueront 
à  étendre  leurs  connaissances  et  à  exciter  le  goût  des  jouissances  so- 
ciales et  intellectuelles  ,  cl  qu'ils  vous  rappelleront  l'assurance  que 
je  vous  donne  de  l'amitié  désintéressée  du  président  et  du  gouver- 
nement des  Etats-Unis.  » 

M.  Bingham  ayant  lu  une  traduction  de  ce  discours  dans 
la  langue  des  Iles  Sandwich  ,  le  capitaine  Finch  reprit  la 
pAiole  et  lut  la  note  suivante  de  son  gouvernement. 

A  Tamehameua  III,  noi  des  Iles  Sandwich. 

«  Par  ordre  du  président  des  Etats-Unis ,  je  vous  adresse  cette 
lettre  et  vous  l'envoie  par  le  capitaine  Finch  ,  officier  de  notre  ma- 
rine, et  commandant  du  vaisseau  de  guerre  le  Vincenne.^. 

'1  Le  capitaine  est  ausai  porteur,  de  la  part  du  président ,  de  diflë- 
rens  présens  pour  vous  et  pour  les  chefs  qui  vous  entourent ,  et  est 
chargé  de  vous  exprimer  les  souhaits  que  le  président  forme  pour 
votre  prospérité  ,  votre  avancement  dans  la  civilisation  et  le  bon 
accord  entre  votre  peuple  et  celui  des  Etats-Unis.  11  a  appris  avec 
intérêt  et  admiration  les  rapides  progrès  que  vos  sujets  ont  faits 
dans  la  connaissance  de  la  vraie  religion  ,  de  la  religion  de  la  Bi- 
ble. Celte  connaissance  est  la  seule  qui  puisse  assurer  la  prospérité  et 
le  bonheur  des  nations.  Aussi  le  président  et  tous  les  hommes  qui 
ont  à  cœur  votre  vrai  bien  ,  espèrent-ils  que  vous  continuerez  à  l'é- 
tudier et  à  proléger  ceux  qui  vous  l'enseignent. 

«  Le  président  désire  aussi  ardemment  que  des  rapports  de  paix  , 
de  bienveillance  et  de  justice  soient  maintenus  entre  vos  sujets  et 
les  citoyens  des  Etats-Unis  qui  visitent  vos  îles. 

»  Ceux  de  nos  concitoyens  qui  violent  vos  lois  ,  violent  en  même 
temps  leurs  devoirs  envers  leur  gouvernement  et  leur  patrie,  et 
méritent  d'être  censurés  et  punis.  Nous  avons  appris  avec  peine  que 
cela  est  arrivé  quelquefois.  Mo(is  avons  cherché  à  connaître  les  cou- 
pables afin  de  les  punir.  Le  capitaine  Finch  est  chargé  de  s'informer 


avec  soin  de  la  conduite  de  ceux  de  nos  concitoyens  qui  résident 
parmi  vous. 

Le  président  vous  salue  avec  respect ,  et  vous  souhaite  la  paix ,  le 
bonheur  et  la  prospérité. 

S.  L.  SouTHARD  ,  sccrclaire  de  la  Marine. 

M.  Bingham  traduisit  aussi  ce  document  dans  la  langue 
du  pays.  Les  deux  communications  furent  écoutées  avec  le 
plus  grand  intérêt.  Le  loi  avait  l'air  charmé,  et  la  régente 
Kaahumanu  pouvait  à  peine  contenir  son  émotion.  Le  ca- 
pitaine remit  les  deux  écrits  au  roi ,  qui  les  reçut  avec  une 
satisfaction  marquée.  Les  domestiques  qui  portaient  les  di- 
vej's  présens  furent  ensuite  introduits;  ils  les  placèrent  de- 
vant le  roi.  Ces  présens  consistaient  en  un  globe  terrestre, 
un  globe  céleste  et  une  grande  carte  des  Etats-Unis  pour 
lui-même;  un  vase  d'argent,  aux  armes  des  Etats-Unis, 
avec  le  chiffre  de  la  régente,  pour  cette  dernière;  deux  go- 
belets d'argent  pour  la  princesse,  et  deux  grandes  mappe- 
mondes, l'une  pour  le  gouverneur  Boki  ,  l'autre  pour  le 
gouverneur  Adams.Le  roi  invita  ensuite  le  capitaine  et  les 
officiers  à  prendre  quelques  rafraîchissemens  ;  il  les  con- 
duisit vers  une  table,  couverte  d'un  superbe  cabaret  de 
cristal  ,  orné  de  camées  blancs  et  arrangé  sur  des  plateaux 
d'argent.  L'étiquette  cessa  ;  de  nombreux  groupes  se  for- 
mèrent ,  et  des  conversations  animées  s'engagèrent.  ïa- 
mehameha  III  ou,  comme  on  le  nomme  plus  ordinaire- 
ment ,  Kauikeaouli  ,  n'est  plus  le  petit  garçon  que  nous 
avions  vu  en  iBaj^mais  un  beau  jeune  homme  de  seize  ans, 
aussi  bien  élevé,  aussi  distingué  dans  ses  manières  que  les 
jeunes  gens  des  pays  civilisés.  Je  fug  charmé  de  la  dignité  (t 
de  la  convenance  de  sa  tenue,  et  j'appris  avec  plus  de  plaisir 
encoi'e  que  son  caractère  privé  mérite  autant  d'éloges  ,  que 
sa  conduite  eu  public  me  parut  en  rapport  avec  le  ran» 
qtt'il  occupe. 

Après  une  heure  agréablement  passée,  nous  prîmes  congé, 
Les  officiers  exprimèrent  leur  étonnement  de  cette  récep 
tion  ,  et  étaient  presque  disposés  à  m'accuser  d'avoir  ma 
représenté  l'état  des  choses  dans  mes  ouvrages  et  dans  rnei 
conveisatious  sur  la  civilisation  de  ce  peuple.  Mais  je  leui 
assurai  que  j'avais  dit  la  vérité  et  que  j'étais  tout  aussi  étonn( 
qu'eux  des  changemens  et  des  amélioratious  inconcevable 
que  je  remarquais  àOahou,  après  un  si  court  espace  de  temps 


SOUSCRIPTION    EN    FAVEUR    DES    INCENDIES    DE    NOKOY. 

Un  terrible  incendie  a  ravagé  dans  la  nuit  du  27  au  28  septembn 
dernier  le  village  de  Noroy ,  à  trois  lieues  de  Saint-Quentin.  Plus  di 
80  maisonssont  détruites,  et  un  grand  nombre  de  familles  se  voien 
réduites,  à  l'entrée  de  l'hiver,  à  un  état  de  détresse  difficile  à  dé 
crirc.  On  nous  prie,  au  nom  de  la  charité ,  d'ouvrir  au  bureau  du  Se 
meiir,  une  souscription  en  faveur  des  victimes  de  ce  désastre,  et  nou 
y  consentons  volontiers.  Dieu  veuille  que  les  secours  soient  propor 
lionnes  aux  besoins  ! 


COKSÉCRATION     DE     nEDX     MISSIONNAIKES     DESTItfÉS     POUR    LE    StJD    Dl 

l'Afrique.  —  Demain  jeudi  ,  aura  lieu  ,  à  midi  et  demi ,  à  l'Eglise  de 
Filles-Sainle-Marie ,  rue  S  lint-Antoine  ,  la  consécration  de  deux  mis 
sionnaires  proleslans  qui  doivent  partir  incessamment  ponr  le  sud  de  I  A 
fri  pie.  Ils  y  sont  envoyés  par  la  Société  des  Missions  Evangéliques  qm 
préside  M.  l'amiral  Ver-Huell ,  et  qui  a  déjà  envoyé  quatre  missionnaire 
dans  ces  cintrées.  Les  derniers,  qui  sont  partis  pour  cette  destina 
tion  ,  ont  emporté  avec  eux  une  presse ,  afin  d'imprimer  les  Saintes  Ecri 
turi'S  dans  la  langue  des  Béchuanas ,  après  qu'ils  auruit  réussi  à  la  fixer 
Ceux  qui  vont  les  suivre  seront  accompagnés  pir  un  artisan  chrélim,  qu 
a  a|i|iris  un  grand  nombre  de  méliers,  qu'il  est  chargé  d'introduire  dans  c 
pajs.  Il  connaît  en  particulier  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  la  construc 
tion  des  mAi^ons,  et  a  de  bonnes  notions  d'agriculture. 

Du  MÉMOIRE  DE  M.  POUPOT  SUR   LE  SaINT-SiMOHISME.  M.    PoupOt 

dont  la  rcfiitalion  de  la  doctrine  Saint-Simonienne  a  été  couronnée  par  1 
Société  de  la  Morale  Chrétienne ,  nous  prie  d'annoncer  qu'il  renonce  i 
publier  son  Mémoire ,  parce  que  le  Sainl-Simonisme  ayant  cessé  d'aitirc 
l'otlenlion  .  sou  livre  manquerait  d'à-propos.  Nous  nous  félicitons  d'autan 
plus  d'avoir  pu  publier  quelques  pages  de  son  travail  sur  les  vérités  fonda 
mentales  du  Clirislianisme. 


Erratum.  Page  47,  l'gie  1 1,  au  heu  de  :  escla^'es,  lisez 
agens. 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


Imprimerie  de  Sellioce  ,  rue  des  Jeûneur-,  n.    il^. 


TOMK  I  '. 


IV"  8, 


Vi  OCTOBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique   et    Littéraire 


PARAISSAIViT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Maith.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  el  Directeurs  de  poste. — Priï:i5  fr.  pour  l'année, 
fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  — 
•s  lettres  ,  paquets  et  envois  d'argent ,  doiveut  être  affranchis. 


SOMMAIRE. 

ivLE  roLiTiQCE  :  Lettres  de  la  province.  N"  XI.  Du  changement  de 
ministère.— LiTT^iUTUHE  :  L' EJucatlon progresswe,  par  M*"'  Necker 
DE  Saiissdre.  —  Mission  française  parmi  les  BicHDAaAs  et  les 
Baharutzis  du  sno  de  l'Afrique. — Voyages  :  Voyage  de  M.  Stewart 
aux  lies  Sandwich  :  Visite  du  malin  aux  principaux  chefs. — Promenade 
en  voiture.  —  Aksohce. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettres  de  la  province.  —  N°  XL 

DU     CnANGEMEKT     DE     MINISTERE. 

La  plupart  des  journaux  sont  maintenant  remplis  de  vio- 
ntes  diatribes  contre  les  ministres  du  ii  octobre  :  d'un 
.tre  côté,  quelques  feuilles  dévouées  reproduisent  chaque 
atin  leur  apologie.  Mais  il  est  probable  que,  malgré  cette 
rabondance  de  polémique,  nous  aurons  quelque  chose  de 
;uf  à  dire  sur  le  même  sujet ,  parce  que  notre  position  , 
mme  ou  l'a  très-bien  dit ,  ne  ressemble  à  celle  d'aucun 
tre  journal.  Nous  ne  sommes  ni  de  la  gauche ,  ni  de  la 
oite,  ni  du  centre;  nous  restons  à  part.  Placés  en  dehors 
:  tous  les  intérêts  de  partis  ,  n'ayant  aucune  coterie  à  prô- 
r  ou  à  dénigrer,  ni  aucun  homme  à  foire  entrer  au 
nseil ,  nous  pouvons  examiner  sans  passion  ,  juger  sans 
1ère. 

C'est  une  étude  intéressante  que  celle  de  l'homme  dans 
;  temps  de  crise.  Quand  toutes  choses  suivent  leur  mar- 
e  accoutumée  ,  notre  civilisation  répand  sur  elles  une 
nte  uniforme  et  convenue;  on  n'y  voit  rien  de  tranchant 
d'anguleux;  les  couleurs  trop  éclatantes  s'affaiblissent, 
1  aspérités  se  dissimulent.  Mais  dès  qu'il  survient  un 
ranlemcnt,  une  commotion  extraordinaire,  l'œuvre  arti- 
ielle  de  notre  civilisation  s'évanouit.ct  l'homme  reparaît. 


Entrez  dans  une  salle  de  spectacle ,  vous  y  trouverez  des 
physionomies  affectueuses  ,  des  égards  mutuels  ,  beaucoup 
de  prévenances  ,  des  entretiens  auxquels  l'amitié  préside  ; 
mais  que  le  feu  prenne  à  cette  salle  ,  aussitôt  affections  , 
éfjarù»  "-«révenances  ,  amitié ,  tombent  en  poussière  ,  et  l'é- 
goïsme,  l'anaour  exclusif  de  soi,  de  sa  famille  ,  reprend  son 
empire  ;  on  écrase  les  autres  pour  échapper  plus  vite  au 
péril  ,  et  chacun  refoule  avec  dureté  les  plus  faibles  ,  dus- 
sent-ils périr  dans  les  flammes.  Un  ministère  qui  se  décom- 
pose présente  souvent  sous  de  moindres  formes  le  même 
tableau.  Tant  que  les  hommes  du  pouvoir  marchent  en- 
semble ,  ils  professent  les  uns  pour  les  autres  une  prande 
estime;  ils  vantent  réciproquement  leurs  lumières  et  leur 
patriotisme;  ils  sont  tous  ,  à  les  entendi-e  ,  d'excellens  ci- 
toyens, des  ministres  habiles,  des  amis  dévoués.  Mais  qu'une 
crise  survienne,  les  attachemens  politiques  font  place  à  de 
profondes  antipathies;  on  s'accuse  de  part  et  d'autre  d'in- 
capacité, d'égo'isine,  d'ambition  désordonnée,  de  mauvaise 
foi  ;  on  se  dispute,  on  s'exclut,  on  se  rabiisse  mutuellement; 
les  hommes  qui  votaient  pour  les  ministres  déclament  con- 
tre les  mesures  qu'ils  ont  adoptées  ;  les  membres  du  conseil 
se  récrient  contre  les  orateurs  qui  les  ont  soutenus  ;  les 
nuances  d'opinion  qui  s'étaient  confondues  jusqu'alors  se 
séparent  avec  éclat,  et  dans  ces  malheureuses  divisions  il  ne 
reste  qu'une  seule  chose  debout  :  les  véritables  sentimens 
que  de  prétendus  amis  politiques  éprouvent  les  uns  pour 
les  autres.  Pendant  le  calme  ,  ces  sentimens  dormaient  au 
fond  du  cœur  ;  la  crise  les  a  fait  paraître  au  grand  jour. 

C'est  avec  peine ,  mais  avec  franchise,  que  nous  consi- 
gnons ces  faits.  Il  nous  importe  de  suivre  et  d'étudier 
l'homme  dans  toutes  les  positions  sociales,  de  même  que  le 
prédicateur  en  agit  pour  les  positions  domestiques.  Nous 
apprenons  par  cette  étude  que  notre  civilisation  si  vantée 
plâtre  le  cœur  humain  d'un  brillant  vernis,  mais  ne  le  change 
pas ,  et  que  tous  les  soi-disans  progrès  dans  les  mœurs,  qui 
se  font  hors  de  l'influence  de  l'Evangile ,  sont  des  forme» 
convenues,  des  vices  brillans  ,  splendida  vitia,  comme  l'a 
dit  un  Père  de  l'Eglise,  qui  s'évanouissent  pour  laisser  plaq 
à  des  vices  réels,  lorsque  des  commotions  politiques  contrat 
gnent  le  fond  de  l'homme  à  se  découvrir  tout  entier.  Nou 


M-i.\U 


58 


LE  SEMEUR. 


nous  confirmons  ainsi  dans  la  pensée  qu'il  faut  un  changement 
radical  ,  une  liansforniation  complète  ,  une  nouvelle  nais- 
sance pour  l'homme  politique  aussi  bien  que  pour  riioiunie 
intérieur,  pour  le  citoyen  aussi  bien  que  pour  le  père  de 
famille.  Et  comme  cette  nouvelle  naissance  n'est  prèchée 
que  dans  l'Evangile  et  n'a  lieu  que  par  l'Evangile,  nous 
en  concluons  que  la  loi  chrétienne  est  aussi  nécessaire  au 
bonheur  national  qu'au  bonheur  individuel.  Une  feuille 
ministérielle  nous  accusait  dernièrement  d'être  mystiques. 
Nous  lui  demandeions  si  elle  trouve  du  mysticisme  dans 
des  faits  aussi  notoires  que  ceux  qui  viennent  d'être  rap- 
portés. 

Outre  les  incriminations  et  les  prétentions  des  chefs  de 
parti ,  la  dernière  crise  ministérielle  nous  a  encore  offert 
quelque  chose  d'assez  curieux.  Il  y  avait  huit  à  dix  noms 
qu'une  main  invisible  semblait  tirer  successivement  comme 
les  numéros  d'une  loterie  j  ces  noms  paraissaient  et  dispa- 
raissaient ,  combinés  d'une  façon,  puis  d'"une autre, séparés, 
rapprochés,  groupés  de  cent  manières  différentes.  On  eût 
dit  que  cette  petite  pléiade  de  noms  propres  était  le  cercle 
dePopilius  dans  lequel  le  pouvoir  essayait  une  multitude 
de  positions  diverses ,  incapable  à  la  fois  de  se  tenir  en  re- 
pos et  de  se  mouvoir  librement.  Le  personnalisme présidait 
à  toutes  les  combinaisons,  et  absoi'bait  tous  les  esprits. 
Chaque  jour  le  kaléidoscope  ministériel  se  présentait  sous 
une  nouvelle  face,  et  l'opinion  publique  n'était  occupée  que 
de  ces  changemens  de  décorations.  Qui  est-ce  qui  songeait 
aux  intérêts  positifs  ,  aux  améliorations  matérielles  du  pays, 
aux  lois  qui  nous  manquent ,  aux  écoles  que  l'on  devrait 
ouvrir,  aux  institutions  philanthropiques  qu'il  serait  né- 
cessaire de  fonder?  Pendant  quatre  à  cinq  semaines,  la 
presse  de  la  capitale  n'a  fait  que  peser  et  retourner  ces  huit 
ou  dix  noms  d'hommes  j  elle  y  a  concentré  tous  ses  efforts 
et  toute  sa  vie.  Etonnante  puissance  de  nos  joui-5  que  le 
personnalisme  !  Singulière  idole  à  laquelle  sacrifie  tout  un 
graad  peuple  !  Au  lieu  de  représenter  un  drame  politique, 
dont  l'action  marche  et  réponde  aux  besoins  de  tous  ,  on  se 
borne  à  jeter  au  parterre  les  noms  des  acteurs,  et  chacun 
se  dispute,  s'anime  pour  ou  contre  ces  noms  ,  sans  que  la 
pièce  avance  d'un  seul  pas.  On  a  reproché  a«  Bas-Empire 
d'avoir  perdu  le  temps  en  querelles  sur  de  vaines  questions 
de  théologie,  tandis  que  les  Barbares  étaient  aux  portes  de 
Constantinople.  Je  ne  sais  s'ils  étaient  plus  insensés  que  ceux 
qui  s'absorbent  dans  des  questions  de  personnalisme,  et  qui 
soulèvent  d'interminables  débats  sur  les  rivalités  de  deux 
ou  trois  coteries,  lorsqu'il  y  aurait  tant  de  ruines  à  réparer 
dans  l'édifice  social ,  et  tant  de  nouvelles  constructions  à  en- 
treprendi'e.  Notre  genre  de  folie  n'est  plus  le  même  que 
celui  du  Bas-Empire ,  mais  s'il  fallait  désigner  lequel  on 
préfère ,  on  serait  peut-être  embarrassé  du  choix. 

Enfin,  après  beaucoup  d'oscillations,  le  Moniteur  du  1 1 
oclobj-e  a  parlé.  Un  ministère,  moitié  ancien  ,  moitié  nou- 
veau, s'est  présenté  en  face  de  la  nation;  les  hommes  dési- 
gnés sous  le  nom  de  doctrinaires  ont  reparu  au  pouvoir,  et 
l'opinion  publique,  si  long-temps  incertaine  et  flottante,  a 
pu  prévoir  ce  qu'elle  devait  craindre  ou  espérer  de  la  nou- 
velle combinaison  ministérielle. 

Nous  essaierons  peut-être  une  autrefois  de  caractériser  le 
système  politique  des  doctrinaires  ,  et  à  plusieurs  égards 
nous  ne  nous  tro\iverons  pas  d'accord  avec  eux;  mais,  pour 
aborder  ce  sujet ,  nous  attendrons  les  actes  du  nouveau  mi» 
nistère.  Aujourd'hui,  nous  nous  bornerons  à  dire,  et  nous  le 
faisons  avec  joie,  que  nous  savons  que  ce  n'est  pas  sans  avoir 
demandé  à  Dieu  de  l'éclairer  et  de  le  diriger  que  l'un  des 
membres  du  nouveau  cabinet ,  M.  le  ministre  des  affaires 
étrangères,  a  accepté  les  difficiles  fonctions  dont  il  est  re- 
vêtu. 

Nous  aurions  voulu  que  quelques  organes  de  l'opposition 


imitassent  la  réserve  que  nous  croyons  devoir  nous  imposer 
avant  que  les  fait;  aient  parlé  ,  et  nous  réclamons  avec  for- 
ce, au  nom  de  la  justice  et  de  la  morale,  contre  leurs  odieu- 
ses calomnies.  Quelle  pitoyable  exagération  que  de  rappelei 
le  nom  de  Polignac  dès  le  jour  même  oii  les  nouveaux  mi- 
nistres sont  parvenus  au  pouvoir.  Quelle  indignité  que  d< 
leur  supposer,  sans  preuve,  les  intentions  lesplus  coupable» 
les  desseins  les  plus  perfidesl  Quelle  bassesse  que  de  jeter  di 
cruelles  injures  à  des  hommes  qur  n'ont  encore  rien  fai 
dont  on  les  puisse  accuser!  Quel  triste  acharnement  de  pan 
que  d'ameuter  les  opinions,  d'exaspérer  les  haines,  de  crée 
des  colères  aveugles  contre  ceux  qu'on  regardait  naguèr 
comme  ses  meilleurs  appuis  et  ses  chefs  les  plus  habiles  I 

Vous  qui  déclamez  si  fort  et  qui  criez  si  haut  contre  le 
doctrinaires,  mettez  la  main  sur  la  conscience  et  répondez 
Est-ce  par  patriotisme  que  vous  ramassez  des  invectiva 
dans  la  boue  pour  les  leur  jeter?  Craignez  -  vous  réelle 
ment  pour  la  liberté  ,  pour  la  Charte  ,  pour  les  droits  d 
pays  ?  Non  ,  vous  savez  bien  que  le  pays  les  défendrait 
quelqu'un  osait  y  porter  une  main  sacrilège  ,  et  vous  sav( 
aussi  que  personne  ne  l'osera.  On  peut  presque  affirmer  qc 
vous  ne  seriez  pas  fâchés  devoir  l'administration  nouvel 
commettredesfautesetvous  fournir  de  justes  sujets  d'accus 
tion.  Ne  vous  voyons-nous  pas  guêter  jusqu'aux  moindr 
erreurs  des  hoiTuncs  du  pouvoir  et  les  signaler  au  public  avi 
une  satisfaction  mal  déguisée  ?  Et  voilà  votre  patriotisme 
votre  dévouement  pour  laFrance!  Patriotisme  decoterieq 
tropsouventaccuseses  adversaires  pour  ouvrir  la  porte  à  s 
protégés;  dévouement  de  faction  qui  sacrifie  les  vrais  inl 
rets,  les  seuls  intérêts  du  peuple  à  des  vues  de  parti  ,  ou  j 
encore  à  des  ambitions  personnelles,  à  l'égoïsme. 

Peuple  de  France,  tu  sais  mieux  qu'aucun  autre  ce  q 
valent  les  ébranlemens  politiques  ,  et  le  malheur  aurait 
l'instruire.  Observe  les  hommes  en  place  ,  pèse  leurs  acte 
examine  leur  conduite,  assieds-toi  sur  ton  tribunal  comi 
arbitre  et  juge;  c'est  ton  droit  et  ton  devoir.  S'ils  ne 
donnent  pas  les  libertés  qui  te  sont  promises  ,  s'ils  comm 
tent  des  actes  injustes  ou  arbitraires  ,  frappe  les  d'une  éc 
tante  et  juste  réprobation.  Mais  ne  te  passionne  pas  ava 
qu'ils  aient  pu  agir  ;  ne  les  condamne  point  avant  d'av( 
examiné.  Honte  et  malheur  au  peuple  qui  ne  saurait  v< 
ses  affaires  politiques  que  par  les  yeux  des  inti'igans,  et  q 
répéterait  avec  servilité  les  mots  d'ordre  des  coteries  I  ( 
peuple  ne  deviendraitjamais  véritablement  libre,  ilmarcl 
rait  en  aveugle  sur  le  bord  des  abîmes,  il  se  débattrait  da 
les  excès  de  la  licence  ;  il  tomberait  enfin  sous  le  joug  d'i 
despote,  et  pour  comble  de  malheur  il  l'aurait  mérité. 


MM.  les  délégués  des  colonies  françaises  ont  fait  insér 
dans  le  Journal  du  Havre,  qui  est  beaucoup  lu  aux  coloni( 
la  lettre  qu'ils  nous  ont  adressée  et  qui  a  paru  dans  not 
avant-dernier  numéro.  Les  lecteurs  de  ce  journal  ne  po 
valent  guère  apprécier  la  portée  des  reproches  qui  no 
sont  faits  par  nos  correspondans,  puisqu'ils  ne  connaisse 
pas  l'article  qui  y  a  donné  lieu.  Nous  ne  pouvions  do 
mettre  en  doute  que  le  rédacteur  de  la  feuille  du  Havre  i 
sérât,  sur  notre  demande,  les  observations  dont  nous  avo 
accompagné  cette  lettre.  Nous  avions  d'autant  plus  lii 
de  l'espérer  qu'elle  contient  défausses  inculpations,  etqi 
nul  n'a  le  droit  d'en  faire.  C'est  un  mauvais  métier , 
nous  avons  peine  à  comprendre  qu'on  s'en  charge  po 
compte  d'autrui.  Contre  toute  attente,  notre  réponse  a  e 
repoussée  par  le  Journal  du  Havre  ;  nos  instances  réitéré 
ont  toutes  éprouvé  des  refus.  Si  c'est  par  opinion  sur  1 
affaires  coloniales  que  le  rédacteur  de  ce  journal  en  aj 
ainsi,  nous  devons  en  conclure  qu'il  a  pensé  que  nos  arg 
mens  n'étaient  pas  sans  force.  Quoi  qu'il  en  soit,  puisq 


LE  SEMEUR. 


59 


st  M. Sully-Uiunet  qui  a  fait  insérer  la  IcUre  de  MM.  les 
léRués  dans  cette  feuille,  nous  attendons  de  sa  droiture 
'il'y  procure  aussi  accès  à  notre  réponse  ,  sauf  à  l'accom- 
gnêr  de  telles  réflexions  qu'il  le  jugera  à  propos,  et  nous 
écrivons  aujourd'hui  dans  ce  but. 


LITTERATURE. 

Education  progressive  ou  Etude  du  cours  de  la  vie , 
par  M""  Necker  de  Saussure.  Tome  II.  Paris,  i832. 
Chez  Paulin ,  libraire-éditeur  ,  place  de  la  Bourse.  Prix  : 
7  fr. 

PREMIER   ARTICLE. 

Dans  des  temps  paisibles,  l'apparition  d'un  livre  comme 
lui-ci  eût  été  un  événement  dans  le  inonde  littéraire  et 
lilosophique.  Alors  comme  à  présent  il  n'aurait  trouvé 
l'un  public  restreint  et  ne  fût  jamais  devenu  populaire; 
ais  cette  condition,  qu'il  paruge  avec  les  ouvrages  de  Ba- 
n  et  de  Montesquieu  ,  ne  l'eût  pas  empêché  de  prendre 
ace  parmi  ces  productions  dont  un  pays  entier  compose 
meilleure  partie  de  son  héritage  de  gloire.  Aujourd'hui, 
mmcnt  pourrait  vaincre  la  défaveur  des  circonstances , 
ta  aspera  rumpere  ,  et  jeter  un  grand  éclat  sur  la  scène 
léraire,  un  ouvrage  dont  pas  une  ligne  ne  fait  appel  aux 
issions  du  jour,  et  consacré  tout  entier  à  des  intérêts  sans 
icun  rapport  direct  avec  les  préoccupations,  les  espérances 
les  craintes  du  moment?  L'avenir  de  l'Europe,  le  seul 
1  moins  que  sachent  voir  les  masses,  s'appelle  f?e/«am  ;  et 
aand  il  s'agit  A' être  ou  de  ne  pas  être,  la  manière  d'exister 
aporte  peu  ,  ce  semble.  On  nous  parle  de  préparer  la  gé- 
iration  future  ,  le  siècle  futur  :  ah  !  c'est  de  demain  qu'il 
,t  question  ,  c'est  demain  qu'il  faut  régler  ;  c'est  demain 
ai  nous  importe;  arrangez-le  au  gré  de  notre  envie,  et  se- 
la  la  sagesse  de  nos  passions  ;  nous  vous  tenons  quitte  d'une 
ue  plus  vaste  ;  à  chaque  jour  sa  pensée  ,  comme  à  chaque 
(ur  sa  peine  :  nous  n'en  demandons  pas  davantage. 
Et  nous  ,  nous  saluons  avec  respect  l'œuvre  qui  respire 
ne  haute  espérance  et  qui ,  au  milieu  de  nos  agitations  ci- 
iles,  construit  en  paix  notre  avenir.  Nous  remercions  aussi, 
k'ec  sensibilité,  le  noble  et  beau  talent  qui,  nous  entraînant 
ans  une  auguste  solitude,  loin  de  l'arène  où  luttent  à  corps 
erdu  tous  les  élémens  corrompus  de  notre  nature ,  nous 
ntretient  de  vérités  sans  date  et  sans  âge  ,  lave  dans  ses 
lintes  pensées  comme  dans  un  purSiloë  nos  pensées  souil- 
les et  flétries ,  et  détache  nos  regards  de  cette  sagesse  hau- 
aine  du  monde,  toujours  le  défi  sur  les  lèvres,  toujours  la 
ance  en  an  et ,  et  plus  avide  ,  ce  semble ,  d'adversaires  que 
le  partisans ,  pour  les  porter  sur  cette  «  sagesse  qui  vient 
d'en  haut,  laquelle  est  premièrement  pure,  puis  paisible, 
modérée,  iraituble  ,  point  difficultueuse  et  point  dissi- 
mulée (i).  » 

Tel  est,  on  est  heureux  d'avoir  à  le  dire,  le  caractère  qui 
listinguc  ,  entre  tant  de  livres  modernes  ,  et  même  entre 
)ien  des  livres  religieux  ,  le  bel  ouvrage  de  M""'  Necker. 
La  sagesse  répandue  dans  l'Education  progressive  est  bien 
a  sagesse  d'en  haut,  avec  tous  les  aimables  attiibuts  qu'é- 
aumère  l'Apôtre.  C'est  bien  une  inspiration  chrétienne  qui 
I  soutenu,  animé  l'auteur;  et  l'on  sent  de  plus  que  cette 
inspiration  s'est  lentement  épurée  à  travers  les  années  ,  les 
spreuves  et  peut-être  les  douleurs.  L'astre  du  jour  ,  vain- 
queur des  vapeurs  de  son  midi ,  arrive  radieux  et  pur  à  un 
occident  sans  nuages ,  d'où  ,  avant  de  faire  ses  adieux  à  la 
nature,  il  lui  verse  les  flots  de  la  plus  douce  lumière.  L'em- 
premte  d'une  haute  maturité  ,  le  calme  d'une  conviction 
vieillie  ,  sont  remarquables  dans  l'ouvrage  de  ^I""'  Necker 

(i)  Epître  de  saint  Jacques,  III,  17. 


et  paraissent  jusque  dans  son  beau  style  ,  plein  d'émotionj, 
de  tendresse,  et  pourtant  de  repos  et  de  mesure.  On  sent 
que  le  livre  qu'elle  nous  donne  aujourd'hui  est  un  livre 
qu'elle  a  fait  toute  sa  vie;  on  sent  que  ce  livre  est  une  viej 
et  quelle  vie  I  Le  récit  de  toutes  ses  phase»  ne  serait-il  pas 
le  plus  bel  accomplissement  de  l'engagement  que  l'auteur  a 
pris  envers  nous  dans  son  titre,  le  plus  beau  tableau  de 
l'Education  progressii'e  porlie  jiisc[u'k  cette  époque  heu- 
reuse où  «  un  désintéressement  plus  entier,  une  sérénité 
»  plus  constante,  je  ne  sais  quoi  de  sage,  de  paisible,  de  cé- 
»  leste  ,  semblent  entourer  d'avance  un  front  vénérable 
»  d'une  auréole  d'immortalité  (i)?  » 

Enatteiidunt,  nous  avons  dans  ces  deux  volumes,  dontle 
premier  a  paru  en  1828,  l'histoire  de  deux  périodes  intéres- 
santes de  la  vie  humaine  ;  et  c'en  est  assez  pour  connaître  à 
fond  les  principes  auxquels  l'auteur  s'est  proposé  de  rattacher 
toute  son  œuvre.  Ces  principes  sont  les  plus  complètement 
évangéliques  qu'on  puisse  trouver  ,  ce  nous  semble  ,  dans 
aucun  ouvnige  français  sur  le  même  sujet.  Le  Christianisme, 
qui  s'assimile  et  ramène  à  sa  propre  natui-e  toutes  les  par- 
ties de  notre  activité  morale,  a  enseigné  à  M""'  Necker  à  voir 
dans  l'éducation  une  rédemption,  une  délivrance.  Cette  belle 
pensée  de  Claudius  :  «  Dans  ton  sein  vit  un  noble  esclave  à 
)i   qui  lu  dois  la  liberté,  »  semble  avoir  inspiré  son  ouvrage. 
Elle-même  dit  quelque  part  :  «  L'éducation  ne  veut  que  ren- 
1)  dre  l'homme  libre  (2).  »  Le  Christianisme  ,  et  par  consé- 
quent l'éducation  chrétienne,  fait  même  cette  œuvre  deux 
fois.  Elle  met  fin  successivement  à   deux    servitudes    fort 
différentes ,  dont  la  dernière,  si  haute  et  si  noble  que,  com- 
parée à  la  première  ,  on  la  nommerait  volontiers  liberté, 
n'est  pas  encore  pourtant  la  liberté  telle  et  si  grande  que  l'a 
promise  le  Fils  de  l'homme  à  ceux  qui  croiraient  en  lui. 
Pour  beaucoup  d'âmes,  il  y  a  deux  époques  assez  distantes 
l'une  de  l'autre.  Le  passage  d'un  mauvais  maître  à  un  meil- 
leur, du  tyran  au  roi  constitutionnel ,  c'est-à-dire  de  la  con- 
voitise à  la  conscience ,  marque  la  première  de  ces  époques; 
mais  celte  révolution  n'est  pas  encore  l'affranchissement.  La 
pleine  et  glorieuse  liberté  du  chrétien  est  celle  qu'enfante 
l'amour ,  alors  que,  sans  cesser  d'être  soumis  au  même  maî- 
tre, il  commence  à  le  servir  comme  un  père  et  comme  un 
ami ,  alors  que,  rapproché  de  lui  de  toute  la  distance  de  sa 
chaîne,  il  la  porte  sans  la  sentir.  Tel  est  le  but  sublime  que 
l'auteur  propose  à  l'éducation;  soit  à  celle  que  nous  donnons 
aux  autres,  «oit  à  celle    que  nous  devons   nous   donnera 
nous-mêmes  jusqu'à  la  fin  de  nos  jours.  Mais  cette  grande 
vue,  toujours  présente  à  l'éducateur  chrétien,  se  subor- 
donne toutes  ses  pensées  et   ne  les  exclut  point;  elle  laisse 
beaucoup  à  faire  à  l'observation  et  à  la  méditation  combi- 
nées ;  à   plus  forte  raison  laisse-l-elle  à  disposer  d'un  vaste 
terrain  l'auteur  qui ,  comme  M™"  Necker ,  av.ant  de  partir, 
avec  ses  lecteurs ,  de  cette  idée  ,  a  d'abord  besoin  de  les  y 
conduire,  qui  même  ne  les  y  conduira  point  directement, 
mais  qui,  pénétrant  toute  sa  composition  des  idées  et  des 
senlimens  dont  elle  est  pénétrée  elle-même,  leur  montrera, 
s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi ,  le  Christianisme  à  l'état 
de  synthèse ,  en  application  ,  en  vie  ,  et  cherchera  à  les  ten- 
tei'  saintement  par  ce  doux  et  magnifique  tableau.  «  Ce  li- 
»  vie ,  dit  l'auteur ,  sera  religieux ,  je  l'espère  ;  mais  ce  ne 
»  sera  point  un  livre  d'édification  ,  puisque  l'observation  de 
»  la  vie  telle  qu'elle  est  y  domine,  et  l'esprit  du  Christia- 
»  nisme  doit  y  régner  sans  qu'il  y  soit  souvent  fait  allusion 
1)  à  sa  doctrine.  Ce  n'est  pas  toutefois  que  je  regarde  la  dot- 
>  trine  comme  indifférente.  Si  le  culte  du  cœur  est  le  prc- 
»  raier  de  tous ,  la  religion  n'en  repose  pas  moins  cssentiel- 
1)  lement  sur  une  croyance  ,  et  la  nature  de  cette  croyance 
»  influe  sur  celle  du  culte  même  et  d'une  multitude  d'opi- 
1)  nions.  Mais,  sincèrement  attachée  au  Christianisme;  ti;l 

(1)  Education  progiessitie,  tom' \" ,  figs  18.  (2) /iirf. ,  page  8 1 . 


60 


LE  SEMEUR. 


»  que  l'ont  envisage  nos  illustres  réformateurs,  je  considère 
»  ici  plutôt  ses  effets  que  leur  cause.  J'en  appelle  au  senti- 
»  ment  qu'on  devrait  supposer  universel  chez  des  chrétiens, 
»  à  cette  immense  charité,  pour  laquelle  le  mot  de  tolé- 
»  rance  envers  des  frères  est  faible,  injurieux  mêoiejà 
»  cette  charité  dont  l'exercice  le  plus  difficile  et  le  plus  fré- 
»  quemment  nécessaire  consiste  à  pardonner  à  ceux  qui  en 
»  manquent  (i).  » 

Il  en  résulte  que  l'exposition  de  principes  qui  remplit 
tout  le  premier  livre  de  l'ouvrage,  ne  sera  pas  textuellement 
l'exposition  du  dogme  chrétien,  mais  sera  telle  du  moins 
qu'a  pu  la  concevoir  et  la  tracer  une  personne  à  qui  ce  dog- 
me, ou  plutôt  ces  faits  divins  ,  sont  tout  à  la  fois  bien  con- 
nus et  bien  chers.  Si  l'auteur  ne  met  pas  entre  les  mains  de 
ses  lecteurs  le  flambeau  de  la  révélation ,  il  est  certain  da 
moins  qu'elle  s'en  est  servie  elle-même  pour  se  tracer  la 
route  où  elle  veut  se  faire  suivre  par  eux,  et  qu^aucune  autre 
lumière  n'eût  pu  lui  faire  découvrir.  Peut-être,  néanmoins, 
dans  ce  premier  livre,  où  toutes  les  idées  générales  et  hau- 
tes courent  parallèlement  aux  grandes  vérités  révélées ,  et 
en  sont  comme  le  calque  fidèle  ,  une  énonciation  plus  di- 
recte de  celles-ci  eût  mieux  éclairci  telle  ou  telle  des  ques- 
tions les  plus  profondes. 

»  Elever  un  enfant ,  c'est ,  dit  l'auteur,  le  mettre  en  état 
»  de  remplir  un  jour,  le  mieux  possible  ,  la  destination  de 
»  sa  vie.  Mais  quelle  est  la  destination  générale  de  la  vie 
»  humaine?»  Est-ce  de  perfectionner  nos  facultés?  Mais 
nos  facultés  n'étant  que  des  moyens ,  leur  perfectionnement 
ue  peut  être  que  l'œuvre ,  et  non  l'objet  de  l'éducation.  Le 
but  est  plus  loin.  Est-ce  le  bonheur?  Ou  l'a  dit  :  mais  le  cri 
de  la  conscience  a  dit  le  contraire  j  mais  la  morale  a  main- 
tenu victorieusement  ses  droits  à  disposer  elle  seule  du  vrai 
bonheur  ;  mais  personne  encore  ,  à  moins  de  se  placer  dans 
le  point  de  vue  du  désintéressement ,  n'a  pu  dire  du  bon- 
heur, ni  ce  qu'il  est  ni  où  il  se  trouve  j  mais  le  bonheur 
parfait ,  dans  les  vues  terrestres ,  ne  peut  rien  promettre  de 
mieux  que  d'éteindre  l'un  après  l'autre  tous  nos  désirs,  et 
par  conséquent  de  s'annuler  lui-même ,  puisque  l'absence 
de  tout  désir  serait  la  mort  de  l'âme  ;  mais  la  recherche  as- 
sidue du  bonheur   rend  nécessairement  plus  poignantes 
d'autant  les  atteintes  inévitables  de  la  douleur  j  elle  rend 
plus  tendres  à  la  souffrance  ceux  qu'elle  a  rendus  plus  vifs 
à  la  jouissance.  Le  bonheur  ne  saurait  être  le  but  de  la  vie 
et  la  loi  de  l'âme.  Toutefois  cet  instinct  est  bien  là.  Faut-il 
le  nier  à  lui-même  ?  Non ,  pas  plus  que  l'instinct  moral. 
•  Jamais,  dit  M^^Necker,   on  n'expliquera  les  résultats 
»  contradictoires  qu'offre  l'étude  si  compliquée  du  cœur 
»  humain ,  si  l'on  n'admet  en  nous  qu'un  mobile.  »  Entre 
ces  deux  élémens ,  l'auteur  propose  un  traité  de  paix  que 
l'Evangile  a  apporté  d'en  haut.  L'Evangile  a  reculé  jusque 
dans  le  ciel  la  perspective  du  bonheur,  et  le  bonheur  du 
ciel  est  essentiellement  la  satisfaction  du  besoin  le  plus  no- 
ble de  notre  nature  ,  la  perfection.  Il  semblerait  que ,  don- 
nant le  change  à  nos  désirs  ,  il  les  entraîne ,  au  nom  du 
bonheur,  vers  quelque  chose  qui  est  bien  le  bonheur  sans 
doute ,  et  même  la  suprême  félicite ,  mais  qui  ne  l'est  que 
parce  qu'il  enferme  en  soi  la  perfection.  Nous  sera-t-il  per- 
mis de  dire,  en  reconnaissant  la  vérité  et  la  beauté  de  ces 
idées     que  l'Evangile  offre   peut-être  une  solution   plus 
complète  et  plus  simple?  C'est  plus  directement  que  le 
Christianisme  répond  aux  inépuisables  prétentions  du  moi 
humain.  C'est  par  les  apaiser  qu'il  commence.  C'est  en  ac- 
cordant tout  à  ses  désirs  qu'il  en  change  pom- jamais  la  di- 
rection. Le  salut  par  grâce  est  son  premier  mot.  Celui  qui 
venait  s'enquérir  du  prix  du  bonheur  et  qui  se  préparait 
peut  être  à  disputer  sur  les  conditions,  se  voit  accorder  en 
pur  don  celte  félicité  tant  désirée.  L'égoïsme  satisfait  se  re- 
(i)  Éilucation  progressive.  Tomi  l",  p.  6-7. 


lire  ,  et  laisse  le  chemin  libre  à  l'amour  que  jusqu'alors 
avait  empêché  d'avancer.  Sur  ce  renversement  du  plan  1 
toute  morale  humaine  repose  la  morale  de  Dieu,  qui  don 
avant  de  recevoir,  sans  garantie,  sans  mesure,  avec  aba 
don.  Ainsi  Dieu  réconcilie  deux  élémens  hostiles,  et  1 
force  à  s'entr'aimer;  ainsi  l'éternelle  difficulté  de  la  moro 
est  enfin  résolue. 

Ces  vues  n'apporteraient ,  du  reste  ,  aucun  changemen 
la  marche  des  idées  de  l'auteur.  Ce  que  nous  avons  dit  ne 
rapporte  qu'au  mobile  de  la  vie;  et  c'est  de  sa  direction  c 
de  sa  destination  que  l'auteur  doit  nous  entretenir.  Cet 
destination  ,  n'étant  pas  le  bonheur,  doit  être  la  perfectio 
Dans  un  chapitre ,  modèle  d'analyse  philosophique  sans  n 
dcur  et  sans  faste,  l'idée  de  perfection  est  décomposée,  s 
élémens  distingués ,  et  la  perfection  morale  contempl 
dans  ses  deux  inséparables  caractères ,  la  raison  et  ledévou 
ment.  Mais  il  ne  suffit  pas  à  l'éducateur  de  la  voir  dans  ■ 
haut  degré  de  généralité;  c'est  dans  l'individu  qu'il  doit 
produire,  c'est  sur  un  terrain  donné  qu'il  doit  bâtir;  coi 
ment  ne  tiendrait-il  pas  compte  des  inégalités  dusol?Ch 
que  individu  est  appelé  à  être  parfait ,  mais  à  sa  manière; 
ne  serait  pas  même  parfait  s'il  ne  l'était  pas  à  samanièrt 
un  des  caractères,  une  des  conditions  de  la  perfectioi 
pour  chaque  individu  ,  c'est  de  seconcevoir  wj  ;  unequali 
étrangère  au  caractère  de  l'individu  est  par  là  même  étra 
gère  à  lui;  elle  lui  est  appliquée,  elle  n'est  pas  en  lui. Ce 
server  cette  originalité  en  la  conciliant  avec  une  règle  qi 
n'a  rien  d'individuel,  et  dont  la  beauté  même  est  dans  se 
universalité,  voilà  un  grand  problème  de  l'éducation.  Pu 
viennent  les  inégalités  sociales;  autant  d'étals,  autant) 
destinations,  autant  d'idéaux,  par  co  nséquent  autant  d'; 
plicQtions  diverses  de  la  perfection.  C'était  ici  l'occasion  ,  t 
l'auteur  ne  l'a  pas  négligée,  de  parler  de  ce  fonds  de  cultur 
qui  doit  être  commun  à  toutes  les  classes  de  la  société,  d 
l'influence  des  lumières  sur  le  sort  des  classes  inféi'ieures,  « 
des  conditions  auxquelles  ces  lumières  y  propagent  et 
entretiennent  la  moralité. 

Mais  on  ne  peut  pas  regarder  la  perfection  comme  un  éta 
arrêté,  où  l'on  puisse  porter ,  puis  laisser  l'élève.  La  perfcc 
{ion  consiste  essentiellement  dans  une  impulsion  soutenu 
vers  le  perfectionuemenl.  C'est  cette  impulsion  surtout  qu 
l'éducation  doit  donner.  Tâche  qui  n'est  pas  même  à  moili 
remplie  lorsque  vous  avez  fourni  à  l'élève  des  moyens  hoi 
de  lui  ;  le  principal  moyen  est  en  lui  :  c'est  la  volonté 
]a  volonté  est  la  force  vive  sur  laquelle  doit  se  diriger  V 
principal  intérêt  de  l'éducateur. 

Les  devoirs  de  l'éducation,  sous  le  rapport  delà  volonté 
se  réduisent  à  trois  principaux,  à  la  fortifier,  la  diriger 
mettre  à  sa  portée  un  secours  où  elle  soit  sûre  de  pouvoii 
puiser  dans  toutes  ses  défaillances ,  et  qui  maintienne  tou 
jours  à  son  premier  niveau  cette  s  ource  d'énergie.  En  trai 
tant  du  premier  de  ces  devoirs,  M""'  Necker  signale  ave( 
beaucoup  de  raison  le  tort  le  plus  commun  de  l'éducation, 
celui  de  briser  ,  d'annuler  la  volonté  ,  le  premier  élémeni 
de  noire  dignité  morale.  Nous  abondons  dans  son  sens  ,  ei 
nous  regrettons  que  des  vues  religieuses  erronnées,  qu- 
n'ont  aucun  appui  dans  l'Evangile,  aient  accrédité  dans  la 
plus  haute  sphère  des  affections  humaines  l'erreur  que  re- 
lève l'auteur  de  l'Education  progressive.  11  semblerait,  à 
entendre  bien  des  personnes,  que  le  propre  du  chrétien,  de 
celui  à  qui  Dieu  a  promis  le  vouloir  avec  \e  faire  ,  soit  pré- 
cisément de  ne  plus  vouloir ,  comme  si  au  contraire  sa  vo- 
lonté ,  mieux  dirigée  ,  ne  devait  pas  devenir  aussi  plus  in- 
tense !  Ecoutons  ,  sur  le  premier  des  soins  dont  la  volonté 
doit  être  l'objet,  la  haute  raison  de  notre  auteur  : 

«  Est-il  accordé  aux  instituteurs  d'augmenter  chez  un 
»  enfant  l'énergie  morale  ?  Je  l'ignore,  mais  il  me  paraît 
»  certain  qu'il  leur  est  extrêmement  facile  de  la  diminuer. 


LE  SEMEUR. 


61 


»  C'est  peut  -  être  à  cet  cf^ard  que  nous  commettons  le 
»  plus  de  fautes...  Malheuieuscment  l'éducatiou  presque 
»  entière  tend  à  ébranler  la  fermeté  ;  elle  n'est  le  plus  sou- 
»  vent,  à  vrai  dire  ,  qu'un  système  de  moyens  pour  affai- 
»  blir  la  volonté.  Persuasive  et  insinuante  ,  elle  l'empôche 
i>  de  se  former  j  sévère  ou  inflexible  ,  clic  la  fait  ployer  ou 
»  la  brise.  Elle  vise  à  faire  contractei  de  bonnes  habi- 
»  tudes  ,  et  le  propre  des  habitudes  est  précisément  d'obte- 
»  nir  des  actions  sans  le  concours  de  la  volonté  ;  elle  tire 
»  un  grand  parti  de  l'instinct  imitateur  qui  produit  un  effet 
»  semblable.  Heureuse  quand  elle  peut  se  passer  d'user  de 
«  mauvaise  foi;  exemple  le  plus  pernicieux  de  tous  ,  non- 
»  seulement  pour  la  moralité,  mais  encore  pour  l'énergie! 

» 

1)  Quelle  que  soit  l'importance  de  cette  qualité  ,  la  raison 
»  qu'ont  les  instituteurs  pour  ne  pas  en  favoriser  le  dévelop- 
>)  pcmcnt  est  bien  simple  :  c'est  qu'ils  la  rencontrent  sans 
»  cesse  comme  obstacle  dans  l'éducation.  Tout  ce  qu'ils  de- 
»  sirent  donnera  l'enfant,  instruction,  application ,  sa- 
»  gesse,  générosité,  bonnes  manières,  exige  le  sacrifice 
»  continuel  de  sa  volonté.  Diminuer  l'énergie  de  cette  fa- 
»  culte  est  un  parti  tellement  commode,  qu'on  le  prend 
»  souvent  sans  y  songer.  Peut-être  qu'en  y  songeant  on  se 
»  conduirait  encore  de  même.  Quand  les  écarts  de  la  vo- 
»  lonté  sont  toujours  à  craindre;  quand  on  est  loin  et  bien 
»  loin  encore  d'être  rassuré  sur  sa  direction,  comment  tra- 
»  vailler  sérieusement  à  lui  faire  prendre  une  force  qui 
»  pourrait  n'être  qu'un  danger  de  plus  ? 

»  L'éducation  doit,  selon  moi,  compter  assez  sur  ses  res- 
I)  sources  pour  ne  pas  redouter  d'avance  le  développement 
n  de  la  fermeté  ,  et  puisque  le  gouvernement  des  païens  ou 
»  des  instituteurs  a  nécessairement  une  influence  répres- 
»  sive  ,  puisque  les  usages  de  la  société  en  ont  une  aussi 
«  puisque  la  marcbe  de  la  civilisation  a  détruit  nombre  de 
»  préjugés  qui  étaient  des  sources  d'énergie,  il  serait  bien 
»  essentiel  de  compenser  ces  diveis  effets,  et  de  rendre  aux 
»  enfans  qui  sont  les  liommcs  de  l'avenir,  le  nerf  et  la  vie 
»  dont  le  germe  paraît  leur  avoir  été  accordé  par  le  Créa- 
•   teur  (i).   » 

Toutefois,  donner  de  l'intensité  à  la  volonté,  c'est  l'armer 
pour  le  mal  comme  pour  le  bien.  Le  prix  de  cette  énergie 
est  entièrement  subordonné  à  son  emploi,  par  conséquent 
à  sa  direction.  Quels  seront  les  directeurs,  ou,  comme  le  dit 
ingénieusement  l'auteur,  «  les  ministres  responsables  »  du 
monarque  de  l'âme  ?  Il  est  assez  général  de  prétendre  char- 
ger de  ces  fonctions  la  raison  ;  mais  la  raison  n'est  pas  le  mo- 
bile de  nos  actions;  elle  est  plutôt  le  régulateur  des  mobiles 
qu'elles  peuventavoir  j  et  dans  le  déploiement  le  plus  avan- 
tageux de  sa  force,  elle  ne  sait  guère  que  réprimer.  Encore 
n'est-ce  qu'à  la  longue  et  dans  un  vaste  ensemble  do  voloutcs 
que  ce  pouvoir  de  répression  est  bien  sensible  ;  pour  être 
amené  à  le  lui  reconnaître,  il  faut  interroger  les  siècles  et 
l'histoirej  on  apprend  d'eux  que  la  raison  universelle  est 
quelque  chose,  probablement  parce  qu'elle  ne  rencontie 
point,  comme  la  raison  individuelle  ,  la  puissance  et  la  ré- 
sistance dans  le  même  sujet.  La  raison  individuelle;  soumise 
à  ce  grave  inconvénient,  n'a  guère  qu'une  influence  néga- 
tive, et  même  elle  ne  peut  l'exercer  qu'à  condition  de  trou- 
ver un  point  d'appui  tout  préparé  dans  quelque  instinct  de 
notre  âme  ou  dans  quelqu'un  des  besoins   de  notre  nature  : 
ces  instincts,  ces  besoins,  voilà  nos  véritables  mobiles,  les 
souverains  du  souverain  ,  les  arbitres  de  la  volonté  et  de  la 
vie  ;  c'est  donc  eux  qu'il  s'agit   de  modifier  ou  de  gagner. 
Or,  il  y  en  a  de  bien  des  sortes,  depuis  l'égoïsme  brut  jus- 
qu'au sentiment  religieux.  Les  premiers,  tous  relatifs  à  l'a- 
mour du  MOI,  ne  demandent  pointde  culture,  et  l'éducation 
ne  leur  doit  guère  autre  chose  que  de  les  modérer.  Ce  sont 
(i)  Tome  I", pages  78-80. 


les  autres  qu'il  faut  cultiver  et  fortifier.  Sans  doute  ici  la 
raison  est  nécessaire  :  «  Les  sentimens,  dit  madame  Nccker 
»  sont  impétueux,  aveugles,  sujets  à  une  dangereuse  cxalta- 
»  tion;  mais  ce  sont  les  forces  vivantes  de  l'àme.  Cuitivons- 
»  les  chez  nos  enfans,  de  pair  avec  l'intelligence;  ne  les  lais- 
»  sons  pas  sans  aliment  dans  leur  cœur  ni  «ans  exercice  dans 
»  leur  vie,  et  ne  nous  reposons  pas  entièrement  sur  la  rai- 
»  son.  Pensons  que  la  plupart  des  maux  de  ce  siècle  sont 
»  dus  à  cette  personnalité  systématique  qui  laisse  les  indi- 
»  vidus  sansénergie,  comme  le  corps  politiquesans  vigueur. 
1)  Quand  on  n'est  attaché  à  rien, il  faut  bien  s'attacher  à  soi- 
«  même.  L'égoïsme  n'est  qu'un  mot  plus  amer  pour  dési- 
»  gnei-  l'indifférence;  l'amour  de  soi  est  l'héritier  naturel 
»  de  tous  les  autres  amours  (1).  » 

Mais  quand  vous  avez  fait,  à  ces  différens  égards,  tout  ce 
qu'il  est  humainement  possible  ,  une  découverte  imprévue 
vient  vous  abattre  :  cette  volonté  que  vous  avez  cherché  à 
fortifier,  à  diriger,  il  lui  reste,  malgré  tous   vos  soins, un 
fonds  d'infirmité  irrémédiable ,  qui  se  montre  jusque  dans 
les  déterminations  dont  un  intérêt  personnel  et  pressant  est 
le  pi-emier mobile.  Il  y  a,  dans  cette  âme  qui  veut,  une  al- 
tération organique  que  tout  l'art  humain  ne  saurait  guérir. 
Appellercz-vous   la  volonté  au  secours  de  la  volonté  ?  Le 
simple  énoncé  de  cette  supposition  l'accuse  d'absurdité.  Au- 
rez-vous  recours  à  la  raison?  Vous  avez  vu  ce  qu'elle  est  et 
ce  qu'elle  peut.  Il  faut,  pour  imprimer  à  l'àme  un  mouve- 
ment qui  la  porte  au-delà  du  terme  où  ses  forces  l'abandon- 
nent,  il  faut  trouver  un  point   d'appui  hors  d'elle.  «  Que 
»  faire?  dit  l'auteur.  Nous  prosterner  aux  pieds  de  l'Etre 
»  suprême  ;  nous  plonger  dans  cette  immensité  de  consola- 
1)  tions  et  de  secours;  puiser  à  la  source  de  la  vie  ,  et  nos 
»  forces   abattues  se   relèveront   dans  notre  sein.  Instinct 
»  éternel ,  pente  irrésistible  de  notre  âme,  besoin  d'excel- 
»  lence,  d'ordre  et  de  grandeur;  harmonie  de  l'univers  qui 
»   nous  gagne  à  l'idée  du  Créateur  de  l'univers,  tout  tend 
»   à  dissiper  une  ivresse  fatale,  à  faire  luire  un  jour  plus  pur 
»  dans  notre  coeur.  Le  calme  des   régions  célestes  semble 
»   s'y  répandre  ;  une  impression  profonde  et  solennelle  est 
1)  pour  nous  l'annonce  d'un    état    nouveau  ,  état  à  la  fois 
»   humble  et  sublime,  oii  la  volonté  se  soumet,  oîi  les  inten- 
»  tions  se  purifient,  où  nous  acceptons  l'avenir   quel  qu'il 
»  soit  que  Dieu  nous  destine,  et  où  il  semble  que  sa  loi  sainte 
»   se  proclame  aii-dedans  de  nous.  La  prière  ,  enfin    refuge 
»  sacré  où  nos  passions  n'osent  nous  poursuivre   source  où 
»  se  restaure  la  vie  de  l'âme,  la  prière  a  sur   notre   cœur 
»  une  influence  puissante  ,  immense,  infaillible  peut-être 
»  et  celui  qui  ne  l'a  pas  éprouvée  n'a  pas  iuvoquéDieu  avec 
»  assez  de  persévérance  et  de  foi.  Esclavespar  nos  passions 
»  a   dit  Rousseau,   nous  sommes  libres  par  la  prière  {1)  ». 
Mot  bien  remarquable  dans  la  bouche  d'un  tel  homme  s'il 
l'a  dit  dans  le  sens  de  madame  Necker  ;  si  le  résultat  de  ia 
prière  était,  dans  sa  pensée,  autre  chose  qu'une  modification 
de  nous  par  nous-mêmes,  autre  chose  qu'une  heureuse  dé- 
ception par  laquelle  nous  no  js  donnons  ce  q;ie  nous  croyons 
recevoir;  si  c'est  une  prière  qui  va  à  Dieu,  non  à  nous  •  si 
sous  le  nom  duTrès-Haut, ce  n'est  pas  nous-mêmes  que  nous 
invoquons;  mais  la  pensée  de  madame  Necker  nous  importe 
plus  ici  que  celle  de   son  célèbre  compatriote;  revenons  à 
elle,  etsuivous-la  jusqu'au  bout  de  l'admirable  avenue  de 
son  ouvrage. 

Cette  impulsion  énergique  ,  qui  traversera  sans  s'anéan- 
tir les  alternatives  de  la  volonté  ,  qui  même  «  soustraira 
l'élève  à  ces  tristes  variations  qui  sont  pour  tous  un  sort 
inévitable,  »  puise  sa  force  dans  les  vérités  particulières  qui 
font  du  Christianisme  une  religion  positive.  Le  Christianisme 
a  tout  à  la  fois  des  exigences  insatiables  et  des  secours  iné- 
puisables. Il  donne  un  besoin  immense  de  perfection,  il 
(i)  Tome  I",  page  io3.  (a)  Ibid.,  page  1 10. 


62 


LE  SEMEtR. 


donne  des  espérances  proportionnées  à  ce  besoin.  Il  ne  fait 
grâce  à  aucune  des  laideurs  de  notre  âme  ,  nous  les  pré- 
sente toutes  dans  un  impitoyable  miroir,  et  ne  permet 
pas  à  cette,  vue  môme  de  nous  décourager  jamais.  Il  ne 
montre  pas  un  point  donné  où  il  s'agit  d'arriver  et  de  s'ar- 
rêter; il  indique  une  roule  qu'il  faut  suivre,  roule  qui 
s'enfonce  et  se  perd  dans  l'infini,  mais  où  Dieu  lui-même 
marche  toujours  à  notre  côté.  Il  montre  un  modèle  qui  est 
la  perfection  même,  et  il  sait  le  secret  de  nous  porter  à  n'en 
vouloir  point  d'autre.  Ce  modèle  nous  poursuit  partout , 
s'empreint  pour  ainsi  dire  dans  nos  regards  mêmes,  les 
empêche  de  tomber  plus  bas.  C'est  que  nous  aimons  ce  mo- 
dèle j  c'est  qu'il  nous  a  forcés  à  l'aimer,  par  la  sainte  vio- 
lence et  l'excès  de  l'amour  par  lequel  il  nous  a  prévenus. 
Il  Le  besoin  si  impérieux  pour  ceux  qui  aiment,  de  se  met- 
II  Ire  eu  harmonie  avec  l'objet  de  leur  dévouement ,  ce 
)>  besoin  devient  celui  d'une  amélioration  constante  (i). 
»  Le  désir,  le  besoin  constant  de  se  perfectionner  au  fond 
»  de  l'âme,  la  ferme  intention  de  poursuivre  un  tel  des- 
»  sein ,  quel  qu'en  soit  le  résultat  au-dcliors  ,  cette  intention 
»  ue  sera  jamais  fondée  sur  des  motifs  purement  humains. 
1)  L'amélioration  progressive  du  cœur  ne  peut  être  que 
»  1  eligieuse  (a).  » 

MISSION  FRANÇAISE 

rAr.MI     LtS     BÉcHUAfAS      ET     LES      BAHARUTZIS     DU     SUD     DE 

l'afbique. 

Il  n'y  a  que  quelques  mois  que  des  jeunes  gens,   qui 
croyaient   avoir   trouvé  une   religion    nouvelle ,   pronon- 
çaient  tous  les  dimanches,  à  la  salle  Taitbout,  l'oraison  fu- 
nèbre du  Christianisme.  Selon  eux  ,  il  avait  fait  son  temps  ; 
religion  du  passé,  il  devait  céder  la  place  à  la  religion  de 
l'avenir.  Mais  l'avenir  du  SaintSimonisme  a  été  de  courte 
durée.  Dénué  de  toute  force  morale,  il  a  mérité  la  décon- 
sidéiation  par  son  honteux  cynisme  ;  ouvrage  des  hommes , 
il   s'est   détruit  lui-même  par    ses   excès  et  ses  folies.  Les 
penseurs  ont  pu,  un  instant,  être  tentés  d'étudier  une  doc- 
tiincqui  recouvrait  d'un  langage  mystique  quelques  prin- 
cipes d'économie  politique,  peut-être  trop  négligés;  mais 
l'économie  politique,   qui  n'a   d'ailleurs  pas  besom  de  se 
voiler  ainsi ,  ne  sera  jamais  une  science  populaire,  et  ce 
n'est  pas  par  elle  qu'on  agira  sur  les  masses.  N'ayant  rien  à 
offrir  à  celles-ci  que  quelques  déclamations  déjà  usées,  les 
voies  auxquclleslesSaint-Simoniens  ont  recours  aujourd'hui 
pour  attirer  l'attention  ne  leur  gagneront  pas  l'estime  ,  et 
ne  leur  serviront  pas  à  faire  des  progrès.  Voyez  à  quoi  ils  en 
sont  réduits  pour  faire  parler  d"eux  :  leurs  moyens  de  prosé- 
lytisme consistent  à  se  plaindre  dans  les  journaux  de  ce  qu'on 
leur  a  refusé  des  billets  de  galerie  au  théâtre  de  M""'  Saqui  ; 
à  avertir  le  public  qu'après  avoir  été  jugés  le  matin  en  police 
correctionnelle ,  Hs  iront  le  soir  à  l'Opéra;  à  se  montrer  sur 
le  balcon  du  P'eau  qui  tête ,  pour  y  chanter  de  prétendus 
cantiques ,  et  à  se  promener  dans  Paris  dans  un  costume 
bizarre,  auquel  le  peuple  s'accoutumera  bientôt,  comme 
il  s'est  accoutumé  à  celui  des  marchands  de  papier- Weynen 
et  du  journal  le  Vert  Vert.  Que  ces  pauvres  jeunes  gens 
essaient    maintenant  de  parler  sérieusement  au  public  , 
comme  ils  l'ont  tenté  l'hiver  passé  ;  qu'ils  se  battent  de  nou- 
veau les  flancs  pour  communiquer  des  convictions  qui,  chez 
lusieurs,  sont  sincères;  et  ils  verront  ce  qu'ont  produit 
eurs  ridicules  efforts.   La  curiosité  qu'ils  excitaient  s'est 
changée  en  pitié;  les  incrédules  eux-mêmes  lèvent  les  épau- 
les ;  le  Saint  Simonisme  est,  aux  yeux  de  tous  ,  un  jeune 
homme  décrépit  avant  l'âge,  à  cause  de  son  inconduite  et  de 
ses  débauches. 

Nous  aurions  quelque  honte  d'établir  une  comparaison 
entre  cette  conception  d'hier,  née  peut-être  de  besoins  re 
ligicux  qui  n'ont  pas  su  trouver  encore  leur  véritable  ali- 
ment, et  le  Christianisme,  religion  de  l'homme,  parce  qu'il 
est  la  religion  de  Dieu  ;  religion  d'éternelle  durée,  parce 
qu'il  n'est  que  le  développement  de  la  religion  primitive  ; 

(i)  Tome  I",  page  117.  (2) lbu\.,  page  ii5. 


le 


nous  nous  serions  même  gardés  de  toute  espèce  de  rappro- 
chement, si ,  en  réfléchissant  à  ce  qui  se  fait  dans  le  monde 
pour  étendre  le  règne  de  l'Evangile  ,  nous  ne  nous  étions 
rappelé  avoir  entendu  dire  que  ce  règne  a  pris  fin.  En  as- 
sistant, jeudi  passé,  à  la  cérémonie  de  consécration  de  quel- 
ques missionnaires  français,  qui  vont  aller  porter  la  doctrine 
du  salut  aux  payens  du  sud  de  l'Afrique,  nous  avons,  par 
une  pente  naturelle  ,  été  amenés  à  considérer  dans  leur  en- 
semble les  travaux  qui  ont  pour  but  la  conversion  du  monde 
au  Christianisme  ,  arbre  majestueux  qui,  à  mesure  qu'il  s'é- 
lève en  haut,  jette  aussi  des  racines  plus  profondes,  et 
nous  n'avons  pu  nous  défendre  de  sourire  ,  en  nous  souve- 
nant qu'on  nous  avait  dit  que  cet  arbre  était  coupé  et  cou- 
ché par  terre. 

Le  directeur  de  l'Institut  des  Missionsdc  Paris,  M.  Grand- 
Pierre,  a  pris  soin,  dans   le  discours  de  consécration  qu'il  a 
prononcé,  d'indicjuer  d'où  vient  que  les  chrétiens  sont  si  ac- 
tifs à  propager  leur   foi.  Il   en  trouve  la  cause  et  l'explica- 
tion dans  la  nature  même   de  leurs   croyances  ,  croyances 
telles  qu'aucune  des  religions  qui  se  sont ,  à  côté  d'elles  et 
pendant  qu'elles  ne  cessaient  des'étendre  et  d'envahir,  succé- 
dées et  usées  dans  le  monde  ,  ne  peut  en  offrir  qui ,  en  les 
supposant  vraies,  puissent  avoir  une  importance  à  beaucoup 
près  égale.»  Qu'est-ce  qu'un  chrétien  ?  a-t-il  dit.  Le  voici  en 
»  deux  mots  :  c'est  un  homme  qui  croit  que  par  ses  péchés 
»  il  s'était  attiré  la  malédiction  de  Dieu,  et  que  si  Jésus- 
»  Christ  ne  fut  pas  mort  à  sa   place ,  il   était  perdu  sans 
»  ressource,  mais  qui  est  assuré  en  même  temps  que  parce 
i>  que  Jésus-Christ  s'est  offert  en  sacrifice  pour  ses  péchés 
»  et  qu'il  a  foi  en  lui, il  est  sauvé,  saiivéparfaitement,  sauvé 
»  pour  toujours.  Et  vous  croyez  qu'un  homme  qui  a  cette 
»  conviction  n'aimera  pas,  ou  n'aimera  que  faiblement  son 
»  divin  libérateur ,  et  que  toute  sa  vie  ne  portera  pas  l'em- 
i>  preinte  des  sentimeus  qui  font  vibrer  si  puissamment  et 
»  si  délicieusement  toutes  les  cordes  de  son  âme  ?  Pour  qu'il 
1)  en  fût  ainsi,  il  faudrait  qu'il  ne  crût  pas  que   la  misère 
»  à  laquelle  il  a  été  arraché  est  une  misère  infinie  ,  que  l'a- 
»  mour  qui  l'en  a  affranchi  est  un  amour  infini,  que  le   sa- 
»  crifice   dont  Dieu  s'e^t  servi  pour  l'y  soustraire  est  un  sa- 
»   crifice  infini,  et  que  la  félicité  qui  est  le  prix  des  souffran- 
,,  ces  de  Christ  est  une  félicité  infinie;  mais  tant  qu'il  verra 
,,   et  sentira  de  l'infini  ,  et    dans  sa  ruisèrc  et  dan»  la  miséri- 
»   corde  de  Dieu  qui  l'a  sauvé,  ne  craignez  pas  pour  lui  ,  il 
„  aimera,  il  ne  pourra  pas  ne  pas  aimer.  Vous  pouvez  jeter 
»  l'enfant  de  Dieu  au  fond  d'un  cachot  ;  mais  dans  ce  lieu 
„  obscur,  il  se  réjouira   dans  l'assurance  de  son  salut,  et 
»  chantera  les  louanges  de  son  Sauveur.  Vous  pouvez  le 
»  lier  de  chaînes;  maissi  vous  lui  laissez  l'usage  de  la  parole, 
»  mais   si    vous  ne  mettez  pas  obstacle  à  ce  que  son  impi- 
»  toyable  gardien,  le  seul  être  au   monde  avec  lequel  il 
»  puisse  avoir  commerce,  s'approche  de  lui,  moins  attentif  à 
»  ses  fers  que  plein  de  sollicitude  pour  l'âme  immortelle  du 
I   »  geôlier, il  lui  parlera  de  Jésus, il  cherchera  aie  convertir  au 
*  >  Crucifié.  Vous  pouvez  le  bâillonner;  mais  alors  encore  sa 
»  poitrine  se  soulèvera,  son  cœur  palpitera,  et  son  regard 
i>  vous  dira  qu'il  vous  pardonne  et  qu'il  vous  aime.  Vous 
»  pouvez  l'attacher  au  bûcher;  mais  au  milieu  des  flammes 
»  il  priera  pour  vous  et,  en  s' élevant  au  ciel,  son  âme  libre 
»  répétera  encore  :  Jésus  !  Jésus  !  Et  cet  amour,  fruit  de  la 
»  foi ,  n'est  pas  le  privilège  exclusif  d'une  classe  de  chré- 
»  tiens  seulement ,  des  ministres  de  la  religion  par  cxem- 
»  pie;  car  ce  que  le  martyr  ou  le  confesseur  fait  pour  son 
»  Sauveur,  dans  les  cacho'ts  ou  sur  les  échafauds,  ce  que  le 
»  missionnaire  va  faire  au  bout  du  monde  ,  au  péril  de  sa 
»  vie  ,  parmi  les  idolâtres  ,  le  chrétien  que  le  Saint-Esprit 
»  n'appelle  pas  à  ce  glorieux,  mais  pénible  ministère,  le  fait 
s  au  sein  de  sa  famille  ,  parmi  ses  relations  ,  dans  sa  ville 
»  natale,  au  milieu  de  sa  patrie.  Gagner  des  âmes  à  Christ, 
»  glorifier  et  rendre  honorable  l'Évangile  de  la  grâce  de 
»  ï)icu  ,  et  par  le  témoignage  de  leur  parole  et  par  la  sain- 
1)  teté  de  leur  vie  ,  voila  le  but  et  toute  l'ambition  des  uns 
»  et  des  autres.  » 

Telles  sont  donc  les  croyances  qui  donnent  aux  chrétiens 
r,  spril  de  prosélytisme,  prosélytisme  d'amour  et  de  charité, 
dont  on  s'étonne  plus  dans  le  monde  que  de  ce  prosélytis- 
me politique  qui  est  commun  aux  hommes  de  tous  les  par- 
tis ,  et  qui  n'est  cependant  pas  excité  par  des  convictions 


LE  SEMEUR. 


63 


aussi  puissanlcs  que  le  piostlytisine  thiéticn.  M.  Graiid- 
Plcnc  a  nioiitié  que  ce  phénomène  moral  s'est  reproduit 
dans  tous  les  temps.  Ne  nous  étonnons  pas  de  le  voir  se  ma- 
niR'Ster  aussi  de  nos  Jours  et  dans  nolie  pays,  puisque  la  foi 
aux  doctrines  de  l'Evangile  y  paraît  animée  d'une  vie  nou- 
velle et  que  le  nombre  de  ses  disciples  augmente  rapide- 
inciit  parmi  nous. 

C'est  aux  Béchuanas,  aux  Baharutzis  et  à  d'autres  tribus, 
à  peine  connues  de  nom  ,  du  sud  de  l'Afrique  ,  que  MM. 
Arbousset,  Casalis  et  Gosselin  vont  porter  le  Christianisme 
et  la  civilisation.  Les  deux  premiers  sont  des  ministres,  qui 
se  sont  préparés  à  l'évangélisation  des  païens  par  des  étu- 
des dirigées  vers  ce  but  spécial  ;  ils  possèdent  des  connais- 
sances variées,  propres  à  leur  gagner  la  confiance  des  sauva- 
ges ,  et  sont  en  particulier  assez  instruits  en  médecine  pour 
pouvoir  soigner  les  malades  dans  les  cas  qui  se  présentent  le 
plus  souvent.  Le  troisième  est  un  simple  artisan,  qui  a  exer- 
cé plusieurs  métiers  et  qui  ,  porté  par  sa  foi  à  consacrer 
son  industrie  et  son  temps  aux  païens ,  va  leur  ensei- 
gner les  arts  de  la  civilisation ,  et  les  aider  à  échan- 
ger la  vie  nomade,  qui  est  celle  de  la  plupart  des  peu- 
plades de  ces  contrées  ,  contre  un  établissement  fixe ,  pre- 
mière condition  de  la  vie  sociale.  Les  missionnaires  qui 
ont  précédé  au  sud  de  l'Afrique  ceux  qui  vont  partir  , 
ont  déjà  préparé  les  voies  aux  travaux  projetés  ;  ils  ont  étu- 
dié la  langue  du  pays ,  essayé  de  la  fixer,  commencé  un 
dictionnaire  et  une  grammaire,  qu'ils  vont  imprimer  au 
moyen  d'une  presse  transportée  dans  ces  sauvages  contrée?, 
et  annoncé  l'Kvangileà  des  peuples,  vers  lesquels  la  charité 
seule  les  a  conduits.  Une  jeune  chrétienne  accompagnera  les 
missionnaires  qui  vont  partir  j  elle  va  rejoindre  l'un  de  ceux 
qui  sont  déjà  chez  les  Béchuanas,  et  se  consacrer,  comme 
son  épouse,  à  l'instruction  des  femmes  et  des  filles  de  cette 
tribu.  Préparée  à  l'enseignement  par  l'étude  des  méthodes, 
elle  leur  apprendra  aussi  les  ouvrages  de  son  sexe.  L'exem- 
ple d'une  union  chrétienne  fera  peut-être  apprécier  à  ces 
sauvages  les  avantages  de  la  vie  domestique  ,  et  pourra  être 
un  puissant  moyen  de  hàtcr  des  progrès  sociaux  que  de  sim- 
ples instructions  auraient  eu  de  la  peine  à  produire  aussi 
rapidement. 

Ce  n'est  pas  seulement  au  sud  de  l'Afrique  que  le  Chris- 
tianisme pénètre  chez  des  peuples  païens.  Sur  tous  les 
points  du  monde  idolâtre,  de  nombreux  missionnaires  atta- 
quent le  paganisme  par  leurs  écrits,  leurs  écoles,  leurs  in- 
structions et  leurs  exemples,  a  L'œuvre  des  missions,  a  dit 
M,  Grand-Pierre ,  commencée  par  les  apôtres  ,  est  reprise 
et  poursuivie  par  les  chrétiens  du  dix-neuvième  siècle.  Les 
inst  tutions  missionnaires  se  comptent  aujourd'hui  par  cin- 
quantaines, les  sociétés  de  missions  par  centaines  ,  les  pré- 
dicateurs de  la  bonne  nouvelle  par  milliers,  et  les  conver- 
sions par  cent  milliers.  Depuis  le  Cap  de  Bonne-Espérance 
ju  qu'au  Groenland  ,  et  depuis  la  Méditerranée  jusqu'aux 
fleuves  de  l'Amérique ,  il  n'est  presque  pas  un  lieu  de  la 
terre  où  les  hérauts  du  salut  n'aient  abordé.  »  Quel  avenir 
ces  efforts,  hénis  de  Dieu  ,  ne  préparent-ils  pas  au  monde  I 
Si  nous  sommes  encore  destinés,  à  cause  de  l'incrédulité 
des  générations  qui  passent ,  à  des  tem[)êtes  et  à  des  boule- 
versemens  ,  que  ne  pouvons-nous  pas  espérer  de  la  foi  des 
générations  qui  s'élèvent! Et  quelle  pensée  que  celle  que  ce 
n'est  pas  à  une  seule  contrée,  mais  à  toute  la  terre,  que  sont 
faites  les  promesses ,  parce  que  c'est  sur  toute  la  terre  que 
le  règne  du  Sauveur  doit  s'établir  I 


VOYAGES. 

VOYAGE  DE  M.  STEWART  AUX   ÎLES  SANDWICH. 

Cinquième  article.  —  Fisùe  du  matin  aux  principaux 
chefs.  —  Promenade  en  voiture. 
Nous  étions  à  peine  sortis  de  l'audience  que  le  capitaine 
Fiuch  reçut  de  la  régente  une  lettre  écrite  dans  la  lanpue 
du  pays.  Elle  lui  offrait  de  loger,  pendant  son  séjour,  dans 
une  maison  qui  lui  appartenait ,  voulant  ainsi ,  disait-elle 
remplir  envers  lui  les  devoirs  de  l'hospitalité.  Le  capitaine 
la  remercia,  mais  n'accepta  pas,  sou  habitude  étant  de  tou- 
jours coucher  à  bord. 


Le  lendemain,  j'accompagnai  le  capitaine  duisscs  visites 
aux  principaux  chefs.  Nous  fûmes  d'abord  chez  Is.ekiianaoa. 
Sa  maison  est  propre  et  bien  tenue  j  c'est  un  éloge  qu'on 
n  aurait  pas  pu  faire  autrefois  dos  habitations  dos  indigènes. 
Le  ginéial  se  j)romenait  de  long  en  large  devant  sa  porte. 
Quand  il  nous  aperçut,  il  vint  à  notre  i  encontre  et  nous  ou- 
vrit. Ce  chef  a  accompagné  le  feu  roi  en  Angleterre  ,  et  il  a 
profilé  de  ce  qu'il  a  vu  à  la  cour  de  Saint-James.  Il  y  a  dans 
son  main  lien  et  dans  ses  manières  beaucoup  d'aisance  et  de 
celte  politesse  de  bon  goût  qui  lui  mériterait  partout  le  titre 
de  gentleman. 

Pour  nous  mener  auprincipal  salon,  ou  plutôt  à  la  prin- 
cipale maison,  cardiaque  chambre  forme  un  bâtiment  sé- 
paré, Ki'kuanaoa  nous  conduisit  à  travers  la  salle  à  manger, 
qui  était  garnie  d'une  table  ronde  et  de  buffets,  et  à  travers 
une  chambre  à  coucher,  dont  la  propreté  et  l'élégance m'é- 
lonnèrent.  Si  j'étais  entré  par  hasard  dans  ces  pièces  ,  sans 
savoir  à  qui  elles  appartenaient,  je  me  serais  cru  chez  ua 
étranger  fixé  dans  l'île  ,  plutôt  que  chez  un  indigène.  Le 
parquet  est  couvert  des  plus  belles  nattes.  Au  milieu  se 
trouve  un  sopha  en  damas  jaune,  avec  une  rangée  de  fau- 
teuils des  deux  côtés.  Le  long  de  la  muraille  ,  à  droite ,  s'é- 
tend le  divan  d'usage  ,  formé  de  nattes  placées  les  unes 
sur  les  autres,^  et  garni  de  coussins  de  damas  et  de  velours. 
Le  coupd'œil  en  est  charmant.  Une  table,  une  console  à 
glace  et  le  portrait  de  Manuia  complétaient  l'ameublement 
de  ce  côté.  De  l'autre  ,  un  rideau  fermait  à  moitié  le  bou- 
doir de  M""  Kekuanaoa.  Quand  le  vent  l'agitait,  nous  pou- 
vions apercevoir  une  table  élégante,  couverte  de  papiers  et 
de  livres  imprimés  dans  la  langue  du  pays.  Elle  venait  de 
la  quitter  ,  quand  nous  entrâmes  dans  la  chambre.  Sa  misa 
et  ses  manières  étaient  celles  d'une  femme  comme  il  faut. 
Je  vis  sur  le  canapé  un  exemplaire  relié  de  l'Evangile  selon 
saint  Luc  dans  la  langue  hawaiienne,  et  un  agenda,  sur  le- 
quel elle  écrivait  les  remarques  que  lui  suggérait  sa  lecture. 
Le  capitaine  fut  très-satisfait  de  cet  échantillon  de  la  vie 
domestique  des  insulaires  ;  il  ne  cessait  d'exprimer  son  ad- 
miration de  ce  qu'il  voyait  et  de  féliciter  les  maîtres  de  la 
maison  du  bien-être  et da  co7?iJbrl dont  ils  p  raissaienl  jouir. 
Après  une  conversation  fort  agi  é;ible ,  que  je  pus  iiUerprc- 
ter,  aidé  de  Kekuanaoa  ,  qui  savait  un  peu  d'anglais,  nous 
prîmes  congé  pour  continuer  nos  visites.  Je  fus  étonné  de 
voir  que  nous  n'étions  pas  obsédés  de  curieux,  tandis  qu'au- 
trefois la  foule  se  pressait  autour  des  étrangers  dès  qu'ils 
paraissaient.  En  apprenant  que  nous  allions  visiter  d'autres 
chefs,  Kekuanaoa  et  sa  femme  s'écrièrent  :  Nous  irons  avec 
vous  !  L'épouse  du  général  accepta  le  bras  du  capitaine;  le 
général  prit  le  mien  ;  et  nous  nous  dirigeâmes  vers  la  de- 
meure de  l'ex- reine  Kckauruohe  et  deKanaina,  son  se- 
cond époux.  Elle  n'est  éloignée  que  de  quelques  pas.  Tous 
deux  sont  au  nombre  des  gens  les  plus  respectables  de  l'île. 
Nous  entrâmes,  par  une  large  porte  vitrée,  dont  les  pan- 
neaux inférieurs  étaient  peints  en  vert,  dans  une  salle  spa- 
cieuse ,  meublée  dans  toute  sa  longueur  ,  comme  celle  que 
nous  venions  de  quitter,  d'un  côté,  par  un  divan,  et  de  l'au- 
tre, par  une  table  el  un  miroir.  Au  milieu  se  trouvait  une 
table  ronde  ,  entourée  de  fauteuils  ;  aux  deux  bouts  étaient 
des  cabinets  foi  niant  bibliothèque  ,  avec  des  portes  à  places 
et  dés  rideaux  de  soie.  Le  mari  et  la  femme  étaient  cJiacun 
établi  dans  une  de  ces  petites  pièces,  et  occupés  à  écrire.  Ils 
avaient  devant  enx  des  papiers  et  des  livres.  Un  rideau  sé- 
parait le  salon  de  la  chambre  à  coucher,  qui  nous  parut  très- 
bien  meublée.  Nous  fûmes  reçus  avec  la  même  bonté  et  U 
même  aisance  que  chez  le  général.  M.  Bingham  ayantappris 
que  nous  étions  dans  son  voisinage  ,  vint  nous  rejoindre,  et 
ajouta  beaucoup  à  l'agrément  de  la  conversation,  en  nous 
servant  d'inierprèie.  Le  capitaine  fit  allusion  à  la  manière 
dont  nos  hôtes  étaient  occupés,  à  notre  arrivée,  et  exprima 
le  désir  de  voir  leur  écriture.  Ils  écrivent  tous  deux  avec 
beaucoup  de  facilité;  le  mari  surtout  a  une  très-belle  main. 
Ayant  dit  que  nous  allions  chez  la  régente  ,  la  compagnie 
entière  voulut  nous  suivre,  et  nous  nous  acheminâmes  tous 
ensemble  vers  sa  demeure.  Tout  nous  parut  chez  elle  aussi 
agréable  et  aussi  bien  tenu  que  chez  les  autres;  seulement 
on  voyait  qu'on  était  chez  une  femme  âgée.  Un  bon  fauteuil 
et  un  sopha  bas  et  commode  sont  les  principaux  meubles  de 
sa  chambre.  Deux  jeunes  chefs ,  un  garçon  et  une  fille,  op.-- 


64 


LE  SEMEUR. 


fans  de  Kekuaiiaoa,  étaient  auprès  d'elle  et  venaient  quel- 
quefois jouer  sur  ses  genoux  ,  comme  les  petits  enfans  gâtés 
d'une  bonne  grand' maman.  La  vieille  reine  était  de  fort 
bonne  humeur  j  elle  était  vêtue  d'une  lobe  de  soie  noire, 
d'un  châle  de  crêpe  noir  et  d'un  bonnet  de  dentelle,  qui  lui 
allaient  fort  bien.  Nous  nous  crûmes  presque  en  présence 
d'une  femme  âgée  et  respectable  de  notre  pays  ,  et  nous 
répondîmes  avec  une  sorte  de  déférence  à  son  bienveillant 
accueil.  Les  enfans  étaient  habillés  à  l'européenne.  La  pe- 
tite fille,  âgée  de  quatre  ans,  avait  une  robe  de  mousseluie 
blanche  et  un  bonnet  bleu  orné  d'une  plume;  le  petit  gar- 
çon, qui  n'avait  que  deux  ans,  était  aussi  en  blanc  et  poi  tait 
un  bonnet  de  mousseline  garni  de   rubans  et  de  dentelles. 

La  conversation  fut  très  animée.  Nous  félicitâmes  nos 
amis  de  leurs  progrès  dans  la  connaissance  delà  vraie  source 
de  tout  bonheur.  De  leur  côté,  ils  nous  témoignèrent  beau- 
coup de  joie  de  notre  visite,  de  la  lettie  dont  le  capitaine 
était  poiteur  de  la  partde  notre  gouvernement,  et  des  pa- 
roles obligeantes  qu'il  avait  dites  en  la  remettant  au  roi.  Je 
ue  me  rappelle  pas  d'avoir  jamais  été  aussi  frappe,  aussi  ré- 
joui ni  aussi  ému  des  changemens  survenus  dans  cette  île  et 
qui  continuent  encore  tous  les  jours  avec  une  incroyable 
rapidité.  J'avais  devant  moi  cinq  des  principaux  chefs  du 
pays,  que  j'avais  connus,  lorsqu'ils  n'étaient  que  de  grossiers 
sauvages,  qui  allaient  tout  nus,  vivaient  dans  la  débauche, 
et  se  glorifiaient  de  leurs  vicei;  et  je  les  revoyais  vêtus  avec 
élégance,  se  conduisant  avec  toute  la  convenance  et  la  poli- 
tesse des  sociétés  civilisées  ,  modestes  et  décens  dans  toute 
leur  conduite ,  chastes  et  sensés  dans  leur  conversation  , 
jouissant  dans  leurs  habitations,  non  seulement  de  l'aisance 
de  la  vie,  mais  des  avantages  d'un  état  de  civilisation  avan- 
cé. A  la  vue  de  ces  merveilles,  et  surtout  en  voyant  Kaahu- 
manu,  dont,  durant  cinquante-trois  ans,  la  vie  privée  avait 
été  celle  d'une  prostituée,  et  11  vie  publique  celle  d'un  des- 
pote cruel ,  je  me  rappelai  cette  parole  :  «  Leurs  yeux  ont 
»  été  ouveils  et  ils  sont  passés  des  ténèbres  à  la  lumière,  et 
»   de   la  puissance  de  Satan  à  Dieu  (Actes  xxvi,  18)!    » 

Après  avoir  termine  nos  visites  ,  nous  allâmes  à  l'impri- 
nicrie,où  des  ouvriers  du  pays  étaient  activement  occupés  à 
composer  et  à  faire  marchei-  les  presses. 

Deux  jours  après  ,  M.  B.ngham  m'a  procuré  le  plaisir 
d'une  promenade  en  voiture  ,  avec  le  lieutenant  Stribling  , 
du  côté  d'Allen  ,  dans  la  plaine.  Le  temps  était  délicieux  , 
et  comme  il  y  avait  beaucoup  de  promeneurs  ,  nous  pûmes 
nous  faire  une  idée  des  équipages  d'Oahou.  Notre  voiture 
appartenait  aux  missionnaires. Au  heu  de  la  charrette  ou  de 
la  chaise  à  porteur  d'autrefois ,  ils  ont  aujourd'hui  un  lég(  r 
char-à-banc, traîné  par  un  bon  cheval,  où  l'on  est  commodé- 
ment assis  et  qui  ,  pour  cette  partie  du  monde,  est  certes 
une  voiture  fort  respectable.  Plusieurs  chars  du  môme  gen- 
re, appartenant  aux  chefs  et  aux  étrangers  qui  demeurent 
dans  l'île  ,  se  croisèrent  avec  le  nôtre.  Nous  rencontrâmes 
aussi  beaucoup  de  cavabers  fort  bien  équipes  ,  p.iraii  les 
que'.snous  reconnûmes  le  général  etson  beau-frère  Kinaiua. 
Le  consul  américain  a  une  maison  de  campagne  dans  la 
pla-ne,  près  de Manoa;  nous  rencontrâmes  sa  voiture.  Elle  a 
été  construite  à  Oahou  ;  je  ne  saurais  guère  lui  donner  un 
nom.  Sa  forme  annonce  lout-à-fait  l'enf-ince  de  l'art  ■  mais 
quand  elle  traverse  la  plaine  avec  ses  k-oues  peintes  en  rouge, 
sa  caisse  bleue  et  son  siège  élevé,  elle  a  une  assez  bonne  ap- 
parence. Nous  vîmes  aussi  un  gig,  évidemment  de  la  même 
fabrique  ,  qui  arrivait  rapidement  ;  il  était  conduit  par  une 
dame  fort  parée,  accompagnée  d'une  de  ses  amies.  On  peut 
juger  par  tout  cela  des  progrès  de  ce  peuple. 

J'ai  aussi  été  avec  M.  Bingham  à  la  vallée  de  Manoa.  Un 
fort  bon  chemin  de  voitures  conduit  jusqu'à  la  maison  de 
campagne  de  Raahumanu,  qui  esta  cinqmiUes  d'IIonolulu. 
Cette  résidence  d'été  est  délicieusement  située.  Dans  une 
partie  retirée  de  son  jardin  ,Kaahumanu  a  fait  bâtir  une  pe- 
tite maisonnette  pour  les  missionnaires  qui  viennent  la  voir. 
Pendant  que  nous  examinions  ce  tranquille  ermitage,  le  jour 
baissait.  Nous  rappelant  que  le  lieu  oh  nous  nous  trouvions 
était  souvent  consacré  par  la  prière  d'amis  auxquels  nous  som- 
mes unis  par  les  liens  les  plus  forts,  nous  nous  agenouillâmes 
un  moment  devant  notre  Dieu,  pour  le  bénir  de  ce  qu'il  a 
déjà  fait  et  pour  lui  demander  de  faire  davantage  encore. 


Ai\:^o.\CE. 

DnOIT  ET  NÉCESSITÉ  DES    GARANTIES    SOCIALEiET     POLITIQUES    RÉCLAMÉES 

PAR  LES  COLONIES  FBAKÇAisES  ,  OU  Ojsen'alions  surle.s  rapports  des 
lois  ori^aniques  coloniales  présentées  à  la  Chambre  des  Députés  pen- 
dant ta  session  de  i83i  ,  par  A.  de  Cools  ,  délégué  suppléant  de  la 
Martinique.  Paris,  i832.  Chez  Delaunay,  libraire,  au  Palais-Royal. 
Prix  :  I  fr.  5o  c. 

Le^  deux  projets  de  loi  relatifs  aux  colonies,  préscnlés  à  la  Chambre  des 
Di'putés  durant  la  dernière  session  ,  n'ont  pas  été  soumis  à  une  discussion 
générale  ,  mais  ils  l'ont  cependant  été  à  l'examen  préparatoire  de  deux 
commissions.  M.  le  baron  de  Cools  ,  en  sa  qualité  de  délégué  de  la  Marti- 
nique, examine,  dans  la  brochure  que  nous  annonçons ,  les  rapports  faits 
en  leur  nom  ,  à  la  Chambre,  par  M.  Martin  du  Nord  et  par  M  Passy. 
Il  veut  ainsi  préparer  l'opinion  ,  dans  le  sens  colonial ,  aux  discussions  qui 
auront  lieu  pendant  la  session  prochaine  sur  l'organisation  des  colonies. 
MM.  les  délégués  ne  négligent,  en  effet  ,  aucun  des  moyens  qui  peuvent 
gagner  des  amis  à  leur  cause  :  qu'ils  publient  des  brochures  qui  ne  repré- 
sentent ,  aux  yeux  du  public  ,  que  leurs  opinions  personnelles ,  rien  de 
mieux  ;  mais  ce  que  nous  avons  peine  à  comprendre,  c'est  que  des  journaux 
qui  ,  pour  être  conséquens  avec  eux-mêmes,  devrjient  flétrir  l'oppression 
partout  où  elle  f'exerce  ,  ouv.ent  leurs  colonnes  à  l'exposition  de  doc- 
trines qu'ils  ne  parlagent  sans  doul  ■  pas ,  sans  prendre  même  la  peine  de 
les  réfuter.  Nous  savons  bien  qu'il  n'y  a  rien  de  bien  attrayant  dans  ces 
doctrines,  it  qu'à  vrai  dire  ce  ne  sont  même  pas  des  doctrines;  mais  il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  ce  n'est  pas  à  ceux  qui  les  repoussent  à  leur 
servir  d'organes. 

Nous  ne  voulons  pas  suivre  M.  le  baron  de  Cools  dans  une  discussion 
où  il  ne  fait  que  répéter  ce  que  ses  collègues  et  lui  ont  dit  cent  fois  sur  la 
prétendue  nécessité  de  donner  aux  colonies  des  législatures  indépendan- 
tes ;  nous  aimons  mieux  signaler  une  différence  assez  marquée  entre  la 
manière  dont  il  soutient  les  intérêts  coloniaux  et  celle  suivie  par  M,  de 
l.acharière.  Celui-ci  avait  cru  devoir  remonter,  dans  ses  brochures,  jusqu'à 
l'origine  de  l'esclavage  ;  il  s'était  livré  à  un  examen  hi^slorique,  dans  lequel 
M.  Passy.  qui  probablement  avait  en  vue  son  écrit,  s'était  fait  un  devoir 
de  le  suivre.  Mais  si  nous  sommes  bien  informés  ,  on  n'a  pns ,  à  la  Gua- 
deloupe, su  gré  à  M.  de  Lacharière  de  son  érudition  dangereuse  ;  aussi 
M.  de  Cools  qui  déclare  qu'il  y  a  perte  de  temps  dans  toute  la  première 
partie  du  rapport  de  M. Passy,  passe-lll  par  là  même  l'éponge  sur  toute  la 
portion  correspondante  de  l'écrit  de  son  ancien  collègue.  Celte  différence 
n'est  pas  la  seule  qui  noiis  ait  fi-appés  enlre  ces  deux  publicistes,  qui 
combattent  cependant  sous  la  même  bannière.  Le  premier  nous  avait  ap- 
pris que  c'est  sur  la  position  interméJiaire  des  hommes  de  couleur  libres 
entre  les  noirs  et  les  blancs  que  reposait  tout  le  système  des  colonies.  Le 
second,  au  contra:re  ,  est  opposé  au  maintien  des  catégories  ;  il  désire  la 
fusion  des  classes  libres.  Le  progrès  moral  que  ces  différences  pourraient 
faire  supposer ,  aurait-il  donc  eu  lieu  depuis  un  an  aux  colonies  ? 
Non  ,  et  le  mot  de  l'énigme  est  facile  à  trouver  :  MM.  les  délégués  sont 
effrayés  de  ce  que  M.  Passy  est  d'avis  qu'il  serait  nécessaire  que  les  hom  ■ 
mes  de  couleur  exerçassent  dans  les  collèges  électoraux  une  influence 
large  et  bien  constatée  ,  et  ils  s'élèvent  contre  cette  prétention  ,  qui  por- 
terait obstacle ,  disent-ils ,  à  une  fusion  définitive  ,  dont  ils  ne  veulent 
cependant  pas  sous  tant  d'autres  rapports. 

Quant  à  l'esclavage ,  M.  de  Lacharière  et  M.  de  Cools  sont  parfaite- 
ment d'accord  :  le  détruire  ,  selon  eux ,  serait  détruire  les  colonies  ;  c'est 
un  sanctuaire  dont  il  faut  se  garder  d'approcher.  Il  faudrait,  pour  les  satis- 
faire ,  une  manifestation  émanée  du  poui>oir  suprême  et  conçue  en  termes 
qui  ne  laissassent  pas  de  doute  sur  la  consen'ation  et  le  respect  de  ta 
PROPRIÉTÉ.  Les  nouvelles  institutions  doivent  abandonner  aux  législatures 
locales,  dont  iK  demandent  la  création  ,  le  soin  de  régler  ce  qui  regarde 
l'affranchissement  civil  des  e  claves  et  leur  pénalité.  A  en  juger  par  un  ar- 
ticle du  Journal  des  Débats  d'avant  -hier ,  auquel  nous  sommes  portés  à 
croire  un  caractère  semi-officiel ,  les  colons  n'ont  pas  lieu  d'espérer  le 
concours  du  gouvernement  pour  leur  assurer  ces  privilèges.  L'auteur  de 
l'article  a  très-bien  fait  sentir  que  leur  confier  le  soin  de  l'amélioration  du 
sort  des  esclaves,  serait  renoncer  à  le  voir  jamais  amélioré. 

M.  de  Cools  publie  la  protestation  des  colons  de  1  Ile  Maurice  contre  la 
mise  en  vigueur  des  ordres  en  conseil  II  nous  apprend  que  si  on  ne  cède 
pas  à  leurs  prétentions  (  on  vient  de  suspendre  cet  ordre  ) ,  ils  pourront 
prendre  l'inilialive  de  l'émancipation  ,  en  appelant  les  e.sclaves  à  une 
communauté  d'intérêts  avec  leurs  maîtres .  par  1  établissement  d'une  pira_ 
terie  ,  décidée  à  s'indemniser  sur  le  pavillon  britannique  ,  de  la  ruine  don^ 
les  menace  le  gouvernement  !!  Si  les  colons  de  l'Ile-de-France  se  déclarenj 
indépendans,  ils  n'auront  pas  besoin  de  prendre  l'initiative  del'émancipa 
tion  ;  les  esclaves  sauront  bien  la  prendre  eux-mêmes.  M.  de  Cools  oubli' 
que  ce  n'ejt  que  grâce  aux  vaisseaux ,  aux  soldats  et  aux  administratcure 
de  l'Angleterre  ,  que  l'esclavage  se  maintient  dans  cette  ile  :  les  blancs  ys 
forment  moins  d'  un  huitième .  et  les  hommes  de  couleur  libres  un  peu 
plus  d'un  huitième  de  la  population.  Les  six  autres  huitièmes  compren- 
nert  les  esclaves.  N'est-il  pas  évident  que  si  ces  derniers  sont  assurés  que 
tout  lien  est  rompu  enlre  la  colonie  et  la  métropole  ,  ils  se  souviendront 
de  leur  nombre ,  et  en  feront  souvenir  leurs  maîtres  ?  Le  même  râisonr.ei 
ment  s'applique  à  la  Martinique  et  à  la  Guadeloupe. 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


Imprimerie  de  Sellioue  ,  lue  des  Jeûneurs,  n.    14. 


TOME  IV 


y'  9. 


31  OCTOBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


JOURNAL  RELIGIEUX, 


Politique,   Philosophique  et   Littéraire , 


PARAISSAXT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  cli^mp  ,  c'est  le  monde. 
Afatth.  XIII.  38. 


,  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"   ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — PrixiiS  Tr.  pour  l'année, 
pour  6  mois .  5  fr.  prvur  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année  ,     i   fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois 
ettres  .  paquets  et  envois  d'argent ,  doivent  être  alTrnnchis. 


i  mois.   •— 


SO.MMAIRE. 

E  POLITIQUE  :  De  la  séparation  de  l'Eglise  et  de  l'Etat.  —  De 
;<STi>cCTiON  POPCLAinE  ;  Conclusion.  —  Yoïaces  :  Voyage  de  M. 
iwart  aux  Iles  Sandwich  :  Des  lois  et  dcsecoles. — De  l'opimiom  rela- 

fEMEKT  AO  ChpiSTIAKISME,  AtJ  DIjC^WHmÈ.ME  SlfccLE.  —  MéLAXCES  : 

B  ble  portée  aux  peuples  des  bords  du  Niger  par  M.  Uiciiard  Lander. 
Société  de  prêt  charitable  et  gratuit.  —  Etat  des  écoles  en  Bavière. 
Mé-Tioire  adressé  au  Boi,  par  M.  Hermé-Duquesne.  —  Assokce. 


REVUE   POLITIQUE. 

DE    LA    StPABATION    DE    l'eGLISE    ET    DE    l'eTAT. 

'n  sait  que  nous  appeloiis  de  tous  nos  vœux  une  sépara- 
de  l'Eglise  et  de  l'Etat.  Leur  alliance  est,  à  nos  yeux, 
monstiiiosité.  L'histoire  apprend  assez  les  maux  sans 
ibre  qu'elle  a  produits.  Nous  ne  nous  proposons  pas  de 
uver  aujourd'hui  que  tous  deux  ont  besoin  d'indépen- 
ce;  notre  but  est  seulement  de  constater  quelques  pro- 
i  de  cette  conviction  ,  et  nous  le  faisons  avec  d'autant 
i  de  joie  que  nous  sommes  persuadés  qu'une  partie  des 
ventions  aveugles  ,  qui  éloignent  aujourd'hui  du  Chris- 
jsme  et  lui  ferment  les  âmes  et  le  monde,  ont  eu  leur 
rce  dans  so"  union anti-évangélique  avecle  pouvoir  civil 
lans  l'appui  qu'il  a  trop  long-temps  consenti  à  en  rece- 

iCs  hommes  religieux  et  les  liornmcs  politiques  ont  ac- 
illi ,  il  y  a  quelques  années,  avec  applaudissement  le 
u  Mémoire  de  M.  Vinet  sur  la  Liberté  des  Cultes,  et, 
peu  plus  tard,  les  ouviages  de  MM.  Cachet  et  Vervoort, 
,  faisant  l'appîication  du  principe  que  M.  Vinet  avait  si 
1  établi,  ont  montré  les  thangemens  qu'il  devait  intro- 
l'edans  nos  lois.  Ces  écrits  remarquables  ont,  sans  aucun 
te,  beaucoup  contribué  à  éclairer  l'opinion  en  France 
un  sujet  sur  lequel  on  avait  imaginé  bien  dessophismes. 
'es  avoir  porté  la   conviction  dans  les  esprits,  ils  ont 


rendu  plus  facile  l'établissement  des  cultes  non-salariés  par 
l'Etat.  Ce  dernier  fait,  réalisation  d'un  principe,  est  l'un 
des  plus  importans  qui  ont  eu  lieu  depuis  la  révolution  de 
juillet;  il  montre,  en  effet,  que  le  principe  qu'il  exprime  ne 
rencontre  pas  d'obstacles  dans  les  lois  existantes.  Il  seraplus 
importai:,  encore  par  se;  conséquences;  en  effet,  qui  ne 
Voit  qu'il  commence  une  séparalion  dont  les  progrès  seiAjut 
plus  l'apidcs  qu'on  ne  le  pense  peut-èue  ,  et  qu'il  est  desr  , 
tiné  à  modifier  nos  institutions  sous  l'un  des  rapports  les 
plus  essentiels? 

On  peut  remarquer  que  ,  lorsqu'une  doctrine  se  fait  jour 
à  la  fois  dans  beaucoup  d'esprits  et  de  lieux  différens,  c'est 
une  preuve  que  son  temps  d'influer  sur  les  mœurs  est  venu. 
Nous  ne  craignons  pas  d'avancer  que  la  séparation  de  l'E- 
glise et  de  l'Etat  est  du  nombre  des  vérités  qui  promettent 
de  devenir  bientôt  populaires  et  européennes.  On  connaît  la 
lutte  violente  qui  se  livre  eu  Angleterre  à  son  sujet;  on  sait 
combien  l'opinion  lui  est  favorable  en  France,  et  quels  pro- 
grès elle  y  a  faits  depuis  deux  ans.  En  Suisse,  où  ces  ques- 
tions ont  été  vivement  débattues,  on  a  publie  deux  journaux 
dans  le  but  spécial ,  l'un  de  soutenir,  l'autre  de  combattre 
le  principe  des  religions  d'état.  En  Allemagne,  on  ne  re- 
marque pas  encore ,  il  est  vrai ,  le  besoin  d'une  rupture  en- 
tre les  deux  ordres  ;  mais  quelques  personnes  commencent 
cependant  à  en  entretenir  le  public ,  comme  d'une  théo- 
rie qui  n'est  pas  sans  portée.  On  sait  qu'il  n'est  pas  de  pays 
dont  on  puisse  dire  avec  autant  de  vérité  que  de  celui-ci, 
qu'un  livre  y  est  souvent  un  événement.  L'activité  intel- 
lectuelle ne  pouvatit  en  Allemagne  se  manifester  librement 
par  des  faits ,  et  rencontrant  sans  cesse  des  barrières  qu'il  ne 
dépend  pas  d'elle  de  renverser,  se  fait  jour,  autant  du  moins 
qu'on  le  lui  permet ,  dans  des  écrits  qui  se  ressentent  sou- 
vent de  l'éloignement  de  leurs  auteurs  de  la  vie  publique  , 
mais  qui ,  en  revanche ,  ont  été  mûris  dans  la  retraite  ,  et 
sont  le  fruit  de  consciencieuses  études  et  de  méditations 
sérieuses.  C'est  un  livre  de  ce  genre  que  M.  Rettig  vient  de 
publier  à  Giessen,  sous  le  titre  de  l'Eglise  protestante  libre. 
L'apparition  de  cet  ouvrage  mérite  d'autant  plus  d'être  si- 
gnalée que  la  réformation  ,  au  lieu  de  relâcher  les  liens  qui, 
au  seizième  siècle,  unissaient  en  Allemagne,  plus  que  partout 


66 


LE  SEMEUR. 


ailleurs,   l'Ej^lise  et  l'Elat ,  n'a  fait,  p  ir   les  circonstances 
qui  ont   facilite  son  développement,  que  les  resseiier  da- 
vantage, et  qu'aucun  événement  n'a  jusqu'ici  affaibli  1  u- 
nion  qui   existe   entre  eux.  Pour  beaucoup  d'Allemands, 
cette  union  est  un  dogme  politique  ,  et  quelquefois  un 
dogme  religieux.  Il  fallait  donc  un  certain  courage  pour 
heurter  de  front  des  préjugés  que  rien  n'a  encore   ébran- 
lés, et  nous  félicitons  M.  Rettig  de.  l'avoir  eu.  Nous  ne 
partageons  cependant  pas  eu  tout  sa  manière  de  voir  ; 
quelques-uns  de  ses  argumens  nous  paraissent  faibles ,  et 
nous  regrettons  qu'il  n'ait  pas  rendu  sa  tâche  plus  sim- 
ple ,  en  se  boi-nant ,  pour  cette  fois ,  à  ébranler  le  vieil  écha- 
faudage dei  Eglises  dépendantes  de  l'Etat,  sans  entreprendre 
en  même  temps  d'organiser  les  Eglises  qu'il  désire  leur  voir 
succéder.  Ces    lâches  sont  entièrement  distinctes  l'une  de 
l'autre,  et  peut-être  cet  écrivain  ,  qui  possède  les  qualités 
nécessaires  à  la  première,  n'estil  pas  encore  suffisamment 
préparé  pour  la  seconde. 

L'Amérique  du  Nord  est  le  pays  le  plus  avancé ,  sous  le 
rapport  de  l'indépendance  civile  et  religieuse.  Le  spectacle 
qu'elle  présente  n'est  pas  moins  intéressant  pour  l'écono- 
miste et  l'ami  de  la  liberté  que  pour  l'observateur  chrétien. 
Aux  Etats-Unis,  l'expérience  imprime  à  nos  principes  un 
sceau  indélébile.  Là  ,  comme  chacun  sait ,  l'Eglise  est  entiè- 
rement indépendante  du  gouvernement;  elle  est  laissée  à 
elle-même  et  ne  se  soutient  que  par  ses  propres  forces  et 
ses  seules  ressources;  la  liberté  de  conscience  y  est  complè- 
te, et  toutes  les  sectes  y  vivent  à  côté  les  unes  des  autres. 
Cependant  la  religion  s'y  conserve;  elle  y  fleuritj  la  foi  vi- 
vante, la  piété  pure,  au  lieu  d'y  être  en  déclin  ,  y  sont  dans 
un  constant  progrès.  C'est  ce  qu'a  très-bien  fait  sentir 
M.  Cooper,  dont  la  réputation  est  aussi  grande  en  Europe 
qu'en  Amérique,  lorsqu'il  a  dit  :  «  Le  peuple  de  ce  pays 
»  manifeste  un  grand  zèle  pour  la  religion  ;  j'ose  même  dire 
»  un  zèle  plus  vif  qu'aucun  autre  peuple  à  ma  connaissance, 
M  et  cela,  si  je  ne  me  trompe,  précisémem  parce  qu'il  ne 
»  peut  compter  que  sur  lui-même  pour  l'entretien  et  la 
1)  protection  de  son  culte.  »  L'indépendance  est  donc  favo- 
rable à  l'Eglise;  elle  n'a  pas  besoin  de  l'Etal,  comme  d'un 
soutien;  ses  forces  ne  se  développent  que  lorsqu'elle  peut 
s'en  servir  en  liberté.  Cette  vérité  ne  saurait  plus  êU'e  révo- 
quée en  doute:  déjà  démontrée  par  l'expérience  de  l'Eglise 
primitive,  qui  vit  graduellement  diminuer  son  éclat  et  sa 
force  d'expansion ,  à  mesure  qu'elle  cessa  d'être  militante  , 
et  surtout  lorsqu'elle  se  fut  assise  sur  le  trône,  elle  com- 
mence à  l'être  aussi  par  l'expérience  de  l'Eglise  moderne  , 
qui  a  failli  dépérir  pour  avoir  sollicité  ou  accepté  le  secours 
du  bras  séculier,  et  qui  reprend  la  vie  et  ressaisit  l'empire, 
dès  qu'elle  se  présente  sans  autre  escorte  que  la  vérité  qu'elle 
annonce ,  sans  autre  moyen  de  défense  et  de  conquête  que 
sa  foi  et  l'Evangile  de  Jésus-Christ. 

Mais  la  séparation  de  l'Eglise  et  de  l'Etat  n'est  pas  moins 
favorable  à  la  liberté  qu'à  la  religion.  Non  seulement  elle 
est  un  fruit  de  la  liberté  ;  elle  en  est  aussi  une  cause ,  puis- 
qu'elle détruit  l'un  des  moyens  d'envahissement  et  d'usur- 
pation les  plus  puissans.  Les  chrétiens  et  les  amis  de  la  liberté 
doivent  donc  unir  leurs  efforts,  puisque  leurs  intérêts  sont 
les  mêmes.  Espérons  que,  dans  la  prochaine  session  des 
chambres ,  cette  question  fera  quelques  progrès.  Elle  n'est 
pas  de  celles  dont  on  peut  sans  inconvénient  différer  h  so- 
lution. N'oublions  pas  cependant  que  les  lois  se  bornent  le 
plus  souvent  à  enregistrer  les  progrès  des  mœurs  ;  agissons 
donc  de  tout  notre  pouvoir  sur  l'opinion  ;  efforçons- 
nous  de  faire  sentir  le  besoin  de  l'indépendance  :  ce  n'est 
qu'ainsi  que  nous  obtiendrons  que  l'Etat  cesse  de  salarier 
les  cultes. 


DE   L'Ii\STRLCTIOi\  POPULAIRE. 

SEPTIÈME    JÎT    DERNIER    AllTICLE. 

Conclusion, 

Les  articles  qui  ont  précédé  celui-ci  étaient  adressés  a 
personnes  qui  croient  en  Jésus-Chiist  et  à  celles  qui 
croient  pas  en  lui,  mais  plus  particulièrement  à  la  deriiit 
de  ces  deux  classes. 

C'est  à  celle-ci  surtout  qu'il  importait  de  représenter  1' 
suffisance  de  l'instruction  actuelle  pour  l'amélioration 
la  vie  sociale  et  politique,  l'impuissance  naturelle  de  1' 
struclion  en  général  pour  la  restauration  nationale,  l'abso 
nécessité  de  joindre  l'cduGation  à  l'instruction,  l'impossi 
lité  de  trouver  hors  du  Christianisme  le  moyen  de  vivil 
les  mœurs  publiques,  enfin  l'aptitude  admirable  du  Chi 
tianisme  à  concourir  au  développement  intellectuel 
peuple. 

Il  serait  peu  logique,  et  moins  convenable  encore , 
prétendre  que,  sur  ce  simple  exposé,  ceux  à  qui  les  croyan 
chrétiennes  sont  étrangères  confient  au  Christianisme  1' 
struction  du  peuple.  Une  religion  n'est  sans  doute  pas  { 
à  leurs  yeux  qu'aux  nôtres  un  simple  instrument  de  bi 
être  et  de  profit  terrestre,  qu'on  prend  ou  qu'on  laisse  i 
vant  qu'on  est  persuadé  ou  non  de  sou  aptitude  à  rem 
certaines  fonctions  de  la  vie.  Ni  l'importance  de  ces  fc 
tions,  ni  la  grandeur  du  profil  espéré  ne  sauraient  déter 
ner  à  faire  enseigner  une  doctrine, à  la  vérité  de  laquclh 
ne  croirait  pas.  Il  y  a  impossibilité  morale.  Aussi  n'es 
pas  dans  ce  but  et  dans  cette  espérance  qu'on  a  relevé,  < 
ce  travail ,  les  avantages  du  Christianisme  sous  le  poin 
vue  de  l'éducation  du  peuple.  Mais  ou  a  cru  que  faire  sa 
un  des  caractères  d'excellence  du  Christianisme,  le  mon 
comme  seul  suffisant  à  l'un  des  plus  grands  besoins  d 
société  actuelle,  c'était  peut-être  éveiller  chez  quelques 
le  désir  d'examiner  de  plus  près  une  religion  trop  peu 
préciée  ,  de  même  que  ,  en  relevant  sur  un  seul  poin 
couche  de  terre  ou  de  sable  qui  revêt  un  filon  d'or,  on 
cite  naturellement  le  désir  d'une  exploration  plus  éienç 
Et  véritablement,  si  celte  influence  du  Christianisme  su 
civilisation  se  trouvait  réelle  ;  s'il  se  vérifiait  que  cette  i 
gion,  à  l'exclusion  de  tout  autre  système,  accomplit  toi 
que  se  propose  l'éducation  populaire  ,  comment  cette 
mière  découverte  n'établirail-ellc  pas,  pour  le  Christian! 
considéré  comme  religion,  une  prévention  des  plus  fav 
blés?  Comment  ce  qui  produit  le  plus  grand  bien  pour 
il  être  feux  ?  Comment  les  dogmes  qui  paraissent  les 
éloignés  de  toutes  les  idées  naturelles  ne  se  recommai 
raient-ils  pas  à  notre  acceptation,  lorsqu'on  verrait  que  ( 
par  ces  dogmes  mêmes  ,  cl  non  par  ce  qu'il  a  de  comi 
avec  la  religion  naturelle  ,  que  le  Christianisme  se  trc 
capable  de  produire  ces  grands  effets?  Disposer  les  espi 
sinon  à  croire,  du  moins  à  examiner,  serait  un  beau  rési 
de  cette  suite  de  réflexions  sur  l'instruction  populaire 
que  le  Christianisme  demande  à  notre  société  indiffé 
liste,  et  qui  n'est  môme  tolérante  qu'à  force  d'indifférei 
c'est  l'examen,  un  véritable  et  sérieux  examen.  Examii 
il  est  vrai,  n'est  que  se  mettre  en  route  vers  la  vérité;  i 
dans  l'état  présent  des  esprits,  il  semble  qu'examiner  co 
presque  être  arrivé  ,  tant  l'examen  est  difficile  ,  tant  i 
rare  ,  tant  un  examen  sérieux  du  Christianisme  laisse  ] 
lement  prévoir  son  résultat. 

Toutefois,  comme  les  considérations  qui  ont  rempli  ( 
série  d'articles  ont  été  fort  générales  ,  et  qu'une  multi 
de  faits  auxquels  elles  se  réfèrent  n'ont  pu  y  trouver  pi 
c'est  à  prendre  connaissance  de  ces  faits  que  le  lecteu 
d'abord  intéressé;  et  si  ces  articles  l'ont  mis  sui'  la  voi 


LE  SEMEUR. 


67 


Fjiic,  c'i'slilcja  lin  {jiand  point  de  ga{;inj.  Les  services 
ndus  par  le  Chi'istianisme  à  l'iiislruction  publique  ,  sa 
ande  activité  pour  la  multiplication  et  l'amélioration  des 
oies  ,  sa  bienfaisante  industrie  dans  une  sphère  qu'il  a 
Ênic  agrandie,  les  beaux  résultats  dont  les  amis  chrétiens 
•  l'instruction  publique  ont  à  se  féliciter  ,  voilà  les  faits 
)nl  la  vue  donnera  de  la  consistance  et  du  poids  aux  con- 
lérations  {générales  que  nous  avons  présentées  au  lectfiur. 
fiorchcr  ces  faits  pour  les  voir  est  la  tâche  de  tout  le 
onde  ;  chercher  ces  faits  pour  les  montrer  est  plus  parti- 
ilièrement  le  devoir  des  chrétiens. 

Quand  ces  faits  seraient  beaucoup  moins  nombreux  qu'ds 
!  le  sont,  la  valeur  intrinsèque  de  chacun  d'eux,  l'examen 
leutif  d'un  seul,  produirait  iléjà  une  gi'ande  impression, 
irmi  les  lecteurs  de  ce  journal,  qui  a  pu  n'être  pas  frappé 
I  ce  qui  a  été  rapporté  dans  le  numéro  xu  de  l'année  dei- 
èrc  (i)  5"'"  'fis  seules  écoles  du  dmianche  dans  la  seule 
agleterre?  En  voyant  la  piété  individuelle  concentrer  sur 
1  seul  paint  d'une  des  branches  de  son  activité  plus  d'ef- 
rts  et  de  sacrifices  que  le  gouvernement  d'un  grand  Etat 
en  a  pu  répandre  sur  tout  l'ensemble  de  l'instruction 
'imaire  dans  toute  l'étendue  de  son  territoire  ,  il  est  im- 
)ssible  de  n'être  pas  tout  au  moins  frappé  de  l'énergie 
traordinaire  du  levier  que  met  le  Cliristianisme  entre  les 
ains  de  ses  disciples  ;  et  si  des  exemples  de  ce  genre,  qu'il 
t,  grâces  à  Dieu,  facile  de  multiplier,  et  de  rendre  plus 
ippans  par  le  détail, étaient  souvent  présentés  et  expliqués 
.\  lecteurs  de  toutes  les  classes  ,  nul  doute  que  ce  témoi- 
lage  rendu  au  Christianisme  par  ses  œuvres  ne  fixât  sur 
i  bien  des  regards,  et  que  la  bienveillance  ne  suivît 
ttention. 

Mais  il  ne  suffit  pas  de  citer  des  faits,  il  faut  en  créer.  Il 
ut  se  hâter  de  subvenir  au  premier  besoin  dé  la  nation.  Il 
ut  que  le  Christianisme  fasse  ses  preuves  envers  le  pavs. 
faut  qu'après  avoir  vu  ses  titres  éteints  par  une  trop  Ion  • 
le  prescription,  il  se  légitime  de  nouveau  par  d'éminens 
rvices.  Il  se  vante  de  renfermer  dans  son  sein  les  élémens 
une  restauration  sociale  :  il  faut  qu'il  le  prouve.  Les  bras 
mblent  manquer  ,  je  l'avoue  ,  à  cette  grande  et  sublime 
ilture  dont  il  fait  sa  vocation  particulière;  les  vrais  disci 
es  de  la  croix  sont  en  petit  nombre;  le  Christianisme  , 
)nt  on  peut  démêler  encore  un  dernier  reflet ,  quelques 
eurs  expirantes,  quelques  élémens  disséminés,  dans  une 
vilisation  qui  semble  avoir  pris  à  lâche  de  mentir  toujours 
us  à  son  origine  chrétienne, ae  se  trouve  que  chez  le  petit 
)mbre  à  l'état  de  concentration  qui  est  la  condition  néces- 
irc  de  son  efficacité  régénérante  ;  mais  la  oii  il  se  trouve 
!  fût-ce  que  dans  un  individu ,  il  porte  avec  lui  tous  ses 
très,  il  a  toute  son  évidence.  Un  vrai  chrétien  est  une  apo- 
gie  complète  du  Chiislianisme.  Et,  Dieu  soit  loué,  quel- 
le petit  que  soit  le  nombre  des  croyans  ,  il  est  tel  encore 
le  leur  lumière  peut  illuminer  bien  des  points  à  la  fois  du 
lys  où  la  Providence  lésa  semés.  Le  genre  d'activité  au- 
lel  les  appellerait  la  réforme  de  l'instruction  populaire  , 
t  un  de  ceux  assurément  qui  tourneraient  sur  eux  le  plus 
!  regards.  Et  il  faut  qu'ils  soient  avides  de  regards  ,  parce 
le  ,  dans  cette  époque  avancée  d'incrédulité,où  l'indiffé- 
;nce,  après  avoir  remplacé  la  haine,  a  fait  place  elle-même 
l'oubli,  le  premier  besoin  du  Christianisme  est  d'être  re- 
irdé.  Que  la  lumière  des  chrétiens,  ou  plutôt  celle  de 
Evangile,  luise  dans  les  écoles  qu'ils  fonderont ,  dans  les 
stituleurs  qu'ils  s'empresseront  de  former,  dans  les  écrits 
)iit  ils  composeront  la  bibliothèque  à' peine  commencée 
1  pauvre  peuple.  Qu'on  les  connaisse  à  leurs  fruits  :  leurs 
uits  n'ont  point  de  pareils. 

Qu'ils  ne  s'isolent  pas  cependant  des  œuvres  de  la  philan- 

(i)  Page  91. 


thropie  naturelle.  Qu'ils  s'unissent,  là  où  ils  le  peuvent,  à 
ceux  qui,  sans  travailler  dans  le  même  espiit,  travaillent  dans 
le  sens  de  l'intérêt  public. Il  y  a,  nous  ne  devonspas  l'oublier, 
quelques  points  de  contact"  entre  les  œuvres  de  ces  deux 
classes  de  personnes,  un  terrain  neutre  où  elles  peuvent  se 
réunir;  cl  lorsque  lu  pureté  de  vues  des  philanthropes  chré- 
tiens sera  coiiiuie,  lorsqu'on  aura  été  à  même  de  bien  dis- 
tmguer  leur  religion  du  pharisaïsme  ambitieux  qui  a  ex- 
cité tant  de  préventions  légitimes,  leur  coopération  active, 
intelligente  et  désintéressée  ,  bien  loin  d'être  refusée,  sera 
recherchée.  Il  sied  sans  doute  au  Christianisme,  alors  qu'il 
exige,  au  nom  du  Dieu  jaloux, l'obéissance  à  sa  loi  sainte,  de 
dire  au  monde  :  «  nous  voulons  toutou  rien»  ;  mais  lorsque, 
sous  les  traits  de  la  charité,  il  vient  donner  et  non  rece- 
.  oir  ,  il  lui  sied  de  se  faire  tout  à  tous.  Son  triomphe  ,  com- 
me religion  ,  est  éloigné;  il  ne  faut  pas,  en  attendant,  qu'il 
dise  à  la  soiJétémnous  ne  ferons  rien  avec  vous  qu'à  condi- 
tion que  vous  fassiez  tout  avec  nous.  »  Ce  serait  se  fermer 
quelques-unes  des  portes  qui  peuvent  encore  être  ouvertes. 
Rien  n'empêche  un  chrétien  de  coopérer  chrétiennement 
à  des  œuvies  où  d'autres  concourent  dans  un  autre  esprit. 
L'intention  des  autres  n'a  aucune  puissance  sur  la  sienne.  Et 
sans  obtenir  peut-être  de  faire  apposer  sur  l'œuvre  qu'il 
vient  seconder  le  divm  cachet  de  l'Evangile ,  il  dépend  de 
lui  plus  on  moins  de  faire  entrer  dans  cette  œuvre  bien  des 
élémens  qui,  sans  lui,  n'y  seraient  probablement  que  trop 
étrangers,  la  modération,  la  simplicité,  la  patience.  Il  se- 
rait difficile  de  tracer  ici  des  règles  et  des  limites  ,  mais  ou 
peut  s'en  fier  là-dessus  à  l'esprit, à  la  fois  candide  et  délicat^ 
au  tact  religieux  des  vrais  disciples  de  Jesu^i-Christ  ;  ils  ont  de 
qui  appicndre,  et  sauront  bien  reconnaître  où  ils  peuvent 
porter  leur  main  et  d'où  ils  doivent  la  retirer.,  ,,,,,;] 

Mais  il  est  une  œuvre  qu'ils  feront  seuls. 
Ils  saventque  l'éducation  publique  ne  peut  point  suppléer 
et  ne  doit  point  supplanter  l'éducation  domestique;  que 
tout  dépend  de  celle-ci  ;  que  les  meilleures  institutions  d'en- 
seignenïeiil  public  sont  peu  efficaces  et  même  très-difficile» 
à  réaliser  dans  un  pays  où  l'éducation  de  famille  est  négligée 
ou  mauvaise  ;  que  c'est  de  dessous  le  toit  paternel  que  sor- 
tent ;  pour  un  état,  les  bénédictions  et  les  malédictions  tour 
à  tour,  que  c'est  là  qu'il  faut  poser  la  base  du  bonheur  so- 
cial; qu'elle  n'est  point  ailleurs;  et  que,  tant  que  la  famille 
sera  désorganisée,  l'Etat  ne  saurait  s'organiser.  C'est  bien,  je 
l'avoue,  le  futur  père  de  famille  que  l'on  prépare  dans  l'en- 
fant ;  mais  avec  quelle  peine  ,  quelle  difficulté!  Combien  ne 
lui  enlève  pas  la  maison  paternelle  de  ce  que  l'école  lui  avait 
donné!  De  là  naît  l'obligation  de  s'occuper  sans  retard  de 
l'éducation  des  pères  aussi  bien  que  de  celle  des  enfans. 

L'éducation  des  pères  de  famille,  l'éducation  des  adultes, 
l'éducation  directe  de  la  nation  ,  tâche  dont  l'accomplisse- 
ment rapprocherait  de  nous  le  résultat  désiré ,   mais  tâche 
si  forte  que  la  pensée  en  viendrait  difficilement  à  d'autres 
qu'à  des  chrétiens.  L'idée  de  modifier  des  cai'actères  déjà 
formés,  de  créer  dans  l'âge  mûr  des  habitudes  nouvelles, 
de  faire  rebrousser  vers  l'enfance  ceux  qui  s"'avancent  vers 
la  vieillesse ,  est  en  général  hors  des  projets  et  au-delà  des 
espérances  des  philanthropes  les  plus  ardens.  Mais  tout  cela 
n'est  pas  au-dessus  du  pouvoir  de  Celui  qui  sait  faire  fleurir 
(l'expérience  l'a  mille  fois  prouvé),  au  milieu  de  la  vie  une 
seconde  enfance  ,  comme  ces  arbres  qu'un  merveilleux  au- 
tomne pare  quelquefois  des  rians  attributs  du  printemps. 
La  religion  ramène  l'âme  à  son  berceau ,  lui  fait  répéter  la 
vie  et  recommencer  le  cercle  de  ses  saisons  ,  et  la  mène  pai' 
une  seconde  jeunesse  à  une  seconde  maturité.  Cette  pui-- 
sance,  déposée  dans  la  Bible,  nous  l'exerçons  par  la  Bible. 
La  Bible,  et  la  prédication  biblique,  sont  les  grands  édu- 
cateurs de  cet  âge  pour  lequel  il  semble  qu'il  n'y  ait  plus 
d'éducation  possible.  C'est  par  eux  que  la  masse  de  la  na- 


68 


LE  SEMEUR. 


tion  pourra  étie  pagnée  à  une  moralité  élevée,  positive  et 
vivante.  Et  nous  avons  pu  nous  convaincre  qu'il  y  a  chez  le 
peuple  infiniment  plus  de  susceptibilité  religieuse  que  les 
gens  du  monde  et  même  beaucoup  de  chrétiens  ne  sont  dis- 
posés à  le  croire.  Nos  convictions  religieuses  nous  avaient 
bien  fait  pressentir  d'une  manière  vague  que  les  grandes 
dispensations  des  deux  dernières  années  ne  seraient  |)as  vai- 
nes, et  que  la  sagesse  de  Dieu  méditait  quelque  grand  coup; 
mais  nous  étions  loin  de  soupçonner  que  la  voix  d'aveitis- 
semcut  eût  été  assez  entendue  pour  que  des  populations  con- 
sidérables ,  au  sein  de  l'incrédulité  qui  aveugle  ou  de  la  su- 
perstition qui  éblouit,  eussent  ressenti  une  faim  et  une  soif 
de  justice  telles  qu'on  ne  les  a  vues  se  manifester  que  dans 
les  plus  beaux  jours  du  Christianisme.  Rien  n'est  plus  di- 
gne d'une  sérieuse  atteutioa  que  les  faits  que  nous  allons 
transcrire  : 

«  Un  des  principaux  administrateurs  de  la  Société  Dihli- 
tjiie  britanniriue  et  étrangère  écr\\ii\t,a.\i  commencement  de 
cette  année  :  «  J'ai  fait  l'addition  de  tous  les  Livres  saints 
»  qui  ont  été  distribués  (  en  France  )  dans  le  derniei'  tii- 
»  mestre  de  i83i  ;  elle  s'élève  à  5 1,000  exemplaires;  c'est 
»  le  nombre  que  ,  les  années  précédente^  ,  j'ai  pu  placer 
»  avec  peine  dans  une  année  entière,  et  j'aurais  pu  en  dis- 
»  tribuer  bien  davantage  si  les  livres  ne  m'avaient  pas 
»  manqué.  Des  demandes  m'arrivent  journellement  de 
»  toutes  les  parties  de  la  France.  Il  y  a  des  milliers  de 
»  communes  où,  il  y  a  quelques  années  ,  on  n'avait  jamais 
»  vu  un  Testament,  et  où  il  se  trouve  aujourd'hui  dans  les 
»  mains  de  tous  les  écoliers,  qui  en  font  journellement  une 
»  lecture  assidue.  » 

»  II  écrivait  encore  en  date  du  27  avril  :  «  Le  nombre 
j)  des  Livres  saints  sortis,  pendant  le  premier  trimestre  de 
»  cette  année,  du  magasin  de  Paris  ,  s'est  élevé  à  60^8-9 
»  exemplaires.  » 

Des  faits  tout  semblables  sont  consignés  dans  le  rapport 
delà  Société évaugélique  de  Genève.  Elle  a  envoyé  dans 
les  départemcns  français  les  plus  voisins  de  sa  résidence  des 
colporteurs,  hommes  religieux  et  simples ,  munis  de  Bibles 
et  de  NouveauxTestamens.  Malgré  bien  des  circonstances 
défavorables  ,  malgré  l'opposition  d'une  certaine  classe  de 
personnes,  et  quoique  la  distribution  de  ces  volumes  ne  fût 
point  gratuite,il  s'en  est  répandu  des  centaines  d'exemplaires 
dans  l'espace  de  quelques  mois  ;  les  dépôts  ,  contre  toute 
prévision,  ont  dû  être  renouvelés,  et  le  nombre  des  colpor- 
teurs a  été  porté  progressivement  de  deux  à  neuf.  On  a 
lieu  de  croire  que,  dans  d'autres  parties  de  la  France  où  la 
Bible  était  à  peu  près  étrangère,  le  même  besoin  de  la  con- 
naître existe,  et  que  l'œuvre  d.u  colportage  bibhqne  y  trou- 
vera le  même  accès.  , 

Voilà  ce  qui  se  passe,  sans  bruit,  au  milieu  des  événemens 
qui  en  font  tant ,  des  craintes  et  des  espérances  vaines  qui 
en  font  davantage  encore.  Je  ne  sache  pas  que  nos  journaux, 
à  l'affût  des  moindres  nouvelles  ,  aient  fait  la  plus  légère 
mention  de  ce  mouvement  religieux  ,  qui  ,  s'il  se  soutient, 
prépare  à  la  Fiance  la  plus  bienfaisante  et  la  plus  radicale 
des  révolutions.  Il  révélerait  aux  hommes  d'état ,  s'ils  y 
voulaient  prendre  garde,  dans  l'esprit  national  un  élément 
caché,  inaperçu,  dont  on  peut  tirer  le  plus  grand  parti: 
il  leur  ferait  voir  que  la  religion,  traitée  par  eux  avec  trop 
de  légèreté,  vit  ,  du  moins  sous  forme  de  besoin  ,  dans  les 
cœurs  de  la  multitude,  et  qu'il  y  a  encore  dans  celte  nation 
qu'on  a  tant  travaillé  à  rendre  frivole  et  légère  ,  l'étoffe 
d'un  peuple  sérieux  ,  par  conséquent  d'un  peuple  paisible 
et  d'un  peuple  libre. 

11  reste  à  recommander  à  la  charité  chrétienne ,  toujours 
dans  la  même  sphère ,  un  devoir  qu'elle  seule  peut-être  est 
en  état  de  remplir. 
Il  est ,  dans  quelques  départemens  de  la  France,  des  en- 


fans  qui,  privés  de  bonne  heure  de  leurs  païens  ,  sans  pfo- 
tecteuis  naturels,  quelquefois  sans  asile,  composent  leui 
vie  de  mendicité  et  de  vagabondage,  et  préparent  au  pays 
moins  une  population  qu'une  vermine.  Beaucoup  d'antres, 
qui  ont  encoie  leurs  pareiis  ,  ne  sont  pas  les  moins  aban- 
donnés ,  peut  être  même  sont  plus  misérables.  Le  cœur 
se  serre  de  douleur  en  voyant  croître  pour  le  vice,  pour  le 
crime,  et  en  tout  cas  pour  la  brutalité,  des  créatures  intel- 
ligentes et  inimoitelles;  et  l'on  s'effraie  de  voir  se  dévelop- 
per chez  ces  malheureux  enfans  une  force  physique  qui, 
n  étant  réglée  et  maîtrisée  par  aucune  puissance  morale, 
sera  nécessairement  hostile  à  la  société.  La  société  et  Dieu 
lui-même  semblent  confier  ces  infortunés  à  la  bienveillance 
chrétienne.  Et  qui  s'en  chargera  si  ce  n'est  elle  ?  Qu'elle  leui 
rende  une  famille;  qu'elle  leur  assure  un  asile,  des  soins, 
une  éducation,  qui,  fùt-ellc  imparfaite,  les  rattacherait  du 
moins  à  la  société  ,  et  lui  sauverait  leur  dangereuse  et  inévi- 
table  inimitié.  Quand  ce  moyen  manque,  ne  craignons  pas 
de  fonder  quelques-uns  de  ces  asiles  que  des  pays  voisins 
ont  ouverts  à  des  infortunes  du  même  genre.  Rendons  à 
Dieu,  si  nous  le  pouvons,  et  tout  au  moins  à  l'humanité, 
tant  d'êtres  que  le  malheur  de  leur  naissance  ou  de  leui 
situation  réduit  à  l'état  sauvage  au  milieu  de  la  civilisation. 
Quand  la  charité  chrétienne  ne  rendrait  que  ce  service  au 
pays,  quel  droit  n'aurait-cUe  pas  acquis  à  sa  reconnaissance! 
L'entreprise  est  difficile,  je  le  sais,  les  moyens  rares,  les  obs- 
tacles nombreux  ;  mais  la  nécessité  est  ui  gente,  le  mal  ex- 
trême :  c'est  tout  ce  qu'un  chrétien  a  besoin  de  voir;  il  sail 
que  Dieu  donne  les  forces  avec  la  lâche.  «  Impossible  n'esl 
pas  un  mot  français,  »  disait  un  guerrier  de  celte  nation 
valeureuse  et  entreprenante;  avec  combien  plus  de  raison 
ne  disons-nous  pas  :  «  Impossible  n'est  pas  un  mot  chrétien.» 


VOYAGES» 

VOïAGE    DE     M.    STEWAnT    AUX   îl.ES  SANDWICH. 

Sixième  article. — Des  lois  et  des  écoles. 

Le  degré  de  civilisation  auquel  les  chefs  et  une  partie  de 
la  population  sont  parvenus,  et  l'importance  toujours  crois- 
sante de  ce  groupe  d^îles,  sous  le  rapport  du  commerce, 
et  comme  offrant  aux  baleiniers  et  aux  autres  navires  qui 
traversent  l'Océan  Pacifique  des  facilités  pour  réparer  leurs 
dommages  et  renouveler  leurs  provisions,  rendent  fort 
désirable  qu'un  journal  soit  publié  dans  leportd'IIonolulu  , 
en  hawaiien  et  en  anglais.  Depuis  deux  ou  trois  ans ,  on  a 
plusieurs  fois  dû  y  suppléer  par  des  bulletins  imprimés.  Le 
roi  et  les  chefs  sont  si  souvent  dans  le  cas  de  s'adresser  att 
public  par  la  voie  de  la  presse,  et  les  matériaux  propres  à 
être  insérés  utilement  dans  une  feuille  périodique  et  à  eu 
rendre  la  lecture  intéressante ,  sont  si  nombreux  ,  que  si  les 
missionnaires  avaient  le  temps  d'en  diriger  la  publication, 
nous  verrions  bientôt ,  je  n'en  doute  pas  ,  paraître  ut\  Jour- 
nal des  Iles  Sandwich.  Le  roi  et  l-i  régente  ordonnèrent, 
aussitôt  après  l'audience  du  capitaine  Finch  ,  qu'on  impri- 
mât le  discours  qu'il  avait  prononcé,  et  la  lettre  du  prési- 
dent dont  il  était  porteur,  et  qu'on  distribuât  ces  pièces  aux 
nobles  et  aux  hahitans  les  plus  éclairés.  Ou  eût  aussi  la  poli- 
tesse d'en  envoyer  quelques  exemplaires  au  capitaine  et  aux 
officiers. 

Les  étrangers  de  toute  condition  qui  demeurent  à  Oaliou 
ont  toujours  ,  à  un  petit  nombre  d'exceptions  près  ,  refusé 
de  reconnaître  au  gouvernement  le  droit  de  leur  appliquei' 
les  lois  du  pays  ,  soutenant  l'étrange  doctrine  politique  que 
ces  lois  doivent  les  protéger,  mais  qu'ils  ne  sont  pas  tenus  d'y 
obéir.  Je  11c  crains' même  pas  d'ajouter  qu'ils  ont  toujours 


LE  SEMEUR. 


69 


<lL'  opposes  à  IVlaMisscmcnt  de  tpiitcsi  lois  quelconques.  La 
i-.iisoii  qu'ils  eu  doniiciilcst  que  ces  lois  seraient  faites  par 
les  niissionuaiies  j  mais  leur  motif  véritable  est,  je  le  pense, 
le  désir  qu'ils  ont  que  toute  la  nation  reste,  le  plus  long-temps 
possible,  sans  lois  sur  tout  ce  qui  n'intéresse  pas  la  sûreté  de 
leurs piopriétés  et  de  leurs  personnes.  L'abolition  de  l'ido- 
làtric  ,  l'introduction  du  Cluistianismc ,  le  changement  qui 
eu  est  résulté  dans  la  condition  du  peuple,  l'adoption  de 
nouvelles  coutumes,  la  formation  de  nouvelles  habitu- 
de» ,  la  connaissance  de  la  vérité  et  des  élémens  des  sciences 
humaines  ,  et  l'établissement  d'une  imprimerie  ,  ont  cepen- 
dant rendu  de  nouvelles  lois,  non  seulement  désirables, 
mais  même  nécessaires.  Les  voyageurs  les  plus  capables  de 
juger  des  besoins  de  ces  îles,  qui  les  ont  visitées  depuis  quel- 
que temps  ,  ont  compris  cette  nécessité  ,  et  ont  insisté  au- 
près du  gouveinement  sur  l'importance  qu'il  y  a  à  promul- 
guer des  lois  en  rapport  avec  les  lumières  et  les  connais- 
sances qu'on  y  possède  aujourd'hui. 

Dès  1825  ,  lord  Byron,  ayant  été  admis  dans  un  conseil 
des  chefs,  qui   s'étaient  réunis  pour  reconnaître  les  droits 
du  roi  actuel   au  troue,  (t  pour  nommer  une  régence  du- 
rant sa  minorité,  saisit  cette  occasion  pour  leur  présenter  un 
projet  de  lois  civiles  adaptées  à  leur  nouvelle  position  ,  et 
des  réglemcus  maritimes  pour  les  navires  étrangers  qui  fré- 
<(uentent  leur  port.    Ces   derniers  furent   aussitôt  mis  en 
vigueur,  et  en   remplacèrent  d'autres   qui  contenaient  des 
.  dispositions  injustes.    Les  conseils  de  lord   Byron  avaient 
davantage  pour  objet  la  forme  du  gouvernement ,  les  droits 
respectifs  du   roi,  des  chefs  et  du  peuple,  leurs   rapports 
entre  eux  et  la  propriété  des  terres,  que   la  ci-éation  d'un 
code  criminel  et  municipal.  Veis  la  fin  de  cette  même  an- 
née, les  régens  et  les  chefs  essayèrent  de  poser  les  bases  de 
lois  sur  ces  divers  sujets.  Ils  commencèrent  par  réunir  un 
ronseil,  où  lesprcceptes  du  Décalogue,  qui  leur  paraissaient 
contenir  les  principes  les  plus  élevés  sur  la  morale  et  sur  les 
rapports  sociaux,  furent  publiquement  discutés  j  ou  arrêta 
de  publier  les  dix  commandemcns ,  sans  cependant  y  join- 
dre des  clauses  pénales  ;  cette  mesure  devait  servir  à  prcpa- 
ler  les  esprits  à  la  promulgation  de  lois  spéciales  fondées 
sur  les  mômes  principes.  Quelques-uns  des  missionnaires 
avaient  été  invités  par  les  régens  Karaimoku  et  Kaahumanu 
à  être  présens  à  la  discussion  ;    mais  les  habitans  étrangers 
l'ayant  appris,  un  certain  nombre  des  plus  inlluens  accou- 
rurent et  interrompirent  bruyamment  le  conseil ,  se  livrant 
aux  plus  indignes  menaces  contre  les  missionnaires  ,  même 
à  celle  d'attenter  à  leur  vie  ,  tellement  que  les  chefs  effiayés 
renoncèrent  pour  quelque  temps  à  réaliser  leurs  desseins. 

Deux  ans  après, en  décembre  iSi'j,  quoique  l'opposition 
des  étrangers  contre  toute  tentative  d'établir  des  lois  ré- 
pressives du  vice  eût  plutôt  augmenté  que  diminué  ,  le  roi 
et  les  chefs  réunis  en  conseil,  arrêtèrent  la  promulgation 
de  lois  contre  le  meurtre,  le  vol  et  l'adultère.  Elles  pro- 
nonçaient la  peine  de  mort  contre  le  premier  de  cci  cri- 
mes,  et  celle  de  la  prison  contre  les  deux  auties.  Le  roi, 
entouré  des  principaux  chefs,  et  placé  près  d'un  bosquet  de 
cocotiers  voisin  du  rivage,  en  fit  lecture  à  une  foule  im- 
mense ,  à  laquelle  se  mêlèrent  les  étrangers.  Ces  lois 
furent  aussitôt  imprimées  et  répandues  à  un  grand  nombre 
d'exemplaires.  Peu  de  temps  après  ,  on  en  ajouta  d'autres 
contre  le  jeu  ,  l'ivrognerie,  la  prostitution,  la  profanation 
du  dimanche  et  la  cohabitation  de  personnes  non  mariées. 

Il  avait  été  convenu  que  le  capitaine  se  rendrait  dans 
l'après-midi  chez  le  roi ,  pour  y  voir  la  princesse  et  les  prin- 
cipaux chefs  des  Iles  du  Vent.  IN^ous  les  y  trouvâmes  en  effet 
réunis.  Le  capitaine  saisit  cette  occasion  de  les  entretenir 
de  leurs  droits  comme  gouvernement,  et  des  principes  sur 
lesquels  il  leur  conseillait  de  faire  reposer  leurs  actes  pu- 
blics et  leurs  lois.  Il  insista  en  particulier  sur  la  réalité  d'un 


droit  que  les  étrangers  ont  toujours  voulu  leur  contester, 
celui  de  faire  des  lois  indistinctement  obligatoires  pour  tons 
les  liabitansde  l'île,  et  il  les  invita  à  adresser  à  notre pouver- 
nemeiit  toutes  les  plaintes  auxquelles  la  conduite  des  ci- 
toyens américains  qui  y  demeurent  pourrait  donner  lieu. 
On  leur  a  jusqu'ici  si  complètement  laissé  ignorer  ces  cho- 
ses ,  qu'ils  ne  pouvaient  se  lasser  de  les  entendre. 

Le  costume  et  les  manières  de  la  princesse  et  de  Kapio- 
lani  nous  convainquirent  que  les  progrès  que  nous  avions 
remarqués  chezles  chefs  d'Oahou,  s'étendaicntaussi  à  ceux 
des  autres  îles.  La  princesse  ,  élégamment  vêtue,  pleine  de 
dignité  et  de  politesse  dans  ses  manières  ,  parut  au  capitaine 
être  une  jeune  femme  pleine  de  bon  sens  et  d'esprit.  Ka- 
piolani ,  plus  âgée  ,  avait  un  air  respectable.  Peisonne  ne 
paraissait  prendre  autant  qu'elle  intérêt  à  la  conversation. 
A  plusieurs  reprises, je  la  vis  essuyer  ses  larmes.  Eu  nous 
rendant  du  palais  à  la  chapelle ,  où  l'on  lient  chaque  se- 
maine, à  pareil  jour,  une  réunion  religieuse  ,  elle  me  dit 
en  pleurant  :  «  Oh  I  AL  Stewart ,  c'est  vraiment  une  grande 
faveur  pour  nous  que  cette  visite  de  votre  capitaine;  nous 
sommes  bien  heureux  de  ce  message  du  grand  chef  de  l'A- 
mérique. La  joie  de  mon  cœur  est  grande  ;  car  j'ai  l'espoir 
que  la  captivité  d'Hawaii  touche  à  sa  fin  I  »  Hawaii  a  en  effet 
été  long-temps  encapeivitè.  Elle  a  souffert  dans  la  captivité 
du  paganisme,  de  l'ignorance,  de  la  superstition  et  de  la 
crainte  ;  dans  la  captivité  des  hommes  licencieux  qui  l'ont 
visitée,  et  qui  en  ont  trompé  les  habitans.  Mais  ses  dieux 
de  bois  et  de  pierre  sont  renversés.  Celui  qui  veut  que  tous 
les  hommes  l'adorent  en  esprit  et  en  vérité  est  vraiment  le 
seul  Dieu  qu'on  y  reconnaît  et  qu'on  y  adore.  La  religion 
et  les  connaissances  qu'elle  répand  dissipent  peu  à  peu  les 
ténèbres,  et  le  vice,  qui  jadis  se  montrait  sans  rougira  la 
face  des  cieux,  est  enfin  forcé  de  se  cacher  dans  l'ombre. 
Que  quelques  voix  amies  se  fassent  encore  entendre  ,  et  la 
Captivité  d'Hawaii,  non  seulement  touchera  à  sa  fin  ,  mais 
uiême  aura  cessé. 

Peu  de  jours  après  notre  arrivée  à  Oahou  ,  nous  avons 
visité  les  écoles  j  c'était  le  moment  où  les  classes  les  plus 
avancées,  qui  contiennent  plusieurs  centaines  d'élèves  se 
livraient  à  des  exercices  de  lecture,  d'écriture,  d'arithmé- 
tique, de  géographie,  d'histoire  et  de  chant  sacré;  nous  en 
fûmes  trèE-satisf;ïits.  Beaucoup  d'élèves,  hommes  etfemmes 
écrivaient  aussi  bien  que  le  font  chez  nous  les  personnes 
qui  ont  reçu  une  éducation  ordinaire.  Nous  vîmes  le  roi  et 
les  chefs ,  entre  autres  le  gouverneur  Boki  et  sa  femme  h 
la  tête  de  leurs  classes,  donnant  l'exemple  de  la  plus  loua- 
ble émulation  ,  pour  être  les  premiers  par  l'étendue  do. 
leurs  connaissances,  comme  ils  le  sont  par  leur  ranp.  Le 
roi  lut  à  haute  voix  ,  en  notre  présence,  quelques  phra- 
ses anglaises,  et  il  le  fit  avec  une  facilité  et  une  pureté  d'ac- 
cent qui  nous  surprirent.  Il  comprend  assez  bien  notre 
langue;  mais  il  ne  la  parle  pas  volontiers,  dans  la  crainte  de 
faire  des  fautes.  On  nous  montra  une  corbeille  remplie 
d'ouvrages  de  femmes ,  ftiits  par  les  jeunes  filles  de  la  classe, 
de  miss  Ward,avec  tout  le  goût  et  le  soin  d'une  habile  cou- 
turière. Plusieurs  des  femmes  de  lîle  sont  si  adroites  dans 
ce  genre ,  que  l'élégance  et  le  fini  des  vêtemens  qu'elles 
confectionnent  nous  étonnèrent  beaucoup.  Elles  sont  con- 
stamment occupées  par  les  nombreuses  commandes  qui  leur 
sont  faites ,  et  gagnent  leur  vie  de  cette  manière. 

Quoique  le  capitaine  Finch  eût  assisté  à  l'examen  trimes- 
triel ,  Kaahumanu  désira  lui  faire  voir  un  examen  général 
des  écoles  de  l'île.  On  en  fut  bientôt  averti  dans  tous  les 
districts  d'Oahou,  et  chacun  s'y  prépara  de  son  mieux.  Cet 
examen  eut  lieu  hier  dans  la  chapelle,  vaste  bâtiment  de 
cent  quatrc-vint-dix-huit  pieds  de  long  sur  scixantedix- 
huit  pieds  de  large.  Les  écoliers  de  tout  rang  et  de  tout  ;1ge 
étnient  au  nombre  de  plusieurs  milliers,  qui,  ne  pouvant, 


70 


LE  SEMEtR. 


à  beaucoup  près,  entier  lous  à  la  fois  dans  la  chapelle,  fu- 
rent introduits  par  ilistricts.  La  matinée  fut  consacrée  à  exa- 
miner les  élèves  des  écoles  établies  depuis  peu  dans  les  parties 
les  plus  leculées  de  l'île,  et  ceux  des  classes  où  l'on  se  bor- 
ne à  enseigner  la  lecture.  Tous  ces  gens  étaient  vêtus 
d'étoffe  fobriquée  dans  le  pays  et  drapée  autour  de  la  taille 
avec  goût.  Chaque  école  était  en  uniforme.  Les  unes  por- 
taient des  manteaux  noirs  ,  d'autres  des  manteaux  jaunes  , 
rouges,  blancs,  rayés,  tacJietés  ou  unis.  Jamais  encore  je 
n'avais  vu  un  tel  bonheur  régner  sur  les  visages.  Chacun 
avait  l'air  de  vouloir  montrer  qu'il  attache  une  véritable 
importance  à  ces  diverses  études,  et  qu'il  se  réjouit  du 
nouvel  ordre  de  choses. 

L'après-midi  avait  été  fixée  pour  l'examen  des  classes  les 
plus  avancées,  qui  ont  beaucoup  dépassé  le  reste  de  la  po- 
pulation. Le  capitaine  s'y  rendit,  accompagné  de  tous  les  of- 
ficiers qui  purent  quitter  le  vaisseau.  Tous  les  étrangers  et 
les  consuls,  qui  avaient  appris  qu'il  devait  y  avoir  une  céré- 
monie extraordinaire  ,  y  étaient  déjà  et  attendaient  notre 
arrivée.  Afin  de  préparer  au  capitaine  et  aux  officiers  un 
plaisir  nouveau  ,  les  indigènes  se  présentèrent  dans  l'ancien 
costume  national,  auquel  ils  firent  cependant  les  change- 
niens  qu'exige  aujourd'liui  la  décence.  Les  diverses  écoles 
occupaient  les  deux  tiers  de  la  chapelle; le  reste  en  avait  été 
réservé  pour  les  femmes  des  chefs.  Elles  arrivèrent  en  pro- 
cession avec  toute  la  pompe  qui  entourait  autrefois  leur 
dignité.  Vu  des  places  que  nous  occupions,  ce  spectacle, 
avait  quelque  chose  d'imposant. 

L'examen  roula  sur  la  lecture  ,  l'écriture  et  l'arithméti- 
que. Il  se  termina  ,  au  bout  d'une  heure  ,  par  le  chant  d'une 
hymne  et  une  courte  prière.  La  plus  grande  partie  des 
écliantillons  d'écritures  qu'on  nous  présenta  étaient  des  let- 
tres qui  m'étaient  adressées  et  qui  exprimaient  la  satisfac- 
tion qu'on  éprouvait  de  me  revoir,  et  les  vues  des  diffcrens 
écrivains  sur  des  sujets  religieux  ou  relatifs  à  leurs  études,' 
Plusieurs  centaines  de  ces  lettres  me  furent  remises ,  après 
avoir  circulé  parmi  les  étrangers.  Plusieurs  de  ceux-ci  ne 
prenaient  aucun  intérêt  aux  progrès  de  ce  peuple,  et  soute- 
naient avec  affectation  que  les  missionnaires  n'ont  opéré 
aucun  bien  et  que  les  indigènes  n'ont  pas  de  capacité  pour 
apprendre.  Ils  avaient  l'air  d'être  mécontens  du  plaisir  que 
nous  éprouvions  ,  et  ne  s'en  cachaient  point.  L'attentioa 
d'un  de  nos  officiels  ayant  été  attirée  par  la  facilité  et  l'intel- 
Igence  avec  laquelle  les  élèves  d'nne  classe  de  calcul  réci- 
taient la  table  de  multiplication,  il  eu  exprima  sa  surprise  et 
sa  satisfaction  à  un  de  ces  étrangers,  assis  près  de  lui.  Mais 
celui-ci,  loin  de  les  partager,  lui  répondit,  avec  un  geste  de 
mépris  :  «  Ce  sont  des  perroquets ,  monsieur  j  ils  ne  com- 
prennent rien  à  ce  qu'ils  disent.  »  Au  même  instant,  un 
jeune  liommc  apporta  à  l'officier  une  ardoise  sur  laquelle  il 
venait  de  faire  une  addition  longue  et  difficile,  et  lui  de- 
manda si  elle  était  juslej  elle  se  trouva  être  sans  faute. 
Alors  l'officier  se  tourna  vers  son  voisin  ,  et  lui  dit  en  riant , 
qu'on  pourrait  peut-êti'e  venir  à  bout  d'apprendre  à  un 
perroquet  à  répéter  la  table  de  multiplication  ;  mais  qu'il 
faudrait  un  oiseau  merveilleux  pour  additionner,  sans  faute, 
ces  longues  colonnes  de  chiffres. 

Nous  sortîmes  avant  le  cortège  pour  le  voir  défiler.  Les 
en'ans  dcReknanoa  ouvraient  la  marche,  portés  sur  des  es- 
pèces de  palanquins  ;  mais,  peu  accoutumés  à  se  voir  ainsi  en 
l'air  et  tout  effrayés ,  ils  se  mirent  à  jeter  de  tels  cris , 
que  leurs  porteurs  furent  obligés  de  les  prendre  dans  leui-s 
bras.  Après  eux,  venaient  les  reines  ,et  plus  loin  la  prin- 
cesse ,  précédée  du  roi  et  de  sa  suite ,  et  escortée  par  un 
détachement  de  la  garde  royale  qui  ouvrait  un  passage 
aux  porteurs  de  son  tiôue  ,  à  travers  la  foule  immense  qui 
se  pressait  sur  la  route. 


DE  L'OPINIO.^ 

HELATIVEMENT  AU  CHRISTIANISME,  AU  DIX-NEUVIEME  SIECLE. 

Le  Christianisme  voit  dans  l'homme  l'être  moral  et  im- 
mortel ,  beaucoup  plus  que  l'être  social.  Il  est  une  foi  reli- 
gieuse, une  loi  morale  ,  avant  de  devenir  une  charte  d'af- 
franchissement pour  les  peuples  ,  une  source  de  bien-être 
et  de  perfectionnement  pour  l'humanité  prise  en  masse.  Il 
sépare  profondément  l'ordre  spirituel  de  l'ordre  temporel;  et 
c'est  dans  le  premier  qu'il  se  place  et  se  renferme  ;  c'est  de 
là  qu'il  pénètre,  anime  et  régit  le  second.  11  ne  prétend  ré- 
gner sur  le  monde  extérieur  qu'en  régnant  au  fond  des 
âmes  :  plus  il  reste  à  l'état  de  puissance  morale  ,  conformé- 
ment à  sa  nature  et  à  sa  destination  célestes,  plus  son  action 
sur  la  société  est  étendue ,  forte  et  salutaire  ;  il  la  perd  ou  la 
compromet,  dès  que,  contre  l'esprit  de  son  institution, 
il  veut  se  transformer  plus  ou  moins  en  puissance  poli- 
tique. 

Remarquons  encore  que  les  bienfaits  temporels  du  Chris- 
tianisme, quelque  immenses  qu'ils  soient  ou  qu'ils  doivent 
être  dans  l'avenir  ,  se  trouvent  à  peine  indiqués  dans  l'E- 
vangile, tant  ils  sont  peu  de  chose  auprès  du  gi-and  salut 
qu'il  annonce  et  qu'il  offre  an  nom  de  Christ.  S'il  tend  à 
rendre  de  jour  en  jour  plus  calme  ,  plus  douce  et  plus  heu- 
reuse notre  vie  extérieure  et  terrestre  ,  comme  nous  l'ap- 
prenons de  l'expérience  autant  que  de  l'examen  de  ses  doc- 
trines ,  s'il  améliore  graduellement  le  sort  de  l'humanité  par 
le  nouvel  esprit  qu'il  répand  en  elle  ;  ce  n'est  pourtant  pas 
là  son  but  direct  et  réel;  car  il  regarde  surtout,  on  peut 
presque  dire  uniquement,  à  notre  vie  intérieure  et  céleste  ; 
ces  biens  d'un  ordre  inférieur,  les  seuls  dont  le  monde  lui 
tienne  compte,  et  dont  il  lui  garde  quelque  reconnaissance, 
entrent  à  peine  dans  ses  promesses;  il  les  donne  en  quelque 
sorte  par-dessus  le  marché.  , 

Cependant,  c'est  par  son  influence  sociale  qu'on  l'envi- 
sage de  préférence  depuis  plus  d'un  siècle;  c'est  par  là  prin- 
cipalement qu'on  le  juge,  parla  qu'on  l'attaque  et  qu'on  le 
défend.  Nous  pouvons  nous  en  attrister,  mais  nous  ne  de- 
vons pas  nous  en  étonner.  Les  questions  politiques  se  sont 
naturellement  placées  en  première  ligne  pour  ces  généra- 
tions que  le  matérialisme  tient  courbées  vers  la  terre ,  et 
qui  semblent  avoir  perdu  toute  pensée  de  Dieu  et  du  ciel  , 
tout  souci  de  leur  âme  et  de  leur  immortalité.  Entièrement 
vouées  aux  intérêts  individuels  ou  sociaux ,  elles  ne  peuvent 
que  faire  de  ces  intérêts  la  règle  et  la  mesure  de  leurs  juge- 
mens  ,  comme  elles  en  ont  fait  le  mobile  et  le  but  de  leur 
existence.  Eh  !  bien  ,  chose  remarquable ,  c'est  de  là  que  le 
siècle  semble  devoir  remonter  vers  la  foi  chrétienne.  Dans 
cet  abîme  où  il  s'enfonçait,  croyant  s'éloigner  d'elle  de  plus 
en  plus ,  il  la  rencontre  eu  face  ;  attaché ,  enchaîné  à  la 
terre  ,  il  éprouve  tout  à  coup  le  désir  ou  le  besoin  de  se 
rctotirner  vers  le  ciel  et  vers  Dieu;  il  commence  à  sentir 
qu'en  se  séparant  du  monde  invisible ,  pour  ne  s'occuper 
que  de  ce  qu'il  nomme  le  positif  de  la  vie,  en  laissant  do 
côté  notre  nature  morale  et  nos  espérances  immortelles  ,  eu 
i-eléguant  la  religion  dans  ses  temples ,  on  n'est  parveuu 
qu'à  ébranler  la  société  dans  ses  bases  les  plus  profondes , 
à  compromettre  sa  félicité,  sa  sécurité,  et  jusqu'à  son  exis- 
tence; il  commence  à  comprendre  que  les  croyances  et  les 
mœurs  sont  des  principes  d'ordre ,  de  repos ,  de  bonheur 
public  plus  indispensables  qu'il  ne  l'avait  imaginé,  et  qu'il 
faut  en  tenir  plus  de  compte  que  ne  l'a  fait  la  sagesse  hu- 
maine ,  sous  peine  de  retomber  dans  le  cahos  ou  de  redes- 
cendre à  l'état  sauvage.  Deriière  ces  intérêts  matériels,  au 
fond  de  ces  questions  sociales  et  politiques,  on  retrouve 
l'Evangile,  ce  guide  céleste  auquel  le  monde  chrétien  doit 
tout  ce  qu'il  est,  dont  il  avait  voulu  se  défaire  ou  se  passer 


LE  SEMEUR. 


71 


dans  un  momciii  de  délire,  et  qui  lui  offre  encore  le  secours 
de  sci  lumières,  l'appui  de  ses  direclions  pour  le  conduire 
à  des  progiès  nouveaux  ;  plus  les  vues  s'clcndent ,  plus  les 
éludes  économiques  et  politiques  se  complètent,  plus  on 
apcrçoitla  nécessité  de  reveniràce  Livrcqui  réunit  l'homme 
à  Dieu,  la  terre  au  ciel  ,  et  qui  contient  le  secret  de  nos 
destinées  présentes  comme  celui  de  nos  destinées  éternelles. 
Ainsi  se  vérifie  le  mot  célèbre  de  Bacon,  et  en  toutes  choses, 
la  vérité  conduit  ou  ramène  au  Christianisme. 

A  cet  égard,  comme  à  bien  d'autres,  il  existe  déjà  une 
notable  différence  entre  le  point  de  vue  de  notre  siècle  et 
celui  du  siècle  dernier.  Après  l'aveugle  hostilité  des  encyclo- 
pédistes ,  après  la  triste  indifférence  de  l'empire ,  l'opiniou 
se  réveille  en  retrouvant  pleines  de  vie  et  de  foi'ce  ces  croyan- 
ces chrétiennes  qu'on  lui  avait  dit  expirantes,   ou  même 
complètement  mortes,  et  eu  découvrant,  contre  son  atten- 
te, qu'elles  sont  la  source  véritable  de  la  civilisation  mo- 
derne,   L'unique  base  solide  de  la  félicité  et  de  la  sécurité 
publiques,  la  cause  première  et  le  principal  mobile  du  pro- 
grès social.   Il   est  arrivé  en  économie  et  en  politique  la 
même  chose  qu'en  chronologie,  en  archéologie,  en  géolo- 
gie. Le  jugementde  ces  sciences  nouvelles ,  relativement  au 
Christianisme,  fut  d'abord  plus  que  sévère;  mais  à  mesure 
qu'elles  ont  avancé,  pénétré  au  fond  des  choses,  mieux  con- 
nu l'organisation  de  la  société ,  les  ressorts  qui  la  font  mou- 
voir,  les  liens  qui  la  tiennent  unie ,  les  conditions  réelles  de 
son  perfectionnement  et  de  sou  bien-être,  elles  ont  vu  leur 
erreur  et  leur  injustice  envers  la  religion  qui  a  présidé  à 
l'enfantement  du  monde  nouveau,  qu'on  a  nommé,  à  cause 
de  l'influence  que  le  Christianisme  a  exercée  sur  ses  déve- 
loppcmens,   le  monde  chrétien  j  et  rëlbge  a  remplacé  le 
blâme;  le  respect,  l'admiration  ,  la  gratitude  des  hommes 
les  plus  en  avant  de  leur  siècle  ont  imposé  silence  aux  cris 
de  la  haine  et  aux  dédains  de  la  légèreté. 

Nous  pouvons  nous- souvenir  encore  du  temps  où  l'on  ne 
voyait  dans  la  religion  chrétienne  qu'une  superstition  judaï- 
que,  une  source  de  désordres  et  de  malheurs  publics,  un 
obstacle  au  progrès  social ,  une  cause  permanente  de  servi- 
tude.  £a  l'anéantissant,  comme  on  espérait  le  faire ,  on 
croyait  travailler  au  bonheur  du  genre  humain  et  préparer 
son  entieraffranchissement  ;  c'était  la  haute  mission  que  s'at- 
tribuait ce  qu'on  nommait  alors  la  philosophie  ;  c'était  l'œu- 
vre réservée  au  grand  siècle.  On  sait  aujourd'hui  ce  que 
valaient  ces  idées  qui  s'étaient  si  rapidement  emparées  de 
toutes  les  classes  ;  on  sait  qu'elles  ne  procédaient  que  d'igno- 
rance des  conditions  vitales  du  bien-être  et  du  perfection- 
nement social ,  ainsi  que  de  la  nat;ire ,  de  l'action  et  des 
tendances  réelles  du  Christianisme.  On  reconnaît  générale- 
ment que  la  société  doit  au  Christianisme,  outre  la  destruc- 
tion d'une   foule  de  coutumes  immorales  et  barbares ,  la 
réhabilitation  de  la  femme  dans  le  rang  qui  lui  appartient , 
la  disparition  de  préjugés,  de  vices  et.d'erreurs innombra- 
bles.; l'esprit  de  bienveillance  qui  a  créé  tant  d'institutions 
utiks,  adonci  tant  de  misères  etproduitde  nouvelles  mœurs; 
la  proclamation  de  l'égalité  des  hommes  devant  Dieu,  prin- 
cipe de  l'égalité  devant  la  loi,  et  par  conséquent  de  toute 
vraie  liberté.  On  avoue  sans  peine  qu'il  a  amené  la  rénova- 
tion civile  et  politique  du  monde,  en  opérant  ou  du  moins 
en  commençant  sa  régénération  morale.  Il  est  vrai  qu'on  ue 
voit  guère  là  qu'un  grand  fait  historique;  on  n'a  qu'une 
idée  fausse  ou  confuse  de  la  nature  et  de  la  puissance  de  la 
cause  dont  il  est  sorti;  aussi,  par  une  erreur  nouvelle,  la 
suppose-t-on  épuisée,  lorsqu'à  peine  elle  a  commencé  à 
agir  et  à  montrer  une  partie  des  effets  qu'elle  est  destinée  à 
produire.  Mais  enfin  le  fait  lui-même  est  maintenant  dé- 
monti-é  et  universellement  admis  ;  et  c'est   pour  cela  que 
bien  des  gens  aiment  et  honorent  le  Christianisme;  ils  s'y 
rattachent  en  vue  de  ce  que  le  monde  a  reçu  de  lui  ou  de  ce 


qu'il pcuten  attendre;  ilsle  veulent  comme  nécessaire  à  Ja  sé- 
curité ctà  la  félicité  publiques.  Lour  vétiéi-alion  croîtrait  sans 
doute  s'ils  connaissaient  mieux  ses  bienfaits  positifs  et  népa- 
tifs,  individuels  et  sociaux,  s'ils  se  rappelaient  que  son  heu- 
reuse influence  est  plus  intérieure  qu'ajipaicnte  ,  s'ils  pou- 
vaient calculer  la  somme  des  biens  qu'jl  a  produits  celle 
des  maux  (ju'il  a  prévenus,  et  évaluer  le  prix  des  consola- 
tions, du  calme  ,  du  bien-être  qu'd  a  versés  dans  les  âmes 
et  au  sein  des  familles  ^  à  travers  les  âges.  Cependant  ce  res- 
pect, cette  justice  rendus  au  Christianisme,  ne  sont  point 
encore  lu  foi  chrétienne.  Tout  en  lui  accordant  la  ploirc 
d'avoir  fait  faire  à  l'humanité  un  pas  immense  vers  des  des- 
tinées meilleures,  tout  en  lui  donnant  volontiers  l'épi thète 
de  divin,  on  ne  prétend  pas  se  ranger  au  nombre  de  se» 
disciples;  souvent  même  on  reste  parmi  ses  ennemis  décla- 
rés; on  lui  cherche  des  origines  humaines,  sans  daipner 
s'occuper  des  titres  qui  établissent  son  origine  céleste. 

Mais  si  ce  n'est  pas  encore  de  la  foi ,  c'est  pourtant  uu 
acheminement  à  la  foi  :  la  grande  pierre  de  scandale  contre 
laquelle  avait  heurté  le  dernier  siècle,  est  ôtée.  La  recon- 
naissance d'uH  fait  historique  aussi  considérable  doit  néces- 
sairement conduire  à  la  recherche  de  sa  cause.  Il  est  étranpo 
qu'on  admette  que  le  Christianisme  n'a  agi  sur  les  constitu- 
tions qu'eu  agissant  sur  les  mœurs  ,  qu'il  n'a  changé  la  so- 
ciété qu'en  changeant  l'homme,  et  qu'on  étudie  si  peu  sa 
puissante  morale  ,se  contentant  de  l'admirer  sur  parole.  Il 
est  étrange  qu'en  voyant  la  haute  influence  qu'il  a  exercée 
sur  le  monde  par  les  nombreux  principes  qu'il  y  a  répandus 
on  s'inquiète  si  peu  de  savoir  au  juste  quels  sont  ces  prin- 
cipes, d'où  ils  sont  venus  ,  ce  qui  a  fait  leur  force  et  leur 
empire.  Il  y  aurait  pourtant  là  deux  grandes  leçons  à  rece- 
voir: l'une,  que  le  progrès  social  n'est  en  dernière  analyse 
qu'un  progrès  moral;  l'autre,  que  la  morale  chrétienne,  dans 
laquelle  notre  civilisatiou,  notre  ordie  politique  ont  leur 
origine  et  leur  base  ,  repose  elle  -  même  tout  eutière  sur  la 
foi  chrétienne;  car  cette  morale  n'est  que  l'amour  de  Dieu 
et  du  prochain  ,  qui  se  forme  dans  l'âme  au  pied  de  la  croix 
de  Christ.  Ceci  mènerait  à  réfléchir  sur  autre  chose  que  no- 
tre existence  et  notre  félicité  terrestres  ;  on  se  demanderait 
quelle  est  notre  place  dans  l'échelle  des  êtres,  quelle  est  no- 
tre destinée ,  quelles  sont  nos  relations  avec  Dieu  et  avec  le 
monde  des  esprits;  on  aurait  entrevu  à  l'homme  de  nou- 
veaux rapports  et  de  nouveaux  intérêts. 

Or,  dès  qu'on  cessera  de  ne  considérer  l'homme  que  dans 
ses  rapports  et  ses  intérêts  matériels ,  dès  qu'on  en  viendra 
à  s'occuper  sérieusement  de  sa  nature  morale  et  de  ses  fihs 
immortelles,  on  apercevra  les  étonnantes  harmonies  du  Chris- 
tianisme avec  les  instincts  et  les  états  divers  de  son  âme,  on 
admirera  comme  il  répond  aux  besoins  les  plu»  intimes  de- 
là conscience  et  dû  coeur  ,  on  reconnaîtra  par  l'expérienci' 
intérieure  la  réalité,  et  par  conséquent  la  vérité  de  ses  doc- 
trines dogmatiques;eomfnerutihté,  la  bienfaisante  influence,  . 
et  par  conséquent  la  vérité  des  doctrines  morales  se  dé- 
montre par  l'expérieHce  extérieure  de  la  société.  Sous  le  rap- 
port spirituel,  qui  est  son  rapport  principal  et  direct,  il  pro- 
met et  donne  bien  davantage,  il  est  bien  plus  grand  ,  bien 
plus  puissant,  bien  plus  admirable  que  sous  lerapport  tempo- 
rel ,  qui  n'est  que  son  rapport  indirect  et  accessoire.  Quand 
on  a  reconnu  etsurtout  éprouvé  ce  qu'il  est  à  cet  égard,  on 
répète  avec  une  profonde  conviction  ce  mot  de  l'Apô- 
tre :  «  je  n'ai  point  honte  de  l'Evangile  de  Christ  ;  car 
»  il  est  la  puissance  de  Dieu  ,  pour  le  salut  de  tous  ceux 
»  qui  croient  !  »  Espérons  que  les  dispensations  de  la 
Providence  vont  arracher  l'homme  à  la  frivolité  de  ses  pré- 
occupations et  de  ses  attachemens  actuels,  le  contraindre  de 
se  souvenir,  plus  qu'il  ne  fait,  qu'il  est  un  être  moral  et  im- 
mortel, et  le  forcer,  en  le  frappant  de  plus  en  plus  du  sen- 
timent de  l'inconsunce  des  choses  de  ce  monde,  et  de  sw 


71 


LE  SEMEUR. 


propre  fragilité,  à  se  poser  avant  tout  cette  question  :  «  Que 
.)  faut-il  que  je  fjsse  pour  avoir  la  vie  cteruclle  ?  »  Alors 
s'ctcndront  rapidement  les  conquêtes  du  Christianisme.  Les 
grands  événemens  qui  s'accomplissent ,  l'état  général  des 
esprits  ,  les  mécouiptcs  politiques  de  notre  siècle  ,  l'cbran- 
lemcnt  universel  de  la  société,  l'épreuve  qu'elle  a  faite  de  ce 
que  valent  les  promesses  de  la  sagesse  humaine  ,  le  retour 
d'une  plnlosophiee^scntiellementspirituallSte,  les  nouvelles 
nations  chrétiennes  qui  se  formenlsur  divers  points  du  globe, 
par  dessus  tout  le  réveil  qui  s'opère  au  sein  des  anciennes 
Eglises,  une  foule  d'autres  signes  semblent  annoncer  que 
les  temps  approchent. 


MELANGES. 

L\  Bible  PORTÉE  ACX  PEliPLESnE  L'AFRlOtECESTBALE.PAR  M.RlCHARD 

Lander.—  m.  Laird,  de  Liverpool ,  dont  le  fiU  accompagne  M.  Richard 
Lander  dans  le  nouveau  voyage  qu'il  a  entrepris  pour  explorer  l'inténeur 
de  l'Afrique  ,  a  remis  à  ce'voyageur  dix  BiMes  el  cinquante  Nouvtaux- 
Teslamens  en  langue  arabe  ,  reliés  avec  soin  ,  quelques-uns  même  avec 
Juxe,  pour  èlre  offerts  en  présent  aux  rois  afrii'aios  des  bords  du  Niger. 
Ces  chefs  savent  presque  tous  lire  el  écrire  l'ar.ibe .  el  ceux  qui  ne  le  sa- 
vent pas  ont ,  à  ce  que  rapporte  M.  Lander,  des  secrétaires  ari^bes  qui 
peuvent  leur  faire  la  lecture  du  Livre  saint.  La  Société  Biblique  de  Lon- 
dres a  ,  de  son  côté,  couGé  il  M.  Lamler  cent  Nouveaux-Teslamens  el 
cenlexempl  ires  des  qualic  Ev.mgilcs  dans  ta  même  langue  ,  simplfmenl 
reliés.  La  Parole  de  Dieu  va  donc  être  poitée  dans  ces  contrées  à  peme 
connues  par  les  mômes  navires  qui  y  portent  les  premières  marchanJises 
européennes.  Le  Christianisme  y  pénétrera  en  même  temi.s  que  le  com- 
merce ,  el  quelques-uns  des  rés.illats  que  nous  espérions  de  ces  décou- 
verlcs  récentes  ne  tarderont  peut-être  pas  à  être  atleinls. 

SOCILTÉ  DD  PRÊT  CHARITABLE  ET  GRATUIT.  NoU'  HOUS  faiSOnS  un  de- 
voir de  faire  connaître  celte  utile  institution  ,  fondée  à  Toidnise  en 
i8-.7.  et  autorisée  en  1828  par  une  ordonnance  rojale.  Elle  a  déjà  rendu 
de  grands  services.  Il  soustrait  des  familles  malheureuses  aux  exigences 
des  iiéuriers .  qui  auraient  hâté  leur  ruine  ,  en  paraissant  la  prévenir. 

Lu  Société  du  prêt  chiritable  tt  gratuit ,  dont  le.capital  se  compose  de 
la  somme  de  5o,ooo  fr.,  divisée  en  100  actions  de  5oo  fr.  dMcuiie  , 
nui  ne  portent  aucun  intérêt ,  el  dont  le  remboursement  ne  peut  elre  exige 
avant  dix  ans .  prête  pjur  le  délai  de  trois  mois  de  petites  sommes ,  qm 
ne  peuvent  jamais  excéder  3oo  fr.,  sur  gage  ,  miis  sans  frais  m  intérêts , 
aux  personiles  domiciliées  dans  le  canton  de  Toulouse  ,  quelle  croit  dignes 
de  ccfe  faveur.  Si  la  somme  prêtée  nesl  pas  remboursée  au  bout  des 
irois  mois  le  g.ige  est  vendu  à  lencan  et  aux  enchères  publiques;  mais  si 
son  produit  est  plus  élevé  que  la  somme  avancée  ,  on  resli'ue  le  surplus  à 
l'emprunteur.  Si  ,  à  l'échéance  du  premier  délai  qui  lui  a  ete  accorde  , 
celui-ci  offre  de  paver  la. moitié  de  la  somme  qui  lui  a  été  prêtée,  et  af- 
firme qu'il  est  dans  Vimpossibilité  de  rembourser  le  tout ,  les  administra- 
teurs, dont  les  fonctions  sont  gratuites,  peuvent,  s'ils  le  jugent  conve- 
nable ,  lui  accorder  pour  le  payement  de  l'autre  moitié  un  nouveau  délai 
de  tro's  mois 

Nos  lecteurs  .ippiéeleronl  la  pensée  généreuse  qui  a  présidé  à  la  forma- 
tion de  celle  Société .  conçue  sur  le  même  plan  que  les  Monts-de  Piété , 
.sans  en  avoir  les  inconvénicns.  Djns  les  villes  manufaclu.-ières,  il  arrive 
souvent  que  des  ouvriers ,  obligés  de  se  procurer  les  moyens  de  payer  leur 
loyer,  ou  d'acheter  du  pain  peur  leurs  familles ,  recourent  a  de  petits  usu- 
riers ,  dont  le  nombre  y  est  toujours  considérable ,  et  mettent  en  gage  une 
portion  de  leurs  vêtemcns  ou  de  leur  mobilier,  dont  la  valeur  ne  tarde 
pas  à  être  absorbée  par  des  intérêts  exorbilans.  Nous  savons  qu'il  arri- 
vait souvent  à  Toulouse,  avant  la  fondation  de  la  Société  du  Prêt  chîn- 
tableel  graluil ,  qu'on  exigeât  d'eux  10  pour  100  par  mois!  L'adminis- 
tration paternelle  des  fondateurs  de  cette  institution  prévient  donc  bien 
des  maux.  Mais  qui  ne  s'aperçoit  en  même  temps  qu'elle  établit  entre  eux 
el  la  classe  ouvrière  des  rapports  qui  pcu\entêlre  d'une  grande  utilité 
pour  la  moralité  !  Ce  patronage  ,  dont  la  bienveillance  est  la  base  .  et  (pii 
est  exercé  par  des  hommes  charitables  ,  permet  de  donner  des  conseils 
ulilis ,  de  veill.T  à  ce  que  les  enfans  des  pauvrfS  fréqucntcrt  les  école»,  et 
de  rendra  une  foule  de  services  plus  importans  que  le  prêt  qui  a  donné 
lieu  à  ces  relation.. 

Qu'il  nous  soit  aussi  permis  de  faire  remarquer  qu'en  soulageant  le 
pauvres  de  cette  manière  ,  on  les  expose  beaucoup  moins  qu'en  leur  don- 
nant des  secours  à  perdre  ce  respect  d'eux-mêmes  qu'il  est  si  important 
qu'ils  conservent.  Leur  faire  un  prêt,  c'est  fdire  un  appel  à  leur  énergie  , 


c'est  leur  dire  qu'on  a  en  eux  la  confiance  qu'ils  feront  des  cff.jrls  pour 
restituer  ce  qu'on  leur  avance  ;  c'est  reconnaître  qu'on  les  croit  capables 
de  contracter  des  obligati  ins  ;  tandis  que  se  borner  à  leur  faire  des  dons  , 
c'est  souvent  les  habituer  à  se  reposer  sur  autrui ,  au  lieu  de  réveiller  (H 
eu\  des  f  cultes  qu'il  faudrait  maintenir  actives. 

Etat  des  Ecoles  en  Bavière.  —  La  Bavière  compte  5,3()^  école 
primaires  publiques,  cl  498,000  élèves  pour  une  population  de  3,960,000 
habit. ins.  Le  nombre  total  des  élèves  qui  rréquentenl  les  5,53o  ctablisse- 
mens  consacrés  à  l'éducation  est  de  .5oo,ooo  environ;  c'est  plus  du  hui- 
tième de  la  population.  Ce  fait  explique  les  progrès  de  ce  pays,  depuis 
trente  aos ,  sous  le  rapport  de  l'instruction, 

MÉJioi RE  adressé  AU  Roi,  par  M  IIermé-Dcqcesne.  —  M.  Hcrmc'- 
l>uqiiesne  vient  d'adresser  un  mémoire  au  roi ,  pour  lui  demander  de  sai- 
sir le  Conseil  des  ministres,  des  fins  de  sa  requête  du  10  aoiU  dernier. 
Quoiqu'il  ne  dépende ,  comme  ancien  lieutenant  de  juge  à  la  Martinique  . 
que  du  ministère  de  la  marine ,  il  doit  cependant  aus.i  compte  de  sa  con- 
duite au  garde-des-sceaux,  comme  appartenant  aujourd'hui  à  la  magistra- 
ture européenne  ;  et  ée  n'est  que  dans  le  Conseil  des  ministres  que  celui-ci 
pourra  être  juge  de  ses  actes  et  des  insinuations  dirigées  contre  lui.  Nous 
désirons  que  celte  démarche  ait  le  succès  qu'il  en  attend  ;  car  il  importe 
que  l'état  moral  des  colonies  soit  connu  ,  et  qu'on  sache  quelle  force  le 
[iiéjugé  de  la  couleur  y  conserve  encore.  M.  Hermé-Duquesne  vient  de 
[iviblier  son  mémoire  :  à  la  suite  de  celle  brochure  se  trouvent  diverses 
pièces  justificatives;  entre  autres,  deux  lettres  du  président  du  tribunal  de 
[iremière  instance  du  Fort-Roy«l,  où  il  affirme  qu'il  a  ,  comme  nous  l'a- 
vcms  annoncé  ,  donné  sa  démission  ,  el  imliqu"  les  motifs  qui  l'ont  porté  à 
revcuir  sur  cette  démarche.  On  remarque  aussi,  parmi  ces  pièces .  une  lel- 
IredeM.  le  contre-amiral  Dupotel  ,  gouverneur  de  la  Martinique  ,  à  qui 
M.  Duquesne  avait  demiindé  la  permission  d'emmener  afec  lui  un  jeune 
né 're  de  onz  ■  ans ,  auquel  il  était  fort  attaché.  Le  gouverneur  lui  refusa 
l'autorisation  qu'il  léclamail ,  sous  prétexte  tjue  les  n'i;lcnens  nelui  ac- 
conlmt  pii':  Je  ihmestique  el  qu'il  finit  remplir  les  obligations  voulues 
nar  les  onlonnanees  ,  pour  enle^'erun  es  lave  de  lu  colonie.  C'est  donc 
ainsi  que  les  ordonr.ances  mettent  obstacle  à  1  affranchissement  .  et  qua  la 
volonté  di  maitre  ne  sullil  pas  pour  qu'il  puisse  avoir  lieu  I 


AI\\0!VCE. 

Des  colonies  de  bienfaisanxe  a  établir  es  France  ,  sur  le  modèle  de 
celles  Je  la  Hollande  et  de  la  Belgique  ,  par  E.  G.  de  Mohglayi  ; 
ai-ecdestiotes,  par  B.  Appert.  Broch.  in-8°.  Paris,  i832.  Chez  Lerosey. 
libraire,  au  Palais-Royal. 

La  France  offre  beaucoup  de  terrains  à  défricher.  La  Sologne  ,  le  Berry, 
le  Poitou,  la  Bretagne  sonldes  pays  dont  l'état  agricole  serait  susceptible 
de  grandes  améliorations.  Plusieurs  philanthropes  ont  été  frappés  des 
avantages  qu'il  y  aurait  à  établir  des  colonies  dans  ces  1  indes  et  ces  bruyè- 
res. Nous  avons  fait  connaître ,  il  y  a  quelque  temps ,  le  mémoire  que 
M.  le  baron  de  Morogue  a  soumis  sur  cette  grave  question  à  l'Académie 
des  Sciences.  M.  de  Monglave  expose  ses  vues  sur  le  même  sujet ,  dans  la 
brochure  que  nous  annonçons ,  el  à  laquelle  il  a  donné  la  forme  d'une  let- 
tre à  M.  le  Ministre  du  commerce  el  des  travaux  publics.  C'est  à  l'occasioa 
des  ravages  du  choléra  en  F.ance  ,  qu'il  la  publie,  parce  qu'il  voit  dans 
son  projet  de  colonisation  un  moyen  de  subvenir  aux  b, soins  de  ceux  que  I» 
lléau  aura  laissés  sans  ressources  cl  sans  avenir.  Nous  regrettons  que  ses 
idées  ne  soient  pas  assez  développées.  Il  eût  été  utile  de  faire  mieux  con- 
naître le  succès  des  colonies  de  la  Hollande ,  et  de  signaler  les  expériences 
qui  onl  été  faites  sur  les  génies  de  culture  qu'on  pourrait  introduire  dans 
les  établissemcns  projetés.  M.  \V.  Allen  ,  qui  a  publié  à  Londres ,  sous  le 
[lire dt  Domestic  Co/onicf .  une  brochure,  déjà  parvenue  à  sa  sixième 
édition  ,  s'est  bien  gardé  d  oublier  cet  argument ,  le  plus  puissant  de  tous  ; 
car  c'est  derrière  des  impossibilités  physiques  qu'on  se  retranche  souvest 
pour  he  pas  réaliser  des  projets  dont  l'utilité  serait  incontestable. 

Nous  ne  saurions  être  d'accord  avec  l'auteur  des  notes  qui  terminent 
cet  écrit,  quaii  1  il  affirme  que  la  bienfaisance  personnelle  est  un  mauvais 
moyen  de  faire  le  bien.  Pour  pioi  supposer ,  en  effet .  qu'elle  ne  consiste 
qu'adonner  dans  la  rue  au  premier  mendiant  qui  se  présente  ?  Ce  n'est 
pas  ainsi  que  l'entend  l'apotrc  ,  quand  il  recommande  "  de  visiter  les  01- 
'  »  phelins  el  les  veuves  daas  leurs  afflictions.  » 


Le  Gérant,    DEHAULT. 


Imprimerie  de  Selligue  ,  rue  des  Jeûi.eur- ,  n.    14. 


TOME  ir.  —  N"  10. 


7  NOVEMBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL   RELIGIEUX. 


Politique,    Philosophique    et    Littéraire, 


PARAISSANT 

TOUS 

LES 

MERCREDIS. 

Le 

champ  , 

c'est  le  1 

non  de. 

MaUh.  XIII 

38. 

On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal, rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année, 
I  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  3  fr.  pour  l'année ,    i  fr.  pour  6  mois ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  ~ 

,es  lettres,  paquets  et  envois  d'argent,  doiveut  être  affranchis. — On  s'abonue  à  Lausanne,  an  bureau  du  iVbi/t'e/toe  Vaudois. 


SOMMAIRE. 

ITTÉRATCRE  :  L'EJucatioii  progressive  ,  ou  Elude  du  cours  de  la  vie  , 
par.  M""  NECB.ER  de  Saussure  (  Suite  ).  —  Paris  malade.  Esquisses 
du  jour,  par  Eugène  Boch.  —  Correspondance  :  Lettre  de  M.  Sully- 
Biunet  aux  rédacteurs  du  Semeur.  —  Psïcologie  :  Des  obstacles  que  le 
cieur  de  l'homme  présente  à  l'Evangile.  —  MÉLA«ass  ;  Coupable  in- 
discrétion d'un  journal. 


LITTERATURE. 

^'Education  progressive  ou  Elude  du  cours  de  la  vie  , 
par  M™"  Kecreb  de  Saussure.  Tome  II.  Paris,  i83l. 
Chez  Paulin  ,  librairc-iditeiir  ,  place  de  la  Bourse.  Prix  : 
,  fr. 

DEUXIÈME    ARTICLE. 

Nous  nous  étions  proposi-  ,  après  l'analyse  de  i'introduc- 
ion  générale  de  l'ouvrage,  de  passer  immédiatement  au  sc- 
oiid  volume, le  seul  que  nous  avons  voulu  annoncer;  mais, 
lour  demeurer  fidèle  à  ce  dessein  ,  il  eût  fallu  ue  point  re- 
ire  le  premier  volume;  et,  après  l'avoir  relu,  nous  n'avons 
lu  résister  au  désir  d'en  parler  à  nos  lecteurs.  Cette  philo- 
ophie  qui  vient  s'asseoir  auprès  du  beiceau  d'un  petit  cn- 
ant  et  développe  lentement  ses  langes  pour  l'étudier  à 
oisir  ,  est  la  plus  haute  philosophie;  non  seulement  dans  ce 
naillot  est  l'homme  futur  ,  et  par  conséquent  un  digne  cb- 
et  de  notre  attention;  mais, comme  si  cette  chétive  créature 
:tait  plus  près  de  sa  divine  origine  ,  comme  si  elle  en  por- 
ait  plus  visiblement  l'empreinte,  elle  nous  laisse  apercevoir 
laus  les  faibles  rudimens  de  sa  vie  intérieure  d'admirables 
-estigcs  de  la  main  qui  l'a  formée,  vestiges  qu'il  faut  se  hu- 
er d'observer  ,  parce  qu'ils  ne  tarderont  pas  à  disparaître. 
Des  philosophes,  moins  observateurs  que  logiciens,  avaient 
léclaré  que  l'homme  n'apportait  dans  le  monde  que  ses 
lens;  ils  ajoutaient  que  ces  sens,  modifiés  par  les  objets 
îstérieurs  ,  formaient  à  leur  tour  la  raison ,   et  que  des 


combinaisons  de  la  raison  avec  les  penchans  naturels  nais- 
sait enfin  la  morale.  De  ces  suppositions  ils  avaient  con- 
clu tan't  bien  que  mal  le  matérialisme.  Ce  système  nous 
paraît  aujourd  'hui  bien  peu  solide  ,  et  le  long  crédit  dont 
il  a  joui  nous  étonne  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  étonnant , 
c'est  que  cev^  qui  l'ont  introduit  et  propagé  aient  cru 
marrj^er  ,  mieux  que  personne  ,  dans  les  voies  de  la  phi- 
losopnie  de  l'observation.  S'ils  eusseut  été  obfcrvatcurs  , 
sans  doute  au  lieu  d'animer  une  statue,  comme  l'a  fait  Con- 
dillac,  ils  eussent  étudié  l'homme  lui  -  même  au  sortir  des 
mains  de  son  Créateur;  ils  auraient  recueilli,  comme  l'a  fait 
j^jme  ]>}g(;]5^e,. ^  ]g5  premiers  et  les  moindres  indices  de  la 
vie  morale;  ils  auraient  découvert  chez  l'enfant  des  mou- 
vcmens  intérieurs  qui  ne  se  peuvent  expliquer  ni  par  les 
sens  qui  n'y  ont  évidemment  aucune  part ,  ni  par  la  raison 
qui  n'est  point  encore  éveillée  ;  ils  eussent  été  contraints  de 
reconnaître  que  l'enfant  reçoit  dès  sa  première  heure ,  sans 
en  avoir  la  conscience,  un  enseignement  intérieur,  un  en- 
seignement merveilleux  ,  qu'il  faut  appeler  instinct  et  rap- 
porter à  Dieu;  ils  eussent  compris  que  ces  iiistincts  ,  avant 
tout  autre  manifestation  ,  marcjuent  dans  l'homme  la  place 
de  l'âme,  et  témoignent  de  la  présence  d'un  élément  imma- 
tériel au  sein  de  cet  organisme  vivant  ;  puis  ,  poursuivant 
leurs  observations  ,  et  voyant  éclore  d'autres  instincts  sans 
aucun  rapport  à  la  conservation  de  l'être  et  à  ses  besoins,  et 
particulièrement  cette  divination  par  laquelle  l'enfant  lit 
dans  l'expression  des  traits  de  ceux  qui  l'environnent  ,  la 
sympathie  ,  l'amour  et  la  douleur  ,  ils  eussent  reconnu  en- 
core plus  distinctement  dans  ce  don  merveilleux  la  main 
d'un  Dieu  qui  ,  dès  l'origine ,  a  préparé  l'homme  pour 
l'homme,  et  dans  les  premiers  rudimens  qu'enferme  le  sein 
maternel  a  jeté  les  foudemens  de  la  société  humaine  ;  ils 
eussent  reconnu  la  réalité  d'une  essence  différente  de  la 
matière,  puisque  la  matière  ne  saurait  rendre  compte  de  ce 
phénomène  étrange.  De  telles  observations  font  paraître  le 
matérialisme  bien  superficiel ,  et  ne  lui  laissent  qu'à  peine 
le  mérite  de  la  bonne  foi. 

L'avantage  de  l'ouvrage  de  M""  Necker  est  d'être ,  avant 
tout,  une  histoire.  Avant  d'énoncer  aucune  règle,  elle  ra- 
conte des  faits.  Ces  faits,  elle  les  voit  à  la  lumière  pure 


74 


LE  SEMEUR. 


d'un  esprit  candide,  non  à  tiavers  le  milieu  toujours  trom- 
peur d'une  théoiie.  Elle  ne  contraint  pas  le  développement 
de  l'ànie  enfantine  à  se  plier  à  notre  logique,  ni  la  Provi- 
dence à  raisonner  comme  nous.  11  résulte,  au  contraire,  de 
plusicuis  de  ses  observations,  que  les  premiers  progrès  de 
l'homme  intérieur  chez  l'enfant  suivent  un  ordre  inverse 
de  celui  que  nous  leur  eussions  assigné;  que  l'œuvre,  en 
bien  des  points,  débute  par  la  fin  ;  et  que  c'est  plus  tard 
seulement  que  la  raison  prend  tout  son  rôle  ,  et  le  dévelop- 
pement de  l'être  humain  une  marche  vraiment  logique. 
Partout,  à  cette  aurore  de  la  vie  ,  Dieu  est  immédiatement 
la  lumière  de  l'enfant,  et  pour  ainsi  dire,  son  âme;  l'inspi- 
ration préside  au  premier  essor  de  cette  mystérieuse  exis- 
tence; une  admirable  divination  se  révèle  dans  le  petit  en- 
fant; et,  à  défaut  de  l'intelligence  qu'il  n'a  point  encore  , 
on  pourrait  dire  qu'il  a  du  génie.  Il  ne  faut  pas  s'étonner, 
après  cela,  du  sentiment  que  M"''  Necker  éprouve  pour 
l'enfant  au  berceau  :  c'est  un  tendre  respect ,  une  sorte  de 
piété  ;  car  ce  n'est  point  seulement  l'homme  futur  ,  le 
membre  en  espérance  de  la  société  humaine  qu'elle  voit  en 
lui;  le  présent  la  saisit  autant  que  l'avenir;  le  présent  lui 
montre  l'œuvre  palpable,  soutenue  ,  progressive  de  Dieu , 
Dieu  lui-même  façonnant  de  sa  main  la  créature  qu'il  va 
nous  confier,  Dieu  son  premier  éducateur,  son  premier 
maître,  partageant,  si  je   l'ose  dire  ,  les  soins  de  la  mère  , 
veillantauxdéveloppemensintérieursde  ce  noui'risson,dans 
le  temps  oii  la  mère  ne  lui  rend  guère  que  des  services  tout 
extérieurs;  en  un  mot,  renouvelant  pour  chaque  homme 
ce  qu'il  fit  pour  le  premier  des  humains ,  alors  qu'après 
lavoir  pétri   du  limon  de  la  terre,  il  lui   «souffla  une 
ame  »  et  lui  enseigna  à  vivre.  C'est  donc  toujours  Dieu  que 
M""^  Necker  voit  dans  l'enfant,  et  pour  elle  l'éducation  est 
une  sorte  de  culte,  une  adoration  pratique  du  «  Père  des 
esprits.  » 

La  même  méthode  qui ,  individuellement,  a  fait  du  livre 
de  M"""  Necker  un  livre  de  religion  ,  en  a  fait  ub  beau  tvaité 
de  psycologie.  Sans  le  prétendre  ,  elle  a  peut-être  indiqué 
aux  scrutateurs  de  l'esprit  humain  le  point  de  départ  qu'ils 
auraient  dû  prendre.  Ne  serait-ce  point  dans  les  premiers 
développemens  de  l'esprit  enfantin  qu'il  aurait  fallu  étudier 
la  nature  intime  de  l'esprit  humain  et  le  rapport  mutuel 
de  ses  différentes  facultés?  Quant  à  nous,  il  nous  semble 
avoir  trouvé  dans  les  détails  que  M""'  Necker  démêle  et 
apprécie  avec  tant  de  sagacité,  plus  de  lumière  que  dans 
bien  des  livres  de  psycologie  ;  et  nous  espérons  que  la 
science  s'abaissant  avec  notre  auteur  près  du  berceau  des 
nouveau-nés  ,  lui  devra  plus  d'une  donnée  intéressante  ,  et 
la  solution  de  plus  d'une  énigme. 

11  est  inutile  de  dire  beaucoup  de  choses  sur  la  méthode 
de  l'auteur,  considérée  dans  ses  rapports  djrccts  avec  l'in- 
térêt de  l'éducation.  Ce  serait  empiéter  (et  certes  nous  nous 
en  garderons)  sur  le  chapitre  intéressant  (i)  que  l'auteur  a 
consacré  à  ce  sujet.  C'est  après  avoir  démontré  les  avantages 
de  la  méthode  historique  ou  d'observation  pour  le  perfec- 
tionnement de  l'art  de  l'éducation  ,  que  l'auteur  entre  en 
matière,  c'est-à-dire  se  met  à  observer.  Elle  s'approche  du 
nouveau-né,  assiste  aux  premiers  symptômes  de  sa  vie  sen- 
sitive,  à  la  naissance  des  premiers  instincts,  aux  premiers 
éclairs  de  la  sympathie,  alors  que  «  l'âme  nouvelle  semble  en 
»  deviner  une  autre ,  et  lui  dire  :  je  te  connais,  »  alors  que 
«  l'enfant,  qui  n'a  encore  rien  discerné  ,  prévoit  la  bonté 
»  et  l'amour.  »  Elle  fait  ressortir  la  valeur  de  ses  instincts 
«  rayons  directs  de  la  lumière  d'en  haut.  »  Elle  fait  voir  que 
la  plupart  de  ces  instincts  sont  désintéressés,  ne  correspon- 
dant à  aucun  besoin.  Alors  déjà,  le  rôle  de  l'éducation  com- 
mence ;  elle  se  rattache  à  ces  instincts  et  aux  sensations  de 
l'enfant.  «Varier  sans  excès  les  sentimens  de  l'enfant,  en  y 
(i)  Le  premier  du  second  livre. 


>'  faisant  intervenir  son  moral  le  plus  possible ,  telle  est  l'é- 
»  ducation  de  l'intelligence  dans  le  premier  âge.  »  Quant 
à  celle  du  cœur ,  elle  se  borne  à  nourrir  de  certaines  dispo- 
sitions, oii  la  morale  proprement  dite  n'est  point  contenue, 
mais  qui  faciliteront  pour  la  suite  une  culture  approfondie. 
Le  calme  intérieur,  la  sérénité,  la  bienveillance  sont  les  dispo- 
sitions qu'il  faut  s'attacher  à  former  dans  la  première  année. 
Dans  la  seconde  année  ,  la  vie  relative  s'accroît.  L'imita- 
tion ,  la  disposition  à  recevoir  l'influence  d'autrui,  le  be- 
soin d'influer  à  son  tour  ,   se  développent  chez  l'enfant. 
Chacun  de  ces  élémens ,  à  mesure  qu'il  paraît  ,  devient  en- 
tre les   mains  de  la  mère  un   moyen  d'éducation  ,  dont  il 
faut  toutefois  n'user  qu'avec  précaution.  Le  plus  précieux 
parti  qu'on  puisse  tirer  de  ces  dispositions,  c'est  d'appren- 
dre à  l'enfant  à  aimer.  Dans  ce  temps  où  ,  par  une  disposi- 
tion toute  providentielle,  il  vit  moins  de  sa  vie  que  de  la 
nôtre  ,  où  ,  éveillée  au  besoin  de  se  communiquer  et  de  se 
répandre,  l'âme  cherche  l'âme,  il  ne  faut  que  répondre  à 
cette  demande   d'amour  pour  produire  l'amour  dans  le 
cœur  de  l'enfant.  Et  si  c'est  bien  de  l'amour  qu'on   lui 
donne,  non   d'amollissantes  caresses,  si  on  lui  épargne  la 
vue  d'une  impatience  et  d'une  colère  qu'il  ne  comprendrait 
pas,  et  qui  n'amèneraient  que  l'aversion  à  la  suite  de  l'ef- 
froi, vous  pouvez  donner  à  cette  jeune  âme  la  diri  ction  la 
plus  généreuse  ;  et  ce  profit  ne  vient  pas  seul  :  l'intelligence 
s'anime  aux  rayons  de  l'amour. 

Les  premiers  essais  de  la  parole  occupent  alors  l'attention 
de  l'auteur.  Un  résultat  intéressant  de  ses  observations, 
c'est  que  le  besoin  n'est  pas  le  premier  mobile  du  langage; 
l'enfant  ne  parle  pas  d'abord  pour  demander,  ni  même 
pour  communiquer  :  il  parle  pour  parler,  et  la  parole  est 
encore  un  de  ces  instincts  désintéressés  que  l'auteur  se  plaît 
à  relever  chez  l'enfant.  Une  discussion  curieuse  sur  l'origine 
des  termes  généraux  se  fait  remarquer  dans  ce  chapitre  ; 
M'"'^  Necker  n'admet  pas  que  l'enfant  général'se  à  la  ma- 
nière de  l'homme  fait ,  c'esl-à  dire  par  voie  d'abstraction  , 
mais  par  une  reconnaissance  vague  et  prompte  de  la  parité 
des  objets.  Il  compose  toujours  plus  qu'il  ne  décompose;  il 
n'a  pas  encore,  comme  nous,  échangé  son  monde  d'im- 
pressions immédiates  contre  un  monde  de  notions  artifi- 
cielles; il  n'a  pas,  comme  nous  ,  converti  son  numéraire 
en  papier.  C'est  un  effet  de  nos  généralisations  ou  de  nos 
abstractions,  que  de  nous  éloigner,  en  beaucoup  de  choses, 
des  idées  concrètes  ou  des  réalités  ;  les  mots ,  bien  souvent , 
nous  montrent  moins  les  choses  qu'elles  ne  nous  les  déro- 
bent; ils  se  mettent  entre  le  monde  et  nous,  et,  contens 
de  ces  signes  ,  comme  s'ils  portaient  en  eux  la  chose  signi- 
fiée, comme  s'ils  étaient  la  substance  même  de  nos  juge- 
meus  ,  contens  de  ces  agens ,  qui  font  pour  ainsi  dire  l'office 
de  courtiers  entre  nous  et  la  vie  ,  nous  nous  passons  trop 
du  contact  de  la  réalité  elle-même  ,  nous  négligeons  trop  de 
nous  y  retremper,  et  la  parole  supplante  la  vie.  Tel  est  le 
danger  auquel  l'exercice  de  la  parole  ou  de  l'analyse  expose 
plus  ou  moins  ceux  qui  s'y  livrent.  «  Plus  les  mots ,  dit 
»  M"""  Necker,  jouent  un  rôle  important  dans  l'exercice  de 
»  la  pensée ,  plus  les  images  reculent  au  loin  ,  et  plus  la 
»  scène  est  décolorée.  Le  moment  brillant  de  notre  exis- 
»  tence  est  celui  où  les  images  et  les  expressions ,  également 
»  abondantes ,  marchent  de  pair,  s'appellent  et  se  répon- 
»  dent  avec  facilité ,  en  offrant  une  heureuse  harmonie. 
»  Quand  il  n'en  est  plus  ainsi ,  quand  les  tableaux  viennent 
«  à  s'effacer,  et  les  sentimens  qu'ils  excitaient  à  se  refroi- 
»  dir,  alors  les  mots  peuvent  régner  seuls  ,  vains  simula- 
»  cres  de  pensées  éteintes,  représentation  mensongère  qui 
»  bientôt  ne  produit  plus  même  d'illusion.  Tel  serait  l'effet 
»  infaillible  de  l'âge,  si  l'on  n'entretenait  pas  dans  l'àine  un 
»  foyer  de  vie  et  de  chaleur  (i).  » 
(i)  Tome  r'',[age  233. 


LE  SEMEIR. 


va 


Avec  les  progrès  nalureUdc  l'âge,  cl  à  mesure  qu'il  offre 
lus  de  points  d'appui ,  l'éducalion  avauce.    Dans  la  deus- 
:nic   et  la  Irois'.ènie  anuccs,  il  s'agit  suilout  de  créer  des 
abiludes,  non  pas  que  l'homme  doive   devenir  «   un  fai- 
sceau d'habitudes,  »  mais  plutôt  un  faisceau  de  sentimens 
L  d'idées  morales  serré  par  les  habitudes.   C'est  à  cet  âge 
u'on  peut  obtenir  à  litre  d'habitudes  ce  qu'il  serait  peut- 
ire   plus  difficile  d'obtenir  à    litre  de    devoirs,  ainsi  cer- 
taines obligations,    en  quelque  sorte    matérielles  ,  celles 
qu'imposent  noire  nature  physique  et  lescon%  cnlions  ta- 
cites de  la  société,  »  les  habitudes  d'ordre,  la  propreté , 
1  décence,  le  respect  pour  la  propriété  ,  la  politesse  ,  mais 
irtout  l'obéissance.  L'auteur  consacre  un  chapitre  à  cet  im- 
orianl  sujet;  et  rien  n'est  plus  fort,  selon  nous,  que  la 
lanière  dont  elle  plaide  auprès  des  parens  la  cause  de  leur 
iilorité  même  ;  toute  celte  argumentation  a  pour  nous  le 
ichel  d'une  évidence  complète. 

Dans  la  troisième  année  ,  avec  un  surcroît  de  forces ,  naît 
:  besoin  d'action  ,  d'action  sans  but ,  sans  autre  intérêt  que 
eiercice  même  des  forces.  Il  faut  fournir  àce  besoin  d'agir 
n  aliment;  l'auteur  entre  à  ce  sujet  dans  différens  détails , 
t  s'attache  surtout  à  montrer  combien  facilement  ce  besoin 
'aclion  pourrait  être  tourné  au  profil  du  perfeclionncmenl 
loral  de  l'enfant. 

De  l'activité ,  l'auteur  passe  à  la   vérité  de  caractère. 
>ue   ne  pouvons-nous  transcrire  en   entier   cet  admirable 
liapitre  1  Jamais ,  ce  nous  semble,  la  beauté  de  la  vérité,  son 
apport  intime  avec  la  dignité  de  notre  nature  ,  son  impor- 
ince  sociale,   n'ont  été  sentis  plus  vivement,  ni  retracés 
vec  plus  d'éloquence.  Hélas!  cet  auteur  si  tendrement  at- 
iché  à  l'enfance ,  mais  qui  ne  sait  point  la  flatter ,  a  décou- 
ert  l'hypocrisie  jusque  dans  les  premiers  épanchemens  de 
âme  enfantine;    elle  a  reconnu  que  l'homme  est  menteur 
es  le  commencement ,  menteur  à  l'âge  de  la  candeur  et  de 
ingénuité;  que  sera-ce  plus  tard?  qu'est-ce  de  nous  tous, 
Dgagés  daus  une  société  qui  a  répandu  le  mensonge  comme 
huile  entre  ses  rouages  crians  et  durs?  L'influence  de  la 
érité  de  caractère  n'a  pas  été  oubliée  par  l'auteur.    Quel 
iijet  de  méditation  pour  certains  pays,  que  les  paroles  sui- 
antes:  «  Quand  on  voit   des  peuples   entiers  succomber 
sous  le  poids  des  maux  attachés  à  la  dépréciation  du  lan- 
gage ;  quand  on  voit  que,  dans  leur  infortune,  ils  excitent 
à  peine  la  pitié  ;  que  des  êtres  distingués  par  les  dons  les 
plus  brillans,  les  plus  propres   à  émouvoir  l'imagination 
des  autres  hommes  ,  dans  l'impossibilité  de  produire  de 
l'impression  ,  tombent  dans  le  découragement ,  ou  sont 
réduits  à  recourir  à  une  exagération  ridicule,  symptôme 
et  effet  désastreux  du  mal  qui  afflige  leur  nation;  quand, 
au  contraire  ,  on  voit  combien  les  paroles  rares  et  mesu- 
rées peuvent  imposer  du  respect  chez   d'autres  peuples, 
comment  ne  pas  mettre  le  plus  grand  soin  ,  dans  l'éduca- 
tion publique  et  particulière,  à  relever  le  prix  du  signe 
représentatif  de  la  pensée  (i)  I  » 

Sous  un  rapport  différent,  le  chapitresui  vant,  qui  traite  de 
imagination  à  trois  ans,  n'est  guère  moins  remarquable.  Il 
st  plein  des  observations  les  plus  intéressantes  ,  dont  quel- 
ues-unes ,  je  crois ,  sont  tout-à-fait  neuves.  On  sent  quel 
larti  l'on  peut  tirer  et  quel  abus  on  peut  faire  de  cette  fa- 
uUé.  L'auteur  indique  les  lègles  et  signale  h  s  écueils. 

Mais  enfin  l'être  moral  se  lévèle.  D'entre  la  sympalliieet 
affection  filiale  ,  la  conscience  se  dégage  peu  à  peu,  indé- 
lendante  ,  individuelle,  ne  reconnaissant  plus  de  lois  abso- 
ues  que  les  siennes.  Les  habitudes  avaient  été  pi  éparéespour 
1  recevoir,  avaient  été  formées  en  vue  d'elle;  elles  n'ont 
iitque  balayer  et  orner  le  palais  de  leur  souveraine.  Elle 
ieul;  mais  dans  quel  état  Irouve-i-elle  la  demeure  qu'on  lui 

(i)  Tume  I",  page  ï85. 


prépare?  En  d'autres  termes  ,  quelle  est  h  vraie  roiidlllon 
de  l'âme  ?  M""Necker  se  prononce  pour  le  dogme  de  notre 
corruption  originelle;  et  à  ses  yeux  cette  corruption  n'est 
pas  négative  seulement ,  comme  quelques-uns  l'ont  pensé  , 
mais  positive.  Après  avoir  donné  de  riclies  développe- 
mcnsà  sa  pensée,  elle  se  propose  une  objection.  «  Cette  doc- 
»  trine  est  dangereuse,  dira-t-ou.  On  prépaie,  en  la  profes- 
»  sant,  trop  d'excuses  à  la  faiblesse.  L'essentiel  est  de  savoir 
»  si,  en  ne  la  professant  pas,  on  lui  prépare  assez  de  secours. 
»  Il  n'y  a  de  dangereux  que  l'erreur.  Il  est  inutile  d'espérer 
»  qu'on  puisse  former  la  moralité  avec  d'autres  élémens 
»  qu'avec  ceux  de  la  nature  humaine;  il  l'est  surtout  de 
»  supposer  que,  si  l'œuvre  pouvait  être  exécutée,  elle  fut 
»  susceptible  de  se  conserver.  Si  l'on  ne  s'est  pas  d'avance 
»  assuré  de  la  solidité  du  terrain  sur  lequel  on  a  bâti,  si  l'é- 
»  difice  a  éléconstruit  sur  le  fondement  trompeur  de  la  pu- 
»  reté  naturelle,  quand  les  vents  se  sont  déchaînés,  quand 
»  les  eaux  se  sont  débordées  ,  quand  le  torrent  grossi  a 
»  heurté  contre  les  murs,  la  maison  est  tombée,  et  la  mine 
V  en  a  été  grande  (  i  ).  » 

Cette  connaissance  du  véritable  état  de  notre  nature  nous 
fait  sentir  la  nécessité  de  recourir  plus  hautque  notre  naïu- 
i-e.  La  religion  seule  pourra  fermer  cette  grande  plaie  ;  la  reli- 
gion, dis-je,  et  non  la  pensée  religieuse.  C'est  bien  ainsi  que 
l'entend  notre  auteur.  Pour  elle  ,  la  religion  est  bien  un 
fait  en  dehors  de  nous ,  destiné  par  la  Providence  à  agir  sur 
nous,  non-seulement  par  son  énergie  intrinsèque,  mais  par 
l'action  de  l'Esprit  de  Dieu  qui  le  recommande  à  notre  es- 
prit. Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  même  dans  le  sens 
le  plus  général ,  la  religion  est  nécessaire  à  l'homme  ;  et  il 
est  bien  étonnant  que  les  chrétiens  soient  seuls  à  reconnaître 
franchement  et  à  sentir  vivement  cette  nécessité.  La  philo- 
sophieaussi  devrait  s'empresser  de  dire  que  la  religion  seule 
complète  l'homme  ,  et  que,  sans  cet  élément  supérieur  ,  la 
plus  belle  des  existences  humaines  ne  sera  jamais  qu'une 
existence  mutilée. K  L'âme  qui  n'exerce  pas  toutes  ses  forces 
»  subit  un  appauvrissement  partiel,  sans  pouvoir  se  fipurer 
*  ce  qui  lui  manque.  Un  jeune  cygne,  élevé  loin  de  l'eau 
»  n'aurait  pas  l'idée  distincte  de  l'eau,  mais  il  languirait  • 
»  tour  à  tour  agité,  inquiet,  ou  livré  à  l'abattement  sa 
»  tristesse,  sa  maigreur,  la  teinte  jaune  de  son  pluniap-e  in- 
1)  diqueraient  assez  que  sa  destination  n'est  pas  remplie.  A 
»  l'aspect  d'une  mare  infecte,  il  pourrait  s'y  précipiter  .  et 
»  ce  noble  oiseau  nageant  dans  la  vase  ne  paraîtrait  qu'un 
ig  être  vil,  rebut  et  honte  de  la  création.  Mais  donnez-lui  la 
»  source  vive;  que  l'onde  pure  du  grand  fleuve  vienne  à 
»  restaurer  sa  vigueur;  et  vous  verrez  ce  qu'est  le  cvgne. 
«  En  peu  de  jours,  sa  blancheur  éclatante,  la  grâce,  la  inajcs- 
»  lé, la  rapidité  de  ses  mouvemens  vous  montreront  quelle 
»  était  sa  nature,  quel  élément  avait  manqué  à  son  dévelop- 
»  pemenl. —  Telle  est  notre  âme:  elle  peut  vivre  sans  ado- 
»  rer  Dieu,  mais  languissante  et  desséchée  ;  elle  peut  donner 
»  le  change  à  ses  désirs  et  se  plonger  dans  la  superstition. 
»  C'est  là  ce  qu'on  voit  sur  les  bords  du  Gange;  mais  sur 
1)  ceux  de  la  Tamise,  mais  sur  les  rives  de  l'Allanlique  ou 
1)  s'élève  un  monde  nouveau ,  on  apprend  quel  est  l'essor 
»  que  la  religion  donne  à  l'âme  (a).  » 

Mais  faut-il  peut-être  ,  par  ménagement  pour  la  faiblesse 
de  l'âge,  par  respect  pour  la  religion  même ,  n'en  occuper 
que  la  dernière  période  de  l'enfjnce?  Ce  n'est  point  l'avis 
de  M™'  Necker.  Elle  ne  veut  pas  subordonner  aux  progrès 
de  l'intelligence  une  relation  qui  peut  être  contemporaine 
des  premières  relations  du  cœur.  La  religion  naturelle  ne 
saurait  être  facilement  conduite  auprès  des  berceaux;  mais 
le  Dieu  de  Jésus-Christ  veut  êlic  le  Dieu  de  tous,  o  Se  pf.i  • 
1)  çant  dans  l'immense  intervalle  qui  sépare  des  êtres  bornés 

(i)  Tome  I",  page  î3i.  (î)  Ibid.,  p:ige  336. 


76 


LE  SEMEUR. 


»  de  l'Etre  infini,  des  malheureux  de  la  source  du  bonheur, 
»  des  pécheurs  de  la  sainteté  éteinellc  ,  il  rapproche  Dieu 
»  de  nos  cœurs  ,  il  le  met  à  notre  portée  ,  à  celle  des  plus 
»  humbles  d'entre  nous.  Cette  innombrable  multitude  coii- 
w  damnée  à  rester  étrangère  au  langage  des  esprits  cultivés, 
»  entend  un  autre  langage;  les  ignorans  sont  appelés,  r;'i,';e 
»  tendre  est  appelé,  tout  marche  dans  la  race  humaine. 
i>  Partout  où  se  trouvent  les  dispositions  si  particulières  à 
))  l'enfant ,  l'amour  ,  la  confiance  ,  la  soumission  ,  on  voit 
»  Jésus-Christ  s'offrir  pour  guide.  En  disant  :  Laissez  ve- 
»  nir  à  moi  ces  petits  etif ans  ,  il  semble  nous  avoir  révélé 
»  et  notre  devoir  comme  parens,  et  l'esprit  général  de  son 
»  culte  (i).  » 

Entre  les  avantages  que  voit  l'auteur  à  cultiver  de  bonne 
heure  le  sentiment  religieux  dans  le  cœur  des  enfans  ,  elle 
compte  celui  d'épargner  à  un  âge  plus  avancé  la  crise  d'une 
conversion  subite.  Avant  tout,  ce  nous  semble,  une  telle  édu- 
cation a  pour  avantage  de  donner  plus  de  chances  à  la  con- 
version. Cet  événement,  sansdoute,  n'est  pas  nécessairement 
subit  j  mais,  en  thèse  générale,  une  révolution  est  réservée 
pour  l'époque  où  toutes  les  facultés  ont  pris  leur  essor,  et 
où  l'être  humain  a  expérimenté  la  vie.  C'est  alors  seulement 
que  cet  être  peut  bien  sentir  tout  ensemble  la  nécessité  et 
la  difficulté  de  croire,  et  que  son  cœur,  se  rendant  une  se- 
conde fois,  se  rend  pour  toujours.  Les  convictions  fortes 
et,  si  l'on  me  permet  déparier  ainsi,  l'originalité  chrétienne, 
sont  sans  doute  préparées  et  plus  ou  moins  garanties  par  la 
culture  religieuse  des  premières  années;  mais  elles  ne  tien- 
nent ordinairement  leur  réalité  entière  et  leur  vie  que  d'une 
épreuve  ,  que  d'un  combat  plus  ou  moins  rude,  qui  les  re- 
trempe et  les  renouvelle.  Témoin  des  grands  inconvénieus 
des  conversions  soudaines,  et  toujours  disposé  à  douter  de 
leur  réalité  jusqu'à  ce  qucle  temps  yait  apposé  sonsceou,  j'ai 
été  témoin  également  de  la  pâleur  du  christianisme  de  ceux 
qui,  pour  ainsi  dire,  nés  convertis,  ont  conservé  sans  lacune, 
de  l'enfance  à  l'âge  mûr,  la  somme  complète  des  croyances 
qu'on  leur  avait  inculqué'S;  et  peu  s'en  faut  que  je  n'aie 
souhaitéàcesâmes  enchaînées  dans  un  calme  plat,  lesnuages 
momentanés  du  doute  et  la  tempête  des  passions.  C'est  peut- 
être  à  l'absence  de  tout  combat  que  nous  devons  cette  foule 
de  chrétiens  fort  exacts,  mais  fort  vulgaires,  qu'il  serait  dif- 
ficile peut-être  de  distinguer  des  mondains  honnêtes-gens 
autrement  que  par  un  sentiment  de  sûreté,  pure  et  sin>ple 
transformation  de  l'égoïîme,  mensonge  officieuv.  del'àiueà 
l'âme.  Pour  être  juste,  il  fiut  ajouter  qu'une  certaine  direc- 
tion de  l'enseignement  chrétien  adonné  aussi,  quoique  plus 
rarement,  un  résultat  pareil  aux  conversions  subites;  et  le 
moment  est  peut-être  venu  pour  la  prédication  chrétienne 
de  signaler  ce  nouvel  ennemi. 

C'est  moins  un  enseignement  religieux  que  des  habitudes 
religieuses  du  cœur  que  M""^  Necker  réclame  pour  l'en- 
fant. Il  faut  surtout  qu'il  apprenne  à  communiquer,  à  con- 
verser de  l'âme  avec  Dieu.  «  Sans  la  persuasion  que  notre 
»  appel  est  entendu,  sans  l'espoir  qu'une  ré])oiise  au  moins 
»  tacite  est  obtenue,  qu'il  redescend  je  ne  sais  quelle  béné- 
»  diction  de  l'encens  offeit  par  la  prière ,  il  n'y  a  rien 
»  plus  rien  de  consolant,  plus  rien  de  régénérateur  dans 
»  le  culte  ,  et  l'âme  isolée  cesse  bientôt  d'adresser  un 
»  hommage  inutile  (i).  » 

Il  faut  donc  apprendre  à  l'enfanta  prier,  ilfaut  l'exercer 
à  la  prière  ,  c'est  -à-  dire  prier  avec  lui.  C'est  par  des  direc- 
tions fort  sages  sur  ce  devoir,  et  par  des  modèles  touchans 
de  prières  pour  les  petits  enfans ,  que  l'auteur  termine  la 
partie  de  son  ouvrage  consacrée  à  la  prcmièie  enfance  . 

(i)  Page  342.  (2) /W.,  page  341. 


Pinis  MALADE,  Esquisses  du  jour,  par  Eugène  Roch.  i  vol. 
in-S".  Paris.  Chez  Moutardier,  rue  Gît-le-Cœur,  n°  4. 
Prix  :  7  fr. 

Paris  malade  I  Quel  titre  fut  jamais  plus  vrai,  plus  à  l'or- 
dre du  jouri  Quel  titre  plus  propre  à  donner  l'envie  d'ou- 
vrir le  volume  qui  le  porte  I  Pour  comploter  l'éloge  ,  je  ne 
crains  pas  de  répéter  de  lui  ce  ([u'on  a  dit  de  je  ne  sais  quel 
autie  titre  d'ouvrage  :  c'est  déjà  tout  un  livre.  En  effet , 
comme  à  sa  simple  lecture  l'esprit  est  prompt  à  devancer 
la  pensée  de  l'auteur  !  Quelle  longue  série  de  funestes  symp- 
tômes se  présente  à  son  souvenir  1  II  y  a  là  de  quoi  rendre 
sérieux  au  point  de  faire  oublier  peut-être  l'ouvrage  qui 
porte  sur  sa  couverture  ces  deux  mots  malheureusement  si 
pleins  de  sens  ;  il  y  a  tout  au  moins  de  quoi  lui  composer 
une  longue  préface. 

Bien  malade ,  en  effet ,  est  ce  pauvre  Paris ,  ce  vaste  ré- 
ceptacle où  viennent  se  concentrer,  et  s'envenimer  par  là 
même,  les  misères  de  tous  genres  qu'on  rencontre  en  détail 
sur  toute  la  surface  du  pays.  Paris  est,  sous  ce  rapport  en- 
core, la  capitale  de  la  France.  Mais  si  c'est  un  grand  malheur 
pour  un  peuple  de  recevoir  une  grande  partie  de  sa  vie  d'un 
vaste  foyer  cential  d'où  s'échappent  tant  de  miasmes  délé- 
tères,c'cst  à  quelques  égards  aussi  un  avantage  dont  ce  peuple 
peut  tirer  un  grand  parti.  Bien  que  développés  à  des  degrés 
fort  différons,  les  maux  de  l'humanité  sont  partout  les  mê- 
mes, quant  à  leur  natuie,  et  s'ils  se  montrent  moins  hideux 
et  moins  effrayanslà  où  la  population  plus  disséminée  laisse 
dormir  en  elle  des  germes  auxquels  manquent  l'excitation 
et  la  nourriture  nécessaires  à  leur  fécondation, ils  n'en  exis- 
tent pas  moins  dans  ces  mêmes  germes,  et  il  importe  de  ne 
pas  l'ignorer;  car  c'est  là  ,  et  non  dans  les  branches  du 
mauvais  arbre ,  qu'il  faut  porter  le  remède.  Or,  comment 
songer  au  remède  ,  si  l'on  ne  soupçonne  pas  l'existence  de 
la  maladie?  Que  la  France  contemple  les  plaies  de  Paris  et 
de  toutes  ses  grandes  villes  ,  qu'elle  voie  dans  chacune  de 
leurs  misères  morales  autant  de  fruits  d'un  grand  arbre  qui 
a  ses  racines  dans  toute  l'étendue  du  sol  ,  mais  dont  quel- 
ques brandies  seulement  ont  le  triste  privilège  d'être  en- 
tièrement fécondées  par  l'abondance  de  la  sève  qu'elles 
concentrent  en  elles  I  Pour  prêcher  la  tempérance  à  leurs 
fils  ,  les  Spartiates  leur  faisaient  contempler  des  esclaves 
plongés  dans  l'abrutissement  de  l'ivresse.  Pour  avertir  nos 
concitoyens  de  chercher  la  guérison  dont  ils  ont  besoin  , 
montrous-leur,dansle  tableau  moral  de  leurs  grandes  villes, 
le  spectacle  effrayant  des  maux  dont  ils  sont  tojs  atteints. 
Ce  sera  leur  faire  trouver  à  la  fois  ,  par  une  méthode  tlo- 
quenle  et  par  des  témoins  irrécusables,  le  secret  des  misères 
sociales  et  des  misères  individuelles.  Ilabitans  des  campagnes, 
venez  contempler  à  Paris  les  conséqueuces  du  luxe  ,  toutes 
les  bassesses,  toute  la  vénalité  qu'il  engendre,  tous  les  geures 
de  désordres  qui  en  sont  la  suite,  et  vous  saurez  ce  que  vaut 
et  ce  que  produit  ce  sentiment  de  vanité, cetamour-pioprc, 
que  tout  cœur  d'homme  récèle  ,  que  vous  montrez  aussi  , 
mais  sur  une  moindre  échelle  ,  et  que  souvent  même  vous 
vous  prenez  à  legarder  comme  un  sentiment  louable. 

Mais  que  ces  réflexions  ne  me  fassent  pas  oublier  le  livre 
de  M.  Roch.  Aussi  bien  m'entraîneraient  -  elles  fort  loin 
du  sujet  de  cet  ouvrage;  cir,  je  l'avoue,  j'ai  éprouvé  un 
grand  mécompte  en  m'apercevaiit  que  l'auteur  me  condui- 
sait sur  une  tout  autre  route  que  celle  où  je  croyais  le  pré- 
céder, sur  la  foi  du  titre.  Son  Paris  malade,  ce  n'est  pas  le 
Paris  dévoré  par  la  fièvre  de  toutes  les  mauvaises  passions 
du  cœur  humain;  ce  n'est  pas  Paris  avec  toutes  les  déplora- 
bles conséquences  de  son  matérialisme  théorique  et  prati- 
que, mort  à  toute  crainte  de  Dieu,  sourd  à  la  voix  de  la 
conscience ,  en  proie  au  délire  de  l'esprit  de  parti  ,  ou  ab- 
sorbé dans  ses  calculs  de  finances;  ce  n'est  pas  Paris  ronge 


LE  SEMEUR. 


77 


par  le  ver  de  l'égoïsme  aux  mille  formes ,  aux  mille  strata- 
gèmes. Non  ,  c'est  tout  simpicmeut  Paris  malade  du  cho- 
léra, ou,  pour  parler  avec  l'auteur,  «  Paris  vêtu  de  flanelle, 
»  Paris  devenu  maigre  ,  suspendant  ses  nîotits ,  désertant 
»  ses  théâtres,  rentrant  à  l'ajiproche  de  la  nuit;  puis  encore, 
»  Paris  indocile  ,  Paris  qui  ne  veut  pas  se  confesser  ,  Paris 
»  impénitent...  »  Ce  n'est  pas  que  je  veuille  dire  qu'il  n'y 
ait  là  le  sujet  d'un  livre,  et  d'un  livre  du  plus  grand  inté- 
rêt. Bien  au  contraire ,  et  je  me  hâte  de  rendre  justice 
à  tout  ce  q.u'a  d'ingénieux  l'idée  de  nous  rappeler  le 
tableau  moral  de  la  capitale  pendant  ces  jours  de  deuil 
dont  nous  sortons  à  peine ,  pendant  ces  quelques  mois 
si  fertiles  en  graves  instiuctions.  Cette  époque  mémora- 
ble a  fourni  à  la  population  parisienne  une  occasion  sans 
pareille  de  se  montrer  dans  toutes  les  manifestations  de 
sou  caractère,  et  de  présenter  ,  tour  à  tour,  les  traits 
indélébiles  de  la  créature  morale  tombée  dans  l'étroite 
sphère  du  moi  et  des  affections  terrestres ,  mais  capable 
encore  d'émotions  généreuses ,  qui  témoignent  surtout  que 

L'bomme  est  un  Dieu  tombé  qui  se  souvient  des  deux  ; 

les  traits  plus  variés ,  plus  superficiels  et  néanmoins  bien 
constans  du  caractère  gaulois  ,  de  ce  caractère  qui  reflète 
avec  une  mobilité  si  extraordinaire,  et  qui  traduit  avec  tant 
de  vivacité  tous  les  contrastes  de  notre  nature  morale  ;  eu- 
fin  les  modifications  qu'un  demi  siècle  de  révolutions,  d'in- 
différence religieuse  ,  et  de  vie  politique  ,  ont  imprimées 
à  l'esprit  français.  11  est  indispensable  ,  en  effet ,  lorsqu'on 
veut  peindre  une  époque  quelconque  de  notre  histoire,  de 
tenir  compte  des  trois  ordres  de  traits  que  je  viens  de  dis- 
tinguer, et  de  savoir  discerner  ce  qui  appartient  à  l'homme 
en  tant  qu'homme,  ce  qui  est  le  propre  du  peuple  qu'on 
étudie,  et  ce  qui  résulte  de  l'éducation  que  chacun  reçoit 
de  son  siècle.  Un  des  g\ands  reproches  que  méritent  les 
écrivains  de  notre  époque  ,  surtout  en  France ,  c'est  de  ne 
faire  attention  et  de  n'attacher  d'importance  qu'au  carac- 
tère du  siècle  ou  à  celui  du  peuple ,  sans  discerner  celui  de 
l'homme ,  ses  traits  naturels  et  immuables  :  de  lu  ces  es- 
sais informes  de  réorganisation,  soit  religieuse  ,  soit  po- 
litique, qui  prouvent  par  leur  non-succès  combien  leurs  au- 
teurs connaissent  peu  le  fond  de  la  nature  humaine.  C'est 
aussi  là  ce  qui  rend  si  superficiels  et  si  peu  sérieux ,  malgi  é 
la  prétention  contraire  ,  tous  ces  écrits  historiques ,  tous  ces 
tableaux  de  mœurs  qu'on  nous  offre  chaque  jour  sous  une 
forme  ou  sous  une  autre.  A  tout  prendre  ,  il  vaudrait  infi- 
niment mieux  peindre  moins  fidèlement  son  siècle  ou  ses 
compatriotes  ,  et  connaître  un  peu  mieux  le  cœur  de 
l'homme  ;  on  posséderait  au  moins  l'essentiel  ;  on  aurait  une 
base  solide,  uu  point  de  départ  certain  ,  un  critérium  in- 
faillible; en  étudiant  ensuite  l'histoire  on  la  comprendiait, 
et  surtout  on  apprendrait  à  en  profiter. 

Il  esta  regretter  que  M.  Eugène  Roch  ne  se  soit  pas  placé 
à  ce  point  de  vue,  le  seul  d'où  l'on  puisse  contempler  les  scè- 
nes de  ce  monde  dans  leur  vrai  jour.  Doué  d'un  esprit  obser- 
vateur,d'uno  habileté  rare  à  saisir  et  à  peindre  les  nuances 
des  caractèics  individuels  ,  il  connaît  mal  en  échange  ce 
qu'il  y  a  d'essentiel  à  connaître  du  cœur  humain;  et  c'est 
pour  cela  qu'avec  un  mérite  littéraire  incontestable .  son 
livi-e  ne  sera  que  le  livre  d'un  moment ,  et  n'aura  que  le 
degré  d'intérêt  de  tout  ouvrage  qui  reproduit  avec  fidélité 
des  scènes  auxquelles  nous  avons  assisté  ,  et  qui,  grâces  au 
coloris  du  style,  donne  à  ce  tableau  d'un  mérite  tempoi-aire  et 
tout  local  le  charme  que  ne  présente  guère  la  triste  réalité. 
Au  reste,  c'est  moins  à  M.  Roch  qu'à  l'esprit  du  dix-neuvième 
siècle  que  nous  reprocherons  le  défaut  capital  de  cette  com- 
position. Le  scepticisme,  en  affaiblissant,  peu  à  peu,  tous  les 
ressorts  de  l'âme ,  a  tellement  effacé  l'originalité  du  carac- 
tère individuel  qu'il  est  difficile  d'apercevoir  le  fond  de  ce 


caractère  et  les  vrais  sentimcns  d'un  homme  du  monde  ,  à 
travers  les  formes  artificielles  qu'on  appelle  les  mœurs  con- 
temporaines. Le  livre  que  nous  avons  sous  les  yeux  n'est 
donc,  en  dernière  analyse,  qu'une  cs(iuisse  de  ces  mœurs, 
et  il  est  juste  de  dire  que  son  autour  n^a  pas  eu  la  prétention 
de  faire  plus.  Tel  qu'il  est,  et  à  ce  point  de  vue,  cet 
ouvrage,  je  le  lépète,  vaut  mieux  que  bien  d'autres;  et 
sa  forme  dialoguée  donne  beaucoup  de  vie  aux  scènes 
auxquelles  il  ramène  le  lecteur.  L'auteur  paraît  s'être  per- 
sonnifié dans  un  jeune  médecin,  républicain  décidé,  mais 
sceptique  comme  le  sont  presque  tous  nos  jeunes  pens , 
avec  un  léger  retour  vers  les  vagues  espérances  du  déiste: 
première  et  fragile  planche  que  la  lassitude  désolante  du 
matérialisme  fait  jeter  d'un  bord  à  l'autre  de  la  tombe  , 
mais  qui ,  seule ,  ne  suffit  pas  pour  rassurer  le  pauvi'e 
mortel  ,  qui  arrive  au  moment  de  franchir  l'abîme.  C'est 
avec  plus  de  regret  que  de  surprise  que  nous  voyons  M. 
Eugène  Roch  partager  ,  contre  le  Christianisme  ,  des  pré- 
jugés qu'un  clergé  aveugle  ou  intolérant  n'a  que  trop 
motivés.  Pour  nous  peindre  le  rôle  de  la  religion  ,  c'est-à- 
dire  ,  le  rôle  des  ecclésiastiques  ,  pendant  la  durée  de  l'épi- 
démie, l'auteur  nous  introduit  dans  un  salon  carliste  et 
nous  fait  assister  à  uu  entretien  oii  plusieurs  nuances 
de  religion  ,  d'ailleurs  aussi  peu  chrétiennes  les  unes  que 
les  autres,  se  dessinent  dans  les  personnages  d'un  père  jé- 
suite, ami  de  l'inquisition, comme  nous  aimons  à  croire  qu'il 
y  eu  a  peu,  du  moins  en  France  ;  d'une  sœur  de  charité, 
bigote  qui  n'a  que  l'anathème  à  la  bouche;  d'un  comte 
de  la  cour  de  Charles  X,  dont  l'orthodoxie  sait  se  plier  aux 
vues  de  la  philosophie,  et  ne  semble  qu'un  masque  ou  qu'un 
instrument  à  l'usage  de  ceux  qui  veulent  que  l'autel  appuie 
le  trône  ;  et  d'une  femme  jeune  et  spirituelle  autant  qu'ha- 
bile à  faire  entrer  la  religion  au  service  de  ses  antipathies 
politiques.  Partout  le  fanatisme  ou  l'hypocrisie  sous  le  nom 
de  religion,  l'Evangile  nulle  part;  nulle  part,  un  hommage 
ou  la  plus  simple  allusion  aux  hautes  doctrines  de  la  religion 
de  l'amour;  à  peine  découvrons-nous  dans  une  salle  de 
l'Hôtel-Dieu  une  jeune  novice  qui  prononce  quelques  mots 
empreints  de  Christianisme.  Nous  devons  le  dire  ,  il  v  a 
exagération,  et  nous  aimons  à  le  penser,  grande  exagération 
dans  cetableau  du  clergé  romain.  L'auteur  ne  se  serait-il  pas 
ici  un  peu  trop  abandonné  à  sa  mauvaise  humeur  de  ré- 
publicain contre  la  théocratie  et  contre  des  hommes  dont 
plusieurs  méritent  sans  doute  des  reproches,  mais  dont 
d'autres,  nous  voulons  le  croire,  sont  dignes  de  respect. 
Nous  sommes  persuadés  que  l'auteur  aurait  pu  être  plus 
juste;  mais  nous  l'invitons  surtout  à  chercher  le  Christia- 
nisme moins  dans  les  hommes  que  dans  la  Bible  ;  c'est  là 
seulement  qu'il  ren  contrera  pure  de  tout  alliage  une  foi  qui 
nous  rend  vainqueurs  même  de  la  mort,  et  qui  eut,  dans 
le  cours  de  l'épidémie,  plus  d'une  occasion  de  montrer  son 
incomparable  efficace. 

M.  Roch  paraît  peu  disposé  à  regarder  le  choléra  comme 
un  châtiment  du  ciel;  mais  ici  encore  sa  critique  ne  porte 
véritablement  que  sur  le  parti  qui  a  voulu  réclamer  le  béné- 
fice de  cette  grande  vérité ,  et  exploiter  le  terrible  fléau  au 
profit  de  ses  vues  et  de  ses  intérêts  politiques,  eu  nous 
désignant  la  révolution  de  juilletcommela  faute  capitale  qui 
nousavaitméritéla  verge  deDieu  ,  et  le  rappel  de  Henri  V, 
c'est-à-dire  une  seconde  révolution,  une  guerre  civile, 
comme  le  moyen  d'expier  uu  si  grand  crime.  Cette  tactique, 
nous  ne  pouvons  la  désigner  autrement,  soulève  le  cœur; 
elle  est  aussi  absurde  que  méprisable.  Biais  de  ce  qu'une 
vérité  peut  être  l'objet  d'un  abus  sacrilège,  et  devenir  men- 
songe, lorsqu'on  la  fait  descendre  de  la  haute  sphère  du  gou- 
vernement moral  et  spirituel  delà  Providence,  dans  la 
basse  sphère  des  petits  intérêts  du  plus  insensé  des  par- 
tis, faut-il  en  conclure  qu'elle  cesse  pour  cela  de  demeurer 


LE  SEMEtR. 


une  vérité?  Non  ,  certes!  Or,  qui  croira,  après  y  avoir  sé- 
rieusement réfléchi ,  que  le  choléra  ait  été  un  fait  fortuit, 
résultat  d'un  aveugle  enchaînement  de  causes  physiques,  et 
qu'd  décime  depuis  vingt  ans  l'humanité,  sans  que  le  Créa- 
teur et  le  Conservateur  des  hommes ,  sans  que  la  Provi- 
dence ,  que  nous  voyons  si  soigneuse  à  prendre  soin  de  ses 
moindres  œuvres,  ait  voulu  l'apparition  et  les  progiès 
d'un  pai'eil  dévastateur!  Il  faut  nécessairement  pour  cela, 
ou  nier  Dieu  et  sa  Providence  et  se  déclarer  positivement 
athée,  ou  admettre ,  avec  le  principe  providentiel ,  toutes 
les  conséquences  qui  eu  découlent,  sous  peine  d'être  en  con- 
tradiction avec  soi-même.  Non,  ce  n'est  pas  sans  la  volonté 
de  Dieu  ,  c'est  par  elle  que  le  clioléra  se  promène  sur  notre 
globe  comme  un  nouvel  ange  de  destruction;  et  à  moins  de 
nier  que  c'est  un  mal,  ou  de  refuser  à  Dieu  la  bonté,  pio- 
positions  aussi  absurdes  l'une  que  l'autre,  on  est  contraint 
de  considérer  le  choléra,  à  la  fois  comme  un  châtiment  et 
comme  un  avertissement.  Autre  chose  sera  maintenant  de 
dire  pourquoi  ce  châtiment ,  pourquoi  cet  avertissement, 
ont  été  adiessés  dans  ces  temps  remarquables  à  la  majeure 
partie  du  genre  humain. 

Pour  résoudre  cette  difficulté,  que  chacun  commence  par 
s'examiner  lui-même  en  présence  delà  loi  de  sa  conscience, 
reflet  plus  ou  moins  affaibli  de  la  loi  de  son  Créateur;  que 
chacun  se  demande  ce  qu'il  peut  attendre  de  cette  loi,  c'est- 
à-dire,  ce  qu'il  mérite  de  recevoir  d'une  justice  absolue; 
qu'il  voiecomraent  il  en  aagiavcc Celui  auquel  il  doit  tout; 
puis,  après  s'être  convaincu  lui-même  de  culpabilité,  et  avoir 
senti  sa  profonde  misère  morale  ,  qu'il  jette  un  coup-d'œil 
sur  le  monde,  qu'il  voie  comment  l'homme  y  sert  le  Maître 
qu'il  doit  servir  le  premier,  quel  ainour  il  lui  porte I  II 
commencera  alors  à  comprendre  pourquoi  les  chàtimens, 
pourquoi  les  avertissemcns  que  D'eu  donne  au  monde.  Mais 
gardons-nous  d'aller  plus  loin  ,  gardons-uous  de  demander 
compte  à  l'Iutelligence  et  à  la  Sagesse  infinies  de  la  manière 
dont  elle  repartit  les  maux  entre  les  créatures  rebelles;  ce 
serait  vouloir  sonder  un  abîme  sans  fond  pour  notre  iiitel 
ligence  bornée.  «Les  voies  de  Dieu  ne  sont  pas  nos  voies.  » 
Nous  no  saurions  pas  plus  les  apprécier  à  posteriori  que 
nous  ne  pouvons  à  priori  douter  de  leur  sagesse  et  de  leur 
justice.  Nous  ne  sommes  pas  chargés  de  gouverner  le  mon- 
de; ce  qui  nous  importe,  ce  qui  nous  est  ordonné ,  sous  peine 
du  malheur,  c'est  de  rentrer  dans  le  bon  chemin  ,  de  revCr 
nir  à  la  loi  première  de  notre  nature  morale.  Or,  le  chemin 
de  ce  retour  ,  c'est  Jésus-Christ ,  qui  s'est  appelé  lui-même 
«  le  chemin,  la  vérité  et  la  vie,  »  Jésus-Christ  par  qui  nous 
obtenons  notre  pardon,  notre  réconciliation,  notre  affran- 
chissement spirituel,  et  qui  nous  rend  capables  de  ce  dont 
nous  étions  devenus  incapables,  savoir,  o  d'aimer  Dieu  par- 
dessus tout,  et  notre  prochain  comme  nous-mêmes.  » 


paravant  ,  les  mots  qui  se  trouvent  en  italiques  à  la  fin  du 
second  alinéa  ,  et  par  lesquels  il  veut  bien  s'engager  à  de- 
mander l'insertion  que  nous  désirons.  Nos  lecteurs  trouve- 
ront sans  doute  que  la  publication  de  sa  nouvelle  lettre,que 
nous  allons  transcrire,  est  [leu  utile;  nous  en  avions  jugé 
ainsi;  mais  M.  Sully-Brunct  paraissant  y  attacher  une 
glande  importance,  nous  n'avons  pas  voulu  nous  y  refuser. 
Quelques  personnes  auraient  d'ailleurs  pu  croire  ,  si  nous 
ne  l'avions  pas  admise,  que  c'est  elle  enfin  qui  renferme  la 
réfutation  victorieuse  des  faits  que  nous  avons  avancés, tan- 
dis qu'il  n'y  en  est  pas  même  question.  Chaque  ligne  écrite 
par  nos  correspondans  dans  un  autre  but  que  celui  de  dé- 
mentir ces  faits  les  confirme  aux  yeux  du  public,  et  nos 
lecteurs  comprendront  que  ce  témoignage  est  trop  impor- 
tant pour  notre  cause  ,  pour  que  nous  ayons  eu  besoin  , 
comme  le  suppose  M.  Sully-Brunet,  de  nous  souvenir  de  U 
loi  du  25  mars  i8'22  ,  avant  d'accueillir  la  lettre  du  19  sep- 
tembre de  MM.  les  délégués. 

Voici  la  lettre  de  M.  Sullv-Brunet: 


CORRESPONDANCE. 

LETTRE     DE     M.      SULLY  -  BRtlWET. 

La  lettre  que  MM.  les  délégués  des  colonies  françaises 
nous  ont  écrite  le  3  octobre  ayant,  grâce  à  l'intervention 
de  M.  Sully-Brunet,  trouvé  un  prompt  accueil  dans  le 
Journal  du  Havre  ,  nous  devions  penser  qu'il  lui  serait  f  i- 
cile  d'y  procurer  accès  aux  observations  dont  nous  l'avons 
fait  suivre;  et  nous  ne  nous  trompions  pas,  puisque  ce  jour- 
nal déclare,  dans  son  numéro  du  2'j  du  même  mois,  que  , 
quoiqu'ilnesecroie  pas  obligé  à  ouvrir  ses  colonnes  à  notre 
réponse  ,  il  le  fera  ,  si  MM.  les  délégués  le  jugent  con\ena- 
ble.  M.  Sully-Brunet  ne  s'est  pas  cru  autant  de  crédit;  ce 
n'est  même  qu'après  avoir  lu  cette  déclaration,  qu'il  a  ajouté 
à  la  lettre  qu'on  va  lire  et  qu'il  nous  avait  déjà  écrite  au- 


Messieurs  , 


Paris,  a6  octobre  1882. 


La  publicité  convient  autant  à  ma  manière  de  voir  qu'aux  doc- 
trines que  je  professe.  Aussi  je  voudrais  qu'il  pût  dépendre  de  ma 
volonté  de  faire  accueillir  par  le  Journal  du  Havre  les  observa- 
tions dont  vous  avez  cru  devoir  accompagner  la  lettre  des  délégués 
des  colonies ,  insérée  dans  votre  numéro  du  10  de  ce  mois. 

D'abord ,  je  dois  vous  dire  que  je  n'ai  aucune  relation  personnelle 
avec  les  rédacteurs  de  ce  journal  qui  me  permette  d'espérer  uii 
succès  que  vous  n'avez  pu  obtenir  directement.  Néanmoins  je  vais 
les  inviter  à  vnaloir  bien  consentir  à  votre  demande. 

D'un  autre  côté ,  cette  feuille  politique  ayant  adopté  une  opinion, 
ne  se  croit  peut-être  pas  tenue  plus  que  beaucoup  d'autres  à  insérer 
tO'Jtes  les  dissertations  qui  la  combattent  (1). 

Vous  aussi ,  Messieurs ,  suivez  cette  ligne  de  conduite  ;  et  vous  en 
avez  poussé  la  scrupuleuse  observance  jusqu'à  rejeter  des  colonnes 
de  votre  journal  la  réfutation  d'un  article  bostile  contre  les  colons 
et  les  colonies,  qui  avait  paru  dans  votre  numéro  du  30  mai.  Les 
délégués  ne  parvinrent  qu'en  payaut  les  frais  de  l'impression  à  ob- 
tenir l'inserlion  de  leur  réclamation ,  encore  eut-elle  lieu  ,  non  dans 
votre  journal ,  mais  dans  mie  feuille  isolée  et  d'un  format  àiSé- 
rent  (1). 

Si  donc ,  par  suite  d'une  provocation  nouvelle  et  directe  adressée 
aux  délégués  le  19  septembre,  vous  avez  accueilli  leur  réponse  dans 
vos  colonnes  mêmes,  ils  pourraient  être  tentés  de  croire  que  vous 
avez  alors  cédé  seulement  au  voeu  de  la  loi  du  25  mars  1822.  Les 
observations  dont  vous  avez  accompagné  cette  réponse  sont  restées 
sans  signature  ,  malgré  le  reproche  que  nous  avions  fait  à  l'auteur 
de  votre  article  d'e'/re  étranger  à  nos  sympathies  nationales  et 
commerciales. 

Pour  le  public  ,  comme  pour  moi ,  l'auteur  de  cet  article  ne  sera 
français  que  lorsqu'il  se  sera  fait  nominativement  connaître  pour 
tel.  D'ailleurs,  la  réponse  des  délégués  était  signée;  il  y  avait  né- 
cessité de  décliner  le  nom  de  celui  d'entre  vous  k  qui  appartient  la 
responsabilité  de  l'attaque. 

Il  est  possible  que  cette  circonstance  d'un  article  anonyme  répon- 
dant à  un  article  signé  ait  été  pour  quelque  chose  dans  le  silence 
par  lequel  le  rédacteur  du  Journal  du  Havre  a  accueilli  votre  de- 
mande d'insertion  ;  ce  qui  pourrait  suffire  à  vous  empêcher  de  con- 
clure ,  comme  vous  le  faites ,  que  le  motif  de  ce  refus  fut  la  preuve 
de  la  force  de  vos  argumens. 

De  plus ,  il  s'agissait  de  reproduire  des  doctrines  regardées  peut- 
être  comme  subversives  par  le  rédacteur  de  ce  journal ,  dont  les 
opinions  sur  ces  matières  diflêrenl  des  vôtres,  ainsi  que  vous  le  re- 
connaissez ,  et  en  diSêrent  en  ce  que  l'observation  pratique  peut 
avoir  de  contraire  aux  idées  absolues  de  la  théorie.  Dès  lors ,  il  a  pu 
n'être  pas  jaloux  d'attacher  son  nom  à  une  agression  qui  peut  com- 
promettre un  ordre  social  garanti  par  des  lois,  avec  d'autant  plus 
de  raison  que  cette  feuille  serait ,  suivant  vous ,  très-répandue  dans 
les  colonies. 

(i)  Nous  sommes  aussi  tout-à-fait  d'avis  que  chaque  opinion  doit  pren- 
dre soin  de  se  créer  une  tribune,  et  qu'on  ne  peut  pas  exiger  d'un  jouraal 
qu'il  publie  lui-même  la  réfutalion  de<  argumens  qu'il  a  sonleiius.  Mais  ce 
n'est  pas  d'argumens  qu'il  s'agit  ici  ;  c'est  d'ini  ulpations  mal  fomiées  diri- 
gées contre  nous,  et  que  nous  devons  désirer  de  Toir  contredites  partout 
où  elles  ont  trouvé  de  l'écho.  {^Réd.) 

(2)  Nos  lecteurs  savent,  et  nous  le  répétons  pour  la  quatrième  fois,  que 
nous  avons  inséré  dans  nos  colonnes  toute  la  portion  de  la  longue  lettre  de 
MM.  les  délégués  relative  aux  colonies  françaises.  C'est  ensuite  par  pro- 
cédé ,  et  non  pir  obligation  ,  que  nous  avons  distribué  à  nos  lecteurs  la 
brochure  qu'ils  ont  jugé  à  propos  de  faire  imprimer.  C'rst  donc  de  celle 
bioclmre,  et  non  de  leur  ré.lainalion  insérée  dans  le  Semeur ,  comme  ou 
pourrait  le  conclure  de  la  manière  doat  ils  s'expr'ment  .  que  ces  me-sieurs 
ont  eu  à  payer  les  frais  d'impression.  [Réd.) 


LE  SEMELR. 


79 


D.Mis  les  quoslions  coloiii^ilcs  ,  volio  journal  perd  le  caracicre 
éclectique  à  la  faveur  duquel  il  a  fail  son  appaiitioii.  Ici,  la  passion 
vous  aveugle  cl  vous  domine,  comme  eu  AJ^lelenc  clic  a  domine 
la  Société  nbnlitiniiixlf ,  parce  que  vous  ne  voulez  pas  tenir  compte 
des  faits  accomplis  ;  parce  i]ur  vous  voulez  re\éeution  quand  iiicme 
de  cette  tliéoriealisolue  d'aiTraueliissement ,  alors  qu'elle  ne  peut  se 
vider  brusiiucment  cju'au  milieu  des  (lois  de  saui;  ;  parce  que  ,  sans 
sympatliie  uationale  avec  la  France  je  le  répète  jusqu'à  preuve 
contrairel ,  (jui  me  répondra  <iuc  vous  n'agissez  pas  dans  un  but  de 
destruction  de  tous  les  établissemens  à  esclaves  ,  pour  arriver  à  ce 
ijuc  ,  dans  l'intérêt  de  l'Anïlelcrre  ,  l'Inde  orientale  devienne  le 
prand  elle  seul  marché  de  l'Hurope  pour  des  denrées  devenues  de 
première  nécessité?  parce  qu'enfin  vous  n'avez  rien  à  perdre  dans 

la  solution  de   la  question Dans  de  semblables  discussions,  il 

importe  toujours  de  savoir  à  quel  adversaire  on  a  afl'aire. 

Une  s' aq  il  pas  pour  les  délégués,  dites-vous,  d'une  vérité  ab  ■ 
snlue(l),  indépendante  dcf  lieux  et  destcinp', dune  justice  qui  a 
ses  fondement  dans  la  loi  de  Dieu. ..(2)  mais  seulement  de  miséra- 
bles considérations  de  nationalité  et  départi. 

Avec  des  vérités  absolues ,  vous  le  savez ,  on  ne  gouverne  pas  les 
liommes.  Toutes  les  sociétés  sont  soumises  à  une  discipline  utile  qui 
n'est  qu'une  modification  de  ces  mêmes  vérités  (3). 

En  théories  politiques  ,  les  absolutistes ,  de  quelque  couleur  qu'ils 
soient ,  sont  des  instrumens  de  désorganisation ,  parce  qu'ils  ne 
tiennent  compte  ni  des  faits  ni  des  nécessités. 

C'est  le  reproche  le  plus  grand  peut-être  qu'on  ait  à  faire  à  la 
secte  politique  qu'on  désigne  sous  le  nom  de  doctrinaire. 

Il  faut  pousser  bien  loin  en  politique  le  mysticisme  religieux  pour 
arrivera  traiter  de  considération  misérable  la  nationalité  (i). 

Au  prédicant  qui  s'est  donné  la  mission  de  provoquer  une  réno- 
vation ,  ou  plutôt  un  renversement  de  l'ordre  social  existant,  on  a  le 
droit  de  demander  :  Qui  ètes-vous?  Qu'avez-vous  à  perdre  dans  la 
question  que  vous  soulevez  ? 

S'il  ne  s'agissait  que  de  faire  un  appel  à  vos  senlimens  religieux  , 
je  vous  demanderais  encore,  Messieurs ,  à  qui  appartient  le  titre 
d'homme  de  bien  et  de  véritable  philantrope,  de  celui  qui,  de  Pa- 
ris, veut  le  triomphe  absolu  d'un  principe  dans  une  localité  qu'il  ne 
connaît  pas,  où  il  n'a  nul  intérêt ,  à  i,000  lieues  de  lui,  et  sans  égard 

pour  les  faits ou  de  celui  qui ,  aux  dépens  de  sa  fortune,  sur  les 

lieux ,  dont  la  simple  habitation  n'est  pas  sans  danger,  exerce  cette 
philantropie  pratique,  qui  lui  permet  d'arriver  au  même  but,  avec 
le  temps  et  à  l'aide  des  causes  morales? 

Lorsque  vous  aurez  parcouru  ces  contrées  ,  objet  de  votre  répro- 
bation ;  que  vous  les  aurez  habitées  en  observateur  religieux  ;  que, 
dans  des  vues  philantropiques,  vous  aurez  fait  des  sacrifices  de  for- 
tune ,  de  temps  et  de  ces  jouissances  du  sein  desquelles  il  vous  est  si 
commode  de  prêcher  la  révolte  ;  alors  vous  aurez  acquis  le  droit 
d'élever  la  voix  et  de  vous  faire  écouter  ;  mais  alors  aussi  votre 
conscience  vous  commandera  un  esprit  de  réserve  et  de  justice 
qu'on  ne  rencontre  pas  aujourd'hui  dans  vos  réflexions  sur  les  ques- 
tions coloniales. 

Comme  vous,  Messieurs,  il  y  a  quarante  ans,  on  a  proclamé  des  véri- 
tés absolues  ,  et,  sans  parler  de  ce  qu'il  en  a  coûté  à  la  France,  il  en 
est  résulté  que  la  force  brutale  a  fait  naître  la  liberté  ignorante  au 
profit  de  400,000  individus ,  mais  au  prix  du  sang  de  plus  de  200,000 
blancs  ou  nègres  égorgés  à  Saint-Domingue  (5), 

Ce  n'est  pas  la  répétition  de  pareilles  calamités  que  vous  voulez, 
j'aime  à  le  croire  ;  mais  c'est  là  cependant  où  l'on  arriverait ,  si  l'on 

pouvait  vous  écouter  et  suivre  vos  avis Si,   après  avoir  été 

éclairés  par  des  hommes  consciencieux  et  expérimentés ,  vous  ne 
reculez  pas  devant  la  crainte  de  provoquer  de  nouveaux  malheui-s , 
TOUS  n'aurez  même  pas  plus  tard  à  vous  prévaloir,  pour  excuse  , 
d'une  intention  religieuse. 

Voilà  ,  Messieurs,  la  seule  réponse  que  je  puisse  faire  à  la  lettre 
que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  ra'ècrire  ,  en  m'envoyant  votre 
numéro  du  24  qui  la  relate.  Telle  qu'elle  est ,  cette  réponse  a  droit 
à  la  publicité  ;  car  vos  lecteurs  ont  besoin  de  connaître  jusqu'à  quel 
degré  il  m'était  possible  de  satisfaire  à  votre  réclamation. 
J'ai  l'honneur,  etc.  Sully-Bbunet. 

Nous  avons  dit  que  nous  avions  jugé  la  publication  de 
cette  lettre  peu  utile;  en  effet,  qu'appreod-elle  au  public? 
Si  ou  la  lit  avec  quelque  aiteniion,  on  verra  qu'elle  com- 
prend trois  parties  distinctes. 

D'abord ,  M.  Suily-Brunet  donne  les  raisons  qui  ne  lui 

(i)  Nouj  avons  dit  :  D'une  vérité  absolue,  toujours  la  même.  (RéJ.) 
(i)  M.  Sully-Brunet  nous  Ironqae  encore  iti.in  nous  citant.  Nous  avons 

dit  :  D'une  justice  qui  a  ses  fondemens  dans  la  loi  de  Dieu  et  dams  la 

conscience  de  l'homme  [Red.) 

(3)  Elle  devrait  n'en  être  que  l'application.  [Réd.) 

(4)  La  nalionalilé  est,  en  effet,  une  bien  misérable  considération,  lors- 
qu'on veut  déterminer  ,  d'après  elle  ,  ce  qui  est  juste  tl  injuste.  C'est  l'é- 
goisme  national ,  tout  aussi  déplorable  que  l'égoï  me  personnel  et  que  l'é- 
goïsme  de  famille,  et  non  l'amour  de  la  patiie,  que  nous  avons  ainsi  qualifié 

{RéJ.) 

(5)  Nous  pourrons  un  jour  nous  occuper  de  la  guerre  civile  de  Sain'- 
Domingue  ,  de  ses  causes  et  de  ses  résultats.  C'est  un  des  faits  contempo- 
rains les  plus  mal  connus  et  les  plus  mal  appréciés.  [Red.) 


permettent  pas  d"cspérer  de  succès  de  la  démarche  que  nous 
l'avons  plié  de  faire  auprès  du  Journal  du  Havre.  Tout  cela 
est  aujouid'lmi  sans  but,  puisque  le  rédacteur  de  ce  journal 
déclare  qu'il  fera  ce  que  MM.  les  délégués  jugeront  con- 
venable. 

Pais,  M.  Sully-Brunet  assure  que,  malgré  notre  décla- 
ration,  l'auteur  de  notre  article  relatif  à  M.    Hermé-Du- 
quesne  ne  sera  français ,  pour  le  public  comme  pour  lui 
qu'après  qu'il  se  sci'a   fait  nominativement  connaître  pour 
tel.  Nous  ne  pouvons  admettre  qu'il  en  soit  ainsi,  ni  pour  le 
public  ni  pour  M.  Sully- Biunet;  car,  quant  au  public,  nous 
avons  quelque  lieu  de  croire  qu'il  fait  cas  de  notre  véracité  • 
du  moins  ne  lui  avons-nous  pas  donné  le  droit  de  la  mettre 
en  doute  ;  et  quant  à  M.  Sully-Brunet,  comme  nous  n'avons 
aucun  motif  de  lui  taire  le  nom  de  l'auteur  de  cet  article,  nous 
le  lui  avons  fait  connaître  de  vive  voix  et  par  écrit.  Il  ne  sau- 
rait donc  rester,  à  cet  égard,  le  moindre  doute  dans  son  es- 
prit. Mais  cela  ne  suffit  pas  à  M.  Sully-Brunet  j  il  voudrai  t  que 
nous  missions  un  nom  propre  à  la  fin  de  nos  articles  sur  les 
colonies.  Nous  ne  voyons  pas  ce  que  la  discussion  pourrait  y 
g.''gner.  Ce  serait  seulement  faire  d'une  question  de  princi- 
pes une  querelle  de  personnes.  Nous  devrions ,  si  cette  pré- 
tention était  fondée  ,  signer ,  non  seulement  nos  articles  sur 
les  colonies,  mais  aussi  tous  ceux  où  est  émise  quelque  doc- 
trine,qui  peut  blesser  quelques  intérêts.  Nous  necrovons  pas 
qu'on  ait  jamais  exigé  rien  de  pareil  d'aucun  journal  j  et 
nous  ne  savons  pas  ,  en  particulier,  qu'il  soit  jusqu'ici  venu 
à  la  pensée  de  MM.   les  délégués  d'inviter  l'auteur  du  fa- 
meux article  sur  les  colonies,  inséré  le  22  octobre  dans  le 
Journal  des  Débats,  à  se  faire  nominativement  connaître. 
Pourquoi  donc  nous  le  demander,  à  nous,  dont  la  rédaction, 
placée  sous  la  responsabilité  d'un  gérant,  n'est  pas  plus  ano- 
nyme que  celle  de  cette  feuille  ou  de  tout  autre  ?  Ce  que 
nos  collaborateurs  écrivent  devient  le  dire  de  nous  tous,  en 
paraissant  dan»  nos  colonnes ,  et  nous  ne  voyons  aucun  mo- 
tif poumons  décharger  de  notre  part  d'un  fardeau  qui  ne 
nous  paraît  pas  lourd  à  porter.  Qu'y  a-t-il ,   en  effet,  dans 
nos  articles  sur  les  colonies,  qui  exige  la  garantie  d'un  nom 
propre?  Des   faits?  Mais  s'il  y  en  a  d'erronés,  nous  n'em- 
pêchons personne  de  nous  prouver  que  nous  nous  sommes 
trompés,  et  jusqu'ici   on  n'a  nié  aucun  de   ceux  que   nous 
avons  avancés ,  pas  même  celui  qui  donne  lieu  à  toute  cette 
discussion,  savoir  que  M.  Duquesne  a  été  expulsé  de  la  Mar- 
tinique ,  pour  avoir  dîné  avec  des  hommes  de  couleui-.  Des 
principes?  Mais  les  principes  d'un  journal  sont  le  drapeau 
autour  duquel  ses  rédacteurs  se  rallient.  C'est  pour  les  sou- 
tenir qu'ils  se  sont  réunis ,  et  ils  se  garderont  bien  de  dimi- 
nuer leurs  forces  en  s'isolant  les  uns  des  autres.  Des  motifs  ? 
Mais  nous  ne  devons  compte  à  personne  de  ceux  qui  nous 
font  agir:  libre  à  M.  Sully-Brunet  de  supposer  que  nous 
travaillons  dans  l'intérêt  de  l'Angleterre  ,  afin  que  l'Inde 
orientale  devienne  le  grand  et  seul  marché  de  l'Europe  , 
pour  des  denrées  devenues  de  première   nécessité;  nos 
lecteurs  trouverout  sans  doute  plus  simple  d'admettre  qu'il 
y  a  dans  le  fait  même  de  l'esclavage ,  de  quoi  nous  exciter  à 
travailler,  de  tout  notre  pouvoir  et  sans  motif  caché,  à  son 
abolition.  Il  est  moins  nécessaire ,  en  tout  cas,  de  mettre 
son  esprit  à  la  torture  pour  arriver  à  cette  conclusion  ,  que 
pour  imaginer  celle  que  notre  correspondant  a  su  décou- 
vrir. 

M.  Sully-Brunet  relève  enfin  ,  dans  notre  dernier  article, 
quelques  phrases  trop  claires  pour  qu^il  vaille  la  peine  d'en 
donner  l'explication  à  ceux  qui  voudront  bien  prendre  la 
peine  de  nous  lire.  11  y  a  aussi  dans  sa  lettre  bien  des  insi- 
nuations, des  demi-mots,  des  attaques  couvertes  contre  la 
religion  :  persuadés  que  tout  cela  nuit  à  sa  cause,  loin  de  la 
servir ,  nous  ne  le  suivrons  pas  sur  ce  terrain.  Mais  nous  le 
remercierons  encore  une  fois,  avans  de  finir,  de  sa  promesse 
d'essayer  d'obtenir  du  Journal  du  Havre,  qui  y  consent 
d'avance,  l'insertion  de  nos  observations  précédentes;  s'il 
croyait  cependant  utile  de  les  faire  suivre  de  la  lettre  qu'il 
vient  lui-même  de  nous  adresser  ,  ou  de  remarques  dans  le 
même  sens  ,  il  trouverait  sans  doute  loyal  d'y  ajouter  la  ré» 
ponseque  nous  y  faisons  aujourd'hui. 


80 


LE  SEMEUR. 


PSYCOLOGIË. 

DES  OBSTACLES    QUE   LE    COEUR    DE    l'iIOMME    PRESENTE     4 

l'Évangile. 

II  y  a  des  mlllieis  d'années  que  la  Sagesse  éternelle  a  dé- 
claré que  «  c'estducœurqueprocèdeut  lessourccsde  la  vie,» 
du  cœur,  siège  de  la  faculté  d'aimer  et  de  haïr,  {jouveraail 
mystérieux  placé  au  dedans  de  riioname,  dont  la  direction 
ne'lui  appartient  pas,  mais  qui  dirip.c  toute  sa  vie. 

«Dieu  est  amour  ,  »  nous  dit  celte  même  Sagesse  ;  mais 
l'homme  n'est  pas  plus  amour  qu'il  n'esthaine-  Avant  tout, 
cependant,  d  est  affection  ,  il  est  sentiment.  On  dira  peut- 
être,  et  cette  pensée  doif.nême  se  présenter  naturellemenlà 
l'esprit  que  D;eu  aussi  pourraitse  définir  par  la  haine  comme 
par  l'amour,  puisqu'il  hait  nécessairement  le  contiaire  de  ce 
qu'il  aime.  Oui,  mais  ici  se  trouve  une  différence  infinie 
comme  toutes  celles  qui  existent  entre  l'homme  et  Dieu. 
Dieu  ne  hait  que  parce  qu'il  aime.  En  lui,  une  haine  infinie 
n'est  jamais  que  le  résultat  d'un  amour  infini.  Le  Dieu 
qu'imagine  le  inonde,  le  faux  Dieu  qui  a  cours  parmi  les 
hommes,  parce  qu'Us  l'ont  marqué  à  leur  coin,  auquel  ils 
n'attribueut  delà  bonté,  que  pour  le  supposer  indifférent  au 
mal  ;  de  la  grandeur  .  que  pour  se  le  représenter  étranger  à 
leurs  intérêts;  de  la  sainteté,  que  pour  se  dispenser  de  lui 
être  semblables;  ce  Dieu  qui,  bien  que  reconnu  parfait,  n'a 
pas  une  seuleperfcction,  ne  hait  pas,  maisaussi  il  n'aime  pas. 
Les  mots  :«  Dieu  est  amour,  «soutaucontraire  unedéfinition 
sublimcetcomplète  du  vrai  Dieu.  En  effet,  chacun  desattri- 
buts de  la  Divinité  a  l'amour  pour  principe,  et  ne  peut 
s'exercer  que  par  l'amour.  Dire  que  Dieu  estsaint,  c'est  dire 
qu'il  aime  la  sainteté;  dire  qu'il  est  juste,  c'est  dire  qu'il 
aime  la  justice.  Il  déclare  lui  même  qu'il  aime  la  miséricor- 
de. Qu'il  est  saint  et  comme  il  aime,  ce  Dieu  qui  déteste  le 
péché,  parce  qu'il  aime  la  sainteté.'  Qu'il  est  juste  et  comme 
il  aime,  ce  Dieu  qui  punit  le  md,  parce  qu'il  aune  la  justice! 
Qu'il  est  plein  de  miséricorde  et  d'amoui-,  ce  Dieu  qui  fait 
grâce,  parce  qu'il  aime.  Il  est  bon  pour  le  Clirétien  de 
croire  et  il  lui  est  doux  de  sentir  qu'en  recherchant  la  cause 
de  SOS  épreuves  et  du  châtiment  des  impies,  il  arrive  tou- 
jours à  cette  conclusion,  que  «Dieu  est  amour.  » 

Mais  en  est-il  ainsi  de  l'homme?  Y  a-t-il  entre  ce  qu'il 
aime  et  ce  qu'il  hait  cette  liaison  nécessaire  qui  se  trouve  en 
Dieu?  Sa  haine  n'est  elle  que  l'écho,  que  le  revers  de  son 
amour?  Non,  car  il  y  a  dans  le  cœur  de  l'homme  un  désor- 
dre,  à  la  su  te  duquel  ces  deux  affections  se  trouvent  désu- 
nies, se  combattent  l'une  lautre,  et  s'appliquent  tour  .à  tour 
aux  mêmes  objets.  En  lui,  la  haine  est  mal,  sans  que  l'amour 
soit  bien.  Le  cœur  souille,  tioublé  par  le  pèche,  aime  pour 
aimer,  hait  pour  haïr.  11  n'a  pas  de  règle  pour  ses  affections. 
Peu  lui  importe  la  valeur  ou  le  néant  des  objets  qui  les  ex- 
citent. Aussi  peut-il  haïr  ce  qu'il  a  aimé,  aimer  ce  qu'il  a  dé- 
testé. Qu'il  est  terrible  et  afllificant  dépenser  que  c'est  de  ce 
cœur,  dont  les  sentimens  se  combattent,  au  lieu  de  s'unir,  de 
ce  cœur  tourmenté  par  ce  qu'il  aime,  empoisonné  par  ce  qu'il 
hait,  que  procèdent  les  sources  de  la  vie. 

Si  l'on  considère  l'état  moral  d'un  être  qu'un  tel  cœur 
conduit,  on  apercevra  bientùt  le  besoin  qu'il  a  de  l'Évan- 
gile et  les  obstacles  qu'il  y  oppose.  L'Evangile  ,  par  lequel 
Dieu  offre  à  l'homme  le  pardon  et  la  vie  ,  sans  autre  condi- 
tion que  celle  d'accepter  se^  dons  ,  ne  prétend  à  rien  moins 
qu'à  l'entière  possession  du  cœur,  dont  il  veut  s'emparer 
toutenlier.  Être  dans  le  cœur  de  l'homme  ou  en  être  exclus, 
être  tout  ou  n'être  rien  ,  voilà  les  deux  seules  destinées  de 
cet  Évangile.  Lors  même  qu'il  pénétrerait  dans  toutes  les 
avenues  d'u  cœur,  que  la  raison  l'approuvei  ait,  que  l'intelli- 
gence le  concevrait,  que  la  volonté  y  accéderait,  s'il  ne  par- 
vient dans  le  cœur  même,  à  la  source  de  la  vie  ,  rien  de  lui 
ne  se  mêle  au  cours  de  cette  vie  ,  qui  reste  agité  et  souillé. 
Le  grand  but  de  l'Évaiig  le  est  de  remplacer  d'anciennes 
affections  par  de  nouvelles  ,  et  bien  plus  ,  de  les  remplacer 
par  des  affections  d'uiic  autre  nature.  Le  grand  obstacle 
que  le  cœur  offre  à  l'Évangile ,  c'est  qu'il  aime  ailleurs ,  et 
non  seulement  cela,  mais  c'cstqu'ilaiine  des  objets  d'un  tout 
autre  ordre  que  ceux  qui  lui  sont  offerts.  Si  l'on  essayait  de 
faire  aimer  l'étude  à  un  homme  qui  a  le  goût  de  la  dissipa- 
tion,"oa  n'aurait  qu'une  faible  idée,  qu'une  ombre  de  l'œu- 


vre que  l'Evangile  doit  accomplir  pour  porter  l'homme  na- 
turel à  s'affectionner  aux  choses  qui  sont  en  haut,  et  non  à 
celles  qui  sont  sur  la  terre;  car  le  goùl  de  l'étude  et  celui  de 
la  dissipation  se  trouvent  tous  deux  dans  la  nature  déchue 
de  l'homme  ;  mais  l'affection  pour  les  choses  d'en  haut  ne 
s'y  trouve  pas.  Dans  l'Evangile,  Dieu  se  présente  pour  être 
aimé;  mais  l'homme  aime  déjà  autre  chose;  il  aime  le  mon- 
de et  les  choses  du  monde  ;  son  cœur  est  pris  :  comment  le 
doimerait-il  ?  Dans  l'Évangile  ,  Dieu  se  manifeste  en  son 
Fils,  la  Parole  faite  chair,  pour  montrer  au  monde  «l'image 
»  du  Dieu  invisible  (Colossicns  I),»  etêtre  en  même  temps  sa 
lumière  et  sa  délivrance.  Jésus  olfre  à  l'homme  le  salut 
qu'il  lui  a  acquis  et  une  espérance  pleine  d'immortalité  ; 
mais  l'homme  espère  déjà  autre  chose;  il  use  sa  force,  il  em- 
ploie son  travail  pour  une  œuvre  qui  le  trompe  à  la  vérité, 
maisquiremj)litsa  vie.  Il  espère  les  choses  présentes  et  mua- 
bles  :  comment  se  réjouii  ait-il  de  celles  de  l'éternité?  Dans 
lEvangile,  Dieu  se  présente  comme  méritant  seul  d'être 
craint;  il  y  parle  de  justice  et  de  jugement,  de  péché  et 
de  condamnation;  mais  l'homme  craint  l'opinion,  le  blâme, 
la  défaveur,  le  danger ,  la  mort;  il  craint  son  semblable; 
comment  craindrait-il  Dieu?  En  un  mot,  tous  les  sentimens 
que  Dieu  veut  inspirer  à  l'homme  par  l'Évangile,  l'homme 
le;  éprouve  déjà  pour  d'autres  que  lui  ;  la  place  que  Dieu 
veut  occuper  est  déjà  remplie;  les  grâces  qu'il  offre  à  l'hom- 
me paraissent  à  celui-ci  sans  valeur  ,  parce  qu'il  a  fait  uii 
autre  choix. 

Quelquefois  l'appel  de  Dieu  trouve  le  cœur  moins  plein 
que  nous  ne  l'avons  dit.  Il  se  peut  qu'il  soit  sans  amour  , 
sans  espérance,  sans  crainte,  livré  à  la  défiance  des  hommes 
et  au  dégoût  du  monde,  vide  ou  souffrant.  Il  semble  que 
les  obstacles  sont  levés  et  que  l'Evangile  va  être  reçu  avec 
bonheur  par  cette  âme  qu'il  vient  réchauffer  et  guérir;  mais 
il  n'en  est  rien.  Quand  le  cœur  ne  résiste  pas  opiniâtrement 
à  l'Evangile  par  ses  affections,  il  lui  résiste  par  sa  torpeur 
spirituelle.  S'il  cesse  d'aimer  un  objet,  cela  n'implique  pas 
qu'il  aimera  l'objet  contraire  ,  et  quoique  le  monde  ne  lui 
paraisse  pas  plus  aimable  ,  la  majestueuse  et  sainte  pensée 
de  Dieu  n'a  pas  encore  pour  lui  d'attrait?. 

Si  Dieu  n'avait  pour  agir  sur  les  cœuis  que  des  moyens 
humains,  s'il  ne  possédait  pas  celte  puiss  nce  par  laquelle  il 
crée  dans  l'homme  un  cœur  nouveau  et  un  esprit  nouveau, 
s'il  ne  donnait  pas  la  volonté  aussi  bien  que  l'exécution  ,  si 
sa  voix  qui  appelle  ne  produisait  pas  comme  une  résurrec- 
tion d'entre  les  morts  ,  s'il  ne  soufflait  pas  dans  l'âme  une 
autre  respiration  de  vie,  afin  de  la  rendre  capable  d'un  nou- 
vel amour,  jamais  la  créature  déchue  n'aurait  fait  alliance 
avec  le  Saint  des  saints  ;  jamais  l'escl.ive  du  péciié  ne  serait 
devenu  l'esclave  de  la  justice  ;  jamais  l'enfnit  de  la  pous- 
sière n'auiait  eu  les  privilèges  d'un  héritier  du  ciel. 


MELA!\GES. 

CocpARLC  mnisCBÉTioN  d'un  journal,  -t- Chaque  jour.  la  presse  nous 
donne  de  nouvelles  preuves  de  celle  triste  vérité,  quaiijourd'Inii  l'esprit  de 
parti  a  pris  la  place  de  la  consc'u-iKe  rt  se  croit  en  droit  de  lui  ravir  sa 
liberté  ,  alors  même  que  ,  par  une  véritable  inconséquence,  on  demande 
pour  cette  liberté  toutes  les  garanties  légales.  La  semaine  dernière,  un 
journal  da  matin,  ai)noiirant  l'issue  du  proeès  des  22  accusés  compromis 
dans  l'affaire  du  Cloître  Saint-Méry  ,  au  lieu  de  se  borner  à  esprimerpour 
les  condamnés  une  sympalhie  très-naturelle,  a  cru  devoir  révéler  au  pu- 
blic que  trois  des  jurés,  qu'il  désigne  par  leur  nom,  avaient  vote  pour 
acquitter  to'is  les  prévenus.  Ce  journal  se  rend  ainsi  complice  d'une  in- 
discrétion qui ,  à  moins  d'être  sans  but ,  ce  qui  serait  une  niaiserie  ,  ne 
saurait  en  avoir  d'autre  que  de  jeter  du  blâme  sur  la  conduite  de  certains 
membres  du  jury ,  dont  les  noms  sont  à  la  disposition  de  qui  veut  les  con- 
naître ;  l'opinion  professée  par  cette  feuille  nous  dit  assez  si  ces  reproches 
s'a  Iressent  à  ceux  dès  jurés  qui  ont  condamné  ,  ou  à  ciux  qui  ont  voulu 
absoudre.  Cette  indiscrétion  est  un  fait  immoral  aux  yeux  de  toute  personne 
qui  conserve  quelque  sentiment  du  respect  que  mérite  la  conscience.  Quand 
un  homme  jure  devant  Dieu  et  devant  les  hommes  qu'il  a  telle  ou  telle 
conviction  sur  i  innoctaoe  ou  la  mlpahilité  d'un  accusé  ,  nous  n'avons  au- 
cun droit  de  suspecter  ta  sincérité  de  sa  déclaratiim  ,  quelque  opposés  que 
nous  soyons  d  ailleurs  à  sa  manière  de  voir,  et  nous  commettons  un  vrai 
sacrilège  en  l'accusant  pour  ce  fait  devant  le  tribunal  de  l'opinion  pu- 
blique. 

Le  Gérant,    DEHAULT. 


imprimerie  de  Sellic.de  ,  rue  des  Jeûneurs ,  n.   i4- 


TOME  ir.  —  I\     11. 


i/i  IVOVEMBRE  1832. 


LE  SEM 


JOURNAL   RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique    et    Littéraire, 


PARAISSAIT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  cb-jmp  ,  c'est  le  monde. 
Matlh.  Xlll.  38. 


s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prlx:i5  £r.  pour  l'année, 
pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année,  i  fr.  pour  G  mois,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  "- 
ettres  ,  paquets  et  envois  d'argent,  doivent  être  affranchis. — On  s'abonue  à  Lausanne ,  an  bureau  du  iVouceZ/K^e  V^audois. 


SOMMAIRE. 

E  POLITIQUE  :  Lettres  de  la  province.  N°  XII.  Mauuel  général  de 
islruction  primaire.  —  Arrestation  de  la  duchMsa  de  Berry.  —  De 
guerre  contre  la  Hollande.  —  Dd  Discours  pronoscé  par  M.  Dupim 
i  s£akce  de  rentrée  de  la  cour  de  cassatiom.  —  Sur  la  baisse 
PRi.\  du  pain. — 'Votaces  :  Voyage  de  M.  Stewart  aux  Iles  Sandwich; 
emblées  religieuses.  Promenade  sur  mer.  Départ. — Mélanges  :  Des 
onies  agricoles.  —  Asnonce. 


REVUE  POLïTIQUE. 

Lettres  de  la  province.  —  N°  XIL 
Manuel  général  de  V Instruction  primaire. 

eux  grandes  questions  paraissent  absorber  toute  l'acti- 
du  nouveau  ministère  :  au  dehors,  l'affaire  de  la  Bel- 
ejau  dedans,  l'approche  de  l'ouverture  des  Cliambres. 
ministres  ont  fait  peu  de  chose  jusqu'à  présent,  parce 
Is  ont  de  grandes  choses  à  préparer.  Le  maréchal  Soult 
lit  des  régimens  sur  la  frontière,  organise  une  armée  et 
ispose  à  une  lutte  décisive  contre  la  Hollande.  D'autres 
icillent  leurs  forces  pour  soutenir  un  combat  plus  re- 
table, celui  de  l'opposition  dans  les  Ciiambres.M.  Thiers 
orc  des  circulaires  administratives  ,  et  il  tâche  de  se 
truive,  avec  les  roguuics  du  portefeuille  de  l'intérieur, 
position  et  une  influence  ministérielles.  M.  Barthe,  qui 
t  pas  heureux  en  circulaires,  s'occupe  sans  doute  à  pré- 
;r  des  projets  de  loi  pour  la  session  prochaine.  Le  duc 
Iroglie  cherche  un  fil  conducteur  à  travers  le  labyrinthe 
protocoles  ,  des  notes  et  contre-notes  de  la  conférence, 
cite  de  lui  plusieurs  mots  qui  soutiennent  d>nement 
nneur  national  :  la  noblesse  de  cœur  se  montre  toujours 
la  noblesse  de  langage.  MM.  Huniann  et  d'Aigout, 
mies  spéciaux  ,  se  renferment  dans  les  affaires  de  leurs 
artemeus ,  et  ils  ne  viendront  que  le  plus  tard  possible 


n  sur  le  terrain  des  questions  politiques.  En  résumé,  lorsque 
nous  examinons  les  actes  des  ministres  du  1 1  octobre,  nous 
ne  trouvons  guère  que  deux  ordonnances  du  ministre  de 
l'instruçlion  publique  qui  méritent  d'obtenir  dans  cette 
feuille  uue  discussion  sérieuse  el  approfondie. 

La  première  de  ces  ordonnances  établit  qu'il  sera  publié 
un  recueil  périodique  sous  le  tili'e  de  :  Manuel  général  de 
l'Instruction  primaire.  Cette  publication  est  destinée  à  faire 
connaître  tous  les  documens  ,  les  livres  ,  les  méthodes  qui 
intéressent  l'instruction  populaire,  soit  en  France,  soit  dans 
les  pays  étrangers;  elle  doit  servir  aussi  à  former  de  nou- 
veaux liens  entre  le  conseil  supérieur  de  l'Université  et  les 
établissemcns  secondaires  d'éducation. 

Les  motifs  et  le  but  de  cette  ordonnance  doivent  être  ap- 
prouvés par  tous  les  hommes  qui  désirent  sincèrement  le 
progrès  des  lumières.  Plus  les  communications  deviendrorit 
promptes  et  actives,  plus  on  pourra  espérer  de  voir  se  dis- 
siper l'ignorance  qui  règne  encore  sur  une  trop  grande 
partie  de  la  population  du  pays.  Les  Français  occupent  une 
haute  place  dans  le  monde  civilisé  par  leur  littérature,  par 
leurs  idées  et  leurs  institutions  politiques,  par  les  nombreux 
perfcctiounemens  que  leur  doivent  les  sciences;  mais  ,  soiu 
le  rapport  de  l'instruction  du  peuple  ,  ils  sont  en  arrière 
de  la  plupart  des  nations  de  l'Europe.  A  cet  égard,  comme 
pour  leur  tournure  d'esprit,  comme  pour  leurs  habitudes, 
comme  pour  tout  ce  qui  est  français  en  un  mot,  ils  ont  du 
brillant  plutôt  que  du  solide,  et  une  surface  éclatante  avec 
un  fond  obscur.  De  loin  ,  pour  un  observateur  superficiel  , 
la  France  est  un  magnifique  panorama,  bien  éclairé,  bien 
vivant ,  où  tous  les  objets  se  meuvent  avec  une  activité 
presque  fébrile;  de  près ,  pour  un  observateur  attentif,  le 
charme  disparaît ,  les  clartés  s'évanouissent ,  et  l'on  ne 
trouve  plus  que  du  vide  et  de  l'inertie.  Ou  dirait  que  notre 
pays  est  la  décoration  scéuique  de  la  terre ,  le  Irompe-l'œil 
du  genre  humain;  il  en  a  le  prestige  ,  l'éclat,  mais  auasi  les 
fausses  apparences  et  la  triste  réalité. 

Les  bonnes  méthodes  surtout  sont  encore  m:il  connues  et 
plus  niid  appliquées.  Tandis  que  la  Suisse,  l'Allemagne  ,  la 
Hollaudc,  l'Angleterre,  ont  va  se  perfectionner  rapidement 
leurs  modes  el  leurs  moyens  d'instruction,  la  France  possède 


82 


LE  SEMEUR. 


à  peine  un  petit  nombre  d'écoles  oigaiiisée    d'après  la  mé- 
thode lancastérieniic.  Celte  infériorité  relative  tient  à  pli^* 
sieurs  causes.  Nos  maîtres  d'école,  dans  les  campagnes,  sont 
en  général  de  pauvres  clercs  qui  cumulent  plusieurs  em- 
plois :  nouveaux  Maître«-Jacques  ,  ils  sont  en  même  temps 
secrétaires  de  la  mairie  ,   greffiers  ,  bedeaux  ,  sonneurs  , 
hommes  d'affaires  et  tout  ce  qu'on  voudra  ,  en  sorte  que 
leur  classe  ,  pour  laqjelle  ils  n'auraient  pas  trop  de  toute 
leur  attention,  n'en  obtient  que  la  moindre  partie.  Ajoutez 
à  cela  que  ces  clercs  se  trouvent  nécessairement  placés  sOus 
l'influence  immédiate  des  curés  et  vicaires  de  village  ,   qui 
ne  sont  guère  fiivorables  ,  comme  chacun  sait,  aux  progrès 
de  l'instruction  populaire.  On  pourra  s'expliquer  dès  lors 
comment  la  méthode  d'enseignement  simultané  des  Frères 
de  la  Doctrine  est  elle-même  encore  frappée  de  réprobation, 
quoiqu'elle  existe  en  F'rance  depuis  plus  d'un  siècle,  et  1  on 
comprendra  les  résistances  que  rencontre  presque  partout, 
en  dehoi s  des  grandes  villes,  la  méthode  d'enseignement 
mutuel. 

Le  gouvernement  a  cru  remédier  à  ces  inconvcniens  par 
l'institution  des  rouiilés  cantonnaux  d'instruction  primaire. 
Cette  mesure ,  fort  louable  en  principe  et  très  utile  dans 
quelques  localités  particulières,  n'atteint  pas  le  but  que  l'on 
s'était  proposé.  Les  membres  des  comités  cantonnaux  sont 
pour  la  plupart  d'honnêtes  cultivateurs  ,  des  commerçans 
affairés,  qui  s'entendent  peu  à  l'éducation,  et  qui  ne  se  met- 
tent nullement  en  souci  d'y  entendre  quelque  chose.  Ils 
ont  leur  charrue  à  conduire,  leurs  tissus  à  fabriquer,  leurs 
boutiques  à  gouverner  ,  et  ils  s'intéressent  beaucoup  plus  à 
leurs  travaux  qu'aux  écoles  de  leur  ressort.  Je  connais  des 
braves  gens  qui  sont  membres  de  ces  comités  depuis  leur 
création,  et  qui  n'ont  jamais  mis  le  pied  dans  l'école  de  leur 
endroit.  D'autres  ne  s'y  rendent  qu'à  grand'peine  pour  la 
distribution  des  prix,  et  ils  distribuent  des  couronnes  aux 
vainqueurs ,  sans  s'inquiéter  ni  s'enquérir  le  moins  du 
monde  de  l'instiuction  des  élèves.  Le  gou\ernement  s'est 
imaginé  faire  merveille  en  abaissant  les  curés  au  troisième 
ou  quatrième  rang  dans  les  comités  cantonnaux  j  cette  dis- 
position légale  a  peut-être  offert  quelque  avantage  dans  les 
villes  importantes;  mais,  dans  le  plus  grand  nombre  des 
chefs-lieux  de  canton  ,  elle  n'a  servi  qu'à  irriter  le  clergé 
catholique,  sans  rien  diminuer  de  son  influence.  Les  curés 
ont  donné  leur  démission  et  n'en  sont  pas  moins  restés  les 
véritables  directeurs  des  écoles.  C'est  un  résultat  de  la  né- 
cessité même  des  choses.  Il  est  évident  qu'un  ecclésiastique 
doué  de  quelque  instruction  doit  conserver  une  supériorité 
incontestable  sur  les  maires  de  campagne  ,  qui  ne  savent 
souvent  que  lire  avec  difficulté  la  grosse  lettre  moulée. 
D'ailleurs  les  maîtres  d'école  ,  par  la  nature  de  leurs  fonc- 
tions cléricales ,  sont  plus  directement  sous  la  dépendance 
des  curés  que  sous  celle  des  administrateurs  de  la  commune. 
Enfin,  les  parens  écouteront  avec  plus  de  déférence  les  con- 
seils de  leur  guide  spirituel  que  ceux  de  leurs  conseilleurs 
municipaux,  dans  ce  qui  concerne  l'instruction  de  leurs  en- 
fans.  On  peut  poser  en  fait  que  partout  où  le  prêtre  a  su 
se  faire  aimer  de  ses  paroissiens,  il  est  maître  absoUi  de  l'é- 
cole de  son  village;  à  lui  seul  appartient  d'y  amener  la  jeu- 
nesse ou  de  l'en  faire  sortir.  Les  journalistes  de  la  capitale 
déclameront  tant  qu'il  leur  plaira  contre  l'influence  du 
clergé  catholique  sur  l'éducation  du  peuple  ;  elle  existe  dans 
les  campagnes  ,  et  toutes  les  dispositions  légales  ne  la  dé- 
truiront pas. 

Une  autre  cause  du  peu  de  perfectionnement  qu'ont  ob- 
tenu nos  méthodes  d'instruction  se  trouve  dans  un  défaut 
du  caractère  national.  Nous  autres ,  Français ,  nous  nous 
engouons  vite  ,  et  nous  nous  désengouons  plus  vite  encore. 
1/admiration  et  le  dénigrement  sont  les  deux  pôles  vers 
lesquels  nous  tendons  sans  cesse;  rien  ne  nous  est  plus  di.^- 


ficile  que  de  rester  dans  un  juste  milieu.  Faut-il  de  l'ci 

ihousiasme?  nous  en   avons  surabondamment.   Faut- il  d 

dédain?  nous  n'en  manquons  p:is  non  plus.  Mais  s'il  faut  i 

la  patience  ,  des  efforts  persévérans  ;  et ,  après  une  long 

attente  ,  si  les  résultats  n'offrent  qu'un  progrès  utile  ,  sa 

miracle  ni  prodiges  ,  nous  n'avons  ni  ne  valons  plus  rie 

Voyez,  par  exemple  ,  la  méthode /acoto/.  Quelle  fure 

d'admiration  pendant  un  mois  ou  deux  !  Dans  les  cercle 

dans  les  cabinets  de  hcturc  ,  dans  les  conversations  au  ce 

du  feu,  même  à  la  Bourse  et  dans  les  comptoirs,  on  ne  pi 

lait,  on  ne  déraisonnait  que  du  professeur  de  Louvain.Tc 

nos  cufans  de  douze  ans  allaient  surpasser  les  membres 

l'Académie  française  ;  un  nouveau  siècle,  une  ère  inconn 

de  science  et  de  lumières  était  sur  le  point  de  s'ouvrir  s< 

les  auspices  de  M.  Jacotot  :  Novus  sœclorum  nascilur  on 

Jamais  le  magnétisme  de  Mesmer,  ni  la  cranologie  du  di 

teur  Gall ,  ni  le  remède  Leroy  ,    n'avaient  acquis  parei 

vogue  et  compté  tant  d'enthousiastes.  Eh  bien  !  qui  pei 

encore  maintenant  à  la  méthode  Jacotot?  qui  s'en  occup 

qui  cherche  à  réaliser  ce  qu'elle  a  de  bon  et  de  vraimi 

utile?  Si  vous  parlez  de  la  méthode  Jacotot  dans  une  n 

nion  d'hommes  du  monde,  chacun  hausse  les  épaules  et  v< 

accuse  d'être  l'écho  des  vieilles  histoires  et  des  almanai 

de  l'an  passé;  il  se  rencontrera  même,  soyez-en  certain, 

jeune  homme  bien  tranchant  qui  vous  dira  que  M.  Jaco 

n'avait  que  du  charlatanisme;  puis  toute  la  société  s'empr 

sera  de  passer  à  un  autre  sujet  ;  car  il  est  de  mauvais  ton 

France  d'insister  sur  des  questions  que  l'on  regarde  cora 

épuisées.  Cependant  la  méthode  du  professeur  de  Louv 

n'avait  mérité  ni  cet  excès  d'honneur  ni  cette  indign 

Dans  d'autres  pays  ,  tels  que  la  Suisse  et  la  Belgique  , 

eut  d'abord  moins  d'enthousiasme;  on  ne  s'^enivra  pas  d' 

pérances  qui  tenaient  du  vertige,  mais  on  estime  encore 

procédés  de  M.  Jacotot,  et  on  les  applique  avec  succès  d 

l'enseignement  de  quelques  branches  des  connaissances  I 

maines.  Le  défaut  que  nous  venons  de  signaler  dans  le 

ractère  national  eu,lraîne  les  plus  graves  inconvéniens  pi 

l'instruction  populaire;  il  fait  innover  sans  réflexion  et 

jeter  ensuite,  sans  y  réfléchir  davantage,  les  innovations 

plus  heureuses.  En  dernière  analyse,  on  a  tourné  sans  av, 

cer,  et  il" y  a  eu  du  mouvement  sans  progiès.  Ce  qui  est 

rivé  pour  nos  institutions  politiques,  entre  l'jSget  i83o 

remarque  aussi  daiis  nos  institutions  j>édagogiques  ;  ap 

beaucoup  d'essais  tentés  à  la  hâte,  avec  enthousiasme  plu 

qu'avec  jugement ,  on  revient  au  point  de  départ ,   et  il 

forme  dans  l'opinion  publique  une  sorte  de  sagesse  négati' 

inerte,  avilissante,  qui  consiste  à  vouloir  demeurer  oui' 

est  et  conserver  ce  qu'on  a,  parce  que  tout  changement 

semble  devoir  apporter  que  de  nouveaux  périls  sans  co 

pensation. 

Une  dernière  cause  de  notre  infériorité  sous  le  point  de  \ 
des  méthodes  d'instruction  populaire,  c'est  que  cetobje 
important  n'obtient  pas,  en  France,  il  s'en  fautde  beaucoi 
toute  l'attention  qu'il  mérite.  Les  hommes  éclairés,  ceux( 
marchent  à  la  tête  de  l'opinion  ,  et  qui  exercent  l'influer 
la  plus  étendue  sur  les  destinées  du  pays,  s'attachent  d'u 
manière  exclusive  au  perfectionnement  des  lois  politiqu( 
ou  mémo  au  succès  de  leurs  prétentions  personnelles, 
laissent  dans  un  déplorable  oubli  tout  ce  qui  pourrait  ser" 
à  augmenter  les  lumières  des  masses.  11  semble  qu'on 
assez  fait  pour  sa  patrie ,  quand  on  a  acquis  une  extensi 
du  droit  électoral  ou  une  nouvelle  application  du  jury  , 
l'on  ne  veut  pas  voir  que  ces  droits  ne  peuvent  devenir  pi 
cicux  et  réels  qu'autant  que  le  peuple  recevra  une  large 
solide  éducation.  Nous  courons  après  la  liberté  ,  et  ne 
laissons  les  bases  de  la  liberté  sur  la  route,  nous  ne  pense 
qu'à  faire  un  état  libre,  et  nous  ne  pensons  pas  qu'il  est  pi 
mportant  de  f  ire  un  étal  moral  et  social.  Celle  manie 


LE  SEMEUR. 


83 


politique  cl  ce  <lid..iii  pour  rmsliuclion  populaire  n'exis- 
tciil  pas  seuleinciU  dans  les  sominilcs  ,  chez  les.  orateurs 
parlemculjircs  et  les  principaux  hommes  d'état  ;  on  re- 
trouve l'une  et  l'autre  dans  les  classes  moyennes  ;  partout 
de  la  politique;  partout  des  questions  personnelles,  des  dé- 
clamations sur  la  marche  des  affaires,  des  argumens  pour  et 
Contre  les  théories  légitimistes  et  républicaines  j  mais  des 
discussions  graves,  des  recherches  approfondies  sur  les  mé- 
thodes d'enseignement,  à  peu  près  nulle  part.  C'est  à  tel 
points  que  s'il  se  rencontre  dans  nos  comités  cantonnaux 
quelque  homme  instruit  et  qui  pourrait  indiquer  de  sages 
améliorations  pour  les  écoles  placées  sous  sa  surveillante  , 
il  regardera  comme  insignifiant  et  au-dessous  de  lui  d'entrer 
dans  ces  détails  ;  il  laissera  paisiblement  les  écoles  ,  maîtres 
et  élèves,  suivre  leur  vieil  esprit  de  routine,  et  il  ne  parlera 
que  des  hautes  spéculations  politiques  qui  exigeraient  toute 
la  profondeur  d'un  Montesquieu  ou  d'un  Filangicri. 

Ces  considérations  et  tant  d'autres  qu'il  serait  trop  long  de 
développer  ici  n'échapperont  pas  à  l'écrivain  distingué  qui 
est  chargé  de  la  direction  du  Manuel  général  de  l'Instruc- 
tion primaire.  M.  Matter  doit  avoir  étudié  les  meilleures 
méthodes  d'enseignement  qui  ont  été  adoptées  en  Suisse  et 
en  Allemagne  ;  la  science  pédagogique  trouvera  en  lui ,  on 
peut  l'espérer ,  uu  habile  interprète  et  un  zélé  défenseur. 
Mais  des  obstacles  de  plus  d'un  genre  opposeront  une  vive 
résistance  à  ses  louables  efforts;  il  aura  surtout  à  lutter  con- 
tre les  défauts  du  caractère  national.  Il  y  apportera  beau- 
coup de  réserve  et  de  prudence  ,  nous  le  cioyons ,  et  cette 
manièred'agir  est  la  seule  qui  permette  d'attendre  des  résul- 
tats satisfaisans  de  ses  travaux  ;  mais  il  n'oubliera  pas  en  mê- 
me temps  que  cette  réserve  doit  être  accompagnée  de  cou- 
rage et  cette  prudence  de  fermeté.  Pour  réussir,  il  faut  avoir 
la  force  de  dire  la  vérité  tout  entière  ;  des  formes  indécises , 
des  opinions  voilées ,  des  réticences ,  de  timides  ménage- 
mens  pour  les  mœurs  et  les  préjugés  contraires  au  bien  gé- 
iiéi-al  ne  produiraient  que  des  résultats  sans  valeur.  LecoK- 
rage  civil  est  l'espèce  de  courage  dont  nous  avons  eucore 
le  moins,  et  qui  nous  est  pourtant  le  plus  nécessaire.  Nous 
serons  heureux  de  voir  que  M.  Matter  se  montre ,  sous  ce 
rapport,  comme  à  tous  les  autres  égards  ,  à  la  hauteur  de 
son  importante  mission. 

Un  objet  essentiel ,  le  plus  grave  de  tous  à  notre  avis  , 
méritera  de  sa  part  une  attention  spéciale.  M.  Guizot  l'a 
indiqné  dans  son  rapport  au  roi ,  en  parlant  des  convictions 
religieuses  comme  du  meilleur  moyen  de  former  l'éduca- 
tion morale  de  la  jeunesse.  Les  amis  de  l'Evangile  ont  vu 
avec  joie  que  le  mot  de  religion  reparaissait  enfin  dans  les 
actes  officiels.  C'est  une  noble  invitation  ,  un  acte  de  fran- 
chise qui  n'était  pas  sans  inconvénient  dans  la  position  de 
M.  Guizot ,  lorsqu'il  est  en  bulle  à  tant  d'allaques  passion- 
nées et  d'injustes  accusations.  Sous  la  plume  des  organes  de 
l'extrême  gajche,  la  religion  est  si  facilement  transformée 
en  jésuitisme  I  et  il  faut  si  peu  d'effort  d'intelligence  pour 
faire  d'une  expression  qui  est  sacrée  chez  tous  les  peuples 
un  teste  banal  de  violentes  invectives  I  Demander  plus  dans 
une  telle  circonstance  et  dans  un  rapport  de  celle  nature 
ce  serait  vouloir  ce  qui  était  impossible.  Mais  ce  que  nous 
jugeons  êlre  beaucoup  dans  le  rapport  de  M.  Guizot,  serait 
trop  peu  ,  infiniment  trop  peu  dans  le  Manuel. 

La  religion  ,  prise  dans  le  sens  général ,  est  u.t  terme  va- 
gue ,  susceptible  de  mille  applications  différentes,  souvent 
même  diainélralemeut  opposées.  Lorsque  la  Convention 
nationale,  en  gS ,  proclamait  l'existence  de  l'Etre  suprême 
et  l'immortalité  de  l'âme,  elle  refaisait  uue  religion  ;  mais 
ces  doctrines  métaphysiques,  ces  vérités  spéculatives  pou- 
vaient-elles exercer  une  action  profonde  et  salutaire  sur  l'é- 
ducation morale  de  la  jeunesse?  Nous  ne  le  pensons  pas,  et 
l'expérience  le  dit  plus  fortement  que  nous.  Lorsque  je  ne 


sais  plus  quel  membre  du  Directoire ,  jaloux  d'être  le  pon- 
tife de  quelque  chose,  imaginait  la  théophilanthropie,  et 
qu'il  faisait  prêcher  une  morale  stoïque  par  des  habitués  de 
cafçs  et  de  salles  de  spectacle  dans  les  cathédrales  de  nos 
villes,  il  coiistiuisait  une  religion;  mais  que  pouvait-on  en 
attendre  pour  l'amélioration  de  la  jeunesse?  L'inventeur  de 
la  théophilanthropicesl  lui-même  le  meilleur  exemple  de  ce 
que  valait  sa  doctrine  religieuse.  Quand  certains  esprits  qui 
ne  veulent  pas  être  athées  et  qui  ne  savent  pas  êlre  chré- 
tiens, proclament  à  voix  haute  les  dogmes  du  déisme  ,  ils 
mettent  au  jour  une  religion;  mais  essayez  de  rédiger  un 
catéchisme  déiste,  et  voyez  ensuite  si  l'éducation  morale  de 
vos  enfaiis  en  sera  fort  avancée  !  M.  Guizol  cite  dans  son 
rapport  les  écoles  de  la  Hollande,  de  l'Allemagne  et  de 
l'Ecosse  ,  comme  les  plus  florissantes  de  notre  époque  ,  et  il 
ajoute  que  a  dans  tous  ces  pays  la  religion  s'associe  à  l'ins- 
truction primaire  et  lui  prête  le  plus  utile  appui.  i>  Nous 
sommes  parfaitement  de  son  avis;  mais  dans  ces  diverses 
contrées,  ce  n'est  pas  la  religion  ,  dans  le  sens  indéfini  du 
«et ,  qui  seconde  si  puissamment  les  effets  de  l'instruction 
primaire;  t'est  le  Christianisme,  l'Evangile  avec  ses  dog- 
mes fondamentaux,  avec  ses  révélations  sur  la  perversité  de 
noire  nature  ,  avec  son  Dieu-Sauveur,  avec  la  folie  de  sa 
croix,  avec  l'intervention  du  Saint-Esprit. 

Le  directeur  du  Manuel ,  qui  est  lui-même  ministre  dui 
Saint-Evangile  ,  doit  savoir  mieux  que  personne  que  la  fo 
chrétienne,  les  dogmes  chrétiens  ,  les  principes  de  morale 
chrétienne ,  les  livres  chrétiens  sont  indispensables  pour 
l'éducation  de  l.i  jeunesse.  Il  ne  se  bornera  donc  pas  à  des 
généralités  vagues  sur  la  religion;  il  ne  se  renfermera  pas 
dans  les  vérités  stériles  du  déisme;  il  ne  voudra  pas  se  ren- 
dre l'écho  d'une  croyance  morte  qui  ne  le  conduirait  nulle- 
ment au  but  qu'il  doit  se  proposer  d'atteindre.  Il  sentira 
que  tout  l'appelle  à  porter  franchement ,  et  en  face  de  tous  , 
l'«tendard  de  son  divin  Maître.  11  ne  rougira  point  du  Cru- 
ciSé  ;  il  le  coufesseia  devant  les  hommes  pour  être  un  jour 
ïuï  même  confessé  par  Jésus-Christ  devant  Dieu.  11  recom- 
mandera la  Bible  comme  le  principe  ,  le  moyen  et  la  fin  de 
toute  éducation  morale;  il  la  mettra  entre  les  mains  des 
enfans  pour  former  de  bons  citoyens ,  pour  donner  à  la 
patrie  des  hommes  dévoués  et  vertueux.  Sans  doute  il  est 
essentiel  dans  l'état  présent  des  choses,  en  présence  d'un 
clergé  dont  beaucoup  de  membres  n'accueillent  qu'avec 
une  défiante  réserve  tout  ce  qui  vient  du  pouvoir,  il  est  es- 
sentiel de  ne  pas  toucher  aux  questions  de  controverse.  Il 
y  aurait  plus  que  de  l'imprudence  à  faire  de  la  polémique 
religieuse  dans  un  manuel  d'instruction  primaire.  Mais  au 
dessus  des  points  qui  séparent  le  protestantisme  du  catholi- 
cisme se  trouvent  les  doctrines  fondamentales  de  la  religion 
chrétienne,  les  grandes  et  salutaires  vérités  qui  constituent 
tout  l'Evangile.  Là  est  une  source  inépuisable  de  sérieux 
enseignemens  et  de  hautes  leçons  pour  le  pays.  Si  le  Ma- 
nuel entre  dans  cette  voie  et  y  persiste  avec  une  courageuse 
fidélité,  il  peut  devenir  le  bienfaiteur  de  la  France  ,  en 
contribuant  à  former  une  génération  nouvelle  qui  n'éprou- 
vera point  les  malheurs  de  ses  pèies  ,  parce  qu'elle  aura  éié 
affranchie  de  leurs  sentimens  d'irréligion  et  de  haine  contre 
le  Christianisme. 

Nous  parlerons  dans  noire  prochaine  lettre  de   l'Acadé- 
mie des  sciences  morales  et  politiques. 


L'événement  capital  des  huit  derniers  jours  est  l'arresti- 
lion  de  la  duchesse  de  Berry,  à  Nantes,  dans  la  maison  d'un 
de  ses  afftdés ,  où  ,  après  de  longues  recherches,  elle  a  été 
découverte  dans  une  cachette  pratiquée  derrière  une  pla- 
que mobile  de  cheminée;  plusieurs  ocrsonnes,  complices 


84 


LE  SEMEUR. 


de  ses  projets  insensés,  se  trouvaient  Lloties  avec  elle  dans 
cette  retraite.  Le  gouvernement   n'a  pas  cru  devoir  aban- 
donner aux  tribunaux  ordinaires  le  soin  de  statuer  sur  le 
sort  de  la  princesse  j  une  ordonnance  du  roi  annonce  qu'un 
projet  de  loi  sera  présenté  aux   chambres  pour  régler  celte 
affaire  importante.  Une  polémique  très-vive  s'est  engagée 
à  ce  sujet  entre  les  journaux  organes  du   gouvernement  et 
ceux  des  deux   oppositions  libérale  et  légitimiste.  Ces  der- 
niers s'élèvent  avec    foi'cc  contre  l'idée  d'interrompre  le 
cours  ordinaire  de  la  justice  ,  à  l'égard  de  l'accusée ,  et  de  la 
soustraire  à  la  loi  de  tous.  Tl  est  bien  certain   que  l'opposi- 
tion a  pour  elle  la  logique,  puisque  la  Charte,  en  déclarant 
que  tous  sont  égaux  devant  la  loi ,  ne  fait  aucune  acception 
du  rang  ni  de  l'importance  des  personnes.  Le  gouverne- 
ment, (/ow««/<^fe^  Z>f'ia/^  et  7)/o/i;Veurdu  II  novembre,) 
répond  que  si  l'égalité  est  de  droit,  elle  n'existe  pas  de  fait 
devant  les  tribunaux,  et  que  le  jury  ne  saura  jamais  faire 
abstraction  de  ses  prcju;;és  ,  de  ses  haines  ou  de  ses  sympa- 
thies ;  lorsqu'il  s'agira  de  piononccr  sur  le  sort  d'une  prin- 
cesse qui    représente  un  parti  naguère  encore  maître  de  la 
France,  une  princesse  qui  était  presque  reine,  il  y  a  moins 
de  trois  ans  j  d'où  l'organe  du  ministère  conclut  que  la  jus- 
tice ne  saurait  être  bien   rendue  par  les  voles  ordinaires 
puisque  l'égalité  n'existerait  que  dans  la  forme,  et  non  dans 
Ja  réalité.    Sans  nous    associer  aucunement  aux   clameurs 
et  à  l'aigre  mécontentement  de  l'opposition  ,  nous  devons 
avouer  que  la  mesure  du  gouvernement  n'est  pas  suffisam- 
ment justifiée.   Nous  comprenons    très-bien    que  la  pensée 
des  avantages  qui  peuvent  en  découler  ,  ait  pu  la  faire  envi- 
sager autrement  au  conseil  du  roi  j  mais  nous  ne  saurions 
trop  le  redire,  de  nos  jours,  la  première  mission  du  pou- 
voir, à  l'intérieur,  est  de  faire  en  toute  occasion  respecter 
la  loi ,  de  donner  aux  citoyens  l'exemple  d'une  scrupuleuse 
légalité;  il  y  a  tout  à  gagner  à  cela,    et   fort  peu  à   en  a<rir 
autrement,  même  dans  le  piésent  cas.  Non  seulement  on  a 
par  là  le  rare  avantage  d'agir  en  vertu  de  principes  fixes  et 
d'échapper   aux  balottcmens   des    circonstances,    mais   on 
possède  le  meilleur  moyen  d'imposeï-  silence  aux  mécontens 
par  système.  Pour  en  revenir  à  l'arrestation  de  la  duchesse 
de  Berry,  tout  porte  à  croire  qu'elle  mettra  un  tei  me  aux 
brigandages  de  l'ouest  et  qu'elle  rendra  la  paix  aux  dépar- 
temens  où  sa  présrncR  entretenait  la  guerre  civile;  nous  ne 
pouvons  donc  que  nous  feliciler  d'un  événement   qui  sera 
tout  profit  pour  la  patrie  et  pour  l'humanité. 


Au  moment  où  nous  écrivons,  l'armée  française  franchit 
vraisemblablement  la  fi-ontière  belge  et,  dans  quelques  jours 
nous  apprendrons  sans  doute  que  la  guerre  est  commencée. 
Cependant  quelque  espoir  reste  encore  aux  amis  delà  paix- 
on  dit  le  roi  de  Hollande  disposé  à  de  nouvelles  népocia- 
tions ,  et  certaines  feuilles  anglaises  donnent  à  entendre  que 
le  cabinet  de  Saint-James  hésite  encore  à  prendre  sérieuse- 
ment le  parti  de  la  Belgique.  Enfin,  la  Prusse  thenho,  dit- 
on  ,  à  prévenir  l'entrée  des  Français  dans  ce  malheureux 
pays,  qui,  en  toutcas,  paie  cher  l'indépendance  qu'il  a  con- 
quise, à  l'instigation  de  son  clergé.  Mais,  à  voir  l'ensemble 
des  intérêts  et  des  dispositions  qui  animent  les  deux  partis 
en  présence,  nous  craignons  bien  que  le  canon  seul  et  l'ef- 
fasion  du  sang  décident  une  querelle  que  n'ont  pas  termi- 
née deux  années  de  négociations.  A  vrai  dire,  les  hostilités 
ont  déjà  couimencé,  du  moment  où  l'embargo  a  été  mis  sur 
les  navires  h.llandais,  qui  se  trouvaient  dans  les  ports  an- 
glais et  dan-  lis  noires.  Nous  avons  vu  avec  un  grand  plaisir 
quelques  journaux  signaler  ce  vieil  usage  de  la  guerre 
comme  souverainement  injuste  et  attentatoire  à  des  droits 
dont  aucun  dilVérent  politique  n'excuse  la  violation.  Les 


fortunes  des  particuliers  ne  doivent  jamais  répondre  des 
griefs  des  gouvcrnemens.  La  justice  veut  qu'en  ce  cas,  les 
intérêts  des  uns  et  des  autres  demeurent  parfaitement  dis- 
tincts; les  embargos,  aussi  bien  que  les  lettres  de  marque  , 
qui  ne  sont  que  de  vrais  brevets  de  pirates ,  devraient  dis- 
paraître à  jamais  des  droits  de  la  guerre  ;  c'est  le  premier 
pas  a  faire  vers  l'abolition  si  désirable  des  grands  meurtres 
politiques,  par  lesquels  les  nations  cherchent  encore  au- 
jourd'hui, en  dépit  de  leurs  lumières  et  de  leur  civilisation, 
sinon  a  prouver  leurs  droits  ,  dumoins  à  soutenir  leurs 
prétentions  et  leurs  intérêts. 


DU    DISCOURS 

PRONONCÉ  PAR  M.  DTJPIN  A   LA   SEANCE  DE  BENTRÉE  DE   LA    COUP. 
DE  CASSATION. 

Le  discours  d'usage  prononcé,  il  y  a  quelques  jours  ,  par 
M.  Dupin  ,  devant  la  cour  suprême  ,  à  l'occasion  de  sa  ren- 
trée ,  a  passablement  occupé  la  presse  périodique  ;  il  a  été 
analysé  et  commenté  avec  un  soin  qu'on  accorde  rarement 
aux  morceaux  de  ce  genre.  Il  est  probable  que  l'importance 
politique  de  l'orateur  à  fait  prêter  à  ses  paroles  plus  d'un 
sens  qu'elles  n'avaient  jamais  eu  dans  sa  pensée,  tant  nous 
vivons  aujourd'hui  de  politique,  tant  nous  avons  besoin 
d'eu  voir  partout.  Ce  n'est  pas  néanmoins  que  M.  le  pro- 
cureur-général se  soit  tenu  toutà-falt  en  dehors  de  l'or- 
dre d'idées  qui  préoccupe  toute  la  société  actuelle  ;  ce 
serait  chose  impossible  ;  mais  la  hauteur  à  laquelle  il 
s'est  placé  donne  à  son  discours  un  intérêt  d'un  autre 
genre  que  celui  qu'on  y  a  cherché,  avant  tout  :  c'est  bien 
plus  encore,  un  exposé  de  principes  de  morale  sociale, 
que  l'œuvre  de  circonstance  d'un  député  qui  jette  en  pas- 
sant son  improbatlon  sur  la  politique  exceptionnelle  de 
l'état  de  siège.  Nous  allons  reproduire  une  partie  de  ce  dis- 
cours ;  nous  aurons  ensuite  plus  d'une  observation  à  faire 
sur  les  doctrines  professées  par  l'orateur: 

«  La  force  seule ,  la  force  matérielle  ,  quand  elle  est  isolée 
du  droit ,  quand  elle  marche  autrement  qu'à  l'appui  delà 
justice  et  des  lois,  mérite  le  nom  de  violence;  elle  est  sé- 
parée de  toute  moralité.  Mais  quand  la  loi  parle  ,  quand  la 
justice  ordonne  ,  qui  résisterait  à  l'autorité  de  ces  paroles 
redoutables  .force  à  justice ,  force  à  la  loi. 

»  Telle  est  la  nature  de  l'homme  !  Quelques-uns  se  con- 
duisent par  la  seule  inspiration  de  la  vertu  ;  d'autres,  par 
l'ambition  et  l'espoir  des  récompenses;  le  j)lus  grand  nom- 
bre  n'est  contenu  dans  le  dei'oir  que  par  la  crainte  des 

chdtiniens 

«Ce  n'est  pas  que  les  peines  doivent  être  atroces  :  loin  de 
là  ;  les  plus  rigoureuses  sont  en  général  les  moins  efficaces. 
On  a  vu  des  peuples  se  roidlr  contre  les  supplices,  et  les 
crimes  se  multiplier  en  proportion  des  rigueurs  de  la  lé- 
gislation. Ce  qui  importe  essentiellement  à  la  bonne  admi- 
nistration de  la  justice,  ce  qui  peut  le  micu::  assurer  son 
empire  ,  c'est  la  certitude  de  la  répression  et  la  conviction 
acquise  qu'aucune  infraction,  légalement  poursuivie,  ne 
peut  échapper  à  la  vindicte  des  lois, 

»  Pour  obtenir  ce  résultat,  il  faut  d'abord  que  les  accusa- 
tions soient  Intentées  avec  discernement,  avec  mesure.  J'en 
ai  souvent  fait  la  remarque  sous  la  restauration  :  dans  une 
accusation  légèrement  formée  ou  maladroitement  soutenue, 
le  gouvernement  gagne  beaucoup  moins  à  ce  qu'on  dit 
dans  son  intérêt  qu'il  ne  perd  par  l'ascendant  que  prend  la 
défense  et  la  victoire  qui  reste  à  l'accusé. 

»  Enfin  ,  il  faut  que  la  défense  soit  libre  ,  complètement 
libre;  qu'on  la  réfute,  s'il  y  a  lieu  ,  mais  qu'elle  ne  soit 
jamais  interrompue,  pour  qu'il  soit  bien  constant ,  aux  yeux 


LE  SEMEUR. 


85 


de  tous,  que  la  sociolé,  aux  j)i'iscsavec  un  seul  liomuic  ,  n'u- 
se pas  ùe  sou  pouvoir  pour  l'cciaser,  mais  seulement  pour 
M»  défendre  elie-mûnie. 

»  A  ces  conditions,  la  justice  est  forte  ;  elle  est  puissante 
pour  le  bien  ;  elle  fortifie  le  gouvernement ,  dont  la  mar- 
che peut  encore  être  contredite  ,  mais  ne  peut  plus  être  en- 
travée. Alors  on  ne  brave  pas  impunément  le  pouvoir,  et 
l'on  sent  assez  sa  présence  pour  ne  plus  se  demander  où  il 
est,  et  s'il  est  bien  vrai  qu'il  existe?  Les  lois  ne  sont  plus 
un  vain  mot  ;  elles  lient,  elles  obligent  ,  elles  contiennent 
quiconque  oserait  entreprendre  de  les  violer  j  la  société  est 
protégée 

»  Qui  voudrait  eutreprcndi  e  de  légitimer  le  vol,  le  faux, 
l'assassinat?  Loin  de  là,  chacun  désire  la  punition  de  ces 
sortes  de  crimes,  et  se  croit  d'autant  plus  en  sûreté  qu'ils 
sont  plus  efficacement  réprimés. 

»  Mais  les  crimes  politiques  sont  orilinairement  envisa- 
gés sous  un  autre  point  de  vue.  Si  les  accusés  ont  la  société 
pour  adversaire ,  ils  ont  aussi  pour  soutien  leurs  agrégés , 
leurs  partisans  secrets,  tous  ceux  qui  rangeaient  leurs  vœux 
et  leurs  espérances  derrière  !e  succès  de  l'attentat  ou  du 
complot. 

»  Et  pourtant,  ces  crimes,  entrepris  au  nom  de  la  po- 
litique, sont-ils  moins  odieux  que  les  autres?  Ne  procèdent- 
ils  pas  aussi  le  plus  souvent  par  le  meurtre  des  personnes, 
le  tumulte  des  villes,  l'interruption  du  commerce,  le  pil- 
lage des  propriétés?  Le  tort  commis  par  un  vol  simple,  par 
un  assassinat  unique,  par  une  rixe  individuelle,  est-il 
comparable  aux  désastres  ,  aux  ruines,  à  la  démoralisation 
qu'entraîne  après  soi  la  guerre  civile  et  l'anarchie? 

»  Mais  tel  est  l'aveuglement  de  l'esprit  de  parti  !  On  ne 
veut  pas  voir  le  fait  matériel  seul,  isolé  de  ses  motifs ,  et  ce 
sont  ces  motifs  qu'on  s'efforce  d'ennoblir,  et  dont  on  s'em- 
pare pour  excuser  le  crime  même.  Dans  cette  appréciation 
des  accusations  politiques,  on  ramène  fout  à  soi  ^  car  on 
voit  sa  propre  cause  dans  la  cause  de  ceux  dont  on  partage 
les  doctrines  et  les  opinions.  De  là  cette  indulgence  extrême 
de  chaque  parti  pour  ses  membres  les  plus  compromis.  Les 
uns  réclament  l'impunité  absolue  j  d'autres  voudraient  une 
répression  si  légère  qu'on  risquerait  peu  pour  soi-même  en 
faisant  courir  à  la  société  les  plus  grands  dangers. 

»  Si  l'on  fait  ces  raisonnemens,  si  l'on  exprime  ces  vœux 
pour  les  accuses  politiques,  ils  se  placent  eux-mêmes  dans 
uHe  situation  bien  différente  des  accusés  ordinaires.  Pour 
répondre  à  cette  bienveillance  de  leur  parti ,  on  les  voit , 
suivant  une  expression  moderne,  5e  poser  fièrement  en  face 
de  l'accusatio!) ,  se  faire  un  faux  point  d'honneur  d'avoir 
essayé  de  bouleverser  l'Etat:  «C'était  mon  opinion,  disent- 
ils,  telle  est  ma  conviction.  »  II  semble  dès-lors  qu'un  crime 
d'Etat  se  réduit  tout  au  plus  à  une  erreur  de  logique.  A  les 
entendre,  ils  ne  sont  criminels  que  parce  qu'ils  n'ont  pas 
réussi }  mais  ce  qu'ils  ont  tenté  sans  succès  ,  d'autres  l'ac- 
compliront plus  tardj  leur  mécompte  présent  devii  ndra 
pour  eux  un  titre  de  gloii  e  ,  et ,  s'ils  échappent ,  un  moyen 
de  fortune  pour  l'avenir. 

»...  Celte  résolution  ferme,  invariable,  ce  parti  pris  avec 
soi-même  de  faire  ce  qu'on  doit ,  ach'ienne  que  pourra ,  est 
une  qualité  bien  rare  j  aussi  est-ce  avec  raison  qu'on  la  place 
au-dessus  du  courage  physique,  qui  fait  affronter  un  dan- 
ger purement  matériel. 

B  Depuis  l'origine  de  la  monarchie  française,  que  de  héros 
sur  les  champs  de  bataille  !  mais  combien  peu  d'hommes  tels 
que  le  président  de  la  Vacquerie,  le  chancelier  de  l'Hôpi- 
tal et  Sully  : 

«Nos  quarante  années  de  révolution  ont  produit  des  mil- 
liers de  braves;  elles  n'ont  laissé  debout,  sur  le  piédestal 
civique,  qu'un  petit,  tiès-petit  nombre  de  beaux  caractères, 
à  peine  trois  ou  quatre  grands  noms  d'hommes  qu'aucun 


péril,  aucune  séduction  n'aient  pu  faire  dévier  de  leurs 
principes,  et  qui  soient  restés  jusqu'à  la  fin  fidèles  à  leurs 
antécédeus. 

«Quelle  est  la  causedecelle  différence?  Est-elle  seulement 
dans  la  faiblesse  ou  la  fermeté  des  fibres ,  et  dans  l'organisa- 
tion physique  de  l'homme  ?  N'est-elle  pas  plutôt  dans  son 
éducation  ,  ses  études  morales  ,  cl  surtout  dans  les  préjugés 
de  nos  sociétés. 

»  La  gloire  la  plus  brillante,  une  gloire  non  contestée,  est 
attachée  aux  dangers  que  l'on  court  à  la  guerre.  Que  le  sol- 
dat revienne  avec  ou  dessus  son  bouclier  ,  moil  ou  vain- 
queur, s'il  a  montré  du  courage,  gloire  à  lui!  honneur  à 
ses  exploits  !  Il  n'y  aura  pas  de  division  sur  le  jugement 
qu  on  portera  de  ses  actions  ;  amis  ,  ennemis  ,  lui  rendront 
tous  la  même  justice.  Gonzague  élevait  un  monument  à 
Lnulrec,  son  rival  !  Lamarque  a  loué  maintes  fois  à  la  tri- 
bune ,  la  bravoure  de  l'ancienne  Vendée  ! 

«Dans  le  civil,  au  contraire,  quelle  diversité  de  jugemcns  ! 
La  gloire  du  dévouement  le  plus  pur  est  souvent,  que  dis-je? 
est  presque  toujours  controversée!  Elle  l'est  par  vos  adver- 
saires ,  elle  l'est  même  par  vos  amis:  car  il  en  est  bien  peu 
qui  ne  soient  jaloux  !  De  quelle  force  d'âme,  de  quelle  cons- 
tance de  caractère  l'homme  public  n'a-t-il  pas  besoin  pour 
surmonter  des  dégoûts  sans  cesse  renaissans?  Les  plus  grands 
services  lendus  au  pays  sont  rarement  appréciés  dans  l'ins- 
tant même  où  ils  sont  rendus,  et  le  plus  souvent  il  faut  que 
vous  soyez  mort  pour  que  l'on  convienne  que  vous  aviez  rai- 
son ! 

»  Nulle  gloire  acquise,  nulle  l'éputation  n'est  à  l'abri  des 
attaques  ctdesdénigremens.  L'égoïsme  et  l'envie  rapportent 
toutes  vos  actions  à  un  vif  sentiment  d'intérêt  personnel; 
on  ne  veut  rien  attribuer  à  un  motif  généreux.  De  quelque 
manière  que  vous  parliez  ou  que  vous  agissiez,  il  y  a  tou- 
jours un  parti  non  satisfait,  qui  s'apprête  à  vous  déchirer. 
Si  l'on  ne  peut  arguer  les  faits,  on  envenime,  on  suspecte 
les  intentions.  A  la  place  des  honneurs  qui  attendent 
l'houime  de  guerre  après  la  victoire,  l'homme  de  la 
cité,  après  de  longues  et  pénibles  luttes,  n'obtient  pour 
récompense  que  les  disgrâces  du  pouvo  r  ou  l'ostra- 
cisme aveugle  des  masses  populaires  ;  et  malgré  de  péné- 
reux  efforts  faits  pour  combattre  l'anarchie,  si  elle  prend 
le  dessus  dans  l'état,  au  lieu  de  cette  mort  glorieuse  qu'on 
reçoit  dans  les  combats  des  mains  d'un  ennemi  on  peut 
être  déchiré  par  ses  concitoyens  égarés,  être  conduit  aux 
gémonies,  et  jeté  dans  un  égoùt;  ou,  ce  qui  semble  pis 
encore  ,  si  l'on  préserve  sa  tête,  on  court  le  risque  presque 
inévitable  de  voir  son  caractère  méconnu,  sa  considération 
attaquée,  et  son  existence  empoisonnée  par  le  venin  delà 
calomnie  !  Quel  long  courage  ne  faut-il  pas  dans  une  âme 
vertueuse  pour  envisager  de  sang-froid  et  pour  braver  de 
semblables  situations?  Faut-il  s'étonner  alors  que  beaucoup 
d'hommes  de  cœur  aiment  mieux  tomber  glorieusement 
comme  Desaix,  que  de  s'exposer  comme  Lanjuinais,  de 
siéger  au  fauteuil  de  Boissy-d'Anglas  ,  ou  de  succomber 
comme  Bailly ,  en  s'écriant  douloureusement:  Et  moi  aussi 
j'ai  été  l'idole  du  peuple!  » 

Qui  refuserait  son  assentiment  aux  premiers  passages  de 
cette  citation  où  l'auteur  définit  la  meilleure  manière  de 
porter  accusatiou  et  de  rendre  la  justice.  La  parfaite  sagesse 
de  ces  conseils  dictés  par  l'expérience  stna  appréciée  de  tous 
nos  lecteurs.  Nous  aurions  biiMi  à  signalev  une  lacune  et  une 
lacune  importante  dans  les  ligues  où  l'orateur  définit  la  na- 
ture de  l'homme  et  le  genre  de  moralité  du  plus  grand 
nombre  ;  mais  l'occasion  ne  nous  manquera  pas  de  revenir 
sur  ce  sujet.  Deux  autres  passages  réclament  aujourd'hui  le 
peu  de  réflexions  que  l'espace  dont  nous  jjouvons  disposer 
nous  permet. 

Et  d'abord,  en  niant  la  distinction  qu'on  établit  de  nos 


86 


LE  SEMEIR. 


jours  entre  la  culpabilité  des  délits  et  des  crimes  politiques 
etcelle  des  délits  et  des  crimes  privés,  M.  Dupiii  a  assis  son 
raisonnement  sur  une  base  ruineuse,  et  s'est  montré  plus 
utilitaire  que  moraliste j  c'est  une  distraction  sans  doute; 
car  il  n'ignore  pas  qu'on  ne  doit  jamais  apprécier  la  gravité 
morale  d'une  action  d'après  ses  résultats,  et  que  les  motifs 
seuls  eu  décident.  Pourquoi  ne  pas  suivre  les  hommes  dont 
il  combat  ici  l'opinion  sur  le  terrain  où  ils  se  sont  placés 
eux-mêmes;  car  c'est  en  alléguant  la  pureté  de  leurs  mo- 
tifs, la  générosité  de  leurs  vues,  leur  patriotisme,  leur 
désintéressement  personnel  ,  que  les  accusés  politiques 
cherchent  à  se  séparer  des  accusés  ordinaires;  c'est  aussi  là 
ce  qui  leur  donne  une  place  si  différente  dans  l'opinion  pu- 
blique. Et  il  faut  l'avouer ,  aussi  long-temps  que  la  raison 
liumaine  est  livrée  à  elle-même  et  ignorante  de  tout  autre 
loi  morale  que  de  celle  qu'elle  se  lait,  il  doit  en  arriver 
ainsi ,  ou  du  moins  elle  doit  se  faire  illusion  sur  la  gravité 
des  délits  politiques ,  surtout  dans  un  pays  où  l'amour  de  la 
légalité  est  encore  trop  faible ,  trop  peu  dans  les  habitudes 
et  dans  la  foi  politique  du  grand  nombre,  pour  mettre  une 
limite  aux  effets  des  convictions  individuelles.  L'opiuion 
donnera  un  démenti  à  la  loi  quant  à  la  culpabilité  des  délits 
politiques,  aussi  long-temps  qu'elle  ne  verra  dans  ces  délits 
que  des  actes  d'indépendance  à  l'égard  des  puissances  de  la 
terre  ,  aussi  long-temps  qu'on  ignorera  ou  qu'on  ne  voudra 
pas  croire  que  «  toutes  les  puissances  qui  subsistent  sont 
établies  de  Dieu,  »  et  qu'avant  tout ,  c'est  enfreindre  la  loi 
divine  que  d'insulter  au  gouvernement  qui  nous  régit  ou 
prétendre  le  changer  par  la  violence  et  la  révolte. 

Montrez  l'immoralité  des  actes  éminemment  anti-sociaux 
que  punit  la  législation  ;  faites  voir  que  l'orgueil  et  l'é- 
goïsme  en  réclament  la  plus  grande  part ,  et  vous  les  aurez 
bientôt  dépouillés  de  la  majeure  partie  du  prestige  qui 
fait  illusion  à  leur  égard.  Toutefois ,  ce  serait  aller  trop  loin 
que  de  prétendre  les  mettre  exactement  sur  la  même  ligne 
que  la  plupart  des  autres  crimes ,  tels  que  le  vol  et  l'ass^ks- 
sinat;non,  ceux-ci  révoltent  tous  nos  sentimcns  d'huma- 
nité ;  ils  accusent  pour  l'ordinaire  les  derniers  degrés  de  la 
dégradation  ;  tandis  que  ceux-là  l'ésultent  assez  souvent  plu- 
tôt de  l'égarement  de  nobles  facultés,  et  sont  la  faute  des 
âmes  élevées,  dont  le  démon  de  l'orgueil  exploite  l'énergie. 
Egaux  devant  la  justice  de  Dieu,  qui  déclare  que  «  ce- 
lui qui  a  violé  le  plus  petit  commandement  de  sa  loi  est  cou- 
pablecomme  s'il  les  avait  violés  tous,  »  parceque  tout  péché 
est  la  transgression  de  la  volonté  divine,  ces  deux  ordics 
d'attentats  seront  toujours  distincts  aux  yeux  des  hommes , 
qui  ne  peuvent  s'apprécier  réciproquement  qu'en  cherchaut 
leur  place  sur  l'échelle  de  dégradation  où  se  trouve  placée 
l'humanité  déchue. 

On  ne  saurait  trop  insister,  en  France  ,  ainsi  que  le  Fait 
M.  Dupin  dans  les  derniers  paragraphes  que  nous  avons  ci- 
tés, sur  cette  différence  importante  qui  sépare  le  coulage 
civil  de  la  valeur  militaire,  et  sur  la  rareté  des  grands  carac- 
tères de  citoyens  ,  dans  un  pays  où  la  bravoure  est  si  com- 
mune. Rien  de  mieux  que  ce  qu'a  dit  à  ce  sujet  M.  le  pro- 
cureur-général, en  s'adressant  à  la  première  magistrature  du 
rovaume  ;rien  de  plus  juste  que  son  appréciation  des  causes 
qui  nous  donnent  tantdebraves  soldats, et  des  difficultés  con- 
tre lesquelles  vient  échouer  chez  nous  la  vertu  civique.  Mais 
ce  que  nous  eussions  aimé  trouver  en  même  temps  dans  les 
paroles  de  l'orateur,  c'est  une  indication  de  la  source  où  se 
puise  le  vrai  courage  du  citoyen  ,  ce  courage  qui  lui  fait 
iiftVonter  les  armes  que  le  cœur  de  l'homme  redoute  le  plus, 
et  à  la  vue  desquelles  il  se  sent  défaillir,  même  avant  le  com- 
bat. L'occasion  était  belle  cependant  ;  car  parmi  les  noms 
qu'il  recueille  dans  notre  histoire,  plusieurs  lui  eussent  révélé 
celte  source.  Sully  ,  Lanjuinais  n'ont  pas  caché  le  secret  de 
leur  grandeur  d'âme;  on  sait  qu'ils  la   puisaient  dans  cette 


doctrine  de  vie  et  de  dévouement  qui  s'appelle  elle-même 
«  la  sagesse  et  la  puissance  de  Dieu,»  et  qui  a  prouvé  ce  qu'elle 
était;  l'on  sait  qu'ils  suivaient  les  traces  de  Celui  qui  ne  re- 
cula devant  aucune  injure,  devant  aucune  ignominie  ,  de- 
vant aucune  souffrance  du  corps  ni  de  l'âme,  et  qui  mourut 
enfin  victime  volontaire  de  son  amour  ponr  les  hommes, 
dont  il  venait  payer  la  rançon. 

C'est  beaucoup  sans  doute  de  dire  hautement  à  là  France 
si  fière  d'elle-même  ,  qu'elle  n'a  que  les  vertus  auxquelles 
l'orgueil  trouve  son  compte  ,  mais  que  la  vraie  vertu  lui 
manque  encore;  ce  serait  en  vain  toutefois  qu'on  mettrait 
sous  ses  yeux  cette  humiliante  vérité,  et  qu'on  l'exhorterait 
au  courage  civique,  si  la  véritable  source  de  ce  courage  lui 
demeurait  cachée  ;  elle  ne  compterait  pas  plus  de  vrais  ci- 
toyens dans  un  siècle  qu'aujourd'hui.  Espérons  qu'un  meil- 
leur sort  lui  est  réservé  ,  et  que  le  jour  approclie  où  ,  dé- 
poùtée  de  la  vaine  vanterie  de  l'homme  et  de  toutes  ses  il- 
lusions ,  elle  ranimera  sa  vie  languissante  au  flambeau  de 
l'Evangile,  et  trouvera  la  vertu  du  citoyen  à  la  source  uni- 
que de  toute  vertu  digne  de  ce  nom. 


SUR  LA  BAISSE  DU  PRIX  DU  PAIN, 

Une  feuille  du  dimanche,  qui  soutient  les  intérêts  de  l'or- 
dre public  et  qui  n'est  pas  écrite  sans  talent ,  \^  Bonhomme 
Richard,  vient  de  publier  un  article  sur  le  bon  marché  du 
pain.  En  voici  les  premières  lignes:  «  Le  pain  de  quatre 
livres  est  aujourd'hui  à  onze  sous  et  demi  et,  dans  quelques 
jours  il  sera  à  dix  sous....  Eh  bieni  philanthropes  siardens, 
si  passionnés  ,  qui  vous  dites  les  défenseurs  si  énergiques  ,  si 
désintéressés  du  peuple ,  et  qui ,  depuis  bientôt  deux  ans, 
épuisez  tous  les  synonymes  de  la  pitié,  delà  chaiité,  de  l'in- 
térêt pour  les  souffrances  du  peuple, battez  donc  des  mains  ! 
adressez  donc  des  actions  de  grâces  au  ciel,  qui  a  pris  en  con- 
sidération vos  phrases  philanthropiques  !  Jamais  occasion  plus 
solennelle  ne  vous  fut  offerte  de  témoigner  votre  vive  sym- 
pathie pour  la  cause  populaire.  Entonnez  l'hymne  de  la 
reconnaissance,  républicains  sincères,  légitimistes  patriotes  , 
apôtres  et  martyrs  d'une  opposition  dont  le  but  est  si  liono- 
rable,  dont  les  intentions  sont  si  pures,  dont  le  zèle  pa- 
triotique est  étranger  à  tout  calcul  d'intérêt  privé ,  à  toute 
combinaison  d'esprit  de  parti.  Que  tardez-vous?  Le  peuple 
a  du  travail  et  du  pain  à  bon  maiché.  » 

Fort  bien  ,  Bonhomme  Richard;  il  y  a  deux  mois  et  plus 
que  nous  avons  réclamé,  comme  vous,  contre  l'ingratitude 
des  écrivains  de  parti  qui  n'ont  pas  trouvé  un  seul  mot  de 
leconnaissance  pour  le  Dieu  de  bonté  qui  nous  a  donné  de 
si  abondantes  moissons.  Mais  pourquoi ,  quand  vous  vous 
adressez  au  peuple,  et  que  vous  lui  parlez  du  ciel ,  em- 
ployez-vous des  expressions  si  inconvenantes?  Le  ciel. 
Bonhomme  Richard  ,  ne  prend  pas  en  considération  des 
phrases  philanthropiques  ;  c'est  là  le  langage  d'un  jeune 
imprudent  qui  veut  faire  de  l'esprit  aux  dépens  des  ehoscs 
saintes;  mais  ce  n'est  pas  ainsi  que  s'exprime  un  homme 
grave  qui  s'attribue  la  mission  d'éclairer  le  peuple.  Le  ciel 
écoule  des  pi  ières  inspirées  par  la  foi  et  par  l'amour  ;  le  ciel 
prend  pitié  des  douleurs  et  des  larmes  du  pauvre  ;  Dieu, 
dans  sa  bonté  inépuisable  ,  daigne  réparer  par  les  bienfaits 
de  sa  Providence  les  erreurs  et  les  fautes  des  factions  poli- 
tiques. Voilà  ce  qu'il  fallait  dire  au  peuple,  et  le  peuple 
vous  aurait  compris. 

Encore  une  ou  deux  questions.  Pourquoi  remplir  le  reste 
de  votre  article  par  de  violentes  diatribes,  par  des  allusions 
injurieuses  contre  les  hommes  de  la  légitimité  et  de  la  ré- 
publique? Vous  tombez,  Bonhomme  Richard,  dans  la  faute 
même  que  vous  reprochez  avec  raison  à  vos  adversaires  ; 
ils  profitaient  de  la  cherté  du  pain  pour  attaquer  le  pouvoir, 
et  vous,  vous  profitez  du  bon  marché  du  pain  pour  atta- 
quer l'opposition.  Dans  les  deux  cas,  les  passions  politiques 
s'emparent  des  châtimens  ou  des  bienfaits  de  Dieu  pour  les 
transformer  en  moyens  de  récriminations  et  d'injures  Est- 
ce  là  l'exemple  que  l'on  doit  offrir  au  peuple?  Sont  ce  là 


LE  SEMEUR. 


87 


les  leçons  que  vous  vous  proposez  de  lui  donner  dans  votre 
feuille  à  dou\  sous?  Pourquoi  enfin  ,  au  lieu  d'exciter  la 
colère  du  peuple  contre  des  partis  qui  vous  déplaisent,  ne 
pas  l'exiiortcr  à  remercier  ,  à  bénir  Celui  qui  leur  accorde 
maintenant  le  pain  à  bon  marché  ? 

Il  me  semble  que  le  Bonhomme  Richard  aurait  dû  s'ex- 
primer à  peu  près  en  ers  termes  :  Peuple  ,  bénis  l'Eternel , 
rends  grâces  au  Tout-Puissant!  Tu  n'as  plus  besoin  de  te 
dépouiller  des  choses  les  plus  nécessaires ,  de  tes  vctcmcns, 
de  tes  meubles  ,  de  la  couche  où  reposent  tes  cnf.ins,  pour 
te  procurer  du  pain.  Quand  viendront  tes  mauvais  jours  de 
l'kiver  j  quand  les  rigueurs  de  la  saison  ,  une  athmosplièrc 
glacée,  des  chemins  couverts  de  neige  ,  de  longues  veilles 
exigeront  de  ta  part  de  nouveaux  sacrifices  pour  la  conser- 
vation de  ta  vie  ,  tu  trouveras  dans  le  surplus  de  ton  salaire 
une  ressource  assurée.  Donne  gloire  à  Dieuj  car  c'est  lui  qui 
a  fait  croître  ces  riches  moissons  dans  nos  campagnes,  et  qui 
a  dit  à  la  terre  de  rapporter  beaucoup  de  fruits.  Toutes  les 
forces  de  tous  les  hommes  ensemble  ne  pourraient  pas  pro- 
duire un  seul  grain  de  blé  ;  et  s'il  avait  plu  au  Seigneur  de 
frapper  notre  sol  de  stérilité  ,  nous  n'aurions  eu  par  nous- 
mêmes  aucun  moyen  de  nous  garantir  des  effets  de  ce  chà- 
liment.  Donne  gloire  à  Dieu,  peuple  de  France  j  il  prend 
soin  de  toi ,  comme  un  père  a  soin  de  sa  famille;  après  l'a- 
voir averti ,  par  une  grande  affliction,  par  un  fléau  terrible^ 
il  te  parle  maintenant  par  la  voix  de  ses  bienfaits.  Tu  l'as  trop 
long-temps  oublié,  ce  Dieu  si  bon,  si  patient,  ce  Dieu  qui 
l'aime,  ce  Dieu  qui  l'appelle  à  venir  auprès  de  lui  par  le 
chemin  de  l'Evangile.  Aujourd'hui  tu  HMnges  ton  pain 
quotidien  à  boa  marche  ;  tu  trouves  sans  trop  de  peine  as- 
sez de  travail  pour  subvenir  à  tes  besoins;  mais  souviens-toi 
que  toutes  ces  choses  sont  entre  les  mains  du  Seigneur ,  cl 
qu'il  peut  en  élargir  ou  en  tarir  la  source.  Ne  néglige  donc 
jMS  do  l'adresser  a  lui ,  de  le  prier  ,  afin  qu'il  prolonge  le 
cours  de  ses  bénédictions.  Va  dans  les  temples  qui  te  sont 
ouverts;  entre  dans  la  maison  de  Dieu  ;  et  là  ,  écoute  ceux 
qui  te  parlent  de  la  sage  et  bonne  Providence  ;  écoute  sur- 
tout ceux  qui  t'annoncent  Jésus-Christ;  car  si  les  moissons 
te  fournissent  le  pain  nécessaire  à  la  vie  de  ton  corps ,  Jésus 
est  lui-même  le  pain  nécessaire  à  la  vie  de  ion  âme;  Dieu  te 
nourrit  sur  celte  terre,  cl  Jésus  veut  te  nourrir  pour  l'é- 
teniiié. 

Il  me  semble  encore  que  j'aurais  écrtl  dans  la  feuille  du 
Bonhomme  Richard,  en  m'adressant  aux  membres  des  clas- 
ses supérieures  ;  Dieu  vous  a  particulièrement  protégés  en 
multipliant  les  produits  de  nos  campagnes;  c'est  voire  re- 
pos ,  votre  fortune  ,  vos  jouissances  ,  votre  existeace  même 
qu'il  a  garanties  de  graves  périls,  en  faisant  mûrir  nos 
abondantes  moissons.  Figurez-vous  un  peuple  en  haillons, 
souffrant,  misérable,  affamé  dans  les  sombres  et  froides 
jcm'nccs  de  l'hiver  ;  unissez  à  ce  cri  de  la  faim  le  cri  des 
factions  ,  à  ces  souffrances  physiques  les  passions  politiques  , 
à  ces  douleurs  de  chaque  jour  les  provocations  publiées  cha- 
que matin  dans  les  feuilles  radicales;  ajoutez  les  intrigues 
d'un  parti  qui  fonde  ses  espérances  ,  comme  il  l'a  lui-môme 
avoué,  sur  la  misère  des  classes  inférieures,  et  voyez  si  vous 
ne  devez  rien  à  Dieu,  ni  prières,  ni  reconnaissance,  ni 
même  un  souvenir,  ni  même  un  mol  qiii  redise  son  nom 
dans  vos  discours  !  Ne  serait-ce  pas  le  comble  de  l'ingrati- 
tude que  de  faire  peser  ce  dédaigneux  oubli  sur  voire  su- 
prême Bienfaiteur  ?  N'exposeriez-vous  pas  votre  patrie  à 
éprouver  plus  tard  d'aft'reuses  catastrophes  ,  inévitables 
résultats  de  la  justice  d'un  Dieu  que  vous  auriez  méconnu 
et  outragé?  Dans  les  anciennes  républiques,  où, régnait  une 
stupide  idolâtrie ,  tous  les  citoyens  aui-aient  rendu  de  so- 
lennelles actions  de  grâces  à  leurs  divinités  pour  des  béné- 
dictions semblables  à  celles  que  nous  avons  obtenues  cette 
année  ;  et  la  France  ,  qui  se  regarde  comme  un  pays  de  lu- 
mières, la  France  qui  s'appelle  chrétienne,  resterait  muette, 
et  il  ne  s'élèverait  pas  une  seule  voix  pour  lui  dire  :  C'est 
Dieu,  notre  Dieu  qui  l'a  fait  !  Son  nom  soit  béni  ! 

Mais  j'oublie  ,  en  prêtant  ce  langage  au  Bonhomme  Ri- 
chard, que  son  journal  s'imprime  à  Paris,  en  i832,  et  qu'il 
s'imagine  avoir  donné  une  éducation  suffisante  au  peuple  , 
lorsqu'il  réussit  à  le  mettre  en  colère  contre  les  légitimistes 
et  les  républicain?. 


VOYAGES. 

VOYAGE    DE     M.    STEWART    AUX  ILES  SANDWICH. 

ptpTiÈiuE  ET  DEHNiER  ARTICLE.  —  Assemblécs  religieiiscs. 
Promenade  sur  mer.  Départ. 

J'ai  assiste,  samedi  soir,  à  une  assemblée  composée  de  per- 
sonnes réunies  pour  s'entretenir  de  sujets  religieux  et  pour 
prier  ensemble.  Ellcaeu  lieu  dans  le  vaste  local  d'une  école, 
située  près  des  habitations  des  principaux  chefs  ,  et  était 
composée  au  moins  de  mille  personnes  de  tous  rangs  ,  qui  , 
qtlaiid  nous  entrâmes,  attendaient  dans  un  profond  silence 
l'arrivée  de  celui  qui  devait  leur  parler  des  choses  de  l'éter- 
nité. Plusieurs  indigènes  arrivèrent  encore  après  nous;  nous 
remarquâmes  dans  le  nombre  un  aveugle,  d'une  physiono- 
mie noble  cl  sérieuse  ,  qu'un  ami  conduisait  par  !a  main,  et 
qui  vint  s'asseoir  tout  près  de  l'endroit  où  nous  étions  nous- 
mêmes.  Il  y  avait  quelque  chose  de  touchant  à  voir  ce  pau- 
vre homme,  cherchant,  m;ilgré  les  difficultés  qui  résultent 
pour  lui  des  ténèbres  qui  l'entourent ,  celte  lumière  invi- 
sible aux  yeux  du  corps ,  qui  a  été  nommée  ,  par  excellence, 
'  <<  la  lumièredu  monde,  »  et  «  la  lumière  delà  vie.  »  Il  est 
heureux,  quoique  aveugle,  puisqu'il  demande  au  grand 
Médecin  la  gucrison  de  l'aveuglement  spirituel;  heureux  , 
puisque,  convaincu  de  l'obscurité  qui  règne  encore  dans  son 
anie,  il  s'écrie  avec  angoisse  :  «  Jésus,  fils  de  David,  aie 
pitié  de  moi  î  » 

On  chanta  un  cantique  ;  on  pria  ;  M.  Bingham  fit  quel- 
ques courtes  réflexions  ;  puis,  tous  ceux  qui  désirèrent  de- 
mander des  explications  ou  exprimer  leurs  pensées  sur  le 
sujet  dont  on  s'entretenait  le  firent  d'une  manière  souvent 
touchante  et  intéressante;  nous  pûmes  juger  parcelle  con- 
versation de  l'influence  exercée  par  l'Evangile  sur  le  cœur 
et  l'esprit  de  ces  hommes  naguèrcs  sauvages.  Le  sceptique 
et  le  froid  moraliste  pourront  mettre  ces  résultais  en  doute  j 
mais  celui  qui  a  appris  par  sa  propre  expérience  qu'il  y  a 
dans  la  vérité  que  Dieu  a  révélée  une  puissance  infiniment 
supérieure  à  toutes  les  forces  de  l'homme,  et  qui  a  senti  le 
pouvoir  de  l'Evangile  s'exercer  sur  son  propre  cœur,  sait 
-que  co- que  le  sage  ne  peut  obtenir  par  sa  sagesse  e^t  pos- 
sible à  l'homme  le  plus  ignorant  et  le  plus  simple  ,  s'il  con- 
sent à  se  soumettre  sans  réserve  à  la  Parole  du  Tout-Puis- 
sant et  à  la  direction  de  son  Esprit. 

Hier  dimanche  ,  après  que  le  service  divin  eût  été  célébré 
à  bord,  je  me  rendis  à  terre  avec  M.  Striblingpour  assister, 
dans  l'après-midi ,  au  culte  des  indigènes.  Nous  savions 
qu'on  devait  célébrer  la  Sainte-Gène,  et  nous  éprouvions  de 
la  joie  à  pouvoir  y  participer,  dans  ce  coin  reculé  du  mon- 
de,  au  sein  d'une  église  à  peine  recueillie  [d'entre  les 
payons.  Le  temple  a  été  construit ,  il  y  a  environ  six  mois  , 
aux  frais  des  principaux  chefs.  I!  peut  contenir  plusieurs 
milliers  de  personnes;  il  était  tout  plein.  Après  qu'on  eut 
prié  et  clianlé  ,  l''un  des  missionnaires  lut  les  noms  de  quel- 
ques indigènes  qui  allaient  être  reçus  au  nombre  des  chré- 
tiens. Ils  avaient  été  soumis  à  une  épreuve  de  plusieurs 
mois.  On  les  invita  à  faire  une  confession  publique  de  leur 
foi.  Les  catéchumènes  étaient  au  nombre  de  sept,  cinq  hom- 
mes et  deux  femmes;  le  plus  jeune  avait  vingt  ans;  le  plus 
âgé  en  avait  quarante-cinq.  Ils  étaient  tous  habillés  à  l'eu- 
ropéenne ,  et  montraient  un  sérieux  et  une  émotion  qui  se 
communiquèrent  bientôt  aux  spectateurs.  Après  qu'ils  eu- 
rent fait  connaître  leur  foi  et  déclaré  qu'ils  prenaient  les 
engagemensdc  membres  de  l'Eglise,  ils  furent  baptisés.  On 
baptisa  aussi  quelques  enfans.  «  Heuicux  parens,  me  dis-jc 
intérieurement,  qui  avez  appris  à  apprécier  des  grâces  dont 
vos  ancêtres  ,  pendant  une  si  longue  suite  de  générations, 
n'ont  eu  aucune  idée  !  Heureux  enfans  ,  qui  êtes  nés  dans 
un  temps  où  une  main  homicide  ne  vous  ajoute  pas  aux 
nombreuses  victimes  dout  les  premiers  cris  ont  été  étouffés 
par  la  mort,  dans  un  temps  où  vos  pai'ens  vous  confient, 
dès  votre  naissance ,  et  avec  d'instantes  prières ,  au  bon 
Berger,  qui  prend  soin  de  ses  brebis  et  qui  porte  les  agneaux 
dans  son  sein  I  »  Quatre  personnes  se  présentèrent  ensuite  et 
demandèrent  à  être  soumises  à  l'épreuve  qui  précède  lo 
biptême;  de  leur  nombre  étaient  l'aveugle  que  j'avais  re- 
marqué la  veille,  et  l'ami   qui  ,  maintenant  comme  alors 


88 


LE  SEMEUR. 


le  conduisait  par  la  main  ,  et  lui  frayait  un  passage  à  tiavers 
la  foule. 

L'un  cK'S  missionnaires  invita  ceux  des  étrangers  qui 
étaient  niosons,  et  qui,  faisant  profession  de  Cliiistiunisnif, 
désiieraiciit  se  joindi'e  à  l'assemblée  pouf  manf^er  le  pain  et 
boire  le  vin  ,  au  nom  de  -Gelui  qui  a  dit  :  «  Faites  ceci  en 
a  mémoire  de  moi,  «à  faire  connaître  leur  inti;ntion  en  se 
levant,  il.  Stribling  et  moi  répondîmes  à  cet  appel  ;  puis 
tous  ceux  qui  devaient  participer  à  la  cène  se  levèrent  aussi 
et  le  service  de  communion  commença.  Près  de  deux  cents 
indigènes  y  prirent  pai  t.  Je  bénissais  Dieu  ,  du  fond  de 
mou  cœur,  de  ces  effets  de  sa  grâce;  et  il  me  semble  qu'il 
eut  été  impossible,  même  à  l'homme  le  plus  léger,  d'assister 
à  cette  scène  sans  émotion. 

...Peu  de  jours  avant  l'arrivée  à  Oaliou  des  chefs  de  Maui 
et  d'Hawaii ,  le  capitaine  avait  pris  la  résolution  de  les  rame- 
ner à  leurs  îles  clans  son  navire.  Il  proposa  au  roi  d'être  de 
la  partie,  et  celui-ci  accepta  de  grand  cœur.  Quand  nos  amis 
vinrent  à  bord  ,  on  tiia  en  leur  honneur  vingt-un  coups  de 
canon  j  le  salut  nous  fut  rendu  de  la  côte.  Si  l'on  publiait 
dans  ce  pays  une  gazette  de  la  cour  ,  les  noms  et  titres  de 
nos  illustres  passagers  y  auraient  foit  honorablement  figuré; 
car  nous  avions  à  bord  le  roi,  son  secrétaire  et  sa  suite,  sou 
altesse  royale  la  princesse  Henriette  et  sa  suite,  les  ex-reines 
Kekauruohe  et  Kckauouohi,  M'"^  Boki ,  épouse  du  gouver- 
neur d'Oahou,  LL,  EE.  Irîs  gouverneurs  de  Maui  et  de 
Hawaii;  Naihé,  premier  conseillci-d'état;  et  son  épou- 
se, etc.,  etc.,  eh  tout  trente-six  passagers.  M.  liingliani 
consentit  aussi  à  nous  accompagner.  Mais,  toute  plaisanterie 
à  part,  quelqu'un  qui  aurait  vu  lebagage  qu'on  chargea  sur 
le  vaisseau  avant  l'embarquement,  ne  se  serait  pas  douté 
que  ce  fût  celui  de  quelques  indigènes  des  Iles  Sandwich. 
11  y  avait  11  des  malles^  des  porle-manteaux,  des  porte- 
feuilles, dont  la  vue  aurait  réjoui  les  yeux  d'un  aubergiste 
de  nos  contrées,  parce  qu'ils  lui  auraient  fait  prévoir  l'arri- 
vée d'étrangers  de  distinction. 

Deux  jours  après  notre  départ  d'Oihou ,  nous  atteignî- 
mes Laliaiiia,  où  la  princesse  et  le  gouverneur  de  JNlaui 
prirent  congé  deiious.  Le  lendemain,  nous  jetâmes  l'ancie 
dans  la  baie  Je  Kearakckua,  où  Kapiolani,  Naihé  et  legou- 
verneur  Adams  nous  quittèrent.  Quelques-uns  des  officiers 
allèrent  à  terre  ,  et  je  fus  du  nombre.  Nous  débarquâmes 
tout  près  de  la  maison  de  Naihé,  il  l'endroit  même  où  Cook 
fut  tué.  Je  lis  une  coune  excursion  dans  InUérieur  de  l'île; 
mais  je  fus  de  retour  à  temps  pour  assister,  le  dimanche,  au 
service  divin  qsii  l'ut  célébré  en  plein  aii-,  dans  ur.  bois  \  oi- 
sin  de  la  maison  de  Naihé.  11  y  a  là  une  petite  chapelle; 
mais  elle  ne  saurait  contenir  tous  ceux  qui  vieuneut  des 
deux  rives  de  la  haie  et  des  villages  situés  à  plusieuis  milhs 
de  distante,  le  long  de  la  côte,  pour  assister  au  culte.  Piès 
de  cinq  mille  auditeurs  entouraient  le  prédicateur,  et  on 
voyait  à  leur  air  tranquille  et  reçu  -illi  qu'ils  compreua  eut 
l'importance  des  cho=cs  qui  I.  iir  étaient  dites.  J.,a  plup;irt 
étaient  arrivés  par  mer;  quand  l.i  prédication  de  l'après- 
midi  fut  arhevée,  ils  l'cjoignirent  leurs  canots,  qu'(ni  vit 
bientôt  se  diriger  vers  tous  ies  points  de  la  baie.  J'en  comp- 
tai deux-LCiit-di\  ,  coatciiaut  tliacnn  de  trois  à  quinze  per- 
sonnes, et  dont  plusieurs  avaient  douze  milles  et  plus  à 
faire  pour  atteindre  leui"  gîte.  Il  y  en  avait  même  un  plus 
grand  nombre  ;  car ,  quand  j'eus  l'idée  de  les  comptei', 
plusieurs  avaient  dvjh  dsparu  à  l'horizon. 

Avant  de  repartir  pour  O.Jiou ,  nous  visitâmes  tous  les 
*ieux  rendus  célèbres  par  le  Si jour  et  la  mon  de  Cook; 
l'endroit  où  il  avait  dressé  son  camp  vers  le  sud  de  la  baie; 
le  hciau  ou  temple  ,  où  l'on  adorait  autrefois  les  idoles;  les 
vocotiers  du  rivage  ,  sur  lesquels  on  voyait  la  trace  des  coups 
ûc  canon  tirés  par  l'équipage  du  capitaine ,  et  le  moimnient 
en  lave  du  volcan  d'Htwaii,  élevé  en  i8i5  à  sa  mémoire 
par  lord  Byion, 

Le  roi  et  M'"'  Boki  écrivirent,  abord,  quand  ils  furent 
près  du  terme  de  leur  voyage,  des  lettres  de  remerciement 
au  capitaine  Fin..h  pour  lo  plaisir  qu'il  leur  avait  procuré 
par  cette  petite  excursion;  celui-ci  y  répondit  avec  obli- 
geance,et  profita  encore,  de  cette  occasion  pour  leur  donner 
quelques  sages  conseils  sur  les  améliorations  à  introduire 
dans  le  pays.  Le  roi  remit  au  capitaine  une  lettre  pour  le 
président  des  Etats  Unis,  en  réponse   au  me;sage  dont  il 


l'avait  honoré.  Les  dépèches  de  sa  majesté  n'étant  pas  en- 
tièremeut  prêtes  ,  il  fallut  retarder  d'un  jour  notre  départ. 
Le  J'incennes  s'avança  cependant  en  rade,  et ,  aussitôt  que 
les  paquets  du  roi  furent  ari-ivés  à  bord,  nous  mimes  à  la 
voile;  quelques  heures  après ,  nous  avions  perdu  de  vue  les 
rives  d'Oahou. 


MELAI\GES. 

CoLO!«iEs  AGRICOLES.  — Nous  avons  parlé  plusieurs  fois  de  l'ulilité  dont 
serait,  en  France,  la  création  de  colonies  agricoles,  établies  d'après  le  plan 
de  celles  qui  ont  pris  un  déTeloppement  si  remarquable  en  Hollande  et  en 
Belfîique.  Nous  voyons  avec  plaisir  que  le  gouvernement  s'occupe  d'un 
projet  de  ce  genre;  il  le  considère  avec  raison  comme  un  puissant  mojen 
d'extirper  le  vagabondage  et  la  mendicité.  Le  rapport  que  M.  le  comte 
d'Argoul  a  adressé  au  roi  sur  ce  sujet  contient  d'iuléressans  détails  sur  ce 
qui  a  eu  lieu  chez  nos  voisins.  Il  y  a  aujourd'hui  onze  colonies  en  Hollande 
et  Irois  en  Belgique  ;  leur  population  réunie  s'élève  à  plus  de  2e,oooâiûes. 
Une  colonie  de  mille  mendians  valides  a  é:é  établie  par  une  société  palrio- 
tique  ,  moyennant  un  paiement  annuel  de  70  fr.  par  léle  .  consenti  pour 
seize  ans  par  le  gouvernement,  c'est-à-dire  pour  le  tiers  de  ce  que  coûte  à 
l'Etat  un  mendiant  ailmisdans  les  hospices.  Ce  dernier  établissement  p.irait 
surtout  digne  de  servir  de  midèle.  Une  commission  vient  d'être  nommée 
pour  examiner  quelle  doit  être,  dans  la  fondation  de  ces  élablissemens  ,  la 
p.iit  du  gouvernement  et  celle  des  sousc.-ipteurs  volontaires  ,  qui  seront 
ailtiiis  à  y  Concourir,  sous  quelle  autorité  et  sous  quel  régime  les  colonies 
agricoles  Sfront  placées,  à  quel  liirc  on  traitera  avec  les  particuliers  ou  les 
communes  pour  r^icquisilion  des  terrains,  etc.,  etc.  Nous  suivrons  avec  in- 
térêt les  travaux  de  celle  commission^  et  nous  désirons  qu'ils  aient  pour 
résultat  de  dotir  la  France  d'une  institution  utile. 


ANIVOîVCE. 

Lettre  d'ck  magistrat  de  la  cdadeloupe  podr  rendre  compte  de 
SA  COKDOITE  ,  tl  pouvant  servir  de  mémoire  à  consulltr.  Br.  in-8°. 
Paris ,  i832.  Chez  Dezauche,  Faubourg  Montmartie  ,  n°  11. 

La  lettre  que  nous  annonçais  e^t  adressée  à  M.  le  ministre  de  la  Marine 
par  M.  Juston.  conseiller  auditeur  à  la  coir  royale  de  la  Guadeloupe  ,  qui 
a  été  renvoyé  en  France  par  le  gouverneur  de  cette  colonie  ,  pour  rendre 
compte  au  ministre  de  sa  conduite.  li  est  aeeosé  :  i*"  d'avoir  demandé  que 
la  cour  royale  dclihi'i.'it  sur  la  question  de  s'avoir  si  elle  se  rendiait.ou 
non  ,  à  la  procession  de  la  Fête-  Dieu  ,  pour  laquelle  le  gouvern:_-ur  l'avait 
convoquée,  et  M.  Juston  convient  de  ce  fait,  tout  naturel  dans  un  [)ays  oii  il 
y  a  libi  rté  de  conscience  .  et  où  l'on  ne  pe>  t  pas  p'us  exiger  d'un  corps  de 
m.igislra's  que  d'un  simple  individu  une  profession  de  foi  ou  un  acte  de 
religion  :  2"  de  s'être  plaint ,  en  termes  amers,  de  ce  que  M.  le  prociTcur- 
général  Dessa'es  n'a  pas  voulu  poursuivre  en  Calomnie  un  colon  qui  s'était 
pt-rmis ,  en  public  ,  contre  lui ,  des  inculp.ttinns  mal  fondé  -s  :  et ,  3°  d'avoir 
recelé  chez  lui  un  jeune  homme  condamné  cL\He.menl  à  une  amende  de 
1000  fr. ,  qu'on  n'a  cependant  pas  trouvé  dans  sa  maison.  Ces  faits  sont  si 
insignifiaiis  que ,  même  en  supposant  vrai  le  troisièmi*  ,  le  seul  que  nie 
M.  Ju^'on  ,  on  aurait  peine  à  ■  omprendre  qu'ils  fussent  sufGsans  pour  mo- 
tiver sou  renvoi  en  France,  pour  rendre  c  ini  te  de  sa  conduite.  Aussi  ne 
sommes -nous  pas  surpris  quv  M.  Juston  ail  cherché  ailleurs  la  cause  des 
rigueurs  dont  on  use  envers  lui ,  et  qu'il  l'ail  cru  trouver  dans  l'ipipartia- 
liléavec  laquelle  il  a  rempli  es  fonctions,  sans  avoir  égard  à  la  couleur 
des  coupables.  Ainsi ,  d-  s  actes  de  cruaulé  ayant  été  commis  par  des  co- 
lons blancs  sur  des  esclaves  et  sur  des  hommes  de  couleur  libres  ,  la  loi 
lui  fii'ail  un  devoir  de  poursuivre  les  aulei:rs  de  ces  attentats  ,  el  il  les 
poursuivit.  Ainsi  ,  la  traite,  quoique  prohibée,  se  continuant  ouvertement, 
il  dirigea  des  poursuites  rigoureuses  contre  ces  t  aBcans  d'h  jmmes  ,  quoi- 
que dans  le  nonibre  se  trouvât  le  tils  d'un  conseiller  colonial.  Ainsi ,  ayant 
été  nonimé  membre  d'une  commission  d'enquèti' ,  chargée  d'examiner  la 
coridu  te  des  [iri  icif  aux  employés  île  la  douane  ,  il  remplit  sa  mission  avec 
bonne  foi ,  quoiqu'on  voulut  lui  persua  1er  qu'il  ne  s'agissait  que  d'une  en- 
quête de  pure  lormc  .  et  il  parvint  à  faiie  consigner  au  procès  verbal  des 
faits  qui  prouvaient  évidemment  la  protection  accordée  à  la  traite.  Ainsi 
enfin ,  un  sieur  Michel ,  homme  de  couleur  libre  ,  étant  détenu  arbitrai- 
rement depuis  le  i4juin  1823  ,  par  suite  dis  ordres  de  M.  Donzelot.ex- 
g  >uv.  rncur,  sans  qu'il  y  eût  jamais  eu  de  mandai  de  justice  décerné  contre 
lui ,  il  le  fit  mettre  en  liberté  Te'.s  sont  les  actes  auxquels  M.  Juston  at- 
tribue la  haine  des  blancs ,  et  son  renvoi  en  France.  S  il  en  est  ainsi,  cette 
haine  lai  est  honorable  ,  et  ce  renvoi  peut  contribuer,  ainsi  que  celui  de 
M.  Duquesoe.à  mellre  dans  tout  .sou  jour  l'étal  des  colonies.  Il  aura  alors 
plus  ulicnieu'.  Sir>i  \><t  sadisgiàrela  cause  des  malheureux  dont  on  lui 
feproeh-' d  av  lir  eu  C'onpci'-sion  ,  qu'il  n'eût  pu  le  faire  par  l'exercice  de 
ses  foni  tioiis ,  d'ins  le-quelles  nous  espérons  néanmoins  qu'il  sera  réintégré. 
Userait  étrange,  en  effet ,  que  l'ordre  de  passer  en  France  pour  rendre 
compte  de  sa  conduite  équivalut  à  une  destitution  !  Le  min  stre  ne  petit 
condamner  un  magistrat ,  sans  dire  tout  h  lul  de  quelles  fautes  il  est  cou- 
pable ;  dans  une  cause  comme  celle-ci ,  ou  l'esprit  de  parti  est  si  actif, 
c'est  doui^leuieiil  uii  devoir. 

Le  Gérant,    DEHAULT. 
Imprimerie  de  Selbiccf.  ,  rue  des  Jeûneurs,  n.   i^- 


TOME  H. 


\"  12. 


21  I\OV£MBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL   RELIGIEUX. 


Politique,    Philosophique    et    Lilléraire, 


PARAISSANT  TOtS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
A/aUh.  XllI.  38. 


)n  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Pris:i5  fr.  pour  l'année, 
r.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  ^  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  3  fr.  pour  l'année  ,    i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  "- 
lettres,  paquets  et  envois  d'argent,  doivent  être  affranchis. — On  s'abonue  à  Lausanne  ,  an  bureau  du  iVouwH/s^a  Vaudois. 


SOMMAIRE. 

•CE  POiiTiQCE  :  Lettres  de  la  province.  N°  XIII.  Académie  des 
ciences  morales  et  politiques.  —  Discours  du  Roi  ,  à  l'ouverture  des 
hambres.  —  Tentative  d'assassinat  sur  la  personne  du  Roi.  —  De  la 
'ahisOD,  comme  moyen  de  police.  —  Economie  rfligiecse  et  poli- 
HjDE  ;  D'une  assertion  de  M.  le  comte  d'Argout  dans  son  rapport  sur 
s  colonies  agricoles.  —  Philosophie  religieuse  :  De  l'incrédulité. 
-  CoLOMES  :  DesDoiis  de  traite  importés  dans  les  colonies  française», 
ppuis  les  lois  prohibitives  de  1817.  —  Mélanges  :  Société  de  civilisa- 
on.  ASNOSCES. 


BEVUE  POLITIQUE. 

Lettres  de  la  province.  —  N"  XHI. 

ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  ÏOLITIQIES. 

Les  corps  litléroires  sont  les  rcpiésentutis  des  idé  ;3  et  des 
oins  intellectuels  de  leur  époque,  de  môme  que  les  corps 
islatifs  sont  les  représentaiis  des  intérêts  et  des  besoins 
téi'iels.  A  chaque  génération,  disons  mieux,  à  chaque 
luvement  de  l'ordre  social  il  faut  de  nouvelles  assemblées 
litiqueSj  chargées  de  reproduire  fidèlement  les  opinions 
les  vœux  des  hommes  qui  les  ont  choisies.  Il  faut  de 
me  à  chaque  progrès  de  l'esprit  humain  ,  à  chaque  mou- 
nent  du  monde  moral  ,  de  nouvelles  assemblées  littérai . 
ou  savantes  qui  reproduisent  fidèlement  la  tendance,  les 
es  et  les  découvertes  de  leur  siècle.  Toute  académie  qui 
st  pas  l'expression  de  la  société  contemporaine  ne  peut 
e  qu'un  établissement  parasite,  un  hors  d'oeuvre  ,  le  plus 
.veut  oublié,  ridicule  parfois;  c'est  une  plante  qui  végète 
se  meurt ,  parce  qu'elle  a  été  transportée  sur  un  autre  sol 
3  celui  où  elle  devait  fleurir.  Mais  par  une  conséquence 
urclle  de  la  même  observation  ,  toute  académie  qui  ex- 
me  exactement  les  besoins  moraux  de  son  époque  est  ap- 
éc  a  parcourir  une  giande[ct  noble  cairière;  c'est  une  se- 


menc<.  jetée  par  les  mains  de  la  nature,  et  qui  s'élève  bien- 
tôt, cl'ène  majestueux,  défiant  les  fureurs  de  l'orage  et 
couvrant  de  son  ombre  tutélaire  tout  l'espace  d'alentour. 

Siles  classes  de  l'Institut  avaient  été  fondées  au  quinzième 
siècle  ou  au  commeaccment  du  seizième  ,  il  n'est  pas  dou- 
teua  r  ,,v  rAcidcmie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres  n'eût 
occupé  la  première  place.  Quiconcjue  aspirait  alors  à  se  faire 
un  renom  dans  le  monde  savant  secouait  avec  une  infatiga- 
ble ardeur  la  poussière  des  vieilles  bibliothèques,  collation- 
nait  des  manuscrits ,  creusait  dans  les  ruines  et  rappelait  à 
la  vie  les  cadavres  littéraires  des  temps  antiques.  Le  siècle 
pensait  fort  peu  de  lui-même  ;  il  se  bornait  à  recueillir  avi-  • 
dément  toutes  les  pensées  des  auti  es  âges.  Si  l'on  voulait 
pei  sonnifier  cette  époque  ,  on  choisirait  la  statue  de  Janus, 
en  lui  étant  la  face  qui  1  egarde  l'avenir.  Quelle  influence  , 
quelle  gloire  eussent  alors  accompagné  les  laborieuses  re- 
cherches de  l'AcaJéiuie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres! 
Malheureusement  elle  fut  établie  cent  cinquante  ans  trop 
tard  ;  et  sa  mission  (  chétive  et  mesquine  s'il  en  fiit  )  n'était 
autre  que  de  faire  des  devises  aux  tapisseries  du  roi ,  et  en 
uu  besoin,  j'imagine,  aux  bonbons  de  la  reine,  ajoute 
P.iul  Louis  Couirier.  De  nos  jours  ,  cette  Académie  traîne 
une  p.mvre  existence  ,  obtenant  peu  d'attention  pour  ses 
travaux, et  ramenant  un  ennui  périodique  dansses  réunions 
annuelles.  Si  quelque  membre  veut  se  faire  écouter,  il  sort 
du  domaine  de  son  académie,  et  jette  lu  science  des  anti- 
c[uitcs  sur  la  roule  pour  courir  après  l'esprit.  Ces  messieurs 
se  résignent  à  déserter  leur  drapeau  ,  afin  de  trouver  quel- 
qu'un à  qui  parler  Je  quelque  chose.  M.  Raoul  Rochelte 
excelle  dans  celle  p.irlie. 

Sous  Louis  XIV  ,  le  premier  rang  échut  de  plein  droit  à 
l'Académie  Française.  Ou  brillait  beaucoup  par  les  mots 
dans  cetemj)s-là,  médiocrement  parles  sciences,  par  les 
idées  politiques  nullement.  L'harmonie  de  la  période  et  la 
richesse  de  la  rime  envahissaient  les  plus  beaux  fauteuils. 
Un  quatrain  joliment  tourné  suffisait  pour  construire  une 
honnête  réputation.  Ou  ne  s'occupait  gnères  à  penser:  bien 
dire  était  l'essentiel,  et  l'habit  dont  on  revètaii.  les  idées 
avait  plus  d'importance  que  le  fond  qu'elles  couvraient. 
Cela  se  volt  encore  aujourd'hui,  mais  dans  un  ordre  de  cho> 


90 


LE  SEMEUR. 


ses  tout  différent.  Pendant  le  règne  du  grand  roi,  l'Acadé- 
mie Française  eut  donc  son  âge  d'or.  Ce  ne  fut  plus  que 
l'âge  d'argent  vers  le  milieu  du  dis-huitième  siècle;  ensuite, 
à  l'époque  des  encyclopédistes  vint  l'âge  de  bronze;  niain- 
teuant,  hélas!  les  quarante  sont  dans  l'âge  de  fer.  Je  ne  ton- 
nais plus  que  ce  bon  M.  Nodier  qui  écrive  sur  le  Diction- 
naire de  l'Académie  Française;  et  encore,  il  demande  par- 
don au  lecteur  sur  le  manque  d'à-propos  par  les  plus  spiri- 
tuelles digressions  du  monde.  Dans  les  séances  publi(|ucs 
l'intérêt  des  auditeurs  se  porte  sur  les  prix  de  vertu  qui  ne 
se  rattachent  en  aucune  manière  aux  travaux  habituels  de 
1  Académie  Française;  mais  les  quarante  sont  fort  heureux 
que  M.  Monthyon  leur  ait  donné  l'emploi  de  couronner  des 
rosières. 

L'Académie  des  Sciences  qui,  sous  Louis  XIV,  se  souciait 
a  peine  de  vivre,  se  prît  à  grandir  vers  les  dernières  années 
de  Fontenelle  ;  le  voyage  de  Maupertuis  et  ses  Laponnes  y 
contribuèrent  pour  quelque  chose.  Plus  tard  ,  Buffoir,  d'A- 
lembert  et  d'autres  ,  qui  unissaient  à  de  profondes  études 
scientifiques  le  talent  d'écrire,  jetèrent  sur  les  sciences  un 
lustre  inconnu  ;  ils  furent  les  hommes  de  transition  entre  le 
règne  de  l'Académie  Française  et  celui  de  l'Académie  des 
Sciences.  Leur  exemple  montra  qu'on  pouvait  acquérir  une 
renommée  populaire  autrement  que  par  des  oraisons  funè- 
bres ou  par  des  tragédies.  Voltaire  lui-même,  qui  briguait 
tous  les  genres  de  célébrité,  voulutdevenir  savant  géomètre 
et  habile  astronome  ,  fantaisie  que  n'avaient  pas  eue  dans 
leur  temps  Corneille  ni  Racine.  Après  avoir  fait  une  bril- 
lante entrée  dans  Je  monde  sous  le  manteau  du  style,  les 
sciences  eurent  bientôt  assez  d'étoffe  en  elles-mêmes  pour 
pouvoir  s'en  passer.  Elles  acquirent  de  jour  en  jour  une 
puissance  plus  étendue,  parce  qu'elles  s'appuyaient  sur  la 
méthode  d'observation  ;  le  siècle,  d'ailleurs,  était  fatigué  de 
la  phraséologie  videetsonore  qui  avait  envahi  la  littérature. 
Au  commencement  de  la  révolution,  l'Académie  des'Scien- 
ces  se  préparait  à  détrôner  sa  rivale  ,  lorsqu'elle  rencontra 
malheureusement  un  point  d'arrêt  dans  la  terreur  :  le  tri- 
bunal révolutionnaire  fit  monter  les  sciences  en  même  temps 
que  Lavoisier  sur  l'échafaud.  Mais  le  Directoire  ,  et  Bona- 
parte surtont,_leur  donnèrent  une  nouvelle  vie.  Le  vainqueur 
d'Italie  et  d'Egypte  se  glorifiait  d'être  membre  de  l'Institut 
pour  la  classe  des  sciences;  il  n'aurait  pas  attaché  le  même 
prix,  on  peut  le  croire,  à  occuper  un  fauteuil  des  quarante. 
Sous  l'Empire,  on  ne  songea  pas  même  à  contester  la  supré- 
matie de  1  Académie  des  Sciences  ;  tous  les  hommes  forts 
de  l'époque  en  étaient  membres ,  tandis  que  l'Académie 
Française  avait  peine  à  se  maintenir  quelque  peu  au-dessus 
de  l'Académie  de  Musique.  Sous  la  restauration  ,  certaines 
gens  essayèrent  de  refaire  le  siècle  de  Louis  XIV  avec  l'ab- 
solntisine  du  monarque  et  la  souveraineté  des  belles-lettres- 
mais  ils  n'y  réussirent  point.  Les  sciences  conservèrent  leur 
rang  suprême,  tout  comme  les  principes  libéraux  du  siècle 
prévalurent  sur  l'ancien  régime. 

Cependant  il  s'était  formé,  depuis  la  révolution  de  89,  un 
nouvel  ordre  d'idées,  de  théories,  de  besoins  int-îllectuels, 
plus  puissant  que  les  sciences  mêmes,  et  qui  n'avait  point 
d'assemblée  représentative.  L'Académie  qui  devait  obtenir 
selon  le  cours  ordinaire  des  choses,  la  plus  haute  place  dans 
l'opinion  publique  et  l'influence  la  plus  étendue  ,  l'Acadé. 
mie  de  notre  époque  en  un  mot  manquait  aux  classes  de 
l'Institut.  Le  Directoire  avait  essayé  de  l'établir,  mais  Na- 
poléon qui  aimait  le  dévouement  passif,  et  qui  détestait  l'i- 
déologie parce  qu'elle  raisonne  avant  d'agir,  s'était  hâté 
d'écraser  l'embryon  de  la  nouvelle  Académie.  La  branche 
aînée  des  Bourbons  qui  n'acceptait  les  innovations  qu'à  son 
corps  défendant ,  n'eut  garde  de  restaurer  cette  classe  de 
l'Institut  à  laquelle  on  n'avait  pas  songé  dans  le  grand  siècle- 
elle  y  mettait  d'autant  plus  de  répugnance  qu'il  aurait  fallu 


la  peupler  de  ses  adversaires,  puisque  tout  ce  qui  maichait 
avec  l'époque  sous  la  restauration  lui  devenait  hostde.  Enfin 
le  gouvernement  de  Louis-Philippe  vient  de  nous  doter  de 
ce  nouveau  corps  littéraire  ;  et,  giâccs  à  lui,  les  générations 
actuelles  ont  leur  Académie. 

C'est  un  fait  que  l'on  peut  di'plorcr,  non  contester,  qu'il 
n  y  a  rien  de  plus  vivace  ,  de  plus  puissant  aujourd'hui  que 
les  discussions  sur  les  matières  polit'ques.  Autant  l'on  ap- 
portait de  gravité,  de  sérieuse  attention,  de  recherches  ap- 
profondies ,  de  débats  passionnés  ,  il  y  a  un  siècle  et  demi  , 
pour  décider  entre  les  anciens  et  les  modernes  ou  pour  pe- 
ser les  césures  d'un  distique  ,  autant  l'on  est ,  de  nos  jours, 
attentif,  sérieux  ,  ardent ,  passionné  pour  décider  entre  la 
constitution  anglaise  et  la  <  onstitution  américaine  ou  poui 
peser  la  théorie  des  droits  de  l'homme.  Je  n'aurais  pas  com- 
pris le  règne  de  Louis  XIV  sans  l'Académie  française  ;  j« 
concevrais  encore  moins  le  règne  de  Louis-Philippe  sans 
V Académie  des  sciences  morales  et  politiques^ 

Depuis  qu'elle  est  rétablie,  les  journaux  ont  beaucoup 
raisonné  ou  déraisonné  à  son  sujet.  Il  s'est  trouvé  un  hon- 
nête écrivain  qui,  dans  sa  folie  d'opposition  systématique 
a  gravement  prétendu  que  M.  Guizot  allait  brouiller  1: 
France  avec  la  cour  de  Rome,  parce  qu'il  lui  plaisait  d< 
réunir  une  trentaine  de  philosophes  et  de  publicktes  dan: 
une  salle  du  Louvre.  Un  autre  a  soutenu  qu'on  voulait  fain 
du  désordre  et  du  chaos,  en  réunissant  les  chefs  des  diffé- 
rentes écoles  philosophiques  et  politiques.  Mais  laissons  ce: 
déclamations  absurdes,  et  occupons-nous  d'une  questioi 
plus  sérieuse,  qui  se  rattache  directement  au  but  de  notn 
journal. 

Si  je  me  rappelle  bien  ,  la  nouvelle  classe  de  l'Institut  es 
divisée  en  cinq  sections  ou  branches  différentes  :  philosophie 
moiale,  histoire,  législation,  économie  politique.  Or,  ei 
remontant  à  l'origine  de  ces  différentes  sciences  dans  le 
temps  modernes,  et  en  examinant  leur  état  actuel,  on  trouvi 
que  le  Christianisme  a  été  leur  point  de  départ  ,  leur  guidi 
et  leur  flambeau.  Si  les  sciences,  pour  employer  la  compa 
raison  de  Bacon,  sont  les  rameaux  d'une  même  tige,  h 
Christianisme  en  est  la  racine;  c'est  lui  qui  lésa  fait  naître, 
se  développer  et  fleurir. 

La  philosophie  spiritualisie  doit  à  l'Evangile  ses  meilleurs 
argumens;  elle  lui  doit  surtout,  pour  les  deux  principes 
fondamentaux  du  monothéisme  et  de  l'immortalité  de  l'âme, 
un  caractère  de  fixité,  de  certitude  que  n'avaient  pasSocrate 
ni  Platon.  La  morale,  comme  l'a  dit  Rousseau,  était  chré- 
tienne avant  de  s'appeler  morale  philosophique  dans  les  li- 
vres des  encyclopédistes.  L'histoire  n'estdevenue  une  science 
que  chez  les  peuples  chrétiens  ;  ailleurs  et  autrefois  on  n'a  su 
faire  que  des  chroniques  ou  des  satyres;  les  idées  générales , 
les  grandes  vues  qui  embrassent  le  genre  humain  tout  entier, 
et  qui  constituent  la  science  ou  la  philosophie  de  l'histoire, 
telle  que  l'ont  faite  Bossuet,  Vico  et  Herder,  ont  leur  ori- 
gine dans  le  Christianisme  qui ,  le  premier,  a  lui-même  gé- 
néralisé les  destinées  du  monde.  La  législation  est  le  résultat 
des  mœurs  qu'ont  établies  les  croyances  chrétiennes  ;  le 
Nouveau-Testament  est  la  charte  de  nos  chartes  ,  le  code  de 
nos  codes.  L'économie  politique  enfin  est  née  du  principe 
d' hiimanilé ,  qui  est  né  du  Christianisme.  I^a  religion  four- 
nit à  cette  science,  non  seulement  la  base  et  le  point  de  vue 
le  plus  élevé  de  ses  théories,  mais,  ce  qui  vaut  mieux,  elle 
lui  donne  ses  meilleurs  moyens  d'application  (1).  Ainsi, 
toutes  les  branches  de  la  nouvelle  Académie  se  rattachent 
au  Christianisme  par  les  liens  les  plus  étroits;  ce  sont  des 

(i)  Un  célèbre  écrivain  anglais,  Cbalmers  ,  a  fait  un  ouvrage  inliLuI«  : 
Economie  ehrétienne  et  civile  (Christian  and  civil  Economy).  Ce  litre  seul 
indique  Tes  rapports  intimes  qui  unissent  la  religion  chrétienne  avec  la 
science  de  Smith  et  de  Mallhus,  et  chaque  page  du  livre  en  oJïre  les  preuves 
les  plus  frappan'cs. 


LE  SEMEUR. 


91 


planètes  formées  de  la  malière  sortie  de  ce  centre  commun, 
Bt  qui  ne  peuvent  s'écarter  sans  périr  de  l'astre  autour  du- 
qufl  s'ordonne  tout  le  système  solaire. 

Comprendrait-on  dès  lors  que  le  Christianisme  n'eût 
point  de  rcpréscntans  dans  cette  Académie?  Imapiiierait-on 
une  assemblée  de  philosophes,  de  moralistes,  d'historiens, 
ie  légistes,  d'économistes,  dans  laquelle  l'Evangile  n'aurait 
pas  un  seul  organe  avoué?  Une  telle  exclusion  serait  plus 
iju'une  injustice  ou  une  erreur,  ce  serait  un  suicide.  Autant 
^•audrait  bâtir  une  maison  sans  avoir  posé  de  fondement,  ou 
planter  un  arbre,  après  en  avoir  coupé  les  racines. 

Si  quelqu'un  répondait  que  chacun  des  membres  de  cette 
académie  aura  une  connaissance  assez  étendue  des  vérités 
;hrélienne3  pour  les  employer  à  la  science  qu'il  cultive,  il 
ierait  malheureusement  trop  facile  de  lui  prouver  qu'il  se 
trompe.  Rien  n'est  moins  connu  dans  la  France  de  nos 
ours,  même  par  les  hommes  les  plus  éclairés ,  que  le  vrai 
Christianisme.  On  pourrait  citer,  de  la  part  de  plus  d'un 
professeur  éminent,  des  assertions  incroyables  sur  ce  sujet , 
Jes  erreurs,  des  extravagances  qu'il  serait  impossible  de 
qualifier  comme  elles  le  méritent  sans  avoir  l'air  de  dire 
une  injure.  Non,  ce  n'est  pas  une  demi-science  du  Christia- 
nisme que  vous  trouverez  chez  la  plupart  des  savans  actuels, 
nais  une  ignorance  complète,  radicale  ,  absolue. 

Que  faire  donc,  pour  éviter  à  l'Académie  des  sciences  mo- 
rales et  politiques  le  désagrément  de  commettre  des  bévues 
qui  seraient  applaudies  en  France,  chose  fort  probable,  mais 
qui  deviendraient  la  risée  de  l'Europe?  Que  faire  surtout 
pour  appuyer  la  législation,  l'histoire  ,  l'économie  politique, 
la  philosophie,  la  morale  sur  leurs  véritables  fondemens?  La 
réponse  est  très-simple:  ouvrir  les  portes  de  l'Académie  à 
quelques  hommes  qui  soient  à  la  fois  religieux  et  savans, 
chrétiens  et  publicisies,  croyans  et  philosophes,  qui  repré- 
ientent  le  Christianisme  auprès  de  la  science,  et  la  science 
auprès  du  Cliristianisme.  Ces  hommes,  on  peut  en  êire 
persuadé,  préserveraient  l'Académie  de  lourdes  eneuis, 
et  donneraient  à  ses  travaux  scientifiques  une  nouvelle  et 
puissante  impulsion. 

Que  cette  idée  paraisse  étrange  à  certains  esprits  ,  je  le 
crois  sans  peine:  est-il  rien  de  plus  étrange  que  l'Evangile 
lui  même,  dans  sa  plus  pure  expression,  pour  les  hommes 
de  notre  siècle  ?  Mais  notre  pensée  sera  comprise  de  ceux 
qui  savent  que  l'Europe  moderne  doit  au  Christianisme  tout 
ce  qu'elle  est  et  lui  devra  tout  ce  qu'elle  peut  devenir. 

Pease-ton  ,  d'ailleurs  ,  que  la  classe  des  sciences  morales 
et  politiques  perdrait  de  son  lustre  en  accueillant  des  chré- 
tiens parmi  ses  membres  ou  ses  correspondans?  Supposez 
que  cette  Académie  eût  été  fondée  sous  Louis  XIV  ■  quel 
écrivam  ,  quel  publiciste  aurait-on  jugé  plus  digne  d'y  entrer 
que  Fénélon  ?  11  parlait  des  étals-jjénéraux  et  des  droits  du 
peuple,  lorsque  tout  le  monde  en  France,  les  piiilosophcs 
et  les  historiens  comme  les  autres,  se  taisait.  Il  réclamait 
une  liberté  sage  et  le  respect  pour  la  dignité  individuelle  ; 
il  fixait  des  limites  au  pouvoir  du  monarque  ,  tandis  que  tous 
les  légistes  du  royaume  se  courbaient  docilement  sous  l'ar- 
bitraire et  le  despotisme.  Cependant  Fénélon  ne  faisait  alors 
que  l'application  de  sa  foi  religieuse  à  la  politique;  il  était 
libéral  avant  le  temps,  parce  qu'il  avait  une  sincère  et  ar- 
dente piété.  L'auteur  de  Télémaque  n'aurail-il  pas  dû  ob- 
tenir la  première  place  dans  une  telle  académie,  au  double 
litre  d'écrivain  politique  et  de  chrétien? 

Si  l'on  me  permet  de  remonter  encore  plus  haut,  il  v  eut 
dans  le  seizième  siècle  un  homme  qui  était  à  la  fois  l'un  d^  s 
plus  grands  théologiens  et  des  plus  profonds  jurisconsultes 
de  sou  époque  ;  un  homme  que  les  magistrats  de  sa  patrie 
adoptive  consultaient  avec  une  respectueuse  déférence  dans 
toutes  Il'S  importantes  affaires  politiques  ;  un  homme  q;ii 
restaura  la  liberté  cij.ile   en   même  temps  que  le  Christia- 


nisme, et  qui  fonda  une  république  célèbre  sur  le^principcs 
de  la  foi  religieuse.  Cet  homme  s'appelait  Jean  Calvin.  Au- 
rait-il  été  déplacé  dans  une  Académie  des  Sciences  morales 
et  politiques?  N'aurait-il  pas  inspiré  des  vues  utiles  ,  com- 
muniqué de  hauts  cnseignemcns  à  ses  collègues?  Le  philo- 
sophe ,  le  moraliste  ,  l'historien  et  tout  autre  ii'auraient-ils 
pas  vu  se  développer  par  son  influence  hniis  propres 
idées  et  de  nouvelles  lumières  jaillir  de  sa  puissante 
parole  ? 

Ppur  nous  occuper  des  contemporains,  la  classe  des  scien- 
ces morales  et  politiques  eùl-ello  regardé  comme  une  acqui- 
sition sans  viileur  M.  le  comte  de  Maistrc?  On  peufcLlâmer 
San;  doute  ses  opinions  surl'autoiit»  absoluedu  pape  et  sur 
l'état  de  soumission  passive  auquel  il  condamne  les  peuples  • 
mais  les  gi-.mdes  questions  qu'il  a  traitées  avec  uneverve  si 
éloquente  et  si  originale,  ses  vues  sur  le  gouvernement  pro- 
videntiel du  monde  ,  sa  connaissance  approfondie  des  véri- 
tés fondamentales  du  Christianisme  eussent  fait  bien  certai- 
nemeni  de  l'auteur  des  Soirées  de  Saint-Pétersbourg  Van 
des  membres  les  plus  utiles ,  peut-être  même  l'un  des  plus 
lufluensde  la  nouvelle  Académie. 

Je  citerais  un  autre  écrivain  qui  nous  a  montré  dans  ses 
ouvrages  un  brillant  reflet  du  génie  de  Bossuet  et  de  Jean- 
Jacques  ,  si  je  n'étais  retenu  par  l'acte  servile  qu'il  vient  de 
faire ,  en  se  soumettant,  corps  et  âme  ,  idées  et  conscience , 
opinion  politique  et  foi  rehgieuse,  aux  décisions  du  Saint- 
Siège.  M.  de  la  Mennais  avait  entrepris  une  noble  tâche  , 
celle  de  réconcilier  le  catholicisme  avec  le  dix-neuvième  siè- 
cle, l'Eglise  romaine  avec  la  liberté.  Lui,  prêtre,  il  avait  des 
larmes  généreuses  pour  la  Pologne  lâchement  assassinée  ;  il 
saluait  avec  enthousiasme  l'indépendance  de  la  Belgique  ;  il 
puisait  dans  ses  convictions  ch;'étiennes  une  haine  ardente 
contre  le  despotisme  et  le  respect  des  droits  du  malheur. 
Personne  mieux  que  lui  ne  pouvait  combler  l'abîme  qui  Isé- 
pare  le  Vatican  des  générations  actuelles;  mais  il  a  préféré 
s'ensevelir  dans  la  perspective  des  honneurs  obscurs  d'une 
mîtie  épiscopale  ou  du  cardinalat.  M.  de  la  Mennais  est 
moralement,  politiquement  mort;  il  n'y  a  plus  de  place 
pour  lui  dans  une  Académie  des  sciences  morales  et  poli- 
tiques. 

Parniiles  hommes  supérieurs  qui  appartiennent  à  la  ré- 
forme ,  il  existait,  au  commencement  de  ce  siècle ,  un  écri- 
vain qui  a  initié  la  France  dans  la  littérature  allemande 
avant  M""^  de  Staël ,  et  dont  les  ouvrages  se  distinguent  par 
de  vastes  connaissances  en  politique,  en  philosophie,  en 
histoire  non  moins  que  par  un  profond  sentiment  de  reli- 
giosité :  Charles  de  Villers.  En  l'accueillant  dans  la  nou- 
velle Académie ,  on  n'eût  fait  que  rendre  justice  à  l'auteur 
de  X Essai  sur  l'esprit  et  l'influence  de  la  réformalion  de 
Luther,  et  ses  collègues  auraient  pu  recevoir  de  lui  d'utiles 
éclaircissemens  sur  la  valeur  scientifique  du  Christianisme. 

Eu  cherchant  à  recueillir  les  noms  propres  qui  repré- 
senteraient dignement  l'Evangile  et  la  science  auprès  des 
membres  de  cette  Académie,  comment  serait-il  possible 
d'oublier  un  homme  vénérable,  mûri  par  les  années  et  par 
la  méditation;  qui  fut  professeur  de  philosophie  lorsqu'il 
avait  à  peine  achevé  ses  études  ;  qui  protégea  les  premiers 
essais  de  Pestalozzi;  qui  soutint  avec  un  noble  courage  les 
droits  de  la  liberté  helvétique  auprès  de  Napoléon;  qui 
mérita  par  l'indépendance  de  son  caractère  d'être  en  butte 
aux  basses  manœuvres  de  la  police-Delavau  ;  qui  a  écrit  des 
notices  remarquables  surKant,  Adelutjg  et  d'autres  philo- 
sophes allemands;  qui  a  souvent  présidé  la  Société  de  l.i 
Morale  chrétienne;  qui  réunit  enfin  à  la  piété  la  plussoli  Ju 
les  lumières  les  plus  étendues  sur  plusieurs  branches  diis 
connaissances  humaines?  M.  Stapfer  ne  briguera  pas,  j\ii 
suis  assuré,  l'honneur  d'appartenir  à  la  nouvelle  cla«<;i' 
de  l'Institut;  mais  celte  classe  doit  se  faire  elle-méui 


92 


LE  SEIMÉCR. 


un  honneur  de  l'admettre  dans  son  sein.  Tous  les  Clné- 
tiens  de  France  le  regarderaient  comme  leur  représen- 
tant au  milieu  des  philosophes  et  des  publicrstcs  de  noire 
époque. 

Encore  un  ami  de  l'Evangile  que  nous  voudrions  voir 
sur  la  liste  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  poliiiqucF, 
si  toutefois  elle  nomme  des  corrcspondans  à  rctranii;ci-. 
Nous  parlons  de  l'écrivain  supérieur  dont  le  Mémoire  sur 
la  liberté  des  cultes  est  le  meilleur  livre  couronné  dans  un 
concours,  depuis  l'Essai  de  Villers.  Génie  allemand  pour  la 
profondeur  et  la  solidité  de  la  science,  il  est  éminemment 
françaiipour  le  style.  Ses  ouvrages  démentent  chaque  jour 
l'impertinent  aphorisme  de  Jean-Baptiste  Rousseau ,  qui 
prétendait  que  l'on  n'écrit  bien  qu'à  Paris.  M.  Vinet  do  t 
prouver  aux  plus  inciédules  que  l'on  peut  avoir  un  admi- 
rable atticisme  de  pensée  et  de  langage  sans  habiter  l'Alhi:- 
nes  moderne,  et  qu'il  n'est  pas  nécessaire  de  loger  en  fiicc 
du  Louvre  pour  s'exprimer  avec  autant  de  goût,  de  finesse  et 
de  pureté  que  tel  membre,  quel  qu'il  soit,  de  l'Académie 
française.  Mais  ce  qui  le  recommande  surtout  à  nos  yeux  , 
c'est  la  piété  vivante,  la  ferveur  de  persuasion  ,  et,  pour 
ainsi  dire  ,  l'impérieux  besoin  de  rendre  hommage  au 
Christianisme,  qui  respirent  dans  tous  ses  écrits. 

J'aurais  encore  beaucoup  d'observations  à  présenter  sur 
l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques,  cl  je  m'é- 
tonne, en  relisant  mes  notes,  d'avoir  fait  une  si  longue  let- 
tre sans  être  parvenu  à  la  moitié  du  chemin  que  je  me 
proposais  de  parcourir.  Mais  il  est  si  doux  de  parler  de  ses 
amis ,  et  si  rare  d'en  trouver  l'occasion ,  que  je  n'ai  pas  le 
courage  de  m'en  excuser  auprès  de  mes  lecteurs. 


Le  discours  du  trône  à  l'ouverture  de  la  nouvelle  session 
se  compose  i"  d'un  retour  sur  les  événemens  de  l'ouest  et 
sur  les  scènes  du  mois  de  juin  ,  ainsi  que  sur  l'efficacité 
des  moyens  de  répression  à  l'aide  desquels  le  gouvernement 
à  triomphé  de  ses  ennemis;  2"  de  quelques  paroles  sur  l'-if- 
faire  Belge  et  sur  l'intervention  de  la  France  et  de  l'Angle- 
terre ,  qui  n'ont  rien  appris  de  nouveau;  3°  de  la  promesse 
de  plusieurs  projets  de  loi.  Dans  le  discours  prononcé  à  la 
chambre  ,  le  roi  a  annoncé  qu'il  recevait  chaque  jour  des 
assurances  de  paix  des  puissances  étrangères.  Ce  paragraphe 
a  été  omis  dans  la  seconde  édition  du  journal  ministériel 
du  soir  ;  les  bruits  qui  circulent  sur  les  dispositions  peu  bien- 
veillantes de  la  Prusse  semblaient  être  accrédités  par  cette 
suppression  ;  mais  le  Nowelliste  d'hier  déclare  que  c'est  une 
omission  involontaire.  Nous  avons  remarqué  avec  plaisirun 
passage  dans  lequel  le  roi  rend  hommage  à  la  Pi  ovidcnce  des 
belles  récolles  de  cette  année.  Puissent  de  pareilles  paroles 
devenir  tous  les  jours  plus  fréquentes  et  plus  significatives  ! 
Enfin  les  projets  de  loi  ,  promis  par  la  couronne  sont  gi;né- 
ralement  de  ceux  que  réclament  le  plus  impérieusement  les 
besoins  de  nos  institutions;  nous  signalerons  surtout  la  loi 
sur  l'instruction  publique,  qui  ne  saurait  nous  être  donnée 
trop  tôt,  si  elle  est  conforme  à  ce  que  doivent  désirer  les 
amis  de  la  liberté  d'enseignement  et  de  la  liberté  de 
conscience. 


Le  roi ,  en  se  rendant  à  la  séance  d'ouverture  des  Cliain- 
brcs ,  a  été  l'objet  d'une  tentative  d'assassinat.  A  penie  avait- 
il  dépassé  la  tcte  du  Pont-Royal  du  côté  de  la  rue  du  Bac 
qu'un  coup  de  pistolet  est  parti  de  l'une  dos  haies  de  peuple 
qui  couvraientles  côtés  du  pont.  Grâces  à  Dieu,  ni  le  roi  ni 
aucune  personne  de  sa  suite  n'ont  été  atteints.  On  n'est  pas 
encore  parvenu  à  arrêlcrle  coupable.  Si  malheureusement 
la  réalité  du  fait  ne  peut  être  révoquée  en  doute  ,  on  con- 
çoit, en  échange  ,  que  l'atroce  fanatisme  que  décèlerait  un 
pareil  attentat  ait  trouvé  des  incrédules,  et  l'on  pouvait 
prévoir  que  beaucoup  de  gens ,  par  un  motif  ou  par  un 
aatre,  se  montreraient  plus  disposés  à  accuser  la  police 
d'avoir  joué  là  une  comédie  de  sa  façon  ,  qu'à  croire  à  un 


véritable  asiûSiinat.  Nous  saurons  bientôt  la  vérité  à  cet 
égard  :  en  tout  cas,  l'histoire,  et  surtout  celle  de  no 
jours  ,  est-  elle  si  pure  de  toute  souillure  de  ce  genre,  et 
nous  moiitre-t-elle  sous  un  jour  si  rassuiant  les  fruits  des 
passions  politiques  ,  que  nous  avons  de  quoi  nous  étonner 
beaucoup  si,  comme  il  est  probable  ,  I.1  justice  parvient  à 
constater  la  réalité  de  ce  nouveau  régicide? 


Il  est  bien  avéré  maintenant  que  c'est  par  un  homme  qui 
jouissait  de  toute  sa  confiance  et  qu'elle  avait  comblé  de  ses 
bienfaits,  que  la  duchesse  de  Berry  a  été  indignement  tra- 
hie. Le  juif  de  Cologne,  qui  n'a  pas  reculé  devant  la  hon- 
teuse célébrité  qu'il  vient  d'accjuérir  en  vendant  sa  bienfai- 
trice est  l'un  de  ces  convertis  de  la  restauration  ,qui  rappel- 
lent les  convertis  d'un  autre  règne  ,  que  Pélissou  avait 
la  mission  de  catlioliser  et  dont  il  disait  effrontément  que 
pour  les  gagner  «  on  n'était  presque  jamais  allé  à  la  somme 
»  de  cent  francs,  et  que  presque  toujours  on  ctaitresté  exr 
»  trêmeinent  au-dessous.»  Nous  ne  savons  pas  ce  qu'a  coûté 
l'abjuration  de  cet  homme,  neveu  d'un  grand-rabbin  ;  mais 
il  paraît  certiin  qu'il  a  vécu  long-temps  des  secours  que  lui 
fournissait  le  cardinal  Albaiii.  Le  mépris  public  couvre  au- 
jourd'hui le  nom  d'Etienne  Gonzagues  Deutz.  Ce  qui 
est  au  moins  aussi  affligeant  que  sa  conduite  ,  c'est  cello 
de  la  police  qui  l'a  employé.  L'argent  avec  lequel  on  l'a 
acheté  salit  autant  la  main  qui  l'a  donné  que  celle  qui 
l'a  reçu.  Nous  voudrions  pouvoir  nous  persuader  que 
M.  Thiers  n'a  pas  lui-même  trempé  dans  cette  dégoûtante 
lâcheté,  et  qu'il  faut  chercher  les  coupables  dans  la  foule 
de  ces  agens  subalternes  qui  ont  renié  depuis  long-temps 
toute  conscience  et  tout  honneur.  Mais  comment  conserver 
cet  espoir  ,  à  la  vue  d'un  salaire  do  plusieurs  centaines  de 
mille  francs  ,  et  quand  on  entend  les  amis  du  ministre  lui 
attribuer,  tout  comme  ses  adversaires  ,  le  mérite  de  cette 
capture  imjiortante?  La  société  n'en  est  pas  réduite  à  ne 
pouvoir  se  défendre  qu'en  encourageant  la  trahison;  mieux 
lui  vaudrait  d'ailleurs  de  courir  quelques  dangers  de  plus 
que  de  s'en  mettre  à  l'abri  par  de  pareils  movetis. 


ÉCONOMIE  RELIGIEUSE  ET  POLITIQUE. 

d'une  assertion  de  m.  le  comte  d'jrgout  dans  son  rapport 

SUR  LES  colonies  AGRICOLES. 

C'est  une  idée  heureuse  que  celle  d'établir  en  France  des 
colonies  agricoles.  Les  eNpériences  qui  ont  été  faites  en 
Hollande  et  en  Belgique  prouvent  que  ces  colonies,  lors- 
qu'elles  sont  dirigées  par  des  hommes  habiles  et  conscien- 
cieux ,  offrent  un  excellent  moyen  d'employer  des  bras 
valides  inoccupés  ,  d'inspirer  aux  vagabonds  l'amour  du 
travail  ,  et  de  mettre  des  habitudes  morales  à  la  place  des 
vices  que  le  paupérisme  traîne  toujours  après  lui.  Depuis 
long  temps  les  ])hilaiitliropcs  avaient  invité  le  gouverne' 
ment  fiaiiç;iis  à  suivre  l'exemple  donné  pai-  nos  vo  sins. 
Mais  la  restauration  était  tiop  absorbée  dans  les  questions 
purement  politiques,  dans  les  querelles  du  jésuitisme  et  du 
libéralisme,  pour  attacher  un  grand  intérêt  aux  institutions 
philanlhropiques.  Il  faut  dire  aussi,  pour  être  juste,  que  leS 
d'''\  elopprmcns  delà  prospérité  matérielle,  qui  ont  obtenu 
une  progression  constante  pendant  plusieurs  années  ,  rcn 
daieiit  moins  nécessaires  des  élablisscmens  de  ce  genre.  La 
révolution  de  juillet  en  a  fait  sentir  le  besoin,  d'abord  ,  en 
occasionaiit  une  diminution  temporaire  dans  les  moyens 
de  travail,  ensuite  et  surtout  eu  ouvrant  une  plus  libre 
carrière  aux  passions  des  classes  inférieures.  Le  torrent  a 
non  seulement  va  se  fermer  plusieurs  de  ses  issues ,  mais  il 
est  devenu  lui-même  plus  fort  et  plus  impétueux. 

M.  le  comte  d'Argout,  qui  apporte  de  grandes  lumières 
dans  la  discussion  des  sujets  d'économie  politique,  ne  s'est 
pas  dissimulé  celte  nouvelle  nécessité  de  notre  époque.  Le 
rapport  qu'il  vient  de  publier  sur  les  colonies  agricoles 
montre  qu'il  s'occupe  avec  zèle  de  rainélioration  mnlériellt» 
des  classes  pnpulaiies.  Mallieurcuseineni  il  ne  s'agit  encore 


LE  SEMEUR. 


93 


((uc  d'une  commission  iiomnirf  pour  oxamincr  la  question 
des  colonies  ,  et  nous  savons  trop  eu  France  que  les  com- 
missions ne  font  licn  ou  piosc[uc  rien.  Elles  servent  d'en- 
seigne pour  amuser  les  S|)ectatenrs,  et  de  texte  aux  ministres 
pour  discourir  sur  leurs  bonnes  intentions  à  la  tribune  na- 
tionale ;  mais  des  résultais  positifs,  on  ne  peut  guère  en 
attendre.  Au  soi  tir  des  trois  jours,  le  gouviincmcnt  a 
nommé  ii2  ne  sais  coud)ieii  de  commissions  pour  l'instruction 
primaire  ,  pour  le  Pantliéeui  ,  pour  l'examen  de  plusieurs 
lois  civiles  et  pén.iles  ;  qu'ont-elles  fait?  Peu  de  chose  ,  si 
même  elles  ont  fat  quelque  chose.  Des  noms  propres  ont 
figuré  dans  le  Moniteur  ;  on  s'est  réuni  deux  ou  tro^s  fois 
pour  se  reconnaître,  et  tout  a  été  dit.  Espérons  que  la  nou- 
velle comm  ssion  sur  les  colonies  agricoles  ne  voudra  pas 
être  accusée  de  la  même  négligence  ,  et  qu'elle  réalisera 
lout  ce  qu'on  doit  se  promettre  d'une  réunion  d'hommes 
i  c'airés  et  de  bons  citoyens. 

En  attendant,  nous  croyons  devoir  siguiilei-  une  assertion 
qui  tious  parait  fausse,  ou  plutôt  une  grande  lacune  dans  le 
1  apport  de  M.  d'Argout.  Que  se  propose-t  on,  en  établissant 
des  colonies  agricoles?  Deux  qbjcts,  il  nous  semble.  Le  pre- 
mier ,  c'est  de  donner  du  IravMil  et  du  pain  à  ceux  qui  en 
manquent;  l'autre,  c'est  d'améliorer  ,  de  moraliser  les  ha- 
bitudes des  classes  populaires.  Ou  atteindra  le  but  matériel, 
I  n  dounant  aux  vagabonds  des  landes  à  défrichei-  ;  mais  le 
but  moral  ,  comment  l'atleindra-l-on  ?  Lorsque  la  colonie 
de  Frederichs-Oord  fut  établie  en  Ilollaudcj  les  fondateurs 
de  cet  établissement  n'oublièrent  pas  le  puissant  mobile  des 
idées  religieuses.  Ils  avaient  compris  qu'il  ne  suffit  point  de 
donner  à  des  mend;ans  démoralisés  un  sol  à  cultiver,  mais 
qu'il  faut  leur  offrir  surtout  une  religion  à  croire  et  à  pra- 
tiquer. On  trouve  dans  les  réglemcns  de  la  colonie  de 
F.  eJcrichs-Oord  plusicui  s  articles  sur  l'éducation  religieuse 
de  la  jeunesse ,  sur  la  fréquentation  du  service  divin  dans 
les  temples  et  sur  les  habitudes  de  piété  qu'il  convient  d'ins- 
piier  aux  colons.  L'un  des  premiers  soins  des  directeurs 
consista  même  à  distribuer  des  exemplaires  de  la  Bible  dans 
les  maisons  de  l'établissement.  On  employait  de  cette  ma- 
nière les  deux  leviers  qui  agissent  le  plus  fortement  sur 
riionime  :  le  Christianisme  et  le  travail.  On  n'essayait  pas 
de  le  faire  vivre  seulement  de  pain;  on  lui  fournissait  en- 
core «  toute  parole  qui  sort  de  la  bouche  de  Dieu.  »  M  is 
de  ces  deux  forces,  M.  d'Argout  paraît  n'avoir  souci  que 
d'emplovcr  la  dernière,  le  travail  ;  et  il  laisse  les  croyances 
religieuses  en  dehors  de  sou  projet, comme  s'il  n'avait  rxn 
à  leur  demander  pour  une  colonie  agricole  ! 

On  s'explique  la  pensée  du  ministre  ,  quand  on  lit  dans 
son  rapport  la  phrase  suivante  :  «  La  prospérité  matérielle 
>i  des  Etats  agit  puissamment  sur  l'amélioration  morale  des 
)'  peuples.  »  C'est-à-diie  que  M.  d'Argout  veut  arriver  à  la 
moralité  parle  bien-être  physique ,  qu'il  espère  de  créer 
des  mœurs  en  procurant  des  moyens  d'existence  ,  et  qu'il 
croit  former  un  peuple  vertueux  parce  qu'il  l'auia  bien 
nourri ,  bien  vêtu  et  bien  logé.  Cette  proposition  n'est  pas 
complètement  fausse;  il  est  certain  que  les  membres  des 
classes  inférieures  sont  d'autant  plus  démoralisés  qu'ils  sont 
plus  misérables,  que  les  oisifs,  les  vagabonds,  les  mendians, 
«ontractcnt  de  détestables  moeurs  par  le  fait  même  de  leur 
vagabond;ige  et  de  leur  état  de  mendicité  ,  et  que  l'aisance 
jointe  au  travail  peut  exercer  une  salutaire  influence  sur  le 
caractère  moral  d'un  peuple.  Mais  en  accordant  tout  cela  , 
nous  r.'en  peisslous  pas  moins  à  soutenir  que  la  proposition 
inverse  de  celle  de  M.  d'Argout  est  plus  généralement  vraie 
et  juste.  Nous  pensons  que  c'est  ramélioration  morale  des 
peuples  qui  produit  habituellement  leur  prospéi  ité  maté- 
r.elle  ,  et  non  leur  prospérité  matérielle  qui  produit  nue 
amélioration  morale.  Le  bien-être  physique  resuite  de  la 
moralité  bien  plus  sûrement  que  la  moralité  ne  résulte  du 
bien-être  physique.  Avec  de  bonnes  mœurs  on  se  créera  des 
moyens  d'existence;  mais  la  flicilité  des  moyens  d'existence 
ne  crée  pas  toujours  ,  il  s'en  l'aut  de  beaucoup  ,  les  bonnes 
mœurs.  Une  population  vertueuse  obtiendra  bien  certaine- 
ment tout  ce  qui  est  nécessaire  aux  besoins  ,  et  même  au 
confortable  de  la  vie; mais  l'abondance  ne  fera  pas  sortir  Je 
son  sein  une  population  vertueuse. 

S'il  était  nécessaire  de  citer  des  preuves  pour  appuyer 
une  opinion  qui  porto  avec  elle  son  évidence,    nous  invo- 


querions le  témoignage  de  l'histoire  de  tous  les  pays,  et 
surtout,  du  nôtre.  Nous  ne  voyons  pas  en  France  que  les 
bonnes  mœurs  aient  gagné  quelque  chose  par  l'accroisse- 
incut  des  richesses  nationales.  Si  l'on  étudie  avec  attention 
l'état  moral  des  classes  populaires  ,  on  y  trouvera  que  les 
ouvriers  dont  la  main  d'œuvre  est  le  mieux  payée  se  distin- 
guent ordinairement  des  autres,  non  par  des  qualités  meil- 
leures ,  niais  par  des  vices  plus  grossiers.  Demandez  aux 
cliels  de  fabi  iqucs  qui  Is  sont, parmi  les  gens  qu'ils  emploient, 
ceux  qui  se  livrent  le  plus  Iri'quemment  aux  excès  de  l'i- 
vrognerie, aux  folles  dépenses  de  la  vanité,  ceux  qui  ont  le 
moins  d'ordre,  de  prévoyance  et  d'économie  ,  ceux  qui  ne 
rougissent  point  des  passions  les  plus  dégradantes,  ceux  en- 
fin qui  contractent  des  dettes  qu'ils  ne  prennent  jamais  soin 
de  payer;  et  les  chefs  de  fabriques  vous  répondront  que 
les  plus  corrompus  sont  ceux  qui  gagnent  le  salaire  le  plus 
tle\é.  Voyez  encore  les  coalitions  d'ouvriers  de  la  capitale; 
ce  ne  sont  pas  les  pauvres  mana'uvi  es  qui  gagnent  vingt- 
cinq  sous  par  jour  qu'on  a  vus  criant ,  hurlant  des  menaces 
incendiaires  contre  leurs  chefs  d'atelier  ,  brisant  les  ma- 
chines, jetant  des  pierres  dans  les  vitres  des  manufactures  ; 
mais  ce  sont  des  ouvriers  qui  gagnent  quatre  à  six  francs  par 
jour  :  ceux-là  ont  été  les  tapageurs  ,  les  émeiUiers  des  rues 
de  Paris. 

Noire  o'oservation  devient  encore  plus  frappante  ,  lors- 
qu'on l'applique  au  projet  des  colonies  agricoles. Quels  sont 
les  individus  dont  elles  se  trouveront  peuplées?  On  ramas- 
sera des  êtres  dégradés  ,  avilis  ,  des  misérables  sans  feu  ni 
lieu  ,  accoutumés  à  une  vie  de  débauche  et  de  passions 
elfiénées,  les  parias  de  la  société  française.  Vous  donnerez 
à  ces  gens-là  un  champ  ,  des  outils  et  une  hutte;  puis  vous 
leur  direz  :  Faites  sortir  une  récolte  de  ce  champ, à  la  sueur 
de  votre  front.  Rien  de  plus  louable  en  principe;  mais  qui 
vous  promet  que  ces  malheureux  consentiront  à  se  sou- 
mettre à  la  nécessité  du  travail?  Vous  les  y  contraindrez  : 
soit;  mais  un  travail  forcé  ne  moralise  pas  ,  il  démoralise  ; 
il  n'améliore  pas,  il  pervertit  et  dégrade;  on  ne  le  voit  que 
trop  dans  les  colonies  où  règne  l'esclavage.  Accordons  ce- 
pendant que  vous  peuplerez  vos  landes  incultes  de  pauvres 
ouvriers  qui  ne  demandent  pas  mieux  que  d'avoir  du  tra- 
vail et  de  se  procurer  par  eux-mêmes  des  moyens  d'exis- 
tence. Ils  jouiront  d'un  bien-être  qu'ils  ne  possédaient  pas 
auparavant  ;  ils  pourront  faire  des  dépenses  qui  leur 
étaient  interdites  dans  leur  ancien  état  de  dénuement  • 
mais  qui  vous  assure  qu'ils  emploieront  ce  bien-être  d'une 
nianièie  convenable?  Qui  vous  garantit  que  ces  dépenses 
ne  seront  pas  dirigées  vers  des  objets  inutiles  ou  même 
dangereux?  Et  si  vous  n'aviiz  dans  votre  établissement 
que  des  gens  ivrognes,  vaniteux,  jaloux  les  uns  des  autres,  se 
querellautet  s'entre  nuisant  chaque  jour,  combien  de  temps 
durerait  votre  colonie?  Il  est  probable,  cependant,  que 
vous  en  arriveriez-là,  si  vous  vous  borniez  à  donner  du 
bien-être  physique,  de  la  prospérité  matérielle  à  vos  colons 
sans  vous  occuper  de  leur  procurer  en  même  temps  des 
moyens  d'éducation  religieuse  et  morale.  Vous  auriez  en 
dernière  analyse  ,  quelques  bruyères  de  moins  dans  le  pays, 
quelques  misérables  de  moins  à  nourrir  avec  les  dons  de  la 
clurité  publique  ,  mais  vous  n'auriez  pas  une  population 
p!us  morale  ;  ou  si  le  petit  nombre  prenait  de  bonnes  habi- 
tides,  en  devenant  travailleur  et  propriétaire,  la  masse 
conserverait  toutes  ses  passions  ,  tous  ses  vices  ,  et  plusieurs 
descendraient  mênic  encore  plus  bas  dans  leur  immoralité. 

Cousidéi  ons  l'exemple  que  nous  donnent  nos  maîtres  eu 
fat  de  colonisation  :  les  Américains  du  Nord.  Dès  qu'ils 
llindeut  un  village  nouveau,  ils  commencent  par  y  établir 
un  temple  ,  une  école  et  une  imprimerie.  Ils  savent  bien 
que  ce  n'est  pas  assez  d'avoir  du  travail  et  des  moyens  fa- 
ciles d'existence  pour  l'amélioration  morale  des  hommes 
mais  qu'il  faut,  avant  tout,  pour  que  le  travail  lui-même- 
paisse  prospérer,  des  croyances  religieuses ,  une  solide  ins- 
truction et  des  journaux  qui  propagent  les  connaissances 
utiles.  Lorsque  les  Aniéncaii.s  ont  fondé,  sur  les  côles 
d'xV.friquc  ,  la  coKniie  de  Libéria  eu  faveur  des  noirs  affran- 
chis ,  ils  n'ont  eu  garde  d'oublier  le  Christianisme,  et  ils  v 
ont  envoyé  de  sages  et  pieux  missionnaires  comme  les  pre- 
miers eclaireurs  de  la  civilisation.  L'établissement  de  Libé- 
ria jouit  maintenant   d'une  prospérité    croissante  ,    après 


94 


LE  SEMEIR. 


avoir  trionipht-  des  plus  icniblcs  obstacles;  en  serait-il  de 
même  si  l'Evangile  n'avait  pas  été  appelé  au  secours  de  la 
philanthropie  ;  s'il  u'avait  p|as,poar  ainsi  dire,  présidé  à  la 
naissance  de  Libéria  ,  et  béni  son  berceau  ? 

Nos  colonies  afjricoles  de  France  rencontreront  aussi  de 
nombreux  obstacles,  soit  dans  les  hommes,  soit  dans  les 
choses;  il  est  donc  essentiel  de  se  préparer  à  les  combattre 
et  à  vaincre.  Si  ces  lignes  viennent  sous  les  yeux  de  M.  d'Ar- 
gout  ou  d'un  membre  de  la  coir.mission  qu'il  a  nommée, 
nous  les  prions  de  se  demander  sérieusement  ce  qu'ils 
croient  pouvoir  mettre  à  la  place  du  Christianisme.  Ils  no 
tarderont  pas  à  reconnaître  qu'en  se  privant  de  l'appui  des 
croyances  chiétiennes ,  ils  n'entreprendraient  qu'une  œuvre 
incomplète,  sinon  morte  en  naissant;  et  leur  amour  du 
bien  public  leur  fera  un  devoir  de  ne  pas  exposer  nos  colo- 
nies a  une  ruine  imminente.  Nous  ne  demandons  pas  qu'on 
élève  des  temples  fastueux  dans  ces  nouveaux  établisse- 
mens;  nous  demandons  encore  moins  qu'on  y  envoie  des 
missionnaires  t'irbulens  et  fanatiques,  comme  l'étaient  la 
plupart  de  ceux  de  la  restauration  ;  il  n'y  avait  eu  tout  cela 
que  l'abus,  non  la  réalité  du  Christianisme.  Mais  nous  dé- 
sirons ,  dans  l'intérêt  même  de  ces  colonies  et  de  la  France  , 
que  la  religion  pure  et  sainte  de  Jésus-Christ ,  la  religion  de 
la  Bible  soit  enseignée  aux  colons.  Le  pouvoir  ,  du  reste, 
n'a  presque  rien  à  faire  pour  cet  objet  qu'à  laisser  faire,  en 
fournissant  aux  hommes  pieux  des  facilités  pour  agir  sur  la 
population  qu'il  réunira  dans  les  colonies  agricoles.  Qu'il 
adiesse  un  appel  aux  chrétiens  de  France,  et  ils  ne  man- 
queront pas  d'y  répondre. 


DE    L'IIVCREDULITE  *. 

Le  cœur  humain  est  naturellement  incrédule;  car  l'in- 
crédulité, si  l'on  remonte  à  la  source  d'où  elle  se  r,épand 
comme  un  fleuve  parmi  les  hommes  ,  n'est  pas  autre  chose 
que  l'expression  de  la  prépondérance  originelle  de  la  chair 
sur  l'esprit,  du  corps  sur  l'âme  ,  des  appétits  sensuels  sui- 
les  besoins  de  notre  nature  morale.  La  matière  veut  être 
servie  au  lieu  d'être  servante;  et  la  matière  qui  règne,  c'est 
le  matérialisme.  11  ne  faut  donc  pas  être  surpris  qu'il  y  ait 
eu  dans  tous  les  temps  beaucoup  d'incrédules;  l'homme  ne 
peut  soumettre  sa  chair  à  l'esprit;  en  d'autres  termes,  il  ne 
peut  croire  que  par  un  don  de  Dieu. 

Mais  il  est  des  époques  où  l'incrédulité  se  fait  illusion  à 
elle-même,  en  adoptant  des  idées  superstitieuses  à  la  place 
des  doctrines  pures  de  l'Evangile  :  l'extrême  crédulité  de 
l'esprit  jette  alors  un  voile  sur  l'incrédulité  du  cœur.  Il  est 
aussi  des  époques  où  ,  sans  se  faire  illusion  à  elle  même  , 
l'incrédulité  se  cache  sous  des  formes  religieuses; elle  craint 
de  se  voir  ou  de  se  laisser  voir;  elle  s'enveloppe  du  man- 
teau des  pratiques  cérémonielles  ,  comme  ces  enfans  égarés 
qui  se  couvrent  d'un  masque  dans  leurs  déréglemeus,  pour 
ne  pas  exposer  à  l'opprobre  le  nom  qu'ils  ont  reçu  de  leurs 
pères. 

?*•  Aujourd'hui ,  ou  plutôt  depuis  près  d'un  siècle,  l'incré- 
dulité ne  connaît  plus  de  pudeur  ni  de  frein  ;  elle  a  brisé 
successivement  toutes  les  entraves  des  formes  religieuses  ; 
elle  marche  à  front  levé.  S'asseoir  au  banc  des  moqueurs 
n'est  plus  une  honte;  c'est  une  force  de  caractère  ou  une 
audace  de  pensée  dont  on  se  fait  gloire.  Il  y  a  mêu.e  des 
hommes  qui  se  louent  d'une  incrédulité  plus  grande  que 
•  celle  qu'ils  éprouvent  réellement;  ils  rougissent  de  se  con- 
former au  culte  extérieur,  comme  dans  les  siècles  passés  on 
rougissait  de  ne  s'y  point  conformer  ,  et  ils  se  vantent  d'a- 
voir anéanti  des  craintes  religieuses  qu'ils  ont  peine  à  con- 
tenir :  nouvelle  espèce  d'hypocrisie.  On  était  autrefois  hy- 
pocrite de  piété;  on  est  maintenant  hypocrite  d'impiété. 

Chose  encore  bien  remarquable!  il  y  a  cinquante  ans, 
c'était  surtout  dans  les  grandes  villes,  parmi  les   classes  Ict- 

'  Nous  summes  heureux  de  pouvoir  offrir  d'avance  à  nos  lecteurs  ce 
fragment  exiiaitd'uu  Disco.irsde  M.  Fi'licc.  qui  paraîtra,  dans  le  courai  t 
de  la  semaine,  sous  le  titre  suivant  :  Du  Ministère  évangélique  dans  ses 

rapports  avec   l'état  actuel  des  JEglises  reformées  de  France. iu-8*. 

Chez  Risler,  rue  de  l'Oratoire,  a*  6. 


trées  ,  dans  les  rangs  de  ceux  qui  s'appelaient  philosophes  , 
et  qui  avaient  fait  du  moins  quelques  études  superficielles  ; 
c'était  là  que  l'incrédulité  se  posait  avec  orgueil  en  face  du 
inonde,  là  qu'elle  s'élevait  triomphante  et  environnée  d'hom- 
mages. Parmi  les  classes  laborieuses ,  au  contraiie  ,  et  dans 
les  campagnes,  la  foi  chrétienne  était  respectée;  on  y  ob- 
servait avec  zèle  les  formes  extérieures,  et  l'incrédule  y  eut 
trouvé  pour  ses  opinions  une  invincible  défiance.  De  nos 
jours  ,  c'est  précisément  l'opposé.  Les  hommes  les  plus 
éminens  par  leurs  lumières  sentent  le  besoin  d'avoir  une 
foi  leligieuse,  et  s'ils  n'adoptent  pas  le  Christianisme  ,  plu- 
sieurs lui  accordent  volontiers  de  solennels  témoignages 
d'admiration.  Mais  c'est  à  présent  dans  nos  petites  villes  et 
parmi  les  moins  instruits  que  s'est  réfugiée  l'incrédulité  du 
dernier  siècle;  l'héritage  de  cette  philosophie  moqueuse  et 
arrogante  est  tombé  aux  mains  de  ceux  qui  habitent  de 
pauvres  chaumières  Etrange  contraste!  singulières  vicissi- 
tudes des  opinions  humaines  !  la  science  qui  était  incrédule , 
il  y  a  un  demi-siècle,  ne  veut  plus  l'être ,  et  l'ignorance,  qui 
ne  l'était  pas  alors,  s'obstine  à  le  devenir!  L'Evangile  est 
maintenant  honoré  de  ceux  qui  le  tournaient  en  ridicule  , 
et  il  est  raillé  de  ceux  qui  le  respectaient  !  Cette  espèce 
d'irréligion,  qui  adopte  les  plus  ignobles  sarcasmes  pour 
des  argumens,  n'a  fait  que  changer  de  place,  et  ce  qu'elle 
a  perdu  en  hauteur  elle  le  gagne  en  superficie. 

Que  faire  pour  guérir  la  plaie  de  l'incrédulité?  Il  semble, 
au  premier  abord  ,  qu"'il  existe  un  moyen  tout  simple  :  mon- 
trer aux  hommes  qui  ne  croient  plus  les  motifs  qu'ils  au- 
raient de  croire;  employer  auprès  des  incrédules  la  voie  du 
raisonnement;  leur  prouver  par  des  argumens  solides  la 
divine  inspiration  des  Ecritures  et  la  vérité  du  Christia- 
nisme; répondre  à  leurs  objections;  en  un  mot ,  prêcher  de 
l'apologétique.  M  lis  un  peu  de  réflexion,  et  l'expérience 
surtout,  nous  apprennent  que  ce  moyen  de  réveiller  les 
incrédules  ne  conduit  presque  jamais  au  but  où  l'on  vou- 
lait parvenir.  Le  remède  est  inefficace,  parce  qu'il  attaque 
le  mal  où  il  n'est  pas,  et  qu'il  ne  l'attaque  pas  où  il  est. 

La  plupart  des  hommes  irréligieux,  particulièrement  daiu 
les  campagnes  ,  sont  arrivés  à  l'incrédulité  ,  non  par  le  che- 
min de  la  science  ,  mais  par  celui  des  mauvaises  œuvres.  Ils 
ont  peu  lu  les  ouvrages  des  adversaires  du  Christianisme, 
et  ce  qu'ils  en  ont  compris  et  retenu  se  borne  à  dis  moque- 
ries qui  ne  soutiennent  pas  la  discussion.  Ils  ignorent  les  ar- 
gumens sérieux  qu'on  oppose  à  la  vérité  des  doctrines  de 
l'Ecriture;  leur  irréligion  ne  résulte  pas  d'un  ensemble 
d'idées  ,  m  lis  d'un  ensemble  de  passions  charnelles.  Que 
servirait-il  de  prêcher  de  l'apologétique  à  de  tels  incrédu- 
les ?  Répondre  à  des  objections  qu'ils  ne  connaissent  pas  , 
ce  serait  les  leur  fournir  plutôt  qae  les  leur  ôter;  ils  s'em- 
pareraient desi  armes  qu'on  aurait  imprudemment  em- 
plovées  pour  les  soumettre,  et  leur  nature  corrompue  chan- 
gerait en  poison  le  remède  même  qu'oM  destinait  à  Ip_s 
guérir. 

Qu'est-ce  ,  d'ailleurs ,  que  des  paroles  pour  vaincre  des 
vices?  et  que  peut  le  raisonnement  pour  déraciner  des  p  is- 
sions  ?  Lorsque  le  Sam.irltain  rencontra  un  homme  à  demi- 
mort  sur  le  chemin  de  Jérico  ,  essayat-il  de  le  guérir  par  de 
longs  discours  .i*  Non;  il  vint  vers  cet  homme,  il  banda  ses 
plaies ,  et  il  versa  de  l'huile  et  du  vin  ;  puis  il  le  mit  sur  sa 
monture,  et  le  mena  dans  une  hôtellerie  et  prit  soin  de  lui. 
Eh  bien  !  les  incrédules  sont  aussi ,  dans  un  sens  spirituel  , 
des  hommes  blessés  et  presque  morts;  nous  devons  aussi 
leur  porter  secours;  mais  l'huile  tt  le  vin  qui  peuvent  cica- 
triser leurs  plaies  ne  se  trouvent  pas  dans  de  savantes  argu- 
mentations, l'hôtellerie  où  il  faut  les  conduire  n'est  pas  la 
science  humaine,  et  le  pasteur  ne  prendrait  aucun  soin  de 
leur  guérison  en  se  bornant  à  discourir  avec  eux. 

Li  simple  apologétique  peut  quelquefois  aplanir  1j 
roule  qui  mène  à  l'Evangile  et  dissiper  d'injustes  préven-' 
lions;  elle  peut  surtout  fortifier  dans  ses  croyances  uneâmc 
déjà  religieuse;  mais  ouvrir  les  oreilles  des  sourds  et  les 
yeux  des  aveugles;  mais  ranimer  des  os  secs  et  souffler  en 
eux  une  nouvelle  respiration  de  v.e,  l'apologétiqre  ne  le. 
peut.  Quand  la  foi  chrétienne  est  sortie  d'une  àme  d'homme, 
elle  n'y  rentre  point  par  rintelligence,  mais  par  le  cœur, 
et  le  cœur  ne  s'ouvre  qu'à  la  Parole  de  Dieu  accompagnée 
de  l'Esprit  de  Dieu. 


^.T-=§^'^-^ 


LÉ  SEMEUtt. 


05 


Pour  tiioniphei-  de  riircligioii ,  la  voie  du  raisonnement 
rsl  donc  iiisuffisaiilc  en  théorie  ,  presque  loujouis  stérile  en 
pratique  ;  et  notre  question  revient  dans  tonte  sa  force  : 
Que  faire  contre  rincrédulitc?  comment  ramener  à  l'E- 
vainj.lc  les  hommes  qui  n'ont  conservé  que  le  nom  de 
i  hrélien  ? 

Une  prière  humble  et  confiante,  qui  n'attend  lien  de  soi, 
mais  qui  espère  tout  de  D;en  ;  une  prière  inspirée  pai'  cette 
douce  chanté  qui  n'oublie  ni  n'exilut  personne,  tel  est  le 
premier  remède  que  nous  devons  opposer  aux  p.  ogres  de 
l'incrédulité.  Danslagrande  cause  du  Christianisme,  la  vic- 
toire est  assurée  à  qui  sait  combattre  avec  le  Tout-Puissant. 

Mais ,  dans  un  ordi'e  de  choses  inférieur,  il  y  a  encore  des 
moyens  que  le  ministre  de  l'Evangile  peut  employer  avec 
succès  contre  l'irréligion.  Si  les  incrédules  ne  viennent  plus 
dans  sou  temple,  il  doit  se  rendre  ,  lui,  dans  leur  maison 
et  s'asseoir  à  leur  hbyer;  uou  poml  peut-être  dans  leurs  jours 
defiite  et  de  réjouissances,  la  prospérité  du  monde  endurcit 
trop  le  cœur  ingrat  de  l'homme!  mais  dans  leurs  jours  de  re- 
vers et  de  deuil.  Voici  l'incrédule  frappé  dans  sa  fortune, 
dans  ses  entreprises  ,  dans  sa  famille  ,  dans  sa  personne. 
L'indigence  le  saisit  et  le  courbe  sous  un  joug  de  fer  ;  il  ar- 
rose de  ses  larmes  le  corps  in  n'mé  d'une  épouse,  d'un  en- 
fant ,  d'un  ami  ;  il  est  atteint  lui-mtîme  d'une  grave  mala- 
die, et  les  ténèbres  de  la  tcm.t)e  se  découvrent  à  ses  yeux 
épouvantés.  Eh  bien  !  dans  ces  momeus  d'angoisses  et  de 
terreur  ,  hâtons  -  nous  d'aller  tuprès  de  l'incrédule  et 
de  lui  apporter  les  consolations  du  Dieu  fort.  Pour  rem- 
placer les  richesses  qu'il  a  perdues,  offrons  -  lui  le  plus 
précieux  de  tous  les  trésors,  le  pardon  de  ses  péchés  en 
Jésus  -  Christ  it  la  paix  des  enfans  de  Dieu.  A  son  âme 
brisée  par  une  douloureuse  séparation,  présentons  les  ma- 
gnifiques espérances  de  l'immoiUalité.  Rassurons-le  contre 
les  terreurs  du  sépulcre  en  lui  parlant  des  miséricordes  in. 
finies  du  Seigneur,  qui  ne  veut  pas  qu'aucun  périsse ,  mais 
q^ue  tous  viennent  à  la  repentance.  A  chacune  des  soufFran 
ces  qu'il  endure,  à  tant  de  maux  que  le  monde  ne  peut 
guérir,  essayons  d'opposer  des  remèdes  efficaces  puisés  dans 
l'Evangile  ;  et  qu'il  apprenne  de  nous  que  la  piété  est  utile 
â  toutes  choses,  ayant  les  promesses  de  la  vie  présente  et  de 
celle  qui  esta  vcn  r.  Alors  peut  être,  avec  la  béuédiction 
d'en  liaut,  il  daignera  nous  écouter;  son  cœur  ,  abattu  déjà 
par  l'affliction  ,  ne  refusera  plus  de  s'humilier  daus  le  sen- 
t'ment  de  ses  misères  ;  il  invoquera  le  Dieu  sauveur,  et  il 
s'écriera  dans  l'effusion  de  sa  reconnaissance  :  Heureux  ceux 
qui  pleurent,  car  ils  seront  consolés. 

L'expérience  prouve  que  ce  n'est  point  là  une  vainc 
illui  ou;  cir  si  l'on  cherchait  les  causes  visibles  qui  ont 
transformé  des  milliers  d'incrédules  en  chrétiens,  on  ti  ouve- 
rait  que  ,  pour  le  plus  grand  nombre  ,  le  malheur  a  été  le 
principal  inslrumentde  leur  retour  à  l'Evangile.  Aussi  long- 
temps que  le  ciel  est  beau,  l'air  pur,  Ja  route  unie ,  et  que 
le  soleil  brille  sur  l'horizon  ,  le  voyageur  présomptueux 
repousse  avec  dédain  le  guide  qui  s'offi-e  à  lui  pour  le  con- 
duire; il  veut  marcher  seul  et  régler  ses  pas  sur  sa  propre 
volon'é.  Mais  que  la  nuit  vienne  et  l'enveloppe  de  st  n  om- 
bre épaisse;  que  le  tonnerre  gronde;  q^ue  sa  route,  naguère 
unie,  se  hérisse  de  rochers  ou  se  creuse  en  abîmes;  et  ce 
même  voyageur  tend  .a  les  mains,  en  suppliant,  vers  le  gé- 
néreux ami  que  son  orgueil  avait  repoussé  ;  il  le  coi  jurera 
avec  larmes  de  lui  montrer  le  droit  chem  n;  et,  au  terme 
du  voyage  ,  il  se  plaindra  de  n'avoir  pas  assez  de  re- 
connaissance pour  le  guide  qui  l'aura  préservé  de  tant  de 
périls. 

Voix  dumalheur,  voix  puissanteet  redoutable,  sois  bénie. 
Tu  parles  plus  haut  que  tous  les  discours  de  la  sapesse  hu- 
maine; tu  pénètres  plus  avant  que  toute  l'éloquence  des 
plus  habiles  orateurs.  A  toi  donc  d'amoUirces  âmes  rebelles 
qui  rejettent  avec  un  stupide  mépris  les  avertis  emens  de 
l'Evangile  ;  à  toi,  de  réveiller  ces  consciences  qui  s'endor- 
ment sur  la  couche  impure  que  leur  ont  faite  les  passions. 
Amertumes  du  péché,  angoisses  des  cxurs  éloignés  deDieu' 
terreurs  de  la  mort,  immenses  fléaux  .'  vieux  et  fidèles  ap' 
puis  de  la  prédication  chrétienne,  vous  vous  liguerez  avec 
nous  contre  l'incrédulité  du  monde,  et  vous  marcherez  les 
premiers  dans  ce  bon  combat.  Non,  vous  ne  faillirez  point  à 
remplir  cette  sainte  mission  :  nous  en   avons  pour  garant 


l'infaillible  promesse  du  Seigneur!  Il  châtie  ceux  qu'il 
aime,  et  le  siècle  tout  entier  se  lève,  en  attestant  qu'il  nous 
anue  assez  encore  pour  nous  frapper. 

Il  existe  enfin  un  moyen  puissant  de  prévenir  l'incrédu- 
lité, c  est  l  uistruction  de  l'enfante.  Il  se  peut  que  je  me 
trompe;  mais  il  me*emble  que,  de  tontes  les  fonctions  du 
mnnslere  evangélique,  l'instruction  de  l'enfance  est  la  plus 
importante,  la  plus  essentielle. 

Laissons  donc  venir  à  nous  les  petits  enfans,  ou  plutôt 
cherchons-les,  comme  on  cherche  une  perle  de  grand  prix, 
pour  les  amener  à  nos  instructions  et  dans  nos  écoles.  N'at- 
tendons point,  puurles  faire  souvenir  de  leur  Créateur  que 
les  j.iurs  soient  venus  où  ils  diraient:  Nous  n'y  prenons  plus 
de  plaisir.  Présentons  à  leurs  âmes  ,  flexibles  encore  et  naï- 
ve» ,  les  grandes  vérités  ,  les  solennelles  déclarations  du 
Christianisme.  L'Evangile,  si  simple  et  si  pur,  offre  tant  de 
sublimes  harmonies  avec  le  premier  âge  de  l'homme  !  Le 
vieillard  lui-même,  lorsqu'il  veut  être  véritablement  chré- 
tien ,  ne  doit-il  pas  redevenir  un  petit  enfant?  Il  y  a  aussi 
tanl,d'aUrait,  je  ne  sais  quel  charme  paisible  et  doux,  à 
parler  de  Jésus,  du  Sauveur  qui  est  né  dans  une  étable  et 
qui  est  inort  sur  une  croix  ,  à  ces  enfan?  que  l'orgueil  de  la 
raison  n'a  pas  encore  égarés ,  que  des  passions  orageuses 
n  ont  pas  encore  flétris  ,  et  qui  ne  connaissent  de  la  vie  hu- 
"^'""^  q^^^cs  jours  les  plus  sereins!  Et  quelle  longue  espé- 
rance de  fol  et  de  bonnes  œuvres,  lorsque  l'un  de  ces  petits 
enfans  se  convertit  au  Seigneur  !  Il  n'aura  pas  attendu  jus- 
qu  à  la  neuvième  heure  du  jour  ou  jusqu'au  soir  pour  com- 
meucerson  travail;  il  pourra  consacrer  toute  une  carrière 
d  homme  à  croire,  à  aimer ,  à  obéir  ;  et ,  parti  plus  tôt  que 
les  autres ,  il  ira  sans  doute  aussi  plus  loin  ,  avant  de  des- 
cendre dans  la  tombe.  Oh  !  que  l'enfance  nous  soit  toujours 
chère;  qu'elle  soit  l'objet  de  notre  plus  tendre  sollicitude  ; 
aplanissons  devant  ses  pas  le  sentier  de  l'Évangile;  prions 
avec  elle  et  pour  elle.  Ainsi ,  nous  attaquerons  l'incrédulité 
daus  sou  germe. 

Il  arrivera  même,  plus  d'un  exemple  l'atteste,  que  la 
conver$;oa  des  enfans  deviendra  ,  entre  les  mains  du  Sei- 
Speur,  le  moyen  de  réveiller  leurs  païens.  La  voi::  de  la 
piété ,  sur  les  lèvres  de  l'enfance  ,  est  plus  pénétrante  ,  par- 
ce qu'elle  est  plus  simple  et  plus  expansive.  Un  père  de 
fimille  sera  quelquefois  plus  ému  de  la  parole  de  son  fils 
ou  de  sa  fille  que  de  celle  des  pasteurs  de  son  éplise  •  et  en 
voyant  que  la  foi  chrétienne  a  changé  le  caractère  de  ses 
enfans  ,  qu'ils  sont  devenus  plus  sérieux,  plus  obéissans, 
plus  charitables  ,  plus  empressés  à  rendre  heureux  tout  ce 


donc  au  fond  de  ces  dogmes ,  que  j'ai  méprisés  sans  "les 
connaître  ,  une  force  capable  de  changer  le  cœur  humain  ! 
Il  resterait  beaucoup  à  dire  encore  sur  les  movens  que 
doivent  employer  dans  notre  siècle  les  serviteurs  de  l'Evan- 
gile pour  arrêter  les  progrès  de  l'irréligion.  Mais  le  meil- 
leur guide  à  cet  égard,  c'est  la  foi  elle-même;  un  cœur 
fidèle  sera  beaucoup  plus  ingénieux  que  l'intelligence  et  il 
trouvera  mille  remèdes  salutaires  auxquels  la  réflexion, 
n'aurait  jamais  fait  songer. 


COLOIVIES. 

DES  NOIBS   DE   THAITE  IMPORTES  DANS  LES  COLONIES  FRANÇAISES 
DEPUIS  LES  LOIS    PROHIBITIVES  DE     1817. 

Un  habitant  de  la  Guadeloupe,  arrivé  depuis  peu  en 
France. ,  nous  adresse  la  lettre  suivante  ,  relative  à  un  pro- 
cès qui  est  en  ce  moment  pendant  devant  la  cour  royale  de 
cette  île.  Il  s'agit  de  résoudre  si  les  noirs  de  traite, importés 
dans  les  colonies  depuis  les  lois  prohibitives  de  1817  ,  sont 
ou  non  libres  de  droit.  Il  ne  saurait,  ce  nous  semble,  y 
avoir  aucun  doute  à  cet  égard  ;  car  les  colons  ne  peu- 
vent prétendre  que  l'Etat  les  protège  dans  la  jouissance 
d'une  ;?ro;jn'eVe' qu'ils  n'ont  pu  introduire  qu'en  fraude. 
Quoique  l'abolition  de  la  traite  soit  écrite  dans  la  loi,  il  est 
cependant  constant  que  depuis  1817  près  de  1,200  nègres 
ont  été  importés,  chaque  année,  à  la  Martinique  et  à  la  Gu^- 


96 


LE  SEMELR. 


(Jeloupe.  Plusieurs  milliers  d'esclaves  seioiUcn  conséquence 
déclarés  libres,  si  les  tribunaux  lendeiit,  dans  l'affaire  dont 
nous  entretient  notre  correspondant,  une  décision  favorable 
à  leur  cause.  Voici  sa  lettrer. 

Paris,  le   19  navembie  iS32. 
Monsieur  le  Rédacteuk  , 

Votre  dernier  numéro  contient  sur  le  renvoi  en  Fiance  de 
M.  Juston  ,  conseiller-auditeur  a  la  Cour  Rojale  de  la  Guade- 
loupe, des  détails  d'un  haut  intérêt  ;  mais  il  est  une  circonstan- 
ce iraporlante,  de  laquelle  ce  magistrat  n'a  pas  pailé  d^iis  la 
brochure  dont  vous  avez  rendu  compte  et  qui  me  paraît  cepen- 
dant devoir  jeter  du  j  jur  sur  les  molif>  de  la  persécution  dont 
il  est  l'objet.  Je  pense  que  vous  voudrez  bien  accueillir  dans  vos 
colonnes  les  renseignemens  qui  suivent;  mon  but  en  vous  les 
adressant,  est  de  soulever  l'une  des  questions  doni  la  solution 
peut  le  plus  utilement  servir  à  l'abijlition  partielle  de  l'esclavage, 
en  attendant  son  abolition  complète. 

L'Administration  coloniale  possède  plusieurs  lubiiatioas 
qu'elle  loue  a  des  fermiers.  A  l'exploitation  de  ces  h  .bitalious 
étaient  attachés  de  nombreux  esclaves,  parmi  lesquels  figuraient 
des  noirs  capturés  par  les  bàlimens  de  l'Élat.sur  des  négriers. 
D'après  les  dispositions  de  la  loi  du  mois  de  mars  i83i  sur  la 
traite,  ces  noirs  fuient  reconnus  libres;  ils  ont  été  depuis  en- 
voyés il  Cayenne.  Les  fermiers  de>  Inbitations,  privés  du  tra- 
vail d'uQ  grand  nombre  de  bras  demandèrent  au  conseil 
privé  la  résiliation  de  leurs  baux,  et  des  indemnités.  En  juin, 
sous  radminislraliou  de  M.  le  baron  yalahle,  la  résiliation  fut 
prononcée,elle  conseil  privé  ordonna,  à  l'unanimité,  l'experise 
pour  fixer  le  montant  des  iudemn  tés  qu'il  reconnaissait  être 
dues.  Pendant  que  cette  expertise  se  f.iisail,  M.  Jrnous,  nou- 
veau gouverneur,  ariiva  dans  la  colonie.  Il  blâma  tous  les  actes 
de  sou  prédécesseur,  réunit  de  nouveau  le  conseil  privé  qui,se- 
condant  ses  vues,  déclara  à  l'unanimité  qu'il  n'était  pas  dû  d'in- 
demnités anx  fermiers.  Ces  décisions  si  conlradictoiremenl 
rendues  parles  mêmes  hommes  ne  vous  surprendraient  point, 
si  vous  saviez  de  quelle  manière  les  affaires  se  traitent  dans  ce 
conseil,  qui  ressemble  assez  à  la  marmite  représenialive  dont 
parle  uu  spirituel  écrivain.  Uu  procès  s'est  engagé  devant  les 
tribunaux.  La  question  s'est  agrandie.  VA^'Ocat  tles  fermiers 
aprétenda  en  principe,  que  tous  les  noirs  de  traite  importés 
dans  les  colonies,  depuis  les  lois  prohibitives  de  1817,  étaient 
libres,  ayant  été  rendus  esclaves  contre  la  volonté  de  la  loi  ; 
partant,  que  l'administration  n'avait  pu  louer  les  services  d'iiom- 
mes  qui  étaient  libres,  et  qu'enfin  le  conseil  privé  ayant  une 
première  fuis  reconnu  la  légitimité  d'indemnités  à  accorder,  les 
tiibunaux  devaient  eu  fixer  la  quotité. 

Ce  procès, dont  vous  co;nprencz  sans  duute  toute  l'impor- 
lance,  puisTu'il  tend  à  relever  de  l'esclavage  tous  les  noirs  im- 
portés daus  les  colonies  depuis  i8i7,y  a  fait  une  profonde  sen- 
sation. Le  gouverneur  s'est  prononcé  aussitôt  et  apprenant 
qu'un  avocat  indépendant,  M'  Ligiiières,  plaiderait  la  première 
question  avec  chaleur  et  conviction,  il  amande  à  son  hôlel 
l'avocat  de  l'administration,  M'  Payen,  et  l'a  engagea  dii  e  à 
M'  Lignières  que  s'il  plaidait  que  les  noirs  étaient  libres  de  droit, 
il  le  ferait  prendre  par  les  gendarmes  ii  l'audience  et  i'e.ubar 
querait  immédiatement  .  M'  P^yen  s'est  chargé  à  regret  de  cette 
mission  et  son  confrère  lui  a  répondu  qu'aucune  meu,- ce  ne 
pourrait  l'intimider.  En  effet.  M'  Lignières  a  plaidé  le  principe 
dont  je  viens  de  vcus  parler.  Il  n'a  pas  élé  accueilli  en  piemio.  e 
instance. 

Un  appel  a  été  interjeté  devant  1j  Cour.  Les  mêmes  moyens 
ont  été  plaides  de  nouveau.  Sept  magistrats  seulement,  les 
autres  étant  malades,  ont  pris  part  aux  débats.  Les  plaidoiries 
avaient  été  terminées  à  la  session  de  juin.  La  Cour  devait  ren- 
dre son  arrêt  dans  les  premiers  jours  de  juillet  ;  mais  on  savait 
d'avance  dm- quel  sens  il  serait  prononcé;  car  on  parvient  à 
connaîira  tout  ce  qui  se  passe  dans  la  chambre  du  conseil  ,  et 
jusqu'.nux  opinions  de  chaque  membre.  La  décision  des  pre- 
miers juges  allait  être  infirmée,  la  promesse  d'indemnité  laite 
par  le  co_seil  privé  reconnue;  le  gouverneur  perd  lit  ce  qu'il 
appelle  son  procès.  Il  fallait  rompre  la  majorité  ,  et  on  saisit  le 
prétexte  de  la  procession  dont  vous  a\ez  parlé  et  à  l'occasion  de 
laquelle  M.  Juston,  conseiller-auditeur, avait  manifesté  le  désir 
de  voir  la  chambre  délibérer;  le  gauverneur  a  donc  décidé  son 
embarquement  pour  la  France  et  l'a  suspendu  de  ses  lonctinn-. 
Par  ce  moj-eu,  la  Cour  a  rendu  un  an  et  de  partage,  et  de 
nouveaux  magistrats  vont  être  appelés  h  le  vider.  Le  sort  de 
celte  contestation  qui  n'était  pas  douteux  ,  devient  inccitain 
maintenant.  Les  magistrats  peuvent  craindre  sérieusement  , 
qu'on  les  embarque  ,  s'ils  émettent  une  opinion  coiitri,iie  à 
celle  de  M.  le  gouverneur  ,  alors  qu'il  menace  de  la  même  me- 
»«ic  l'avocat  dts  .-.ppcllans.  Ou  a  su  e  qu'un  pou-  voi  se'a  formé 


en  cassation  ,  si  les  fermiers   perdent   leur  procès.  Ils  soutien- 
dront que  l'an  et  départage  était    nul  ,  parce  qu'on  n'y  a   pas 
laissé  coopérer  un  magistrat  acquis  à  la  cause. 
Recevez,  Monsieur,  etc., 

Un  ANCItN  HABITANT  DE  LA  GfADELOUPE. 

Puisse  cette  affaire  ,  qui  mérite  d'avoir  du  retentissement 
en  Europe  ,  obtenir  bientôt  la  solution  que  la  justice  ré- 
clame I  Ce  sera  un  premier  pas  de  fait  vers  l'abolition  de 
l'esclavage,  qui  doit,  nous  le  répétons,  être  complète.  On 
nous  oppose  sans  cesse  la  difficulté  d'offrir  aux  colons  l'in- 
demnité à  laquelle  ils  croient  avoir  droit;  mais  cette  diffi- 
culté n'est  pas  réelle;  la  France  a  fait  des  sacrifices  bien  au- 
trement grands  que  celui  dont  il  s'agirait  ici ,  et  si  la  con- 
viction qu'elle  est  appelée  à  remplir  un  grand  devoir  jette 
de  profondes  racines  dans  les  esprits,  elle  ne  reculera,  nous 
1  espérons,  devant  aucune  des  conséquences  de  la  résolution 
qu'elle  aura  prise.  Les  quakers  ,  qui  ont  les  premiers  senti 
qu'il  y  a  incompatibilité  entre  l'esclavage  et  le  Christia- 
nisine  ,  ont  aussi  pensé  à  une  indemnité,  en  affiauchissant 
leurs  esclaves,  et  l'on  sait  que  dès  i"]^-},  tous  ceux  qui  en 
possédaient  leur  avaient  rendu  la  liberté;  mais  cette  indem- 
nité ,  ce  sont  eux  qui  l'ont  payée,  et  c'est  aux  nègres  qu'ils 
l'ont  offerte. Evaluant  les  gages  que  ceux-ci  auraient  pu  ga- 
gner, outre  la  nourriture  et  le  vêtement,  depuis  le  com- 
mencement de  leur  servitude  ,  s'ils  avaient  été  domestiques 
au  lieu  d'être  esclaves,  ils  leur  ont  remis  celte  somme,  et 
ont  déchargé  ainsi  leur  conscience  d'un  acte  qui  leur  pesait 
comme  un  crime. 


Société  DE  civiLisATiox.  -^  C'est  un  beau  titre  que  celui  adopté  par 
celle  Société ,  que  nous  ne  connaissons ,  nous  devons  le  dire  ,  que  par  un 
journal  mensuel  fju'elle  publie  sous  le  litre  de  Revue  sociale ,  et  dont  le 
second  numéro  vient  de  paraître.  11  contient  les  principes  adoptés  par  le 
Comité  centrât  pour  servir  de  base  à  la  philosophie  ëclectifjue  progres- 
sive, 3u\.out  lie  laquelle  paraissent  vouloir  se  ranger  Ks  membres  de  la 
Société,  et  qu'ils  considèrent  comme  le  levier  de  la  civilisation.  Nous 
craignons  cependant  que  ces  principes,  qui  nous  parais-ent  exposés  avec 
bonne  foi ,  ne  renferment  pas  des  mobiles  d'action  assez  puissans  :  nous 
avons  appris  ,  en  effet ,  à  n'attendre  une  civilisation  véritable,  b  isée  ^ur 
un  progr.  s  moral ,  en  même  temps  que  sur  un  progrès  intellecluel  et  ma- 
tériel ,  que  du  seal  Christianisme.  Il  n'y  a  d'ailleurs  rien  q;ie  de  fort  hono- 
rable à  vouloir  ,  comme  se  le  propose  C-tte  Société,  répamire  l'instruction, 
les  connaissances  les  plus  usuelles  de  l'économie  politique  et  les  sciences 
d'une  utilité  (iralique  ;  ou  procurer  aux  classes  pauvres  u..e  éducation  claire, 
sim,  le  et  à  leur  portée ,  et  à  celles  que  des  connaissances  acquises  rendent 
capables  d'un  plus  grand  développement ,  les  moyens  d'y  parvenir  et  d'y 
f  ôre  participer  les  autres.  La  Socie'lé  de  Civilisation  ouvre  ,  dans  ce  but, 
des  cours  sur  des  sujets  variés ,  et  nous  en  avons  remarqué  dans  le  nombre 
sur  des  S'jets  rtligieiix  ou  philosophiques.  Ainsi  on  promrt  pour  cet 
hiver  un  iMuisde  Juduhme,  par  M.  Miehd  Berr  ;  un  cours  de  Catholi- 
cisme français,  par  M.  l'abbé  Cliàtel  ;  un  cours  de  Philosophie  naturelle. 
par  M.  Mege  :  un  cours  de  Philosophie  éclectique  progressive,  par 
M,  de  Moncey  :  un  couis  de  Protestantisme  ,  par  M.  Jaeglé  ;  un  co'irs  de 
.'l/or«/e /î.7ïure//«.  par  M.  Félix  Avril.  La  Société  désire,  en  outre  ,  uu 
cours  de  Cathoticism-:  romain  ou  gatUcnn  ,  et  un  eouis  i'  Unitarisme  ou 
lU  toute  antre  religion  reconnue.  Peut-être  esl-il  utile  que  les  différences 
opinions  religieuses  et  philosophiques  soient  ainsi  portées  devant  le  public. 
Chacun  n'étant  responsable  q  le  de  ses  paroles ,  personne  n'  1  à  s'inquiéter 
de  ce  qui  a  été  dit  avant  lui  dans  la  clrûre  qu'il  occupe:  on  compren  l 
même  qu'en  réHi'xhissant  aux  erreurs  qu'elle  a  ^ervi  à  propager  ,  on  puisse 
encri- davantage  se  sentir  près  é  d'y  enseigner  ce  qu'on  regarde  comme 
la  vérité.  '  ' 

Almanacii  des   bons  coxseils   podr  l'ai»  de   GRACE  i833,  publié  par 

L.  s    D   1.  II.  Huitième  année.  Br.   in-18,   orn'e  de   trente-trois   vi- 

gneites.  Paris, chez  J.  J.  Risler  .  rue  de  l'Oratoire  n"  6.  Priv  :  iSccni. 

De  tous  les  essais  qu'on  a  faits  depuis  quelques  années  en  France  pour 

am  liorer  les  almanachs,  et  faire  duseul  livre  qui  réussisse  à  trouver  acci-s 

Jans  des  milliers  de  maisons,  d'où  l'ignorance  et  la  pauvreté  bannissent 

tous  les  autres  ,  un  livre  utile  ,   la  publication  de  Vyllmanach  des  Bons 

Conseils  est  le  premier  tenté  ,  et  le  seul ,   à    notre    connaissance  ,  qui  ait 

réussi.  Ce  petit  ouvrage,  fait  en  conscience,  parait  depuis  huit  ans.  Trente 

mille  exemplaires  de   l'édition   deiSSa,  vendus  en    quelques   semaines. 

constatent   son  succès:  nous  croyons  pouvoir  en  promittre  un  plus  grand 

encore  à  l'Almanach  de  i83o,   qui   vient  de  paraître.  Il  ne  se  vend  que 

trois  sous. 

RÉSIGNÉE,  par  Gust.   Drouineiu,   auteur  du  Manuscrit   f^ert.    2   vol. 

in-8°.  ChezCh  Gossclin.  Prix:  i5fr. 

TSoHS  rendrons  compte,  dans  notre  prochain  numéro,  de  celle  nouvelle, 
pro  luction  il'uu  jeune  auteur  qui  se  dislingue  des  écrivains  de  notre  temjri 
d'une  manière  bien  intércssanie  pour  les  hommes  religieux. 

Le  Gcriint,    DEM  AU  M". 

luipMuieiie  lie  ScLLicur  ,   rue  des  Jeûneurs,  n.    \\. 


TOME  ir.  —  K"  13. 


28  INOVEMBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL   RELIGIEUX. 


Politique,    Philosophique    et    Lilléraîre, 


PARAISSANT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  chgmp  ,  c'est  le  monde. 
fl/auh.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Martel,  n"  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année, 
3  fr.  pour  6  mois,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour, trois  mois.  •— 
L,«s  lettres,  paquets  et  envois  d'argent,  doivent  être  affranchis. — On  s'abonne  à  Lausanne,  an  bureau  du  iVbui'eWii(^/'aw(oi«, ci  Jcj'i  :  . 

III  II  -.^1^»^  '       -  Il       II  I  I  ^mmmmm^m^tmm^ 


SOMMAIRE. 

ieroc  P0LiTi<;uE  :  Lettres  de  la  province.  N°  XIV.  La  nation  boUan- 
d.iise  et  le  roi  Guillaume  —  Morale  et  Législatioiv  :  De  l'influence 
des  mœurs  sur  les  lois ,  et  de  l'influence  des  tois  sur  les  moeurs  ,  par 
M.  Matter.  —  'Lmi.Ti.krvKZ  :  Résignée ,  par  G. 'Drociseau.  — 
Philosophie  religieuse  :  De  l'iniluence  sancliGante  de  la  doctrine  de 
la  rédemption.  —  Mélamoes  :  Efforts  pour  la  séparation  de  l'Eglise  et 
de  l'Etat,  en  Ecosse  et  en  Angleterre.  —  Serres  chauffées  par  l'haleine 
des  bestiaux.  —  Annosce. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettres  de  la  province.  —  N"  XIV, 

LA  NATIOM    HOLLANDAISE    ET    LE    BOI    GUILLAUME. 

L'attention  générale  de  l'Europe  est  maintenant  fixée 
ur  la  Hollande.  Cette  contrée,  qui  occupe  si  peu  d'espace 
ur  la  carte  du  {jlobe  ,  offre  à  tous  les  esprits  d'intéressans 
)roblènies  à  résoudre,  et  de  graves  sujets  d'observation. 
je  diplomate  cherche  à  percer  les  voiles  de  l'avenir,  et  il 
c  demandes!  les  chances  de  la  guerre  vont  enfin  mettre  un 
Qj-me  à  cette  longue  série  de  protocoles  ,  qui  n'a  rien  pro- 
luit que  de  la  f.itigue  pour  les  uns ,  et  des  textes  de  de 
:lamations  pour  les  autres.  Le  guerrier  étudie  la  marche 
les  années  belligérantes ,  et  il  calcule  combien  de  temps  il 
■audia  aux  deux  plus  grandes  puissances  de  l'Europe  pour 
mposer  des  lois  à  un  petit  peuple  de  marchands  et  de  pê- 
:heurs,  qui  s'avise  d'avoir  une  volonté  nationale  en  dépit 
les  gros  bataillons.  Le  philosophe  trouve  en  Hollande  des 
:itoyens,  et  il  admire  comment  cette  poignée  d'hommes 
ibres ,  qui  habite  un  sol  laborieusement  conquis  sur  les  flots 
le  l'Océan  ,  a  tenu  en  suspens ,  pendant  plus  de  deux  an- 
lées ,  la  paix  ou  la  guerre  universelle  ;  c'est  un  nouveau 
hapiire  que  le  philosophe  se  propose  d'ajouter  à  scn 
)uvrage  sur  les  petites  causes  qui  produisent  de  grands  ef- 


fets.  te  républicain  obsei'\'e  avec  joie  les  commencemens 
de  la  lutte  ,  parce  qu'il  espère  que  les  premiers  coups  de 
canoa  tirés  en  Belgique  auront  du  retentissement  jusqu'au 
fond  du  golfe  de  Finlande ,  et  qu'ils  amèneront  une  confla- 
gration générale,  au  milieu  de  laquelle  il  proclamera  la  ré- 
publique française.  Pour  nous  enfin,  une  autre  questior. 
nous  préoccupe,  plus  élevée  dans  son  principe  et  non  moins 
intéressante  dans  son  application  que  celles  du  diplomate  , 
du  guerrier,  du  philo30|;he  et  du  républicain.  Nous  cher- 
chons à  pénétrer  les  causes  du  grand  phénomène  moral  que 
la  nation  hollandaise  a  offert  dans  ces  derniers  temps. 

Les  écrivains  de  toutes  les  opinions  politiques  ont  été 
forcés  de  rendre  hommage  à  .l'énergie  de  caractère,  à  la 
constance  de  résolution  et  aux  généreux  sacrifices  de  ce  peu- 
ple et  de  son  roi.  Les  Hollandais  se  sont  pressés  autour  du 
trône  avec  un  enthousiasme  unanime,  et  les  plus  dures  pri- 
vations leur  ont  peu  coûté  pour, soutenir  l'honneur  natio- 
nal. Il  a  fallu  suspendre  de  brillantes  opérations  commer- 
ciales ;  les  armateurs  d'Amsterdam  s'y  sont  résignés  sans 
murmure.  Il  a  fallu  de  l'argent  ;  les  banquiers  en  ont  donné 
sans  hésitation  ;  ils  viennent  encore  de  remplir  un  emprunt 
de  cent  millions  en  quelques  jours.  Il  a  fallu  des  soldats  j 
les  jeunes  gens  de  tout  ordre  et  de  tout  rang  ont  quitté 
leurs  comptoirs,  leurs  académies,  leurs  châteaux,  leurs 
chaumières,  et  ils  sont  accourus  se  mettre  en  ligne  sous  le 
drapeau  de  la  patrie.  Et  tout  cela  ,  chose  admirable  dans 
notre  siècle!  s'est  fait  sans  phrases  ,  sans  ostentation,  sans 
vaiiterie.  Point  de  discours  pompeux,  réchauffés  des  phi - 
llppiques  de  g3  ;  point  de  proclamations  copiées  sur  les  di- 
thyiaiiibes  allemands  de  i8i3.  La  Hollande  a  été  calme, 
digue,  austère,  silencieuse  même  au  milieu  des  actes  les 
plus  magnanimes  de  dévouement  ;  et  cette  conduite  si  no- 
ble ,  elle  n'a  pas  été  l'effet  d'une  exaltation  passagère;  elle 
n'a  piïs  duré  deux  ou  trois  jours ,  comme  une  commotion 
électrique  qui  agite  violemment  un  peuple,  maii 
laisse  retomber  dans  son  apathie.  Voilà  deux 
Hollande  se  résigne,  se  soumet  aux  plus  lonia^jmpdts 
se  sacrifie  ,  se  donne  tout  entière  pour  u^'  questiotiN 
qu'elle  regarde  comme  essentielle  à  son  honneur  et  à  s<)«'- 
bonheur. 


98 


LE  SEMEUR. 


Coimnciit  expliquer  ce  pliénoniènc  à  la  fois  raoïal  et 
politique,  qui  semble  ne  plus  appartenir  à  notre  siècle  ni 
à  nos  habitudes  modernes?  La  réponse  n'est  pas  difficile  a 
trouver  :  c'est  que  la  Hollande  renferme  un  peuple  reli- 
gieux, uiv  peuple  canETiEW. 

Supposez  dans  ce  pays  des  rhéteurs  prétentieux,  des 
brouillons  sans  principes,  des  intrigans  Sans  moralité,  des  fol- 
liculaires sans  conscience  ,  des  citoyens  sans  religion  ,  et  une 
multitude  égoïste,  flottante  à  tout  vent  de  doctrine  religieuse 
ou  politique,  selaissantconduirectsoulevcr  par  de  méprisa- 
bles flatteurs,  croyant  faire  du  patriotisme  avec  des  passions, 
et  de  la  dignité  nationale  avec  une  aveugle  colère;  vous  au- 
rc^  un  spectacle  tout  différent  de  celui  que  présente  le  peu- 
ple hollandais.  Vous  verrez  alors  les  factions  se  déchirer 
entre  elles,  et  ne  s'unir  un  instant  que  pour  renverser  le 
pouvoir.  Les  unes  voudront  profiter  des  malheurs  de  la 
patrie  pour  établir  une  république;  les  autres,  pour  ressus- 
citer leurs  privilèges.  Le  chef  suprême  du  pays  seia  en 
butte  aux  plus  dégoùtans  outrages.  Les  lois  seront  mécon- 
nues, violées,  traînées  dans  la  boue.  On  créera  de  l'enthou- 
siasme par  la  terreur  et  de  la  force  par  le  délire  d'un 
nouveau  fanatisme.  Ce  sera  la  France  de  98  ,  la  France 
couverte  d'échafauds,  la  France  noyée  dans  le  sang  de  ses 
meilleurs  citoyens  ,  la  France  conduite  aux  frontières  par 
les  menaces  et  les  mensonges  des  proconsuls,  la  France,  non 
patriotique,  mais  frénétique;  brave  et  valeureuse,  parce 
qu'elle  l'est  toujours  ,  mais  féroce  ,  mais  déchaînée  dans  sa 
population  la  plus  vile  contre  tout  ce  qui  est  grand  et  gé- 
néreux. Les  partis  le  savent  tellement  bien  qu'il  n'en  est 
aucun  qui  ne  s'attende  à  des  scènes  non  moins  affreuses,  si 
les  dangers  redevenaient  les  mê:r»es.  Qu'il  paraisse  demain 
une  armée  coalisée  de  cinq  à  six  cent  mille  hommes  sur  tous 
les  points  de  nos  frontières;  que  cette  armée  remporte 
quelques  victoires;  qu'elle  péuèti'e  à  l'est  jusqu'à  Verdun 
et  au  nord  jusqu'à  Cambrai  ;  et  les  fiictions  se  relèveront, 
échevelées  et  sanguinaires;  elles  iront  vociférant  qu'il  n'est 
possible  de  repousser  l'ennemi  qu'en  ressuscitant  la  terreur; 
elles  attaqueront  le  pouvoir  jusqu'à  ce  qu'elles  l'aient  ren- 
versé, à  moins  que  celui  ci  ne  soit  assez  furtpour  se  saisir 
lui-même  de  la  dictature, qui  serait  une  autre  espèce  de 
terreur.  Tout  s'abîmerait  bientôt  dans  le  désordre,  dans 
les  émeutes,  dans  l'anarchie;  au  lieu  de  cette  dignité  cal- 
me, énergique,  persévérante  de  la  nation  hollandaise,  on 
auiait  du  bavardage,  des  récriminations  odieuses,  des  déchi 
remens,  une  lutte  intérieure  plus  effroyable  qie  la  guerre 
contre  l'étranger.  Et  ce  ne  sont  pas  là  des  conjectures  gra- 
tuites :  plût  à  Dieu  qu'elles  le  fussent  et  qu'il  n'y  eut  rien 
de  semblable  à  craindre  en  aucune  circonslancc  !  Mais  in- 
terrogez les  hommes  éclairés  des  différens  partis  sur  les 
résultats  probables  d'une  grande  guerre  ,  et  surtout  d'une 
guerre  malheureuse  ;  ils  vous  diront,  les  amis  de  l'ordre  en 
frémissant,  les  fauteurs  du  désordre  avec  une  joie  mal  dégui- 
sée ,  que  le  fantôme  de  la  terreur  se  dresserait  sur  le  sol  de 
la  France ,  la  rage  dans  le  cœur,  le  blasphème  à  la  bouche  et 
une  torche  dans  les  mains.  Tel  est  l'avenir  que  le  matéria- 
lisme suspend  sur  la  tête  d'uue  nation.  Il  en  est  des  peuples 
comme  des  individus.  Lorsqu'un  homme  est  dans  la  pros- 
périté, lorsque  tout  lui  sourit,  il  ne  sent  guère  le  besoin 
d'avoir  des  croyances  religieuses;  mais  que  le  malheur 
vienne  à  l'atteindre ,  qu'il  se  voie  aux  portes  du  tombeau 
il  se  débattra  dans  des  convulsions  frénétiques  ,  et  l'horreur 
de  son  agonie  ne  sera  égalée  que  par  l'excès  do  son  dé- 
sespoir. 

La  nation  hollandaise  doit  à  ses  principes  religieux  et 
aux  mœurs  qu'ils  ont  formées,  l'attitude  noble  et  paisible 
qu'elle  a  montrée  dans  la  dernière  crise  qu'elle  vient  de 
traverser.  Son  roi  lui-même  est  religieux  ;  il  ne  craint  pas  de 
parler  de  la  .Provideiice  à  ses  peuples;  il  s'attache ,  au  con- 


traire, à  mettre  les  destinées  de  son  p.iys  sous  la  garde  du  Très- 
Haut.  Chaque  dimanche,  on  le  voit  avec  les  plus  humbles  de 
ses  sujets,  priant  le  Dieu  Créateur  qui  gouverne  toutes 
choses  ,  et  le  Dieu  Sauvenr  qui  ouvre  les  portes  du  ciel  aux 
âmes  repentantes.  Les  Hollandais  ,  bien  loin  d'en  faire  un 
objet  de  sarcasmes  contre  leur  roi ,  à  l'exemple  des  feuilles 
de  Paris  qui  ont  trouvé  mauvais  que  Louis-Philippe  ail  été 
à  l'église  de  Saint-Roch  ,  lui  en  savent  gré  ,  et  ils  le  respec- 
tent d'autant  plus  qu'ils  remarquent  en  lui  une  religion 
plus  vraie  et  plus  feivenle  ;  ils  ont  le  bon  sens  de  recon- 
naître que  la  foi  n'est  pas  de  l'iivpocrisie ,  ni  la  piété  du 
fanatisme.  Un  folliculaire  qui  tournerait  en  dérision  chez 
eux  les  doctrines  sacnîes  de  la  rcligicn  chrétienne,  serait 
puni  par  le  mépris  public. 

La  Hollande  a  beaucoup  reçu  du  Christianisme,  et  elle 
en  est  reconnaissante.  C'est  le  Christianisme  rétabli  dans  sa 
pureté  primitive  par  la  réforme,  qui  inspira  au  peuple 
hollandais,  sous  Philippe  II,  le  besoin  de  conquérir  son  in- 
dépendance, et  qui  lui  donna  les  moyens  nécessaires  pour 
accomplir  ce  grand  dessein.  C'est  la  réforme  chrétienne 
qui  lui  fit  trouver  des  protecteurs  et  des  amis  dans  les  négo- 
ciations de  la  paix  de  Westphalie,  et  qui  assura  son  exis- 
tence comme  peuple  libre  et  indépendant.  C'est  la  ré- 
forme qui  amena  dans  ses  vallées  cette  multitude  de  Fran- 
çais industrieux ,  actifs  et  riches ,  que  la  sotte  politique 
de  Louvois  exilait  de  leur  patrie.  Et  maintenant  que  la 
Hollande  est  attaquée  par  deux  puissances  formidables , 
elle  a  senti  plus  que  jamais  combien  il  lui  importail  de  se 
rattacher  fortement  au  Christianisme.  La  nation  est  deve- 
nue plus  pieuse  dans  ces  derniers  temps  ;  elle  a  retourné 
aux  doctrines  vitales  de  l'Evangile;  ceux  qui  avaient  oublié 
le  chemin  du  temple  l'ont  repris;  et  ses  malheurs  auront 
servi  du  moins  à  relever  sa  foi  chrétienne  ,  et  à  donner  aux 
autres  peuples  de  l'Europe  un  sublime  exemple  du  pouvoir 
de  la  religion  (i). 


MORALE  ET  LEGISL\TIOV. 

De  l'i!vflue>ce  des  moeubs  subles  lois,  et  de  l'influence 
DES  LOIS  sur  les  MOEURS  ,  ETC.  ;  par  iM.  Matter. 
—  Paris,  i83'2.  Prix  :  7  fr. 

PREMIER    ARTICLE. 

Nous  attendions  avec  un  vif  sentiment  d'intérêt  la  pu- 
blication du  livre  de  M.  Matter.  L'importance  du  sujet  traité  . 
dans  cet  ouvrage  ;  le  nom  de  l'auteur  déjà  connu  par  d'ex- 
cellens  travaux  d'érudition    sur  l'Ecole  d'Alexandrie  et  sur 
le  gnosticisme;  le  beau    triomphe  qu'il  vient  d'obtenir  à 

(1)  Le  sujet  de  celle  lellre  est  de  montrer  la  bienfaisante  influence  que 
les  convictions  clii  élicnn  s  ont  exercée  sur  la  nation  hollandaise  ;  mais 
nous  devons  fjire  observer  en  même  temps  que  d'autres  mobiles  d'action , 
et  surtout  des  intérêts  puissans  ont  également  influé  sur  la  conduite  de  la 
Hollande  dans  les  derniers  événemens.  Ainsi ,  la  rivalité  qui  existe  enlre 
Anvers  et  les  grands  ports  maritimes  de  la  Hollande  :  l'honneur  national 
profondément  biessé  par  la  séparation  de  la  Belgique  ;  peut-être  aussi  un 
caractère  de  ténacité  naturel  au  peuple  hollandais  ,  et  surtout  à  la  famille 
q.ii  le  gouverne;  d'autres  causes  encore,  qu'il  serait  trop  long  d'indiquer 
ici ,  ont  concouru ,  chacune  pour  sa  part ,  à  inspirer  le  dévouement ,  à 
commander  les  sacrifices  de  la  nation.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
nous  avons  droit  de  réclamer  pour  le  Christianisme  l'honneur  d'avoir  ser- 
vi ,  plus  que  tout  autre  moyen  ,  à  donner  au  peuple  hollandais  une  con- 
duite sagL- ,  ferme  et  dévouée.  Supposons  en  effet  un  peuple  sans  religion  , 
placé  dans  les  mêmes  circonstances;  donnez-lui  des  rivalilés  du  même 
genre  et  un  orgueil  national  également  blessé,  il  résistera  comme  la  Hol- 
lande ,  on  peut  le  croire  ;  mais  sera-l-il ,  comme  elle,  exempt  de  factions , 
courageux  sans  bravade,  libéral  sans  excès,  Cdèle  i»  son  roi  sans  exigr  de 
lui  des  concessions  dangereuses  pour  l'ordre  public  ?  Il  faut  reconnaître  m 
cela  que  le  Chri>liaiiisme  a  eu  la  luuilleuir  pari  d'irfluence  dans  1  s  affaires 
uct'jelksdclH  Il'jlljndu. 


LE  SEMEUR. 


99 


r\'  iid.'inic  franc. lise;  i\s()f'r:iMce  enfin  cju'il  saur.Titf.iii  c  '  n- 
ic:iilic'  ;ui\  (;i.'Mci'atioiis  ai  luolles  de  [;tin(lr's  vcritcs  qu'elles 
ont  tiop  oublioes  ou  luccoiiiiucs;  tout  coiitrihuail  ù  recom- 
mande l' cette  publicaiion  nouvelle  à  notre  sérieuse  aiteiUion. 
Nous  avons  donc  ouvert  le  livre  avec  empressement;  nous 
l'avons  lu.  Quelle  impression  a-t-il  f.iitc  sur  nous  ?  Quel  ju- 
gement devons-nous  en  porter? 

Il  V  aurait  un  moyen  facile  de  rendre  compte  de  cet  ou- 
viago  :  ce  serait  de  lui  donner  les  éloges  auxquels  il  a  droit, 
en  s'ahstenant  de  toute  obseivation  critique.  On  pourrait 
louer  avec  justice  ,  dans  le  livre  de  M.  Matter  ,  les  vastes 
connaissances  et  les  recherches  approfondies  qu'il  suppose, 
lés  réflexions  sages  et  quelquefois  élevées  qu'il  renferme,  le 
désir  du  bien  public  et  du  progrès  moral  qui  se  révèle  par- 
tout, quelques  pages  brillantes  où  l'éclat  du  style  répond  a 
la  hauteur  des  idées  j  puis,  après  avoir  présenté  ce  panégy- 
rique banal ,  nous  terminerions  l'article  par  deux  ou  trois 
citations.  Rien  déplus  simple  ,  rien  de  plus  habituel  chez 
les  écrivains  qui  se  chargent  d'analyser  les  ouvrages  nou- 
veaux .  Mais  en  suivant  cet  exemple,  nous  croirions  manquer 
à  la  fois  au  caractère  de  l'auteur  et  au  mérite  du  livre.  Le 
livre  est  assez  important  pour  être  soumis  à  un  examen  sé- 
vère j  l'auteur  est  assez  honorable  pour  être  digne  d'obtenir 
une  critique  ferme  et  consciencieuse.  Il  la  réclame  lui  môme 
dans  son  avant-propos,  et  il  promet  non  seulement  d'y  être 
attentif,  m."\is  d'en  profiter  avec  reconnaissance.  Notre  tâ- 
che est  donc  nettement  définie ,  et  nous  essaierons  de  la 
remplir,  selon  la  mesure  de  nos  faibles  moyens. 

Le  plus  grave  défaut  de  l'ouvrage  de  M.  Matter  ,  c'est 
qu'il  a  été  conipo,sé  pour  un  concours  académique.  Cette 
circonstance  lui  a  fait  perdre  beaucoup  plus  qu'il  n'a  gagné 
par  la  couronne  qu'il  a  obtenue.  L'auteur  laisseapercevoir, 
dans  sa  préface,  qu'il  n'a  pas  pris  toî/te  la  liberté  dont  il 
s'autorisera  désormais.  On  doit  lui  tenir  compte  de  cette 
déclaration;  mais  le  contenu  même  du  livre  aurait  suffi  pour 
montrer  à  tout  lecteur  attentif  que  M.  Matter  s'était  placé 
dans  le  lit  de  Procuste.  Un  écrivain  qui  concourt  pour  un 
prix  académique  veut  l'obtenir,  c'est  tout  naturel  ;  dès-lors, 
il  écrit  en  face  de  ses  juges  futurs.  Ils  sont  là  quarante  d'o- 
pinions très  divei  SCS,  et  ils  craindront  de  se  compromettre, 
soit  devant  les  philosophes  ,  s'ds  couronnent  des  pensées 
trop  chrétiennes  ,soit  devant  le  pouvoir  ,  s'ils  couronnent 
des  maximes  politiques  trop  hardies  ;  d'ailleurs  ,  il  ne  faut 
pas  provoquer  des  discussions  qui  pourraient  me  devenir 
défavorables  et  m'ôter  quelques  voix.  Je  lâcherai  donc  de 
ménager  l'école  de  Voltaire,  les  traditions  de  l'empire,  et 
les  susceptibilités  de  la  doctrine;  je  serai  le  moins  original 
que  faire  se  pourra  ;  je  vais  émousser  les  angles  de  mes  opi- 
nions ,  briser  la  pointe  de  mon  épée  ;  car  ,  ne  l'oublions 
pas, l'essentiel  est  de  ne  choquer  qui  que  ce  soit  dans  l'Aca- 
démie, et  de  n'exposer  personne  aux  attaques  des  journa- 
listes, si  mon  livre  obtient  la  palme  sur  ses  rivaux.  Le  con- 
current ne  fait  peut-être  pas  toutes  ces  réflexions  d'une  ma- 
nière explicite  j  il  ne  s'en  rend  pas  formellement  compte  , 
nous  voulons  le  croire  j  mais  elles  existent  bien  certainement 
dans  son  esprit;  elles  dirigent  sa  plume,  règlent  ses  mou- 
vemens  ,  affaiblissent  son  énergie  ,  écourtent  ses  idées  ,  lui 
inspirent  ce  qu'il  dit  et  surtout  ce  qu'il  ne  dit  point;  l'imagu 
du  tribunal  académique  est  toujours  là  ,  grandiose  .  mena- 
çante, et  une  voix  formidable  s'élève,  disant  :  Tu  n'iras  pas 
plus  loin.  Ce  n'est  nullement  un  reproche  que  nous  préten- 
dons adresser  à  M.  Matter;  c'est  une  nécessité  de  position  qu'il 
faut  constater.  Le  cœur  le  plus  indépendant,  l'intellipence  la 
plus  ferme  ne  se  peuvent  complètement  affranchir  de  sem- 
blables préoccupations.  Bcccaiia  n'aurait  pas  composé  son 
Traicé  des  Délits  et  des  Peines  pour  un  concours,  ni  Mon- 
tesquieu son  Esprit  des  Lois  ;  et  si  M.  Matter  n'eut  pas  con- 
couru,  il  aurait  fait  autrement  son  livre  et  l'aurait  mieux 


fait.  Il  nous  désavouera  moins  que  personne  sur  ce  point..: 

Un  autre  inconvénient  qui  résulte  de  la  même  cause,  c'est 
que  l'écrit  de  M.  Matter  n'est  qu'un  résumé,  comme  il  le 
dit,  ou  plutôt,  comme  nous  le  devons  dire,  une  esquisse  ra- 
pide, une  ébauche  imparfaite.  Beaucoup  de  questions  ,  qui 
entraient  dans  le  plan  de  son  ouvrage,  y  sont  à  peine  analy- 
sées, d'autres  indiquées  seulement.  Croirait-on  ,  par  exeir.- 
pif,  que  le  chapitre  intitulé  :  Da  l'influence  des  mœurs  sur 
les  lois  eM77«,  chapitre  qui  devait  être  fondamental  dans  la 
composition  de  l'auteur,  ne  renferme  que  deux  observations 
p»-ntiques,  l'une  sur  la  coutume  des  barbares  du  Nord  qui 
autoj  isait  les  enfans  à  tuer  leurs  pères  devenus  infirmes  • 
I  autre  sur  la  différence  de  condition  entre  la  femme  de 
l'Orient  et  celled'Alhènes?  Imaginerait-on  que  l'auteur, en 
parlant  de  l'influence  du  Christianisme  sur  les  états  moder- 
nes, se  borne  à  et  blir  qu'il  a  relevé  la  dignité  du  citoyen 
comme  individu  ?  Tout  cela  serait  superficiel  et  incomplet, 
même  dans  un  feuilleton  de  journal.  A  l'exception  de  deux 
ou  trois  chapitres  dont  on  parlera  plus  tard,  l'ouvrage  tout 
entier  est  semé  de  petites  assertions  vagues,  imparfaitement 
exposées,  décousues  ,  tranchantes  pourtant ,  ce  qui  les  fait 
paraître  encore  plus  incomplètes  qu'elles  ne  le  sont.Eu 
cherchant  les  causes  de  cet  éliange  superjlcialisme  dans  un 
auteur  qui  ne  manque  ni  de  patience  pour  étudier  son  sujet, 
ni  de  lumières  pour  le  développer,  il  nous  semble  que  la 
meilleure  justification  se  trouve  dans  le  concours.  Messieurs 
les  académiciens,  hommes  d'état  ou  beaux  esprits  de  salon, 
seraient  épouvantés  de  la  simple  vue  d'un  manuscrit  trop 
volumineux,  lorsqu'ils  en  ont  dix  ou  quinze  à  lire;  les  longs 
ouvrages  leur  font  peur  non  moins  qu'à  Lafoutainc;  il  leur 
faut  donc  un  manuscrit  d'une  étendue  honnête  ,  mais  sans 
excès;  les  cinq  ou  six  volumes  deV  Esprit  des  Lois,  i'th 
étaient  envoyés  manuscritsdans  un  concours  académique,  re- 
poseraient paisiblement  sur  un  coin  du  bureau  ;  qui  est-ce 
qui  a  le  temps  et  le  dévouement  de  lire  cinq  à  six  volumes 
d'écriture?  Ainsi  se  parle  à  lui-même  le  futur  lauréat,  el  il 
résume,  il  analyse,  il  fait  une  quintescence ,  il  dessine  un 
croquis  mal  achevé.  C'est  l'histoire  de  l'écrit  de  M.  Matter, 
et  la  seule  excuse  valable  qu'il  puisse  offrir.  De  là  nous 
concluons  que  l'Académie  française  ne  devrait  jamais,  ni 
pour  elle-même  ,  m  pour  les  concurrens,  mettre  des  livres 
au  concours.  Qu'elle  promette  une  couronne  à  des  discours 
d'une  demi-heure  ou  de  trois  quarts  d'heure  de  lecture,  se- 
lon les  expressions  du  programme  ,  soit  ;  mais  qu'elle  ne 
demande  point  des  traités,  des  ouvrages  étendus;  au  lieu 
des  statues  qu'elle  attend,  on  ne  lui  enverra  que  des  bustes 
recouverts  d'un  bel  habit. 

Après  ces  réflexions  préliminaires  ,  venons  au  sujet  même 
du  livre  de  M.  Matter. 

L'auteur  devait  examiner  les  deux  questions  de  l'influence 
des  mœurs  sur  les  lois  et  de  l'influence  des  lois  sur  les 
mœurs.  Ces  questions  n'étaient  pas  nouvelles,  mais  elles  le 
pouvaient  devenir  dans  un  traité  spécial,  qui  exposerait 
sous  des  formes  systématiques  et  coordonnerait  les  observa- 
tions éparses  dans  les  écrits  des  philosophes,  des  publicistcs 
et  des  historiens.  11  est  donc  facile  de  concevoir  pourquoi 
l'Académie  Française  a  mis  ce  sujet  au  concours  ;  elle  vou- 
lait un  livre,  non  pas  entièrement  neuf,  puisque  la  matière 
ne  l'était  point ,  mais  un  livre  nouveau  par  le  plan  ,  l'ordre, 
les  détails  qu'il  renfermerait,  et  par  les  déductions  que  l'au- 
teur pourrait  en  tirer. 

Cependant  la  première  donnée  du  sujet  me  paraît  fausse 
ou  du  moins  mal  posée.  Que  demandait-on  aux  concuriens  ? 
On  les  invitait  à  développer,  d'abord,  l'influence  des  mœu)  s 
sur  les  lois;  puis  l'influence  des  lois  sur  les  mœurs.  Présen- 
ter ainsi  les  questions,  c'était ,  ce  me  semble,  établir  une 
sorte  d'égalité  entre  deux  influences  très  inégales,  et  une 
espèce  de  parallélisme  entre  deux  actions  qui  ne  marchent 


100 


LE  SEiVIEUR. 


point  parallèlement.  I.'influcnce  des  mœurs  sur  les  lois  est 
très-considérable;  rinttucncc  des  lois  sur  les  mœurs  est  ha- 
bituellement très-faible.  L'une  agit  d'une  manière  directe, 
souveraine,  presque  absolue;  l'autre,  d'une  manière  indi- 
recte, subordonnée,  presque  insensible.  Les  mœurs  font 
nécessairement  les  lois,  mais  les  lois  ne  font  pas  les  mœurs; 
elles  ne  peuvent  que  les  modifier  en  quelques  points.  Avec 
de  bonnes  mœurs  vous  aurez  certainement  de  bonnes  lois; 
avec  de  bonnes  lois  vous  n'aurez  pas  toujours  de  bonnes 
mœurs  ,  il  s'en  faut  même  de  beaucoup.  Supposez  que  de- 
main nos  mœurs  soient  complètement  changées,  nos  lii; 
changeront  aussitôt  par  un  effet  irrésistible  du  changement 
des  mœurs;  mais  supposez  que  l'on  change  nos  lois,  tandis 
que  les  mœurs  resteraient  les  mêmes,  ces  nouvelles  lois  ne 
seront  pas  obéics,  et  elles  se  briseront  au  premier  choc.  La 
conquête  même  est  impuissante  pour  détruire  cet  état  de 
choses.  Les  Barbares  qui  subjuguèrent  l'empire  romain  fu- 
rent obligés  de  modifier  la  plus  grande  partie  de  leur  légis- 
lation pour  la  mettie  on  rapport  avccla  situation  religieuse 
et  morale  des  peuples  qu'ils  avaient  asservis.  En  Europe  et 
à  la  Chine  surtout ,  les  mœurs  des  vaincus  furent  plus  fortes 
que  les  lois  des  vainqueurs,  tant  laprépondcrance  des  mœurs 
sur  les  lois  est  grande  et  impérieuse  !  Les  lois,  en  un  mot , 
sont  filles  des  mœurs  ,  mais  les  mœurs  ne  sont  rien  moins 
que  filles  des  loisj  Etudiez  l'homme  dans  sa  constitution 
morale  et  dans  l'histoire  qui  en  est  l'expression  la  plus  sûre  ; 
suivez-le  dans  tous  les  degrés  de  civilisation,  dans  sa  marche 
à  travers  les  révolutions  des  peuples  et  les  boulcversemens 
des  empires,  dans  les  changemens  religieux,  moraux,  in- 
tellectuels ,  politiques  qu'il  a  subis  ,  et  vous  verrez  partout 
jaillir  cette  vérité  que  les  mœurs  engendrent  les  lois ,  et  que 
s'il  arrive  ,  par  une  cause  anormale  quelconque,  que  les  lois 
ne  soient  pas  ou  ne  soient  plus  en  rapport  avec  les  mœurs 
et  les  coutumes  ,  elles  sont  réduites  à  l'état  de  lettre-morte , 
et  cessent  d'avoir  aucune  action  puissante  sur  le  corps 
social. 

Imaginez  un  traite  d'éducation  qui  contiendrait  les  deux 
parties  suivantes.  Première  partie  -.De  l'influence  (Jes  pa- 
reils sur  leurs  enfans.  Deuxième  partie  :  De  l'injluence  des 
eiifans  sur  leurs  parens.  On  dirait  à  l'auteur,  non  sans 
quelque  raison ,  que  son  plan  est  mauvais ,  attendu  que  l'in- 
fluence des  parens  sur  leurs  enfans  est  incomparablement 
plus  étendue  et  plus  forte  que  l'influence  des  enfans  sur  leurs 
parens.  L'influenccdes  mœurs  sur  les  lois  et  celle  des  lois  sur 
les  mœurs  sont  absolument  dans  la  même  relation  que  l'in- 
fluence réciproque  des  parens  et  des  enfans.  Ce  n'est  pas 
quenous  prétendions  nier  que  les  lois  Influentsur  lesmœurs, 
mais  nous  pensons  qu'il  n'y  avait  aucune  égalité,  aucun  ra- 
rallélisme  à  établir  entre  cette  action  généralement  peu  sen- 
tie et  l'influence  irrésistible  que  les  niœui  s  exercent  toujours 
sur  les  lois. 

S'il  fallait  ajouter  de  nouvelles  preuves  à  l'exposition  de 
cette  vérité  morale  et  politique,  nous  les  trouverions  dans 
l'ouvrage  même  de  M.  Matter.  Son  livre  est  divisé  en  qua- 
tre parties;  mais  il  n'y  en  a  réellement  que  deux;  car  la 
première  partie  n'est  qu'une  introduction  de  quelques  pages 
dans  lesquelles  l'auteur  définit  les  termes  qu'il  se  propose 
d'employer,  et  la  quatrième  partie  s'occupe  de  questions  qui 
ne  se  rattachent  qu'indirectement  au  sujet.  Restent  donc 
deux  parties,  dont  l'une  est  consacrée  à  l'examen  de  l'in- 
fluence des  mœurs  sur  les  lois,  et  l'autre,  à  l'examen  de 
l'influence  des  lois  sur  les  mœurs.  Eh  bien!  de  ces  deux 
parties,  celle  qui  montre  comment  les  mœurs  influent  sur 
les  lois  est  sans  contredit  bien  supérieure  à  l'autre;  elle  of- 
fre des  réflexions  appuyées  surdes  faits  historiques,  quelques 
vues  nettes,  frappantes,  applicables,  tandis  que  la  partie  qui 
traite  de  l'influence  des  lois  sur  les  mœurs  ne  contient  guères 
que  des  observations  générales,  de  vagues  aphorismes,  des 


assertions  sans  application  ,  des  conjectures  qui  ne  s'appuient 
sur  aucune  donnée  de  l'histoiie.  Comparez,  pour  vous  en 
convaincre ,  deux  chapitres  parallèles  :  l'un  qui  montre  l'in- 
fluence des  bonnes  mœurs  sur  les  lois  ;  l'autre  qui  expose 
l'influence  des  bonnes  lois  sur  les  mœurs.  Le  premier  de  ces 
deux  chapitres  est  peut-être  le  meilleur  de  tout  l'ouvrage, 
et  l'autre  est  assurément  l'un  des  plus  superficiels.  Cette  in- 
fériorité relative  ,  à  quoi  l'attribuer,  sinon  à  la  différence 
des  deux  questions?  Qand  il  s'agissait  de  montrer  comment 
les  bonnes  mœurs  influent  sur  les  lois,  M.  Matter  était  sur 
un  terrain  solide,  planté  de  nombreux  jalons  par  les  histo- 
riens de  tous  les  siècles  ;  il  pouvait  déterminer  d'une  ma- 
nière précise  ,  et  l'étendue  et  les  limites  de  son  horizon. 
Mais  lorsqu'il  s'est  agi  de  montrer  comment  les  bonnes  lois 
influent  sur  les  mœurs  ,  M.  Mattci-  se  trouvait  sur  un 
terrain  mobile,  et  il  n'a  pu  suivre  qu'une  route  incertaine. 
Le  voyageur  ne  marchait  plus  dans  un  cliemin  frayé  ;  il  par- 
courait au  hasard  les  voies  inconnues  du  désert. 

Au  reste,  M.  IMalter  nes'est  pas  dissimulé  que  les  mœurs 
exercent  une  action  plus  forte  ,  plus  élevée  que  les  lois.  Il 
avoue  même  quelque  part  que  les  lois  sans  les  mœurs  sont 
nulles,  o  II  reconnaît  que  les  mœurs  sont  antérieures  aux 
lois,  qu'elles  tiennent  plus  à  l'homme,  qu'elles  sont,  pottr 
ainsi  dire,  l'homme  et  les  nations  elles-mêmes.  »  Comment 
dès  lors  a-t-il  pu  adopter  un  parallélisme  aussi  choquant 
dans  l'application  qu'il  est  faux  en  principe?  Comment  a-t- 
il  établi  jusque  sur  le  titre  de  l'ouvrage  une  sorte  d'égalité 
qui  n'existe  pas  en  fait  et  qui  peut  tromper  le  lecteur?  Pour- 
quoi a  t-il  consacre  cent  pages  à  l'influence  positive,  pré- 
pondérante des  mœurs  sur  les  lois  ,  et  cent  quarante  pages 
à  l'influence  contestable  et  minime  des  lois  sur  les  mœurs? 
C'était  faire  un  ensemble  sans  proportion,  donner  troppeu- 
à  la  question  principale  et  beaucoup  trop  à  la  question  se- 
condaire. 

N'était-il  donc  pas  possible  d'éviter  l'inconvénient  d'une 
question  mal  posée?  Le  moyen  ,  ce  nous  semble,  était  fort 
'  simple;  il  fallait  quitter  l'ornière  du  programme  de  l'Aca- 
démie, chose  licite  et  permise  à  tous  les  concurreus.  Au 
lieu  d'adopter  le  plan  vulgaire  et  irrationnel  de  deux  par- 
ties égales  qui  traitent  de  deux  influences  très-inégales,  l'au- 
teuv  ne  pouvait-il  pas  fonder  son  plan  général  sur  la  divi- 
'  sion  si  claire  et  si  naturelle  qui  existe  entre  les  différentes 
espèces  de  lois? 

Que  l'on  nous  permette  d'exposer  en  peu  de  mots  notre 
pensée.  Il  y  a  trois  sortes  de  lois  :  les  lois  politiques  ou  fon- 
damentales, les  lois  civiles  et  les  lois  criminelles  ou  pénales. 
Sur  chacune  de  ces  trois  sortes  de  lois  les  mœurs ,  les  ten- 
dances,  les  habitudes,  les  manières  des  peuples  exercent 
une  influence  distincte.  Aux  lois  fondamentales  correspon- 
dent particulièrement  les  mœurs  publiques  ;  aux  lois  civiles, 
les  mœurs  privées  ;  aux  lois  pénales,  les  mœurs  de  l'homme 
envisagé  comme  être  sociable  et  moral.  Ces  différentes  es- 
pèces de  mœurs  ne  doivent  pas  plus  être  confondues  que  les 
diverses  sortes  de  lois.  Lesmœurs  publiques  sont  subordon- 
néesau  climat,  au  genre  de  travail  dominant,  à  la  situation 
du  pays,  aux  habitudes  préexistantes;  les  peuples  diffèrent 
dans  leurs  mœurs  publiques,  suivant  qu'ils  sont  placés  aw 
nord  ou  au  midi  ,  qu'ils  sont  agriculteurs  ou  commerçans , 
fixes  ou  nomades,  guerriers  ou  pacifiques.  Les  mœurs  pri- 
vées,  lesmœurs  du  père  de  famille,  du  travailleur ,  du 
maître,  du  serviteur,  du  propriétaire,  du  prolétaire  tien- 
nent plus  directement  aux  idées  religieuses  et  à  l'éducation. 
Les  mœurs  de  l'homme  envisagé  comme  être  moral  dépen- 
dent enfin  de  toutes  les  causes  précédentes  réunies  ;  la  mo- 
ralité de  l'individu  est  le  résultat  de  la  double  influence 
des  mœurs  publiques  et  des  mœurs  privées. 

Si  l'auteur  avait  divisé  son  livre  d'après  la  classification 
des  lois ,  il  aurait  pu  ranger  tous  les  matériaux  de  son  tra- 


LE  SEMEUR. 


101 


,ail  sous  un  oiclic  lojjiiiuc  ,  et  donner  à  chaque  objet  hi 
jlacc  et  retendue  qu'il  devait  recevoir.  Ainsi,  dans  la  pic- 
iiière  partie  qui  aurait  traité  des  lois  polili((ues  ou  fondu- 
ncntales ,  l'auteur  eût  examiné  quelle  est  l'espèce  de  mœurs 
pi  correspond  à  cette  espèce  de  lois.  Puis,  il  eût  montre 
;ominent  les  mœurs  publiques  influent  sur  les  lo.s  fonda- 
mentale» ,  et  il  serait  arrive  enfin  à  établir  comment  ces  lois 
?lles-mèmcs  réadmissent  sur  les  mœurs.  Dans  la  seconde  par- 
tic  ,  il  aurait  suivi  la  même  marche  pour  le*  lois  civiles ,  en 
les  rattachant  aux  mœurs  privées.  Dans  la  troisième  partie 
seraient  venues  les  lois  criminelles  ou  pénales  ,  leurs  rap- 
ports avec  l'individu  considéré  comme  être  sociable  et  mo- 
ral ,  et  l'influence  réciproque  de  ces  mœurs  sur  ces  lois. 
L'ouvrage  aurait  présenté  de  cette  manière  trois  grandes 
sections  nettement  séparées,  et  dont  chacune  eut  renfermé 
un  tout  homogène  et  précis. 

Cette  classification  aurait  eu  saus  doute  le  tort  d'offrir 
quelque  analogie  avec  celle  de  Montesquieu  dans  l'Esprit 
•les  Lois.  Mais  un  plan  que  l'on  adopte  parce  qu'il  est 
Fondé  sur  la  nature  même  des  choses  ne  saurait  donner  lieu 
à  une  accusation  de  plagiat;  et  il  dépend  d'ailleurs  de  tout 
écrivain  qui  domine  sou  sujet,  de  montrer  dans  ses  déve- 
loppemens  qu'il  peut  se  frayer  une  route  par  lui-même  et 
marcher  seul,  n'ayant  d'autre  guide  que  le  flambeau  de  ses 
propres  conceptions. 

Revenons  au  plan  de  M.  Malter,  et  acceptons-le  tel  qu'il 
est,  avec  l'inconvénient  de  ses  deux  parties  disproportion- 
nées et  le  défaut  de  séparer  ce  qui  devait  être  uui.  Ne  cou- 
venait-il  pas,  au  moins,  de  placer  en  tête  du  livre  une  in- 
troduction qui  aurait  expliqué  les  principales  causes  qui 
améliorent  ou  détériorent  les  mœurs,  indépendamment  de 
I  action  des  lois?  L'auteur  eût  évité  par  là  de  toui-ner  dans 
un  cercle  vicieux  qui  ne  manquera  pas  de  frapper  les  lec- 
teurs réfléchis.  En  lisant  le  livre  de  M.  Matter,  je  demande: 
Pour  avoir  de  bonnes  lois,  que  faut-il?  Réponse  :  De  bon- 
nes mœurs.  Et  pour  avoir  de  bonnes  mœurs,  que  faut-il? 
Re'ponse  :  De  bonnes  lois.  Mais  si  les  mœurs  sont  mauvai- 
ses? Vous  aurez  de  mauvaises  lois.  El  si  les  lois  sont  mau- 
vaises? Vousaurez  de  mauvaises  mœurs.  N'est-ce  pas  là  un 
cercle  vicieux?  Les  peuples  seraient  fort  à  plaindre  si ,  après 
avoir  été  démoralisés  ,  ils  n'avaient  plus  que  les  lois  pour 
corriger  les  mœurs.  Mais  l'histoire  nous  apprend  que  les 
mœurs  changent,  se  modifient,  se  perfectionnent  par  d'au- 
tres influences  que  celle  des  lois  ;  et  le  cercle  vicieux  qui 
existe  dans  l'ouvrage  du  lauréat  n'existe  pas  dans  les  annales 
de  l'humanité.  M.  Matter  répondra  peut-être  que  son  sujet 
ne  le  conduisait  pas  à  examiner  les  différentes  actions  que 
subissent  les  mœurs,  et  qu'il  n'avait  à  s'occuper  que  de  celle 
qui  est  exercée  par  les  lois.  Nous  le  voulons  bien  ;  mais  une 
introduction  qui  aurait  fait  connaître  comment  les  mœurs 
deviennent  meilleures  ou  plus  mauvaises  dans  un  résumé 
de  quelques  pages ,  bien  loin  de  l'écarter  de  son  sujet ,  l'y 
eût  amené  tout  naturellement.  Nous  ne  connaissons  pas  de 
sujet  qui  puisse  contraindre  un  auteur  à  tourner  dans  un 
cercle  vicieux  et  l'empêcher  de  suivre  une  marche  lo- 
gique. 

Signalons  encore  quelque  chose  de  bizarre  daus  le  plan 
de  M.  Matter.  Après  avoir  développé  l'influence  que  les 
mœurs  exercent  sur  les  lois,  il  ajoute  deux  chapitres,  dont 
l'un  montre  l'influence  des  bonnes  mœurs  sur  les  lois,  et 
l'autre ,  l'influence  des  mauvaises  mœurs.  Mais  les  mœurs 
ne  sont-elles  pas  nécessairement  ou  bonnes  ou  mauvaises. 
Ou  l'un  et  l'autre  sous  des  rapports  différens  ?  Lors  donc 
que  vous  avez  parlé  de  l'influence  des  mœurs  sur  les  lois,  il 
est  clair  que  vous  vous  êtes  occupé  des  bonnes  mœurs  ou  des 
mauvaises  mœurs  ;  il  n'y  a  pas  ,  que  nous  le  sachions ,  de 
mœurs  indifférentes.  Vos  deux  chapitres  supplémentaires 
sont  donc  un  double  emploi,  un  pléonasme  de  composition 


qui  est  pire  qu'un  pléonasme  d'expression.  Quand  j'ai  lu 
voire  chapitre  qui  traite  de  l'influence  des  mœurs  sur  les 
lois  politiques,  je  suppose  que  vous  m'avez  dit  tout  ce  que 
vous  aviez  à  me  dire  ;  mais  point;  vous  recommencez  plus 
tard  à  me  parler  de  l'influence  des  bonnes  mœurs  ,  puis  de 
l'influence  des  mauvaises  mœurs  sur  ces  mêmes  lois  politi- 
ques. Le  même  défaut  se  reproduit  dans  la  partie  qui  traite 
de  l'inllucnce  des  lois  sur  les  mceurs  ;  il  y  a  aussi  deux  cha- 
pitres supplémentaires  sur  l'influence  des  bonnes  lois  et  des 
mauvaises  lois,  comme  si  ces  lois  pouvaient  être  autre  chose 
que  Î3onncs  ou  mauvaises  I  De  ces  quatre  chapitres  nous 
avons  observé  plus  haut  que  l'un  était  très  -  remarquable  • 
mais  il  est  disjoint  de  l'ensemble,  il  est  jeté  hors  de  sa  place 
par  une  opération  arbitraire  de  l'esprit. 

On  peut  conclure  de  toutes  nos  réflexions  que  M.  Mat- 
ter est  plus  habile  dans  les  détails  que  daus  l'ensemble.  11 
possède  beaucoup  de  connaissances  acquises,  il  a  des  idées 
dignes  d'attention  ,  il  écrit  bien  quelques  pages ,  il  trouve 
des  mots  heureux;   mais  le  livre  que  nous  annonçons,  et 

I  histoire  ecclésiastique  dont  il  a  publié  les  premiers  volu- 
mes ,  montrent  qu'il  ne  sait  pas  embrasser  d'un  regard  fixe 
et  sûr  toute  l'étendue  des  sujets  qu'il  se  propose  de  traiter. 

II  manque  de  ces  vues  générales,  de  ce  coup-d'œil  élevé,  de 
cette  conception  vaste  et  complète  qui  caractérisent  l'écri- 
vain supérieur.  Il  marche  de  sentier  en  sentier,  il  trace  des 
méandres  incertains  avant  d'arriver  au  but;  il  ne  plane  pas 
sur  la  carrière  qu'il  doit  parcourir. 

Nous  consaci  erons  encore  un  article  au  livre  de  M.  Mat- 
ter ,  et  nous  l'emploierons  à  discuter  quelques  questions  de 
détail. 


LITTERATURE. 

RtilCNÉE,  par  Gustave  Dbouineau,  auteur  du  Miimiscrit 
fferi.  a  vol;  in-8*.  Paris,  i832.  Chez.  Gosseiin,  rue  Saini- 
Gcrmain-des-Prés,  n"  g.  Prix  :  i5  fr. 

En  voyant  la  multitude  d'écrits  de  tous  genres  et  surtout 
de  romans  qu'inspirent  aux  auteurs  à  la  mode  les  poùts 
capricieux  et  dépravés  d'une  société  blasée  et  sceptique  , 
c'est  un  soulagement  et  presque  une  bonne  fortune  poul- 
ies hommes  qui  connaissent  le  prix  des  croyances  religieuses 
que  la  rencontre  d'un  livre  dicté  par  une  conviction  sincère 
et  sur  la  compo-^ition  duquel  plane  une  grande  idée  morale! 
Nous  ne  sommes  malheureusement  pas  gâtés  en  ce  pcnre 
et  nous  ne  connaissons  guère  aujourd'hui  que  M.  Drouineaù 
qui  nous  ait  donné  ce  signe  de  réveil.  L'an  dernier,  nos  lec- 
teurs s'en  souviennent ,  ce  jeune  auteur  essaya  ,  dans  un 
roman  dont  nous  rendîmes  compte  (i) ,  de  prendre  la  dé- 
fense du  spiritualisme  chrétien  devant  une  génération  qui 
tout  au  plus  confesse  ce  spiritualisme  du  bout  des  lèvres  et 
qui  ne  croit  en  réalité  qu'au  dieu  d'Epicure.  Aujourd'hui 
M.  Drouineaù  vient  encore  livrer  combat  au  matérialisme 
et  préparer  la  voie  à  une  réhabilitation  du  Christianisme 
sur  11  conception  de  laquelle  nous  aurons  tout  à  l'heure  à 
lui  dire  notre  avis  Avant  tout,  c'est  un  plaisir  et  un  besoin 
pour  nous  d'exprimer  combien  le  sentiment  sous  l'inspira- 
tion duquel  il  écrit  le  distingue  honorablement  des  au- 
teurs qui  ne  prennent  souci  que  des  plaisirs  du  public  ,  et 
qui  n'ont  pas  le  bonheur  de  comprendre  la  mission  de 
l'homme  de  lettres, parce  qu'ils  n'ont  pas  les  croyances  qui 
font  de  la  vie  une  chose  sérieuse,  en  même  temps  qu'elles 
ont  un  baume  efficace  pour  les  tristesses  du  cœur. 

Dans  le  Manuscrit  Vert,  M.  Drouineaù  s'était  proposé 
de  mettre  en  action  les  conséquences  pratiques  de  l'irré- 
ligion et  d'opposer  ce  tableau  repoussant  à  l'exemple  d'une 
vie  dominée  par  les  espérances  du  chrétien.  Il  avait  montré 
avec  une  effrayante  fidélité  de  pinceau  jusqu'à  q'uel  degré 
d'immoralité  sont  entraînés,  par  les  passions  de  l'orgueil  et 
des  sens,  les  hommes  que  l'irréligion  délivre  de  toute  idée 

^  {i)  Le  MantttcrU  Vtrl, 


102 


LE  SEMElîR. 


de  devoir.  Sans  doute  ,  tout  homme  n'en  vient  pas  jusqu'à 
ce  point,  par  cela  seid  qu'il  est  privé  de  foi  religieuse;  mais 
à  qui  l'honneur  de  ces  exceptions .'  Le  plus  souvent  au  pea 
d'énerf^ic  des  passions  ,  à  certaines  habitudes  contractées  de 
bonne  heure.ausang-froid  avec  lequel  beaucoup  de  personnes 
peuvent  choisir  entre  les  divers  pencliansfjui  les  solliciteni, 
et  à  l'espèce  d'équilibre  qu'elles  parviennent  à  établir  par 
la  entre  les  intérêts  au  service  desquels  leur  vie  est  consa- 
crée. Quoi  qu'il  eu  soit ,  nous  croyons  que  personne  n'aura 
pu  contester  à  l'auteur  du  Maimscril  Fert,que  saLoyse  de 
Martarieux,  qui  n'a  de  vie,  d'intelligence ,  de  sentiment 
que  pour  ce  qui  parle  à  ses  sens,  qu'Anatole  prêchant  le 
matérialisme  et  niant  la  conscience  par  ses  discours  et  par 
tonte  sa  conduite,  que  M'"  de  Cerisy  quittant  sou  vieux 
père  pour  un  homme  qu'elle  ne  connaît  que  par  les  so- 
phisnies  dont  il  s'est  servi  pou;-  la  délier  de  toute  crainte 
filiale  et  attiser  le  feu  qui  dormait  dans  celte  nature  impé- 
tueuse ,  personne  ,  dis-je,  n'aura  pu  contester  à  M.  Droui- 
neau  que  ces  caractères  aient  plus  d'un  modèle  dans  la 
société.  La  seconde  partie  de  ce  tableau  n'était  pas  tracée 
avec  la  même  fermeté,  et  ne  pouvait  satisfaire  entièrement; 
il  était  facile  de  voir  que  l'auteur  ,  pour  esquisser  son  héros, 
n'avait  recueilli  que  quelques  traits  épars  et  incomplets  du 
caractère  qu'il  voulait  peindre;  la  religion  de  son  Emma- 
nuel était  indécise,  encore  mal  formulée,  et  ne  rendait 
qu'imparfaitement  raison  de  la  force  morale  que  cet  inté- 
ressant personnage  déployait  dans  les  circonstances  les  plus 
critiques.  Il  était  difficile  de  saisir  le  sens  exact  que  l'auteur 
attachait  au  mot  Christianisme;  mais  l'on  pouvait  être  cer- 
tain que  ce  sens  n'était  pas  encore  le  véritable. 

Aujourd'hui  M.  Drouineau   s'explique   plus    complète- 
ment ,  et  nous  le  disons  à  regret ,  nous  croyons  que  sa  con- 
ception a  perdu  en  vérité  ce  qu'elle  a   pu   gagner  en  préci- 
sion ,  à  en  juger  par  quelques  passages  de  la  préface   et  par 
l'extrême  pâleur   de  la  religion  de  sa   Résignée.   Malgré 
cela  ,  il  y  a  ,  ce  nous  semble,  quelque  progrès  dans  la  partie 
critique  de  l'ouvrage  ;  il   semble  que  l'auteur    envisage   le 
matérialisme  avec  plus  de  sérieux  encore  qu'auparavant ,  et 
qu'il   a   mesuré  avec   plus   de  justesse   sa   désastreuse   in- 
fluence. Il  montre  cette  influence  chez  des  caractères  très- 
différens,  fort  bien  copiés  sur  des  originaux  qu'on  rencon- 
tre à  chaque  pas  dans  le  monde.  Aussi  les  grandes  figures  de 
la  scène  qu^il  déroule  à  nos  yeux,  sont-elles  celles  qui   nous 
représentent  l'irréligion  faisant  delà  vie  humaine,  tantôt  un 
drame  horr.ble,  tantôt  un  funeste  enivrement  qui  absorbe 
et  dégrade  les  plus  belles  facultés  de  l'esprit  et  du  cœur. 
-.'S  C'est  d'abord  un  jeune  Brésilien  qui  joint  à  toute  la  fou- 
gue des  faisions  de  son  âge  un  esprit  supérieur  et  une  vo- 
lonté forte,  dont  il  se  sert  pour  manier  les  hommes  à  son  gré, 
et  pour  en  faire  autant  d'instrumens  à  l'usage  de  ses  projets 
égoïstes  :  son  matérialisme  est  systématique  ,  réfléchi  ,  opi- 
niâtre ;  c'est  un  de  ces  êtres  dont  les  facultés  ont  une  énergie 
telle  qu'ils  s'habituent  de  bonne  heure  à  ne  croire  qu'en  eux, 
et  qui ,  lorsque  l'âge  vient  où  a  l'homme  ne  prend  plus  plai- 
sir à  se  souvenir  de  son  Créateur»,  n'ont  plus  d'intelligence 
pour  toutce  quisortdumondcd'inlérêtsoùils  ontconlracté 
l'habitude  de  concentrer  tous  leurs  vœux,  et  d'exercer  leur 
raison.  Salvador  est  son  nom.  «Salvador!»  dit  l'auteur.  aSau- 
»   veur  I  ce  nom  est  beau  !  Le  Christ  l'a  revêtu  de  sainteté 
»  et  d'une  tendresse    miraculeuse,  ineffable;  je   regrette 
»   qu'une  piété  mal  entendue  profane  ce  nom  qui  n'appar- 
»   tient  pas    à   des   hommes.   Pour  être   Sauveur,   il    faut 
»   changer  la  face  de  la  terre  ,  y  asseoir  une  révolution  qui 
»   survive   à  toutes   les  révolutions ,  dicter  un  livre  sscré, 
»   toujours  jeune,  quand  tout  vieillit,  meurt  et  tombe  en 
»  poudre  autour  de  lui  ;  un  code  divin  ,  messager  de  paix, 
»   toujours  prêt  .à  intervenir  au  milieu  des  sangl.intes  Folies 
»   des  hommes  et  de  leurs  périssables  institutions.  Pour  être 
»   Sauveur,  il  faut  sourire  aux   invectives,  ans   coups  Je 
»   fouet  qui   dispersent  sur  le  pavé   les  lambeaux  de  votre 
»   chair,  aux  épines  dont  on  vous  enfonce  une  couronne  au 
»  front ,  à  la  croix  où  l'on  vous  attache  ,  aux  clous  qui  bii- 
»   sent  sous  les  marteaux   les  os  de  vos   pieds  et  de   vos 
»  mains  ;  il  faut   porter  un  sceptre  de  roseau   qui   puisse 
»   briser  des  sceptres  d'or;  il  faut  boire  le  fie!  et  le  vinaigre 
»   dans  une  longue  agonie  ,  et  du  haut  de  tctte  ignominie 
»  sublime  prier  poui'  ses  bourreaux!  a 


Oui ,  pour  être  Sauveur,  il  faut  faire  ces  choses  ,  et  d'au' 
très  non  moins  essentielles  qui  manquent  à  celte  définition  ; 
mais  pourquoi  faut-il  les  faire  ?  Pourquoi  faut-il  souffrir 
toutes  les  ignominies  et  toutes  les  douleurs  de  l'âme  et  du 
corps?  Parce  que  nos  péchés  ont  mérité  tout  cela,  et  que 
tel  serait  notre  salaire  pour  l'éternité  au  tribunal  du  Dieu 
saint,  si  Christ  n'était  venu  prendre  notre  place  ;  parce  que 
sans  pardon  il  n'y  a  pas  de  régénération  possible  pour  le 
coupable,  et  que  sans  la  régénération  il  n'y  a  pas  de  bonheur 
pour  l'homme  déchu. 

Le  second  personnage  principal,  dans  lequel  M.  Droui- 
neau a  voulu  peindre  les  écarts  d'une  vie  qui  n'est  pas  ré- 
glée par  les  croyances  religieuses,  est  un  jeune  anglais,  lord 
Donald  ,   dont  nous  lui  laisserons  tracer  le  portrait  : 

«  Lord  Donald  ,  incertain  de  ses  opinions ,  cédait  à  tou- 
»  tes  les  sensations  offertes  ,  et ,  par  une  invincible  paresse, 
»  endormait  en  lui  de  riches  facultés  ,  qu'énervaient  ses 
»  molles  habitudes  de  plaisir.  Il  se  tenait  dans  cet  oubli  de 
»  lui-même,  afin  qu'on  ne  vint  pas  lui  reprocher  son  inac- 
»  tivité.  Si  le  désir  de  plaire  l'animait ,  il  sortait  de  son 
»  âme  des  étincelles,  de  belles  pensées;  mais  il  s'en  raillait  lui- 
»  même  l'instant  d'api  es.  Se  rendre  utile  à  la  société  par 
»  d'importans  travaux,  devenir  l'idole  d'une  épouse  par  une 
»  illustration  méritée, être  sa  vie, son  âme...,  il  en  plaisan- 
»  tait  avec  une  finesse  tellem  -nt  systématique  ,  qu'on  dé- 
»  sespéraitde  luivoir  entreprendre  quelque  chose  degrave, 
»  de  posé  ,  de  concluant.  Il  ne  voyait  dans  l'existence 
«  qu'une  faculté  croissante  et  décroissante  de  jouir...  Sal- 
»  vador  dominait  encore  les  sensations,  Donald  en  était  dc- 
»  miné.  L'un  méprisait  trop  les  hommes,  pour  tenter  autre 
p  chose  que  de  veiller  à  ses  propres  intérêts;  l'autre  s'ef- 
«  frayait  trop  des  fatigues  du  travail  pour  essayer  rien  au 
a  monde  qui  gênât  sou  besoin  d'impressions.   » 

Combien  de  Donald  daus  la  société  telle  que  l'a  faite  le 
philosophisme  du  dix-huitième  siècle  !  Combien  de  ces 
hommes  qui  ne  comprennent  de  bonheur  que  celui  d'une 
vie  insouciante  et  voluptueuse,  sevrés  qu'ils  sont  de  toute 
pensée  grande  et  vivifiante,  de  toute  noble  espérance,  de 
tout  but  au  ternie  de  la  carrière,  de  toute  foi  ! 

Auprès  de  ces  deux  figures  principales  ,  l'auteur  a 
groupé  encore  quelques  autres  personnages  non  moins  faci- 
les à  retrouver  autour  de  nous  et  dont  la  conduite  est  aussi 
la  conséquence  des  principes,  des  exemples  et  des  tenta 
tions  que  nous  trouvons  dans  le  monde  en  y  entrant.  Ici 
nous  croyons  devoir  faire  une  observation  à  M.  Drou  neau. 
Son  but  ,  nous  n'en  doutons  pas,  en  nous  montrant  tous 
les égaremens  des  passions, a  été  de  nous  ramener  au  sen- 
timent religieux  ,  par  l'exemple  des  funestes  eflèts  de 
son  absence;  mais  son  l.ingage  est-il  propre  à  atteindre  ce 
but?  Nous  en  doutons  beaucoup.  Nous  craignons  qu'il  ait 
souvent  plus  parlé  en  romancier  qu'en  moraliste  ,  et  qu'il 
ait  quelquefois  trop  consulté  la  clialeur  de  ses  impres- 
sions de  jeune  homme  pour  tracer  les  scènes  auxquelles  il 
fait  assister  le  lecteur.  Il  s'expose  souvent  par  là  ,  nous  en 
sommes  certains,  à  manquer  complètement  l'effet  qu'il  veut 
produi  «4 

Nous  dirons  peu  de  chose  du  caractère  âeRésignée,  char- 
gée de  représenter  le  Christianisme  en  présence  dé  tous  ces 
êtres  si  fortement  marqués  au  sceau  du  matérialisme.  Cette 
figure  est  trop  pâle  pour  supporter  un  pareil  voisinage;  elle 
en  est  écrasée  comme  le  serait  une  molle  lithographie  placée 
à  côté  des  teintes  fortes  et  lugubres  d'une  gravure  de  Mar- 
tin. Est-ce  la  fauledu  Chriitiaiiisinc?  Oh!  qui  poiiriait  le 
croire?  Qu'y  atilau  contraire  de  plus  prononcé  et  de  plus 
propre  à  contraster  avec  un  caractère  bien  dessiné  d'incré-  i 
dule  conséquent,  qu'un  caractère  réellement  chrétien,  op- 
posant à  l'orgueil  du  premier  l'humilité,  à  l'égoïsme  un 
amour  actif  et  général,  à  l'irritabilité  la  douceur  ?  C'est  au 
Christianisme  de  l'auteur  que  nous  reprocherons  de  ne  nous 
avoir  offert  en  regard  des  mœurs  irrél'gieuses  qu'il  dépeint 
que  la  faible  image  d'une  jeune  protestante  qui  ne  té- 
moigne guère  sa  roi  que  par  une  passive  résignation.  En  ,, 
(fiot,  c'est  sa  conception  du  Christianisme  qni  a  fait  man-  -, 
quer  à  M.  Drouineau  cette  partie  essentielle  de  sou  œuvre. 
Aujourd'hui  la  société  se  sent  comme  avertie  qu'elle  tou- 
che -à  une  nouvelle  phase  d'existence.  C'est  pour  la  plupart 
un  ob'.cur  pressentiment;  pour  quelques-uns,  une  vue  plus 


LE  SEMEUR. 


lOS 


ou  moins  dislmclr;  pour  les  Cliiélicns  seuls,  une  perspective 
crruiuc  Sainl  S.iuoii  et  soii  écolo  ont  senti  cette  proxi- 
mité d'un  avenir  oifjaniquc  ;  le  besoin  de  sortir  du  désor- 
dre et  de  l'isoleiiicnt  leur  eu  avaient  déniontié  la  nécessite  : 
leur  faute  a  été  de  prétcudic  au  monopole  de  leur  décou- 
verte :  matérialistes,  ils  -,c  sentaient  pressés  de  jouir;  ils 
sont  tombés  et,  daus  leur  personne,  le  matérialisme  a  été 
convaincu  d'impuissance.  Mais  il  faut  le  reconnaître  ,  les 
Saint-Simonicns  ont  laissé  après  eux  une  attente  plus  géné- 
rale de  la  grande  régénération  et  du  bien  à  venir  qu'ils 
n'ont  pu  réaliser.  Celte  idée,  (pie  l'Evangile  recelait  depuis 
<lix-liuit  siècles  et  que  le  millénium  doit  accomplir  et  justi- 
fier, repar.  îtra  ,  nous  devons  l'espérer,  dans  les  éco'es  de 
ce  siècle,  dr>  plus  en  plus  épurée  de  rêveries  matérialistes, 
et  rattachée  aux  destinées  du  Cliristianisme,  dont,  pour  leur 
pcrt£,  les  Sainl-Simouiens  voulurent  la  rendre  indépcu- 
dante.  C'est  là  ce  que  Fait  M.  Drouineau;  c'est  de  l'Evan- 
gile qu'il  voit  sortir  l'amour,  l'égalité,  le  dévouement,  qui 
serviront  de  base  à  la  société  à  venir  j  et  d'où  ces  senlimens 
pourraient-ils  sortir,  en  effet,  sinon  de  la  religion  de  l'a- 
mour et  du  dévouement?  Mais  à  cette  espérance  qui  ne  1j 
trompera  point,  iVI.  Drouineau  associe  quelques  idées  qui 
n'ont  plus  la  même  vérité  et  qui  obscurcisseut  sa  vue.  Pre- 
nant trop  exclusivement  le  progrès  dans  sou  sens  social  ,  et 
ue  cherchant  pas  assez  un  changement  du  cœur  humain  ,  il 
est  tombé  dans  deux  méprises  :  l'une  en  confondant  l'his- 
toire du  Christianisme  lui-même  avec  celle  des  sociétés  qu'il 
a  civilisées,  et  dans  le  sein  desquelles  quelques-unes  de  ses 
vérités  morales  ont  amené  d'heureuses  modifications;  la 
seconde,  en  concluaut  de  là  que  l'avenir  que  nous  attendons 
tous  sera  le  résultat  d'une  nouvelle  évolution  du  Cliristia- 
nisme, c'est-à-dire,  puisque  celui-ci  est  un  avec  la  société, 
d'une  révolution  religieuse  qui  «  sera  l'oeuvre  de  tous  ,  et 
iutl  ne  lui  donnera  son  nom.   s 

ha  Néocfirisliantsnie,  tel  est  le  terme  par  lequel  notre  au- 
teurdésignela  religion  qui  caractérisera  la  nouvelle  société. 
Espérons  que  M.  Drouineau  ne  se  complaira  pas  long-temps 
dans  le  vague  de  ces  espérances  et  dans  cette  confusion  de 
la  religion  et  de  la  société  ;  son  spiritualisme  le  sauvera  sans 
doute  des  conséquences  d'une  pareille  méprise,  qui  le  mè- 
nerait infailliblement  au  panthéisme.  Que  saus  perdre  de 
vue  le  sort  général  et  religieux  de  l'humanité  ,  sans  négliger 
l'étude  du  développement  providentiel  des  sociétés,  étude 
si  digne  de  notre  intérêt,  et  qui  nous  fournit  des  preuves 
si  admirables  de  la  sagesse  et  de  la  bouté  divines,  il  étudie 
avant  tout  l'Evangile  comme  la  religion  de  l'homme  indi- 
viduel, et  qu'a  dé  de  la  lumière  d'en  haut,  de  l'Esprit  qui 
a  dicté  ce  livre  éternellement  vrai  ,  il  y  cherche  d'abord  ce 
qui  s'adresse  à  ihacun  de  nous  personnellement,  et  dès  lors 
avec  la  connaissance  de  notre  état  de  chute  ,  le  secret  de 
notre  réhabilitation  lui  sera  révélé.  Il  renoncera  à  toute 
idée  de  perfectionner  le  Christiani. me,  il  \  e  ira  que  c'est 
une  oeuvre  parfaite  dès  son  origine  ,  et  «  qui  a  toutes  les 
promesses  de  la  vie  présente  aussi  bien  que  de  celle  qui  est 
a  venir;  «  qu'enfin  bien  loin  d'avo'r  besoin  d'être  modifiée 
par  nos  idées,  ce  sont  nos  idées  et  notre  être  tout  entier 
qui  doivent  être,  non  seulement  modifiés  ,  mais  entière- 
ment changés  par  la  Parole  invariable  de  Dieu.  L'Evangile 
de  Jésus-Christ  n'est  pas  une  nacelle  lancée  sur  la  mer  de  ce 
monde  pour  y  voguer  au  gré  du  vent  que  chaque  siècle 
voudra  souffler  sur  elle.  C'est  un  immense  rocher  qui , 
ferme  sur  sa  base,  voit  se  briser  à  ses  pieds  les  flotsséculaiies 
sans  en  être  ébranlé ,  offrant  un  asile  sûr  aux  naufragés  qui 
s'y  réfugient. 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

DE    l'influence    SANCTiriiNTE    DE    LA     DOCTRINE     DE   LA 
REDEMPTION. 

La  Bible  nous  apprend  que  l'homme  est  déchu  de  la  fa- 
veur de  Dieu,  et  qu'il  a  perdu  le  bonheur  dont  il  était,  de  sa 
nature,  susceptible,  lorsqu*:!  a  eu  une  volonté  diffAcnte 
do  celle  de  Dieu  ,  un  caractère  ojiposé  aux  perfections  de 
Deu,  une  conduite  contraire  au  gouvernement  de  son 
Créateur.  Un  simple  pardou  accordé  à  un  être  placé  dans 


de  telles  circonstances  ne  serait  comparativement  que  de 
peu  d'iinporlancc  .parce  que  son  malheur  provenant  néces- 
sairement de  son  caractère  ,  à  moins  que  son  caractère  ne 
soit  char.gé  ,  sa  misère  restera  toujours  la  même.  Les  joies 
de  la  fimille  de  Dieu  ne  répondant  pas  à  son  goût  corrom- 
pu ,  ni  à  sa  volonté  pervertie  ,  ce  ne  serait  pas  un  bonheur 
pour  lui  que  d'être  admis  à  y  prendre  part.  Pour  qu'il  soit 
heureux  ,  il  faut,  non  seulement  qu'il  soit  rerais  en  posses- 
sion des  [)riviléges  qu'il  a  perduSjTnais  encore  qu'il  recouvi-e 
la  faculté  d'en  jouir.  En  conséquence,  quand  Dieu  invita 
ses  créatures  rebelles  à  rentrer  en  grâce  avec  lui  et  à  rede- 
venir membres  de  &a  famille,  il  le  fit  de  telle  manière  que 
l'àiue  qui  répondrait  véritablement  à  cet  appel ,  revêtit  en 
même  temps  un  nouveau  caractère. 

Il  résulte  de  là  que  le  rétablissement  de  la  santé  morale  ou 
de  1.1  ressemblance  du  caractère  de  l'homme  avec  le  caractère 
divin  est  lebutdesdispensations  de  Dieu  envers  les  hommes. 
Toutes  les  autres  choses  que  Dieu  a  faites  pour  eux  sont  sub- 
sidiaires à  ce  grand  but  et  doivent  le  favoriser  ;  et  même 
l'œuvre  ineffable  de  Christ,  le  pardon  qu'il  nous  a  obtenu 
sur  la  croix  ,  et  qu'il  nous  offre  gratuitement,  ne  sont  que 
des  moyens  pour  atteindre  un  but  ultérieur.  Ce  but  est  que 
les  enfans  adoptifs  de  la  famille  de  Dieu  soient  rendus  con- 
formes à  la  ressemblance  de  leur  frère  aîné  ,  afin  qu'ayant  le 
même  caraclère  ,  ils  puissent  participer  à  la  même  joie. 

Les  droits  et  les  privilèges  des  enfans  de  Dieu  sont  de 
posséder  la  faveur  de  Dieu,  de  pouvoir  s'approcher  tou- 
jours de  lui  ,  comme  de  leur  père,  de  jouir  de  ce  qui  lui 
est  agréable,  de  voir  avec  bonheur  sa  volonté  s'accomplir 
dans  la  vaste  étendue  de  ses  domaines ,  et  de  servir  eux- 
mêmes  d'instrumens  à  ses  desseins. 

Ceux-là  seuls  qui  sont  capables  de  jouir  de  ces  privilèges 
ou  plutôt  de  considérer  ces  choses  comme  des  privilèges, 
ont  quelques  traits  de  ressemblance  avec  le  caractère  de 
Dieu.  En  être  capable  ,  c'est  donc  avoir  la  santé  spirituelle, 
qui  évidemment  ne  peut  être  produite  et  conservée  que  par 
l'amour,  par  un  amour  dominant  pour  Dieu,  envisagé 
dans  ses  perfections.  Mais  comme  ,  par  la  constitution  de  sa 
nature ,  l'homme  pouvait  avoir  une  autre  volonté  que  celle 
de  Dieu,  et  être  atteint  par  là-même  de  maladies  spirituelles, 
il  a  plu  à  la  sagesse  divine  de  déterminer,  par  une  loi  ex- 
presse, quelle  est  la  source  unique  de  la  santé  spirituelle. 
«  Tu  aimeras  le  Seigneur  ton  Dieu  de  tout  ton  cœur,  «  lui 
fut-il  dit  ;  et  cette  loi  fut  sanctionnée  par  la  menace  de  l'ex- 
clusion des  privilèges  dont  j'ai  parlé,  en  cas  de  désobéis- 
sauce  ,  et  par  la  promesse  de  la  jouissance  de  ces  mêmes  pri- 
vilèges, en  cas  d'obéissance.  Nous  trouvons  donc  ici,  d'un 
côté,  l'obéissance  ,  la  santé  spirituelle  et  les  avantages  cé- 
lestes ,  réunis  par  la  loi  de  notre  nature  aussi  bien  que  par 
une  loi  positive  ;  et  de  l'autre  ,  la  désobéissance,  la  maladie 
spirituelle,  et  la  privation  de  ces  avantages,  également 
uuies. 

L'homme  désobéit  au  commandement;  il  préféra  à  Dieu 
les  choses  créées;  il  devint  ainsi  sujet  à  la  peine  légale,  et 
fut  en  même  temps  atteint  de  la  maladie  spirituelle ,  qui  le 
rendait  incapable  d'être  membre  de  la  famille  de  Dieu  ,  en 
supposant  même  qu'il  n'y  eût  aucune  exclusion  prononcée 
parla  loi. 

Quand  la  miséricorde  de  Dieu  eut  résolu  de  délivrer 
l'homme  de  l'état  de  misère  dans  lequel  il  était  tombé,  elle 
s'occupa  de  rétablir  sa  santé  spirituelle  ,  afin  de  le  rendre 
ainsi  participant  du  bonheur  céleste.  Mais  la  source  de  la 
santé  était  toujours  la  même;  un  être  intelligent  ne  pouvait 
devenir  semblable  à  Dieu,  qu'en  aimant  Dieu  envisagé 
dans  ses  perfections.  Il  était  donc  nécessaire  qu'il  y  eut 
quelque  manifestation  de  la  sainteté  et  de  la  justice  de  Dieu, 
qui  fut  en  même  temps  si  propre  à  inspirer  la  reconnais- 
sance, que  ceux  qui  seraient  convaincus  de  sa  réalité,  fus- 
sent obligés  d'aimer ,  non  seulement  la  miséricorde  de 
Dieu  ,  mais  aussi  sa  sainteté  pure  et  parfaite. 

De  notre  nature,  nous  estimons,  nous  aimons  même  la 
justice  parfaite ,  excepté  lorsque  ses  arrêts  nous  condam- 
nent. De  plus,  quand  la  justice  est  enfreinte,  fùL-ce  même 
en  notre  laveur ,  quelque  blâme  ou  quelque  mépris  se  mêle 
nécessairement  à  notre  gratitude;  en  sorte  qu'on  peut  dire 
cju'uii  amour  plein  de  respect  ne  peut  ê.re  excité  que  ^^'H' 
l'union  de  la  parfjile  justice  a  la  parfaite  bonté. 


104 


LE  SEMEfcR. 


Supposons  maintenant  qu'il  y  eùl  eu  une  manifostaliou 
du  caractère  de  Dieu,  telle  que  sa  miséricorde  eût  paru 
l'emporter  sur  sa  samlctc  et  voiler  celle-ci,  en  ne  punissant 
Je  péché  d'aucun  châtiment;  il  est  évident  que  notre  amour 
n'cùl  pas  pu  être  accompagné  d'un  parfait  respect;  et  en 
outre,  cet  amour  n'aurait  pas  pu  pioduirc  la  guéiisou  de 
notre  maladie  spirituelle,  parce  que  n'étant  pas  excité  par 
le  vrai  et  parfait  caractère  de  Dieu,  il  n'aurait  pu  produire 
eu  nous  la  ressemblance  de  cp  vrai  caractère,  ce  qui  est  le 
but  qu'il  s'agit  surtout  d'atteindre. 

La  manifestation  de  la  seule  justice  dans  le  caractère  de 
Dieu  aurait  été  encore  plus  inefficace.  Elle  n'aurait  pas 
excité  l'amour  ,  et  en  conséquence  ,  elle  n'aurait  pas  pro- 
duit la  ressemblance;  elle  n'aurait  faitqueconfirmer  rarièl 
de  condamnation,  et  par  là,  qu'augmenter  notre  inimitié  et 
notre  désespoir,  tout  en  nous  forçmtau  respect. 

Pour  qu'elle  produise  la  vraie  santé  spirituelle  ,  il  faut 
donc  que  la  manifestation  du  caractère  de  Dieu  soit  telle 
qu'elle  excite  dans  nos  cœurs  une  adhésion  parfaite  à  toutes 
ses  perfections  ;  il  faut  qu'elle  nous  porte  à  aimer  ce  qu'il 
aime,  et  à  haïr  ce  qu'il  hait  ;  il  faut  qu'elle  nous  montre  le 
péché,  non  seulement  comme  redoutable  dans  ses  consé- 
quences, mais  comme  haïssable  en  lui-même,  cl  comme 
opposé  à  tous  les  sentimens  de  l'amour  et  de  la  reconnais- 
sance. 

Dieu  afait  celte  manifestation  de  lui-même  dans  l'Evan- 
gile de  son  Fils.  Dans  cet  Évangile,  il  nous  adresse  les  offres 
de  son  pardon  et  de  son  amour  les  plus  complètes  et  les 
plus  libres,  mais  c'est  par  le  sang  de  l'expiation.  Dieu  de- 
vint homme  et  habita  au  milieu  de  nous  ;  il  revêtit  noire 
rature,  et  sechargea  de  la  sentence  qui  pesait  sur  nous  ,  à 
cause  de  la  transgression.  Il  montra  la  culpabilité  du  péché 
et  la  puissance  de  la  justice,  en  souffrant,  lui  juste,  pour  les 
injustes.  Sa  Divinité  donna  au  sacrifice  une  étendue  et  une 
dignité  ineffables.  Il  nous  a  témoigné  un  amour  infini,  en  ce 
que,  lorsque  l'autorité  de  la  loi  divine  réclamait  une  satis- 
faction parfaite,  il  n'a  pas  hésité  à  se  présenter  lui-même  en 
rançon  pour  les  pécheurs.  Dans  cette  œuvre  admirable  ,  la 
justice  glorifie  la  miséricorde,  et  la  miséricorde  glorifie  la 
justice.  La  grandeur  du  sacrifice  démontre  à  la  fois  la  gran- 
deur de  la  haine  de  Dieu  pour  le  péché  ,  et  de  l'amour  de 
Dieu  pour  les  pécheurs.  Quand  nous  offensons  ce  Sau- 
veur, ou  que  nous  l'oublions  ,  nous  devons  sentir  que  c'est 
la  plus  basse  ingratitude,  que  c'est  fouler  aux  pieds  le  sang 
qui  a  été  répandu  pour  nous.  L'Evangile  nous  assure  de 
plus  que  ce  même  Dieu  est  toujours  présent ,  ayant  les  mê- 
mes sentimens  pour  nous,  et  les  mêmes  sentimens  pour  le 
péché;  qu'il  dirige  tous  les  événemens, qu'il  détermine  tous 
les  devoirs,  qu'il  prêle  l'oreille  à  nos  prières,  qu'il  nous  offre 
l'assistance  de  son  Saint-Esprit  dans  toutes  nos  difficultés  , 
cl  qu'il  nous  prépare  au  delà  du  tombeau  un  repos  dans 
lequel  notre  ressemblance  avec  lui  deviendra  parfaite,  et  où 
sa  joie  sera  notre  joie. 

Dans  cette  manifestation  du  caractère  divin,  les  attributs 
de  la  justice  et  de  la  miséricorde  se  combinent  ensemble 
avec  tant  de  douceur  et  d'éclat,  qu'en  même  temps  que 
notre  vénération  et  notre  amour  sont  excités  par  elles,  no- 
tre esprit  ne  peut  les  conn)rendre.  Nous  aimons  ici  la  jus- 
tice parfaite,  parce  que  nous  ne  sommes  pas  condamnés  par 
elle;  nous  adorons  ici  la  miséricorde  parfaite,  parce  qu'elle 
n'est  pas  unie  à  la  faiblesse  et  à  la  partialité.  Le  péché, 
même  quand  on  le  considère  d'une  manière  abstraite,  ex- 
cite dans  notre  esprit  des  sentimens  d'horreur  aussi  bien 
que  de  crainte;  et  la  sainteté  y  produit  au  contraire  des 
sentimens  de  sympathie  et  d'espérance. 

Une  couforniiti;  toujours  croissante  avec  le  caractère  qui 
se  manifeste  à  nous  avec  tant  de  gloire  est  la  conséquence 
nécessaire  de  l'attachement  qu'il  nous  inspire.  C'est  là  une 
loi  de  notre  nature. Les  objets  qui  occupent  le  plus  nos  pen- 
sées et  nos  affections  sont  comme  des  moules  dans  lesquels 
nos  esprits  sont  jetés  et  auxquels  ils  empruntent  leurs  for- 
mes et  leurs  caractères.  Ce  fait  devrait  nous  rendre  très- 
attentifs  aux  mouvemens  de  nos  cœurs  ;  car  ce  n'est  que  par 
une  contemplation  soutenue  du  véritable  caractère  de  Dieu, 
et  en  entretenant  et  exerçant  les  affections  et  les  désirs  qui 
naissent  de  cette  contemplation,  que  l'image  divine  est 
renouvelée  dans  nos  âmes. 


Si  l'on  a  compris  ces  lapports  entre  aimer  une  chose  et 
lui  resscmoler,  il  sera  facile  de  voir  pourquoi ,  dans  l'Evan- 
gile, la  foi  est  i-eprésentée  comme  nécessaire  pour  la  sancti- 
fication. Nous  ne  pouvons  aimer  ce  que  nous  n'admettons 
pas,  et  nous  ne  pouvons  désirer  de  ressembler  à  ce  que 
nous  n'aimons  pas.  De  là  résulte  que  la  foi  est  le  fondement 
du  caractère  du  Chrétien,  la  racine  inétue  de  l'arbre. 


MELANGES. 

Eftokts  pour  la  sépabation  de  l'éclise  et  de  l'état,  en  Ecosse  et 
EN  AKGLETEnRE.  —  I!  vient  de  se  former  à  Edimbourg  une  associatioQ 
qui  travaille  avec  beaucoup  d'énergie  à  foire  prévaloir  le  principe  de  la 
séparation  de  l'Eglise  et  de  lElat.  Elle  soutient  que  forcer  les  citoyens  à 
enlirtenir  des  éublissemens  religieux  est  contraire  à  la  nature  de  la  reli- 
gion ,  à  l'esprit  de  1  Evangile  ,  aux  enscignemens  de  Jésus-Christ  et  au\ 
droits  civils  ;  que  lorsque  l'individu  qu'on  force  à  soutenir  ces  établisse- 
mens  désapprouve  le  système  qu'il  est  contraint  d'encourager,  ou  le  prin- 
cipe de  salarier  les  cultes,  il  y  a  attentat  à  la  propriété  et  violation  des 
droits  de  la  conscience  ;  que  î'erfet  de  l'union  de  l'Eglise  et  de  l'Etat  est 
de  produire  t'hypociisie ,  de  fai  iliter  les  progrès  de  l'erreur,  et  de  ralentir 
l'extension  du  Christianisme.  Cette  Société  s'occupe  à  propager  ses  prin- 
cipes par  de  nombreuses  publications. 

Lesdissidens  de  l'Angleterre  sont  aussi  très-actifs  pour  la  cause  delà 
liberté  religieuse.  Us  se  proposent  d'exiger  des  candidats  qui  leur  deman- 
deront leurs  voix,  lors  des  élections  prochaines  ,  l'engagement  de  soutenir 
cette  cause  de  tout  leur  pouvoir.  Les  points  sur  lesquels  ils  insistent  sur- 
tout ,  sont  le  rapport  des  lois  pénales  contraires  à  la  liberté  religieuse  ; 
l'établissement  de  registres  de  l'Eial  civil,  au  lieu  des  registres  de  ba;.tême 
et  de  mariage  tenus  par  les  ecclésiastiques  de  l'Eglise  anglicane  ;  le  droit 
de  célébrer  les  services  funèbres  dans  les  cimetières  d'après  leurs  rites  ; 
l'exemption  des  charges  qu'on  fait  peser  sur  eux  pour  Us  frais  du  culte 
épiscopal ,  tandis  qu'ils  paient  déjà  de  leurs  deniers  tous  les  frais  de  leur 
propre  culte  ;  et  la  faculté  d'obtenir  les  giades  universitaires,  sans  ap- 
partenir à  l'Eglise  établie.  Ces  demandes  n'ont  rien  d'exagéré,  et  il  est 
probable  que  les  vœux  exprimés  par  les  dissidens  anglais  ne  tarderont  pas 
à  être  satisfaits. 

Serres  CHADFFÉES  par  l'haleine  des  bestiaux. —  M.  Armsirong  . 
voyageur  anglais  qui  a  long-temps  résidé  en  Perse  et  en  Russie ,  a  eu  loc 
casion  d'observer  djns  le  voisinage  de  Saint-Pétersbourg  des  serres  chauf- 
fées d'après  un  procédé  entièr*fnîr-nt  neuf  et  qui  consiste  siftiplement  à 
substituer  l'haleine  des  bestiaux  à  l'ancienne  manière  de  chauffer  avec  le 
feu  ou  la  vapeur  de  Veau.  Ce  plan  nouveau,  même  en  Russie  ,  parait  de- 
voir y  être  bientôt  généralement  adopte.  En  effet ,  sa  supériorité  sur  les 
autres  est  telle  que,  dans  un  climat  où  il  gèle  souvent  à  2')  degrés  au-des- 
sous de  zéro,  il  procure  des  plantes  beaucoup  plus  belles  que  celles  qu'on 
fiil  Venir  dans  les  serres  jusqu'ici  connues  Voici  le  plan  d'après  lequel  les 
serres  nouvelles  sont  consiruitcs.  L'élable  où  l'on  tient  les  bestiaux  est 
séparée  de  la  serre  par  un  mur,  auquel  on  a  pratiqué  des  ouvertures  en  face 
des  différentes  crèches;  elles  peuvent  s'ouvrir  et  se  fermer  à  volon'é. 
N'étant  placées  qu'à  quelques  pmces  au-iessus  des  mangeoires,  il  arrive, 
lorsque  les  animaux  lèvent  la  lète ,  que  l'air  chaud  qui  s'échappe  de  leurs 
poumons  p:  Sie  immédiatement  so'js  les  chùssis  vitrés  q  li  sont  de  l'autre 
côté.  L'étable  est  tenue  bien  close  ,  et  on  y  entre  par  une  porte  double , 
dont  les  bords  sont  (;arnis  de  feutre ,  pour  empêcher  l'air  extérieur  de 
s'introduire.  M.  Armstrong  assure  que  par  ce  moyen  la  température  de 
la  sei  re  s'élève  assez  pour  qu'on  soit  obligé  de  fermer  quelquefois  les  ou- 
vertures et  de  baisser  la  cli.ileilrau  moyen  d'un  ventilateur.  On  serait  tenté 
de  croire  que  des  f-tables  ainsi  fermées,  tout  favorables  qu'on  puisse  les 
supposer  pour  l'objet  qu'on  se  propose,  celui  de  chauffer  les  Serres,  .seraient 
très-dangereuses  pour  les  bestiaux;  mais  M.  Armstring  assure  que  ceux 
qu'il  a  vus  se  portdienl  fort  bien  ,  et  qu'ils  engraissaient  en  peu  de  temps. 
L'eng:'aissement  étant  une  maladie  qui  conduirait  à  la  mort ,  s'il  ne  se  ter- 
minait à  la  boucherie ,  il  est  favorisé  par  les  causes  débilitantes ,  et  nous 
ne  sommes  pas  surpris  qu'il  soit  rapide  dans  Us  eïahles-seires  ;  mais  nous 
pensons  que  ce  séjour  ne  convient  pas  autant  aux  bestiaux  qu'on  veut 
conserver. 


AîVMOi\CE. 

MAMJEL  GÉNÉRAL    DE    l'iNSTRECTION     PRIMAIRE.     2     forlS  Volum'CS  ifl- 1  2, 

par  année.  On  souscrit  au  bureau  du  Manuel  ,  rue  de  Tournon  ,  n"  6. 

Prix  :  7  fr,  5o  c. 

Nous  venons  de  recevoir  la  première  livraison  de  ce  ManuA  ,  qui  est 
publié  par  M.  Matter,  sous  la  surveillance  du  conseil  royal.  Il  est  impos- 
sible de  juger  par  ce  spécimen,  qui  contient  surtout  des  actes  ofiiciels ,  de 
ce  que  sera  l'ouvrage  Nous  avons  cependant  remarqué  dans  l'introduction 
l'indication  d'un  [dan  fort  vaste  et  fort  bien  conçu.  Le  lifanuel  recom- 
mande avec  raison  un  petit  volume  intitulé:  /-e /.iwd  (/(■  Z'cn/à«<  sur 
l'iimc,  publié  aux  E'ats-Unis;  no  is  croyons  savoir  qu'on  s'occupe  ,  depuis 
quelque  temps ,  à  le  traduire,  et  que  la  première  partie  en  paraîtra  inces- 
samment. 

Le  Gérant,   DEHAULT 


Imprimerie  ds  Sellicde  ,  rue  des  Jeûneurs,  n"  lij- 


TOME  II  .  —  N"  Ift. 


5  DKCEMBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL   RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique    et    Littéraire, 


PAKAISSWT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  ch^mp  ,  c'esl  le  monde. 
Mailh.XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal, rue  Martel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  el  Bîïecteurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année, 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  2  fr.  pour  l'année  ,  i  fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.  -— 
Les  lettres,  paquets  et  envois  d'argent,  doivent  être  affranchis. — On  s'abonue  à  Lausanne ,  an  burelfn  du  2Vouce//(s<e  ^«urfoiV. 


SOMMAIRE. 

Bévue  politique  :  Du  commencement  des  hostilités  et  du  vote  de 
l'adresse.  —  Morale  et  Lécislatios  :  De  l'influence  des  mœurs  sur 
.^  ies  lois ,  et  de  l'influence  des  lois  sur  les  moeurs,  par  M.  Matteb  (Ou). 
—  Littérature  :  Deux  mois  de  Sacerdoce  ,  par  A.  Labutte.  — 
lIiSTOïKE  :  De  la  civilisation  des  peuples  sauvages.  —  Philosophie  :  Le 
mal  est-il  un  élément  de  progrès  dans  la  nature  humaine? — Méhsces: 
Caisses  d'épargnes  en  Angiett-rre.  —  Etat  des  écoles  en  Irlande.  — 
ArvsonCES. 


REVUE    POLITIQUE. 

DU  COMMENCEMENT   DES  HOSTILITES  ET  DU  VOTE  DE  l'aDBESSE. 

Depuis  quelques  jours  les  liostilltcs  ont  commencé.  Nous 
n'avons  rien  à  apprendre  à  nos  loctcurs  sur  des  événemens 
qu'ils  suivent  sans  doute  avec  un  vif  intérêt}  mais  en  pré- 
sence de  ces  événemens  si  graves,  et  dont  les  conséquences 
peuvent  être  plus  graves  encore,  nous  nous  sentons  pressés 
de  demander  à  Dieu  que  les  premiers  coups  de  canon  tirés 
de  la  citadelle  d'Anvers  ne  soient  p.is  le  signal  d'une  con- 
flagration générale.  Deux  ans  se  sont  écoulés  depuis  que  la 
crainte  d'une  guerre  européenne  a  commencé  à  agiter  les 
esprits,  et  la  main  de  Dieu  a  fait  ce  que  n'aurait  pu  faire 
iiotie  propre  force  :  elle  a  retarde  l'orage;  elle  a  maintenu 
la  paix.  Qu'elle  veuille  encore  intervenir  pour  éteindre 
cette  étincelle  qui  serait  suffisante  pour  embraser  l'Europe! 
C'est  dans  les  temps  oii  les  affaires  peuvent,  d'un  instant  à 
l'autre,  changer  de  face,  et  où  l'avcuir  de  plusieurs  nations 
dépend  peut  être  de  quelque  circonstance  inattendue  et 
insignifiante  en  apparence  ,  qu'on  est  heureux  de  pouvoir 
«e  dire  que  c'est  Dieu  qui  gouverne  le  monde.  Heureux 
sommes -nous  de  savoir  qu'il  tient  le  sceptre,  et  que  rien 
ne  peut  arriver  que  ce  qu'il  aura  permis! 

Nous  avons  remarqué  avec  joie  dans  l'adresse  adoptée 


par  la  Chambre  des  députés,  en  réponse  au  discours  du 
roi ,  qu'elle  désire  s'associer  au  sentiment  de  reconnaissance 
envers  Dieu  qu'il  avait  exprimé.  «  Nous  rendons  giàce  à  la 
»  Providence,  dit-elle  ,  des  trésors  qu'elle  a  versés  sur  nos 
»■  campagnes.  »  Quelques  journaux  n'ont  rien  trouvé  à  dire 
sur  la  plirase  du  discours  do  la  couronne  ,  qui  exprimait  la 
nri'me  pensée  ,  si  ce  n'est  que  le  mot  ProK'idence  est  mys- 
tique. Tl  faut  savoir  gré  à  la  Cliambri!  de  n'avoir  pas  craint 
de  mériter  le  même  reproche  ,  en  s'en  servant  à  son  tour. 
Espérons  que  le  moment  viendra  bientôt  où  les  représen- 
taiis  de  la  nation  ne  reconnaîtront  pas  seulement  dans  les 
moissons  abondantes,  mais  aussi  dans  la  paix  au  dehors 
dans  la  lii)eité  et  l'ordi-c  au  dedans ,  dans  l'union  des  ci 
loyens,  d.ins  l'adoption  des  lois  utiles  pour  le  pays,  dans 
les  progrès  sociaux  et  moraux,  plus  que  des  accidens  fortuits 
OLi-quedes  résultats  de  la  sagesse  el  des  combinaisons  hu- 
maines, mais,  pour  le  dire  clairement, de  véritables  bénédic- 
tions d'en  haut. 

La  discussion  de  l'adresse  ,  adoptée  par  233  voix  contre 
I  i(j,  a  été  marquée  par  deux  iiicidens  que  nous  ne  pouvons 
passer  sous  silence:  le  rejet  d'un  paragraphe  relatif  aux 
colonies  ,  proposé  par  M.  Auguis ,  et  qui  pouvait  paraître  à 
la  Chambre  un  engagement  qu'elle  ne  devait  pas  prendre  - 
et  uwQ  conversation  ,  selon  l'expression  anglaise,  sur  l'em- 
bargo mis  sur  les  navires  de  commerce  hollandais,  c'est-à- 
dire  sur  des  propriétés  privées.  Le  principe  posé  par 
!\L  Gaëtande  La  Rochefoucauld  a  été  soutenu  par  M.  Odi- 
lon-Barrot.  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  a  dit 
qu'il  n'est  pas  bien  en  soi  que  les  propriétés  privées  soi- 
ent sujettes  aux  prises  et  à  la  confiscation,  mais  que,  comme 
c'est  un  droit  consacré  en  Europe,  il  ne  dépend  d'aucun 
gouvernement  de  l'abolir  isolément.  S'il  faut,  pour  son 
abolition,  le  concours  des  autres  puissances,  le  ministre,  nous 
en  sommes  convaincus,  trouvera  digne  de  lui  de  travail- 
ler à  l'obtenir.  S'il  réussit,  c'est  un  pas  qu'il  aura  fait  faire 
à  la  civilisation  ,  et  un  service  important  qu'il  aura  rendu. 

La  session  est  ouverte;  nous  en  suivrons  les  tiavaux  avec 
l'attention  qu'ils  réclament,  et  nous  demandons  à  Dieu 
qu'ils  tournent  au  bien  de  la  patrie. 


106 


LE  SEMEUR. 


MORALE  ET  LEGISLATION'. 

De  l'influence  dm  moeurs  subles  lois,  et  de  l'influence 
DES  lois  Sun  LES  MOEUBS  ,  ETC.  j  par  M.  Matter. 
—  Paris,  l83a.  Prix  :  -j  fr. 

DEUXIEME    ET    DERNIER    ARTICLE. 

Nous  avons  promis  de  revenir  sur  quelques  points  di' 
détail,  et  nous  allons  suivre  dans  une  rapide  analyse  la 
marche  de  l'ajtcnr. 

I,c  premier  chapitre  qui  nous  paraît  mériter  une  alteu- 
lion  sérieuse  est  celui  qui  traite  de  Vinfliience  des  mœurs 
sur  les  institutions  politiques  {les  peuples.  M.  Matter  passe 
en  revue  les  diverses  formes  de  gouvernement,  cl  il  s'atta- 
che à  montrer  les  rapports  de  ces  formes  avec  les  mœurs, 
ou  plutôt  avec  les  usngi's  ,  les  manières,  les  besoins  ,  les  in- 
térêts des  peuples  j  car  il  ne  s'a{;it  guère  dans  ce  chapitre 
de  moralité  pioprcmeiit  dite.  Le  plus  sinjple  et  le  plus  na- 
turel de  tous  les  gouverncmens  du  monde  ,  le  patriarcat , 
est  né  des  mœurs  pastorales  et  agricoles.  Quand  ces  mœurs 
furent  devenues  conquérantes,  et  que  la  famille  du  patriar- 
che eut  été  transformée  ,  par  la  force  des  armes  et  par  la 
succession  des  temps,  en  une  giande  nation  ,  le  gouverne- 
ment primitif  du  patriarcat  fit  place  au  despotisme.  Lorsque 
l'élément  politique  et  l'élément  religieux  se  concentrèrent 
en  un  seul  homme,  cette  union  du  sacerdoce  avec  la  royauté 
donna  naissance  à  la  théocratie.  Les  Barbares  qui  s'établirent 
dans  les  provinces  romaines, ayantlaissé  le  travail  aux  vaincus 
et  s'étant  réservé  la  défense  du  sol ,  ce  mélange  de  mœurs 
agricoles  et  de  mœurs  guerrières  produisit  la /èWa/jVe. Les 
mœurs  industrielles  et  commerciales  réclament  des  lois  et 
des  institutions  qui  garantissent  d'une  manière  solide  l'or- 
dre intérieur,  la  paix,  la  stabilité,  les  droits  et  la  liberté  des 
individus;  elles  introduisirent  des  principes  libéraux  dans 
les  formes  de  gouvernement.  Quant  aux  républic^ues  de 
Rome  et  d'Athènes,  elles  durent  leur  établissement  aux 
intérêts  aristocratiques  des  principaux  citoyens.  Dans  le 
monde  moderne,  on  voit  d'abord  le  Christianisme  relever 
l'importance  de  l'individu,  en  proclamant  l'égalité  de  tous 
les  homnies  devant  Dieu.  Les  mœurs  religieuses  qui  ré- 
gnaient dans  les  siècles  de  la  féodalité  en  font  sortir  ces 
institutions  politiques  où  le  pontificat  l'emporte  sur  la 
royauté,  et  l'épiscopat  sur  les  privilèges  des  seigneurs.  Cet 
état  de  choses  commence  à  s'affaiblir  sous  Louis  IX,  et  suit 
une  marche  toujours  décroissante  jusqu'à  la  réforme  du 
seizième  siècle.  Les  mœurs  ,  de  religieuses  qu'elles  étaient, 
deviennent  philosophiques ,  et  les  rois  se  dégagent  succes- 
sivement delà  tutelle  du  Saint-Siège.  En  France, les  mœurs 
éprouvent  de  nombreuses  variations  sous  Henri  IV  ,  Louis 
XIV  et  Louis  XV  j  mais  le  commerce  et  l'industrie,  la 
littérature  et  les  arts, la  philosophie  et  l'opinion, obtiennent 
progressivement  une  influence  plus  considér^ible  ;  1 1  nation 
liérite  du  trône  qui  avait  hérité  du  pouvoir  fi)odal  ;  et  les 
principes  de  liberté,  après  avoir  grandi  dans  les  mœurs, 
se  posent  dans  les  institutions.  La  résistance  du  privdége 
amena  une  lutte  sanglante ,  mais  elle  ne  retarda  point  la 
victoire  j  les  nouvelles  mœurs  demandaient  de  nouvelles 
formes  politiques,  et  elles  furent  obéies. 

Il  y  a  plus  d'une  observation  à  faire  sur  le  chapitre  que 
nous  venons  d'analyser. 

Avant  tout ,  rendons  pleine  et  entière  justice  à  l'auteur. 
Ce  chapitre  est  très-remarquable  et  renferme  beaucoup  do 
réflexions  solides  et  profondes.  L'histoire  des  peuples  y  est 
résumée  en  quelques  pages  sous  l'un  de  ses  points  de  vue 
les  plus  importans.  Pour  tiaccr  avec  autant  de  supériorité 
cçttc  influence  des  mœurs  sur  les  institutions  politiques  ,  il 
fallait  à  la  fois  de  vastes  lumière?,   un  jugement  sûr  ,  une 


longue  habitude  de  la  méditation  ,  le  talent  de  grouper  les 
faits  pour  les  mettre  en  saillie  ,  et  l'art  de  lendre  avec  jus- 
tesse et  précision.  Nos  éloges  seront  d'autant  moins  suspects 
de  partialité  ,  que  nous  allons  les  accompagner  de  quelques 
observations  critiques. 

Et  d'abord  ,  pourquoi  l'auteur  ,  en  parlant  de  l'influence 
des  niœ>uis  sur  les  institutions  sociales,  a-t-il  laissé  dans 
l'oubli  la  moralité  proprement  dite?  Nous  cherchons  dans 
ce  chapitre  quels  sont  les  rapporis  des  habitudes  morales, 
des  principes  d'économie,  de  prévoyance,  de  sagesse  ,  d'o- 
béissance, des  vertus  publiques  et  privées  ,  de  la  pureté  de 
conduite,  de  la  tempérance  et  de  tant  d'autres  qualités  qui 
constituent  la  partie  la  plus  essentielle  des  mœurs;  quels 
sont ,  disons-nous  ,  les  rapports  de  la  moralité  avec  h's  lois 
politiques,  et  nous  ne  trouvons  rien,  absolument  rien.  Cette 
lacune  si  grave  n'est  pas  même  comblée  dans  le  chapitre 
qui  traite  de  l'influence  des  bonnes  mœurs  sur  les  lois  j  il 
s'agit  encore  ici  des  intérêts  ,  des  manières  ,  des  goûts ,  des 
idées,  plutôt  que  de  la  moralité.  D'où  vient  que  M.  Matter 
a  négligé  l'examen  de  questions  si  importantes?  La  moralité 
n'exerce  telle  pas  une  influence  étendue  ,  puissante  ,  pres- 
que irrésistible,  sur  les  institutions  sociales  ?  N'aurait-il  pas 
trouvé  des  exemples  frappans  de  cette  influence  dans  la 
république  de  Sparte  ,  dans  les  nouvelles  mœurs  formées 
par  le  Christianisme  dans  les  Etats  modernes  où  la  réfoi'mc 
s'est  établie,  en  particulier  dans  la  Hollande  ,  dans  l'Ecosse 
et  dans  l'Amérique  du  Nord?  L'auteur  de  l'Esprit  des  Lois, 
qui  ne  traitait  pourtant  le  sujet  des  mœurs  que  d'une  ma- 
nière très-indirecte,  n'a  pas  oublié  d'assigner  à  la  vertu  le 
rang  et  l'importance  qu'elle  mérite  d'obtenir  dans  l'examen 
des  formes  de  gouvernement.  Cet  oubli ,  cette  lacune  dans 
le  livre  de  M.  Matter  ,  sont  d'autant  plus  fâcheux  que  les 
publicistcs  actuels,  les  rédacteurs  des  journaux,  les  faiseurs 
de  brochures,  les  orateurs  de  la  tribune  nationale,  paraissent 
méconnaître  davantage  l'influence  de  la  moralité  publique 
et  individuelle  sur  le  peifectionncnient  des  institutions  po- 
litiques. Ml  Matter  s'est  rangé  derrière  les  fausses  idées  ou 
l'injuste  dédain  de  son  siècle;  il  a  négligé,  oublié  ce  que  les 
hommes  sans  religion  négligent  et  oublient;  il  a  suivi,  nous 
ne  savons  par  quel  motif,  le  torrent  dos  opinions  superfi- 
cielles du  jour.  A  lui  cependant  plus  qu'à  tout  antre,  et 
dans  un  tel  ouvrage  plus  que  dans  un  autie  livre,  il  appar- 
tenailde  rendre  à  la  moralité  la  haute  place  qui  lui  convient, 
et  de  montrer  que  le  sort  des  empires  est  étroitement  uni 
aux  bonnes  maximes  ,  aux  habitudes  morales  et  aux  vertus 
des  citoyens. 

Une  autre  observation  que  nous  avons  faite  ,  non  seule- 
ment à  la  lecture  de  ce  chipitre,  mais  dans  tout  le  cours  de 
l'ouvrage  ,  c'est  que  l'auteur  n'accorde  au  Christianisme 
qu'une  paît  mesquine,  insuffisante,  moralement  et  histori- 
quement incomplète.  Lorsqu'il  croit  devoir  aborder  ce  su 
jet  (  ce  qui ,  du  reste  ,  n'a  lieu  que  deux  ou  trois  fois  ),  on 
dirait  qu'il  éprouve  l'embarras  du  poëte  latin  :  Incedo  per 
ignés.  Il  semble  craindre  d'aller  trop  avant  ou  même  de 
s'arrêter  sur  cette  route  périlleuse;  il  se  rapetisse,  il  n'élève 
la  voix  qu'à  demi ,  il  marche  à  grands  pas,  ne  regardant  ni 
à  droite  ni  à  gauche,  pressé  qu'il  est  d'entrer  dans  un  autre 
chemin.  «  C'est  cette  religion  ,  c'est  sa  morale  surtout  , 
»  dit-il  en  passant ,  qui  a  changé  successivement  les  mœurs 
»  et  la  civilisation  des  peuples.  »  Puis ,  après  avoir  énoncé 
en  deux  lignes  que  l'Evangile  a  relevé  la  dignité  indivi- 
duelle de  l'homme,  il  ajoute  que  «  l'égoïsme  fût  rentré  sans 
»  doute  dans  ses  droits  primitifs,  si  la  religion  ne  fût  venue 
>  les  lui  ravir  encore  de  la  manière  la  plus  directe,  en  l'ap- 
»  pelant  à  une  autre  association  ,  à  sou  union  un  peu  mys- 
»  TIQUE,  et  par  là  même  plus  attrayante  pour  l'imagination 
»  religieuse,  avec  l'Eglise  ou  l'assemblée  des  saints.  »  Ainsi 
M.  Matter  rejette  dans    l'ombre  l'influence  des-  dogiue* 


LE  SEMEUR. 


107 


[h rétiens;  tr'cst  :\  \:\  mnv.Ai' siiriniil  qu'il  allaclu"  quelque 
valeur;  ol  la  inor.ile  du  Cliiistlanisiuc  est,  en  cftct,  assez 
bien  venue  des  hommes  du  siècle  ,  parce  qu'ils  ne  la  con- 
naissent point.  Mais  l'auteur  devait-il  ignorer  que  cette 
morale  ne  subsiste  en  piincipe  et  ne  devient  un  fait  réel 
dans  l'application  que  parla  Foi  chrétienne?  Pour  aimer 
Dieu,  il  Faut  croire  à  TEvangile;  pour  obéir  à  Dieu, il  Faut 
l'aimer.  La  Foi  produit  l'amour,  et  l'amour  produit  l'obéis- 
sance. La  morale  du  Christianisme,  en  la  supposant  isolée 
du  dogme,  n'est  pas  seulement  impraticable,  elle  est  incom- 
préhensible; pour  celui  qui  ne  croit  pas,  l'amour  de  Dieu, 
tel  que  l'entend  le  chrétien,  et  les  œuvres  inspirées  par  cet 
amour,  sont  des  mystères  aussi  grands  ,  disons  même  des 
folies  aussi  étranges  que  l'incarnation  et  la  crucifixion  de 
Jésus-Christ.  Séparer  la  morale  de  la  doctrine,  et  prétendre 
que  la  morale  surtout  a  exercé  une  salutaire  influence  dans 
le  monde  moderne,  c'est  commettre  une  grave  erreur  de 
religion  ,  d'histoire  et  d'expérience.  Quant  à  l'association 
des  fidèles  dans  l'Eglise  ,  et  qui  paraît  un  peu  mystique  à 
l'auteur ,  ces  mots  qui  ressemblent  à  une  épigramme  de- 
vaient-ils obtenir  grâce  pour  la  maigre  apologie  que 
M.  Matter  n'a  pas  cru  pouvoir  refuser  au  Christianisme  ' 
Il  n'y  avait  rien  de  plus  simple  que  de  parler  de  \ai  frater- 
nité chre'ùenne  ,  de  l'amour  qui  unit  entre  eux  les  disciples 
du  même  Sauveur  ,  au  lieu  d'employer  le  terme  obscur 
d'assemblée  des  saints;  mais  alors  il  Fallait  abandonner  cette 
petite  accusation  de  mysticisme  ;  car  l'amour  fraternel  qui 
existe  entre  les  vrais  chrétiens ,  bien  loin  d'être  mystique 
sous  aucun  rapport  quelconque  ,  est  un  fait  pratique,  visi- 
ble ,  qui  repose  sur  l'identité  de  la  foi  et  qui  se  manifeste 
chaque  jour  par  les  mêmes  actes  extérieurs. 

Si  nous  examinions  l'ouvrage  de  M.  Matter  en  théolo- 
gien ,' il  y  aurait  des  reproches  encore  plus  sérieux  à  lui 
adresser.  Nous  lui  demanderions  comment  il  a  pu  rabaisser 
Moïse  au  niveau  de  Zoroastre ,  de  Numa  et  de  Lycurgue  ; 
comment  il  a  pu  écrire  quelques  phrases  au  moins  légères 
sur  leDécalogue  j  sur  quelles  données  il  fonde  son  asser- 
tion qu'il  se  trouve  des  passages  interpolés  dans  les  livres 
historiques  de  rAucien-Teslaraent  ;  pourquoi  il  emploie  , 
en  divers  lieux  ,  des  expressions  si  peu  convenables  à  l'égard 
de  la  Bible,  et  par  quel  étrange  système  d'interprétation  il 
prétend  que  les  peintures  des  prophètes  ne  sont  qu'une 
poésie  qu'il  ne  faut  pas  prendre  à  la  lettre  ?  Mais  ces  détails 
nous  conduiraient  trop  loin;  il  nous  suffira  d'ajouter  ici 
qu'un  président  de  parlement,  Montesquieu,  n'a  pas  craint, 
dans  le  siècle  des  encyclopédistes,  de  rendre  au  Christia- 
nisme un  hommage  plus  ferme  ,  plus  diicct  et  plus  étendu 
que  M.  Matter  ,  auteur  d'une  histoire  ecclésiastique. 

Une  dernière  observation,  qui  s'adresse  également  à  l'en- 
semble du  livre,  plutôt  qu'au  chapitre  précédemment  ana- 
lysé ,  concerne  les  applications  historiques  choisies  par 
l'auteur.  Plus  d'une  fois,  en  le  lisant,  nous  nous  sommes 
involontairement  souvenus  de  l'exclamation  si  plaisante  de 
Berchoux  ; 

Qui  me  délivrera  des  Gr.cs  et  dts  Romains .' 

M.  Matter  ne  se  lasse  pas  de  puiser  des  exemples  dans  les 
républiques  d'Athènes,  de  Sparte  et  de  Rome  ;  il  y  ajoute 
quelquefois  les  grandes  monarchies,  comme  on  s'exprime 
dans  nos  collèges,  les  Babyloniens,  les  Assyriens  et  autres  • 
ensuite,  viennent  les  Phéniciens  et  les  Carthaginois  •  en 
deux  ou  trois  occurrences  paraissentles  Juifs,  dont  l'auteur 
plaide  la  cause  avec  talent.  Mais  les  Etats  modernes,  à  l'ex- 
ception de  notre  pays,  qui  ne  pouvait  pas  être  oublié,  n'oc- 
cupent qu'une  place  médiocre  dans  le  livre  que  nous  an- 
uouçons.  Quelques  lignes  seulement  sont  accordées  de  loin 
en  loin  à  l'Angleterre,  qui  offrait  pourtant  de  si  hautes 
leçons  sur  l'influence  réciproque  des  lois  et  des  mceurs.  La 


vieille  et  féodale  Allemagne,  terre  de  mœurs  antiques  et 
d  institutions  originales,  ne  se  montre  nulle  part  dans  l'ou- 
vrage du  proFesscur  de  Strasbourg.  L'héroïque  et  malheu- 
reuse  Pologne,  avec  ses  lois  et  ses  mœurs  à  part,  avec  ses 
rois  électifs  ,  ses  tribuns  guerriers  et  sa  démocr.ilie  qui  pre- 
nait pour/on/w  un  champ  de  bataille ,  n'a  pas  même,  je 
crois  ,  rhoiineur  d'être  nommée  une  seule  fois  par  M.  Mat- 
ter. Los  républiques  italiennes  du  moyen  dgc  ,  qui  offrent 
un  mélange  si  intéressant  de  liberté  dans  les  mots  et  de 
despotisme  dans  les  faits,  ces  petits  Etats  qui  vivaient  d'une 
vie  politique  lorsque  toute  l'Europe  était  encore  ensevelie 
et  comme  morte  sous  le  linceuil  de  la  féodalité,  ne  reroi- 
veut  pas  de  l'auteur  la  moindre  marque  d'attention.  En  un 
mot,  toute  l'histoire  moderne,  moins  celle  de  France,  ne 
fournit  pas  la  moitié  des  applications  qui  sont  disséminées 
dans  cet  écrit.  Il  nous  semble  pourtant  qu'il  fallait  surtout 
s'attacher  aux  mœurs  de  nos  ancêtres  et  à  nos  propres 
mœurs.  La  physionomie  des  nations  chrétiennes  est  tout 
autre  que  celle  des  peuples  antiques;  les  exemples  puisés 
dans  le  moyen  âge  et  dans  les  pays  de  l'Europe  ,  nous  au- 
raient beaucoup  mieux  instruits  que  ceux  des  anciennes 
républiques  qui  avaient  des  conditions  d'existence  et  de 
prospérité  complètement  différentesdes  nôtres.  Ceque  nous 
sommes  aujourd'hui  s'explique  par  l'état  où  nous  avons  été 
depuis  deux  ou  trois  siècles,  et  ce  que  nous  pouvons  devenir 
se  révèle  par  la  marche  suivie  chez  les  divers  peuples  de 
cette  partie  du  monde,  depuis  la  réforme;  Sparte,  Athènes 
et  Rome,  dont  il  était  bon  de  s'occuper  sans  doute,  ne 
devaient  avoir  que  la  moindre  place  dans  ks  recherches  de 
l'auteur. 

Nous  sommes  d'autant  plus  affligés  que  les  annales  du 
monde  moderne  n'aient  pas  obtenu  plus  d'attention  de 
de  la  part  de  M.  Matter,  qu'il  était  peut-être  l'un  des  hom- 
mes de  France  les  plus  capables  de  le  faire  avec  succès.  Il  a 
beaucoup  étudié  l'histoire  des  dix-huit  derniers  siècles,  il  a 
dû  en  creuser  les  profondeurs  ,  en  explorer  les  abîmes 
les  plus  obcurs  dans  ses  longs  travaux  sur  l'histoire  ecclé- 
siastique, et  nous  pourrions  citer,  à  défaut  d'autres  preuves, 
quelques  aperçus  pleins  de  justesse  et  sle  sagacité  que  ren- 
ferme son  livre  sur  l'Etat  de  l'Europe  depuis  la  chute  de 
l'Empire  Romain.  Ce  n'est  donc  pas  la  science  historique  qui 
lui  manquait,  ni  les  moyens  de  la  mettre  en  œuvre  ;  pour- 
quoi donc  se  traîner  dans  les  ornières  qu'il  serait  temps  de 
lai»ser  aux  discours  latins  des  professeurs  de  belles-lettres 
et  aux  amplifications  de  rhétorique  ? 

Le  chapitre  qui  traite  de  l'influence  des  bonnes  mœurs 
sur  les  lois  a  déjà  été  signalé  avec  éloge  dans  notre  précé- 
dent article.  L'auteur  examine  comment  les  mœurs  ont  api 
et  pourront  agir  sur  les  questions  de  l'esclavage,  de  la  peine 
de  mort,  de  la  guerre  universelle;  il  constate  la  puissance 
du  ridicule  dans  les  aFFaires  publiques  et  dans  la  conduite 
privée  du  peuple  français.  Répétons  toutefois  que  les  bon- 
nes mœurs  dont  parle  ici  M.  Matter  n'ont  qu'un  bien  faible 
rapport  avec  la  moralité. 

Mais  c'est  bien  de  mauK-aises  mœurs  qu'il  s'occupe  dans 
le  chapitre  suivant;  car  s'il  n'a  pas  cru  devoir  monti  ei-  l'iu- 
fluence  de  la  moralité  sur  les  institutions  sociales,  il  n'a  pas 
fait  peser  le  même  oubli  sur  l'influence  politique  de  l'im- 
moralité. Ce  chapitre  qui  est  faible  de  tout  point  pré- 
sente une  singulière  apologie  de  nos  mœurs  actuelles. 
M.  Matter  trouve  que  le  siècle  présent  ne  mérite  pas  tous 
les  reproches  qu'on  lui  adresse  ;  il  le  défend  avec  chaleur 
de  l'accusation  d'être  profondément  égoïste.  Quelques  pa- 
roles de  l'auteur  éclairciront  cette  remarque  :  «  Disons-le 
1)  simplement,  ce  qui  donne  à  nos  habitudes  l'air  d'un  époïs- 
»  me  plus  prononcé,  c'est  que  nous  sommes  un  peu  plusgra- 
11  ves  de  caractère  et  d'humeur,  c'est  que  nous  chantons  un 
»  peu  moins  que  nos  pères.  Mais  cela  vient  de  ce  que  nous 


108 


LE  SEMEUR. 


»   buvons  un  peu  moins  que  nos  aj  eux...  »  Citer  de  pareils 
aiTumciis  n'est-ce  pas  le  meilleur  moyen  d'y  répondre? 

Nous  choisirons  dans  la  troisième  partie  de  l'ouvrage  le 
chapitre  parallèle  à  celui  que  nous  avons  analysé  dans  la  se- 
conde partie, c'est-à-dire  le  cliapitie qui  traite  de  l'influence 
des  institutions  politiques  des  peuples  sur  les  mœurs.  Il  est 
facile  de  reconnaître  que  l'auteur  ne  possède  plus  ici  des 
données  précises,  qu'il  ne  trouve  plus  des  faits  historiques 
qui  portent  avec  eux  leur  évidence ,  mais  qu'il  marche  à 
tâtons  sur  un  terrain  mouvant.  La  première  forme  de  gou- 
vernement dont  il  s'occupe  est  la  démocratie  ,  et  il  cherche 
à  montrer,  par  l'exemple  d'Athènes,  que  la  démocratie  al- 
tère les  mœurs,  produit  des  violences  et  des  réactions  per- 
pétuelles, jette  les  peuples  dans  le  désordre  et  dégrade  la 
condition  de  lafenime.  Toutes  ces  asservons  soutcontestables 
dans  l'exemple  même  que  M.  Matter  a  choisi.  Nous  croyons 
que  ce  n'est  pas  le  gouvernemeut  démocratique  d'Athèues  qui 
a  corrompu  les  mœurs,  mais  que  ce  sont,  au  coi)  traire,  les  ma  u. 
vaises  mœurs  qui  ont  corrompu  ce  gouvernement.  Les  ci- 
toyens ont  été  dépravés  par  d'aulres  influences  que  par  celle 
deslois,  et  il  nous  paraît  fort  injuste  d'imputer  unique:r.ent  à 
la  démocratie  les  effets  d'un  grand  nombre  de  causes  abso- 
lument indépendantes  de  cette  forme  politique.  M.  Matter 
ne  doit  pas  ignorer  qu'il  a  existé  et  qu'il  existe  encore  plus 
d'une  démocratie  qui  ne  corrompt  point  les  mœurs,  qui  ne 
produit  point  un  désordre  permanent  et  qui  ne  dégrade 
point  la  femme.  Les  petits  cantons  suisses  ne  sont-ils  pas 
aussi  démocratiques  qu'il  est  possible  de  l'être  ?  Y  voit-on 
cependant  q-.ie  cette  forme  de  gouvernement  produise  des 
résultats  semblables  à  ceux  que  M.  Matter  prétend  déduire 
de  la  démocratie?  L'auteur  ne  nous  semble  guères  plus 
heureux  lorsqu'il  avance  qu'àRome  la  loi  a  ruine'  les  mœurs; 
nous  dirions  avec  plus  de  vérité  que  les  mœurs  ont  ruiné 
la  loi.  Pendant  plusieurs  siècles  les  mœurs  sont  restées 
pures  dans  cette  république  à  côté  do  lois  qui  étaient  plus 
mauvaises  que  celles  de  Sylla  et  d'Auguste;  elles  ne  se  sont 
dépravées  qu'après  la  chute  de  Carthage,  après  la  conquête 
d'une  partie  du  monde,  et  lorsque  les  rhéteurs  de  la  Grèce, 
les  sophistes  de  la  Sicile  et  les  richesses  de  l'Asie  eureni  pé- 
nétré dans  Rome.  Voilà  les  vrais  corrupteurs  de  la  vertu 
romaine,  et  tous  les  historiens  de  la  république,  tous  les 
annalistes  de  l'empire,  Tacite  entre  autres,  sont  d'accoid 
avec  nous  sur  ce  point.  Pourquoi  donc  accuser  les  lois 
d'une  démoralisation  dont  ces  lois  mêmes  furent  les  pre- 
mières victimes?  M.  Matter  pcnsc-t-il  que  les  Romains  se 
seraient  plongés  dans  les  débordemens  du  vice  comme  ils 
l'ont  fait,  s'ils  n'eussent  pas  été  ramasser  dans  tout  l'univers 
les  semences  empoisonnées  des  plus  honteuses  et  des  p!us 
lâches  passions  ? 

L'auteur  trace  plus  loin  un  tableau  fort  séduisant  de  l'ii  . 
fluence  de  la  monarchie  constitutionnelle  sur  les  mœuis. 
«  Là  où  tout  est  public,  dit-il,  où  l'opinion  générale  est 
»  éclairée  par  de  nombreux  organes,  est  juge  suprême,  est 
»  une  sorte  de  divinité  rémunératrice  ou  vengeresse,  il  n'y 
»  a  que  le  mérite  réel ,  rjue  la  probité ,  la  bonne-foi ,  la  lai- 
»  son,  le  génie  qui  puissent  juslilicr  la  contiince  publique. 
ï  De  cette  sorte  ,  tout,  dans  li  s  lois  des  empires  où  donii- 
»  nent  ces  principes,  est  calculé  pour  les  mœurs  ,  comme 
»  tout  est  calculé  pour  le  bonheur  public.  »  Cette  peinture 
des  effets  moraux  de  la  monarchie  constitut  onneile  ne  nous 
paraît  être  qu'un  idéal  trompeur,  une  utopie  dont  l'his- 
toire n'offre  aucune  application.  L'Angleterre  est  le  seul 
état  constitutionnel  qui  pourrait  fournir  l'exemple  de 
l'influence  moralisante  que  M.  Matter  attribue  à  cette  forme 
de  gouvernement.  Que  l'on  examine  donc  si  les  membres  du 
ministère  ,  si  les  hommes  du  pouvoir,  les  pairs ,  les  députés 
des  communes  se  sont  distingués  depuis  un  siècle  et  demi 
par  un  mérite  réel,  par  la  probité  par  la  bonne-foi  surtout  I 


Aucun  gouvernement  n'a  montré  si  peu  de  bonne  foi  et  de 
probité  que  le  gouvernement  anglais;  les  roueries  de  l'aris- 
tocratie britannique  sont  passées  en  proverbe.  Ce  qui  élève 
les  hommes  dans  la  monarchie  constitutionnelle  ,  c'est  le 
talent  parlementaire,  et  quelquefois  des  connaissances  spé- 
ciales ;  quant  à  l'immoralité,  bien  loin  d'être  un  obstacle  à 
l'ambition,  elle  en  eslpiesque  toujours  le  principal  moyen. 
Les  Chatam  étaient  de  grands  hommes,  des  orateurs  puis- 
sans,  des  ministres  d'état  fort  habiles  ;  mais  trouverait-on  un 
historien  qui  parle  de  leur  bonne  foi  et  de  leur  probité? 

Une  portion  du  peuple  anglais  a  des  mœurs  ,  nous  en 
convenons  bien  volontiers;  mais  ces  bonnes  mœurs  sont- 
elles  le  fruit  de  leur  gouvernement  constitutionnel?  ne 
viennent-elles  pas  plutôt  des  croyances  et  des  habitudes 
chiétiennes  qui  se  sont  maintenues  dans  cette  contrée?  Nous 
possédons  aussi  en  France  les  formes  de  la  monaichie  cons- 
titutionnelle ;  l'expérience  nous  enseignera  si  elles  sont  fa- 
vorables à  la  moralité  publique  ;  nous  apprendrons  si  tout, 
comnime  l'assure  M.  Matter,  est  calculé  pour  les  mœurs 
dans  ces  principes  de  gouvernement.  Jusqu'à  ce  jour  nous 
voyons  des  résultats  précisément  contraires;  il  s'en  faut  de 
tout  que  les  mœurs  publiques  ou  privées  s'améliorent  par 
l'influence  des  institutions  constitutionnelles.  Plaise  à  Dieu 
que  l'avenir  donne  raison  à  M.  Matter  et  nous  donne  tort! 
11  sera  beau  pour  nous  le  jour  où  nous  pourrons  constater 
un  véritable  progrès  dans  les  mœurs  du  pays. 

Les  bornes  d'un  article  de  journal  ne  nous  permettent 
pas  de  suivre  l'auteur  dans  les  diverses  influences  morales 
ou  immorales  qu'il  attribue  à  la  monarchie  pure,  au  despo- 
tisme, à  la  tyrannie,  à  la  théocratie  et  à  la  féodalité.  On 
reconnaîtrait  partout  que  M.  Matter  pose  dans  ce  chapitre 
des  assertions  vagues,  gratuites,  nullement  fondées  sur  l'his- 
toire, ou  même  contraires  aux  faits  les  mieux  connus  des 
annales  contemporaines.  La  cause  de  ces  erreurs,  nous 
l'avons  indiquée  dans  notre  premier  article.  L'influence  de» 
lois  sur  les  mœurs,  à  laquelle  M.  Matter  a  cru  devoir  con- 
sacrer une  grande  partie  de  son  livre,  ne  méritait  d'y  obte- 
nir que  la  moindre  place  ;  car  cette  influence  est  ordinaire- 
ment fiible,  insignifiante  et  contestable  daus  la  plupart  des 
cas.  Il  fallait  sans  doute  ne  la  point  passer  complètement 
sous  silence;  il  suffit  qu'elle  existe  et  qu'elle  se  manifeste 
dans  l'histoire  des  peuples  pour  avoir  droit  à  l'attention  de 
l'auteur;  mais  on  doit  adresser  à  son  ouvrage  le  double  re- 
proche de  ne  pas  s'êlie  assez  étendu  sur  l'influence  des 
mœurs,  et  d'avoir  trop  accordé  à  l'influence  des  lois. 

Nous  avons  distingué  dans  la  dernière  partie  le  chapitre 
qui  traite  de  V éducation  morale  el  politique  des  peuples. 
M.  Matter  demande  avec  raison  que  l'on  ne  se  borne  pas 
à  instruire  les  enfans  dans  les  écoles.  L'éducation  reçue 
dans  la  jeunesse  n'est  que  le  commencement  de  l'éduca- 
tion du  citoyen.  Aux  hommes  faits,  aux  pères  de  famille  il 
reste  encore  de  graves  enseignemens,  d'importantes  leçons 
à  donner.  L'auteur  combat  victorieusement  l'objection  par  , 
laquelle  on  prétend  que  les  hommes  faits,  ayant  pris  leur 
pli,  sont  peu  susceptibles  d'apprendre.  Cette  idée  ne  lui 
paraît  pas  juste.  «  Les  peuples,  dit-il ,  sont  souventjcnnes 
»  et  restent  longtemps  jeunes,  quoiqu'ils  soient  composés 
))  d'adultes.  Les  peuples  ne  sont  souvent  que  des  enfans,  de 
»  grands  enfans  à  la  vérité,  mais  susceptibles  encore, 
«  comme  des  enfans,  de  beaucoup  d'impressions  et  de  sé- 
»  rieuses  études.  »  Sur  ce  point  nous  partageons  entière- 
ment l'avis  de  M.  Matter.  Mais  les  moyens  qu'il  propose 
pour  cette  éducation  morale  et  politique  sont-ils  bien  ceux 
qu'il  faudrait  employer?  La  presseetle  théâtre  bien  dirigés, 
les  emplois  publics  distribués  par  la  justice,  non  par  la  fa- 
veur, tels  sont  les  trois  moyens  d'éducation  sociale  aux- 
quels il  a  donné  le  plus  de  développemens.  Faut-il  en  con- 
clure que  ce  soient  les  moyens  les  plus  énergiques  et  les 


LE  SEMEUR. 


109 


plus  salutaires?  Ncus  sommes  loin  de  le  penser.  L'auteur 
a-t-il  réflcchi  que,  sur  trente-deux  millions  de  Trançais,  il 
y  en  a  quinze  millions  qui  n'ouvrent  jamais  un  journal, 
vingt-cin([  millions  qui  n'entrent  de  leur  vie  dans  un  théâ- 
tre, où  d'ailleurs  ils  ne  trouveraient,  en  aucun  cas,  une  école 
de  mœurs,  et  le  même  nombre  au  moins  qui  n'aspire  à  aucu- 
ne fonction  publique?  Son  éducation  morale  et  politique  ne 
s'appliquerait  donc  qu'à  une  très-petite  partie  du  peuple 
français. 

Il  est  bien  étonnant  ,  pour  ne  pas  dire  plus ,  que  dans  ce 
chapitre  et  dans  le  suivant  qui  s'occupe  de  V eilticatiu/i  de 
la  jeunesse  ,  M.  Matler  n'ait  pas  daigné  mettre  un  seul  mot 
sur  l'influence  de  la  religion.  Tout  l'y  conduisait,  tout  l'y 
ramenait  dans  les  divers  principes  ({u'il  établit.  Le  hui- 
tième principe,  entre  autres,  cojiçu  en  ces  termes  :  «  A  l'a- 
»  mour  des  insliiutions  puhliqucs  doit  se  joindre  l'amour 
»  des  x>ertiis  qui  les  soutiennent  ;  au  privilège  des  droits  , 
»  l'obligation  des  devoirs.  L'éducation  nationale  a  mission 
»  de  cultiver  ces  sentimens  et  de  former  ces  mœurs.  »  Ce 
principe,  disons-nous,  pouvait  se  traduire  par  celui-ci  :  Il 
faut  au  peuple  une  religion,  il  faut  mettre  dans  son  cœur 
des  croyances  et  des  sentimens  chrétiens.  Conçoit-on  ,  en 
effet,  qu'un  écrivain  grave  et  qui  discute  sérieusement  son 
sujet ,  parle  de  vertus  et  de  devoirs  sans  parler  de  reli- 
gion! Eh  bien  !  M.  Matter  a  fait  ce  tour  de  force;  il  s'est 
moins  occupé  du  Christianisme  dans  ces  deux  dernierscha- 
pitresqueM.  Guizot  dans  quelques  lignes  d'un  rapport, 
et  l'on  est  contraint  de  répéter  ici,  en  l'appliquant  à  l'Evan- 
gile ,  le  mot  de  Tacite  pour  le  portrait  de  Germanicus, 
qu'il  est  d'autant  plus  remarqué  qu'il  ne  se  trouve  point 
dans  ce  livre. 


LITTERATURE. 

Deux  MOIS  DE  Sacerdoce  ,  par  A.  Ladutte.  i  vol.  in-12. 
Paris,  1882.  Cliez  Abel  Ledoux  ,  libraire-éditeur,  quai 
des  Augustins,  n"  S'j.  Prix  :  3  fr.  5o  c. 

Voici  encore  un  romancier  qui  veut  quitter  le  chemin 
battu  ,  sur  lequel  se  presse  la  fouie,  et  qui  donne  la  préfé- 
rence au  sentier  solitaire  ,  où  ne  l'ont  jusqu'ici  devancé 
qu'un  petit  nombre  d'écrivains.  Il  se  soucie  peu  d'entasser 
événemens  sur  événemens,  et  de  conduire  ses  lecteurs,  de 
catastrophes  en  catastrophes  ,  à  la  fia  des  quatre  volumes 
aujourd'hui  de  rigueur.  Sou  livre,  qui  n'a  que  peu  de  pages, 
est  fait  évidemment  dans  l'intérêt  d'une  pensée,  qu'il  a  cru 
rendre  plus  saisissable  en  la  revêtant  des  formes  du  roman. 
Mais  il  en  est  arrivé  de  son  écrit,  comme  des  tableaux  d'é- 
glise ,  que  la  piété  a  imaginés  ,  quand  elle  a  cru  plus  facile 
de  parler  aux  sens  qu'au  cœur  et  à  l'intelligence.  La  pensée 
qu'il  s'agissait  d'exprimer  ,  au  lieu  de  devenir  plus  lucide, 
a,  au  contraii-e,  été  voilée,  et  il  faut  des  efforts  pour  la  dé- 
couvrir sous  cesornemens  d'emprunt.  J'en  ai  fait  de  grands, 
on  peut  m'en  croire,  pour  saisir  celle  qui  a  inspiré  ce  livre. 
J'ai  relu  plusieurs  fois  les  passages  que  je  croyais  propres  à 
révéler  les  conviclions  et  les  intentions  de  l'auteur;  mais, 
quand  j'espérais  avoir  réussi,  si,  par  malheur,  je  tournais  le 
feuillet ,  je  m'apercevais  bientôt  que  je  m'étais  trompé. 
Ainsi  j'avais  cru  un  instant  que  le  but  de  l'auteur  était  de 
signaler  les  inconvéniens  des  engagemens  irrévocables  ;  je 
n'ai  pas  tardé  cependant  à  me  convaincre  qu'il  connaît  trop 
bien  son  temps  ,  pour  avoir  eu  ce  plan  ;  ce  n'est  guère  de 
nos  jours  que,  comme  il  le  dit,  on  prend  «  le  sacerdoce  ou 
»  le  cloître  pour  un  asile  de  consolation  et  de  repos  ,  au 
»  seuil  duquel  vient  se  briser  la  marée  montante  des  bruits 
»  tumultueux  du  dehors.  »  Il  n'est  pas  à  craindre  que  beau- 
coup d'âmes  tombent  dans  celte  illusion  qui  était  celle  d'un   [ 


autre  siècle ,  et  c'est  ailleurs  sans  doute  qu'il  faut  chercher 
l'intention  d'e  l'auteur.  Le  sacerdoce  serait-il  ,  dans  sa  pen- 
sée, le  représentant  du  Christianisme,  et  en  s'attaquant  à 
celui-là,  veut-il  s'en  prendre  à  celui-ci?  On  pourrait  le 
croire  ;  car  il  dit  «  qu'il  a  voulu  prouver  l'insuffisance  ac- 
»  tucUe  du  Christianisme  pour  les  hommes  qui  ont  leur 
»  valeur  principale  dans  le  cœur;  »  et  cependant  comment 
se  décider  i  voir  un  adversaire  dans  un  écrivain  qui  parle 
ayecadiuiiation  delà  Bible,  qui  rend  témoiguageaux  grands 
effets  qu'a  produits  la  religion  chrétienne,  et  qui  reconnaît 
le  néant  des  systèmes  qu'on  a  voulu  mettre  à  sa  place? 

Les  vues  contradictoires  exposées  dans  ce  livre  n'indi- 
quent-elles pas  qu'il  yacahosdans  l'esprit  de  l'auteur? 
Nous  ne  serions  pas  surpris  qu'après  avoir  senti  qu'il  n'y  a 
dans  le  philosophisme  du  siècle  rien  qui  puisse  le  satisfaire 
il  se  fût  arrêté  avec  étonnement  devant  le  Christianisme  et 
eût  entrepris  de  l'étudier  eu  poëte  et  en  artiste.  C'est  une 
belle  ruine,  semble-t-il  dire;  mais  on  admire  les  ruines  et 
on  n'y  habite  pas.  Les  colonnes  qui  demeurent  deboutpro- 
jettent  encore  leur  ombre:  que  le  voyageur  se  hâte  de  se 
reposer  à  leur  pied  pendant  la  chaleur  du  jour;  car  demain 
peut-être  elles  ne  s'élèveront  plus  fièrement  vers  les  cieux. 

Ah!  cessez,  pour  l'amour  de  vous-même,  de  ne  voir 
dans  le  Christianisme  qu'une  institution  sociale;  puisque 
vous  paraissez  étudier  la  Bible  ,  examinez  avant  tout  s'il  ne 
serait  pas  plutôt  un  grand  fait  accompli ,  dont  la  réalité  et 
l'importance  fussent  indépen  dantes  de  l'état  actuel  de  la  so- 
ciété qui  estnée  de  ce  fait,  comme  la  pureté  de  la  source  n'est 
pas  altérée  par  les  accidens  qui  troublent  l'eau  du  fleuve 
dans  son  cours?  Vous  avez  le  pressentiment  de  ces  choses  : 
«  Pour  moi,  »  dites-vous,  et  je  vous  crois,  «  je  tourne 
»  mes  yeux  vers  l'Orient;  car  j'ai  grande  foi  que  la  lumière 
»  partira  encore  de  tes  rives ,  ô  vieux  Jourdain  que  les  bar- 
»  des  de  Jérusalem  ont  tant  chanté  !...  La  religion  de  l'E- 
»  vangilc  ,  qui  jusqu'ici  n'a  jamais  manqué  à  l'humanité 
»  n'a-t-elle  pas  une  parole  nouvelle  à  dire  au  monde?  » 
—  Non  ,  ce  n'est  pas  une  parole  nouvelle  ,  c'est  la  parole 
ancienne  que  l'Evangile  a  à  faire  entendre!  C'est  à  cette 
parole  ancienne,  qui  est  de  tous  les  siècles  ,  parce  qu'elle 
est  une  parole  de  Dieu,  qu'appartient  la  régénération  du 
mondr.Mais,  faiies-y  bien  attention  ,  le  monde  ne  peut 
pas  être  régénéré  en  masse  :  l'Evangile  a  besoin  de  lutter 
individuellement  avec  chaque  âme  d'homme,  et  ce  n'est 
qu'en  les  soumettant  une  à  une  qu'il  peut  étendre  son  em- 
pire. Voilà  ce  qu'on  ne  comprend  pas  aujourd'hui  ;  et  si  on 
ne  le  comprend  pas,  c'est  surtout  parce  qu'on  n'écoute  pas 
la  parole  que  l'Evangile  a  dite  au  monde. 

M.  Labutte,  si  nous  ne  nous  trompons,  croit  que  cette 
parole  est  celle-ci  :  «  Dieu  seul  est  grand  !  »  car  c'est  de 
l'admission  de  cette  pensée  dans  le  cœur  de  l'homme  qu'il 
fait  naître  l'amour  de  Dieu!  Mais  le  monde  savait  avant 
que  Jésus  l'eût  dit,  que  Dieu  est  grand  !  Ce  n'était  pas  là 
une  révélation  nouvelle,  capable  de  changer  la  face  de  la 
terre.  Si  le  Christ  n'avait  rien  enseigné  de  plus,  il  eut  pris 
rang  parmi  les  philosophos  ,  mais  il  n'eût  pas  exercé  une 
uifluence  plus  grande  que  la  leur.  Jésus  a  dit  aux  hommes: 
Dieu  EST  amouk  !  Il  a  expliqué  sa  pensée  ,  en  ajoutant: 
«  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il  a  donné  son  Fils  unique 
»  afin  que  quiconque  croit  en  lui  ne  périsse  point,  mais 
»  qu'il  ait  la  vie  éternelle.  »  Il  l'a  expliquée  mieux  encore 
en  s'écriant  sur  la  croix  ;  a  Tout  est  accompli  !  »  C'est  le 
Dieu  qui  est  amour,  le  Dieu  juste  et  cependant  miséricor- 
dieux, le  Dieu  qui  pardonne  et  qui,  pour  pardonner  se 
sacrifie ,  qui  est  le  Dieu  de  l'Evangile.  L'homme  pécheur 
sait  qu'il  est  aimé  de  Dieu;  il  aime  Dieu,  parce  que  Dieu 
l'a  aimé  le  premier;  il  obéit  à  Dieu,  parce  qu'il  l'aime;  il 
n'a  pas  besoin  de  sermens,  ni  d'engagemens  irrévocables  , 
parce  que  l'amour  est  le  plus  fort  des  liens ,  quj,"-**^*^^^* 


110 


LE  SEMEIIR. 


Kagemeot  n'aurait  de  valeur  sans  l'amour,  et  que  d  a>l!eurs  | 
son  Dieu  ne  demande  pas  qu'il  n'aime  que  lu.  ,  ma>s  qu  ,1 
aime  tout  en  lui  et  pour  lui  !  Il  y  a  dans  l'ouvrage  qu.  nous 
occupe  un  chapitre  intitulé  :  U  amour  de  Dieu  !  mais,  ap.es 
l'avoir  lu,  ou  ne  sait  pas  plus  qu'avant ,  ce  que  c'est  qu'ai- 
mer Dieu!  Fuir  le  monde,  ce  n'est  pas  cesser  d'aimer  le 
monde  ;  se  faire  prêtre  ,  n'est  pas  toujours  la  preuve  qu'on 
aimé  Dieu;  le  cilice  cache  les  passions,  mais  ne  les  règle 
pas  :  voilà  la  leçon  qui  ressort  le  mieux  de  ce  livre;  mais 
elle  n'est  pas  cfairement  donnée;  peut-être  même  n'est-ce 
pas  celle  que  l'auteur  a  surtout  voulu  donner. 

Si  M.  Labutte  n'a  pas  encore  compris  le  Christianisme  , 
il  a  du  moins  fait  un  pas  vers  lui,  en  constatant  l'insuffisance 
de  la  raison  humaine.  C'est  surtout  en  en  parlant  que  son 
talent  prend  son  essor.  Oa  voit  qu'ilest  alors  sur  un  terrain 
qu'il  a  mesuré  en  tous  sens.  C'est  bien  :  vous  avez  reconnu 
que  c'en  là  un  sable  mouvant  sur  lequel  vous  ne  devez  pas 
arrêter  vos  pieds  :  mais  n'allez  pas  seulement  jusqu'aux  li- 
mites du  désert;  ne  demeurez  pas  à  l'entrée  de  la  terre 
promise,  comme  s'il  suffisait  de  promener  sur  elle  vos  re- 
gards incertains  ;  avancez ,  car  peut-être  s'y  trouve-t-il 
aussi  pour  vous  un  lieu  de  repos  I 


HISTOIRE. 

DE  LA  CIVILISATION  DES  PEUPLES  SAUVAGES- 

L'état  sauvage,  qu'on  a  souvent  nommé  l'état  de  nature, 
ne  mérite  pas  ce  nom;  car  il  est  un  état  de  dégénération  , 
qui  diffère  autant  de  l'état  primitif,  tel  que  nous  le  repré- 
sentent les  plus  anciennes  annales  de  l'humanité,  que  de  la 
civilisation  ,  avec  laquelle  seule  on  le  fait  d'ordinaire  con- 
traster. Sans  doute,  dans  l'état  primitif,  l'homme  ne  savait 
pas  satisfaire  des  besoins  qu'il  n'avait  pas  encore;  il  ignorait 
les  arts  et  n'imaginait  pas  les  rapports  compliqués  qui  for- 
ment le  mécanisme  des  sociétés;  mais  ,  doué  d'intelligence 
et  de  nobles  facultés,  il  portait  en  lui  le  germe  du  dévelop- 
pement, et  les  écrits  de  Moïse  placent  à  des  époques  fort 
reculées  de  l'histoire  du  monde  l'invention  des  industries 
les  plus  nécessaires  ,  et  de  quelques-unes  des  plus  difficiles. 
Nous  ne  croyons  pas  faire  une  supposition  hasardée,  en  at- 
tribuant ces  rapides  p.ogiès  des  arts  de  la  civilisation,  dans 
un  temps  où  l'homme  avait  encore  tout  à  apprend.e  et  où 
il  ne  pouvait  faire  qu'en  tâtonnant  l'étude  de  la  nature  au 
milieu  de  laquelle  il  était  placé  et  dont  l'exploitation  lui 
était  permise  ,  à  la  connaissance  qu'il  avait  de  Dieu.  Dk-u 
s'était  révélé  à  l'homme ,  et  il  devait  nécessairement  être 
résulté  de  ces  communications  pour  ceux  qui  les  avaient 
reçues ,  et  de  leur  tradition  pour  ceux  qui  eu  avaient  été 
instruits,  sans  en  être  favorisés  eux-mêmes,  un  développe- 
ment intellectuel  plus  étendu  et  plus  rapide  que  celui  qui 
n'est  que  le  résultat  des  efforts  de  l'esprit  ;  et  celle  forte 
intelligence  ,  s'cxerçant  sur  des  objets  positifs  et  matériels , 
devait  V  porter  une  supériorité  de  vues  dont  elle  eût  cer 
tainemént  été  privée,  si  elle  n'eût  pas  eu  un  sujet  plus  élevé 
de  méditation  et  d'étudfS. 

Les  hommes,  ayant  oublié  Dieu,  ont  perdu  le  plus  puis- 
sant ressort  de  la  civilisation  ;  il  a  bien  pu  arriver  ,  et  d'il- 
lustres exemples  le  prouvent,  que  des  peuples,  tombés  dans 
le  paganisme,  aient  joui  d'une  grande  prospérité;  mais  si  on  y 
regarde  de  près,  on  verra  qu'ils  sont,  pendant  beaucoup  de 
siècles,  demeurés  stationnaires,  comme  s'ils  n'avaient  eu  que 
la  foix;e  de  ne  pasdécheoir;ou  bien  que  leur  civilisation  n'a 
été  que  partielle  ,  qu'ils  ont  ressemblé  à  ces  arbres  malades , 
dont  la  sève  se  porte  tout  entièie  dans  une  seule  branche  , 
qu'elle  nourrit  au  détriment  de  toutes  les  auties.  Mais,  il 
faut  le  dire,  ces  exemples  mêmes ,  destinés,  ce  semble  ,  à 


nous  donner  de  graves  leçons,  que  nous  pourrons  un  jour 
essayer  d'exposer  ,  sont  assez  raies;  la  plupart  des  nations, 
au  lieu  de  végéter  ou  de  ne  se  développer  que  partiellement, 
sont  déchues  ;  en  perdant  la  notion  de  Dieu,  elles  sont  tom- 
bées dans  l'état  sauvage,  et  c'est  un  fait  incontestable  qu'elles 
ne  peuvent  en  sortir,  qu'en  acquérant  de  nouveau  cette  no- 
tion.Nousne  nous  occupons  pas  ici  delà  civilisation  des  peu- 
ples barbares  ;  elle  pourra  donner  lieu  à  d'autres  consi- 
dérations. Aujou.'d'hui  nous  ne  voulons  parler  que  de  celle 
des  peuples  sauvages. 

Le  Christianisme  possède  seul  une  véritable  connaissance 
de  Dieu.  Si  la  connaissance  de  Dieu  est  l'élément  nécessaire 
de  la  civilisation,  le  Christianisme  peut  seul  civiliser.  Nous 
ajouterons,  en  outre  ,  qu'une  civilisation,  digne  de  ce 
nom ,  ne  peut  êti'e  propagée  que  par  des  chrétiens  ,  parce- 
qu'il  n'y  a  qu'eux  qui  sachent  en  quoi  elle  consiste.  Nous 
allons  le  prouver  en  montrant  comment  la  civilisation  s'est 
trouvée  en  contact  avec  l'état  sauvage,  et  en  indiquant,  en 
peu  de  mots,  les  résultats  de  ce  contact. 

Les  colonies  fondées  dans  les  pays  sauvages  semblent  de- 
voir êti-e  le  plus  puissant  moyen  d'y  propager  la  civilisation. 
Elle  y  est  en  quelque  sorte  transplantée  par  les  colons  ;  elle 
y  arrive  avec  tous  ses  développemens  et  avec  la  puissance 
de  l'exemple;  rien  ne  doit  être  plus  facile,  pourrait-on 
croire,  que  de  lui  faire  prendre  racine  dans  le  sol  nouveau 
qui  la  reçoit.  Il  n'en  est  rien  cependant ,  et  les  colonies  de- 
meurent sans  presque  aucune  influence  sur  les  peuples  indi- 
gènes au  milieu  desquels  elles  s'établissent.  On  le  compren- 
dra sans  peine,  si  on  considère  que  les  naturels  et  les  étran- 
gers se  l'egardentles  uns  les  autres  comme  un  obstacle;  ceux- 
ci  ne  viennent  pas  pour  instruire  ,  mais  pour  s'enrichir;  le 
voisinage  des  sauvages  leur  est  incommode,  souvent  même 
redoutable;  ceux-  là  craignent  leurs  nouveaux  voisins  plus 
qu'ils  ne  les  aiment;  ils  les  trouvent  exigeans  et  s'aperçoivent 
de  leur  esprit  d'envahissement.  Qu'en  résulte-t-il  ?  A  me- 
sure que  les  colons  deviennent  plus  puissans,  ils  refoulent  les 
indigènes  dans  l'intérieur  du  pays,  et  les  premiers  maîtres 
du  sol,  affaiblis  et  décimés  par  de  continuelles  émigrations, 
par  les  luttes  qu'ils  soutiennent  avec  ceux  qui  les  chassent , 
et  par  lescombats  qu'il  leur  faut  livrer  aux  tribus  qu'ils  d(poà- 
sèdeiit  à  leur  tour  pour  s'établir  ,  ne  tardent  pas  à  dispjiui- 
tre  :  témoin  les  hommes  rouges  de  l'Amérique  du  nord  , 
dont  les  derniers  descendans ,  repoussés  toujours  plus  vers 
11-  sud  ,  se  trouveront  bientôt  rejetés  sur  les  côtes  du  golfe 
du  Mexique,  où  la  terre  finira  pour  eux  ! 

Le  commerce  ne  fera-t-il  pas  ce  que  la  colonisation  n'a 
pu  fiire?  On  ne  trouve  pas  là  le  même  obstacle  ,  puisque 
les  marchands  n'ont  pas  intéiêt  à  s'emparer  du  territoire  , 
mais  qu'ils  doivent  désirer  au  contraire  de  hâter  des  pu  - 
grès  qui  pei'mettent  d'ent.'etenir  avec  plus  de  sécurté  des 
rapports  d'échange  ,  et  qui  augmentent  le  goût  des  nalu- 
lels  pour  les  produits  de  l'industrie.  Erreur  encoi-c  !  Les 
marchands  trouvent  bien  mieux  leur  compte  à  satisfaire  les 
indigènes  par  des  objets  grossièrement  fabriqués  et  de  peu 
de  valeur  qu'à  leur  faire  connaître  qu'il  en  est  de  plus  pré- 
cieux drus  les  pays  dont  ils  viennent.  Ils  se  gardent  an  si  de 
leur  apprendre  à  améliorer  leur  sort  par  leur  piopre  tra- 
vail ,  parce  que  la  dépendance  des  naturels  est  bien  plus 
grande  quand  ils  sont  forcés  de  tirer  tout  du  dehors.  C'est 
à  leurs  passions  qu'ils  s'adressent  surtout  pour  obtenir  d'eux 
ce  qu'ils  désii'ent.  L'eau-de-vie,  les  armes  à  feu  ,  la  poudre, 
les  ornemens  en  verroterie  sont  les  principales  marchandi- 
ses qu'ils  leur  offrent  :  c'est  donc  du  vice  et  non  de  la  civir 
lisation  que  le  commc.cc  se  fuit  l'auxiliaire  dans  les  pays 
sauvages.  L'ivrognerie,  les  guerres  plus  sanglantes  et  la 
débauche  sont  les  bienfaits  qu'apportent  les  vaisseaux  mar- 
I  chauds.  Olahiti  n'a  que  trop  long  temps  justifié  le  nom  de 
1    Nom'elle  Qihère.  Les  rives  de  l'Afrique,  désolée»  par  la 


LE  SENECJR. 


lu 


.mite  ,  qui  élend  son  action  ot  influe  sur  les  mœurs  jusque 
laus  la  |)ailie  la  plus  cenlralo  de  ce  conlinpiit ,  est  un  autre 
i-xeniple  de  ce  que  le  commerce  a  tait  pour  la  civilisation  ! 
Qu'on  le  remarque  bien  cependant,  ce  n'est  pas  à  la  co- 
lonisation ni  au  commerce  ,  considérés  en  eux-mêmes  ,  que 
nous  refusons  la  puissance  de  civiliser  ;  leur  incapacité  ne 
provient  que  de  l'espiit  qui  y  préside.  Si  tous  les  fonda- 
teurs de  colonies  étaient  des  Guillaume  Pcnn  ,  et  tous  les 
narchands,  des  Richard  Lander,  notis  aurions, au  contraire, 
I  rcconnaîtie  que  ces  deux  moyens  sont  très-efficaces.  La 
■olonic  de  Libéria  ,  peuplée  de  commcrçins  et  d'agricul- 
teurs, et  fondée  d'après  les  prii-cipos  du  Christianisme  ,  en 
îjt  une  preuve  sans  réplique.  Au  lieu  de  dépouiller  les  na- 
turels ,  elle  n'occupe  pas  un  pouce  de  teirain  sans  l'avoir 
icquis;  au  lieu  de  les  repousser,  elle  les  attire  par  dcsavan- 
tapes  et  des  bienfaits  :  au  lieu  de  flatter  leurs  passions  et  de 
les  corrompre  ,  elle  s'interdit  le  commerce  des  liqueurs  for- 
tes ,  et  elle  leur  ouvre  des  écoles. 

Le  Christianisme ,  de  quelque  moyen  qu'il  se  serve  pour 
se  procurer  accès  dans  les  contrées  sauvages,  voilà  donc  le 
grand  civilisateur}  mais  c'est  surtout  quand  son  action  est 
directe ,  quand  il  agit  par  les  missions  chrétiennes  ,  que  ses 
effets  se  font  puissamment  sentir.  Il  civilise  l'homme  déchu 
en  le  relevant  :  il  ne  s'adresse  pas  à  ses  intérêts  maté- 
riels, avant  d'avoir  parlé  à  ses  besoins  spirituels  ;  et  les 
progrès  extérieurs  ne  sont ,  sous  son  influence  ,  qu'un  ac- 
cessoire ,  mais  un  accessoire  nécessaire  et  constant  de  l'amé- 
lioration intéi'ieure.  Il  rend  à  l'homme  ces  vues  élevées 
qu'il  avait  perdues  j  il  s'adresse  à  ses  facultés  principales, 
et  par  l'énergie  qu'il  leur  imprime  ,  il  le  rend  capable 
de  s'appliquer  aussi  avec  persévérance  et  succès  aux  soins 
d'un  ordre  inférieur  ,  qu'il  avait  ignorés  jusque  là  ou  re- 
gardés comme  inaccessibles  à  son  intelligence  bornée.  Le 
sauvage  est  parvenu  à  connaître  Dieu:  désespérerait-il  main- 
tenant de  connaître  ce  que  l'application  suffit  pour  appren- 
dre ?  Il  connaît  Dieu  ,  et  cette  connaissance  a  réveillé  en 
lui  des  idées  de  devoir  et  de  bienséance  ;  elle  lui  a  fait  com- 
prendre les  obligations  des  hommes  entre  eux  ,  parce  qu'il 
a  compris  d'abord  les  obligations  de  l'homme  envers  Dieuj 
la  civilisation  a  été  pour  lui  la  conséquence  naturelle  de  la 
religion  ,  parce  que  la  loi  de  Dieu  est  le  code  de  civilisa- 
tion le  plus  parfait. 

Une  autre  circonstance  qui  rend  les  missions  chrétiennes 
infiniment  propres  à   hâter  les  progrès  de  tous  genres  des 
peuples  sauvages,  c'est  qu'elles  sont  instituées  dans  ce  but 
exprès.   Les  hommes  auxquels  les  fonctions  missionnaires 
sont  confiées  ne  le   perdent  pas  de  vue;  ils  dirigent  toutes 
choses  vers  ce  résultat,  et  évitent  soigneusement  tout  ce  qui 
pourrait  le  retarder.  Ou  peut  vraiment  dire  d'eux  qu'ils  se 
funt  tout  à  tous;  car  ils  ne  reculent  devant  aucune  dilficulté 
et  ne  se  regardent  supérieurs  à  aucun  travail.  Tout  ce  qui 
peut  être  utile  au  peuple  qu'ils  instruisent,  ils  le  trouvent 
digne  d'eux.  Remarquez  cependant  qu'ils  commencent  par 
où  l'on  finit  ailleurs.  L'alphabet  et  l'imprimerie  n'ont  été 
inventés  qu'à  un  intervalle  de  plus  de  trente  siècles,  etdéjà 
une  presse   a   été  portée  aux  Béchuanas  de  l'Afrique,  qui 
n'ont  des  missionnaires   que   depuis    quelques    mois!    La 
France  sent  qu'il  lui  faut  des  écoles,  qu'elle  ne  peut  laisser 
plus  longtemps   le  tiers  des  communes  du   royaume  sans 
écoles;  elle  travaille  péniblement  à  en  obtenir:  etdéjà  tout  le 
peuple  d'Oahon,  converti  d'hier,  sait  lire  ou  apprend  à  lire  ! 
La  Bible  et  l'école,  voilà  le  point  de  départ  de  la  civilisation 
chrétienne.  Ne  craignez  pas  qu'on  s'y  soit  mal. pris  :  regar- 
dez plutôt  les   contrées  où  l'Evangile   a  été  reçu.  Vous 
croyez  que  l'on  a  eu  tort  de  parler  avant  tout  de  Jésus-Christ 
à  ces  pauvres  payens  :  mais  voyez,  ils  ont  déjà  construit  des 
villes  !  Vous  demandez  si  on  ne   s'y  prend  pas  m  d  ,  en  les 
entretenant  avec  tant  de  soiiidc  leurs  diuos;  mais  examinez, 


il»  cultivent  des  champs  ,  ils  établissent  des  fabriques,  ils 
deviennent  actifs  et  industrieux.  Leur  civilisation  découle 
du  Christianisme  qu'on  leur  annonce,  parce  quele  Christia- 
nisme produit  toujours  la  civilisation  ,  et  une  vraie,  une 
bonne  civilisation  ,  celle  qui  a  pour  base  l'amour  de  Dieu 
et  du  prochain. 

PHILOSOPHIE. 

LE  MAL  EST-IL  UN   ÉLEMrNT  DE  PROGRES  DANS  LA  NATURE 
HUMAINE? 

Nier  directement  l'existence  du  mal  étant  impossible,  on 
a  cherché  à  ce  fait  incontestable  de  notre  nature  morale 
une  explication  qui  pût  en  atténuer  le  désolant  carac- 
tère ;  on  s'est  conduit  à  son  égard  comme  avec  un  hôte 
qu'on  a  lieu  de  redouter,  et  sur  le  compte  duquel  on  a  be- 
soin de  se  faire  des  illusions,  afin  de  n'être  pas  trop  malheu- 
reux de  sa  présence.  De  nos  jours,  cette  méthode  est  peut- 
être  plus  que  jamais  en  usage  ,  et  le  mot  d'ordre  du  siècle, 
le  mot  progrès,  est  surtout  venu  fort  à  propos  pour  rassurer 
nos  jeunes  philosophes  sur  la  signification  qu'on  doit  atta- 
cher à  l'expression  de  mal  ;  c'est  un  mot  qui  en  aide  un 
autre  à  trouver  g: âce  devant  l'orgueil  de  notre  raison  et 
au  tribunal  de  la  conscience.  En  effet,  une  des  idées  les  plus 
répandues  aujourd'hui  dans  cette  fraction  de  la  société  qui 
s'occupe  plus  particulièrement  des  destinées  de  l'homme  et 
de  l'humanité  ,  c'est  que  le  mal  est  un  fait  nécessaire  chez 
un  être  perfectible,  et  qu'il  doit  être  compté  parmi  les  élé- 
mens  ou  si  l'on  veut,  au  nombre  des  mobiles,  de  son  per- 
fectionnement, de  son  progrès;  c'est ,  dit-on,  un  aliment 
fourni  à  l'activité  de  nos  tendances  progressives.  Nous  l'a- 
vouons, cette  idée  a  quelque  chose  de  spécieux  et  peut 
séduire  au  premier  moment;  mais  l'illusion  ue  dure  qu'aussi 
lonp-temps  qu'on  reste  à  la  superficie  du  sujet,  et  que  les 
termes  du  raisonnement  n'ont  pas  reçu  une  définition  ri- 
goureuse. Nous  l'avons  trouvée  si  génêrale,et  nous  la  tenons 
en  même  temps  pour  si  dangereuse  et  pour  si  contraire  à 
notre  régénération  individuelle  et  sociale,  que  nous  croyons 
devoir  essayer  de  rendre  ici  au  mot  mal  sa  véritable  signi- 
fication. Nous  complétei'ons  ainsi  ce  que  nous  avons  déjà 
dit  précédemment  sur  l'existence  du  mal(i). 

Ce  que  nous  nous  proposons  ici,  ce  n'est  pas  de  contester 
oue  le  mal  serve  jamais  au  bien  de  l'homme  ;  les  faits  vien- 
draient eu  foule  nous  contredire.  Nous  nierons  moins  que 
personne  que,  non  seulement  la  sagesse  de  Dieu  tire  le  bien 
du  mal  mais  que  l'homme  lui  même  ,  à  le  considérer  dans 
la  sphère  de  ses  intérêts  temporels  ,  trouve  souvent  un  élé- 
ment à  son  activité  et  à  ses  progrès  intellectuels  dans  les 
obstacles  que  lui  oppose  une  situation  difficile  et  malheu- 
reuse. Mais  ce  que  nous  contestons,  et  ici  nous  prions 
nu'on  pèse  bien  les  termes  dont  nous  nous  servons ,  c'est 
que  dans  la  sphère  de  sa  vie  morale,  l'homme  abandonné 
a  sa  nature  actuelle  trouve  dans  le  mal  un  aliment  à  sa  per- 

fectibdité.  ,  ^      ,     .  ,  ,     .  -j. 

Pour  qu'il  en  fût  ainsi,  il  faudrait,  ou  que  le  mal  résidât 
dans  les  circonstances  qui  nous  tentent  de  le  commettre  , 
et  non  dans  les  tendances  mêmes  de  notre  nature  morale, 
ou  qu'il  pût  exister  eu  nous  deux  ordres  opposés  de  ten. 
dances  dont  l'un  servit  d'aliment  à  l'activité  de  l'autre.  Ce 
simple  énoncé  des  conditions  essentielles,  sans  lesquelles  la 
thèse  que  nous  combattons  ne  saurait  être  vraie,  suffit  déjà 
pour  faire  entrevoir  la  solution  à  laquelle  nous  devons  arri- 
ver. Voyons  d'abord  si  le  mal,  ou  pour  mieux  dire,  si  sa 
source  réside  essentiellement  dans  les  circonstances  exté- 
rieures qui  nous  sollicitent  de  le  commettre.  Qui  peut  le 
penser?  Autant  vaudrait  dire  que  le  cœur  humain  est  par 
lui-même  indifférent  au  bien  et  au  mal,  qu'il  n'a  de  préfé- 
rence ni  pour  l'un  ni  pour  l'autre,  et  que  toute  moralité 
réside  dans  les  actes  qui  résultent  de  la  tentation,  indépen- 
damment de  l'être  qui  commet  ces  actes.  Ramenée  à  ces 


termes,  qui  n'en  sont  que  des  conséquences  rigoureuses, 
une  pareille  proposition  devient  évidemment  absurde.  C'est 
dans  les  tendances  mômes  de  notre  nature  que  nous  devons 
chercher  les  sources  du  mal  moral ,  on  pKilôl  c'est  en  elle» 

(i)  Tome  1".  N"' 23  ïl  4- 


112 


LE  SEMEUR. 


que  réside  essentiellement  ce  mal.  Il  est  dans  ces  tendances 
de  nous  entraîner  en  sens  contraire  de  notre  devoir  ,  anté- 
rieurement à  tout  acte  qui  les  manifeste ,  et  la  lentatioa 
n'est  que  l'occasion  qui  vient  les  mettre  en  jeu  et  nous  révé- 
ler l'affinité  de  notre  nature  avec  tel  ou  tel  fait  extérieur. 
Ces  faits  ne  changent  rien  au  dedans  de  nous  ;  ils  ne  fout 
que  nous  inciter  à  montrer  au  dehors  ou  à  nous  révéler  a 
nous-mêmes  les  dispositions  de  notre  cœur.  Qui  voudrait 
contester  que  l'orgueil  et  l'amour-propre  n'existent  en  nous 
antérieurement  à  toutes  les  circonstances  qui  viemient  les 
éveiller  ? 

Il  est  donc  induhitable  que  le  mal  moral  est  un  fait  in- 
hérent à  notre  nature ,  et  que  nous  devons  reconnaître  en 
nousl'existencede  tendances  contraires  à  la  loi  de  notre  pei- 
fectionnement.  Ces  tendances  existent-elles  seules  dans  la 
constitution  actuelle  du  cœur  humain  ,  ou  s'y  trouvent- 
elles  à  côté  de  tendances  essentiellement  opposées?  Ici  la 
question  peut  paraître  plus  douteuse,  et  il  est  nécessaire 
pour  la  résoudre  avec  évidence  :  i"  de  préciser  ce  qui  fait 
le  caractère  moral  de  nos  tendances  ;  a"  de  voir  si  notre  na- 
ture ,  livrée  à  elle-même  ,  peut  comporter  deux  ordres  es- 
sentiellement opposés  de  tendances  morales  ? 

La  loi  morale  de  l'homme  se  résume  tout  entière  dans 
un  précepte  qui  domine  tous  les  détails  de  cette  loi ,  et  qui 
seul  leur  imprime  à  tous  un  caractère  sacré.  Ce  précepte 
est  celui  qui  nous  rappelle  qu'une  créature  intelligente  et 
morale  doit  aimer  son  Créateur  par  dessus  tout  ,  de  toute 
son  âme  ,  de  toute  sa  pensée.  Quiconque  croit  en  une  cause 
première,  eu  un  Dieu  créateur  et  conservateur,  doit  avouer 
la  parfaite  légitimité  de  la  place  que  réclame  ce  comman- 
dement à  la  tête  de  tous  les  autres,  et  les  vrais  philosophes 
conviendront,cn  outre,  qu'en  l'absence  decetteloi  suprême, 
tous  les  autres  articles  de  notre  code  moral  perdent  leur 
véritable  caractère ,  leur  véritable  autorité.  En  un  mot ,  si 
l'amour  de  notre  Créateur  n'est  pas  le  mobile  de  notre  vie 
morale  ,  si  nos  tendances  convergent  vers  un  autre  centre 
que  vers  Dieu,  elles  sont  par  cela  même  viciées;  quel- 
ques différences  qu'elles  présentent  sous  d'autres  rapports  , 
quelqu'élévation  cju'elles  supposent  dans  nos  goûts  ,  quel- 
qu'empreinte  qu'elles  conservent  encore  de  notre  céleste 
origine,  quelque  légitime  qu'elles  soient  considérées,  indé- 
pendamment de  la  loi  sjprêiue  qui  doit  les  dominer,  elles 
se  ressemblent  toutes  ,  nobles  et  ignobles,  par  un  caraclcre 
commun  et  essentiel ,  par  leur  éloignemeiit  de  Dieu. 

Telle  est  la  pierre  de  touche  à  l'aide  de  laquelle  nous  re- 
connaîtrons s'il  y  a  en  nous  deux  genres  de  tendances  es- 
sentiellement opposées.  Je  laisse  à  chacun  le  soin  de  s'eva- 
miner  sérieusement  sur  ce  point ,  et  je  me  demande  enfin 
s'il  v  a  place  en  nous ,  qu'on  me  passe  cette  expression  , 
pour  ces  deux  genres  de  tendances .  si  notre  nature  les  com- 
porte l'un  à  côté  de  l'autre,  si,  par  le  fait  même  que  nous 
sommes  desêtres  moraux, ils  ne  s'excluent  pas  l'un  l'.iutre? 

Les  études  les  plus  avancées  sur  la  philosophie  de  l'espr  t 
humain  ont  conduit  à  reconnaître  que  riioiniue  moral  est 
une  individualité  indivisible  ;  c'est  une  vérité  dont  nous 
avons  tous  le  sentiment  à  quelque  degré  ,  une  de  ces  opi- 
nions instinctives,  et  partnit  universelles,  que  la  philoso- 
phie n'a  fait  que  mieux  définir.  Cette  individualité,  centre 
do  notre  être,  le  moi  humain  ,  en  un  mot,  ne  saurait  de 
lui-même,  par  cela  seul  qu'il  est  indivisible  ,  se  diviser  dans 
ses  tendances;  il  doit  graviter  tout-à-fait  ou  vers  Dieu  ,  ou 
vers  un  autre  centre,  pu  se  poser  lui-même  comme  le  cen- 
tre auquel  se  rapporteront  tous  ses  désirs  et  tous  ses  actes. 
Voilà  ce  qu'une  saine  psycologie  :ious  euse  giie;  elle  n'ad- 
met pas  d'autre  alternative.  C'est  ensuite  à  l'expérience  à 
nous  apprendre  si  c'est  à  Dieu  ,  ou  tout  piemièremeut  à 
nous,  que  s'adresse  le  culte  de  notre  cœur,  si  nous  sommes^ 
de  notre  nature  ,  dans  le  bien  ou  dans  le  mal. 

Ce  peu  delignes  ne  suffit-il  pas  pour  prouver,  non  seule 
ment  que  la  source  du  mal  moral  est  en  nous,  mais  que  nous 
ne  pouvons  trouver  en  nous  que  le  mal,  aussi  longtemps 
que  notre  nature  déchue  est  abandonnée  à  elle-même?  Com- 
ment dès  lors  le  mal  serait  il  un  aiguillon  pour  notre  per- 
fectibilité, puisqu'il  n'est  en  nous  aucune  tendance  réel- 
lement bonne  qui  puisse  être  excitée  par  ce  moyen? 
Comment  des  inclinations  égarées  se  ramèneraient-elles  réci 
proqucmeut  à  leur  véritable  direction  ?  La  thèse   que  nous 


avons  combattue  repose  donc  sur  une  vue  superficielle  et  in- 
complète de  notre  nature  et  de  notre  loi  morale,  et  au  be- 
soin elle  serait  démentie  pai'  l'expérience  de  l'humanité  tout 
entière  ;  car  il  nous  est  arrivé  plus  d'une  fois  do  démontrer 
qu'une  distance  incommensurable  ,  qu'un  véritable  abîme  sé- 
l)are  les,  piogiès  delà  civilisation  des  progrès  réellement 
moraux.  Les  tendances  de  l'homme  isolé  de  son  Créateur 
et  devenu  le  centre  de  sa  vie  morale,  ont  pu  se  modifier 
sous  l'influence  des  acquisitions  intellectuelles  de  l'esprit 
humain  ;  leur  énergie  relative  a  pu  subir  d'heureux  chan- 
gemens  à  mesure  que  l'humanité  s'est  avancée  vers  son  âge 
mûr,  comme  se  modifient  les  goûts  de  chaque  homme, 
comme  il  change  de  passions  par  le  seul  fait  de  la  réflexion, 
de  l'exéprience  et  des  modifications  que  l'âge  lui  imprime. 
Mais  comme  toutes  ces  évolutions  n'ont  été  rapportées  en 
dernière  analyse  qu'à  l'extension  et  au  raffinement  des 
jouissances  du  moi,  il  faut  en  conclure  que  si ,  dans  de  rares 
occasions  ,  l'humanité  a  été  poussée  par  le  mal  à  la  conquête 
du  bien  ,  ce  n'est  qu'à  celle  d'un  bien  périssable,  transi- 
toire, propre  tout  au  plus,  par  lui-même,  à  lui  dissinruler, 
quelques  instans,  ses  véritables  maux. 

Que  faire  en  présence  de  la  désolante  vérité  que  nous 
venons  de  découvrir  sous  le  voile  mensonger  des  théories 
du  jour?  Qui  retirera  l'àme  humaine  de  ce  labyrinthe  du 
péché  ,  dont  elle  a  perdu  le  fil  ?  Qui ,  si  ce  n'est  Dieu  lui- 
même?  En  effet,  c'est  là  ce  salut  que  Jésus-Christ  a  acquis 
à  notre  pauvre  nature,  lorsqu'il  vint  s'en  revêtir,  non 
pour  lui  imprimer  un  progrès,  ainsi  que  le  pensent  quel- 
ques philosophes ,  mais  pour  la  réhabiliter ,  pour  renouer 
ses  relations  avec  son  Créateur  ,  pour  ramener  toutes  ses 
tendances  morales  à  leur  direction  légitime,  pour  la  déli- 
vrer de  tout  mal. 


Caisses  d'Eparghes  e»  Angleterre. — M.  Tidd  Pralt.  qui  a  été  chapg^ 
par  le  gouvernement  anglais  d'evaminer  les  ri'glemens  des  caisses  d'épare 
gnes  qui  esislenl  dans  ce  pays  ,  vient  de  publier  une  table  statistique  très- 
curieuse  ,  qui  montre  quel  était,  au  i"  novembre  i83i,  le  nombre  de  ce- 
élablisscmens  dans  les  comtés  de  l'Angleterre  ,  du  pays  de  Galles  et  ds 
1  Irlande.  Il  rcsuUe  de  ses  recherches  que  les  dépôts  f.iits  dans  les  diverses 
caisses  d'épargnes  de  l'Angleterre  s'élèvent  à  i'2.i(>i,6o^  liv,  st.,  ou  envis 
ron  1  liv.  st.  par  habitant.  Il  s'en  faut  de  beaucoup  que  nous  en  soyons  1- 
en  France,  puisqu'il  n'y  a  encore  ,  dans  tout  le  royaume,  que  Ireiià 
villes  qii  possèdent  des  institutions  de  ce  genre.  S'il  fallait  jiger,  d'aprèe 
ces  données,  de  l'espr  t  d'économie  et  de  prévoyance  des  deux  pays  s 
l'avantage  ne  serait  donc  pas  en  notre  faveur.  J 

Etat  des  Ecoles  en  Irlande.  —  La  Société  Hihernienne  ,  fondée  en 
iSoG  ,  travaille  depuis  vingt-six  ans  à  répandre  l'instruction  en  Irlande. 
Elle  a  onveit  des  écoles  pour  les  enfins  et  pour  les  adultes  des  deux  sexes, 
sans  ilisliiiclion  de  culte.  L'en'  eignement  comprend  l.i  lecture,  l'écriture  et 
le  calcul  ;  les  élèves  apprennent  aussi  par  cœur  des  passages  de  1  Eiriture- 
Sainle  en  anglais  et  en  irlandais.  Plus  de  45o.ooo  personnes  ont  dgà  été 
instruites  dans  ces  écoles,  indépendamment  de  celles  qui  les  fréquentent 
acliiellemenl.  Les  écoles  que  la  Société  a  éiablies  ou  encouragées  sont  au 
n  )mbre  de  i  ,56f).  suivies  par  c)o,o8à  élèves  :  on  les  e\am  ne  tous  les  trois 
mois,  et  les  maîtres  ne  sont  payés  que  proportionnellement  au  nombre  des 
élèves  qui  ont  fait  des  progrès.  Les  frais  d  enseignement  s'élèvent  annuel- 
lem  nt  à  un  peu  moins  de  3  sh.  pjr  élève.  L'Alpbabet  et  la  Bible  sont  les 
seuls  livres  de  lecture  dont  on  fasse  usage. 


MEMOIRE  adressé  d'une  chaumière  des  Vosges  à    /\/.    le  ministre  de 

l'iitleiieur  Br.  in-S".  Paris,  i832.  Chez  J.  J.  Risler  ,  rue  de  l'Oratoire, 

n''  6.  Prix  :  i  fr. 

Cette  brochure  d'un  homme  de  bien  et  d'un  ami  de  son  pays  a  élc 
distribuée,  à  l'ouverture  de  la  session,  aus  m  nistres  et  aux  membres  des 
deux  ch  imbres.  L'anleuraborde  .  en  très  peu  de  pages  ,  une  foule  de  ques- 
tions importantes.  Il  pose,  plutôt  qu'il  ne  discute,  les  principes  qu'il  re- 
garde comme  essenliels  au  bonheur  de  la  France  ;  on  voit  qu'il  les  a  mûre- 
m  lit  pesés  avant  de  les  admettre.  Le  plus  important  de  tous  ceux  qu'il 
soutient  est  que  k  la  religion  et  les  mœ  rs  sont  le  principe  vil  al  de  la 
>i  liberté.  1)  Cette  doctrln  ■  <st  au^si  la  nô  re  ;  nous  rem  rcions  l'auteur  de 
l'avor  ra|ipelé  et  d'avoir  bien  voulu  parler  de  notre  feuille  avec  une  bien- 
veillanc  dont  nous  hii  savons  gré.  Sa  brochure  se  ven  1  au  proûl  des  Sales 
d'asile  pour  i'enfance. 
Do  MINISTÈRE  évangélique,  cto.,  par  G.  DE  FÉLiCE.   Br.   de  6S   pages 

in  -S".  Paris,    i832.    Chei   J.  J.   Bisler  ,  rue  de  l'Or ito ire  ,   n"  6. 

Prix  ;  1  fr. 

C'est  à  ce  discours  que  nous  a>on;  emprunté  le  fragment  remarquable 
intitulé  ;  De  l' incrédulUé ,  qui  a  paru  d.ins  un  de  nos  derniers  numéros. 
L'auteur  sign^ile  deux  autres  ennemis  de  la  vraie  piété ,  l'indiflérence  et  le 
pbarisaïsmf .  et  il  les  combat  avec  fonc.  Il  n'est  pas  nécessaire  de  parler 
de  son  talent  dans  cette  courte  annonce  ;  car  nous  n'avons  rien  à  appren- 
dre là  dessus  à  nos  lecteurs.  

Le  Gérant,    DEHAULT. 

Imprimerie  ds  Selligce  ,  rue  des  Jeûneurs,  n°   ii(. 


TOME  11^ 


IV"  15. 


12  DECEMBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL   RELIGIEUX, 


Po  Idque,       hîlosophîque    et    Littéraire, 


\\ISS\XT  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matth.  XIII.  38. 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Markel,  n°  ii,et  chez  tous  les  Libraires  et  birecteurs  de  posle. — Prix:i5  fjr.  pour  l'année, 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  ^  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  a  fr.  pour  l'année  ,    i   fr.  pour  6  mois  ,  et  5o  c.  pour  trois  mois.   — 

Les  leltres  ,  paquets  et  envois  d'argent,  doivent  être  arfronchis. — On  s'abonue  à  Lausanne ,  an  bureau  du  iybuwHisJi;  Kaudois. 


SOMMAIRE. 

RcTDE  POLITIQDE  :  Lettres  de  la  province.  N"  XV.  Delà  nouvelle  session 
—  Dissolution  du  parlement  anglais.  —  Littékatore  :  Mœurs  doines- 
ti*^ues  des  Américalr^s  ,  par  Mistress  Trollope.  —  ApoLocÉriQtjE  : 
De  l'importance  des  faits  miraculeux  d«  l'Evangi'e.  —  PHitosorniE 
MLiGiEusK  :  Servons-nous  tous  le  même  Dieuf  —  Mélakges  :  De 
l'abolition  de  J'e^clavage  au  Mexique. 


REVUE  POLITIQUE. 

Lettres  de  ItA  i'rovince.  —  N"  XV. 

DE    LA    KOU'VELLE    SESSION. 

C'est  toujours  un  événement  grave  que  l'oiivertare  des 
Cliambres.  Dans  l'intervalle  qui  sépare  les  sessions  ,  deux 
puissances  doniincnl,  le  gouvernement  et  la  presse:  le  goa- 
vei'nement,  qui  peut  se  laisser  entraîner  à  des  abus  d'auto- 
rité par  les  illusions  du  pouvoir  ou  par  les  excès  des  partis; 
là  presse  ,  qui  écrit  sons  la  dictée  des  passions  bien  plus 
qu'en  présence  des  faits  ,  et  qui  produit  souvent  une  agita- 
lion  factice  ,  parce  qu'elle  a  besoin  d'agiter  le  pays  pour 
l'intéresser.  L'une  et  l'autre  de  ces  d('ux  puissances  n'offrent 
qne  des  garanties  incomplètes^  il  faut  un  troisième  pouvoir 
qui  tienne  à  la  l'ois  du  gouvernement  par  l'autorité  qu'il 
exerce  ,  et  de  la  presse  par  la  mission  qu'il  a  reçue  de  re- 
présenter l'opinion  publique.  Les  Chambres  viennent  s'as- 
seoir comme  arbitres  entre  les  actes  du  gouvernement  et 
les  griofi  dos  gouvernés  ;  elles  forment  un  grand  jury  natio- 
nal qui  prononce  en  dernier  apptl. 

Ce  qui  est  grave  en  tout  temps  l'était  plus  encore  peut- 
être  dans  les  circonstances  présentes.  Depuis  la  dernière 
session  plusieurs  événemcns  d'une  haute  importance  poli- 
tique avaient  tioublélc  pays.  La  guerre  civile  allumée  dans 
l'eacciule  de  la  capitale,  et  qui  avait  compromis  pendant 


un  jour  entier  l'ordre  et  l'avenir  de  la  nation  ;  Paris  déclaré 
en  état  de  siège  ;  les  prisons  encombrées  de  ceur  qui  se 
nomment  les  patriotes  par  excellence  et  les  seuls  amis  du 
peuple j  la  Vendée  en  proie  aux  brigandages  des  carlistes; 
plus  tard,  une  princesse  du  sang  royal  devenue  prisonnière; 
de  nouveaux  ministres  appelés  à  diriger  les  affaires  de  l'E- 
tat; la  guerre  commencée  en  Belgique  contre  la  Hollande  : 
combien  d'explications  à  demander  ,  de  renseignemens  à 
obtenir,  de  plaintes  à  faire  entendre  ,  de  jugemens  à  pro- 
noncerl  Ajoutons  que  la  presse  ,  pendant  les  derniers  six 
mois  ,  avait  étrangement  agité  ,  ou  comme  on  dit,  chaujfe 
l'opinion  publique;  elle  ne  pailaitde  rien  moins  que  d'acte* 
de  haute  trahison,  de  violation  flagrante  de  la  charte,  d'illé- 
galités criminelles.  Tous  les  journaux  étaient  venus  sur  ee 
terrain  :  les  uns,  pour  attaquer  le  gouvernement  ;  les  autres, 
pour  le  soutenir.  Il  était  résulté  de  là  une  attente  inquiète, 
une  soilc  de  malaise  dont  ne  pouvaient  se  défendre  les  es- 
prits même  les  plus  calmes  et  les  plus  réfléchis. On  craignait 
que  les  premières  séances  de  la  Chambre  des  Députés  ne 
fussent  signalées  par  les  plus  violens  débats  ,  et  que  le  mi- 
nistère ne  disparût  au  milieu  de  cet  orage  pour  faire  place 
à  de  nouveaux  hommes  d'état  qui  seraient  arrivés  au  pou- 
voir avec  une  mission  de  haine  et  de  vengeance. 

Eufiu  la  session  s'est  ouverte,  et  toutes  les  sinistres  pré- 
visions de  la  presse  radicale  ont  été  trompées.  Les  premiers 
débits,  comparativement  à  ceux  de  l'année  dernière  ,  ont 
présenté  du  calme  et  de  la  naodération  ;  deux  ou  trois  ora- 
teurs seulement  ont  franchi  la  limite  des  convenances  par- 
lementa res  ,  et  c'étaient  des  enfaus  perdus  qui  frappaient 
isolément.  Les  chefs  des  partis  politiques  ont  conservé  dans 
leur  langage  une  mesure  dont  il  faut  leur  savoir  gré.  Point 
de  ces  injures  personnelles  dont  la  précédente  session  avait 
offert  de  si  tristes  exemples;  point  de  ces  paroles  outra- 
geantes qui  flétrissent  l'orateur  qui  les  prononce,  encore 
plus  que  celui  qui  en  est  l'objet.  En  respectant  leurs  ad- 
versaires ,  les  représentans  de  la  France  ont  donné  la  meil- 
leure preuve  qu'ils  avaient  appris  à  se  respecter  eux-mêmes. 
C'est  un  progrès  que  nous  signalons  avec  joie;  puisse-t-il 
être  durable  et  ne  pas  s'évanouir  à  la  première  circonstance 
qui  ouvrirait  une  issue  favorable  aux  passions  ! 


uu 


LE  SEMEUR. 


Ou  peut  dcJuire  de  ce  f-iil  une  obseivalion  impoitantc 
qui  ne  se  trouve  dans  aucune  feuille  politique,  et  l'on  com- 
prendra bientôt  pourquoi.  L'observation  dont  nous  voulons 
parler,  c'est  que  l'influence  de  la  presse  paraît  s'être  consi- 
dérablement affaiblie.  Sous  la  restauration,  le  journalisme 
était  la  principale  puissance  de  l'Etat  ;  il  dictait  les  votes 
des  électeurs}  il  composait  les  discours  des  députes  delà 
gauche j  l'opinion  publique  marchait  derrière  lui;  il  fut 
«ouverain  pendant  les  trois  journées.  On  pouvait  alors  ap- 
pliquer à  la  presse,  mais  dans  un  meilleur  sens,  les  veis  de 
Frédéric  sur  le  i  oi  de  Pologne  : 

Quand  Auguste  avait  bu ,  la  Pologne  était  ifre. 

Maintenant ,  et  surtout  depuis  les  dernières  sésnces  de  la 
Chambre  ,  il  est  facile  de  voir  que  le  journalisme  n'a  pas  la 
jnéme  puissance.  Les  couronnes  se  perdent  toujouis  par  les 
excès  de  ceux  qui  les  portent,  et  les  rois  ne  tombent  du 
faîte  que  parce  qu'ils  n'ont  pas  voulu  se  maintenir  dans  les 
bornes  de  la  modération.  Le  journalisme  en  présente  une 
nouvelle  preuve  après  Charles  X.  Il  s'est  imaginé  qu'il 
pouvait  tout  dire  et  tout  fiire  ,  qu'il  mènerait  la  nation 
comme  un  grand  enfant,  que  ses  sympathies  devaient  tou- 
jours être  nos  sympathies  ,  ses  haines  nos  haines,  ses  préten- 
tions la  régie  de  notre  conduite.  Or,  voici  que  les  députés 
du  pays  s'avisent  de  détrôner  ce  monarque  absolu  du  dix- 
neuvième  siècle  ,  et  qu'ils  lui  signifient  très-clairement  de 
prendre  un  ton  moins  impérieux.  C'est  une  deuxième  ré- 
volution de  juillet^  dans  laquelle  fort  heureusement  on  s'est 
servi  de  boules  au  lieu  de  coups  de  fusil  et  de  pavés. 

Rieo  ne  paraîtra  plus  évident  que  cette  chute  du  journa- 
lisme ,  si  l'on  réfléchit  qu'il  ne  se  trouvait,  avant  l'ouver- 
ture des  Chambres,  qu'un  seul  journal  en  crédit,  le  Journal 
des  Débals,  pouv  dé^ndre  le  ministère;  nous  ne  parlons 
point  du  Nouvelliste  ,  de  la  France  Nom'clle  et  d'auti  es 
ejusdemfarinœ  qui  sont  ministériels  à  peu  près  incognito 
et  dont  les  ministres  prennent  possession  avec  le  mobilier 
de  leurs  hôtels  et  les  clefs  du  trésor. Toutes  les  autres  feuil- 
les renommées ,  le  Constitutionnel ,  le  Temps  ,  le  Courrier 
Français  ,  \e  National ,  sans  parler  de  lu  Tribune,  atta- 
quaient avec  violence  le  ministère  du  1 1  octobre.  D'un  au- 
trecôté,  les  journaux  légitimistes,  la  Gazette  de  France,  la 
Quotidienne  et  le  Courrier  de  l'Europe,  ne  se  faisaient  pas 
fente  non  plus  de  frapper  sur  les  doctrinaires,  par  la  raijon 
qu'ils  frapperont  sur  tout  le  monde  jusqu'à  ce  qu'ils  aient 
ramené  Henri  V  ou  qu'ils  soient  morts  à  la  peine.  C'était 
là  une  coalation  formidable,  qui  comprenait  toutes  les  opi- 
nions du  journalisme  moins  une  seule;  on  n'en  avait  pas  vu 
d'exemple  depuis  le  ministère  Villèle.  Eh  bien  !  Villèle  est 
tombé,  et  les  doctrinaiies,  puisqu'on  les  appelle  de  ce  nom 
ont  gardé  leurs  portefeuilles  avec  une  majorité  déplus  de 
cent  voix.  Les  journalistes ,  pour  me  servir  d'un  proverbe 
assez  trivial  ,  faisaient  nagnèros  la  pluie  et  le  beau  temps  • 
ils  se  contenteront  désormais  de  les  marquer,  si  toutefois 
ils  le  jugent  à  propos. 

Du  reste  ,  ce  changement  est  encore  loin  d'être  devenu 
général.  Les  Députés  et  quelques  collèges  élcaoraux  ont 
montré  qu'ils  savaient  mettre  leur  opinion  et  leuis  votes  en 
dehors  des  exigences  de  la  presse;  mais  il  y  a  au-dessous 
d'eux  une  immense  multitude  de  lecteurs  bénévoles  et  d'a- 
bonnés émèrites  qui  sont  demeurés  sous  le  charme.  Si  le 
journalisme  consent  à  prendre  un  langage  plus  digne  et  une 
marche  conforme  aux  véritables  intérêts  du  pays  ;  s'il  veut 
bien  sortir  de  son  atmosphère  de  serre  chaude  pour  s'en- 
quérir de  ce  qui  se  passe  au  dehors  et  pour  y  adapter  ses 
publications  :  s'il  déclame  un  peu  moins  et  raisonne  davan- 
tage ;  s'il  respecte  les  faits  accomplis  ,  les  droits  acquis,  les 
principes  d'ordre  et  de  légalité,  les  personnes  auxquelles  la 


France  accorde  une  juste  estime  ;  si,  enfin,  les  écrivains  po- 
litiques descendent  quelquefois  de  leurs  hautes  questions  so- 
ciales et  de  leurs  théories  gouvernementales  ,  comme  ils 
disent,  pour  s'occuper  de  choses  utiles,  de  faits  pratiques, 
d'améiioi-alions  morales  etmatérielles,  ils  pourront  ressaisir 
leur  influence,  et  tous  les  hommes  éclairés  s'en  applaudi- 
ront; car  la  presse,  quand  elle  remplit  ses  devoiis,  est  un 
moyen  jniissant  de  prospérité  nationale  ;  c'est  un  levier  qui 
peut  déplacer  le  corps  politique  de  sa  biise  ,  mais  qui  peut 
aussi  l'y  remettre.  Que  les  journalistes  sachent  donc  se  ren- 
dre un  compte  fidèle  de  leur  position,  et  qu'ils  examinent 
ce  qu'ils  ont  à  faire!  Ils  doivent  prévoir  qu'en  persévérant 
dans  une  maavaise  voie  ,  en  excitant  les  haines,  en  prodi- 
guant l'invective  et  la  calomnie  ,  en  creusant  chaque  jour 
avec  une  coupab'  '.prudence  les  fondemens  de  l'ordre  so- 
cial, ils  finiraien  discréditer  la  presse  elle-même;  et  ce 
serait  un  malhei  jii  seulement  pour  eux,  mais  pour  la 
nation. 

Revenons  ."  .  Cihambre  des  Députes.  Trois  orateurs  qui 
représentent  les  principales  opinions  politiques  de  celle 
assemblée,  MM.  Odilou-Barrot,  Gauueron  et  Thicrs  ont 
tous  trois  exprimé  le  vœu  que  les  séances  fussent  désormais 
remplies  par  des  discussions  sur  les  intérêts  positifs  de  l'é- 
tat; ils  ont  manifesté  leur  répugnance  pour  les  débats  où  les 
orateurs  s'attaquent  dans  le  vide  des  théories  générales, 
quand  ils  ne  se  combattent  point  dans  l'épaisse  mêlée  des 
faits  personnels.  Nous  prenons  acte  de  ces  déclarations  des 
trois  honorables  membres.  Depuis  longtemps  nous  avons 
demandé  que  les  mandataires  du  pays  s'occupassent  moins 
à  montrer  leur  éloquence  qu'adonnera  la  nation  de  bonnes 
et  sages  lois.  Les  grandes  phrases  parlementaires,  les  trilo- 
gies fort  dramatiques  dans  lesquelles  chacun  développe  avec 
complaisance  son  talent  oratoire,  peuvent  amuser  quelques 
oisifs  et  produire  des  émotions  iuti/iessantcs  pour  la  jeu- 
nesse qui  s'ennuie  ;  mais  elles  n'amènent  pas  un  denier  de 
plus  dans  le  trésor  public,  ni  un  navire  de  plus  dans  nos 
ports  ,  ni  un  ouvrier  de  plus  dans  nos  ateliers,  ni  un  élève 
de  plus  dans  nos  écoles.  Au  contraire,  les  violences  de 
tribune  diminuent  les  moyens  de  travail ,  ralentissent  les 
opérations  commerciales ,  dépeuplent  nos  luauufactureSj 
parce  qu" elles  agitent  l'opinion  et  lui  ôtciil  toute  confiance 
dans  l'avenir. 

Les    projets   de  loi  annoncés  dans  le  discours  de  la  cou- 
ronne suffiront  pour  remplir  utilement   la  nouvelle  session 
des  Chambres.  D'abord,  le  budget  qui  subira,    nous  l'espé- 
rotis,  un  consciencieux  et  sévère  examen  ;  l'année  dernière, 
la  Chambre  n'en  discuta  réellement  que  la  moitié;  le  reste 
fut  accepté  avec  une  extrême  précipitation  à  cause  du  fléau 
terrible  qui  venait  d'envahir  la  capitale.  Mais  un  budget  de 
près    de   quatorze  cent  millions   est   aussi   un  fléau  qui  fait 
plus  d'une  victime,  et  la  meilleure  mesure  sanitaire  à  pren- 
dre contre  celui-là,  c'est  d'être  sans  pitié  pour  toutes  les  dé* 
penses  qui  ne  sont  pas  indispensables.    La    diminution  des 
impôts  est  le  plus  solide  fondement  que  l'on  puisse  donner 
au  trône  do  Louis-Philippe.  La  loi  sur  la  responsabilité  des 
ministres  et  des  autres  agents  du  pouvoir  sera  reçue  avec 
reconnaissance,   si    elle  offre  des  garanties  contre  les  excès 
de  conduite  et  les  abus  d'autorité  des  fonctionnaires  publics. 
Dans   la   province  ,  et  particulièrinent  dans  les  campagnes, 
il  ne  manque  pas  d'employés  qui  conservent  encore   certai- 
nes traditions  de  l'empire;   ce  sont  de  petits  despotes  ,    des 
dictateurs   en  miniature,  bien  tranchans,    bien  arbitraires, 
qui  agissent  à  peu  prèscomme  bon  leur  semble,  parce  qu'ils 
ne   craignent  guères    que   de  i^auvres  paysans  les  citent  en 
conseil  d'état;   pour  de  telles  gens,  il  faut  des  limites  clai- 
rement  fixées  et   une  répression  facile  à  obtenir.  Enfin  on 
nous  promet  une  loi  sur  l'instruction  publique  et  sur  la  li- 
berté  d'enseignement;   nous  la  regardons  comme  la  plus 


LE  SEMEUR. 


115 


importante  de  toutes,  et  nous  nous  proposonsclc  rexanviner 
avec  soin  ,  quand  elle  sera  prôscnlce.  Une  loi  sur  l'ensei- 
gnement renferme  l'avenir  de  la  nution. 


Le  pailemcnt  anglais  est  dissous,  un  nouveau  parlement 
c«t  convoqué  pour  le  2f)  janvier  prochain,  et  la  nation 
est  appelée  à  faire  l'essai  de  la  loi  nouvelle  qui  la  régit.  Les 
passions  politiques,  qui  se  sont  agitées  avec  violoiue  pen- 
dant la  discussion  du  bill  de  réfoime  ,  et  qui  sont  loin  d'ê- 
tre calmées  depuis  son  adoption  ,  vont  de  nouveau  faire 
explosion.  En  effet ,  il  s'agit  maintenant  pour  l'un  des  par- 
tis de  retirer  le  bénéfice  de  la  victoire  remportée,  et  pour 
l'autre,  d'affaiblir  autant  que  possible  les  conséquences  de 
cette  victoire.  Au  surplus ,  ce  n'est  pas  en  deux  partis  seu- 
lement que  se  divise  aujourd'hui  la  nation  anglaise  :  les 
questions  qui  doivent  être  traitées  par  le  nouveau  parle- 
ment sont  si  variées  et  si  nombreuses  ,  les  intérêts  qu'il  au- 
ra à  résoudre  sont  si  graves  et  si  compliques ,  que  les  hom- 
mes politiques,  aussi  bien  que  le  gros  de  la  nation  ,  ont  de  la 
peine  à  former  des  groupes  homogènes  :  d'accord  sur  un 
point,  on  ne  l'est  pas  sur  beaucoup  d'autres  ,  et  rien  n'est 
plus  incertain  que  la  chance  de  majorité  sur  la  plupart  des 
iatércts  en  litige.  Les  électeurs  font  prendre  des  engage- 
mens  à  ceux  qui  leur  demandent  leurs  voix.  Les  adversaires 
do  l'Eglise  et  les  partisans  de  l'abolition  de  l'esclavage  sont 
turtout  très-actifs  à  s'assurer  des  dispositions  des  candidats 
iur  ces  deux  questions.  Los  scènes  des  hustings  ont  corn 
mencé  ,  et  le  peuple  anglais  va  de  nouveau  se  montrci'dans 
l'espèce  de  délire  politique  qui  s'empare  de  lui  dans  ces  oc- 
casions. Depuis  long-temps  le  résultat  des  élections  an- 
glaises n'aura  été  aussi  important  pour  ce  pays  et  pour 
l'Europe.  Ecoutons  à  ce  sujet  le  Times,  qui  a  su  trouver 
des  paroles  giaves  à  dire  aux  électeurs  :  «  Si  le  pays,  dit-il, 

•  n'obtient  pas  une  chambre  des  communes  meilleure  que 
■  la  précédente ,  la  faute  en  sera  uniquement  au  peuple  <jui 
»  n'aura  pas  eu  assez  de  vertu  pour  exercer  ses  nouveaux 
»  pouvoirs;  Londres  ne    pourra  pas  s'en  prendre  au  bill  ; 

*  car  il  ne  dépend  pas  du  bill  de  forcer  une  nation  cor- 
»  rompue  à  remplir  avec  conscience  ses  divoirs  polili- 
»  ques.  »  Ce  langage  est  celui  d'hommes  qui  comprennent 
leur  mission  ,  et  nous  voudrions  en  vo:r  teuir  souvent  un 
pareil  à  notre  presse  périodique. 


LITTERATURE. 

Moeurs  domestiques  des  Amébicains  ,  par  MiSTnESS  Trol- 
LOPE  ,  ouvrage  traduit  de  l'anglais,  i  vol.  in-S".  Paris , 
i832.  Clie?,  Gdsselin,  rue  Saint-Germaiu-des-Prés,  n°  9. 
Prix:  i5fr. 

Connaissez-voui  Slistress  Trollope  ?  La  chose  est  possible, 
car  cette  dame  jouit  depuis  quelque  temps  d'une  ccitaine 
réputation  ;  mais  je  vais  faire  comme  si  vous  ne  la  connais- 
siez pas,  et  je  vous  conterai  sou  histoire.  C'est  un  chapitre 
qui  manque  à  son  livre,  et  qui  n'en  serait  peut-être  pas  le 
moins  curieux.  - 

Mistress  Trollope  exerce  un  emploi  d'une  très  haute  im- 
portance pour  le  sexe  féminin  ,  c'esl-à-dire  ,  s'il  faut  parler 
clair,  qu'elle  est  marchande  de  modes.  Ce  n'est  pas,  du 
reite,cc  quej.-  blâme  en  elle;  les  deux  qualités  de  marchande 
de  modes  et  d'honnête  femme  ne  sont  pas  incompatibles  • 
une  marchande  de  modes  peut  avoir  un  caractère  fort  esti- 
mable et  d'excellentes  vues  en  plusieurs  matières.  Il  pai'aît 
cependant  que  Mistress  Trollope  n'avait  pas  une  clientelle 
bien  considérable  dans  le  royaume  uni  de  la  Grande-Bre- 


tagne; la  concurrence  peut-être  ,  ou  quelque  autre  caus» 
qui  m'est  inconnue,  la  laissait  tristement  végéter  datis  son 
magasin.  Elle  résolut  alors  d'aller  chercher  Fortune  eu  Amé- 
rique; car  iVlistrcss  Trollope  a  une  imngiiialion  inventive  et 
une  volonté  décidée.  Il  lui  sembla  (^ii- Jonalhan  (comme  on 
appelle  les  Américains  du  Nord  paropposilion  à/o/w  Bult), 
présentait  un  riche  filon  à  exploiter,  et  qu'elle  y  ferait  mer- 
veille avec  son  esprit  et  ses  roueries  britanniques.  D'ailleurs, 
on  suppose  toujours  qu'une  contrée  lointaine  est  le  pays 
à' Eldorado,  et  qu'il  suffit  d'y  poser  le  pied  pour  s'enri- 
chir; enfin  le  goût  des  voyages  et  des  aventures  ne  parait 
pas  étranger  au  caractère  de  celte  dame.  Bref,  elle  s'em- 
barqua pour  New- York. 

A  peinearrivée  sur  le  rivage  américain,  Mistress  Trollope 
dirigea  ses  pas  vers  Cincinnati  ,  capitale  de  l'ouest.  J'allais 
oublier  de  dire  qu'elle  avait  pour  compagne  de  voyage  la 
célèbre  Miss  Fanny  Wright,  jeune  pelsonne  qui  avait  pris 
en  antipathie  deux  choses  :  le  Christianisme  et  le  mariage. 
Miss  Wright  faisait  des  lectures  publiques  dans  toutes  les 
villes  et  bourgades  où  elle  passait ,  pour  engager  les  honnê- 
tes Américains  à  se  déclarer  athées  et  à  demeurer  célibatai- 
res. M'""  Trollope  loue  beaucoup  M"'  Wright,  et  elle  nous 
la  peint  en  ces  termes:  «  Sa  taille  haute,  majestueuse, 
l'expression  profonde  et  presque  solennelle  de  ses  yeux , 
les  purs  contours  de  sa  belle  tête,  qui  n'avait  d'autre  orne- 
ment que  les  boucles  de  ses  cheveux  ,sa  robe  d'une  simple 
mousseline  blanche,  qili  formait  ajtour  d'elle  des  plis 
rappelant  les  draperies  d'une  statue  grecque  ,  tout  concou- 
rait à  produire  un  etfet  que  je  ne  pourrais  comparer  à  rien 
de  ce  que  j'avais  vu,  ou  que  je  pourrais  voir  dans  la  sui- 
te. »  Telles  étaient  les  sympathies  de  Mistress  Trollope,  et 
c'est  un  pointa  noter.  Quand  on  a  des  éloges  pour  une 
femme  qui  s'en  va  prêchant  partout  l'athéisme  et  se* 
conséquences ,  il  est  clair  qu'on  doit  avoir  aussi  dr» 
injures  contre  les  ministres  de  Christ  c{ui  prêchent  l'E- 
vangile et  les  bonnes  mœurs.  Pour  ce  qui  regarde  Miss 
Wright,  si  quelque  lecteur  est  curieux  de  le  savoir,  je  lui 
dirai  qu'après  avoir  déclamé  contre  le  mariage  ,  elle  a  fini 
par  se  mettre  sous  puissance  d'un  mari.  Assurément  c'est 
la  meilleure  fin  qu'elle  pouvait  faire. 

Mais  revenons  au  projet  d'établissement  de  Mistress 
Trollope.  Elle  avait  imaginé  de  fonder  à  Cincinnati  un  bril- 
lantmagasin,  un  bazar  fastueux,  dans  lequel  •.craieiit  rassem- 
blés toutes  les  jolies  choses  de  l'ancien  monde,  les  parures 
fasldonnahles  de  l'aristocratie  anglaise  ,  les  col  fihets  qui 
obtiennent  la  vogue  à  Paris  ,  enfin  ce  qui  pouvait  séduire 
les  yeux  et  le  cœur  des  dames  américaines.  Elle  loua  ,  poui- 
cet  effet,  une  magnifique  maison  à  Cincinnati  ,  fit  venir  a 
grands  fiais  les  articles  qui  devaient  embellir  son  magasin 
et  se  berça  de  songes  dorés.  Il  y  eut  d'abord  nombreuse 
affluencc,  non  d'acheteurs  ,  mais  d'observateurs;  l'établis- 
sement était  nouveau  pour  les  habitans  de  cette  petite  capi- 
tale de  l'ouest ,  et  les  dames  surtout  prenaient  un  intérêt 
très-vif  à  examiner  les  belles  parures  du  bazar,  Mistrcs 
Trollope,  qui  vendait  peu  et  qui  dépensait  beaucoup  . 
essaya  d'employer  quelque  méthode  ingénieuse  pour  mieux 
réussir  dans  ses  affaires.  Elle  se  mita  organiser  des  bals  , 
pensant  bien  que  la  jeunesse  voudrait  y  paraître  on  costume 
élégant,  et  qu'elle  viendrait  tout  natuielltmeut  se  pourvoir 
àson  magasin.  Le  projet  ne  manquait  pas  d'adresse;  mais  par 
malheur  il  se  trouva  qu'il  exislaitaux  Etats  Unisunereligicn 
sérieuse  et  même  austère,  qui  nes'acordait  nullement  avec 
les  prétentions  mondaines  de  la  marchande  de  modes.  Les 
pasteurs  des  différentes  communions  chrétiennes  désapprou- 
vèrent les  bals  de  Mistress  Trollope,  et  les  dames  n'y  vinrent 
point.  Inde  irœ ,  ce  qui  veut  dire  eu  français  que  la  mar- 
chande anglaise  se  prit  d'une  ardente  colère  contre  Jfs 
ministres  de  la  religton  ,  et  leurs  dogmes ,  et  leurs  disco 


116 


LE  SEMEUR. 


et  leur  manicrede  célébrer  le  culte,  enfin  contre  tout  ce  qui 
a  rapport ,  de  près  ou  de  loin  ,  à  ces  abominables  principes 
rclipieux  qui  l'empêchaient  d'ouvrir  des  bals  et  de  vendre 
les  articles  de  son  magasin. 

Mistress  Trollope  lutta  pendant  deux  ans  contre  cette 
maligne  influence;  elle  déploya  toutes  les  ressources  de  son 
imagination,  tous  les  prestiges  de  ses  toilettes;  mais  rien  n'y 
fit.  Son  bazar  fut  de  plus  en  plus  décrié  ;  les  curieux  même 
avaient  cessé  d'y  venir.  Les  hommes  s'en  allaient  paisible 
ment  à  leurs  affaires  et  lisaient  leurs  journaux  sans  se  met- 
tre le  moins  du  monde  en  souci  de  Mistress  Trollope  et  de 
«on  magasin.  Les  dames  se  rendaient  au  temple  et  em- 
ployaient une  partie  de  leurs  soirées  à  lire  la  Bible  ,  sans 
prendre  garde  aux  brillantes  parures  exposées  dans  le 
bazar.  Mistress  Trollope  perdit  enfin  patience,  et  elle  quitta 
Cincinnati ,  abandonnant  cette  pauvre  ville  à  ses  mœurs  de 
mauvais  goût  et  à  ses  habitudes  grossières.  «  Nous  ne  re- 
grettâmes de  Cincinnati  ,  dit-elle,  que  d'y  être  jamais  en- 
trées ;  car  nous  y  perdîmes  notre  santé ,  notre  temps  et 
notre  argent.  »  Il  faut  donc  pardonner  à  cette  bonne  dame 
ses  diatribes  contre  les  Américains;  perdre  à  la  fois  sa  santé, 
son  temps  et  son  argent ,  c'est  trop  de  trois  choses ,  et  l'on 
serait  de  mauvaise  humeur  à  moins. 

Ce  n'est  pas  tout.  On  n'a  parlé  jusqu'à  présent  que  de  la 
principale  cause  du  mécontentement  de  Mistress  Trollope, 
et  l'on  est  entré  dans  quelques  détails  ,  parce  qu'elle  n'en 
dit  pas  un  seul  mot  dans  son  livre.  Mais  elle  y  développe 
fart  longuement  d'autres  motifs  d'irritation  ,  et  elle  insiste 
sur  une  mullitude  de  petites  contrariétés  avec  un  sérieux 
tout-à-fuit  plaisant.  Mistress  Trollope  est  infiniment  cho- 
quée, par  exemple,  que  son  propriétaire  l'ait  appelée  wa 
vieille  dame  ;  elle  ne  peut  supporter  que  les  hommes  for- 
ment cercle  à  part,  qu'ils  fument,  qu'ils  aillent  surtout 
jusqu'à  mâcher  du  lahac.  Comment  veut-on  qu'il  y  ait  la 
m^oindre  trace  de  civilisation  dans  un  pays  où  l'on  mâche 
8u  tabac?  Elle  trouve  encore  très-mauvais  que  les  domesti- 
ques américains  s'avisent  de  garder  devant  leurs  maîtres 
une  sorte  d'indépendance;  le  servilismc  des  valets  de  l'aris- 
tocratie lui  agrée  beaucoup  mieux.  Et  puis,  aucune  soirée, 
aucun  riloiile  où  l'on  se  presse,  où  l'on  s'étouffe  les  uns  les 
autres  avec  un  bon  ton  admirable.  Les  dames  s'occupeut  de 
leur  ménage,  et  lorsqu'elles  se  réunissent  entre  elles  ,  leur 
plus  doux  amusement  est  de  ti'availlcr  pour  les  pauvres. 
Les  hommes  n'ont  aucuiîe  de  ces  attentions  délicates,  de 
ces  charmantes  galanteries  qui  sont  prodiguées  au  beau 
sexe  en  Europe.  Ajoutez  à  cela  que  les  Américains  mangent 
de  bon  appétit ,  qu'ils  pailejit  médiocrement  à  table,  qu'ils 
ont  une  prononciation  gutturale  qui  blesse  les  oreilles  des 
gens  bien  élevés,  qu'ds  se  livrent  même  à  une  éternelle 
expectoration  contre  laquelle,  dit  l'auteur,  tous  les  soins  ne 
peuvent  protéger  la  toilette  d'une  femme;  et  vous  com- 
prendrez que  Mistress  Trollope  dut  supporter  un  long  sup- 
plice aux  Etals-Unis,  indépendamment  delà  perte  de  sa 
santé,  de  son  temps  et  de  son  argent.  Aussi  déclare-t-ellc 
assez  ouvertement,  à  la  fin  de  son  livre,  qu'elle  n'aime  pas 
l'Amérique  du  Nord,  que  l'ensemble  de  ses  souvenirs  sur 
ce  pays  ne  lui  inspire  que  du  dégoût,  et  qu'elle  éprouve  un 
sentiment  général  d'ennui  et  de  fatigue  d'esprit  quand  elle 
se  rappelle  les  heures  qu'elle  a  passées  dans  la  société  en 
Amérique.  Pauvre  dame.'  qu'allait-clle  faire  dans  cette 
méchante  galère? 

On  sera  peut-être  curieux,  avant  d'aller  plus  loin  de 
connaître  les  principes  politiques  et  religieux  de  Mistress 
Trollope.  En  politique,  elle  ne  voit  rien  de  beau  ,  de  su- 
blime comme  l'aristocratie  et  l'inégalité  des  rangs.  L'idée 
que  tous  les  hommes  naissent  libres  et  égaux  ,  lui  paraît  un 
sophisme;  elle  affirme  sans  plus  de  gêne  que  pour  décider 
sur  une  mode  nouvelle,  que  c'est  un  Axiome Jaux  clinsen- 


se,  qui  révolte  le  sens  commun;  ce  sont  les  termes  qu'elle 
emploie.  Elle  espère  pourtant  que  cette  opinion  sur  l'égi- 
lité  des  hommes ,  opinion  qu'on  a  la  sottise  d'adopter  en 
Amérique  ,  n'y  subsistera  pas  toujours;  car  on  lui  a  dit  qu'il 
se  trouve  dans  cette  contrée  «  des  personnes  qui ,  avec  la 
sagesse  de  philosophes  ,  et  la  candeur  impartiale  des  gens 
bien  nés ,  (remarquez  ,  je  vous  prie,  que  les  gens  bien  nés 
ont  une  candeur  impnrtialel)  ne  peuvent  reconnaître  une 
égalité  qu'ils  sentent  ne  pas  exister,  et  dont  ils  croient  l'exis- 
tence impossible.  »  Mistress  Trollope  ne  pardonne  pas  aux 
Américains  de  s'éire  insurgés  contre  la  mère-patrie  qui  leur- 
envoyait  d'élégans  et  vaillans  officiers  pour  garder  les 
frontières.  Quant  à  ses  principes  religieux  ,  elle  tient  beau- 
coup au  système  d'une  Eglise  établie,  qui  se  fait  payer,  la  loi 
à  la  main  ,  et  qui  perçoit  la  dîme  sous  peine  d'amende  ;  elle 
nomme  l'Eglise  établie  \e  quartier  ge'ne'ral  des  chrétiens,  et 
il  n'y  a  rien  de  plus  agréable  qu'un  quartier  général ,  sur- 
tout pour  ceux  qui  veulent  restera  l'ambulance.  L'autorité 
dupape  lui  paraît  admirable  pour  empêcher  les  nombreuses 
divisions  et  subdivisions  die  sectes ,  ce  qui  fait  que  Mistress 
Trollope  regrette  fort  cette  précieuse  autorité.  Elle  ajoute 
ailleurs  qu'on  devrait  aller  apprendre  aux  Etats-Unis  quels 
sont  les  dogmes  religieux  que  les  magistrats  d'un  peuple 
peuvent  permettre ,  et  quels  sont  ceux  qu'ils  doivent  dejen- 
dre.  »  Comment  Mistress  Trollope  concilie  l'autorité  du 
pape  avec  cette  omnipotence  qu'elle  accorde  aux  magistrats 
civils  en  matière  de  dogmes ,  c'est  ce  que  j'ignore  ;  mais 
on  voit  que  cette  dame  a  beaucoup  réfléchi  sur  la  question 
delà  liberté  des  cultes  ;  car  elle  juge  tout  simple  et  tout 
naturel  que  les  fonctionnaiies  politiques  permettent  ou  dé- 
fendent de  prêcher  certains  dogmes  dans  l'Eglise.  Quoi- 
qu'elle ait  des  égards  pour  le  Saint-Siège,  je  lui  conseille  de 
ne  pas  voyager  en  pays  d'inquisition. 

Apres  avoir  esquiss*^  l'histoire  de  Mistress  Trollope,  ve- 
nons à  l'historique  de  son  livre;  il  s'y  trouvera  aussi  quel- 
ques particularités  qu'il  est  bon  de  connaître.  Ne  vendant 
rien  dans  sou  bazar.  M""  Trollope  se  mit  à  écrire  , 

Car  que  faire  en  un  gîte  à  moins  que  l'on  n'écrive? 

Elle  rédigea  dans  ses  longues  heures  de  loisir  six  cents  pa- 
ges de  notes,  comme  elle  le  marque  je  ne  sais  où  dans  son 
ouvrage.  Elle  écrivait  apparemment  sur  le  comptoir  qui 
portait  son  livre  de  caisse,  et  l'on  pourrait  s'expliquer  ainsv- 
])lus  d'une  sentence  qu'elle  a  prononcée  contre  les  Etats- 
Unis  ;  quand  on  perd  sou  argent ,  on  ne  voit  pas  les  choses 
du  bon  côté,  encore  moins  du  beau  ;  et  il  doit  être  permis 
de  se  fi'icher  quelquefois,  selon  la  maxime  de  Molière, 
dans  le  Misanthrope  : 

Ce  sont  vingt  mille  francs  qu'il  m'en  pourra  coûter, 
Mais  pour  vingt  mille  francs  j'aurai  droit  de  pester. 

Celte  dame  s'en  revint  donc  en  Angleterre  avec  se; 
six  cents  pages  de  notes  ,  et  elle  les  rédigea  sous  la  forme 
d'un  livre.  Lorsque  je  dis  elle,  je  n'en  sais  rien  ;  il  serait 
possible  qu'elle  eût  rencontré,  comme  tant  d'autres  auteurs 
du  sexe  féminin,  un  secréUùre  qui  lui  ait  prêté  s;i  plume  à 
juste  prix.  Quoiqu'il  en  soit,  Fouvrage  fut  publié,  et  il  serait 
allé  s'ensevelir  dans  les  cabinets  de  lecture  avec  les  quatre 
ou  cinq  cents  recueils  de  voyages  qui  s'impriment  chaque 
année  en  Angleterre,  n'eùt-ce  été  une  ciicoustance  foi  tuile 
qui  donna  de  la  vogue  au  livre  de  Mistress  Trollope.  Yoici 
le  fait  .- 

Un  journal  périodique  anglais  ,  rédigé. dans  les  principes 
du  torysme,  le  Quarterly  Review,  s'empressa  de  rendre 
compte  de  cet  ouvrage.  Il  pouvait  y  puiser  des  épigrammes 
et  des  injures  contre  les  Yankees  (  autre  sobriquet  donné 
aux  Américains);  il  y  trouvait  ample  matière  pour  se  mo- 
quer de  la  république  des  Etats-Unis  et  pour  prôner  d'au- 


LE  SEMEUR. 


117 


tant  les  vieilles  iustitulions  àdcmi-fèodales  de  l'Angleterre. 
Le  Quartcrly  Ra-icw  n'eut  pai de  de  lai-scr  échapper  celte 
bonne  fortune.  Il  composa  donc  un  long  article  sur  le  livre 
de  Mistress  Trollopc,  et  il  couvrit  d'i:n  pompeux  éloge  sur 
le  talent  de  l'auteur,  la  satisfaction  qu'il  éprouvait  de  re- 
mettre au  jour  ses  anciennes  rancunes  cotitre  les  Américains. 
L'ouvrage  en  question  fut  admis  dans  les  salons  de  l'aristo- 
cratie ;  on  y  admira  ,  non  sans  quelque  motif,  la  verve ,  les 
expressions  mordantes  ,  le  slylc  pittoresque  de  l'auteur  ,  et 
quatre  éditioîis  furent  rapidement  enlevées. 

Jusqu'ici  tout  restait  encore  à  peu  près  étranger  pour 
nous,  el  si  les  deux  volumes  de  MisircssTiollope  n'avaient 
ftiit  que  circuli'r  dans  le  rovaume-uni ,  son  nom  n'aurait  ja  - 
miiis  figuré  ,  sans  doute,  dans  les  colonnes  du  Scnieiir.^hàs 
suivons  la  destinée  du  livreàtraversle  détroit  de  la  Mandie. 
La  Re\'ue  Britannique,  qui  recherche  avec  soin  tout  ce  qu'il 
yadeneufelde  piquant  dans  les  feuilles  anglaises,  traduisit 
lecoaiple  rendu  du  Çuarterly  Res'iew,  et  Mistress  Tiollojie 
commença  dès  -  lors  à  être  connue  en  France.  Je  suis  loin 
de  blâmer  la  Revue  BriUinniquc;  elle  a  fait  son  métier  de 
compilateur,  et  elle  a  déclare  plus  d'une  fois  qu'elle  ne  se 
reniait  pas  responsable  des  articles  qu'elle  empruntait.  Si 
du  moins  ces  rancunes  de  femme  et  ces  mensonges  en  fa- 
veur d'un  parti  n'avaient  trouvé  place  que  dans  cette  Revue 
dont  les  lecteurs  sont  pour  la  plupart  des  hommes  sérieux  et 
réfléchis  I  Mais  on  autre  journal  qui  publie  chaque  jour  un 
feuilleton  et  qui  doit  avoir  moyen  de  le  remplir,  le  Temps, 
s'étant  aperçu  qu'il  y  avait  de  l'iutéiêt  et  du  scandale  ,  sur- 
tout en  matière  de  religion,  dans  les  pages  de  Mistress  Trol- 
lope,  se  hâta  d'en  enrichir  ses-  feuilletons  quotidiens.  La  cé- 
lébrité de  l'auteur  s'en  accrut ,  et  comme  le  livre  paraissait 
devoir  captiver  rattention  des  abonnés  des  cabinets  de  lec- 
ture, 11  se  rencontra  bientôt  un  traducteur  pour  le  mettre 
eo  français  el  un  libraire  pour  le  publier.  Voilà  le  récit  suc- 
cinct et  véridique  qui  devrait  servir  de  chapitre  prélimi- 
nair-e  à  cet  ouvrage  sur  les  mœurs  domestiques  des  Amiri- 
uains. 

Oh  !  qu'il  est  vrai  ce  mot  du  poëte  latin  :  Hahent  sua  fata 
libtUi.  Supposez  ,  à  la  place  de  cette  femme  légère,  incré- 
dule ,  acariâtre  et  menteuse ,  supposez  un  homme  grave  et 
instruit,  un  véritable  ami  de  l'humanité,  qui  aurait  fait  un 
Yoyage  aux  Elats-Uuis  pour  en  lapporter  de  solides  cnsei- 
gnemeas.  Il  serait  entré  dans  les  écoles,  dans  les  maisons  pé- 
niteutières ,  dans  les  ctublissemens  de  charité  publique  et 
privée.  Ilanrait  interrogé  lesphilantropesde  l'Amériquedu 
Nord,  observé  leurs  travaux  ,  écouté  leurs  discours,  appré- 
dé  le  but  qu'ils  veulent  atteindre.  Il  n'aurait  pas  négligé  de 
s'enquérir  des  grandes  institutions  fondées  pour-  l'avance- 
meiit  du  Christianisme  ,  delà  Société  Biblique  ,  de  la  So- 
ciété des  Missions  ,  de  celle  des  Traités  religieux,  des  Eco- 
les du  dimaucbe.  Il  aurait  admiré  celte  vaste  asaociatiou  de 
tempe'rance  qui  est  le  premier  exemple  connu  jusqu'à  ce 
jour  d'une  institution  établie  pour  détruire  un  vice  natio- 
naJ.  Il  aurait  examiné  avec  la  plus  sérieuse  attention  les  doc- 
trines religieuses  et  les  principes  moraux  qui  sont  enseignés 
dans  les  différentes  sectes  des  Etats-Unis.  Puis  il  serait  re- 
venu dans  son  pays  natal  publier  les  résultats  de  son  voyage, 
en  employant  des  formes  dignes  d'un  sujet  aussi  élevé.  Quelle 
eût  été  la  destinée  d'un  ouvrage  de  ce  génie?  Rien  de  plus 
facile  que  de  le  prévoir.  Le  Quarterly  Review  n'eu  eût 
point  parlé  ;  qu'est-ce  en  effet  qu'il  y  a  de  commun  entre 
ce  recueil  tory  et  un  livre  écrit  sans  amertume  ,  sans  pas- 
sions, sans  injures  contre  les  républicains ,  sans  apologie 
pour  les  privilèges  de  la  pairie  et  de  l'anglicanisme  ?  Les 
gens  du  monde  ce  l'auraient  pas  lu;  car  c'est  chose  en- 
nuyeuse que  la  vérité  dite  d'un  ton  simple,  et  c'est  une 
lecture  fade  que  celle  d'un  écrit  qui  rend  justice  aux  tra- 
vaux des  i^mis  de  l'Evangile.  La  Revue  Britannique,  ne  trou- 


vant rien  sur  ce  livre  dans  les  journaux  anglais,  n'aurait  pas 
eu  l'occasion  de  faire  connaître  le  nom  de  l'auteur.  Le 
Temps ,  SI  l'on  suppose  même  que  le  livre  anglais  fût  par- 
venu jusqu'à  lui,  n'aurait  pas  jugé  du  tout  à  propos  de  rem- 
plir ses  feuilletons  d'articles  graves  cl  solidement  raisonnes 

sur  des  soriaés  religieuses  Cl  philanthropiques.  Poiut;de  tra- 
ducteur par  conséquent  pour  un  tel  écrit;  point  de  l'ibrairc 

pourlcpuldier.Endernièreanalyse,  l'ouvrage  aurait  végété 
au-delà  de  la  Manche,  et  il  ne  serait  pas  arrivé  en  deçà.  Mais 
le  livre  de  Mistress  Trollope,  c'est  tout  différent.  Jl  v  a  là 
des  anecdotes  piquantes ,  des  pointes  acérées  ,  des  outl-ages 
contre  les  choses  les  plus  saintes,  beaucoup  de  mensonges 
et  encore  plus  de  méchancetés.  Vive  le  scandale  pour  faire 
la  fortune  d'un  livre  !  Ramassez  de  la  boue  et  jetez-la  con- 
tre la  statue  d'un  grand  homme,  les  passans  vous  regarde- 
ront; mais  si  vous  vous  découvrez  la  léte  pour  saluer  avec 
respect  cette  image  du  génie  et  de  la  vertu  ,  qui  est-ce  qui 
vous  accordera  la  moindre  attention  ? 

Il  est  inutile,  assurément,  après  ces  détails  ,  d'examiner 
et  de  peser  les  assertions  de  Mistress  Trollope,  sur  l'état 
religieux  de  l'Amérique  du  Nord,  N'y  sera  trompé  que 
celui  qui  veut  l'être,  et  ne  lui  donnera  créance  que  l'homme 
pour  qui  toute  calomnie  est  de  bon  aloi.  L'indignation  et  le 
dégoût  suffiraient  seuls  pour  m'cmpâcher  de  suivre  l'au- 
teur dans  ses  impostures  qui  n'ont  pas  même  toujours  le 
mérite  vulgaire  d'être  vraisemblables.  Mistress  Trollope 
n'écrit  pas  vingt  pages  sans  revenir  sur  les  doctrines  chré- 
tiennes qui  dominent  aux  Etats-Unis.  On  lemarquc  aisé- 
ment que  le  Christianisme  est  son  adversaire  do  prédilec- 
tion ,  son  ennemi  personnel ,  et  il  n'y  a  rien  d'étonnant  à 
cela,  si  l'on  se  souvient  qu'elle  peutaccuser  le  Christianisme 
des  tristes  mésaventures  qu'elle  a  éprouvées.  Elle  recueille 
avec  une  joie  qui  ressemble  à  de  la  vengeance  les  plus  igno- 
bles bruits  de  ville  qui  lui  paraissent  défavorables  au  ca- 
ractère des  ministres  da  Jésus-Christ.  On  croirait  lire  ces 
peiiis  journaux  de  Paris  qui  s'en  vont  ramassant  avec  une 
avidité  insatiable  le  moindre  écart  commis  à  Baronne  ou  à 
Brest  par  un  prêtre.  C'est  un  plaisir  comme  un  autre  que 
celui  de  traîner  dacs  la  fange  les  hommes  dont  on  ne  veut 
pas  suivre  les  leçons.  Mistress  Trollope  représente  tous  les 
pasteurs  américains  comme  des  intrigaiis  et  des  hvpocrites  - 

elle  n'excepte  que  l'évêque  catholique  de  Cincinnati,  et  savez- 
vous pourquoi?  c'est  que  «  rien  n'annonce  néanmoins  dans 
sa  prononciation  ni  dans  ses  babitudes  qu'il  soit  américain  • 
élevé  en  Angleterre  et  eu  France ,  ses  manières  sont  de  la' 
plus  parfaite  noblesse.  »  Ainsi,  pour  obtenir  grâce  devant 
Mistress  Trollope  ,  il  faut  qu'un  ministre  de  l'Evangile  ait 
des  manières  nobles,  qu'il  prononce  bien  sa  langue,  et  que 
ses  habitudes  ne  soient  pas  celles  d'un  américain  ,  quoiqu'il 
vive  en  Amérique.  Ce  sont  là  de  ces  naïvetés  qui  montrent 
tout  le  fonds  d'un  écrivain. 

Mistress  Trollope  nousmontic  toutes  les  assemblées  re- 
ligieuses comme  des  orgies,  des  saturnales,  et  elle  trace 
avec  un  pinceau  dégouttant  de  fiel  et  de  poison  des  scènes 
hideusement  affreuses  qu'elle  prétend  avoir  vues  dans  les 
différens  exercices  du  culte  public.  A  de  telles  horreurs  il 
n'y  a  qu'un  mot  à  répondre,  le  mot  de  M.  de  Saint-Aulaire 
à  M.  Clausel  deCoussergues  :  Ce  sont  d'iNFAMES  calomnies  ! 
Quand  elle  adandonne  ses  peintures  obscènes ,  elle  tombe 
dans  une  niaiserie  incroyable ,  et  l'on  voit  qu'elle  ne  com- 
prend pas  môme  le  premier  mot  des  sujets  dont  elle  parle. 
Citons  un  exemple.  Mistress  Trollope  raconte  qu'un  doc- 
teur Hemanda  un  jour  à  une  dame  ce  que  c'était  qu'un 
rcvival {vaol  américain  qui  n'est  qu'imparfaitement  traduit 
en  français  par  celui  de  réveil  religieux  ).  Un  docteur  amé- 
ricain demander  ce  que  c'est  qu'un reiv'i'n/,  lorsque  chaque 
jour  il  en  est  question  dans  la  plupart  des  feuilles  publiques! 
Jest  comme  si  un  avocat  français  demandait  à  une  daiae 


lis 


LE  SEMEUR. 


ce  que  c'est  que  la  Jécoratlon  de  juillet.  Mais  écoutons  la 
réponse  de  lu  dame  :  «  Oh  I  docteur,  le  revival  est  une  glo- 
rieuse assurance,  un  murmure  de  l'éternel  Covenant  (notez 
bien  que  cette  dame  prétendue  que  fait  parler  Mistress  Trol- 
lope  confond  le  revival  awcc  la  conversion  individuelle  )  ; 
c'est  le  bêlement  de  l'Agneau  ,  c'est  la  caresse  du  beiger  ; 
c'est  l'essence  de  l'amour  j  c'est  la  plénitude  do  la  gloire  ; 
c'est  manger,  boire  et  dormir  dans  le  Seigneur  j  c'est  de- 
venir un  lion  dans  la  foi  ;  c'est  être  humble  et  doux  ,  et 
baiser  la  main  qui  frappe;  c'est  être  grand  et  puissant,  et 
inaccessible  aux  reproches...  »  A  qui  persuadera-t-on  qu'une 
pieuse  américaine  ait  débité  ces  inconcevables  absurdités , 
que  nous  avons  même  abrégées  par  pitié  pour  l'auteur? 
On  reconnaît  ici  l'œuvre  d'un  faussaire, œuvre  aussi  mala- 
droite que  méprisable. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  fâcheux  en  tout  cela,  c'est  qu'un  tel 
livre  sera  cru  sur  paiole  par  un  grand  nombre  de  lecteurs 
de  romans  et  de  joui'naux  ,  gens  superficiels,  et  qui  n'ont 
pas  plus  étudié  le  Christianisme  des  Etats-Unis,  que  le  pa- 
ganisme des  Chinois.  Si  du  moins  notre  article  pouvait  ou- 
vrir les  yeux  et  prévenir  la  crédulité  de  quelques-uns  d'en- 
tr'cux  ,  nous  y  verrions  le  plus  digne  salaire  de  ce  long  tra- 
vail; il  fallait  cet  espoir  et  ce  but  pour  empêcher  que  la 
plume  ne  nous  tombât  des  mains  pendant  que  nous  écri- 
vions cette  analyse  des  faits  et  gestes  de  Mistress  Trollope. 
Heureusement  il  est  rare  de  rencontrer  des  écrivains  qui 
descendent  si  bas  ,  et  des  livres  qui  soient  souillés  de  tant 
de  $ales  impostures. 

APOLOGÉTIQUE. 

i>E  l'importance  des  faits  miraculeux  de  l'évawgile. 

Ce  n'est  pas  aller  trop  loin  que  d'affirmer  que  les  fails 
sur  lesquels  lepose  le  Christianisme  sont  les  mieux  attestés 
de  tous  les  faits  hist,oriq\ics.  Il  finit  avoT  donné  à  leur  élude 
le  temps  et  le  soin  qu'elle  réclame  pour  se  faire  quelque 
idée  du  nombre  et  de  la  force  des  démonstrations  morales 
qui  en  établissent  la  parfaite  authenticité.  Elles  ont  été  pré- 
sentées et  développées  dans  des  ouvrages  infiniment  remar- 
quables; mais  telle  est  la  préoccupation  de  notre  siècle  et 
son  éloignement  pour  un  genre  de  recherches  qui  ,  outre 
son  importance  ,  aurait  encore  presque  l'atirait  de  la  nou- 
veauté ,  que  ces  ouvrages  n'ont  fait  que  peu  de  sensation. 
Nous  le  répétons,  si  les  faits  de  l'histoire  évangélique  n'ob- 
tiennent pas  un  plus  haut  degré  d'intérêt  et  de  foi ,  c'est 
prévention,  défaut  d'examen,  et  non  défaut  de  preuves. 

Aussi  les  adversaires  du  Christianisme  ont-ils  changé  de 
tactique.  Long-temps  ils  nièrent  les  faits  miraculeux  de 
l'Evangile ,  ou  s'efforcèrent  de  les  faire  descendre  au  rang 
des  faits  oiilinaires;  mais,  dans  l'hypothèse  de  leur  réahté, 
ils  accord.iicnt  la  légitimité  de  la  conséquence  ou  de  la 
preuve  qu'en  tirent  les  apologistes  chrétiens.  Aujourd'hui 
ils  s'attaquent  peu  à  la  vérité  des  faits  eux-mêmes ,  mais  ils 
contestent  la  validité  des  inductions  qui  en  sortent;  ils  n'y 
reconnaissent  plus  la  haute  importance  qu'on  leur  attri- 
buait généralement;  ils  y  voient,  non  de  faux  témoins, 
mais  des  témoins  insignifians  qu'il  serait  inutile  de  consul- 
ter. Voilà  la  nouvelle  position  qu'on  semble  prendre,  et  la 
plus  fausse  à  nos  yeux  et  la  moins  tenable  de  toutes. 

Tandis  que  partout  ailleurs  on  recueille  avec  soin  les 
moindres  faits,  et  qu'on  rcconnait  qu'il  n'en  cstaucun  qui  ue 
soit  de  quelque  valeur  ,  qui  ue  porte  avec  lui  son  tribut  de 
lumière  ;  ici  l'on  rejette  en  masse  et  sans  examen  une  classe 
entière  d'évènemens  ,  et  ceux-là  précisément  qui  touchent 
de  plus  près  aux  questions,  qui  les  pénètrent  plus  profon- 
dément, qui  évidemment  sont  les  plus  propres  à  les  éclai- 
rer ^  et   l'on  prétend  ue  les  laisser  ainsi    totalement  de 


côté  qu'à  raison  de  leur  insignifiance  et  parce  qu'ennes 
supposant  même  réels,  ils  n'avanceraient  en  rien  les  recher- 
ches !  Il  y  a  dans  ces  assertions  quelque  chose  de  si  pa- 
radoxal qu'on  a  de  la  peine  à  les  croire  sérieuses.  C'est 
pouitant  ce  qui  s'imprime  tous  les  jours.  «Substituez,  nous 
dit-on  ,  la  méthode  rationnelle  à  la  méthode  historique  ; 
sortez  de  la  vieille  route  du  sacerdoce  ;  n'attachez  plus  la 
certitude  de  la  foi  à  la  certitude  des  événemens  rapportés 
dans  les  livres  sacrés  ;  cessez  de  parler  de  miracles  à  des 
hommes  qui  n'y  croient  plus;  on  ne  vous  répondrait  que 
par  des  plaisanteries  et  des  doutes.  Les  vérités  chré- 
tiennes,  seul  objet  du  débat,  n'en  seraient  pas  mieux  dé- 
montrées ,  quand  l'histoire  religieuse  serait  éclatante  d'é- 
vidence. Ce  qui  constitue  la  religion  chrétienne,  ce  sont  les 
lumières  qu'elle  nous  donne  sur  les  principes  de  la  morale, 
l'oiigine  et  la  fin  de  l'homme  et  du  monde,  leurs  rapports 
avec  Dieu  ,  leur  destinée;  et  non  pas  certains  événemens 
merveilleux  cjui  n'enseignent  aucune  vérité,  ne  contiennent 
aucune  doctrine.  Qu'une  séparation  profonde  soit  donc 
faite  entre  la  doctrine  et  l'histoire  :  que  sur  l'histoire  soit 
jeté  un  voile  pour  terminer  tous  les  différends  et  ne  plus 
laisser  de  cause  aux  oppositions  mal  fondées;  ce  qu'il  faut 
essayer  de  sauver  du  naufrage  ,  ce  qu'd  faut  démontrer  , 
c'est  le  système  moral  et  théologique  que  contient  le  Chris- 
tianisme. » 

Il  y  a  dans  ces  conseils,  nous  voulons  le  croire,  de 
la  bienveillance  ,  un  fond  de  respect  et  d'atlachement  pour 
le  Christianisme  ,  peut  être  même  un  sentiment  confus  de 
sa  divinité;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'ils  engjgc- 
raient  dans  une  voie  à  la  fois  périlleuse  et  fausse.  Sans  nous 
refuser  à  exposer  et  à  établir  rationnellement  les  vérités 
chrétiennes  ,  uous  ne  saurions  consentir  à  les  séparer  des 
faits  surnaturels  qui  les  font  sortir  du  rang  des  simples  abs- 
tractions et  leur  donneut  vie  en  quelque  sorte.  Plusieurs 
des  dognies  fondamentaux  df.  l'Evangile  ne  sauraient  Sfî 
démontrer  par  eux-mêmes,  par  la  méthode  qu'on  no.nttic 
exclusivement  philosophique  ou  rationnelle,  et  qui  ne  l'est 
pas  plus  que  la  méthode  historique  ;  il  faut  ou  les  rejeter  , 
ou  les  admettre  sur  l'autorité  de  la  révélation  :  ce  qui  ne 
veut  pas  dire  qu'une  fois  connus  et  établis  par  cette  voie  , 
la  raison  n'en  puisse  constater  ensuite  la  haute  convenance, 
la  pure  et  profonde  moralité  ,  les  étonnantes  relations  et 
les  mystérieuses  harmonies  avec  les  besoins  secrets  de  notre 
âme,  ses  affections ,  ses  craintes,  ses  espérances  instinctive?, 
comme  avec  les  circonstances  les  plus  inexplicables  de  notre 
état  actuel.  C'est  là  l'office  de  la  raison;  elle  ne  crée  point 
les  vérités,  elle  les  reconnaît,  elle  les  proclame  probables 
ou  certaines,  selon  leur  accord  avec  les  faits  et  les  principes. 
Ainsi,  parle  grand  fait  du  Christianisme,  elle  a  pu  con- 
stater et  populariser  les  vérités  de  la  religion  naturelle, 
qu'aiipiravant  elle  avait  à  peine  entrevues,  et  qui  seraient 
lestées  à  l'état  d'hypotliéses  scientifiques.  Le  théologien, 
le  ministre  de  l'Evangile,  qui,  conformémentauxdireclious 
cju'on  croit  devoir  lui  donner  ,  suivant  la  marche  qu'on  lui 
trace  ,  répudierait  l'iiisloiie  du  (Jiristianisme  pour  n'en  re- 
tenir que  la  doctrine  ,  déviait  donc  commencer  ,  en  bonne 
logique  ,  par  renoncer  à  la  moitié  de  sa  foi  ,  se  condamner 
à  ne  remplir  qu'à  demi  sa  mission.  Et  même  au  fond  , 
autant  vaudrait  presque  qu'il  se  réduisît  entièrement  au  si- 
lence; car  quelle  prise  lui  resterait-il  sur  l'esprit  de  la  mul- 
titude, quelle  act.oe  sur  !>  s  misses  ,  quel  moyen  d'empire 
et  de  conviction?  Si  voix  ,  son  sacerdoce  ne  s'adresseraient 
plus  qu'aux  philosophes  ,  qui  trouveraient  peut-dtre  qu'ils 
peuvent  à  la  rigueur  se  passer  de  lui. 

Quant  à  ceux  des  dogmes  du  Christianisme  qui  sont  plus 
à  la  portée  de  la  rai-oii ,  et  entrent  davantage  dans  le  cercle 
de  ses  investigations  et  de  ses  études  ,  ceux  qui  composent 
ce   qu'on  appelle  la   relig'ou   naturelle  ;  nous  le  répétons , 


LE  SEMEUR. 


119 


la  raison  a-t-clle  droit  d'olrc  si  fière  des  lumières  et  des 
preuves  dont  cllu  les  entoure,  qu'elle  s'interdise  tout  autre 
raoven  de  les  connaître  et  de  les  démontrer? 

Mais  sur  quoi  se  foude-t-ou  pour  affirmer  que  les  vérités 
du  Christianisme  n'en  seraient  pis  plus  ccrlamcs ,  quand 
l'histoire  éi'angcliqiie  serait  cclalante  d'e\'i(lence  ?  Est  il 
vrai  que  les  miracles  ,  ali)rs  môme  qu'ils  scr:iicnt  pleinement 
avérés,  ncconstitueiaient  qu'une  picuve(/,(//rec^e  ,  insujji- 
jaMte,  qui  ne  prêterait  point  à  la  vérité  asse?  d'autorité, 
assez  d'éclat  pour  se  faire  reconnaître?  L'aveuple-né  qui 
s'écria,  en  se  prosternant  de  i"cconnaissance  et  d'admira- 
tion, aux  pieds  de  Jésus  :  «  Je  crois,  Seigneur,  »  n'avait 
donc  pas  de  raison  suffisante  pour  voir  en  Celui  qui  l'avait 
guéri  ufl  envoyé  divin ,  et  pour  se  confier  en  sa  parole  ?  Elle 
était  donc  un  sophisme  ,  la  réponse  que  cet  aveugle  fit  aux 
Pharisiens,  et  à  laquelle  ils  ne  surent  répliquer  qu'en  le 
chassant  de  la  synagogue  :  «  Vous  ne  savez  d'où  il  est,  et 
»  cependant  il  ni'a  ouvert  les  ycuxj  certes,  s'il  n'était  pas 
»  de  Dieu,  il  ne  pourrait  rien  faire  de  semblable.  » 

Newton  commentant  l'Apocalypse  est  un  objet  de  risée 
jusque  sur  les  bancs  de  l'école  :  on  n'a  vu  là  qu'un  tribut 
payé  par  ce  grand  homme  à  la  faiblesse  de  l'esprit  humain. 
On  aurait  dû  y  voir  bien  plutôt  une  conséquence,  une  ap- 
plication nouvelle  des  principes  qui  avaient  constamment 
dirigé  ses  recherches  et  amené  ses  brillantes  découvertes. 
Newton  suivit  dans  ses  études  théologiques  les  mêmes  maxi- 
mes et  la  même  marche  qu'en  philosophie.  Il  basa  sa  théo- 
logie comme  sa  philosophie  sur  les  faits.  11  ne  crut  pas  pou- 
voir arriver  à  la  connaissance  du  monde  moral  et  des  lois 
qui  le  régissent,  par  une  autre  voie  que  celle  qu'il  avait  jugé 
seule  légitime  et  sûre  pour  parvenir  à  la  connaissance  du 
monde  matériel.  La  Bible,  dont  il  s'était  démontré  l'ins- 
piration divine  par  l'examen  des  miracles  et  des  prophéties 
qu'elle  renferme  ,  lui  révélait  un  de  ces  mondes,  comme  le 
télescope  lui  avail  dévoilé  l'autre.  C'est  lace  qui  fit  de  lui  un 
respectueux  disciple  et  un  patientcommcntuteur  delà  Bible. 

Soyons  certains  qu'on  ne  nie  maintenant  l'importance 
ihéologique  des  faits  miraculeux  de  l'Evangile,  que  parce 
qu'on  n'en  peut  nier  la  réalité.  Ainsi,  dans  les  premiers  siè- 
cles, forcés  par  l'évidence,  les  Juifs  les  attribuèrent  à  la 
prononciation  mystérieuse  du  grand  nom  de  Jéhovah,  et 
les  payens  à  la  magie.  Pour  ces  anciens  adversaires  du 
Christianisme ,  comme  pour  ceux  de  nos  jours  ,  il  eût  été 
plus  simple  de  les  démontrer  faux  ;  et  les  uns  et  les  auties  l'au- 
raient fait,  soyons  en  sûrs  ,  si  c'eût  été  possible.  Aux  yeux  du 
simple  bon  sens,  ces  faits ,  une  fois  établis,  ne  prouvent-ils 
pas  ,  par  leur  nature  même,  que  l'Evangile  est  un  message 
divin,  une  révélation,  dans  le  sens  propre  de  ce  mot  ?  N'en 
i"ésulte-t-il  pas  ,  par  une  conséquence  nécessaire,  que  les 
doctrines  dogmatiques  et  morales  qu'il  renferme  sont  la 
vérité  même,  dans  sa  sainte  et  céleste  pureté?  Nous  avouons 
ne  pas  concevoir  que  l'assertion  contraire  soit  sérieusement 
donnée  comme  incontestable,  comme  un  principe  telle- 
ment évident  qu'il  suffit  de  l'énoncer  pour  que  tout  homme 
qui  raisonne  soit  contraint  de  l'admettre. 

Que  penserait,  que  répondrait  le  géologue,  si  l'on  ve- 
naitluidire  :  «Ce  n'est  pas  de  faits  qu'il  est  question  entre 
•  vous  et  nous-  Laissez  ces  faits  incertains  et  obscurs  qui  ne 
»  contieunent  aucune  doctrine  ,  qui  n'enseignent  aucune 
«vérité.  C'est  votre  système  que  nous  voulons  connaître, 
»  qui  seul  nous  intéresse,  qu'il  vous  faut  démontrer  par  lui- 
»  même,  ou  par  des  preuves  rationnelles,  en  le  sép  rant  ra- 
»  dicaleraent  de  ces  faits  douteux  sur  lesquels  on  doit  jeter 
»  le  voile  de  l'oubli ,  pour  terminer  tous  les  diff'ércns  et  ne 
»  plus  laisser  de  cause  aux  oppositions  mal  fondées.»  La  ré- 
ponse du  géologue  sera  celle  du  théologien  à  qui  l'on  de- 
mande d'isoler  les  doctrines  du  Christianisme;  de  l'IiL-toire 
évangélique.  L^ur  positioa  est  cxactemeut  la  mèmj. 


Ces  doctrines  ont  dans  l'histoire  leur  point  d'appui  prin- 
cipal; elles  en  tirent,  si  non  leur  origine,  du  moins  leur 
évidence  et  leur  autorité.  En  vain  dirait-on  que  cette  his- 
toire, par  sou  caractère  miraculeux,  ne  peut  plus  obtenir 
la  foi  qu'on  lui  a  accordée  dans  d'autres  temps.  Pourquoi 
pas?  Les  hommes  ou  les  choses  ont-ils  donc  changé  de  na- 
ture? Comment  ce  qui  était  vrai  autrefois  aurait-il  cessé  de 
l'être  aujourd'hui?  Essaierait-on  de  ranger  les  faits  de 
l'histoire  dans  la  classe  des  phénomènes  extraordinaires, 
qui,  quoique  encore  non  expliques ,  n'en  sont  pas  moins 
naturels?  Maison  ne  pourrait  confondre  deux  ordres  de 
faits  si  profondément  divers,  qu'en  les  considérant  dans  ce 
vague  lointain  qui  efface  jusqu'aux  différences  les  plus 
saillantes.  Qu'on  les  observe  plus  attentivement  et  de  plus 
près,  on  y  apercevra  aussitôt  des  dissemblances  fondamen- 
tales, on  les  verra  se  sépirer  de  manière  h.  ne  pouvoir  plu? 
être  réunis  sous  un  niême  nom  et  sous  une  loi  commune. 
Ne  craignons  pas  de  le  redire,  le  nuage  d'incertitude  qui 
enveloppe  les  faits  qui  présidèrent  à  la  naissance  du  Chris- 
tianisme ,  aux  yeux  d'un  si  grand  nombre  de  personnes, 
vient  de  prévent'ons  aveugles,  d'études  superficielles  et 
incomplètes,  d'habitudes  de  matérialisme  ou  de  scepticis- 
me; et  il  se  dissipera  toujours  devant  une  investigation  im- 
partiale et  sévère.  Nous  l'affirmons  fondé,  non  seulement 
sur  notre  intime  conviction,  mais  sur  des  expériences  aussi 
remarquables  que  nombreuses. 

Nous  pensons  qu'à  mesure  que  s'opérera  le  développe- 
ment de  l'humanité  et  de  la  société ,  à  mesure  qu'on  connaî- 
tra mieux  l'homme,  ses  besoins  moraux,  son  histoire  et  sa 
destinée,  on  admirera  toujours  davantage  la  sublimité , 
l'étendue,  la  profondeur,  la  portée  étonnante  de  ces  doc- 
trines dogmatiques  et  morales  qui  peuvent,  sans  s'épuiser 
jamais ,  convenir  à  tous  les  peuples  et  à  tous  les  âges ,  exer- 
cer les  méditations  de  l'esprit  le  plus  élevé  et  le  plus  vaste, 
et  pénétrer  tout  entières  dans  Tàme  du  Groëulandais  pu 
du  Hottentot,  prendre  le  genre  humain  à  l'état  sauvage 
et  le  conduire,  en  le  devançant  toujours,  au  plus  haut  de- 
gré de  la  civilisation.  Nous  croyons  que  toutes  les  sciences, 
en  avançant,  viendront  rendre  de  nouveaux  témoignages 
au  Livre  dépositaire  des  bienfaits  et  des  grâces  du  ciel.  Ce- 
pendant, selon  nous  ,  ce  n'est  point  par  ces  considération», 
c'est  par  les  preuves  qui  lui  sont  propres,  qu'il  faut  le  ju- 
ger en  dernier  ressort.  Il  y  a  dans  le  Christianisme,  nos 
seulement  un  système  religieux  ,  mais  un  ordre  de  faits  qui 
lui  sont  particuliers  et  qui  font  partie  intégrante  du  systè- 
me, en  même  temps  qu'ils  lui  servent  de  fondement.  Sut" 
ces  faits ,  les  plus  grands  de  tous  ,  et  à  côté  desquels  passe  si 
dédaigneusement  la  science  humaine,  nous  appelons,  et  l'at- 
teution  du  chrétien  ,  parce  qu'ils  sont  l'aliment  comme  la- 
base  de  la  foi;  et  l'examen  du  déiste,  de  l'athée,  de  l'in- 
crédule quel  qu'il  soit ,  parce  qu'ils  sont  de  nature  à  révéler 
le  monde  invisible  et  a  à  amener  toutes  les  pensées  captive* 
w  sous  l'obéissance  de  Christ.   » 


PHILOSOPHIE  RELIGIEUSE. 

SERVONS  -  NOUS  TOUS  LE  MEME  DIEU? 

Voici  encore  une  de  ces  erreurs  que  les  sophistes  du  dix- 
luiilième  siècle  ont,  dans  un  élan  de  fausse  tolérance  et  par 
protendue  générosité  de  principes,  émises  et  répétées  jus- 
qu'à les  faire  arriver  très-profondément  dans  les  idées  des 
grucrations  élevées  à  leur  école.  On  entend  dire  sans  cesse, 
sur  la  foi  de  Voltaire,  de  Rousseau  et  de  bien  d'autres, 
qu'au  fond  toutes  les  religions  sont  bonnes,  que  leurs  diffé- 
rences sont  plus  dans  leurs  formes  que  dans  leur  fond,  et 
que  le  mèaie  Dieu  se  trouve  derrière  toutes  les  variétés  de 
ciovances  religieuses;  car,  dit-oa,  il  n'y  a  qu'un  seul  Dieu 
pour  tous  les  hommes ,  bien  qu'il  y  ait  diverse*  niauièi;ei5  do 


120 


LE  SEMEUR. 


l'adorer.  Comme  toutes  les  erreurs  do  ce  monde  ,  celle-ci 
n'a  trouvé  quelque  crédit  qu'à  la  faveur  d'un  dernier  reflet 
de  vérité;  car,  ainsi  qu'on  l'a  fort  bien  remarqué  ,  l'erreur 
n'est,  après  tout,  qu'une  filsification  de  la  vérité. 

La  vérité,  dans  ce  cas,  c'est  qu'il  n'y  a  qu'un  seul  D:cu  ; 
l'erreur,  c'est  que  tous  les  cultes  se  rapportent  à  lui  :  eu 
d'autres  termes,  l'iiumanité  n'a  qu'un  vrai  Dieu,  mais 
elle  en  a  beaucoup  de  faux,  et  parmi  les  hommes,  les  uns 
connaissent  et  adorent  le  vrai  Dieu  ,  les  autres  ne  connais- 
sent et  n'adorent  que  des  divinités  imajjiuaires. 

En  vovant  plusicuis  lolijjions  sur  la  terre  ,  frappé  de  leur 
diversité  et  de  leur  opposition  ,  je  puis  bien  soupçouuer 
que  toutes  sont  des  fjuils  de  l'imagination  de  l'homme,  et 
souvent  de  funestes  inspirations  de  ses  mauvais  pcnclnns  j 
mais  avec  la  meilleure  volonté  du  monde  ,  je  ne  puis  con- 
cevoir qu'elles  s'adressent  toutes  au  même  Dieu,  ni  par 
conséquent  au  vrai  Dieu.  Il  faudrait  supposer  pour  cela 
que  le  vrai  Dieu  u'a  point  de  caractère  déterminé,  que  les 
attributs  les  plus  opposés  sont  également  propres  à  le  défi- 
nir: quelle  meilleure  réfutation  de  l'opinion  qui  nous  occu- 
pe, qu'une  pareille  absurdité  !  Si  le  vrai  Dieu  est  connu  sur 
la  terre,  il  l'est  par  certains  attributs  dont  l'ensemble  difi- 
nitson  caractère,  autant  qu'd  peut  être  compris  de  l'hoai- 
me  jdès  lors  toute  religion  qui  prête  à  la  Divniité  des  attri- 
buts incompatibles  avec  ceux-ci  ,  est  ,  par  cela  même  , 
entièrement  erronée,  et  le  culte  qu'elle  institue  est  le  culte 
d'un  faux  dieu. 

C'est  l'indifférence  religieuse  bien  plus  encore  qu'une  to- 
lérance éclairée  qui  a  imaginé  de  légitimer  toas  les  cultes , 
sous  prétexte  qu'ils  s'adresseraient  tous  au  fond  à  la  même 
divinité.  Peut-on  croire  sérieusement  que  la  religion  du 
payen  qui  adore  un  Jupiter  esclave  de  ses  sens  ,  soit  la 
même  que  celle  du  chrétien  qui  définit  son  Dieupar  la  sain- 
teté, la  pureté  ,  la  miséricorde  I  Et  le  payeu  qui  fait  acte  de 
religion  en  se  livrant,  à  l'exemple  de  ses  divinités,  à  ses  ap- 
pétits clinrncls  et  sanguinaires  ,  n'offensera- t-il  pas  par  là 
même  le  D^e.i  du  chrétien  qui  a  dit  :  «Tune  tueras  point,  tu 
ne  commettras  point  aduUcre  I  »  Nous  savons  bieu  que  les 
personnes  que  nous  avons  en  vue  ,  reculeiaieiii  les  premiè- 
res devant  ces  conséquences  rigoui'euses  de  leurs  principt^s 
de  tolérance  j  aussi  n'aurioiis-nous  pas  songé  à  réfuter  sé- 
rieusement leur  manière  de  voir,  si  elle  était  aussi  évidem- 
ment, aussi  grossièrement  fausse  dans  toutes  ses  applicanons, 
qu'elle  l'est  dans  l'exemple  que  nous  avons  choisi.  Il  est  des 
religions,  qui,  pour  être  moins  fausses  qne  le  paganisme  de 
Rome  et  d'Alliènes,  ou  que  le  fétichsme  du  sauvage  ,  le 
sont  néanmoins  assez  pour  qu'f>n  doive  les  regarder  comms 
des  mensonges,  en  présence  de  li  vraie  religion.  Il  e^t  des 
dieux  qui,  pour  n'avoir  pas  l'abominable  caractère  de  la 
plupart  des  divinités  payennes,  sont  cependant  encore  de 
fausses  divinités  ,  d'autant  plus  dangereuses,  qu'à  la  fiveur 
de  quelques  traits  altérés  du  vrai  Dieu,  elles  peuvent  faire 
illusion  sur  leur  nature;  divinités  créées  parriiomme  à  son 
image,  êtres  métaphvsi([ucs  ,  qui  se  prêtent  à  toutes  les  mo- 
difications (ju'on  veut  leur  fiire  subir  et  qui  se  coatentent 
du  rôle  que  consentent  à  leur  laisser  l'iniaginalioa  et  les 
passions  humaines.  Tel  est  entr'autres  le  dieu  qui  permet 
de  croire  que  tous  les  cultes  lui  sont  agréables,  ce  dieu  fa- 
cile, qui  ne  tient  que  médiocrement  à  l'idée  que  l'homme  se 
fait  de  lui,  qui  a  tout  l'air  de  partager  le  scepticisme  de  ses 
sectateurs  et  que  j'appellerai  volontiers  le  dicu  des  indiffé- 
rcns.  Non,  nous  ne  servons  pas  le  même  dieu  que  vous  , 
philosophes  imprudens  qui  composez  unerelgion  commo- 
de de  quelques  lambeaux  détaches  de  l'Evangile  et  de  vos 
propres  inspirations.  Pour  nous,  nous  servons  la  Divinité, 
non  telle  que  nous  l'eussions  imaginée  nous-mêmes,  mais 
telle  qu'elle  s'est  révélée  dans  nos  saints  livres;  nous  servons 
l'Eternel, le  Dieud'Abraluim,  de  Moïse,  des  prophètes  cl  des 
apôtres  ,  un  Dieu  dont  la  parfaite  sainteté  rehausse  l'infinie 
miséricorde;  un  Dicu  qui  a  décla-éa  qu'il  ne  donnerait  pas 
sa  gloire  à  un  autre  ;  »  nous  servons  Celui  qui  ne  veut  être 
servi  a  qu'en  esprit  et  en  vérité  ;  »  et  plus  nous  avons  foi 
en  lui  ,  plus  les  traits  de  son  sublime  caractère  se  dessinent 
nettement  aux  yeux  de  notre  entendement  et  se  réveillent 
ftjrtement  à  notre  âme,  moins  nous  pouvons  comprendre 
1  opinion  que  nous  combattons  ici. 

SucQre  une  fois,  cette  mauicre  de  voir  est  bien  p'us  un 


signe  d'indifférence  et  de  scepticisme  que  de  vraie  tolérance. 
N'est-elle  pas  née,  en  eflét,  à  une  époque  on  l'affaiblissement 
de  toute  foi  se  montre  peut-être  plus  grand  qu'il  ne  le  fut 
jamais,  et  où  les  esprits,  ballottés  entre  mille  doLtrines  con-. 
traire;,  ne  savent  à  qui  croire  et  n'ont  retenu  tout  au  plus 
cjue  quelques  débris  échappés  au  naufrage  de  leurs  pre- 
mières croyances  1  Dans  une  situation  pareille,  on  est  très- 
sujet  à  prendre  le  relâchement  «'es  principes  pour  de  la  lar- 
geur de  vues,  deux  choses  qui  ne  se  ressemblent  nullement. 
Aussi  ne  saurions-nous  li'op  engager  les  personnes  qui  ont 
échoué  contre  cet  écueil  ,  tout  en  conservant  cjuelquc  sou- 
venir du  Dieu  de  leurs  pères,  à  s'examiner  sérieusement  en 
sa  présence  pour  voir  où  en  est  leur  foi  et  ce  qu'elle  a  de 
vie  et  d'influence.  Cet  examen  les  conduira  ,  nous  en  som- 
mes certains,  à  de  grandes  et  salutaires  découvertes. 


MELAI^GES. 

De  l'adolition  de  l'esclavage  4D  mexiqce.  —  Les  partisans  de  l'es- 
clavage prétendint  que  les  nè;;res  ne  sont  pas  encore  en  étal  de  supporter 
la  liberté  ;  qu'on  ne  pourrait  la  leur  accorder  sans  exposer  les  plantations 
cl  même  la  vie  des  colons  ;  qu'il  serait  injiisie  de  priver  ceux  ci  des  es- 
claves qu'ils  ont  acquis ,  et  qui  sont  devenus  leur  propriété.  Nous  avonj 
déjà  répondu  à  tout  cela  ;  mais  les  faits  valent  mieu\  que  les  raisonnetnens, 
et  nous  en  citerons  un  qui  n'est  pas  sans  importance  :  nous  voulons  parler 
dt'  l'abolition  Ai  l'esclavage  au  Mexique.  On  sait  qu'il  y  a  été  aboli  lora- 
que  ce  priy.  fut  déclaré  indépendant  ;  mais  on  ignore  généralement  de 
quelle  minière  celte  mesure  a  été  réalisée.  Les  renseignemens  que  nous 
allons  mettre  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs ,  oui  été  recueillis  sur  les  licwç 
par  un  homme  digne  de  toute  confiance. 

Les  esclaves  des  provinces  méridionales  du  Mexique  étaient  pour  la 
plupart  d'origine  africaine  ;  ceux  des  provinces  septciitrionales  »  étaient  d« 
rare  indienne.  Lorsque  l'abolition  de  l'esclavage  eût  été  résolue  ,  les  pro- 
priétaires d'esclaves  ouvrirent  un  compte  à  charun  de  ceux  qu'ils  possé- 
daient. Ilsyfirent  figurer,  au  debil  de  l'esclave,  son  coût,  les  f:a;s  extraor- 
dinaires que  son  maître  faisait  pour  lui ,  les  frais  d'école  de  ses  enfans: 
et  à  son  crédit  les  gages  qui  lui  étaient  alloués.  Ges  jages  étaient  éiablis 
de  mrinitre  que  douz^  ans  au  plus  fussent  sufijsan^  pour  éteindre  les  dettes 
d'une  famille  ;  nitii.s  la  plupart  onl  réussi  à  se  racbelerenun  espace  d« 
temps  moins  long. 

Jusqu'à  l'extinction  de  la  dette,  le  serviteur  était  obligé  p^r  la  loi  à 
TL-sider  et  à  travailler  sur  la  plantation  ,  à  laquelle  il  avait  précédemment 
appartenu.  Pind.inLlout  le  tem|is  qu'il  y  demeurait,  il  avait  droit  è  une 
ratiori  de  nourrit  ire  ;  s'il  en  désirait  davantage  ou  s'il  eu  souhaitait  una 
meilleur,.' .  son  m.iitre  les  lui  parlait  en  compte.  Il  en  était  de  même  dej 
autres  choses  dont  il  avdit  besoin.  Mais  afin  que  le  maître  ne  profitât  p,is 
de  son  imprévoyance,  pour  le  tenir  toujours  end.tté  ,  il  était  défendu  à 
celui-ci  de  lui  fiiie  des  lournituies  ;  o  irp!us  de  l,i  moi  lié  de  ce  qu'il  g.ignait 
dans  le  même  espace  de  teints.  La  loi  annulait  ce  dont  il  l'aurait  débile 
en  sus. 

Le  maître  n'avait  pas  le  dioit  de  punir  son  serviteur  ;  s'il  en  était  mé- 
content, ilportiit  [ilainte  contre  lui  au  migisirat,  qui  accueillait  aussi  les 
plaintes  des  serviteurs  contn- 1  urs  malles.  Parmi  les  obligations  que  ces 
derniers  avaient  à  remplir,  il  faut  r.;:narq  cr  celle  de  faire  donner  à  leurs 
serviti'uis  ui  enseignement  élément. lire  et  une  in^truciion  mor.ile  et  reli- 
gieuse. Les  serviieurssesonl  inmtrés  si  empressés  à  profiler  de  celle  faci- 
lité qie  presq  le  tous  les  jeunes  gens  savent  aujourd'hui  lire,  écrire  et 
compter. 

Si  lin  domestique,  qui  n'avait  pa*  encore  réussi  à  pay^r  toute  .sa  dette, 
d  'sirail  quitter  la  plan  ation  ,  à  laquelle  il  ap|iarti-nait ,  il  pouvait  deman- 
der à  son  msi  re  un  extrait  de  son  comité  ;  et  s'il  rénss  ss  lil  à  persuader  à 
un  autre  |iro|iritl.iire  d'eu  piycr  le  montant  ,  so.i  maître  et. ut  obligé 
d'accepter  le  paiemenl,  el  le  doincsiiqui;  allait  de  ni-urer  sur  la  plantalion 
d.;  celui  qui  avait  fait  l'avauci'.  Le  maître,  au  contraire  ,  ne  pouvait  jamais 
placer  son  serviteur,  contre  sou  gcé  ,  au  service  d'un  autre  propriétaire. 

Nous  av.ms  déjà  dit  que  dou7.e  années  ont,  d.ms  presque  tous  les  cas  , 
suffi  pour  U-  racli  t  diS  famills  e  claves.  Ptndanl  ce  temps,  leurs  mem- 
bres ont  pris  des  h  ibiludes  d'ordre  el  d'économie  ;  I  espoir  d'amclix)rer 
leur  condition  a  développé  leurs  facultés  ;  la  pers[ieetive  de  la  liberté  leur 
a  fait  acquéi  ii  les  qu. dites  néeesaires  pour  en  j  iiiir.  Les  m  litres,  de  llfiir 
côté,  ont  appiis  à  con-idérer  leurs  esc'avcs  comme  de*  h  mîmes  dnni  la  de- 
pcndmre  deviit  avoir  un  teru  e  assez.  ra|>[)roclié  :  ils  le*  onl  traités  avec 
plus  de  douceur,  el  souvent,  après  avoir  r.  ussi  à  payer  toute  leur  dette,lts 
anciens  escl  ives  ont  désiré  demeurer  auprès  d  ;ux  en  qualité  de  serviteurs  a 
gages.  Null-  pert  au  Mexique  les  propiiélaires  n'ont  été  appauvris  pnp  l'a- 
bolition de  leselavag,'  ;  la  valeur  diS  plantali  uis  a  au  contraire  augmen- 
té .  quoiqu  au!  refois  elles  se  ven  lissent  avec  les  csc'.avi;  qui  y  étaient  at- 
tachés, tandis  qu'aujourd'hui  on  ne  vend  plus  que  le  sol  el  les  bàtimeos. 

Nous  n'examinerons  pas  en  ce  niomenl  s'il  est  j.^slc  de  faire  remboMr- 
ser  par  l'esclave  ce  que  sonmaitie  a  payé  [lour  l'acquérir.  Si  une  îndem- 
n  lé  isl  dû  J,  elle  l'est  sans  doute  par  l.i  soLiété  tout  entière  ,  et  non  par 
les  ma!heureu\  qui  ont  étéviclimes  de  la  société.  Nuis  avons  seulement 
voulu  constater  un  lait  heureusement  accompli,  et  qu'  est  d'aulanl  pin*  e\- 
Iraoïdiuaiie  qu'il  a  eu  lieu  chez  une  n, il  ion,  dont  la  civilisation  est  moins 
avancée  t\u::  celle  drs  peu, des  qui  maintieun  ni  encore  l'esclaTagc. 

Le  Gérant,    DEtlÀULT. 
Imprimerie  de  Sellicue,  rui;  des  Jeùn-.nrj,  u"   i^. 


TOME  ir.  —  IVf"  16. 


19  DECEMBRE  1832. 


LE  SEMEUR 


9 


JOURNAL   RELIGIEUX, 


Politique,    Philosophique    et    Littéraire, 


PARAISSA\T  TOUS  LES  MERCREDIS. 


Le  champ  ,  c'est  le  monde. 
Matlh.  XIII.  38. 


u 


On  s'abonne  à  Paris,  au  bureau  du  journal,  rue  Marlel ,  n°  ii,et  chez  to^f  les  Libraires  el  Directeurs  de  poste. — Prix:i5  fr.  pour  l'année 
8  fr.  pour  6  mois ,  5  fr.  pour  3  mois.  —  Pour  l'étranger ,  on  ajoutera  i  fr.  pour  l'année  ,    i   fr.  pour  G  mois  ,  el  5o  c.  pour  trois  mois.   — 
Les  lettres,  puquets  et  envois  d'argent,  doivLMit  être  affranchis. — On  s'abonue  à  Lausanne ,  an  bureau  du  iVbui'a/toc! /^'ai/rfoiV. 


SOMMAIRE. 

Sgieiicu  morales  et  politiques  :  Paris  ,  Wantes  el  la  Session  ,  par 
M.  DE  Salvasdt.  —  Voyages  :  A'oyage  de  M.  Groves  à  Bagdad.  — 
Philosophie  ueligieose  :  Le  salui.  —  Associations  de  charité,  — 
M£LAi<Gss:KègIement  remarquable  pour  l'armée  rendu  par  le  ministre 
de  la  guerre  des  Etals-Unis.  —  Axmoiice. 


SCIEIVCES  MORALES  ET  POLITIQUES. 

Paris  ,  Nantes  et  la  Sessiow  ,  par  M.  de  Salvandt.  i  vol. 
in-S".  Paris  ,  i832.  Chez  les  libraires  du  Palais  -Royal. 
Prix  :  5  fr. 

Le  titre  qu'on  vient  de  lire  ne  donne  pas  une  idée  juste 
du  contenu  de  l'ouvrage.  Eu  voyant  ces  trois  mots  :  Paris, 
Nantes  et  la  Session  ,  chacun  s'attendrait  à  trouver  dans 
l'écrit  qu'ils  annoncent  l'une  de  ces  petites  brochures  de 
circonstance  dont  nous  sommes  inondés  ;  bluettes  légères  , 
siipei  ficielles ,  vides  pour  la  plupart,  qui  naissent  le  matin 
avec  le  premier  événement  venu  ,  et  qui  se  hâtent  d'aller 
rejoindre,  avant  la  nuit,  les  mille  et  une  feuilles  du  même 
genre  qui  les  ont  précédées.  Mais  le  livre  de  M.  de  Sal- 
vandy  ne  se  pourrait  comparer  sans  une  extrême  injustice  à 
tes  pamphlets  éphémères.  Il  traite  sérieusement  de  choses 
sérieuses;  il  examine  d'un  point  de  vue  élevé  notre  silu.itioi: 
politique,  et  il  ne  laisse  aucun  abîme,  si  profond  qu'il  soit, 
lansyjoterun  regard  attentif  et  pénétrant.  Ou  dirait  de 
l'œuvre  d'un  publiciste  qui  écrit,  après  de  mûres  et  longues 
réflexions,  dans  un  autre  château  de  la  Brède  ,  non  de  l'es- 
quisse rapide  d'un  rédacteur  de  journal  qui  fait  sou  labeur 
«Il  courant,  et  qui  le  donne  pour  ce  qu'il  vaut. 

Nous  avons  lu  la  nouvelle  production  de  M.  de  Salvandy 
avec  un  singulier  plaisir;  c'est  à  peine  s'il  nous  souvient 
d'avoir  rencontré  depuis  longtemps  aucun  ouvrage  politi- 
que dont  la  lecture  nous  ait  plus  captivé.  Il  est  possible  que 
l'habileté  de  l'écrivaiu  ait  contribué  poiif  quelque  chose  à 


cette  impression.  M.  de  Salvandy  a  du  trait  dans  le  style;  il 
trouve  des  expressions  fortes  el  vivantes;  lisait  ce  qu'il 
veut  dire  et  il  le  dit  bien  ;  eu  deux  ou  trois  passages  remar- 
quables, la  hauteur  des  sujets  qu'il  embrasse  est  égalée  par 
l'élévation  du  raisonnement  et  des  images.  Cependant  nous 
ne  croyons  pas  que  le  talent  de  l'écrivain  eût  suffi  pour 
nous  inspirer  un  vif  intérêt  ;  car  s'il  y  a  beaucoup  d'éclat 
dans  le  style  de  M.  de  Salvandy  ,  cet  éclat  même  fatigue  et 
blesse  quelquefois  les  yeux  du  lecteur.  M.  de  Salvandy  ne 
s'est  pas  loujours  défendu  de  l'affectation  et  de  la  manière 
qui  rendent  notre  littérature  si  monotone  ,  malgré  l'orip-i- 
nalité  dont  se  piquent  les  auteurs  ;  il  veut  constamment 
frapper,  passionner,  éblouir,  et  il  dépcisse  le  but,  parce  qu'il 
n'ordonne  pas  avec  assez  d'art  et  de  patience  les  movens 
qu'il  devrait  employer  pour  l'atteindre;  il  jjonfle  avec  ef- 
fort tous  ses  muscles,  comme  un  lutteur  qui  prétend  donner 
une  haute  idée  de  sa  force;  et  par  cela  môme  qu'il  s'attache 
à  faire  saillir  les  plus  petits  objets  ,  on  n'accorde  pas  assez 
d'attention  aux  plus  grands.  Terminer  chacun  de  ses  para- 
graphes par  une  t7i;(fc, comme  on  s'exprime  en  rhétorique 
et  mettre  de  l'esprit  dans  chaque  phrase,  c'est  rapetisser 
l'cffiit  général,  bien  loin  de  l'agrandii-;  le  rhéteur  fait  alors 
oublier  le  publiciste,  et  c'est  un  mal,  surtout  lorsqu'il  s'agit 
d'un  publiciste  aussi  éclairé  que  M.  de  Salvandy.  Mais  ce 
qui  nous  a  particulièrement  intéressé  dans  son  livre,  c'est  la 
position  qu'il  a  prise  entre  les  différens  partis  politiques,  et 
qui  o.Tre  plusieurs  analogies  frappantes  avec  celle  des  écri- 
vains du  Semeur. 

Comme  nous  ,  M.  de  Salvandy  s'est  placé  en  dehors  de 
toutes  les  opinions  ,  pour  les  faire  toutes  comparaître  au 
tribunal  d'une  raison  droite  et  impartiale.  Il  ne  met  point 
sa  plume  au  service  d'une  faction  populaire  ,  non  plus  que 
d'une  carnarilla  de  château;  il  ne  courbe  point  sa  pensée 
sous  cette  nouvelle  espèce  de  féodalité  qui  s^arioge  des 
droits  seigneuriaux  presque  absolus  sur  les  intelligences. 
Avant  tout,  M.  de  Salvandy  veut  rester  ,yoj;  ilasonopi-" 
nion,  ses  vues,  son  système  ,  et  il  ose  montrer  tout  ce  qu'il 
a ,  ce  qui  est  peu  commun  de  nos  jours.  Sous  ce  premier 
rapport,  sa  devise  est  la  même  que  la  nôtre  :  Amiens  Plalo, 
sed  magis  arnica  Veritas.  La  vérité  blesse  ,  nous  le  sa>  on» 


122 


LE  SEMEUR. 


bien,  quand  elle  se  présente  sur  la  place  publique  eu  l'ace 
des  passions;  ii>ais  elle  nous  blesserait  nous-mêiues  beaucoup 
plus,  si  nous  étions  assez  faibles  [our  la  renfermer  dans  iu)S 
cœurs  comme  dans  une  bastille.  A  choisir,  eiicux  vaudraient 
les  lettres  de  cachet ,  qui  .permettaiept  au  nioins  de  diie  la 
vérité  sous  les  vciToux. 

Ainsi  que  nous  encore  ,  M.  de  Salvandy  reconnaît  qu'il 
y  a  des  principes  justes,  des  besoins  légitimes,  des  vues 
salutaires  dans  chaque  parti.    «  Gardons-nous  de  croire  , 
dit-il,   sur  la  foi   de  nos  préjugés,  que  toute  la  vérité  et 
toute  la  justice    soient  jamais  d'un  seul  côté  :   de  ce  côté 
serait  la  toute-puissance.  Non,  non  !  Dieu  ne  l'a  pas  voulu. 
Il  n'a  poiut  traité  si  mal   la  nature   humaine  qu'il  se   ren- 
contre jamais  une  grande  coalition  d'hommes  qui  u'ait  sous 
ses  enseignes  du  bon  sens  et  du  bon  droit.  »   Nous  sympa- 
thisons pleinement  avec  l'auteur  dans  cette  justice  qu'il 
rend  à  toutes  les  opinions.  Il  nous  a  toujoui's  paru  déplo- 
rable que  tant  d'hommes  politiques  de  la  France  modeine 
imitassent  la  conduite  des  Spartiates  envers   les  ilotes.  Les 
citoyens  de  Lacédémone  avaient  fait  deux  parts  :  l'une  qui 
renfermait  tons  les  droits  ,  toutes  les  libertés  ,  tous  les  hon- 
neurs, toutes  les  vertus,  et  ils  réservaient  cette  part  pour 
eux  seuls;   l'autre   qui  comprenait  toutes   les  servitudes, 
toutes  les  chaînes,  tous  les  vices , -toutes  les  espèces  de  dé- 
gradations, et  ils  jetaient  aux  ilotes  cette  abominable  part. 
De  même  aujourd'hui  se  trouvent,  en  trop  grand  nombre, 
des  gens  fanatiques    de    leur  opinion   qui  divisent  le  pays 
en  deux  camps  :  de  leur  côté,  tout  est  vrai ,  juste,  noble  , 
généreux,  patriotique;  de  l'autre  côté,  tout  est  fiux,  inique, 
vil,  égoiste,   anti-social.  Écoutez  le  républicain  :  il  refuse 
aux  carlistes  la  moindre  part  de  vérité  ,  de  grandeur  d'âme 
et  de  patriotisme,   qualités  qu'il  s'attribue  à  lui-même  au 
plus  haut  degré.  Écoutez  ensuite  le  légitimiste  :   il  ne  voit 
dans  les  républicains  que  des  hommes  altérés  de  meurtres  , 
avides   de    vengeances,   nouveaux   montagnards   qui   vc«v- 
draient  tout  remettre  à  feu  et  à  sang.  Ce  jugement  partial 
tient  à  deux  causes,   l'égoïsme  du  cœur  et  la  petitesse  de 
l'esprit  ;  on   en  doit    malhcureuscincnt   conclure  qu'il    se 
passera  un  long  temps  encore  avant  que  chacun  soit  juste 
envers  tout  le  monde. 

M.   de  Salvandy  s'accorde  avec  nous  sous  un  troisième 
point  de  vue ,  lorsqu'il  demande  que  chaque  parti  obtienne 
satisfaction  pour  ses  intérêts  légitimes.  Nous  avons  exposé 
la  même  idée  dans  un  appel  aux  hommes  droits  et  éclairés 
des  dijjerens  partis  politiques.  Rien  ne  serait  plus  fâcheux, 
disons  môme  plus  fatal  que  d'assouvir  toutes  les  prétentions 
d'une  seule  opinion  aux  dépens  des  deux  autres.  Les  partis 
injustement  dépouillés  de  ce  qu'ils  doivent  obtenir  d'in- 
fluence et  de  pouvoir  ne  tarderaient  pas  à  se  coaliser,  fus- 
seut-ils  d'ailleurs  entièrement  diveis  de  principes  et  d'in- 
térêtsj  car  il  y  a  dès  lors  un  grand  but  commun,  celui  de 
renverser  le  parti  spoliateur.    Depuis  cinquante   ans    les 
coalitions  de  cette  nature  se  sont  refaites  à  des  intervalles 
très-rapprochés  :  tantôt  les  républicains  avec  les  constitu- 
tionnels,  tantôt  les  conslllutiouiiels  avec  les  légitimistes, 
tantôt  les  légitimistes  avec  les  lépublicains,   et  le  résultat 
inévitable  de  ces  coalitions  a  été  la  ruine  du  pouvoir  do- 
minant. Il  faut  donc  une  transaction  opérée  sous  les  auspi- 
ces du  gouvernement  entre  ce  qui  est  juste  et  légitime  dans 
chaque  opinion.  Que  les  hommes  du  passé  aient  des  garan- 
ties pour  les  croyances  religieuses  et  pour  les  supériorités 
sociales;  que  les  hommes  du  présent  soient  rassurés  sur  le 
maintien  de  l'ordre,  de  la  stabilité  et  des  intérêts  matériels; 
que  les  hommes  de  l'avenir  enfin  se  puissent  livrer  à  l'es- 
'  pérance  du  progrès  et  le  voir  marcher  ;  tels  sont  les  vœux 
et  les  besoins  qui  méritent  d'être  réalisés  dans  notre  ordre 
social.  «  Ce  système ,  dit  M.  de  Salvandy  ,  est  une  transac- 
tion ,  une  transaction  véritable,  c'est-à-dire  ,  équitable  en- 


vers tous,  c'est-à-dii  c,  mesurant  à  chaque  cl:issc  du  paysses 
garanties  sur  ses  droits  ,  ses  avantages  sur  ses  charges,  son 
action  politique  sur  sa  puissai^ce  sociale.  En  d'autres  termes 
il  s'agit  de  fonder ,  sur  la  paix  de  la  société  ,  la  paix  de  l'é- 
tat et  sa  grandeur.  La  Providence  en  donne  les  moyens  ar.x 
législateurs  que  ne  domine  point  l'esprit  de  faction,  l'esprit 
de  vertige  et  d'erreur,  dans  cette  distinction  que  nous 
avons  posée  des  intérêts  légitimes  et  des  pas«ions  mauvai- 
ses. Les  intérêts  légitimes  des  enfans  divers  d'une  même  fa- 
mille ne  sont  jamais  ennemis.  C'est  par  les  prétentions  in- 
justes et  par  les  mauvais  penchans  qu'ils  se  divisent  et  se 
combattent.  Le  secret  est  donc  de  donner  satisfaction  pleine 
et  entière  aux  droits  de  tous  sans  distinction  d'amis  ou  d'en- 
uenais ,  pour  être  fondés  à  repousser  toutes  les  prétentions 
funestes,  et  avoir  la  puissance  de  les  dompter.  » 

Enfin  M.  de  Salvandy  est  d'accord  avec  nous  sur  les  ré- 
sultats que  la  révolution  de  juillet  a  produits  jusqu'à  pié- 
sent.  Il  s'attache  à  établir,  tomme  nous  l'avons  fait  dans 
nos  Lettres  sur  cette  question  ,  que  la  France  est  bien  loin 
d'avoir  obtenu  ,  depuis  deux  ans,  tout  ce  qu'elle  espérait 
au  7  août  i83o.  «  Si  le  pouvoir,  écrit-il  ,  était  allé  s'affai- 
blissant  par  degrés;  si  la  révolte,  armée  au  nom  des  inté- 
rêts les  plus  opposés,  avait  fini  par  succéder  aux  adhésions 
universelles  ;  si  la  défaite  même  des  insurrections  n'avait 
pas  comprimé  les  dissentimens  ,  que  les  royalistes  hostiles 
eussent  continué  à  recruter  leurs  rangs  de  noms  illustres, 
que  les  libéraux  éminens  se  fussent  pris  à  banirir  de  leurs 
toasts  le  prince  qui  était  naguerès  la  meilleure  des  républi- 
ques; que  les  constitutionnels  dissidens  écrivissent,  au  lieu 
de  discours  eouciliateurs,  les  pages  que  nous  savons;  si  en- 
fin le  dedans  et  le  dehors  s'étaient  montrés  ,  durant  deux 
années ,  hérissés  d'incertitudes  et  d'alarmes,  il  faudrait  rou- 
clure  de  cet  état  extraordinaire  qu'une  politique  funeste 
pesa  trop  souveut  sur  nos  conseils   » 

Voilà  les  points  sur  lescjuels  l'opinion  de  M.  de  Salvandy 
offre  des  analogies  avec  la  nôtre;  nous  y  avons  insisté  parce 
qu'il  est  honorable  de  se  rencontrer  avec  un  tel  écrivain 
dans  ses  vues  politiques,  et  que  celle  coïncidence  de  seiiti- 
mens  est  pour  nous-mêmes  une  garantie  que  nos  reflexions 
sui'  l'état  actuel  du  pays  ne  manquent  ni  de  justesse  ni  de 
vérité.  Les  journaux  ministériels  ont  pu  nous  contredire  , 
<|uand  nous  avons  essayé  de  prouver  que  la  révolution  de 
juillet  avait  trompé  jusqu'à  présent  les  espérances  de  la 
nation;  les  organes  du  pouvoir  agissaient  en  cela  par  d'ex- 
cellens  motifs  qu'il  n'est  pas  difficile  de  connaître.  Les  jour- 
naux du  libéralisme  ont  pu  également  nous  contiedire  , 
lorsqu'ils  ont  retrouvé  dans  notre  feuille  ce  qu'ils  avaient, 
inséré  cent  fois  dans  les  leurs  en  termes  beaucoup  plus 
énergiques;  on  comprend  que  ce  qui  était  juste  et  bon  pour 
attaquer  le  ministère  cessait  de  l'être,  dès  qu'on  voulait  en 
déduire  la  nécessité  d'avoir  des  croyances  religieuses.  Mais 
comme  M.  de  Salvandy  ne  va  pas  chercher  ses  inspirations 
dans  les  bureaux  du  trésor  ni  ses  argumens  dans  des  pas- 
sions anti-chrétiennes,  comme  il  observe  pour  voir  ce  qui 
est,  et  qu'il  dit  avec  franchise  tout  ce  qu'il  voit ,  nous  nous 
trouvons  naturellement  sur  le  même  terrain. 

Ici  pourtant  s'arrête  le  rapprochement  de  nos  idées  et  de 
celles  de  l'auteur.  Nous  sommes  ensemble  au  point  de  dé- 
part,  puisque  nous  reconnaissons,  lui  et  nous,  qu'il  y  a 
dans  chaque  parti  des  besoins  et  des  intérêts  légitimes  qui 
ont  été  blessés  plutôt  que  satisfaits  depuis  deux  ans;  nous 
nous  proposons  le  même  but,  puisque  nous  nous  accordons 
à  demander  que  ces  besoins  et  ces  intérêts  obtiennent  satis- 
faction ;  mais  nous  ne  suivons  pas,  il  s'en  faut  de  beaucoup, 
le  même  chemin  pour  y  parvenir.  Essayons  de  caractériser 
en  peu  de  mots  ces  différences,  tout  en  éprouvant  le  regret 
de  ne  pouvoir  pas  y  consacrer  plus  d'espace  et  de  temps. 
M.  de  Salvaudy  croit  que  la  satisfacliou  donnée  aux  priu- 


L£  SEMEUR. 


123 


(  iprs  jii^ivs  .•!  .ii'\  Ijfsoiiis  U'gitiTncs  d"diri;rqneiiafli  snffii'ait 
pour  réiluiie  ;t  l'impuiisancc  les  prétentions  injustes  et  les 
Lesdiiis  iilcjjitiincs.  Accordez  à  toutes  les  opinions  ce  qu'elles 
ont  droit  d'obtenir,  et  vous  aurez  l'ordre,  le  repos,  lu  gran- 
deur, la  prospérité  dans  l'état.  Il  nous  semble  que  l'auteur 
n'a  pas  tenu  assez  compte  de  deux  grandes  difficultés  que 
nous  allons  lui  soumettre,  en  nous  sci-vant  du  contenu  même 
Je  l'ouvrage  qu'il  a  publié. 

I.a  pi-emière  de  ces  deux  difficultés  est  celle-ci  :  comment, 
dans  la  situation  morale  et  politique  de  la  France,  pourra- 
l-on  donner  satisfaction  aux  principes  justes  et  aux  besoins 
légitimes  de  cliaque  parti?  Assurément  le  nœud  delà  ques- 
tion est  là  ;  car  il  ne  suffit  point  de  diie  :  faites  telle  chose  ; 
il  fout  surtout  me  montrer  comment  je  puis  la  faire.  Si  je 
(lisais  à  un  paralytique  de  me  suivre  sur  la  route  où  je 
marche,  il  me  répondrait  avec  quelque  raison  :  guérissez- 
moi  d'abord  de  ma  paralysie,  et  je  vous  suivrai  bien  volon- 
tiers. 

L'auteur  expose,  d'abord,  les  griefs  du  parti  qu'il  appelle 
'•évohitionnaire,  et  que  nous  avons  nommé  le  parti  de  l' ave- 
nir dans  ce  journal  ;  mais  le  chapitre  de  M.  de  Salvandy  con- 
Lient  plutôt  des  griefs  contre  les  révolutionnaires.  Il  nous 
représente  ce  parti  comme  insatiable  dans  ses  exigences. 
Quelques  concessions  lui  ont  été  offertes,  et  M.  de  Salvandy 
demande  si  le  parti  qu'on  traite  de  la  sorte  sera  cette  fois 
:ontent.  «  Ne  le  croyez  pas  :  il  lui  faudra  davantage  mainte- 
nant et  toujours....  Il  a  entendu  remanier,  au  gré  de  ses 
Fantaisies,  toutes^  les  lois  fondamentales,  l'une  après  l'au- 
tie.  Il  l'a  fait,  en  puisant,  à  son  propre  insu,  dans  chacune 
le  ses  conquêtes,  une  exigence  nouvelle,  parce  qu'un  breu- 
k'age  irritant  redouble  la  soif,  au  lieu  de  l'apaiser,  et  la  faute 
;n  est  aux  mains  qui  présentent  la  coupe,  a  Ces  derniers 
mots  expliquent  la  pensée  de  M.  dcSalvaudv;  il  aurait  voulu 
qu'on  ne  donnât  rien  aux  vœux  du  parti  révolutionnaire; 
que  la  charte,  par  exemple,  ne  fût  point  changée;  que  l'on 
conservât  l'hérédité  de  la  pairie;  que  l'on  ne  mît  point  d'a- 
k'ocats  et  de  journalistes  inexpérimentés  dans  les